Michel Antony
Utopie et anarchisme

ESSAIS UTOPIQUES LIBERTAIRES DE GRANDE DIMENSION



Cette partie est plus classique dans les histoires de l’anarchisme, puisqu’elle envisage quelques grands mouvements à portée utopique évidente, dont les incontournables « makhnovtchina » en Ukraine révolutionnaire et la Révolution espagnole de 1936.

J’y ai ajouté des mouvements moins anarchistes comme l’épopée des kibbutz (ou kibbutzim) ou les utopies communautaires mexicaines, car leur importance, ou leur actualité permettent de compléter bien des anthologies.

Pour l’utopie libertaire, cette partie est plus ancrée dans l’histoire de l’époque contemporaine et permet de compléter fortement les ouvrages traitant de l’utopie en action.
ESSAIS UTOPIQUES LIBERTAIRES DE GRANDE DIMENSION
1. La Première internationale pour « l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes »
2. La Fédération Jurassienne : modèle et moteur des « anti-autoritaires »
B. LA COMMUNE DE PARIS, UTOPIE ANARCHISTE ?
1. Paris 1871
2. Fortes influences communardes dans les utopies libertaires
C. UNE TENTATIVE INSURRECTIONNELLE UTOPISTE AU MATESE (DANS LE BÉNÉVENT ITALIEN) EN 1877
D. LES TENTATIVES BULGARES
E. QUELQUES « COMMUNES » LATINO-AMÉRICAINES : CHILIENNES, COLOMBIENNES…
1. Un mouvement précurseur du Chili en 1851
2. Quelques exemples libertaires colombiens
a) La « Commune libre» de la Magdalena vers 1900
b) La « Commune » de Barrancabermeja (Colombie 1927)
F. DES MOUVEMENTS LIBERTAIRES MEXICAINS TROP MÉCONNUS (ENVIRON 1860-1930)...
1. Quelques aspects libertaires des cultures amérindiennes.
2. Les premiers mouvements et utopies libertaires de 1860 à 1910
3. Le zapatisme historique porte des traits libertaires évidents
4. Des traces libertaires dans le mouvement de VILLA dans le Nord
5. Le magonisme, le PLM, les insurrections révolutionnaires...
6. Et après ?
G. LA VAGUE LIBERTAIRE RUSSE ET SOVIÉTIQUE
1. Traditions pré-libertaires en Russie et dans l’Empire
2. conseils et soviets « libertaires »
3. les anarchistes partisans des soviets pendant la révolution de 1917
a) Les positions de l’anarcho-syndicalisme russe et panrusse.
b) Les positions de l’anarcho-communisme russe et panrusse.`
4. « La Commune de Kronstadt » en 1921 = vers une 3ème révolution communiste libertaire
5. l’Ukraine makhnoviste de 1918-1921
a) L’utopie du « peuple en armes »
b) Le « premier essai d’ampleur de république autogestionnaire »
H. LA « COMMUNE » DE MUNICH (NOVEMBRE 1918 À AVRIL 1919) ET LA RÉPUBLIQUE DES CONSEILS BAVAROISE.
1. De fortes traces libertaires dans la révolution allemande
2. L’anarchisme conseilliste de Erich MÜHSAM
I. DE RARES ESSAIS AUTOGESTIONNAIRES ITALIENS EN 1920-1921
J. LA TRADITION DES KIBBOUTZ (OU KIBBUTZ, OU KIBBOUTZIM) ISRAÉLIENS
1. Judaïsme et mouvement libertaire
2. L’utopie du kibbutz et ses traces libertaires
a) Premières analyses et propositions
b) La réalité du kibbutz et ses évolutions
A. L’AIT ANTI-AUTORITAIRE, EMBRYON DE SOCIÉTÉ FUTURE
K. LES « COLLECTIVITÉS » ESPAGNOLES : VERS LE COMMUNISME LIBERTAIRE...
1. Des traces communautaires espagnoles anciennes...
2. l’idéal du communisme libertaire : anticipations
3. les « collectivités » libertaires de 36-39 : « une utopie réalisée »
a) une révolution sociale d’ampleur dans la Guerre civile
b) Questions de définitions et de classifications…
c) Le problème de la légalisation
d) Conclusion partielle
4. L’utopie du « peuple en armes » = « le rêve en armes ».
L. QUELQUES MOUVEMENTS DE RÉSISTANCE ITALIENS
1. Un premier mouvement populaire en 1892-94 : les Fasci dei Lavoratori
2. La résistance face à la montée du fascisme
3. La lutte armée à l’extérieur
4. La résistance durant le deuxième conflit mondial
M. LES ESSAIS DE VINOBA BHAVE EN INDE
N. 1968 : UNE NÉO-UTOPIE LIBERTAIRE EN ACTE ?
1. Des traces anarchistes multiples…
2. Un mouvement d’esprit utopique et libertaire ?
3. Des formes d’organisations liées aux utopies libertaires et autogestionnaires
O. LES COMMUNAUTÉS « NÉOZAPATISTES » RÉCENTES DU CHIAPAS ET D’AILLEURS...
1. Le Chiapas néozapatiste et parfois libertaire
2. Autres fronts plus ou moins libertaires dans le Mexique contemporain

VII. ESSAIS UTOPIQUES LIBERTAIRES DE « PETITE » DIMENSION
A. L’EXTRÊME VARIÉTÉ DES « MICROCOSMES » LIBERTAIRES, ALTERNATIFS ET AUTOGESTIONNAIRES...
1. Des définitions fort diverses pour cet « anarchisme mode de vie »
2. Quelques essais souvent urbains
a) Diversité des communautés de « réfractaires »
b) D’innombrables ateliers communautaires, coopératives et association de commerce équitable...
c) Essais mutualistes plus contemporains : trocs, échanges solidaires, auto-organisations communautaires…
d) Multiples essais de banques ou d’organismes de crédit...
e) Mouvements de squatters contemporains ? Christiania…
f) Les centres culturels et sociaux...
3. Quelques essais plutôt ruraux :
a) Le cas français au début et au milieu du XXème siècle : quelques exemples
b) Un tolstoïsme appliqué majoritaire au Royaume Uni ?
c) La richesse du milieu nord-américain au XIXème siècle et début du XXème
d) Quelques traces libertaires dans les expérimentations utopiques latino-américaines
e) De l’Italie au Brésil : la « Cécilia » de Giovanni ROSSI et quelques autres colonies…
f) Le cas de l’anarchisme japonais au XXème siècle
g) Expérimentations communautaires en Chine
h) Des communes (parfois anarchistes) en RSFSR bolchevique ?
i) Les communautés libertaires naturalistes ou naturistes ? Espagne du début du XXème siècle
j) Les collectivités des sixties et seventies = nouvelle utopie communautaire ?
k) « Assembléisme » libertaire en Algérie ?
l) Et aujourd’hui ?
4. Une communauté « exemplaire » de l’exil: la « Comunidad del Sur » (Uruguay - Suède)
5. Quelques essais autogestionnaires ou conseillistes, surtout en France, dans le monde du travail depuis la seconde Guerre Mondiale :
h) quelques exemples significatifs en Belgique
i) quelques exemples significatifs en France
B. ESSAIS UTOPIQUES LIBERTAIRES SURTOUT PÉDAGOGIQUES : DES « UTOPÉDAGOGIES »
1. Un arrière plan théorique très important et très riche :
a) Quelques précurseurs plus ou moins libertaires…
b) L’innovant Charles FOURIER et le prudent Victor CONSIDÉRANT
c) Les premiers anarchistes : William GODWIN et Mary WOOLSTONECRAFT
d) Primauté de l’éducation chez PROUDHON
e) Louise MICHEL institutrice anarchiste
f) Quelques rares positions éducatives de BAKOUNINE
g) L’énorme engagement éducatif des frères RECLUS
h) Pierre KROPOTKINE
i) Jean GRAVE, pédagogue et écrivain utopiste
j) Ferdinand Domela NIEUWENHUIS
k) Entre autodidactisme et université populaire : Fernand PELLOUTIER
l) Quelques précurseurs anarchistes de FERRER en Espagne
m) James GUILLAUME et la pensée pédagogique sous la III° République
n) Le néo-proudhonisme éducatif d’Albert THIERRY (1881-1915)
o) Comment concevoir « L’éducation de demain » - C.-A LAISANT
p) Quelques positions libertaires éducatives de Herbert READ ? années 1940
2. Le cas Léon TOLSTOÏ (1828-1910) et l’expérience de Iasnaïa Poliana
3. L’école de RHODAKANATY au Mexique
4. génial précurseur : Paul ROBIN (1837-1912) et Cempuis 1880-1894
5. « L’école libertaire » de DEGALVÈS et JANVION vers 1897
6. les associations se réclamant de FERRER y GUARDIA Francisco
h) FERRER et l’école rationaliste
i) Influences en Espagne
j) Influences hors d’Espagne
7. Sébastien FAURE (1858-1942) et La Ruche 1904-1917
8. Le « Centre Culturel Juif » de Londres et l’influence de ROCKER Rudolph
9. Madeleine VERNET (morte en 1949) et L’Avenir Social 1907
10. La Bonne Louise, « nid d’enfant » 1907
11. Les Universités Populaires et « Athénées »
12. Les « maîtres camarades » de Hambourg 1919-1933 et leurs précurseurs
13. Etta FEDERN, pédagogue anarchiste internationaliste
14. L’expérience catalane durant la Révolution et la Guerre d’Espagne 1936-39`
15. Quelques essais anti-autoritaires en URSS
16. L’école progressiste de Burgess Hill à Londres
17. La thérapie autogestionnaire de Friedrich LIEBLING (1893-1982) et les initiatives identiques de Roberto FREIRE au Brésil.
18. Pragmatismes libertaires : Paul GOODMAN et Paulo FREIRE
19. Quelques essais d’autogestion et de réalisations libertaires récents
20. Essai de définition « théorique » de l’utopie éducative libertaire
21. essais et théories proches du mouvement libertaire, avec de nombreuses interactions
a) Autour du mouvement de « l’école nouvelle »
b) « L’autoritaire » MAKARENKO
c) l’importance des psychologues et psychanalystes dans l’éducation
d) diversité des expériences autogestionnaires et anti-autoritaires : NEILL et les autres…
e) Le mouvement « FREINET »
f) La « pédagogie autogestionnaire ou institutionnelle » : une pédagogie libertaire
g) La société sans école ou une société déscolarisée ? ILLICH et les autres
h) La pédagogie de la résistance : Raffaele MANTEGAZZA
C. QUELQUES COMMUNAUTÉS LIBERTAIRES ARTISTIQUES
1. Un prototype ? : Red House et la coopérative de William MORRIS
2. Le « cinéma du peuple » en France au début du siècle.
3. Ascona au début du XXème siècle et ses antécédents germaniques
h) Quelques antécédents, notamment allemands
i) Monte Verità, une colonie « pluraliste » sur le lac Majeur
j) Le poète libertaire Erich MÜHSAM, participant critique
k) Quelques comparaisons possibles…
4. DADA, groupement artistique libertaire ?
5. Les URALES une famille de l’intelligentsia anarchiste ibérique
6. Le Living Theatre, utopie communautaire et théâtrale anarchiste dès 1947
7. Hétérotopies des happenings... autour de Jean-Jacques LEBEL
8. Aspects libertaires du groupe COBRA
9. FLUXUS, communauté artistique libre du début des sixties
10. Groupement autour du projet SIGMA - Londres - Sixties
11. les Diggers de San Francisco et la Mime Troupe
h) «les diggers sont l’avant-garde d’une nouvelle espèce de libertaires »
i) « Digger » : une pluralité de sens...
j) « C’est gratuit parce que c’est à vous »
k) Le théâtre de rue et le « théâtre guérilla »
l) Liens politiques et artistiques des diggers
m) Mouvements proches et prolongements des diggers…
12. Le groupe « Panique » des années 1960 en France
13. « La Commune » de Milan dans les années 1970
14. Le groupe SOMA brésilien des seventies
15. les groupes « punks » et apparentés
16. Les BÉRURIER noir, post-punks libertaires français
17. les Périphériques
18. Sur la voie du Living : la troupe Impasto (Italie depuis 1995)
19. « l’utopie concrète » autour du cinéaste GUÉDIGUIAN
20. FARINE ORPHELINE de Montréal dans les années 1990
21. Groupe d’écrivains libertaires de Bologne : Wu Ming
22. la « rave party » comme communauté libertaire ?
D. DÉRISION ET UTOPIE : LE CANULAR ANTIÉTATIQUE « D’OCCUSSI-AMBENO »
E. EN GUISE DE CONCLUSION PARTIELLE : LES UTOPIES ALTERNATIVES : UN « NOUVEL IMAGINAIRE UTOPIQUE » ?
1. Sur quoi s’appuyer pour l’analyser ?
2. Quels éléments novateurs ou particuliers révèlent ces multiples expériences


« La révolution est l’utopie qui passe à l’action, mais (qui) se nie comme utopie en se réalisant. Triomphante elle devient une nouvelle topie, diverse de la précédente » et engendre donc de nouvelles utopies. Les grands courants réformateurs ou révolutionnaires liés à l’anarchisme n’ont pas échappé à cette règle.
 
 

L’AIT ANTI-AUTORITAIRE,
EMBRYON DE SOCIÉTÉ FUTURE

La Première internationale pour « l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes »

L’Association Internationale des Travailleurs, plus connue sous le nom de Première Internationale, regroupa un micro milieu de militants très diversifiés de par leurs origines sociales et nationales, et par leurs doctrines. Microcosme pluraliste aux influences multiples, il vit l’imprégnation forte des blanquistes et proudhoniens mutuellistes lors de sa fondation vers 1864-66, puis des collectivistes anarchistes se regroupant auprès de BAKOUNINE ensuite, qui s’opposèrent aux socialistes étatistes surtout marxistes. Mais beaucoup d’autres nuances s’y font jour, et l’analyse purement idéologique de l’AIT est chose parfois vaine.

Analyser rapidement l’AIT est essentielle, non pas pour refaire une histoire déjà largement entreprise et diversifiée, mais parce que les débats de l’AIT sont liés à la naissance de l’anarchisme historique. Ce qui se fait, se dit et s’écrit autour des années 1860-1870 va se retrouver sous des formes démultipliées et diversifiées dans toute l’histoire du mouvement ouvrier libertaire, et dans ses propositions utopiques.
 
 

Dès 1870, les internationaux belges d’abord, puis espagnols, affirment que l’AIT porte en son sein les « germes » de la société future (« sociedad del porvenir »). Dans un écrit théorique, traduit du français en espagnol dans La Solidaridad de Madrid, le 05/03/1870, Les institutions actuelles de l’Internationale ? Las instituciones actuales de la Internacional, bajo el punto de vista del porvenir sont vues comme opératoires pour l’avenir, car « l’Internationale porte en elle la régénération sociale ». Les militants belges se « proposent de démontrer que dès aujourd’hui l’Internationale offre parfaitement le type de société de l’avenir et que ses diverses institutions, bien sûr en tentant compte des modifications nécessaires, formeront l’ordre social futur ». à la base, la section de village ou de quartier, avec un Comité administratif pour exécuter les décisions. Un regroupement fédéral (Conseil Fédéral) regroupent les représentants des sections, des sociétés de résistance et des caisses d’entraide. Les coopératives de consommation, un crédit gratuit et une « Banque d’échange » assurent une économie solidaire. Le fédéralisme dépasse les frontières, sous le contrôle d’un « Conseil Général International », dont le rôle se réduit à une diplomatie basique.

Dans cette optique, « la Fédération locale (composée des sections de métiers de la localité) constitue la commune libre de l’avenir ? Comuna Libre del Porvenir » ; cette formule de 1872 devient le principal objectif et la forme essentielle du mouvement libertaire ibérique.

Dans le texte Organización social publié par la libertaire Fédération de la Région Espagnole (FRE) en 1872, l’envolée utopique est de grande ampleur : « L’Internationale vise à régénérer le monde, la patrie commune et véridique. Elle veut établir l’égalité de moyens et de conditions pour tous les individus du genre humain », ce genre humain devant devenir « une société d’hommes libres, intelligents, égaux et travailleurs ».
La Fédération Jurassienne : modèle et moteur des « anti-autoritaires »

Après la scission de l’AIT entre 1871 et 1872, la branche marxiste s’épuise et s’étiole dans son exil new-yorkais pourtant choisi, alors que pour quelques années encore (jusqu’en 1876-1877) la branche européenne, libertaire majoritairement ne serait-ce que par le poids des sections espagnole et italienne, lance des derniers feux importants autour de l’apport théorique et coordinateur de la Fédération Jurassienne, appelée d’abord Section des Montagnes en 1870.

Pour KROPOTKINE (et pour la grande majorité des historiens), cette Fédération est le « vrai berceau » du mouvement anarchiste international. Le Jura suisse devient un centre de rayonnement du premier anarchisme. C’est aussi le cas d’une partie de la Franche Comté voisine, puisque la section de Besançon, par exemple, est fondée grâce aux contacts de 1869 et 1870 avec les bakouninistes jurassiens, et présente une similitude sociale (domination des horlogers, graveurs et guillocheurs) et politique forte (libertaire et anti-politique).

Dès le congrès statutaire de la Fédération Jurassienne à Sonvillier, en novembre 1871, l’idée de faire de l’AIT un prototype de la future société est clairement énoncé. On peut une nouvelle fois reproduire un passage essentiel : « La société future ne devra être rien d’autre que l’universalisation de l’organisation que s’est donnée l’Internationale. Nous devons donc toujours nous efforcer de rapprocher le plus possible cette organisation de notre idéal... L’Internationale, embryon de la future société humaine, doit être dès maintenant l’image fidèle de nos principes de liberté et de fédération, et doit repousser de son sein tout principe qui tend à l’autorité et à la dictature ».
Ainsi La Circulaire de Sonvillier est immédiatement approuvée par les sections les plus fortes, espagnole et italienne, et par les sections belge, néerlandaise et des groupements français. Les anti-autoritaires sont donc très nettement majoritaires numériquement dans l’AIT, mais pas encore pour le nombre de délégués.
Le premier congrès anti-autoritaire a lieu à Saint-Imier le 15/09/1872. Le Pacte de Saint-Imier est un des premiers textes foncièrement fédéralistes de l’histoire du mouvement socialiste international, même si on peut partager avec Bernard MOSS l’idée que le fédéralisme est inhérent au « socialisme des métiers » qu’il étudie tout au long du XIXème siècle. Le dernier congrès (le IX°) de cette Internationale libertaire à lieu à Verviers (Belgique) en septembre 1877. L’ultime congrès prévu en 1878 n’est pas réalisé. Le départ du principal animateur et écrivain, James GUILLAUME, et le déclin global des sections en sont les deux causes principales.
Dans la petite Fédération du Jura, analysée surtout politiquement par James GUILLAUME dans ses mémoires et aujourd’hui par Marianne ENCKEL, et sociologiquement par Mario VUILLEUMIER, des relations d’entraide et de fraternité libertaire, dans un milieu surtout lié à l’artisanat horloger, donnent naissance à une communauté très originale qui marque tous les visiteurs, et surtout BAKOUNINE, RECLUS et KROPOTKINE pour le monde anarchiste. Le milieu horloger et la communauté libertaire présentent pour VUILLEUMIER une « homologie structurale » assez rare dans le mouvement ouvrier entre une région socio-économiquement bien caractérisée, et un mouvement qui s’y fond. On pourrait très cependant trouver pour l’histoire anarchiste des éléments similaires pour les mineurs de Carrare, les boulangers de Rosario (Argentine) ou les typographes parisiens, sans compter les cordonniers catalans et les ouvriers du textile barcelonais...
Mais ce microcosme ne vise aucunement à se fermer, et à proposer un modèle absolu ; l’utopie anarchiste, telle qu’elle s’exprime d’emblée, est résolument ouverte. On comprend mieux alors l’opposition résolue du centralisme marxiste d’alors. Ainsi l’autre grand nom de la Fédération Jurassienne avec GUILLAUME, Adhémar SCHWITZGUÉBEL rappelle que « nous n’avons donc, en matière d’organisation, pas de forme absolue ; toutes ont leur raison d’être selon les situations et les buts spéciaux par lesquels elles travaillent à la réalisation du but général ».

L’utopie maintenant et pour le futur marque un dualisme théorique que le mouvement anarchiste va conserver fidèlement jusqu’à nos jours. En conclusion, on peut retenir la formule d’ALVAREZ JUNCO, qui nous rappelle que dans l’AIT, « le principe fédéral régissant l’union des travailleurs et ses sociétés affiliées, affecte autant l’organisation révolutionnaire du moment que la future société ; et en ce sens l’Internationale, en plus de représenter la structure la plus efficace comme arme de lutte sociale face à l’oppression et aux privilèges de la société actuelle, évite l’apparition de nouvelles inégalités, et se positionne comme modèle de société pacifique (modela de paz) sur lequel devra s’organiser la production et la vie sociale autonome dans l’avenir ».
LA COMMUNE DE PARIS, UTOPIE ANARCHISTE ?
Paris 1871
Dès septembre 1870, à Lyon, BAKOUNINE tente une première tentative « communaliste » avec d’autres disciples comme Albert RICHARD ou le russe Armand ROSS (Mikhaïl Petrovitch SAZIN). Il anime le Comité fédéral de la Croix-Rousse et celui de la Guillotière. Le Manifeste de la Fédération Révolutionnaire des Communes du 28/09/1870, un des premiers textes libertaires, n’empêche pas le désastre de l’insurrection. MARX, toujours perfide, saura s’en servir pour se gausser de l’anarchisme révolutionnaire, ce qui est très facile pour un penseur qui ne se mêle pratiquement jamais aux mouvements populaires.

En début 1871, la Commune de Paris ensanglante gravement la IIIème République naissante, et marque durablement le mouvement ouvrier et socialiste, qui pendant plus d’un siècle va largement s’en réclamer. Le Mur des Fédérés sera désormais et pendant des décennies un lieu de pèlerinage obligé. Le « Temps des cerises » d’Eugène POTTIER, écrit avant la Commune, mais dédié à une brancardière des barricades communardes fut chanté dans maintes assemblées socialistes. Et que dire de L’Internationale, rédigée un mois après la défaire communarde, ou du drapeau de la Commune dans lequel, dit-on, fut drapé le corps de Lénine. Autant de symboles dont la charge est très élevée.

La Commune a éclaté spontanément, violemment le 18 mars 1871, devançant tous les mouvements conscients et organisés sur Paris. Ceux-ci la rejoignent cependant assez vite, à commencer le 23 mars par une section française de l’AIT qui est alors dominée par les positions collectivistes révolutionnaires, d’inspiration largement bakouniniste.
Tous les courants socialistes peuvent à juste titre s’en réclamer, puisque les participants et responsables y étaient divisés et très diversifiés. Une composante radicale et jacobine, plus républicaine que socialiste a semble-t-il nettement dominé le mouvement.
Mais le courant libertaire y acquiert incontestablement des lettres de noblesse. Même MARX lui-même en convient, puisque sa Guerre civile en France relatant l’insurrection et cherchant à en tirer des leçons, est de loin son texte le plus anti-autoritaire (avec quelques écrits de jeunesse), avec des accents en faveur de l’autonomie ouvrière et du dépérissement nécessaire de l’État que beaucoup d’anarchistes ne renient pas. Les marxistes libertaires s’appuient souvent sur cet écrit pour justifier leur analyse d’un MARX peu marxiste au sens dogmatique du terme. En Espagne, cet ouvrage est largement diffusé par les anarchistes, édité en de multiples éditions dès 1871, et sert d’information primordiale sur les évènements parisiens. La vision « municipaliste » si fondamentale dans l’anarchisme espagnol s’inspire donc largement du marxisme à cette époque.

