Jules Vallès
Les Réfractaires





G. Charpentier, éditeur, 1881.
 
 




Les Réfractaires

Les Irréguliers de Paris

Les Morts

Un Réfractaire illustre

Deux autres

Les Victimes du Livre

Le Dimanche d’un jeune homme pauvre ou le septième jour d’un condamné

Le Bachelier géant

L’habit vert



 
 
 
 
 

LES RÉFRACTAIRES






 
 
 
 
 
 

Sous le premier empire, chaque fois qu'on prenait à la France un peu de sa chair pour boucher les trous faits par le canon de l'ennemi, il se trouvait, dans le fond des villages, des fils de paysans qui refusaient de marcher à l'appel du grand empereur. Que leur faisait à eux, les ébats de nos aigles, au-dessus du monde, que l'on entrât à Berlin ou à Vienne, au Vatican ou au Kremlin ? Vers ces hameaux perchés sur le flanc des montagnes, perdus dans le fond des vallées, le vent ne chassait point des nuages de poudre et de gloire. Ils aimaient, eux, leurs prairies vertes, leurs blés jaunes : ils tenaient comme des arbres à la terre sur laquelle ils avaient poussé, et ils maudissaient la main qui les déracinait. Il ne reconnaissait pas, cet homme des champs, de loi humaine qui pût lui prendre sa liberté, faire de lui un héros quand il voulait rester un paysan. Non pas qu'il frémit à l'idée du danger, au récit des batailles; il avait peur de la caserne, non du combat : peur de la vie, non de la mort. Il préférait, à ce voyage glorieux à travers le monde, les promenades solitaires, la nuit, sous le feu des gendarmes, autour de la cabane où était mort son aïeul aux longs cheveux blancs. Au matin du jour où il devaient partir les conscrits, quand le soleil n'était pas encore levé, il faisait son sac, le sac du rebelle ; il décrochait le vieux fusil pendu au-dessus de la cheminée, le père lui glissait des balles, la mère apportait un pain de six livres, tous trois s'embrassaient ; il allait voir encore une fois les bœufs dans l'étable, puis il partait et se perdait dans la campagne.

C’était un réfractaire.
 
 

*
* *





Ce n'est point de ceux-là que je veux parler.

Mes réfractaires, à moi, ils rôdent sur le fumier des villes, ils n'ont pas les vertus naïves, ils n'aiment pas à voir lever l'aurore.

Il existe de par les chemins une race de gens qui, eux aussi, ont juré d'être libres ; qui, au lieu d'accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s’en faire une tout seuls, à coups d'audace ou de talent ; qui, se croyant la taille à arriver d'un coup, par la seule force de leur désir, au souffle brûlant de leur ambition, n'ont pas daigné se mêler aux autres, prendre un numéro dans la vie ; qui n'ont pu, en tous cas, faire le sacrifice assez long, qui ont coupé à travers champs au lieu de rester sur la grand'route ; et s'en vont maintenant battant la campagne, le long des ruisseaux de Paris.

Je les appelle des RÉFRACTAIRES.

Des réfractaires, ces gens qui ont fait de tout et ne sont rien, qui ont été à toutes les écoles : de droit, de médecine ou des chartes, et qui n'ont ni grade, ni brevet, ni diplôme.

Réfractaires, ce professeur qui a vendu sa toge, cet officier qui a troqué sa tunique contre la chemise de couleur du volontaire, cet avocat qui se fait comédien, ce prêtre qui se fait journaliste.

Des réfractaires, ces fous tranquilles, travailleurs enthousiastes, savants courageux, qui passent leur vie et mangent leurs petits sous à chercher le mouvement perpétuel, la navigation aérienne, le dahlia bleu, le merle blanc ; des réfractaires aussi, ces inquiets qui ont soif seulement du bruit et d'émotions, qui croient avoir, quand même, une mission à remplir, un sacerdoce à exercer, un drapeau à défendre.

Réfractaire, quiconque n'a pas pied dans la vie, n'a pas une profession, un état, un métier, qui ne peut pas se dire quelque chose, ophicléide, ébéniste, notaire, docteur ou cordonnier, qui n'a pour tout bagage que sa manie, sotte ou grande, mesquine ou glorieuse, qu'il fasse de l'art, des lettres, de l'astronomie, du magnétisme, de la chiromancie, qu'il veuille fonder une banque, une école ou une religion !

Des réfractaires, tous ceux qui n'ayant point pu, point voulu ou point su obéir à la loi commune, se sont jetés dans l'aventure ; pauvres fous qui ont mis en partant leurs bottes de sept lieues, et qu'on retrouve à mi-côte en savates.

Réfractaires, enfin, tous ces gens qui vous ont des métiers non classés dans le Bottin : inventeur, poète, tribun, philosophe ou héros...

Le monde veut en faire des percepteurs ou des notaires. Ils s'écartent, ils s'éloignent, ils vont vivre une vie à part, étrange et douloureuse...

Le réfractaire des campagnes, du moins, a pour lui l'amitié des gens du village, l'amour des belles filles de l'endroit : on en parle dans les veillées ; il trouve toujours sous le ventre de quelque pierre des provisions de poudre ou de pain. Il n'a à craindre que les gendarmes ; et encore s'ils sont trop près, les pantalons bleus, il abaisse le canon de son fusil ; s'ils avancent, il fait feu !

Le réfractaire de Paris, lui, il marche à travers les huées et les rires, sans ruser et sans feindre, poitrine découverte, l'orgueil en avant comme un flambeau. La misère arrive qui souffle dessus, l'empoigne au cou et le couche dans le ruisseau : de vaillantes natures souvent, des esprits généreux, de nobles cœurs, que j'ai vus se faner et mourir parce qu'ils ont ri, ces aveugles, au nez de la vie réelle, qu'ils ont blagué, ses exigences et ses dangers. Elle les fera périr, pour se venger, d'une mort lente, dans une agonie de dix ans, pleine de chagrins sans grandeur, de douleurs comiques, de supplices sans gloire !

Voulez-vous me suivre et faire le chemin? Il y a des auberges drôles sur la route.
 
 

I



Je les reconnaîtrais entre mille, ces réfractaires ! Ce paletot de coupe ambitieuse, brûlé par le soleil et fripé par la pluie ; ce pantalon qui fut gris perle, cet habit à queue de morue dessalée par la misère, qui a déjà servi trois carêmes, sous lequel je l'ai vu trotter l'automne dernier par l'orage, cet hiver sous la neige ! Et la chaussure ! toujours étrange ! des souliers de bal, des bottes de pêcheur, des bottines de femme, ce qu'ils trouvent ! — des pantoufles, quand il y en a. Mon Dieu oui ! j'en ai vu qui ont ainsi traversé la vie — en voisin — en pantoufles et en cheveux. J'ai connu des chapeaux trop larges, donnés par une grosse tête, qui ont été tenus à la main pendant des semaines, des mois, des années. J'en ai connu qu'on n'ôtait jamais parce qu'ils battaient de l'aile, et qu'il aurait fallu les prendre par le tuyau pour présenter ses civilités. Ceux qui le savaient, d’en rire, et les réfractaires aussi ! Pour dissimuler leur misère, ne pas la porter comme un joug, ils la portent comme une fantaisie. Ils prennent des airs d'inspiré ou d'excentrique, de farceur ou de puritain — Diogène ou Brutus, Escousse ou Lantara. Ils cachent sous le voile de l'originalité leurs angoisses et leur honte, dûssent-ils donner des coups de canif dans des bottes neuves pour excuser les trous des souliers passés et des bottines à venir. Ils consentent à passer pour fous, à condition de paraître moins pauvres ; ils laissent dire qu'ils déménagent pour avoir l'air d'avoir des meubles.

Voilà l'histoire de bien des tournures étranges et de plus d'une tête à la Juif-Errant. Il y a des barbes qu'on laisse traiter de socialistes, parce qu'il en coûte trois sous chaque fois pour se faire raser, et que l'on soupe avec trois sous dans une chambre de réfractaire.

Entre eux, du reste, et le pauvre banal, existe la différence de l'esclavage au vaincu. Ils n'ont point l'air de mendiants, mais d'émigrés. Leur origine se trahit plus fièrement encore dans les rides de leur visage ; j'y lis autre chose que les angoisses d'un corps qui souffre, j'y lis les douleurs de l'orgueil blessé.

Ils rient pourtant : il le faut bien! — S'ils ne mettaient jamais de masque, s'ils n’attachaient pas de grelots à leur bonnet vert, leurs visages pâles nous feraient peur, nous ne voudrions pas frotter nos habits à leurs haillons, notre ennui tranquille à leur tristesse pleurarde et bête ; leur excentricité fait passer leur misère, jette des fleurs sur leurs guenilles. Ils rient, c'est là leur courage et leur vertu ; c'est souvent pour ne pas pleurer. Ces rires-là, je les connais : ils valent les larmes des crocodiles.
 
 


COMMENT ILS DÎNENT



Comment ? je me le demande quelquefois avec effroi. J'ai le vertige à descendre dans ces estomacs vides. J'ai connu des gens qui n'ont jamais reçu un sou du pays, qui n'ont pas gagné mille francs, que dis-je ? cent écus dans le cours de leur existence, qui n'ont point, que je sache, tué ni volé, et qui ont vécu ainsi des huit, dix, douze années, avec des bissextiles dans le nombre.

Comment ils font pour ne pas mourir ? Ils ne pourraient eux-mêmes vous le dire ! Leur union fait un peu leur force. Ils se connaissent tous dans cette Vendée ! Poètes crottés, professeurs dégommés, inventeurs toqués, sculpteurs sans ciseau, peintres sans toile, violonistes sans âme, ils se rencontrent fatalement, un jour, une nuit, à certaines heures, dans certains coins, sur la marge de la vie sérieuse ; ils se sentent, se reconnaissent et s'associent : ils organisent la résistance, ils collaborent contre la faim.

L'un fait le plan, l'autre les courses. Ils ont le nez fin, les chouans ! Ils flairent une tranche de gigot à une lieue du manche ; ils savent débusquer, ramener, prendre un gîte, attraper au vol un déjeuner à la fourchette ou un dîner au chocolat — comme ça se trouve. Une choucroute un soir, une soupe à l'oignon un matin, un ordinaire par-ci, de l'extraordinaire par-là...

C'est un diplôme qu'on arrose, des frais d'examen qu'on mange ; il est de toutes les folies et de toutes les fêtes, le réfractaire ! Il paye sa place par des bons mots, raconte des histoires de journalistes, dit des vers au dessert.

Il y a les hasards heureux, le duel où l'on est témoin, le dîner à l'hôpital avec l'interne, avec le sous-officier à la cantine.

C'est quelquefois un homme à l'aise, gêné un moment, qui vient associer sa détresse ignorante et timide à leur misère audacieuse et savante, chez qui l'on trouve toujours quelque chose à vendre : un paletot, des bouteilles vides, une pipe turque...

Tous les ridicules humains lui payent tribut, au réfractaire.

Artistes et bourgeois, poltrons et matamores, sages et fous, quiconque a des vers à lire, une histoire à placer, une femme à maudire, le monsieur qui joue à l'artiste, l'homme qui veut avoir un organe, lâches dont on prend les querelles, ivrognes dont on tient la tête, philosophes dont on est le Greppo, tous ceux qui ont besoin d'un coup d'épaules, d'un coup de main, d'un éloges d'une consolation, d'un service, le trouvent là pour partager la soupe et l'émotion. Calembours dont on rit, vers qu'on admire, manie qu'on flatte, bosse qu'on gratte, soupers d'adieu, dîners de fondation, repas de noces, lapins d'enterrement :

Voilà !

Il découpe son pain dans les travers des uns, dans les vices des autres, il déjeune d'une joie et dîne d'une tristesse. Insensible, du reste, comme la pierre, il ferait du vin avec des larmes. S'il tombe du ciel un peu de cuivre, il va s'asseoir, le réfractaire, dans une de ces gargottes où nagent sur le devant, dans les saladiers à coqs bleus et les assiettes ébréchées, des haricots à l'huile, des épinards à l'eau et des poires au vin. Des hommes de vingt-cinq ans, taillés pour faire des sous-préfets, des députés et des magistrats, je les ai vus entrer dans des crémeries de la rue du Four-Saint-Germain, leurs œuvres sous un bras, une livre de pain sous l'autre, comme des maçons : ils vont se faire tremper la soupe et attaquer un bœuf — nature ou aux pommes — qui m'effrayerait moins, vivant et furieux, dans les arènes de Madrid.

Ils pouvaient être si heureux ! Les arbres sont si verts au pays, le vin si frais, les draps si blancs ! Mais non: vienne la faim, vienne le froid, on ne pensera pas aux grands feux qu'on fait là-bas, aux dîners du dimanche, avec la poule bouillie dans la marmite et le gigot cuit au four. On préfère rôder dans la neige, la faim au ventre, mais la flamme au cœur !

On se croit libre !

Ils se disent libres !
 
 

OÙ ILS LOGENT



Dans des rues tristes, des coins sales, des hôtels borgnes, dans l'escalier d'une maison neuve, dans le fauteuil d'un vieil ami.

J'ai eu pour voisin pendant plusieurs mois, dans cette grande Bibliothèque de Sainte-Geneviève, un réfractaire qui, tous les soirs à dix heures, quand on fermait, prenait son chapeau — la rue d'Enfer, et partait pour Versailles. C'était pendant l'hiver terrible de 1853. Un de ses amis, garçon à l'aise, qui avait loué à l'année, de ces côtés, un pavillon et un jardin, lui laissait sa clef en décembre, et il allait là par dix-sept degrés de froid, toutes les nuits. Une fois il trouva un homme, un paysan, étendu au milieu de la route, déjà à moitié couvert par la neige. Il se pencha vers lui, reconnut qu'il vivait encore, souffla dessus, pressa ses mains, mais il sentit le frisson le gagner, son sang se glacer : il eut peur de mourir aussi, il continua sa route au trot et laissa mourir l'autre.

J'en ai vu de plus tristes ! J'ai vu des gens qui nous valaient s'ensanglanter les mains contre les murs d'un cimetière pour aller coucher entre les tombes ! Si on les eût surpris, on aurait cru qu'ils venaient couper les doigts à bagues ou violer les mortes.

