ESSAIS UTOPIQUES LIBERTAIRES DE GRANDE DIMENSION
Cette partie est plus classique dans les histoires de l’anarchisme, puisqu’elle envisage quelques grands mouvements à portée utopique évidente, dont les incontournables « makhnovtchina » en Ukraine révolutionnaire et la Révolution espagnole de 1936.
J’y ai ajouté des mouvements moins anarchistes comme l’épopée des kibbutz (ou kibbutzim) ou les utopies communautaires mexicaines, car leur importance, ou leur actualité permettent de compléter bien des anthologies.
Pour l’utopie libertaire, cette partie est plus ancrée dans l’histoire
de l’époque contemporaine et permet de compléter fortement
les ouvrages traitant de l’utopie en action.
ESSAIS UTOPIQUES LIBERTAIRES DE GRANDE DIMENSION
1. La Première internationale pour « l’émancipation
des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes »
2. La Fédération Jurassienne : modèle et moteur
des « anti-autoritaires »
B. LA COMMUNE DE PARIS, UTOPIE ANARCHISTE ?
1. Paris 1871
2. Fortes influences communardes dans les utopies libertaires
C. UNE TENTATIVE INSURRECTIONNELLE UTOPISTE AU MATESE (DANS LE BÉNÉVENT
ITALIEN) EN 1877
D. LES TENTATIVES BULGARES
E. QUELQUES « COMMUNES » LATINO-AMÉRICAINES : CHILIENNES,
COLOMBIENNES…
1. Un mouvement précurseur du Chili en 1851
2. Quelques exemples libertaires colombiens
a) La « Commune libre» de la Magdalena vers 1900
b) La « Commune » de Barrancabermeja (Colombie 1927)
F. DES MOUVEMENTS LIBERTAIRES MEXICAINS TROP MÉCONNUS (ENVIRON
1860-1930)...
1. Quelques aspects libertaires des cultures amérindiennes.
2. Les premiers mouvements et utopies libertaires de 1860 à
1910
3. Le zapatisme historique porte des traits libertaires évidents
4. Des traces libertaires dans le mouvement de VILLA dans le Nord
5. Le magonisme, le PLM, les insurrections révolutionnaires...
6. Et après ?
G. LA VAGUE LIBERTAIRE RUSSE ET SOVIÉTIQUE
1. Traditions pré-libertaires en Russie et dans l’Empire
2. conseils et soviets « libertaires »
3. les anarchistes partisans des soviets pendant la révolution
de 1917
a) Les positions de l’anarcho-syndicalisme russe et panrusse.
b) Les positions de l’anarcho-communisme russe et panrusse.`
4. « La Commune de Kronstadt » en 1921 = vers une 3ème
révolution communiste libertaire
5. l’Ukraine makhnoviste de 1918-1921
a) L’utopie du « peuple en armes »
b) Le « premier essai d’ampleur de république autogestionnaire
»
H. LA « COMMUNE » DE MUNICH (NOVEMBRE 1918 À AVRIL
1919) ET LA RÉPUBLIQUE DES CONSEILS BAVAROISE.
1. De fortes traces libertaires dans la révolution allemande
2. L’anarchisme conseilliste de Erich MÜHSAM
I. DE RARES ESSAIS AUTOGESTIONNAIRES ITALIENS EN 1920-1921
J. LA TRADITION DES KIBBOUTZ (OU KIBBUTZ, OU KIBBOUTZIM) ISRAÉLIENS
1. Judaïsme et mouvement libertaire
2. L’utopie du kibbutz et ses traces libertaires
a) Premières analyses et propositions
b) La réalité du kibbutz et ses évolutions
A. L’AIT ANTI-AUTORITAIRE, EMBRYON DE SOCIÉTÉ FUTURE
K. LES « COLLECTIVITÉS » ESPAGNOLES : VERS LE COMMUNISME
LIBERTAIRE...
1. Des traces communautaires espagnoles anciennes...
2. l’idéal du communisme libertaire : anticipations
3. les « collectivités » libertaires de 36-39
: « une utopie réalisée »
a) une révolution sociale d’ampleur dans la Guerre civile
b) Questions de définitions et de classifications…
c) Le problème de la légalisation
d) Conclusion partielle
4. L’utopie du « peuple en armes » = « le rêve
en armes ».
L. QUELQUES MOUVEMENTS DE RÉSISTANCE ITALIENS
1. Un premier mouvement populaire en 1892-94 : les Fasci dei Lavoratori
2. La résistance face à la montée du fascisme
3. La lutte armée à l’extérieur
4. La résistance durant le deuxième conflit mondial
M. LES ESSAIS DE VINOBA BHAVE EN INDE
N. 1968 : UNE NÉO-UTOPIE LIBERTAIRE EN ACTE ?
1. Des traces anarchistes multiples…
2. Un mouvement d’esprit utopique et libertaire ?
3. Des formes d’organisations liées aux utopies libertaires
et autogestionnaires
O. LES COMMUNAUTÉS « NÉOZAPATISTES » RÉCENTES
DU CHIAPAS ET D’AILLEURS...
1. Le Chiapas néozapatiste et parfois libertaire
2. Autres fronts plus ou moins libertaires dans le Mexique contemporain
VII. ESSAIS UTOPIQUES LIBERTAIRES DE « PETITE » DIMENSION
A. L’EXTRÊME VARIÉTÉ DES « MICROCOSMES »
LIBERTAIRES, ALTERNATIFS ET AUTOGESTIONNAIRES...
1. Des définitions fort diverses pour cet « anarchisme
mode de vie »
2. Quelques essais souvent urbains
a) Diversité des communautés de « réfractaires
»
b) D’innombrables ateliers communautaires, coopératives et association
de commerce équitable...
c) Essais mutualistes plus contemporains : trocs, échanges solidaires,
auto-organisations communautaires…
d) Multiples essais de banques ou d’organismes de crédit...
e) Mouvements de squatters contemporains ? Christiania…
f) Les centres culturels et sociaux...
3. Quelques essais plutôt ruraux :
a) Le cas français au début et au milieu du XXème
siècle : quelques exemples
b) Un tolstoïsme appliqué majoritaire au Royaume Uni ?
c) La richesse du milieu nord-américain au XIXème siècle
et début du XXème
d) Quelques traces libertaires dans les expérimentations utopiques
latino-américaines
e) De l’Italie au Brésil : la « Cécilia »
de Giovanni ROSSI et quelques autres colonies…
f) Le cas de l’anarchisme japonais au XXème siècle
g) Expérimentations communautaires en Chine
h) Des communes (parfois anarchistes) en RSFSR bolchevique ?
i) Les communautés libertaires naturalistes ou naturistes ?
Espagne du début du XXème siècle
j) Les collectivités des sixties et seventies = nouvelle utopie
communautaire ?
k) « Assembléisme » libertaire en Algérie
?
l) Et aujourd’hui ?
4. Une communauté « exemplaire » de l’exil: la
« Comunidad del Sur » (Uruguay - Suède)
5. Quelques essais autogestionnaires ou conseillistes, surtout en
France, dans le monde du travail depuis la seconde Guerre Mondiale :
h) quelques exemples significatifs en Belgique
i) quelques exemples significatifs en France
B. ESSAIS UTOPIQUES LIBERTAIRES SURTOUT PÉDAGOGIQUES : DES «
UTOPÉDAGOGIES »
1. Un arrière plan théorique très important
et très riche :
a) Quelques précurseurs plus ou moins libertaires…
b) L’innovant Charles FOURIER et le prudent Victor CONSIDÉRANT
c) Les premiers anarchistes : William GODWIN et Mary WOOLSTONECRAFT
d) Primauté de l’éducation chez PROUDHON
e) Louise MICHEL institutrice anarchiste
f) Quelques rares positions éducatives de BAKOUNINE
g) L’énorme engagement éducatif des frères RECLUS
h) Pierre KROPOTKINE
i) Jean GRAVE, pédagogue et écrivain utopiste
j) Ferdinand Domela NIEUWENHUIS
k) Entre autodidactisme et université populaire : Fernand PELLOUTIER
l) Quelques précurseurs anarchistes de FERRER en Espagne
m) James GUILLAUME et la pensée pédagogique sous la III°
République
n) Le néo-proudhonisme éducatif d’Albert THIERRY (1881-1915)
o) Comment concevoir « L’éducation de demain » -
C.-A LAISANT
p) Quelques positions libertaires éducatives de Herbert READ
? années 1940
2. Le cas Léon TOLSTOÏ (1828-1910) et l’expérience
de Iasnaïa Poliana
3. L’école de RHODAKANATY au Mexique
4. génial précurseur : Paul ROBIN (1837-1912) et Cempuis
1880-1894
5. « L’école libertaire » de DEGALVÈS
et JANVION vers 1897
6. les associations se réclamant de FERRER y GUARDIA Francisco
h) FERRER et l’école rationaliste
i) Influences en Espagne
j) Influences hors d’Espagne
7. Sébastien FAURE (1858-1942) et La Ruche 1904-1917
8. Le « Centre Culturel Juif » de Londres et l’influence
de ROCKER Rudolph
9. Madeleine VERNET (morte en 1949) et L’Avenir Social 1907
10. La Bonne Louise, « nid d’enfant » 1907
11. Les Universités Populaires et « Athénées
»
12. Les « maîtres camarades » de Hambourg 1919-1933
et leurs précurseurs
13. Etta FEDERN, pédagogue anarchiste internationaliste
14. L’expérience catalane durant la Révolution et
la Guerre d’Espagne 1936-39`
15. Quelques essais anti-autoritaires en URSS
16. L’école progressiste de Burgess Hill à Londres
17. La thérapie autogestionnaire de Friedrich LIEBLING (1893-1982)
et les initiatives identiques de Roberto FREIRE au Brésil.
18. Pragmatismes libertaires : Paul GOODMAN et Paulo FREIRE
19. Quelques essais d’autogestion et de réalisations libertaires
récents
20. Essai de définition « théorique »
de l’utopie éducative libertaire
21. essais et théories proches du mouvement libertaire, avec
de nombreuses interactions
a) Autour du mouvement de « l’école nouvelle »
b) « L’autoritaire » MAKARENKO
c) l’importance des psychologues et psychanalystes dans l’éducation
d) diversité des expériences autogestionnaires et anti-autoritaires
: NEILL et les autres…
e) Le mouvement « FREINET »
f) La « pédagogie autogestionnaire ou institutionnelle
» : une pédagogie libertaire
g) La société sans école ou une société
déscolarisée ? ILLICH et les autres
h) La pédagogie de la résistance : Raffaele
MANTEGAZZA
C. QUELQUES COMMUNAUTÉS LIBERTAIRES ARTISTIQUES
1. Un prototype ? : Red House et la coopérative de William
MORRIS
2. Le « cinéma du peuple » en France au début
du siècle.
3. Ascona au début du XXème siècle et ses antécédents
germaniques
h) Quelques antécédents, notamment allemands
i) Monte Verità, une colonie « pluraliste » sur
le lac Majeur
j) Le poète libertaire Erich MÜHSAM, participant critique
k) Quelques comparaisons possibles…
4. DADA, groupement artistique libertaire ?
5. Les URALES une famille de l’intelligentsia anarchiste ibérique
6. Le Living Theatre, utopie communautaire et théâtrale
anarchiste dès 1947
7. Hétérotopies des happenings... autour de Jean-Jacques
LEBEL
8. Aspects libertaires du groupe COBRA
9. FLUXUS, communauté artistique libre du début des
sixties
10. Groupement autour du projet SIGMA - Londres - Sixties
11. les Diggers de San Francisco et la Mime Troupe
h) «les diggers sont l’avant-garde d’une nouvelle espèce
de libertaires »
i) « Digger » : une pluralité de sens...
j) « C’est gratuit parce que c’est à vous »
k) Le théâtre de rue et le « théâtre
guérilla »
l) Liens politiques et artistiques des diggers
m) Mouvements proches et prolongements des diggers…
12. Le groupe « Panique » des années 1960 en
France
13. « La Commune » de Milan dans les années 1970
14. Le groupe SOMA brésilien des seventies
15. les groupes « punks » et apparentés
16. Les BÉRURIER noir, post-punks libertaires français
17. les Périphériques
18. Sur la voie du Living : la troupe Impasto (Italie depuis 1995)
19. « l’utopie concrète » autour du cinéaste
GUÉDIGUIAN
20. FARINE ORPHELINE de Montréal dans les années 1990
21. Groupe d’écrivains libertaires de Bologne : Wu Ming
22. la « rave party » comme communauté libertaire
?
D. DÉRISION ET UTOPIE : LE CANULAR ANTIÉTATIQUE «
D’OCCUSSI-AMBENO »
E. EN GUISE DE CONCLUSION PARTIELLE : LES UTOPIES ALTERNATIVES : UN
« NOUVEL IMAGINAIRE UTOPIQUE » ?
1. Sur quoi s’appuyer pour l’analyser ?
2. Quels éléments novateurs ou particuliers révèlent
ces multiples expériences
L’AIT ANTI-AUTORITAIRE,
EMBRYON DE SOCIÉTÉ FUTURE
La Première internationale pour « l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes »
L’Association Internationale des Travailleurs, plus connue sous le nom de Première Internationale, regroupa un micro milieu de militants très diversifiés de par leurs origines sociales et nationales, et par leurs doctrines. Microcosme pluraliste aux influences multiples, il vit l’imprégnation forte des blanquistes et proudhoniens mutuellistes lors de sa fondation vers 1864-66, puis des collectivistes anarchistes se regroupant auprès de BAKOUNINE ensuite, qui s’opposèrent aux socialistes étatistes surtout marxistes. Mais beaucoup d’autres nuances s’y font jour, et l’analyse purement idéologique de l’AIT est chose parfois vaine.
Analyser rapidement l’AIT est essentielle, non pas pour refaire une
histoire déjà largement entreprise et diversifiée,
mais parce que les débats de l’AIT sont liés à la
naissance de l’anarchisme historique. Ce qui se fait, se dit et s’écrit
autour des années 1860-1870 va se retrouver sous des formes démultipliées
et diversifiées dans toute l’histoire du mouvement ouvrier libertaire,
et dans ses propositions utopiques.
Dès 1870, les internationaux belges d’abord, puis espagnols, affirment que l’AIT porte en son sein les « germes » de la société future (« sociedad del porvenir »). Dans un écrit théorique, traduit du français en espagnol dans La Solidaridad de Madrid, le 05/03/1870, Les institutions actuelles de l’Internationale ? Las instituciones actuales de la Internacional, bajo el punto de vista del porvenir sont vues comme opératoires pour l’avenir, car « l’Internationale porte en elle la régénération sociale ». Les militants belges se « proposent de démontrer que dès aujourd’hui l’Internationale offre parfaitement le type de société de l’avenir et que ses diverses institutions, bien sûr en tentant compte des modifications nécessaires, formeront l’ordre social futur ». à la base, la section de village ou de quartier, avec un Comité administratif pour exécuter les décisions. Un regroupement fédéral (Conseil Fédéral) regroupent les représentants des sections, des sociétés de résistance et des caisses d’entraide. Les coopératives de consommation, un crédit gratuit et une « Banque d’échange » assurent une économie solidaire. Le fédéralisme dépasse les frontières, sous le contrôle d’un « Conseil Général International », dont le rôle se réduit à une diplomatie basique.
Dans cette optique, « la Fédération locale (composée des sections de métiers de la localité) constitue la commune libre de l’avenir ? Comuna Libre del Porvenir » ; cette formule de 1872 devient le principal objectif et la forme essentielle du mouvement libertaire ibérique.
Dans le texte Organización social publié
par la libertaire Fédération de la Région Espagnole
(FRE) en 1872, l’envolée utopique est de grande ampleur : «
L’Internationale
vise à régénérer le monde, la patrie commune
et véridique. Elle veut établir l’égalité de
moyens et de conditions pour tous les individus du genre humain »,
ce genre humain devant devenir « une société d’hommes
libres, intelligents, égaux et travailleurs ».
La Fédération Jurassienne : modèle
et moteur des « anti-autoritaires »
Après la scission de l’AIT entre 1871 et 1872, la branche marxiste s’épuise et s’étiole dans son exil new-yorkais pourtant choisi, alors que pour quelques années encore (jusqu’en 1876-1877) la branche européenne, libertaire majoritairement ne serait-ce que par le poids des sections espagnole et italienne, lance des derniers feux importants autour de l’apport théorique et coordinateur de la Fédération Jurassienne, appelée d’abord Section des Montagnes en 1870.
Pour KROPOTKINE (et pour la grande majorité des historiens), cette Fédération est le « vrai berceau » du mouvement anarchiste international. Le Jura suisse devient un centre de rayonnement du premier anarchisme. C’est aussi le cas d’une partie de la Franche Comté voisine, puisque la section de Besançon, par exemple, est fondée grâce aux contacts de 1869 et 1870 avec les bakouninistes jurassiens, et présente une similitude sociale (domination des horlogers, graveurs et guillocheurs) et politique forte (libertaire et anti-politique).
Dès le congrès statutaire de la Fédération
Jurassienne à Sonvillier, en novembre 1871, l’idée de faire
de l’AIT un prototype de la future société est clairement
énoncé. On peut une nouvelle fois reproduire un passage essentiel
: « La société future ne devra être rien d’autre
que l’universalisation de l’organisation que s’est donnée l’Internationale.
Nous devons donc toujours nous efforcer de rapprocher le plus possible
cette organisation de notre idéal... L’Internationale, embryon de
la future société humaine, doit être dès maintenant
l’image fidèle de nos principes de liberté et de fédération,
et doit repousser de son sein tout principe qui tend à l’autorité
et à la dictature ».
Ainsi La Circulaire de Sonvillier est immédiatement
approuvée par les sections les plus fortes, espagnole et italienne,
et par les sections belge, néerlandaise et des groupements français.
Les anti-autoritaires sont donc très nettement majoritaires numériquement
dans l’AIT, mais pas encore pour le nombre de délégués.
Le premier congrès anti-autoritaire a lieu à Saint-Imier
le 15/09/1872. Le Pacte de Saint-Imier est un des premiers
textes foncièrement fédéralistes de l’histoire du
mouvement socialiste international, même si on peut partager avec
Bernard MOSS l’idée que le fédéralisme est inhérent
au « socialisme des métiers » qu’il étudie tout
au long du XIXème siècle. Le dernier congrès (le IX°)
de cette Internationale libertaire à lieu à Verviers (Belgique)
en septembre 1877. L’ultime congrès prévu en 1878 n’est pas
réalisé. Le départ du principal animateur et écrivain,
James GUILLAUME, et le déclin global des sections en sont les deux
causes principales.
Dans la petite Fédération du Jura, analysée surtout
politiquement par James GUILLAUME dans ses mémoires et aujourd’hui
par Marianne ENCKEL, et sociologiquement par Mario VUILLEUMIER, des relations
d’entraide et de fraternité libertaire, dans un milieu surtout lié
à l’artisanat horloger, donnent naissance à une communauté
très originale qui marque tous les visiteurs, et surtout BAKOUNINE,
RECLUS et KROPOTKINE pour le monde anarchiste. Le milieu horloger et la
communauté libertaire présentent pour VUILLEUMIER une «
homologie
structurale » assez rare dans le mouvement ouvrier entre une
région socio-économiquement bien caractérisée,
et un mouvement qui s’y fond. On pourrait très cependant trouver
pour l’histoire anarchiste des éléments similaires pour les
mineurs de Carrare, les boulangers de Rosario (Argentine) ou les typographes
parisiens, sans compter les cordonniers catalans et les ouvriers du textile
barcelonais...
Mais ce microcosme ne vise aucunement à se fermer, et à
proposer un modèle absolu ; l’utopie anarchiste, telle qu’elle s’exprime
d’emblée, est résolument ouverte. On comprend mieux alors
l’opposition résolue du centralisme marxiste d’alors. Ainsi l’autre
grand nom de la Fédération Jurassienne avec GUILLAUME, Adhémar
SCHWITZGUÉBEL rappelle que « nous n’avons donc, en matière
d’organisation, pas de forme absolue ; toutes ont leur raison d’être
selon les situations et les buts spéciaux par lesquels elles travaillent
à la réalisation du but général ».
L’utopie maintenant et pour le futur marque un dualisme théorique
que le mouvement anarchiste va conserver fidèlement jusqu’à
nos jours. En conclusion, on peut retenir la formule d’ALVAREZ JUNCO, qui
nous rappelle que dans l’AIT, « le principe fédéral
régissant l’union des travailleurs et ses sociétés
affiliées, affecte autant l’organisation révolutionnaire
du moment que la future société ; et en ce sens l’Internationale,
en plus de représenter la structure la plus efficace comme arme
de lutte sociale face à l’oppression et aux privilèges de
la société actuelle, évite l’apparition de nouvelles
inégalités, et se positionne comme modèle de société
pacifique (modela de paz) sur lequel devra s’organiser la production et
la vie sociale autonome dans l’avenir ».
LA COMMUNE DE PARIS, UTOPIE ANARCHISTE ?
Paris 1871
Dès septembre 1870, à Lyon, BAKOUNINE tente une première
tentative « communaliste » avec d’autres disciples comme
Albert RICHARD ou le russe Armand ROSS (Mikhaïl Petrovitch SAZIN).
Il anime le Comité fédéral de la Croix-Rousse et celui
de la Guillotière. Le Manifeste de la Fédération
Révolutionnaire des Communes du 28/09/1870, un des premiers
textes libertaires, n’empêche pas le désastre de l’insurrection.
MARX, toujours perfide, saura s’en servir pour se gausser de l’anarchisme
révolutionnaire, ce qui est très facile pour un penseur qui
ne se mêle pratiquement jamais aux mouvements populaires.
En début 1871, la Commune de Paris ensanglante gravement la IIIème République naissante, et marque durablement le mouvement ouvrier et socialiste, qui pendant plus d’un siècle va largement s’en réclamer. Le Mur des Fédérés sera désormais et pendant des décennies un lieu de pèlerinage obligé. Le « Temps des cerises » d’Eugène POTTIER, écrit avant la Commune, mais dédié à une brancardière des barricades communardes fut chanté dans maintes assemblées socialistes. Et que dire de L’Internationale, rédigée un mois après la défaire communarde, ou du drapeau de la Commune dans lequel, dit-on, fut drapé le corps de Lénine. Autant de symboles dont la charge est très élevée.
La Commune a éclaté spontanément, violemment le
18 mars 1871, devançant tous les mouvements conscients et organisés
sur Paris. Ceux-ci la rejoignent cependant assez vite, à commencer
le 23 mars par une section française de l’AIT qui est alors dominée
par les positions collectivistes révolutionnaires, d’inspiration
largement bakouniniste.
Tous les courants socialistes peuvent à juste titre s’en réclamer,
puisque les participants et responsables y étaient divisés
et très diversifiés. Une composante radicale et jacobine,
plus républicaine que socialiste a semble-t-il nettement dominé
le mouvement.
Mais le courant libertaire y acquiert incontestablement des lettres
de noblesse. Même MARX lui-même en convient, puisque sa Guerre
civile en France relatant l’insurrection et cherchant à
en tirer des leçons, est de loin son texte le plus anti-autoritaire
(avec quelques écrits de jeunesse), avec des accents en faveur de
l’autonomie ouvrière et du dépérissement nécessaire
de l’État que beaucoup d’anarchistes ne renient pas. Les marxistes
libertaires s’appuient souvent sur cet écrit pour justifier leur
analyse d’un MARX peu marxiste au sens dogmatique du terme. En Espagne,
cet ouvrage est largement diffusé par les anarchistes, édité
en de multiples éditions dès 1871, et sert d’information
primordiale sur les évènements parisiens. La vision «
municipaliste
» si fondamentale dans l’anarchisme espagnol s’inspire donc largement
du marxisme à cette époque.
Dans la Commune de Paris participent bien des proudhoniens ou des proches
de ce penseur important mort peu auparavant (1865), mais dont les idées
sont alors largement diffusées ; c’est le cas de cet autre comtois
qu’est Gustave COURBET notamment, et qui a un grand rôle dans la
Commune à un poste équivalent à celui de ministre
de la culture. Comme Vallès il chante la fête parisienne,
tout en étant reconnaissant à PROUDHON pour ses anticipations
« Ah ! Paris, Paris la grande ville, vient de secouer la poussière
de toute féodalité. Les prussiens les plus cruels, les exploiteurs
du pauvre étaient à Versailles. La révolution est
d’autant plus équitable qu’elle part du peuple. Ses apôtres
sont ouvriers, son Christ a été PROUDHON ». Parmi
les artistes, COURBET tente de développer les principes fédératifs
et autogestionnaires issus du proudhonisme en demandant aux intéressés
de gérer eux-mêmes toutes les institutions artistiques qui
seraient ainsi émancipées de l’État.
L’idée d’autonomie communale, d’auto-administration exprimée
en 1871 est bien dans la droite file du proudhonisme et anticipe les écrits
anarchistes ultérieurs. Elle est revendiquée, de manière
modérée, par les BESLAY, MURAT, voire par le gendre de MARX
lui-même Charles LONGUET. Mais le proudhonisme, trop modéré,
trop non-violent est déjà en perte de vitesse pour des militants
plus déterminés.
Dans la lignée proudhonienne, ou pré-anarchiste, on peut
citer ces « associations autogérées »
qu’avec anachronisme présente Henri DESROCHE. Pour lui, le décret
du 16 avril 1871 marque une nette volonté de « reprise
autogestionnaire des biens vacants » afin de former des sociétés
de productions à partir des moyens abandonnés par les entrepreneurs
en fuite. Il en fait un précédent des essais yougoslaves
sous le titisme, alors que la relation avec l’Espagne de 1936 est plus
évidente, mais il ne l’écrit pas.
De même, les quelques références au fédéralisme
entre des communes (de province) toutes dignes et autonomes est un autre
trait de cette tendance libertaire qui surgit avec force après la
guerre franco-allemande. La déclaration au peuple français
du 19 avril 1871 devient texte référence pour les divers
mouvements fédéralistes et décentralisateurs, même
si ces relents proudhoniens sont encore fort perceptibles. Le Manifeste
du Comite des 20 Arrondissements en répète les désirs
autonomistes et fédéralistes.
Enfin des militants proches, ou futurs membres, de l’anarchisme, ont
joué un certain rôle durant les évènements :
du bref passage d’Élisée RECLUS, au martyre d’Eugène
VARLIN (ami de BAKOUNINE) en passant par la participation un peu «
bravache
» de Louise MICHEL sur les barricades et surtout devant le Conseil
de Guerre, nombreux sont les noms cités dans toute histoire de l’utopie
anarchiste. Gustave LEFRANÇAIS, Arthur ARNOULD et Benoît MALON
s’imprègnent pour un bon moment de l’anti-étatisme libertaire
et vont le soutenir dans l’exil, au moins pendant la décennie des
années 1870.
Fortes influences communardes dans les utopies libertaires
On peut reprendre le livre de MALATO pour montrer l’impact du mouvement
communard sur l’anarchisme : De la Commune à l’anarchie.
En effet, dès 1871 le mot « commune » désigne
à la fois une référence indispensable à défendre,
à honorer et à citer (La Commune de Paris), et une
méthode de démocratie directe à appliquer ainsi qu’un
choix de société reposant sur des entités autonomes
et fédérées. L’utopie « communarde »
ou « communaliste » (MOSS parle de « République
communaliste décentralisée ») ou « municipaliste
» va désormais inspirer et enrichir toutes les utopies «
soviétistes
» ou conseillistes, communistes libertaires et autogestionnaires…
Il est étonnant de voir combien d’utopies écrites (Cf.
les exemples cités dans les parties sur les utopies) prennent comme
point de départ un mouvement très proche de celui de la Commune,
voire la Commune elle-même, ou revendiquent ouvertement d’en proposer
une revanche victorieuse. Il y a là une histoire de l’influence
communarde à creuser et sans doute tout simplement à écrire.
Pourtant les anarchistes ne sont alors pas dupes des insuffisances
« socialistes » de la Commune, qui n’est pas allée
assez loin, qui a rétabli une sorte de gouvernement ; ils distinguent
donc un mouvement porteur d’espoir et à honorer, d’une réelle
concrétisation de l’idéal. Le texte publié par Luigi
FABBRI dans le numéro unique de La Plebe de Macerata, le
jour anniversaire du 18 mars, en 1901, est à ce titre exemplaire.
Toujours scrupuleusement honnête, FABBRI en rajoute même dans
les critiques. L’utopie est revendiquée, mais cela ne doit pas engendrer
des chimères et de fausses références.
Même après la révolution russe et la popularisation
du terme « soviet », le terme de Commune reste largement
employé, et pas seulement par les marxistes anti-autoritaires ou
par les anarchistes. En 1937, en pleine révolution espagnole, Federica
MONTSENY, alors en pleine célébrité, traite encore
de cette expérience dans deux écrits emblématiques
: d’abord dans une conférence reproduite dans La Commune de
Paris y la revolución española. Conferencia pronunciada en
el cine Coliseum de Valencia el día 14 de marzo 1937, et
dans une brochure au titre plus intéressant : La Comuna, primera
revolución consciente. Las incorporaciones de las masas a la historia.
La Commune reste la référence et permet de confirmer l’idéologie
de l’anarchisme ibérique, favorable au communisme libertaire.
En 1921, la « Commune de Cronstadt » devient l’appellation
la plus fréquente de ce mouvement de résistance à
la glaciation soviétique ; en 1956, la « commune hongroise
» ou « Commune de Budapest » renoue avec cette
tradition, et le terme de Commune est volontairement utilisé pour
reprendre le fil des vraies révolutions, contre tout pouvoir autoritaire,
fut-il autoproclamé « communiste ».
Le 18 mars reste donc la grande référence (souvent mythique)
des mouvements révolutionnaires, libertaires car spontanés
et éminemment populaires. En 1939, le critique d’art et écrivain
libertaire Félix FÉNÉON continue à mettre dans
ses courriers datés du 18 mars le mot « La Commune
» entre parenthèses.
UNE TENTATIVE INSURRECTIONNELLE UTOPISTE AU MATESE (DANS LE BÉNÉVENT
ITALIEN) EN 1877
Un des plus célèbres actes insurrectionnels annonçant
les grands moments de la « propagande par le fait »
se déroule en Italie du Sud, au printemps 1877, dans une montagne
peu peuplée et dans un froid glacial.
« La propagande par le fait » va peu après
être définie et précisée au Congrès de
Berne en octobre 1877 : cette idée qui doit beaucoup au nihiliste
anarchisant d’origine russe STEPNIAK, comme sa formule l’indique, veut
réaliser des actes exemplaires, reproductibles facilement, et compléter
les écrits et les discours pour développer la propagande
anarchiste et lui donner un début de réalisation. Il faut
donc frapper des cibles spectaculaires, les grands de ce monde, le pouvoir
de l’État ou celui des propriétaires ; il faut également
tenter dès maintenant de créer des embryons de la société
future… On comprend que la dérive terroriste va s’en inspirer fortement
peu après.
Ce qui est important, c’est de comparer la « propagande par
le fait » avec les écrits et les actes utopiques libertaires
dont elle est très proche, puisqu’il s’agit par volontarisme politique,
de réaliser un monde libéré et de tenter de l’édifier
sur d’autres bases. Elle est proche également des mouvements millénaristes
populaires et anti-hiérarchiques que j’ai présenté
par ailleurs.
Ce mouvement italien dans la montagne du Matese s’appuie sur ce qui
reste d’une section italienne de l’AIT très forte, fondée
à la Conférence de Rimini pendant l’été 1872.
En 1874 elle revendiquait plus de 30 000 membres dont en Toscane et 1/3
entre Rome et Naples. Des militants aguerris et tous prestigieux lui donnent
une tonalité anarchiste fortement marquée : CAFIERO, COSTA,
GRASSI, MALATESTA, NATTA, PEZZI… Dès la fin de 1872, la rupture
est consommée avec les partisans de MARX du Conseil Général
de Londres.
Depuis 1874 jusqu’en 1878, cette Fédération Italienne
de l’AIT-anti-autoritaire se lance dans des tentatives insurrectionnelles
pour forcer le passage vers une société libertaire : après
les essais de Rome et de Bologne (un des derniers actes insurrectionnels
tenté par BAKOUNINE), c’est donc au tour du Matese. Depuis le IIème
congrès de la Fédération Italienne de Florence en
1876, il est bon de rappeler que le « fait insurrectionnel
» est devenu un des axes majeurs du mouvement italien, même
si persiste une minorité modérée proposant d’autres
méthodes.
L’affaire du Matese est montée avec une préparation à
la fois limite et solide ; une partie des fonds est fournie par Carlo CAFIERO
(qui va y dissoudre le reste de sa fortune déjà pourtant
bien entamée par les inconséquences de son ami BAKOUNINE)
et par le comte anarchisant Francesco GINNASI. L’organisation politico-militaire
repose largement sur Errico MALATESTA. Une petite « banda
» d’une quarantaine de militants doit suffire en jouant sur l’effet
de surprise. Un petit état-major se concentre à San Lupo
au pied du Matese en début avril.
Le mouvement se veut à la fois concret et symbolique (et c’est
surtout pour ce deuxième aspect qu’il se rattache fortement à
la tradition utopique). Deux villages vont être occupés en
début avril par la « Banda del Matese », Letino
et Gallo. L’anarchisme y est déclaré, la propriété
privée y est dissoute et les symboles du pouvoir et de la propriété
(portrait du roi, argent, actes de propriété, textes administratifs
divers…) sont détruits ou brûlés en un gigantesque
feu de joie. Une partie de l’argent, des armes sont remises aux habitants
; la promesse de redistribuer les terres et de les cultiver collectivement
est réaffirmée à plusieurs reprises. Les taxes sur
les moulins (les fameuses et impopulaires « tasse sul macinato
») sont triomphalement supprimées au milieu de la liesse populaire,
tant cet impôt était détesté et avait déjà
donné lieu à de multiples révoltes en Italie. La petite
garde nationale est dissoute, les paysans sont sommairement armés
et un drapeau rouge et noir est planté. « Cette révolution
sociale est votre rédemption » affirme CAFIERO devant
les habitants de Letino. L’ambiance est presque messianique puisqu’un prêtre
présent voit dans les internationalistes de « vrais apôtres
envoyés par le Seigneur pour prédire ses lois divines »
!
En relisant les textes sur cette action, et les jugements des contemporains,
on ne peut que penser à ce qui va se produire, mais à toute
autre échelle, dans les années 1930 dans l’Espagne républicaine.
Les mêmes actions, les mêmes tentatives, le même espoir
utopique de faire un exemple reproductible, et la même attente de
« l’effet boule de neige ». Les parallèles sont
innombrables, et les épisodes se renvoient les uns aux autres, alors
que la plupart des participants méconnaissent tout de ce qui s’est
produit ailleurs. Beau débat historique à faire sur la notion
de spontanéité révolutionnaire, et sur les méandres
et les intermédiaires que prennent les idéologies et les
idées pour se propager.
L’essai de communisme libertaire (on dit alors plutôt «
anarcho-communisme
», programme adopté par la plupart des internationalistes
italiens depuis 1876) ne va pas durer longtemps (moins d’une semaine).
Des troupes très largement supérieures en nombre (plus de
12 000 hommes seraient rassemblés, la Grande peur existe aussi dans
l’Italie des années 1870 !?), la faim et un froid terrible,
vont réduire rapidement un groupe sans grands moyens et avec un
très faible appui populaire, ce dernier point marquant l’échec
politique et militaire de l’aventure.
La plupart des insurgés vont être emprisonnés comme
Carlo CAFIERO à Santa Maria Capua Vetere (c’est le pays d’origine
de son ami MALATESTA). Il va en profiter pour rédiger un résumé
célèbre du Capital de Karl MARX, le fameux
Compendio
del Capitale qui sera réédité à de
multiples reprises.
Mais l’affaire a fait grand bruit. Les amis la popularisent partout,
notamment Andrea COSTA depuis la Suisse où il est réfugié.
Le désintéressement des anarchistes et le courage dont ils
font preuve leur amènent de nombreux appuis en Italie même,
surtout celui du rapidement célèbre avocat Francesco Saverio
MERLINO qui va assurer leur défense. À l’été
1878, le procès de Bénévent, de défaite militaro-insurrectionnelle,
se transforme en victoire politique après les exposés de
MALATESTA et de CAFIERO et la plaidoirie de MERLINO. Il faut honnêtement
reconnaître que les amnisties proposées par l’avènement
du nouveau roi créent également une atmosphère favorable.
Non seulement les insurgés peuvent largement populariser leur idéal,
leur utopie anarchiste, mais ils sont vite libérés, à
la majorité des membres du jury, et sous les acclamations de la
foule. La plupart des amnistiés par précaution choisissent
cependant l’exil. Ils n’ont pas tort.
En effet leur incroyable succès est cependant très court,
car la tentative d’assassinat contre le nouveau roi HUMBERT I, par Giovanni
PASSANANTE, « au nom de la République universelle »
(là aussi l’appel utopico-romantique est présent) va retourner
la population et renforcer la répression policière.
LES TENTATIVES BULGARES
Au début du siècle, le mouvement anarchiste bulgare est
un des plus influents dans l’est européen. Proche souvent du nationalisme
radical, mais toujours internationaliste, il participe à bien des
soulèvements et en quelques régions se dressent temporairement
quelques zones libres d’esprit libertaire.
En bon internationalistes, des anarchistes comme MALATESTA apportent
leur soutien.
L’anarchisme bulgare est un des plus solidement enraciné à
l’Est de l’Europe, et des résistants anarchistes vont continuer
le combat contre les forces totalitaires pendant la Seconde Guerre mondiale,
et immédiatement après contre la main mise « communiste
» sur le pays. Leurs pratiques de guerre de partisane et d’organisation
conseilliste n’est quasiment jamais analysée aujourd’hui.
QUELQUES « COMMUNES » LATINO-AMÉRICAINES :
CHILIENNES, COLOMBIENNES…
Un mouvement précurseur du Chili en 1851
Dans la région minière du Nord chilien éclate
en 1851 une authentique révolte locale qui se crée ses propres
structures autonomes : nous sommes là en présence d’un prototype
de ces révoltes qui vont développer des formes d’autogestion,
de soviet, et de résistance armée à l’oppression,
en expérimentant localement des réformes qui sont de vraies
ruptures avec l’ordre environnant.
La « comuna » de La Serena, en dressant le drapeau
rouge, en chantant l’hymne « La igualitaria », en frappant
sa propre monnaie, en se dotant d’un Consejo del Pueblo (sorte de
« mini-soviet ») et en organisant sa propre milice est une
exemple méconnu qui nous rappelle que des réflexes d’autonomie
communale et d’expérimentations de type conseilliste existent dans
tous les continents, sous toutes les formes et idéologies. Les chiliens
d’alors semblent libertaires par essence, non par connaissance réelle.
Mais leur révolte armée, durement réprimée
annonce les « faits du Matese » en Italie ou les diverses
communes anarchistes ibériques…
Quelques exemples libertaires colombiens
Dans ce pays où le jeune Élisée RECLUS enthousiaste
découvrait une « république idyllique »
dans les contreforts de Santa Marta se sont déroulés quelques
essais libertaires. L’Amérique latine, mais également le
nord états-unien, ont rapidement lié des traditions libertaires
autochtones aux idées anarchistes amenées par des milliers
d’immigrés du vieux continent.
La « Commune libre» de la Magdalena vers 1900
Au début du XXème siècle, l’anarchiste indigène
Jacinto ALBARRACÍN (du peuple Arauca) développe une forte
activité propagandiste, surtout avec les journaux El Faro/Le
Phare et plus tard La razón del obrero/La raison de l’ouvrier.
Il organise dans la forêt de Magdalena (en Colombie centrale,
dans le département de Boyacá) une communauté apparemment
réellement autogérée et s’appuyant sur les traditions
indigènes. Les principes de base sont réellement libertaires
: « Otanche, una sociedad sin autoridad ni conceptos de propiedad
ni poderes judiciales/Otanche est une société sans autorité,
sans droits de propriété et sans pouvoirs judiciaires
».
La « Commune » de Barrancabermeja (Colombie 1927)
Cette petite expérience de « Commune autogérée
» se produit en Colombie lors d’une lutte sociale très radicale
dans les milieux pétroliers de Barrancabermeja. Après la
grève d’octobre 1924 menée par la Sociedad Obrera,
c’est le deuxième grand mouvement gréviste qu’y tentent les
anarcho-syndicalistes, organisés vers 1925 dans la Confederación
Obrera Nacional/Confédération Ouvrière Nationale
et surtout au sein du curieux (pour des anarchistes) Parti Socialiste Révolutionnaire
créé en 1926. Le leader anarchiste Raúl Eduardo MAHECHA
en est même le 2° vice-président, même s’il reste
méfiant de tout pouvoir institué.
L’agitation est violente, la petite localité totalement occupée
pour quelques heures le 05/01/1927. Les nouveaux conseils y sont organisés
par les anarcho-syndicalistes.
Mais la répression est très violente et l’anarchisme
colombien, alors à son apogée connaît un dramatique
déclin. Ces deux grands leaders se retrouvent en prison : Biófilo
PANCLASTA et MAHECHA. Le premier de son vrai nom Vicente R. LIZCANO (1879-1942)
doit peut être son surnom de « Amant de la vie »
(Biófilo) et « Destructeur de tout » (PANCLASTA)
à Maxim GORKI.
Des grèves parmi les chauffeurs de Bogotá et dans les
bananeraies sont également sauvagement réprimées.
En début 1928 le massacre de Ciénaga éliminent un
grand nombre de responsables ouvriers. La nouvelle grève des bananeraies
de Santa Marta en fin d’année, les mouvements de cheminots et de
fonctionnaires, l’essai de grève générale lancée
par la Fédéración Obrera del Litoral Atlántico
(FOLA) dirigée par les anarchistes sont autant d’échecs douloureux.
DES MOUVEMENTS LIBERTAIRES MEXICAINS TROP MÉCONNUS (ENVIRON
1860-1930)...
Le mouvement libertaire mexicain est trop rarement analysé.
Pourtant des traditions « libertaires » amérindiennes
aux réalisations et théories du PLM - Parti Libéral
Mexicain et du magonisme jusqu’au zapatisme et au néo-zapatisme...
il y a matière à une ample et intéressante analyse.
Quelques aspects libertaires des cultures amérindiennes.
La vie communautaire indigène, par son ébauche de démocratie
directe, le rôle limité du chef, la pratique communautaire
du calpulli... présente un aspect original et essentiel que
MAGÓN au début du siècle ou MARCOS aujourd’hui ont
su mettre en évidence.
Les traits libertaires et communautaires de ces peuplades sont analysés
dans la partie sur les Sociétés primitives
(Chap.VII), notamment pour les Huicholes du Jalisco et les
descendants mayas du Chiapas. Dans l’Oaxaca, région des frères
MAGÓN, les traditions d’échanges mutuels et d’entraide s’expriment
encore aujourd’hui dans les danses exécutées lors de la Guelaguetza
(notamment lors des cérémonies des Lunes del cerro
en juillet). Ce terme en zapotèque est synonyme de don, d’offrande
; les participants à ces fêtes apportent toujours des objets,
des victuailles à partager… Malheureusement, l’aspect touristique
fige de plus en plus ces antiques traditions et en supprime partiellement
le caractère communautaire, mais malgré tout il résiste
encore très bien.
Les Yaquis, ou les Tarahumaras participent à de
nombreux mouvements de révoltes et d’occupation de terres, et sont
largement défendus par les magonistes à l’époque de
la Révolution, notamment par Librado RIVERA.
Les premiers mouvements et utopies libertaires de 1860 à
1910 :
Vers 1868/69, dans les régions de Chalco, Texcoco, Coatepec,
Chicoloapan et Acuautla, un mouvement rural de récupération
des terres, pour « l’abolition du gouvernement et de l’exploitation
» et pour édifier une école pour le socialisme à
Chalco (La escuela de la Razón y del socialismo ou
La escuela moderna y libre)... est une étape presque totalement
ignorée.
Cette école, créée en 1865, doit beaucoup au grec
proudhonien et fouriériste Plotino C. RHODAKANATY (il a traduit
en 1877 le premier ouvrage anarchiste au Mexique, Idea General de
la Revolución de PROUDHON) et plus tard au bakouniniste
Francisco ZALACOSTA. RHODAKANATY (né en 1828) au Mexique depuis
1861 publie la même année Cartilla socialista o sea
catecismo elemental de la Escuela de Carlos FOURIER, sorte d’adaptation
socialiste utopique des écrits de FOURIER. Ce livre serait le premier
livre réellement socialiste publié dans ce pays, si on excepte
la réédition, légèrement antérieure
à 1861, d’un livre anonyme qui avait été édité
à Bogotá en 1852, Análisis del socialismo y
exposición clara, metódica e imparcial de los principales
socialistas antiguos y modernos.
La naissance des idées libertaires mexicaines est également
liée aux mouvements de « l’anarchiste révolutionnaire
» Julio CHÁVEZ LÓPEZ, ancien élève de
RHODAKANATY dans la Escuela de Chalco, dans le Chalco Bajo, et à
celui de l’État d’’Hidalgo de Anselmo GOMEZ. Le manifeste
à tous les pauvres et opprimés du Mexique et de l’Univers
de CHÁVEZ LÓPEZ en avril 1869 fait figure de premier texte
utopique « anarchiste » mexicain et démontre
un souci de s’extraire du localisme, ce qui va être également
par la suite un des aspects les plus intéressants du magonisme.
Rédigé sans doute avec l’aide de ZALACOSTA, ce texte garde
encore des traces de l’ancien fouriérisme et proudhonisme «
rhodakanatiens
», notamment avec la formule : « nous voulons abolir toutes
les marques de tyrannie entre les hommes vivant en sociétés
fraternelles et mutualistes, pour établir la République universelle
de l’Harmonie ». L’aspect le plus intéressant de ce mouvement
est sa volonté de créer des sociétés libres
et autonomes, et de se référer aux demandes indigènes,
en se rattachant à la tradition utopique amérindienne. Il
est un des premiers mouvements radicalement révolutionnaire du monde
hispanique, comme le prouve cet autre extrait du Manifiesto : il faut «
accroître nos efforts autour du sacro-saint drapeau de la révolution
soccialiste qui exprime la revendication la plus élevée de
la République : l’abolition du gouvernement et de l’expropriation.
Vive le socialisme ! Vive la liberté ! ». Ce mouvement
« anarcho-fouriériste » (ABRAMSON) « annonce
et prépare la Révolution mexicaine dans la forme agraire
la plus radicale : le zapatisme » Je trouve plutôt que
c’est du magonisme avant la lettre, plus que du zapatisme, puisque les
frères MAGÓN seront vraiment les seuls à mêler
constamment socialisme anarchiste, libéralisme mexicain et luttes
agraires de leurs temps, avec les utopies indigènes dont ils se
réclament. En effet, dans tous ces écrits et mouvements se
manifeste une « indigénisation des théories socialistes
utopiques », notamment par les liens entre « le calpulli
précolombien et la commune sociétaire de demain ».
Ces actions et pensées des années 1860 sont donc essentielles,
bien que Julio, cet ancien péon lié aux anarchistes intellectuels
de la capitale, soit rapidement exécuté en juillet 1869.
Son mouvement a compté près de 1 500 hommes, et son positionnement
pour le « municipio libre » reste donc une incontestable
référence pré-zapatiste.
Il est intéressant de signaler que le fameux slogan «
Tierra
y Libertad » apparaît ces mêmes années, notamment
en 1869, lors de la révolte de Chalco Bajo.
En 1870 apparaît la première centrale ouvrière importante
du Mexique, le Gran Círculo Obreros de México, dont
les anarchistes forment fréquemment l’épine dorsale, surtout
Santiago VILLANUEVA (mort en 1872). Elle amplifie les efforts de la Sociedad
mutua del ramo de hilados y tejidos del Valle de México (société
de résistance des ouvriers du textile) qui s’est développée
dès 1865, là aussi grâce aux efforts propagandistes
de RHODAKANATY, qui lui-même s’était proclamé tailleur
(sastre), en plus de ses métiers d’enseignant et de journaliste.
En 1874, La Comuna, sans doute le premier journal réellement
anarchiste, est un hommage posthume à la Commune de Paris.
En 1876, lors de la première rencontre du Congrès
général ouvrier de la République mexicaine, 5
anarchistes, membres du groupe bakouniniste clandestin La Social,
y sont fort actifs, y compris la première femme importante du mouvement
ouvrier mexicain, Soledad SOSA. La référence essentielle
est désormais la révolte parisienne de La Commune.
Il est à noter que La Social, au départ mouvement
modéré et plutôt fouriériste, avait été
créée par RHODAKANATY et ZALACOSTA, ce dernier à l’époque
ayant été à México (en 1861) l’élève
de l’immigré grec, et étant toujours sous son influence idéologique.
Il y a donc radicalisation et rupture au sein du mouvement libertaire
prolétarien en fin des années 1870 ; c’est désormais
trop radical pour le proudhonisme modéré de RHODAKANATY qui
est de plus en plus marginalisé, et qui finit en 1886 par quitter
le Mexique où son rôle fut pourtant déterminant. Comme
l’affirme ABRAMSON, son mélange de fouriérisme, de proudhonisme
et de spinozisme, son respect du panthéisme et ses efforts féministes
notables dans une société si machiste, en font un vrai socialiste
« antiautoritaire », plus qu’un anarchiste conséquent.