Dans la Commune de Paris participent bien des proudhoniens ou des proches de ce penseur important mort peu auparavant (1865), mais dont les idées sont alors largement diffusées ; c’est le cas de cet autre comtois qu’est Gustave COURBET notamment, et qui a un grand rôle dans la Commune à un poste équivalent à celui de ministre de la culture. Comme Vallès il chante la fête parisienne, tout en étant reconnaissant à PROUDHON pour ses anticipations « Ah ! Paris, Paris la grande ville, vient de secouer la poussière de toute féodalité. Les prussiens les plus cruels, les exploiteurs du pauvre étaient à Versailles. La révolution est d’autant plus équitable qu’elle part du peuple. Ses apôtres sont ouvriers, son Christ a été PROUDHON ». Parmi les artistes, COURBET tente de développer les principes fédératifs et autogestionnaires issus du proudhonisme en demandant aux intéressés de gérer eux-mêmes toutes les institutions artistiques qui seraient ainsi émancipées de l’État.
L’idée d’autonomie communale, d’auto-administration exprimée en 1871 est bien dans la droite file du proudhonisme et anticipe les écrits anarchistes ultérieurs. Elle est revendiquée, de manière modérée, par les BESLAY, MURAT, voire par le gendre de MARX lui-même Charles LONGUET. Mais le proudhonisme, trop modéré, trop non-violent est déjà en perte de vitesse pour des militants plus déterminés.
Dans la lignée proudhonienne, ou pré-anarchiste, on peut citer ces « associations autogérées » qu’avec anachronisme présente Henri DESROCHE. Pour lui, le décret du 16 avril 1871 marque une nette volonté de « reprise autogestionnaire des biens vacants » afin de former des sociétés de productions à partir des moyens abandonnés par les entrepreneurs en fuite. Il en fait un précédent des essais yougoslaves sous le titisme, alors que la relation avec l’Espagne de 1936 est plus évidente, mais il ne l’écrit pas.
De même, les quelques références au fédéralisme entre des communes (de province) toutes dignes et autonomes est un autre trait de cette tendance libertaire qui surgit avec force après la guerre franco-allemande. La déclaration au peuple français du 19 avril 1871 devient texte référence pour les divers mouvements fédéralistes et décentralisateurs, même si ces relents proudhoniens sont encore fort perceptibles. Le Manifeste du Comite des 20 Arrondissements en répète les désirs autonomistes et fédéralistes.
Enfin des militants proches, ou futurs membres, de l’anarchisme, ont joué un certain rôle durant les évènements : du bref passage d’Élisée RECLUS, au martyre d’Eugène VARLIN (ami de BAKOUNINE) en passant par la participation un peu « bravache » de Louise MICHEL sur les barricades et surtout devant le Conseil de Guerre, nombreux sont les noms cités dans toute histoire de l’utopie anarchiste. Gustave LEFRANÇAIS, Arthur ARNOULD et Benoît MALON s’imprègnent pour un bon moment de l’anti-étatisme libertaire et vont le soutenir dans l’exil, au moins pendant la décennie des années 1870.
Fortes influences communardes dans les utopies libertaires
On peut reprendre le livre de MALATO pour montrer l’impact du mouvement communard sur l’anarchisme : De la Commune à l’anarchie.
En effet, dès 1871 le mot « commune » désigne à la fois une référence indispensable à défendre, à honorer et à citer (La Commune de Paris), et une méthode de démocratie directe à appliquer ainsi qu’un choix de société reposant sur des entités autonomes et fédérées. L’utopie « communarde » ou « communaliste » (MOSS parle de « République communaliste décentralisée ») ou « municipaliste » va désormais inspirer et enrichir toutes les utopies « soviétistes » ou conseillistes, communistes libertaires et autogestionnaires…
Il est étonnant de voir combien d’utopies écrites (Cf. les exemples cités dans les parties sur les utopies) prennent comme point de départ un mouvement très proche de celui de la Commune, voire la Commune elle-même, ou revendiquent ouvertement d’en proposer une revanche victorieuse. Il y a là une histoire de l’influence communarde à creuser et sans doute tout simplement à écrire.
Pourtant les anarchistes ne sont alors pas dupes des insuffisances « socialistes » de la Commune, qui n’est pas allée assez loin, qui a rétabli une sorte de gouvernement ; ils distinguent donc un mouvement porteur d’espoir et à honorer, d’une réelle concrétisation de l’idéal. Le texte publié par Luigi FABBRI dans le numéro unique de La Plebe de Macerata, le jour anniversaire du 18 mars, en 1901, est à ce titre exemplaire. Toujours scrupuleusement honnête, FABBRI en rajoute même dans les critiques. L’utopie est revendiquée, mais cela ne doit pas engendrer des chimères et de fausses références.

Même après la révolution russe et la popularisation du terme « soviet », le terme de Commune reste largement employé, et pas seulement par les marxistes anti-autoritaires ou par les anarchistes. En 1937, en pleine révolution espagnole, Federica MONTSENY, alors en pleine célébrité, traite encore de cette expérience dans deux écrits emblématiques : d’abord dans une conférence reproduite dans La Commune de Paris y la revolución española. Conferencia pronunciada en el cine Coliseum de Valencia el día 14 de marzo 1937, et dans une brochure au titre plus intéressant : La Comuna, primera revolución consciente. Las incorporaciones de las masas a la historia. La Commune reste la référence et permet de confirmer l’idéologie de l’anarchisme ibérique, favorable au communisme libertaire.
En 1921, la « Commune de Cronstadt » devient l’appellation la plus fréquente de ce mouvement de résistance à la glaciation soviétique ; en 1956, la « commune hongroise » ou « Commune de Budapest » renoue avec cette tradition, et le terme de Commune est volontairement utilisé pour reprendre le fil des vraies révolutions, contre tout pouvoir autoritaire, fut-il autoproclamé « communiste ».
Le 18 mars reste donc la grande référence (souvent mythique) des mouvements révolutionnaires, libertaires car spontanés et éminemment populaires. En 1939, le critique d’art et écrivain libertaire Félix FÉNÉON continue à mettre dans ses courriers datés du 18 mars le mot « La Commune » entre parenthèses.
UNE TENTATIVE INSURRECTIONNELLE UTOPISTE AU MATESE (DANS LE BÉNÉVENT ITALIEN) EN 1877
Un des plus célèbres actes insurrectionnels annonçant les grands moments de la « propagande par le fait » se déroule en Italie du Sud, au printemps 1877, dans une montagne peu peuplée et dans un froid glacial.
« La propagande par le fait » va peu après être définie et précisée au Congrès de Berne en octobre 1877 : cette idée qui doit beaucoup au nihiliste anarchisant d’origine russe STEPNIAK, comme sa formule l’indique, veut réaliser des actes exemplaires, reproductibles facilement, et compléter les écrits et les discours pour développer la propagande anarchiste et lui donner un début de réalisation. Il faut donc frapper des cibles spectaculaires, les grands de ce monde, le pouvoir de l’État ou celui des propriétaires ; il faut également tenter dès maintenant de créer des embryons de la société future… On comprend que la dérive terroriste va s’en inspirer fortement peu après.
Ce qui est important, c’est de comparer la « propagande par le fait » avec les écrits et les actes utopiques libertaires dont elle est très proche, puisqu’il s’agit par volontarisme politique, de réaliser un monde libéré et de tenter de l’édifier sur d’autres bases. Elle est proche également des mouvements millénaristes populaires et anti-hiérarchiques que j’ai présenté par ailleurs.

Ce mouvement italien dans la montagne du Matese s’appuie sur ce qui reste d’une section italienne de l’AIT très forte, fondée à la Conférence de Rimini pendant l’été 1872. En 1874 elle revendiquait plus de 30 000 membres dont en Toscane et 1/3 entre Rome et Naples. Des militants aguerris et tous prestigieux lui donnent une tonalité anarchiste fortement marquée : CAFIERO, COSTA, GRASSI, MALATESTA, NATTA, PEZZI… Dès la fin de 1872, la rupture est consommée avec les partisans de MARX du Conseil Général de Londres.
Depuis 1874 jusqu’en 1878, cette Fédération Italienne de l’AIT-anti-autoritaire se lance dans des tentatives insurrectionnelles pour forcer le passage vers une société libertaire : après les essais de Rome et de Bologne (un des derniers actes insurrectionnels tenté par BAKOUNINE), c’est donc au tour du Matese. Depuis le IIème congrès de la Fédération Italienne de Florence en 1876, il est bon de rappeler que le « fait insurrectionnel » est devenu un des axes majeurs du mouvement italien, même si persiste une minorité modérée proposant d’autres méthodes.

L’affaire du Matese est montée avec une préparation à la fois limite et solide ; une partie des fonds est fournie par Carlo CAFIERO (qui va y dissoudre le reste de sa fortune déjà pourtant bien entamée par les inconséquences de son ami BAKOUNINE) et par le comte anarchisant Francesco GINNASI. L’organisation politico-militaire repose largement sur Errico MALATESTA. Une petite « banda » d’une quarantaine de militants doit suffire en jouant sur l’effet de surprise. Un petit état-major se concentre à San Lupo au pied du Matese en début avril.
Le mouvement se veut à la fois concret et symbolique (et c’est surtout pour ce deuxième aspect qu’il se rattache fortement à la tradition utopique). Deux villages vont être occupés en début avril par la « Banda del Matese », Letino et Gallo. L’anarchisme y est déclaré, la propriété privée y est dissoute et les symboles du pouvoir et de la propriété (portrait du roi, argent, actes de propriété, textes administratifs divers…) sont détruits ou brûlés en un gigantesque feu de joie. Une partie de l’argent, des armes sont remises aux habitants ; la promesse de redistribuer les terres et de les cultiver collectivement est réaffirmée à plusieurs reprises. Les taxes sur les moulins (les fameuses et impopulaires « tasse sul macinato ») sont triomphalement supprimées au milieu de la liesse populaire, tant cet impôt était détesté et avait déjà donné lieu à de multiples révoltes en Italie. La petite garde nationale est dissoute, les paysans sont sommairement armés et un drapeau rouge et noir est planté. « Cette révolution sociale est votre rédemption » affirme CAFIERO devant les habitants de Letino. L’ambiance est presque messianique puisqu’un prêtre présent voit dans les internationalistes de « vrais apôtres envoyés par le Seigneur pour prédire ses lois divines » !
En relisant les textes sur cette action, et les jugements des contemporains, on ne peut que penser à ce qui va se produire, mais à toute autre échelle, dans les années 1930 dans l’Espagne républicaine. Les mêmes actions, les mêmes tentatives, le même espoir utopique de faire un exemple reproductible, et la même attente de « l’effet boule de neige ». Les parallèles sont innombrables, et les épisodes se renvoient les uns aux autres, alors que la plupart des participants méconnaissent tout de ce qui s’est produit ailleurs. Beau débat historique à faire sur la notion de spontanéité révolutionnaire, et sur les méandres et les intermédiaires que prennent les idéologies et les idées pour se propager.

L’essai de communisme libertaire (on dit alors plutôt « anarcho-communisme », programme adopté par la plupart des internationalistes italiens depuis 1876) ne va pas durer longtemps (moins d’une semaine). Des troupes très largement supérieures en nombre (plus de 12 000 hommes seraient rassemblés, la Grande peur existe aussi dans l’Italie des années 1870  !?), la faim et un froid terrible, vont réduire rapidement un groupe sans grands moyens et avec un très faible appui populaire, ce dernier point marquant l’échec politique et militaire de l’aventure.
La plupart des insurgés vont être emprisonnés comme Carlo CAFIERO à Santa Maria Capua Vetere (c’est le pays d’origine de son ami MALATESTA). Il va en profiter pour rédiger un résumé célèbre du Capital de Karl MARX, le fameux Compendio del Capitale qui sera réédité à de multiples reprises.

Mais l’affaire a fait grand bruit. Les amis la popularisent partout, notamment Andrea COSTA depuis la Suisse où il est réfugié. Le désintéressement des anarchistes et le courage dont ils font preuve leur amènent de nombreux appuis en Italie même, surtout celui du rapidement célèbre avocat Francesco Saverio MERLINO qui va assurer leur défense. À l’été 1878, le procès de Bénévent, de défaite militaro-insurrectionnelle, se transforme en victoire politique après les exposés de MALATESTA et de CAFIERO et la plaidoirie de MERLINO. Il faut honnêtement reconnaître que les amnisties proposées par l’avènement du nouveau roi créent également une atmosphère favorable. Non seulement les insurgés peuvent largement populariser leur idéal, leur utopie anarchiste, mais ils sont vite libérés, à la majorité des membres du jury, et sous les acclamations de la foule. La plupart des amnistiés par précaution choisissent cependant l’exil. Ils n’ont pas tort.
En effet leur incroyable succès est cependant très court, car la tentative d’assassinat contre le nouveau roi HUMBERT I, par Giovanni PASSANANTE, « au nom de la République universelle » (là aussi l’appel utopico-romantique est présent) va retourner la population et renforcer la répression policière.
LES TENTATIVES BULGARES
Au début du siècle, le mouvement anarchiste bulgare est un des plus influents dans l’est européen. Proche souvent du nationalisme radical, mais toujours internationaliste, il participe à bien des soulèvements et en quelques régions se dressent temporairement quelques zones libres d’esprit libertaire.
En bon internationalistes, des anarchistes comme MALATESTA apportent leur soutien.
L’anarchisme bulgare est un des plus solidement enraciné à l’Est de l’Europe, et des résistants anarchistes vont continuer le combat contre les forces totalitaires pendant la Seconde Guerre mondiale, et immédiatement après contre la main mise « communiste » sur le pays. Leurs pratiques de guerre de partisane et d’organisation conseilliste n’est quasiment jamais analysée aujourd’hui.
QUELQUES « COMMUNES » LATINO-AMÉRICAINES : CHILIENNES, COLOMBIENNES…
Un mouvement précurseur du Chili en 1851
Dans la région minière du Nord chilien éclate en 1851 une authentique révolte locale qui se crée ses propres structures autonomes : nous sommes là en présence d’un prototype de ces révoltes qui vont développer des formes d’autogestion, de soviet, et de résistance armée à l’oppression, en expérimentant localement des réformes qui sont de vraies ruptures avec l’ordre environnant.
La « comuna » de La Serena, en dressant le drapeau rouge, en chantant l’hymne « La igualitaria », en frappant sa propre monnaie, en se dotant d’un Consejo del Pueblo (sorte de « mini-soviet ») et en organisant sa propre milice est une exemple méconnu qui nous rappelle que des réflexes d’autonomie communale et d’expérimentations de type conseilliste existent dans tous les continents, sous toutes les formes et idéologies. Les chiliens d’alors semblent libertaires par essence, non par connaissance réelle. Mais leur révolte armée, durement réprimée annonce les « faits du Matese » en Italie ou les diverses communes anarchistes ibériques…
Quelques exemples libertaires colombiens
Dans ce pays où le jeune Élisée RECLUS enthousiaste découvrait une « république idyllique » dans les contreforts de Santa Marta se sont déroulés quelques essais libertaires. L’Amérique latine, mais également le nord états-unien, ont rapidement lié des traditions libertaires autochtones aux idées anarchistes amenées par des milliers d’immigrés du vieux continent.
La « Commune libre» de la Magdalena vers 1900
Au début du XXème siècle, l’anarchiste indigène Jacinto ALBARRACÍN (du peuple Arauca) développe une forte activité propagandiste, surtout avec les journaux El Faro/Le Phare et plus tard La razón del obrero/La raison de l’ouvrier.
Il organise dans la forêt de Magdalena (en Colombie centrale, dans le département de Boyacá) une communauté apparemment réellement autogérée et s’appuyant sur les traditions indigènes. Les principes de base sont réellement libertaires : « Otanche, una sociedad sin autoridad ni conceptos de propiedad ni poderes judiciales/Otanche est une société sans autorité, sans droits de propriété et sans pouvoirs judiciaires ».
La « Commune » de Barrancabermeja (Colombie 1927)
Cette petite expérience de « Commune autogérée » se produit en Colombie lors d’une lutte sociale très radicale dans les milieux pétroliers de Barrancabermeja. Après la grève d’octobre 1924 menée par la Sociedad Obrera, c’est le deuxième grand mouvement gréviste qu’y tentent les anarcho-syndicalistes, organisés vers 1925 dans la Confederación Obrera Nacional/Confédération Ouvrière Nationale et surtout au sein du curieux (pour des anarchistes) Parti Socialiste Révolutionnaire créé en 1926. Le leader anarchiste Raúl Eduardo MAHECHA en est même le 2° vice-président, même s’il reste méfiant de tout pouvoir institué.
L’agitation est violente, la petite localité totalement occupée pour quelques heures le 05/01/1927. Les nouveaux conseils y sont organisés par les anarcho-syndicalistes.
Mais la répression est très violente et l’anarchisme colombien, alors à son apogée connaît un dramatique déclin. Ces deux grands leaders se retrouvent en prison : Biófilo PANCLASTA et MAHECHA. Le premier de son vrai nom Vicente R. LIZCANO (1879-1942) doit peut être son surnom de « Amant de la vie » (Biófilo) et « Destructeur de tout » (PANCLASTA) à Maxim GORKI.

Des grèves parmi les chauffeurs de Bogotá et dans les bananeraies sont également sauvagement réprimées. En début 1928 le massacre de Ciénaga éliminent un grand nombre de responsables ouvriers. La nouvelle grève des bananeraies de Santa Marta en fin d’année, les mouvements de cheminots et de fonctionnaires, l’essai de grève générale lancée par la Fédéración Obrera del Litoral Atlántico (FOLA) dirigée par les anarchistes sont autant d’échecs douloureux.
DES MOUVEMENTS LIBERTAIRES MEXICAINS TROP MÉCONNUS (ENVIRON 1860-1930)...
Le mouvement libertaire mexicain est trop rarement analysé. Pourtant des traditions « libertaires » amérindiennes aux réalisations et théories du PLM - Parti Libéral Mexicain et du magonisme jusqu’au zapatisme et au néo-zapatisme... il y a matière à une ample et intéressante analyse.
Quelques aspects libertaires des cultures amérindiennes.
La vie communautaire indigène, par son ébauche de démocratie directe, le rôle limité du chef, la pratique communautaire du calpulli... présente un aspect original et essentiel que MAGÓN au début du siècle ou MARCOS aujourd’hui ont su mettre en évidence.
Les traits libertaires et communautaires de ces peuplades sont analysés dans la partie sur les Sociétés primitives (Chap.VII), notamment pour les Huicholes du Jalisco et les descendants mayas du Chiapas. Dans l’Oaxaca, région des frères MAGÓN, les traditions d’échanges mutuels et d’entraide s’expriment encore aujourd’hui dans les danses exécutées lors de la Guelaguetza (notamment lors des cérémonies des Lunes del cerro en juillet). Ce terme en zapotèque est synonyme de don, d’offrande ; les participants à ces fêtes apportent toujours des objets, des victuailles à partager… Malheureusement, l’aspect touristique fige de plus en plus ces antiques traditions et en supprime partiellement le caractère communautaire, mais malgré tout il résiste encore très bien.
Les Yaquis, ou les Tarahumaras participent à de nombreux mouvements de révoltes et d’occupation de terres, et sont largement défendus par les magonistes à l’époque de la Révolution, notamment par Librado RIVERA.
Les premiers mouvements et utopies libertaires de 1860 à 1910 :
Vers 1868/69, dans les régions de Chalco, Texcoco, Coatepec, Chicoloapan et Acuautla, un mouvement rural de récupération des terres, pour « l’abolition du gouvernement et de l’exploitation » et pour édifier une école pour le socialisme à Chalco (La escuela de la Razón y del socialismo ou La escuela moderna y libre)... est une étape presque totalement ignorée.
Cette école, créée en 1865, doit beaucoup au grec proudhonien et fouriériste Plotino C. RHODAKANATY (il a traduit en 1877 le premier ouvrage anarchiste au Mexique, Idea General de la Revolución de PROUDHON) et plus tard au bakouniniste Francisco ZALACOSTA. RHODAKANATY (né en 1828) au Mexique depuis 1861 publie la même année Cartilla socialista o sea catecismo elemental de la Escuela de Carlos FOURIER, sorte d’adaptation socialiste utopique des écrits de FOURIER. Ce livre serait le premier livre réellement socialiste publié dans ce pays, si on excepte la réédition, légèrement antérieure à 1861, d’un livre anonyme qui avait été édité à Bogotá en 1852, Análisis del socialismo y exposición clara, metódica e imparcial de los principales socialistas antiguos y modernos.

La naissance des idées libertaires mexicaines est également liée aux mouvements de « l’anarchiste révolutionnaire » Julio CHÁVEZ LÓPEZ, ancien élève de RHODAKANATY dans la Escuela de Chalco, dans le Chalco Bajo, et à celui de l’État d’’Hidalgo de Anselmo GOMEZ. Le manifeste à tous les pauvres et opprimés du Mexique et de l’Univers de CHÁVEZ LÓPEZ en avril 1869 fait figure de premier texte utopique « anarchiste » mexicain et démontre un souci de s’extraire du localisme, ce qui va être également par la suite un des aspects les plus intéressants du magonisme. Rédigé sans doute avec l’aide de ZALACOSTA, ce texte garde encore des traces de l’ancien fouriérisme et proudhonisme « rhodakanatiens », notamment avec la formule : « nous voulons abolir toutes les marques de tyrannie entre les hommes vivant en sociétés fraternelles et mutualistes, pour établir la République universelle de l’Harmonie ». L’aspect le plus intéressant de ce mouvement est sa volonté de créer des sociétés libres et autonomes, et de se référer aux demandes indigènes, en se rattachant à la tradition utopique amérindienne. Il est un des premiers mouvements radicalement révolutionnaire du monde hispanique, comme le prouve cet autre extrait du Manifiesto : il faut « accroître nos efforts autour du sacro-saint drapeau de la révolution soccialiste qui exprime la revendication la plus élevée de la République : l’abolition du gouvernement et de l’expropriation. Vive le socialisme ! Vive la liberté ! ». Ce mouvement « anarcho-fouriériste » (ABRAMSON) « annonce et prépare la Révolution mexicaine dans la forme agraire la plus radicale : le zapatisme » Je trouve plutôt que c’est du magonisme avant la lettre, plus que du zapatisme, puisque les frères MAGÓN seront vraiment les seuls à mêler constamment socialisme anarchiste, libéralisme mexicain et luttes agraires de leurs temps, avec les utopies indigènes dont ils se réclament. En effet, dans tous ces écrits et mouvements se manifeste une « indigénisation des théories socialistes utopiques », notamment par les liens entre « le calpulli précolombien et la commune sociétaire de demain ».
Ces actions et pensées des années 1860 sont donc essentielles, bien que Julio, cet ancien péon lié aux anarchistes intellectuels de la capitale, soit rapidement exécuté en juillet 1869. Son mouvement a compté près de 1 500 hommes, et son positionnement pour le « municipio libre » reste donc une incontestable référence pré-zapatiste.
Il est intéressant de signaler que le fameux slogan « Tierra y Libertad » apparaît ces mêmes années, notamment en 1869, lors de la révolte de Chalco Bajo.

En 1870 apparaît la première centrale ouvrière importante du Mexique, le Gran Círculo Obreros de México, dont les anarchistes forment fréquemment l’épine dorsale, surtout Santiago VILLANUEVA (mort en 1872). Elle amplifie les efforts de la Sociedad mutua del ramo de hilados y tejidos del Valle de México (société de résistance des ouvriers du textile) qui s’est développée dès 1865, là aussi grâce aux efforts propagandistes de RHODAKANATY, qui lui-même s’était proclamé tailleur (sastre), en plus de ses métiers d’enseignant et de journaliste.
En 1874, La Comuna, sans doute le premier journal réellement anarchiste, est un hommage posthume à la Commune de Paris.
En 1876, lors de la première rencontre du Congrès général ouvrier de la République mexicaine, 5 anarchistes, membres du groupe bakouniniste clandestin La Social, y sont fort actifs, y compris la première femme importante du mouvement ouvrier mexicain, Soledad SOSA. La référence essentielle est désormais la révolte parisienne de La Commune. Il est à noter que La Social, au départ mouvement modéré et plutôt fouriériste, avait été créée par RHODAKANATY et ZALACOSTA, ce dernier à l’époque ayant été à México (en 1861) l’élève de l’immigré grec, et étant toujours sous son influence idéologique.
Il y a donc radicalisation et rupture au sein du mouvement libertaire prolétarien en fin des années 1870 ; c’est désormais trop radical pour le proudhonisme modéré de RHODAKANATY qui est de plus en plus marginalisé, et qui finit en 1886 par quitter le Mexique où son rôle fut pourtant déterminant. Comme l’affirme ABRAMSON, son mélange de fouriérisme, de proudhonisme et de spinozisme, son respect du panthéisme et ses efforts féministes notables dans une société si machiste, en font un vrai socialiste « antiautoritaire », plus qu’un anarchiste conséquent. RHODAKANATY lui-même utilisait d’ailleurs ce qualificatif.
De 1878 à 1880, date de son exécution, ZALACOSTA avec le Gran Comité Comunero, relance depuis México un mouvement insurrectionnel dans les États du Nord-Est. L’insurrection se poursuit malgré sa mort jusqu’en 1884. L’avocat Tiburcio MONTIEL soutient fréquemment ces premières manifestations volontaires de l’anarchisme mexicain, et coordonne les efforts de la Liga agraria de la República mexicana dans la région de Chalco.
Dans le Zacatecas, le Zacatecas Gran Circulo de Obreros se positionne pendant environ deux ans (1878-1880) sur des positions libertaires.
L’utopie bakouninienne (mêlée à des relents du fouriérisme) se structure parfois bizarrement, puisqu’un parti s’en inspirant, le Partido Comunista Mexicano, animé par Alberto SANTA FE, a une vie éphémère vers 1878.
Dans l’ensemble, ce premier mouvement libertaire ouvrier et artisanal (1860-1880) se positionne pour un « socialisme libre », et « pour le contrôle de la production autogérée par les ouvriers » : l’utopie pré-anarchosyndicaliste est déjà bien installée d’après MASON HART. Il affirme que « l’expression idéologique la plus claire de leur conscience de classe fut l’anarchisme » ; il répète dans sa conclusion que la tradition ouvrière de cette époque fut « anarchiste, fouriériste, nationaliste et antigouvernementale ». Effectivement, si on se réfère au journal anarchiste El Internacionalista, la volonté de proclamer « la république sociale universelle »(slogan très fréquent dans le mouvement anarchiste international d’alors) et l’autonomie municipale s’accompagne d’une terminologie post-fouriériste en faveur des « phalanges » ouvrières.

