"... On nous attacha sur des tables pour nous faire subir la Grande Opération. Le lendemain, je me rendis chez le Bienfaiteur et lui racontai tout ce que je savais sur les ennemis du bonheur. Je ne comprends pas pourquoi cela m'avait paru si difficile auparavant. Ce ne peut être qu'à cause de ma maladie, à cause de mon âme."
Ainsi parle D-503, un homme des siècles futurs. Il vit dans une société qui impose fermement l'Harmonie sous la direction du Guide. Or, D-503 qui participe activement à l'expansion de cette organisation à l'échelle interplanétaire, en arrive à l'autocritique, à la dénonciation, au rééquilibrage psychique.
C'est en 1920 que le Soviétique Eugène Zamiatine a conçu cette politique-fiction. Il y aborde, pour la première fois, les mécanismes de l'Utopie au niveau existentiel. Jusque-là, tous les organisateurs de sociétés futures, sous la bannière de Platon et de saint Thomas More, se contentaient d'une description monomaniaque de leurs structures. Zamiatine introduit l'homme vivant dans ces souricières. La porte poussée, Aldous Huxley et George Orwell vont s'engouffrer dans le corridor.
Quel extraordinaire prophète que ce Zamiatine, écrivain, mathématicien et ingénieur. Il y a soixante ans, la dissidence n'était pas encore une maladie mentale traitée à l'halopéridol. Le règne du père génial de tous les peuples, Staline, et de ses épigones n'avait pas commencé. Et les pieux des camps de rééducation n'étaient pas encore systématiquement plantés. Pourtant, le ver était dans le fruit, et même à cette époque pas encore totalement occultée, l'ouvrage ne fut pas publié.
L'oracle Zamiatine scrutant les brumes de l'Histoire de
demain pousse un hurlement solitaire. Lui-même, en nos temps de surdité,
condamné au silence et à l'exil, étouffé par
l'angoisse, mourra à Paris, en 1937, âgé de 53 ans.
NOTE 1
Une annonce. — La plus sage des lignes. — Un poème.
Je ne fais que transcrire, mot pour mot, ce que publie ce matin le Journal National:
la construction de l’Intégral sera achevée dans 120 jours. Une grande date historique est proche: celle où le premier Intégral prendra son vol dans les espaces infinis. Il y a mille ans que nos héroïques ancêtres ont réduit toute la sphère terrestre au pouvoir de l’État Unique, un exploit plus glorieux encore nous attend: l’intégration des immensités de l’univers par l’Intégral, formidable appareil électrique en verre et crachant le feu. Il nous appartient de soumettre au joug bienfaisant de la raison tous les êtres inconnus, habitants d'autres planètes, qui se trouvent peut-être encore à l’état sauvage de la liberté. S'ils ne comprennent pas que nous leur apportons le bonheur mathématique et exact, notre devoir est de les forcer à être heureux. Mais avant toutes autres armes, nous emploierons celle du Verbe.
Au nom du Bienfaiteur, ce qui suit est annoncé aux numéros de l’État Unique:
Tous ceux qui s'en sentent capables sont tenus de composer des traités, des poèmes, des proclamations, des manifestes, des odes, etc., pour célébrer les beautés et la grandeur de l’État Unique.
Ce sera la première charge que transportera l'Intégral.
Vive l'État Unique. Vive les numéros. Vive le Bienfaiteur !
J'écris ceci les joues en feu. Oui, il s'agit d'intégrer la grandiose équation de l'univers ; il s'agit de dénouer la courbe sauvage, de la redresser suivant une tangente, suivant l'asymptote, suivant une droite. Et ce, parce que la ligne de l'État Unique, c'est la droite. La droite est grande, précise, sage, c'est la plus sage des lignes.
Moi, D-503, le constructeur de l'Intégral, je ne suis qu'un des mathématiciens de l'État Unique. Ma plume, habituée aux chiffres, ne peut fixer la musique des assonances et des rythmes. Je m'efforcerai d'écrire ce que je vois, ce que je pense, ou, plus exactement, ce que nous autres nous pensons (précisément : nous autres, et NOUS AUTRES sera le titre de mes notes). Ces notes seront un produit de notre vie, de la vie mathématiquement parfaite de l'État Unique. S'il en est ainsi, ne seront-elles pas un poème par elles-mêmes, et ce malgré moi ? Je n'en doute pas, j'en suis sûr.
J'écris ceci les joues en feu. Ce que j'éprouve est sans doute comparable à ce qu'éprouve une femme lorsque, pour la première fois, elle perçoit en elle les pulsations d'un être nouveau, encore chétif et aveugle. C'est moi et en même temps ce n'est pas moi. Il faudra encore nourrir cette œuvre de ma sève et de mon sang pendant de longues semaines pour, ensuite, m'en séparer avec douleur a la déposer aux pieds de l'État Unique.
Mais je suis prêt, comme chacun, ou plutôt comme presque chacun d'entre nous. Je suis prêt.
NOTE 2
Le ballet. — L'harmonie carrée. — L'X.
Nous sommes au printemps. De derrière le Mur Vert, des plaines sauvages et inconnues, le vent nous apporte le pollen jaune et mielleux des fleurs. Ce pollen sucré vous sèche les lèvres, sur lesquelles il faut passer la langue à chaque instant. Toutes les femmes que l'on rencontre doivent avoir les lèvres sucrées (et les hommes aussi naturellement). Cela trouble un peu la pensée logique.
Mais, par contre, quel joli ciel ! Il est bleu, pur du moindre nuage (à quel point les anciens devaient avoir le goût barbare, pour que leurs poètes fussent inspirés par ces volumes vaporeux, informes et niais, se pressant stupidement les uns les autres !). J'aime, et je suis sûr de ne pas me tromper si je dis que nous aimons seulement ce ciel irréprochable et stérile. En des jours comme celui-ci, le monde entier paraît être coulé dans le même verre éternel et impassible que celui du Mur Vert et de tous nos édifices. En des jours comme celui-ci, on aperçoit la profondeur bleue des choses et l'on voit leurs équations stupéfiantes, qui jusque-là vous avaient échappé, même pour les objets les plus familiers et les plus quotidiens.
En voici un exemple. Je me trouvais ce matin sur le dock où l'on construit l’Intégral et examinais les machines. Aveugles, inconscientes, les boules des régulateurs tournaient, les pistons étincelants oscillaient à droite et gauche, le balancier jouait fièrement des épaules et le ciseau du tour grinçait au rythme d'une tarentelle merveilleuse. Je compris alors toute la musique, toute la beauté de ce ballet grandiose, inondé d'un léger soleil bleu.
«Pourquoi est-ce beau? me demandai-je. Pourquoi la danse est-elle belle ?» Parce que c'est un mouvement contraint, parce que le sens profond de la danse réside justement dans l'obéissance absolue et extatique, dans le manque idéal de liberté. S'il est vrai que nos ancêtres se soient adonnés à la danse dans les moments les plue inspirés de leurs vies (au cours des mystères religieux, des revues militaires), c'est seulement parce que l'instinct de la contrainte a toujours existé dans l'homme. Nous autres, dans notre vie actuelle, nous ne faisons qu'entrevoir...
Je finirai plus tard : le tableau vient de faire entendre son déclic. Je lève les yeux: c'est O-90, naturellement. Elle sera ici dans une demi-minute : elle vient me chercher pour une promenade.
Chère O ! il m'a toujours paru qu'elle ressemblait à son nom. Il lui manque environ dix centimètres pour avoir la Norme Maternelle, c'est pourquoi elle a l'air toute ronde. Sa bouche rose, qui ressemble à un O, s'entrouvre à la rencontre de chacune de mes paroles. Elle a un repli rond aux poignets comme en ont les enfants.
Quand elle entra, le volant de la logique ronflait encore en moi et sa force vive me fit parler de la formule que je venais d'établir, dans laquelle nous entrions tous, nous, les machines et la danse.
— C'est merveilleux, n’est-ce pas ? demandai-je.
— Oui, c'est merveilleux, c'est le printemps, répondit O-90
en me faisant un sourire rose.
— Et voilà — c'est le printemps ! «Elle parle du printemps
! Les femmes !...» Je me tus.
En bas, le boulevard était plein : par ce temps, l'Heure Personnelle qui suit le déjeuner devient généralement l’heure de la promenade complémentaire. Comme d'habitude, l'Usine Musicale jouait par tous ses haut parleurs l’hymne de l'État Unique. Les numéros, des centaines, des milliers de numéros, en unifs1 bleuâtres, ayant sur la poitrine une plaque d'or avec le numéro national de chacun et de chacune, marchaient : en rangs mesurés, par quatre, en marquant triomphalement le pas. Et moi, ou plutôt nous, nous formions une des innombrables vagues de ce courant puissant. J'avais, à ma gauche, O-90 (si un de mes ancêtres velus d'il y a mille ans écrivait ça, il l’appellerait probablement de ce mot ridicule : «mienne»), à ma droite, deux numéros inconnus, féminin et masculin.
Le ciel magnifiquement bleu, les minuscules soleils dans chacune de nos plaques, les visages non obscurcis par la démence des pensées, tout semblait fait d'une seule matière lumineuse et souriante. Le rythme cuivré résonnait : «tra-ta-tam». Ces «tra-ta-tam», ce sont des marches de bronze resplendissant au soleil, et, à chaque marche, on s'élève toujours plus haut, dans le bleu vertigineux...
Brusquement, ainsi que ce matin sur le dock, je compris encore, comme pour la première fois dans ma vie, je compris tout : les rues impeccablement droites, le verre des chaussées tout arrosé de rayons, les divins parallélépipèdes des habitations transparentes, l'harmonie carrée des rangs de numéros gris-bleu. J'eus alors l’impression que ce n'étaient pas des générations entières, mais moi, bel et bien moi, qui avais vaincu le vieux Dieu et la vieille vie, et que c'était moi qui avais construit tout cela ; je me sentais comme une tour, et craignais de remuer le coude, de peur que les murs, les coupoles, les machines ne s'écroulassent en miettes...
Puis, je fis un bond en arrière par-dessus les siècles. Je me souvins (c'était incontestablement une association d'idées par contraste) d'un tableau dans un musée. Il représentait un boulevard au XXe siècle, bigarré à vous faire tourner la tête, rempli d'une foule de gens, de roues, d'animaux, d'affiches, d'arbres, de couleurs, d'oiseaux... Et l'on dit que cela a vraiment existé ! Cela me parut si invraisemblable, si absurde, que je pus me retenir et éclatai de rire.
Immédiatement, à droite, j'entendis un rire. Je tournai la tête de ce côté et des dents pointues, extraordinairement blanches, me frappèrent les yeux. C'était le visage d'une inconnue.
— Excusez-moi, dit-elle, mais vous regardez tout ce qui vous entoure d'un air tellement inspiré, comme le dieu du mythe le septième jour de la création. Vous êtes sûr, ce me semble, que c'est vous qui m'avez créée aussi, et non un autre. J'en suis très flattée...
Tout ceci fut dit sans un sourire, et, je dirais même, avec un certain respect (il est possible qu'elle sache que c'est moi le constructeur de l’Intégral). Mais elle avait dans les yeux et les sourcils je ne sais quel X étrange et irritant que je ne pouvais saisir et mettre en équation.
Je fus assez troublé et, en m'embrouillant un peu, je commençais à expliquer son rire.
— Il est tout à fait évident que ce contraste, cet abîme
infranchissable entre ceux d'aujourd'hui et ceux d'alors...
— Non, pourquoi infranchissable ? (Comme elle a les dents pointues
et blanches !) On peut jeter un pont sur un abîme. Pensez un peu
: les tambours, les bataillons, les rangs serrés existaient dès
cette époque, et par conséquent...
— Bien sûr, c'est clair, m'écriai-je.
C'était une transmission d'idées tout à fait frappante : elle exprimait, presque avec mes propres paroles, ce que j'avais commencé d'écrire avant la promenade... Vous voyez, même les idées se ressemblent. Et ceci, c'est parce que personne n'est «un», mais «un parmi», «un de» ; nous sommes tellement semblables...
Elle reprit:
— Vous en êtes sûr ?
J'aperçus ses sourcils relevés vers les tempes, qui formaient un angle aigu, comme les jambages de l'X. Je me troublai encore, jetai un coup d'œil à droite, à gauche, et...
A ma droite, j'avais l'inconnue, fine, tranchante, souple comme une cravache, I-330 (j'apercus son numéro) ; à ma gauche, O, tout à fait différente, toute en rondeurs, avec le pli charnu qu'ont les enfants au poignet. A l'autre extrémité de notre groupe se trouvait un numéro mâle, ressemblant à la lettre S et comme replié sur lui-même. Noua étions tous différents...
L'autre, celle de droite, I-330, vit mon regard troublé et dit avec un soupir :
— Oui... hélas !
Je ne le conteste pas, c'était tout à fait juste, mais il y avait sur son visage ou dans sa tête quelque chose... Aussi je lui répondis d'un ton raide qui ne m'était pas habituel :
— Il n'y a pas d'«hélas». La science se développe
et il est tout à fait évident que, sinon de suite, tout au
moins dans cent cinquante ans...
— Même les nez...
— Oui, même les nez, m'écriai-je. Puisqu'il y a encore
une raison d'envier... J'ai un nez qui ressemble à un bouton, un
autre a un nez qui ressemble...
— J'admets que votre nez est même un peu classique, comme on
disait autrefois. Mais vos mains... Non, montrez un peu, montrez vos mains
?
Je ne peux pas supporter que l'on regarde mes mains : elles sont toutes couvertes de poils, toutes velues, par un atavisme absurde. J'étendis la main et dis, d'un ton aussi dégagé que possible:
— Ce sont des mains de singe.
Elle jeta un coup d'œil sur ma main, puis sur mon visage.
— Non, cela forme un accord tout à fait curieux.
Elle me pesait des yeux comme avec une balance. Les jambages de l’X se dessinèrent encore dans l'angle de ses sourcils.
— Il s'est inscrit pour moi, s'écria gaiement la bouche rose de O-90.