Car il faut un asile !

Chacun, gâcheur de plâtre ou gâcheur de vers, homme ordinaire ou phénomène, doit avoir quelque part, à deux pouces ou deux cents pieds au-dessus du sol, au rez-de-chaussée ou au neuvième étage, au moins un coin, une niche, un trou où se loger, un grabat, une malle, un tonneau, un cercueil.

Oh ! les angoisses des nuits blanches, qu'ils appellent, eux :
 
 


LES NUITS NOIRES



Le lit a fui ; on n'a voulu le coucher nulle part, le réfractaire : l'un a dit qu'il avait sa femme ; chez l'autre, on ne l'a pas laissé monter.

Il s'en va rôdant à la porte des cafés, brasseries ou bouges que la police garde ouverts pour y ramener son gibier ; espérant toujours trouver un abri. Mais rien ne vient : les étudiants ont pris leur dernière chope, le verre de vieille ; ils sortent, se cognent un peu et rentrent. Le silence se fait, et l'on n'entend que le pas dur des sergents de ville, qui battent le pavé en causant bas. Encore cinq heures à passer ; les heures, ces éternelles ennemies qu'il faut voir mourir, qu'il faut tuer dans l'ombre, sans que la police entende !

Quand apparaissent les agents en burnous noir, le réfractaire doit trouver la force de hâter le pas, prendre une allure honnête, l'air pressé ; si c'est la seconde fois qu'ils le rencontrent, chantonner un air égrillard, faire mine de zigzaguer comme un homme ivre qui ne trouve plus son chemin.

Il s'éloigne, va devant lui, s'asseyant, quand il ne voit plus de tricorne, sur les marches des escaliers qui mènent sous les ponts, en face de l'eau qui coule et invite au suicide !

Quelquefois il fait mauvais. La pluie tombe, traverse les habits, glace les reins: — il faut marcher quand même, la chemise collée toute froide à l'échine, la tête et les pieds dans l'eau ! C'est par ces nuits sombres qu'ils vont à la campagne, les réfractaires, qu'ils vont visiter les bois de Boulogne et voir le lever du soleil à Montmartre. C'est un but, cela prend du temps, fait marcher plus vite. On a la chance de trouver contre les murs des fortifications une crevasse, un trou, où blottir son corps gelé, éponger ses guenilles, mettre ses pieds dans ces mains pour les réchauffer ; la banlieue est bonne par ses temps-là ! il n'y a dehors dans la campagne que les malfaiteurs et les réfractaires.

Ils reviennent au petit jour, les cheveux ruisselants sur les tempes, le chapeau déformé, les basques honteuses, sales, trempés de boue, pour aller dormir, si cela se peut, sur une chaise, chez quelque ami qui veut bien les recevoir dans cet uniforme de noyé ! C'est horrible, n'est-ce pas ? ce noyé a fait ses classes, il a eu tous les prix au collège, on a dépensé vingt mille francs pour l'instruire, il a été reçu bachau avec des blanches à Clermont, où l'on disait dans la salle qu'il serait ministre.
 
 

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* *



Les réfractaires à chevrons, ceux qui ont déjà roulé, ont leurs entrées dans quelque cercle maison de jeu autorisée, où l'on bat les cartes toute la nuit. Ils montent, se confondent avec les parieurs, parlent veine, erreur, coup dur ; le chef de cagnotte les croit à la partie, et ils restent là debout contre les chaises, avec des crampes dans les jambes, le désert dans la gorge, le ventre plat et le cœur gros ! Il y a des gens qui n'ont eu durant des mois entiers d'autre logement que le canapé fané du cercle, où ils se jetaient négligemment comme pour reprendre haleine après une déveîne, et ils dormaient ainsi, entre deux décavés, d'un sommeil malsain, jusqu'à ce que, faute de joueurs ou d'enjeux, la partie s'arrêtât. Alors, par quelque temps qu'il fit, par la pluie ou la neige, dans la boue ou la glace, il fallait partir, les pieds gonflés, les genoux brisés, frissonnant au froid du matin, grelottant la fièvre dans cette redingote blanchâtre, tunique de Nessus râpée qui ne se détache que par lambeaux, quand la peau a mangé le drap : les habits s'usent vite dans cette éternelle familiarité, et les pantalons écarquillent, derrière, des yeux étonnés.

Vers six heures, les églises s'ouvrent : le réfractaire entre, prend de l'eau bénite et va s'asseoir au fond de quelque chapelle, où il dort jusqu'à ce que les loueuses de chaises le dérangent. Il se lève alors, et se traîne en s'appuyant contre les parapets, en s'affaissant sur tous les bancs. Les boutiquiers en voyant passer quelques-uns de ces pauvres diables, les yeux rouges et les mains sales, chemise fripée et souliers crottés, disent que ce sont des journalistes qui viennent de souper chez des actrices.
 
 

II



Qu'il travaille, direz-vous, pour avoir un lit, des chemises, du pain ?

Est-ce quand il rentre le matin de sa course nocturne, quand il a frissonné six heures de froid, de fatigue et de peur, quand il vous arrive, l'œil creux, les genoux tremblants, ne demandant qu'un bout de tapis où étendre son corps brisé, est-ce alors que vous lui clouerez la plume aux mains en le souffletant de votre mépris, si sa paupière alourdie s'abaisse? Est-ce quand la faim le talonne, le fouette au ventre, le chasse hâve et hagard à travers la rue à la poursuite d'un morceau de pain ? Vous ne voyez donc pas qu'il chancelle ? Voilà deux jours que l'estomac chôme ! Si ce soir il n'a pas mangé, demain il est mort.

Travaille : est bien facile à dire !

Mais où ? chez qui ? rue Saint-Sauveur ou rue Plumet ? S'il savait faire quelque chose, un étalage, une addition, la place, la vente, mesurer du drap, pincer le tissu, tenir les livres, le carnet, la caisse ! ll ne sait rien, le pauvre diable, qu'un peu de latin et de grec, qu'il vendra au mois, à l'heure, sous forme de leçons. Où les trouver ? J'admets qu'il ait mis la main sur un élève ; — marché conclu, chose dite ; rendez-vous pris : — tout cela lettre morte, chance vaine, s'il a les pieds dans la misère ! Inutile tout son courage, stériles ses espérances ; les souliers crèvent, le pantalon sourit, le linge manque. Il faut boucher ces trous, combler les lacunes, sauver la mise ! Les amis sont là, il court chez l'un, chez l'autre, ici, là-bas. Mais c'est à midi qu'on l'attend. Il n'a encore qu'une redingote trop étroite et un gilet trop court. Que faire ? S'y rendre ainsi vêtu pour amuser les domestiques et épouvanter les parents ? Il n'ira pas, moins par orgueil que par raison ; il sait bien qu'on le congédiera s'il fait rire ou s'il fait pitié.

Et puis, c’est le temps qui manque ! C'est si long à trouver, du pain ! A l'heure où luit une espérance, où une porte s'ouvre, où surgit une chance, c'est à cette heure-là que la faim arrive, à cette heure-là que déjeune l'ami chez qui l'on trouve une côtelette tous les lundis. Il balance, il hésite, il fait un pas vers la leçon, un pas vers la table d'hôte ; l'estomac l'emporte, il se décide pour l'ami. Pendant le cours de ces hésitations, l'ami déjeune, sort de table, «il doit être au coin de la rue.» L'affamé de courir ; il regarde, il appelle. Personne ! Voilà une côtelette manquée, une leçon perdue.
 
 

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* *



Reste le métier triste de maître d'études : — trente francs par mois, un peu moins d'un sou l'heure ! Encore faut-il qu'il ait le courage d'accepter cette vie avant qua la misère l'ait marqué. Le placeur, Justin, Constant ou Voituret, ne lui donnera pas de lettre de crédit s'il ne lui voit pas de chemise. Le ferait-il ? Peine perdue ! L'éleveur, après avoir toisé cet homme timide et laid sous ses guenilles, le reconduira jusqu'à la porte en disant «qu'il a son affaire.» S'il le garde, par besoin ou pitié, ce malheureux sera le jouet, la victime, le chien des enfants. Ils lui demanderont l'adresse de son chemisier, où est sa malle ; un beau jour ils lui cacheront sa culotte pour qu'il ne puisse pas se lever, et attendront qu'il pleure pour la lui rendre !

Mieux vaut gâcher du plâtre, décharger les camions, faire des déménagements dans la banlieue ! Ah ! sans doute ! s'il y avait de l'ouvrage pour eux, s'ils pouvaient quelquefois gagner leur dîner à la force des reins, ces bacheliers sans emploi, combien en verrait-on, le soir, la sangle au cou, les crochets à l'épaule, tirer sur des charrettes en soufflant, ou chanceler sous des fardeaux ! Mais que l'un d'eux aille s'offrir à servir les maçons ou à porter des malles, on regardera ses mains blanches, son habit fripé ; les goujats lui jetteront du plâtre, les commissionnaires lui donneront «une roulée», si le sergent de ville ne l'empoigne d'abord, en lui demandant ses papiers. Où est son livret, où sa médaille ? Qu'il la demande, diras-tu? Et tu le voudrais, misérable, tu voudrais qu’il en fût la, ton ancien ami de collège ? Tue-le, mais ne le regarde pas mourir.
 
 

OÙ ILS TRAVAILLENT



Ils écrivent dans les encyclopédies, dictionnaires, biographies, à deux liards les cent lettres ; dans les journaux de demoiselles, à trois francs la colonne.

Ils font, pour les compositeurs de la rue, des paroles de romances, gaies, tristes, sentimentales ou polissonnes.

Pour 15 francs, ils livrent une pièce au Café des Aveugles ; pour 20, ils envoient une chronique hebdomadaire à la feuille la plus lue de Monaco.

J'en connais qui font des brochures pour des Valaques, ou des sermons pour les curés de la banlieue.

Un autre a la réputation pour les exposés de système, les prospectus de charlatans, les visions d'illuminés.

Toasts, pour banquets, mots drôles, oraisons funèbres, sonnets pour femme, oncles et grands-parents, ils brochent tout cela si l'occasion se présente. Compliments, épigrammes, chansons pour Paris et les départements; — deux louis pour quatre couplets contre la femme du notaire ou sur la bonne du juge de paix.

Et le courant !... les volumes qu'on lave, ceux qu'on blanchit, thèses, souvenirs, voyages, impressions d'idiots...

Une préface aux poésies d'un petit jeune homme, c’est vingt francs ; au bouquin d'un maniaque, c'est quarante.

Il y en a qui font les livres des autres, tout entiers, pour un morceau de pain, six mois de nourriture, deux termes payés !

Ceux qui ont une belle main vont copier chez Panisse ou chez Capitaine ; en travaillant onze heures, on se fait cent sous.

Enfin deux industries fameuses, celles des passeurs et des bondieusards.

Les passeurs, des fils de boulangers qui veulent bien, à six cents francs, passer le baccalauréat pour des vicomtes, se substituer à eux pour leur avoir ce parchemin qu'ils ne peuvent gagner eux-mêmes ; métier dangereux depuis que la cour d'assises s'en mêle !
 
 

Les bondieusards, profession qui n'est pas dans le dictionnaire, ni dans le paroissien. La BONDIEUSERIE, cependant, fait vivre plus d'un chrétien. N'importe qui pouvait faire cela, pourvu qu'il ne fût pas peintre.

Il s'agissait de colorier les images qu'on vend dans les campagnes : agneau pascal, cœur de Jésus, brebis du Seigneur... Un bondieusard habile pouvait faire ses six douzaines dans un jour. Un bondieusard passable, ni trop coloriste, ni trop voltairien, pouvait gagner son salut dans l'autre monde et ses quarante sous dans celui-ci. Il y avait des commerçants qui ne connaissaient ni les couleurs, ni l'Évangile ; ils faisaient des saint Joseph jaunes et des enfers roses.

A côté des bondieuseries, le BONDIEUTISME, la religion des gens qui se convertissent en hiver et redeviennent impies en été ! J'en ai connu plusieurs qui, à l'époque des grands froids, se réfugiaient dans les bras de la religion, — près du réfectoire, autour du poêle. Ils engraissaient là dans l'extase ! Quand ils avaient deux mentons, et qu'ils voyaient, à travers les barreaux de la cellule, revenir les hirondelles, ils sortaient et allaient prendre l'absinthe au caboulot !
 
 

III



Chose singulière ! et bien faite pour étonner les gens non initiés aux secrets douloureux de cette vie étrange ! Ces pauvres diables qui n'ont pas de quoi acheter du pain, qui ne trouvent pas dans leur oisiveté éternelle une heure pour travailler, écrire, sculpter ou peindre, on les voit promener leur misère à travers tous les débits de prunes et achever d'user leurs manches sur les tables de marbre des cafés ! Nous insultons à leur paresse, nous croyons à leurs vices. — Attendons pour les condamner ; plaignons-les avant de les flétrir ! Ils se font là une santé de quelques heures, une jeunesse d'un moment, ils guettent au passage le souper pour le soir ou le matelas pour la nuit prochaine ! ils jouent avec la tradition. Ils prennent leur demi-tasse avant dîner, puis ils ne dînent pas ; le public s'y trompe, leur estomac aussi. Ils trouvent des glorias ; ils ne sauraient trouver du pain. On peut avouer que l'on manque du superflu, non du nécessaire. On peut dire qu'on a soif, mais non pas qu'on a faim.

Au café la joie, l'oubli, les rires et les chansons ; là-bas, au contraire, dans la rue triste, à quelque sixième, un taudis, la Sibérie en décembre, les plombs de Venise en été ! On a peine à quitter cette atmosphère tiède et joyeuse, pour remonter jusqu'à son trou, et, arrivé là, se mettre devant sa table avec tout ce qu'il faut pour écrire. L'a-t-on toujours seulement ! Un soir, c'est le papier qui manque, une autre fois l'encrier qui est vide ; combien de demi-volontés, d'intentions presque courageuses, arrêtées ainsi par le sot détail, piquées aux flancs par ces misères, qui chancellent, qui tombent, faute d'un peu de bois : dans l'âtre ou d'une bougie dans le chandelier !