Avec l’aide de l’ingénieur états-unien, sans doute anarchisant, Albert K. OWEN, est créée en 1889 dans la baie de Ohuira-Topolobampo (Sinaloa), plus exactement dans la Valle del Fuerte, une colonie utopiste au nom grandiloquent : la Métropole Socialiste d’Occident. Mais elle s’achève rapidement en 1893, et les idéaux socialisants du début ont rapidement fait place, semble-t-il, à un état d’esprit totalement capitaliste.

En sommeil après la répression des années 1880, le mouvement libertaire mexicain renaît dans les années 1890-1900, mais son histoire est difficile car il est mêlé aux mouvements agraires, au Parti libéral et aux ébauches mexicaines de l’anarcho-syndicalisme.
Ainsi en 1907, l’anarchiste GUERRERO mène des attaques contres les haciendas dans le Chihuahua (Casas Grandes, Janos…). Sa mort en décembre 1910 affaiblit la radicalité des révoltes du Nord mexicain, sans les annihiler. Il est plus connu comme leader « militaire » du PLM que comme anarchiste, alors que c’est sans doute un des plus convaincus militants libertaires (Cf. ci-dessous).

Le mouvement ouvrier renaît vraiment au début du XXème siècle. Si les anarchistes ne sont plus dominants, ils restent toujours très influents et vont structurer largement le syndicalisme mexicain. Comme dans beaucoup de pays, les typographes anarchistes sont aux premiers rangs : Amadeo FERRÉS dirige la Confederación Tipográfica de la capitale, puis la Confederación nacional de los Artes gráficas. Il est un des principaux activistes du groupe semi-clandeestin des Obreros intelectuales. Juan Francisco MONCALEANO, animateur du groupe anarchiste clandestin Luz/Lumière marque le jeune mouvement, mais il est vite obliger de fuir à Los Angeles. Ce groupe devient Lucha/Lutte en fin 1912, et contribue largement à la naissance du premier grand syndicat anarcho-syndicaliste, La Casa del Obrero. Ce syndicat adhère à l’AIT reconstituée d’Amsterdam en 1913 et change son nom en Casa del obrero mundial. La dure répression de l’été 1914 pousse certains de ses membres à rejoindre le zapatisme. En fin 1914, elle se reconstitue avec des syndicats, des maisons municipales et une « maison » nationale. Les liens internationaux sont maintenus. L’autonomie est également armée, puisque des milices ouvrières (Monterey, Morelia, México…) se développent. L’apogée a lieu en 1916. Après bien des déboires, les anarcho-syndicalistes vont renaître en 1919 en créant une CGT mexicaine qui atteint peut-être les 40 000 membres vers 1920 ; mais la réformiste et étatiste CROM en comptabilise désormais le double, et va réussir à intégrer le mouvement ouvrier rebelle dans les rouages de l’État. L’anarchisme ouvrier mexicain persiste, sera un peu relancé par les réfugiés espagnols en 1939, mais ne compte plus beaucoup politiquement.

Sans prendre plus d’exemples, ceux-ci nous aident à comprendre que le magonisme et le zapatisme disposent, contrairement à ce que l’on croit souvent, de racines, même ténues, sur le sol mexicain.
Le zapatisme historique porte des traits libertaires évidents :
Dans le zapatisme, on note la présence de quelques anarchistes ou libertaires d’envergure comme Otilio MONTAÑO, instituteur et poète, mais mis à l’écart et exécuté en 1917 sans que les raisons en soient très claires.
Le libertaire le plus influent, à l’idéologie assez mouvante cependant, plutôt tolstoïen au début du siècle, est Antonio Diaz SOTO y GAMA (1880-1967) ; il fut secrétaire zapatiste, après avoir rejoint le mouvement du Morelos vers mars 1914. L’importance de SOTO y GAMA dans l’histoire mexicaine est aujourd’hui sous-évaluée, alors qu’il fut un des intellectuels engagés des plus marquants de la première moitié du siècle. Ami du père de Octavio PAZ, il a transmis chez cet auteur mondialement reconnu, un « intérêt particulier pour l’anarchisme » maintes fois avouées.
ZAPATA lui-même est un lecteur de Regeneración, l’organe du PLM, dès 1906, et de KROPOTKINE dans la même période. Il eut quelques liens avec les magonistes libertaires dans leur jeunesse que furent Juan SARABIA et Antonio VILLAREAL. Emiliano a sans doute reçu de nombreux conseils et ferments anarchistes d’Andrès MOLINA ENRÍQUEZ. Enfin de nombreux anarchistes chrétiens vont s’enrôler dans ses troupes. L’anarchiste cubain, Prudencio R. CASALS a également une certaine influence dès son engagement en début 1914.
Les liens avec le magonisme ont été resserrés en février 1913, Emiliano ZAPATA rencontrant les représentants du PLM Jose GUERRA et Jesus M. RANGUEL. Le caudillo a même invité Ricardo FLORES MAGÓN à le rejoindre dans le Morelos, ce que ce dernier ne fait pas pour des raisons pratiques et idéologiques (quoique proche du zapatisme, il le trouve trop modéré sur la question de la redistribution des terres).
Dès 1916 les théories du mouvement relancent l’importance du « municipalisme » comme forme essentielle d’organisation sociale. Les multiples tentatives de faire du Morelos une sorte d’enclave autonome n’est pas sans rappeler bien des tentatives libertaires.
Emiliano ZAPATA lui-même, malgré son charisme et certains de ses excès, n’est pas un cacique ni un vrai caudillo avide de pouvoir comme il en fleurit beaucoup à l’époque. Fidèle à ses idéaux, à ses proches, à sa région... il est un des rares chefs de la Révolution à l’attitude exemplaire, et qui ne cherche pas de pouvoir global.
Dès 1911 le très fameux Plan de Ayala (écrit sans doute très largement par Otilio MONTAÑO) ne pouvait que séduire les anarcho-syndicalistes par la volonté d’exproprier les terres et l’affirmation omniprésente de l’anti-politisme, même s’ils contestaient les points trop modérés, les références religieuses et l’absence de données concernant le prolétariat urbain... Ce Plan s’inspire largement du Manifeste du PLM de 1906 et surtout du Manifeste du 23/09/1911 qui est un vibrant appel anarcho-syndicaliste, malgré là aussi une certaine modération. Il ne met pas en avant que le seul slogan moult fois répété « Liberté, justice et loi », mais pour le Mexique marqué par le porfirianisme anti-démocratique, c’est assurément un slogan révolutionnaire.
Parmi les autres documents zapatistes, les multiples manifestes du genre Al pueblo mexicano d’août 1914 ou El manifiesto al pueblo du 20/04/1917... mettent toujours l’accent sur le refus du pouvoir et de l’intérêt personnel. Ils critiquent souvent la « pantomina electoral » dans une bonne veine anarchisante. El manifiesto al pueblo mexicano du 20/04/1918 revendique la nécessité du pluralisme dans le mouvement révolutionnaire, et le refus d’un programme figé : il doit s’adapter aux conditions locales, à l’avancée historique. Ce texte politique rejoint la critique anarchiste de tout projet figé et dogmatique. Mais la teneur reste très modérée dans l’ensemble.

Si Emiliano ZAPATA est proche de l’anarchisme, c’est :
par la primauté de la morale, de l’éthique qu’il affirme : refus des honneurs, du despotisme, des abus... La justice est au premier plan, comme chez GODWIN ou PROUDHON ou KROPOTKINE. Par exemple on note chez ce caudillo une haine de l’argent que de nombreux utopistes, millénaristes... ont entretenu. Les anarchistes espagnols des collectivités de 1936-37 réalisent partiellement cette suppression du numéraire.
Par la méfiance vis à vis des institutions et de l’électoralisme : Emiliano tempête souvent contre la démagogie, les tromperies..
Par le refus du pouvoir individuel, c’est le plus notoire (et sans doute le seul) caudillo important anti-caudilliste au sens péjoratif du terme ! Tous les textes réclament la création d’un Junta (Assemblée) révolutionnaire, seule habilitée à mettre sur pied des organes provisoires.
Par le soutien à l’autonomie villageoise et communautaire. L’accent kropotkinien est ici évident.
Et, paradoxalement, par son idéal de petit propriétaire indépendant, solidaire des autres, si cher par exemple à PROUDHON.
Le slogan du mouvement « Tierra y libertad », popularisé par HERZEN, l’ami de BAKOUNINE, et issu du premier populisme russe (Cf. le groupe Zemlia i Volia/Terre et Liberté de 1862), est passé au zapatisme via le magonisme qui le proclame depuis 1910 de manière systématique dans Regeneración. Ricardo FLORES MAGÓN a même écrit une pièce de théâtre portant ce slogan en 1915. Elle est désormais accessible sur le net. Dans la pièce, la vision anarchiste de FLORES MAGÓN est clairement affirmée, les paysans se révoltant contre tous les gouvernements, pour l’expropriation des terres, en entonnent la Marseillaise anarchiste (on trouve des extraits de ce chant à 3 reprises) ; l’insurrection se fait sous le triple patronage du slogan de « Tierra y Libertad », de revendication de l’« Anarquía » et de la direction du « Partido Liberal Mexicano ». En 1914-1915, l’anglais magoniste W.C. OWEN (1854-1929) collaborateur du journal des MAGÓN publie lui-même son propre journal portant un titre analogue Land and liberty. En fait c’est, semble-t-il, le guérillero anarchiste Praxedis G. GUERRERO qui le popularise dès 1907 (Cf. Ci dessous). Mais il a vraisemblablement déjà été utilisé par les révoltes libertaires du Chalco Bajo en 1869 (Cf. ci-dessus). Ce slogan que les anarchistes ibériques puis argentins popularisent peu après, en en faisant un des premiers journaux révolutionnaires de la péninsule (édité à Barcelone et à La Corogne, avec bien des interruptions, entre 1988 et 1908), est encore illustré à la fin du XXème siècle par le superbe film de Ken LOACH, qui l’attribue indistinctement et à tort aux poumistes qui sont avec les anarchistes les principaux héros de son long métrage. Dans les ouvrages de l’anarchiste allemand Ret MARUT écrit sous son pseudonyme B. TRAVEN, la rébellion indienne qu’il décrit dans la Révolte des pendus se fait aussi au cri de Tierra y Libertad !
Enfin la conception même de la guérilla, en unités semi-autonomes, qui annonce les mouvements de la deuxième moitié du siècle, est proche des théories libertaires de la guerre révolutionnaire ou de l’insurrection.
Bref, pour beaucoup d’analystes, Emiliano ZAPATA passe pour un « anarchiste naturel » mais bien sûr non déclaré.
Son côté intransigeant et populiste dans le bon sens marquent les mouvements révolutionnaires et sociaux de toute l’Amérique latine, et également bien des anarchistes. Dans les années 1980, un des derniers groupes libertaires cubains, totalement démantelé et réprimé (tortures, exécutions ou 30 ans de prison pour ses différents membres) s’appelait GRUPO ZAPATA.

Pourtant, durant la révolution, bien des anarchistes vont lui reprocher son alliance avec le « bandit » VILLA ! Le principal mouvement anarchiste mexicain, hormis le PLM, va même le combattre militairement. C’est un énorme paradoxe, difficilement explicable : les anarchistes citadins, surtout des anarcho-syndicalistes, participent à la création de la Casa del Obrero Mundial en septembre 1912. Elle organise des « bataillons rouges ». Or ces milices, qui comptent plus de 16 000 hommes organisés en 6 bataillons, vont tristement, en s’alliant à CARRANZA et OBREGÓN, combattre l’Armée Révolutionnaire du Sud. Dans la pièce de Ricardo FLORES MAGÓN, Tierra y Libertad évoquée ci-dessus, les deux derniers actes exposent ce drame incompréhensible de la révolution mexicaine qui voit les ouvriers, manipulés et trompés par le gouvernement (c’est la thèse de l’auteur), écraser dans le sang les paysans qui brandissent la bannière rouge où en lettres blanches est écrit leur slogan de « Tierra y libertad » ; une des héroïnes de la pièce interpelle les ouvriers en leur disant que ce slogan, c’est le leur, mais qu’ils le comprendront trop tard.
En effet, dans la réalité, l’action pro-gouvernementale des Bataillons Rouges n’empêche pas CARRANZA, en 1916, de fermer la Casa après ce qui fut sans doute la plus grande grève de l’histoire mexicaine, en juillet : tous les révolutionnaires sont perdants, en somme. La rupture entre un anarchisme citadin et un mouvement libertaire rural est alors profonde, et la révolution populaire mexicaine en sort définitivement laminée. Une des explications majeures de l’incompréhension entre libertaires de la campagne et de la ville est également à rechercher dans l’habile propagande menées par le cynique OBREGÓN, qui réussit à faire passer les zapatistes pour d’infâmes réactionnaires, attachés aux structures du passé, et disposant parfois de l’appui du clergé rural.
Des traces libertaires dans le mouvement de VILLA dans le Nord
Pancho VILLA (pseudonyme de Doroteo ARANGO VILLA 1878-1923) est traditionnellement présenté comme un homme sans scrupules, plutôt bandit de grand chemin et coureur de jupons, que révolutionnaire conséquent. En fait cette analyse, même si elle s’appuie sur des réalités incontournables, est exagérée, à la fois par la propagande états-unienne (qui craint pour ses nationaux dont les terres au Mexique sont souvent occupées), que par la propagande « constitutionnaliste » qui fait tout pour isoler le villisme et le zapatisme vis à vis de leurs éventuels appuis citadins et internationaux.
Dans le mouvement de VILLA, les aspects révolutionnaires sociaux sont pourtant bien présents. C’est le cas surtout quand la légendaire Division du Nord (qui fut sans doute une des meilleures divisions de toute la révolution mexicaine) est au sommet de sa puissance, en 1913-1914. De nombreuses occupations de terre se produisent, surtout contre les ressortissants étrangers. De multiples bandes forment leurs propres milices.
Les idées agraristes, de redistribution des terres, d’autogestion parfois, de commune libre… de l’anarcho-zapatiste Otilio MAGAÑA dès 1912 ont semble-t-il largement influencé VILLA lui-même. L’entente avec ZAPATA en 1914 n’a sans doute pas été que tactique. Même s’il est loin d’être toujours l’initiateur de ces nombreux mouvements sociaux, il est exceptionnel qu’il les réprime. Bref la révolution du Nord, même si son leader ne possède pas l’intégrité des zapatistes, doit être reconsidérée dans un sens « utopiste libertaire » nettement plus positif.
Le magonisme, le PLM, les insurrections révolutionnaires...
Mais l’essentiel des tentatives libertaires mexicaines pour réaliser l’utopie s’expriment dans l’histoire du PLM, le Parti Libéral Mexicain, dès que les frères FLORÈS MAGON le guident, surtout Ricardo. Ce mouvement libertaire, souvent marqué par de fortes positions pro-indigénistes est curieusement oublié par l’ouvrage de Fernando MATAMOROS PONCE Mémoire et utopie au Mexique. Mythes, traditions et imaginaires indigènes dans la genèse du néozapatisme publié en 1998 alors que le thème de l’ouvrage est de référencer les sources lointaines et proches du néo-zapatisme !
Le Parti Libéral Mexicain, mouvement radical anti-porfiriste, penche de plus en plus vers l’anarcho-syndicalisme à partir des grandes grèves ou révoltes de 1906 (Cananea dans le Sonora et Rio Blanco dans le Veracruz surtout). Ses principaux animateurs désormais sont les frères Enrique et surtout Ricardo FLORES MAGON (1874-1922) originaires de la région d’Oaxaca et fils d’indigènes. Ils semblent gagnés définitivement à l’anarchisme dès les années 1893-1900,mais ils restent pluralistes et pragmatiques dans leurs activités.
La fondation de la Junta Organizacional del PLM date de septembre 1905. L’appui des syndicalistes-révolutionnaires de l’IWW et d’Emma GOLDMAN et de Voltarine de CLEYRE du côté états-unien est décisif. Le premier programme de la junte du PLM du 01/07/1906, rédigé à Saint louis (Missouri) est un texte modéré et plutôt favorable à un gouvernement démocratique. Il pose les bases du respect des droits de l’homme et des droits sociaux au Mexique et il propose une redistribution des terres. Il n’est pas encore libertaire. Mais le 23/09/1911, le Manifeste de la Junte Organisationnelle du PLM lance un nouveau programme publié à Los Angeles (Californie), qui surclasse le plus connu, celui de 1906, et qui pose comme bases incontournables, la suppression de la propriété privée et de toute institution politique autoritaire. Il revendique « l’émancipation politique, économique et sociale », et propose une sorte de condensé de communisme libertaire, contre l’État, l’Église et le Capital ; les travailleurs gèreraient (« réguleraient ») eux-mêmes la production et le travail en commun des moyens de production collectifs se ferait sur les biens expropriés. Il ne s’agit plus de redistribution des terres désormais, ni de nouveau gouvernement, même démocratique, car celui-ci ne « serait qu’un nouveau joug ». La « passion libertaire » anime bien les deux frères MAGÓN. Pour MASON HART, ce « libéralisme du PLM est (désormais) communiste, anarchiste, antigouvernemental et égalitaire ».
Ricardo FLORES MAGON est sans doute l’intellectuel et le militant révolutionnaire du début du siècle le plus respecté aujourd’hui, sans doute parce que le plus intègre et le plus rigoureux idéologiquement. Il refuse toute sa vie les honneurs, le culte de la personnalité qui l’irrite, et refuse même l’appellation de « magoniste », lui préférant évidemment celle d’anarchiste, comme il le fait déclamer par son héros José dans sa pièce Verdugos y victimas. Comme Emiliano ZAPATA, il s’oppose à tout carriérisme, malgré diverses propositions. En 1911, par exemple, il ne veut pas de la place de Vice-Président que lui offre MADERO ! au contraire, en bon anarchiste, il dénonce dans la foulée tous les gouvernements. Refusant tout compromis et bien sûr toute compromission, il reste fidèle à ses idées et finit sans doute sans soin, ce qui revient à un assassinat légal, dans sa prison états-unienne de Leavenworth au Kansas, le 21/11/1922, après avoir connu près de 13 ans de détention et refusé la pension que lui offrait le gouvernement mexicain. Gagné très tôt aux idéaux anarchistes, dès le début du siècle, il se radicalise de plus en plus dans les années 1910, tout comme Librado RIVERA son plus proche compagnon, qui meurt anarchiste et toujours militant en 1932. Librado définissait l’anarchisme comme « ce bel idéal de bonheur pour l’Homme, le plus fameux et le plus élevé qu’ait pu concevoir l’imagination de l’homme ». Tout comme son ami Ricardo, Librado RIVERA, qui a connu également la sinistre prison de Leavenworth, malgré son amnistie des années 1920, refuse toutes les places et tous les honneurs qui lui sont offerts par les autorités mexicaines.
Ricardo propose également dans Regeneración du 25/02/1911 une belle définition de l’utopie anarchiste : « Je dois avant tout souligner que tous les gouvernements, sans exception, me répugnent. Je suis fermement convaincu qu’il n’y a, ni ne peut y avoir, de bon gouvernement. Ils sont tous nuisibles, qu’ils se nomment monarchies absolues ou constitutionnelles, ou encore républiques. Tout gouvernement est tyrannique, par essence parce qu’il s’oppose à la libre initiative de l’individu et ne sert qu’à maintenir un état social impropre à la réalisation totale de l’être humain. Les gouvernements sont des chiens de garde des classes possédantes, nanties et instruites, et les bourreaux des droits intangibles du prolétariat. » Ces idées qui condamnent également le mariage, la domination de la femme, la farce électorale... s’inspirent largement du communisme-anarchiste kropotkinien. Mais il s’agit d’un anarchisme ouvert, pluraliste, pragmatique et clairvoyant, car il envisage le détournement du processus révolutionnaire et sa récupération par des chefs sans scrupules. Il est d’ailleurs mal compris des puristes de l’anarchisme européen, et un Jean GRAVE par exemple condamne à l’époque ses positions dans Les Temps Nouveaux. Sa Lettre ouverte à Jean GRAVE en 1912 est d’ailleurs soutenue par KROPOTKINE. Heureusement, beaucoup d’anarchistes ne sont pas sur cette vision rigoriste et apportent leur soutien au magonisme, c’est le cas à Sabadell en Espagne, où Eusebio C. CARBÓ publie un Regeneración au nom symbolique.
Ricardo FLORES MAGON, surtout dans l’Oaxaca, reste souvent fêté et cité, mais comme pour tous les héros révolutionnaires, de manière fortement mythifiée et trahie. Ma surprise a été forte cependant de retrouver souvent sa trace, malgré ma méconnaissance alors de l’espagnol, lors de deux voyages qui m’ont permis de visiter le pays du mezcal, en 1996 et en 1999. Sa statue de la Plazuela del Carmen ou sa gigantesque tête dans la fresque du Palacio de Gobierno de Oaxaca en sont deux bons exemples.

Parmi les principaux combattants figure au premier plan un natif de Guanajuato, né en 1882, Praxedis G. GUERRERO, qui se définit lui-même « amant de la liberté ». Militant dès le début du siècle, organisateur des « Obreros Libres/Ouvriers libres » dès 1906, secrétaire à plusieurs reprises des Juntas magonistes, il est également un théoricien influencé par TOLSTOÏ et MALATESTA, mais également par BAKOUNINE et KROPOTKINE. Il s’est intéressé de très près aux principes de l’école rationaliste du pédagogue anarchiste espagnol, exécuté en 1909, Francisco FERRER y GUARDIA et est un des rares auteurs de l’époque à prôner l’émancipation féminine. Ses articles dans les journaux, surtout dans Punto Rojo et Regeneración, sont souvent de bonne qualité. Il a sans doute déjà participé aux soulèvements de 1906. Dès 1908 il rejoint les groupes armés vers El Paso, et s’occupe activement de la récupération d’armes pour la guérilla, entre Coahuila et Chihuahua. Il prône l’autonomie des groupes, et leur organisation anti-hiérarchique sous forme « de autogobierno anarquista ». Les soulèvements de Viesca (Coahuila), Las Vacas et Palomas (Chihuahua)... lui doivent beaucoup cette année là. En 1910 il relance le combat à la tête d’un groupe insurrectionnel. Des combats vers Ciudad Juárez, la prise d’un train vers Ciudad Guzman et la victoire sur les fédérés à Janos lui donnent et la gloire et la mort au combat à 28 ans, le 29/12/1910, comme son ami libertaire Franciso MANRIQUE mort lui peu avant à Palomas. L’État de Guanajuato, après de siècle d’oublis, lui a rendu un ultime hommage... en 1977 ! L’État de Chihuahua lui avait pourtant accordé 16 jours de commémoration en 1935. Son texte le plus connu est celui qu’il signe avec le frère de Ricardo, Enrique le 10/05/1909 Manifeste aux travailleurs du monde entier.
Dans sa lignée, le seul grand succès des libertaires du PLM semble être celui du groupe (près de 300 hommes ?) de Donato PADUA à Acayucan dans le Veracruz de 1906 à 1910.

Le seul vrai essai de réalisation libertaire en terre mexicaine concerne les diverses tentatives de Baja California. Les indigènes Yaquis du Sonora sont souvent mobilisés. La région de Mexicali en Baja California est la plus touchée, dès 1908 et surtout en janvier 1911. Vers 1908, le PLM comptait environ 70 groupes, dont une trentaine de groupes armés. En 1911, débordant un madérisme jugé trop modéré, les « libéraux » (libertaires du Parti Libéral) lancent l’insurrection dans environ 8 États. Mais cette année là (de janvier à juin), la « république anarchiste » de Mexicali n’a quasiment pas d’existence dans la durée. Pourtant l’occupation de Mexicali en janvier reste en quelque sorte le début symbolique de l’a Révolution Mexicaine.