Je fis une grimace. Ceci, en réalité, était tout à fait déplacé. Cette chère O... Comment dire... la vitesse de sa langue est mal réglée cette vitesse doit être toujours en retard d'un peu moins d'une seconde sur la vitesse de la pensée et ne doit, en aucun cas, la devancer.
A l'extrémité du boulevard, la cloche de la Tour Accumulatrice sonna sourdement dix-sept heures. L'Heure Personnelle était terminée. I-330 s'éloigna avec le numéro mâle en forme d'S. Il a un visage respectable et, je m'en rends compte maintenant, il ne m'est pas inconnu. Je l'ai rencontré quelque part, je ne me rappelle pas où.
En prenant congé, I me sourit d'une façon énigmatique.
— Passez après-demain à l'auditorium 112 !
Je haussai les épaules :
— Si je suis convoqué dans cet auditorium...
— Vous le serez, dit-elle avec une assurance incompréhensible.
Cette femme agissait sur moi aussi désagréablement qu'une quantité irrationnelle et irréductible dans une équation. Je fus content de rester un moment seul avec la chère O.
Nous passâmes bras dessus bras dessous quatre rangées de boulevards. A un tournant, elle devait prendre la droite, moi, la gauche.
— J'aurais tellement voulu aller vous voir aujourd'hui et baisser les rideaux. Justement aujourd'hui, tout de suite...
Elle parlait timidement, en levant sur moi ses yeux ronds d'un bleu de cristal.
Elle est drôle. Que pouvais-je bien lui dire ? Elle est venue me voir hier et sait aussi bien que moi que notre prochain jour sexuel ne tombera qu'après-demain. Voilà encore un cas où sa langue devance sa pensée, de même qu'il arrive à l'étincelle d'éclater trop tôt dans un moteur (au grand dommage parfois de son fonctionnement).
En la quittant, deux fois, non, je serai exact, trois fois, j'ai embrassé ses yeux bleus merveilleux, purs du moindre nuage.
NOTE 3
La jaquette. — Le Mur. — Les Tables.
En parcourant ce que j'ai écrit hier, je m'aperçois que mes descriptions ne sont pas suffisamment claires. Elles le sont certainement assez pour le premier venu d'entre nous, mais il se peut qu'elles ne le soient pas pour vous, inconnus, auxquels l’Intégral apportera mes notes et qui n'avez lu le livre de la civilisation que jusqu'à la page où s'étaient arrêtés nos ancêtres il y a deux mille ans. Il se peut même que vous ne connaissiez pas certains éléments comme les Tables des Heures, les Heures Personnelles, La Norme Maternelle, le Mur Vert, le Bienfaiteur ? Il me paraît à la fois drôle et très difficile de parler de tout cela. C'est comme si un écrivain d'un siècle passé, du XXe si vous voulez, avait été obligé d'expliquer dans ses romans ce qu'est une «jaquette», un «appartement», une «femme». Si son roman avait été traduit pour les sauvages, aurait-on pu éviter des notes explicatives au sujet du mot «jaquette» ?
Je suis sûr que le sauvage, après avoir considéré la «jaquette» aurait dû se dire: «A quoi bon cela ? Ce n'est qu'une gêne.» Je suis sûr que vous aurez la même pensée quand je vous aurai dit que, depuis la Guerre de Deux Cents ans, aucun d'entre nous n'a franchi le Mur Vert.
Cependant, chers lecteurs, réfléchissez un peu, cela aide beaucoup. C’est bien simple, toute l’histoire de l’humanité, autant que nous la savons, n'est que l'histoire du passage la vie nomade à une vie de plus en plus sédentaire. Ne s’ensuit-il pas que la forme de vie la plus sédentaire (la nôtre) est en même temps la plus parfaite ? Les hommes n'ont voyagé d'un bout du monde à l'autre qu'aux époques préhistoriques, aux temps des nations, des guerres, du commerce, de la découverte des deux Amériques. Qui, à l’heure actuelle, a besoin de tout cela ?
Je veux bien que l'habitude de cette vie sédentaire n’ait pas été acquise sans peine, ni d'un seul coup. Lorsque, au temps de la Guerre de Deux Cents ans, toutes les nations ont été détruites et se sont recouvertes d'herbe, vivre dans des villes séparées l'une de l'autre par des immensités vertes a paru au début très incommode. Mais après ? Après que l'homme eut perdu sa queue, il n'a pas dû apprendre en un jour à chasser les mouches sans l’aide de celle ci et cependant, maintenant, pouvez-vous vous voir avec une queue ? Ou bien, si vous voulez, pouvez-vous vous représenter nu, sans «jaquette», dans rue ? (il se peut que vous vous engonciez encore dans ces vêtements.) C'est exactement la même chose pour moi, je ne peux me représenter la Ville non entourée du Mur Vert, je ne peux m'imaginer une vie que ne recouvrent pas les vêtements chiffrés des Tables.
Les Tables... Collés sur le mur de ma chambre, leurs chiffres pourpres sur fond or me regardent d'un air à la fois sévère et tendre. Ils me rappellent malgré moi ce qu’autrefois on appelait l’«icône» et me donnent envie composer des vers, ou des prières, ce qui revient au même. Ah ! que ne suis-je poète pour vous chanter comme vous le méritez, ô Tables, cœur et pouls de l'État Unique ! Nous tous, et peut-être vous aussi, avons lu, étant enfants, à l'école, le plus grand de tous les monuments littéraires anciens parvenus jusqu'à nous : l'«Indicateur des Chemins de Fer». Mettez-le à côté des Tables et vous aurez le graphite et le diamant. Tous deux sont constitués de la même matière, de carbone, mais comme le diamant est transparent et éternel ! Comme il brille ! Quel est celui qui ne perd la respiration en parcourant les pages de l’«Indicateur» ? Eh bien, les Tables des Heures, elles ont fait de chacun de nous un héros épique à six roues d'acier. Tous les matins, avec une exactitude de machines, à la même heure et à la même minute, nous, des millions, nous nous levons comme un seul numéro. A la même heure et à la même minute, nous, des millions à la fois, nous commençons notre travail et le finissons avec le même ensemble. Fondus en un seul corps aux millions de mains, nous portons la cuiller à la bouche à la seconde fixée par les Tables ; tous, au même instant, nous allons nous promener, nous nous rendons à l'auditorium, à la salle des exercices de Taylor, nous nous abandonnons au sommeil...
Je serai franc : nous n'avons pas encore résolu le problème du bonheur d'une façon tout à fait précise. Deux fois par jour, aux heures fixées par les Tables, de seize à dix-sept heures et de vingt et une à vingt~deux heures, notre puissant et unique organisme se divise en cellules séparées. Ce sont les Heures Personnelles. A ces heures, certains ont baissé sagement les rideaux de leurs chambres, d'autres parcourent posément le boulevard en marchant au rythme des cuivres, d'autres encore sont assis à leur table, comme moi actuellement.
On me traitera peut-être d'idéaliste et de fantaisiste, mais j'ai la conviction profonde que, tôt ou tard, nous trouverons place aussi pour ces heures dans le tableau général, et qu'un jour, les 86.400 secondes entreront dans les Tables des Heures.
J'ai eu l'occasion de lire et d'entendre beaucoup d'histoires incroyables sur les temps où les hommes vivaient encore en liberté, c'est-à-dire dans un état inorganisé et sauvage. Ce qui m'a toujours paru le plus invraisemblable est ceci : comment le gouvernement d'alors, tout primitif qu'il ait été, a-t-il pu permettre aux gens de vivre sans une règle analogue à nos Tables, sans promenades obligatoires, sans avoir fixé d'heures exactes pour les repos ! On se levait et on se couchait quand l'envie vous en prenait, et quelques historiens prétendent même que les rues étaient éclairées toute la nuit et que toute la nuit on circulait.
C’est une chose que je ne puis comprendre. Quelque trouble qu'ait été leur raison, les gens ne devaient pourtant pas être sans s'apercevoir qu'une vie semblable était un véritable assassinat de toute la population, un assassinat lent qui se prolongeait de jour en jour. L'État (par un sentiment d'humanité) avait interdit le meurtre d'un seul individu, mais n'avait pas interdit le meurtre progressif de millions d'individus. Il était criminel de tuer une personne, c'est-à-dire de diminuer de cinquante ans la somme des vies humaines, mais il n'était pas criminel de diminuer la somme des vies humaines de cinquante millions d'années. Cela prête au rire. N'importe lequel de nos numéros de dix ans est capable en trente secondes de comprendre ce problème de morale mathématique, alors que tous leurs Kant réunis ne le pouvaient pas : aucun d'eux n'avait jamais pensé à établir un système d'éthique scientifique, basé sur les opérations d'arithmétique.
N'est-il pas absurde que le gouvernement d'alors, puisqu'il avait le toupet de s'appeler ainsi, ait pu laisser la vie sexuelle sans contrôle ? N'importe qui, quand ça lui prenait... C'était une vie absolument a-scientifique et bestiale. Les gens produisaient des enfants à l'aveuglette, comme des animaux. N'est-il pas extraordinaire que, pratiquant le jardinage, l'élevage des volailles, la pisciculture (nous savons de source sûre qu'ils connaissaient ces sciences), ils n'aient pas su s'élever logiquement jusqu'à la dernière marche de cet escalier : la puériculture. Ils n'ont jamais pensé à ce que nous appelons les Normes Maternelle et Paternelle.
Ce que je viens d'écrire est tellement invraisemblable et tellement ridicule, que je crains, lecteurs inconnus, que vous ne me preniez pour un mauvais plaisant. Vous allez croire que je veux tout simplement me payer votre tête en vous racontant des balivernes sur un ton sérieux ? Pourtant je ne sais pas blaguer, car dans toute blague le mensonge joue un rôle caché et, d'autre part, la Science de l'État Unique ne peut se tromper. Comment pouvait-on parler de logique gouvernementale lorsque les gens vivaient dans l'état de liberté où sont plongés les animaux, les singes, le bétail ? Que pouvait-on obtenir d'eux lorsque, même de nos jours, un écho simiesque se fait encore entendre de temps en temps ?
Mais, fort heureusement, cela n'arrive que rarement et c'est une petite question de mise au point ; il est facile d'y remédier sans arrêter la marche éternelle de toute la Machine. Pour remplacer la clavette tordue, nous avons la main habile et puissante du Bienfaiteur, nous avons l'œil exercé des Gardiens...
A propos, je me souviens d'avoir vu le type courbé en S, rencontré hier, sortir plusieurs fois du Bureau des Gardiens. Cela m'explique le respect instinctif que j'ai eu pour lui et ma gêne lorsque cette étrange I, en sa présence... Il faut reconnaître que cette I...
On sonne le coucher, il est vingt-deux heures et demie. A demain.
NOTE 4
Le sauvage et le baromètre. — Épilepsie
Jusqu'à présent, tout m'avait paru clair (c'est pourquoi j’ai une certaine partialité pour ce mot : «clair»), mais aujourd'hui je ne comprends pas.
Tout d'abord, j'ai réellement été convoqué à l'auditorium 112, comme elle me l'avait dit, bien que la probabilité fût seulement de 500 sur 10 millions, ce qui fait 1 sur 20.000 (500 est le nombre des auditoria, 10 millions celui des numéros). Ensuite... Mais procédons par ordre.
L’auditorium est un immense demi globe de verre traversé par le soleil. Il est coupé de rangées circulaires de têtes roses et lisses, semblables à des sphères. Je regardais autour de moi avec des battements de cœur, me demandant si je n'allais pas apercevoir, sur les vagues bleues des uniformes, le croissant rose : les chères lèvres de O. J'entrevis des dents extraordinairement blanches et pointues, comme celles... Mais non, ce n'était pas elle. Le soir, à vingt et une heures, O devait venir me voir, et mon désir de la rencontrer était tout à fait naturel.
A un signal, nous nous levâmes pour entonner l'Hymne de l'État Unique ; sur l'estrade apparut notre spirituel phono-lecteur, tout brillant avec son haut-parleur d'or.
— Numéros, nos archéologues ont mis au jour un livre du XXe siècle. Un auteur ironique y raconte l'histoire du sauvage et du baromètre. Un sauvage avait remarqué qu'il pleuvait chaque fois que le baromètre s'arrêtait sur «pluie» (un sauvage couvert de plumes apparaît sur l'écran, il fait couler le mercure du baromètre : rires). Vous riez, mais ne croyez vous pas que l'Européen de ce temps était beaucoup plus risible ? Tout comme le sauvage, il désirait la «pluie», la pluie avec une minuscule, une pluie algébrique, mais il restait devant le baromètre comme une poule mouillée. Le sauvage, au moins, était beaucoup plus hardi et possédait une certaine logique ; bien que barbare, il avait su voir la relation entre la cause et l'effet. En vidant le réservoir de mercure, il faisait un premier pas sur le grand chemin que, depuis...
A ce moment (j'écris sans rien cacher, je le répète) je devins comme imperméable aux courants vivifiants qui se déversaient du haut-parleur. Il me sembla que j'étais venu inutilement (c'est tout à fait extraordinaire, comment aurais-je pu ne pas venir, puisque j'avais été convoqué ici ?), il me sembla que tout était vide, comme un coquillage. Je n'arrivai à concentrer mon attention qu'avec peine, au moment où le phono-lecteur passa au sujet principal : Notre musique, sa composition mathématique (la mathématique étant la cause et la musique, l'effet). Il décrivit un appareil récemment inventé : le musicomètre.
— En tournant cette manette, n'importe qui parmi vous peut produire jusqu'à trois sonates à l'heure. Comparez cette facilité à la peine que devaient se donner vos ancêtres pour le même résultat. Ils ne pouvaient composer qu'en se plongeant dans un état d'«inspiration», forme inconnue d'épilepsie. Voici un spécimen très amusant de ce qu'ils obtenaient : un morceau de Scriabine, du XXe siècle. Cette boîte noire (un rideau s'ouvrit sur l'estrade, découvrant un instrument ancien) cette boîte noire était appelée «piano»...
Je ne me souviens plus du reste, probablement parce que... Je le dirai sans ambages, parce que I s'approcha du «piano», et je fus sans doute frappé par son apparition inopinée sur l'estrade.