RHODAKANATY lui-même utilisait d’ailleurs ce qualificatif.
De 1878 à 1880, date de son exécution, ZALACOSTA avec
le Gran Comité Comunero, relance depuis México un
mouvement insurrectionnel dans les États du Nord-Est. L’insurrection
se poursuit malgré sa mort jusqu’en 1884. L’avocat Tiburcio MONTIEL
soutient fréquemment ces premières manifestations volontaires
de l’anarchisme mexicain, et coordonne les efforts de la Liga agraria
de la República mexicana dans la région de Chalco.
Dans le Zacatecas, le Zacatecas Gran Circulo de Obreros se positionne
pendant environ deux ans (1878-1880) sur des positions libertaires.
L’utopie bakouninienne (mêlée à des relents du
fouriérisme) se structure parfois bizarrement, puisqu’un parti s’en
inspirant, le Partido Comunista Mexicano, animé par Alberto
SANTA FE, a une vie éphémère vers 1878.
Dans l’ensemble, ce premier mouvement libertaire ouvrier et artisanal
(1860-1880) se positionne pour un « socialisme libre »,
et « pour le contrôle de la production autogérée
par les ouvriers » : l’utopie pré-anarchosyndicaliste
est déjà bien installée d’après MASON HART.
Il affirme que « l’expression idéologique la plus claire
de leur conscience de classe fut l’anarchisme » ; il répète
dans sa conclusion que la tradition ouvrière de cette époque
fut « anarchiste, fouriériste, nationaliste et antigouvernementale
». Effectivement, si on se réfère au journal anarchiste
El
Internacionalista, la volonté de proclamer « la république
sociale universelle »(slogan très fréquent dans
le mouvement anarchiste international d’alors) et l’autonomie municipale
s’accompagne d’une terminologie post-fouriériste en faveur des «
phalanges
» ouvrières.
Avec l’aide de l’ingénieur états-unien, sans doute anarchisant, Albert K. OWEN, est créée en 1889 dans la baie de Ohuira-Topolobampo (Sinaloa), plus exactement dans la Valle del Fuerte, une colonie utopiste au nom grandiloquent : la Métropole Socialiste d’Occident. Mais elle s’achève rapidement en 1893, et les idéaux socialisants du début ont rapidement fait place, semble-t-il, à un état d’esprit totalement capitaliste.
En sommeil après la répression des années 1880,
le mouvement libertaire mexicain renaît dans les années 1890-1900,
mais son histoire est difficile car il est mêlé aux mouvements
agraires, au Parti libéral et aux ébauches mexicaines de
l’anarcho-syndicalisme.
Ainsi en 1907, l’anarchiste GUERRERO mène des attaques contres
les haciendas dans le Chihuahua (Casas Grandes, Janos…). Sa mort en décembre
1910 affaiblit la radicalité des révoltes du Nord mexicain,
sans les annihiler. Il est plus connu comme leader « militaire
» du PLM que comme anarchiste, alors que c’est sans doute un des
plus convaincus militants libertaires (Cf. ci-dessous).
Le mouvement ouvrier renaît vraiment au début du XXème siècle. Si les anarchistes ne sont plus dominants, ils restent toujours très influents et vont structurer largement le syndicalisme mexicain. Comme dans beaucoup de pays, les typographes anarchistes sont aux premiers rangs : Amadeo FERRÉS dirige la Confederación Tipográfica de la capitale, puis la Confederación nacional de los Artes gráficas. Il est un des principaux activistes du groupe semi-clandeestin des Obreros intelectuales. Juan Francisco MONCALEANO, animateur du groupe anarchiste clandestin Luz/Lumière marque le jeune mouvement, mais il est vite obliger de fuir à Los Angeles. Ce groupe devient Lucha/Lutte en fin 1912, et contribue largement à la naissance du premier grand syndicat anarcho-syndicaliste, La Casa del Obrero. Ce syndicat adhère à l’AIT reconstituée d’Amsterdam en 1913 et change son nom en Casa del obrero mundial. La dure répression de l’été 1914 pousse certains de ses membres à rejoindre le zapatisme. En fin 1914, elle se reconstitue avec des syndicats, des maisons municipales et une « maison » nationale. Les liens internationaux sont maintenus. L’autonomie est également armée, puisque des milices ouvrières (Monterey, Morelia, México…) se développent. L’apogée a lieu en 1916. Après bien des déboires, les anarcho-syndicalistes vont renaître en 1919 en créant une CGT mexicaine qui atteint peut-être les 40 000 membres vers 1920 ; mais la réformiste et étatiste CROM en comptabilise désormais le double, et va réussir à intégrer le mouvement ouvrier rebelle dans les rouages de l’État. L’anarchisme ouvrier mexicain persiste, sera un peu relancé par les réfugiés espagnols en 1939, mais ne compte plus beaucoup politiquement.
Sans prendre plus d’exemples, ceux-ci nous aident à comprendre
que le magonisme et le zapatisme disposent, contrairement à ce que
l’on croit souvent, de racines, même ténues, sur le sol mexicain.
Le zapatisme historique porte des traits libertaires évidents
:
Dans le zapatisme, on note la présence de quelques anarchistes
ou libertaires d’envergure comme Otilio MONTAÑO, instituteur et
poète, mais mis à l’écart et exécuté
en 1917 sans que les raisons en soient très claires.
Le libertaire le plus influent, à l’idéologie assez mouvante
cependant, plutôt tolstoïen au début du siècle,
est Antonio Diaz SOTO y GAMA (1880-1967) ; il fut secrétaire zapatiste,
après avoir rejoint le mouvement du Morelos vers mars 1914. L’importance
de SOTO y GAMA dans l’histoire mexicaine est aujourd’hui sous-évaluée,
alors qu’il fut un des intellectuels engagés des plus marquants
de la première moitié du siècle. Ami du père
de Octavio PAZ, il a transmis chez cet auteur mondialement reconnu, un
« intérêt particulier pour l’anarchisme »
maintes fois avouées.
ZAPATA lui-même est un lecteur de Regeneración,
l’organe du PLM, dès 1906, et de KROPOTKINE dans la même période.
Il eut quelques liens avec les magonistes libertaires dans leur jeunesse
que furent Juan SARABIA et Antonio VILLAREAL. Emiliano a sans doute reçu
de nombreux conseils et ferments anarchistes d’Andrès MOLINA ENRÍQUEZ.
Enfin de nombreux anarchistes chrétiens vont s’enrôler dans
ses troupes. L’anarchiste cubain, Prudencio R. CASALS a également
une certaine influence dès son engagement en début 1914.
Les liens avec le magonisme ont été resserrés
en février 1913, Emiliano ZAPATA rencontrant les représentants
du PLM Jose GUERRA et Jesus M. RANGUEL. Le caudillo a même invité
Ricardo FLORES MAGÓN à le rejoindre dans le Morelos, ce que
ce dernier ne fait pas pour des raisons pratiques et idéologiques
(quoique proche du zapatisme, il le trouve trop modéré sur
la question de la redistribution des terres).
Dès 1916 les théories du mouvement relancent l’importance
du « municipalisme » comme forme essentielle d’organisation
sociale. Les multiples tentatives de faire du Morelos une sorte d’enclave
autonome n’est pas sans rappeler bien des tentatives libertaires.
Emiliano ZAPATA lui-même, malgré son charisme et certains
de ses excès, n’est pas un cacique ni un vrai caudillo avide de
pouvoir comme il en fleurit beaucoup à l’époque. Fidèle
à ses idéaux, à ses proches, à sa région...
il est un des rares chefs de la Révolution à l’attitude exemplaire,
et qui ne cherche pas de pouvoir global.
Dès 1911 le très fameux Plan de Ayala (écrit
sans doute très largement par Otilio MONTAÑO) ne pouvait
que séduire les anarcho-syndicalistes par la volonté d’exproprier
les terres et l’affirmation omniprésente de l’anti-politisme, même
s’ils contestaient les points trop modérés, les références
religieuses et l’absence de données concernant le prolétariat
urbain... Ce Plan s’inspire largement du Manifeste
du PLM de 1906 et surtout du Manifeste du 23/09/1911
qui est un vibrant appel anarcho-syndicaliste, malgré là
aussi une certaine modération. Il ne met pas en avant que le seul
slogan moult fois répété « Liberté,
justice et loi », mais pour le Mexique marqué par le porfirianisme
anti-démocratique, c’est assurément un slogan révolutionnaire.
Parmi les autres documents zapatistes, les multiples manifestes du
genre Al pueblo mexicano d’août 1914 ou El manifiesto
al pueblo du 20/04/1917... mettent toujours l’accent sur le refus
du pouvoir et de l’intérêt personnel. Ils critiquent souvent
la « pantomina electoral » dans une bonne veine anarchisante.
El
manifiesto al pueblo mexicano du 20/04/1918 revendique la nécessité
du pluralisme dans le mouvement révolutionnaire, et le refus d’un
programme figé : il doit s’adapter aux conditions locales, à
l’avancée historique. Ce texte politique rejoint la critique anarchiste
de tout projet figé et dogmatique. Mais la teneur reste très
modérée dans l’ensemble.
Si Emiliano ZAPATA est proche de l’anarchisme, c’est :
par la primauté de la morale, de l’éthique qu’il
affirme : refus des honneurs, du despotisme, des abus... La justice
est au premier plan, comme chez GODWIN ou PROUDHON ou KROPOTKINE. Par
exemple on note chez ce caudillo une haine de l’argent que de nombreux
utopistes, millénaristes... ont entretenu. Les anarchistes espagnols
des collectivités de 1936-37 réalisent partiellement cette
suppression du numéraire.
Par la méfiance vis à vis des institutions et de l’électoralisme
: Emiliano tempête souvent contre la démagogie, les tromperies..
Par le refus du pouvoir individuel, c’est le plus notoire (et
sans doute le seul) caudillo important anti-caudilliste au sens péjoratif
du terme ! Tous les textes réclament la création d’un Junta
(Assemblée) révolutionnaire, seule habilitée à
mettre sur pied des organes provisoires.
Par le soutien à l’autonomie villageoise et communautaire.
L’accent kropotkinien est ici évident.
Et, paradoxalement, par son idéal de petit propriétaire
indépendant, solidaire des autres, si cher par exemple à
PROUDHON.
Le slogan du mouvement « Tierra y libertad »,
popularisé par HERZEN, l’ami de BAKOUNINE, et issu du premier populisme
russe (Cf. le groupe Zemlia i Volia/Terre et Liberté
de 1862), est passé au zapatisme via le magonisme qui le proclame
depuis 1910 de manière systématique dans Regeneración.
Ricardo FLORES MAGÓN a même écrit une pièce
de théâtre portant ce slogan en 1915. Elle est désormais
accessible sur le net. Dans la pièce, la vision anarchiste de FLORES
MAGÓN est clairement affirmée, les paysans se révoltant
contre tous les gouvernements, pour l’expropriation des terres, en entonnent
la Marseillaise anarchiste (on trouve des extraits de ce
chant à 3 reprises) ; l’insurrection se fait sous le triple patronage
du slogan de « Tierra y Libertad », de revendication
de l’« Anarquía » et de la direction du «
Partido
Liberal Mexicano ». En 1914-1915, l’anglais magoniste
W.C. OWEN (1854-1929) collaborateur du journal des MAGÓN publie
lui-même son propre journal portant un titre analogue Land
and liberty. En fait c’est, semble-t-il, le guérillero anarchiste
Praxedis G. GUERRERO qui le popularise dès 1907 (Cf. Ci dessous).
Mais il a vraisemblablement déjà été utilisé
par les révoltes libertaires du Chalco Bajo en 1869 (Cf. ci-dessus).
Ce slogan que les anarchistes ibériques puis argentins popularisent
peu après, en en faisant un des premiers journaux révolutionnaires
de la péninsule (édité à Barcelone et à
La Corogne, avec bien des interruptions, entre 1988 et 1908), est encore
illustré à la fin du XXème siècle par le superbe
film de Ken LOACH, qui l’attribue indistinctement et à tort aux
poumistes qui sont avec les anarchistes les principaux héros de
son long métrage. Dans les ouvrages de l’anarchiste allemand Ret
MARUT écrit sous son pseudonyme B. TRAVEN, la rébellion indienne
qu’il décrit dans la Révolte des pendus se
fait aussi au cri de Tierra y Libertad !
Enfin la conception même de la guérilla, en unités
semi-autonomes, qui annonce les mouvements de la deuxième moitié
du siècle, est proche des théories libertaires de la guerre
révolutionnaire ou de l’insurrection.
Bref, pour beaucoup d’analystes, Emiliano ZAPATA passe pour un «
anarchiste
naturel » mais bien sûr non déclaré.
Son côté intransigeant et populiste dans le bon sens marquent
les mouvements révolutionnaires et sociaux de toute l’Amérique
latine, et également bien des anarchistes. Dans les années
1980, un des derniers groupes libertaires cubains, totalement démantelé
et réprimé (tortures, exécutions ou 30 ans de prison
pour ses différents membres) s’appelait GRUPO ZAPATA.
Pourtant, durant la révolution, bien des anarchistes vont lui
reprocher son alliance avec le « bandit » VILLA ! Le
principal mouvement anarchiste mexicain, hormis le PLM, va même le
combattre militairement. C’est un énorme paradoxe, difficilement
explicable : les anarchistes citadins, surtout des anarcho-syndicalistes,
participent à la création de la Casa del Obrero Mundial
en septembre 1912. Elle organise des « bataillons rouges ».
Or ces milices, qui comptent plus de 16 000 hommes organisés en
6 bataillons, vont tristement, en s’alliant à CARRANZA et OBREGÓN,
combattre l’Armée Révolutionnaire du Sud. Dans la
pièce de Ricardo FLORES MAGÓN, Tierra y Libertad
évoquée ci-dessus, les deux derniers actes exposent ce drame
incompréhensible de la révolution mexicaine qui voit les
ouvriers, manipulés et trompés par le gouvernement (c’est
la thèse de l’auteur), écraser dans le sang les paysans qui
brandissent la bannière rouge où en lettres blanches est
écrit leur slogan de « Tierra y libertad » ;
une des héroïnes de la pièce interpelle les ouvriers
en leur disant que ce slogan, c’est le leur, mais qu’ils le comprendront
trop tard.
En effet, dans la réalité, l’action pro-gouvernementale
des Bataillons Rouges n’empêche pas CARRANZA, en 1916, de
fermer la Casa après ce qui fut sans doute la plus grande
grève de l’histoire mexicaine, en juillet : tous les révolutionnaires
sont perdants, en somme. La rupture entre un anarchisme citadin et un mouvement
libertaire rural est alors profonde, et la révolution populaire
mexicaine en sort définitivement laminée. Une des explications
majeures de l’incompréhension entre libertaires de la campagne et
de la ville est également à rechercher dans l’habile propagande
menées par le cynique OBREGÓN, qui réussit à
faire passer les zapatistes pour d’infâmes réactionnaires,
attachés aux structures du passé, et disposant parfois de
l’appui du clergé rural.
Des traces libertaires dans le mouvement de VILLA dans le Nord
Pancho VILLA (pseudonyme de Doroteo ARANGO VILLA 1878-1923) est traditionnellement
présenté comme un homme sans scrupules, plutôt bandit
de grand chemin et coureur de jupons, que révolutionnaire conséquent.
En fait cette analyse, même si elle s’appuie sur des réalités
incontournables, est exagérée, à la fois par la propagande
états-unienne (qui craint pour ses nationaux dont les terres au
Mexique sont souvent occupées), que par la propagande « constitutionnaliste
» qui fait tout pour isoler le villisme et le zapatisme vis à
vis de leurs éventuels appuis citadins et internationaux.
Dans le mouvement de VILLA, les aspects révolutionnaires sociaux
sont pourtant bien présents. C’est le cas surtout quand la légendaire
Division
du Nord (qui fut sans doute une des meilleures divisions de toute la
révolution mexicaine) est au sommet de sa puissance, en 1913-1914.
De nombreuses occupations de terre se produisent, surtout contre les ressortissants
étrangers. De multiples bandes forment leurs propres milices.
Les idées agraristes, de redistribution des terres, d’autogestion
parfois, de commune libre… de l’anarcho-zapatiste Otilio MAGAÑA
dès 1912 ont semble-t-il largement influencé VILLA lui-même.
L’entente avec ZAPATA en 1914 n’a sans doute pas été que
tactique. Même s’il est loin d’être toujours l’initiateur de
ces nombreux mouvements sociaux, il est exceptionnel qu’il les réprime.
Bref la révolution du Nord, même si son leader ne possède
pas l’intégrité des zapatistes, doit être reconsidérée
dans un sens « utopiste libertaire » nettement plus
positif.
Le magonisme, le PLM, les insurrections révolutionnaires...
Mais l’essentiel des tentatives libertaires mexicaines pour réaliser
l’utopie s’expriment dans l’histoire du PLM, le Parti Libéral Mexicain,
dès que les frères FLORÈS MAGON le guident, surtout
Ricardo. Ce mouvement libertaire, souvent marqué par de fortes positions
pro-indigénistes est curieusement oublié par l’ouvrage de
Fernando MATAMOROS PONCE Mémoire et utopie au Mexique. Mythes,
traditions et imaginaires indigènes dans la genèse du néozapatisme
publié en 1998 alors que le thème de l’ouvrage est de référencer
les sources lointaines et proches du néo-zapatisme !
Le Parti Libéral Mexicain, mouvement radical anti-porfiriste,
penche de plus en plus vers l’anarcho-syndicalisme à partir des
grandes grèves ou révoltes de 1906 (Cananea dans le Sonora
et Rio Blanco dans le Veracruz surtout). Ses principaux animateurs désormais
sont les frères Enrique et surtout Ricardo FLORES MAGON (1874-1922)
originaires de la région d’Oaxaca et fils d’indigènes. Ils
semblent gagnés définitivement à l’anarchisme dès
les années 1893-1900,mais ils restent pluralistes et pragmatiques
dans leurs activités.
La fondation de la Junta Organizacional del PLM date de septembre
1905. L’appui des syndicalistes-révolutionnaires de l’IWW et d’Emma
GOLDMAN et de Voltarine de CLEYRE du côté états-unien
est décisif. Le premier programme de la junte du PLM du 01/07/1906,
rédigé à Saint louis (Missouri) est un texte modéré
et plutôt favorable à un gouvernement démocratique.
Il pose les bases du respect des droits de l’homme et des droits sociaux
au Mexique et il propose une redistribution des terres. Il n’est pas encore
libertaire. Mais le 23/09/1911, le Manifeste de la Junte Organisationnelle
du PLM lance un nouveau programme publié à Los Angeles
(Californie), qui surclasse le plus connu, celui de 1906, et qui pose comme
bases incontournables, la suppression de la propriété privée
et de toute institution politique autoritaire. Il revendique « l’émancipation
politique, économique et sociale », et propose une sorte
de condensé de communisme libertaire, contre l’État, l’Église
et le Capital ; les travailleurs gèreraient (« réguleraient
») eux-mêmes la production et le travail en commun des moyens
de production collectifs se ferait sur les biens expropriés. Il
ne s’agit plus de redistribution des terres désormais, ni de nouveau
gouvernement, même démocratique, car celui-ci ne « serait
qu’un nouveau joug ». La « passion libertaire »
anime bien les deux frères MAGÓN. Pour MASON HART, ce «
libéralisme
du PLM est (désormais) communiste, anarchiste, antigouvernemental
et égalitaire ».
Ricardo FLORES MAGON est sans doute l’intellectuel et le militant révolutionnaire
du début du siècle le plus respecté aujourd’hui, sans
doute parce que le plus intègre et le plus rigoureux idéologiquement.
Il refuse toute sa vie les honneurs, le culte de la personnalité
qui l’irrite, et refuse même l’appellation de « magoniste
», lui préférant évidemment celle d’anarchiste,
comme il le fait déclamer par son héros José dans
sa pièce Verdugos y victimas. Comme Emiliano ZAPATA,
il s’oppose à tout carriérisme, malgré diverses propositions.
En 1911, par exemple, il ne veut pas de la place de Vice-Président
que lui offre MADERO ! au contraire, en bon anarchiste, il dénonce
dans la foulée tous les gouvernements. Refusant tout compromis et
bien sûr toute compromission, il reste fidèle à ses
idées et finit sans doute sans soin, ce qui revient à un
assassinat légal, dans sa prison états-unienne de Leavenworth
au Kansas, le 21/11/1922, après avoir connu près de 13 ans
de détention et refusé la pension que lui offrait le gouvernement
mexicain. Gagné très tôt aux idéaux anarchistes,
dès le début du siècle, il se radicalise de plus en
plus dans les années 1910, tout comme Librado RIVERA son plus proche
compagnon, qui meurt anarchiste et toujours militant en 1932. Librado définissait
l’anarchisme comme « ce bel idéal de bonheur pour l’Homme,
le plus fameux et le plus élevé qu’ait pu concevoir l’imagination
de l’homme ». Tout comme son ami Ricardo, Librado RIVERA, qui
a connu également la sinistre prison de Leavenworth, malgré
son amnistie des années 1920, refuse toutes les places et tous les
honneurs qui lui sont offerts par les autorités mexicaines.
Ricardo propose également dans Regeneración du
25/02/1911 une belle définition de l’utopie anarchiste : «
Je
dois avant tout souligner que tous les gouvernements, sans exception, me
répugnent. Je suis fermement convaincu qu’il n’y a, ni ne peut y
avoir, de bon gouvernement. Ils sont tous nuisibles, qu’ils se nomment
monarchies absolues ou constitutionnelles, ou encore républiques.
Tout gouvernement est tyrannique, par essence parce qu’il s’oppose à
la libre initiative de l’individu et ne sert qu’à maintenir un état
social impropre à la réalisation totale de l’être humain.
Les gouvernements sont des chiens de garde des classes possédantes,
nanties et instruites, et les bourreaux des droits intangibles du prolétariat.
» Ces idées qui condamnent également le mariage, la
domination de la femme, la farce électorale... s’inspirent largement
du communisme-anarchiste kropotkinien. Mais il s’agit d’un anarchisme ouvert,
pluraliste, pragmatique et clairvoyant, car il envisage le détournement
du processus révolutionnaire et sa récupération par
des chefs sans scrupules. Il est d’ailleurs mal compris des puristes de
l’anarchisme européen, et un Jean GRAVE par exemple condamne à
l’époque ses positions dans Les Temps Nouveaux. Sa
Lettre
ouverte à Jean GRAVE en 1912 est d’ailleurs soutenue par
KROPOTKINE. Heureusement, beaucoup d’anarchistes ne sont pas sur cette
vision rigoriste et apportent leur soutien au magonisme, c’est le cas à
Sabadell en Espagne, où Eusebio C. CARBÓ publie un Regeneración
au nom symbolique.
Ricardo FLORES MAGON, surtout dans l’Oaxaca, reste souvent fêté
et cité, mais comme pour tous les héros révolutionnaires,
de manière fortement mythifiée et trahie. Ma surprise a été
forte cependant de retrouver souvent sa trace, malgré ma méconnaissance
alors de l’espagnol, lors de deux voyages qui m’ont permis de visiter le
pays du mezcal, en 1996 et en 1999. Sa statue de la Plazuela del Carmen
ou sa gigantesque tête dans la fresque du Palacio de Gobierno de
Oaxaca en sont deux bons exemples.
Parmi les principaux combattants figure au premier plan un natif de
Guanajuato, né en 1882, Praxedis G. GUERRERO, qui se définit
lui-même « amant de la liberté ». Militant
dès le début du siècle, organisateur des « Obreros
Libres/Ouvriers libres » dès 1906, secrétaire à
plusieurs reprises des Juntas magonistes, il est également
un théoricien influencé par TOLSTOÏ et MALATESTA, mais
également par BAKOUNINE et KROPOTKINE. Il s’est intéressé
de très près aux principes de l’école rationaliste
du pédagogue anarchiste espagnol, exécuté en 1909,
Francisco FERRER y GUARDIA et est un des rares auteurs de l’époque
à prôner l’émancipation féminine. Ses articles
dans les journaux, surtout dans Punto Rojo et Regeneración,
sont souvent de bonne qualité. Il a sans doute déjà
participé aux soulèvements de 1906. Dès 1908 il rejoint
les groupes armés vers El Paso, et s’occupe activement de la récupération
d’armes pour la guérilla, entre Coahuila et Chihuahua. Il prône
l’autonomie des groupes, et leur organisation anti-hiérarchique
sous forme « de autogobierno anarquista ». Les soulèvements
de Viesca (Coahuila), Las Vacas et Palomas (Chihuahua)... lui doivent beaucoup
cette année là. En 1910 il relance le combat à la
tête d’un groupe insurrectionnel. Des combats vers Ciudad Juárez,
la prise d’un train vers Ciudad Guzman et la victoire sur les fédérés
à Janos lui donnent et la gloire et la mort au combat à 28
ans, le 29/12/1910, comme son ami libertaire Franciso MANRIQUE mort lui
peu avant à Palomas. L’État de Guanajuato, après de
siècle d’oublis, lui a rendu un ultime hommage... en 1977 ! L’État
de Chihuahua lui avait pourtant accordé 16 jours de commémoration
en 1935. Son texte le plus connu est celui qu’il signe avec le frère
de Ricardo, Enrique le 10/05/1909 Manifeste aux travailleurs du monde
entier.
Dans sa lignée, le seul grand succès des libertaires
du PLM semble être celui du groupe (près de 300 hommes ?)
de Donato PADUA à Acayucan dans le Veracruz de 1906 à 1910.
Le seul vrai essai de réalisation libertaire en terre mexicaine concerne les diverses tentatives de Baja California. Les indigènes Yaquis du Sonora sont souvent mobilisés. La région de Mexicali en Baja California est la plus touchée, dès 1908 et surtout en janvier 1911. Vers 1908, le PLM comptait environ 70 groupes, dont une trentaine de groupes armés. En 1911, débordant un madérisme jugé trop modéré, les « libéraux » (libertaires du Parti Libéral) lancent l’insurrection dans environ 8 États. Mais cette année là (de janvier à juin), la « république anarchiste » de Mexicali n’a quasiment pas d’existence dans la durée. Pourtant l’occupation de Mexicali en janvier reste en quelque sorte le début symbolique de l’a Révolution Mexicaine.
Vers 1915 se crée la communauté californienne du PLM dans le ranch d’Edendale, à l’initiative surtout de Librado RIVERA (1864-1932). Des militants magonistes, avec quelques appuis états-uniens... essaient de vivre leurs principes dans la réalité, en animant une presse pour relancer Regeneración. La petite ferme autogérée ne fait que deux hectares, mais permet de vivoter à une petite douzaine de personnes. Lieu de vie, de militance et d’auto-production alimentaire, c’est un schéma très fréquent parmi les anarchistes, mais aussi pour beaucoup d’autres groupes révolutionnaires minoritaires.
En 1919, l’ancien magoniste et leader du Partido Obrejo de Acapulco,
Juan R. ESCUDERO, lance un journal local du même titre : Regeneración.
Vainqueur aux élections municipales, « le drapeau rouge
et noir du POA flotte (donc) sur la mairie d’Acapulco »
en 1921. Avant d’être assassiné en 1923 (après une
première tentative en 1921 qui l’avait rendu paralysé) par
des militaires à la solde des agraristes et des groupements capitalistes
qui maintiennent sous le joug la zone côtière du Guerrero,
Juan R. avait encouragé les coopératives comme la Casa
del Pueblo, ou l’établissement de « colonies »
agricoles sur des terres expropriées. Sa fabuleuse énergie
et résistance, ainsi que celle de ses deux frères tués
en même temps que lui, est décrite de manière alerte
et précise par le romancier libertaire Paco Ignacio TAIBO II.
Et après ?
Après 1923, c’est de retour d’exil que « le dernier
magoniste » Librado RIVERA poursuit superbement l’œuvre de mémoire
magoniste et sa vie militante. Les slogans de Regeneración
sont repris dans la masse considérable d’articles et de lettres
qu’il écrit, dans les mouvements auxquels il participe avant sa
mort de mars 1932. Il est aidé par le publiciste anarchiste Nicolás
T. BERNAL à México. Dans les utopies agrariennes de ces années
là, ses prises de positions en faveur des coopératives et
des communautés paysannes défendues par des milices armées
restent fidèles à l’engagement de ces premières années
au sein du PLM.
Depuis 1944, le journal Tierra y Libertad de Mexico DF reprend
symboliquement le vieux slogan, avec l’aide de mexicains bien sûr
et de réfugiés anarchistes espagnols.
Dans la foulée des sixties, et avec l’appui de Murray BOOKCHIN
se fonde la « communauté libertaire Huehuecoyotl
» (Du vieux coyote), sans localisation précise
pendant plus de 10 ans. L’autogestion, l’autonomie sont désormais
les slogans principaux.
En 1970, la Fédération Anarchiste Mexicaine (FAM)
relance un journal au nom de Regeneración... alors qu’au
Chiapas l’Union des Ejidos Tierra y libertad est une des structures
actives dans le mouvement communautaire indigène dès les
années 1960.
Très marginale, la connotation libertaire de différents
mouvements mexicains reste toujours présente, grâce surtout
aux efforts de la maison d’édition Antorcha de México
D.F. Mais elle est bien peu référencée dans les diverses
histoire du pays.
Pourtant son intégration dans un vieux fonds autochtone amérindien
rend les essais colombiens et mexicains très originaux pour l’histoire
mondiale de l’utopie anarchiste.
LA VAGUE LIBERTAIRE RUSSE ET SOVIÉTIQUE :
Les révolutions russes sont trop rarement analysées de
manière libertaire ou utopique, tant la dominante étatiste
marxiste-léniniste est écrasante dès le début
des années 1920.
Une relecture actuelle est cependant possible, et elle peut s’appuyer
sur de nombreux témoignages et ouvrages critiques qui existent pourtant
dès 1918.
Dans les années 1960 et 1970, avec la vague des écrits
sur l’autogestion et le conseillisme, les racines russes de ces mouvements
sont largement réhabilitées.
Traditions pré-libertaires en Russie et dans l’Empire
Si on reprend les analyses menées surtout par Alexandre SKIRDA,
on peut distinguer 4 grandes traditions « démocratiques
et égalitaires » qui parcourent la Russie et qui préparent
le terrain à l’explosion conseilliste de démocratie directe
du début du XXème siècle.
Les traces « assembléistes » de l’institution
du vétché, ancienne diète des hommes
libres, d’assistance volontaire et de forme assez égalitaire, qui
parfois élisait les princes et contrôlait partiellement leurs
pouvoirs. Chose rare, elle acceptait même parfois les femmes.C’est
un peu l’équivalent du kroug ou cercle dans les zones
cosaques au sud de l’empire. SKIRDA affirme que vétché et
soviet sont de quasi synonymes.
La tradition de révoltes populaires, au nom de la liberté
et contre diverses formes d’oppression, est surtout liée à
la tradition cosaque. BAKOUNINE citait souvent les grands mouvements de
l’Époque moderne, celui de BOLOTKINOV (1606-1609), les grandes révoltes
sur le Don de Stenka RAZINE (1666-1670) et de BOULAVINE (1707-1708), et
le vaste mouvement de l’Oural avec Emilian POUGATCHEV en 1773-1775.
La commune rurale, mir ou obtchina, mise
sur un partage équitable des terres et sur de nombreux travaux communs.
L’artel
semble aller plus loin, en développant le travail collectif agricole
sur des terres communes. Le terme « mir » possède
trois sens très riches : commune,
paix et monde,
ce qui donne à ce « communisme moujik » (l’expression
serait de Alexandre HERZEN) un fondement fortement enraciné dans
la culture russe de l’époque de TOLSTOÏ. Avec ses assemblées
collectives (skhody = réunion), sa liberté
d’expression et le contrôle du staroste (sorte de maire),
on peut comprendre que des historiens comme LEROY-BEAULIEU ont pu voir
dans cette institution une forme de « self-government traditionnel
». KROPOTKINE va tirer du mir l’importance du mutuellisme
et de la solidarité ou entraide.
Les dissidents religieux, malgré leurs aspects sectaires et
mystiques, présentent parfois des traits contestataires et anti-hiérarchiques
intéressants, ne serait-ce qu’en contestant l’orthodoxie conformiste.
Tout le tolstoïsme s’y rattache. SKIRDA cite l’importance du communisme
des biens chez ces quakers russes que seraient les Doukhobors. Il parle
de communisme égalitaire complet chez la secte des Négateurs,
et montre l’importance anti-hiérarchique, non-violente et anti-militariste
des Molokanes.
À ces quatre aspects, on peut avec Emma GOLDMAN rappeler également
l’importance du mouvement coopérateur, souvent ignoré, et
pourtant très présent en Russie. Ce mouvement réformiste
a préparé beaucoup de gens du peuple à l’autogestion,
et d’après l’anarchiste d’origine russo-états-unienne, en
1918, il compterait encore 25 000 succursales de plus de 9 millions de
membres. KROPOTKINE, à la veille de sa mort, luttait pour garantir
l’autonomie et la liberté des coopérateurs de Dmitrov.
À toutes ces traditions et mouvements, il faut bien sûr
ajouter les idées pré-soviétiques émanant de
l’AIT et de l’anarcho-syndicalisme, qui se sont développées
en Russie et surtout parmi les militants exilés en Europe occidentale.
conseils et soviets « libertaires »
Le conseil (soviet en russe) est théoriquement
un organisme de démocratie directe, « assembléiste
», de délégation limitée et contrôlée
du pouvoir, où le pouvoir justement s’exerce de bas en haut. Il
est souvent d’origine spontanée, libre, « sauvage ».
Il correspond donc bien aux diverses propositions d’organisations anti-autoritaires
et notamment anarchistes. Ceux ci y participent dès 1905.
Ainsi, comme le rappelle Oskar ANWEILER, LÉNINE se fait accuser
de « bakouninisme » lorsqu’il prône (même
tactiquement), « tout le pouvoir aux soviets ». L’Opposition
ouvrière de 1921, en souhaitant revitaliser les soviets, sera
à son tour accusée de « déviations anarcho-syndicalistes
» par le Xème Congrès du Parti bolchevique. Ce livre
fondamental d’ANWEILER, tout en révélant la faiblesse numérique
de l’anarchisme dans les diverses structures « soviétiques
», confirme cette évidence que « les soviets russes
eurent une tendance à la liberté politique proche de l’anarchie
».
Arthur LEHNING, futur éditeur des œuvres complètes de
BAKOUNINE pour l’Institut International d’Histoire Sociale d’Amsterdam,
dans une étude de 1929, notait également que « le
principe des conseils est la négation absolue de toute dictature
politique, la négation aussi de l’État ».
Quasiment tous les observateurs sont donc d’accord aujourd’hui pour
dire que le ralliement ponctuel de LÉNINE aux thèses anti-étatistes
(Cf. L’État et la révolution) et au pouvoir
des soviets au cours de l’année 1917 fut purement tactique. Il témoigne
d’un pragmatisme (cynisme ?) sans scrupule, pour lequel la fin justifie
les moyens, même si la doctrine en prend momentanément un
coup. On retrouve le même problème en début 1918 sur
la question du régime de la terre, terre que les autorités
bolcheviques vont accepter de partager, de répartir, alors que leur
programme de fond est la collectivisation.
KROPOTKINE en 1920 dans sa Lettre aux travailleurs d’occident,
dit « des soviets, c’est à dire des conseils d’ouvriers
et de paysans », que c’est une « idée merveilleuse
» tant en 1905 qu’en 1917. Le dossier proposé par Alexandre
SKIRDA en 1972 permet de clarifier la polyvalence de ce terme de soviet,
les anarchistes le rattachant toujours à la notion de commune, de
conseil, de cellule de résistance et de base, qui peut devenir une
des cellules de la future société. C’est un peu la logique
de l’anarcho-syndicalisme.
Il est honnête également de rappeler, à la suite d’Oskar ANWEILER, que cette position libertaire est largement partagée par les Socialistes révolutionnaires, surtout leur aile gauche. Comme les anarchistes, ils se positionnent pour les communes libres et pour le pouvoir total aux soviets. Ils expriment le même refus du parlementarisme, du centralisme et de la domination d’un seul parti. Ils ébauchent également des positions pour que la terre revienne aux paysans et l’usine aux ouvriers.
En Russie, ce type d’organismes apparaît surtout lors de la Révolution
de janvier 1905 et se généralise pendant celle de 1917. En
1905, les anarchistes dès le départ, et souvent même
avant les marxistes et autres socialistes, s’y intègrent immédiatement,
même s’ils ont du mal à accéder aux Comités
Exécutifs des soviets de 1905, sauf dans la région de Bialystok
où ils sont peut-être majoritaires. Le rôle moteur de
Vsevolod Mikhaïlovitch EICHENBAUM (1882-1945) dit VOLINE dans le Soviet
de St Petersbourg - Petrograd en 1905 est à ce titre exemplaire,
notamment en refusant la présidence au nom de ses principes libertaires,
même s'il est alors plus proche des Socialistes révolutionnaires.
C’est sans doute le premier soviet important de toute l’histoire russe.
Il s’est créé immédiatement après la grande
grève spontanée de janvier 1905, sous le nom de Conseil
des Délégués Ouvriers. Même TROTSKI note
alors que c’est d’un « renforcement de l’anarchie »
dont il s’agit.
En 1906 et 1907,les anarchistes, plus connus, sont plus présents
dans les soviets qui perdurent dans certaines régions. Leurs grandes
zones d’influence sont alors les villes industrielles de l’Ouest, les deux
capitales et dans la flotte, et toujours le Sud, notamment l’Ukraine.
Ce modèle du « soviet » est repris largement pendant la vague révolutionnaire post-première guerre mondiale et même ultérieurement. C’est le cas en Hongrie, malgré la main mise très rapide des communistes autour de Bela KUN. L’Italie des occupations d’usines et des latifundias des années 1902-21 connaît également l’essor des consigli surtout animés par marxistes révolutionnaires (GRAMSCI) et anarchistes. La République des Conseils (Räte) de Bavière en est également un des principaux exemples (Cf ci-dessous).
Pour les anarchistes, comme le rappelle dès 1921 Rudolf ROCKER,
« l’immense tragédie de la révolution russe, c’est
le dépouillement progressif du pouvoir des soviets » qui
a lieu dès la fin de l’année 1917. En effet, le décret
sur le contrôle ouvrier de novembre 1917 place celui-ci sous la domination
de la dictature du prolétariat, et tente de répartir les
rôles entre syndicats et comités. Cette « trahison
», ils ne la pardonneront jamais aux bolcheviks envers qui se sont
envolées rapidement leurs illusions. Elle est dénoncée
par les principaux leaders anarchistes russes d’alors. Le 22 décembre
1917, MAXIMOFF condamne déjà les soviets « réduits
au rôle d’organes du pouvoir, d’appareils légaux… »
alors qu’ils ne sont à ses yeux que l’organisation provisoire révolutionnaire
de la société, avant de pouvoir réaliser l’utopie
qu’il nomme de mauvaise manière « le gouvernement populaire
absolu », puisque dans son esprit, le gouvernement justement
n’existera plus.
Clairvoyant, KROPOTKINE avait déjà dit, dans sa Lettre
citée ci-dessus de 1920, que « les organisations professionnelles,
les coopératives locales sont réduites en de simples accessoires
bureaucratiques du parti ». La marxiste Anna PANKRATOVA, dans
un solide texte de 1923, confirme avec lucidité cette intégration
très rapide du soviet et du comité dans les autres organes
de la « dictature du prolétariat », ce qu’elle
soutient, alors qu’elle dénonce la perte de l’autonomie ouvrière
que cela entraîne.
Le débat sur l’État socialiste dégénéré
et sur la bureaucratisation qui fera date dans les années 1930 à
1950 était pour les anarchistes tranché au moins depuis l’époque
du Communisme de guerre. Comme KROPOTKINE, les ROCKER, FABBRI, PESTAÑA,
MALATESTA, GOLDMAN et BERKMAN ont eu le tort d’avoir raison trop tôt
!
les anarchistes partisans des soviets pendant la révolution
de 1917
Spontanément, les libertaires de l’Empire russe participent
au mouvement des soviets et comités. Ces organisations en février
1917 (mars) ont surgi par milliers dans tout l’Empire russe, à partir
des déserteurs, des ménagères, des ouvriers et paysans…Les
conseils forment bien « une révolution populaire par en
bas » qui s’organise progressivement. Elle est totalement d’essence
libertaire, même si les anarchistes, comme presque toutes les forces
organisées de l’Empire russe, ont été dépassés
par l’ampleur et la soudaineté du mouvement. Les terres sont occupées
et souvent partagées, les soldats baissent les armes et parfois
se mutinent, les comités se développent dans les usines,
et s’unissent dès le mois de mai dans une Union des comitésd’usines.
Le Gouvernement provisoire est souvent bloqué et impuissant face
à cette dualité du pouvoir qui s’est instaurée. Il
est obligé de la reconnaître, et par la loi du 23 avril 1917
il légalise l’existence des soviets et comités.
Les positions de l’anarcho-syndicalisme russe et panrusse.
L’anarcho-syndicalisme russe depuis le début du XXème
siècle a popularisé les idées de contrôle ouvrier,
qui reste l’objectif immédiat. Cependant, dans la tradition dualiste
du syndicalisme révolutionnaire européen, les comités
d’usine, organes de lutte immédiate et d’auto-organisation prolétaire,
sont également les embryons de la société future.
Ce courant syndicaliste anarchiste s’est implanté surtout à
partir de 1902 autour de leaders essentiels comme SANDOMIRSKI et Daniil
NOVOMIRSKI (avec la revue Novyi Mir). D’après le rapport
de N. ROGDAEFF au Congrès anarchiste international d’Amsterdam
de 1907, publié dans Les Temps nouveaux, la Russie compterait
alors une cinquantaine de groupes, surtout en Russie méridionale
et occidentale, mais également dans l’Oural et le Caucase.
Dans la région de Pétrograd, les publications de Golos
Truda (La voix du travail) ou de Burevestnik popularisent ces
thèmes. Actif avec le groupe de Golos Truda dirigé
alors par VOLINE, Grigori Petrovitch MAXIMOFF (1893-1950) est un des exposants
anarchistes les plus en vue dans les Comités d’usines de l’année
; pour lui ces Comités complètent et renforcent des syndicats
trop réformistes à ses yeux. En mai 1917 la Première
conférence des comités d’usines, qui revendique l’autonomie
des comités face au syndicat, malgré les pressions du gouvernement
et des bolcheviks, semble lui donner raison. En octobre, la Première
conférence panrusse des Comités veut aller encore plus
loin, puisque timidement les bolcheviks admettent une autogestion ouvrière
future ; les anarchistes y proposent une vraie prise en mains totale des
usines.
Dans la capitale de l’ex-Empire russe, les anarchistes et anarcho-syndicalistes
sont alors bien présents dans le Bureau des Comités de
la ville, et dans le Bureau Central panrusse des comités d’usine.
Toujours à Petrograd, Bill SHATOV (avant de passer au bolchevisme)
est favorable aux expropriations et la gestion collective des entreprises.
La position radicale de l’expropriation autogestionnaire, assez marginale,
semble quasiment soutenue par I. MASAL’SKII du Burevestnik de décembre
1917.
Cette apparente marginalité du mouvement expropriateur est contestée
par ANWEILER pour l’année 1917, qui affirme que « les conseils
d’usines pour la plupart voulaient le contrôle direct et l’auto-gouvernement
ouvrier dans l’usine elle même ». Il s’appuie sur les textes
issus de la Première conférence panrusse des Comités
d’usines de Petrograd en octobre 1917.
La position plus pro-syndicale est assurée par Apollon KARELIN,
à condition que ces syndicats qu’il décrit soient indépendants
des partis, et sur des positions anti-étatistes. Il s’exprime en
ce sens lui aussi dans le Burevestnik en novembre 1917, et comme
MAXIMOFF, répète la méfiance très malatestanienne
vis à vis de la dérive syndicale qui croit pouvoir représenter
la société entière, alors qu'elle n'en représente
qu’une petite minorité.
En été 1918, et notamment lors de la Première
conférence panrusse des anarcho-syndicalistes, l’ensemble du
mouvement anarchiste, pas seulement les syndicalistes, n’a plus d’illusion
sur les nouvelles structures qui se solidifient ; le pouvoir bolchevique
est nommé contre-révolutionnaire, les syndicats sont reconnus
inféodés, les soviets n’ont plus d’autonomie. Seuls des «
soviets
libres » et les autonomes « comités d’usine
» sont à soutenir. C’est cette position intransigeante qui
est sans doute la vraie cause de la terrible répression qui s’abat
bien vite sur le mouvement anarchiste, malgré l’alliance révolutionnaire
durant l’insurrection d’octobre. La Résolution adoptée
à cette Conférence rend synonymes les termes autoritaires,
centralistes et bolcheviks, et formule sa demande d’une double révolution
: une « communaliste » menée par des soviets
libres fédérés ; une « syndicaliste »
(mais qui porte mal son nom) exprimant une forme d’autogestion par les
comités. Ces comités remplacent les syndicats, car «
le comité d’usine et de fabrique est notre organisation future,
jeune et dynamique, pleine de vie et d’énergie ; le syndicat, notre
organisation ancienne, vieille et usée ». Sans illusion,
l’anarcho-syndicalisme russe défend encore les mouvements autogestionnaires
du pays, et investit toujours dans le comité un aspect utopique
très net, puisqu’il sera « le premier organe de base dans
la future société communiste libertaire ».
Mais l’anarcho-syndicalisme russe, malgré une présence
diffuse dans tout le pays (mineurs du don et de Cheremkhovo, ouvriers portuaires
à Ekaterinoslav, cheminots et boulangers de Moscou…) reste trop
marginal pour influencer réellement le mouvement, ou pour contrer
la dérive largement commencée. Au 1er Congrès panrusse
des syndicats, il n’y aurait que 25 délégués anarchistes.
Cette sous-représentation, tragique, va s’accentuer au lieu d’être
plus représentative. La répression et le passage au bolchevisme
réduisent l’impact de l’anarcho-syndicalisme russe. Ainsi au 2ème
Congrès panrusse de 1919, il n’y a plus qu’une quinzaine de délégués
affirmés, et plus qu’une dizaine au 3° congrès de 1920.
Les positions de l’anarcho-communisme russe et panrusse.
L’autre grande tendance anarchiste russe, l’anarcho-communisme,
se positionne comme tout le mouvement européen pour l’utopie de
la « libre fédération des communes libres ».
Mais les liens et les passerelles sont multiples entre positions et militants,
y compris les syndicalistes « purs » (hostiles à
toute ingérence, même anarchiste). La charte
de fondation de l’Union pour la propagande anarcho-syndicaliste
de Petrograd le 04/06/1917, quoique anarcho-syndicaliste, n’en est pas
moins sur une position communiste-anarchiste : l’État « doit
être remplacé par une fédération panrusse de
libres villes et de libres communes, par des communes urbaines et rurales
unies, du bas vers le haut, en fédérations locales, de district
et régionales ».
Dans Golos Truda du 15/09/1917 (cité par AVRICH), A.
GRACHEV écrit son article sur Le communisme anarchiste
: la commune libre est une union d’individus agissant volontairement ensemble.
C’est une « fédération d’individus ».
Elle n’est donc pas forcément liée à un territoire
précis. C’est une donnée politique, pas administrative. Les
communes sont reliées entre elles, par un pacte fédéral
et solidaire. Cela n’enlève rien à leur autonomie et à
leurs propres méthodes d’auto-gouvernement. La « fédération
de communes » se fait du niveau local au niveau national, en
mettant sur pied une sorte de confédération. La « république
fédérative panrusse » doit en être l’aboutissement.
Comme le rappelle SKIRDA, les soviets, dans ce vaste édifice, doivent
se fondrent dans les communes locales. L’auto-organisation doit être
la plus souple et la plus ouverte possible.
Dans la bonne tradition kropotkinienne, ces communes pour soulager
le travail humain doivent savoir utiliser les méthodes et les techniques
capitalistes qui ont fait leur preuve. La popularité du terme «
commune
» est alors au maximum ; c’est le titre de la publication de la Fédération
anarchiste-communiste de Petrograd (Kommuna). Il est bon de
rappeler ici qu’un groupe au nom évocateur de Libre Commune
(Svobodnai Kommuna) existe depuis 1906 sur Moscou.
Cette proposition est réactivée immédiatement
après l’insurrection d’octobre 1917, en mettant encore plus l’accent
sur l’autonomie des communes, et la nécessité d’une «
troisième
révolution », car le pouvoir bolchevique est rapidement
démasqué par les anarchistes, même si un certain nombre
le rallie. AVRICH nous rappelle que la Fédération Anarchiste
de Brianks parle déjà de combattre les «
vampires
sociaux » au pouvoir ! et que l’idée de «
capitalisme
d’État » est très rapidement (et précocement)
énoncée.
En septembre 1918, l’animateur de l’Union des boulangers de
Moscou dresse le tableau de la société future : les aspects
utopiques du texte réaffirment l’idéal de communes et de
villes libres fédérées. Cette fédération
doit bien sûr s’appuyer sur les comités d’usines et les soviets
de paysans, et sur les syndicats. Mais à cette date, les écrits
anarchistes ne sont plus guère entendus.