Vers 1915 se crée la communauté californienne du PLM dans le ranch d’Edendale, à l’initiative surtout de Librado RIVERA (1864-1932). Des militants magonistes, avec quelques appuis états-uniens... essaient de vivre leurs principes dans la réalité, en animant une presse pour relancer Regeneración. La petite ferme autogérée ne fait que deux hectares, mais permet de vivoter à une petite douzaine de personnes. Lieu de vie, de militance et d’auto-production alimentaire, c’est un schéma très fréquent parmi les anarchistes, mais aussi pour beaucoup d’autres groupes révolutionnaires minoritaires.

En 1919, l’ancien magoniste et leader du Partido Obrejo de Acapulco, Juan R. ESCUDERO, lance un journal local du même titre : Regeneración. Vainqueur aux élections municipales, « le drapeau rouge et noir du POA flotte (donc) sur la mairie d’Acapulco » en 1921. Avant d’être assassiné en 1923 (après une première tentative en 1921 qui l’avait rendu paralysé) par des militaires à la solde des agraristes et des groupements capitalistes qui maintiennent sous le joug la zone côtière du Guerrero, Juan R. avait encouragé les coopératives comme la Casa del Pueblo, ou l’établissement de « colonies » agricoles sur des terres expropriées. Sa fabuleuse énergie et résistance, ainsi que celle de ses deux frères tués en même temps que lui, est décrite de manière alerte et précise par le romancier libertaire Paco Ignacio TAIBO II.
Et après ?
Après 1923, c’est de retour d’exil que « le dernier magoniste » Librado RIVERA poursuit superbement l’œuvre de mémoire magoniste et sa vie militante. Les slogans de Regeneración sont repris dans la masse considérable d’articles et de lettres qu’il écrit, dans les mouvements auxquels il participe avant sa mort de mars 1932. Il est aidé par le publiciste anarchiste Nicolás T. BERNAL à México. Dans les utopies agrariennes de ces années là, ses prises de positions en faveur des coopératives et des communautés paysannes défendues par des milices armées restent fidèles à l’engagement de ces premières années au sein du PLM.
Depuis 1944, le journal Tierra y Libertad de Mexico DF reprend symboliquement le vieux slogan, avec l’aide de mexicains bien sûr et de réfugiés anarchistes espagnols.
Dans la foulée des sixties, et avec l’appui de Murray BOOKCHIN se fonde la « communauté libertaire Huehuecoyotl » (Du vieux coyote), sans localisation précise pendant plus de 10 ans. L’autogestion, l’autonomie sont désormais les slogans principaux.
En 1970, la Fédération Anarchiste Mexicaine (FAM) relance un journal au nom de Regeneración... alors qu’au Chiapas l’Union des Ejidos Tierra y libertad est une des structures actives dans le mouvement communautaire indigène dès les années 1960.

Très marginale, la connotation libertaire de différents mouvements mexicains reste toujours présente, grâce surtout aux efforts de la maison d’édition Antorcha de México D.F. Mais elle est bien peu référencée dans les diverses histoire du pays.
Pourtant son intégration dans un vieux fonds autochtone amérindien rend les essais colombiens et mexicains très originaux pour l’histoire mondiale de l’utopie anarchiste.
LA VAGUE LIBERTAIRE RUSSE ET SOVIÉTIQUE :
Les révolutions russes sont trop rarement analysées de manière libertaire ou utopique, tant la dominante étatiste marxiste-léniniste est écrasante dès le début des années 1920.
Une relecture actuelle est cependant possible, et elle peut s’appuyer sur de nombreux témoignages et ouvrages critiques qui existent pourtant dès 1918.
Dans les années 1960 et 1970, avec la vague des écrits sur l’autogestion et le conseillisme, les racines russes de ces mouvements sont largement réhabilitées.
Traditions pré-libertaires en Russie et dans l’Empire
Si on reprend les analyses menées surtout par Alexandre SKIRDA, on peut distinguer 4 grandes traditions « démocratiques et égalitaires » qui parcourent la Russie et qui préparent le terrain à l’explosion conseilliste de démocratie directe du début du XXème siècle.
Les traces « assembléistes » de l’institution du vétché, ancienne diète des hommes libres, d’assistance volontaire et de forme assez égalitaire, qui parfois élisait les princes et contrôlait partiellement leurs pouvoirs. Chose rare, elle acceptait même parfois les femmes.C’est un peu l’équivalent du kroug ou cercle dans les zones cosaques au sud de l’empire. SKIRDA affirme que vétché et soviet sont de quasi synonymes.
La tradition de révoltes populaires, au nom de la liberté et contre diverses formes d’oppression, est surtout liée à la tradition cosaque. BAKOUNINE citait souvent les grands mouvements de l’Époque moderne, celui de BOLOTKINOV (1606-1609), les grandes révoltes sur le Don de Stenka RAZINE (1666-1670) et de BOULAVINE (1707-1708), et le vaste mouvement de l’Oural avec Emilian POUGATCHEV en 1773-1775.
La commune rurale, mir ou obtchina, mise sur un partage équitable des terres et sur de nombreux travaux communs. L’artel semble aller plus loin, en développant le travail collectif agricole sur des terres communes. Le terme « mir » possède trois sens très riches : commune, paix et monde, ce qui donne à ce « communisme moujik » (l’expression serait de Alexandre HERZEN) un fondement fortement enraciné dans la culture russe de l’époque de TOLSTOÏ. Avec ses assemblées collectives (skhody = réunion), sa liberté d’expression et le contrôle du staroste (sorte de maire), on peut comprendre que des historiens comme LEROY-BEAULIEU ont pu voir dans cette institution une forme de « self-government traditionnel ». KROPOTKINE va tirer du mir l’importance du mutuellisme et de la solidarité ou entraide.
Les dissidents religieux, malgré leurs aspects sectaires et mystiques, présentent parfois des traits contestataires et anti-hiérarchiques intéressants, ne serait-ce qu’en contestant l’orthodoxie conformiste. Tout le tolstoïsme s’y rattache. SKIRDA cite l’importance du communisme des biens chez ces quakers russes que seraient les Doukhobors. Il parle de communisme égalitaire complet chez la secte des Négateurs, et montre l’importance anti-hiérarchique, non-violente et anti-militariste des Molokanes.
À ces quatre aspects, on peut avec Emma GOLDMAN rappeler également l’importance du mouvement coopérateur, souvent ignoré, et pourtant très présent en Russie. Ce mouvement réformiste a préparé beaucoup de gens du peuple à l’autogestion, et d’après l’anarchiste d’origine russo-états-unienne, en 1918, il compterait encore 25 000 succursales de plus de 9 millions de membres. KROPOTKINE, à la veille de sa mort, luttait pour garantir l’autonomie et la liberté des coopérateurs de Dmitrov.
À toutes ces traditions et mouvements, il faut bien sûr ajouter les idées pré-soviétiques émanant de l’AIT et de l’anarcho-syndicalisme, qui se sont développées en Russie et surtout parmi les militants exilés en Europe occidentale.
conseils et soviets « libertaires »
Le conseil (soviet en russe) est théoriquement un organisme de démocratie directe, « assembléiste », de délégation limitée et contrôlée du pouvoir, où le pouvoir justement s’exerce de bas en haut. Il est souvent d’origine spontanée, libre, « sauvage ». Il correspond donc bien aux diverses propositions d’organisations anti-autoritaires et notamment anarchistes. Ceux ci y participent dès 1905.
Ainsi, comme le rappelle Oskar ANWEILER, LÉNINE se fait accuser de « bakouninisme » lorsqu’il prône (même tactiquement), « tout le pouvoir aux soviets ». L’Opposition ouvrière de 1921, en souhaitant revitaliser les soviets, sera à son tour accusée de « déviations anarcho-syndicalistes » par le Xème Congrès du Parti bolchevique. Ce livre fondamental d’ANWEILER, tout en révélant la faiblesse numérique de l’anarchisme dans les diverses structures « soviétiques », confirme cette évidence que « les soviets russes eurent une tendance à la liberté politique proche de l’anarchie ».
Arthur LEHNING, futur éditeur des œuvres complètes de BAKOUNINE pour l’Institut International d’Histoire Sociale d’Amsterdam, dans une étude de 1929, notait également que « le principe des conseils est la négation absolue de toute dictature politique, la négation aussi de l’État ».
Quasiment tous les observateurs sont donc d’accord aujourd’hui pour dire que le ralliement ponctuel de LÉNINE aux thèses anti-étatistes (Cf. L’État et la révolution) et au pouvoir des soviets au cours de l’année 1917 fut purement tactique. Il témoigne d’un pragmatisme (cynisme ?) sans scrupule, pour lequel la fin justifie les moyens, même si la doctrine en prend momentanément un coup. On retrouve le même problème en début 1918 sur la question du régime de la terre, terre que les autorités bolcheviques vont accepter de partager, de répartir, alors que leur programme de fond est la collectivisation.
KROPOTKINE en 1920 dans sa Lettre aux travailleurs d’occident, dit « des soviets, c’est à dire des conseils d’ouvriers et de paysans », que c’est une « idée merveilleuse » tant en 1905 qu’en 1917. Le dossier proposé par Alexandre SKIRDA en 1972 permet de clarifier la polyvalence de ce terme de soviet, les anarchistes le rattachant toujours à la notion de commune, de conseil, de cellule de résistance et de base, qui peut devenir une des cellules de la future société. C’est un peu la logique de l’anarcho-syndicalisme.

Il est honnête également de rappeler, à la suite d’Oskar ANWEILER, que cette position libertaire est largement partagée par les Socialistes révolutionnaires, surtout leur aile gauche. Comme les anarchistes, ils se positionnent pour les communes libres et pour le pouvoir total aux soviets. Ils expriment le même refus du parlementarisme, du centralisme et de la domination d’un seul parti. Ils ébauchent également des positions pour que la terre revienne aux paysans et l’usine aux ouvriers.

En Russie, ce type d’organismes apparaît surtout lors de la Révolution de janvier 1905 et se généralise pendant celle de 1917. En 1905, les anarchistes dès le départ, et souvent même avant les marxistes et autres socialistes, s’y intègrent immédiatement, même s’ils ont du mal à accéder aux Comités Exécutifs des soviets de 1905, sauf dans la région de Bialystok où ils sont peut-être majoritaires. Le rôle moteur de Vsevolod Mikhaïlovitch EICHENBAUM (1882-1945) dit VOLINE dans le Soviet de St Petersbourg - Petrograd en 1905 est à ce titre exemplaire, notamment en refusant la présidence au nom de ses principes libertaires, même s'il est alors plus proche des Socialistes révolutionnaires. C’est sans doute le premier soviet important de toute l’histoire russe. Il s’est créé immédiatement après la grande grève spontanée de janvier 1905, sous le nom de Conseil des Délégués Ouvriers. Même TROTSKI note alors que c’est d’un « renforcement de l’anarchie » dont il s’agit.
En 1906 et 1907,les anarchistes, plus connus, sont plus présents dans les soviets qui perdurent dans certaines régions. Leurs grandes zones d’influence sont alors les villes industrielles de l’Ouest, les deux capitales et dans la flotte, et toujours le Sud, notamment l’Ukraine.

Ce modèle du « soviet » est repris largement pendant la vague révolutionnaire post-première guerre mondiale et même ultérieurement. C’est le cas en Hongrie, malgré la main mise très rapide des communistes autour de Bela KUN. L’Italie des occupations d’usines et des latifundias des années 1902-21 connaît également l’essor des consigli surtout animés par marxistes révolutionnaires (GRAMSCI) et anarchistes. La République des Conseils (Räte) de Bavière en est également un des principaux exemples (Cf ci-dessous).

Pour les anarchistes, comme le rappelle dès 1921 Rudolf ROCKER, « l’immense tragédie de la révolution russe, c’est le dépouillement progressif du pouvoir des soviets » qui a lieu dès la fin de l’année 1917. En effet, le décret sur le contrôle ouvrier de novembre 1917 place celui-ci sous la domination de la dictature du prolétariat, et tente de répartir les rôles entre syndicats et comités. Cette « trahison », ils ne la pardonneront jamais aux bolcheviks envers qui se sont envolées rapidement leurs illusions. Elle est dénoncée par les principaux leaders anarchistes russes d’alors. Le 22 décembre 1917, MAXIMOFF condamne déjà les soviets « réduits au rôle d’organes du pouvoir, d’appareils légaux… » alors qu’ils ne sont à ses yeux que l’organisation provisoire révolutionnaire de la société, avant de pouvoir réaliser l’utopie qu’il nomme de mauvaise manière « le gouvernement populaire absolu », puisque dans son esprit, le gouvernement justement n’existera plus.
Clairvoyant, KROPOTKINE avait déjà dit, dans sa Lettre citée ci-dessus de 1920, que « les organisations professionnelles, les coopératives locales sont réduites en de simples accessoires bureaucratiques du parti ». La marxiste Anna PANKRATOVA, dans un solide texte de 1923, confirme avec lucidité cette intégration très rapide du soviet et du comité dans les autres organes de la « dictature du prolétariat », ce qu’elle soutient, alors qu’elle dénonce la perte de l’autonomie ouvrière que cela entraîne.
Le débat sur l’État socialiste dégénéré et sur la bureaucratisation qui fera date dans les années 1930 à 1950 était pour les anarchistes tranché au moins depuis l’époque du Communisme de guerre. Comme KROPOTKINE, les ROCKER, FABBRI, PESTAÑA, MALATESTA, GOLDMAN et BERKMAN ont eu le tort d’avoir raison trop tôt !
les anarchistes partisans des soviets pendant la révolution de 1917
Spontanément, les libertaires de l’Empire russe participent au mouvement des soviets et comités. Ces organisations en février 1917 (mars) ont surgi par milliers dans tout l’Empire russe, à partir des déserteurs, des ménagères, des ouvriers et paysans…Les conseils forment bien « une révolution populaire par en bas » qui s’organise progressivement. Elle est totalement d’essence libertaire, même si les anarchistes, comme presque toutes les forces organisées de l’Empire russe, ont été dépassés par l’ampleur et la soudaineté du mouvement. Les terres sont occupées et souvent partagées, les soldats baissent les armes et parfois se mutinent, les comités se développent dans les usines, et s’unissent dès le mois de mai dans une Union des comitésd’usines. Le Gouvernement provisoire est souvent bloqué et impuissant face à cette dualité du pouvoir qui s’est instaurée. Il est obligé de la reconnaître, et par la loi du 23 avril 1917 il légalise l’existence des soviets et comités.
Les positions de l’anarcho-syndicalisme russe et panrusse.
L’anarcho-syndicalisme russe depuis le début du XXème siècle a popularisé les idées de contrôle ouvrier, qui reste l’objectif immédiat. Cependant, dans la tradition dualiste du syndicalisme révolutionnaire européen, les comités d’usine, organes de lutte immédiate et d’auto-organisation prolétaire, sont également les embryons de la société future. Ce courant syndicaliste anarchiste s’est implanté surtout à partir de 1902 autour de leaders essentiels comme SANDOMIRSKI et Daniil NOVOMIRSKI (avec la revue Novyi Mir). D’après le rapport de N. ROGDAEFF au Congrès anarchiste international d’Amsterdam de 1907, publié dans Les Temps nouveaux, la Russie compterait alors une cinquantaine de groupes, surtout en Russie méridionale et occidentale, mais également dans l’Oural et le Caucase.
Dans la région de Pétrograd, les publications de Golos Truda (La voix du travail) ou de Burevestnik popularisent ces thèmes. Actif avec le groupe de Golos Truda dirigé alors par VOLINE, Grigori Petrovitch MAXIMOFF (1893-1950) est un des exposants anarchistes les plus en vue dans les Comités d’usines de l’année ; pour lui ces Comités complètent et renforcent des syndicats trop réformistes à ses yeux. En mai 1917 la Première conférence des comités d’usines, qui revendique l’autonomie des comités face au syndicat, malgré les pressions du gouvernement et des bolcheviks, semble lui donner raison. En octobre, la Première conférence panrusse des Comités veut aller encore plus loin, puisque timidement les bolcheviks admettent une autogestion ouvrière future ; les anarchistes y proposent une vraie prise en mains totale des usines.
Dans la capitale de l’ex-Empire russe, les anarchistes et anarcho-syndicalistes sont alors bien présents dans le Bureau des Comités de la ville, et dans le Bureau Central panrusse des comités d’usine.
Toujours à Petrograd, Bill SHATOV (avant de passer au bolchevisme) est favorable aux expropriations et la gestion collective des entreprises. La position radicale de l’expropriation autogestionnaire, assez marginale, semble quasiment soutenue par I. MASAL’SKII du Burevestnik de décembre 1917.
Cette apparente marginalité du mouvement expropriateur est contestée par ANWEILER pour l’année 1917, qui affirme que « les conseils d’usines pour la plupart voulaient le contrôle direct et l’auto-gouvernement ouvrier dans l’usine elle même ». Il s’appuie sur les textes issus de la Première conférence panrusse des Comités d’usines de Petrograd en octobre 1917.
La position plus pro-syndicale est assurée par Apollon KARELIN, à condition que ces syndicats qu’il décrit soient indépendants des partis, et sur des positions anti-étatistes. Il s’exprime en ce sens lui aussi dans le Burevestnik en novembre 1917, et comme MAXIMOFF, répète la méfiance très malatestanienne vis à vis de la dérive syndicale qui croit pouvoir représenter la société entière, alors qu'elle n'en représente qu’une petite minorité.
En été 1918, et notamment lors de la Première conférence panrusse des anarcho-syndicalistes, l’ensemble du mouvement anarchiste, pas seulement les syndicalistes, n’a plus d’illusion sur les nouvelles structures qui se solidifient ; le pouvoir bolchevique est nommé contre-révolutionnaire, les syndicats sont reconnus inféodés, les soviets n’ont plus d’autonomie. Seuls des « soviets libres » et les autonomes « comités d’usine » sont à soutenir. C’est cette position intransigeante qui est sans doute la vraie cause de la terrible répression qui s’abat bien vite sur le mouvement anarchiste, malgré l’alliance révolutionnaire durant l’insurrection d’octobre. La Résolution adoptée à cette Conférence rend synonymes les termes autoritaires, centralistes et bolcheviks, et formule sa demande d’une double révolution : une « communaliste » menée par des soviets libres fédérés ; une « syndicaliste » (mais qui porte mal son nom) exprimant une forme d’autogestion par les comités. Ces comités remplacent les syndicats, car « le comité d’usine et de fabrique est notre organisation future, jeune et dynamique, pleine de vie et d’énergie ; le syndicat, notre organisation ancienne, vieille et usée ». Sans illusion, l’anarcho-syndicalisme russe défend encore les mouvements autogestionnaires du pays, et investit toujours dans le comité un aspect utopique très net, puisqu’il sera « le premier organe de base dans la future société communiste libertaire ».
Mais l’anarcho-syndicalisme russe, malgré une présence diffuse dans tout le pays (mineurs du don et de Cheremkhovo, ouvriers portuaires à Ekaterinoslav, cheminots et boulangers de Moscou…) reste trop marginal pour influencer réellement le mouvement, ou pour contrer la dérive largement commencée. Au 1er Congrès panrusse des syndicats, il n’y aurait que 25 délégués anarchistes. Cette sous-représentation, tragique, va s’accentuer au lieu d’être plus représentative. La répression et le passage au bolchevisme réduisent l’impact de l’anarcho-syndicalisme russe. Ainsi au 2ème Congrès panrusse de 1919, il n’y a plus qu’une quinzaine de délégués affirmés, et plus qu’une dizaine au 3° congrès de 1920.
Les positions de l’anarcho-communisme russe et panrusse.
L’autre grande tendance anarchiste russe, l’anarcho-communisme, se positionne comme tout le mouvement européen pour l’utopie de la « libre fédération des communes libres ». Mais les liens et les passerelles sont multiples entre positions et militants, y compris les syndicalistes « purs » (hostiles à toute ingérence, même anarchiste). La charte de fondation de l’Union pour la propagande anarcho-syndicaliste de Petrograd le 04/06/1917, quoique anarcho-syndicaliste, n’en est pas moins sur une position communiste-anarchiste : l’État « doit être remplacé par une fédération panrusse de libres villes et de libres communes, par des communes urbaines et rurales unies, du bas vers le haut, en fédérations locales, de district et régionales ».
Dans Golos Truda du 15/09/1917 (cité par AVRICH), A. GRACHEV écrit son article sur Le communisme anarchiste : la commune libre est une union d’individus agissant volontairement ensemble. C’est une « fédération d’individus ». Elle n’est donc pas forcément liée à un territoire précis. C’est une donnée politique, pas administrative. Les communes sont reliées entre elles, par un pacte fédéral et solidaire. Cela n’enlève rien à leur autonomie et à leurs propres méthodes d’auto-gouvernement. La « fédération de communes » se fait du niveau local au niveau national, en mettant sur pied une sorte de confédération. La « république fédérative panrusse » doit en être l’aboutissement. Comme le rappelle SKIRDA, les soviets, dans ce vaste édifice, doivent se fondrent dans les communes locales. L’auto-organisation doit être la plus souple et la plus ouverte possible.
Dans la bonne tradition kropotkinienne, ces communes pour soulager le travail humain doivent savoir utiliser les méthodes et les techniques capitalistes qui ont fait leur preuve. La popularité du terme « commune » est alors au maximum ; c’est le titre de la publication de la Fédération anarchiste-communiste de Petrograd (Kommuna). Il est bon de rappeler ici qu’un groupe au nom évocateur de Libre Commune (Svobodnai Kommuna) existe depuis 1906 sur Moscou.
Cette proposition est réactivée immédiatement après l’insurrection d’octobre 1917, en mettant encore plus l’accent sur l’autonomie des communes, et la nécessité d’une « troisième révolution », car le pouvoir bolchevique est rapidement démasqué par les anarchistes, même si un certain nombre le rallie. AVRICH nous rappelle que la Fédération Anarchiste de Brianks parle déjà de combattre les « vampires sociaux » au pouvoir ! et que l’idée de « capitalisme d’État » est très rapidement (et précocement) énoncée.
En septembre 1918, l’animateur de l’Union des boulangers de Moscou dresse le tableau de la société future : les aspects utopiques du texte réaffirment l’idéal de communes et de villes libres fédérées. Cette fédération doit bien sûr s’appuyer sur les comités d’usines et les soviets de paysans, et sur les syndicats. Mais à cette date, les écrits anarchistes ne sont plus guère entendus.
Encore « à chaud »,malgré son exil berlinois, Piotr ARCHINOV dans un article du Messager anarchiste (Anarkhitchesky Vestnik) réaffirme le rôle autogestionnaire des soviets, à la suite d’une révolution qui doit mener de front la lutte contre les adversaires de classe, et l’expropriation. S’inspirant de l’exemple italien des conseils d’usine, il donne une bonne synthèse de la position conseilliste libertaire du début des années 1920. L’anarcho-communiste VALEVSKY œuvre dans le même sens, comme tous les anarchistes conséquents de ces années là. Il faut, contre l’engouement malsain créé autour d’une révolution bolchevique mythifiée, rétablir le communisme non-autoritaire et s’inspirer des remarques d’un KROPOTKINE récemment disparu. « Les fabriques, les usines, les mines, les champs, en un mot toutes les richesses sociales doivent passer des mains du capital et de l’État dans celles des masses laborieuses. Ce ne sera pas par la nationalisation des moyens de production, c’est à dire par une gestion bureaucratique ; mais par leur socialisation, c’est à dire par le déplacement de l’initiative du centre à la fédération locale et générale des comités de fabriques et d’usines, œuvrant étroitement en liaison avec la fédération locale de générale des coopératives de consommation ». La vie sociale se fera bien sûr en liaison avec des soviets libres. « La commune anarchiste locale » reposera ainsi sur la fusion de toutes ces organisations de base. Les communes à leur tour se fédéreront entre elles.
« La Commune de Kronstadt » en 1921 = vers une 3ème révolution communiste libertaire
En 1920-1921 la Guerre Civile devient insupportable pour les populations, tant pour la misère et les privations, les réquisitions forcées que pour ce que les militants libertaires ressentent comme une tromperie : aux promesses démocratiques et autogestionnaires des slogans soviétiques (au sens propre de mouvement des conseils) apparaît en fait un pouvoir de plus en plus hiérarchisé, autocratique et militarisé, menant une répression de plus en plus sanguinaire, souvent dirigée par la Tcheka (futur GPU) créée sur volonté de LÉNINE et dirigée d’une main de fer par DJERZINSKI qui croit, en une pureté fanatique, accomplir la tâche essentielle de la révolution. Les premiers camps sont en marche dès le début de l’année 1918, comme ceux des Solovski. Certes les besoins de militarisation liés à la Guerre civile sont là, mais les bolcheviks montrent vite leur réelle conception personnelle de ce qu’il nomme encore la « dictature du prolétariat ».
Des révoltes éclatent partout fin 1920-début 1921, notamment dans les campagnes, surtout vers Tambov, mais également à Petrograd, avec en février le soulèvement de quelques usines. La tchéka, d’après Henri ARVON, comptabilise 118 mouvements insurrectionnels en février 1921. La perle de la révolution, l’île de Kronstadt, avant-port militaire de Petrograd passe aussi de la contestation à l’insurrection, de manière largement majoritaire pour ne pas dire unanime. C’est un énorme problème pour le pouvoir bolchevique, car la ville compte sans doute alors près de 50 000 personnes, dont la moitié de militaires, et est l’avant-port de Petrograd/Léningrad.