Elle portait le costume fantastique d'une époque passée : son corps était serré dans une robe noire qui faisait vivement ressortir la blancheur de ces épaules et de sa poitrine. Sa respiration soulevait cette ombre tiède entre les seins. Et ses dents éblouissantes, presque blanches...
Elle laissa tomber sur nous un sourire qui était presque une morsure, s'assit et commença de jouer. Cette musique était sauvage, nerveuse, bigarrée, comme leur vie alors, sans l'ombre de mécanisme rationnel. Ceux qui m'entouraient riaient et avaient certainement raison. Quelques-uns seulement... mais pourquoi moi aussi je...
«... Oui, l'épilepsie est une maladie mentale, une souffrance. D'abord douce et lente, la morsure devient toujours plus profonde. Et, lentement, le soleil. Ce n'est pas notre soleil bleu-cristal dont la lumière égale traverse les tuiles de verre, non, c'est un soleil sauvage, destructeur, brûlant et réduisant tout en miettes...»
Le type assis à ma droite tourna la tête vers moi et se mit à ricaner. Je me souviens très bien avoir vu éclater sur ses lèvres une bulle de salive microscopique. Cette petite bulle me fit reprendre mes sens. J'étais de nouveau moi-même ; comme tout le monde, je n'entendais que le bruit vain des cordes et éclatai de rire. Tout redevenait facile et simple. Cet habile phono-lecteur nous avait fait un tableau trop vivant de cette époque sauvage.
Aussi avec quel plaisir écoutai-je notre musique moderne dont un morceau nous fut joué ensuite pour montrer le contraste. C'étaient des gammes cristallines, chromatiques, se fondant et se séparant en séries sans fin ; c'étaient les accords synthétiques des formules de Taylor, de Maclaurin, les marches carrées et bienfaisantes du théorème de Pythagore, les mélodies tristes des mouvements oscillatoires, les accords, coupés par les raies de Frauenhofer, de l'analyse spectrale des planètes... Quelle régularité grandiose et inflexible ! Et combien pitoyable, en regard de cette musique, paraissait celle des anciens, libre, absolument illimitée, sauf en ce qui concernait sa fantaisie sauvage...
On sortit de l'auditorium, comme à l'ordinaire, par quatre. La silhouette en S passa près de moi et je m'inclinai respectueusement.
La chère O devait arriver une heure après. Je sentis un doux émoi me pénétrer.
Arrivé à la maison, je courus au guichet, montrai au gardien mon ticket rose et reçus en échange la permission d'utiliser les rideaux. Nous n'avons ce droit qu'aux jours sexuels. D'habitude, dans nos murs transparents et comme tissés de l'air étincelant, nous vivons toujours ouvertement, lavés de lumière, car nous n'avons rien à cacher, et ce mode de vie allège la tâche pénible du Bienfaiteur. Autrement, on ne sait ce qui pourrait arriver. Il se peut que les demeures opaques des anciens aient engendré chez eux leur misérable psychologie cellulaire. «Ma (sic) maison est ma forteresse.» Ils auraient pourtant pu réfléchir davantage.
A vingt-deux heures, je baissai les rideaux et, au même instant, la souriante O entra, un peu essoufflée. Elle me tendit sa petite bouche rose et son billet de même couleur. Je déchirai le talon du billet et ne pus m'arracher de la bouche rose jusqu'au dernier moment : vingt-deux heures quinze.
Je lui montrai ensuite mon journal et lui parlai, fort bien je crois, de la beauté du carré, du cube, de la droite. Elle écoutait d'un air rose, charmant, et une larme, puis un autre, puis une troisième, tombèrent sur la page ouverte (c'était la page 7). Les lettres se brouillèrent et je fus obligé de recopier le passage.
— Cher D, si seulement vous, si vous...
Eh bien, quoi «si» ? quoi «si» ? C'est encore sa vieille chanson : elle veut un enfant. A moins que peut être, quelque chose de nouveau, concernant... concernant l'autre... Quoique... Mais non, ce serait absurde.
NOTE 5
Le carré. — Les souverains du monde.
La fonction agréable et utile.
Ce n'est pas encore cela. Encore une fois, cher lecteur inconnu, je m'exprime comme si vous étiez... tenez, comme si vous étiez mon vieil ami R-13, le poète bien connu, aux lèvres de nègre. Et vous, habitants de la Lune, de Vénus, de Mars, de Mercure, qui sait ce que vous êtes, et où vous êtes !
Figurez~vous un carré, vivant, admirable, qui serait obligé de parler de lui, de sa vie. La dernière chose qu'il penserait à dire c'est que ses quatre angles sont égaux, il ne s'en aperçoit même pas, tant cela lui est familier, quotidien. Je suis tout le temps comme ce carré. Le billet rose et tout ce qui s'y rattache est, pour moi, ce que l'égalité de ses angles est au carré, mais pour vous c'est peut être plus obscur encore que le binôme de Newton.
Voilà, un des sages de l'antiquité, sans doute par hasard, a dit une parole intelligente : «L'Amour et la Faim mènent le monde.» Par conséquent, pour mener le monde, l'homme doit dominer ces deux souverains. Nos ancêtres ont à grand-peine vaincu la Faim ; je parle de la grande Guerre de Deux Cents ans, de la guerre entre la ville et la campagne. Les sauvages paysans, sans doute par préjugé religieux, tenaient beaucoup à leur «pain».2
Cependant, la nourriture naphtée que nous consommons actuellement a été inventée trente-cinq ans avant la fondation de l'État Unique, ce qui eut pour effet de réduire la population du globe aux deux dixièmes de ce qu'elle était. Le visage de la terre, nettoyé d'une saleté millénaire, prit un éclat remarquable et les survivants goûtèrent le bonheur dans les palais de l'État Unique.
N'est-il pas évident que la félicité et l'envie ne sont que le numérateur et le dénominateur de cette fraction que l'on appelle le bonheur ? Quel sens auraient les innombrables sacrifices de la Guerre de Deux Cents ans si l'envie existait toujours ? Malgré tout, elle existe toujours dans une certaine mesure, car il y a encore des nez en forme de «bouton» et des nez «classiques» (c'était le thème de notre conversation au cours d'une promenade) ; certains ont un grand succès en amour, d'autres, point.
Après avoir vaincu la Faim (ce qui, algébriquement, nous assure la totalité des biens physiques), l'État Unique mena une campagne contre l'autre souverain du monde, contre l'Amour. Cet élément fut enfin vaincu, c'est-à-dire qu'il fut organisé, mathématisé, et, il y a environ neuf cents ans, notre «Lex Sexualis» fut proclamée : «N'importe quel numéro a le droit d'utiliser n'importe quel autre numéro à des fins sexuelles.»
Le reste n'est plus qu'une question de technique. Chacun est soigneusement examiné dans les laboratoires du Bureau Sexuel. On détermine avec précision le nombre des hormones de votre sang et on établit pour vous un tableau de jours sexuels. Vous faites ensuite une demande, dans laquelle vous déclarez vouloir utiliser tel numéro, ou tels numéros. On vous délivre un petit carnet rose à souches et c'est tout.
Il est évident que les raisons d'envier le prochain ont disparu. Le dénominateur de la fraction du bonheur a été annulé et la fraction est devenu infinie. Ce qui, pour les anciens, était une source inépuisable de tragédies ineptes, a été transformé par nous en une fonction harmonieuse et agréablement utile à l'organisme. Il en est de même pour le sommeil, le travail physique, l'alimentation, etc. Vous voyez combien la grande force de la raison purifie tout ce qu'elle touche. Oh ! lecteurs inconnus, si vous pouviez connaître cette force divine, si vous appreniez à la suivre jusqu'au bout !...
... C'est étrange : je pense aujourd'hui aux sommets les plus élevés de l'histoire humaine, je respire mentalement l'air très pur des montagnes, et malgré tout, au fond, je me sens nuageux, plein de toiles d'araignée et oppressé par un X. Est-ce à cause de mes pattes velues, parce que je les ai eues pendant longtemps devant les yeux ? Je n'aime pas à en parler, je ne les aime pas, ce sont les vestiges d'une époque sauvage. Est~ce que vraiment j'aurais...
Je voulais rayer toutes ces réflexions car elles dépassent les limites de mon chapitre, mais j'ai réfléchi, et ne bifferai rien. Que mon journal, tel un sismographe sensible, donne la courbe de mes hésitations cérébrales les plus insignifiantes... Il arrive que ce sont justement ces oscillations qui servent de signes précurseurs...
Cette phrase est certainement absurde, il conviendrait de la biffer, car nous avons canalisé toutes les forces de l'univers, et une catastrophe est impossible.
Tout maintenant m'est parfaitement clair, l'étrange sentiment que j'éprouve est dû à ma ressemblance avec le carré, dont j'ai parlé au début. Il n'y a pas d'X en moi, cela ne se peut pas, mais je crains qu'X ne reste en vous, lecteurs inconnus. J'espère que vous ne me jugerez pas trop sévèrement, vous comprendrez qu'il m'est plus difficile d'écrire qu'il ne l'a jamais été pour aucun auteur au cours de toute l'histoire de l'humanité. Les uns écrivaient pour leurs contemporains, les autres pour leurs descendants, mais personne n'a jamais écrit pour ses prédécesseurs éloignés et sauvages...
NOTE 6
L'occasion. — Ce damné : «c'est clair».
Les 24 heures.
Je le répète : je me suis imposé l'obligation d'écrire sans rien cacher. C'est pourquoi, quelque pénible que cela puisse m'être, je dois faire remarquer ici que, manifestement, même chez nous, la solidification, la cristallisation de la vie ne sont pas encore terminées et que quelques marches sont encore à franchir pour arriver à l'idéal. L'idéal, c'est clair, sera atteint lorsque rien n'arrivera plus ; malheureusement... Tenez, par exemple, je lis aujourd'hui dans le Journal National que la fête de la Justice sera célébrée dans deux jours, place du Cube. Quelqu'un a donc encore troublé la marche de la grande Machine de l'État, un événement imprévisible, incalculable, est encore arrivé!
De plus, quelque chose m'est également arrivé. A dire vrai, c'était pendant l'Heure Personnelle, c'est-à-dire pendant le temps spécialement consacré aux événements imprévus, mais tout de même...
Vers seize heures, exactement à seize heures moins dix, j'étais à la maison. Brusquement le téléphone m'appela :
— 503 ? demanda une voix de femme.
— Oui.
— Vous êtes libre ?
— Oui.
— C'est moi; I-330. Je cours chez vous et nous allons à la Maison
Antique. C'est entendu ?
I-330... Cette I m'énerve, me répugne, m'effraie presque. Mais c'est justement pour cela que j'acquiesçai.
Cinq minutes plus tard, nous étions dans l'avion. Le ciel était d'un bleu de mai et le soleil léger, dans son avion d'or, volait en bourdonnant derrière nous, toujours à la même distance.
Devant nous, un nuage blanc s'étalait, inepte et joufflu comme un «Cupidon» d'autrefois ; cela gênait un peu. La fenêtre de devant était ouverte, le vent séchait les lèvres, j'y passais involontairement la langue de temps en temps et pensais sans cesse à ma voisine.
Nous aperçûmes de loin des taches vert sombre, de l'autre côté du Mur ; puis nous éprouvâmes une légère faiblesse de cœur : nous descendions comme sur une pente raide et nous nous trouvâmes près de la Maison Antique.
Tout ce bâtiment aveugle, étrange et délabré, est revêtu d'une coquille de verre sans laquelle il se serait écroulé depuis longtemps. A la porte se tient toujours une vieille, toute ridée ; ses lèvres sont tout en plis et en fentes ; elles sont retournées vers l'intérieur et sa bouche semble s'être atrophiée et fermée ; il paraît tout à fait invraisemblable qu'elle puisse parler. Et cependant elle parle :
— Alors, mes amis, vous êtes venus voir ma petite maison ? dit-elle, et ses rides brillèrent, c'est à-dire qu'elles se réunirent en faisceaux convergents, ce qui fit croire qu'elles «brillaient».
— Oui, grand-mère, nous avons eu de nouveau envie de venir, lui
dit I, ce qui la mit en joie.
— Il y a du soleil, hein ? Ah, farceuse, farceuse ! Je sais, je sais.
Eh bien, vous pouvez aller seuls. Moi, je resterai ici, au soleil.
«Hum... Ma compagne vient sans doute assez souvent ici.» Quelque chose me gênait, j'aurais eu besoin de me secouer ; c'était probablement le nuage sur le ciel lisse de mai.
— Je l'aime, cette vieille, dit I en montant un escalier large et sombre.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas. Peut être à cause de sa bouche, peut
être pour rien, comme ça, tout simplement.
Je levai les épaules. Elle continua en souriant à peine, peut être sans sourire du tout :
— Je me sens bien coupable. Il est clair que l'on ne doit pas aimer
«tout simplement, comme ça» mais «à cause
de quelque chose». Tous les éléments doivent être...
— C'est clair, commençai-je, mais je m'apercus tout de suite
que j'avais laissé échapper ce mot et je jetai un regard
sur ma compagne pour savoir si elle l'avait remarqué ou non.
Elle regardait le plancher, ses paupières étaient baissées comme des rideaux.
Une pensée me vint subitement. Vers vingt-deux heures, sur le boulevard, parmi des cellules vivement éclairées, d'autres sont toutes sombres, les rideaux tirés. Et là, derrière ces rideaux... Que se passe-t-il donc derrière ses rideaux à elle ? Pourquoi m'a-t-elle téléphoné aujourd'hui, pourquoi sommes-nous venus ici, pourquoi tout cela ?
J'ouvris une lourde porte, grinçante et opaque, et nous nous trouvâmes dans un local sombre et en désordre qu'on appelait autrefois : «appartement». Il y avait là-dedans une variété sauvage, inorganisée, folle, comme leur musique, de couleurs et de formes, et, parmi ce désordre, cet étrange instrument de musique : un «piano». Je vis un plafond blanc, des murs bleu sombre, des reliures rouges, vertes, orange, un bronze vert, des candélabres, une statue de Bouddha, des meubles tordus comme par l'épilepsie. Il était impossible de mettre tout ça en équation.