Il faut un fameux courage, allez ! pour s'enterrer vivant dans un cabinet de dix francs, sans air, sans feu — sans tabac — en face de soi, pour lutter là seul avec sa pensée, pour faire jaillir de son cœur ulcéré des phrases joyeuses ou des pages sereine. Lutte douloureuse où le doute vient encore donner son coup de poignard !

Ces articles, ces pièces, ce roman, ces vers, quand seront-ils acceptés, imprimés, payés ? Quand ? Dans six semaines, six mois, un an peut-être ! Que de saucisses à chercher ! Seront-ils reçus seulement ? Pour qu'ils le soient, n'étouffera-t-il pas, cet affamé, ses cris les plus éloquents, ses inspirations les plus courageuses ? Ne craindra-t-il pas, s'il ne casse les ailes à ses idées, d'épouvanter les éditeurs prudents, les journaux timides ? Je le vois d’ici lâche devant son âme, jetant des cendres sur sa phrase et des fleurs sur ses haines !

Personne à ses côtés qui le console, l'encourage, l'embrasse ! Rien. Rien que le spectre des hontes bues, des maux soufferts, les yeux qui pleurent, l'estomac qui se plaint ! Ah ! qu'elles sont tristes, ces soirées, entre les murs enfumés des garnis, où, au bruit monotone du vent qui passe ou de la pluie qui tombe, ils égrènent le chapelet des souvenirs cruels que la misère leur cloue au flanc, ces réfractaires ! Solitude qui ne se peuple que de regrets, silence où l'on n'entend que la voix rauque du remords !

Il leur faut les milieux agités et bruyants où leur douleur se perd dans la gaieté des autres...

De cette vie factice, aux joies fausses, se dégage, hélas ! une vapeur malsaine, non point vraiment une odeur de débauche, mais comme un parfum fatal de liberté. Les têtes ne se troublent pas, mais les esprits se grisent. Après avoir pataugé toute la journée dans la boue — jusqu'au cœur — ils viennent là s'enfoncer dans la discussion jusqu'au cou, faire brûler leur petit verre et flamber leurs paradoxes ; montrer qu'eux, les mal chaussés, les mal vêtus, ils en valent bien d'autres, «ils ont quelque chose là.» Les vaincus du matin deviennent les vainqueurs du soir. La vanité y trouve son compte ; ils s'accoutument à ces petits triomphes, à ces orgueilleux bavardages, à ces dissertations sans fin, aux témérités héroïques. De cette table d'estaminet, ils font une tribune où la chope de Strasbourg joue le rôle du verre d'eau sucrée parlementaire. Ils parlent là, sous le gaz, les livres qu'ils devraient écrire à la chandelle ; les soirées s'achèvent, les jours se passent : ils ont causé trente chapitres et n'ont pas fait quinze pages !

On les appelle des roués, ce sont des dupes ; des débauchés, ce sont des fous.
 
 

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* *



Qu'il leur arrive un jour de boire un peu de vin et de découper «une dinde,» on crie au scandale, à l'orgie; «À la tour de Nesle !»

Parce qu'ils auront bien dîné un soir, on oubliera qu'ils ont mangé à peine depuis des mois ; on leur jettera au nez, s'ils viennent dire qu'ils ont faim, ce Balthazar à cent sous par tête, cette soirée à vingt sous l'heure.

Et quand même ?

Quand même une fois, d'aventure, ils enverraient la tristesse au diable, demanderaient des radis, feraient sauter un lapin, prendraient du dessert, du café, la consolation, la rincette ; quand ils achèteraient un londrès ou «se paieraient» un fiacre, eux qui avalent à pleins poumons l'air lourd et malsain des rues sombres, l’air étouffant des chambres tristes ! Quand ils consacreraient, les prodigues, 20 sous à un bouquet, 5 fr. à un orchestre pour voir un peu comment sont faits les théâtres sur lesquels ils mettront un jour leurs souvenirs en scène et vos préjugés en péril, faut-il les insulter et calomnier leur joie d'une heure ! Dans le dernier hameau de mon pays, on boit bien du vin quelquefois, on tue un cochon tous les ans, il y a six pouces de boudin pour les pauvres. Le cordonnier fait le lundi, le galérien a des dimanches, le soldat son 15 août. Ils n'auront donc, eux, ni repos, ni oubli, ni lundi, ni boudin ! Comment ! pendant les semaines, ils ont mangé du fromage d'Italie sur du pain de seigle, bu de la boue; — ils ont le dégoût de leur pâtée, la nostalgie des viandes rôties...

Ah! comme une goutte de vin pur lui ferait du bien !

Va, bois-en plein ton cœur, plein ton verre, pauvre diable, tu l'as bien gagné !
 
 

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* *



Interdites au réfractaire, les distractions pures, les joies fraîches !

Ces parties d'été dont parlent les livres, ces courses folles dans la campagne, les dimanches du bois de Crillon, les vendredis saints de Musette, j'en sais qui ne les ont point connus ! Si l'on avait vingt sous, c'était pour acheter du pain ou retirer une chemise. Le beau voyage sous un ciel de plomb, par des chemins pierreux, dans des souliers troués ! Ne pas pouvoir s'asseoir sous les tonnelles, boire un verre de vin jeune et manger des fraises ! S'en aller, à travers champs, la langue sèche, les pieds en sang, le ventre vide ! Inquiéter les populations, faire aboyer les chiens et réfléchir les gendarmes !

Un jour qu'on me savait cinq francs, quelques réfractaires me firent payer la campagne. Avec leurs cheveux longs, leurs mines hâves, leur gaieté lugubre, ils firent peur aux paysans. On se signait sur notre passage, on en parle encore dans Chatenay. On dit que des hommes venus on ne sait d'où passèrent en 18.... dans le village, et qu'ils empoisonnèrent les fontaines...

Jamais un éclair de gaieté, un rayon de jeunesse ! pas même une fleur dans un verre, un oeillet rouge, un lilas blanc, un pauvre petit bouquet de violettes d'un sou !

On maudit le soleil quand il arrive ; le soleil qui fait pousser les feuilles et les roses, mais qui fait aussi reluire les taches et roussir les chapeaux, qui éclaire à grands rayons la détresse de ces vaincus ! Mieux valent encore les jours tristes : les jours de glace, où le froid fait les rues vides ; les jours de pluie, où toutes les hardes sont égales devant la boue ; temps sombres qui permettent les chemises douteuses et les chaussures fatiguées ! Dans la neige, au moins, on ne voit pas qu'il n'y a plus de semelles.
 
 

IV



Comment ils finissent ?

C'est l'hôpital qui en prend encore le plus grand nombre : la misère les tue l'un après l'autre. On dit qu'on ne meurt pas de faim. On se trompe. Seulement on y met le temps : dix, douze ou quinze ans, suivant la chance. Un beau jour, ils se sentent la gorge sèche, la peau brûlante ; ils crachent, ils toussent — cela ennuie les voisins — ils vont à la Charité, en sortent, y retournent et meurent. Dans la poche de leur paletot ils laissent une pipe à moitié bourrée, un drame à moitié fini ; quelque manuscrit au fond d'une malle, dans un hôtel garni, d'où ils sont partis sans payer ; un bonhomme en plâtre dans l'atelier d'un camarade qui les laissait le jour près de son poêle et la nuit sur son canapé. Voilà tout.

Un soir, dans une brasserie, un ami dira à travers la table : «Vous savez un tel? il est mort. — Tiens... pauvre diable, il était drôle. — Baptiste une canette!»

Quelques-uns sont allés, un jour qu'ils étaient plus tristes, se tuer dans un coin, d'un coup de couteau dans le cœur ou d'une balle dans la tête.

D'autres sont revenus clopin-clopant au village, ou la mort les a faits héritiers d'un coin de champ, d'une masure avec un jardin ; ils vont causer avec les anciens sur le banc de pierre, à la porté du Lion d'or, et regardent passer les diligences.

Les lettrés, ceux qui arrivaient à Paris pour être ministres de l'instruction publique, ceux-là partent comme professeurs de sixième, dans un collège communal de l'Auvergne ou des Landes ; ils mettent une calotte noire, portent des socques et écrivent dans le journal de la localité. — Ils finissent toujours par battre le principal.

Les inquiets, les ardents, les hommes d'action ceux-là s'éloignent quand les cheveux blancs arrivent, sans qu'ils soient encore chefs d'une armée de volontaires, capitaines de bandits aux Batignolles, faute de mieux ! Tristes d'avoir épuisé leur jeunesse dans une lutte sans témoins, contre des dangers sans grandeur, sous un ciel gris, ils s'en vont au pays du soleil et des aventures, dans les nouvelles Californies qu'on découvre, sur les côtes brûlées du Mexique, dans les pampas de la Plata, avec Santanna ou Geffrard, Raousset Boulbon ou Walker, n'importe, pourvu qu'il y ait à jouer avec la mort ! De rudes gas, ces coureurs de batailles ! Donnez-moi trois cents de ces hommes, quelque chose comme un drapeau, jetez-moi sur une terre où il faille faire honneur la France, dans les rues de Venise, si vous voulez ! jetez-moi là sous la mitraille, en face des régiments, et vous verrez ce que j'en fais et des canons et des artilleurs, à la tête de mes réfractaires !

Quelques-uns regardent au ciel du fond de l'abîme, appellent Dieu à leur secours, et vont un soir frapper à la porte d'un de ces couvents où rôdent dans des linceuls blancs ces morts dont le cœur bat encore.

J'en ai vu entre deux mendiants au dépôt de Saint-Denis, entre deux gardiens dans la cour des fous, à Bicêtre !
 
 

V




— Voilà pourtant où ils en arrivent, pour avoir voulu jouer avec les préjugés du monde. A une mort bête, affreuse, par des sentiers boueux, seul, isolés, maudits, sous l'uniforme des pauvres.

Une fois endossé, l'uniforme, c'est comme la chemise de soufre au dos des condamnés, qui les brûlait vivants. Chaque effort fait pour déchirer ce manteau arrachera un cri de douleur, une larme, un sanglot ! Les souffrances des suppliciés duraient un moment — le temps qu'il faut pour rôtir un homme; les leurs, celles de ceux dont je fais l'histoire, durent des années — le temps de consumer une âme. Ceux que l'on traîne dans des charrettes, les lâches qui ne savent pas mourir, qui sont déjà des cadavres quand arrive le châtiment, ceux-là ne hurlent pas sous la main du bourreau. Il en est aussi, dans ce milieu, qui n'ont pas conscience de leur supplice. Ceux qui ne se sentent pas vivre ne peuvent pas se sentir mourir. Mais ceux qui ont toujours l'orgueil ouvert comme un œil fauve, les gens qui deviennent pâles quand on les plaint, croyez-vous qu'ils souffrent, ceux-là !

La guerre rogne un peu ses héros ; on nous coupe, au lendemain d'une victoire, une jambe, un bras, on nous met des yeux de verre et des mentons d'argent. Une fois le coup de scie donné, tout est dit. Mais le cœur mutilé, lui, poignardé dans cette lutte sourde, atteint par les coups de feu de la vie, on ne l'arrache pas de la poitrine pour en clouer un autre. — On ne fait pas des cœurs en bois. — Il reste là attaché, saignant, avec le poignard au milieu. Riches un jour, célèbres peut-être, ils pourront, ces blessés des combats obscurs, parfumer la plaie, éponger le sang, étancher les larmes ; le souvenir viendra toujours ouvrir les cicatrices, arracher les bandages ! Il suffira d'un mot, d'un chant — joyeux ou triste — pour réveiller dans ces âmes malades le fantôme pâle du passé !

Les maladroits!

Que leur demandait-on ? — D'être quelque chose dans la machine, clou, cheville ou marteau, cinquième roue à un carrosse, n'importe ! La société n'y regarde pas de si près, pourvu qu'on ne donne point le mauvais exemple, qu'on ne soit point pour elle un danger.

«AVEC OU CONTRE MOI !» telle est son inexorable devise. — Ayez un état, un métier, une enseigne. Qui vous empêche ensuite d'avoir du génie ?

Elle a raison, toujours raison. — Malheur à qui repousse ses avances et veut marcher hors du chemin que la tradition a creusé !

Ou la grand'route ou le ruisseau !

Pour y rouler, dans ce ruisseau, où j'ai vu barboter tant d'âmes, qui furent, m’a-t-on dit, fraîches et fières, il suffit qu'un matin le pain manque et qu'on attende jusqu'au soir pour essayer d'en gagner. S'il hésite une heure, s'il est lâche un moment le réfractaire, tout est dit — eût-il du talent comme quatre, les vertus d'un héros, la santé d'un athlète.

En vain il se repentirait et crierait grâce ! Il est trop tard, la misère le tient, elle l'avalera tout entier.

Il a beau se débattre dans ses angoisses, il est pris dans les herbes, il enfonce dans la vase ; garçon flambé,
Un homme à la mer !
 
 



 
 
 
 
 
 

LES IRRÉGULIERS DE PARIS











 
 
 
 
 

Le lecteur va se trouver en face d'aventures invraisemblables. On croira que j'ai à plaisir inventé ; j'ai, au contraire, éteint, amoindri, oublié.

Mes personnages sont vivants : on les coudoie dans les rues de Paris, on les rencontre dans la banlieue. Je les ai suivis dans la poussière, la boue et Ia neige.

J'ai écrit la vie de Fontan pour ainsi dire sous sa dictée. Sur le Calvaire où flânent ces rôdeurs mystérieux, cocasses, il est Jésus, sans que les autres pourtant soient les mauvais larrons. Poupelin, qui prête à rire, est le plus estimable des hommes. Le père Chaque ressemblerait plutôt à Barrabas ; mais à lui aussi je confierais ma bourse. Ce sont tous d'honnêtes gens.

J'avais d'autres portraits à mettre dans ce musée ; la place me manque.

J'espère que j'aurai atteint le but que je m'étais proposé : faire réfléchir les téméraires, effrayer les heureux. Et comme nous sommes en France, pays d'ironie joyeuse, j'ai mis la farce près du drame et le bouffon près des martyrs.
 
 

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FONTAN-CRUSOE
Aventures d'un déclassé racontées par lui-même.




J'arrivais à Paris au mois de novembre 1851. Je ne l'ai pas quitté depuis, excepté pour aller quelquefois coucher le soir en province.