Encore « à chaud »,malgré son exil
berlinois, Piotr ARCHINOV dans un article du Messager anarchiste (Anarkhitchesky
Vestnik) réaffirme le rôle autogestionnaire des soviets,
à la suite d’une révolution qui doit mener de front la lutte
contre les adversaires de classe, et l’expropriation. S’inspirant de l’exemple
italien des conseils d’usine, il donne une bonne synthèse de la
position conseilliste libertaire du début des années 1920.
L’anarcho-communiste VALEVSKY œuvre dans le même sens, comme tous
les anarchistes conséquents de ces années là. Il faut,
contre l’engouement malsain créé autour d’une révolution
bolchevique mythifiée, rétablir le communisme non-autoritaire
et s’inspirer des remarques d’un KROPOTKINE récemment disparu. «
Les
fabriques, les usines, les mines, les champs, en un mot toutes les richesses
sociales doivent passer des mains du capital et de l’État dans celles
des masses laborieuses. Ce ne sera pas par la nationalisation des moyens
de production, c’est à dire par une gestion bureaucratique ; mais
par leur socialisation, c’est à dire par le déplacement de
l’initiative du centre à la fédération locale et générale
des comités de fabriques et d’usines, œuvrant étroitement
en liaison avec la fédération locale de générale
des coopératives de consommation ». La vie sociale se
fera bien sûr en liaison avec des soviets libres. « La commune
anarchiste locale » reposera ainsi sur la fusion de toutes ces
organisations de base. Les communes à leur tour se fédéreront
entre elles.
« La Commune de Kronstadt » en 1921 = vers une 3ème
révolution communiste libertaire
En 1920-1921 la Guerre Civile devient insupportable pour les populations,
tant pour la misère et les privations, les réquisitions forcées
que pour ce que les militants libertaires ressentent comme une tromperie
: aux promesses démocratiques et autogestionnaires des slogans soviétiques
(au sens propre de mouvement des conseils) apparaît en fait un pouvoir
de plus en plus hiérarchisé, autocratique et militarisé,
menant une répression de plus en plus sanguinaire, souvent dirigée
par la Tcheka (futur GPU) créée sur volonté
de LÉNINE et dirigée d’une main de fer par DJERZINSKI qui
croit, en une pureté fanatique, accomplir la tâche essentielle
de la révolution. Les premiers camps sont en marche dès le
début de l’année 1918, comme ceux des Solovski. Certes les
besoins de militarisation liés à la Guerre civile sont là,
mais les bolcheviks montrent vite leur réelle conception personnelle
de ce qu’il nomme encore la « dictature du prolétariat
».
Des révoltes éclatent partout fin 1920-début 1921,
notamment dans les campagnes, surtout vers Tambov, mais également
à Petrograd, avec en février le soulèvement de quelques
usines. La tchéka, d’après Henri ARVON, comptabilise
118 mouvements insurrectionnels en février 1921. La perle de la
révolution, l’île de Kronstadt, avant-port militaire de Petrograd
passe aussi de la contestation à l’insurrection, de manière
largement majoritaire pour ne pas dire unanime. C’est un énorme
problème pour le pouvoir bolchevique, car la ville compte sans doute
alors près de 50 000 personnes, dont la moitié de militaires,
et est l’avant-port de Petrograd/Léningrad.
Kronstadt est un lieu mythique de la révolution russe, lieu révolutionnaire actif et pluraliste, et marqué par son action déterminante d’octobre 1905 à juillet 1906. En 1917, tant pour l’édification de soviets autogérés que pour sa participation à la chute du Gouvernement provisoire, l’île a eu un rôle majeur. Efim YARTCHOUK a décrit l’ampleur des « communes de culture », ces soviets ruraux travaillés collectivement, en liaison avec le Comité de ravitaillement, où la répartition de la production se faisait selon le nombre de journées de travail effectuées. Elles existent encore dans certains cas en 1921 assure-t-il. Kronstadt, dans une Résolution du 06 octobre 1917 se dresse déjà « contre tous les oppresseurs ». La forte présence anarchiste se fait ici bien sentir. L’habitude de la démocratie directe, de l’auto-gouvernement est une donnée incontournable pour beaucoup d’habitants.
À Kronstadt en 1921, les revendications sont réellement libertaires et autogestionnaires, c’est une vraie « tentative de révolution soviétique libertaire » comme le note Maria ISIDINE dès 1921, qui se fait par « les soviets libres » et qui témoigne de la force de « l’idéal communaliste », malgré la faiblesse alors des anarchistes. Les marins et autres habitants de la cité réclament la « troisième révolution », après la bourgeoise de février, la bolchevique d’octobre, ils veulent la « conseilliste », c’est à dire qu’ils souhaitent vraiment appliquer la formule de LÉNINE de « tout le pouvoir aux soviets » qu’il a lancé dans le cours de l’année 1917. Contre la « dictature des Commissaires du Peuple », contre la dérive policière du régime, pour une démocratie au moins pour les révolutionnaires... ils menacent le nouveau régime, autant par leur situation stratégique que par la force de leurs convictions qui mettent en porte à faux les bolcheviks. Déjà dans l’Opposition Ouvrière des militants se sentent assez proches de ces slogans auxquels syndicalistes révolutionnaires et anarchistes, mais également socialistes révolutionnaires de gauche et bolcheviks locaux ont donné vie.
Le 1er mars 1921,la Résolution de l’Assemblée générale
des équipages de la flotte de la Baltique, notamment sur
le Petropavlovsk, marquée par le rôle important de l’anarchiste
PETRICHENKO (« président de l’assemblée des escadres
»), adoptée en Assemblée Générale massive,
se dresse pour les soviets libres et la liberté pour toutes les
organisations révolutionnaires et professionnelles. Toute la garnison
s’est réunie, peut-être plus de 20 000 hommes ?. Les 15 points
de la Résolution mélangent des attitudes démocratiques
fondamentales (« liberté de parole et de presse »
point 2, « liberté de réunion » point
3, « élection à bulletins secrets » point
1) avec sur le plan économique des positions égalitaires
et anti-privilèges, contre l’esclavage salarié des fermes
d’État, et contre les restrictions du communisme de guerre («
égaliser
les rations alimentaires de tous les travailleurs » point 9,
« autoriser la production artisanale libre n’utilisant pas le
travail salarié » point 15, « donner aux paysans
toute liberté d’action » à condition comme pour
l’artisanat que cela ne concerne pas le travail salarié, point 11…).
Ils se dressent contre l’oppression communiste (bolchevique) et l’autoritarisme
: « libérer tous les prisonniers politiques »
point 5, « supprimer tous les départements politiques car
aucun parti ne doit avoir de privilège » point 7, «
supprimer
les détachements communistes de choc » point 10… Ils appellent
les ouvriers soldats et marins à s’organiser démocratiquement
et à les rejoindre (points 4 et 12). Très concrète,
cette Résolution en évoquant les camps de concentration,
le rationnement, les barrages routiers, l’accaparement de tous les pouvoirs
par les seuls bolcheviks… est une bonne description des problèmes
majeurs rencontrés par la structuration du nouveau régime
léniniste.
Il sort de ces assemblées un Comité Révolutionnaire
provisoire qui autogère pratiquement la ville, le port et la
garnison, en créant la plus importante des « communes libres
» de la révolution russe (avec les essais makhnovistes à
Goulaï Polié et Ekaterinoslav). Le journal des Izvestia
dès le 3 mars rétablit pendant une quinzaine de numéros,
une liberté de la presse, vis à vis de tous les pouvoirs,
et notamment vis à vis du pouvoir bolchevique qui dès lors
se déchaîne littéralement contre les insurgés.
Dans le numéro du 8 mars 1921, le manifeste Pourquoi nous
nous battons permet de condamner les « usurpateurs communistes
» et la « bureaucratie des commissaires et des fonctionnaires
communistes », dénoncer les « syndicats bureaucratisés
» et le « capitalisme d’État ».
La ville s’organise, les syndicats sont reconstitués, les comités
de soldats et d’ouvriers se structurent et permettent l’armement des ouvriers.
La démocratie directe, avec des assemblées ouvertes, est
pratiquée en permanence. Le pluralisme est la règle, et même
les bolcheviks de Kronstadt sont écoutés et préservés.
C’est un des rares mouvements historiques « réellement
collectif », sans meneur réel, avec « autogestion
de la vie et des luttes », c’est le « prototype accompli
de toute lutte anti-autoritaire » Ravitaillement, répartition
des habitations, actions d’agitation, de presse, rotation des tâches
de défenses… sont pris en charge par des collectifs. Une sorte de
Parlement, la Conférence des délégués,
assure la coordination.
L’auto-gouvernement libertaire de Kronstadt ne va pas résister bien longtemps (du 2 au 18 mars 1921). Isolée par un blocus bolchevique, et par les rigueurs de l’hiver, l’île est désormais affaiblie. C’est rapidement la « tragédie de Cronstadt ». L’Armée Rouge sur la volonté de LÉNINE et des ordres terribles et terrifiants de TROTSKY décide du carnage final. L’ultimatum a eu lieu le 5 mars, le blocus commence le 6, les bombardements le 7. Dix jours plus tard la ville est envahie. Déportations et massacres (plusieurs milliers de morts ?) vont vider la ville et la garnison de ses meilleurs éléments. Près de 8 000 personnes émigrèrent en Finlande. Le parallèle avec la terrible répression de la Commune de Paris est ici flagrant et ternit définitivement le prestige des bolcheviks aux yeux des révolutionnaires sincères. La date du 18 mars, fêtée jusqu’alors pour l’insurrection parisienne, devient celle de la fin définitive de la « Commune de Cronstadt ». Triste retour des choses…
La Commune de KRONSTADT pèse en effet très lourd : elle
démontre que la terreur s’applique peut-être plus aux révolutionnaires
réels qu’aux ennemis de la Révolution. Cette plaie révèle
que le régime est bien avant le triomphe stalinien un système
inhumain, écrasant toute tentative d’expression libre. Pour les
futurs trotskistes qui commencent bientôt à connaître
également la répression, l’écrasement de la révolte
est un gigantesque obstacle dans leur volonté de se présenter
comme une alternative au stalinisme. En effet TROTSKI, sur ce point en
total accord avec LÉNINE, est le vrai boucher de la répression.
Cette image d’un TROTSKI-THIERS empoisonne l’histoire du troskisme ; les
trotskistes vont mettre un demi-siècle avant de vraiment condamner
ce sinistre épisode dans lequel leur maître à penser
a profondément terni son image.
La révolte laisse donc bien des « cicatrices indélébiles
» comme le note Marcel BODY (membre du Groupe communiste français
de Russie, et futur traducteur de BAKOUNINE), qui témoigne également
d’un même état d’esprit « désemparé
» chez Victor SERGE. Elle allait être « non pas la
goutte mais le flot de sang qui fit déborder le vase ».
De nombreux libertaires, compagnons de route sincères de la révolution
russe, rompent désormais progressivement avec elle. Alexandre BERKMAN
écrit un plus tard dans Le mythe bolchevik (1925)
que « quelque chose est mort en moi », « la
terreur et le despotisme ont détruit la vie née en octobre
(1917 ».
l’Ukraine makhnoviste de 1918-1921
En Ukraine du Sud la présence libertaire est marquée
par des groupes anarchistes actifs dans les grandes villes (Kharkov, Odessa,
Ekaterinoslav…), et surtout par la révolte rurale autour de Nestor
Ivanovitch MIKHNIENKO (ou MIKHNO ou MIKHNENKO) dit Nestor MAKHNO (1888-1934).
Fils de serf, vite orphelin, il serait né le 26/10/1888 et non en
1889 comme sa mère l'aurait signalé.
Ce militant anarchiste de la première heure (plus en actions,
en réalisations qu’en théorie), habile tacticien militaire
(les défaites des Armées Blanches dans son secteur sont surtout
l’œuvre de ses bandes armées), trahi et traqué par l’Armée
Rouge de TROTSKI va réussir à fuir, blessé et abandonné
de tous, pour venir finir misérablement sa vie dans un Paris où
les staliniens continueront à le traquer ou le gêner, notamment
aux usines Renault où il est un temps manœuvre. Mort des suites
de l’affaiblissement dû à ses multiples combats, et de tuberculose,
à 46 ans, il est incinéré au Père Lachaise.
La tuberculose, il la traîne avec lui depuis 1910, lors de sa détention.
Sa compagne Galina lui survit, mais est envoyé en camp de travail
par les allemands durant la guerre de 1939-1945 ; « libérée
» par les soviétiques, elle fait 10 ans de camp en URSS ;
elle finit ses jours au Kazakhstan dans les années 1970.
Dès sa jeunesse à Gouliai Polié, vers 1906-1908,
il avait soutenu des expropriations de terres en étant membre du
groupe terroriste anarchiste de Valdemar ANTONI. Il est condamné
à mort, puis à la détention perpétuelle. C’est
la révolution de février 1917 qui le libère et lui
permet de rejoindre sa région ukrainienne, où il retrouve
aussitôt les mouvements expropriateurs. Les « guérillas
paysannes » qui s’y développent deviennent son cadre principal
d’action.
De grands noms de l’anarchisme russe comme VOLINE (Vsevolod Michaïlovitch
EICHENBAUM), l’historien désormais célèbre de la Révolution
Inconnue, et Piotr ARCHINOV le futur théoricien du plate-formisme,
sont liés à cette épopée. Le groupe Nabat,
un des plus influents de l’anarchisme dans le sud de l’Empire russe, profite
de l’importance du mouvement pour tenter d’édifier des sociétés
autogérées durant un court moment en 1919 dans la ville libérée
d’Ekaterinoslav, comme par exemple l’imprimerie animée par VOLKOFF
que nous décrit la bande dessinée de François HOMBOURGER.
Les anarchistes présents aux côtés du mouvement makhnoviste
assument l’essentiel des parutions, de l’activité culturelle, mais
ne sont pas toujours en symbiose avec une maknovchtchina plus plébéienne
qu’anarchiste, c’est en tout cas la thèse de Ettore CINNELLA.
L’utopie du « peuple en armes »
Aux groupes d’autodéfense et de guérillas mis en place
dès l’été 1917 succède progressivement une
véritable armée, l’Armée insurrectionnelle
(formée vers septembre-octobre 1918 d’après Piotr ARCHINOV)
qui à son apogée en 1919 dépassera les plusieurs dizaines
de milliers de membres (sans doute 50 000 hommes en février 1919
?).
Au départ, les « bandes armées » décrites
par Paul AVRICH ou les « brigades » de volontaires citées
par MAKHNO, ou la « garde noire » qu’il constitue, sont
proches des mouvements de guérillas ou de résistance populaire,
ou des groupes paramilitaires des différents mouvements politiques
russes. Elles sont très diversifiées, et c’est le mérite
de MAKHNO de parvenir à les regrouper, même si ces regroupements
ne sont jamais définitifs. Le lien avec la tradition des détachements
cosaques est affirmée par la plupart des historiens (TERNON, MENZIES,
SKIRDA…). Organisation souvent spontanée, peu structurée
(surtout si elle est anarchisante), la bande utilise mobilité et
possibilités du terrain pour combler l’infériorité
militaire.
Le premier détachement anarchiste dirigé par MAKHNO et
un de ses frères se porte vers Alexandrovsk en janvier 1918. Il
compte près de 300 anarchistes sur un total de 900 hommes. Sa pratique
de libérer les prisonniers après avoir exécuter leurs
officiers, et de détruire les prisons, d’inciter la population à
se grouper en soviets, de multiplier les écrits de propagande… seront
la principale composante du mouvement. En avril un deuxième détachement
semble agir vers Ekaterinoslav. En été 1918 face aux austro-allemands,
le leader anarchiste systématise la guerre de partisans, et rallie
de nombreux groupes autonomes, peu influencés au départ par
l’anarchisme. Cela lui cause d’ailleurs de graves problèmes, car
la faiblesse idéologique et le pouvoir personnel menacent constamment,
comme le prouvent ses démêlés avec le chef de bande
plutôt socialiste-révolutionnaire GRIGORIEV qui cherche à
conserver la domination sur les 8 000 hommes qu’il amène en début
1919. La seule solution face à la trahison ( ?) et à la dissidence
est de faire assassiner ce chef rebelle et peu sûr lors du congrès
des Insurgés de l’été 1919. Mais certaines bandes
sont également libertaires, comme celle de CHTCHOUSS qui rallie
le mouvement en fin 1918.
L’ensemble des groupements militaires semble être unifiée,
de manière assez spontanée affirme ARCHINOV, en septembre
1918, avec la création de « l’Armée Insurrectionnelle
du Sud ». Cependant les milices ou comités paramilitaires
vont perdurer ; ainsi dans la zone de Gouliaï Polié, le Conseil
Révolutionnaire Militaire de février 1919 assure cette
fonction. VOLINE est en août 1919, le président de ce comité
appelé également Conseil Militaire Insurrectionnel.
Une armée idéologiquement et sentimentalement soudée.
L’unité des makhnovistes repose sur l’attachement à une
région (peut-être 85 % d’ukrainiens en été 1919
d’après MENZIES ?) , à un chef apprécié, et
à une idée, non a des lois militaires strictes. Même
dans la débâcle, les désertions sont peu nombreuses.
En pleine retraite des adhésions sont toujours recensées.
De nombreux prisonniers libérés s’agglomèrent à
l’armée insurrectionnelle jusqu’en début 1921.
La primauté du batko MAKHNO reste cependant peu anarchiste,
un culte de la personnalité grossier mais systématique étant
une des fortes caractéristiques du mouvement.
Les liens avec les villages, qui se reconnaissent dans ce mouvement,
est un des plus forts de l’époque, malgré les quelques réquisitions
menées par MAKHNO lui-même qui auraient pu indisposer les
meilleures volontés. La makhnovchina peut donc être
analysée « comme l’expression la plus parfaite dans la
Révolution russe des efforts de la paysannerie pauvre pour défendre
ses intérêts » ; ce jugement d’un marxiste critique
est certes réducteur, mais contribue à mieux préciser
l’originalité du mouvement.
Cependant, le mouvement reste pluraliste (surtout socialiste-révolutionnaire
et anarchiste, mais également bolchevik) et composite (toutes les
nationalités y sont présentes) et absolument pas nationaliste
ni antisémite, malgré les détracteurs et la «
légende
noire » entretenue notamment par le romancier KESSEL. Cet anti-nationalisme
ukrainien est d’ailleurs une des causes de la défaite future, l’aveuglement
contre la Rada de PETLIURA causant l’isolement du makhnovisme.
Ce pluralisme, l’étonnante liberté d’expression (même
des bolcheviks) le refus dès fin 1918 du parti unique, de la «
commissariocratie
», des tchékas… annoncent les positions défendues avec
brio par l’insurrection de Cronstadt en 1921.
En 1919, le ciment idéologique libertaire est renforcé
par le rôle du Nabat (Confédération anarchiste
d’Ukraine) qui suit de plus en plus « l’Armée noire
»et par l’arrivée d’ARCHINOV. Mais le pluralisme ne sera jamais
totalement supprimé, et l’aspect autonome et autogestionnaire l’emporte
sur l’orthodoxie anarchiste, conclut SKIRDA. Les anarchistes d’alors restent
toujours assez distants vis à vis du mouvement et de son leader,
en rappelant qu’une armée, même composée d’anarchistes,
reste une structure autoritaire. Pour eux, l’anarchie ne peut se fonder
légitimement que par l’action des masses, et sans personnalisation
à outrance (critique d’une épopée trop marquée
par le pouvoir charismatique du « petit père »
Batko MAKHNO). Dans l’exil, MAKHNO va souffrir de ces critiques faites
souvent péremptoirement par ses plus proches compagnons.
Même constituée en Armée imposante (plus de 20 000
hommes au printemps 1919 ? voire 30 000, auxquels s’ajoutent près
de 70 000 de réserves pour TERNON), les makhnovistes vont constamment
lutter contre les « commissaires parasites » et la main
mise étatique sur les mouvements militaires, ce qui ressort du tract
(cité par Paul AVRICH) Arrête ! Lis ! Réfléchis
! de l’été 1920. Le peuple en armes doit rester
autonome.
Cependant la domination des anarchistes ou des proches de MAKHNO sur
les dirigeants purement militaires, reste une évidence, même
s’ils n’ont pas le nom de commissaires. Il semble donc que la différence
avec l’armée bolchevique n’est donc, sur ce plan, pas aussi grande
que cela. Les chefs principaux (qui s’intitulent presque tous « commandants
», quelque soit l’unité qu’ils dirigent) sont choisis par
MAKHNO, les autres sont élus. Quasiment tous proviennent des milieux
sociaux pauvres, surtout de la paysannerie (14 sur 18 en octobre 1919 ?).
Ces commandants sont pour la plupart dévoués et courageux,
mais pas toujours faciles à maîtriser. Ils sont cependant
soumis au jugement de leurs hommes, qui peut les désapprouver. MAKHNO
les force alors à changer d’unité.
MAKHNO ne dirige cependant jamais tout seul, malgré ses lueurs
stratégiques géniales et les obligations tactiques de réagir
vite. Les congrès de Gouliaï Polié et le Soviet (Conseil)
Révolutionnaire Militaire (SRM ou CMR) permettent de conserver
au mouvement une dimension collective, même si cela reste parfois
plus théorique que pratique.
Au départ, la base du recrutement repose sur le volontariat
(« le principe de la bonne volonté » écrit
ARCHINOV), parfois un peu forcé, car les makhnovistes décrètent
la mobilisation générale. Le makhnoviste de base est un paysan-soldat.
Mais dès la mi-1919, la conscription se fait presque obligatoire.
La discipline est duale : l’habillement, l’armement… sont hétéroclites
et libres ; mais la rigueur est la règle dans l’obéissance
aux ordres, ou dans la répression des exactions. MAKHNO semble ici
peu libertaire, « d’excessive sévérité
» écrit SKIRDA, mais bien dans la lignée de l’organisation
assez rigide des cosaques zaporogues, note Malcolm MENZIES. Il n’hésite
pas à faire exécuter les grands délinquants, souvent
sans jugement, et surtout lorsqu’il faut juger quelques exactions antisémites.
Cependant ses excès, surtout sous le coup de l’alcool, sont désormais
une réalité bien reconnue, que même sa compagne Galina
Andreevna KOUZMENKO dénonce dans son journal rédigé
en 1920 et publié en 1990.
Le « premier essai d’ampleur de république autogestionnaire
»
L’œuvre de la makhnovtchina est donc surtout militaire,
mais l’utopie autogestionnaire qu’elle esquisse au nom des soviets libres
dans les villages libérés est une des plus belles pages de
l’histoire révolutionnaire de la Russie du début du siècle,
malgré les multiples calomnies subies par historiens et littérateurs
ultérieurs (comme le diffamatoire Joseph KESSEL à propos
du sort des juifs, alors que dès le départ du mouvement les
juifs y sont très nombreux). Dans la région libérée
par MAKHNO, malgré quelques exactions, le pluralisme de la presse
et des activités politiques révolutionnaires sont la plupart
du temps maintenus, y compris souvent pour les bolcheviks qui ne cessent
d’attaquer le mouvement.
La région de Gouliaï Polié (« République
paysanne ») a bien connu des tentatives libertaires d’auto-organisation,
au moins pendant l’année 1918, dans une région peuplée
peut-être alors d’une quinzaine de millions de personnes. Mais le
vrai centre du mouvement, c’est un cercle d’une centaine de kilomètres
de rayon autour de Gouliaï Polié, et qui touche près
de 2 millions d’habitants. LITVINOV déjà cité, réhabilitant
MAKHNO dans les années 1980, avance l’appellation de « république
anarcho-soviétique », sans doute un peu excessive car
tous les makhnovistes n’étaient pas anarchistes. L’historien anarchiste
italien Gino CERRITO trouve que la makhnovchina est « la première
sérieuse bataille pour la création d’un milieu favorisant
la naissance d’une société sur des bases libertaires et égalitaires
».
À Gouliaï Polié, les anarchistes infiltrent et soutiennent
dès 1917 le Comité communal et les syndicats et soviets spontanément
créés. Dès mars 1917, lors de son retour après
plus de 8 ans de détention, Nestor MAKHNO affirme « que
les paysans et les ouvriers doivent se préparer au retour des terres,
fabriques et usines à la communauté, et sur cette base nouvelle,
construire une vie nouvelle. ». Toute l’utopie makhnoviste tient
dans cette déclaration que MAKHNO lui-même nous restitue.
MAKHNO lui-même paye de sa personne, en dirigeant l’Association
paysanne de Gouliaï Polié et en assumant la tâche
de président de la Commission Agraire et celle du Conseil
des délégués ouvriers et paysans de la localité.
En septembre 1917, le Congrès des soviets de la région adopte
le programme anarchiste. Dans la petite ville, la multiplication des communautés
agraires et industrielles est souvent l’œuvre de ceux qui commencent par
s’appeler makhnovistes, comme par exemple la Communauté n°1
qui se met en place en fin de l’année 1917. Ailleurs se multiplient
les Comités locaux de gestion que décrit Nestor MAKHNO
lui-même. En février mars 1918, les « communes agraires
» sont répandues dans toute la région. Elles sont liées
aux villages ou localités « libérés ».
La Commune de Gouliaï Polié se développe à
7 kilomètres du village. Celle de Pokrovskoïé à
30 kilomètres. Cette dernière est dédiée à
la mémoire de Rosa Luxembourg. Ces communes sont en grande partie
détruites par les raids de l’Armée Rouge au milieu de l’année
1918 ; nous avons là une triste anticipation des raids de l’Armée
républicaine espagnole (souvent à commandement communiste,
comme LISTER) contre les collectivités d’Aragon en 1937.
L’apogée de l’autonomie « soviétiste »
de la région de Gouliaï Polié se situe sans doute de
novembre 1918 à l’été 1919. Le pouvoir institutionnel
y a pratiquement disparu.
On le voit bien dans cet exemple ukrainien, l’utopie communiste ou
communaliste libertaire se fond dans le mouvement soviétique au
sens premier du terme : soviet, commune, comités sont donc des synonymes,
des groupements de même nature. Mais bien sûr, ce sont des
« soviets non étatiques », autonomes. La défense
des « soviets libres » (Cf. Manifeste Aux paysans
et ouvriers d’Ukraine du 07/01/1920) devient progressivement l’attitude
principale des libertaires par rapport à ces structures qui sont
de plus en plus instrumentalisées par les bolcheviks.
La Section Culturelle de l’Armée Insurgée (makhnoviste)
dans un communiqué du 27 avril 1920 rejoint dans leurs revendications
les marins et révolutionnaires de Kronstadt : « Les travailleurs
eux-mêmes doivent choisir librement leurs soviets ; soviets qui accompliraient
la volonté et les décisions de ces mêmes travailleurs,
c’est à dire des soviets exécutifs et non pas autoritaires.
La terre, les fabriques, les usines, les mines, les chemins de fer et autres
biens du peuple doivent appartenir aux travailleurs qui y travaillent eux-mêmes,
c’est à dire qu’ils doivent être socialisés. Et ce
n’est que par la destruction de l’État et au moyen de la révolution
sociale qu’il sera possible de réaliser un véritable régime
socialiste soviétique des ouvriers et des paysans ».
Depuis l’effondrement du Bloc soviétique, le mouvement de MAKHNO
est considérablement revisité et réévalué.
De multiples publications apparaissent en ukrainien et en russe. Le mythe
libertaire et l’utopie de libération paysanne ressurgissent après
70 ans de censure et de falsifications. La Vidéo de Hélène
CHATELAIN Nestor MAKHNO,paysan d’Ukraine (Arte-Film Vidéo,
62mn, 1997) en fournit une bonne illustration. L’anarchisme n’est cependant
pas toujours mis en avant, l’aspect paysan et ukrainien l’emportant parfois,
ce qui est une nouvelle forme de falsification. Sans compter que la publicité
sans scrupule se met de la partie : une moutarde extra-forte au raifort
des années 2000 a pour marque « Batbka Maxho »
(Batko MAKHNO, « petit père »). Le Bulletin
n°58 du CIRA de mars-octobre 2002 s’est amusé à
reproduire cette publicité en couverture !
De ces nouvelles publications il ressort ce qu’on connaissait déjà
du côté des partisans de la makhnovchtchina : la force et
l’étendue du mouvement, son anti-nationalisme ukrainien, sa dénonciation
de l’antisémitisme, le rôle falsificateur et exterminateur
des bolcheviks... Mais des nuances se font jour, sur des aspects plus plébéiens,
populistes qu’anarchistes, même si les convictions anarchistes de
MAKHNO lui-même ne sont plus remises en cause.
LA « COMMUNE » DE MUNICH (NOVEMBRE 1918 À
AVRIL 1919) ET LA RÉPUBLIQUE DES CONSEILS BAVAROISE.
De fortes traces libertaires dans la révolution allemande
Dans l’Allemagne en révolution au sortir de la première
guerre mondiale, la présence communiste ou « ultra-gauchiste
» (pour reprendre le qualificatif péjoratif léniniste
tiré du Gauchisme, maladie infantile du communisme)
est souvent forte face à un parti social-démocrate conservateur
et au mouvement ambigu des indépendants de l’USPD.
Si les anarchistes sont partout présents, une forte activité libertaire n’est vraiment analysable que dans la Ruhr (avec l’anarcho-syndicalisme en plein essor de la FVGD devenue FAUD en fin 1919 ? Union Ouvrière Libre d’Allemagne).
Ils sont également très actifs en Bavière avec un peu Ernst TOLLER (1893-1939), et surtout Gustav LANDAUER (1870-1919) et Erich MÜHSAM (1878-1934). Les liens libertaires avec Ret MARUT, plus connu par la suite sous le nom littéraire de B. TRAVEN montrent que le mouvement intellectuel engagé est parfois proche des anarchistes. LANDAUER est torturé et assassiné par des corps francs en 1919, MÜHSAM disparaît sous les coups des geôliers nazis en juillet 1934, son épouse Zensl passe 15 ans dans les camps soviétiques alors qu’elle espérait trouver refuge en URSS. Ernst TOLLER (comme un peu plus tard, en 1940, Carl EINSTEIN et Walter BENJAMIN, eux aussi parfois libertaires), se suicide de désespoir dans l’exil outre-atlantique. Ret MARUT, exilé en Amérique latine, va mettre pendant encore un certain temps son art littéraire au service des indigènes mexicains. Quand au « juif anarchisant » Martin BUBER, son appui aux conseils et soviets libres, guildes et kibbutzim est total à cette époque, malgré une phase nationaliste allemande étonnante au début de la 1ème Guerre Mondiale. Il dédie en 1919 son Der heilige Weg à LANDAUER dont il se réclame, et la même année dans Gemeinschaft, il se réclame de LANDAUER toujours, mais surtout de KROPOTKINE et un peu de TOLSTOÏ.
En Bavière, les idées conseillistes de République
des Conseils (lancée dès novembre 1918, la République
ne se fonde vraiment que le 05/04/1919 et est écrasée militairement
pendant la première quinzaine de mai) sont très fortes parmi
les communistes locaux, le mouvement ouvrier organisé et surtout
le Conseil Ouvrier Révolutionnaire (ou RAR) essentiellement
animé par MÜHSAM. Gustav LANDAUER assure pendant un temps très
court en avril 1919 le poste de Ministre Populaire pour la Culture et
l’Instruction ; il soutient une forme de gestion coopérative
de l’université, avec des conseils d’enseignants et d’étudiants,
culminant dans un Conseil Révolutionnaire de l’Université.
Cette forme balbutiante d’autogestion pédagogique est également
proposée pour le secondaire, en intégrant cette fois les
parents dans les conseils de gestion. Un autre anarchisant, le proudhonien
Silvio GESELL, assume également un ministère, celui du Trésor
(budget).
L’anarchisme conseilliste de Erich MÜHSAM
Le poète anarchiste MÜHSAM, arrêté le 13 avril
1919, et longtemps interné, écrit en 1920 depuis sa prison
un opuscule justifiant ses propres choix. Il l’adresse à LÉNINE
! Ce texte publié en 1929 n’est pas modifié par honnêteté
de l’auteur, malgré les changements intervenus, sur le plan international
comme dans sa propre pensée. Ce livre est exemplaire pour montrer
comment une pensée anarcho-communiste solide et affirmée
peut lors d’un bouleversement révolutionnaire se rallier, même
temporairement et plus sentimentalement qu’idéologiquement, à
la notion de dictature du prolétariat ! (Cf. la Proclamation
au prolétariat que l’auteur publie le 09/04/1919) et se
faire naïvement manœuvrer par des groupements autoritaires déjà
considérablement manipulateurs. Heureusement, les références
libertaires à la Commune de Paris (MÜHSAM parle de «
stupéfiants
parallèles » entre la situation parisienne et celle de
Munich), la tradition kropotkinienne exprimée surtout par LANDAUER
(choisi comme Ministre de l’Instruction Publique), et les traces d’anarcho-syndicalisme…
contribuent à maintenir fortement l’idéal utopique anarchisant
d’un mouvement des conseils qui remplace le gouvernement, en s’appuyant
de bas en haut sur une armature de conseils d’ouvriers et de soldats.
L’anarchisme germanique, marqué par cette expérience
importance, va par la suite nettement affirmer sa distance vis à
vis du bolchevisme sous toutes ses formes, mais les expressions conseillistes
d’alors resteront souvent liées au communisme libertaire plus traditionnel.
En 1932, dans un de ses derniers écrits Vers une société
libérée de l’État. Qu’est-ce que le communisme libertaire
?, Erich MÜHSAM affirme d’ailleurs que sa grande originalité
dans la pensée libertaire du XXème est de marquer l’importance
« de l’organisation des conseils » qui sont en fait
« la réalisation des principes anarchistes d’administration
». Il se rapproche des conseillistes de l’aile gauche allemande,
qui eux sont plutôt des marxistes critiques.
DE RARES ESSAIS AUTOGESTIONNAIRES ITALIENS EN 1920-1921
Dans la vague des occupations d’usines et des révoltes rurales,
surtout lors du fameux « Biennio rosso » des années
1919-1920, l’Italie voit les anarchistes et les anarcho-syndicalistes (ceux
de l’USI ? Union Syndicale Italienne, ou ceux qui restent membres
de la CGdL) au premier rang des expropriations et des rares essais de remise
en route autonome des entreprises occupées. Les libertaires turinois
de la CGdL (dont Pietro FERRERO bientôt assassiné par les
fascistes en fin 1922) organisés dans le Groupe libertaire
sont à l’avant-garde du mouvement. Ils sont alors proches des marxistes
révolutionnaires influencés par l’Ordine Novo de Antonio
GRAMSCI.
Le point important qui apparaît avec les tentatives italiennes,
par rapport aux allemandes ou hongroises de la même époque,
c’est d’étendre l’organisation conseilliste aux unités de
production, et donc de prévoir un mouvement autant politique qu’économique
en anticipant les idées autogestionnaires. C’est ce que reconnaît
le Congrès de Bologne de l’UAI ? Union Communiste Anarchiste Italienne
en juillet 1920, en pleine vague révolutionnaire italienne. Le texte
proposé par Maurizio GARINO (Gli consigli de fabbrica e di
reparto ? Les conseils d’usines et d’ateliers) entraîne
un long débat et le Congrès, dans une motion de soutien aux
soviets, leur reconnaît leur particularité d’être des
organismes révolutionnaires de base, agissant comme auto-organisation
pluraliste. En bonne dualité (tradition anarcho-syndicaliste) ces
comités sont également vus comme « des organes anti-étatiques
et (donc) comme de possibles noyaux pour la gestion future de la production
agricole et industrielle » comme le note avec un bon sens de
la synthèse le rapport de police sur la troisième journée
du congrès (03/07/1920) ! L’autre rapport, de Luigi MOLINARI, sur
Les soviets et leur constitution, est lui aussi l’occasion
d’un débat très mouvementé. Il entraîne le Congrès
à se positionner pour ses comités qui sont vus « comme
un phénomène international de groupes de masse »,
« de manifestation spontanée ». L’entrisme
anarchiste est sollicité pour rendre ces organismes « autonomes,
décentralisés et fédératifs
», ce
qui est une manière de dénoncer leur effective dégénérescence
en URSS.
Dans les foyers ouvriers libertaires de Sestri Ponente ou de la Spezia,
dès février 1920 ont sans doute lieu ces premières
tentatives, notamment dans les entreprises Ansaldo. Le conseil d’usine
préfigure ce que l’on appellera autogestion révolutionnaire
des décennies plus tard. À l ‘époque, MALATESTA est
un des rares dirigeants révolutionnaires à encourager le
mouvement, pour « s’emparer des usines » et développer
des grèves générales de soutien, le tout avec visée
révolutionnaire. Dans cette première vague, c’est surtout
l’Italie du Nord et du Centre qui est touchée, et notamment les
hauts lieux des mouvements anarchistes et internationalistes.
Les mouvements autonomes d’autodéfense, d’autogestion… semblent
se généraliser durant l’été 1920 et pendant
le mois de septembre. En pleine euphorie, le journal anarchiste de MALATESTA,
Umanità
Nova, qui tire à près de 500 000 exemplaires, pense possible
la réalisation d’un monde nouveau. C’est surtout vrai au moment
des mutineries et de l’insurrection d’Ancône.
Une autre caractéristique du conseillisme italien, et en cela
il rejoint les théories de MÜHSAM ou de l’anarchisme traditionnel,
c’est le refus anti-étatique caractérisé, plus nettement
qu’en Allemagne en tout cas. Pour s’en convaincre, il suffit de citer une
proclamation de l’USI, faite à Parme en décembre 1919 et
traduite dans le livre de MUSIGNY : « Le congrès… considère
la conception soviétiste (conseilliste) de la reconstruction sociale
comme étant à l’opposé de l’État et déclare
que toute superposition à la fonction autonome et libre des soviets
de toute la classe productrice… est considérée par le prolétariat
comme un attentat au développement de la révolution ».
Cependant, ce mouvement des occupations a sans doute été
trop mythifié. C’est en tout cas la forte thèse décapante
de Giampietro BERTI en 2003. Faute de révolution clairement avancée
(sauf pour les seuls anarchistes et anarcho-syndicalistes), le mouvement
ouvrier s’est replié dans des revendications corporatistes, économiques.
Les occupations ne présentent donc plus qu’un moyen tactique, non
un levier révolutionnaire. Les militants se sont laissés
enfermer dans un mouvement symboliquement fort, mais vite encerclé.
De plus, très rarement les occupations n’ont débouché
sur une réelle reprise en main de la production, malgré les
vœux de MALATESTA exprimés fortement en septembre. Un beau mouvement,
donc, mais sans issue cohérente, qui n’a fait qu’apeurer les possédants
et les étatistes, et qui largement ouvert la voie au fascisme naissant.
LA TRADITION DES KIBBOUTZ (OU KIBBUTZ, OU KIBBOUTZIM) ISRAÉLIENS
Judaïsme et mouvement libertaire
La présence de militants d’origine juive est très forte
dans les mouvements révolutionnaires (BUND, bolchevisme…) en fin
du XIXème siècle et au début du XXème. C’est
bien sûr le cas dans la mouvance anarchiste, surtout dans ce «
yiddishland
libertaire » qui s’étend surtout en Russie, Paris, Royaume
Uni, Bulgarie, Argentine et bien sûr aux États Unis.
Chez nombre d’intellectuels proches de l’anarchisme se développe
même un soutien au sionisme, mais sous la forme de la reconnaissance
d’une nation plus que sous celle d’un État. C’est le cas de Bernard
LAZARE, Mécislas GOLDBERG (1869-1907) ou Henri DORR (pseudonyme
de Lucien WEIL 1865-1914 ?) à l’époque de l’Affaire DREYFUS.
C’est le cas de Mark YARBLUM qui contre KROPOTKINE sur ce thème.
Plus tard, dans les années 1930, Sylvain BOULOUQUE note que
dans l’Encyclopédie anarchiste, le sionisme est toujours
vu comme un mouvement généreux, même si sa dérive
étatique est anti-libertaire. Il faut reconnaître qu’à
l’époque, on mélange volontiers sionisme et expériences
communautaires menées surtout dans le cadre des kibbutzim, car les
« kibboutz passionnent les anarchistes ».
L’utopie du kibbutz et ses traces libertaires
Le kibbutz ou kibboutz, comme le terme kvoutza,
signifie groupe ; le pluriel est kibboutz ou kibboutzim ;
les habitants sont des kibboutzniks.
Premières analyses et propositions
Sur le plan historique, il semble que les premières colonies
en Eretz Israël (Terre d’israël) se font vers 1882, et
obtiennent l’appui de l’ICA (Jewish Colonization Association) créé
en 1891. Vers 1900, la vision de colonies socialistes s’affirme de plus
en plus, tant en milieu marxiste qu’anarchiste. Le projet pour la Galilée
de Saül LANDAU (Ma’hnayim) en est un des exemples.
Influencé par HERZL qu’il rencontre dès l’année de la parution de son L’État juif (1896), l’anarchisant français BERNARD-LAZARE se positionne de plus en plus en faveur des colonies (au sens d’établissements communautaires, bien évidemment). Mais son antiétatisme et son anti-nationalisme agressif libertaire le fait s’opposer au sionisme officiel, et rompre avec HERZL dès 1898-99. Il n’en reste pas moins un curieux libertaire sioniste, qui affirme de plus en plus sa judaïcité. Il reconnaît aux juifs, avec lesquels il s’assimile de plus en plus vers la fin de sa vie, le droit, comme à toute minorité, de pouvoir se regrouper de disposer d’elle-même. C’est donc également une forme de nationalisme, mais au nom du pluralisme et de la liberté.
Le Kibbutz serait un « non-échec exemplaire »
pour Martin BUBER, disciple de KROPOTKINE et de Gustav LANDAUER, qui en
fut une des grandes références, au moins pour ceux qui s’inspirent
des idéaux libertaires et kropotkiniens. Les jeunesses sionistes
du début du XXème siècle semblent très intéressées
par les volontés d’expérimentations autogérées
formulées tant par BUBER que par LANDAUER. Le « système
communautaire décentralisé » et « avec
nationalisation des terres » du « KROPOTKINE allemand
» (LANDAUER) plaît beaucoup à un militant d’origine
ukrainienne, GORDON, qui s’en souviendra dans ces essais à Degania,
mais également aux mouvements Hapoel-Hatzair (Le Jeune
Travailleur) et Zeirei-Zion (Les jeunes de Sion). Le
mouvement Hapoel-Hatzair est dirigé par Haim ARLOZOROV qui
serait l’auteur d’un essai sur KROPOTKINE ; leur revue Ma’abarot,
d’après Michael LÖWY, aurait d’ailleurs publié une présentation
du « Communisme anarchique » dans son numéro
3 de 1921.
Plus étonnant et intéressant pour exprimer le rayonnement
de la pensée libertaire est l’invite faite à LANDAUER (sous
proposition de Martin BUBER) en 1919 par le jeune Nachum GOLDMAN (qui sera
en 1976 président du Congrès Juif Mondial) afin d’aider
à clarifier les volontés utopiques et constructives des pionniers
du sionisme.
Un autre libertaire méconnu, le « rêveur insoumis
» Franz KAFKA s’intéresse lui aussi aux pionniers et avoue
rêver s’intégrer au mouvement en Palestine. Lié au
milieu anarchiste praguois avant 1912 et lecteur de KROPOTKINE, KAFKA s’insère
largement dans cet ensemble d’intellectuels juifs portés par les
idées anti-autoritaires exprimées par les premiers kibboutzim.
En 1918, son ouvrage La Communauté des travailleurs non possédants
est à la fois une description superficielle de ce que doivent être
les premiers kibboutzim, et une œuvre à tonalité utopique
libertaire en faveur des petites communautés.
La réalité du kibbutz et ses évolutions
Le mouvement kibboutzique, vraiment fondé en Israël dès
1909 (malgré les antécédents cités ci-dessus)
après une grève ouvrière (communauté de K’vutsat
Degania), se développe surtout à partir des années
1920.
Les anarchistes y sont présents dans toutes leurs tendances,
mais surtout les kropotkiniens (dont Martin BUBER) et les tolstoïens
comme Aharon David GORDON (1856-1922) ou Joseph BARATZ, plus quelques réfugiés
rescapés du mouvement makhnoviste. Après l’échec de
la Guerre civile espagnole, quelques libertaires ibériques comme
Joseph RIBAS, pas forcément juifs d’ailleurs, se fixent en Israël.
Il semble que la présence anarchiste, où ses fondements
théoriques, sont surtout présents dans le Hashomer Hatzair
qui fonde le mouvement Hakkibutz Ha’artzi.
Ils s’inspirent peut-être également de l’utopie d’HERZL,
Altneueland
de 1902, qui alors imprégné des écrits libertaires,
propose une sorte de Gemeinschaft (communauté) proudhonienne
composée de multiples petites communautés ouvertes, reposant
sur l’adhésion volontaire. Leurs pratiques s’inspirent des coopératives,
du syndicalisme et du mutualisme d’origine française surtout, à
cette époque nettement influencés par l’anarchisme.
L’origine idéologique du mouvement est cependant mixte : socialisante
et sioniste, nationaliste juive mais également parfois avec un net
esprit libertaire. La grande majorité est laïque, mais une
minorité de kibboutz religieux est apparue à la fin des années
trente. Dans un article de La Rivista anarchica (n°214 ? 1995)
Giora MANOR parle du kibbutz dominé aujourd’hui par une idéologie
philo-marxiste, mais pratiquant toujours des méthodes globalement
libertaires.
Ces considérations me permettent donc d’analyser « l’utopie kibboutzique » parmi les grands exemples d’utopies libertaires, un peu comme l’ont fait les historiens anarchistes George WOODCOCK et Augustin SOUCHY ou le journaliste du Libertaire Jean MALINE, mais avec bien plus de recul et de critique.
C’est en effet le rare exemple d’autogestion sur le long terme, puisque
encore aujourd’hui (début du XXIème siècle) il compte
près de 300 communautés pour près de 130 000 membres.
L’ensemble forme moins de 4% de la communauté israélienne
en fin du XXème siècle, alors qu’il en représentait
moins de 8 % à la fondation de l’État en 1947. Il y a net
déclin relatif, mais pas disparition. On peut parler plutôt
de stabilité numérique, en chiffres bruts.
À côté du kibbutz existe d’autres formes communautaires
en Israël, comme le moshaw, communauté surtout agraire
et assez proche des coopératives intégrales, où le
travail et la propriété sont communs, mais pas la répartition.
Un kibbutz fait en moyenne entre 500 et 600 ha, et regroupe près
de 450/500 membres. Il s’agit plus d’un gros centre communautaire, plus
que d’un village autogéré ; il est souvent assez comparable
aux cités-jardins, tant les espaces cultivés et les espaces
verts se multiplient. Les activités rurale et urbaine y sont toujours
complémentaires, rarement antagonistes. L’engouement pour le jardinage
est une caractéristique qui est forte dès les origines, et
qui continue à étonner Clara MALRAUX lors de ses visites
vers 1960, surtout en contradiction avec le désert ou la steppe
environnants.
Le kibbutz se présente, pour l’analyste Bruno BETTELHEIM, comme « un idéal devenu réalité quotidienne ». David CATARIVAS ajoute que « c’est la réalisation humaine la plus proche de l’idéal utopique de paix et de solidarité ». De la même manière, Arthur KOESTLER affirme que « les colonies ont transformé une idée apparemment utopique en une réalisation significative malgré sa petite échelle ». Stanley MARON parle de « principale expérience communautaire du XXème siècle qui se pose comme alternative, tant à la société urbaine qu’à l’économie de marché ». Dès 1964, pour Clara MALRAUX, ce « prodigieux laboratoire socio-économique », véritable « enclave socialiste dans un monde capitaliste » repose sur des principes « d’autogestion ». Elle reprend l’affirmation de l’anarcho-syndicaliste Augustin SOUCHY, spécialiste des collectivités espagnoles, qui parlait lui de « seule réalisation de socialisme volontaire dans le monde ».
Le kibbutz apparaît comme une vraie « utopie vivante
» qui reposerait pour Arrik DELOUYA sur 4 valeurs principales très
proches des positions anarchistes et souvent confondues avec elles :
Le volontariat, donc l’association libre, et son pendant, le possible
abandon ou départ également volontaire. Le kibbutz est donc
bien « cette communauté jouissant d’une autonomie économique
totale et constituée par des membres qui y adhèrent en toute
liberté » et dont « le départ peut, à
tout moment, être librement décidé ».
L’égalité absolue à tous les niveaux, et une sorte
pratiquée de communisme libertaire, malgré une relative rareté
des biens produits (ce qui empêche le rêve utopique de société
d’abondance et de la « prise au tas », vision qu’ont
osée certains anarchistes qui lisaient KROPOTKINE de manière
trop schématique). La répartition se fait en fonction des
besoins, non du travail fourni, un adulte âgé, un infirme
ou un jeune enfant prétendant aux mêmes droits qu’un actif
dans la force de l’âge. Le principe d’égalité solidaire
est essentiel.