Je supportais ce chaos avec peine, mais ma compagne était, apparemment, beaucoup plus résistante.
— C'est ce que j'aime le plus, dit-elle, mais elle se reprit immédiatement
et me montra son sourire mordant. Au fond, continua-t-elle, c'est le plus
inepte de tous leurs «appartements».
— Ou, plus exactement, de tous leurs États, corrigeai-je. Il
y avait alors des milliers d'États microscopiques, sans cesse en
guerre, impitoyables comme...
— Oui, bien sûr, dit très sérieusement I.
Nous visitâmes une chambre dans laquelle se trouvaient des petits lits d'enfants (à l'époque, les enfants étaient également propriété privée), puis d'autres chambres avec des miroirs brillants, d'immenses armoires, des divans multicolores, une «cheminée» immense, un grand lit en acajou. Le verre, notre admirable verre, transparent et éternel, ne leur servait qu'à faire de misérables et fragiles fenêtres.
— Et dire qu'ici on aimait «tout simplement, comme ça», on brûlait, on se tourmentait... (les rideaux de ses yeux se baissèrent encore), quelle dépense déréglée et absurde d'énergie humaine ! N'est-il pas vrai ?
Elle semblait parler à ma place, en lisant mes pensées. Cependant, son sourire dessinait toujours cet X énervant. Derrière les rideaux, quelque chose se produisit, je ne sais pas exactement quoi, mais cela me fit perdre patience. J'aurais voulu discuter avec elle, l'attraper, mais il fallait que je fusse de son avis, je ne pouvais faire autrement.
Nous nous arrêtâmes devant le miroir et je ne vis que ses yeux. Je pensai que l'homme est constitué aussi stupidement que ces «appartements», les têtes des gens sont opaques et n'ont que les yeux comme fenêtres. Elle sembla deviner ce que je pensais et se retourna, ayant l'air de dire : «Eh bien, les voilà mes yeux...»
J'avais devant moi deux fenêtres sombres avec, derrière, une vie inconnue. Je ne voyais que le feu mais je savais qu'une «cheminée» fumait à l'intérieur, où se trouvaient aussi certaines figures, ressemblant à...
Je voyais là un autre moi-même, mais qui ne me ressemblait pas — c'était évidemment dû à l'influence opprimante du cadre dans lequel nous étions. Je me sentais prisonnier dans cette cage barbare, saisi dans le tourbillon sauvage de la vie d'autrefois, et j'eus peur.
— Dites, déclara I, allez une minute dans la chambre voisine. — Sa voix venait de l'intérieur, des fenêtres sombres de ses yeux, où la cheminée fumait.
Je sortis dans la pièce voisine et m'assis. Le buste asymétrique et souriant d'un ancien poète, Pouchkine je crois, était posé sur une étagère contre le mur. Il me regardait droit dans les yeux.
«Pourquoi supporté-je bien sagement ce sourire, pourquoi tout cela, pensais-je, pourquoi suis-je ici ? Cela ne m’“étonne” pas de ne pas me sentir à l'aise. Cette femme énervante et repoussante joue un jeu étrange...» J'entendis, dans la chambre voisine, une porte d'armoire se fermer et un bruissement de soie. J'eus peine à me retenir pour ne pas y aller. J'aurais voulu l'accabler de paroles désagréables.
Elle entra, portant une robe courte jaune vif, comme on en portait autrefois, un chapeau noir, des bas de la même couleur. Ceux ci étaient très longs et montaient beaucoup plus haut que les genoux, la robe de soie légère était décolletée, laissant voir une ombre entre les seins.
— Écoutez, vous voulez faire l'originale, c'est clair, mais...
— Oui, interrompit-elle, je veux être originale, c'est-à-dire
me distinguer des autres. Être original, c'est détruire l'égalité...
Ce qui s'appelait dans la langue idiote des anciens «être banal»
n'est maintenant que l'accomplissement d'un devoir. Parce que...
— Oui, oui, justement, éclatai-je, mais il n'y a pas de quoi,
il n'y a pas de quoi...
Elle s'approcha du buste au nez camus, puis baissa les paupières sur le feu sauvage de ses yeux et dit, sur un ton très sérieux cette fois et peut-être pour me calmer, une chose raisonnable :
— Cela ne vous paraît pas stupéfiant que les gens, autrefois,
aient pu supporter cela ? Non seulement ils le supportaient, mais ils s'y
soumettaient. Quelles âmes d'esclaves, hein ?
— C’est clair, c'est-à-dire que je voulais... (Encore ce damné
«c'est clair !»)
— Oui, certainement, je comprends. Mais au fond c’étaient des
despotes plus puissants que leurs rois couronnés. Pourquoi ne les
isolait-on pas, ne les exterminait-on pas ? Nous les aurions...
— Oui, bien sûr, commençai-je, mais elle éclata
de rire, toute tordue par ce rire bruyant, souple comme une cravache.
Je me rappelle que j'étais tout tremblant, je la saisis et perdis la tête... Il aurait fallu faire quelque chose, n'importe quoi. J'ouvris machinalement ma plaque d'or et regardai l'heure. Il était dix-sept heures moins dix.
— Vous ne trouvez pas qu'il est temps ? lui dis-je aussi poliment que
possible.
— Et si je vous demandais de rester ici avec moi ?
— Non mais... Vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Je suis
obligé d'être à l'auditorium dans dix minutes...
— Tous les numéros sont tenus d'assister aux cours d'art et
de sciences, — dit-elle avec ma voix. Elle leva les paupières, les
rideaux remontèrent : à travers les fenêtres on voyait
flamber la cheminée. — Je connais un médecin au Bureau Médical,
il est inscrit pour moi. Si je le lui demande, il vous donnera un certificat
établissant que vous avez été malade. Alors ?
Je compris enfin où tout ce jeu menait :
— Comment ? Mais vous savez que, comme tout bon numéro, je dois
aller immédiatement au Bureau des Gardiens et...
— Mais en réalité ? —Je vis encore son sourire pareil
à une morsure. — Je suis extrêmement curieuse de savoir si
vous irez au Bureau des Gardiens ou non ?
— Vous restez ? lui demandai-je en posant la main sur le bouton de
la porte. Ce bouton était en cuivre, «comme ma voix»,
pensai-je.
— Vous pouvez attendre encore une petite minute ?
Elle alla au téléphone, appela un numéro, dont je ne me souviens plus, tellement j'étais agité.
— Je vous attendrai dans la Maison Antique. Oui, oui, seule... cria-t-elle.
Je tournai lentement le bouton de la porte :
— Vous me permettez de prendre l'avion ?
— Oh, oui, certainement, je vous en prie...
La vieille rêvassait sur le seuil, au soleil, comme une plante. Chose étonnante : sa bouche qui semblait fermée à jamais s'ouvrit :
— Et votre... comment dire... elle est restée seule ?
— Oui.
Sa bouche se ferma de nouveau, elle hocha la tête. Son cerveau affaibli comprenait évidemment toute l'absurdité de la conduite de cette femme et le risque qu'elle courait.
Je me trouvai au cours à dix-sept heures précises. Je compris alors que j'avais menti à la vieille : I n'était pas seule. C'était peut-être le fait d'avoir menti involontairement à la vieille qui me tourmentait et m'empêchait d'écouter. Non, elle n'était pas seule, c'était bien cela.
A vingt et une heures et demie, j'avais une heure libre ; j'aurais pu aller au Bureau des Gardiens et faire ma déclaration, mais j'étais trop fatigué après toute cette histoire idiote. De plus, le délai est de quarante-huit heures : j'irai demain, j'ai encore vingt quatre heures.
NOTE 7
Le cil. — Taylor. — La jusquiame et le muguet.
Il fait nuit, vert, orange, bleu. Je vois un piano rouge, une robe jaune comme un citron et un Bouddha de cuivre qui, brusquement, ouvre les yeux. Une sève s'en écoule, ainsi que de la robe jaune. Le miroir est couvert de gouttes et le grand lit est trempé, les lits d'enfants aussi et moi même bientôt... Une horreur douce et mortelle me saisit...
Je me réveille ; la lumière est d'un bleu calme. Le verre des murs brille, de même que les fauteuils de verre et la table. Cela m'a calmé, mon cœur a cessé de palpiter. La sève, le Bouddha, tout cela est absurde ! C'est clair, je suis malade : je ne rêvais jamais autrefois. Il paraît que rêver était la chose la plus ordinaire et la plus normale chez les anciens. Ce n'est pas étonnant, toute leur vie n'était qu’un affreux carrousel : vert, orange, le Bouddha, la sève. Nous savons maintenant que les songes sont le signe d'une sérieuse maladie mentale. Est-ce que mon cerveau, ce mécanisme réglé comme un chronomètre, brillant, sans une poussière... ? Oui, c'est bien cela, j'y sens un corps étranger ; c'est comme un cil fin dans un œil : on ne se sent plus vivre, on ne sent plus que le cil dans son œil, qu'il est impossible d'oublier une seconde...
J'entends, au-dessus de ma tête, le réveil sonner, alerte et cristallin : il est sept heures, il faut se lever. On se croirait entouré de miroirs : j'aperçois à travers les murs d'autres moi-même, avec ma chambre, mes vêtements, mes mouvements, répétés mille fois. Cela vous fait du bien, on voit qu'on est la partie d'une unité immense et puissante. Et c'est d'une telle beauté : pas un geste, pas une flexion, pas un mouvement inutile !
Certes, ce Taylor était le plus génial des anciens. Il est vrai, malgré tout, qu'il n'a pas su penser son idée jusqu'au bout et étendre son système à toute la vie, à chaque pas, à chaque mouvement ; il n'a pas su intégrer dans son système les vingt-quatre heures de la journée. Comment ont-ils pu écrire des bibliothèques entières sur un Kant quelconque et remarquer à peine Taylor, ce prophète qui a su regarder dix siècles en avant ?
Mon déjeuner est terminé. L'Hymne de l'État Unique a été chanté. En ordre, quatre par quatre, nous nous rendons aux ascenseurs. Le bourdonnement des moteurs est à peine perceptible et bien vite nous descendons, avec une légère défaillance de cœur...
Et puis, voilà encore ce songe absurde qui me revient, ou bien l'une de ses fonctions cachées. Ah, oui ! c'est qu'hier, en avion, nous sommes aussi descendus. Du reste, tout est fini : voilà la secousse de l'arrêt. C'est très bien d'avoir été aussi décidé et brusque avec elle.
La voiture du chemin de fer souterrain me conduit à l'endroit où brille sous le soleil le corps toujours immobile et élégant de l'Intégral, non encore spiritualisé par le feu. Fermant les yeux, je rêve en formules, je calcule mentalement une fois de plus quelle vitesse initiale il faudrait pour arracher l'Intégral du sol. A chaque fraction de seconde, la masse de celui-ci se transformerait, par suite de l'emploi du combustible explosif. On obtient une équation très compliquée, transcendantale.
Je vois comme à travers un songe : quelqu'un dans ce monde solide, exactement calculé, vient de s'asseoir à côté de moi, il m'a poussé légèrement et m'a dit : «Pardon !» J'ouvre les yeux et, tout d'abord (par association d’idées avec l’Intégral, je vois quelque chose se précipiter dans l'espace. C'est une tête, et elle se déplace parce que, sur les côtés, elle possède deux ailes roses : les oreilles. J'aperçois ensuite un dos voûté en forme d'S.
Je sens quelque chose de désagréable derrière les murs de mon monde algébrique — encore le cil — et je comprends qu'aujourd'hui même, il faut...
— Ce n'est rien, répondis-je avec un sourire à mon voisin, en lui disant bonjour. Je vois sur sa plaque S-4711, et comprends pourquoi, dès le premier moment, je l'avais associé à cette lettre : c'était l'effet d'une sensation visuelle non enregistrée par la conscience. Ses yeux brillent comme deux vrilles pointues, ils tournent rapidement et s'enfoncent toujours plus profondément en vous. Je crois qu'ils vont pénétrer jusqu'au fond et voir ce que je n'ose m'avouer...
Le cil devient brusquement explicable : S est un Gardien et le plus simple serait, sans remettre à plus tard, de lui raconter sur-le-champ...
— Voyez-vous, je suis allé hier à la Maison Antique...
— Ma voix a un son étrange, rauque, mat, j'essaie de tousser.
— Eh bien, c'est parfait. Cela donne sujet à des réflexions
très édifiantes.
— Oui, mais, vous comprenez, je n'étais pas seul, j'accompagnais
le numéro I-330, et voilà que...
— I.330 ? J'en suis content pour vous, c'est une femme très
intéressante, pleine de talent. Elle a beaucoup d'admirateurs.
«Mais alors lui... peut-être est-il inscrit pour elle ? Non, il est impossible de lui en parler, cela ne fait aucun doute.»
— Oh oui, je crois bien. Elle en a beaucoup. — Je souris plus largement, plus bêtement, et pense que ce sourire me rend nu, idiot...
Après avoir atteint le fond, les vrilles se revissèrent dans ses yeux. Il m’adresse un sourire ambigu, hoche la tête pour prendre congé et se glisse vers la sortie.
Je me cache derrière un journal (il me semble que tout le monde me regarde) et ce que je lis est tellement extraordinaire que j'oublie tout, les vrilles et le cil. Il n'y a que quelques lignes :
«D'après des renseignements dignes de foi, on vient de découvrir les traces d'une organisation ayant jusqu'ici échappé aux recherches. Cette organisation se proposait de délivrer l’humanité du joug bienfaisant de l’État.»
Délivrer l'humanité ! C'est extraordinaire à quel point les instincts criminels sont vivaces chez l'homme. Je le dis sciemment: criminels. La liberté et le crime sont aussi intimement liés que, si vous voulez, le mouvement d'un avion et sa vitesse. Si la vitesse de l'avion est nulle, il reste immobile, et si la liberté de l'homme est nulle, il ne commet pas de crime. C'est clair. Le seul moyen de délivrer l'homme du crime, c'est de le délivrer de la liberté. Et à peine venons nous de l'en délivrer (à peine est bien le mot quand on songe à l'âge du monde), que quelques misérables esprits arriérés...