J'avais dans ma bourse cent et quelques francs. Ils me venaient de la vente d'un petit mobilier et des économies que j'avais faites sur mes appointements de petit clerc, à l'étude de M. D..., avoué à Auch chez qui je gagnais douze francs par mois.

Ma chambre me coûtait six francs ; le blanchissage de mon linge ne me coûtait rien : une ancienne amie et associée de ma mère me le lavait par reconnaissance. Je dînais quelquefois chez des parents, avec des amis de collège, ce qui me permettait de mettre petit à petit de côté pour me rendre un jour dans la capitale.

On fit tout pour me détourner de ce voyage ; on craignait pour moi les orages révolutionnaires de 1852, et surtout on me menaçait de la misère, de la faim, du froid. Je devais, en effet, les connaître. Ma résolution était inébranlable. Je fis ma malle. Elle était presque pleine, grâce à la succession d'un oncle qui m'avait laissé sa défroque : avec ses gilets, en ajoutant des manches, on m'avait fait des paletots qui étaient encore très larges. Car, je dois le dire dès le début, et c'est l'aveu qui me coûte le plus, je ne suis haut que de quatre pieds ; ma petite taille a fait le désespoir de mon enfance et est encore la tristesse de mon âge mûr. On voit pourtant qu'elle me servait à quelque chose, et plus tard encore, elle m'a servi. Quand je couchais sous les arbres et qu'il pleuvait, je n'avais qu'à me plier un peu pour n'être pas mouillé, et je bénissais Dieu, malgré tout, qui m'avait fait petit pour que je pusse, aux heures mauvaises, échapper à l'intempérie de ses saisons et à la colère de ses orages. Je pouvais aussi tenir dans les malles de mes amis.

Quelle voix mystérieuse m'appelait à Paris ? La voix de la gloire, une soif de renom qui ne m'a pas passé, et si je n'atteins pas la gloire ici-bas, ce sera pour l'avoir plus éclatante dans une autre planète. On ne changera pas mes idées là-dessus.

La diligence Laffitte et Caillard me conduisit dans la rue Saint-Honoré. Je pris une chambre à l'hôtel même des Messageries. C'était la nuit : j'étais fatigué, et je m'endormis d'un lourd sommeil. Le lendemain, à mon réveil, dans cette chambre grande et froide, la peur me saisit. Le souvenir des misères qu'on m'avait promises me revint à l'esprit, assez effrayant cette fois pour m'engager à reculer si je n'avais été si loin. Mais le calice était plein, il fallait le boire jusqu'à la lie. Je me levai, et, sous le coup d'une terreur panique dont je n'étais plus le maître, je me jetai à deux genoux au pied de mon lit, implorant la miséricorde céleste, demandant à Dieu soutien dans ma défaillance.

Dans la journée, je me fis conduire par le garçon d'hôtel au centre du quartier latin, où j'arrêtai une chambre rue de la Harpe, et j'allai prendre à l'École de droit mon inscription de première année.

Il y a quinze ans bientôt de cela, et je n'ai pas encore pris la seconde. Je n'ai pas non plus reçu une seule fois d'argent, et je n'ai presque rien gagné.

J'avais sollicité pour être écrivain public. Dans une petite échoppe, j'aurais écrit des lettres pour les artisans et les villageois, et, en gagnant mon pain, préparé mon œuvre.

Arriva le coup d'État. le ne reçus pas de réponse à ma demande ; mes quelques sous s'en allèrent un à un, et je me trouvai, un vilain jour, sans rien, plus rien.

J'allai vendre un atlas qui m'avait coûté sept francs. On m'en donna vingt sous.

Je songeai alors à demander à la littérature des ressources immédiates et sérieuses, et j'écrivis le Spectre noir, élégie.

Je vendis mon fond de malle, et, avec le produit, je fis imprimer le Spectre noir.

Puis, de même que les rapsodes antiques allaient parcourant les campagnes et payaient leur place au banquet par des chansons, je me rendis au vieux Louvre pour échanger contre du pain ma poésie.

Mais, arrivé là, je n'eus pas le courage d'étaler ; les autres marchands s'amusaient de moi et me bousculaient.

Je rencontrai enfin un marchand d'almanachs qui, lui aussi, avait été poète ; mais, disait-il, le temps où Louis XIV protégeait les lettres n'existait plus, et il vendait, en attendant qu'il revînt, des almanachs et des noisettes à surprises. Il était bon homme d'ailleurs, et il me paya comptant les six ou sept exemplaires du Spectre noir, qu'il devait placer en disant que c'était d'un condamné à mort.

Je le quittai, portant encore cent quatre-vingt-douze exemplaires, dont j'allai afficher une douzaine près de l'Ambigu-Comique. Je tendis des cordes, mis des épingles, et le Spectre noir se balança au souffle de la bise. Des acteurs, qui sortaient du théâtre, s'arrêtèrent devant l'étalage et se mirent à parodier cette élégie. Huit jours auparavant, cette profanation m'eût fait pleurer. Elle me laissa, ce jour-là, insensible : j'avais très faim. Les acteurs m'en achetèrent deux ou trois, les flâneurs quatre ou cinq ; j'en écoulai une douzaine. La confiance me revenait, et je me disais: «Le temps des Gilbert n'est plus !» Le lendemain, je reparus et tendis de nouveau mes cordes. Un homme passa qui me demanda si j'avais la permission, et, sur ma réponse négative, me fit plier bagage. A qui donc faisais-je du mal ? et pourquoi m'empêcher de gagner ma vie ?

Je vendis tout, livres et hardes, un flageolet, une casquette, ne sachant plus à quelle porte aller frapper ; on m'avait trouvé trop petit dans tous les bureaux de placement pour être professeur ou maître d'études.

J'avais encore un asile, on me gardait à crédit dans mon hôtel ; mais je passais des journées sans manger.

Un soir, pour échapper aux tortures de ]a faim, j’ôtai ma chemise et j'allai la vendre. Tout était dit. Je ne pouvais plus sortir du bourbier, et j'y devais rester quinze ans. Il aurait fallu maintenant, pour me retirer de l'abîme, que quelqu'un me fit habiller de la tête aux pieds ; on ne trouve pas tous les jours des gens pour faire ces sacrifices. Un homme qui n'a plus de chemise est perdu, quand même il aurait du génie.

Comment je vécus alors, je ne puis le dire. C'est l'histoire de tous ceux qui ont passé par là. Dans la journée, j'allais au cours de la Sorbonne jusqu'à quatre heures ; on fermait les amphithéâtres à ce moment : je rôdais alors sous l'Odéon, à travers les rues, jusqu'à ce que l'on ouvrît la bibliothèque Sainte-Geneviève, et je passais ma soirée dans la salle, lisant de préférence les livres sur les banques, et étudiant les hautes questions d'économie sociale pour faire un jour profiter l'humanité de mon savoir ; quelquefois, quand j'étais découragé, ouvrant les livres et la géographie de Maltebrun, et me reportant par la pensée vers les pays bénis où l'homme trouve son dîner pendu aux branches sous forme de fruits savoureux.
 
 

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Il m'est certainement arrivé de passer trois jours et trois nuits consécutives sans prendre aucun aliment, quoique le fait se soit rarement produit.

Le matin de la troisième journée ou dans la soirée de la deuxième, l'inquiétude devient tellement vive que l'on ne tient plus en place, et la résistance que l'on a pu opposer jusqu'alors à la faim est nécessairement vaincue.

Les souffrances de l'estomac sont à peine sensibles, on n'éprouve dans cette région qu'une douleur confuse ; mais, au bout d'une trentaine d'heures, commencent à se déclarer des battements de cœur violents. La journée est pleine de fièvre, et, si l'on s'est couché le soir sans manger, la nuit qui suit est troublée par des rêvasseries d'halluciné, les oreilles tintent, la tête tourne, le délire commence. Dans un sommeil que l'épuisement impose, on rêve de dindons rôtis, de chapons au lard, et l'on se réveille, la gorge enflammée et sèche, dans un état d'affaiblissement qui est près de se transformer en syncope.

Il faut descendre, et, presque mourant, battre le pavé pour arriver à ne pas mourir ; tout le sang qui vous reste vous monte à la face quand vous passez devant la loge du portier qui pourrait voir que vous avez faim ! Enfin vous voilà dehors ! Cette fois on trouve, il le faut bien ; on trouve, puisque si on ne trouve pas, on est mort.

Mais le supplice n'est pas fini et le danger n'est pas passé. Celui qui vous nourrit ne le fait pas pour assister aux tiraillements tristes d'une agonie, et si l'on veut ne pas se fermer sa table pour la vie, il est bon de lui cacher qu'on est si pauvre ! Aussi l'on mange, on mange de ce qu'il y a, de la choucroute ou des andouilles, du bœuf à la mode ou du lapin ; on dîne ! Faute inévitable, mais lourde ! Il n'aurait fallu qu'un bouillon ; l'estomac est trop faible pour supporter le poids des viandes, et la digestion est aussi pénible que le jeûne était affreux. Les gens qui vous voient malade crient au vice ; on m'a appelé ivrogne quelquefois, quand je me débattais dans ces convulsions douloureuses.
 
 

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Quand je calcule quel a été le prix moyen de ma dépense alimentaire, j'arrive à un chiffre de cinq sous par jour ; quelquefois je dépensais six sous, je suis allé jusqu'à sept et même à dix, mais, le plus souvent, je vivais pour trois sous.

Ces jours-là, j'achetais deux sous de pain chez le boulanger et un sou de gras-double au fricotier. Le fricotier ou la fricotière éventrait d'un coup le pain que je lui confiais, piquait avec un trident de fourchette deux ou trois morceaux dans la poêle où ils nageaient au milieu d'un bain de graisse, les mettait dans les flancs du pain après les avoir saupoudrés de sel et arrosés de vinaigre, recevait les cinq centimes, et enfin je pouvais aller dîner. Sans couteau, manger du gras-double n'est point chose élégante ni aisée : je n'ai pas eu pendant des mois un sou à économiser pour l'achat d'un eustache !

Je descendais sur les quais et je mordais à même dans le pain.

La tripe est une viande creuse qui ne soutient pas et remplit seulement l'estomac pendant le temps de la digestion. On ne meurt point, mais on ne vit pas ; on n'a plus ni nerfs ni muscles.

Aussi quelquefois je remplaçais le gras-double par du bœuf : il me fallait deux sous de plus. Je courais à mon restaurant favori, place Maubert. J'avais là, pour quinze centimes, un bœuf frais, nourrissant, profitable. Je demandais le morceau entrelardé, et je faisais un repas succulent. Ma soirée étai gaie, mon âme était sereine ; j'aimais les hommes, et je m'inclinais devant les arrêts de la Providence.

Quand j'avais six sous, je me promenais longtemps, je consultais mes souvenirs et j'interrogeais ma prudence.

La délibération était longue ; je me demandais si l'avant-veille j'avais fait ou non un dîner solide. Je n'allais point à la légère du côté où m'appelait la voix du plaisir. J'ai toujours eu pour principe de manger de la viande le plus souvent possible, et j'équilibrais les substances.

Au point de vue des légumes, j'étudiais avec ardeur dans les livres du chimiste Payen quels étaient ceux qui contenaient la valeur d'azote la plus sérieuse — c'est l'azote qui donne la vie — et je fis encore cette étude trop tard ! mon imprévoyance m'avait laissé pendant des années plongé dans l'erreur. Je m'aperçus, non sans tristesse, que la pomme de terre, sur laquelle j'avais compté, était de tous nos légumes le plus vide et le plus ingrat, et que la lentille, dont j'avais fait fi, méritait plus que de l'estime, car elle occupe sur cette échelle le premier rang. Je m'étais moins trompé sur le haricot, qu'il faut placer entre les deux.

Quelle joie pourtant, fière et douce, quand, après avoir consulté mon baromètre alimentaire, je pouvais me mettre au beau, courir à la crémerie voisine, après avoir passé au bureau de tabac ! J'allais prendre mon cigare à la Civette, et je revenais, le suçant mais ne le fumant pas, jusqu'à la crémerie, où alors je l'allumais, en demandant, d'une voix que j'essayais de rendre calme, deux sous de café noir.

Il venait des camarades, dont on avait fait connaissance à la Sorbonne, sous l'Odéon, autour du bassin du Luxembourg, près des fontaines, et l'on causait. On causait de tout ce qui intéresse notre pauvre humanité, des races éteintes, des lois futures, l'émigration des âmes, l'immortalité, etc., etc.

C'étaient les jours des six et des sept sous, ceux-là ! Il m'est arrivé quelquefois de ne pas dîner, pour aller le soir, avec l'argent, m'attabler dans la crémerie, et d'y rester ! Que ceux qui n'ont pas le culte de leur intelligence et se résignent à vivre comme des bêtes, me jettent la première pierre !
 
 

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Ce qui me soutenait un peu, c'était la vente faite aux brocanteurs de vieux pantalons, d'anciens gilets dont n'avaient pas voulu les marchands d'habits à cor de chasse et que les camarades, souvent égoïstes, me laissaient emporter, comme on laisse les passants ramasser sous les arbres les pommes tombées.

La première affaire de ce genre que j'engageai avait pour objet, je crois, une blouse d'apothicaire fortement sirupée, mais qu'un simple lavage pouvait remettre à neuf. Elle avait coûté trois francs ; je la revendis quinze sous à une bonne grosse femme qui trônait sur un tas de chiffons, éclairée aux lueurs d'une chandelle sépulcrale, dans un trou de la rue Galande. Je continuai avec elle ces ventes intermittentes, mais rarement je pus atteindre au chiffre de ma première affaire et le produit de nos échanges ne monta guère jamais pour moi au delà de six ou sept sous.

Si j'étais heureux quand une fois je tenais la somme dans mes mains, heureux au point que je ne croyais plus avoir faim ; quels combats il m'avait fallu livrer avec moi-même pour me déterminer à m'aboucher avec la marchande ! Je tournais et retournais dix fois le long des quais, sur la place Maubert, avant de m'élancer. On avait si souvent rejeté mes guenilles avec tant de dédain et d'ironie ! C'était alors une déception affreuse, comme pour vous quand une maîtresse vous a trompé, et la honte se mêlait à mes souffrances.