Kronstadt est un lieu mythique de la révolution russe, lieu révolutionnaire actif et pluraliste, et marqué par son action déterminante d’octobre 1905 à juillet 1906. En 1917, tant pour l’édification de soviets autogérés que pour sa participation à la chute du Gouvernement provisoire, l’île a eu un rôle majeur. Efim YARTCHOUK a décrit l’ampleur des « communes de culture », ces soviets ruraux travaillés collectivement, en liaison avec le Comité de ravitaillement, où la répartition de la production se faisait selon le nombre de journées de travail effectuées. Elles existent encore dans certains cas en 1921 assure-t-il. Kronstadt, dans une Résolution du 06 octobre 1917 se dresse déjà « contre tous les oppresseurs ». La forte présence anarchiste se fait ici bien sentir. L’habitude de la démocratie directe, de l’auto-gouvernement est une donnée incontournable pour beaucoup d’habitants.

À Kronstadt en 1921, les revendications sont réellement libertaires et autogestionnaires, c’est une vraie « tentative de révolution soviétique libertaire » comme le note Maria ISIDINE dès 1921, qui se fait par « les soviets libres » et qui témoigne de la force de « l’idéal communaliste », malgré la faiblesse alors des anarchistes. Les marins et autres habitants de la cité réclament la « troisième révolution », après la bourgeoise de février, la bolchevique d’octobre, ils veulent la « conseilliste », c’est à dire qu’ils souhaitent vraiment appliquer la formule de LÉNINE de « tout le pouvoir aux soviets » qu’il a lancé dans le cours de l’année 1917. Contre la « dictature des Commissaires du Peuple », contre la dérive policière du régime, pour une démocratie au moins pour les révolutionnaires... ils menacent le nouveau régime, autant par leur situation stratégique que par la force de leurs convictions qui mettent en porte à faux les bolcheviks. Déjà dans l’Opposition Ouvrière des militants se sentent assez proches de ces slogans auxquels syndicalistes révolutionnaires et anarchistes, mais également socialistes révolutionnaires de gauche et bolcheviks locaux ont donné vie.

Le 1er mars 1921,la Résolution de l’Assemblée générale des équipages de la flotte de la Baltique, notamment sur le Petropavlovsk, marquée par le rôle important de l’anarchiste PETRICHENKO (« président de l’assemblée des escadres »), adoptée en Assemblée Générale massive, se dresse pour les soviets libres et la liberté pour toutes les organisations révolutionnaires et professionnelles. Toute la garnison s’est réunie, peut-être plus de 20 000 hommes ?. Les 15 points de la Résolution mélangent des attitudes démocratiques fondamentales (« liberté de parole et de presse » point 2, « liberté de réunion » point 3, « élection à bulletins secrets » point 1) avec sur le plan économique des positions égalitaires et anti-privilèges, contre l’esclavage salarié des fermes d’État, et contre les restrictions du communisme de guerre (« égaliser les rations alimentaires de tous les travailleurs » point 9, « autoriser la production artisanale libre n’utilisant pas le travail salarié » point 15, « donner aux paysans toute liberté d’action » à condition comme pour l’artisanat que cela ne concerne pas le travail salarié, point 11…). Ils se dressent contre l’oppression communiste (bolchevique) et l’autoritarisme : « libérer tous les prisonniers politiques » point 5, « supprimer tous les départements politiques car aucun parti ne doit avoir de privilège » point 7, « supprimer les détachements communistes de choc » point 10… Ils appellent les ouvriers soldats et marins à s’organiser démocratiquement et à les rejoindre (points 4 et 12). Très concrète, cette Résolution en évoquant les camps de concentration, le rationnement, les barrages routiers, l’accaparement de tous les pouvoirs par les seuls bolcheviks… est une bonne description des problèmes majeurs rencontrés par la structuration du nouveau régime léniniste.
Il sort de ces assemblées un Comité Révolutionnaire provisoire qui autogère pratiquement la ville, le port et la garnison, en créant la plus importante des « communes libres » de la révolution russe (avec les essais makhnovistes à Goulaï Polié et Ekaterinoslav). Le journal des Izvestia dès le 3 mars rétablit pendant une quinzaine de numéros, une liberté de la presse, vis à vis de tous les pouvoirs, et notamment vis à vis du pouvoir bolchevique qui dès lors se déchaîne littéralement contre les insurgés.
Dans le numéro du 8 mars 1921, le manifeste Pourquoi nous nous battons permet de condamner les « usurpateurs communistes » et la « bureaucratie des commissaires et des fonctionnaires communistes », dénoncer les « syndicats bureaucratisés » et le « capitalisme d’État ».
La ville s’organise, les syndicats sont reconstitués, les comités de soldats et d’ouvriers se structurent et permettent l’armement des ouvriers. La démocratie directe, avec des assemblées ouvertes, est pratiquée en permanence. Le pluralisme est la règle, et même les bolcheviks de Kronstadt sont écoutés et préservés. C’est un des rares mouvements historiques « réellement collectif », sans meneur réel, avec « autogestion de la vie et des luttes », c’est le « prototype accompli de toute lutte anti-autoritaire » Ravitaillement, répartition des habitations, actions d’agitation, de presse, rotation des tâches de défenses… sont pris en charge par des collectifs. Une sorte de Parlement, la Conférence des délégués, assure la coordination.

L’auto-gouvernement libertaire de Kronstadt ne va pas résister bien longtemps (du 2 au 18 mars 1921). Isolée par un blocus bolchevique, et par les rigueurs de l’hiver, l’île est désormais affaiblie. C’est rapidement la « tragédie de Cronstadt ». L’Armée Rouge sur la volonté de LÉNINE et des ordres terribles et terrifiants de TROTSKY décide du carnage final. L’ultimatum a eu lieu le 5 mars, le blocus commence le 6, les bombardements le 7. Dix jours plus tard la ville est envahie. Déportations et massacres (plusieurs milliers de morts ?) vont vider la ville et la garnison de ses meilleurs éléments. Près de 8 000 personnes émigrèrent en Finlande. Le parallèle avec la terrible répression de la Commune de Paris est ici flagrant et ternit définitivement le prestige des bolcheviks aux yeux des révolutionnaires sincères. La date du 18 mars, fêtée jusqu’alors pour l’insurrection parisienne, devient celle de la fin définitive de la « Commune de Cronstadt ». Triste retour des choses…

La Commune de KRONSTADT pèse en effet très lourd : elle démontre que la terreur s’applique peut-être plus aux révolutionnaires réels qu’aux ennemis de la Révolution. Cette plaie révèle que le régime est bien avant le triomphe stalinien un système inhumain, écrasant toute tentative d’expression libre. Pour les futurs trotskistes qui commencent bientôt à connaître également la répression, l’écrasement de la révolte est un gigantesque obstacle dans leur volonté de se présenter comme une alternative au stalinisme. En effet TROTSKI, sur ce point en total accord avec LÉNINE, est le vrai boucher de la répression. Cette image d’un TROTSKI-THIERS empoisonne l’histoire du troskisme ; les trotskistes vont mettre un demi-siècle avant de vraiment condamner ce sinistre épisode dans lequel leur maître à penser a profondément terni son image.
La révolte laisse donc bien des « cicatrices indélébiles » comme le note Marcel BODY (membre du Groupe communiste français de Russie, et futur traducteur de BAKOUNINE), qui témoigne également d’un même état d’esprit « désemparé » chez Victor SERGE. Elle allait être « non pas la goutte mais le flot de sang qui fit déborder le vase ». De nombreux libertaires, compagnons de route sincères de la révolution russe, rompent désormais progressivement avec elle. Alexandre BERKMAN écrit un plus tard dans Le mythe bolchevik (1925) que « quelque chose est mort en moi », « la terreur et le despotisme ont détruit la vie née en octobre (1917 ».
l’Ukraine makhnoviste de 1918-1921
En Ukraine du Sud la présence libertaire est marquée par des groupes anarchistes actifs dans les grandes villes (Kharkov, Odessa, Ekaterinoslav…), et surtout par la révolte rurale autour de Nestor Ivanovitch MIKHNIENKO (ou MIKHNO ou MIKHNENKO) dit Nestor MAKHNO (1888-1934). Fils de serf, vite orphelin, il serait né le 26/10/1888 et non en 1889 comme sa mère l'aurait signalé.
Ce militant anarchiste de la première heure (plus en actions, en réalisations qu’en théorie), habile tacticien militaire (les défaites des Armées Blanches dans son secteur sont surtout l’œuvre de ses bandes armées), trahi et traqué par l’Armée Rouge de TROTSKI va réussir à fuir, blessé et abandonné de tous, pour venir finir misérablement sa vie dans un Paris où les staliniens continueront à le traquer ou le gêner, notamment aux usines Renault où il est un temps manœuvre. Mort des suites de l’affaiblissement dû à ses multiples combats, et de tuberculose, à 46 ans, il est incinéré au Père Lachaise. La tuberculose, il la traîne avec lui depuis 1910, lors de sa détention. Sa compagne Galina lui survit, mais est envoyé en camp de travail par les allemands durant la guerre de 1939-1945 ; « libérée » par les soviétiques, elle fait 10 ans de camp en URSS ; elle finit ses jours au Kazakhstan dans les années 1970.
Dès sa jeunesse à Gouliai Polié, vers 1906-1908, il avait soutenu des expropriations de terres en étant membre du groupe terroriste anarchiste de Valdemar ANTONI. Il est condamné à mort, puis à la détention perpétuelle. C’est la révolution de février 1917 qui le libère et lui permet de rejoindre sa région ukrainienne, où il retrouve aussitôt les mouvements expropriateurs. Les « guérillas paysannes » qui s’y développent deviennent son cadre principal d’action.
De grands noms de l’anarchisme russe comme VOLINE (Vsevolod Michaïlovitch EICHENBAUM), l’historien désormais célèbre de la Révolution Inconnue, et Piotr ARCHINOV le futur théoricien du plate-formisme, sont liés à cette épopée. Le groupe Nabat, un des plus influents de l’anarchisme dans le sud de l’Empire russe, profite de l’importance du mouvement pour tenter d’édifier des sociétés autogérées durant un court moment en 1919 dans la ville libérée d’Ekaterinoslav, comme par exemple l’imprimerie animée par VOLKOFF que nous décrit la bande dessinée de François HOMBOURGER. Les anarchistes présents aux côtés du mouvement makhnoviste assument l’essentiel des parutions, de l’activité culturelle, mais ne sont pas toujours en symbiose avec une maknovchtchina plus plébéienne qu’anarchiste, c’est en tout cas la thèse de Ettore CINNELLA.
L’utopie du « peuple en armes »
Aux groupes d’autodéfense et de guérillas mis en place dès l’été 1917 succède progressivement une véritable armée, l’Armée insurrectionnelle (formée vers septembre-octobre 1918 d’après Piotr ARCHINOV) qui à son apogée en 1919 dépassera les plusieurs dizaines de milliers de membres (sans doute 50 000 hommes en février 1919 ?).
Au départ, les « bandes armées » décrites par Paul AVRICH ou les « brigades » de volontaires citées par MAKHNO, ou la « garde noire » qu’il constitue, sont proches des mouvements de guérillas ou de résistance populaire, ou des groupes paramilitaires des différents mouvements politiques russes. Elles sont très diversifiées, et c’est le mérite de MAKHNO de parvenir à les regrouper, même si ces regroupements ne sont jamais définitifs. Le lien avec la tradition des détachements cosaques est affirmée par la plupart des historiens (TERNON, MENZIES, SKIRDA…). Organisation souvent spontanée, peu structurée (surtout si elle est anarchisante), la bande utilise mobilité et possibilités du terrain pour combler l’infériorité militaire.
Le premier détachement anarchiste dirigé par MAKHNO et un de ses frères se porte vers Alexandrovsk en janvier 1918. Il compte près de 300 anarchistes sur un total de 900 hommes. Sa pratique de libérer les prisonniers après avoir exécuter leurs officiers, et de détruire les prisons, d’inciter la population à se grouper en soviets, de multiplier les écrits de propagande… seront la principale composante du mouvement. En avril un deuxième détachement semble agir vers Ekaterinoslav. En été 1918 face aux austro-allemands, le leader anarchiste systématise la guerre de partisans, et rallie de nombreux groupes autonomes, peu influencés au départ par l’anarchisme. Cela lui cause d’ailleurs de graves problèmes, car la faiblesse idéologique et le pouvoir personnel menacent constamment, comme le prouvent ses démêlés avec le chef de bande plutôt socialiste-révolutionnaire GRIGORIEV qui cherche à conserver la domination sur les 8 000 hommes qu’il amène en début 1919. La seule solution face à la trahison ( ?) et à la dissidence est de faire assassiner ce chef rebelle et peu sûr lors du congrès des Insurgés de l’été 1919. Mais certaines bandes sont également libertaires, comme celle de CHTCHOUSS qui rallie le mouvement en fin 1918.
L’ensemble des groupements militaires semble être unifiée, de manière assez spontanée affirme ARCHINOV, en septembre 1918, avec la création de « l’Armée Insurrectionnelle du Sud ». Cependant les milices ou comités paramilitaires vont perdurer ; ainsi dans la zone de Gouliaï Polié, le Conseil Révolutionnaire Militaire de février 1919 assure cette fonction. VOLINE est en août 1919, le président de ce comité appelé également Conseil Militaire Insurrectionnel.

Une armée idéologiquement et sentimentalement soudée.

L’unité des makhnovistes repose sur l’attachement à une région (peut-être 85 % d’ukrainiens en été 1919 d’après MENZIES ?) , à un chef apprécié, et à une idée, non a des lois militaires strictes. Même dans la débâcle, les désertions sont peu nombreuses. En pleine retraite des adhésions sont toujours recensées. De nombreux prisonniers libérés s’agglomèrent à l’armée insurrectionnelle jusqu’en début 1921.
La primauté du batko MAKHNO reste cependant peu anarchiste, un culte de la personnalité grossier mais systématique étant une des fortes caractéristiques du mouvement.
Les liens avec les villages, qui se reconnaissent dans ce mouvement, est un des plus forts de l’époque, malgré les quelques réquisitions menées par MAKHNO lui-même qui auraient pu indisposer les meilleures volontés. La makhnovchina peut donc être analysée « comme l’expression la plus parfaite dans la Révolution russe des efforts de la paysannerie pauvre pour défendre ses intérêts » ; ce jugement d’un marxiste critique est certes réducteur, mais contribue à mieux préciser l’originalité du mouvement.
Cependant, le mouvement reste pluraliste (surtout socialiste-révolutionnaire et anarchiste, mais également bolchevik) et composite (toutes les nationalités y sont présentes) et absolument pas nationaliste ni antisémite, malgré les détracteurs et la « légende noire » entretenue notamment par le romancier KESSEL. Cet anti-nationalisme ukrainien est d’ailleurs une des causes de la défaite future, l’aveuglement contre la Rada de PETLIURA causant l’isolement du makhnovisme.
Ce pluralisme, l’étonnante liberté d’expression (même des bolcheviks) le refus dès fin 1918 du parti unique, de la « commissariocratie », des tchékas… annoncent les positions défendues avec brio par l’insurrection de Cronstadt en 1921.
En 1919, le ciment idéologique libertaire est renforcé par le rôle du Nabat (Confédération anarchiste d’Ukraine) qui suit de plus en plus « l’Armée noire »et par l’arrivée d’ARCHINOV. Mais le pluralisme ne sera jamais totalement supprimé, et l’aspect autonome et autogestionnaire l’emporte sur l’orthodoxie anarchiste, conclut SKIRDA. Les anarchistes d’alors restent toujours assez distants vis à vis du mouvement et de son leader, en rappelant qu’une armée, même composée d’anarchistes, reste une structure autoritaire. Pour eux, l’anarchie ne peut se fonder légitimement que par l’action des masses, et sans personnalisation à outrance (critique d’une épopée trop marquée par le pouvoir charismatique du « petit père » Batko MAKHNO). Dans l’exil, MAKHNO va souffrir de ces critiques faites souvent péremptoirement par ses plus proches compagnons.

Même constituée en Armée imposante (plus de 20 000 hommes au printemps 1919 ? voire 30 000, auxquels s’ajoutent près de 70 000 de réserves pour TERNON), les makhnovistes vont constamment lutter contre les « commissaires parasites » et la main mise étatique sur les mouvements militaires, ce qui ressort du tract (cité par Paul AVRICH) Arrête ! Lis ! Réfléchis !  de l’été 1920. Le peuple en armes doit rester autonome.
Cependant la domination des anarchistes ou des proches de MAKHNO sur les dirigeants purement militaires, reste une évidence, même s’ils n’ont pas le nom de commissaires. Il semble donc que la différence avec l’armée bolchevique n’est donc, sur ce plan, pas aussi grande que cela. Les chefs principaux (qui s’intitulent presque tous « commandants », quelque soit l’unité qu’ils dirigent) sont choisis par MAKHNO, les autres sont élus. Quasiment tous proviennent des milieux sociaux pauvres, surtout de la paysannerie (14 sur 18 en octobre 1919 ?). Ces commandants sont pour la plupart dévoués et courageux, mais pas toujours faciles à maîtriser. Ils sont cependant soumis au jugement de leurs hommes, qui peut les désapprouver. MAKHNO les force alors à changer d’unité.
MAKHNO ne dirige cependant jamais tout seul, malgré ses lueurs stratégiques géniales et les obligations tactiques de réagir vite. Les congrès de Gouliaï Polié et le Soviet (Conseil) Révolutionnaire Militaire (SRM ou CMR) permettent de conserver au mouvement une dimension collective, même si cela reste parfois plus théorique que pratique.
Au départ, la base du recrutement repose sur le volontariat (« le principe de la bonne volonté » écrit ARCHINOV), parfois un peu forcé, car les makhnovistes décrètent la mobilisation générale. Le makhnoviste de base est un paysan-soldat. Mais dès la mi-1919, la conscription se fait presque obligatoire.
La discipline est duale : l’habillement, l’armement… sont hétéroclites et libres ; mais la rigueur est la règle dans l’obéissance aux ordres, ou dans la répression des exactions. MAKHNO semble ici peu libertaire, « d’excessive sévérité » écrit SKIRDA, mais bien dans la lignée de l’organisation assez rigide des cosaques zaporogues, note Malcolm MENZIES. Il n’hésite pas à faire exécuter les grands délinquants, souvent sans jugement, et surtout lorsqu’il faut juger quelques exactions antisémites. Cependant ses excès, surtout sous le coup de l’alcool, sont désormais une réalité bien reconnue, que même sa compagne Galina Andreevna KOUZMENKO dénonce dans son journal rédigé en 1920 et publié en 1990.
Le « premier essai d’ampleur de république autogestionnaire »
L’œuvre de la makhnovtchina est donc surtout militaire, mais l’utopie autogestionnaire qu’elle esquisse au nom des soviets libres dans les villages libérés est une des plus belles pages de l’histoire révolutionnaire de la Russie du début du siècle, malgré les multiples calomnies subies par historiens et littérateurs ultérieurs (comme le diffamatoire Joseph KESSEL à propos du sort des juifs, alors que dès le départ du mouvement les juifs y sont très nombreux). Dans la région libérée par MAKHNO, malgré quelques exactions, le pluralisme de la presse et des activités politiques révolutionnaires sont la plupart du temps maintenus, y compris souvent pour les bolcheviks qui ne cessent d’attaquer le mouvement.
La région de Gouliaï Polié (« République paysanne ») a bien connu des tentatives libertaires d’auto-organisation, au moins pendant l’année 1918, dans une région peuplée peut-être alors d’une quinzaine de millions de personnes. Mais le vrai centre du mouvement, c’est un cercle d’une centaine de kilomètres de rayon autour de Gouliaï Polié, et qui touche près de 2 millions d’habitants. LITVINOV déjà cité, réhabilitant MAKHNO dans les années 1980, avance l’appellation de « république anarcho-soviétique », sans doute un peu excessive car tous les makhnovistes n’étaient pas anarchistes. L’historien anarchiste italien Gino CERRITO trouve que la makhnovchina est « la première sérieuse bataille pour la création d’un milieu favorisant la naissance d’une société sur des bases libertaires et égalitaires ».
À Gouliaï Polié, les anarchistes infiltrent et soutiennent dès 1917 le Comité communal et les syndicats et soviets spontanément créés. Dès mars 1917, lors de son retour après plus de 8 ans de détention, Nestor MAKHNO affirme « que les paysans et les ouvriers doivent se préparer au retour des terres, fabriques et usines à la communauté, et sur cette base nouvelle, construire une vie nouvelle. ». Toute l’utopie makhnoviste tient dans cette déclaration que MAKHNO lui-même nous restitue. MAKHNO lui-même paye de sa personne, en dirigeant l’Association paysanne de Gouliaï Polié et en assumant la tâche de président de la Commission Agraire et celle du Conseil des délégués ouvriers et paysans de la localité. En septembre 1917, le Congrès des soviets de la région adopte le programme anarchiste. Dans la petite ville, la multiplication des communautés agraires et industrielles est souvent l’œuvre de ceux qui commencent par s’appeler makhnovistes, comme par exemple la Communauté n°1 qui se met en place en fin de l’année 1917. Ailleurs se multiplient les Comités locaux de gestion que décrit Nestor MAKHNO lui-même. En février mars 1918, les « communes agraires » sont répandues dans toute la région. Elles sont liées aux villages ou localités « libérés ». La Commune de Gouliaï Polié se développe à 7 kilomètres du village. Celle de Pokrovskoïé à 30 kilomètres. Cette dernière est dédiée à la mémoire de Rosa Luxembourg. Ces communes sont en grande partie détruites par les raids de l’Armée Rouge au milieu de l’année 1918 ; nous avons là une triste anticipation des raids de l’Armée républicaine espagnole (souvent à commandement communiste, comme LISTER) contre les collectivités d’Aragon en 1937.
L’apogée de l’autonomie « soviétiste » de la région de Gouliaï Polié se situe sans doute de novembre 1918 à l’été 1919. Le pouvoir institutionnel y a pratiquement disparu.
On le voit bien dans cet exemple ukrainien, l’utopie communiste ou communaliste libertaire se fond dans le mouvement soviétique au sens premier du terme : soviet, commune, comités sont donc des synonymes, des groupements de même nature. Mais bien sûr, ce sont des « soviets non étatiques », autonomes. La défense des « soviets libres » (Cf. Manifeste Aux paysans et ouvriers d’Ukraine du 07/01/1920) devient progressivement l’attitude principale des libertaires par rapport à ces structures qui sont de plus en plus instrumentalisées par les bolcheviks.
La Section Culturelle de l’Armée Insurgée (makhnoviste) dans un communiqué du 27 avril 1920 rejoint dans leurs revendications les marins et révolutionnaires de Kronstadt : « Les travailleurs eux-mêmes doivent choisir librement leurs soviets ; soviets qui accompliraient la volonté et les décisions de ces mêmes travailleurs, c’est à dire des soviets exécutifs et non pas autoritaires. La terre, les fabriques, les usines, les mines, les chemins de fer et autres biens du peuple doivent appartenir aux travailleurs qui y travaillent eux-mêmes, c’est à dire qu’ils doivent être socialisés. Et ce n’est que par la destruction de l’État et au moyen de la révolution sociale qu’il sera possible de réaliser un véritable régime socialiste soviétique des ouvriers et des paysans ».