Non, je ne comprends pas pourquoi je ne suis pas immédiatement allé au Bureau des Gardiens, dès hier. Il faudra absolument que j'y aille aujourd'hui, après seize heures...
Je sors à seize heures dix et, tout de suite, je rencontre O, au premier tournant; cette rencontre la plonge dans un enthousiasme rose.
«Elle a un esprit simple et rond, elle va comprendre et m'aider...» Et puis, non, je n'ai pas besoin d'aide : ma décision est ferme.
Les haut-parleurs de l'Usine Musicale tournent régulièrement l'Hymne — toujours le même Hymne quotidien. Il y a un charme inexplicable dans cette répétition journalière, dans cette limpidité de miroir.
— Nous allons nous promener. — Ses yeux ronds me regardent, grands ouverts; je pénètre par ces fenêtres bleues sans rien rencontrer : à l'intérieur, il n'y a rien d'inutile ni d’étranger.
— Non, nous n'irons pas nous promener. J'ai besoin d’aller... — Je lui explique où, et, à mon étonnement, je vois le cercle rose de sa bouche se transformer en demi-lune, les pointes en bas, comme si elle avalait du vinaigre.
J’éclate :
— Vous, les femmes, vous êtes incurablement rongées de
préjugés. Vous êtes absolument incapables de penser
d’une façon abstraite. Excusez-moi, mais c'est tout simplement de
la bêtise.
— Vous allez voir les espions... Fi ! Et moi qui avais cueilli pour
vous une branche de muguet dans le Jardin Botanique...
— Pourquoi : «Et moi», pourquoi : «Et» ?
C'est bien d'une femme ! En colère, je l'avoue. Je saisis son muguet :
— Eh bien quoi, votre muguet ? Sentez-le, il sent bon, hein ? Alors, ayez un peu de logique. Le muguet sent bon, mais vous ne pouvez pas dire de l'odeur, de la notion même d'odeur, si elle est bonne ou si elle est mauvaise. Vous en êtes incapable, n'est-ce pas ? Il y a l’odeur du muguet, et il y a l'odeur de la jusquiame : cela fait deux odeurs. Il y avait des espions dans l'État ancien, et il y a des espions dans le nôtre... Oui, des espions, je n'ai pas peur des mots. Une chose est claire : leurs espions sont comparables à la jusquiame, les nôtres, au muguet. Oui, au muguet !
Le croissant rose tremble. Je crie encore plus fort :
— Oui, au muguet ! Et il n'y a pas du tout de quoi rire.
Les sphères lisses et rondes des têtes flottent devant nous et se retournent. On me prend gentiment par la main.
— Vous êtes drôle aujourd'hui, vous n'êtes pas malade ?
Je pense à mon rêve, à la robe jaune, au Bouddha... Je comprends que je dois aller au Bureau Médical.
— Oui, je suis malade, lui dis-je joyeusement (c'était là
une contradiction inexplicable : il n'y avait pas lieu de se réjouir).
— Alors il faut aller voir le médecin tout de suite. Vous comprenez
que votre devoir est d'être bien portant, on ne devrait pas avoir
à vous dire cela.
— Mais oui, chère O, vous avez raison, absolument raison.
Je ne vais pas au Bureau des Gardiens : il n'y a rien à faire,
il me faut aller au Bureau Médical où l'on me retient jusqu'à
dix sept heures.
... Le soir (cela n'a pas d'importance, là-bas, c'est fermé le soir) O vint me voir. Les rideaux ne furent pas baissés. Nous travaillâmes aux problèmes d'un ancien livre de mathématiques : cela purifie et calme l'esprit. O était assise, penchée sur le cahier, la tête sur l'épaule gauche ; elle s'appliquait, poussant sa langue contre sa joue. C'était tout à fait enfantin, tout à fait charmant, et je me sentais bon, simple, exact...
Elle partit, me laissant seul. Je fis deux profondes inspirations — c'est très utile avant de se coucher — et sentis tout à coup une odeur imprévue, rappelant quelque chose de très désagréable... Je trouvai rapidement : la petite branche de muguet était cachée dans mon lit. D'un seul coup, tout revint à la surface en tourbillonnant. C'était vraiment un manque de tact de sa part que de me laisser ce muguet...
« Non, je n'y suis pas allé. Mais est-ce ma faute, est-ce ma faute si je suis malade ?»
NOTE 8
Une racine imaginaire. — R 13. — Le triangle.
C’était il y a longtemps, quand j'étais à l'école, que je rencontrai pour la première fois la racine de moins un. Je m'en souviens très nettement. J'étais dans une salle ronde et claire, parmi des centaines de têtes d'écoliers, avec Pliapa, notre mathématicien. Pliapa était son surnom. Il était déjà assez usé, ses boulons se dévissaient, et lorsque celui de nous qui était de service le remontait, le haut-parleur faisait toujours «Plia, plia, plia...» avant de commencer la leçon. Il fit une fois un cours sur les nombres imaginaires. Je me rappelle avoir pleuré, les coudes sur la table, et hurlé : «Je ne veux pas de la racine de moins un, enlevez-la.» Cette racine imaginaire se développa en moi comme un parasite. Elle me rongeait, et il n'y avait pas moyen de m'en débarrasser.
La voilà revenue aujourd'hui. J'ai parcouru mes notes et me suis aperçu que j'ai voulu ruser, que je me suis menti à moi-même pour ne pas la voir. Ma maladie et le reste n'existent pas, j’aurais pu y aller ; il y a huit jours, j'aurais pu y aller sans hésiter. Pourquoi maintenant... Pourquoi ?
Aujourd'hui, par exemple, à seize heures dix exactement, je me trouvais devant le mur de verre étincelant. Au-dessus de moi, les lettres d'or : «Bureau des Gardiens» brillaient comme un soleil. A travers les murs, je voyais une longue file d'unifs gris-bleu. Les visages luisaient comme des lampes dans une ancienne église. Ils étaient venus pour accomplir une action sublime : pour trahir et sacrifier sur l'autel de l'État Unique, leurs parents aimés, leurs amis, eux-mêmes. J'aurais voulu me précipiter vers eux, mais je ne pus, mes pieds étaient comme soudés aux dalles de verre. Je restai là, les yeux fixes...
— Eh, le mathématicien, à quoi pensez-vous ?
Je tressaillis. Des yeux noirs, vernis par le rire, me fixaient ; des lèvres épaisses, comme celles d'un nègre... C'était le poète R-13, mon vieil ami, accompagné de la toute rose O.
Je me retournai en colère (je pense que s'ils ne m'avaient pas dérangé, je serais finalement entré dans le Bureau, et j'aurais arraché cette racine imaginaire soudée à ma chair).
— Je ne pense à rien, mais si vous voulez j'admirais, dis-je
d'un ton assez brusque.
— Mais oui, bien sûr. Vous auriez dû être non pas
mathématicien, mais poète. Venez donc de notre côté,
avec les poètes. Si vous voulez, je peux arranger cela en un clin
d'œil.
R-13 parle en s'étranglant, les mots giclent de ses lèvres épaisses avec des éclaboussures. Il dit «poètes», et c'est toute une fontaine.
— J'ai toujours servi et servirai toujours la science, dis-je en fronçant
les sourcils. — Je n'aime pas les plaisanteries et ne les comprends pas.
R-13 a la mauvaise habitude de plaisanter.
— Eh quoi, la science ? Votre science n'est qu'une forme de lâcheté.
Vous avez beau dire, vous voulez emprisonner l'infini dans un mur et vous
avez peur de regarder de l'autre côté de ce mur. Si vous regardiez
vous fermeriez les yeux.
— Les murs, ce sont les fondements de toute..., commençai-je.
R-13 repartit comme une fontaine, O riait, toute ronde et toute rose. le
fis un geste de la main : «Riez, ça m'est égal. J'ai
autre chose en tête.» J'avais besoin d’oublier, de noyer cette
damnée racine de moins un.
— Savez-vous ! proposai-je, allons chez moi, nous résoudrons
des problèmes. (Je me souvenais de l'heure tranquille passée
hier avec O, peut être qu'aujourd'hui aussi... ? )
O jeta un coup d'œil sur R. Ensuite elle me regarda et ses joues se colorèrent du rose tendre et affolant de nos billets.
— Aujourd'hui, je... je suis inscrite pour lui — elle désigna R de la tête — et le soir il est occupé, de sorte que...
Les lèvres humides et vernies claquèrent :
— Eh bien quoi, une petite demi~heure nous suffit, n'est ce pas, O ? Je ne suis pas amateur de vos problèmes, j'aime mieux... Allons chez moi, nous causerons.
Il m'était pénible de rester avec moi-même, ou plutôt avec ce nouvel homme, cet inconnu qui, par un hasard étrange, avait le même numéro que moi: D-503. J'allai donc chez R. A dire le vrai, il n'est pas précis, pas rythmé ; il a je ne sais quelle logique bizarre ! Mais, malgré tout, nous... Ce n'est pas pour rien qu'il y a trois ans nous avons choisi ensemble cette gentille O, toute rose. Cela nous a unis plus étroitement que les années d'école.
Dans la chambre de R, tout est comme chez moi : les Tables, les fauteuils, le pupitre, l'armoire, le lit. Mais aussitôt entré, R déplaça un fauteuil, puis un autre, les surfaces se confondirent, tout perdit le gabarit établi, tout devint non euclidien. R. n'avait pas changé : en système Taylor et en mathématiques, il avait toujours été le dernier.
Noue parlâmes du vieux Pliapa, de la façon dont, étant enfants, nous nous amusions à coller de petits mots de remerciement sur ses jambes de verre, car nous l'aimions bien. Nous parlâmes du Professeur de religion.3 Il avait le verbe extraordinairement haut, comme s'il soufflait du vent par son haut-parleur, et nous avions l'habitude de hurler les textes qu'il nous avait cités. Le misérable R13 lui enfonça un jour une boule de papier mâché dans le haut-parleur, de telle sorte que chaque mot qui sortait était accompagné d'un morceau de papier ; R-13 fut puni car ce qu'il avait fait été évidemment très mal ; mais notre triangle en rit encore de bon cœur, et, je l'avoue, moi aussi.
— Et s'il avait été vivant, comme ceux d'autrefois, hein ? Qu'est-ce qu'il serait sorti de ses lèvres ?...
Le soleil brillait partout, à travers le plafond, à travers les murs ; il venait d'en haut, des côtés et était réfléchi d'en bas. O était assise sur les genoux de R et de petites gouttes de soleil luisaient dans ses yeux. Je me réchauffais, en quelque sorte ; la racine de moins un s'éloigna, se tut, ne remua plus.
— Et alors, votre Intégral, où en est-il ? Va-t-il être bientôt prêt à aller porter la bonne nouvelle aux habitants des planètes ? Dépêchez-vous, sans cela nous autres, les poètes, allons vous produire une telle quantité de traités que votre Intégral ne pourra décoller. Tous les jours, de huit à onze... — R13 secoua la tête et se gratta le crâne ; il avait une tête carrée, pareille à une petite malle.
Je m'animai :
— Mais vous aussi vous écrivez pour l'Intégral,
racontez-moi donc ce que vous avez écrit aujourd'hui par exemple.
— Aujourd'hui, je n'ai rien écrit. J'étais occupé
à autre chose.
— A quoi donc ?
R fronça les sourcils :
— A quelque chose. Oh, si cela vous fait plaisir, je vais vous le dire : à un procès. J'ai mis un procès en vers. Un idiot, un de chez nous, — nous avons été deux ans ensemble — déclara un beau jour : «Je suis un génie, je suis au-dessus de la loi», qu'il disait, et il en débitait, il en sortait...
Les lèvres épaisses firent la moue, les yeux perdirent leur vernis. R-13 se leva, se retourna pour s'appuyer contre le mur, je regardais sa petite malle étroitement fermée et pensais : «Qu'est-ce qui se passe là~dedans ?»
Un silence asymétrique et pénible. Je ne savais pas exactement ce qui se passait, mais sentais quelque chose...
— C'est un bonheur que les temps antédiluviens des Shakespeare et Dostoïesvki sont passés, dis-je à dessein très haut.
R se retourna et les mots se mirent de nouveau à jaillir et gicler hors de sa bouche, mais le vernis avait disparu de ses yeux.
— Oui, mon cher mathématicien, c'est un bonheur, un vrai bonheur. Nous représentons l'heureuse moyenne arithmétique. Comme vous diriez, c'est l'intégration du zéro à l'infini, du crétinisme à Shakespeare... Hein ?
le ne sais pourquoi, cela me parut absolument déplacé, mais je me souvins brusquement d'elle et de sa voix. Un fil extrêmement ténu (lequel ?) se tendit entre elle et R. La racine de moins un recommença de me torturer, j'ouvris ma plaque, il était dix-sept heures moins vingt-cinq, il leur restait quarante-cinq minutes pour le carnet à souches roses
— Il est temps... — j'embrassai O, serrai la main de R et me dirigeai vers l'ascenseur.
Arrivé de l'autre côté de l'avenue, je regardai autour de moi. Ici et là, dans les masses de verre traversées par le soleil, s'étageaient des cellules gris-bleu, aux rideaux baissés et opaques qui faisaient tache. C'étaient les cellules du bonheur rythmique, taylorisé. Je trouvai au septième étage la cellule de R13 : il baissait déjà les rideaux.
Chère O... Cher R... Il y a aussi — (je ne sais pourquoi j’ai écrit «aussi», mais le mot est écrit, je le laisse) — il y a aussi en lui quelque chose que je ne comprends pas très bien. Malgré tout, lui, O et moi, nous formons un triangle, non isocèle, je veux bien, mais un triangle tout de même. Pour parler la langue de nos ancêtres, que vous, habitants des planètes, vous comprenez peut.-être, nous formons une famille. Et il est bon quelquefois de se reposer un peu, de s'isoler de tout dans ce triangle simple et solide...
NOTE 9
La liturgie. — Les Ïambes et les trochées. — La main de fonte.
Le jour était clair et triomphal. C'était un de ces jours qui vous font oublier vos faiblesse, vos imprécisions, vos maladies ; tout devient cristallin, inflexible, éternel, comme notre nouveau verre...