J'avais peur, quand le paletot ou la culotte étaient un peu brillants, qu'on me prit pour un receleur ou un escroc ; toutes ces inquiétudes m'assiégeaient au moment d'aller chez le brocanteur. Mais, la faim poussant, il fallait bien s’y décider. Qu'on me refusât à une porte, je me traînais jusqu'à une autre. Le Sisyphe antique souffrait moins à toujours remonter son rocher, que moi, affamé, à toujours offrir ma guenille !

Un soir (je donnais à cette époque, le matin, dans une pension des grands quartiers, une leçon d’une heure qu'on me payait dix sous), je m'étais tourné et retourné sur ma chaise à la bibliothèque Sainte-Geneviève, dévorant une page de philosophie et n'ayant rien eu sous la dent depuis un temps infini ; il était neuf heures, on ne sortait qu'à dix, je n'avais pas d'espoir, mais je me sentais miné par la fièvre.

Je pars en courant, comme si j'étais devenu fou ; je descends de la place Maubert sur les quais, — il gelait à pierre fendre — j'ôte un vieux gilet que j'avais sous un paletot d'été, et, reprenant ma course, je remonte. Je me précipite rue de la Bûcherie, chez une brocanteuse.

«Combien voulez-vous de ce gilet ? me dit-elle.
—Quatre sous.»

A ce moment, sort, comme de dessous terre, un homme en blouse sale qui m'interpelle.

«Vous vendez ce gilet ? fit-il.
— Oui.
— Nous allons voir s'il est à vous.
— Il est à moi.»

J'avais à peine répondu, que, tirant lui-même sur mes manches, il m'ôte, sous le vent glacé du soir, le paletot qui était mon dernier vêtement, et me fait essayer le gilet qu'il mesure sur ma taille. Il eût pu se passer de me déshabiller. Le gilet était au premier coup d'œil trop grand — tous les gilets me sont trop grands !

Il fallait en justifier la possession.

«Il m'a été donné par telle personne, rue Saint Fiacre.....
— Allons-y,» me répondit l'homme.

Au tournant de la rue, nous passons devant un poste militaire. Mon conducteur m’engage à entrer et j'entre sans défiance aucune. Je pensais qu'on allait là s'expliquer et que tout serait dit.

Je suis bel et bien retenu et fourré au violon.

Je ne vis mon homme que le lendemain.

«Comment ! lui dis-je, tout grelottant et épuisé, pour un gilet de quatre sous, vous me faites passer une nuit au poste ?
— Il n'y avait personne hier soir à l'adresse indiquée.»

Ce fut là toute son excuse. Je ne répondis pas ; pour peu que j'eusse élevé la voix — et je n'en avais guère la force — on me gardait.

Il était neuf heures. Ma classe attendait. J'arrivai en retard de vingt minutes ; on me traita sévèrement, le directeur me demanda si j'avais passé la nuit avec des femmes, et on me rogna trois sous sur ma leçon de ce jour-là.
 
 

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Quand il n'y avait ni roman dépareillé ni culotte effrangée à vendre, qu'on n'avait pas un sou, un liard, un centime, et qu'on avait faim, bien faim, alors commençait la chasse.

Des gens charitables qui ont dû souffrir, vident leur poche d'un morceau de pain desséché et le déposent soigneusement sur une borne, un rebord de fenêtre ou parapet d'un pont.

Je parlais, fouillant de l'œil coins et recoins. Cette chasse sérieusement poursuivie amenait presque toujours un résultat. Il me fallait quelquefois rôder dans toute une aile de Paris, faire, en tournant et retournant, deux lieues, trois lieues ; mais il était rare que je ne misse pas la main ou le pied sur un reste de pain, boule de mie ou lambeau de croûte. Jamais, au grand jamais, la trouvaille n'était suffisante pour satisfaire l'appétit, mais elle ranimait les forces, mes jambes retrouvaient un semblant de vigueur, et je pouvais aller jusqu'au moment où la Providence jetait un peu de viande sur mon passage.

Quelquefois mon regard, aiguisé comme un œil de sauvage, apercevait de loin dans un angle ou au bord d'un trou, un morceau de pain. Mais le coin était passager, le monde allait, venait : je serais vu. Il fallait attendre, attendre que le moment fût propice. Il est arrivé que pendant que j'attendais ainsi, un autre qui avait peut-être moins faim que moi, mais aussi moins honte, mettait la main sur le morceau et l'emportait en le dévorant.

Un soir, vers onze heures, courant affamé, j'aperçois sur les bancs circulaires du Pont-Neuf au moins une vingtaine de morceaux de pain. Quelle joie ? Il y avait là de quoi se repaître pour deux jours. Mais je pus à peine y mordre, malgré mon furieux appétit. C'étaient certainement des restes qui dataient de huit jours, le fond de corbeille de quelque restaurant voisin. Ils étaient plus secs que de l'amadou et aussi durs que de la pierre, ils cassaient comme du verre sous la dent. S'ils n'avaient pas eu de goût, il eût été encore possible de les manger en allant les tremper dans l'eau qui coulait en bas, mais leur saveur âcre ne me permit pas de faire le festin que je m'étais promis. Le désenchantement fut amer.

L'heure la plus fructueuse et la plus propice pour cette chasse, c'est la sortie des écoles. Les enfants jettent leur pain et les malheureux le ramassent.

J'ai eu pourtant le courage de courir ainsi après les croûtes déposées ou perdues, ayant sous mon bras des douzaines de gros biscuits. Je les avais achetés sur des économies faites dans une place où j'étais resté quelques semaines, et je comptais les revendre dans la campagne de Paris. Après quelques excursions inutiles à travers la banlieue, je me retrouvai seul avec mes biscuits. «Je n'y toucherai, dis-je, qu'à la dernière extrémité.» Mais un soir je n'y pas plus tenir ; le lendemain vit partir le reste. J'avais mangé mon fonds.
 
 

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On pense bien que, dans cette situation, je n'avais pas de crédit, point de compte ouvert à la Banque. Il m'est arrivé trois ou quatre fois, un jour où je souffrais trop et qu'il fallait me reposer, de ne pas payer dans les crémeries dont j'étais depuis longtemps l'habitué. Mais comme j'étais inquiet au moment de partir ! Je retardais, retardais ce moment ! Enfin, profitant d'un instant heureux ou je voyais le patron sourire, où il caressait son enfant, je m'avançais et disais: «A demain !»

«A demain!» Cela a voulu dire plus d'une fois: «A l'an qui vient ! A la prochaine révolution !»

Je me suis fermé pour la vie des crémeries où j'étais bien et où l'on pensait comme moi autour de la table, parce que je n'avais pas, le lendemain ni les jours suivants, les quatre sous que je devais rendre. Le temps se passait si quelque monnaie tombait du ciel, je n'osais plus reparaître. Avoir fait attendre pour si peu !

Je viens de consulter mon portefeuille; je dois quarante-neuf sous en tout dans les restaurants de Paris et un petit pain à un boulanger de la rue Saint-Jacques.

Je ne connais les monts-de-piété que pour avoir passé devant, et si j'ai eu des moments d'envie, c'est quand je voyais des gens y entrer. Ils avaient donc des habits en double, de la toile et du drap de reste ! Toutefois l'envie n'est pas dans ma nature, et ce mauvais sentiment ne durait pas.

On le voit, j'ai cruellement souffert de la faim.

Eh bien! ces souffrances-là ne sont rien à côté de celles qu'on éprouve à n’avoir pas d'abri.

Sur mes quinze ans de séjour dans la grande ville, j'ai bien été trois ans au moins nuit et jour dans la rue.

Il m'est arrivé — des trimestres durant — de ne pas me déshabiller et de coucher sur la terre dure. Pendant cent onze nuits consécutives, je n'ai eu d'autre toit que la voûte azurée du ciel ; et, dans les jours qui suivaient ces nuits, j'étais dans un tel état de misère apparente, que jamais personne ne m'a offert son lit, prêté son fauteuil, pour y reposer quelques heures.

Mes époques de vie en plein air, sans interruption, sont l'hiver de 53, presque toute l'année 57, et enfin la belle saison de 63.

De 1853 à 1854, j'ai couché rue des Grès et sous l'Odéon. Rue des Grès, il y avait, en se rendant de la rue de la Harpe à la Bibliothèque, deux ou trois marches au seuil d'une maison ; au haut des trois marches, gauche, montait l'escalier ; à droite, c'était un mur mitoyen à l'autre maison. Il y avait eu précédemment une porte vitrée qu'on avait enlevée, je ne sais pourquoi, et déposée en biais du côté du mur. Je couchais derrière cette porte.

Je découvris cet asile, une nuit que j'avais fouillé tous les coins sans en trouver un où je fusse à l'abri des regards indiscrets et protégé contre les rondes de la police. Pendant quatre mois j'ai dormi là-dessous, mais dormi d'un triste sommeil !

Les premières nuits, ce fut une crainte affreuse ; je me souvenais que je rêvais tout haut et que j'étais sujet au cauchemar. Si le cauchemar me prenait derrière cette porte vitrée, elle allait tomber sur moi, les carreaux se cassaient; j'étais découvert plein de sang, arrêté, perdu. Mais je ne me couchais là que quand la fatigue m'étendait à terre comme une masse, et je ne bougeais pas plus qu'un mort.

C’était le froid qui me réveillait. J'étais sur la pierre nue, humide où glacée ; le sang s'arrêtait dans mes veines ; si j'avais eu des habitudes d'intempérance, vingt fois je serais mort ! je me levais, je sortais à quatre pattes de dessous la porte vitrée, écoutant si des sergents de ville ne passaient pas, et je me mettais â courir autour de la Sorbonne, de toutes mes forces, pour me réchauffer un peu. Je rentrais ensuite et je me couchais, pour me relever trois quarts d’heure ou une heure après, quand mes veines charriaient de nouveau des glaçons.

Je fus arrêté cinq ou six fois comme vagabond. Le lendemain, je me faisais réclamer par un pays qui y mettait de la bonne volonté.

Ce séjour de quelques heures au poste, au lieu de me nuire, m'était salutaire. J'étais là dans le paradis, et j'y puisais des forces pour retourner le soir dans mon enfer. On ne me surprit jamais dans mon trou, et on pense bien que je ne le fis pas connaître. Le soir même de ma libération, je retournais derrière la porte ; mais je ne sortais alors qu'à la dernière extrémité, me mordant quelquefois les bras, quand j'avais trop froid, pour y faire venir le sang.

Personne ne me savait là, je pouvais le croire du moins ; je partais quand les plus matineux s'éveillaient ; tout petit, je tenais peu de place et me cachais si bien. Une fois pourtant, à deux heures du matin, par un éclatant clair de lune, je regardais, dans un moment d'insomnie, les étoiles au ciel, et les beaux vers de Musset revenaient sur mes lèvres :

Pâle étoile du soir, lointaine messagère,

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quand, à travers l'air froid, dans un silence des mers polaires, j'entendis, venant de je ne sais où et dits d'une voix de fantôme, ces trois mots : «ll est là!»

Je crus que mes cheveux étaient devenus blancs comme la neige qui couvrait les rues. Ce soupir dans la nuit triste m'avait glacé d'effroi. J'attendis quelques minutes ou peut-être quelques secondes, je ne sais pas, et je sortis pâle comme un homme qu'on allait assassiner et qui a entendu approcher l'assassin. Jamais on ne me revit plus derrière la porte de la rue des Grès. Pendant longtemps j'ai entendu cette voix mystérieuse murmurer à mon oreille cette parole: «Il est là !»
 
 

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Nous sommes en août 1857 ; je viens de publier une brochure de huit pages intitulée: Un galop à travers l'espace. Je fonde sur cette publication des espérances qui ne se réalisent pas, et la vie sans abri recommence ; elle continue presque sans interruption jusque bien avant dans l'année 1858.

A cette époque, je vais demeurer aux fortifications, sous un arbre, près de la porte de Vanves. Je ne pouvais plus passer la nuit dans l'intérieur de Paris ; la nouvelle organisation des sergents de ville, triplés, quadruplés, me le défendait.

Certes, quand je vis M. Haussmann arriver aux affaires, ce que je savais de son indomptable énergie me fit tout de suite entrevoir l'avenir, et je ne me trompai pas sur les conséquences désastreuses pour moi de cette nomination. On allait refaire Paris, détruire les petites rues, supprimer l'ombre, et il n'y aurait plus place pour les penseurs sans domicile dans les coins obscurs. Nos petits-neveux se trouveront bien de ces améliorations, mais je ne crois pas être séditieux et je reste dans les limites de la plus pure vérité en disant que j'en ai beaucoup souffert.

L'arbre sous lequel je demeurais existe encore, et, le dimanche quelquefois, j'y vais en pèlerinage et je m'assieds dessous avec religion ; j'y reste un peu de temps par reconnaissance. Je ne crois pas devoir m'abstenir de cet hommage, les jours où la terre est mouillée. Elle l'était bien autrement quand, pendant mon sommeil, humide des eaux de l'orage, elle se creusait et prenait l'empreinte de mon corps endormi !

Son feuillage d'ailleurs est touffu et large ; c'est un dôme épais sous lequel un homme de bien peut reposer tranquille. Je m'adossais contre le pied du tronc, assis sur un portefeuille à deux poches où étaient mes œuvres, en me pelotonnant.

Quand j'y étais, j'étais bien heureux ; mais pour y venir, quelle souffrance !
 
 

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Je partais de Paris le plus tard possible, à dix heures d'ordinaire, quand on fermait la Bibliothèque, mais à onze heures seulement, quand je pouvais, pour mes deux sous, entrer dans quelque crémerie. Je retardais autant qu'il m'était permis mon départ, par cette raison qu'il me fallait arriver à mon arbre quand personne ne passait plus.

Je me mettais donc en route jusqu'au dernier moment. Oui, le voyage était pénible !

Je trouvais la force de me tenir éveillé dans les rues de Paris, par peur des sergents de ville ; mais je cédais en arrivant sur la route de Vanves dès que j'avais passé la rue du Transit. Plus de police ! La route était déserte, bordée de champs, et il n'y avait sur le parcours qu'une pauvre maison.