Depuis l’effondrement du Bloc soviétique, le mouvement de MAKHNO est considérablement revisité et réévalué. De multiples publications apparaissent en ukrainien et en russe. Le mythe libertaire et l’utopie de libération paysanne ressurgissent après 70 ans de censure et de falsifications. La Vidéo de Hélène CHATELAIN Nestor MAKHNO,paysan d’Ukraine (Arte-Film Vidéo, 62mn, 1997) en fournit une bonne illustration. L’anarchisme n’est cependant pas toujours mis en avant, l’aspect paysan et ukrainien l’emportant parfois, ce qui est une nouvelle forme de falsification. Sans compter que la publicité sans scrupule se met de la partie : une moutarde extra-forte au raifort des années 2000 a pour marque « Batbka Maxho » (Batko MAKHNO, « petit père »). Le Bulletin n°58 du CIRA de mars-octobre 2002 s’est amusé à reproduire cette publicité en couverture !
De ces nouvelles publications il ressort ce qu’on connaissait déjà du côté des partisans de la makhnovchtchina : la force et l’étendue du mouvement, son anti-nationalisme ukrainien, sa dénonciation de l’antisémitisme, le rôle falsificateur et exterminateur des bolcheviks... Mais des nuances se font jour, sur des aspects plus plébéiens, populistes qu’anarchistes, même si les convictions anarchistes de MAKHNO lui-même ne sont plus remises en cause.
LA « COMMUNE » DE MUNICH (NOVEMBRE 1918 À AVRIL 1919) ET LA RÉPUBLIQUE DES CONSEILS BAVAROISE.
De fortes traces libertaires dans la révolution allemande
Dans l’Allemagne en révolution au sortir de la première guerre mondiale, la présence communiste ou « ultra-gauchiste » (pour reprendre le qualificatif péjoratif léniniste tiré du Gauchisme, maladie infantile du communisme) est souvent forte face à un parti social-démocrate conservateur et au mouvement ambigu des indépendants de l’USPD.

Si les anarchistes sont partout présents, une forte activité libertaire n’est vraiment analysable que dans la Ruhr (avec l’anarcho-syndicalisme en plein essor de la FVGD devenue FAUD en fin 1919 ? Union Ouvrière Libre d’Allemagne).

Ils sont également très actifs en Bavière avec un peu Ernst TOLLER (1893-1939), et surtout Gustav LANDAUER (1870-1919) et Erich MÜHSAM (1878-1934). Les liens libertaires avec Ret MARUT, plus connu par la suite sous le nom littéraire de B. TRAVEN montrent que le mouvement intellectuel engagé est parfois proche des anarchistes. LANDAUER est torturé et assassiné par des corps francs en 1919, MÜHSAM disparaît sous les coups des geôliers nazis en juillet 1934, son épouse Zensl passe 15 ans dans les camps soviétiques alors qu’elle espérait trouver refuge en URSS. Ernst TOLLER (comme un peu plus tard, en 1940, Carl EINSTEIN et Walter BENJAMIN, eux aussi parfois libertaires), se suicide de désespoir dans l’exil outre-atlantique. Ret MARUT, exilé en Amérique latine, va mettre pendant encore un certain temps son art littéraire au service des indigènes mexicains. Quand au « juif anarchisant » Martin BUBER, son appui aux conseils et soviets libres, guildes et kibbutzim est total à cette époque, malgré une phase nationaliste allemande étonnante au début de la 1ème Guerre Mondiale. Il dédie en 1919 son Der heilige Weg à LANDAUER dont il se réclame, et la même année dans Gemeinschaft, il se réclame de LANDAUER toujours, mais surtout de KROPOTKINE et un peu de TOLSTOÏ.

En Bavière, les idées conseillistes de République des Conseils (lancée dès novembre 1918, la République ne se fonde vraiment que le 05/04/1919 et est écrasée militairement pendant la première quinzaine de mai) sont très fortes parmi les communistes locaux, le mouvement ouvrier organisé et surtout le Conseil Ouvrier Révolutionnaire (ou RAR) essentiellement animé par MÜHSAM. Gustav LANDAUER assure pendant un temps très court en avril 1919 le poste de Ministre Populaire pour la Culture et l’Instruction ; il soutient une forme de gestion coopérative de l’université, avec des conseils d’enseignants et d’étudiants, culminant dans un Conseil Révolutionnaire de l’Université. Cette forme balbutiante d’autogestion pédagogique est également proposée pour le secondaire, en intégrant cette fois les parents dans les conseils de gestion. Un autre anarchisant, le proudhonien Silvio GESELL, assume également un ministère, celui du Trésor (budget).
L’anarchisme conseilliste de Erich MÜHSAM
Le poète anarchiste MÜHSAM, arrêté le 13 avril 1919, et longtemps interné, écrit en 1920 depuis sa prison un opuscule justifiant ses propres choix. Il l’adresse à LÉNINE ! Ce texte publié en 1929 n’est pas modifié par honnêteté de l’auteur, malgré les changements intervenus, sur le plan international comme dans sa propre pensée. Ce livre est exemplaire pour montrer comment une pensée anarcho-communiste solide et affirmée peut lors d’un bouleversement révolutionnaire se rallier, même temporairement et plus sentimentalement qu’idéologiquement, à la notion de dictature du prolétariat ! (Cf. la Proclamation au prolétariat que l’auteur publie le 09/04/1919) et se faire naïvement manœuvrer par des groupements autoritaires déjà considérablement manipulateurs. Heureusement, les références libertaires à la Commune de Paris (MÜHSAM parle de « stupéfiants parallèles » entre la situation parisienne et celle de Munich), la tradition kropotkinienne exprimée surtout par LANDAUER (choisi comme Ministre de l’Instruction Publique), et les traces d’anarcho-syndicalisme… contribuent à maintenir fortement l’idéal utopique anarchisant d’un mouvement des conseils qui remplace le gouvernement, en s’appuyant de bas en haut sur une armature de conseils d’ouvriers et de soldats.
L’anarchisme germanique, marqué par cette expérience importance, va par la suite nettement affirmer sa distance vis à vis du bolchevisme sous toutes ses formes, mais les expressions conseillistes d’alors resteront souvent liées au communisme libertaire plus traditionnel.
En 1932, dans un de ses derniers écrits Vers une société libérée de l’État. Qu’est-ce que le communisme libertaire ?, Erich MÜHSAM affirme d’ailleurs que sa grande originalité dans la pensée libertaire du XXème est de marquer l’importance « de l’organisation des conseils » qui sont en fait « la réalisation des principes anarchistes d’administration ». Il se rapproche des conseillistes de l’aile gauche allemande, qui eux sont plutôt des marxistes critiques.
DE RARES ESSAIS AUTOGESTIONNAIRES ITALIENS EN 1920-1921
Dans la vague des occupations d’usines et des révoltes rurales, surtout lors du fameux « Biennio rosso » des années 1919-1920, l’Italie voit les anarchistes et les anarcho-syndicalistes (ceux de l’USI ? Union Syndicale Italienne, ou ceux qui restent membres de la CGdL) au premier rang des expropriations et des rares essais de remise en route autonome des entreprises occupées. Les libertaires turinois de la CGdL (dont Pietro FERRERO bientôt assassiné par les fascistes en fin 1922) organisés dans le Groupe libertaire sont à l’avant-garde du mouvement. Ils sont alors proches des marxistes révolutionnaires influencés par l’Ordine Novo de Antonio GRAMSCI.
Le point important qui apparaît avec les tentatives italiennes, par rapport aux allemandes ou hongroises de la même époque, c’est d’étendre l’organisation conseilliste aux unités de production, et donc de prévoir un mouvement autant politique qu’économique en anticipant les idées autogestionnaires. C’est ce que reconnaît le Congrès de Bologne de l’UAI ? Union Communiste Anarchiste Italienne en juillet 1920, en pleine vague révolutionnaire italienne. Le texte proposé par Maurizio GARINO (Gli consigli de fabbrica e di reparto ? Les conseils d’usines et d’ateliers) entraîne un long débat et le Congrès, dans une motion de soutien aux soviets, leur reconnaît leur particularité d’être des organismes révolutionnaires de base, agissant comme auto-organisation pluraliste. En bonne dualité (tradition anarcho-syndicaliste) ces comités sont également vus comme « des organes anti-étatiques et (donc) comme de possibles noyaux pour la gestion future de la production agricole et industrielle » comme le note avec un bon sens de la synthèse le rapport de police sur la troisième journée du congrès (03/07/1920) ! L’autre rapport, de Luigi MOLINARI, sur Les soviets et leur constitution, est lui aussi l’occasion d’un débat très mouvementé. Il entraîne le Congrès à se positionner pour ses comités qui sont vus « comme un phénomène international de groupes de masse », « de manifestation spontanée ». L’entrisme anarchiste est sollicité pour rendre ces organismes « autonomes, décentralisés et fédératifs », ce qui est une manière de dénoncer leur effective dégénérescence en URSS.

Dans les foyers ouvriers libertaires de Sestri Ponente ou de la Spezia, dès février 1920 ont sans doute lieu ces premières tentatives, notamment dans les entreprises Ansaldo. Le conseil d’usine préfigure ce que l’on appellera autogestion révolutionnaire des décennies plus tard. À l ‘époque, MALATESTA est un des rares dirigeants révolutionnaires à encourager le mouvement, pour « s’emparer des usines » et développer des grèves générales de soutien, le tout avec visée révolutionnaire. Dans cette première vague, c’est surtout l’Italie du Nord et du Centre qui est touchée, et notamment les hauts lieux des mouvements anarchistes et internationalistes.
Les mouvements autonomes d’autodéfense, d’autogestion… semblent se généraliser durant l’été 1920 et pendant le mois de septembre. En pleine euphorie, le journal anarchiste de MALATESTA, Umanità Nova, qui tire à près de 500 000 exemplaires, pense possible la réalisation d’un monde nouveau. C’est surtout vrai au moment des mutineries et de l’insurrection d’Ancône.
Une autre caractéristique du conseillisme italien, et en cela il rejoint les théories de MÜHSAM ou de l’anarchisme traditionnel, c’est le refus anti-étatique caractérisé, plus nettement qu’en Allemagne en tout cas. Pour s’en convaincre, il suffit de citer une proclamation de l’USI, faite à Parme en décembre 1919 et traduite dans le livre de MUSIGNY : « Le congrès… considère la conception soviétiste (conseilliste) de la reconstruction sociale comme étant à l’opposé de l’État et déclare que toute superposition à la fonction autonome et libre des soviets de toute la classe productrice… est considérée par le prolétariat comme un attentat au développement de la révolution ».

Cependant, ce mouvement des occupations a sans doute été trop mythifié. C’est en tout cas la forte thèse décapante de Giampietro BERTI en 2003. Faute de révolution clairement avancée (sauf pour les seuls anarchistes et anarcho-syndicalistes), le mouvement ouvrier s’est replié dans des revendications corporatistes, économiques. Les occupations ne présentent donc plus qu’un moyen tactique, non un levier révolutionnaire. Les militants se sont laissés enfermer dans un mouvement symboliquement fort, mais vite encerclé. De plus, très rarement les occupations n’ont débouché sur une réelle reprise en main de la production, malgré les vœux de MALATESTA exprimés fortement en septembre. Un beau mouvement, donc, mais sans issue cohérente, qui n’a fait qu’apeurer les possédants et les étatistes, et qui largement ouvert la voie au fascisme naissant.
LA TRADITION DES KIBBOUTZ (OU KIBBUTZ, OU KIBBOUTZIM) ISRAÉLIENS
Judaïsme et mouvement libertaire
La présence de militants d’origine juive est très forte dans les mouvements révolutionnaires (BUND, bolchevisme…) en fin du XIXème siècle et au début du XXème. C’est bien sûr le cas dans la mouvance anarchiste, surtout dans ce « yiddishland libertaire » qui s’étend surtout en Russie, Paris, Royaume Uni, Bulgarie, Argentine et bien sûr aux États Unis.

Chez nombre d’intellectuels proches de l’anarchisme se développe même un soutien au sionisme, mais sous la forme de la reconnaissance d’une nation plus que sous celle d’un État. C’est le cas de Bernard LAZARE, Mécislas GOLDBERG (1869-1907) ou Henri DORR (pseudonyme de Lucien WEIL 1865-1914 ?) à l’époque de l’Affaire DREYFUS. C’est le cas de Mark YARBLUM qui contre KROPOTKINE sur ce thème.
Plus tard, dans les années 1930, Sylvain BOULOUQUE note que dans l’Encyclopédie anarchiste, le sionisme est toujours vu comme un mouvement généreux, même si sa dérive étatique est anti-libertaire. Il faut reconnaître qu’à l’époque, on mélange volontiers sionisme et expériences communautaires menées surtout dans le cadre des kibbutzim, car les « kibboutz passionnent les anarchistes ».
L’utopie du kibbutz et ses traces libertaires
Le kibbutz ou kibboutz, comme le terme kvoutza, signifie groupe ; le pluriel est kibboutz ou kibboutzim ; les habitants sont des kibboutzniks.
Premières analyses et propositions
Sur le plan historique, il semble que les premières colonies en Eretz Israël (Terre d’israël) se font vers 1882, et obtiennent l’appui de l’ICA (Jewish Colonization Association) créé en 1891. Vers 1900, la vision de colonies socialistes s’affirme de plus en plus, tant en milieu marxiste qu’anarchiste. Le projet pour la Galilée de Saül LANDAU (Ma’hnayim) en est un des exemples.

Influencé par HERZL qu’il rencontre dès l’année de la parution de son L’État juif (1896), l’anarchisant français BERNARD-LAZARE se positionne de plus en plus en faveur des colonies (au sens d’établissements communautaires, bien évidemment). Mais son antiétatisme et son anti-nationalisme agressif libertaire le fait s’opposer au sionisme officiel, et rompre avec HERZL dès 1898-99. Il n’en reste pas moins un curieux libertaire sioniste, qui affirme de plus en plus sa judaïcité. Il reconnaît aux juifs, avec lesquels il s’assimile de plus en plus vers la fin de sa vie, le droit, comme à toute minorité, de pouvoir se regrouper de disposer d’elle-même. C’est donc également une forme de nationalisme, mais au nom du pluralisme et de la liberté.

Le Kibbutz serait un « non-échec exemplaire » pour Martin BUBER, disciple de KROPOTKINE et de Gustav LANDAUER, qui en fut une des grandes références, au moins pour ceux qui s’inspirent des idéaux libertaires et kropotkiniens. Les jeunesses sionistes du début du XXème siècle semblent très intéressées par les volontés d’expérimentations autogérées formulées tant par BUBER que par LANDAUER. Le « système communautaire décentralisé » et « avec nationalisation des terres » du « KROPOTKINE allemand » (LANDAUER) plaît beaucoup à un militant d’origine ukrainienne, GORDON, qui s’en souviendra dans ces essais à Degania, mais également aux mouvements Hapoel-Hatzair (Le Jeune Travailleur) et Zeirei-Zion (Les jeunes de Sion). Le mouvement Hapoel-Hatzair est dirigé par Haim ARLOZOROV qui serait l’auteur d’un essai sur KROPOTKINE ; leur revue Ma’abarot, d’après Michael LÖWY, aurait d’ailleurs publié une présentation du « Communisme anarchique » dans son numéro 3 de 1921.
Plus étonnant et intéressant pour exprimer le rayonnement de la pensée libertaire est l’invite faite à LANDAUER (sous proposition de Martin BUBER) en 1919 par le jeune Nachum GOLDMAN (qui sera en 1976 président du Congrès Juif Mondial) afin d’aider à clarifier les volontés utopiques et constructives des pionniers du sionisme.
Un autre libertaire méconnu, le « rêveur insoumis » Franz KAFKA s’intéresse lui aussi aux pionniers et avoue rêver s’intégrer au mouvement en Palestine. Lié au milieu anarchiste praguois avant 1912 et lecteur de KROPOTKINE, KAFKA s’insère largement dans cet ensemble d’intellectuels juifs portés par les idées anti-autoritaires exprimées par les premiers kibboutzim. En 1918, son ouvrage La Communauté des travailleurs non possédants est à la fois une description superficielle de ce que doivent être les premiers kibboutzim, et une œuvre à tonalité utopique libertaire en faveur des petites communautés.
La réalité du kibbutz et ses évolutions
Le mouvement kibboutzique, vraiment fondé en Israël dès 1909 (malgré les antécédents cités ci-dessus) après une grève ouvrière (communauté de K’vutsat Degania), se développe surtout à partir des années 1920.

Les anarchistes y sont présents dans toutes leurs tendances, mais surtout les kropotkiniens (dont Martin BUBER) et les tolstoïens comme Aharon David GORDON (1856-1922) ou Joseph BARATZ, plus quelques réfugiés rescapés du mouvement makhnoviste. Après l’échec de la Guerre civile espagnole, quelques libertaires ibériques comme Joseph RIBAS, pas forcément juifs d’ailleurs, se fixent en Israël.
Il semble que la présence anarchiste, où ses fondements théoriques, sont surtout présents dans le Hashomer Hatzair qui fonde le mouvement Hakkibutz Ha’artzi.
Ils s’inspirent peut-être également de l’utopie d’HERZL, Altneueland de 1902, qui alors imprégné des écrits libertaires, propose une sorte de Gemeinschaft (communauté) proudhonienne composée de multiples petites communautés ouvertes, reposant sur l’adhésion volontaire. Leurs pratiques s’inspirent des coopératives, du syndicalisme et du mutualisme d’origine française surtout, à cette époque nettement influencés par l’anarchisme.
L’origine idéologique du mouvement est cependant mixte : socialisante et sioniste, nationaliste juive mais également parfois avec un net esprit libertaire. La grande majorité est laïque, mais une minorité de kibboutz religieux est apparue à la fin des années trente. Dans un article de La Rivista anarchica (n°214 ? 1995) Giora MANOR parle du kibbutz dominé aujourd’hui par une idéologie philo-marxiste, mais pratiquant toujours des méthodes globalement libertaires.

Ces considérations me permettent donc d’analyser « l’utopie kibboutzique » parmi les grands exemples d’utopies libertaires, un peu comme l’ont fait les historiens anarchistes George WOODCOCK et Augustin SOUCHY ou le journaliste du Libertaire Jean MALINE, mais avec bien plus de recul et de critique.

C’est en effet le rare exemple d’autogestion sur le long terme, puisque encore aujourd’hui (début du XXIème siècle) il compte près de 300 communautés pour près de 130 000 membres. L’ensemble forme moins de 4% de la communauté israélienne en fin du XXème siècle, alors qu’il en représentait moins de 8 % à la fondation de l’État en 1947. Il y a net déclin relatif, mais pas disparition. On peut parler plutôt de stabilité numérique, en chiffres bruts.
À côté du kibbutz existe d’autres formes communautaires en Israël, comme le moshaw, communauté surtout agraire et assez proche des coopératives intégrales, où le travail et la propriété sont communs, mais pas la répartition.
Un kibbutz fait en moyenne entre 500 et 600 ha, et regroupe près de 450/500 membres. Il s’agit plus d’un gros centre communautaire, plus que d’un village autogéré ; il est souvent assez comparable aux cités-jardins, tant les espaces cultivés et les espaces verts se multiplient. Les activités rurale et urbaine y sont toujours complémentaires, rarement antagonistes. L’engouement pour le jardinage est une caractéristique qui est forte dès les origines, et qui continue à étonner Clara MALRAUX lors de ses visites vers 1960, surtout en contradiction avec le désert ou la steppe environnants.

Le kibbutz se présente, pour l’analyste Bruno BETTELHEIM, comme « un idéal devenu réalité quotidienne ». David CATARIVAS ajoute que « c’est la réalisation humaine la plus proche de l’idéal utopique de paix et de solidarité ». De la même manière, Arthur KOESTLER affirme que « les colonies ont transformé une idée apparemment utopique en une réalisation significative malgré sa petite échelle ». Stanley MARON parle de « principale expérience communautaire du XXème siècle qui se pose comme alternative, tant à la société urbaine qu’à l’économie de marché ». Dès 1964, pour Clara MALRAUX, ce « prodigieux laboratoire socio-économique », véritable « enclave socialiste dans un monde capitaliste » repose sur des principes « d’autogestion ». Elle reprend l’affirmation de l’anarcho-syndicaliste Augustin SOUCHY, spécialiste des collectivités espagnoles, qui parlait lui de « seule réalisation de socialisme volontaire dans le monde ».

Le kibbutz apparaît comme une vraie « utopie vivante » qui reposerait pour Arrik DELOUYA sur 4 valeurs principales très proches des positions anarchistes et souvent confondues avec elles :
Le volontariat, donc l’association libre, et son pendant, le possible abandon ou départ également volontaire. Le kibbutz est donc bien « cette communauté jouissant d’une autonomie économique totale et constituée par des membres qui y adhèrent en toute liberté » et dont « le départ peut, à tout moment, être librement décidé ».
L’égalité absolue à tous les niveaux, et une sorte pratiquée de communisme libertaire, malgré une relative rareté des biens produits (ce qui empêche le rêve utopique de société d’abondance et de la « prise au tas », vision qu’ont osée certains anarchistes qui lisaient KROPOTKINE de manière trop schématique). La répartition se fait en fonction des besoins, non du travail fourni, un adulte âgé, un infirme ou un jeune enfant prétendant aux mêmes droits qu’un actif dans la force de l’âge. Le principe d’égalité solidaire est essentiel.
L’autogestion ou démocratie directe existe presque partout malgré d’inévitables dérives centralistes. Il s’agit bien en théorie d’un « monde sans pouvoir ni coercition », et d’un monde « sans État » comme le rêve l’anarchisme. Cette autogestion (on devrait dire cette utopie) nous précise S. JONAS est «à la fois économique, sociale, municipale et urbanistique ; (c’est également) une autogestion de la production, de l’enseignement et de la culture ». La démocratie directe repose sur la primauté de l’Assemblée Générale, expression fondamentale de tous les membres, qui au début était au moins hebdomadaire, et qui exerçait les trois pouvoirs législatifs, judiciaire et surtout exécutif, comme l’a développé Menachem ROSNER. Les enfants, par groupes d’âge, sont encouragés également à pratiquer cette auto-administration de leurs activités et à multiplier les assemblées et les comités.
Le collectivisme parfois quasiment intégral, est pratiqué avec parfois des formes coopératives plus modérées.

Comme idéaux, pratiques et utopies libertaires de cette Lebensgemeinschaft (communauté de vie, pour Martin BUBER) on peut également rajouter :
La haine de l’argent (dès 1911 il est banni du 1er kibbutz, Degania). Dans La Tour d’Ezra, Arthur KOESTLER résume bien ces idéaux libertaires, même s’il n’utilise pas ce terme : « leurs traits fondamentaux étaient les mêmes : le réfectoire commun, les ateliers, la maison des enfants, la prohibition du travail salarié, l’abolition de la monnaie, du troc et de la propriété privée ; la distribution des tâches selon les capacités de chacun et celle des produits selon les besoins »
Une éducation autogestionnaire et anti-autoritaire, proche de l’idée anarchiste d’éducation intégrale comme tente de le prouver Bruno BETTELHEIM ; un kibboutznik interviewé par Clara MALRAUX affirmait que « notre système d’éducation n’est jamais autoritaire, (puisque) nous ne connaissons ni bulletin, ni sanction, ni ‘’redoublage’’ (sic) ». Mais « les blâmes publics » parfois pratiqués sont tout de même très problématiques !
L’absence théorique de différence homme-femme, même pour les tâches ardues (militaires notamment) dans la pratique ; cependant cette vision est sans doute désormais erronée, le kibbutz devenant « une société profondément sexiste » ; dès les années 1960 cette évolution était mise en valeur avec un retour massif des femmes dans des fonctions culinaires et éducatives. Cependant l’esprit pionnier persiste, et des femmes résistent face à cette évolution, et elles sont souvent soutenues par leurs camarades masculins.
L’absence de hiérarchies, de grades ; même des élus ou hauts fonctionnaires reviennent au kibbutz faire leur tâche, comme n’importe quel autre membre ;
Le refus de l’héritage dans une vision très bakouninienne ;
Les multiples regroupements fédéralistes et une solidarité ou entraide proches des positions kropotkiniennes.

Quelques traits étonnants rapprochent également le kibbutz des essais utopiques anarchistes ibériques du début du XXème siècle  : le puritanisme, l’ascétisme, voire un certain refoulement sexuel. Pour confirmer ces rapprochements, après son voyage dans les kibbutz en septembre 1969, l’écrivain argentin Ernesto SABATO fait l’éloge du communisme anarchiste dans la revue Raices de Buenos Aires.
Mais déjà avant lui, Augustin SOUCHY, Gaston LEVAL avaient mis l’accent sur la comparaison entre collectivités et kibboutz, et pas seulement pour le mode de vie, mais pour l’organisation la force des idéaux.

Mais le sionisme affirmé, l’importance de l’engagement militaire, une évolution vers plus de centralisme, l’apparition de stratifications sociales et selon le sexe ou selon le kibbutz (processus d’hétérogénéisation idéologique et socio-économique analysé par Avraham YASSOUR dans de nombreux écrits), la primauté de l’appartenance ethnique et religieuse (« une société de vrais croyants » dit BETTELHEIM)… éloignent ce mouvement de l’idéal libertaire de ses débuts. L’égalitarisme l’emporte désormais sur l’individualisme, et un certain conformisme, une certaine uniformité repoussent le pluralisme initial.