L’autogestion ou démocratie directe existe presque partout malgré
d’inévitables dérives centralistes. Il s’agit bien en théorie
d’un « monde sans pouvoir ni coercition », et d’un monde
« sans État » comme le rêve l’anarchisme.
Cette autogestion (on devrait dire cette utopie) nous précise S.
JONAS est «à la fois économique, sociale, municipale
et urbanistique ; (c’est également) une autogestion de la production,
de l’enseignement et de la culture ». La démocratie directe
repose sur la primauté de l’Assemblée Générale,
expression fondamentale de tous les membres, qui au début était
au moins hebdomadaire, et qui exerçait les trois pouvoirs législatifs,
judiciaire et surtout exécutif, comme l’a développé
Menachem ROSNER. Les enfants, par groupes d’âge, sont encouragés
également à pratiquer cette auto-administration de leurs
activités et à multiplier les assemblées et les comités.
Le collectivisme parfois quasiment intégral, est pratiqué
avec parfois des formes coopératives plus modérées.
Comme idéaux, pratiques et utopies libertaires de cette Lebensgemeinschaft
(communauté de vie, pour Martin BUBER) on peut également
rajouter :
La haine de l’argent (dès 1911 il est banni du 1er kibbutz,
Degania). Dans La Tour d’Ezra, Arthur KOESTLER résume
bien ces idéaux libertaires, même s’il n’utilise pas ce terme
: « leurs traits fondamentaux étaient les mêmes :
le réfectoire commun, les ateliers, la maison des enfants, la prohibition
du travail salarié, l’abolition de la monnaie, du troc et de la
propriété privée ; la distribution des tâches
selon les capacités de chacun et celle des produits selon les besoins
»
Une éducation autogestionnaire et anti-autoritaire, proche de
l’idée anarchiste d’éducation intégrale comme tente
de le prouver Bruno BETTELHEIM ; un kibboutznik interviewé par Clara
MALRAUX affirmait que « notre système d’éducation
n’est jamais autoritaire, (puisque) nous ne connaissons ni bulletin, ni
sanction, ni ‘’redoublage’’ (sic) ». Mais « les blâmes
publics » parfois pratiqués sont tout de même très
problématiques !
L’absence théorique de différence homme-femme, même
pour les tâches ardues (militaires notamment) dans la pratique ;
cependant cette vision est sans doute désormais erronée,
le kibbutz devenant « une société profondément
sexiste » ; dès les années 1960 cette évolution
était mise en valeur avec un retour massif des femmes dans des fonctions
culinaires et éducatives. Cependant l’esprit pionnier persiste,
et des femmes résistent face à cette évolution, et
elles sont souvent soutenues par leurs camarades masculins.
L’absence de hiérarchies, de grades ; même des élus
ou hauts fonctionnaires reviennent au kibbutz faire leur tâche, comme
n’importe quel autre membre ;
Le refus de l’héritage dans une vision très bakouninienne
;
Les multiples regroupements fédéralistes et une solidarité
ou entraide proches des positions kropotkiniennes.
Quelques traits étonnants rapprochent également le kibbutz
des essais utopiques anarchistes ibériques du début du XXème
siècle : le puritanisme, l’ascétisme, voire un certain
refoulement sexuel. Pour confirmer ces rapprochements, après son
voyage dans les kibbutz en septembre 1969, l’écrivain argentin Ernesto
SABATO fait l’éloge du communisme anarchiste dans la revue Raices
de Buenos Aires.
Mais déjà avant lui, Augustin SOUCHY, Gaston LEVAL avaient
mis l’accent sur la comparaison entre collectivités et kibboutz,
et pas seulement pour le mode de vie, mais pour l’organisation la force
des idéaux.
Mais le sionisme affirmé, l’importance de l’engagement militaire, une évolution vers plus de centralisme, l’apparition de stratifications sociales et selon le sexe ou selon le kibbutz (processus d’hétérogénéisation idéologique et socio-économique analysé par Avraham YASSOUR dans de nombreux écrits), la primauté de l’appartenance ethnique et religieuse (« une société de vrais croyants » dit BETTELHEIM)… éloignent ce mouvement de l’idéal libertaire de ses débuts. L’égalitarisme l’emporte désormais sur l’individualisme, et un certain conformisme, une certaine uniformité repoussent le pluralisme initial.
Le kibbutz, avec presque un siècle d’existence (ce qui est en
soi un énorme succès), reste un îlot utopique isolé
(« tour d’ivoire », « oasis » dit
KOESTLER), voire parfois sectaire, malgré son ouverture de plus
en plus forte sur le monde israélien (université, travaux
industriels extérieurs, service militaire…).
Mais il s’ouvre de plus en plus au consumérisme, parallèlement
avec un renforcement de la cellule familiale, certes élargie, comme
l’analyse Stanley MARON. L’utopie libertaire semble bien lointaine désormais.
LES « COLLECTIVITÉS » ESPAGNOLES : VERS LE
COMMUNISME LIBERTAIRE...
Le mouvement libertaire espagnol est le principal mouvement anarchiste
mondial; tant par son ampleur (la CNT aurait atteint les 1 500 000 membres
fin 1936) que par les multiples expérimentations utopiques, essais
pédagogiques, insurrections, parfois de type millénariste,
qui parsèment son histoire. Sa participation essentielle et marquante
durant la Guerre Civile de 1936 est sans doute aujourd’hui la période
la plus analysée du mouvement anarchiste et est un des plus grands
mouvements d’utopie réalisée de l’histoire. L’écrivain
espagnol Francisco CARRASQUER affirme même « que le phénomène
le plus important de toute l’histoire sociale du XXème siècle,
c’est la prodigieuse expansion libertaire en Espagne ». Dans
le même sens et plus récemment, l’anarchiste franco-argentin
Eduardo COLOMBO estime que « la période qui va de cette
date (19 juillet 1936) aux évènements de mai 1937 à
Barcelone peut être considérée comme l’expression la
plus avancée de la lutte sociale et révolutionnaire dans
le processus d’émancipation humaine ouvert par la Révolution
française ». Bien sûr, ce sont des libertaires qui
écrivent ces remarques, et il faut les relativiser. Mais je partage
cependant les remarques de l’historien catalan Antoni CASTELLS DURAN qui
rappelle que « l’expérience des collectivisations en Catalogne
est l’unique tentative existante jusqu’à nos jours pour mettre en
pratique le socialisme libertaire dans une société industrielle,
ce qui lui confère une importance exceptionnelle au niveau mondial,
tant du point de vue historique qu’économique et social ».
Dans un ouvrage très fouillé de 1967-1968 pour analyser
la « réussite remarquable » « stupéfiante
en temps de guerre », des expériences libertaires de 1936,
Noam CHOMSKY se dressait contre les mandarins de son temps, gagnés
à l’idéologie impérialiste ou libérale, et
dénonçait la falsification de l’histoire qu’ils cautionnaient.
L’exemple espagnol lui fournissait un excellent champ d’études.
L’originalité de la révolution espagnole tient donc évidemment
à son caractère libertaire et fédéraliste,
puissamment utopiste, rarement rencontré ailleurs. KAMINSKI en 1936
en traversant la Catalogne ne s’y trompe pas : « la révolution
apparaît sous de multiples formes et lentement du chaos surgit le
monde nouveau. Un chaos avec toute sa grandeur et ses horreurs, avec sa
stupidité et son génie spontané, enfanté dans
la douleur ».
Des traces communautaires espagnoles anciennes...
Depuis 1943, et surtout dans la réédition de 1962, Gerald
BRENAN a beaucoup insisté sur ces traditions communautaires ibériques
dans son fameux El labirinto español/Le labyrinthe espagnol.
Il reprenait partiellement des idées diffusées à propos
des collectivismes agraires en fin du XIXème par l’intellectuel
aragonais de Graus, Joaquim COSTA, qui a beaucoup marqué la mouvance
libertaire. Il cite également l’œuvre de Don Juan Antonio POSSÉ
Vestigios
del primitivo comunismo en España de 1883.
Il ne faut pas oublier l’important travail théorique de l’écrivain
anarchiste Felipe ALAIZ, d’ailleurs ancien proche du mouvement littéraire
costiciste
(de COSTA) du Haut Aragon dont il est issu : Hacia una Federación
de Autonomías Ibéricas/Vers une Fédération
des Autonomies Ibériques dont la partie 3 (sur 20) traite
du Municipio español desde la epoca romana/La commune espagnole
depuis l’époque romaine.
Pour aller vite, BRENAN cite plusieurs fondements possibles :
Les tendances utopiques collectivistes espagnoles de l’Époque
Moderne, exprimées par Miguel CAXA de LERUELA dès 1631,
prolongées par les idées de nationalisation de la terre de
Pedro de VALENCIA ou par le système mixte issu des Discursos
de Martínez de la MATA en 1659. Même un Alvarez OSSORIO aurait
en 1686 proposé de mettre fin aux propriétés et à
l’argent.
Les traditions communalistes, s’exprimant notamment dans les
coopératives des piémonts pyrénéens, dans la
force des « fueros/assemblées » et « concejos/conseils
» municipaux (ceux de Léon et de Sepúlveda dès
le XI°) ou dans les pratiques collectives liées à l’élevage
(« mesta » et « derrotas ») des plateaux
centraux, ou dans les usages collectifs de répartition de l’eau
de l’huerta valencienne... ALAIZ récuse ce rôle novateur
des éleveurs, et s’intéresse plutôt au « campo
común/champ commun » des petits et moyens agriculteurs
indépendants ; il fait également remonter les tendances coopérativistes
et collectives aux premiers temps de l’occupation romaine. GÓMEZ
CASAS met en avant les traditions des Germanías et Hermandades
du pays valencien ou des Baléares, à l’origine d’une forte
rébellion contre le pouvoir central au début du XVIème
siècle.
La tradition fédéraliste et cantonaliste
: cela vaut surtout pour le jeune Pi Y MARGALL, traducteur de PROUDHON
en Espagne (notamment du Principe Fédératif
en 1868). Ce futur président éphémère de la
Première République de 1873 publie cette même année
son Idea exacta de la federación où l’influence
proudhonienne est très forte, ne serait-ce que dans la proposition
de pactes « sinalagmáticos, communtativos y bilaterales...
». C’est pourquoi ABRAMSON présente ce « fédéralisme
pactiste » comme une « utopie ». Son premier
livre de 1854 La reacción y la revolución était
déjà un pamphlet anti-autoritaire très élaboré.
Pour confirmer ces analyses, on peut rappeler que dans L’idée
générale de la révolution au XIXème siècle
et dans Contradictions politiques. Théorie du mouvement constitutionnel
au XIXème siècle, PROUDHON affirme que « la
Commune est par essence, comme l’homme, comme la famille, comme toute individualité
ou collectivité intelligente et morale, un être souverain.
En cette qualité, la Commune a le droit de se gouverner elle même,
de s’administrer… ». Les libertaires et fédéralistes
ibériques surent avec talent et diversité faire passer ce
principe du bisontin dans la réalité
Les traditions coopératives et collectives lancées notamment
par les socialistes et l’UGT, en Catalogne ou d’une manière plus
générale en milieu rural dans sa phase plus « gauchisante
» des années 1930. Luis GARRIDO développe cet aspect
dans son étude sur la province andalouse de Jaén. L’originalité
de cette contrée est la prédominance socialiste (donc de
l’UGT et sa fédération agraire ? la FETT) face à un
mouvement anarchiste moins implanté. L’UGT s’appuie principalement
sur le décret des « Arrendamientos colectivos »
(sorte d’autogestion de terres louées) de Largo CABALLERO du 19/05/1931,
qui propose une légalisation graduelle et pragmatique d’essais pré-collectivistes.
Une bonne partie des collectivités qui éclatent en 1936 semblent
bien s’inscrire dans cette logique et le passage de l’arrendimiento
à la collectivité est fréquemment signalé.
Cette étude présente surtout l’intérêt de nous
mettre en garde face à une interprétation trop pro-anarchiste
du phénomène des collectivités.
Et surtout la puissance utopique et mystique de l’anarchisme rural,
surtout en Andalousie. BRENAN dans une analyse classique, reprise parfois
sans nuance par HOBSBAWM dans ses Primitive rebels de 1959,
lance l’idée d’un anarchisme dont les adeptes « sont des
hommes qui entendent réaliser leur utopie » de la même
manière que les hérétiques religieux ou les millénaristes.
«
Leur utopie est presque aussi ascétique et sévère
que la première utopie judéo-chrétienne »
affirme-t-il. Son ami Franz BORKENAU allait à l’époque dans
le même sens fort caricatural : « l’anarchisme est un mouvement
religieux ».
Sans appuyer cette « idiosyncrasie » systématique
qui ferait des espagnols un peuple libertaire « inné
», il reconnaît cependant que « ces caractères
: particularisme, indépendance, égalitarisme, justice, don
quichottisme, individualisme pris séparément ou hors de tout
contexte historique, peuvent être des éléments à
intégrer dans l’anarchisme historique militant, et même dans
l’anarchisme comme doctrine philosophique », sans oublier d’y ajouter
la « fibre communautaire ».
l’idéal du communisme libertaire : anticipations
Le communisme libertaire (ou plutôt le communalisme) s’impose
en Espagne dès les années 1870, même si c’est au début
sous une forme collectiviste. Dès 1872 la base espagnole de la Fédération
Régionale de l’AIT (cette base étant constituée par
la fédération locale des unions de métiers) est considérée
à la fois comme élément de l’organisation de combat
dans la société actuelle et comme « la commune libre
de l’avenir », dualité qui va imprégner tout l’anarcho-syndicalisme.
Dès 1876 les réunions « comarcales/provinciales
ou régionales » de la Fédération Régionale
Espagnole proposent « une première ébauche de la
commune libre et indépendante conçue dans la perspective
de la future société de l’anarchisme espagnol ».
En 1878 le Programa de realización inmediata/Programme de
réalisation immédiate de la Fédération
régionale andalouse est un vibrant appel aux réalisations
communistes-libertaires. Josep TERMES l’historien de la Première
Internationale en Espagne notant que « déjà se dessinait
une commune libertaire qui aura une si grande place dans l’histoire du
mouvement anarchiste hispanique ». L’essor a lieu dans les années
1880, surtout avec La Justicia Humana de Barcelona en 1886 et le
développement dès 1888 d’un des journaux les plus célèbres
de l’anarchisme ibérique, Tierra y Libertad, slogan que lancent
à la même époque les anarchistes magonistes au Mexique,
et que le cinéaste britannique Ken LOACH va faire connaître
dans les années 1990 avec Land and Freedom. La venue
en Espagne de MALATESTA donne définitivement l’avantage au communisme
anarchiste ou libertaire sur un collectivisme anarchiste qui persiste pourtant
chez un militant aussi prestigieux que Ricardo MELLA et qui, seul cas en
Europe dans la mouvance anarchiste, garde de profondes influences.
Dès 1919 la CNT fait du communisme libertaire, plus souvent
appelé alors « comunismo anárquico »,
son objectif final. Les congrès successifs de 1931 et de 1936 confirment
cette orientation logique du mouvement libertaire espagnole.
Cet idéal s’affine, et repose sur de nombreux écrits
littéraires et utopiques ou programmatiques surtout dans les années
1920 et 1930. La thèse en 1978 de Xavier PANIAGUA sur ce qu’il appelle
la « Sociedad libertaria » en fait une présentation
critique mais très complète.
Les mouvements insurrectionnels du début des années 1930
: ceux de Manresa en 1932, de Terrassa en 1933, de Casas Viejas avec le
vieux militant Seisdedos de 1933... en sont quelques exemples.
En janvier 1932, le Haut Llobregat connaît le « premier
essai de révolution sociale » en Espagne, avec «
5
jours de communisme libertaire ». La charge utopique est très
forte, et Federica MONTSENY le théorise dans son article de La
Revista Blanca du 15/01/1932, Hacia une nueva aurora social/Vers
une nouvelle aurore sociale.
En janvier 1933, le village de Ripollet en Catalogne, pour prendre
un exemple, nous ramène à l’affaire italienne du Bénévent
de 1877. Une petite municipalité est occupée par un groupe
de libertaires, les archives brûlées devant la population
rassemblée, le drapeau noir dressé, la propriété
privée et l’argent condamnés…Au nom de la « idea/l’idée,
l’anarchie » et de la « fraternité universelle
», l’exploitation de l’homme par l’homme est rejetée hors
de ce nouveau monde utopique. Cependant à la différence du
mouvement malatestanien, ici l’idéal est désormais connu,
les militants semblent plus préparés, et le mouvement n’est
pas autant isolé.
Mais ce mois de janvier 1933 reste tristement fameux pour les terribles
faits de Casas Viejas, aujourd’hui Benalup de Sidonia. De pauvres paysans,
ravagés par la faim et le manque de terre dans cette province de
Jérez au large de la montagne de Ronda, sont sensibles aux revendications
libertaires et tentent une insurrection avec des moyens dérisoires.
Dans un superbe reportage, « à chaud », l’écrivain
Ramón SENDER encore largement influencé par un anarchisme
qu’il va bientôt abandonner, révèle l’aspect populaire,
un peu mystique et très simple du communisme libertaire vu par les
agriculteurs andalous. Il dénonce avec un style extraordinaire la
collusion entre une République honteuse qui sert des latifundistes
méridionaux sans scrupules, et des forces de l’ordre terrifiantes
(Gardes civiles et d’assaut) qui se croient encore en manœuvre dans le
Rif. Le résultat est un des pires massacres de cette époque
(plus de 20 assassinats) : il anticipe les désastres sanglants des
Asturies et de la Guerre Civile.
Une des rares anticipations des collectivisations de 1936 est vécue
par les habitants de la petite localité aragonaise de Albalate de
Cinca. Dans ce pays, toujours écrasé aujourd’hui par le soleil
et la sécheresse, malgré la proximité de la Cinca,
la puissante CNT animée surtout par la famille CARRASQUER, réussit
à occuper Albalate le 08/12/1933. Pendant plus de 2 jours, le communisme
libertaire est activé. Les réactionnaires sont enfermés
dans le Centro Obrero (Centre ouvrier) et la municipalité se transforme
en Comité révolutionnaire ; les 4 axes principaux sont bloqués
par des barricades. Ce bref moment d’anarchie durement réprimé
(plus de 100 arrestations), la localité le doit à une tradition
forte de collectivisme et de militance libertaire. Déjà en
1932 la municipalité avait acheté par choix collectif des
terres ducales dont une partie avait été immédiatement
remise à chaque famille, le reste étant travaillé
et géré en commun.
En décembre 1933, le Comité Révolutionnaire de
Zaragoza, dans un Manifeste, résume très simplement
les aspirations communistes libertaires d’alors : « Une fois abolie
la propriété privée, toute la richesse reste à
la disposition de la collectivité. Les usines, ateliers et tous
les moyens de production seront saisis par les prolétaires organisés,
mis sous contrôle et administrés par le comité d’usine…
À la campagne, les terres et tout ce qui constitue la richesse du
village doit être à la disposition de la commune (municipio)
libre ». La monnaie est bien sûr abolie, le commerce est
remplacé par l’entraide et le troc, et les milices (cuadrosde
defensa ) assurent l’autodéfense.
Dans le grand mouvement asturien d’octobre 1934, la CNT, dominante dans la localité industrielle de La Felguera (peut être plus de 4 000 mineurs affiliés au syndicat) y instaure des pratiques conseillistes qui tranchent nettement avec celle des communistes minoritaires ou celle des socialistes majoritaires dans le bassin minier. Un livre affirme même que les Asturies ont connu « 15 jours de communisme libertaire ». Des comités populaires gèrent le quotidien, des entreprises pratiquement autogérées travaillent pour équiper les groupes d’actions (armes, explosifs…). L’autogestion locale s’accompagne de la solidarité vis à vis de l’extérieur puisque ces groupes d’action partent directement pour aider la résistance ouvrière à Oviedo. Sur tous ces points les Asturies annoncent ce que va être la situation catalane en été 1936. La « commune asturienne » possède plus d’aspects libertaires qu’on ne l’écrit souvent, surtout si on se souvient que l’anarchisme est nettement dominant, en plus du bassin de la Felguera cité, dans le grand port de Gijón.
Antonio ELORZA, dans un article de synthèse qu’il a présenté
au Colloque d’Amsterdam de 1988 sur L’anarchisme espagnol et ses
traditions culturelles, rappelle que pour l’anarcho-syndicalisme
ibérique, « le début des années 30 est un
temps d’utopie ». Il note divers cheminements qui cumulent en
1936 :
Les expérimentations insurrectionnalistes, surtout animées
par la FAI, et déjà signalées ci-dessus part PANIAGUA.
La multiplication des lieux de débats, de discussion souvent
avec forte participation : « Aujourd’hui il n’y a pas de tertulias
(rencontres entre amis), de conversations ou polémiques qui ne laisse
une place à l’étude des possibilités d’implantation
du communisme libertaire » écrit VILLAVERDE dans le numéro
de CNT du 17/11/1932.
La réflexion (et confrontation) théorique et pratique
au sein des divers courants de l’anarcho-syndicalisme espagnol et dans
l’AIT.
Les très nombreuses « petites utopies » de
revues, journaux, pamphlet, écrits éducatifs… Des revues
comme Estudios, Iniciales ou Orto… sont au premier
plan.
L’essor des projets utopiques d’ampleur qui se multiplient dans les
années 30.
On peut ajouter à cette liste un 6° point : l’importance
de la « base sociétaire » de l’anarchisme espagnol,
la multiplicité des associations qu’il développe depuis ses
origines, depuis les groupements culturels, notamment les fameux «
ateneos
» jusqu’aux groupes spécifiques ou d’affinités (dont
la FAI de 1927 est l’expression la plus importante), en passant par les
multiples groupes sectoriels, activistes, militants, pédagogiques…
Une contre-société s’est réellement développée
: elle a préparé aux contacts, aux échanges, à
l’œuvre partagée, aux rudiments de la gestion… des générations
de militants qui naturellement vont retrouver leurs réflexes dans
les collectivisations qui surgissent en 1936. Pendant la résistance
au pronunciamiento, les effets d’une « longue histoire d’éducation
ouvrière » et la forte perméabilité «
à
la pensée utopique » comme l’analyse longuement l’ancien
poumiste Victor ALBA.
Le théoricien le plus connu en est Isaac PUENTE, médecin
anarchiste dont l’ouvrage est une référence de premier plan
dans tout le mouvement espagnol. Ce docteur, plutôt pacifiste, est
assassiné par les franquistes en 1936.
Ses positions (avec des nuances) ont peu à peu gagné
l’ensemble du mouvement puisque au Congrès National de la CNT de
Saragosse en mai 1936, les 649 délégués de plus de
988 syndicats (peut-être 600 000 représentés) réaffirment
cet idéal utopique, en même temps d’ailleurs que des positions
plus réformistes ! C’est le fameux texte : Concepción
Confederal del Comunismo Libertario, qui résume le Point
8 du Congrès. C’est incontestablement le texte le plus idéologique
et le plus important (par la force numérique et militante de la
CNT de l’époque) dans ce domaine. Ce document « anarchiste
» est cependant moins ouvert que les propositions exprimées
par ailleurs par PUENTE, qui alliait sans exclusive les efforts du syndicalisme
et des communes libres.
La Guerre civile de 1936 à 1939 va permettre d’en réaliser
des expérimentations à grande échelle, même
si l’explosion sociale est largement spontanée.
Les écrits de Diego ABAD de SANTILLAN, théoricien plus
économiste, en peaufine les aspects durant cette Guerre Civile,
mais en rogne les éléments trop utopiques, au nom d’une vision
plus pragmatique et un peu plus centraliste du mouvement social.
Diego CAMACHO, relatant tous ses écrits et leur diffusion, insiste
sur la longue préparation et l’omniprésence de la propagande
libertaire qui permirent le choix du communisme libertaire et des idéaux
autogestionnaires en 1936. Dans une interview à la A Rivista
Anarchica de Milan en décembre 1998 (n°250) il dit notamment
que « les révolutions ne produisent pas de miracle : elles
font seulement affleurer ce qui existe déjà » et
plus loin « les révolutions, si avant qu’elles ne se produisent,
ne sont pas dans la tête des gens, ne peuvent pas développer
un caractère nettement déterminé. »
Pour résumer, une idéologie communiste libertaire sommaire
et une « culture de la subversion » et de la révolte
existent de manière diffuse, même hors du mouvement libertaire.
L’explosion de 1936, en supprimant bien des verrous, va donc spontanément
s’appuyer dessus et en ranimer la flamme.
les « collectivités » libertaires de 36-39
: « une utopie réalisée »
une révolution sociale d’ampleur dans la Guerre civile
Innombrable est désormais la bibliographie les concernant, et
il faut bien reconnaître que le succès du film Land
and Freedom de Ken LOACH récemment (1995) leur a donné
un renouveau d’intérêt. Le réalisateur affirmait d’ailleurs
que les collectivisations « furent un des rares moments dans l’histoire
de l’humanité où on vit un peuple prendre le contrôle
de sa propre vie ». Pour les anarcho-syndicalistes français
de la CGT-SR, ce n’est ni plus ni moins qu’une « magnifique aurore
qui se lève à l ‘horizon radieux, annonciatrice des temps
nouveaux » ! La très forte charge utopique est toujours
constatée par les historiens, parfois revendiquée par les
anarchistes et sympathisants, et les qualificatifs abondent : « la
utopia anarquista » pour Antonio ELORZA en 1973, « el
sueño igualitario/le rêve égalitaire »
pour CASANOVA en 1988, « il sogno collettivista/le rêve
collectiviste » pour Claudio VENZA en 1992…
Ce qui a sans doute le plus étonné les contemporains
fut la spontanéité initiale et l’extrême hétérogénéité
de ce mouvement difficile à présenter et à définir,
mais incontestablement surgi sans direct mot d’ordre imposé. Même
la CNT se proposait, au lendemain de la révolution, d’abandonner
son idée de communisme libertaire, pour montrer sa loyauté
et affirmer sa volonté de partager les responsabilités avec
les autres mouvements catalans. Devant une base si radicale et devant le
fait accompli, elle est vite forcée de s’associer aux collectivisations.
Le 27/08/1936 le Bulletin d’Information de la CNT-AIT-FAI
demande : « Tous les travailleurs de toutes les industries doivent
immédiatement prendre en main les entreprises (incautación)
en les collectivisant. Cela doit se faire rapidement, en nommant aussitôt
le Conseil ouvrier (Consejo Obrero) qui gèrera l’industrie…
».
Comme je le rappelle ci-dessus, il faut cependant relativiser la notion
de « spontanéité » car comme le dit Eduardo
COLOMBO dans l’article cité précédemment, «
les
réalisations révolutionnaires des travailleurs espagnols
ont été le résultat de l’enracinement idéologique
et organisationnel de l’anarchisme ».
L’autre étonnement venait de l’incroyable reprise du travail et d’une vie presque normale dès les premiers jours de la lutte : « La révolution construit. Le travail ne s’interrompt en aucun lieu, les champs sont cultivés, les récoltes engrangées, les routes reconstruites et tous les travaux commencés sont poursuivis, même s’il s’agit de constructions, qui, de sûr, ne serviront jamais à ce à quoi on les destinait » raconte KAMINSKI dans un ouvrage enthousiaste sur la Catalogne que l’anarchiste PEIRATS compare à juste titre aux 10 jours qui ébranlèrent le monde de John REED. KAMINSKI, tout en reconnaissant l’ampleur des destructions du camp républicain, ajoute que : « si la guerre civile détruit d’immenses valeurs, ce n’est pas du fait des révolutionnaires. Ceux-ci tendent à détruire les symboles, mais respectent de manière ingénue et parfois exagérée tout ce qui leur paraît de quelque utilité », comme il le découvre en visitant des collectivités. Dans un autre passage il s’émerveille devant la bonne marche des transports publics dans la « Barcelone rouge et noire », juste quelques jours après l’échec de la rébellion ; cette remise en marche due à l’initiative des seuls syndicalistes aurait été plus rapide que ce qui s’était passé dans le même secteur dans la Russie de 1917.
Les ouvrages en langue française les plus importants, mais sans doute trop nettement favorables au mouvement anarchiste, sont ceux de Gaston LEVAL, Frank MINTZ et l’incontournable réédition de l’ouvrage de la CNT sur les Collectivisations, l’œuvre constructive de la révolution espagnole dont la première édition date de 1937. En langue espagnole, le livre en 4 volumes du militant libertaire Juan PEIRATS sur La CNT dans la révolution espagnole est une mine de renseignements. Enfin les remarques lumineuses de BRENAN en Appendice à son édition de 1962 sur le « mouvement soviétique » populaire, réel et profond de l’Espagne de 1936 sont à relire avec attention. Plus récemment la courte mise au point de Frédéric GOLDBRONN et de Frank MINTZ dans le Monde Diplomatique nous offre un bon résumé. L’ouvrage récent de Victor ALBA, favorable et critique (sans doute par son passé marxiste révolutionnaire minoritaire) est un des plus précis et des plus profonds pour l’analyse et l’actualisation du mouvement, et nous offre quelques interviews de qualité d’anciens « collectivisateurs ».
Lors de l’éclatement du coup d’État militaire de l’été
1936, la résistance populaire et républicaine triomphe dans
une grande partie de l’Espagne et repousse le succès franquiste
jusqu’en 1939, ce qui présente un des rares essais de résistance
semi-victorieuse à la montée des fascismes de toute la décennie.
Immédiatement, le peuple en armes mêle assez spontanément
guerre et révolution sociale. Là où les influences
libertaires sont les plus ancrées (mais pas seulement, le POUM Parti
Ouvrier d’Unification Marxiste et même souvent l’UGT Union
Générale du Travail socialisante sont largement présents)
apparaissent une multitude d’essais que l’on peut par anachronisme appeler
autogestionnaires. Dans les campagnes surgissent différentes formes
de collectivités agraires, et dans de nombreuses communes de toutes
dimensions bien des services, des ateliers ou des industries passent sous
totale collectivisation (socialisation), ou sous contrôle ouvrier,
communal ou syndical. La forme coopérative est bien diffuse également.
Les premières formes sont d’ailleurs imposées par la
nécessité, puisque ce sont les secteurs de l’alimentation
qui sont concernés. Immédiatement après sont touchées
toutes les activités liées au front. Ainsi à Barcelone,
dès le 24 juillet 1936, le jour où sort de la ville la première
colonne menée par DURRUTI, est mis sur pied un Comité
d’approvisionnement (Abastos) que les libertaires ouvrent aux
autres forces révolutionnaires en acceptant même que l’UGT
compte autant de membres que la CNT, alors que dans la ville l’écart
numérique est très grand entre les deux centrales.
La défaite républicaine et l’hostilité, parfois
très violente (Cf. l’écrasement militaire mené par
les colonnes dirigées par des chefs communistes, LISTER étant
le plus connu et le plus haï), des républicains et surtout
des communistes (par un des PC les plus staliniens de l’époque)
conduisent ces essais à l’isolement, à l’échec et
pire sans doute à l’oubli. L’histoire officielle (stalinienne et
franquiste mêlées) ou académique (où le poids
d’un marxisme dogmatique fut longtemps prépondérant) a très
souvent largement minimisé ce phénomène qui fut le
plus vaste et le plus profond essai communautaire libre de toute l’époque
contemporaine. Sur 24 millions d’espagnols, la CNT anarcho-syndicaliste
compte plus de 1 million de membres, peut-être 2 à son apogée
de fin 1936 ; les collectivités vont toucher près de 2 millions
de travailleurs... si on s’en tient à des estimations « basses
». Des millions de femmes, d’enfants, de retraités et de vieillards
vont y être longuement impliqués, sans compter les réfugiés
provenant de régions occupées par le franquisme. Si on ne
s’arrête qu’au cas de Barcelone (qui compte plus d’un million d’habitants
dans les années 1930), certes capitale reconnue de l’anarchisme
ibérique, on peut rappeler que de 70 à 80% des entreprises
sont collectivisées.
Un ouvrage récent (1997) très critique sur l’anarcho-syndicalisme
espagnol et sur le rêve libertaire jugé « archaïque
», celui de Julian CASANOVA De la calle al frente/De la rue
au front publié à Barcelone, pense qu’il y a eu au
moins 1 500 collectivités agraires, dont 863 cénétistes,
plus 135 « mixtes » donc également avec participation
anarchiste, soit l’immense majorité. Il n’est pas inintéressant
de constater que même l’UGT socialisante s’est, elle aussi, ralliée
au modèle anarcho-syndicaliste avec 415 collectivités reconnues.
Les régions les plus touchées sont dans l’ordre de présence
anarchiste, l’Aragon, le Pays valencien et la Mancha. L’Andalousie, autre
terre fortement anarchisante, est moins touchée que prévue
car la guerre y est rapidement défavorable au camp républicain.
Les origines des collectivités sont souvent le fait des milices
et des syndicats, puis au fur à mesure où se déroule
la guerre, de l’intervention militaire de corps ralliés à
l’anarchisme ou au POUM comme le montre le film cité. Le total touché
est d’une grande imprécision statistique puisque les chiffres de
terres expropriées représentent de 40 à 75 % des terres
totales (dans la zone républicaine, bien sûr). Même
le chiffre le plus bas semble extraordinaire, et fait de l’Espagne de 1936
le seul exemple à vraiment grande échelle, dans l’espace
et dans le temps, de réalisation de l’utopie anarchiste (appelée
souvent plus tard « autogestion »), utopie qui a concerné
« plusieurs millions d’individus » comme le rappelle
Gaetano MANFREDONIA en 2001. Frank MINTZ, qui revoit à la baisse
ses estimations larges des années 1970 (près de 3,2 millions)
propose en 1999 un nombre minimal tournant autour de 1,8 millions, et rejoint
ainsi les chiffres assez bas (1,5M) de l’anarchiste britannique Vernon
RICHARDS.
L’autogestion est assurée soit par le(s) syndicat(s), soit par
le comité révolutionnaire local, soit par la collectivité
elle-même ou une forme mixte de ces trois solutions, avec en plus
des formes proches (coopératives, associations autonomes…).
Il y a eu dans ces régions et en Catalogne une « réelle
inversion de l’ordre social » reconnaît l’auteur, surtout
si on tient compte des collectivités industrielles et de services,
innombrables surtout à Barcelone. Dans cette ville, près
de 70% des entreprises ont été collectivisées.
Dans de nombreux cas l’utopie anarchiste renoue avec bien des écrits
utopistes anciens, et supprima l’argent (remplacé par des bons de
travail ? le « carnet » du producteur-, des monnaies
de papier, les « duros de cartón », ou un carnet
familial, ou le troc mutualiste...), brûla les cadastres, bouleversa
les hiérarchies, réquisitionna les moyens et les terres,
encouragea le travail et la consommation collective en respectant les travailleurs
pauvres indépendants, et les petits propriétaires républicains...
dans un climat qui rappelle bien des mouvements révolutionnaires
ou millénaristes du passé. Certes des violences, quelques
exécutions sommaires... ont terni ce mouvement, mais ne peuvent
en aucun cas en supprimer l’importance.
Dans la plupart des cas le mouvement libertaire tolère les petits
propriétaires indépendants, à condition qu’ils n’embauchent
pas de salariés. Ils accueillent même parfois les membres
en difficultés de familles reconnues capitalistes ou franquistes.
Si la collectivisation semble systématique pour les terres des
« factieux » immédiatement saisies, et pour les
terres des grandes propriétés restées mal ou non cultivées,
les autres terrains ne sont concernés que si leurs utilisateurs
en sont d’accord. Le pragmatisme est partout affirmé. Il faut attendre
le décret d’octobre 1936 pour que la collectivisation connaisse
un début de réglementation, qui ne sera jamais total.
Questions de définitions et de classifications…
Dans une petite brochure éditée par la CNT-AIT de l’Empordà,
Marciano CÁRDABA tente une typologie de ces collectivités
en milieu rural. C’est une tâche sans doute plus intellectuelle que
réelle, car comme le rappelait KAMINSKI pour la fin de 1936 «
nous
cherchons en vain des solutions uniques ou des formules communes »
puisque « chaque village est autonome et s’organise comme il le
souhaite ». Partout alternent des formes mixtes, variant selon
l’appartenance politique de ses membres ou selon le pur hasard : dans la
région de Puigcerdà, dominée par les anarchistes de
septembre 1936 à avril 1937) analysée par Jean-Louis BLANCHON,
collectivisations, contrôle ouvrier, coopératives se mêlent
et s’entrecroisent. Pour le seul Empordà, Marciano CÁRDABA
a découvert l’existence de plus de 48 de ces communautés.
Il propose de les regrouper en trois formes principales :
la collectivité agraire (colectividad agraria)
proprement dite, assez autonome et réellement autogestionnaire,
assez pluraliste dans sa composition.
la section de travail collectif, dépendante souvent
d’un Conseil Municipal pour une tâche partielle.
la municipalisation (il parle de comuna aldeana)
de la vie sociale, souvent dans un sens communiste-libertaire tant la présence
d’une puissante CNT s’y fait sentir.
José BORRAS spécialiste des essais communautaires aragonais
confirme partiellement cette typologie. Il dénonce le terme de collectivité
devenu un terme générique peu nuancé désignant
toutes les expériences. Pour lui comme pour Marciano CÁRDABA,
il faut distinguer la commune libre, touchant d’emblée
(été et automne 1936) la majorité des villages aragonais
du camp républicain, de la collectivité proprement
dite qui intervient un peu plus tard. La commune touche tout un
village, tente de s’autogérer dans un cadre assez isolé et
applique un communisme libertaire assez naïf. La collectivité
se fonde sur le volontariat, et ne concerne qu’une partie des habitants.
Elle succèderait à la commune en fin de l’année 1936.
Ses formes varient selon une pratique anarchiste-collectiviste (le salaire
dépend strictement du travail) et une pratique plus anarchiste-communiste
(la rétribution est fonction des besoins). À mi chemin, la
forme de rétribution familiale fut souvent utilisée.
En réalité les formes mixtes et mouvantes dans le temps
ont été prépondérantes. Ainsi dans le petit
village de Sariñena, celui des ancêtres de Daniel PINÓS
,dans les Monegros aragonais, qui vit passer les brigades poumistes, anarchistes
(DURRUTI) et plus tardivement les tanks des contre-révolutionnaires
communistes de LISTER, les terres sont cultivées de trois manières
: les petits fermiers et ouvriers agricoles continuent comme par le passé
sur leur terres, alors que les grandes exploitations expropriées
sont partagées de moitié : une pour les paysans pauvres pour
lesquels on procède à une distribution, l’autre moitié
restant bien commun du Comité et travaillée collectivement.
Quand le syndicat l’emporte dans la gestion, ce qui, il faut le reconnaître,
est le cas principal en ville, on peut employer le néologisme de
« sindicación » qu’utilise PANIAGUA (p.283
de sa thèse), qui peut s’écrire aussi syndicalisation
(Cf. Victor ALBA), mais le terme entraîne alors une confusion..
Sinon, les termes usités à l’époque de la guerre
civile sont multiples. Le principal adjectif est incautado
(réquisitionné sans indemnité, et donc géré
par un Comité de Gestion) ou requisado (identique
au précédent mais plutôt pour les biens mobiliers).
Un bien exproprié à des fascistes connus ou à des
émigrés est apropriado (récupéré).
La communauté (on trouve parfois le terme colectivo)
organisée est collectivisée (colectivizado)
et non socialisée (mais le terme de socializado est
lui aussi bien fréquent), ce qui ferait trop marxiste autoritaire
aux yeux d’une majorité très libertaire. Les entreprises
ou ateliers non totalement collectivisés sont sous contrôle
ouvrier (controlados = contrôlés par un Comité
de Contrôle) ou sous contrôle gouvernemental (intervenidos).
Mais KAMINSKI et BRADEMAS nous rappellent que même lorsque ces
appellations sont visibles, la réalité est souvent multiple
ou divergente. Rien n’est figé et déterminé une fois
pour toute. Par exemple si on se sert des recommandations du Consejo
de Economía fondé le 11/08/1936, 5 réalités
sont encouragées :
la colectivización bien sûr,
pour les grandes propriétés, les grandes entreprises, les
services publics et les transports…
la incautación y colectivización
pour les entreprises abandonnées… souvent à la suite d’une
invasión
spontanées des terres. Le décret du 07/10/1936 tente à
réglementer ces récupérations de terrains, uniquement
aux dépens des seuls propriétaires ennemis du régime.
Pour cela, des Juntas calificadoras provinciales sont selon les
régions plus ou moins actives.
el régimen cooperativo pour le commerce…
el control obrero/contrôle ouvrier voire lanacionalización
(ce qui est très rare dans un document anarchiste) pour le secteur
bancaire…
el control sindical obrero/contrôle syndical ouvrier
pour les entreprises restant privées.
Une autre forme pourrait s’ajouter : celle des alojamientos,
des espèces de contrat d’occupation pour fixer des populations souvent
sans terres ; mais de fait, il s’agit souvent d’une occupation réelle.
Le terme qui s’impose aujourd’hui est cependant celui de collectivisation. De nombreux témoins affirment qu’il fut définitivement adopté par l’économiste cénétiste Juan P. FÁBREGAS LLAURÓ (1893-1966) alors qu’il est en été 1936 conseiller pour l’Économie à la Généralité de Catalogne.
Des essais d’ententes sont multiples, et pas toujours efficaces. Les
collectivités, en se fédérant (Fédération
de février 1937 en Aragón) évitent cependant le «
localisme
» appauvrissant et inégalitaire, qui a pourtant existé
et a été durement combattu. La solidarité permet d’aider
les groupements les moins avantagés. Parmi quelques cas assez efficaces
de coordination ou de fédéralisme, on peut citer la Fédération
Régionale des Collectivés de Barbastro (Aragón)
qui regroupe plus de 30 collectivités, et qui cherche à promouvoir
l’entraide entre elles, et un développement plus équilibré,
en liaison avec des localités plus industrielles comme Monzón.
Pour une plus grande région, et avec un succès économique
important en 1937, l’exemple du CLUEA (Comité Levantin
Unifié d’Exportation des Agrumes) permet à la République
de récupérer des devises à la suite des ventes sur
les marchés étrangers. Mais l’opposition communiste et gouvernementale,
et la création concurrente d’une Centrale d’Exportation brouille
les cartes, réduit l’enthousiasme des travailleurs, et dénature
l’expérience qui cesse pratiquement en 1938.
Le problème de la légalisation
Face aux collectivités, le pouvoir républicain est totalement
désemparé dans un premier temps. Il va cependant vite se
ressaisir, comme l’analyse très concrètement Luis GARRIDO
à Jaén pour le cas des collectivités agraires.
Le décret du 08/08/1936 essaye de légaliser les
occupations des terres abandonnées ; il s’agit surtout d’une légalisation
de l’existant, les terres étant remises officiellement, selon les
cas aux collectivités (reconnaissance de fait d’une autogestion),
aux organisations syndicales (syndicalisation ?) ou aux municipalités
(municipalisation).
Le décret du 15/09/1936, cette fois sous l’influence
communiste hostile aux collectivisations (le Ministre de l’agriculture
est le membre du petit PCE Vicente URIBE) s’efforce d’accentuer le contrôle
et la coordination en développant dans chaque municipalité
des comités Agraires de Front Populaire.
Le décret du 07/10/1936 procède à une sorte
d’étatisation ou de nationalisation générale. Les
travailleurs ne conserveraient qu’une sorte d’usufruit de terres qui resteraient
propriété collective d’État. Seules les terres d’ennemis
déclarés du régime peuvent faire l’objet d’occupation.Ce
décret ne sera réellement effectif qu’au milieu de l’année
1937, tant les résistances, essentiellement libertaires, se font
vives. Il faut les attaques des Brigades gouvernementales parfois pour
détruire des collectifs qui pourtant vont souvent ensuite se reconstituer.
À Barcelona, la Généralité impose avec
difficulté le décret du 24/10/1936 qui légalise
et limite de fait les collectivisations, en reconnaissant également
le droit à l’existence de la propriété privée.
Le décret du 27/08/1937 privilégie les coopératives
agricoles aux collectivités, c’est en tout cas la position que les
communistes font passer. Les collectifs non autorisés sont condamnés.
Conclusion partielle
En tout cas, dans la geste anarchiste et pour les historiens suffisamment
impartiaux, ce mouvement de collectivisations de 1936-37 est le principal
moment de l’expérimentation anarchiste au XXème siècle.
Pour les militants, ces collectivités « démontrent
que l’anarchisme n’est pas une utopie irréalisable... Face à
l’État, l’anarchisme prévalut pendant un certain temps. Cela
ne fut pas un rêve, mais quelque chose d’émouvant qui fonctionna
». Ce « système communautaire, qui peut apparaître
d’une simplicité presque primitive » a donc fait ses preuves,
comme les jeunes anarchistes barcelonais Abel PAZ, Victor GARCÍA,
Liberto SAARAU ont pu l’expérimenter dans les environs de Lerida
(à Cervia, exactement). Cependant de fut loin d’être superbe,
car « ce n’était pas la société parfaite,
celle-ci d’ailleurs ne se réalisera jamais » reconnaît
Abel PAZ. Ce ne fut pas une utopie totalement réalisée, mais
une expérimentation très plurielle et inégale selon
les régions et les moments.
L’environnement fut pourtant très hostile aux collectivisations
; on peut en résumer quelques traits essentiels :
- une crise économique mondiale des années 1930 qui a
touché également l’Espagne et qui se marque par une forte
dépression, surtout dans la zone catalane.
- une guerre civile qui désorganise toute l’économie,
qui coupe le pays en deux, qui happe les meilleurs éléments
pour les envoyer au front, qui force à donner le primat à
tout ce qui touche le conflit, et qui draine vers le front une grande quantité
de produits…
- un capitalisme mondial fortement hostile aux secteurs autogérés.
- des mentalités archaïques qui restent forte, avec une
apathie d’un certain nombre, et une faible participation de beaucoup.
- des oppositions politiques puissantes : mouvements étatistes,
républicains, régionalistes comme PSOE, PCE, ERC… et même
l’UGT souvent.
- des classes sociales hostiles et en attente pour prendre leur revanche
: petite bourgeoisie, fonctionnaires, bureaucrates et techniciens.
- et enfin un mouvement libertaire (CNT-FAI) qui renie souvent ses
principes et qui bloque parfois les initiatives révolutionnaires
et autogestionnaires.
Et bien malgré ces inconvénients très lourds,
la réussite est au rendez-vous, tant pour les productions, la productivité,
que pour les avantages sociaux et culturels, même si ce n’est pas
la révolution prévue. Avec CASTELLS DURAN on peut notamment
mettre en avant ces avantages sociaux de la collectivisation, et pas seulement
pour la Catalogne industrielle :
- des conditions de travail, d’hygiène et de sécurité
bien améliorées.
- de fortes réductions des différences salariales et
des conditions de vie.
- de fortes réductions de l’autoritarisme et du pouvoir de la
techno-bureaucratie, et donc un fort apprentissage des responsabilités
et du partage des décisions par un monde travailleur qui en était
jusqu’alors exclu.
- de nombreuses créations de services d’entraide, d’assistance.
- une politique fréquente pour limiter le chômage et partager
le travail.
- une forte amélioration de la formation et de l’information
des travailleurs, et de leurs familles.
- une nette prise en charge des besoins des consommateurs ou utilisateurs
pour améliorer produits et services…
Bref, il s’agit d’un moment fort pour la société espagnole
républicaine, et on comprend l’impact que cette période a
laissé dans les esprits, malgré la nuit franquiste et les
falsifications staliniennes.
En 2003, en pleine Andalousie, le petit village de Marinaleda poursuit
des rêves d’autogestion collectiviste. La démocratie participative
s’y accompagne de travaux collectifs, de coopératives de production
(El Humoso) où est pratiqué le salaire unique… L’ironie
de l’histoire veut que ce rêve communautaire post-Guerre civile soit
assumé aujourd’hui par les descendants de ceux qui ont contribué
à le détruire en 1936-37 : les derniers communistes espagnols,
et leur SOC (Syndicat ouvrier rural) !
L’utopie du « peuple en armes » = « le rêve
en armes ».
Les antécédents sont nombreux, et pas seulement en camp
anarchiste. La vieille tradition ibérique des bandes armées
autonomes est très riche. Il suffit de penser pour Moyen Äge
et Époque Moderne aux remensas catalanes, aux germanías
valenciennes et majorquines et aux comuneros castillans.
La guerilla souvent victorieuse contre les troupes napoléoniennes
est une autre référence importante, sans même parler
des bandes carlistes et autres mouvements pyrénéens.
Dans la tradition libertaire, la résistance fédéraliste
et cantonaliste des années 1860-1870 fait partie de ces mouvements
précurseurs, souvent magnifiés, et très populaires.
L’exemple idéal est fourni par la région de Cádiz
(Cadix) et par l’action valeureuse de Fermín SALVOCHEA qui a deux
reprises lève et dirige des Bataillons de volontaires : en 1868-1869
il combat pour Cádiz ; en 1873 en tant que maire de la ville, il
participe activement à l’insurrection cantonaliste. Le Bataillon
de Volontaires de la République touche une bonne partie
du canton. Défait il est condamné à vie, mais s’évade
bientôt puis bénéficie d’une armistice.