Je dormais en marchant. Il arrivait souvent que, le sommeil devenant profond, mes genoux ployaient et je tombais tout à coup. La chute me réveillait et je reprenais ma marche.

Une nuit, à la suite d'une chute de ce genre, je me relève et poursuis ma route. Mais je m'étais mal orienté ; au lieu de tourner à droite, j'avais pris à gauche, et je cherchais en vain ma route.

A travers le brouillard qui pesait sur mes yeux, je voyais des maisons que je ne connaissais pas. J'allais, j'allais toujours. Écrasé de sommeil, je tombai à plusieurs reprises, une dernière fois pour me relever quand le soleil parut à l'horizon. J'étais étendu au milieu d'un pont, à une lieue au moins de mon domicile de hasard ; une voiture n'avait qu'à passer, j'étais broyé.
 
 

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Une fois au lit, tout n'était pas dit. Ici, comme rue des Grès, je devais me lever au moins tous les trois quarts d'heure et sauter un bon quart d'heure pour réchauffer mes pieds. Dans ces entr’actes de circonstance, je me tournais comme les mages vers l'orient pour voir si les premières lueurs du jour ne blanchissaient pas l'horizon.

Quelle joie quand montait au ciel l'étoile du matin ! Elle devançait d'une heure le lever du soleil. Mais comme je regagnais tristement le pied de mon arbre, quand elle ne s’était pas encore montrée ! On était en hiver et les nuits sont longues, par le froid, sous l'orme !

Enfin j'attendais qu'il sonnât cinq heures, et je descendais sur Paris. Je prenais du pain en passant dans les boulangeries, quand j'avais un peu d'argent, et j'allais me restaurer d'une omelette dans une crémerie située au coin de la rue du Four, crémerie ouverte de grand matin sur le passage des maraîchers qui vont aux halles ; ou bien je me réfugiais dans l'église chaude de Saint-Sulpice. Avec quelle joie j'entendais sonner l'Angélus qui devait m'en ouvrir les portes !

C'est de l'intérieur des fortifications, autour desquelles j'errais, que j'ai entendu les tambours de la garde nationale battre la diane du 1er janvier 1858. Le froid avait été rude pendant la nuit ; j'avais dû presque tout le temps tourner autour de mon arbre. Je vis sur le matin l'herbe verte du glacis blanchir en se couvrant de givre ; les tambours au loin battaient joyeux, et, le soir, quand je revins, je ne rencontrai sur mon chemin qu'enfants heureux et pères ivres.

Moi je suçais des écorces d'orange pour tromper la faim.
 
 

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En 1862, au printemps, la misère revient ; le lit me manque. Je retourne coucher sous l'Odéon, où j'ai dit que j'avais déjà demeuré ; mais je n'ai point, je crois, expliqué comment. Il y a, on le sait, aux portes des théâtres, des barrières qu'on dresse, le soir, pour maintenir le public qui fait la queue, et qu'on démonte après l'entrée. Le concierge de l'Odéon dressait ses barrières contre le mur, et je me glissais derrière. J'y étais parfaitement à l'abri, grâce à la précaution que je prenais, en me faufilant, de disposer les cloisons, de façon que les barreaux des unes couvrissent les interstices des autres, si bien que l'épée des sergents de ville, quand ils tâtaient, rencontrait toujours le bois. je riais à me tordre quelquefois, quand ils s'escrimaient inutilement. Nous avons été deux longtemps ; j'avais un voisin aimable, ancien économe de lycée disgracié, qui savait beaucoup et disait bien. Nous causions religion et métaphysique — à l'oreille. Enfin la conversation tombait, on se souhaitait une bonne nuit, on s'arrangeait sur la dalle et l'on dormait.
 
 

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A la suite d'une arrestation en 1862, je ne couchai plus sous l'Odéon que de loin en loin, par-ci par-là, et je me mis en quête d'un nouvel abri.

Mon arbre des fortifications était toujours debout, mais il se trouvait prisonnier maintenant. La banlieue vient d'être annexée, et on a éclairé le chemin de ronde qui longe les fortifications. Les sergents de ville y exercent la surveillance, concurremment avec les patrouilles de gabelous.

Il faut gagner la pleine campagne.

Je reste dans le département, mais je dépasse le rayon de la banlieue.

Je choisis sur le territoire d'Arcueil un arbre qui ne vaut pas l'autre ; je viens y coucher tous les soirs.

Une fois pourtant je ne rentrai pas.

Vous souvient-il de ce banquet à une table de la Californie sous les grands marronniers, où, à la lumière des lanternes, sous le ciel tiède, nous vidâmes à quatre les trois litres à seize dont le flot ardent avait mis le feu dans nos veines et l'inspiration sur nos lèvres. Gérard défendait la monarchie, nous étions pour la république ; Boulmier nous récita de sa voix vibrante une olynthienne; Paygan nous fit l'histoire du bataillon de Flotte. Ah ! nous ne songions, Dieu nous en est témoin, qu'au bonheur des peuples ; nous n'aimions que le beau, ne voulions que le vrai !

Vous payâtes 5 fr. 40 et nous partîmes.

Chacun dit qu'il rentrait chez soi, et je le dis comme les autres.

Vous croyiez que je restais route d'Orléans : j'y restais.... le temps de la suivre jusqu'à Arcueil, et là, je me couchais sous la lune.

Mais ce jour-là, un peu gai, peut-être un peu parti, l'idée me prit de découcher. Derrière une haie verte, j'avisai un monticule où se trouvait ménagé un trou comme une niche. Je m'y laissai couler et m'étendis.

Il plut pendant la nuit, et l'eau passait sous moi par une petite rigole courant dans l'herbe ; mais il n'est pas de joie sans mélange, et dans les cieux les plus cléments passent des éclairs d'orage. Je ne pouvais en vouloir au bon Dieu de mettre un peu d'eau dans mon vin.

Les exigences de la civilisation troublaient pourtant ma vie nocturne et me gâtaient ma saison.

Je fus une nuit découvert par un garde champêtre, armé d'un fusil chargé, qui me mit en joue à un moment où il croyait que j'allais fuir ; certainement il eût fait feu, si je ne m'étais pas arrêté. C'était la consigne, il l'aurait impitoyablement exécutée. Nous partîmes pour la gendarmerie de Sceaux, où il devait me mettre aux mains des gendarmes. Mais en route, on causa.

Je m'adressai à son bon cœur en lui faisant l'aveu de ma misère ! Il répondit à mes confessions par les siennes. C'était un ancien montagnard de Caussidière, toujours républicain, mais qui, pour vivre, avait dû cacher sa cocarde. Un notable du pays, qu'il avait par hasard défendu un jour d'émeute, lui avait fait avoir la plaque et le fusil de garde champêtre. Il était devenu sceptique, ne croyait plus guère aux hommes ; mais mes théories socialistes lui plurent, et nous nous trouvâmes du même avis sur plus d'un point. Il me quitta au matin en m'appelant son frère, et il me promit de ne revenir me réveiller sous mon arbre, désormais, que pour reprendre la discussion à l'endroit où nous l'avions laissée.

Je sentais qu'il y avait là une éducation politique à refaire, et que je pouvais ranimer chez cet homme la notion du vrai, pour peu que j'en eusse le temps. Mais devais-je, sur cette espérance incertaine, exposer ma liberté ? Fus-je coupable en abandonnant cette tâche ? Je ne le crois pas ; d'autant plus que l'ancien montagnard m'avait avoué qu'il aimait à boire, et que j'aurais eu affaire plus d'une fois à un élève aviné qui m'aurait mal compris.

Je ne profitai pas de son offre, et je m'abstins de paraître sous mon arbre.
 
 

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J'allai sous l'un, sous l'autre, pendant quelque temps ; mais le risque d'être découvert était grand, et ces nuits d'été, moins douloureuses que les nuits d'hiver, étaient peut-être plus fatigantes.

En été, le jour vient vite. Cette étoile du matin que j'accueillais d'un remerciement en décembre, je la saluais d'un soupir en mai, et rien ne m'attristait plus que l'aurore.

A trois heures et demie au plus tard, une lumière pâle éclairait les routes. Il commençait à passer du monde. Je ne pouvais rester là. Il fallait fuir et continuer le sommeil en marchant, me réveillant quand j'allais donner de la tête contre un arbre.

Je ne devais pas songer à rentrer en ville de sitôt. On est suspect de vagabondage à cette heure, dans les rues, quand on y marche d'un pas traînant, chaussé de souliers sans talons, sous des habits troués. Mais enfin il faisait bon. J'allais devant moi sur les routes peu fréquentées, la tête dans l'air frais, les pieds dans la rosée. Quand il passait du monde, je cueillais des fleurs dans l'herbe, comme un rêveur.

Je m'arrêtais enfin dans un petit sentier, et là assis près d'une haie, faisant semblant de lire, mettant sur mes genoux quelque roman dépareillé, je sommeillais, tout près des champs pleins d'odeurs et des bocages pleins de chansons.

Il me fut donné enfin, au bout de ces mois d'épreuve, de loger sous un toit entre les draps d'un lit.
 
 

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Fontan a arrêté là ses confidences.

Un fait domine ce récit curieux.

Ce n'est pas le froid, la faim, la fatigue, la veille qui épouvantent cet irrégulier. Si la terre eût été libre, il y aurait fait bravement son lit, sous le ciel, en attendant d'y trouver sa tombe.

Il n'a pas vieilli ; il a le teint rose, un estomac de fer, et jamais il n'a eu un rhume !

Je ne parlerai pas de sa gaieté, qui est proverbiale. Il a sur ses lèvres un doux sourire ; jamais une plainte amère contre la société.

J'ai dit que sa petite taille, le désordre fatal de sa toilette, désordre irrémédiable, éternel, à cause de la somme énorme qu'il eut fallu pour lui faire une garde-robe, lui rendaient impossible l'accès à une situation libérale. Il ne pouvait pas grandir, et avec des prodiges d'héroïsme, il n'arrivait jamais qu'à avoir trente sous pour renouveler sa chemise, ou quarante, pour acheter des souliers sans talons dans une échoppe.

Ainsi fait et vêtu, il n'avait d'autre ressource que le métier de hasard ou le travail de peine. Mais ici encore il était trop faible pour porter des fardeaux. Quant à gagner sa vie en faisant n'importe quoi, il y a essayé ; on ne le lui a pas permis.

Il a essayé aux Halles de faire les commissions ; mais il est interdit, au nom du factage réglementé, de porter un pain de beurre ou un sac de pommes. On sait déjà qu'il n'avait pu étaler le Spectre noir, et je l'ai vu qui tremblait devant les têtes de mouchard, quand il faisait sans permission, le commerce des biscuits ou des verres à gaz.

On ne peut rien vendre, rien tenter, rien faire, sans autorisation ou sans médaille.

En demander une ? Mais on hésite ! C'est se mettre pour la vie au ban de la société !... On ne s'en relève pas, le préjugé pèse sur vous et sur vos fils : c’est un boulet aux pieds, une plaie au cœur! Eût-on de quoi acheter une sellette pour cirer les souliers, on n'ose pas pour cent raisons ! «Je n'aurais pas décrotté, dit Fontan, par respect pour les lettres.»

Qu'il retourne dans son pays ! diront les uns.

Et des souliers ?

Je me serais tué, crient les autres. Fontan n'a jamais pensé au suicide.

On se doit au monde, dit-il. Et puis ce serait se rendre, et il ne veut pas se jeter, vaincu, dans les bras de la mort, après l'avoir fait reculer quinze ans !

Il a fait ce qu'il a pu, des copies de thèses, des recherches pour des archéologues. Il a donné des leçons, l'éternelle ressource ! mais des leçons à dix sous. Sur son costume, les prix baissaient. Il a été garçon chez un apothicaire, et secrétaire de Paul Féval.

C'est à la suite de ce secrétariat qu’il fonda sur ses économies, en collaboration avec un poète, Constant Arnould, le Sans le sou, qui fit du bruit. Il a été le rédacteur en chef gérant-propriétaire de l'Enfant terrible, qui eut deux numéros ; il a fait imprimer une élégie, deux brochures, et collaboré au Bohème, à l'Appel.

C'est comme porteur des journaux dont il était corédacteur en chef ou collaborateur, qu'il gagnai les deux francs par semaine dont nous avons vu la distribution ingénieuse et vaillante.

Avec ses quarante sous, il mangeait et prenait de temps en temps son café.

Je lui demandai, après l'avoir écouté me raconter ses aventures, s'il voulait être notre secrétaire, à un camarade et moi, pour écrire une pièce que nous parlerions au coin du feu, et je lui proposai, comme rétribution, sa nourriture. Je savais bien ce que je faisais, et la spéculation était bonne. Je le priai de me fixer un chiffre. Combien par mois?

«J'aime mieux vous le dire tout de suite, me répondit-il. Je ne pourrai plus vivre comme autrefois .. D'abord ! je mangerai tous les jours.
— Que voulez-vous !...
— Il me faut ma demi-tasse.
— Allez toujours.
— Mes cigares?
— Diable !
— N'y allons pas par quatre chemins : il me faut vingt francs par mois.»

Voilà l'homme qui, s'il était tombé sous la main d'un commissaire cruel, eût été condamné comme vagabond, et eût roulé jusqu'à la tombe, de dépôt en dépôt, de prison en prison.

Mais je n'ai pas sa résignation. J'ai peur, si j'insiste, que des mots de révolte ne viennent brûler mes lèvres !

Mieux vaut que nos colères, mieux vaut dans sa simplicité le spectacle de cette vie héroïque et triste.
 
 

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POUPELIN,
dit Mes Papiers.




Par un soir d'hiver, il y a trois ou quatre ans, je vis tout d'un coup, accroché à mes basques, un petit homme étrange, qui avait une tête trop grosse et des bras trop courts, pour lesquels on l'avait refusé à la conscription.

Il était vêtu d'un pantalon d'enfant et d'une redingote de centenaire, coiffé d'un chapeau de feutre dur, énorme, à poils jaunes, qui l'écrasait comme un remords !

Je le regardai avec intérêt. Les bouffons m'attirent.

Il remarqua ce regard, et caressant le plastron de sa redingote : «Il faut être bien mis, dit-il. Du reste j'ai toujours aimé la toilette.»