Le kibbutz, avec presque un siècle d’existence (ce qui est en soi un énorme succès), reste un îlot utopique isolé (« tour d’ivoire », « oasis » dit KOESTLER), voire parfois sectaire, malgré son ouverture de plus en plus forte sur le monde israélien (université, travaux industriels extérieurs, service militaire…).
Mais il s’ouvre de plus en plus au consumérisme, parallèlement avec un renforcement de la cellule familiale, certes élargie, comme l’analyse Stanley MARON. L’utopie libertaire semble bien lointaine désormais.
LES « COLLECTIVITÉS » ESPAGNOLES : VERS LE COMMUNISME LIBERTAIRE...
Le mouvement libertaire espagnol est le principal mouvement anarchiste mondial; tant par son ampleur (la CNT aurait atteint les 1 500 000 membres fin 1936) que par les multiples expérimentations utopiques, essais pédagogiques, insurrections, parfois de type millénariste, qui parsèment son histoire. Sa participation essentielle et marquante durant la Guerre Civile de 1936 est sans doute aujourd’hui la période la plus analysée du mouvement anarchiste et est un des plus grands mouvements d’utopie réalisée de l’histoire. L’écrivain espagnol Francisco CARRASQUER affirme même « que le phénomène le plus important de toute l’histoire sociale du XXème siècle, c’est la prodigieuse expansion libertaire en Espagne ». Dans le même sens et plus récemment, l’anarchiste franco-argentin Eduardo COLOMBO estime que « la période qui va de cette date (19 juillet 1936) aux évènements de mai 1937 à Barcelone peut être considérée comme l’expression la plus avancée de la lutte sociale et révolutionnaire dans le processus d’émancipation humaine ouvert par la Révolution française ». Bien sûr, ce sont des libertaires qui écrivent ces remarques, et il faut les relativiser. Mais je partage cependant les remarques de l’historien catalan Antoni CASTELLS DURAN qui rappelle que « l’expérience des collectivisations en Catalogne est l’unique tentative existante jusqu’à nos jours pour mettre en pratique le socialisme libertaire dans une société industrielle, ce qui lui confère une importance exceptionnelle au niveau mondial, tant du point de vue historique qu’économique et social ».
Dans un ouvrage très fouillé de 1967-1968 pour analyser la « réussite remarquable » « stupéfiante en temps de guerre », des expériences libertaires de 1936, Noam CHOMSKY se dressait contre les mandarins de son temps, gagnés à l’idéologie impérialiste ou libérale, et dénonçait la falsification de l’histoire qu’ils cautionnaient. L’exemple espagnol lui fournissait un excellent champ d’études.
L’originalité de la révolution espagnole tient donc évidemment à son caractère libertaire et fédéraliste, puissamment utopiste, rarement rencontré ailleurs. KAMINSKI en 1936 en traversant la Catalogne ne s’y trompe pas : « la révolution apparaît sous de multiples formes et lentement du chaos surgit le monde nouveau. Un chaos avec toute sa grandeur et ses horreurs, avec sa stupidité et son génie spontané, enfanté dans la douleur ».
Des traces communautaires espagnoles anciennes...
Depuis 1943, et surtout dans la réédition de 1962, Gerald BRENAN a beaucoup insisté sur ces traditions communautaires ibériques dans son fameux El labirinto español/Le labyrinthe espagnol. Il reprenait partiellement des idées diffusées à propos des collectivismes agraires en fin du XIXème par l’intellectuel aragonais de Graus, Joaquim COSTA, qui a beaucoup marqué la mouvance libertaire. Il cite également l’œuvre de Don Juan Antonio POSSÉ Vestigios del primitivo comunismo en España de 1883.
Il ne faut pas oublier l’important travail théorique de l’écrivain anarchiste Felipe ALAIZ, d’ailleurs ancien proche du mouvement littéraire costiciste (de COSTA) du Haut Aragon dont il est issu : Hacia una Federación de Autonomías Ibéricas/Vers une Fédération des Autonomies Ibériques dont la partie 3 (sur 20) traite du Municipio español desde la epoca romana/La commune espagnole depuis l’époque romaine.

Pour aller vite, BRENAN cite plusieurs fondements possibles :
Les tendances utopiques collectivistes espagnoles de l’Époque Moderne, exprimées par Miguel CAXA de LERUELA dès 1631, prolongées par les idées de nationalisation de la terre de Pedro de VALENCIA ou par le système mixte issu des Discursos de Martínez de la MATA en 1659. Même un Alvarez OSSORIO aurait en 1686 proposé de mettre fin aux propriétés et à l’argent.
Les traditions communalistes, s’exprimant notamment dans les coopératives des piémonts pyrénéens, dans la force des « fueros/assemblées » et « concejos/conseils » municipaux (ceux de Léon et de Sepúlveda dès le XI°) ou dans les pratiques collectives liées à l’élevage (« mesta » et « derrotas ») des plateaux centraux, ou dans les usages collectifs de répartition de l’eau de l’huerta valencienne... ALAIZ récuse ce rôle novateur des éleveurs, et s’intéresse plutôt au « campo común/champ commun » des petits et moyens agriculteurs indépendants ; il fait également remonter les tendances coopérativistes et collectives aux premiers temps de l’occupation romaine. GÓMEZ CASAS met en avant les traditions des Germanías et Hermandades du pays valencien ou des Baléares, à l’origine d’une forte rébellion contre le pouvoir central au début du XVIème siècle.
La tradition fédéraliste et cantonaliste : cela vaut surtout pour le jeune Pi Y MARGALL, traducteur de PROUDHON en Espagne (notamment du Principe Fédératif en 1868). Ce futur président éphémère de la Première République de 1873 publie cette même année son Idea exacta de la federación où l’influence proudhonienne est très forte, ne serait-ce que dans la proposition de pactes « sinalagmáticos, communtativos y bilaterales... ». C’est pourquoi ABRAMSON présente ce « fédéralisme pactiste » comme une « utopie ». Son premier livre de 1854 La reacción y la revolución était déjà un pamphlet anti-autoritaire très élaboré. Pour confirmer ces analyses, on peut rappeler que dans L’idée générale de la révolution au XIXème siècle et dans Contradictions politiques. Théorie du mouvement constitutionnel au XIXème siècle, PROUDHON affirme que « la Commune est par essence, comme l’homme, comme la famille, comme toute individualité ou collectivité intelligente et morale, un être souverain. En cette qualité, la Commune a le droit de se gouverner elle même, de s’administrer… ». Les libertaires et fédéralistes ibériques surent avec talent et diversité faire passer ce principe du bisontin dans la réalité
Les traditions coopératives et collectives lancées notamment par les socialistes et l’UGT, en Catalogne ou d’une manière plus générale en milieu rural dans sa phase plus « gauchisante » des années 1930. Luis GARRIDO développe cet aspect dans son étude sur la province andalouse de Jaén. L’originalité de cette contrée est la prédominance socialiste (donc de l’UGT et sa fédération agraire ? la FETT) face à un mouvement anarchiste moins implanté. L’UGT s’appuie principalement sur le décret des « Arrendamientos colectivos » (sorte d’autogestion de terres louées) de Largo CABALLERO du 19/05/1931, qui propose une légalisation graduelle et pragmatique d’essais pré-collectivistes. Une bonne partie des collectivités qui éclatent en 1936 semblent bien s’inscrire dans cette logique et le passage de l’arrendimiento à la collectivité est fréquemment signalé. Cette étude présente surtout l’intérêt de nous mettre en garde face à une interprétation trop pro-anarchiste du phénomène des collectivités.
Et surtout la puissance utopique et mystique de l’anarchisme rural, surtout en Andalousie. BRENAN dans une analyse classique, reprise parfois sans nuance par HOBSBAWM dans ses Primitive rebels de 1959, lance l’idée d’un anarchisme dont les adeptes « sont des hommes qui entendent réaliser leur utopie » de la même manière que les hérétiques religieux ou les millénaristes. « Leur utopie est presque aussi ascétique et sévère que la première utopie judéo-chrétienne » affirme-t-il. Son ami Franz BORKENAU allait à l’époque dans le même sens fort caricatural : « l’anarchisme est un mouvement religieux ».

Sans appuyer cette « idiosyncrasie » systématique qui ferait des espagnols un peuple libertaire « inné », il reconnaît cependant que « ces caractères : particularisme, indépendance, égalitarisme, justice, don quichottisme, individualisme pris séparément ou hors de tout contexte historique, peuvent être des éléments à intégrer dans l’anarchisme historique militant, et même dans l’anarchisme comme doctrine philosophique », sans oublier d’y ajouter la « fibre communautaire ».
l’idéal du communisme libertaire : anticipations
Le communisme libertaire (ou plutôt le communalisme) s’impose en Espagne dès les années 1870, même si c’est au début sous une forme collectiviste. Dès 1872 la base espagnole de la Fédération Régionale de l’AIT (cette base étant constituée par la fédération locale des unions de métiers) est considérée à la fois comme élément de l’organisation de combat dans la société actuelle et comme « la commune libre de l’avenir », dualité qui va imprégner tout l’anarcho-syndicalisme. Dès 1876 les réunions « comarcales/provinciales ou régionales » de la Fédération Régionale Espagnole proposent « une première ébauche de la commune libre et indépendante conçue dans la perspective de la future société de l’anarchisme espagnol ». En 1878 le Programa de realización inmediata/Programme de réalisation immédiate de la Fédération régionale andalouse est un vibrant appel aux réalisations communistes-libertaires. Josep TERMES l’historien de la Première Internationale en Espagne notant que « déjà se dessinait une commune libertaire qui aura une si grande place dans l’histoire du mouvement anarchiste hispanique ». L’essor a lieu dans les années 1880, surtout avec La Justicia Humana de Barcelona en 1886 et le développement dès 1888 d’un des journaux les plus célèbres de l’anarchisme ibérique, Tierra y Libertad, slogan que lancent à la même époque les anarchistes magonistes au Mexique, et que le cinéaste britannique Ken LOACH va faire connaître dans les années 1990 avec Land and Freedom. La venue en Espagne de MALATESTA donne définitivement l’avantage au communisme anarchiste ou libertaire sur un collectivisme anarchiste qui persiste pourtant chez un militant aussi prestigieux que Ricardo MELLA et qui, seul cas en Europe dans la mouvance anarchiste, garde de profondes influences.
Dès 1919 la CNT fait du communisme libertaire, plus souvent appelé alors « comunismo anárquico », son objectif final. Les congrès successifs de 1931 et de 1936 confirment cette orientation logique du mouvement libertaire espagnole.
Cet idéal s’affine, et repose sur de nombreux écrits littéraires et utopiques ou programmatiques surtout dans les années 1920 et 1930. La thèse en 1978 de Xavier PANIAGUA sur ce qu’il appelle la « Sociedad libertaria » en fait une présentation critique mais très complète.

Les mouvements insurrectionnels du début des années 1930 : ceux de Manresa en 1932, de Terrassa en 1933, de Casas Viejas avec le vieux militant Seisdedos de 1933... en sont quelques exemples.
En janvier 1932, le Haut Llobregat connaît le « premier essai de révolution sociale » en Espagne, avec « 5 jours de communisme libertaire ». La charge utopique est très forte, et Federica MONTSENY le théorise dans son article de La Revista Blanca du 15/01/1932, Hacia une nueva aurora social/Vers une nouvelle aurore sociale.
En janvier 1933, le village de Ripollet en Catalogne, pour prendre un exemple, nous ramène à l’affaire italienne du Bénévent de 1877. Une petite municipalité est occupée par un groupe de libertaires, les archives brûlées devant la population rassemblée, le drapeau noir dressé, la propriété privée et l’argent condamnés…Au nom de la « idea/l’idée, l’anarchie » et de la « fraternité universelle », l’exploitation de l’homme par l’homme est rejetée hors de ce nouveau monde utopique. Cependant à la différence du mouvement malatestanien, ici l’idéal est désormais connu, les militants semblent plus préparés, et le mouvement n’est pas autant isolé.
Mais ce mois de janvier 1933 reste tristement fameux pour les terribles faits de Casas Viejas, aujourd’hui Benalup de Sidonia. De pauvres paysans, ravagés par la faim et le manque de terre dans cette province de Jérez au large de la montagne de Ronda, sont sensibles aux revendications libertaires et tentent une insurrection avec des moyens dérisoires. Dans un superbe reportage, « à chaud », l’écrivain Ramón SENDER encore largement influencé par un anarchisme qu’il va bientôt abandonner, révèle l’aspect populaire, un peu mystique et très simple du communisme libertaire vu par les agriculteurs andalous. Il dénonce avec un style extraordinaire la collusion entre une République honteuse qui sert des latifundistes méridionaux sans scrupules, et des forces de l’ordre terrifiantes (Gardes civiles et d’assaut) qui se croient encore en manœuvre dans le Rif. Le résultat est un des pires massacres de cette époque (plus de 20 assassinats) : il anticipe les désastres sanglants des Asturies et de la Guerre Civile.

Une des rares anticipations des collectivisations de 1936 est vécue par les habitants de la petite localité aragonaise de Albalate de Cinca. Dans ce pays, toujours écrasé aujourd’hui par le soleil et la sécheresse, malgré la proximité de la Cinca, la puissante CNT animée surtout par la famille CARRASQUER, réussit à occuper Albalate le 08/12/1933. Pendant plus de 2 jours, le communisme libertaire est activé. Les réactionnaires sont enfermés dans le Centro Obrero (Centre ouvrier) et la municipalité se transforme en Comité révolutionnaire ; les 4 axes principaux sont bloqués par des barricades. Ce bref moment d’anarchie durement réprimé (plus de 100 arrestations), la localité le doit à une tradition forte de collectivisme et de militance libertaire. Déjà en 1932 la municipalité avait acheté par choix collectif des terres ducales dont une partie avait été immédiatement remise à chaque famille, le reste étant travaillé et géré en commun.
En décembre 1933, le Comité Révolutionnaire de Zaragoza, dans un Manifeste, résume très simplement les aspirations communistes libertaires d’alors : « Une fois abolie la propriété privée, toute la richesse reste à la disposition de la collectivité. Les usines, ateliers et tous les moyens de production seront saisis par les prolétaires organisés, mis sous contrôle et administrés par le comité d’usine… À la campagne, les terres et tout ce qui constitue la richesse du village doit être à la disposition de la commune (municipio) libre ». La monnaie est bien sûr abolie, le commerce est remplacé par l’entraide et le troc, et les milices (cuadrosde defensa ) assurent l’autodéfense.

Dans le grand mouvement asturien d’octobre 1934, la CNT, dominante dans la localité industrielle de La Felguera (peut être plus de 4 000 mineurs affiliés au syndicat) y instaure des pratiques conseillistes qui tranchent nettement avec celle des communistes minoritaires ou celle des socialistes majoritaires dans le bassin minier. Un livre affirme même que les Asturies ont connu « 15 jours de communisme libertaire ». Des comités populaires gèrent le quotidien, des entreprises pratiquement autogérées travaillent pour équiper les groupes d’actions (armes, explosifs…). L’autogestion locale s’accompagne de la solidarité vis à vis de l’extérieur puisque ces groupes d’action partent directement pour aider la résistance ouvrière à Oviedo. Sur tous ces points les Asturies annoncent ce que va être la situation catalane en été 1936. La « commune asturienne » possède plus d’aspects libertaires qu’on ne l’écrit souvent, surtout si on se souvient que l’anarchisme est nettement dominant, en plus du bassin de la Felguera cité, dans le grand port de Gijón.

Antonio ELORZA, dans un article de synthèse qu’il a présenté au Colloque d’Amsterdam de 1988 sur L’anarchisme espagnol et ses traditions culturelles, rappelle que pour l’anarcho-syndicalisme ibérique, « le début des années 30 est un temps d’utopie ». Il note divers cheminements qui cumulent en 1936 :
Les expérimentations insurrectionnalistes, surtout animées par la FAI, et déjà signalées ci-dessus part PANIAGUA.
La multiplication des lieux de débats, de discussion souvent avec forte participation : « Aujourd’hui il n’y a pas de tertulias (rencontres entre amis), de conversations ou polémiques qui ne laisse une place à l’étude des possibilités d’implantation du communisme libertaire » écrit VILLAVERDE dans le numéro de CNT du 17/11/1932.
La réflexion (et confrontation) théorique et pratique au sein des divers courants de l’anarcho-syndicalisme espagnol et dans l’AIT.
Les très nombreuses « petites utopies » de revues, journaux, pamphlet, écrits éducatifs… Des revues comme Estudios, Iniciales ou Orto… sont au premier plan.
L’essor des projets utopiques d’ampleur qui se multiplient dans les années 30.
On peut ajouter à cette liste un 6° point : l’importance de la « base sociétaire » de l’anarchisme espagnol, la multiplicité des associations qu’il développe depuis ses origines, depuis les groupements culturels, notamment les fameux « ateneos » jusqu’aux groupes spécifiques ou d’affinités (dont la FAI de 1927 est l’expression la plus importante), en passant par les multiples groupes sectoriels, activistes, militants, pédagogiques… Une contre-société s’est réellement développée : elle a préparé aux contacts, aux échanges, à l’œuvre partagée, aux rudiments de la gestion… des générations de militants qui naturellement vont retrouver leurs réflexes dans les collectivisations qui surgissent en 1936. Pendant la résistance au pronunciamiento, les effets d’une « longue histoire d’éducation ouvrière » et la forte perméabilité « à la pensée utopique » comme l’analyse longuement l’ancien poumiste Victor ALBA.

Le théoricien le plus connu en est Isaac PUENTE, médecin anarchiste dont l’ouvrage est une référence de premier plan dans tout le mouvement espagnol. Ce docteur, plutôt pacifiste, est assassiné par les franquistes en 1936.
Ses positions (avec des nuances) ont peu à peu gagné l’ensemble du mouvement puisque au Congrès National de la CNT de Saragosse en mai 1936, les 649 délégués de plus de 988 syndicats (peut-être 600 000 représentés) réaffirment cet idéal utopique, en même temps d’ailleurs que des positions plus réformistes ! C’est le fameux texte : Concepción Confederal del Comunismo Libertario, qui résume le Point 8 du Congrès. C’est incontestablement le texte le plus idéologique et le plus important (par la force numérique et militante de la CNT de l’époque) dans ce domaine. Ce document « anarchiste » est cependant moins ouvert que les propositions exprimées par ailleurs par PUENTE, qui alliait sans exclusive les efforts du syndicalisme et des communes libres.
La Guerre civile de 1936 à 1939 va permettre d’en réaliser des expérimentations à grande échelle, même si l’explosion sociale est largement spontanée.
Les écrits de Diego ABAD de SANTILLAN, théoricien plus économiste, en peaufine les aspects durant cette Guerre Civile, mais en rogne les éléments trop utopiques, au nom d’une vision plus pragmatique et un peu plus centraliste du mouvement social.
Diego CAMACHO, relatant tous ses écrits et leur diffusion, insiste sur la longue préparation et l’omniprésence de la propagande libertaire qui permirent le choix du communisme libertaire et des idéaux autogestionnaires en 1936. Dans une interview à la A Rivista Anarchica de Milan en décembre 1998 (n°250) il dit notamment que « les révolutions ne produisent pas de miracle : elles font seulement affleurer ce qui existe déjà » et plus loin « les révolutions, si avant qu’elles ne se produisent, ne sont pas dans la tête des gens, ne peuvent pas développer un caractère nettement déterminé. »

Pour résumer, une idéologie communiste libertaire sommaire et une « culture de la subversion » et de la révolte existent de manière diffuse, même hors du mouvement libertaire. L’explosion de 1936, en supprimant bien des verrous, va donc spontanément s’appuyer dessus et en ranimer la flamme.
les « collectivités » libertaires de 36-39 : « une utopie réalisée »
une révolution sociale d’ampleur dans la Guerre civile
Innombrable est désormais la bibliographie les concernant, et il faut bien reconnaître que le succès du film Land and Freedom de Ken LOACH récemment (1995) leur a donné un renouveau d’intérêt. Le réalisateur affirmait d’ailleurs que les collectivisations « furent un des rares moments dans l’histoire de l’humanité où on vit un peuple prendre le contrôle de sa propre vie ». Pour les anarcho-syndicalistes français de la CGT-SR, ce n’est ni plus ni moins qu’une « magnifique aurore qui se lève à l ‘horizon radieux, annonciatrice des temps nouveaux » ! La très forte charge utopique est toujours constatée par les historiens, parfois revendiquée par les anarchistes et sympathisants, et les qualificatifs abondent : « la utopia anarquista » pour Antonio ELORZA en 1973, « el sueño igualitario/le rêve égalitaire » pour CASANOVA en 1988, « il sogno collettivista/le rêve collectiviste » pour Claudio VENZA en 1992…
Ce qui a sans doute le plus étonné les contemporains fut la spontanéité initiale et l’extrême hétérogénéité de ce mouvement difficile à présenter et à définir, mais incontestablement surgi sans direct mot d’ordre imposé. Même la CNT se proposait, au lendemain de la révolution, d’abandonner son idée de communisme libertaire, pour montrer sa loyauté et affirmer sa volonté de partager les responsabilités avec les autres mouvements catalans. Devant une base si radicale et devant le fait accompli, elle est vite forcée de s’associer aux collectivisations. Le 27/08/1936 le Bulletin d’Information de la CNT-AIT-FAI demande : « Tous les travailleurs de toutes les industries doivent immédiatement prendre en main les entreprises (incautación) en les collectivisant. Cela doit se faire rapidement, en nommant aussitôt le Conseil ouvrier (Consejo Obrero) qui gèrera l’industrie… ».
Comme je le rappelle ci-dessus, il faut cependant relativiser la notion de « spontanéité » car comme le dit Eduardo COLOMBO dans l’article cité précédemment, « les réalisations révolutionnaires des travailleurs espagnols ont été le résultat de l’enracinement idéologique et organisationnel de l’anarchisme ».

L’autre étonnement venait de l’incroyable reprise du travail et d’une vie presque normale dès les premiers jours de la lutte : « La révolution construit. Le travail ne s’interrompt en aucun lieu, les champs sont cultivés, les récoltes engrangées, les routes reconstruites et tous les travaux commencés sont poursuivis, même s’il s’agit de constructions, qui, de sûr, ne serviront jamais à ce à quoi on les destinait » raconte KAMINSKI dans un ouvrage enthousiaste sur la Catalogne que l’anarchiste PEIRATS compare à juste titre aux 10 jours qui ébranlèrent le monde de John REED. KAMINSKI, tout en reconnaissant l’ampleur des destructions du camp républicain, ajoute que : « si la guerre civile détruit d’immenses valeurs, ce n’est pas du fait des révolutionnaires. Ceux-ci tendent à détruire les symboles, mais respectent de manière ingénue et parfois exagérée tout ce qui leur paraît de quelque utilité », comme il le découvre en visitant des collectivités. Dans un autre passage il s’émerveille devant la bonne marche des transports publics dans la « Barcelone rouge et noire », juste quelques jours après l’échec de la rébellion ; cette remise en marche due à l’initiative des seuls syndicalistes aurait été plus rapide que ce qui s’était passé dans le même secteur dans la Russie de 1917.

Les ouvrages en langue française les plus importants, mais sans doute trop nettement favorables au mouvement anarchiste, sont ceux de Gaston LEVAL, Frank MINTZ et l’incontournable réédition de l’ouvrage de la CNT sur les Collectivisations, l’œuvre constructive de la révolution espagnole dont la première édition date de 1937. En langue espagnole, le livre en 4 volumes du militant libertaire Juan PEIRATS sur La CNT dans la révolution espagnole est une mine de renseignements. Enfin les remarques lumineuses de BRENAN en Appendice à son édition de 1962 sur le « mouvement soviétique » populaire, réel et profond de l’Espagne de 1936 sont à relire avec attention. Plus récemment la courte mise au point de Frédéric GOLDBRONN et de Frank MINTZ dans le Monde Diplomatique nous offre un bon résumé. L’ouvrage récent de Victor ALBA, favorable et critique (sans doute par son passé marxiste révolutionnaire minoritaire) est un des plus précis et des plus profonds pour l’analyse et l’actualisation du mouvement, et nous offre quelques interviews de qualité d’anciens « collectivisateurs ».