Lors du coup d’État, la résistance populaire, avec très souvent au premier plan les militants libertaires, met rapidement en place une sorte de dualité militaire, et de dualisme du pouvoir, qui n’est pas sans rappeler le début de la révolution russe. Les patrouilles syndicalistes, les groupes armés de la FAI, les Comités de contrôle… alliés parfois à l’UGT ou au POUM (en Catalogne surtout) se transforment assez vite en organisations paramilitaires qui vont fleurir pendant le « bref été de l’anarchie » (pour reprendre le titre d’un ouvrage de Hans-Magnus ENZENSBERGER consacré à DURRUTI). Pour analyser cet aspect de la révolution de 1936, c’est l’ouvrage cité de Cédric DUPONT (après celui de BRADEMAS) qui offre une des meilleures synthèses. Les écrits d’Abel PAZ, surtout celui sur la Colonne de Fer de 1984 et les mémoires de Cipriano MERA et les écrits le concernant permettent d’opposer deux positions face à la militarisation.
En ville surtout se développent les Comités Révolutionnaires
qui possèdent des milices actives. La tradition des « soviets
» se perpétue. Barcelone compte 11 sections, peut-être
700 miliciens dont la moitié sont anarcho-syndicalistes. Les responsables
sont anarchistes. Le Département de Sécurité Intérieure
dépend de Aurelio FERNÁNDEZ, et la Commission d’investigation
de Dionisio EROLES, alors que les patrouilles de contrôle
parmi les plus actives sont menées par José ASENS. Le Comité
de Investigación qui les organise reste longtemps dirigé
par les anarchistes.
À la frontière française, la ville de Puigcerdà
est jusqu’au printemps 1937 aux mains des anarchistes animés par
Antonio MARTÍN qui jouent un rôle officiel que ne supportent
pas les communistes. C’est en les affrontant que MARTÍN trouve la
mort le 29/04/1937. En mars avril 1937, en effet, la « contre-révolution
» triomphe dans le camp républicain, et les patrouilles, les
conseils d’ouvriers et de paysans… sont désormais tous dissous ou
incorporés de force dans les organismes officiels. Mais beaucoup
sont réduits par la force et des militants du POUM ou de la CNT
peuplent à nouveau massivement les prisons, quand ils ont de la
chance, car parfois ils disparaissent purement et simplement, notamment
dans les annexes du GPU que les soviétiques ont développé
également en Espagne.
Le chant du cygne de l’utopie du peuple en armes apparaît en
mai 1937, lorsque quelques colonnes confédérales (cénétistes)
souhaitent marcher sur Barcelone pour écraser la contre-révolution
menée conjointement par les communistes et le gouvernement en place.
Mais elles sont contrées par leurs propres organisations, la CNT
et la FAI, de plus en plus tentées par l’intégration dans
le front républicain et une position bizarrement « gouvernementaliste
». Rares sont les anarchistes irréductibles, comme par exemple
La
Agrupación de Los Amigos de DURRUTI/Le groupe des amis de DURRUTI,
qui le 05/05/1937 publie une proclamation très dure contre la CNT
et favorable au peuple en armes, comme lors des journées de juillet
1936.
Sur le plan militaire, sur les fronts divers de la République,
interviennent des bataillons (Pays Basque et Asturies), ou
des Milices Confédérales (Centre) ou des colonnes
(un peu partout). Elles présentent presque toutes au début
les mêmes caractéristiques.
Ces groupes sont composés par une très nette majorité
de militants et sympathisants libertaires. La CNT assure le plus grand
nombre de ces miliciens pour toute l’Espagne. Mais chaque colonne, même
la plus anarchiste reste tout de même un incroyable mélange
d’anarchistes réels, d’anciens délinquants, de militants
d’autres organisations qui veulent avant tout en découdre, de militaires,
gardes civils et gardes d’assaut restés fidèles à
la république. Par exemple la Colonne de Fer en août
1936, une des plus anarchistes, compterait près de 1 600 miliciens
pour 2 200 individus, le reste étant composé souvent d’anciens
militaires. Autre exemple, la Section italienne de la colonne Francesco
ASCASO regroupe une majorité d’anarchistes et anarcho-syndicalistes
italiens, mais également des républicains (PRI) et des giallistes
(de Giustizia e Libertà de ROSSELLI) et des communistes critiques
: c’est une des rares formations anarchistes mixte, revendiquée
et statutairement organisée, et une des toutes premières
de la guerre civile, puisqu’elle se fonde dès fin juillet 1936.
Un mois plus tard elle se rend célèbre par son succès
du Monte Pelato sur le front de Huesca.
Leur composition témoigne d’une écrasante majorité
d’hommes, avec de rares miliciennes. Les femmes présentes sont souvent
auxiliaires (médecine, alimentation…) voire compagnes ou prostituées.
Les femmes soldats sont difficilement acceptées et pour peu de temps,
malgré l’enthousiasme initial et le poids grandissant de l’organisation
Mujeres
libres. La Colonne de Fer en compte sans doute le plus et en est fière,
mais c’est de l’ordre de 5 à 7% dans le meilleur des cas. La colonne
liée aux Aguiluchos/Les petits aigles avec GARCÍA
OLIVER et Miguel GARCÍA VIVANCOS compterait cependant au départ
200 miliciennes sur 1500 membres ? Ces femmes combattent rarement. Pilar
BALDUQUE une des responsables du QG de la Colonne DURRUTI va finir lieutenant
de la 119° Brigade. Simone WEIL alors compagnon de route des anarchistes
combat avec la Colonne DURRUTI à Pina del Ebro en août 1936.
Pepita URDA et l’ancienne anarchiste, plutôt poumiste alors, Mika
ETCHEBÉHÈRE atteignent le grade de capitaine. Les mémoires
de Mika sont, parmi les plus beaux livres de souvenirs sur la guerre civile,
un de ceux qui s’imposent par leur qualité humaine au même
titre que ceux de KAMINSKI ou d’ORWELL. Mais même avec son prestige,
la milice à laquelle elle appartient (Milice du POUM à Madrid
en été 1936) ne compte que 4 à 5 miliciennes sur près
de 150 combattants. La très grande majorité des femmes au
front furent des compagnes, des aides, des infirmières, des cuisinières,
des prostituées parfois, malgré leur volonté d’assumer
les mêmes charges que les hommes. Dans les films Land and Freedom
de Ken LOACH ou dans Libertarias d’ARANDA nous sont montrées
ces féministes d’alors, en accord avec l’organisation Mujeres
Libres, première organisation féminine anarchiste d’Espagne.
Même des anarchistes aussi importantes que Emiliana MORIN (compagne
de DURRUTI) ou que Lola ITURBE n’eurent que des rôles subalternes.
Ces colonnes connaissent une rapide internationalisation du recrutement,
avec l’arrivée de militants étrangers dès juillet,
bien avant l'organisation des mythiques Brigades Internationales qui
furent elles surtout contrôlées par les militants communistes.
La Colonne DURRUTI compte un Groupe International où s’illustre
le militant franco-belge Louis MERCIER, alors connu sous le pseudonyme
de Charles RIDEL. Il sera plus tard l’auteur d’Increvable anarchisme
l’un des livres les plus stimulants sur ce thème. Des français
aussi célèbres que la philosophe Simone WEIL ou le surréaliste
Benjamin PÉRET firent partie un certain temps de la colonne DURRUTI.
Un manque de moyens et de formation, qui va coûter très
cher en vies humaines est le lot commun. Mais un immense enthousiasme initial
permet parfois de compenser les manques face aux troupes « rebelles
» décontenancées devant ces soldats de fortune. Toutes
les forces anarchistes ou anarcho-syndicalistes (et poumistes) n’ont des
appuis et des armes et matériels qu’au compte goutte, dès
le début. La grande majorité des armes sont celles qu’ils
ont saisies dans la zone républicaine (parfois par la force) et
prises à l’ennemi. La réticence libertaire vis à vis
de la militarisation et le poids croissant du PCE et des soviétiques
qui détruisent tout ce qui existe sur leur gauche (c’est l’époque
des Procès de Moscou) vont limiter encore plus les livraisons. Les
échecs initiaux devant Saragosse, Huesca et Teruel trouvent dans
ce problème des moyens une des raisons essentielles, sans oublier
bien sûr erreurs humaines et autres imperfections évidentes…
L’isolement et le manque d’appuis de la part des pouvoirs républicains
sont quasi-systématiques et montrés par tous les observateurs
lucides et non inféodés à Moscou : les armes n’arrivent
que rarement, l’appui demandé lors d’offensives décisives
en Aragon ne se produit pas, les colonnes à la périphérie
madrilène ont du mal à se voir accorder la relève,
les emprisonnements ou dénigrements sont immédiats pour la
moindre peccadille… Cette hostilité bien compréhensible de
la part d’un pouvoir craignant l’option révolutionnaire, tourne
parfois au sabotage de l’effort de guerre et profite souvent unilatéralement
aux autres forces républicaines, surtout communistes, d’autant que
la pression soviétique est énorme.
L’encadrement repose au début sur le charisme des militants
connus et très actifs, souvent issus de la FAI et de l’illégalisme
des années 1920: Domingo ASCASO, Buenaventura DURRUTI, Antonio ORTIZ,
Gregorio JOVER… Quant au maçon Cipriano MERA, il dispose sur le
front madrilène d’un considérable ascendant sur ceux qu’ils
commandent, même si à tort peut-être, il est moins connu
que DURRUTI. Dans l’irascible et puriste Colonne de Fer, José PELLICER,
avec à peine 25 ans, est rarement critiqué. Au départ
« tous les chefs sont élus et peuvent être destitués
à tout moment », chacun devant voter et justifier de son
vote s’il est négatif, comme l’exige une certaine morale anarchiste
hostile ici à l’abstention, comme nous le rappelle KAMINSKI.
L’aspect idéologique, révolutionnaire et social est prépondérant
; il se manifeste dans l’abolition des grades, dans le soutien local aux
collectivités, dans le lien permanent avec l’organisation CNT-FAI,
dans un habillement hétéroclite ou prédomine le fameux
calot noir et rouge ou la tunique ouvrière bleue (le « mono
azul »). Toutes les colonnes ou centuries ou divisions portent
des noms évocateurs, le plus souvent de leaders et de théoriciens
anarchistes célèbres (MALATESTA, BAKOUNINE, SACCO et VANZETTI,
ASCASO, DURRUTI, FERRER…) ou des slogans ou des noms liés au
mouvement (Tierra y Libertad, CNT 13, España Libre, Libertad,
Roja y Negra…).
Cette force idéologique, ciment de bien des colonnes, leur permet
de réaliser une vraie collectivité libertaire. Au départ
les Consejos de obreros y de soldados et les Comité de
contrôle (organismes de gestion politiques) renouent avec l’expérience
russe de début 1917. L’utopie se réalise ici dans des conditions
extrêmes, face à l’adversaire, dans l’impréparation
totale, en devant tout gérer à la foi. La fraternité
y est reine, la solidarité est la règle. Mais les conflits
sont nombreux, et le départ (bientôt désertions ?)
d’anarchistes purs et durs qui ne peuvent se plier aux règles minimales
se produit assez fréquemment. Comme au début, les milices
reposent sur le volontariat, ce choix est respecté le plus souvent.
Une démocratie directe, avec élection des responsables et
rotation des tâches si le besoin se fait sentir, est au début
systématique. De la base, en passant par les centuries (environ
110 hommes dont une centaine de combattants) jusqu’aux divisions, tous
disposent de délégués, de moyens d’expression (Cf.
le fameux Línea de Fuego de la Colonne de Fer dès
septembre 1936) et les Assemblées générales de délégués
sont fréquentes. Le fédéralisme est de rigueur. Le
partage des tâches est au début pratiqué. Mais il ne
faut pas s’illusionner, cette démocratie directe est limitée
par l’ascendant de personnalités souvent exceptionnelles : DURRUTI
n’est pratiquement jamais remis en cause et son pouvoir, exercé
avec discernement (ce que reconnaît fermement son étonnant
curé-secrétaire), est quasi absolu. Mais les directions collectives
restent fortes, même après l’acceptation de la militarisation
: dans la colonne de Fer, le Comité de Guerre de 7 membres est un
des meilleurs exemples. Dans la Colonne DURRUTI il compte au début
(document officiel du 15/08/1936) 6 membres, qui représentent toutes
les unités : il comprend le délégué des 9 Groupements
(sorte de bataillons), celui des 3 Secteurs, celui des 45 centuries et
deux responsables de secteurs sur trois, plus évidemment DURRUTI.
Ainsi une Colonne qui compte près de 4 500 membres vit une expérience
commune, où les rares militaires professionnels ne sont alors que
conseillers, non représentés au Comité de Guerre.
L’apogée de l’autonomie des colonnes s’exerce lors du Plenum des
Colonnes tenu en début février 1937, à l’appel de
la Colonne de Fer qui se fait critiquer par l’organisation confédérale
(CNT-FAI) à ce propos. Pourtant une dizaine d’unités militaires
sont venues officiellement, et une demi-douzaine d’autres à titre
d’observateurs. Même le partisan de la militarisation Cipriano MERA,
qui représente alors une des principales forces, y défend
les positions de l’ensemble des miliciens. Mais c’est le chant du cygne
: la militarisation est déjà acceptée par la majorité
et le militarisme, évidemment, tue progressivement l’anarchisme
initial.
Très vite ces colonnes s’organisent, occupent des casernes dans les villes pour former les volontaires, disposent de moyens sanitaires à l’arrière et au front. Certaines édifient des écoles. Comme pendant la guerre civile en Russie, techniciens militaires et responsables politiques (pour ne pas dire commissaires) s’y côtoient. La discipline revient vite, les non-combattants sont parfois systématiquement chassés. L’activité syndicale et celle des collectivités et communes libres permettent de leur fournir une logistique bien défaillante, ce qui compense partiellement le faible appui gouvernemental. De nombreux militants viennent leur rendre visite et donner un coup de mains. Les colonnes en aidant ou même parfois en créant des collectivités agraires ou municipales, veillent toujours à laisser l’autonomie aux cadres villageois, et participent parfois aux travaux, essaient quand elles le peuvent de régler les charges… Mais il y a quelques abus, ce qui poussent les responsables à rappeler le rôle et la fonction d’un mouvement libertaire vis à vis des populations. Les jugements émis par les cadres de la colonne DURRUTI sont parfois très fermes, jusqu’à l’exécution.
Les plus célèbres de ces troupes sont les Colonnes DURRUTI, ASCASO et la colonne Sur-Ebre/Ebre Sud (plus connue sous le nom de Colonne ORTIZ) sur le front aragonais. Elles proviennent pour la plupart de Catalogne. La colonne DURRUTI quitte Barcelone le 24 juillet, moins d’une semaine après le soulèvement. Sur le front central, la Colonne de fer (Columna de Hierro) est partie de Valence le 8 août et côtoie une autre force anarchiste essentielle mais plus modérée, la Colonne Domingo TORRES-José BENEDITO elle aussi de Valence. La colonne CNT 13 la rejoint bientôt. En Aragon, la prise de Sietámo largement filmée rend célèbre les colonnes ASCASO et Los Aguiluchos (qui donne son titre à un des principaux documentaires de la période).
Les décrets de militarisation des milices en octobre 1936 (24/10/1936),
difficilement approuvés par les anarchistes fidèles à
leur idéal, sont globalement acceptés par l’ensemble des
colonnes, pour des raisons unitaires antifascistes, ou tout simplement
pour enfin obtenir normalement des appuis et des armes. Mais à la
base, bien des miliciens renâclent contre la « castocratie
et la comitocratie », contre le « somnambulisme animal
» de la militarisation, y compris dans des colonnes essentielles
(Colonne de Fer, Tierra y Libertad, DURRUTI…). Sur le Front d’Aragon, il
semble que vers Huesca, Domingo ASCASO soit un des chefs connus parmi les
plus réticents. Un des plus beaux écrits de ces fabuleux
réfractaires est publié dans la revue faiiste de Valence,
Nosotros,
en mars 1937 : il s’agit de cet exceptionnel pamphlet d’un ancien droit
commun (il avoue l’assassinat d’un cacique), qui appartient à la
Colonne de Fer depuis qu’elle a libéré la terrible prison
de San Miguel de Los Reyes. Sa Protestation devant les libertaires
du présent et du futur sur les capitulations de 1937 fut
surtout révélée par Burnett BOLLOTEN et par Abel PAZ,
avant d’être publiée par les éditions Champ Libre (puis
Ivréa) en France. La charge utopique y est énorme, l’auteur
avouant « …et je m’abandonnais souvent avec joie à des
rêves d’aventures, songeant avec une imagination enfiévrée
à un monde dans lequel je n’avais jamais vécu, mais que je
désirais… ». Il rappelle que dans les premières
lignes « nosotros en las trincheras vivíamos felices
» (nous, dans les tranchées, nous étions heureux)
; « Por qué ? Porque ninguno era superior a ninguno. Todos
amigos, todos compañeros, todos guerrilleros de la Révolución
»(Pour quoi ? Parce que personne n’est supérieur à
personne. Tous amis, tous compagnons, tous guerrilleros de la révolution
). Parmi les plus irréductibles à la militarisation figurent
également les anarchistes italiens, qui réaffirment fréquemment
leur « ferme volonté de rester des miliciens volontaires
et d’être totalement maître de leur individualité
» (déclaration du Comité du Front du 15/11/1936).
Le 27 avril 1937 la Section italienne (à l’époque
Bataillon
italien) préfère s’auto-dissoudre. La plupart des miliciens
italiens combattent ensuite dans les rues de Barcelone contre les menées
communistes en mai 1937 et dépassent souvent les idées de
leur théoricien le plus connu, Camillo BERNERI, qui est assassiné
durant ces mêmes évènements.
Cette militarisation au début ne change pratiquement rien pour
les colonnes du Nord. Les grades sont introduits, les militaires prennent
un peu plus de rôle, mais les colonnes restent assez homogènes
en 1937 pour préserver leur organisation interne et leur ciment
idéologique. La 26° Division conserve le tutoiement et le rôle
déterminant du comité de Guerre, même si parfois Ricardo
SANZ laisse apparaître des traces d’autoritarisme, notamment vis
à vis de son commissaire politique Ricardo RIONDA. Mais dans les
Colonnes du Centre la militarisation est plus rapide, de la part des dirigeants
eux-mêmes (Cipriano MERA) ou de la part du pouvoir central (la Colonne
de Fer soumise à de multiples pressions et isolée doit souvent
céder alors qu’elle était peut-être la plus homogène
dans sa pensée anarchiste).
On ne dira jamais assez, cependant, ce drame qu’a été
la militarisation pour des militants majoritairement idéalistes,
au meilleur sens du terme. Dans ses superbes mémoires, stupéfiantes
vu l’extraordinaire parcours qu’il a subi, le jeune officier républicain
(et non anarchiste malgré quelques sympathies pour leur idéal)
Arthur Kéry ESCORIGUEL décrit très bien cette rupture
subie : « J’avais été témoin d’un fait très
important dans cette guerre, qui laissait les rêves, les idéalismes
et peut-être ‘’les utopies’’ de côté pour admettre que
nous allions de plus en plus vers une guerre classique, de ‘’territoire’’.
La dissolution des milices, et l’intégration de celles-ci aux Unités
Militaires de la nouvelle Armée de la République fut très
dure pour les hommes volontaires du front. Ils avaient l’impression qu’ils
perdaient quelques chose qui les accrochait à leurs rêves
: les droits sociaux, humains, de justice mais surtout à leurs idéaux
politiques ou syndicaux pour lesquels la plupart de ces combattants du
front s’étaient battus dans les barricades. Le port d’un uniforme,
le salut militaire, la discipline, l’arrivée des officiers de réserve
mobilisés, des jeunes sortis des Écoles de Guerre, mais surtout
des appelés, coupaient pour ces volontaires de la première
heure leurs «’’rêves’’ chaque fois plus amoindris. Les pertes
subies avaient diminué leur nombre ! Le ‘’cordon ombilical’’ qui
les rattachait à leurs idéaux était coupé !
Les noms romantiques de leurs colonnes ‘’Liberté’’, ‘’Rouge et Noir’’,
‘’Aiglons’’ etc.. étaient remplacés par les nouvelles numérotations
sans âme. En plus, les nouveaux incorporés obéissaient
pour la plupart à la mobilisation forcée. Les jeunes officiers
républicains plus formés pour la guerre que pour la ‘’révolution’’
parlaient un autre langage ». Bref cet enthousiasme initial perdu
est certainement une des causes de la défaite, par des gens qui
se sentent évidemment moins concernés, et moins mobilisés.
En 1936, Camillo BERNERI ne disait pas autre chose, en regrettant ce
qui pour lui était une trahison de la part des dirigeants du mouvement
anarchiste. Sa position simple était de maintenir la guerre révolutionnaire,
seul moyen de tenir tête, voire de triompher face aux armées
nationalistes grâce à l’enthousiasme et à l’intérêt
maintenus des militants. Noam CHOMSKY reprend cette analyse du philosophe
italien en 1968 et son principal biographe récent l’illustre de
solide manière.
Les militants anarchistes vont cependant assumer dans l’armée
régulière des carrières parfois exemplaires, comme
le major-général Miguel GARCÍA VIVANCOS à la
25° division, Antonio ORTIZ (commandant de la 24° Division), Ricardo
SANZ (commandant de la 26° Division, ex Colonne DURRUTI) ou surtout
Cipriano MERA à la tête de la 14° Division. José
PELLICER, le plus antimilitariste peut-être, devient commandant de
la 83° Brigade (ex Colonne de Fer). L’étonnant Cipriano MERA
, simple milicien ouvrier madrilène en juillet 1936, est major en
octobre, et atteint le grade de lieutenant-colonel le 04/04/1937, équivalent
de général, et prend la tête du IV° Corps d’Armée,
Région Centre en octobre 1937. En début 1939 il est pratiquement
maître de Madrid où il a largement contribué à
écraser le pouvoir communiste. Exilé, interné à
Oran, livré à FRANCO en 1942 par Vichy, il parvient à
s’enfuir en France en 1947 et meurt à Paris en 1975, en ayant finit
sa vie comme il l’avait commencée, dans une maison modeste, après
avoir repris son métier de maçon.
Mais ce n’est pas le cas de Buenaventura DURRUTI, le plus célèbre,
qui meurt étrangement le 19 novembre 1936 sur le front madrilène,
en pleine gloire, après les beaux combats menés par sa colonne.
Son enterrement à Barcelone quelques jours plus tard est l’occasion
de la plus grande manifestation qu’a connue l’Espagne républicaine
(et peut-être toute l’Espagne contemporaine).
En Catalogne, le Comité Central des Milices Antifasciste
de Catalogne est largement sous l’influence des anarchistes, même
si ceux ci ont accepté quasiment dès le début de partager
leur pouvoir avec les autres forces révolutionnaires. La Généralité
va obtenir sa dissolution le 27/09/1936 et mettre fin à ce pouvoir
gigantesque qu’ont pris les anarchistes et qu’ils n’ont pas su ou pas voulu
conserver. Pourtant leur présence est toujours bien réelle,
Aurelio FERNÁNDEZ continuant à assumer un rôle essentiel
comme secrétaire de la Junte de Sécurité de Catalogne
tout en restant en contact avec EROLES qui dispose toujours de beaucoup
de pouvoir à la Préfecture.
C’est en Aragón, du fait de l’ancienne et puissante tradition
libertaire, et du fait de l’enjeu que constitue pour l’anarchisme la libération
de Saragosse que se mettent en place les organisations les plus efficaces
et durables. En octobre 1936 est créé le Conseil Régional
de Défense d’Aragon, décidé lors du Plenum
libertaire (avec les représentants des organisations CNT, FAI, FIJL,
des Colonnes anarchistes opérant dans la région et de plusieurs
dizaines de collectivités) de Bujaraloz du 06/10/1936. Son responsable
est Joaquín ASCASO. Son rôle civil principal est d’appuyer
les collectivités, notamment lors de la création de leur
Fédération Régionale à Caspe, aux portes de
Saragosse et dans le secteur de la Colonne DURRUTI, en février 1937
(les 14 et 15). Ce Conseil est totalement anarchiste jusqu’à la
mi-décembre 1936. Il n’est dissout qu’en août 1937, là
aussi sous pression conjointe des forces gouvernementales et du PCE.
QUELQUES MOUVEMENTS DE RÉSISTANCE ITALIENS
Dans le mouvement anarchiste italien, des pratiques semblables aux
mouvements armés de Russie et d’Espagne ont existé à
plusieurs moments à l’intérieur du pays.
Un premier mouvement populaire en 1892-94 : les Fasci dei Lavoratori
Avec la crise des années 1890 en Italie méridionale surtout,
des mouvements de résistance populaire s’organisent, de manière
assez pluraliste, soutenus par les anarchistes. Il s’agit essentiellement
des Fasci dei Lavoratori, dont la force est surtout sicilienne,
notamment avec le militant anarchiste de Palerme Emmanuele GULI (1864-1943).
Francesco Saverio MERLINO, alors anarchiste et malatestanien, rédige
en début 1894, juste avant son arrestation, un Manualetto
destiné à encourager dans les Fasci le regroupement
des ouvriers et des paysans, pour leur donner une éventuelle issue
révolutionnaire libertaire.
Cette expérience de combats et d’organisation populaire marque
beaucoup les mouvements sociaux italiens, et reste une des fortes influences
du mouvement libertaire du Mezzogiorno. Malheureusement, la notion de fascio
va être également reprise par MUSSOLINI et cette appellation
sera trop souvent jugée péjorativement.
La résistance face à la montée du fascisme
Lors de la montée du fascisme dans les années 1910-1920,
les libertaires participent à une forme auto-organisée, spontanée
parfois, de résistance. Ce sont surtout les Arditi del Popolo,
sortes de faisceaux ouvriers et populaires de résistance, qui résistent
parfois militairement aux chemises noires mussoliniennes. Il s’agit de
la première importante résistance armée contre les
fascismes. L’Italie connaît donc bien, avant l’Espagne de 1936, un
embryon de guerre civile antifasciste, et d’armement du peuple, mi spontané,
mi-organisé.
Le mouvement est cependant autant lié à la tradition militaire issue de la première guerre mondiale, qu’aux pratiques d’actions directes de la gauche extra-parlementaire. Il est donc lié aux mouvements d’anciens combattants, voire aux légionnaires et nationalistes dannunziens et se rattache aux interventionnistes de gauche du début du conflit, toutes raisons qui rendent leur étude problématique. Il est difficile de s’y reconnaître, et les ressemblances avec les premiers faisceaux mussoliniens sont parfois évidentes. Cela peut expliquer l’oubli relatif dont ils sont l’objet. Pourtant d’authentiques anarchistes sont mêlées à ces péripéties, comme le responsable de la Chambre du Travail Edoardo MALUSARDI. C’est peut-être l’anti-bolchevisme qui les rattache à d’autres courants subversifs (et pas tous pré-fascistes, loin de là) des années troubles de 1919-1922.
On peut semble-t-il affirmer que Les Arditi du peuple sont plutôt
majoritairement d’essence libertaire. Les anarchistes sont également
en Italie les seuls qui les soutiennent jusqu’au bout, et ce n’est qu’en
désespoir de cause qu’ils créent finalement leur propre mouvement,
en 1921, face à la Marche sur Rome : les Arditi anarchici.
Avant les Arditi, des mouvements assez unitaires vont les préfigurer,
comme les Escadrons d’Action Antifascistes (PSI, anarchistes, syndicalistes-révolutionnaires…)
qui dominent à Livourne et qui d’ailleurs garantissent la sécurité
du Congrès du PSI en 1921. Le Comité de Défense
Prolétaire de la ville, qui comprend l’Union Anarchiste et l’USI,
permet de développer une résistance aux fascistes qui obligent
ceux ci à faire appel à l’armée pour investir la ville
en août 1922.
L’expérience de Fiume en 1919, où une sorte de «
Commune
Soviétique » a déjà réuni des anarchistes
et les hommes de D’ANNUNZIO, sert de référence.
Le mouvement des Arditi est assez fort dans les hauts lieux
de l’anarchisme (surtout l’anarcho-communisme, avec l’UAI ? Union Anarchiste
Italienne) ou du syndicalisme révolutionnaire italien (l’anarcho-syndicaliste
USI ? Union Syndicale Italienne, mais peu l’UIL ? Union
Italienne du Travail sauf à Parme avec l’influence du leader
Alceste DE AMBRIS) : Toscane, Ligurie notamment. Livourne semble un des
hauts lieux de cette résistance.
En été 1921, l’insurrection antifasciste de Sarzana prouve
la validité du volontarisme anarchiste.
Dans l’Italie de 1922, bien des barricades s’élèvent
pour contrer les Chemises noires : celles de Parme en août sont parmi
les plus célèbres, et les anarchistes et anarcho-syndicalistes
y sont bien présents, notamment Antonio CIERI à la tête
des Arditi.
Le dernier congrès national USI a lieu à Gènes
en été 1925. Après 1926 la résistance intérieure,
malgré quelques tentatives d’assassinats du Duce, est quasiment
inexistante.
Parmi les mouvements moins organisés, plus spontanés,
de résistance au fascisme et à ses bandes armées,
un épisode célèbre se déroule en Toscane, à
Foiano della Chiana en 1921 : des ouvriers, des « subversifs
» repoussent les squadistri et combattent un fascisme au service
des propriétaires, en menant une véritable « guérilla
sociale ».
La lutte armée à l’extérieur
Dans l’exil, les anarchistes italiens vont être nombreux à
rejoindre l’Espagne de 1936 pour s’associer aux combats de la CNT-FAI,
tant au front (ils constituent un grand nombre des membres de la Colonna
ROSSELLI, ou s’intègrent dans les colonnes anarchistes) qu’à
l’arrière (je pense au rôle de Camillo BERNERI dans les services
d’information depuis Barcelona). Dans l’épopée espagnole,
ils vont laisser la vie, ou connaître de nouvelles défaites,
de nouveaux exils…
Mais certains d’entre eux, de la résistance au fascisme des
années 1920, à la Guerre d’Espagne, et à la Résistance
italienne ne vont jamais cesser le combat : un militant comme Umberto MARZOCCHI
est à ce titre révélateur.
La résistance durant le deuxième conflit mondial
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la résistance italienne
intègre de nombreux anarchistes ou syndicalistes révolutionnaires.
Comme en France cette résistance est double : contre l’occupant
nazi, surtout après 1943, et contre un régime abhorré.
Dans certaines régions, les anarchistes dominent même un certain
nombre de mouvements de partisans. Une culture libertaire, le rêve
d’un monde nouveau, des pratiques parfois assez anti-autoritaires… apportent
une dimension utopique libertaire authentique à ce mouvement de
résistance que l’histoire traditionnelle nous montre plutôt
à dominante communiste unique.
Les anarchistes sont nombreux à intégrer les Comités
de Libération Nationale des entreprises, et seraient présents
dans plus de 25 d’entre eux. Des idées d’autonomie, parfois de gestion
directe, de conseillisme (Cf. le rôle de la jeune Fédération
Communiste Libertaire en fin de la guerre)… réapparaissent et
renvoient au mouvement d’occupation d’usines et de terres des années
1920.
Dans la lutte armée, de multiples groupements libertaires renouent
avec une vieille tradition de lutte armée, comme l’exemple ligure
peut nous le confirmer : la Brigata SAP MALATESTA est puissante
dans le Ponente, alors qu’à Gènes et dans le Levante, à
Prà, à Arcanzano, à Cogoleto… des Détachements
Autonomes Libertaires sont bien organisés. Les Brigades «
MALATESTA » et « BRUZZI » opèrent surtout en Lombardie.
La Formation Amilcare CIPRIANI est active dans la région de Como
et vers Pistoia sont très présentes les Escadres Libertaires
Autonomes (Squadre Franche Libertari).
À Carrare, haut lieu de l’anarchisme italien les Bataillons
« LUCETTI » (dirigé par le commandant anarchiste Ugo
MAZZUCCHELLI) et « ELIO » (commandant Giovanni MARIGA) tiennent
haut le flambeau de l’anarchie combattante. La formation anarchiste Michel
SCHIRRU agit également dans cette région.
Mais il reste difficile de retrouver leur trace, tant leur insertion
dans les formations de gauche italienne reste la règle majoritaire.
Cependant l’anarchiste Giuseppe SEREGNI (mort en 1993) devient en fin
1944 commandant de la 130° Garibaldi vers Milan. Il va être membre
de la FCL-FAI de Milan.
La reprise de l’anarchisme politique et autonome se fait dès
l‘été 1942 dans la région de Sestri Ponente ; elle
va redonner de la vigueur et de la cohérence à des militants
isolés et souvent sous la coupe du puissant mouvement communiste.
Umanità
nova redémarre en septembre 1943.
Tous ces exemples rappellent que l’anarchisme et ses formes propres
d’organisation sont une composante essentielle du socialisme italien, et
que dans les volontés de refaire le monde qui s’ébauchent
dans l’immédiat après-guerre, les vieilles idées de
MALATESTA sont toujours à l’honneur, mais de manière désormais
marginales.
LES ESSAIS DE VINOBA BHAVE EN INDE
En Inde des germes libertaires se fondent dans la pensée de
GANDHI, via THOREAU et TOLSTOÏ que le mahatma lisait. Cela lui permet
de déclarer en juillet 1932 dans « Young India »
que « dans l’État idéal, il n’y a pas de pouvoir
politique, car il n’y a pas d’État ». Son courant de résistance,
de désobéissance civile, de non-violence est rattaché
d’une certaine manière à l’anarchisme non-violent.
Avant GANDHI le penseur Swami VIVEKANANDA (1863-1902) affirmait en
1899 que « viendra le temps où s’instaurera la puissance
des travailleurs en tant que tels. Il ne s’agit pas pour les travailleurs
de prendre la place des capitalistes et des gouvernants actuels ; il faut
que les travailleurs sur la base d’un mode d’expression et d’activité
qui leur soit propre dirigent tous les pays de l’Union. Le socialisme,
l’anarchisme, le nihilisme… sont les porte-drapeaux de cette révolution
».
Vers 1900, sous l’initiative du proudhonien Ananda COOMARASWAMI, plusieurs
militants se positionnaient également pour soutenir une société
égalitaire de petits producteurs libres.
Dans les années 1960, le mouvement Sarvodaya, lié
à Vinoba BHAVE (1895-1982) et à Jayaprakash NARAAYAN, reste
éloquent, puisque dans certaines régions d’après Henri
ARVON un village sur 5 l’aurait adopté. Sans attache particulièrement
nette avec l’anarchisme, ce mouvement de communautés artisanales
se trouve plutôt à l’aile gauche, libertaire, du Parti du
Congrès ou plus exactement dans l’aile radicale de ceux qui se réclament
des idées de GANDHI. Il entre dans la tradition de la non-violence
active qu’a popularisée GANDHI. Mais de nombreuses analyses en milieu
libertaire classent BHAVE dans le mouvement anarchiste et des revues prestigieuses
comme The Raven (Royaume Uni), Reconstruir (Argentine) ou
Volontà
et A Rivista anarchica (Italie) prolongent cette réflexion.
C’est en 1951 qu’est créé Seva Sang (Assemblée
pour le service de tous). Une certaine redistribution des terres est immédiatement
entreprise. Les principaux axes de ces collectifs indiens se fonderaient
donc sur le mouvement du bhudan (don de la terre) et sur
celui du gramdan (forme de coopérative ou communauté
villageoise). La non violence reste le pivot de ce mouvement, et c’est
sans doute ce qui intéresse Lanza DEL VASTO quand il étudie
Vinova BHAVE.
« L’assembléisme » démocratique qui
caractérise ces communautés permet également de les
comparer avec des mouvements plus nettement libertaires, surtout lorsqu’en
1977 une bonne partie des membres refusent de participer aux élections
indiennes.
C’est ce que fait l’anarchiste japonais Taiji YAMAGA (1892-1970) qui
rencontre BHAVE dans les années 1960. Il est lui-même membre
de l’Internationale des Résistants à la Guerre d’inspiration
« néo-gandhiste ». En bon libertaire, il rapproche
les communautés indiennes des kibboutz israéliens ou des
collectivités espagnoles des années 1930.
Cependant le mouvement est jugé trop réformiste et gradualiste
pour les anarchisants indiens favorables à une action directe collective
plus violente ou plus déterminée. Ces « gentle anarchists
» sont donc partiellement rejetés. C’est la position de Jayapa
KASK NARAYON.
1968 : UNE NÉO-UTOPIE LIBERTAIRE EN ACTE ?
En mai 1968, dans le cas français, on peut noter la rareté
des anarchistes, et au contraire l’apparent triomphe de la mythologie révolutionnaire
marxiste et de ses avatars : les vrais héros seraient MARX, MAO
et surtout le « Che » GUEVARA tué en 1967 et
en train de devenir un martyr mondialement reconnu.
C’est le grand paradoxe de 1968, véritable mouvement libertaire,
foncièrement, mais qui utilise les oripeaux des socialismes les
plus autoritaires ; l’illusionnisme politique va faire croire à
(presque) toute une génération que la Chine maoïste
est une utopie libertaire ! même si à la Sorbonne un révolutionnaire
inspiré écrit que « GODARD est le plus con des suisses
pro-chinois ».
Jean-Claude CARRIÈRE reconnaît cette dualité de
l’époque, puisque pour lui « l’utopie parisienne de 1968
hésitait entre une anarchie délibérée (le drapeau
noir) dont nous cherchions quelques exemples dans la Catalogne des années
1930, et le soviétisme broyeur dont les illusions se dissipaient
difficilement ».
Des traces anarchistes multiples…
Cependant, des traces anarchistes réapparaissent un peu partout,
le plus souvent hors des organisations traditionnelles.
Les drapeaux noirs alternent souvent avec les drapeaux rouges. BAKOUNINE
est placardé presque autant que MARX sur les murs des universités…
Des anarchistes tiennent une permanence de plusieurs semaines dans
un étage de la Sorbonne. De nombreux anarchistes participent au
Mouvement
du 22 Mars ou aux différents comités. Ils sont souvent
jeunes et partiellement liés au mouvement traditionnel, sauf ceux
qui se rattachent à l’organisation Noir et Rouge de LAGANT,
comme COHN-BENDIT. Certains Enragés et Situationnistes
sont d’anciens anarchistes, comme René RIESEL.
L’ancienne FA est longue à se mettre en marche, et à
intégrer les nouveaux venus, plutôt contestataires même
au sein de leur organisation. Le Congrès de l’AIT à Carrare
en Italie aux lendemains des évènements sera même un
lieu d’affrontements assez durs entre anciens et nouveaux libertaires.
L’air du temps est résolument anti-autoritaire, et il peut donc
sembler que « la pyramide hiérarchique avait fondu comme
un pain de sucre au soleil de mai » selon la belle formule due
vraisemblablement à la plume de René VIÉNET. Il pense
même de manière excessive que « pour la première
fois en France, l’État a été ignoré ».
Un tract de mai 1968 signée par « Une camarade yougoslave
qui en sait long » est un bel exemple de cette tradition libertaire
et anarchiste qui renaît dans le mouvement français. Ainsi
elle propose de « changer la vie, savoir mourir, pratiquer la
fête fouriériste, vivre le quotidien, espérer du désespoir,
savoir 1905, Cronstadt, la Catalogne, Budapest 1956… ». Aussi
faut-il « détruire le pouvoir sans le prendre ».
Ne pas citer 1917, c’est évidemment refuser le pouvoir de type bolchevique.
Un mouvement d’esprit utopique et libertaire ?
L’esprit de mai, frondeur, passionné, volontariste est, par
la plupart des analystes, reconnu comme porteur d’un air libertaire évident.
Ce « communisme utopique » qu’analyse à chaud
Alain TOURAINE, semble la meilleure expression d’une « contre-utopie
libertaire et anti-autoritaire, communautaire et spontanéiste »,
c’est à dire tout ce qui définit la mouvance anarchiste.
Dans sa conclusion, le sociologue de Nanterre constate que le mouvement
s’est dressé « contre l’État », au nom
de la société, du peuple… C’est le trait sans doute le plus
communément admis pour définir le mouvement anarchiste.
Il insiste également sur la spontanéité, trait
essentiel de ce mouvement sans chef et sans complot, sans meneur unique.
Daniel COHN-BENDIT insiste lui aussi là-dessus dans le livre qu’il
cosigne avec son frère Gaby, car c’est une manière de montrer
la faible prégnance marxiste sur le mai français, et pourfendre
un communisme devenu « sénile ».
Bien des années plus tard, un rien nostalgique, mais fidèle
à sa manière au mouvement soixante-huitard, Dany rappelle
qu’il reste peut-être « le symbole du ‘’parler-vrai’’, le
‘’dernier des Mohicans’’ animé d’une spontanéité parfois
un peu ‘’infantile’’ mais toujours, oh combien !, ‘’sympathique et libératrice’’
».
En 2003, avec CARRIÈRE, on peut penser que « …l’utopie
française de mai 68 avait ceci de particulier qu’elle détruisait
sans construire. Apparemment. Elle fut pourtant… dans l’histoire des utopies,
précisément par sa soudaineté, sa jeunesse, sa radicalité
et son refus de présenter comme obligatoire une société
préfabriquée, la plus féconde et finalement la plus
réaliste de toutes ». L’ami de BUÑUEL, dans son
ouvrage « mélancolique » (le terme mélancolie
apparaît souvent dans le texte) a bien mis en valeur ce qu’il ne
partageait pas totalement à l’époque, le refus des utopies
figées, et la soif d’une société plus ouverte et plus
permissive, bref plus libertaire, et plus favorable « à
la santé du drapeau noir » qu’aux systèmes du socialisme
dit réel.
Des formes d’organisations liées aux utopies libertaires
et autogestionnaires
Les formes d’organisation les plus novatrices mises en place en mai
se rangent fortement dans la meilleure tradition libertaire. Elles s’inspirent
de deux axes révolutionnaires fortement liés mais distincts,
la « démocratie directe » qui est plutôt
de l’ordre du politique, et la « démocratie autogestionnaire
» qui est plutôt de l’ordre du social. La première va
être récupérée et vidée de son sens révolutionnaire
dans les années 1980 et 90, alors que la deuxième sera détruite
et oubliée, car irrécupérable.
Le meilleur exemple libertaire français est sans doute le Mouvement
du 22 mars, créé dans la faculté de Nanterre.
Comme son nom l’indique, c’est un mouvement « de type nouveau
», pas une secte dit TOURAINE qui en fait une sorte de symbole très
représentatif de ce qu’a été pour lui 1968. Il est
pluraliste et non dogmatique par principe et refuse de se couler dans aucun
moule. L’aile libertaire y est cependant la plus active, notamment avec
Jean Pierre DUTEUIL qui y a consacré un superbe livre rétrospectif,
et avec l’aura qu’est en train d’y acquérir Dany COHN-BENDIT. En
plus du pluralisme assumé, même avec des troskistes parfois
très autoritaires (la JCR-Jeunesse Communiste Révolutionnaire),
le « 22 mars » renoue avec les pratiques de l’anarchisme
début du siècle : « basisme », «
assembléisme
», démocratie et action directes…
Son goût de la provocation, du scandale, à la suite des
Provos néerlandais ou des situationnistes strasbourgeois est une
marque très nette de la liberté assumée par l’anarchisme
d’alors.
Le mouvement de Nanterre, comme celui de Strasbourg (où sont
très actifs les situationnistes) datent tous deux de la fin 1967.
Ils précèdent le mois de Mai, servent de modèle ou
de référence, et pour Nanterre de fer de lance. Ils annoncent
la « floraison d’autogestion » dans l’université
et dans les lycées : essor des AG ? Assemblées Générales,
Commissions, Comités d’Action ou CAL ? Comités d’Action Lycéens,
Comités d’occupation (comme celui de la Sorbonne dès le 13
mai), Coordinations ou AG inter-facultés (à Montpellier)
se développent partout. Une vague d’étudiants, quelques professeurs,
quelques militants extérieurs renouent avec les traditions conseillistes.
Le mouvement néo-conseilliste le plus radical s’incarne dans
le CMDO - Conseil pour le Maintien Des Occupations, créé
le 17 mai par des anciens du Comité d’occupation de la Sorbonne.
Il va durer jusqu’à son auto-dissolution le 15 juin 1968. Enragés
et situationnistes y dominent. Ils tentent de mettre en conformité
leur mouvement avec leurs objectifs conseillistes : basisme, spontanéisme,
assembléisme… sont des qualificatifs plus ou moins autorisés
qui caractérisent le CMDO, qui fonctionne comme « une assemblée
générale ininterrompue » issue « d’une
unité spontanément créée dans les conditions
d’un moment révolutionnaire ». Dans un tract du 15 mai,
« Définition minimum des organisations révolutionnaires
», il est mis en avant le fait « qu’une telle organisation
refuse toute reproduction en elle-même des conditions hiérarchiques
du monde dominant ». Au moins en théorie, la cohérence
semble forte entre moyens et fins libertaires. En fait la spontanéité
est souvent de façade, car le milieu situationniste est nettement
dominant et dominateur. Cependant cette organisation est une des plus intéressantes
aux niveaux des mots d’ordre : les affiches reproduites dans le livre de
VIÉNET et consorts sont éloquentes : « Occupation
des usines », « Le pouvoir aux conseils de travailleurs
», « Fin de l’université », « Abolition
de la société de classe »… sont simples et directs.
Écrits en blanc sur fond sombre, ils sont efficaces en terme de
communication. Seule une reprise détournée de la proposition
de SÉYÈS donne forcément un texte plus dense «
Que
veut le mouvement révolutionnaire maintenant, Tout, Que devient-il
entre les mains des partis et des syndicats, Rien, Que veut-il ? La réalisation
de la société sans classe par le pouvoir des conseils ouvriers
».
L’adresse à tous les travailleurs du 30 mai 1968,
du Comité Enragés-Internationale situationniste est sans
doute un des textes qui révèlent le mieux l’influence libertaire
(démocratie directe, autogestion, fédéralisme, indépendance
et autonomie…) puisque « les travailleurs n’ont pas d’autres voies
que la prise en main directe de l’économie et de tous les aspects
de la reconstruction de la vie sociale par des comités unitaires
de base affirmant leur autonomie vis-à-vis de toute direction politico-syndicale,
assurant leur auto-défense et se fédérant à
l’échelle régionale et nationale ». « La démocratie
est directe et totale ».
Le groupement ICO - Information Correspondance Ouvrière
est un autre de ces mouvements conseillistes, mêlant positions libertaires
et vieilles traditions marxistes.
Le mouvement s’étend rapidement aux médias et au domaine
de la culture : occupation de l’Odéon, de l’ORTF sont des exemples
connus.
Des étudiants et des écrivains créent le Comité
d’Action étudiants-écrivains (le CAEE) autour de MASCOLO,
Marguerite DURAS, Robert ANTELME… qui est un des mouvements parmi les plus
radicaux : en proposant un « communisme de pensée »,
en ne signant pas certains textes, le CAEE présente une vraie alternative
au droit d’auteur et rejoint le mot d’ordre situationniste de recopier,
reproduire par tous les moyens les textes qu’ils publient. N’avaient-ils
pas écrit au dos de De la misère en milieu étudiant
(1967) : « ce texte peut être librement reproduit, traduit
ou adapté même sans indication d’origine ».
L’exemple de l’École des Beaux Arts devenant un Atelier populaire
qui vit et produit pour le mouvement dans son ensemble est celui qui a
laissé le plus de souvenirs palpables de ces tentatives d’auto-productions
militantes.
L’autre grande innovation de mai en terme organisationnel et en méthodes
d’action, c’est la vague d’occupations d’usines et d’administrations ou
de branches du secteur public. Elles pratiquent une autogestion,
minimale le plus souvent, et parfois carrément assumée. Cette
« tendance gestionnaire » et d’autonomie est la grande
utopie libertaire que propulse les « évènements
». Alain TOURAINE, encore lui, affirme que « pour les utopistes
de mai, le thème central c’est l’autogestion ».
Le mouvement de Mai renoue effectivement avec les mouvements conseillistes
ou de type soviétique libertaires qu’on retrouve au départ
de toutes les grandes révolutions. Partout fleurissent, souvent
spontanément, Comités de base, Comités d’Action,
Comités de grève…
L’autre référence est bien sûr celle des grandes
occupations festives et rarement auto-productives de 1936.
Le mouvement commence à Sud-Aviation de Nantes le 14 mai, et
touche Renault-Cléon (Seine-Maritime) et les NMPP-Paris le 15. Dès
le 16 mai, le Comité d’occupation de la Sorbonne (alors dominé
par situationnistes et enragés) a bien senti l’importance
de ce mouvement ouvrier qui manquait jusqu’alors de radicalité.
Dans un Appel publié le même jour, il se positionne
pour « l’occupation immédiate de toutes les usines de France
et à la formation de conseils ouvriers ». Mais la marche
sur Renault-Billancourt, qui a rejoint le mouvement le 16 mai à
la suite d’une « grève sauvage », est bloquée
par la CGT qui empêche ainsi la rencontre étudiants-ouvriers.
De nombreuses entreprises commencent à se prendre en mains,
tant dans le privé comme Thomson (Bayeux), Rhône-Poulenc (Vitry)
ou Sud Aviation (Bouguenais), que dans le public (centres d’EDF…). La CSF
à Brest, LIP à Besançon, PÉCHINEY à
Noguères, l’Observatoire de Meudon… ébauchent l’autogestion
(auto-organisation, assembléisme, rarement auto-production) que
« LIP 1973 » va peu après largement populariser.