Sur la place du Cube, on avait disposé soixante-six cercles concentriques : les tribunes. Sur ces soixante-six rangs, l'épanouissement des visages et le bleu des yeux reflétaient l'éclat du ciel, à moins que ce ne fût l'éclat de l'État Unique. Les lèvres des femmes étaient pourpres comme des fleurs. Des rangées d'enfants, semblables à de douces guirlandes, se pressaient autour du centre. Il régnait un calme profond, sévère, «gothique»...
D'après les documents parvenus jusqu'à nous, les anciens éprouvaient des sentiments semblables lors de leurs «services religieux». Mais eux, ils servaient un Dieu inconnu et absurde, tandis que nous, nous servons un Dieu sensé et parfaitement connu. Leur Dieu ne leur donnait rien, ai ce n'est des inquiétudes éternelles, tandis que le nôtre nous a donné la vérité absolue : il nous a délivrés de toute inquiétude. Leur Dieu n'avait rien trouvé de mieux que de s'offrir lui-même en sacrifice, on ne sait pourquoi, tandis que nous apportons au nôtre, à l'État Unique, un sacrifice paisible, réfléchi et raisonnable. Certes, c'était bien une liturgie triomphale à la gloire de l'État Unique que cette commémoration de la Guerre de Deux Cents ans, de la victoire grandiose remportée par tous sur un seul, par le total sur l'unité...
Cette unité se tenait sur les marches du Cube tout éclairé de soleil. Il avait un visage blanc, ou plutôt non, un visage sans couleur, de verre, et ses lèvres avaient également l'aspect du verre. Seuls ses yeux noirs brillaient ; ils semblaient des abîmes ouverts sur le monde trouble, dont il n'était plus éloigné que de quelques minutes. Sa plaque d'or portant son numéro lui avait déjà été retirée, et ses mains étaient attachées par un ruban pourpre.
C'était une coutume ancienne, s'expliquant probablement par le fait qu'autrefois tout ceci n'était pas accompli au nom de l'État Unique et, par conséquent, les condamnés se sentaient le droit de résister, aussi devait-on leur charger les mains de lourdes chaînes.
Au-dessus, sur le Cube, près de la Machine, se tenait celui que nous appelons le Bienfaiteur. D'où j'étais, d'en bas, on ne pouvait distinguer son visage, on remarquait seulement qu'il était marqué de lignes sévères et carrées qui lui donnaient un air de grandeur. Mais, par contre, ses mains... Il arrive quelquefois que, sur les photographies, les mains sont énormes, parce qu'elles étaient trop près de l'objectif ; elles attirent le regard, obstruent tout. Les mains du Bienfaiteur sont lourdes, elles sont de pierre, et leur poids est supporté par les genoux, sur lesquels elles reposent...
Une de ces mains énormes se leva lentement, en un geste de bronze. Obéissant à ce geste, un numéro se leva des tribunes et s'approcha du Cube. C'était un des Poètes de l'État, qui, par un sort heureux, avait été désigné pour couronner cette fête de ses vers. Des ïambes divins et cuivrés résonnèrent au-dessus des tribunes, racontant la vie de l'insensé aux lèvres de verre qui se tenait là, sur les marches, attendant la conséquence logique de ses folies.
... Incendie ! les maisons se balancent sur les ïambes et, éclaboussant
le ciel de leur or liquide, elles se brisent et s’écroulent. Les
arbres verts se tordent, leur sève coule ; ce ne sont plus que des
croix noires et squelettiques. Mais Prométhée apparut (c'est-à-dire,
évidemment, nous) :
Il attela le feu à l’acier, à la machine
Et enchaîna le chaos dans la loi.
Tout est neuf, tout est d'acier : le soleil, les arbres, Mais un insensé «délivra le feu de ses chaînes», et tout croula de nouveau...
J’ai malheureusement une mauvaise mémoire pour les vers, je ne me souviens que d’une chose, c'est qu'il était impossible de trouver des images plus belles et plus édifiantes.
Le Bienfaiteur fit un autre geste lent et lourd : un second poète apparut sur les marches du Cube. Je sursautai : «C'est impossible ! Mais non, c'est bien lui, avec ses grosses lèvres de nègre... Pourquoi ne m'a-t-il pas dit que cet honneur...» Ses lèvres tremblaient, toutes grises. ll y avait de quoi : se trouver face à face avec le Bienfaiteur, devant toute l'assemblée des Gardiens... Mais tout de même, se troubler comme cela...
Les trochées s'élancèrent, rapides, tranchants comme des haches, relatant un crime inouï : un poème sacrilège, où le Bienfaiteur était traité de... Non, ma main ne saurait écrire ces mots.
R-13 descendit, tout pâle, et se rassit sans regarder personne — je ne me serais pas attendu à cette faiblesse sa de part. J'aperçus près de lui une figure triangulaire, noire et pointue, que je perdis tout de suite de vue : mes yeux et des milliers d'autres se dirigèrent vers la Machine. La main surhumaine fit un troisième geste de fonte. Le criminel, secoué par un vent invisible, monta lentement une marche, puis deux, et bientôt fit le dernier pas de sa vie. Il avait le visage tourné vers le ciel, la tête renversée, et vivait ses derniers moments.
Lourd, tel le destin, le Bienfaiteur fit le tour de la Machine et posa sa main énorme sur le levier... On n'entendait pas le moindre bruissement, la moindre respiration, tous les yeux étaient fixés sur cette main... Quelle ivresse que de se sentir l'instrument, la résultante de centaines de milliers de volontés ! Quel noble destin que le sien !
Ce fut une seconde incommensurable. La main retomba après avoir branché le courant. Une lame électrique scintilla d'un éclat aigu, insupportable, et un craquement se fit entendre dans les tubes de la Machine. Le corps disloqué se recouvrit d'une fumée légère et brillante puis se mit à fondre, à se liquéfier avec une rapidité fantastique. Il ne resta plus rien qu'une mare d'eau chimiquement pure qui, l'instant d'auparavant, faisait battre tumultueusement son cœur...
Tout cela était très clair, et bien connu de chacun d'entre nous : la dissociation de la matière, la division des atomes du corps humain. Néanmoins, cela apparaissait chaque fois comme un miracle, c'était comme le symbole de la puissance surhumaine du Bienfaiteur.
En haut, devant lui, se tenaient dix numéros féminins, les visages brûlants, les lèvres entrouvertes d'émotion, semblables à des fleurs agitées par le vent. Suivant la coutume, ces dix femmes ornaient de fleurs son unif encore souillé d'éclaboussures. Il descendit du pas majestueux d'un archiprêtre, passa lentement entre les tribunes, suivi par les branches roses des bras des femmes et par la tempête de nos hourras. Nous saluâmes également de nos cris les Gardiens qui, invisibles, perdus dans nos rangs, assistaient à la fête. L'imagination du vieux prophète les avait-elle prévus, lorsque celui-ci parlait des «anges gardiens» assignés à chacun de nous ?...
Certes, quelque chose de la vieille religion, quelque chose de purifiant comme l'orage et la tempête régnait sur cette fête. Vous qui lisez ces lignes, j'espère que vous connaissez des minutes semblables et je vous plains, si vous ne les connaissez pas...
NOTE 10
La lettre. — La membrane. — Mon moi velu.
La journée d'hier fut pour moi semblable au papier à travers lequel les chimistes filtrent leurs solutions, toutes les particules en suspension dans un liquide, tout le superflu est arrêté par ce papier. Je suis descendu ce matin distillé et transparent.
En bas, dans le vestibule, la contrôleuse était assise derrière sa petite table. Elle inscrivait les noms des sortants et l'heure des départs. Elle s'appelle U-... J'aime mieux ne pas citer son numéro car je crains d'écrire des choses désagréables sur son compte. Au fond, c'est une femme très respectable et d'un certain âge. La seule chose qui ne me plaît pas en elle c'est que ses joues sont un peu tombantes, comme les ouïes d'un poisson, mais après tout, qu'est-ce à dire ?
Elle fit grincer sa plume et je vis mon nom sur la page avec, tout à côté, une tache d'encre.
Je voulais attirer son attention sur cette tache quand elle leva la tête brusquement et dit, en m'adressant un petit sourire qui semblait également rempli d'encre :
— Il y a une lettre pour vous, oui, cher ami, vous avez reçu une lettre.
Je savais qu'elle avait lu cette lettre, qui devait encore passer par le Bureau des Gardiens (après tout, il est inutile d'expliquer cette chose fort naturelle), et que je ne l’aurais pas plus tard que midi. Cependant, ce sourire m’agaçait, la goutte d'encre troublait ma solution filtrée. Là-bas, au chantier où se construisait l’Intégral, je ne pus concentrer mes idées et me trompai même une fois dans mes calculs, ce qui ne m'était jamais arrivé.
À midi, je revis les ouïes rose marron et le petit sourire de la contrôleuse qui me donna enfin ma lettre. Je ne la lus pas à l'instant même, mais la fourrai dans ma poche et rentrai au plus vite chez moi. Après l'avoir ouverte, je la parcourus et m'assis... C'était un papier officiel m’annonçant que I-330 m'avait inscrit pour elle et que j’avais à me présenter chez elle ce jour même à vingt et une heures ; son adresse était jointe...
«Non, après tout ce qui s'est passé, après lui avoir montré si nettement mes sentiments pour elle, c'est incroyable. De plus, elle ne sait si je ne anis pas allé au Bureau des Gardiens. Comment aurait-elle pu savoir que j'ai été malade?... Elle ne l'a pas su... Malgré tout...»
Une dynamo tournait et bourdonnait dans ma tête. Je pensais au Bouddha, à la robe jaune, au croissant rose... Et puis, voilà le comble : O voulait venir me voir, je savais qu'elle ne croirait pas — et comment pourrait-elle le croire ? — que je n'y étais pour rien, que j'étais complètement... Cela allait donner lieu à une explication difficile, absolument illogique... Non, tout mais pas ça. Tout allait s'arranger automatiquement, je résolus de lui envoyer une copie de cette communication.
Je glissai rapidement le papier dans ma poche et aperçus ma main affreuse, pareille à celle d'un singe. Je me souvins de la façon dont elle avait pris ma main à la promenade, l’avait regardée. «Est-ce que vraiment, est-ce qu'elle...»
Vingt et une heures moins le quart sonnèrent. La nuit était blanche et tout était d'une couleur de verre. Non pas de notre verre, mais d'un verre fragile, qui formait une mince coquille sous laquelle tout tournait, se précipitait, bourdonnait... Cela ne m'aurait pas étonné si les coupoles des auditoria s'en étaient allées en fumées lentes et rondes, ou si la lune nous avait envoyé un sourire d'encre, comme ce matin la vieille derrière sa petite table, ou que tous les rideaux se fussent baissés dans toutes les maisons...
J'éprouvais un sentiment étrange. C'était comme si mes côtes avaient été des baguettes de fer et me serraient le cœur. Je n'avais pas assez de place, j'étais à l'étroit, je me trouvais devant une porte de verre portant les chiffres d’or : I-330 ; I, le dos tourné, écrivait. J'entrai.
— Voilà... Je lui tendis le billet rose. J'ai reçu ce
papier aujourd'hui et je suis venu.
— Comme vous êtes exact ! Voue pouvez attendre une minute ? Asseyez-vous,
j'ai fini à l'instant.
Elle baissa encore les yeux sur la lettre et je me demandais ce qu'elle pensait derrière ses paupières à demi closes. Dans une seconde, qu'allait-elle dire, qu'allait-elle faire ? Comment le savoir, comment le calculer, puisqu'elle venait de ce pays sauvage des rêves ?
Je la regardais en silence et sentais toujours mes côtes de fer, j'étouffais...
«Quand elle va parler, son visage va être comme une roue tournant rapidement et dont on ne peut distinguer les rayons. En ce moment la roue est immobile.»
Ses sourcils sombres relevés vers les tempes formaient un angle pointu et moqueur, tandis que deux rides profondes, du nez aux coins de la bouche, en formaient un second, au sommet tourné vers le haut. Ces deux angles semblaient se contredire et formaient cet X désagréable et énervant qui marquait son visage d'une croix.
La roue commença de tourner, les rayons se fondirent...
— Vous n'êtes tout de même pas allé au Bureau des
Gardiens !
— J'étais... j'étais malade, je n'ai pas pu.
— Oui ? C'est bien ce que j'avais pensé : quelque chose devait
vous en empêcher, peu importe quoi — un sourire découvrit
ses dents pointues. — Mais maintenant, vous êtes en mon pouvoir.
Vous vous rappelez : «Tout numéro pas fait sa déclaration
au Bureau dans les quarante-huit heures sera considéré...»
Le cœur me battit tellement fort que les baguettes de fer plièrent ; si je n'avais pas été assis... C'était idiot, j'étais pris comme un gamin, comme un gosse. Je gardai un silence bête. Je sentis que j'étais dans un filet et que ni mon pied ni mon bras...
Elle se leva et s'étira paresseusement. Elle pressa un bouton et les rideaux tombèrent. J'étais séparé du monde, seul à seul avec elle.
Elle se trouvait alors quelque part derrière mon dos, près de l'armoire. Son unif bruissait ; puis il tomba. J'écoutais tout. Je me souviens... Non, cela brilla dans ma tête un centième de seconde...
J’ai eu un jour à calculer la courbe d’une membrane de rue d'un nouveau type. (Ces membranes, artistiquement décorées, enregistrent actuellement toutes les conversations de la rue pour le Bureau des Gardiens.) Je me souviens d'une petite membrane rose et toute tremblante, un être étrange, composé d'un seul organe : l'oreille. J'étais devenu une membrane pareille à celle-là.
Des boutons pressions firent «clic» sur son cou, sur sa poitrine, plus bas. La soie artificielle bruissait sur ses épaules, sur ses genoux, sur le parquet. Je sentis — j'en étais plus sûr que si je l'avais vu — un pied se poser sur le tas de soie, puis un autre. Le lit allait grincer...
La membrane fortement tendue tremblait et enregistrait le silence. Non, elle enregistrait les violents coups du cœur contre les baguettes de fer, suivis de pauses interminables. Je l'entendis et la vis réfléchir une seconde, derrière moi.