Qui était-ce ? D'où venait-il ?

Il avait, douze ans auparavant, habité le même hôtel que moi, et, au bout de douze ans, il me reconnaissait. Je le reconnus aussi, et, comme il m'avoua avec franchise avoir tout sacrifié pour ses vêtements, et souffrir même de la faim, je l'emmenai pour le soutenir — et l'étudier.
 
 

Il s'appelle POUPELIN et prétend que C'EST LUI QUI A FAIT L'EMPIRE.
 
 

Personne ne se fâchera, pas même l'Empereur, j'espère, de ce récit où sont consignés les exploits et les malheurs du Warwick nabot.

Je vais prendre Poupelin à son début et le mener jusqu'à nos jours.

C'est un Saintongeois. Il était, en 1848, petit propriétaire campagnard dans deux ou trois communes de la Charente-Inférieure, et pouvait vivre de ses lopins de terre, s'il consentait à les cultiver. Mais Poupelin était allé jusqu'en troisième, et il avait lu Plutarque.

La république arriva, adieu les champs et le fumier ! Au lieu d'engraisser les poules, il se mêla d'élever des aigles. Poupelin se fit le patron de la candidature Louis-Napoléon Bonaparte.

On se souvient que c'est le département de la Charente-Inférieure qui envoya, le premier, le prince comme représentant à la Chambre. Poupelin conduisit au vote trois villages. A l'époque de l'élection présidentielle, il soutint en faveur du candidat illustre des luttes pleines de gloire et de périls. On faillit l'assommer deux ou trois fois. Il ne pouvait pas rendre les coups de poing qu'il recevait, puisqu'il avait les bras trop courts. Enfin, couvert de bosses, noir de coups, il vit de ses yeux pochés le nom de son protégé sortir de l'urne.

Le Prince Louis-Napoléon Bonaparte était président.

H.-J.-P. Poupelin était ruiné.
 
 

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La propagande veut des frais, ou plutôt la gloire coûte cher. Pour se faire un nom et dresser un piédestal à son éloquence, Poupelin parlait au peuple du haut de ses propres barriques, qu'on remplissait avant et qu'on vidait après. Il donna même des banquets, et, chaque fois qu'il tuait un cochon, il envoyait du boudin aux impérialistes.

Son petit avoir fut ainsi entamé, hypothéqué bientôt, et il lui suffit, quand il était à Paris, de quelques emprunts faits dans le pays pour achever de le ruiner. Mais Poupelin croyait qu'au lendemain de la victoire, on ne l'oublierait pas, et il ne lésinait point. Son cellier et sa basse-cour étaient les corridors de la députation.

Il fut, pour son malheur, un des délégués de la Charente-Inférieure, chargés de féliciter le Prince. L'aide de camp général Roguet les reçut sur le pont de la frégate-école, où Poupelin le harangua.

Il n'a pas voulu me dicter son discours ni la réponse qu'on y fit ; mais, quand il raconte cette entrevue, c'est toujours à la première personne qu'il parle, se déplaçant, faisant les gestes, changeant la voix. On dirait qu'il lit une tragédie.

«Général ?
— Bon Charentais ?
— Laissez un Cognaçais vous dire...
— Jeune homme, exprimez-vous !»

Le général fut aimable comme toujours, et félicita vivement l'orateur, l'assura de la reconnaissance du Président, manifesta l'espérance qu'on se reverrait, etc., etc. On se quitta.

Poupelin rentra chez lui. Il songea quelque temps à son coteau natal, se rappela les bonnes heures passées dans ses vignes, sous le soleil qui l'avait vu naître ; mais le citoyen l'emporta sur l'homme et il écrivit à Cognac.

Il écrivit qu'on ne devait pas compter sur son retour. Le soin de la chose publique le retenait ici, près de l'Élysée. Mais on pouvait être sûr qu'il n'oublierait pas le village où il avait joué enfant, et que ses sympathies les meilleures étaient toujours acquises à cette Charente où il avait grandi (pas trop).

Il terminait en promettant qu'il ferait tout pour obtenir une fontaine sur la place.

A ce moment un régiment passait dans la rue, tambours en tête. Comme il y avait un embarras de voitures, la musique s'arrêta sous ses fenêtres. Poupelin parut au balcon, salua et disparut. Il savait que dans la vie publique il ne faut pas se prodiguer.

Le lendemain, il se rendit à l'Élysée.

Poupelin entre, son portefeuille sous le bras, il venait sans doute pour travailler avec le président, et, comme il était tard, il allait vite.

On l'arrête à la porte.

«Je vois, dit-il au fonctionnaire, que vous faites votre devoir en bon serviteur et en bon soldat. Votre nom, pour que j'appelle sur vous l'attention du Prince.
— C'est le vôtre qu'il faut nous donner, fit le gardien, que le costume hétéroclite de son protecteur inattendu laissait encore incrédule et défiant.
— Votre intelligence égale votre dévouement,» répondit Poupelin, et il jeta son nom.

On revint, quelques minutes après, répondre qu'on ne le connaissait pas.

«Dites, cria-t-il avec un geste à la Mirabeau, dites que c'est l'orateur des Charentais qui vient visiter l'élu de la Charente.»

Après trois quarts d'heure d'attente, pendant lesquels Poupelin croyait qu'on préparait les appartements, on le fit entrer.

Un homme, au seuil d'un couloir un peu sombre, se tenait debout, vêtu de noir.

Poupelin baisse l'échine, lève le bras, et il commence :

— Votre nom à la fois fait trembler et rassure...
— Je m'appelle PITOU, répondit l'homme.»

Si Poupelin eût été superstitieux, il s'en fût tenu là. Sa carrière de courtisan commençait mal, on ne confond pas ainsi les huissiers et les présidents. Il devait reprendre le chemin de fer et ne plus songer à la fontaine.

Il resta.

Faut-il dire combien de fois il a frappé aux portes des ministères, que de gens il a poursuivis, harangués, lassés ! On ne connaissait que lui autour de l'Élysée, et il passa pendant quelque temps pour un envoyé de Mazzini, de Mazzini, scélérat, qui avait choisi ce petit homme comique, grassouillet, bavard, pour accomplir le crime.

Il descendit d'illusion en illusion jusqu'à un septième de la rue de l'Arbre-Sec, où j'eus l'honneur de le connaître. Il espérait encore.
 
 

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Mais non ; l’Empire se fit, et Napoléon III gouverna, fit la guerre, sans s’aider de ses services ou seulement de ses conseils. Il y eut des changements d'ambassadeurs, des remaniements de cabinet, on appela des hommes nouveaux : Poupelin ne fut d'aucune combinaison.

A la fin, fatigué, un peu triste, il songea à se retirer, pour un temps au moins, et je le vis un jour qui rentrait avec une feuille de papier-ministre à la main. Il écrivit, le soir, au cabinet des Tuileries ; sa lettre était simple et digne.

Il annonçait son intention de rentrer dans la vie privée.

Laissant à d'autres le soin des affaires, il allait se reposer des luttes d'autrefois sous le toit de ses pères. Il était décidé à refuser désormais tout ce que le gouvernement songerait à lui offrir. Mais, pour montrer qu'il ne boudait pas, que c'était fatigue et non rancune, il déclarait qu'il accepterait avec reconnaissance la croix de la Légion d'honneur. Il priait Son Excellence de vouloir bien appuyer le plus tôt possible sa demande, et soumettre prochainement sa nomination à la signature de l'Empereur. Il allait partir et aurait voulu attacher le ruban à la boutonnière de sa redingote de voyage.

A partir de ce jour, il lut tous les matins le Moniteur sur les murs des mairies et se chercha parmi les décorés. Il commençait à perdre patience, quand un jour, sur la liste, il voit un nom qui ressemblait au sien. Ce n'était point l'orthographe exacte, et un des prénoms était faux. Aussi écrivit-il au ministre pour obtenir la rectification, en faisant remarquer sans aigreur, mais non sans mélancolie, combien la fortune, jusque dans ses faveurs, se montrait bizarre envers lui. Il n'en remerciait pas moins Son Excellence, qui avait accordé à son dévouement cette récompense glorieuse, quoique tardive, qui serait l'unique héritage de ses enfants — s'il en avait.

Le Moniteur resta muet, et quand Poupelin se présenta au ministre pour s'expliquer, il apprit qu'on n'avait point fait erreur et que ce n'était point lui décidément le décoré.

Ce fut le coup de grâce, et sa foi politique en fut même, dit-on, ébranlée. Non qu'il ait rompu avec l'Empereur: «Je le vois toujours avec plaisir quand il passe», dit-il ; mais il ajoute, avec un sourire à fendre du bois, que sans l'Empire il aurait encore des vignes et plus de toilette.

A partir de ce moment où lui fut refusée la croix, Poupelin voua à certains hommes des ministères une haine implacable, et, pour donner à sa personne de l'autorité, alla de par le monde, recueillant partout des certificats en son honneur, pour prouver qu'il était apprécié dans la foule, s'il était craint chez les puissants. De là l'histoire épique de sa serviette et son surnom de Mes Papiers.
 
 

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Dès son entrée dans la vie politique, Poupelin s'était dit qu'on ne puise une autorité sérieuse que dans les sympathies de ses contemporains et que la véritable garantie, par ce temps de démocratie, est le témoignage des hommes. Aussi, s'adressa-t-il de bonne heure à leur mémoire et à leur franchise. Il avait, dès le début de sa carrière, tenu un registre exact et inexorable de ses actions.

Les premiers feuillets de son portefeuille racontent comment il résistait à l'émeute dans les campagnes ; on y constate tous les triomphes qu'il obtint avec les raclées qu'il reçut. Tel soir, à l'auberge du Cheval blanc, il terrassa sous ses arguments victorieux un pharmacien orléaniste ; tel autre jour, on le relève, moulu, l'œil jaune et le nez enfle : un jacobin s'est assis dessus.

Tous le monde a signé : le maire et les adjoints, le commissaire et les gendarmes, des fonctionnaires qui étaient en tournée, et des touristes qui passaient par là.

C'est avant la Présidence cela ! Mais ensuite, après l'Empire, les certificats changent. Ce n'est plus le souffle ardent de la politique qui va tourner les pages. Poupelin, ne pouvant être pasteur des peuples, se fait éducateur d'enfants ; il enseigne à nos fils l'alphabet et les quatre règles, c'est à ses patrons les maîtres d'école qu'il demande des certificats. L'un d'eux a mis : «Je certifie que M. Poupelin jouit d'un excellent appétit. 'Et Poupelin a écrit en marge : «Un bon appétit est le signe d'une bonne conscience.» En 1860, le niveau baisse sensiblement. Poupelin fait établir qu'il paraît tranquille ; qu'en le voyant passer on ne remarque rien d'insolite ni de disgracieux dans sa démarche. Les garanties sont aussi sérieuses, mais les faits moins vastes.

Un jour, il regarde marcher un prisonnier entre deux gendarmes, et ses yeux se mouillent. Vite, il tire une écritoire de sa poche, et se fait délivrer par les assistants cette attestation : «Nous déclarons qu'un monsieur que nous ne connaissons pas, un peu noué, en voyant passer un prisonnier, a paru vivement ému et qu'il a versé des larmes.»

Par un beau soir d'été, au n° 11 de l'ancienne rue d'Enfer, il laisse tomber son portefeuille dans la fosse commune. Nous entendons des cris affreux : Poupelin, d'une main, retenait ses vêtements, de l'autre s'arrachait les cheveux. Il courut au poste des pompiers, et revint avec un sapeur qui plongea, et, dans l'abîme, alla repêcher la serviette.
 
 

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Ce sont ces papiers-là qu'on peut toucher quand on est entré dans la familiarité de Poupelin ; mais autrement il ne les montre qu'aux fonctionnaires et aux gendarmes.

Je me rappelle le jour solennel où je les vis.

C'était un dimanche de juin. Nous partîmes du Luxembourg, un compatriote et moi, ayant Poupelin entre nous deux, Poupelin qui ne devait plus rien nous cacher.

On prit la rue de Seine, les quais; nous descendîmes sous les ponts, nous remontâmes. Il faisait un soleil torride. Nous enfilâmes le pont des Saint-Pères, nous longeâmes les Tuileries. Poupelin était ému, mais calme.

Mon ami, en face de ce silence, sous le ciel brûlant, commençait à se repentir. «Nous sommes, me dit-il à un moment où il croyait n'être pas entendu, sur la trace d'un grand crime.»

Par trois fois, nous entrâmes dans les cafés, et nous en sortîmes, Poupelin en tête.

Enfin, à l'entresol d'un estaminet sombre, Poupelin se déboutonna, déboucha la vieille bretelle qui retenait le portefeuille, l'ouvrit toute grande, et, le levant dans sa main gauche, de la main droite il frappa au milieu et dit:

«Ce n'est pas pour vous humilier, loin de là ! Mais vous n'en avez pas des comme ça !»

Il est de fait que mon ami ne portait pas de papiers établissant qu'il était sensible, maigre ou gras. Poupelin triomphait.

Avant de lever la séance, il nous soumit un procès verbal de la journée, qu'il nous pria de lui signer, si nous n'y trouvions rien de compromettant.

Il était ainsi conçu:

«Nous certifions nous être promenés avec le sieur Poupelin, et rien ; dans le cours de cette promenade, ne nous a paru trahir chez lui une nature venimeuse et malfaisante.»

Nous signâmes.
 
 

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Que fait Poupelin dans l'intervalle des coups d'État ?

Comme le métier de noircisseur de verre pour les jours d'éclipse, celui de faiseur d'Empire a ses moments de relâche ; il y a des mortes saisons.

Nous l'avons dit, il est instituteur primaire.

Mais il exerce de préférence dans la banlieue, et principalement du côte de Passy, Boulogne, Auteuil, Saint-Cloud.

Il m'a expliqué pourquoi.

«L'Empereur, dit-il, aime à prendre l'air. Je puis le rencontrer un jour. Nous causerons. Il faut que nous soyons seuls.» Et, vivant de cette espérance, Poupelin rôde dans les petites pensions de la banlieue cherchant, quand il mène les enfants en promenade ou qu'il a un quart d'heure de liberté, les coins où peut de préférence, pour un motif ou pour un autre, s'arrêter un empereur.