Il n’y a pas que des anarchistes, loin de là, dans ces mouvements
éparpillés et souvent pluralistes eux aussi. Mais la tradition
de démocratie directe renaît et l’emporte parfois, et crée
une dynamique qui dépasse les appareils, au grand dam de la CGT
(on disait alors PCGT par dérision, en milieu libertaire ou gauchiste)
qui va commencer son lent déclin. Seule la jeune CFDT (née
en 1964), et quelques fédérations ou tendances de la FEN
(École Émancipée) ou de FO, plus ouvertes et
iconoclastes, vont enfourcher un temps la vague autogestionnaire.
Dans la région nantaise, les tentatives sont plus appuyées,
on va même parler de « Commune de Nantes »et donc
renouer avec un autre mythe révolutionnaire, tant la ville et son
pourtour semblent sous l’emprise des comités. L’autogestion dépasse
ici l’université et le monde du travail pour s’occuper de la vie
tout court. La force d’un mouvement libertaire ancien et enraciné
(curieusement en milieu paysan ou dans FO) y est sans doute pour quelque
chose.
LES COMMUNAUTÉS « NÉOZAPATISTES » RÉCENTES
DU CHIAPAS ET D’AILLEURS...
Le Chiapas néozapatiste et parfois libertaire
Depuis la révolte du Sous-commandant MARCOS (sans doute Rafael
Sebastian GUILLÉN) au Chiapas vers 1994, cette région mexicaine
méridionale présente des traits (parfois) libertaires intéressants.
Le mouvement a d’abord l’intelligence de s’appuyer sur les traditions
« communautaristes » indigènes des indiens mayas,
notamment les Tzotziles, les Tojolabales et les Tzeltales.
Une des autres sources du soulèvement, hormis l’antilibéralisme
déclaré, la pauvreté extrême des indigènes
et la volonté de briser l’accord de l’ALENA avec le grand voisin
états-unien, s’inspire aussi de l’attachement aux ejidos colectivos
dans tout le Chiapas. L’ejido est une structure développée
surtout à l’époque du mythique président Lazaro CARDENAS
dans les années trente. Il remettait aux paysans des terres communautaires,
indivises, mais réparties en lots, « en possession
», pour chaque foyer. La gestion, l’entraide, la répartition
des tâches se faisait de manière communautaire, « assembléiste
». Malgré un appui renouvelé sous la présidence
de Luis ECHEVERRIA dans les années soixante dix, surtout au Chiapas,
le mouvement a aujourd’hui disparu depuis la réforme agricole des
années 1990. Mais la trace chargée d’utopie et d’espoir de
ces lopins reste visible dans les paysages, les noms (El Eden,
La
Esperanza, Emiliano ZAPATA...) et les cœurs... pour
qui traverse la région.
L’influence de « l’Église des pauvres »,
des ecclésiastiques proches du mouvement de la théologie
de la libération... est également très forte.
Les traditions de lutte du Chiapas sont ancrées dans l’imaginaire
mexicain. C’est au Chiapas du début du XX° siècle que
se passent de nombreuses histoires des romans de l’anarchiste Ret MARUT-B.
TRAVEN. Après la rébellion de la Révolte des
pendus (1936) les indigènes se replient dans une sorte de
commune anarchiste appelée Solipaz. Le néo-zapatisme
n’aura qu’à se servir de toutes ces traditions.
D’autre part les pratiques du mouvement néo-zapatiste, en laissant
une large place aux assemblées générales, aux groupes
de femmes, à une activité pas forcément militarisée...
fait parfois nettement figure de mouvement antiautoritaire. On peut alors
parler « d’anarchie comme développement de formes de convivialité
qui se développent à la base, et qui sont de véritables
alternatives au pouvoir imposé, et en constant état de rébellion,
de résistance à outrance contre toute restauration d’un système
de domination ». C’est la position de l’association Paviainseriea
de Pavie en Italie, qui a prodédé à un jumelage avec
la Commune Autonome Zapatiste Primero de Enero en 2003-2004.
Tout un ensemble d’associations, de mouvements civiques, de coopératives…
donne au mouvement une diversité et une assise très forte,
souvent très populaire surtout lorsque ces groupements assurent
le minimum d’existence aux indigènes : c’est le cas par exemple
du Mouvement de Résistance Civile au Paiement de l’Électricité.
L’insurrection de 1994 avait été précédée par une lente implantation de guérilleros et d’intellectuels, souvent liés au FLN (Front de Libération Nationale), dans les zones forestières du Chiapas, depuis la fin des années 1970 (MARCOS y serait implanté depuis 1983). Les militants, progressivement, se sont liés aux indigènes, la plupart descendants des mayas, et ont adopté leurs coutumes et leurs modes de fonctionnement. Quelques femmes surtout, ont tenté d’en profiter. Dans un milieu terriblement dépourvu d’égalité sexuelle et fortement dévalorisant pour les femmes, elles étaient souvent sans aucune reconnaissance sociale ni même personnelle. Quelques militantes chiapanèques ont cependant réagi, surtout avec le CCRI (Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène) qui dès 1993, donc avant l’insurrection, ébauchent la fameuse Loi révolutionnaire des Femmes en 10 points, dont la plupart posent l’égalité homme-femme, le droit à maîtriser la procréation, le droit des femmes à accéder aux responsabilités civiles et militaires... Ce texte, très réformiste pour nos yeux d’occidentaux, est pourtant une vraie utopie révolutionnaire au Chiapas ! On comprend mieux désormais pourquoi de nombreuses amérindiennes sont restées fidèles à l’EZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale), surtout lorsqu’en plus elles accèdent à des charges militaires ou coopératives. Les amis de MARCOS ont en effet largement aidé au développement de coopératives, malheureusement souvent séparées (celles des hommes, celles des femmes...) afin de promouvoir une forme de mutualisme, de solidarité et d’autonomie. Les plus avancées des coopératives féminines semblent être celles de la zone de San Cristobal, milieu largement tzotzil, la ville offrant un assez bon débouché à l’artisanat, surtout textile. Par contre les femmes lacandones ou tzeltales de la région d’Ocosingo sont plus en difficulté dans cette volonté d’autonomie. La forêt Lacandone, milieu protégé, assez impénétrable, abrite donc curieusement aujourd’hui de rares indigènes « primitifs », vrais descendants directs des mayas - les Lacandons - et des guérilleros dont certains proviennent de milieux urbains fortement développés et métis ou ladinos... Cette fidélité aux indigènes et à leur réhabilitation nationale devient de plus en plus affirmée au long des années : la marche sur México de début 2001 tourne presque exclusivement autour de cet axe essentiel, de manière d’ailleurs très constitutionnaliste et modérée, peu libertaire.
Pour l’aspect général du mouvement, on peut reprendre
la belle formule d’Élisabeth STUTZ dans le livre cité : «
Les
zapatistes nous ont prouvé que les rêves les plus audacieux
pouvaient sortir de la nuit ». Beaucoup d’analystes et de militants
ont été séduits par un mouvement différent
des guérillas violentes et trop souvent autoritaires des années
passées. Pour certains, ce mouvement utopiste néo-zapatiste
révèle de vrais traits libertaires. Pour nous aider à
en cerner les principaux aspects, on peut s’aider, entre autres sources,
de l’article de Pietro VERMENTI Lo zapatismo è un movimento
Libertario ? paru dans Rivista Anarchica de Milan, n°262
(avril 2000) et y ajouter d’autres remarques.
En premier lieu, le zapatisme refuse de se prendre pour modèle
ou comme fondateur d’une énième Internationale. S’il revendique
son aspect avant-gardiste et les liens avec d’autres mouvements proches
ou de même type, il ne préconise aucune subordination ni hiérarchie.
Des réseaux souples, ouverts... telle est sa formulation.
D’autre part, l’importance accordée « à la
dimension individuelle (qui) démystifie le rôle
du dogme du collectivisme » est une donnée originale dans
un mouvement insurrectionnel sud-américain marqué par un
socialisme plutôt autoritaire et purement égalitariste, privilégiant
toujours la dimension collective, même celui de souche guévariste.
Une idée chère aux libertaires, qui les distingue fortement
des divers courants marxistes, est souvent reprise par MARCOS. «
Nous
ne croyons pas que la fin justifie les moyens, mais plutôt le contraire,
le moyen est la fin ». Cette cohérence fut le thème
principal de bien des écrits de MALATESTA et de Luigi FABBRI, notamment
quand ils analysaient fascisme et révolution russe.
Ce mouvement dans un premier temps ne mythifie pas le militarisme,
l’action violente. L’autodéfense est assumée, certes, mais
il n’y a pas de militarisme systématique. La hiérarchie militaire
est très limitée. Il est bon de rappeler que l’enrôlement
est volontaire, c’est un cas rarissime dans les guérillas d’Amérique
Latine. L’armée zapatiste insiste de plus en plus pour être
reconnue comme « une armée de paix », qui se rend secondaire
par rapport à l’auto-organisation populaire du territoire du Chiapas.
L’effort d’en faire un mouvement essentiellement indigène, et non
de militants extérieurs, renforce cette mise à l’écart
volontaire du militaire. Ainsi dans le Comité Clandestin Révolutionnaire
Indigène (CCRI) dont sont issus les commandants, même
MARCOS, comme métis, ne peut en être membre.
La notion de « non-pouvoir », de « non-gouvernement
» repose sur un essai de développer en permanence la délégation
et la rotation, mais les faits ne sont pas aussi évidents : on parle
souvent des mêmes intervenants et MARCOS est incontournable... Une
forme de démocratie directe existe malgré tout. La direction
politique est diluée, limitée : c’est une forme «
d’anti-léninisme
» dont il s’agit, car la fonction avant-gardiste n’est plus assumée.
Tomás SEGOVIA dans Alegatorio publié à
México en 1996 me semble sur ce point très clair dans son
7° point : « Pour commencer, je te supplie de ne pas confondre
Résistance et Opposition politique. L’opposition ne s’oppose pas
au pouvoir, mais à un gouvernement, et sa forme réussie et
accomplie est celle d’un parti d’opposition ; tandis que la résistance,
par définition, ne peut-être un parti, n’est pas faite pour
gouverner à son tour, mais pour résister ». Le
néozapatisme se veut mouvement basiste, et se rattache ainsi
aux différents mouvements conseillistes et anarchistes. MARCOS lui-même
dans une interview de tonalité très libertaire au Monde
du 27/02/2001 rappelle clairement : «
Nous faisons une différence
entre parti et organisation. Parce que notre projet politique n’est pas
de prendre le pouvoir. Il n’est pas de prendre le pouvoir par les armes,
mais pas non plus par la voie électorale, ni par une autre voie,
« putschiste », etc... Dans notre projet politique, nous disons
que ce qu’il faut faire, c’est subvertir la relation de pouvoir...
».
L’autonomie et une certaine idée autogestionnaire, dans
les coopératives, les assemblées... sont souvent présentes.
Cette autonomie transparaît dans le pluralisme des organisations,
des communautés, des types d’exploitation des terres et dans les
divers alliés et soutiens du mouvement. Ce pluralisme et cette tolérance
sont pourtant rares en milieu guérilleriste, souvent fermé
et sectaire (surtout durant les années 1960-1990). La Selva Lacandona,
zone de repli, de refuge, d’enracinement indigène se veut zone autonome,
hors du cadre mexicain détesté. Parmi les organisations autonomes
et presque autogérées, on peut mettre en avant les Aguascalientes
et les 5 Caracoles (ces derniers depuis 2003) qui cherchent
à donner une ossature ouverte au mouvement global : ce sont des
lieux de dialogues, et de résistance. Dans l’ensemble, en début
2004, une bonne trentaine de communes se sont autoproclamées «
autonomes
zapatistes » (27 Communes Autonomes RebellesZapatistes - MAREZ
exactement en 2003). Chaque Caracol est dirigé par une « Junte
de Bon Gouvernement » ou JBG, représentant les Communes et
n’ayant qu’un rôle de coordination, de rééquilibrage
du développement entre les municipalités et de défense
de leur autonomie.
L’autonomie s’accompagne d’une recherche de liens fédéralistes,
déjà entre le Front Zapatiste et le CCRI cité ci-dessus,
et au départ avec l’ANCIEZ locale (Alliance nationale Paysanne
Indigène Emiliano ZAPATA) mais aussi avec d’autres communautés.
L’effort pour décentraliser le pouvoir est revendiqué dans
de nombreux discours, MARCOS faisant souvent l’apologie des « réseaux
et des échanges » comme dans son entretien avec Manuel
VASQUEZ MONTALBAN, reproduit dans le Monde Diplomatique d’août
1999. La création du FZLN (Front Zapatiste) en 1997 va dans
ce sens.
L’idéologie, peu claire surtout en fonction du langage
poétique et aux allusions oniriques de MARCOS, est résolument
anti-libérale, comme chez la plupart des anarchistes actuels (mais
pas tous). La volonté libertaire émerge largement dans cette
« prétention à l’impossible » de vivre
en marge, hors du salariat, des banques, des urbanistes, de la bureaucratie
et de la police...
En tout cas, malgré les fioritures du discours, la volonté
de parler vrai, d’être transparent... sont forts : usage de la
« palabra verdadera ».
Des thèmes égalitaires, certes pas seulement libertaires,
sont très présents, même si ils ne sont pas toujours
appliqués : égalité homme-femme, souci écologique,
antiracisme... La solidarité avec tous les exclus est une
attitude normale.
On retrouve dans le mouvement quelques traits puritains ou rigoristes
qui existaient également dans le riche mouvement anarchiste ibérique,
par exemple la condamnation de l’alcoolisme, une des grandes plaies des
mondes indigènes au XXème siècle.
La vision du futur est ouverte, voire pluraliste. L’avenir est
désiré, rêvé, mais non formulé de manière
stricte ou figée. L’utopie est revendiquée, mais non contraignante.
C’est un trait utopique libertaire désormais bien établi,
même si le mouvement dans ses débuts avait encore des traces
de messianisme marxiste, qu’il a vite oublié ensuite.
enfin, les liens avec le mouvement anarchiste historique et actuel,
assez faibles, existent cependant. La référence au magonisme
est fréquente, surtout bien sûr dans la Communauté
FLORES MAGON ou, avant la rebellion, dans L’Union des Ejiodos Tierra
y Libertad. Le soutien anarchiste existe également, comme le
montre la Letra Negra publiée à México DF à
la mi 1999. Toujours à México, et conjointement à
New York sort la revue Amor y Rabia/Love and Rage qui fait une large
place au néo-zapatisme. Ce nom a été repris au Chiapas
pour tenter de créer une école libertaire, qui a duré
très peu ; des militants engagés dans cette tentative sont
cependant restés sur place, mais enseignent désormais dans
des groupements fondés par des ONG. Les revues La Guillotina
et Ojarasca, libertaires mais non anarchistes, sont cependant de
forts appuis au mouvement. En France les anarchistes ont animé avec
d’autres courants un Comité de Solidarité aux peuples du
Chiapas qui publie Quetzalcoatl et Ya Basta !. En Italie,
le Progetto Libertario FLORES MAGÓN est créé
en 2000 à Milan pour informer, recueillir des fonds, soutenir des
initiatives. À Milan toujours, le gruope Tierra y Libertad
poursuit ces initiatives solidaires avec les communautés chiapanèques.
Mais il ne faut pas non plus se tromper. Ce n’est pas un mouvement anarchiste.
Le caudillo MARCOS, tout sympathique qu’il soit, reste bien le leader incontesté.
Un certain nationalisme et patriotisme local (et un patriotisme mexicain
tout aussi réel) n’ont jamais vraiment été totalement
combattus. Des zestes de militarisme et de guérillas de style ancien
persistent évidemment. L’impact de la religion, même teintée
de l’esprit de la théologie de la libération, reste
très marqué. Alors l’enthousiasme de militant et d’intellectuels
doit être tempéré, même si MARCOS paraît
à Alain TOURAINE « une figure emblématique de l’action
démocratique » (Nouvel Observateur, 15-21/08/1996)
et que « le refus du pouvoir » ne fait aucun doute et
semble le trait majeur pour Yvon Le BOT, directeur au CNRS (Croissance
des jeunes Nations, n°396, sept.1996).
Mais : « Est-ce que cela est un rêve ? Oui. Pourtant
nous avons le droit de rêver. Les rêves ne sont des rêves
que jusqu’à ce qu’ils deviennent réalité »
nous rappelle MARCOS, qui par ailleurs dit que ses armes sont « la
parole, la mémoire et le rêve ».
Autres fronts plus ou moins libertaires dans le Mexique contemporain
À la suite ou parallèlement à la résistance chiapanèque, d’autres actions du même type se sont développées au Mexique.
Par exemple, dans le Morelos, la municipalité de Tepoztlán « municipio libre » s’essaie à l’autogestion dans les années 1995-96. Les amérindiens du Veracruz et de l’Oaxaca se sont un peu soulevés, le mouvement contestataire du Barzón se réclame des mêmes valeurs, alors que les références au néo-zapatisme ont été fortement présentes dans le mouvement étudiant très puissant de ces dernières années. La grève très longue de l’UNAM à México DF et ses manifestations gigantesques arboraient souvent le drapeau chiapanèque et les cagoules noires... J’en ai vu des centaines au centre de México durant l’été 1999.
Le cas de Tepoztlán et du CUT (Comité Unitaire de Tepoztlán) est éloquent : la résistance à l’État, aux tristement célèbres « granaderos » en 1995, montre la volonté de ne plus se plier à la corruption systématique et aux diktats du PRI. Ce « laboratoire de démocratie » avec une municipalité parallèle, des élections vraiment libres (rareté au Mexique), un appui international très large (EZLN, Greenpeace, mouvements écologistes, New York Times...) a triomphé en avril 1996. Les pouvoirs publics ont retiré le projet de terrain de golf que les villageois refusaient.
Dans la ville nordique de Matamoros, aux marges du Texas, les mouvements de locataires et de quartiers, comme Fuerza y Unidad veulent contrôler les constructions et l’attribution de viviendas.
Cependant la guérilla du Guerrero et les révoltes sporadiques du Tabasco sont plus proches des mouvements gauchistes et marxisants d’autrefois, avec un goût marqué pour l’action violente.
Dans l’Oaxaca de tradition magoniste (région de Las Cañadas),
la commune d’Eloxochitlán est une des 5 municipalités qui
depuis 1993-1995 a le droit de s’autogouverner.
Cette forme d’autogestion s’appuie sur la tradition magoniste de la
région, et bien avant elle sur les coutumes communautaires de l’ethnie
mazatèque. Déjà dans les années 1970 avaient
surgi des groupements coopératifs et solidaires, comme l’Unión
de Comunidades Campesinas ou la Societá Apícola qui ont laissé
de beaux souvenirs de mouvements mutualistes.
Diverses initiatives se sont développées pour soutenir
et promouvoir l’expérience, comme la Radio Communale N’Guixó,
Voix autonome de la Mazateca. Le terme nahuatl N’Guixó signifie
joliment : « là où la floraison est précoce
». La gestion est assurée par le Conseil Central Indigène
de Eloxochitlán de FLORES MAGÓN et par l’Assemblée
magoniste. Le soutien extérieur est assuré par un Comité
Civique de Solidarité, mouvement apartidaire touchant un grand nombre
de villes mexicaines.
Quelques conclusions partielles…
Des mouvements spécifiques anarchistes (comme l’Ukraine de 1920-21,
l’Espagne de 1936…) et des mouvements aux caractéristiques libertaires
(néozapatisme, kibbutz…) ont proposé des essais communautaires
de grande ampleur, surtout au XXème siècle.
Les analyser ensemble permet de mieux mettre en évidence la
force de la tradition utopique anti-autoritaire, trop souvent occultée
dans un siècle où on ne retient souvent que les notions de
totalitarisme et de centralisme.
Au contraire, dans les mouvements que j’ai parcourus, l’autonomie, l’autogestion, le fédéralisme et la démocratie la plus directe possible apparaissent comme des axes essentiels qui définissent « l’utopie libertaire ».
Entre le rêve de l’auto-émancipation et des essais forcément
pragmatiques et limités, les liens restent multiples et féconds,
et plus présents qu’on ne le pense souvent. Ils se manifestent notamment
dans les références écrites ou orales, les programmes,
les structures organisationnelles, les méthodes d’action…
LIENHYPERTEXTE mailto:Michel.Antony@ac-besancon.fr
Michel.Antony@ac-besancon.fr
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p.92
MASON HART John El México revolucionario,
p.481
Cf. Nouvel Observateur du 23-29/04/1998
sur ce point, Cf. Surtout WOMARCK John Emiliano
ZAPATA, New York 1969
FLORES MAGÓN Ricardo Tierra y Libertad,
-in- LIENHYPERTEXTE http://www.waste.org/~roadrunner/magon/main.htm
http://www.waste.org/~roadrunner/magon/main.htm,
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LIENHYPERTEXTE http://samizdata.host.sk/CubaSocialista.html http://samizdata.host.sk/CubaSocialista.html
c’est en tout cas la thèse de MASON HART JohnEl
México revolucionario. Gestación y proceso de la Revolución
mexicana, México, Patria, 574p, 3°ed., 1997. L’auteur
va même jusqu’à noter des traces post-fouriéristes
dans les plans de VILLA de 1914
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ETE, 255p, 1999
MASON HART John El México revolucionario,
p.481
FLORES MAGÓN Ricardo Verdugos y victimas,
-in- LIENHYPERTEXTE http://www.waste.org/~roadrunner/magon/main.htm
http://www.waste.org/~roadrunner/magon/main.htm,
28pA4,
texte imprimé le 12/03/2002
SANTILLAN Diego Abad de Ricardo FLORES MAGON,
el apostol de la revolución mexicana, México, Antorcha,
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VI. Essais libertaires de grande ampleur Page n° PAGE 64/ NBPAGES \* FUSIONFORMAT 1
ESSAIS UTOPIQUES LIBERTAIRES DE « PETITE »
DIMENSION:
L’utopie anarchiste ou libertaire est également une utopie active,
en acte. Pour les anarchistes, « la propagande par le fait
» inclut la propagande par l’écrit, la parole, le mode de
vie, les actes.
L’anarchiste cherche à vivre en accord avec ses idées,
d’où la multitude des essais communautaires ou alternatifs auxquels
ils se livrent, auxquels il appartient. Ces tentatives de réalisation
de l’utopie à l’échelle du petit groupe, de la petite communauté
est l’objet de ce dossier.
Les tentatives plus élaborées, plus systématiques,
plus révolutionnaires ou insurrectionnelles, de plus grande ampleur…
de l’utopie libertaire seront examinées dans le chapitre suivant.
L’EXTRÊME VARIÉTÉ DES « MICROCOSMES
» LIBERTAIRES, ALTERNATIFS ET AUTOGESTIONNAIRES... :
Des définitions fort diverses pour cet « anarchisme
mode de vie »
L’idée « d’anarchisme mode de vie » ou de
manière d’être, est une expression pratique utilisée
aujourd’hui pour englober toutes les actions et pratiques anarchistes dans
le
quotidien, des mœurs végétariennes, aux usages de l’esperanto
ou de l’ido, en passant par les milieux libres ou libérés.
Ceux ci, comme les rubriques de l’En Dehors d’E. ARMAND l’indiquent,
permettent de vivre « en marge des laideurs sociales »
ou en « marge des compressions sociales ».
Mais dans les documents ou analyses, ces milieux libérés
sont dénommés de très diverses façons, surtout
pour les vieux textes.
Pour Giovanni ROSSI le réalisateur de la Cecilia, la notion de « pratiques expérimentales » s’impose. Le terme de « colonie exemplariste » est parfois utilisé pour parler de ces « îlots communistes ».
Le terme de colonie anarchiste est très fréquent au tournant du XXème siècle, et surprend le lecteur contemporain puisque aujourd’hui ce vocable désigne essentiellement le phénomène d’occupation de terres étrangères. Il provient sans doute des « colonies sociétaires » fouriéristes actives dès les années 1830 (c’est le nom adopté pour celle qui semble le premier phalanstère, à Condé sur Vesgre vers 1833-33). Victor SERGE en fin du XIXème siècle le reprend, en parlant de « colonies communistes, utiles et nécessaires » et les assimile « à la propagande par les faits, par les actes », ce qui permet intelligemment de distinguer l’anarchisme du terrorisme qui l’a trop souvent catalogué négativement. Ce terme de colonie, au sens d’installation, de l’anglais settlement, est encore utilisé par le spécialiste des kibboutz qu’est Yaacov OVED.
Le terme de « milieu libre » se répand dès la fin du XIXème siècle, surtout en France et en Belgique, mais également au Canada comme celui de Redder Alta, dans une exploitation charbonnière. Parmi les 37 colons, nous indique J.C. PETIFILS, les immigrés français sont nombreux. La formulation résume tout le programme libertaire de ce type d’installation, un programme dualiste : il se veut libre face aux institutions extérieure, et il veut proposer un mode de vie libre interne.
Dans la sphère allemande surtout, Martin BUBER et Gustav LANDAUER
par exemple présentent une vision communautariste,
teintée de religiosité au début du siècle.
La notion de « communautés » redevient
vivace dans les années 1960, et parfois conserve encore certains
traits de religiosité, même si les anarchistes combattent
désormais cet aspect.
Durant les grands moments des révolutions russe (1917 et après) et espagnole (1936-39), les termes de soviets et de collectivités sont les plus utilisés, même s’ils désignent des phénomènes de plus grande ampleur (que j’analyserai donc dans le chapitre suivant).
Depuis le milieu du XXème siècle, le terme de mouvements
ou de contre-sociétés alternatives
(ou collectivités alternatives, ou « alternatives
partielles ») est largement utilisé, autour des valeurs
fortes que sont autogestion, solidarité, autonomie et liberté.
Encore en 1981, Henri DESROCHE nomme ces micro-sociétés des
« projets imaginaires de formes sociales alternatives »
qui lorsqu’elles visent l’autonomie communautaire présentent un
vrai « schéma micro-sociologique de village d’Harmonie
».
Comme le rappel des sociétés amérindiennes est
fréquent, les italiens parlent de « tribù
», ou de « famille ouverte ? famiglie aperte
».
Jef ULBURGHS, le fondateur belge du MAB, Mouvement d’Animation de
Base, dans le livre cité, définit ces alternatives partielles
comme une forme de socialisme de la base, concret, pragmatiste, ouvert
et évolutif. La communauté touche tous les aspects de la
vie, de la production aux manifestations culturelles L’idéal autogestionnaire
s’exprime alors dans des communautés, collectifs
ou communes... Ces « réalisations autogestionnaires
» ou « collectivités autogestionnaires »
ou « centres sociaux autogérés »
sont également des « expérimentations alternatives
», des « essais » certes limités
et incomplets, mais fortement symboliques, puisqu’ils montrent à
voir la société autogérée future…
Le terme commune (municipio, communa) est surtout employé dans la sphère hispanique en fin du XIXème et au début du XXème. En fin du XXème c’est la région germanique qui le reprend, tant les expériences de Kommune I et Kommune II à Berlin en fin des années soixante ont été analysées. L’Allemagne Occidentale aurait d’ailleurs compté un nombre impressionnant de communautés (25 000 est un total approximatif, non réellement vérifié, mais parfois annoncé), puisque vers 1978, il y aurait eu dans la seule ville de Berlin des milliers d’associations concernant près de 150 000 personnes ! Dieter KUNZELMANN et Reimut REICHE y développent une forte aile anti-autoritaire.
Dans une belle formule des années 1970, Amedeo BERTOLO parle de la nécessité des ces « îles d’autogestion » qui peuvent et doivent devenir des « archipels ». Jean-Manuel TRAIMOND à propos de Christiania au Danemark, parle de fristad (ville libre) ou « d’oasis alternative ».
Aujourd’hui, on parle plus de « communautés intentionnelles » avec SARGENT Lyman Tower, ou de « laboratoires d’utopies » avec Ronald CREAGH dans son livre sur les ÉU en 1983, ou plus simplement de « Projet » comme le Wespe en Allemagne dès 1988.
Mimmo PUCCIARELLI quant à lui aime bien l’expression « de bâtisseurs d’utopies au quotidien, qui ont essayé dans différents lieux et avec diverses structures, de créer, ici et maintenant, une autre société ». Cette analyse est partagée par Gérard FON, animateur de l’Escampette à Lyon, association de bénévoles s’occupant de camps de vacances pour les jeunes : « ...c’était finalement réaliser, peut-être pas une utopie, mais une partie d’utopie ». Bref on peut parler pour ces microcosmes d’utopies « ouvertes, libertaires et plurielles » comme le résume Mimmo dans son livre centré sur la Croix Rousse.
Cette notion « d’économie et de planification participative
», autogérée, se voulant pragmatique et tolérante,
non dogmatique, est prônée aujourd’hui par l’anarchiste canadien
Normand BAILLARGEON, qui revitalise les idées de Michael ALBERT
et Robin HAHNEL de 1991 The political economy of participatory economics
(Princeton UP).
Quelques essais souvent urbains :
Diversité des communautés de « réfractaires
» :
Prenons l’exemple d’une des plus connues, car illustrée par
des noms désormais célèbres : la. Communauté
de Romainville (liée au journal L’Anarchie) au début
du XXème siècle. Elle porte elle-même parfois le qualificatif
de « communauté de réfractaires ».
Sous la « direction » d’André LORULOT, elle
abrite un grand nombre d’illégalistes (vers 1910 on y trouve
presque tous les membres de la future Bande à BONNOT) qui
côtoient des intellectuels moins compromis et moins fanatiques (Victor
KILBATCHICHE, futur Victor SERGE et sa compagne Rirette MAITREJEAN).
La vie communautaire est très libre et les membres changent
fréquemment. Un pavillon à deux étages était
« entouré d’un jardin planté d’arbres fruitiers
où fleurissait le lilas ». Outre les éléments
propres à la propagande (atelier de typographie, presse, bibliothèque),
le lieu comprend une cuisine, une douche collective et des chambres. Le
potager et un petit élevage permettent un minimum d’autarcie alimentaire.
La vie est souvent conflictuelle entre un LORULOT qui impose des règles
alimentaires et hygiéniques assez strictes et les proches de Victor
SERGE moins fanatiques vis à vis du contrôle végétarien
ou anti-alcoolique.
C’est bien à la fois une communauté militante (journaux,
brochures de propagande, lieu de réunion) et un milieu de vie libre
qui est ici présenté.
D’innombrables ateliers communautaires, coopératives et
association de commerce équitable...
Si on reprend la thèse de Bernard MOSS, publiée en 1976,
le mouvement ouvrier français de 1830 à 1914 reste dominé
par ce qu’il nomme « le socialisme des métiers
» ou « socialisme fédéraliste ».
L’ouvrier professionnel en serait la base sociale principale. Ce qui nous
intéresse dans cette thèse un peu trop systématique,
c’est la mise en avant de l’importance des associations (trop souvent méconnues
ou sous-analysées par les historiens du mouvement ouvrier) et leur
volonté collectiviste et fédéraliste. Cette «
utopie
statique » (car misant sur un milieu fort, sans nostalgie d’un
monde perdu, ni sans progressisme outrancier) marquerait tout le siècle.
Les libertaires s’y retrouvent fréquemment, et leur fédéralisme
révolutionnaire s'en inspire largement et se trouve fondé.
Le proudhonisme, en revalorisant travail et liberté, et en centrant
la rédemption de l’humanité sur l’atelier ou sur l’association
industrielle, appuie souvent quelques expériences coopératives.
Dans l’entre-deux-guerres, un réformiste, qui sera pillé
par des mouvements patronaux favorables à la participation, s’inspire
de ces fondements proudhoniens : il s’agit de Hyacinthe DUBREUIL. Deux
de ses ouvrages sont éloquents, tant dans le titre que dans les
propositions avancées, il s’agit de La République
industrielle de 1924, et de La fin des monstres. Idée
d’une organisation contraire à la centralisation et à l’étatisme
de 1938.
Ce sont sans doute les fouriéristes qui les premiers ont marqué
le mouvement pré-coopératif, comme à Lyon vers 1834-1835
avec Michel-Marie DERRION, auquel les anarchistes lyonnais de l’ACL (avec
d’autres participants) ont rendu hommage lors d’un colloque en juin 2000.
Avec l’ancien tisseur de la Croix-Rousse Joseph REYNIER il a créé
la « première coopérative française de consommation
‘’Le commerce véridique et équitable’’. Cet essai est
notable, et précède de près de 10 ans l’expérience
toujours citée comme pionnière des anglais de Rochdale (1844)
: mais il est très réformiste et pacifique, et donc évidemment
bien peu libertaire. Ces fouriéristes s’implantent ainsi facilement
dans le milieu nord-américain où la tradition des coopératives
commence à être imposante. De 1845 à 1853 ils soutiennent
le mouvement de la Workingmen’s Protective Union qui regroupe près
de 230 magasins coopératifs.
À Lyon toujours, vers 1848-1849, la Société
des Travailleurs Unis regroupant des ouvriers de divers mouvements
socialisants et utopistes d’alors, reprend l’idée de DERRION de
« commerce véridique » et pousse plus en avant
l’engagement solidaire et politique, y compris contre le coup d’État
de 1851. Cet exemple vaut la peine d’être signalé pour son
refus de rétribuer le capital et pour lutter contre les «
parasites
» industriels (ce qui témoigne d’un fouriérisme assez
radical), mais également pour l’utilisation de bons ou de billets
d’échanges qui constituent une « monnaie coopérative
»
qui anticipent sur les bons émis dans beaucoup d’expériences
communautaires, comme ce sera le cas durant les collectivisations espagnoles
de 1936.
Ces coopératives (le terme français coopération
est repris de l’anglais, notamment des écrits d’OWEN, dans les années
1820), essais communautaires et expérimentations sociales limités,
sont reconnus par le socialisme international naissant comme une des formes
de l’émancipation intégrées dans la réalité
sociale. Comme le rappelle L’Adresse de l’AIT (Association
Internationale des Travailleurs, ou Première Internationale)
du 28/09/1864, ces expériences révèlent «que
par des actes et non des arguments (..) que la production à une
grande échelle et en harmonie avec les principes de la science moderne
peut être effectuée sans qu’une classe de maîtres emploie
une classe de bras, que les moyens du travail, pour porter des fruits,
n’ont pas besoin d’être monopolisés pour dominer et exploiter
le travailleur ». Beaucoup d’internationaux et de libertaires
y participent donc sans trop de scrupule, même si la coopérative,
comme aujourd’hui la cogestion, est une forme de compromis vis à
vis du système en place. Cette citation de l’AIT confirme les remarques
faites par B. MOSS, et rappelle fortement que l’engagement au quotidien,
pragmatique et limité, est une des constantes du mouvement ouvrier,
même le plus révolutionnaire. Il faut bien sûr être
là ou vivent les gens, et tenter de tester ses idées pour
les rendre plus crédibles et attractives.
À ce mouvement associatif se rattache un grand nom du mouvement
internationaliste français : Eugène VARLIN, pré-syndicaliste,
bakouniniste, engagé sous le Second Empire dans un réseau
communautaire de grande ampleur. Il lance en 1864 une « épicerie
sociétaire », la Ménagère. À
partir de 1868, avec la libertaire Nathalie LEMEL, il met sur pied le réseau
des Marmites, « cuisines sociétaires »,
« restaurants coopératifs », qui sont également
un haut lieu du débat militant de la fin de l’Empire. Les proscrits
de la Commune vont parfois relancer ce mouvement dans l’exil, comme la
Marmite
de Londres en 1871, ou celle de Genève.
Ainsi au XIXème siècle surtout, de multiples coopératives
artisanales ou ouvrières se développent, favorisant un
commerce plus équitable. Plusieurs de ces Fraternelles comme
parfois elles s’appellent sont de véritables coopératives
de consommation.
En Franche Comté, La Fraternelle de Saint-Claude, fondée
en 1881 dans le haut Jura et devenant association culturelle en 1984 pour
subsister, est le plus célèbre des exemples comtois. Sans
doute inspirée par les idéaux utopistes des associations
lyonnaises (Statut de type « communiste » icarien dit
Alain MÉLO), elle est gagnée au socialisme de tendance surtout
allemaniste (la branche la plus libertaire du socialisme d’alors) vers
1896. Cette coopérative, très liée aux cercles socialistes,
connaît le succès économique et sociétaire.
En 1910 elle dresse sur Saint-Claude une vaste Maison du Peuple («
cathédrale
des temps nouveaux ») inspirée des exemples du Nord de
la France et de la Belgique (Cf. ses liens très forts avec Gand).
Elle va compter plus de 20 établissements sur la ville (dont des
épiceries, entrepôts et logements sociaux) et essaimer dans
plus de 16 localités jurassiennes. La Prévoyante de
Lavans-les-Saint-Claude s’y rattache dès 1902, L’Avenir de
Chassal en 1920, L’Union coopérative de Cuttura en 1921,
La
Ruche de Septmoncel en 1922 et L’Espérance de Lamoura
en 1923… pour ne prendre que des exemples assez significatifs dans les
termes choisis. Ce mouvement se rattache au socialisme utopique plutôt
réformiste cependant, dauquel le député jurassien
Ernest TARBOURIECH contribue puissamment, avec son utopie collectiviste
de 1902, publiée chez Stock : La cité future. Essai
d’une utopie scientifique. L’importance des fruitières et
coopératives jurassiennes plus ou moins libertaires est forte en
fin du XIXème siècle. Un historien aussi célèbre
que Daniel HALÉVY en fait une référence et le départ
de sa contre-utopie Histoire de quatre ans 1997-2001 publiée
en feuilleton en 1903 ; il y cite de n ombreux exemples jurassiens, suisses
et comtois.
En milieu plus spécifiquement libertaire, on peut relever les
expériences suivantes prises comme exemples :
En Argentine, à la fin des années 1880, les exilés
anarchistes italiens autour de MALATESTA fondent à Buenos Aires
un atelier communautaire d’électricité qu’ils appellent sans
imagination aucune « MALATESTA, NATTA, PEZZI y Cía
». La vie commune permet d’obtenir une certaine autarcie (des essais
avicoles et viticoles ont semble-t-il été également
tenté par le groupe) et de se consacrer à la cause. Le local
permet de servir de lieux de rencontres et de débats, et de sortir
un grand nombre de publications. Le journal La Questione sociale
connaît 14 numéros entre 1885 et 1886. Un appendice de ce
regroupement est le Círculo de Estudios Sociales mais il
a lui un rôle exclusivement propagandiste, alors que la coopérative
conservait l’aspect dualiste que nous avons déjà défini.
Le Milieu Libre de Belgique au début du XXème
siècle nous est décrit par Victor SERGE qui le visite dans
sa jeunesse libertaire avec son ami Raymond CALLEMIN, bientôt le
fameux « Raymond-la-science » de la Bande à BONNOT.
C’est sans doute la « colonie communautaire » de Stockel
dans la forêt de Soignes, qui regroupe tout un monde d’artisans,
de jardiniers et quelques vagabonds de passage. Le milieu est ouvert et
libre, et fait de la négation de l’argent et de l’amour libre deux
des axes essentiels du regroupement. L’idéologie reste vague, et
la communauté accueillante mais peu structurée.
La Nouvelle Communauté de Berlin vers 1901-1904 comprend
des anarchistes allemands très célèbres comme Erich
MÜHSAM et Gustav LANDAUER. Ces deux grands noms de l’anarchisme germanique
ont toujours tenté de mettre leur vie de militant au même
niveau que leur vie intellectuelle, et ils y laisseront tous les deux leur
vie de manière horrible.
À Ostia en Italie en début du XXème siècle
se développe une communauté anarchisante vivotant sous l’aspect
d’une société coopérative, en lien avec le milieu
local.
Essais mutualistes plus contemporains : trocs, échanges
solidaires, auto-organisations communautaires…
Ces essais concernent surtout les domaines de l’habitat, et de petite
production et des échanges de biens et de services. Dans les pays
développés, ils connaissent un regain d’intérêt
dans les années 1960-70. Dans les pays en développement,
ils sont toujours d’actualité, plus par nécessité
que par choix délibérés.
Au sein de ce que l’on nomme (souvent péjorativement) économie
informelle, économie souterraine, secteur
underground, secteur de l’ombre, secteur non-institutionnel,
activités sauvages ou spontanées…, se situent et
se développent des activités alternatives à forte
charge utopique, voire libertaire, et souvent aux marges de la légalité
(d’où la notion d’activités « illégales
» qui est parfois utilisée). Ces activités et ces formes
d’organisation sont souvent libertaires dans leur primauté de l’humain,
du relationnel (idée d’économie de réseau),
dans leur auto-organisation et leur volonté d’autonomie, surtout
vis à vis des institutions publiques ou para-publiques.
L’informel est donc de plus en plus ré-analysé, puisque
« l’informalité, c’est cette extraordinaire capacité
des individus à s’intégrer dans leur milieu, à trouver
les ressources nécessaires à leur survie ». L’aspect
utopique redevient essentiel car « ce sont les humains et leurs
actes qui écrivent l’histoire, vivent le présent et imaginent
le futur de l’humanité ». La volonté de mettre
le social au premier plan, de tenter de vivre dans le non-marchand ou dans
le non-monétaire, par un acte volontaire et libre (notion anglo-saxonne
de voluntary sector) permettent de revaloriser certaines
expériences.
C’est pourquoi les appellations aujourd’hui sont plus positives, et
militantes : on préfère les notions d’économie
solidaire, d’économie participative, ou plus
générale d’économie populaire.
En ce qui concerne l’habitat, on parle d’auto-organisation
ou d’auto-construction, ou de projets à forte participation
(des usagers et/ou habitants).
Mais personne n’est aveugle : les risques de récupération par le système, la marginalisation des pratiques, la faible « rentabilité » et la multiplication des échecs, l’emprise des bandes organisées et des mafias… révèlent une synergie croissante entre économie formelle et économie populaire (phénomène « d’hybridation ») plus qu’une réelle alternative auto-organisationnelle en plein essor. Se vouloir hors et contre le système, indépendant autant de l’État que du marché reste la plupart du temps un leurre, une illusion. D’autre part, les reproches ou critiques qui sont faits à ces tentatives alternatives nous ramènent à la critique anarchiste « traditionnelles » des utopies, prises comme « îlots démocratiques » présentant un danger « obscène » de « l’enfermement communautaire » alors que l’engagement dans la société réelle et conflictuelle demeure la voie essentielle de l’engagement révolutionnaire.
Dans des environnements contemporains proches des idéaux libertaires
de solidarité et d’autogestion, et de « mutualisation des
compétences », on peut citer les SEL (Systèmes
d’Échanges Locaux) qui fleurissent en France depuis 1994, au
moment où est apparue la première association en Ariège.
Ils sont formés un peu sur le même type que les LETS anglo-saxons
(Local Exchange Trade System). Ils seraient lors de leur congrès
d’août 2001 plus de 350 et prouvent ainsi l’importance des solutions
alternatives et la présence d’une réelle demande de citoyenneté
et de rapports à la base, hors du système économique
dominant. Un essai de coordination est exercé par l’association
Sel’Idaire.
Schématiquement, un SEL est une association locale pratiquant
le « multi-troc », c’est à dire qui mutualise
les offres et les demandes. L’argent est souvent remplacé par des
bons d’échanges ou des monnaies symboliques, ce qui relie les SEL
à toutes les associations communautaires du passé. Cette
alternative économique reste cependant marginale, peu productive
et relativement tolérée par l’État ; elle se limite
surtout au domaine des services, parfois du bricolage et des travaux agricoles.
Sur le plan social par contre, les SEL ont réussi : ils aident à
renouer les liens sociaux, à vivre une « marginalité
conviviale » qui est une vraie « école pratique
d’autogestion et de démocratie directe ». Il s’agit donc
bien d’une utopie du présent et du futur proche, comme une brochure
publiée en 1998 le rappelle judicieusement Pour changer échangeons.
Ces dernières considérations les rapprochent évidemment
des stratégies libertaires.
Cependant des dérives inégalitaires, une multiplication
du travail « au noir » et un retour des rapports marchands
semblent se manifester, d’où des divisions internes et une tentative
récente de développer les SELT (Système d’Échange
Local au Temps) qui remplacent les bons ou monnaies parallèles
par un mode d’échange utilisant la durée horaire comme principal
ou comme seul critère. L’association deviendrait plus égalitaire,
moins structurée et donc plus souple, ce qui lui conférerait,
d’après un partisan (Jean-Louis DO), une étiquette «
d’authentique
» quoique « modeste » alternative.
Dans un registre encore plus réformiste, qui ne remet pas en cause le système électoral, on peut citer les essais urbains de participation citoyenne, notamment l’expérience pionnière du Presupuesto Participativo que la communauté urbaine de Porto Alegre mène brillamment au Brésil, et qui est à l’honneur depuis 2001 avec le forum mondial « contre la mondialisation » qui s’est tenu dans la ville. Cependant les pratiques libertaires y sont spontanées mais bien réelles : le « budget participatif » est devenu transparent, atteint la grande majorité de la population urbaine concernée, qui en discute, contrôle ses conseillers, peut les révoquer… Traces libertaires, oui, mais peu anarchistes, car le mouvement brésilien est bien limité aujoud’hui.
En Bolivie dans les années 1990, dans les vallées andines de la proximité de Cochabamba, des isolés considérés comme « pauvres » du fait de cet isolement (anciens, veuves, célibataires…) revivifient des pratiques solidaires traditionnelles pour rompre leur marginalité et redonner sens aux liens sociaux et aux services collectifs. À Huancarani, une vingtaine de personnes, des femmes majoritairement, relancent la pratique du pirwa ou travail communautaire, en consacrant environ une journée par semaine à de petites productions agricoles, ou à la construction et/ou rénovation de services publics (école, adduction d’eau…). L’autogestion semble alors vécue comme une fête, un lieu convivial, pas très rentable en termes capitalistes, mais qui socialement et psychologiquement a une portée considérable.
Une autre pratique similaire se retrouve au Sénégal, à grande échelle cette fois (plus de 100 000 personnes seraient concernées) avec l’auto-organisation des exclus dans la banlieue de Dakar, appelée GrandYoff. « L’auto-production » collective est une manière de limiter la misère, de renouer les liens sociaux et de permettre une légère autarcie.
En Argentine, face à la crise économique récente, de multiples tentatives d’échanges solidaires se sont mises en place. Près de 6 000 000 de personnes s’adonneraient au « troc » en 2002. Cette « expérience du ‘’trueque’’ » est le fait tant des individus, que de clubs ou associations. Souvent sont utilisés des bons ou « créditos » qui évaluent des biens ou des services et qui remplacent la monnaie dépréciée. Sans le savoir, ils renouent avec ce que beaucoup de collectivités libertaires ont tenté durant la révolution espagnole de 1936-1937. L’ampleur du phénomène argentin semble cependant sans précédent, puisque le journal cité parle d’un montant de créditos qui serait supérieur aux autres monnaies en exercice (pesos, dollars…). Toujours en Argentine, les mouvements de piqueros et de chômeurs (comme les MTD Movimientos de los Trabajadores Desocupados) comptent sur l’appui des libertaires (notamment ceux de Resistencia Libertaria, de l’OSL de Buenos Aires ou d’AUCA de La Plata). L’anarchisme n’y est pas affirmé spécifiquement, mais l’esprit libertaire est très présent dans ces mouvements semi-autogestionnaires, qui organisent des bidonvilles, qui relancent des activités coopératives (surtout artisanales), qui occupent des squats, qui pratiquent la démocratie directe à base d’assemblées… dans différents milieux souvent très déshérités de l’Argentine en crise.
Toutes ces tentatives intéressent donc largement les libertaires,
car elles rendent crédibles les propositions que leur mouvement
a pu faire dans le passé. Il y a un fonds commun qu’ils partagent
avec d’autres mouvements proches. Très souvent ils s’y insèrent,
au nom d’un pluralisme nécessaire et désormais reconnu, mais
surtout également par le fait qu’étant devenus ultra-minoritaires,
toute activité propre qu’ils lanceraient serait dérisoire
ou de peu d’effet.
Multiples essais de banques ou d’organismes de crédit...
C’est sans doute le britannique Robert OWEN (1771-1858) qui le premier
développe cette idée en lançant dans les années
1830 sa National Equitable Labour Exchange, sorte de Bourse du Travail
où s’échangent des bons du travail. Marqué par le
« premier anarchiste » William GODWIN, centrant ses
analyses sur une vision optimiste de la perfectibilité humaine et
sur l’importance de l’entraide qu’il nomme « charité
», tous points qui annoncent KROPOTKINE, le penseur britannique peut
souvent être lié au mouvement libertaire. C’est encore plus
net pour ses projets éducatifs jugés primordiaux.
En France, le socialiste saint-simonien et chrétien, Philippe
BUCHEZ (1796-1865) formule après 1830 la notion de « banque
de crédit public », pour soutenir les associations ouvrières
(de métiers, coopératives..). L’idée fait son chemin,
autant chez les républicains sociaux que chez les utopistes et les
premiers socialistes.