J'entendis la porte de l'armoire, un bruit de couvercle et, ensuite, la soie, la soie...
— Eh bien, je vous en prie !
Je me retournai. Elle portait une robe de chambre légère, safran, qui ressemblait à une robe d'autrefois. Mais c'était pire que si elle n'avait rien eu. On entrevoyait à travers le fin tissu deux pointes rosées, deux braises sous les cendres, ainsi que deux genoux ronds et tendres.
Elle était assise dans un fauteuil bas, sur une petite table carrée, en face d'elle se trouvaient un flacon contenant un liquide verdâtre et deux petits verres à pied. Dans le coin de sa bouche, pour l'instant, fumait un petit tube de papier contenant cette ancienne substance dont j'ai oublié le nom.
La membrane tremblait toujours, le marteau frappait les baguettes chauffées au rouge. Je comptais soigneusement chaque coup en me demandant ce qui arriverait si elle aussi les entendait.
Elle fumait en me regardant avec calme et laissait négligemment tomber la cendre de sa cigarette... sur mon billet rose.
Je lui demandai avec autant de sang-froid que possible :
— Écoutez, dans ce cas, je me demande pourquoi vous vous êtes inscrite pour moi et pourquoi vous m'avez obligé à venir ici.
Elle fit semblant de n'avoir pas entendu, remplit un petit verre du contenu du flacon et le vida:
— C'est délicieux, en voulez~vous ?
Je compris : c'était de l'alcool. Ce que j'avais vu la veille me revint comme un éclair : la main de pierre du Bienfaiteur, la lame insupportable du rayon et, sur le Cube, l'autre, la tête rejetée, le corps renversé. Je tressaillis.
— Écoutez, dis-je, vous savez pourtant que l'État Unique est impitoyable pour tous ceux qui s'empoisonnent avec de la nicotine et surtout avec de l'alcool.
Les sourcils sombres formèrent encore un angle obtus en se relevant vers les tempes.
— Il vaut mieux en détruire rapidement quelques-uns plutôt
que de permettre à beaucoup de se détruire. On évite
ainsi la dégénérescence, etc. C'est vrai jusqu'à
en être indécent.
— Oui, jusqu'à en être indécent.
— On ne devrait pas laisser circuler dans la rue ces bandes de petites
vérités, nues et chauves. Imaginez un peu que mon fidèle
adorateur, S, vous le connaissez du reste, se défasse de tout le
mensonge de ses habits et apparaisse en public sous son aspect naturel...
Ce serait tordant.
Elle rit, mais je vis clairement le triangle douloureux des deux plis allant du nez aux coins de la bouche. Cela me fit comprendre que le personnage tordu et voûté, aux oreilles ressemblant à des ailes, l'avait tenue dans ses bras, elle, si... Oh !
Je décris les sentiments anormaux que j'éprouvais alors, mais je me rends compte maintenant que tout cela est bien naturel : S, comme tout numéro, a droit au plaisir, et il serait injuste... C'est évident.
Ma compagne rit longtemps et d'un air étrange. Puis elle me regarda longuement, me fouilla des yeux.
— L'essentiel, c'est que je suis tout à fait tranquille avec vous. Vous êtes tellement gentil ! Je suis sûre qu'il ne vous viendra pas à l'idée d'aller raconter au Bureau que je bois des liqueurs et fume. Vous serez toujours, ou malade, ou occupé, ou que sais-je encore ? Et puis, vous allez boire avec moi un peu de ce poison enchanteur...
Comme elle parlait d'un ton cynique et moqueur ! Je sentis que j'allais la détester de nouveau. Ou plutôt non, je n'allais pas la détester ; je l'avais toujours détestée.
Elle absorba tout le poison vert qu'elle s'était versé, se leva et fit quelques pas pour s'arrêter derrière mon fauteuil. Le rose de sa peau apparaissait sous sa robe jaune.
Je sentis ses bras autour de mon cou, ses lèvres contre les miennes ; elles entrèrent profondément, c'était affreux... Je jure que je ne m'y attendais absolument pas, peut être parce que... Je ne pouvais décemment pas — je m’en rends très bien compte maintenant. — Je ne pouvais pas désirer...
Ses lèvres, insupportablement douces (je crois que c'était à cause de la liqueur), me versaient des gorgées de poison brûlant... toujours plus, toujours plus encore... Je me sentis arraché de la terre et devenir une planète indépendante, roulant furieusement vers le bas, toujours plus bas, en suivant une orbite incalculable...
Je ne puis raconter qu'approximativement ce qui arriva par la suite, et encore en me servant d'analogies plus ou moins exactes...
Je ne m'en étais jamais rendu compte mais c'est cependant bien comme ceci que les choses se passent. Nous autres, sur la terre, nous marchons en somme au~dessus d'une mer de feu pourpre et bouillonnante, cachée dans les entrailles de la terre ; nous n'y pensons jamais. Mais
La coquille qui est sous nos pieds devenait de verre, nous verrions ce feu.
Je me vitrifiai et je vis ce qui était en moi.
J'étais double. Il y avait d'abord ce que j'étais auparavant, D-503, le numéro D-503, et puis, il y en avait un autre... Autrefois, ce dernier ne laissait voir ses pattes velues hors de sa coquille que de temps en temps, mais en ce moment il se montrait tout entier, sa coquille craquait...
Je me raccrochai de toutes mes forces à un fétu de paille, aux bras du fauteuiL et demandai, afin d'entendre mon premier moi :
— Où vous êtes vous procuré ce... ce poison ?
— Oh, c'est un médecin de mes...
«De mes... ?» De mes quoi ?
Et l'autre bondit et hurla :
— Je ne le permets pas ! Je ne veux personne avec moi, je tuerai celui qui... Parce que je suis tout... tout...
Je vis qu'il la saisissait brutalement de ses pattes velues déchirait la soie fine qui cachait sa poitrine, dans laquelle fonça les dents ; je m'en souviens très bien : c'étaient ses dents à lui.
Je ne sais comment, mais I s'échappa. Elle avait le dos appuyé contre l'armoire, la tête penchée, les yeux recouverts de ce rideau maudit et impénétrable. Elle m’écoutait parler.
Je me rappelle que j'étais sur le plancher, lui tenant les jambes et lui baisant les genoux. Je la suppliais : «Tout de suite... Maintenant... Tout de suite.»
Elle découvrit ses dents pointues et l'angle moqueur de ses sourcils, puis se pencha et prit ma plaque.
— Oui, oui, charmante, lui dis-je en me défaisant à la hâte de mon unif.
I, sans prononcer un mot, approcha la plaque de mes yeux : je vis qu'il était vingt-deux heures vingt-cinq.
Cela me refroidit. Je savais ce qu'il en coûtait de se trouver dans la rue après vingt deux heures trente. Toute ma folie se dissipa d'un seul coup, j'étais redevenu moi-même. Une seule chose était certaine : je la détestais, la haïssais.
Sans lui dire au revoir, ni regarder derrière moi, je me précipitai hors de la chambre. Tout en courant, je remis ma plaque tant bien que mal et descendis l'escalier de secours — j'avais peur de rencontrer quelqu'un dans l'escalier principal. Je me trouvai enfin sur le boulevard désert.
Tout était à sa place, simple, habituel, réglementaire : les maisons de verre, brillantes, le ciel de verre, pâle, et la nuit, immobile et verdâtre. Sous ce verre tranquille et frais, quelque chose d'impétueux, de pourpre et de velu galopait sans bruit, je fonçais à perdre haleine, avec la peur d'être en retard.
Je sentis ma plaque, attachée en hâte, qui se détachait, elle résonna contre le trottoir de verre. En me penchant pour la ramasser, j'entendis, dans cette seconde de calme, le pas de quelqu'un derrière moi. Je me retournai et aperçus quelque chose de petit et de courbé tourner le coin de la rue. Tout au moins, c'est ce qu'il me sembla.
Je courais à toute vitesse et entendais le vent siffler dans mes oreilles. Quand je m'arrêtai sur le seuil de ma maison, il était vingt deux heures vingt-neuf. J'écoutai, il n'y avait personne derrière. Tout cela n'était qu'une fantasmagorie absurde, l'effet du poison.
La nuit me fut une torture... Mon lit s'élevait, descendait pour s'élever encore. Il planait suivant une sinusoïde. Je pensais : «La nuit, le numéro doit dormir, c'est aussi obligatoire que de travailler le jour. Ne pas dormir la nuit est un crime...» Et malgré tout, je ne pouvais pas.
Je cours à ma perte. Je ne suis plus capable de remplir mes devoirs envers l'État Unique. Je...
NOTE 11
— Non, je ne puis, il n'y aura pas de titre, tant pis !
C'est le soir, il fait un léger brouillard. Le ciel est tendu d'un tissu laiteux et doré. On ne voit pas ce qu'il y a plus haut. Les anciens savaient que leur Dieu, le grand sceptique morose, y habitait. Nous savons qu'il y a seulement le rien bleu, cristallin, nu, indécent. Actuellement, je ne sais plus ce qu'il y a là-haut, j'ai trop appris. Savoir de façon certaine, sans faute, est une foi. J'avais une foi solide en moi même, je croyais que je me connaissais, quand tout à coup...
Je suis devant un miroir et, pour la première fois de ma vie, je dis bien, pour la première foie de ma vie, je me vois clairement, distinctement, consciemment, et me regarde avec étonnement, comme si j'étais «lui», un autre. Il est là : les sourcils froncés et noirs, dessinée suivant une droite, au milieu, il porte comme une cicatrice, une ride verticale — je ne me rappelle plus si je l'avais avant. Ses yeux sont gris d'acier, cernés par l'insomnie. Derrière cet acier des yeux... Il semble que je n'aie jamais su ce qu'il y avait, de l'autre côté, qui semble à la fois si proche et infiniment loin. Je me regarde, je le regarde et sais que cet étranger aux sourcils en ligne droite m'est inconnu. Je le rencontre pour la première fois. Le vrai moi, ce n'est pas lui.
Non, mettons un point. Tout ça ce sont des bêtises. Tous ces sentiments tiennent du délire, c'est le résultat de l'empoisonnement d'hier... De la gorgée de poison vert, ou de sa présence ? Cela ne fait rien. Je n'écris ceci que pour montrer comment la raison humaine, aussi exacte et perçante soit-elle, peut se tromper et errer étrangement. Cette raison, qui a su rendre digestible cet infini lui-même, si terrifiant pour les anciens...
Le tableau fait entendre son déclic : les chiffres R-13 apparaissent.
J'en suis content, car si j'étais resté seul, je serais...
Vingt minutes après.
Sur ce papier, dans un monde à deux dimensions, les lignes se suivent, mais dans un monde à trois dimensions... Je perds la notion de nombre : vingt minutes peuvent en contenir 200 ou 200.000.
Cela est tellement insensé, de peser chaque mot tranquillement, posément, pour raconter ce qui m'arriva avec R ! C'est comme si vous étiez assis, les jambes croisées dans un fauteuil près de votre propre lit, et regardiez curieusement comment vous vous tordez vous-même sur ce lit.
Quand R-13 entra, j'étais tout à fait tranquille et normal. Je me mis à parler avec enthousiasme de la façon magnifique dont il avait versifié la condamnation et lui dis que cet insensé avait été surtout tailladé et anéanti par ses rimes.
— Si l'on me proposait de faire un dessin schématique de la Machine du Bienfaiteur, j'y introduirais certainement, d'une façon ou d'une autre, ces admirables trochées, lui dis-je en terminant.
Je vis que ses veux se troublaient, que ses lèvres devenaient grises :
— Qu’est-ce que vous avez ?
— C’est que... C'est que j'en ai assez : on ne me parle que de cette
exécution, c'est partout la même chanson. Je ne veux plus
en entendre parler, voilà.
Il se tut, se gratta le crâne, cette petite malle au contenu incompréhensible et étrange. Un silence se fit.
Il trouva dans sa malle quelque chose qu'il sortit, développa, et ses yeux se laquèrent de sourires. Il se leva.
— Je compose quelque chose pour votre Intégral.
Il redevint comme auparavant, ses lèvres clapotèrent et les mots giclèrent comme d'une fontaine.
— Vous savez (l’«s» ressemblait à une éclaboussure), la vieille légende du paradis, c'est nous, c'est tout à fait actuel. Vous allez voir. Les deux habitants du paradis se virent proposer le choix : le bonheur sans liberté ou la liberté sans bonheur, pas d'autre solution. Ces idiots-là ont choisi la liberté et, naturellement, ils ont soupiré après des chaînes pendant des siècles. Voilà en quoi consistait la misère humaine : on aspirait aux chaînes. Nous venons de trouver la façon de rendre le bonheur au monde... Vous allez voir. Le vieux Dieu et nous, nous sommes à la même table, côte à côte. Oui, nous avons aidé Dieu à vaincre définitivement le diable ; c'est le diable qui avait poussé les hommes à violer la défense divine et à goûter à cette liberté maudite ; c'est lui, le serpent rusé. Mais nous l'avons écrasé d'un petit coup de talon : «crac». Et le paradis est revenu, nous sommes redevenus simples et innocents comme Adam et Ève. Toute cette complication autour du bien et du mal a disparu ; tout est très simple, paradisiaque, enfantin. Le Bienfaiteur, le Cube, la Machine, la Cloche Pneumatique, les Gardiens, tout est bon, tout est grandiose, magnifique, noble, élevé, d'une pureté de cristal. Car cela protège notre contrainte, c’est-à-dire notre bonheur. Les anciens, à notre place, se mettraient à raisonner, à comparer et à se casser la tête : «Est-ce moral, est-ce immoral... ?» Voilà en quelques mots le sujet de mon poème, il est paradisiaque ! Et le style en est austère... vous voyez ça d'ici. Ce sera un morceau, hein ?
«Je crois bien, pensai-je. Et dire que je critiquais son extérieur absurde, asymétrique, mais il a par contre un esprit remarquablement ordonné. C'est pourquoi il m'est si proche (je parle de mon premier moi, du moi véritable, l'autre, l'actuel, n'est qu'une maladie).