Un jour, il se trouva face à face avec l'Impératrice, le petit Prince et une dame d'honneur, dans une allée du bois de Boulogne. C'était le moment, et il était justement en toilette. Par un hasard sans nom, ce jour-là, il avait oublié ses papiers !

Il est bien peu d'écoles aux environs de Paris, dans lesquelles il n'ait été professeur, pion ou cuisinier ; le tout ensemble quelquefois. Des trois fonctions, dois-je le dire ? c'est encore la dernière qu'il préfère, et il est à craindre, malgré tout, qu'il soit à jamais perdu pour la politique.

Son éloquence lui nuit !

Je le fis entrer, il y a quelques années, dans un hôpital où j'avais des amis. On le traita pour la fringale. Il eut portion double, du rôti, du vin.

Mais on signala, au bout de quelque temps, une mortalité considérable dans la salle qu'il occupait. Les malades tombaient comme des mouches : c'était Poupelin qui les tuait.

Il profitait de la souffrance qui les clouait sur le lit pour leur raconter sa vie et leur montrer ses papiers. Il inquiétait les agonies, il troublait les derniers moments; on le vit faire signer des certificats à des malheureux qui rendaient l'âme.

On s'alarma.

Poupelin, qui avait une mine de chanoine, dut s'en aller. Le chef de service constata, à partir de ce jour, une diminution sensible dans le chiffre des morts.

Poupelin s'éloigna, et, dégoûté des hommes, il partit pour la banlieue, où il avait laissé du linge quelques années auparavant.

Il retrouva son linge, une place dans la maison, des saucisses les jours de fête et une cuisinière qui l'adorait. L'établissement ayant fait faillite, Poupelin songea à fonder, avec le cordon bleu, une petite fruiterie ; mais on le planta là pour un dragon.

Poupelin reprit son bâton de pèlerin et se remit à parcourir les communes.

Il mène depuis des années cette vie postiche et vagabonde, allant d'une extrémité du département à l'autre, enjambant même dans Seine-et-Marne, mais, de préférence campant à l'ouest pour l'Empereur, et marchant surtout la nuit. C'est pour qu'on l'arrête et qu'il puisse montrer ses papiers.
 
 

Sous tous les quartiers de lune, il a été par les grands chemins, se rendant où l’appelaient la lettre d'un maître d'école, une invitation à déjeuner d'un collègue, l'assignation d'un magistrat.

Car il est connu des magistrats ; les marchands de soupe sont mauvaise paye, et on lui doit francs à Arpajon, un écu à Gonesse, 52 sous à Saint-Mandé. Il va nuitamment où l'appellent ses intérêts, consolé en route par l'idée qu'il va parler et montrer ses certificats. Il est célèbre à dix lieues à la ronde, et quand, le matin, aux premières heures du jour, les paysans qui vont aux champs voient un homme assis sur les marches de la mairie, qui attend que le village s'éveille, ils disent: «C'est le petit qui a des papiers».
 
 

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Qu'est devenue décidément, dans cette vie extra-muros, l'ambition de Poupelin, et que reste-t-il de ses rêves de gloire ?

Poupelin, comme beaucoup d'hommes politiques, a perdu la foi. Il va maintenant à la dérive. Il a pour la dernière fois, l'an passé, usé des protections qui lui restaient, pour obtenir d'être admis à faire son surnumérariat comme apprenti sous-contrôleur dans l'administration des Petites-Voitures ; et encore n'a-t-il pu mener à bonne fin ses tentatives ! Aujourd'hui il n'attend plus rien que du hasard et s'en rapporte à la volonté de la Providence.

Il a dormi longtemps chez moi dans un vieux fauteuil, étendu là comme Moïse dans son berceau : on avait fait même à ce propos une romance intitulée : Poupelin sauvé des eaux.

La nuit, il quittait quelquefois son fauteuil, et, dans les ténèbres, se glissait jusqu'à mon lit pour me réveiller et me demander, en tirant la couverture, si je croyais en Dieu. Quand, à travers ma mauvaise humeur, perçait un grain de scepticisme, Poupelin essayait de me convertir, mais c'était pour se rassurer. Cette préoccupation égoïste se trahissait dans son indifférence obstinée pour la vie future. Il ne parlait pas de l’autre monde et s’en tenait à celui-ci. En un mot, il voulait un Dieu équitable et bon, qui ne lui donnerait peut-être pas l'éternité, mais lui trouverait sur cette terre une petite place où il aurait la table et le logement avec quelques sous de poche. Quand mes arguments terrassaient les siens, il retournait plié en deux, vers son berceau, et je le voyais qui levait au ciel ses petits bras en soupirant.

Il se contenterait de bien peu cependant, et ce n'est pas le poste toujours périlleux de ministre ou d'ambassadeur qu’il réclame aujourd'hui.

«La France, dit-il, a des possessions sur l'Océan dont elle ne profite pas et ne fait rien. On m'y transporterait. J'aurais là une cabane, des poules ; j'acclimaterais les volatiles européens et je pourrais recueillir les naufrages. Si une femme voulait me suivre, je l'accueillerais à bras ouverts ; sinon, j'attendrais que le hasard en fît échouer une sur les côtes, et, si je lui convenais, tout serait dit. Je lui apporterais trente-huit ans de vie presque chaste, mon cœur..... et..... mes papiers !.....»

Telle est la dernière idée à laquelle s'est attaché Poupelin et qu'il me développait, il y a huit jours. Je la soumets au gouvernement, qui trouverait ainsi à faire garder ses poules et réparerait douze ans d'ingratitude.

Poupelin voudrait un uniforme.

Je ne vois pas trop au milieu de l'Océan, sur un écueil, de quel éclat utile pourraient briller une redingote à collet groseille et une casquette en cuir bouilli. C'est une faiblesse, passons-la-lui. Elle ne ruinerait pas l'Empire, et cela d'ailleurs inspirerait plus de respect aux visiteurs et de confiance aux naufrages.

En attendant, Poupelin a pris une spécialité peu connue et qu'il fonde :

Il est professeur d'enfants hydrocéphales.

Avis aux familles ! Écrire rue Voltaire, 10, ou à M. A. B...., au Jockey-Club.
 
 

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M. CHAQUE.
Orientaliste, ancien Pallicare.



Celui-ci aussi est bachelier. Il a payé sa première inscription de droit en 1831, une autre en 1848 ; il en prend une le lendemain de tous les grands événements. Il a professé en France et à l'étranger.

Ce n'est point un naïf, lui, et il a su organiser la résistance contre la vie. Vous verrez !

Faut-il dire dans quelles circonstances je l'ai connu ?

C'était à un cours de la Sorbonne. Il n'en manque guère, et il assiste à toutes les conférences. Ce jour-là, l'amphithéâtre était plein ; on étouffait. Tout le monde demandait de l'air, ôtait son pardessus, se déboutonnait. Seul un homme, debout dans un coin, restait boutonné et couvert.

Ce n'était pas qu'il n'eût chaud ; la sueur qui inondait son visage prouvait le contraire : mais, par une singulière anomalie, cette sueur était blanche, comme si cet homme avait eu le crâne en plâtre. Cette persistance à garder son chapeau agaçait ma curiosité, et tout le temps du cours je fixai ce visage de Pierrot mouillé.

Nous sortîmes, j'allai derrière lui. Il pressait le pas. Je le vis remonter la rue de la Harpe, il prit le Luxembourg et entra dans la Pépinière.

Là il s’assit et se découvrit. En même temps, il prit une cuiller dans sa poche, et de son chapeau retira une boîte de fer blanc qui avait dû contenir des sardines, mais qui contenait ce jour-là, sans doute, du riz au lait.

Il découvrit la boîte, la relogea dans son chapeau et se mit à manger tranquillement. Il racla enfin le fer-blanc, et remit son buffet sur sa tête.

Il se leva et partit.

Je ne l'aurais pas lâché pour un empire, et je me mis à marcher sur ses talons. Il entra dans un hôtel du Quartier latin, rue des Mathurins-Saint-Jacques. J'avais eu des amis dans la maison. C'était le même propriétaire ; il me connaissait.

Je l'interrogeai à propos de mon homme ; il me répondit en deux mots :

Il s’appelait CHAQUE; il était ANCIEN PALLICARE, actuellement ORIENTALISTE.

On ne voulut ou on ne put m'en dire davantage, et je restai rêveur en face de ces renseignements mystérieux : me demandant si c’était la coutume, dans le vieil Orient, de porter sa cuisine dans son chapeau: me demandant aussi ce que pouvait être la profession de Pallicare en retraite et d'orientaliste en garni.

Je n'eus ni trêve ni repos que je n'eusse soulevé ces voiles, et il me fut donné enfin de me retrouver avec le sphinx à la boîte.

Il avait, ce jour-là, son chapeau vide, mais ses poches horriblement pleines, et il en tira successivement, pour les déposer sur la banquette du café, une omelette dans du papier et du bœuf à la mode dans un bas de laine ; puis il demanda la Revue des Deux-Mondes.

J'étais intrigué, je l'avoue.

Mon homme était emprisonné, quoique au large, dans une redingote lie de vin, accrochée sur le ventre et retenue par un seul bouton, mais qui devait être bien cousu, si l'on songe à tout ce qu'il avait à porter.

C'étaient, à droite, à gauche, des gibbosités mouvantes, affectant des formes d'écuelle et de saucissons. Une cravate de l'ancien régime tournait deux fois comme un tapis autour du cou et s'engouffrait dans le pantalon : un pantalon de drap noir avec une bande d'argent sur le côté.

Comme je regardais cette bande d'un œil effaré, il me vit par-dessous la Revue, et, tout en pinçant le tissu sur sa cuisse, me dit:

«C'est le pantalon du préfet de la Dordogne.»
 
 

Je me serais ruiné pour cet homme-là ; je lui offris la consommation qu'il voudrait, à condition qu'il se déshabillerait moralement devant moi, et comme on me disait qu'il savait l'indostani, je me proposai pour élève.

Il dit que nous en reparlerions, et en même temps m'offrit ses services dans le cas où j'aurais des rasoirs à faire repasser.

Se moquait-il de moi ? Est-ce qu'on se moquait de lui ? Pourquoi ? Je n'en fus que plus impatient de le connaître.

Je sais de Chaque aujourd'hui tout ce qu'on peut en savoir. Il plane toujours sur ces existences hétéroclites un mystère qu'ils ne se chargent pas eux-mêmes de percer.
 
 

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Pour commencer par le commencement, d'où vient ce nom effacé de Chaque ? Ce n'était jusqu'ici qu'un adjectif assez vague et peu compromettant. Voilà qu'il passe à l'état de nom propre, porté par un Pallicare ayant une pâte pour les rasoirs.

Où est-il né ? Je n'ai pas pu l'apprendre, et nul ne débrouillera, je crois, les fils de ses origines.

On le signale pour la première fois en 1812.... à Paris, rue Saint-Honoré, avec quarante sous dans son gilet. Il va trouver le duc de Choiseul, Gabriel de Choiseul, neveu du ministre de Louis XV, pair de France, ami de Lafayette, à cette époque gouverneur du Louvre.

Le duc de Choiseul apparaît souvent dans l'histoire du père Chaque. Où il l'avait connu, comment, pourquoi ? c'est ce que j'ignore, et l'ancien Pallicare ne s'en est pas ouvert davantage avec ses contemporains.

«Je lui ressemblais,» dit-il; et ses confidences s'arrêtent là.

Toujours est-il qu'à vingt ans le jeune homme est mis en relations avec tout le grand monde politique d'alors. Il fréquente le baron Ternaux, Alexandre Lameth, Lanjuinais, Laffite, le fils de madame de Staël, Mathieu Dumas, MM. de Laborde, Delessert, de Saint-Léon, Piscatory ; Piscatory qui a dit de lui avant moi : «Il n'y en a pas deux comme ça en France.»

«Mon éloquence entraînante et persuasive, ma figure où se trahissait une intelligence d'élite, tout cela plut. »

Les Grecs demandent des volontaires pour les commander. Chaque est investi d'une mission par le comité de Paris, composé des plus hautes illustrations du royaume, qui encouragent l'insurrection hellénique. On lui fait avoir son voyage, on laisse tomber vingt écus dans son sac. Le duc de Choiseul lui donne son uniforme d'ancien major général de la garde nationale. C'est sous ce costume chamarré d'or que Chaque débarque en Grèce sur l'agora de Napoli di Romani, où se tiennent, armés jusqu'aux dents, les soldats de l'indépendance. Canaris lui-même les commande.

Chaque s'avance dans son costume éclatant de major et est salué de hourrahs frénétiques.

A la bataille des Deux-Moulins, près d'Argos (c'est lui qui le dit), il commande une compagnie et est porté en triomphe le soir de la bataille. Le ministre de la guerre, Adam Duncas, lui serre la main et lui paie la goutte.

Il était à Zantha lorsque Byron, «ceint des lauriers du Parnasse», aborda à Missolonghi.

Cependant l'uniforme de major s'était usé, et les vingt écus étaient mangés. Il n'avait pas de position fixe et devait vivre en aventurier. «J'allais à bord du vaisseau français partager le biscuit du matelot, ou je me perdais dans les coins fertiles de la vieille Hellas : tantôt au sommet des montagnes, tantôt dans le fond des vallées, me nourrissant de l'olive, fruit de Minerve, ou de l'oignon qui fait pleurer.»

A la fin pourtant, il part, revient ; son enthousiasme se réchauffait les soirs qu'il avait dîné mal, et il partait en Grèce. Il fit deux ou trois voyages, et, un beau jour, on les vit paraître, racontés dans une langue à la fois familière et solennelle, sous la forme d'un in-octavo imprimé chez Firmin-Didot.

Je l'ai feuilleté. Le père Chaque en a, sous son chevet, un exemplaire doré sur tranche et relié en chagrin.

Du reste, la Revue des Deux-Mondes elle-même ouvrit ses colonnes au volontaire de l'insurrection, et publia deux lettres de lui signées : «Chaque, soldat de l'indépendance.»

Son ouvrage est intitulé:
 
 

M E S    C A M P A G N E S   E N   G R È C E