L’idée de banque ou de bourse populaire dans le mouvement libertaire
est surtout reprise par PROUDHON (avec sa « micro-utopie »
de la Banque du Peuple) et par les frères RECLUS au XIXème
en Europe. Dès 1857 avec notamment son Manuel du spéculateur
à la bourse, le bisontin PROUDHON dénonce l’intérêt
sur l’argent et développe ses idées de crédit gratuit,
ce que devrait assurer une Banque mutuelle. L’utopie est très
forte car le « crédit gratuit affranchira les travailleurs,
commerçants et consommateurs de l’usure qui les dévore »,
grâce
à cet « échange direct et mutuel ». Elle
concerne près de 50 associations vers 1848, soit environ
20 000 membres. Mais sa durée est très courte, et disparaît
lors de l’emprisonnement de PROUDHON en mars 1849. Elle renaît peu
après sous une forme plus autoritaire et donc non reconnue par PROUDHON,
avec la Mutualité des travailleurs, en partie grâce
aux efforts de l’adversaire « étatiste » qu’est
Louis BLANC.
Cette même année 1849, avec L’Union des Associations
de Travailleurs, Jeanne DEROIN (1805-1894) reprend l’idée proudhonienne
de crédit gratuit, qu’elle appelle « crédit mutuel
sans intérêt ». Dans sa Lettre aux associations
sur l’organisation du crédit, en 1851, aux forts accents
utopiques, elle vise la « suppression graduelle du numéraire
» et son remplacement par des « bons d’échange en
nature ».
Peu après, en fin 1864, Élie et Élisée
RECLUS avec l’aide du fédéraliste espagnol Fernando GARRIDO
fondent le Crédit au Travail qui est une sorte de banque
coopérative. Le journal L’association lui est lié.
L’objectif est d’aider des projets qu’on nommerait aujourd’hui «
autogérés
» et de développer l’entraide, notamment en milieu ouvrier.
Par exemple est soutenue une fonderie coopérative de près
de 45 partenaires. Vers 1868, le projet compterait environ 550 actionnaires.
Les premiers congrès de l’AIT soutiennent encore ce droit à
l’expérimentation que constituent ces coopératives alors
marquées par un « évident souci libertaire »,
puisqu’elles mettent en avant « contrat libre », «
autonomie
» et rejet de l’intervention de l’État. À Lausanne
en 1967, le belge César DE PAEPE semble donner au proudhonisme ses
dernières lettres de noblesse en déclarant l’importance de
la « banque du peuple », et en promouvant «
l’association
générale de crédit mutuel basée sur la réciprocité,
la gratuité et la justice » afin que les « classes
ouvrières se créditent elles-mêmes ».
Le libertaire Josiah WARREN aux ÉU tente de développer une coopérative reposant sur des bons de travail, en vendant ainsi au juste prix les produits et en se soustrayant au système monétaire : ce premier Time Store de Cincinnati de 1828 à 1829 anticipe cependant plus les SEL de notre époque que les Banques du peuple. C’est un nouvel exemple de la volonté des militants d’alors de réaliser un « commerce équitable ». Son originalité est déjà analysée par Max NETTLAU dans sa Bibliographie de l’anarchie.
Henry SEYMOUR, fondateur en Grande Bretagne de The anarchist en 1885-1888, responsable d’un English anarchist circle/Cercle anarchiste anglais, est également à la même époque animateur du Free Currency Movement. Ces écrits Free trade et Free exchange en 1892 donnent une base théorique supplémentaire au mouvement anarchiste de souche individualiste.
Mais le théoricien le plus conséquent sur le sujet au XIXème siècle semble être l’anarchiste individualiste états-unien William B. GREENE, dont la production pamphlétaire est très riche. Vers la fin du siècle, Benjamin R. TUCKER, sans doute le plus célèbre des anarchistes autochtones des États-Unis, va faire la synthèse entre GREENE et PROUDHON sur cet argument de Mutual Banking. Son journal Liberty, fondé en 1881, en est le soutien le plus actif. Henry SEYMOUR en est alors très proche.
Pour compléter ses analyses, il faut relire l’œuvre la plus utopique de KROPOTKINE, La conquête du pain, notamment les pages où il développe ses remarques sur les bons de travail, comme monnaie de remplacement. Chaque communauté devient ainsi une sorte de centre d’émission monétaire, reposant sur la confiance et sur l’équilibre entre tous les types de travaux, sans discrimination.
Au début du XXème, les idées proudhoniennes sont reprises et développées par Christian CORNELISSEN, un des maîtres à penser de l’anarcho-syndicalisme d’alors.
En Espagne libertaire (1936-39), l’idée de Banco Sindical Ibérico est reprise par le Pleno Económico Ampliado de la CNT à Valencia en janvier 1938. Le leader syndicaliste et futur ministre anarchiste relance l’idée proudhonienne de Banque de crédit Municipale dans son article La revolución social y el comunismo libertario publié dans Sindicalismo, en 1933.
Enfin du XXème des essais de réalisations ont parfois
atteint un bon développement économique. C’est le cas de
MAG6
à Reggio-Emilia en Italie depuis 1988 : ensemble d’associations
économiques diversifiées, d’apparence libertaire, pratiquant
la solidarité alternative. De nombreuses communautés y font
appel et les anarchistes s’y associent (on compte près de 120 activités
alternatives rattachées dès 1993) ; de coopérative
initiale, le MAG6 devient en 1995 une association composite, sorte
de contre-société libertaire « sans réglementation
rigide ». Dans cet exemple, nous retrouvons une constance des
initiatives récentes : la constitution de réseaux, décentralisés,
fédératifs, très lâches et modifiables. La
Revista anarchica de Milan relate largement l’expérience à
plusieurs reprises, et fait souvent du réseau, du filet, la forme
moderne des utopies communautaires libertaires. En fait le mouvement Mutua
Autogestione est déjà apparu à Vérone dès
1978, sous forme de société de secours mutuels, et a servi
de prototype à MAG6.
En Allemagne occidentale, dès 1978 la Netzwerk Selbsthilfe
de Berlin, puis dès 1988 la Ökobank de Francfort ont
servi d’ossature au mouvement communautaire.
L’exemple le plus intéressant, mais non libertaire, est peut-être
celui de la Grameen Bank (Banque Rurale) créée au
Bangla Desh en 1974 par Muhammad YUNUS pour aider les pauvres, et qui compte
en fin 2000 plus 20 millions de personnes dans une soixantaine de pays.
Tous ces essais pour trouver une alternative populaire (et révolutionnaire
?) à la gestion de l’argent et du crédit prouvent qu’en milieu
anarchiste ou libertaire, les essais utopiques réformistes et pragmatiques
ont toujours existé. La société future se prépare
dès maintenant, dans l’engagement au quotidien. C’est un peu ce
que dit également la théorie anarcho-syndicaliste.
Mouvements de squatters contemporains ? Christiania…
La volonté d’occuper (squatter) des espaces libres ou
libérés, de s’y installer à sa guise, de les autogérer...
est une vieille revendication des anarchistes et de tous les artistes alternatifs.
Mais elle s’appuie également sur des traditions d’assistanat social,
souvent d’origine chrétienne : le « squattage »
avait été dans les années 1950 une revendication du
MPF ? Mouvement Populaire des Familles, qui n’avait rien d’anarchiste
!
Cette forme tardive de la « récupération ou
reprise » individuelle et collective s’est largement développée
depuis les années soixante. Elle renoue avec les mouvements promus
par les anarchistes enfin du XIXème siècle. À la simple
occupation s’est souvent ajouté un rôle d’animation locale,
culturel et artistique ou économique, qui fait que de nombreux squats
ont eu un rayonnement dans leur quartier (Cf. Ceux des pentes de la Croix
Rousse à Lyon) voire même à l’échelle d’une
ville (Cf. Christiania à Copenhague). Ces squats « demeurent
résolument urbains » et se présentent souvent comme
une « œuvre totale et éphémère »,
une sorte « d’hétérotopie » où
les acteurs vivent leur vie, travaillent, font de l’animation artistique,
ouvrent leur monde sur l’extérieur (ventes de produits artisanaux,
concerts, conférences, happenings multiples…). Ce sont de véritables
communautés alternatives, autonomes… des « micro-mondes
» qui se dressent avec leurs moyens dérisoires, dans des lieux
délabrés ou dans des « friches industrielles
»… face à un monde marchant qui n’arrive plus à gérer
ses propres déchets urbains et qui ne prend plus le temps de vivre.
Le mouvement provo aux Pays Bas, inspirant rapidement anarchistes et situationnistes au début des années soixante, a souvent été un initiateur en ce domaine. Il se prolonge dans le mouvement des krakers des années 1970-1980 surtout. L’idée était simple : des lieux sont inoccupés, laissés à l‘abandon. Leurs propriétaires, ou l’État, n’assument plus leur fonction d’occupants. Il faut donc s’en saisir, et c’est légitime face au scandale de l’abandon et du délabrement. Il faut les faire vivre et changer leur fonctionnement en les ouvrant sur l’extérieur. Une certaine tolérance des pays nordiques va faire le reste, en faisant des squats des modèles alternatifs, peu coûteux.
Dans les années 1970 le groupe Anarchitecture, (belle fusion du mot anarchie avec celui d’architecture), autour de MATTA-CLARCK, agit souvent à partir des squats, et en soutient la réalisation.
Le cas de la communauté de Christiania au Danemark, un
des plus vieux squats de grande dimension (plus de 20 ha), à caractère
libertaire en Europe, est une référence connue de tous les
jeunes, sans doute plus pour la libre vente de drogues « douces
» dont la communauté détient un quasi-monopole sur
Copenhague, que pour sa volonté alternative et autogestionnaire.
À ce titre, Christiania est devenu un des hauts lieux du tourisme
danois, ce qui est dénoncé de plus en plus par les partis
de droite du pays qui ont le vent en poupe dans les années 2000.
Depuis 2001 la majorité de droite veut éradiquer la ville
libre, pour lancer un gigantesque chantier urbanistique : mais tuer le
mythe (dernier îlot des sixties encore fortement développés)
et s’en prendre aux centaines de milliers de touristes qui s’y rendent
(et pas seulement pour les drogues douces) restent encore de forts moyens
de dissuasion.
Les termes de « Christiania » et de « christianites
» sont provocateurs, il font évidemment référence
à la famille royale, les « Christians » et à
l’ancien quartier de la ville fondé par Christian IV au XVIIIème
siècle.
La volonté utopique est manifeste dès l’origine, avec
le concept auto-proclamé de « Christiania ville libre
». Encore aujourd’hui, malgré les évolutions, on peut
parler « de quelque chose entre un port franc et une oasis anarchiste
: une fristadt, une ville libre » selon la belle formule de Jean
Manuel TRAIMOND.
Les christianites forment un milieu culturellement bien typé,
avec une « fantaisie débridée » (vêtements,
décorations des habitations, concerts et activités musicales
et théâtrales omniprésents, artisanat délirant…).
L’utopie est ici sans règle et sans limite imaginative, et ferait
plus plaisir à William MORRIS qu’à CABET ou aux moines saint-simoniens…
La culture festive de la bière et du haschich, l’égalitarisme
forcené, une tolérance très forte… y ajoutent une
tonalité libertaire, de grande attractivité, ce qui n’est
pas sans risque puisque des réseaux mafieux liés à
la toxicomanie et des vendeurs très capitalistes et sans scrupules
y ont pratiqué « l’entrisme ».
Créé en 1971, reconnu comme « expérience
sociale » de 1974 à 1976, ce squat résiste toujours,
en ayant inventé un semblant de démocratie directe à
base d’assemblées de maison (husmØde),
de zones (områdmØde) ou
générale (fællesmØde).
Un droit d’usage et un « anarchisme vague » président
aux destinées de ce qui est le plus grand squat d’Europe.
Depuis 1978, ils ont tenté l’aventure électorale municipale
en obtenant un siège, ce qui a permis de mieux se faire entendre
médiatiquement et institutionnellement. La loi de 1989 a stabilisé
l’existence de cet îlot post-hippie au cœur de Copenhague, sur d’anciens
espaces militaires. Sa durée de vie est également exemplaire
et rare, même si en 2002 la victoire de la droite aux élections
danoises remet en danger son existence, en prenant à nouveau prétexte
des ventes de drogues. Pourtant depuis la fin des années 1970, les
christianites
sont fiers d’avoir repoussé les vendeurs de « drogues dures
» de cet espace autogéré.
Dès 1972 convergent vers l’ancienne caserne plus de 200 personnes.
Le « turn over » est très important et à
la fin des années 1970 les chiffres varient de 700 à 2000
personnes en comptant les gens de passage. Vers 2000, Christiania regroupe
environ un millier de personnes dont près de 300 enfants, des anarchistes
et des alternatifs, mais également de nombreux rejetés ou
exclus du système danois (chômeurs, sans-papiers, personnes
âgées ou malades mentaux non pris en compte par ailleurs...).
La solidarité avec les marginaux reste donc une constante des idéaux
humanistes et fraternels depuis les sixties.
Ce gigantesque squat est donc autant un milieu d’accueil, qu’un milieu
de vie et de travail, et qu’une zone alternative et politique.
Pour l’utopie alternative anarchiste, l’essai de Christiania est donc
essentiel, notamment par son mélange d’autonomie, d’autogestion
et de démocratie directe et par son autre côté semi-institutionnel,
ses tentatives d’insertion électorales… Il peut se présenter
comme une ébauche de ce « municipalisme » libertaire
cher à Murray BOOKCHIN. L’analyse de Christiania est donc fréquente
dans les revues libertaires et/ou utopiques.
Un autre exemple souvent cité de squat de grande dimension se
trouve à Berlin Sud, depuis 1979 dans les anciens locaux de l’UFA
(studios de cinéma). C’est une communauté écologique
qui a créé un lieu de travail, de vie, d’agitation culturelle
(carnaval de la culture à Berlin) du nom d’UFA-Fabrik.
Une école libre y fonctionne avec une quarantaine d’élèves
dans les années 1980. La grande originalité est le respect
des couples, des liaisons familiales ; des familles patriarcales ou étendues
s’y côtoient sans antagonisme.
Depuis la fin des années 1980, le mouvement des squatters (Hausingstandbesetzer)
s’est étendu et un peu banalisé en Allemagne, à l’exemple
de ce qui se passe dans les milieux nordiques.
Les centres associatifs et coopératifs, souvent biologiques,
y ont pris une grande importance : on compte près de 50 Food
Coops vers 1995. Ces coopératives alimentaires, écologiques,
sont autogérées et reliées entre elles par des réseaux
alternatifs très lâches.
À une moindre échelle, c’est le cas de la communautéExodus
Collective au Royaume Uni, à Luton, vers Londres. L’occupation
d’un ancien hospice date de 1993. Un cinquantaine de membres autogère
(par des AG très fréquentes) les 35 habitations et les lieux
collectifs. Dès 1996 est signé le premier contrat de location.
Ce squat libertaire tend donc à s’ouvrir, y compris en s’institutionnalisant
un minimum, et en acceptant un petit profit mais à des fins strictement
collectives. Ce lieu a servi à la réalisation d’un colloque
en juin 1996 intitulé « Self-help and utopias ».
Mais dans ce pays les squats nombreux sont loin d’être tous politisés,
malgré des mouvements radicaux comme Reclaim the streets
(qu’on pourrait traduire par Réclamons, récupérons
la rue). La crise sociale, surtout sous le thatchérisme,
a poussé une bonne partie marginale de la population à se
débrouiller par tous les moyens. De plus les tentatives communautaires
son loin d’y être idéalisées : Cf. l’œuvre de Doris
LESSING The good terrorist en 1985 décrivant une sorte
de contre-société misérable ou minable.
Cependant, un des squats les plus connus au 121 Railton Road
à Londres a été occupé une vingtaine d'années
depuis 1980 et servit de centres d'animations antiautoritaires et alternatives
de tout type, en fusionnant groupes «anarchistes, situationnistes
et punks » comme le rappelle le Courrier International
du 8-14/04/1999. L’autre exemple d’occupation de longue durée parfois
cité est celui de Ellingtfort Road à Hackney.
Sur Lyon, la présence de squats fortement influencés par les libertaires, est attestée notamment sur la Croix Rousse, surtout celui analysé par Mimmo PUCCIARELLI : « Mac-no », qui tout en disant Non ! aux MacDonald avant les actions de BOVÉ, est une référence explicite à l’anarchiste ukrainien Makhno. Le clin d’œil libertaire rappelle l’aspect festif, ironique et distancié des auteurs de squats, qui vivent forcément dans l’éphémère et le non structuré. Il faut prendre en compte cette dimension pour garder un certain recul.
Les squats présentent bien un réel acte libertaire utopique
: l’occupation renoue avec les idées de reprise individuelle du
mouvement, et avec les expropriations révolutionnaires de 1917 ou
de 1936 ; cette occupation pose en acte le rejet de la propriété
; elle permet une vie autre, libérée et autogérée
; elle sert à d’autres personnes, au mouvement anarchiste, aux gens
du quartier. Elle se présente parfois également comme un
contre-modèle alternatif. Hors de la loi et des règles socio-économiques,
les squats sont donc potentiellement parmi les plus idéologiques
et les plus radicales des communautés. Cela explique la dure répression
qu’elles ont subie parfois.
Ces squats pourtant sont souvent intégrés dans la vie
de leur quartier, sans doute pour le nombre de services, de petits boulots
qu’ils procurent, et pour l’animation culturelle qu’ils développent.
L’exemple italien est là pour nous le rappeler. À Bologne,
la Fabbrika occupata dure 18 mois de 1989 à 1990 et rayonne
largement dans la ville, mais cela n’empêche pas les forces de l’ordre
de la détruire en décembre 1990. À Milan, la Cascina
Autogestita Torchiera existe depuis 1993. Cet immense squat de la périphérie
milanaise regroupe tous les thèmes des communautés alternatives
libertaires : autogestion de la vie (une assemblée générale,
ouverte, tous les mercredi soirs), reprise individuelle et autoconstruction,
lieu de loisirs, de production, d’information et de contre-information…
Ces « corsaires du désert métropolitain »
(une formule qui ferai plaisir à Hakim BEY) revivifient un lieu
sordide et l’ouvre sur une population autrefois fort délaissée,
et notamment sur les migrants à qui sont donnés des cours
d’italien.
Les centres culturels et sociaux...
La diversité est encore plus extrême, tant en terme d’activités
qu’en type d’associations (association liée à la loi de 1901,
SCOP, coopératives...).
Les Radios Pirates, devenues Radios Libres, en font incontestablement partie. Radio Libertaire sur Paris, liée très forcement à la Fédération Anarchiste et à la librairie Publico (librairie quasi « officielle » de la FA) est quasiment une radio professionnelle, tant par la qualité de ces émissions que par son rayonnement qui déborde du cadre militant traditionnel. Sur Besançon, Radio BIP, petite communauté à faible rayonnement est une structure des années 1980-90 reposant largement sur le bénévolat, tout comme à Lyon Radio Canut installée sur la Croix Rousse. Toutes ces radios militantes sont duales, permettant un regroupement militant et festif souvent, tout en étant un organe de contre-information indispensable.
Les imprimeries et maisons d’édition, souvent de taille réduite,
sont un des piliers de ce mouvement, tant la volonté de communiquer
par l’écrit est essentielle à ce type d’associations. Si
on garde l’exemple lyonnais, l’imprimerie MAB et les éditions d’ACL
sont intéressantes, tant dans leurs publications, leur rayonnement
local et national pour ACL et leur durée.
Les librairies sont souvent dans le milieu anarchiste le lieu de regroupement,
de convivialité, de permanence, d’archives, de propagande... d’un
groupe qui vit autour. Souvent également la librairie est proche
de l’autogestion, avec bien des problèmes pour des compagnons pas
toujours formés à la gestion comptable et aux nécessités
du commerce.
J’en ai fait la difficile expérience dans le Mulhouse des années
1970 en participant à la gestion collective de la Joie de Lire,
librairie fondée par MASPÉRO, comme celle mythique du Quartier
Latin. Assaillis par les problèmes financiers, j’étais entre
autres tâches chargé de trouver des commandes dans les milieux
syndicalistes, les comités d’entreprises… François MASPÉRO
se rendant compte de notre incapacité à atteindre l’équilibre
financier, nous a cédé le fond : bel acte désintéressé,
d’un libraire alors indispensable pour les militants alternatifs.
Dans les années de l’après-guerre à Paris, la
librairie anarchiste de Maurice JOYEUX, grognon leader de la FA, Le
Château des Brouillards est un constant rassemblement de tout
ce qui compte dans le milieu bohême ou artistique proche des anarchistes,
le « permanent » Georges BRASSENS, et la « graine
d’ananar » Léo FERRÉ surtout.
Aujourd’hui la librairie PUBLICO vers le métro République
est une librairie sympathique, très riche en ouvrages et vidéos,
mais toujours parcourue par des militants enthousiastes et souvent trop
expansifs, et par les compagnons de route, souvent provinciaux et un peu
déboussolés par tant de mouvements.
À Lyon, La Plume Noire gérée par
la FA et surtout La Gryffe créée en 1978 et toujours
active sont d’incontestables lieux communautaires. Une dimension féministe
s’ajoute à la dominante libertaire et l’enrichit forcément.
L’exemple international le plus séduisant est constitué
par le CIRA ? Centre International de Recherche sur l’Anarchisme,
fondé vers 1956-1957 par des militants comme André BÖSIGER,
André PRUDHOMMEAUX et Pietro FERRUA. D’abord installé à
Genève, il est transféré à Lausanne autour
de son « pivot » principal qu’est la très dévouée
et sympathique Marianne ENCKELL. Dans un beau bâtiment légèrement
en retrait d’une rue bourgeoise, et entouré de verdure, des animateurs,
des locataires de passage, des chercheurs, des objecteurs… maintiennent
un foyer libertaire de très grande tenue. La richesse du fond est
exceptionnelle, et à mon avis n’a pas d’équivalent militant.
À Marseille, surtout grâce aux efforts de René BIANCO,
se trouve une annexe du CIRA, moins fréquentée, mais qui
a été à l’origine de publications très intéressantes,
notamment sur le rôle des anarchistes pendant la guerre et la résistance.
René BIANCO est indispensable pour la connaissance de la presse
libertaire pour laquelle il a consacré des années de travail.
Les Centres Sociaux Autogérés et les coopératives
de production en Allemagne sont une vieille tradition qui renouent avec
les mouvements communautaires du milieu du siècle. Dans les années
1970 et 1980 le Libertäre Forum animait une Société
berlinoise pour l’étude et les questions sociales, une Bibliothèque
libertaire, un Centre de culture libertaire (Barbata), un Café
pa si fou que cela (El Loco) et un Centre d’archives. Il était
lié à deux revues clairement anarchistes par leur appellation,
Schwarzen
Faden et Direkte Aktion.
Vers 1990, on compte près de 10 maisons d’éditions libertaires
à Berlin, dont la plus célèbre est la Karin KRAMER
Verlag. La Libertad Verlag, active depuis 1971 est animée
par Jochen SCHMUCK, membre de la Ligue des Travailleurs Anarchistes
de Berlin.
Le projet le plus utopique et le plus ambitieux semble être le
Projet
A ou Wespe fondé sur 3 villes principales dans 3 Länder
différents (Asfeld, Leer et Neustadt) en 1988, autour de la personnalité
du journaliste et typographe Horst STOWASSER, ancien responsable du Centre
de Documentation Anarchiste de Wetzlar. Ce mouvement alternatif et
autogestionnaire se regroupe autour de la Maison de l’écologie (Ökohof)
de Neustadt.
En Suisse, l’Espace autogéré de Lausanne, libertaire mais pas anarchiste, existe depuis 1993 autour d’un groupement d’une trentaine de personnes : espaces culturels, restaurant, lieux ouverts... y sont proposés « sans cheffaillon et sans hiérarchie ».
Les exemples sont également fréquents en Italie, et pas
seulement à Carrara, toujours citée comme « capitale
» de l’anarchisme italien. La Coopérative Typolithographique
reste une grande référence en milieu anarchiste.
Plus récente, et très active, la « mouvance
libertaire milanaise » choisit de sortir l’anarchisme de son
isolement en multipliant les activités éditoriales, et en
se regroupant autour de la coopérative Editrice A. Depuis
1971 paraît régulièrement A Rivista anarchica,
revue évidemment anarchiste, mais très éclectique
et de grande ouverture culturelle ; la revue internationale Interrogations,
superbe exemple de militance pluraliste, ne dure que de 1974 à 1979
; elle a vu briller les derniers feux de ce militant cosmopolite de grande
teneur que fut Luis MERCIER VEGA, signant souvent sous un autre pseudonyme,
Santiago PARANE. Volontà dans sa nouvelle version existe
de 1980 à 1998 et laisse un vide difficile à combler. Pour
les éditions proprement dites, Antistato de 1975 à
1985 publie un grand nombre de classiques libertaires ; Eléuthera
depuis 1985 lui succède en quelque sorte, avec un catalogue plus
ouvert, moins anarchiste et plus pluraliste. De multiples groupes ou centres
ont permis à ces militants de vivre des expériences très
diversifiées, comme le Centro Studi G. PINELLI qui garde
en hommage le nom de cet anarchiste assassiné dans la période
difficile des années de plomb.
Dans la banlieue milanaise, à Buccinasio, les « acteurs
sociaux » libertaires comme Massimo Annibale ROSSI sont très
actifs dans ces mouvements alternatifs. L’idée des communes urbaines
récentes repose sur la volonter de « repenser la commune libre...
Cela signifie, ici et maintenant, de penser à diviser les grandes
agglomérations urbaines en entités de quelques milliers de
personnes, et à restituer aux communautés leurs propres prérogatives
». C’est d’un vrai filet, réseau de zones autogérées
qui est ici développé. La diversité doit être
la règle en favorisant « la prolifération d’expériences
productives hétérogènes : entreprises à capital
privé, entreprises à capital mixte, coopératives,
travail autonome et artisanal, expériences solidaristes et communistes…
».
Le Centre Alternatif Artemide vers la superbe ville perchée
d’Orvieto en Ombrie, plus exactement à Monte Peglia vers Porrano
est depuis 1996 un centre autogéré, écologique, qui
héberge des mouvements alternatifs, surtout théâtraux.
Un camping est ouvert même pour les enfants. Leur insertion plutôt
rurale n’empêche pas les liens avec les milieux urbains, dont le
Centre cherche à coordonner les initiatives, en voulant réaliser
une Fiera dell’autogestione et en proposant une maison laboratoire
à vocation artistique, Il Cerquosimo.
Tous ces « centri sociali autogestii italiani »
sont « des lieux de production culturelle et d’intervention sociale
non institutionnelle, afin de construire des formes de sociabilités
‘’autres’’ que celles proposées par le circuit commercial… Ce qui
les distingue est leur organisation au moyen de l’autogestion et de la
vie en commun… c’est l’absence de profit, la proposition de prix populaires,
et une tendance à organiser un réseau alternatif… ».
La culture, l’écrit, le désir de communiquer et de convaincre
sont des traits essentiels que l’on retrouve dans tous les mouvements anarchistes.
Que l’engagement militant dans les librairies, les centres alternatifs
de théâtres, les cafés… soit très pugnace ne
doit donc pas surprendre.
Quelques essais plutôt ruraux :
Le cas français au début et au milieu du XXème
siècle : quelques exemples
Beaucoup de ces exemples sont recensés par l’ouvrage de J.C.
PETIFILS sur la vie des communautés utopistes au XIXème siècle.
L’intérêt de les citer sans trop les développer est
de constater une forte similitude en ce qui concerne leur dénomination
: si « phalanstère » renvoie évidemment
à FOURIER, « milieu libre » est bien plus
un nom et un programme anarchiste, même si tous les membres concernés
ne partagent pas forcément cette idéologie. La notion de
« colonie » était fort usitée également
au XIXème siècle, sans l’aspect péjoratif acquis depuis.
Les influences tolstoïennes et kropotkiniennes sont dominantes. Mais
les écrits de THOREAU et surtout d’E. ARMAND (L’ère
nouvelle) et de Lucien DESCAVES / Maurice DONNAY (La clairière,
1900) sont aussi très souvent cités.
Dans la grande majorité des cas, il s’agit de très petites
communautés, tant par le nombre de membres que par la superficie
occupée. Leur durée de vie est souvent réduite. Leur
rayonnement local et plus large, dépassant parfois leur importance
réelle. On peut localiser quelques exemples, cités dans la
presse libertaire :
1892-1894 « La commune anarchiste » de Montreuil
sur Seine est plus urbaine que rurale. Elle est fortement liée au
mouvement des Universités Populaires, et est démantelée
par la police vers 1894.
1902-1906 Le « Milieu libre » de Vaux se
crée dans les Ardennes. Il a l’appui du journal Le Libertaire
de MATHA et est surtout l’œuvre de Georges BUTAUD et de sa compagne Sophie
ZAÏKOWSKA, donc il rayonne largement dans l’anarchisme organisé.
Henri ZISLY y participe également. Il est lancé par une «
société
de pratique du communisme libertaire » qui rédige les
statuts et recueille les fonds. La « prise au tas »,
la suppression de l’argent et des salaires, l’éducation gratuite,
l’émancipation totale de la femme... créent une solide référence
communiste-anarchiste pour les futurs milieux communautaires. Mais sur
une vingtaine de volontaires, seule une demi-douzaine résiste vraiment.
1903-1909 «L’Essai » d’Aiglemont apparaît
également dans les Ardennes, au milieu des bois du Gesly, très
proche de la petite commune de Nouzoville où vit un groupe anarchiste
actif. Il est célèbre pour le rôle du fils de communard
Fortuné HENRY (lié à la propagande par le fait
de la décennie antérieure par son frère Émile
HENRY, guillotiné en 1894) qui pensait y créer « la
cellule initiale de l’humanité future ». L’apogée
de début 1905 comptera une petite vingtaine de colons ; à
partir de la hutte initiale se sont construits de beaux bâtiments
fonctionnels dont le « foyer principal…nouvelle et belle bâtisse
faite de fibrociment et colmatée par de la toile enduite de céruse,
(qui) mesure 14 mètres de long sur 8,5 de large. Elle se compose
d’un grenier, d’une cave et de dix pièces, dont une superbe salle
à manger. Elle sera le symbole de la colonie ». Dès
1906 la colonie agricole s’appuie sur un journal « international
d’éducation, d’organisation et de lutte ouvrière »,
Le
Cubilot, qui se transforme en Le Communiste en 1908.
En 1908 HENRY se retire et annonce la fin de la colonie en 1909. L’essai
avait pourtant bénéficié de l’appui de la
Fédération
des Travailleurs socialistes des Ardennes, du militant connu Auguste
LIARD COURTOIS, et des peintres JOURDAIN et Alexandre STEINLEIN. Des anarchistes
importants comme MATHA ou Sébastien FAURE y sont passés.
Anatole FRANCE a apporté son soutien. Cette communauté est
sans doute une des plus intéressantes en milieu libertaire, car
l’isolement géographique n’est jamais ici un isolement militant
(ce qui contredit sur ce point les remarques très critiques de MALATESTA,
et parfois injustes, ce qui est rare chez ce débatteur exemplaire)
: Fortuné HENRY fait des conférences, reçoit de multiples
invités… L’Essai est lié à l’anarchisme ardennais
qui en fait un de ses bastions, et un point d’appui pour son développement.
Le rayonnement est très étonnant pour une si petite expérience.
Comme quoi, l’isolement de type «
communautaire » n’est
pas une donnée évidente.
1904 « Le milieu libre des Hautes-Rivières
» est lui aussi ardennais.
1905 dans la Somme se crée le « Milieu libre
» de Glisy.
1905-1907 en Corse se développe le « Milieu libre
de Ciorfoli ».
1905-1907 à St Germain en Laye se trouve « La colonie
libertaire » où intervient André LORULOT (pseudonyme
d’André ROULOT) qui y impose déjà ses principes végétariens
et naturistes. L’extraordinaire activité journaliste et littéraire
de LORULOT (j’ai recensé plus de 50 ouvrages), et un caractère
un peu autoritaire, popularisent fortement cette expérience. Ernest
GIRAUD soutient l’expérience.
1906 « Le village de la Rize » se trouve
dans le Rhône, vers Lyon.
1908-1911 « Le phalanstère du Clos-des-Brunes
» existe en Haute-Vienne, vers Limoges, et malgré son nom
fouriériste, se revendique de l’anarchisme.
1910 « Le milieu libre de Pavillon sous Bois »
est dans la Seine St Denis.
1910-11 à Paris existe une coopérative au nom très
kropotkinien, « L’Entraide » liée à
la coopérative cégétiste « Le cinéma
du peuple ».
1911 « Le milieu libre de Bascon » est dans
l’Aisne.
1913 « Le milieu libre de la Pie » à
Saint Maur, dans le Val de Marne est sans doute celui que l’on appelle
ailleurs Le « Phalanstère » de St Maur.
Il est animé par G. BUTAUD et sa compagne Sophie ZAÏKOVSKA
qui éditent La vie anarchiste.
Il existe un « milieu libre » à Vrède,
cité par PRUDHOMMEAUX dans sa thèse sur Icarie
(p 511).
De 1922 à 1932, « L’Intégrale »
à Puch d’Agenais, Lot et Garonne, animée par le « socialiste
anarchisant » Victor COISSAC, semble souvent liée au mouvement
individualiste et pacifiste (avec l’appui de E. ARMAND), mais également
à l ‘anarcho-syndicalisme (appui de Pierre BESNARD et de sa compagne
Thérèse ; BESNARD est proche géographiquement puisqu’il
est cheminot à Chinon). L’imprimerie profite à quelques revues
parfois censurées, comme celle de Léon BONGARD (L.-B ; de
FRADEL), d’inspiration rynérienne (de Han RYNER) : Les petites
chroniques d’éducation, d’enseignement, de philosophie et d’art.
L’alignement sur des positions plus anarchistes se fait avec le pacifiste
Casimir THÉRON et la militante à l’École Émancipée,
E. MANDON. Il est intéressant de remarquer qu’à l’initiative
du mouvement, parmi les rares soutiens connus, on trouve Albert FROMENTIN,
l’anarchisant qui avait abrité la Bande à BONNOT à
Choisy le Roy. Cette expérience de « communisme patriarcal
» (ARMAND) ne serait qu’une « colonie semi-libertaire
»avec une autogestion très limitée. Une « école
intégraliste » est même tentée.
Vers 1923 la « Terre Libérée »
se localise à Luynes. Elle est animée par Louis RIMBAULT
et semble marquée par l’esprit végétalien et la non-violence.
Elle est souvent solidaire avec l’initiative de L’Intégrale.
Dans les années 1920, la « caverne de ZARATHOUSTRA
» à Tourettes-sur-Loup vers Grasse semble peu référencée.
Elle héberge un anarchiste allemand qui prend l’amusant pseudonyme
de Filareto KAVERNIDO. Il s’agit d’une société individualiste,
élitiste, affichant un certain mépris des masses.
« La Grande Famille »de Chaumont en Haute
Loire se veut un « village communiste » qui s’appuie
sur les progrès techniques, comme le souhaite son animateur Eugène
LEBOEUF.
La « colonie de Liefra », animée par
Paul PASSY est liée à L’Intégrale dans
les années 1930. Elle prône le « collectivisme libertaire
».
Dans les années 1940, la « communauté
» d’Émile BACHELET se situe dans l’Yonne. C’est Michel RAGON
qui rappelle à plusieurs reprises sa rencontre admirative avec cet
ancien de la Bande à Bonnot qu’est Émile BACHELET, qui anime
dans l’immédiat après-guerre une communauté semi-autarcique,
auto-productive dans l’Yonne, à Pouligny. Le groupe produit son
miel, ses légumes, son électricité… La recherche de
l’harmonie y semble constante. « Au moulin de Pouligny c’était
s’embarquer pour l’Arcadie » rappelle le jeune libertaire d’alors
Michel RAGON. L’expérience et la qualité de l’homme qui reste
un anarchiste « pur » et intègre ont marqué
RAGON, qui lui-même va travailler dans une ferme communautaire anglaise
vers 1950. Il va d’ailleurs y rencontrer sa première compagne et
future femme Sally WARD. Il avait déjà été
tenté peu auparavant par une colonie libertaire que lui avait proposée
Alain SERGENT au Paraguay.
Durant la guerre, une petite communauté en Ardèche
autour de la famille de Georges GUIBARD accueille le fils de Victor COISSAC,
Georges. Georges GUIBARD est un curieux anarchiste, car il fut propriétaire
et industriel à la Garenne-Colombes avant-guerre.
Proche de ces exemples français, on peut citer la colonie de Boitsfort en Belgique, avec Émile CHAPELIER, au début du XX° siècle. Elle s’appuie sur la publication de « Le communiste ». Dans la même démarche, Max NETTLAU fait référence à la communauté de Blaricum aux Pays Bas.
L’intérêt de cette liste non exhaustive est de montrer
qu’au-delà de la diversité des appellations, l’idéal
est commun : on tente de réaliser, au moins partiellement, une partie
des idées communistes-anarchistes, ou individualistes anarchistes.
Mais on le fait timidement, de forme souvent pluraliste, car les «
colons
» ne sont pas tous membres du mouvement.
Le partage des tâches et des ressources, et la vie la plus libre
possible se heurtent bien sûr aux difficultés de la vie économique
et aux problèmes relationnels humains et amoureux.
Cependant la multiplicité des essais montre également
que les tentatives sont plus nombreuses qu’on aurait pu le penser, et surtout
qu’elles sont rarement, comme on le croit trop souvent, coupées
du monde extérieur, militant ou non. Au contraire, la vie communautaire
permet à l’idéal de se renforcer, et à la propagande
de se développer. Les contacts sont toujours recherchés.
Un tolstoïsme appliqué majoritaire au Royaume Uni
?
Les rares « colonies » au Royaume Uni en fin du
XIXème siècle s’inspirent souvent de l’anarchisme non violent
et fortement teinté de religion. C’est une particularité
de l’anarchisme britannique fin de siècle. Mais cette forme n’est
bien sûr pas la seule présente dans les îles britanniques.
Le message anarcho-pacifiste de Lev Nikolaïevitch TOLSTOÏ
(1828-1910) entraîne en effet d’éphémères «
communes
tolstoïennes » dans la fin des années 1880 en Russie
: elles se manifestent par l’absence d’autorité, de propriété
et par le travail en commun. Elles s’inspirent directement de l’ouvrage
Que devons nous faire ? que Léon TOLSTOÏ publie
en 1886. Dans L’esclavage de notre temps, de 1899-1900, malgré
les échecs pratiques, l’écrivain continue à promouvoir
« l’entente libre et raisonnable confirmée par la coutume
», en utilisant parfois des formules proches de celles de KROPOTKINE.
En 1905 avec Fin de siècle, il réaffirme encore
cette utopie de la « vie agricole, paisible et communautaire
».
Au Royaume Uni, on assiste à un véritable engouement
pour la figure et les idées de TOLSTOÏ, notamment dans ce nouvel
« anarchisme éthique » de la fin du XIXème
siècle, notamment dans l’association Fellowship of the New Life
dans lequel se réunissent artistes, anaarchistes, et chrétiens
libéraux. C’est un engouement qui est effectivement souvent lié
aux groupements religieux non-violents et pacifistes, comme les églises
de la Fraternité, et le Brotherhood Trust de BRUCE WALLACE et de
J. KENWORTHY.
Les idées de KROPOTKINE (mâtinées d’owenisme) plus
que celles de TOLSTOÏ sont ancrées dans les deux principales
expérimentations, surtout celle de Clousden Hill Free (Communist
and Cooperative Colony) vers Newcastle (Forest Hall) qui pratique une
sorte de communisme agraire. Elle compte environ une trentaine de membres
de diverses nationalités (anglais, danois, allemands, tchèques…)
au milieu des années 1890. Ce serait la véritable «
première
commune anarchiste britannique » (Mark BEVIR). Frank KAPPER et
William KEY cherchent à en faire un milieu autosuffisant (auto-production,
services sociaux et ateliers…).
C’est semble-t-il également le cas pour la Communauté
(colony) de Norton Hall vers Sheffield. Le travail est surtout
agraire, avec dominante florale et fruitière. En 1898 se met en
place un atelier de sandales. Il semble qu’aux pensées du prince
anarchiste se mêlent les idées du poète non conformiste
et pré-écologiste Edward CARPENTER.
Toutes les deux existent dans la dernière décennie du
XIXème siècle mais durent peu de temps.
Mais la plupart des autres communautés citées dans cette
même période semblent fortement reliées aux idées
de TOLSTOÏ. C’est certainement la Croydon Brotherhood (Fraternité),
mouvement tolstoïen lié à des maisons de production
et d’éditions qui lance le mouvement vers 1894-96. En 1894 est créé
un Fond de la Fraternité ?(Brotherhood Trust) pour faciliter
les établissements communautaires au travers des initiatives de
commerce coopératif. Une Brotherhood House se fond à
Croydon, et elle va vite rayonner.
Dans l’Essex, est fondée en 1896 la Purleigh colony ;
elle compterait jusqu’à 90 membres (agriculteurs et artisans) et
bénéficie de la présence du leader KENWORTHY, mais
également de celle de Aylmer MAUDE, traducteur de TOLSTOÏ au
RU. Dès 1899, cette colonie permet à KENWORTHY de publier
son journal New Order qui devient le principal organe de l’utopisme
tolstoïen dans les îles britanniques.
Viennent ensuite Arshingdon Colony et Wickford colony,
toujours dans l’Essex.
Dans l’Hampshire on trouve Blackburn Brotherhood proche de Leeds
et la Christchurch colony. Le premier établissement est célèbre
pour les activités de son atelier d’électricité. À
Leeds existe également le Brotherhood Workshop qui fondé
en 1897, doit beaucoup à Albert GIBSON et au Groupe Anarchiste
Libre de la ville. On s’y livre surtout à des travaux d’édition.
À Costwold (Gloucestershire) on trouve la Whiteway colony,
qui mise sur la culture autarcique, mais qui vit également de l’apport
des membres qui vont travailler dans les usines extérieures à
la communauté.
Elles sont toutes centrées sur l’exigence d’une nouvelle spiritualité,
mais également comme dans bien des utopies classiques ou anarchistes,
sur un refus de l’argent et l’absence de propriété privée.
Le self-government ou autogestion y est recherché, et est popularisé
par le journal kropotkinien Freedom qui prône en novembre
1870 « l’autogestion, l’association volontaire et une action décidée
directement et unanimement par l’ensemble des personnes concernées
».
Le meilleure exemple d’autogestion et d’auto-production à retenir,
me semble-t-il, se manifeste dans le cas de Swadlicote vers Burton
on Trent. Grâce aux appuis financiers de BRUCE WALLACE et de J. Theodore
HARRIS, des mineurs récupèrent une mine et produisent pour
la vente. Ils fournissent du charbon à d’autres colonies, comme
celle de Purleigh. On a sans doute ici une anticipation de l’aventure relatée
dans cet émouvant film d’autogestion minière en pays gallois
qu’est Charbons ardents (Jean-Michel CARRÉ ? 1999)
en fin du XXème siècle.
Cependant l’idéologie anarchiste, non-violente, végétarienne
s’exprime de plus en plus, surtout dans la Whiteway colony. Terres,
travaux et repas sont communautaires ; l’égalité homme femme
est la règle ; les unions libres sont encouragées. Les liens
avec le mouvement d’émancipation sexuelle et le féminisme
sont fréquents. De nombreux originaux s’y installent. On trouve
ici, par ces traits mystico-politiques, une ébauche de ce qu’on
peut lire sur la tentative d’Ascona au bord du lac Majeur.
Une autre communauté citée par PETITFILS en 1898, le Milieu libre de Starnthwaite, n’est pas identifiée idéologiquement.
Peu d’entre elles (essentiellement Whiteway) survivent jusque
dans les années 1920 ; certaines participent à la naissance
d’une communauté pacifiste dans les années 1930. De 1914
à 1939 Kitty et Tom HIGDON animent une petite communauté
pédagogique dans le village de Burston. La colonie coopérative
de Storrington dans le Sussex compte parmi ses participants des
anciens membres de l’AIT de Johann MOST aux États-Unis et du mouvement
magoniste au Mexique.
Vers 1950, Michel RAGON a travaillé dans des camps internationaux
en Angleterre, en y vivant une vie qu’il nomme souvent communautaire, et
y côtoyant des libertaires anglais dont sa future femme Sally WARD.
La reprise du mouvement communautaire dans les années 1960-1970
n’a pourtant plus grand chose à voir avec ces premiers essais.
La richesse du milieu nord-américain au XIXème
siècle et début du XXème
Les ÉU forment un centre d’expérimentation traditionnel
et prolifique, tant par l’exceptionnelle tradition communautaro-religieuse
que par l’idéalisation du milieu nord-américain de la part
d’européens attirés par ce « Nouveau Monde ».
On y compterait plus de 300 expériences communautaires au XIXème
siècle.
Deux écrits sont très riches pour notre propos, celui
de Daniel VITAGLIONE L’Amérique des utopies, publié
chez Encre à Paris en 1995 (189 pages), et surtout celui de Ronald
CREAGH Laboratoires d’utopie publié chez Payot en
1983 (224 pages). Ce deuxième ouvrage est plus centré sur
mon propos, puisque le sous-titre indique Les communautés
libertaires aux États-Unis.
La tradition autochtone est très forte :
Il est de tradition aujourd’hui de valoriser les fortes traces communautaires
reliées au monde amérindien et aux pratiques indigènes.
Les anarchistes sont très proches de ce qu’ils nomment un «
indianisme
libertaire autochtone ».
La deuxième grande source d’inspiration se trouve dans les multiples
communautés religieuses, de proscrits, de réfugiés.
Élie RECLUS s’y intéresse fortement lors de sa visite aux
ÉU en 1876-1877.
On pourrait citer quelques éléments que les libertaires
vont récupérer et amplifier :
- la communauté des biens : Cf. labadistes du
Maryland (de 1683 à 1725, essai de retour à un christianisme
primitif autour de Jean de LABADIE), piétistes d’origine
allemande, shakers…
- la tolérance, un certain individualisme et l’anti-esclavagisme
: Inspirationnistes, Quakers de Pennsylvannie, rôle
des Shakers ou trembleurs vers Albany, des Harmonistes…
- la non-violence et le refus de la guerre : Shakers, harmonistes
de Zoar dans l’Ohio
- la liberté sexuelle et les unions libres : l’exemple
le plus intéressant s’exprime dans la communauté d’Oneida
de John Humphrey NOYES, « pasteur perfectionniste »,
de 1848 jusque dans les années 1880 (NOYES la quitte en 1877, mais
Oneida
perdure ensuite sous forme de société par actions). Cette
communauté où l’amour libre est pratiqué, avec un
développement simultané du malthusianisme, est rarissime.
Les femmes y sont libres, les règles écrites peu nombreuses,
le volontariat presque toujours préféré. La colonie
est ouverte sur l’extérieur. Certes NOYES tire bien des avantages
personnels de cette situation et de sa théorie des « mariages
complexes », mais son tranquille patriarcat n’enlève rien
à certains aspects libertaires de l’expérience.
- les mœurs pré-écologiques, l’alimentation végétarienne,
(piétistes d’Ephrata 1728-1735), médecine
par les plantes (shakers)…
- une certaine démocratie « assembléiste
» notamment chez les séparatistes ou harmonistes…
Mais la liste des causes de rejet est toute aussi longue :
- esclavage maintenu chez les labadistes,
- séparation hommes et femmes des shakers, et
répressions et contrôles sexuels de fait,
- censure implicite ou autocensure des ouvrages dans de nombreuses
communautés
- et bien sûr l’aspect religieux omniprésent.
De nombreuses implantations « socialistes » d’origine
européenne, dont certaines sont proches des libertaires :
Le fouriérisme est très bien représenté
sur toute la partie nord-américaine (une cinquantaine de phalanstères
sont connus), notamment avec le futur anarchiste Josuah (Josiah) WARREN
à Utopia (1847) dans l’Ohio, connue également comme
Trialville.
La petite communauté résiste jusque vers 1860. Mais le grand
guide du fouriérisme états-unien est Albert BRISBANE.
L’exemple le plus intéressant du mouvement fouriériste,
aux marges des courants libertaires, s’incarne dans la communauté
de Brook Farm (1841-1847), vers Boston. Au milieu du XIXème,
cette collectivité d’artistes et d’enseignants, liés aux
transcendantalistes (EMERSON, THOREAU), est un milieu égalitaire
(mais non communiste) très ouvert et tolérant.
Dans la même lignée et à la même époque,
mais avec communauté des biens, Fruitlands de Bronson ALCOTT
vers Harvard est marquée par les pédagogies « libertaires
» (PESTALOZZI, Charles LANE…).
De 1843 à 1846, Skaneateles dans l’État de New
York s’affirme quasiment anarchiste sous l’influence de J. COLLINS : «
nous
rejetons toute croyance, secte, partis… ». La liberté
de pensée est totale, et l’anti-étatisme conséquent,
contre le service militaire et le service fiscal.
Comme néo-fouriérisme libéré, beaucoup
d’historiens rattachent à cette mouvance l’expérience d’Oneida
développé ci-dessus
La branche des Jeunes Icariens, branche plus ou moins libertaire détachée du cabetisme dont elle rejette l’aspect autoritaire trop marqué, est souvent citée (depuis NETTLAU) pour avoir rejetée l’autoritarisme et les règlements tatillons imposés par CABET. Il semble que l’organe de leur communauté de Corning (Iowa) en 1881 s’intitule justement Le communisme libertaire, organe de la communauté icarienne.