R lut évidemment ces réflexions sur mon front, il me prit par les épaules et éclata de rire :
— Vous êtes Adam et, à propos d'Ève...
Il fouilla dans sa poche, sortit un petit carnet qu'il feuilleta.
— Après-demain... Non : dans deux jours, O aura une petite fiche
rose pour vous. Alors, vous continuez comme avant ? Vous voulez qu'elle...
— Mais oui, c'est clair !
— Alors, je vais vous dire ça moi-même, parce qu'elle,
voyez-vous, elle est gênée. Je vais vous expliquer. Avec moi,
elle se place sur le terrain officiel, elle le fait à cause du billet
rose, mais avec vous... Et vous n'êtes même pas venu dire qu'une
quatrième s'était introduite dans notre triangle. Qui est-ce
? Dites-le !
Un rideau se leva en moi. Je me rappelai le bruissement de la soie, le flacon vert, les lèvres... Brusquement, sans savoir pourquoi, je lâchai (si encore je m'étais retenu !) :
— Dites, avez-vous jamais eu l'occasion de goûter à l'alcool ou à la nicotine ?
R pinça les lèvres, me regarda en dessous. J'entendis très distinctement son idée : «C'est mon ami, mon ami, et malgré tout...» Il répondit :
— Eh bien... A proprement parler, non. Mais je connaissais une femme...
— I, criai-je.
— Comment... ? Vous êtes aussi avec elle ? Il se tordait de rire,
s'étranglait, prêt à éclabousser...
Mon miroir était accroché de telle façon que l'on ne pouvait s'y voir que par-dessus la table ; du fauteuil où j’étais, je ne voyais que mon front et mes sourcils. Et voilà que mon vrai moi vit tout à coup dans le miroir une ligne de sourcils brisée et tremblante et entendit un cri sauvage, affreux :
— Quoi «aussi» ? Que veut dire cet «aussi» ? J'exige...
Ses lèvres de nègre s'entrouvrirent, ses yeux s'écarquillèrent... Mon moi véritable empoigna fortement l'autre moi sauvage, velu, haletant. Je dis à R:
— Je vous demande pardon, au nom du Bienfaiteur. Je suis tout à fait malade, je ne dors plus. Je ne comprends pas ce qui m'arrive...
Les lèvres épaisses ricanèrent :
— Oui, oui, je comprends parfaitement. Je sais tout... pour le moins théoriquement. Au revoir !
Arrivé à la porte, il se retourna comme une balle noire et revint me jeter un livre sur la table.
— C'est mon dernier... Je suis venu exprès et je l'ai presque oublié. Au revoir.
Cet adieu m'éclaboussa, R était parti.
Je restai seul, ou plutôt, en tête à tête avec cet autre «moi». J'étais dans le fauteuil, les jambes croisées et examinais avec curiosité la façon dont je me tordais sur le lit.
«Pourquoi donc avons-nous vécu si amicalement pendant trois années entières : moi, R et O, pour que maintenant un seul mot sur cette I... Toute cette folie d'amour, de jalousie, ne se trouve donc pas uniquement dans ces livres idiots d'autrefois ?... Le plus étrange c'est que je... Tout n'était qu'équations, formules, chiffres, et, brusquement, je ne comprends plus rien du tout. J'irai chez R pour lui expliquer que...
Non, je n'irai pas, ni demain, ni après demain. Je n'irai plus.
Je ne peux plus, je ne veux plus voir cet être-là. C'est fini,
notre triangle s'est disloqué.»
Je suis seul, c'est le soir et il fait un léger brouillard, Le ciel est tendu d'un fin tissu laiteux et doré. Savoir ce qu'il y a là-haut — et savoir qui je suis, ce que je vaux...
NOTE 12
La limitation de l’infini. — L'ange. — Réflexions sur la poésie.
«Il me semble malgré tout que je vais mieux, que je peux guérir. J'ai fort bien dormi. Je n'ai plus eu de rêves ni de ces apparitions morbides. Demain, O viendra me voir, tout sera simple, régulier et limité comme un cercle. Je ne crains pas le mot “limité”. Le travail de la plus haute faculté de l’homme, de la raison, est justement consacré à la limitation continuelle de l'infini et à sa division en portions commodes, faciles à digérer, qu'on appelle des différentielles. C'est en quoi réside la beauté divine de ma partie : les mathématiques. C'est justement cette beauté que les femmes ne comprennent pas. Cette dernière pensée est, du reste, le résultat d'une association fortuite.»
Je pensais à tout cela sous le bruit mesuré des roues du chemin de fer souterrain. En même temps que je scandais ce bruit, je lisais les vers que R m'avait apportés la veille. Je sentis à un moment donné que derrière moi quelqu'un se penchait avec précaution et regardait la page ouverte. Je vis du coin de l'œil, sans me retourner, des oreilles écartées comme des ailes, un corps courbé comme un “S”... C'était lui. Je ne voulus pas le déranger et fis semblant de ne pas le voir. Comment il s'était trouvé là, je n'en savais rien, il ne devait pas y être lorsque j’entrai.
Cet incident insignifiant eut une excellente influence sur moi, je dirais presque qu'il me fortifia. Il est très agréable de sentir derrière soi le regard perçant d'une personne qui vous garde avec amour contre la faute la plus légère, contre le moindre faux pas. Cela paraîtra peut-être un peu sentimental, mais je pense toujours à la même analogie : aux anges gardiens des anciens. Il est extraordinaire de constater le nombre de choses auxquelles rêvaient les anciens et que nous avons réalisées.
Au moment où je sentis l'ange gardien derrière mon dos,
je me délectais d'un sonnet intitulé le Bonheur. Je
ne pense pas me tromper en disant que c'est un morceau rare tant par la
beauté que par la profondeur des idées. En voici les quatre
premiers vers :
Les éternels amoureux, deux fois deux,
Éternellement unis dans le quatre passionné,
Les inséparables deux fois deux,
Sont les amants les plus brûlants au monde...
La suite est du même genre, c'est un hymne au bonheur sage et éternel de la table de multiplication.
Tout véritable poète est infailliblement un Christophe Colomb. L'Amérique existait depuis des siècles avant Colomb ; mais ce dernier sut la trouver. Il en est de même pour la table de multiplication. Elle avait existé depuis des siècles avant R-13, mais lui seul sut trouver un nouvel Eldorado dans cette forêt vierge. Existe-t-il un bonheur parfait et sans tache ailleurs que dans ce monde merveilleux ? L'acier se rouille, le vieux Dieu a créé l'homme d'autrefois, c'est à~dire une créature faillible, par conséquent lui-même se trompa. La table de multiplication est plus sage, plus absolue que le vieux bon Dieu ; jamais, vous entendez, jamais elle ne se trompe. Il n'est rien de plus heureux que les chiffres qui vivent sous les lois éternelles et ordonnées de la table de multiplication. Jamais d'hésitations ni d'erreurs. Cette vérité est unique et le vrai chemin vers celle-ci est également unique ; la vérité est «quatre», et le vrai chemin est «deux fois fois deux». Ne serait-il pas absurde que ces deux chiffres heureusement et idéalement multipliés l’un par l'autre se missent à penser à je ne sais quelle liberté, c'est-à-dire à la faute ? C'est pour moi un axiome, que R-13 a su saisir le fondement, la base de...
Je sentis encore une fois, d'abord sur mon crâne, ensuite sur mon oreille gauche, l’haleine douce et tiède de l'ange gardien. Il avait certainement remarqué que le livre était fermé sur mes genoux et que mes idées étaient loin. Eh quoi, j'étais prêt à lui ouvrir les pages de mon cerveau ; cela donne tellement de tranquillité et de joie. Je me souviens m'être retourné et l'avoir regardé avec insistance dans les yeux, en ayant l'air de lui demander de me lire. Mais il ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre, et ne me demanda rien... Je demeurai seul et il ne me restait plus qu’à vous raconter tout cela, lecteurs inconnus qui m'êtes actuellement aussi chers, aussi proches et aussi inaccessibles que lui tout à l'heure.
Mon chemin était d'aller de la partie au tout, la partie étant R-13, le tout, notre Institut des Poètes et Écrivains Nationaux.
«Comment se peut il que toute l'absurdité de la littérature
et de la poésie des anciens ne leur ait pas sauté aux yeux
? La force immense et grandiose du Verbe était employée en
pure perte. C’est comique : chacun écrivait ce qui lui passait par
la tête. C'était aussi ridicule et absurde que d'avoir laissé
la mer battre inutilement les plages pendant les vingt quatre heures de
la journée, de telle sorte que les millions de kilogrammètres
des vagues ne servaient qu'à entretenir les sentiments des amoureux.
Nous avons tiré l'électricité du mugissement furieux
de la mer et transformé cette bête écumante en animal
domestique. L'élément, autrefois sauvage, de la poésie,
a été également dressé et soumis au joug. La
poésie n'est plus un impardonnable roucoulement de rossignol, c'est
une force nationale, un service utile. Pourrait on, dans nos écoles,
aimer si sincèrement et si tendrement les quatre opérations
arithmétiques sans nos célèbres “Normes Mathématiques”
? Et que dire des “épines”, cette image classique pour désigner
les Gardiens, épines de rose, chargées de garder la délicate
fleur de l'État des attouchements grossiers... Quel cœur de pierre
resterait indifférent en entendant les lèvres innocentes
des enfants balbutier comme une prière :
Un vilain garçon voulut prendre la rose,
Mais l’épine d'acier le perça comme une aiguille,
Le vaurien pleura
Et chez lui rentra, etc.
«Et les “Odes quotidiennes au Bienfaiteur” ! qui, après les avoir lues, ne s'inclinera pas religieusement devant le sacrifice de ce Numéro parmi les Numéros ? Et les terribles : “Fleurs rouges des condamnations judiciaires” ! Et le livre de chevet : “Stances sur l'hygiène sexuelle” !
«La vie, dans toute sa complexité et sa beauté, est sertie pour l'éternité dans l'or des mots. Les poètes n'habitent plus l'empyrée, ils sont descendus sur la terre et avancent avec nous la main dans la main, aux sons de la sévère marche de l'Usine Musicale. Leur lyre, c'est le frottement matinal des brosses à dents électriques, c'est le crépitement de tonnerre des étincelles dans la Machine du Bienfaiteur, c'est l'écho grandiose de l'Hymne à l'État Unique, c'est le bruit intime des vases de nuit de cristal, c'est le froissement des rideaux que l'on baisse, ce sont les voix joyeuses des tout derniers livres de cuisine et les murmures à peine perceptibles des membranes des rues.
«Nos dieux sont ici, sur terre, avec nous, dans le Bureau, dans la cuisine, à l'atelier, au salon. Les dieux sont devenue comme nous, ergo, nous sommes devenus comme des dieux. Et nous allons vers vous, lecteurs planétaires inconnus, pour rendre votre vie divinement raisonnable et précise comme la nôtre...»
NOTE 13
Le brouillard. — «Tu». — Un incident absolument absurde.
Je me réveille à l'aube et je vois un firmament rose et solide. Tout semble bon et rond. Ce soir, O viendra. Je suis indubitablement déjà guéri. Je me suis endormi le sourire aux lèvres.
La sonnerie du matin retentit ; je me lève et tout semble différent
: il fait du brouillard : on le voit à travers les vitres du plafond
et des murs. Des nuages insensés, toujours plus lourds et plus rapprochés,
flottent partout et il n'y a plus de frontière entre la terre et
le ciel. Tout vole, fond, trébuche, et on n'a rien pour se raccrocher.
Plus de maisons, leurs murs de verre se sont dissous dans le brouillard
comme des cristaux de sel dans l'eau. Sur le trottoir, en bas, ainsi que
dans les maisons, des figures sombres passent comme des particules en suspension
dans une solution laiteuse et délirante. Elles sont accrochées
partout, en bas, en haut, jusqu'au dixième étage. On dirait
la fumée d'un incendie faisant rage sans bruit.
A onze heures quarante cinq exactement — j'avais regardé l'heure exprès pour pouvoir m'accrocher à des chiffres, pour être sauvé par des chiffres — à onze heures quarante-cinq, donc, avant de partir pour mon travail physique, conformément aux Tables des Heures, je rentrai dans ma chambre. A peine chez moi, j'entendis la sonnerie du téléphone et une voix qui me fit l'impression d'être une longue aiguille s'enfonçant lentement dans mon cœur.
— Allô ! Vous êtes chez vous ? C'est parfait. Attendez-moi
au coin de la rue. Nous irons ensuite... vous verrez bien où !
— Vous savez parfaitement que je vais maintenant à mon travail.
— Vous savez parfaitement que vous ferez comme je vous dis. Au revoir,
dans deux minutes...
Je l'attendis au coin. Il fallait bien lui expliquer que j’étais aux ordres de l'État Unique, et non aux siens. «Comme je vous dis» ! elle avait une assurance formidable, cela s'entendait dans sa voix. Et si...
Des unifs gris, tissés de brouillard humide, flottaient une seconde près de moi et se dissolvaient sans bruit. Je ne quittais pas ma montre des yeux, j'étais devenu l'aiguille frémissante des secondes. Huit, dix minutes se passèrent... Il était midi moins trois, moins deux...
C'était fini, j'étais en retard. Comme je la haïssais ! Il fallait tout de même lui montrer...
Au coin, dans le brouillard blanc, du sang apparut : une entaille au couteau, c'étaient ses lèvres.
— Je crois vous avoir fait attendre. Dans tous les cas, cela ne fait rien, l'heure est passée pour vous.
Comme je la... Dans tous les cas, oui, l'heure était passée.
Je regardais ses lèvres en silence. Toutes les femmes ne sont que lèvres, elles sont tout en lèvres. Certaines les ont roses, rondes et souples, cela leur fait un anneau, une défense douce contre le monde entier. Les siennes venaient d’être ouvertes d'un coup de couteau et le sang tiède coulait encore.
Elle appuya son épaule contre moi et nous ne formâmes plus qu'un bloc, elle coulait en moi. Je le savais, c'est comme cela que ça devait être. Je le savais par chaque nerf, par chaque poil, par chaque battement de cœur, doux jusq