La communauté de Prairie Home serait une des communautés
qui exalte le plus les notions de liberté.
L’importance de Josiah WARREN est déterminante
Ce théoricien et homme d’action est sans doute, en plus d’être
le premier anarchiste conséquent, quelqu’un qui compte pour l’analyse
des communautés états-uniennes, notamment pour deux d’entre
elles : New Harmony et Modern Times. Il est donc passé
par le mouvement d’OWEN, qu’il a su tempérer par sa connaissance
d’autres théories (fouriérisme ?).
Il ajoute à ses multiples facettes des talents de musicien (il
s’occupait de l’orchestre de New Harmony) et d’inventeur.
Dans le même temps, il a tenté la création de coopératives
reposant sur une sorte de troc fondée sur des bons du travail, Time
Store (ou Equity Store) en 1827 et en 1842. Ces initiatives
seront mises en pratique presque un siècle plus tard par certaines
collectivisations de la Révolution Espagnole de 1936.
Dans l’histoire de l’anarchisme utopique états-unien, la figure
et l’importance de WARREN sont désormais largement reconnues, alors
qu’en Europe il reste peu cité dans les anthologies de l’utopie
et de l’anarchisme.
C’est surtout Modern Times, qu’il fonde avec S. P. ANDREWS,
autre père de l’anarchisme individualiste états-unien, en
1851 vers New York, qui est une des dates de naissance de l’anarchisme
autochtone. Malgré le départ de WARREN en 1863 (il meurt
en 1874) et une première dissolution vers 1866, la communauté
résiste partiellement jusqu’en fin du XIXème siècle.
Il s’agit d’une des rares communautés où les droits individuels,
tant vis à vis de la religion que des relations sociales et sexuelles,
sont largement garanties. Henry SPENCER ou John Stuart MILL, hors de l’anarchisme,
s’en font les laudateurs.
Traces communautaires plus ou moins libertaires : fin XIXème
et premier XXème siècle
En 1875 Thomas Lake HARRIS connaisseur de FOURIER et de NOYES (Oneida)
fonde Fountain Grove vers Santa Rosa en Californie. Malgré
le départ de HARRIS vers 1891, elle va durer jusqu’en 1934. L’absence
de règlements contraignants, et une vie sexuelle assez libre permettent
de la rattacher aux expériences libertaires, au moins pour sa première
période.
Quelques anarchistes s’agglomèrent à l’expérience de Ruskin (Tennessee) fondée par Julius WAYLAND de 1894 à 1899. Ils y apprécient la communauté des biens et la liberté individuelle, notamment pour les relations hommes-femmes.
À East Aurora, Elbert HUBBARD disciple de William MORRIS et de Walt WHITMAN fonde en 1895 The Roycroft Shop qui semble plus se rattacher aux coopératives qu’aux colonies libertaires.
Vers 1900, la Home Colony (Washington) regrouperait une cinquantaine de familles, avec une idéologie vaguement individualiste anarchiste. Leurs publications débordent le cadre communautaire, et rayonnent largement, avec une visée prosélyte : The Discontent, The demonstrator.
Toujours en fin du XIX° siècle, la Coopolis serait étiquetée anarcho-chrétienne.
De 1902 à 1903, une poignée de communistes anarchistes animent Golden Life dans le Minesota.
Vers Burley, Home (vers Burley) de 1899 à 1940 est au départ un collectif très anarchisant et sans règles strictes, plus qu’une communauté soudée (bien qu’elle compte près de 200 membres vers 1910). De nombreux non-conformistes, naturistes s’y sentent bien intégrés.
En 1915, à Stelton (New Jersey), un groupe d’anarchistes (J. COHEN, H. KELLY, L. ABBOT…) mènent une activité artistique et éducative célèbre, sur des principes libertaires clairement identifiés : pas de constitution, pas de règles obligatoires. L’école très renommée, menée par le couple FERM, dure jusqu’en 1953, mais la collectivité s’estompe elle au début des années 1920. L’esprit éducatif semble dans la lignée des écoles rationalistes, de type « ferrerien », et s’inspire largement du Centre FERRER fondé à New York en 1911. La « colonie FERRER » est largement influencé par « les libertaires du yiddishland » installés aux ÉU : elle est plus proche de la coopérative que de la communauté traditionnelle, et regroupe coopérative d'alimentation, atelier de confection, service de bus, service éducatif…
Toujours lié au mouvement yiddish, et notamment à la Freie Arbeiter Stimme, Joseph COHEN donne naissance dans le Michigan à l’expérience communautaire de Sunrise de 1933 à 1936.
En 1934, l’influence de RECLUS est marquante sur Ralph BARSODI et Mildred
LOOMIS ; une première communauté expérimentale
est fondée. Les idées principales reposent sur la notion
de révolution verte (1940), de fermes familiales, de petites communautés
de culture biologique. Un crédit coopératif doit permettre
de sortir des mécanismes marchands. Sur le plan politique, l’autonomie
et l’anti-gouvernementalisme sont là pour faire le lien avec la
tradition libertaire du XIXème siècle. La vague écologiste
et libertaire des sixties est en germe dans ces initiatives.
Quelques traces libertaires dans les expérimentations
utopiques latino-américaines
Dans ce vaste territoire dont le qualificatif « latinoamericano
» est sans doute dû à la plume de l’utopiste chilien
Francisco BILBAO BARQUÍN (Iniciativa de América : idea
de un congreso federal de las repúblicas ? 1856), les expérimentations
ou colonies sont multiples, mais la plupart semblent de nature religieuse
ou sectaire. Pour le XIXème sièle, Pierre-Luc ABRAMSON recense
une douzaine de vraies communautés « sociales »,
dont la plus célèbre pour l’anarchisme est la Cecilia
au Brésil (elle est donc analysée de manière détaillée
dans le chapitre suivant). Les autres, hormis des liens avec le socialisme
utopique, ont peu à voir avec l’utopie libertaire ou anarchiste.
Il est possible cependant de noter quelques traces fouriéristes
ou libertaires dans les essais suivants, présentés de manière
chronologique :
Les tentatives fouriéristes du coopérativiste lyonnais
Michel DERRION et de son compagnon, le docteur Benoît-Jules MURE
ne présentent pratiquement pas d’aspect libertaire. Les deux «
phalanstères
» établis dans la région de Santa Catarina dans le
Brésil méridional dès 1841 (Falansterio de Oliveira,
et Falansterio del Palmitar ou
Unión Industrial del Sahy)
n’ont qu’un vie très brève (environ 3 ans pour le premier,
et environ 6 ans pour le second) et malgré quelques idéaux
en faveur de la liberté et quelques rares velléités
de démocratie directe, sont très éloignés des
idéaux anarchistes.
Dès deux phalanstères mexicains de 1850, rien ne permet
d’indiquer qu’ils sont marqués par l’idéologie libertaire
: il s’agit de la Sociedad comunista menée par Juan de la
ROSA BRAVO dans l’État de Veracruz à Tesechoacán,
et du Falansterio El Esfuerzo de José María CHAVÉZ
à Aguascalientes.
Pour 1853, au Pérou, la Colonia Los Buenos Amigos serait
présentée par Charles GIDE comme « socialiste ou
anarchiste », ce qui reste bien vague.
En 1857 le français et ancien « quarante-huitard
» Alexis PEYRET lance la Colonia San José sur les terres
du général DE URQUIZA (province Entre Rios, vers Montevideo
et Buenos Aires, en Argentine). Elle n’aurait de légères
caractéristiques proches du mutuellisme proudhonien que lors de
son lancement.
Vers 1865, l’école de RHODAKANATY au Mexique, à Chalco,
la Escuela de la razón y del socialismo, est la première
vraie communauté utopique rattachée aux mouvements fouriériste
et anarchiste. Elle est analysée dans la partie consacrée
aux mouvements mexicains pris comme exemples de grands « essais
utopiques libertaires ».
À Buenos Aires, quelques compagnons autour du belge Gérard
GERMBOU tente une colonie vers 1884-1885.
En 1886, Albert Kimsey OWEN fonde à Topolobambo dans le Sinaloa
mexicain la « métropole socialiste d’Occident »
qu’il présente comme « une colonie modèle industrielle
et agricole ». S’il a su attirer l’attention de l’historien anarchiste
autrichien Max NETTLAU qui est un des premiers à s’y intéresser,
et s’il obtient l’appui des anarchistes francophones de La révolte,
sa communauté n’a en fait rien à voir avec l’anarchisme.
C’est au contraire un mélange de saint-simonisme, de capitalisme,
de colonisation de peuplement avec quelques références socialistes.
Cependant des proximités fortes sont notables avec de grandes œuvres
libertaires : l’influence morrisienne de News from nowhere
semble évidente ; de même l’œuvre utopique de l’anarchiste
franco-argentin Pierre QUIROULE La ciudad anarquista americana
de 1914 s’inspire largement des écrits d’OWEN (qui n’a aucun lien
avec le socialiste utopique britannique de même nom).
En 1888, la Colonia Cecilia au Brésil est la grande manifestation
utopique anarchiste, d’autant qu’une des cellules de cette communauté
s’est appelée vers 1893 Anarchia. Elle nécessite donc
une étude spécifique (Cf. ci-dessous).
Dans la Nueva Australia et dans son appendice, la Colonia
Cosme, lancées par William LANE au Paraguay dès 1893,
quelques participants issus du mouvement ouvrier australien ont été
influencés par l’anarchisme. Quelques pratiques et propositions
peuvent apparaître libertaires, mais l’autocratie de LANE et les
conflits internes enlèvent toute substance anarchisante à
ces expériences, pourtant souvent citées dans la presse anarchiste
de l’époque, et même parfois soutenues.
Une tentative du Grupo Colonizator Tierra y Libertad de Buenos
Aires et de Rosario est connue en 1902. Le groupe aurait acquis 500 ha
pour une « colonie agro-industrielle ». Il fait suite
à un essai infructueux vers Santa Fe (San Juan) de 1901.
Au Chili en 1905, une colonie communiste anarchiste et naturiste tente
sa chance vers San Felipe.
En 1913, une colonie anarcho-communiste près du fleuve Paraguay
échoue très rapidement.
Dans le Costa Rica de 1919-1920, la Granja Far Away serait un
colonie « individualiste-associationniste », soutenue
par PALOMARES et son El sembrador. Jusque vers 1930.
La Gloria Community de Cuba semble également liée
à l’anarchisme individualiste en 1924.
Plus tardivement, en Argentine, une « colonie agraire
» dans le Gran Chaco est parfois signalée.
À la fin des années 1960, au Brésil, les compagnons
anarchistes de A nossa chácara de Sãu Paulo ont établi
une communauté agraire. Par contre les militants du CIRA - Section
du Brésil (à Rio), autour de Pietro FERRUA, n’ont fait
qu’acheter du terrain qui aurait dû servir à un établissement
agraire autogéré, mais la dictature empêche toute les
réalisations, emprisonne et détruit les initiatives en 1969
et pousse FERRUA vers un autre exil aux ÉU.
De l’Italie au Brésil : la « Cécilia »
de Giovanni ROSSI et quelques autres colonies…
En Amérique latine, la colonie la plus célèbre
de tout le sous continent se réalise au Brésil, avec la Cecilia.
En Italie les essais communautaires semblent également assez rares au XIX° siècle, hormis ceux de ROSSI. Par contre la « colonia socialista » d’Ostia Antica, créée en 1984 par des saisonniers de la région de Ravenna qui s’installent dans l’agro romano, alors zone paludéenne, est digne d’intérêt. Socialiste, certes, et soutenue par Andrea COSTA alors en rupture de ban avec les anarchistes, cette commune n’en est pas moins une vraie entreprise libertaire. Le travail se fait bien sûr en commun et les gains sont partagés égalitairement. Il ne semble pas y avoir de chef, ni de culte de la personnalité ou de patriarcat que l’on retrouve alors dans trop de communautés. GORI l’appuie vers 1902. Mais les idéaux anarchistes et communistes se diluent au tournant du siècle, et cette collectivité qui perdure jusqu’en 1950 n’a plus son caractère socialiste des débuts.
Toscan né à Pise, Giovanni ROSSI (1856-1943), vétérinaire socialiste anarchiste (en Toscane puis vers Brescia), marque l’histoire de l’expérimentation communautaire. Après un échec italien, il fonde la Cecilia au cœur du Brésil de 1890 à 1894. De nombreux ouvrages, un film important de Jean Louis COMOLLI en 1976 et les écrits largement diffusés de ROSSI lui-même donnent à ces expérimentations un caractère primordial, surtout par les analyses des causes de l’échec et l’honnêteté scientifique et militante du responsable. Les aspects sexuels, amoureux, et la revendication d’amour libre qui jalonnent cette colonie ont bien évidemment contribué à en assurer la connaissance, tant militante qu’historique. Enfin comme ROSSI est un militant important de son temps, membre de l’AIT depuis 1873, disposant de solides relations dans tout le mouvement révolutionnaire, pas seulement anarchiste, ses prises de positions sont fréquemment discutées. Cela nous permet de mieux connaître la position de l’anarchisme vis à vis des expérimentations utopiques.
Les projets d’expérimentation de Giovanni ROSSI sont très
nombreux. Dès 1873 il prévoit un essai en Polynésie.
En 1875 il a déjà écrit le manuscrit de son roman
utopique Un comune socialista qui est publié en 1878
et connaît plusieurs éditions du vivant de l’auteur en promouvant
pour un site de la côte Tyrrhénienne, au départ, le
collectivisme anarchiste, et dès 1884 le communisme anarchiste.
En 1884 ROSSI prévoit un nouvel essai communautaire vers Rome.
En 1887, en même temps qu’il lance l’expérience de la Cittadella,
il projette un établissement vers Trévise. En 1889, deux
autres projets sont formulés pour la région de Parme et de
Padoue.
En 1886-1887 ROSSI fonde la revue Sperimentale qui compte 5
numéros faisant l’éloge des socialistes utopistes et anarchistes
(FOURIER et BAKOUNINE surtout) et servant de centre d’information pour
toutes les expériences communautaires du moment. Le projet est poursuivi
pour l’année 1887 avec le journal Humanitas. Depuis 1888
pour favoriser ces expériences, il a créé L’unione
lavoratrice per la colonizzazione sociale in Italia/L’union du travail
pour la colonisation sociale en Italie. Puis toujours en 1889, Giovanni
rêve de rejoindre des colonies collectivistes en Californie (Kaweah),
au Mexique (dans le Sinaloa) ou en Uruguay. Le choix brésilien de
1890 n’est donc qu’une des possibilités prévues par le vétérinaire
anarchiste.
En 1896 il soutient encore, malgré l’échec de La Cecilia,
un projet de communauté dans l’État de Mato Grosso.
Il renoue (de bien loin) avec les expérimentations communautaires
en 1909, où il est employé dans une pépinière
coopérative à Porto Maurizio, dans cette Italie qu’il a rejoint
depuis 1907. En pleine montée du fascisme, bien que non communiste,
il offre même ses qualités de « ruraliste passionné
»
(Pier-Carlo MASINI) et de spécialiste des questions agraires aux
sections agraires du PCI alors gramscien et peu sectaire.
La première expérience tentée est cependant celle de La Cittadella, qui s’inspire expressément de la colonie de Rahaline (en Irlande vers 1830). ROSSI utilise les terres du sympathisant Giuseppe MORI à Stagno Lombardo vers Crémone. La coopérative agricole de Cittadella est fondée le 11/11/1887. Comme coopérative elle connaît le succès jusqu’à sa fermeture en 1890. Mais l’essai de transformation en colonie socialiste est un total échec, malgré quelques militants qui ont rejoint rejoints les agriculteurs déjà installés. Ceux-ci voient d’ailleurs d’un mauvais œil ces nouveaux arrivants et ROSSI lui-même, car ils redoutent que l’essai socialiste va leur prendre leur gagne pain.
La Cecilia débute le 20/02/1890 à Gênes par
le départ d’une poignée de futurs colons avec Giovanni ROSSI.
Ceux qui arrivent vraiment dans l’État du Paranà, en avril
1890, au sud de la petite localité de Palmeira (terres de Santa
Mattheus au bord de l’Iguassu) sont environ une demi-douzaine. La Cecilia
cesse définitivement en avril 1894 après bien des péripéties.
Sans doute plus de 300 personnes y seront passées, mais très
peu y restent. L’apogée a lieu sans doute au printemps 1891 avec
un peu moins de 150 membres ; la plupart du temps le nombre avoisine les
50. Le « turn over » est donc énorme. ROSSI n’est
pas toujours là : il est en Italie de fin 1890 à juillet
1891, et il quitte l’établissement en mai 1893.
Cette colonie essentiellement agraire (culture et élevage) ne
vit que grâce aux subventions et au travail extérieur d’une
partie de ses membres. Elle s’effondre relativement rapidement pour de
multitude raisons qui sont intéressantes à lister, car on
les retrouvent souvent dans maints essais communautaires.*
Des bribes de pratiques libertaires sont mises en place, souvent grandies
par les témoins et par ROSSI lui-même : absence de lois ou
règles fixes (idée centrale « d’amorphisme),
de chef autoritaire (même ROSSI, d’ailleurs souvent absent, malgré
son prestige, n’a qu’un rôle somme toute secondaire).
La première difficulté provient sans doute du trop grand
nombre d’arrivants dans un milieu hostile et peu productif. Le climat et
l’isolement empêchent un bon développement économique.
Les ouvriers ne trouvent pas à s’employer dans un milieu sans outils,
ateliers ou matériaux. Au début en tout cas, les agriculteurs
font défaut.
La rigueur est donc la règle : difficultés alimentaires,
travaux ingrats… rebutent un grand nombre de colons. L’état financier
de la communauté est dès le départ catastrophique.
À ces obstacles économiques s’ajoutent les difficultés
humaines. Tous les arrivants ne sont pas anarchistes, loin de là.
Et les anarchistes eux-mêmes ne sont pas toujours des purs et des
convaincus. Le vernis idéologique va vite disparaître au contact
des dures réalités. La « faiblesse idéologique
»
est donc à mettre en cause. Les dissensions, les antagonismes, les
jalousies et l’égoïsme réapparaissent rapidement. On
voit même se créer une sorte de leadership plutôt détonnant
en milieu libertaire. La question féminine (rareté importante
des femmes) rend difficiles et très conflictuelles les rares tentatives
« d’amour libre et polymorphe » (Andrea PAPI), dans
lesquelles parfois est également impliqué ROSSI. On voit
même réapparaître (se maintenir ?) la famille bourgeoise.
ROSSI reconnaît « l’action meurtrière des rapports
de parenté ».
Le départ de ROSSI semble également précipiter
les choses, quoique l’expérience lui survit durant presque une année.
Le mode de vie y est peu attractif, les habitations rudimentaires,
et la vie culturelle très faible, comme ROSSI le regrette dans Cecilia
comunità anarchica sperimentale de 1893.
Enfin la crise politique liée à la Révolution
Fédéraliste pour laquelle se sont mobilisés quelques
colons contribue vraisemblablement à précipiter la fin de
l’expérience, en accentuant contrôle et répression
gouvernementaux. D’autre part, paradoxalement, la nouvelle République
brésilienne est plus hostile à l ‘expérience que le
vieil empereur auparavant ; ce sont surtout la suppression des appuis financiers
gouvernementaux qui ont poussé certains colons à travailler
à l’extérieur !
L’exemple libertaire de la Cecilia semble peu suivi au Brésil,
sauf peut-être en 1932 avec la Colonie Varpa, communiste-anarchiste,
fixée à Assis dans l’État de São Paulo et dont
les animateurs sont surtout des anarchistes immigrés d’origine balte
(sans doute des Lettons).
En fin du XIXème siècle a également existé
la Colonie anarchiste de Cosmos dans l’État de Santa Catarina.
À la même époque, Arturo CAMPAGNOLI anime la Comunidad
de Guararema à São Paulo.
Mais le renom de cette expérimentation est très grand,
disproportionné, plus à l’étranger qu’au Brésil
d’ailleurs. Elle reste « de toutes les expériences communautaires
latino-américaines du siècle passé (le XIXème)
celle
qui conserve le plus d’actualité », surtout dans le domaine
de la liberté sexuelle, de la libération de la femme, du
respect écologique… Ainsi, dans la foulée des années
1960-1970, la multiplication des articles et thèses historiques,
des pièces et des romans, et surtout du film de COMOLLI vont populariser
cette expérience ancienne. Elle devient symbole de l’utopie anarchiste
et des efforts de libération sexuelle. Des descendants des «
colons
» entretiennent la flamme anarchiste, comme Zelia GATTAI, femme de
Jorge AMADO (et donc avec lui pendant une période vrais staliniens
assumés), qui dans ses mémoires (Zélia
et La reine du bal notamment) loue toujours l’anarchisme
de ses parents, et celui de GORI ou de KROPOTKINE.
Le cas de l’anarchisme japonais au XXème siècle
La tradition japonaise pré-libertaire semble importante, depuis
« l’uji » antique (système communautaire
égalitaire et autarcique) jusqu’au « myoden
» rizicole de l’époque médiévale (autre tradition
d’exploitation collective). Ces pratiques sont parallèles à
une interprétation anti-autoritaire de la philosophie zen affirme
Victor GARCÍA.
En fin du XIXème siècle un puissant mouvement libertaire
se développe avec des tendances anarcho-syndicalistes et kropotkiniennes
largement dominantes. De très fortes personnalités, autant
hommes que femmes, marquent le mouvement ouvrier dans son ensemble et font
rayonner l’anarchisme hors des ses groupes affinitaires. On peut citer
comme principaux fondateurs Shushui Denjiro KOTOKU (1871-1911) assassiné
en 1911 avec sa compagne Sugo KANO. Son action est poursuivie par Sakae
OSUGI (1885-1923) ,assassiné à son tour avec sa propre compagne
Ito NOE en 1923
À la fin des années 1910 et dans la décennie suivante,
le mouvement « Nouveau village » s’efforce de développer
et de pratiquer un communalisme imprégné de « kropotkinisme
». KROPOTKINE est la référence essentielle pour les
mouvements libertaires d’Extrême-orient (Chine, Japon et Corée),
comme l’analyse Philippe PELLETIER dans de multiples articles récents.
Il révèle également que l’artiste Mushanokôji
SANEATSU semble très proche de ce mouvement. Parmi les animateurs
du mouvement paysan se trouve un des traducteurs japonais de MALATESTA,
Shigeru KINOSHITA.
Mais la pensée du « prince anarchiste » est
considérablement intégrée aux cultures locales, et
parfois dérive vers un anti-industrialisme systématique et
une nostalgie non-critique du passé rural qu’il n’aurait sans doute
pas approuvées.
Au début des années trente, le mouvement communaliste des « jeunesses rurales » relance les idéaux de la génération précédente. L’anarchiste kropotkinien Akira MIYASAKI en semble très proche.
Un syncrétisme libertaire japonais réapparaît dans
les années 1950. Vers 1958 Miyozo YAMAGISHI tente une synthèse
entre philosophies marxiste, anarchiste et autochtones. Son mouvement,
le Yamagishi Kai connaît un succès économique
intéressant, mais plus comme coopérative de travail ouverte
et égalitaire que comme mouvement libertaire malgré les idéaux
du fondateur.
Dans la même direction et à la même époque,
les réflexions du maître zen Masanobu FUKUOKA cherchent à
approfondir une culture alternative liée à une sociabilité
libertaire. Dans la Révolution du brin de paille,
il théorise « l’agriculture du non-faire », antithèse
de l’agriculture spéculatrice. Ces expérimentations communautaires
duraient encore dans les années 1980.
Expérimentations communautaires en Chine
Dans ce pays où le taoïsme fait figure de « variété
chinoise de l’anarchisme » (J.J.GANDINI), les influences de TOLSTOÏ,
RECLUS et KROPOTKINE s’implantent fortement en fin du XIXème siècle.
Dans son Histoire de l’anarchie, Max NETTLAU insiste sur
l’aspect libertaire de la pensée de LAO-TSEU (LAOZI - vers 550 avant
notre ère) et note même dans la personnalité de Yang-TSHOU
des aspects permettant de l’identifier à une sorte de STIRNER chinois.
Dans la lignée du taoïsme Fao (ou Bao) JINGYAN (IIIème
siècle après notre ère) fait figure « de
premier anarchiste politique en Chine ». Mo TSEU (Bao TZU), «
avocat
de l’amour universel » est une autre référence
parfois avancée.
Ces influences s’appuient sur un vieux fonds antiétatique toujours
présent, comme le révèlent dans cette période
de la fin du XIXème siècle la révolte rurale des Taipings,
la République de Jeltuga en Mandchourie et l’utopie libertaire modérée
de Kang YOU-WEI (1855-1927) intitulée Le Livre de la Grande
Concorde . D’autre part, comme au Japon voisin, l’ancien système
communautaire rural et le « système du puits et des champs
» très solidaire forment un soubassement idéologique
et pratique que l’on peut comparer au mir russe par certains côtés.
C’est surtout après la révolution de 1911 qu’on assiste
à un « épanouissement de l’anarchisme »
(Jean CHESNEAUX). Vers 1920, on dénombre en Chine près de
92 groupes anarchistes (DIRLIK).
Après le « Mouvement du 4 mai 1919 », dans
lequel s’illustre le jeune écrivain anarchiste PAKIN (BA JIN) dans
le Sichuan, se développent diverses expériences communautaires
de type libertaire, et encouragées par les anarchistes. Le plus
célèbre est celui dit des « Nouveaux villages
», en lien avec des expériences similaires au Japon. Un des
animateurs, Zhou ZUOREN se dit disciple de KROPOTKINE et de TOLSTOÏ.
Un mouvement de type « soviétique » apparaît
dans le Fujian, et se dénomme justement « Russie soviétique
du Sud du Fujian ! ».
Même au sein du jeune PCC, les anciens anarchistes comme Yun
DAIYING promeuvent des idées « autogestionnaires libertaires
» (GANDINI 1986). Par exemple, dans le Hunan de la fin des années
1920, des mouvements d’auto-administration locale adoptent une démarche
et un fédéralisme largement libertaires. Le PCC moteur du
mouvement y semble largement dépassé.
Des communes (parfois anarchistes) en RSFSR bolchevique ?
Cette expérimentation utopique « spontanée
» et diversifiée est largement analysée par Yolène
DILAS-ROCHERIEUX qui en « montre la force et le dynamisme
» : « Dans ce terreau fertile ont ainsi fleuri des cités,
des palais, des communautés diverses, qui permettaient d’innover
ou de renouer avec l’anarchie, le coopératisme ouvrier et paysan,
la liberté sexuelle, le communisme prolétarien ouvrier ou
paysan ». Ce mouvement gigantesque et mal connu, autant urbain
que rural, procède de l’explosion révolutionnaire dès
le printemps 1917. Peu à peu la commune devient un lieu de
vie en marge, et un moyen, grâce au collectif, de survie socio-économique.
Mais elle perd alors peu à peu son aspect purement politique
et utopique des débuts, et va vite être détournée
de son sens par le pouvoir « soviétique » et
complètement récupérée sous le stalinisme.
L’origine du mouvement communaliste remonte surtout aux expérimentations
traditionnelles, fortement redécouvertes au XIXème siècle,
du mir ou obchtchina, communauté paysanne
souvent idéalisée par TOLSTOÏ ou HERZEN, puis un peu
par BAKOUNINE et beaucoup par KROPOTKINE. Cette commune est modifiée
ou remplacée par le terme kommuna, d’inspiration française,
en fin du XIXème. Pour KROPOTKINE, l’idéal s’incarne dans
une commune agro-industrielle de taille humaine, autour de 5 000 individus
; il n’est là aucunement original puisque ce chiffre est souvent
avancé par d’autres penseurs de courants utopiques diversifiés.
En 1918, la Fédération des Groupes anarchistes de
Moscou soutient les initiatives communautaires, et appuie la fondation
d’une Union fédérative. En ville il s’agit surtout
d’habitations expropriées, et d’occupations de maisons ou appartements
abandonnés (une forme de squats, donc). En avril 1918, dans sa lutte
contre l’anarchisme, le parti bolchevik lance l’assaut contre 26 immeubles
et habitations détenues par les groupements anarchistes à
Moscou.
C’est Boris PILNIAK dans son ouvrage L’année nue, écrit en 1921, qui nous décrit l’existence d’une communauté anarchiste en 1919, sur les terres réquisitionnées d’un barine, le prince ORDYNINE, dans la localité de Poretchié. L’occupation s’est faite militairement. Le « drapeau noir des êtres libres » sert d’emblème. Le travail de la terre se fait « communautairement ». La vie est égalitaire, hommes et femmes sont autonomes et vivent leurs vies sexuelles librement. La fin est tragique, puisque l’Armée Rouge extermine tous les membres. Cette œuvre littéraire est bien sûr à prendre avec du recul, mais la description fort précise s’inspire sans doute de faits réels, comme les écrits de Victor SERGE ou de Pierre PASCAL nous l’apprennent également.
Au début des années 1920, la Commune de Yalta où passent Pierre PASCAL, le malatestanien Francesco GHEZZI, Boris SOUVARINE ou l’anarcho-syndicaliste Nicolas LAZAREVITCH est un milieu de vie libertaire et convivial, malgré la présence de pro-bolchevistes déclarés. Elle permet à l’extrême gauche critique francophone de se retrouver.
Vers 1921, Marcel BODY, futur libertaire et traducteur de BAKOUNINE, cite l’exemple autogestionnaire de Ladoga, auquel participe ROUSSAKOV (le beau-père de Victor SERGE) ; c’est une commune agricole mobilisant 20 à 25 personnes sur près de 300 hectares. Mais les dissensions internes deviennent la vraie cause de l’échec.
Les communautés de vie et de production ont semble-t-il été
très nombreuses durant et après les années vingt,
comme l’analyse pour la région de Karkhov Éric AUNOBLE pour
les années de 1917 à 1933. Ces communes spontanées,
« communardes » ou soviétiques au sens propres,
vont très rapidement s’opposer aux communistes au pouvoir, qui vont
soit les écraser, soit les intégrer. L’anarchiste Grégoire
(Anatole) GORELIK rappelle le pillage et les raids menés par la
tchéka qui mettent fin à sa communauté des environs
de Kharkov.
Yaacov OVED estime que ce mouvement spontané et libertaire,
souvent rattaché à de fortes traditions russes (le Mir, le
mouvement des Vieux-Croyants, les essais libertaires ou tolstoïens...),
ne fut toléré par le pouvoir bolchevique que de 1918 à
1921, la période de la NEP le reléguant à un rôle
marginal et le stalinisme triomphant l’extermine quasi totalement avec
la collectivisation forcée au milieu des années 1930. Il
y a aurait eu une douzaine de ces communautés fondées par
des compagnons de route ou des idéalistes étrangers, souvent
occidentaux, ou d’ancien émigrés politiques russes revenus
au pays après les évènements de 1917.
Les communautés libertaires naturalistes ou naturistes
? Espagne du début du XXème siècle
Dans les années 1920 et 1930, avant que le franquisme ne les
détruisent pour de longues années, des mouvements naturistes
ou naturalistes se sont développés dans toute l’Espagne.
Ils sont cependant plutôt implantés en Catalogne et dans le
Pays valencien.
Les mouvements ont cet avantage d’être pluralistes, même
si les tendances libertaires y sont souvent très présentes
(liberté du corps et de l’individu, pratiques autogestionnaires,
égalité homme et femme, eugénisme néo-malthusien,
nouvelle morale sexuelle…).
C’est cette inflexion libertaire qui nous pousse à parler de
« naturisme social ». Des revues de grande qualité
leur fournissent un écho important : Amics del sol (à
laquelle a appartenu avant la Guerre d’Espagne mon ami Arturo Kéry
ESCORIGEL), Naturismo, Eugenia, Gimnos Revista
de libre cultura, Biofilia revue anarchiste naturiste de Barcelona,
Helios
et El naturista de Valencia, Pentalfa…La thèse de
MASJUAN permet d’en découvrir un grand nombre.
Souvent ils essaiment en « colonies naturistes »
liées cependant au mouvement ouvrier dont beaucoup de membres sont
issus. La coupure ne se fait donc pas avec le milieu urbain et social,
à la différence de biens des collectivités de l’époque
hippie ultérieure.
Les collectivités des sixties et seventies = nouvelle
utopie communautaire ?
Présentation et définitions
De nombreux noms sont utilisés pour décrire ce mouvement
imposant de communautés, ou communes,
mais le terme d’écotopies repris par AINSA semble
un outil performant, permettant de mettre en avant les aspects écologiques,
naturalistes... de nombreuses communautés de cette période.
Leur pacifisme, leur volonté d’universalisme, l’anti-autoritarisme
à tous les niveaux, la liberté sexuelle et comportementale
du début, un spontanéisme revendiqué... non seulement
marquent bien l’esprit de cette contre-culture des sixties, mais
satisfont bon nombre de libertaires qui y participent. La volonté
de sortir du système capitaliste et de la société
de consommation, le fameux « dropping out » des
hippies surtout, est bien un axe essentiel du mouvement libertaire (et
pas seulement) « soixante-huitard ».
Ces « années utopies », pour reprendre
le nom de l’ouvrage de la BDIC de 1996 qui leur est consacré, sont
des utopies de l’instant, de l’ici et maintenant, qui est propre à
de nombreux anarchistes : l’affiche de 1968 « Tomorrow starts
now » (page 26) peut servir de symbole. Dans L’Aventure
hippie de 2000, les auteurs consacrent tout un chapitre à
cette « Utopie communautaire ». Ce même
qualificatif se retrouve dans l’ouvrage consacré aux « nouvelles
utopies » de la contre-culture.
La variété de ces mouvements est maximale, le pluralisme
évident, leur unité provenant d’un rejet commun (au moins
apparent) de toutes les cultures officielles, c’est pourquoi on peut parler
globalement à propos de la contre-culture de ces années là
« d’utopie politique » affirme Jean-Luc BAUDRAS. J’y
ajouterais globalement également le terme « libertaire
», malgré toutes les dérives autoritaires que la contre-culture
englobe, et la dégénérescence « new-age »
qu’elle connaît.
Importance numérique et localisations
Le mouvement est de très grande ampleur : certaines estimations
font état de près 500 communautés (ou
collectifs,
communes, microsociétés,
contre
unités de base, colonies,
coopératives,
groupes d’affinités...) en France du tout début
des années 1970.
Pour la seule Californie, vers 1970, on compterait près de 3
000 groupements pour environ 50 000 personnes.
Il y aurait peut-être 10 000 communautés rurales pour
l’ensemble états-unien vers 1970, donc sans compter les communes
urbaines et les squats ou crash-pads (appartements ou maisons communautaires)
de petites dimensions.
C’est la Californie qui dans les années 60 est le fer de lance
du mouvement, tant dans le célèbre quartier de Haight Ashbury
à San Francisco que dans les parties les plus montagneuses de ce
vaste État, jusqu’au Sud de l’Oregon. Tout l’Ouest est touché,
le Sud-Ouest avec notamment Nouveau Mexique et Colorado, et l’Est enfin,
spécialement le Maine et le Vermont, ce dernier État regroupant
un certain nombre de militants anarchistes et écologistes d’envergure.
Typologie.
Ces unités sont souvent de taille réduite, plus proche
de la famille élargie que des grandes communes du XIXème
siècle. Le nombre varie de quelques individus à quelques
dizaines, et très rares sont les cas qui atteignent les 20 personnes.
La majorité des membres sont des membres de la race blanche
(très rares sont les minorités « de couleur
» ou amérindiennes qui y participent).
Le milieu social d’origine semble plutôt petit bourgeois, lié
aux classes moyennes, mais les exceptions sont nombreuses.
Les hommes y sont majoritaires (3 sur 4 annonce Christiane SAINT-JEAN-PAULIN)
et l’âge est très bas, avec une forte homogénéité
entre 18 et 30 ans.
Leurs interrelations sont faibles, leur utopie est très localisée,
les liens avec le milieu local sont ténus, et parfois totalement
et volontairement inexistants.
La durée de vie semble très courte (plus d’un an pour
les groupements ruraux, plus de 6 mois pour les groupes urbains ?). C’est
une autre différence avec leurs aînées du XIXème
qui visaient la longue durée.
La population y est très instable, départs et arrivées
sont constants. L’aspect éphémère et instable de ces
communes montrent peut être que leurs membres sont plus en quête
idéale, libertaire, d’un autre monde qu’en recherche d’un microsociété
stable où s’insérer pour le long terme. La mobilité
comme mode de vie reste une des constantes de la société
états-unienne depuis l’époque des pionniers.
La diversité des pratiques, des objectifs, des composantes...
est extraordinaire, ce qui fait que l’on y retrouve toutes les tendances,
surtout libertaires au début, mais pas seulement. La dérive
(sectaire, religieuse, droitière...) et l’échec sont assez
rapides, puisque l’essentiel du mouvement s’arrête après 1975.
Cet aspect doctrinal très lâche est une autre grande différence
avec les communautés du XVIII° et du XIX° souvent religieuses
ou socialistes assumées. Pour les libertaires de ces années
là, « la praxis communautaire » se veut expérimentale
et ouverte plus qu’idéologique ou doctrinale. Elle est davantage
centrée sur la vie quotidienne et le respect individuel que dans
le passé.
Des communautés écologiques et libertaires ?
Les références ou influences anarchistes sont nombreuses
: c’est surtout vrai pour les écrits et l’engagement de Paul GOODMAN
qui fait figure d’aîné. C’est le cas également de Murray
BOOKCHIN dont le livre Pour une société écologique
est devenu un best-seller, et pour Noam CHOMSKY. C’est également
net pour Walden Two de B. F. SKINNER, autre ouvrage marquant,
mais déjà ancien (1948) ; la communauté de Twin
Oaks en Virginie s’en réclame spécifiquement.
Ce mouvement a marqué Ursula LE GUIN et son utopie Les
rejetés de l’autre planète en porte largement la
trace.
Les beatniks états-uniens, les provos, les kabouters
(ou lutins) et les krakers néerlandais, les situationnistes
européens... sont également à la fois des références
pour les essais communautaires, et un lien avec l’idéologie libertaire
qui est une des composantes essentielles de leurs idéaux.
Un des mouvements hippies parmi les plus radicaux et les plus connus,
celui des Diggers, même s’il s’agit d’une communauté
plutôt artistique et surtout urbaine (San Francisco), est de nette
inspiration anarchisante. La coordination communautaire de la Free Family
est un des regroupements fédéralistes les plus intéressants.
L’antimilitarisme et le refus de la guerre, même s’il est partagé
par d’autres mouvances, s’inscrit bien dans la tradition libertaire : ainsi
les groupes de Resistance Commune (Standford) et de Peace and
Liberation Commune (San Francisco) font de la lutte contre la conscription
et contre la guerre leur axe principal.
Le retour à la terre, aux vertus naturelles, à une certaine
frugalité et aux méthodes alternatives se retrouve dans bien
des mouvements anarchistes de l’époque.
Dès 1965-66, la première communauté importante,
surtout artistique, de Drop City dans le Colorado qui va durer jusqu’en
1973, est une microsociété ouverte et anti-autoritaire, au
moins au départ. L’architecte Steve BAER (la commune est constituée
de dômes) qui est un des fondateurs en fait peut-être la première
communauté « géodésique » états-unienne
(selon SAINT-JEAN-PAULIN). Mais la dérive mystique semble très
forte et bien peu anarchiste.
Depuis 1966, la communauté itinérante de la Hog Farm,
opposée à tout système, limitant l’autorité
en la soumettant aux règles de l’unanimité et de la «
révision
permanente » (comme elle l’affirme dans Actuel en décembre
1970), libérant la sexualité… est très proche de la
mouvance libertaire. Mais là aussi son mysticisme orientalisant,
et l’absence de projet réellement construit l’en éloigne
quelque peu.
Dans les années 70, dans l’État de Washington, la communauté
anarchiste d’Adams-Morgan autour d’hommes comme David MORRIS et
Karl HESS reste une référence.
La communauté de Kerita à San Francisco est sans
doute une de celles qui va le plus loin dans la libération sexuelle,
en promouvant des rapports multiples, sorte de « mariage de groupes
», qui n’est pas sans rappeler les idées en la matière
de l’ancêtre que fut la communauté d’Oneida.
Dans le Nord de la Californie, en fin des sixties, d’ex-diggers
et des militants proches du BPP-Black Panther Party (Cf. Ci-dessous)
comme Peter BERG, lancent la communauté Black Bear Ranch,
mettant en avant une forme d’écologie rurale anti-étatiste,
qui est une des références pour le futur mouvement «
bio
régionaliste ».
Une dizaine d’années après le mouvement des sixties,
cette Californie semble toujours être « une société
qui met en scène l’utopie » comme le rappelle le numéro
3 spécial de la revue Autrement d’avril 1981 intitulé
« Californie, rêve et cauchemar... Ici s’inventent les
20 prochaines années ». L’utopie s’est assagie, elle
mise sur les nouvelles technologies informatiques et les « technologies
douces », alternatives. La revue prend des exemples en ce sens,
la fameuse « vallée du silicium » de Santa Clara,
la première « computertown » qu’est Menlo Park
ou Hamilton, « premier village solaire ». Mais les aspects
communautaires ont bien faibli depuis 1968. Les dernières traces
du mouvement hippie se terminent dans la répression reaganienne
de l’aire autogérée de People’s Park à Berkeley
mais survivent dans la « république » de Briones
sur la côte où une petite localité de 2000 personnes
s’essaie à la démocratie directe. Pour Gérard BLANC
qui reprend le terme d’ELLENBACH, il y a bien une « marche vers
l’écotopie » qui continue à se manifester et qui
reprend bien des thèses de Theodor ROSZAK et de son ouvrage si souvent
cité Vers une contre culture.
En Arizona, à Oracle, le projet Biosphere 2, micro communauté
de 8 personnes enfermées dans une bulle écologique transparente,
respectant écologie, nature et diététique... est parfois
présenté comme un essai libertaire. Mais ce monde aseptisé,
ultra protégé, coupé de l’extérieur, imprégné
d’idée de perfection... est tout sauf anarchiste. À la limite
il peut se présenter comme une expérience de vie dans un
milieu respecté, mais cette solution très marginale pose
tout de même trop d’importantes questions d’égalité,
de liberté, de cloisonnement...
Une certaine reprise communautaire des années 1980 ?
Le mouvement bio-régionaliste qui se développe surtout
dans les années 1980, d’inspiration libertaire, est surtout installé
au départ dans les communautés des Monts Ozarks et sur la
côte pacifique des États-Unis.
Il cherche à se fédérer, sur toute l’aire nord
américaine, du Canada au Mexique (avec la communauté de Huehuecoyotl).
En 1984, le premier congrès à Kansas City représente
environ 130 organisations. Un deuxième se tient en 1986 dans le
Michigan, un 3ème en 1988 à Vancouver.
D’anciens beat (SNYDER), diggers (BERG) et d’anciens
anarcho-syndicalistes (BOOKCHIN) y sont fortement liés.
En Europe, un mouvement similaire des « tribus »
communautaires, sorte de « village affinitaire » se
développe en Italie : on passe des communes aux « villages
écologiques et coopératifs » ancrés dans
une réalité plus concrète, insérés dans
la proximité. Le mouvement est devenu moins utopiste, plus pratique,
plus gradualiste et parfois plus spécialisé, comme Aquarius
vers San Gimignano en Toscane, ou le Centre macrobiotique de Osimo
vers Ancona, ou le Village vert de Val Sesia dans le Piemont….
« Assembléisme » libertaire en Algérie
?
Dans la sphère berbère, et plus particulièrement
kabyle, existent des pratiques traditionnelles qu’on peut rattacher globalement
à un exercice anti-autoritaire de la démocratie directe.
Il s’agit du « Mouvement des Assemblées », dit
des Aârouchs (ensemble de tribus).
Cet ancien cadre communautaire existe depuis très longtemps,
mais a été revivifié par le mouvement kabyle des années
1970/80 et par l’insurrection kabyle de l’été 2001. Ce mouvement
repose sur la seule autorité des Assemblées villageoises
ou de quartier, qui se coordonnent (se fédèrent ?) au niveau
des wilayas. Les délégués y disposent d’un mandat
impératif et sont à tout moment révocables. Les charges
et les lieux sont « tournants ». De rares structures
restent permanentes, mais avec un pourvoir très limité, comme
la Commission de solidarité.
Ce mouvement digne d’intérêt n’est pas totalement libertaire,
puisqu’il exclut de fait les femmes et qu’il ne revendique pas une totale
autonomie. Mais les méthodes utilisées sont communes à
bien des mouvements semblables, comme si la démocratie directe se
réinventait, ici et là, de manière permanente, sans
que forcément les incitations politiques et idéologiques
soient présentes.
Et aujourd’hui ?
Les mouvements communautaires perdurent, on peut en retenir un ou deux
exemples.
À Montady (France), dans La Plaine des Astres (La Plena), des exilés anarchistes espagnols vivent en quasi « phalanstère » dans les années 1980-1990 : ils se prêtent leurs logements, leurs jardins, leurs ouvrages… vivent ensemble quand leur vie d’éternels vagabonds les ramènent dans ce lieu de paix, dont la maison de Victor GARCÍA est le centre, avec projet inachevé d’en devenir bibliothèque et lieu d’archives « = la BASE ». Outre Germinal GRACIA IBARS (vrai nom de Victor GARCÍA) installé avec ses proches temporairement depuis les années soixante, se trouvent les GUÍLLEN, VILAMOSA ou le célèbre José PEIRATS…
Urupia depuis 1995 dans le Salento en Italie, est une collectivité rurale autogestionnaire et écologique, internationale puisque composée au moins d’allemands et d’italiens. Le choix d’une « communauté ouverte » est la marque d’une volonté libertaire affirmée. Elle dispose de l’appui des banques alternatives comme le MAG6 de Reggio Emilio ou le GLS allemand.
Lors de la réunion du G8 à Evian en 2003 s’est créé
à Annemasse une communauté temporaire anti-mondialisation
libertaire. Il s’agit du VAAAG (Village Alternatif Anticapitaliste
et Anti-Guerres) qui regroupe environ 5 000 personnes du 28 mai
au 3 juin 2003. L’initiative a surtout été lancée
par le réseau No Pasaran et par un grand nombre de collectifs
et d’organisations anarchistes. La préparation et la réalisation
sont totalement autogérées. Ce « village »
ouvert a dû faire face à des problèmes d’intendance,
d’organisation, d’accueil… qui ont nécessité une charte assez
précise, autour de laquelle se greffaient toutes les initiatives
spontanées et autonomes. La volonté du VAAAG est de montrer
qu’un autre monde est possible, dès maintenant, et qu’en se généralisant
ces initiatives alternatives concrètes et partielles peuvent en
se cumulant présenter une alternative globale au monde actuel. Nous
sommes proches des idées d’Hakim BEY et des TAZ, ces Zones Autonomes
Temporaires.
Une communauté « exemplaire » de l’exil: la
« Comunidad del Sur » (Uruguay - Suède)
Comme l’anarchiste japonais Misato TODA l’affirme, c’est un essai de
longue durée « d’anarchie en acte » exemplaire,
car reposant (à l’époque de son article) sur 43 ans d’existence.
Elle s’auto-définit comme une « expérience de vie
coopérative totale » qui développe « des
formes libertaires et communautaires fédéralistes ».
« Ce projet alternatif de vie » est donc « intégral
» au sens où l’économie n’y a qu’une place secondaire
par rapport aux autres activités. Sa volonté était
d’être une sorte de laboratoire social, pour expérimenter
des formes de vie alternatives. Proche des idées communalistes libertaires
de Murray BOOKCHIN, elle cherche à « systématiser
» son expérience.
Comme le note l’écrivain Ángel RAMA, elle assume dès
le début une caractéristique « paradigmatique
» en milieu communautaire et dans le mouvement anarchiste. Ruben
PRIETO la rattache d’ailleurs à tout le mouvement communiste anarchiste
(KROPOTKINE, LANDAUER, BUBER), mais également aux anarchistes latino-américains
(Luce FABBRI ou Eduardo COLOMBO). La filiation est donc directe, mais pas
exclusive, puisqu’il cite des compagnons de route du mouvement anarchiste,
en la personne de Pierre CLASTRES, d’Albert CAMUS ou de Cornelius CASTORIADIS.
Cette Communauté du Sud apparaît dans la banlieue de Montevideo
(Uruguay) en 1955. Elle est liée au mouvement anarchiste uruguayen
et serait au départ membre de la FAU ? Federación Anarquista
de Uruguay. Elle comptait une cinquantaine de personnes dans les années
1960 et près de 60 en 1970, avec une quinzaine de temporaires occasionnels.
Son espace s’étendait sur près de 2 ha. Sa volonté
est l’autosuffisance, d’où la multiplicité des caractéristiques
qui la fonde : agricoles, artisanales, ou de services… Elle est avant tout
une entreprise éditoriale. Élevage et cultures permettent
juste d’atteindre l’autonomie alimentaire.
Vers 1973, après le coup d’&Eac