Lors de l’éclatement du coup d’État militaire de l’été 1936, la résistance populaire et républicaine triomphe dans une grande partie de l’Espagne et repousse le succès franquiste jusqu’en 1939, ce qui présente un des rares essais de résistance semi-victorieuse à la montée des fascismes de toute la décennie. Immédiatement, le peuple en armes mêle assez spontanément guerre et révolution sociale. Là où les influences libertaires sont les plus ancrées (mais pas seulement, le POUM Parti Ouvrier d’Unification Marxiste et même souvent l’UGT Union Générale du Travail socialisante sont largement présents) apparaissent une multitude d’essais que l’on peut par anachronisme appeler autogestionnaires. Dans les campagnes surgissent différentes formes de collectivités agraires, et dans de nombreuses communes de toutes dimensions bien des services, des ateliers ou des industries passent sous totale collectivisation (socialisation), ou sous contrôle ouvrier, communal ou syndical. La forme coopérative est bien diffuse également.
Les premières formes sont d’ailleurs imposées par la nécessité, puisque ce sont les secteurs de l’alimentation qui sont concernés. Immédiatement après sont touchées toutes les activités liées au front. Ainsi à Barcelone, dès le 24 juillet 1936, le jour où sort de la ville la première colonne menée par DURRUTI, est mis sur pied un Comité d’approvisionnement (Abastos) que les libertaires ouvrent aux autres forces révolutionnaires en acceptant même que l’UGT compte autant de membres que la CNT, alors que dans la ville l’écart numérique est très grand entre les deux centrales.
La défaite républicaine et l’hostilité, parfois très violente (Cf. l’écrasement militaire mené par les colonnes dirigées par des chefs communistes, LISTER étant le plus connu et le plus haï), des républicains et surtout des communistes (par un des PC les plus staliniens de l’époque) conduisent ces essais à l’isolement, à l’échec et pire sans doute à l’oubli. L’histoire officielle (stalinienne et franquiste mêlées) ou académique (où le poids d’un marxisme dogmatique fut longtemps prépondérant) a très souvent largement minimisé ce phénomène qui fut le plus vaste et le plus profond essai communautaire libre de toute l’époque contemporaine. Sur 24 millions d’espagnols, la CNT anarcho-syndicaliste compte plus de 1 million de membres, peut-être 2 à son apogée de fin 1936 ; les collectivités vont toucher près de 2 millions de travailleurs... si on s’en tient à des estimations « basses ». Des millions de femmes, d’enfants, de retraités et de vieillards vont y être longuement impliqués, sans compter les réfugiés provenant de régions occupées par le franquisme. Si on ne s’arrête qu’au cas de Barcelone (qui compte plus d’un million d’habitants dans les années 1930), certes capitale reconnue de l’anarchisme ibérique, on peut rappeler que de 70 à 80% des entreprises sont collectivisées.

Un ouvrage récent (1997) très critique sur l’anarcho-syndicalisme espagnol et sur le rêve libertaire jugé « archaïque », celui de Julian CASANOVA De la calle al frente/De la rue au front publié à Barcelone, pense qu’il y a eu au moins 1 500 collectivités agraires, dont 863 cénétistes, plus 135 « mixtes » donc également avec participation anarchiste, soit l’immense majorité. Il n’est pas inintéressant de constater que même l’UGT socialisante s’est, elle aussi, ralliée au modèle anarcho-syndicaliste avec 415 collectivités reconnues. Les régions les plus touchées sont dans l’ordre de présence anarchiste, l’Aragon, le Pays valencien et la Mancha. L’Andalousie, autre terre fortement anarchisante, est moins touchée que prévue car la guerre y est rapidement défavorable au camp républicain. Les origines des collectivités sont souvent le fait des milices et des syndicats, puis au fur à mesure où se déroule la guerre, de l’intervention militaire de corps ralliés à l’anarchisme ou au POUM comme le montre le film cité. Le total touché est d’une grande imprécision statistique puisque les chiffres de terres expropriées représentent de 40 à 75 % des terres totales (dans la zone républicaine, bien sûr). Même le chiffre le plus bas semble extraordinaire, et fait de l’Espagne de 1936 le seul exemple à vraiment grande échelle, dans l’espace et dans le temps, de réalisation de l’utopie anarchiste (appelée souvent plus tard « autogestion »), utopie qui a concerné « plusieurs millions d’individus » comme le rappelle Gaetano MANFREDONIA en 2001. Frank MINTZ, qui revoit à la baisse ses estimations larges des années 1970 (près de 3,2 millions) propose en 1999 un nombre minimal tournant autour de 1,8 millions, et rejoint ainsi les chiffres assez bas (1,5M) de l’anarchiste britannique Vernon RICHARDS.
L’autogestion est assurée soit par le(s) syndicat(s), soit par le comité révolutionnaire local, soit par la collectivité elle-même ou une forme mixte de ces trois solutions, avec en plus des formes proches (coopératives, associations autonomes…).
Il y a eu dans ces régions et en Catalogne une « réelle inversion de l’ordre social » reconnaît l’auteur, surtout si on tient compte des collectivités industrielles et de services, innombrables surtout à Barcelone. Dans cette ville, près de 70% des entreprises ont été collectivisées.

Dans de nombreux cas l’utopie anarchiste renoue avec bien des écrits utopistes anciens, et supprima l’argent (remplacé par des bons de travail ? le « carnet » du producteur-, des monnaies de papier, les « duros de cartón », ou un carnet familial, ou le troc mutualiste...), brûla les cadastres, bouleversa les hiérarchies, réquisitionna les moyens et les terres, encouragea le travail et la consommation collective en respectant les travailleurs pauvres indépendants, et les petits propriétaires républicains... dans un climat qui rappelle bien des mouvements révolutionnaires ou millénaristes du passé. Certes des violences, quelques exécutions sommaires... ont terni ce mouvement, mais ne peuvent en aucun cas en supprimer l’importance.
Dans la plupart des cas le mouvement libertaire tolère les petits propriétaires indépendants, à condition qu’ils n’embauchent pas de salariés. Ils accueillent même parfois les membres en difficultés de familles reconnues capitalistes ou franquistes.
Si la collectivisation semble systématique pour les terres des « factieux » immédiatement saisies, et pour les terres des grandes propriétés restées mal ou non cultivées, les autres terrains ne sont concernés que si leurs utilisateurs en sont d’accord. Le pragmatisme est partout affirmé. Il faut attendre le décret d’octobre 1936 pour que la collectivisation connaisse un début de réglementation, qui ne sera jamais total.
Questions de définitions et de classifications…
Dans une petite brochure éditée par la CNT-AIT de l’Empordà, Marciano CÁRDABA tente une typologie de ces collectivités en milieu rural. C’est une tâche sans doute plus intellectuelle que réelle, car comme le rappelait KAMINSKI pour la fin de 1936 « nous cherchons en vain des solutions uniques ou des formules communes » puisque « chaque village est autonome et s’organise comme il le souhaite ». Partout alternent des formes mixtes, variant selon l’appartenance politique de ses membres ou selon le pur hasard : dans la région de Puigcerdà, dominée par les anarchistes de septembre 1936 à avril 1937) analysée par Jean-Louis BLANCHON, collectivisations, contrôle ouvrier, coopératives se mêlent et s’entrecroisent. Pour le seul Empordà, Marciano CÁRDABA a découvert l’existence de plus de 48 de ces communautés. Il propose de les regrouper en trois formes principales :
la collectivité agraire (colectividad agraria) proprement dite, assez autonome et réellement autogestionnaire, assez pluraliste dans sa composition.
la section de travail collectif, dépendante souvent d’un Conseil Municipal pour une tâche partielle.
la municipalisation (il parle de comuna aldeana) de la vie sociale, souvent dans un sens communiste-libertaire tant la présence d’une puissante CNT s’y fait sentir.
José BORRAS spécialiste des essais communautaires aragonais confirme partiellement cette typologie. Il dénonce le terme de collectivité devenu un terme générique peu nuancé désignant toutes les expériences. Pour lui comme pour Marciano CÁRDABA, il faut distinguer la commune libre, touchant d’emblée (été et automne 1936) la majorité des villages aragonais du camp républicain, de la collectivité proprement dite qui intervient un peu plus tard. La commune touche tout un village, tente de s’autogérer dans un cadre assez isolé et applique un communisme libertaire assez naïf. La collectivité se fonde sur le volontariat, et ne concerne qu’une partie des habitants. Elle succèderait à la commune en fin de l’année 1936. Ses formes varient selon une pratique anarchiste-collectiviste (le salaire dépend strictement du travail) et une pratique plus anarchiste-communiste (la rétribution est fonction des besoins). À mi chemin, la forme de rétribution familiale fut souvent utilisée.

En réalité les formes mixtes et mouvantes dans le temps ont été prépondérantes. Ainsi dans le petit village de Sariñena, celui des ancêtres de Daniel PINÓS ,dans les Monegros aragonais, qui vit passer les brigades poumistes, anarchistes (DURRUTI) et plus tardivement les tanks des contre-révolutionnaires communistes de LISTER, les terres sont cultivées de trois manières : les petits fermiers et ouvriers agricoles continuent comme par le passé sur leur terres, alors que les grandes exploitations expropriées sont partagées de moitié : une pour les paysans pauvres pour lesquels on procède à une distribution, l’autre moitié restant bien commun du Comité et travaillée collectivement.
Quand le syndicat l’emporte dans la gestion, ce qui, il faut le reconnaître, est le cas principal en ville, on peut employer le néologisme de « sindicación » qu’utilise PANIAGUA (p.283 de sa thèse), qui peut s’écrire aussi syndicalisation (Cf. Victor ALBA), mais le terme entraîne alors une confusion..
Sinon, les termes usités à l’époque de la guerre civile sont multiples. Le principal adjectif est incautado (réquisitionné sans indemnité, et donc géré par un Comité de Gestion) ou requisado (identique au précédent mais plutôt pour les biens mobiliers). Un bien exproprié à des fascistes connus ou à des émigrés est apropriado (récupéré). La communauté (on trouve parfois le terme colectivo) organisée est collectivisée (colectivizado) et non socialisée (mais le terme de socializado est lui aussi bien fréquent), ce qui ferait trop marxiste autoritaire aux yeux d’une majorité très libertaire. Les entreprises ou ateliers non totalement collectivisés sont sous contrôle ouvrier (controlados = contrôlés par un Comité de Contrôle) ou sous contrôle gouvernemental (intervenidos).
Mais KAMINSKI et BRADEMAS nous rappellent que même lorsque ces appellations sont visibles, la réalité est souvent multiple ou divergente. Rien n’est figé et déterminé une fois pour toute. Par exemple si on se sert des recommandations du Consejo de Economía fondé le 11/08/1936, 5 réalités sont encouragées :
la colectivización bien sûr, pour les grandes propriétés, les grandes entreprises, les services publics et les transports…
la incautación y colectivización pour les entreprises abandonnées… souvent à la suite d’une invasión spontanées des terres. Le décret du 07/10/1936 tente à réglementer ces récupérations de terrains, uniquement aux dépens des seuls propriétaires ennemis du régime. Pour cela, des Juntas calificadoras provinciales sont selon les régions plus ou moins actives.
el régimen cooperativo pour le commerce…
el control obrero/contrôle ouvrier voire lanacionalización (ce qui est très rare dans un document anarchiste) pour le secteur bancaire…
el control sindical obrero/contrôle syndical ouvrier pour les entreprises restant privées.
Une autre forme pourrait s’ajouter : celle des alojamientos, des espèces de contrat d’occupation pour fixer des populations souvent sans terres ; mais de fait, il s’agit souvent d’une occupation réelle.

Le terme qui s’impose aujourd’hui est cependant celui de collectivisation. De nombreux témoins affirment qu’il fut définitivement adopté par l’économiste cénétiste Juan P. FÁBREGAS LLAURÓ (1893-1966) alors qu’il est en été 1936 conseiller pour l’Économie à la Généralité de Catalogne.

Des essais d’ententes sont multiples, et pas toujours efficaces. Les collectivités, en se fédérant (Fédération de février 1937 en Aragón) évitent cependant le « localisme » appauvrissant et inégalitaire, qui a pourtant existé et a été durement combattu. La solidarité permet d’aider les groupements les moins avantagés. Parmi quelques cas assez efficaces de coordination ou de fédéralisme, on peut citer la Fédération Régionale des Collectivés de Barbastro (Aragón) qui regroupe plus de 30 collectivités, et qui cherche à promouvoir l’entraide entre elles, et un développement plus équilibré, en liaison avec des localités plus industrielles comme Monzón. Pour une plus grande région, et avec un succès économique important en 1937, l’exemple du CLUEA (Comité Levantin Unifié d’Exportation des Agrumes) permet à la République de récupérer des devises à la suite des ventes sur les marchés étrangers. Mais l’opposition communiste et gouvernementale, et la création concurrente d’une Centrale d’Exportation brouille les cartes, réduit l’enthousiasme des travailleurs, et dénature l’expérience qui cesse pratiquement en 1938.
Le problème de la légalisation
Face aux collectivités, le pouvoir républicain est totalement désemparé dans un premier temps. Il va cependant vite se ressaisir, comme l’analyse très concrètement Luis GARRIDO à Jaén pour le cas des collectivités agraires.
Le décret du 08/08/1936 essaye de légaliser les occupations des terres abandonnées ; il s’agit surtout d’une légalisation de l’existant, les terres étant remises officiellement, selon les cas aux collectivités (reconnaissance de fait d’une autogestion), aux organisations syndicales (syndicalisation ?) ou aux municipalités (municipalisation).
Le décret du 15/09/1936, cette fois sous l’influence communiste hostile aux collectivisations (le Ministre de l’agriculture est le membre du petit PCE Vicente URIBE) s’efforce d’accentuer le contrôle et la coordination en développant dans chaque municipalité des comités Agraires de Front Populaire.
Le décret du 07/10/1936 procède à une sorte d’étatisation ou de nationalisation générale. Les travailleurs ne conserveraient qu’une sorte d’usufruit de terres qui resteraient propriété collective d’État. Seules les terres d’ennemis déclarés du régime peuvent faire l’objet d’occupation.Ce décret ne sera réellement effectif qu’au milieu de l’année 1937, tant les résistances, essentiellement libertaires, se font vives. Il faut les attaques des Brigades gouvernementales parfois pour détruire des collectifs qui pourtant vont souvent ensuite se reconstituer.
À Barcelona, la Généralité impose avec difficulté le décret du 24/10/1936 qui légalise et limite de fait les collectivisations, en reconnaissant également le droit à l’existence de la propriété privée.
Le décret du 27/08/1937 privilégie les coopératives agricoles aux collectivités, c’est en tout cas la position que les communistes font passer. Les collectifs non autorisés sont condamnés.
Conclusion partielle
En tout cas, dans la geste anarchiste et pour les historiens suffisamment impartiaux, ce mouvement de collectivisations de 1936-37 est le principal moment de l’expérimentation anarchiste au XXème siècle. Pour les militants, ces collectivités « démontrent que l’anarchisme n’est pas une utopie irréalisable... Face à l’État, l’anarchisme prévalut pendant un certain temps. Cela ne fut pas un rêve, mais quelque chose d’émouvant qui fonctionna ». Ce « système communautaire, qui peut apparaître d’une simplicité presque primitive » a donc fait ses preuves, comme les jeunes anarchistes barcelonais Abel PAZ, Victor GARCÍA, Liberto SAARAU ont pu l’expérimenter dans les environs de Lerida (à Cervia, exactement). Cependant de fut loin d’être superbe, car « ce n’était pas la société parfaite, celle-ci d’ailleurs ne se réalisera jamais » reconnaît Abel PAZ. Ce ne fut pas une utopie totalement réalisée, mais une expérimentation très plurielle et inégale selon les régions et les moments.
L’environnement fut pourtant très hostile aux collectivisations ; on peut en résumer quelques traits essentiels :
- une crise économique mondiale des années 1930 qui a touché également l’Espagne et qui se marque par une forte dépression, surtout dans la zone catalane.
- une guerre civile qui désorganise toute l’économie, qui coupe le pays en deux, qui happe les meilleurs éléments pour les envoyer au front, qui force à donner le primat à tout ce qui touche le conflit, et qui draine vers le front une grande quantité de produits…
- un capitalisme mondial fortement hostile aux secteurs autogérés.
- des mentalités archaïques qui restent forte, avec une apathie d’un certain nombre, et une faible participation de beaucoup.
- des oppositions politiques puissantes : mouvements étatistes, républicains, régionalistes comme PSOE, PCE, ERC… et même l’UGT souvent.
- des classes sociales hostiles et en attente pour prendre leur revanche : petite bourgeoisie, fonctionnaires, bureaucrates et techniciens.
- et enfin un mouvement libertaire (CNT-FAI) qui renie souvent ses principes et qui bloque parfois les initiatives révolutionnaires et autogestionnaires.
Et bien malgré ces inconvénients très lourds, la réussite est au rendez-vous, tant pour les productions, la productivité, que pour les avantages sociaux et culturels, même si ce n’est pas la révolution prévue. Avec CASTELLS DURAN on peut notamment mettre en avant ces avantages sociaux de la collectivisation, et pas seulement pour la Catalogne industrielle :
- des conditions de travail, d’hygiène et de sécurité bien améliorées.
- de fortes réductions des différences salariales et des conditions de vie.
- de fortes réductions de l’autoritarisme et du pouvoir de la techno-bureaucratie, et donc un fort apprentissage des responsabilités et du partage des décisions par un monde travailleur qui en était jusqu’alors exclu.
- de nombreuses créations de services d’entraide, d’assistance.
- une politique fréquente pour limiter le chômage et partager le travail.
- une forte amélioration de la formation et de l’information des travailleurs, et de leurs familles.
- une nette prise en charge des besoins des consommateurs ou utilisateurs pour améliorer produits et services…
Bref, il s’agit d’un moment fort pour la société espagnole républicaine, et on comprend l’impact que cette période a laissé dans les esprits, malgré la nuit franquiste et les falsifications staliniennes.

En 2003, en pleine Andalousie, le petit village de Marinaleda poursuit des rêves d’autogestion collectiviste. La démocratie participative s’y accompagne de travaux collectifs, de coopératives de production (El Humoso) où est pratiqué le salaire unique… L’ironie de l’histoire veut que ce rêve communautaire post-Guerre civile soit assumé aujourd’hui par les descendants de ceux qui ont contribué à le détruire en 1936-37 : les derniers communistes espagnols, et leur SOC (Syndicat ouvrier rural) !
L’utopie du « peuple en armes » = « le rêve en armes ».
Les antécédents sont nombreux, et pas seulement en camp anarchiste. La vieille tradition ibérique des bandes armées autonomes est très riche. Il suffit de penser pour Moyen Äge et Époque Moderne aux remensas catalanes, aux germanías valenciennes et majorquines et aux comuneros castillans. La guerilla souvent victorieuse contre les troupes napoléoniennes est une autre référence importante, sans même parler des bandes carlistes et autres mouvements pyrénéens.
Dans la tradition libertaire, la résistance fédéraliste et cantonaliste des années 1860-1870 fait partie de ces mouvements précurseurs, souvent magnifiés, et très populaires. L’exemple idéal est fourni par la région de Cádiz (Cadix) et par l’action valeureuse de Fermín SALVOCHEA qui a deux reprises lève et dirige des Bataillons de volontaires : en 1868-1869 il combat pour Cádiz ; en 1873 en tant que maire de la ville, il participe activement à l’insurrection cantonaliste. Le Bataillon de Volontaires de la République touche une bonne partie du canton. Défait il est condamné à vie, mais s’évade bientôt puis bénéficie d’une armistice.

Lors du coup d’État, la résistance populaire, avec très souvent au premier plan les militants libertaires, met rapidement en place une sorte de dualité militaire, et de dualisme du pouvoir, qui n’est pas sans rappeler le début de la révolution russe. Les patrouilles syndicalistes, les groupes armés de la FAI, les Comités de contrôle… alliés parfois à l’UGT ou au POUM (en Catalogne surtout) se transforment assez vite en organisations paramilitaires qui vont fleurir pendant le « bref été de l’anarchie » (pour reprendre le titre d’un ouvrage de Hans-Magnus ENZENSBERGER consacré à DURRUTI). Pour analyser cet aspect de la révolution de 1936, c’est l’ouvrage cité de Cédric DUPONT (après celui de BRADEMAS) qui offre une des meilleures synthèses. Les écrits d’Abel PAZ, surtout celui sur la Colonne de Fer de 1984 et les mémoires de Cipriano MERA et les écrits le concernant permettent d’opposer deux positions face à la militarisation.

En ville surtout se développent les Comités Révolutionnaires qui possèdent des milices actives. La tradition des « soviets » se perpétue. Barcelone compte 11 sections, peut-être 700 miliciens dont la moitié sont anarcho-syndicalistes. Les responsables sont anarchistes. Le Département de Sécurité Intérieure dépend de Aurelio FERNÁNDEZ, et la Commission d’investigation de Dionisio EROLES, alors que les patrouilles de contrôle parmi les plus actives sont menées par José ASENS. Le Comité de Investigación qui les organise reste longtemps dirigé par les anarchistes.
À la frontière française, la ville de Puigcerdà est jusqu’au printemps 1937 aux mains des anarchistes animés par Antonio MARTÍN qui jouent un rôle officiel que ne supportent pas les communistes. C’est en les affrontant que MARTÍN trouve la mort le 29/04/1937. En mars avril 1937, en effet, la « contre-révolution » triomphe dans le camp républicain, et les patrouilles, les conseils d’ouvriers et de paysans… sont désormais tous dissous ou incorporés de force dans les organismes officiels. Mais beaucoup sont réduits par la force et des militants du POUM ou de la CNT peuplent à nouveau massivement les prisons, quand ils ont de la chance, car parfois ils disparaissent purement et simplement, notamment dans les annexes du GPU que les soviétiques ont développé également en Espagne.
Le chant du cygne de l’utopie du peuple en armes apparaît en mai 1937, lorsque quelques colonnes confédérales (cénétistes) souhaitent marcher sur Barcelone pour écraser la contre-révolution menée conjointement par les communistes et le gouvernement en place. Mais elles sont contrées par leurs propres organisations, la CNT et la FAI, de plus en plus tentées par l’intégration dans le front républicain et une position bizarrement « gouvernementaliste ». Rares sont les anarchistes irréductibles, comme par exemple La Agrupación de Los Amigos de DURRUTI/Le groupe des amis de DURRUTI, qui le 05/05/1937 publie une proclamation très dure contre la CNT et favorable au peuple en armes, comme lors des journées de juillet 1936.

Sur le plan militaire, sur les fronts divers de la République, interviennent des bataillons (Pays Basque et Asturies), ou des Milices Confédérales (Centre) ou des colonnes (un peu partout). Elles présentent presque toutes au début les mêmes caractéristiques.
Ces groupes sont composés par une très nette majorité de militants et sympathisants libertaires. La CNT assure le plus grand nombre de ces miliciens pour toute l’Espagne. Mais chaque colonne, même la plus anarchiste reste tout de même un incroyable mélange d’anarchistes réels, d’anciens délinquants, de militants d’autres organisations qui veulent avant tout en découdre, de militaires, gardes civils et gardes d’assaut restés fidèles à la république. Par exemple la Colonne de Fer en août 1936, une des plus anarchistes, compterait près de 1 600 miliciens pour 2 200 individus, le reste étant composé souvent d’anciens militaires. Autre exemple, la Section italienne de la colonne Francesco ASCASO regroupe une majorité d’anarchistes et anarcho-syndicalistes italiens, mais également des républicains (PRI) et des giallistes (de Giustizia e Libertà de ROSSELLI) et des communistes critiques : c’est une des rares formations anarchistes mixte, revendiquée et statutairement organisée, et une des toutes premières de la guerre civile, puisqu’elle se fonde dès fin juillet 1936. Un mois plus tard elle se rend célèbre par son succès du Monte Pelato sur le front de Huesca.
Leur composition témoigne d’une écrasante majorité d’hommes, avec de rares miliciennes. Les femmes présentes sont souvent auxiliaires (médecine, alimentation…) voire compagnes ou prostituées. Les femmes soldats sont difficilement acceptées et pour peu de temps, malgré l’enthousiasme initial et le poids grandissant de l’organisation Mujeres libres. La Colonne de Fer en compte sans doute le plus et en est fière, mais c’est de l’ordre de 5 à 7% dans le meilleur des cas. La colonne liée aux Aguiluchos/Les petits aigles avec GARCÍA OLIVER et Miguel GARCÍA VIVANCOS compterait cependant au départ 200 miliciennes sur 1500 membres ? Ces femmes combattent rarement. Pilar BALDUQUE une des responsables du QG de la Colonne DURRUTI va finir lieutenant de la 119° Brigade. Simone WEIL alors compagnon de route des anarchistes combat avec la Colonne DURRUTI à Pina del Ebro en août 1936. Pepita URDA et l’ancienne anarchiste, plutôt poumiste alors, Mika ETCHEBÉHÈRE atteignent le grade de capitaine. Les mémoires de Mika sont, parmi les plus beaux livres de souvenirs sur la guerre civile, un de ceux qui s’imposent par leur qualité humaine au même titre que ceux de KAMINSKI ou d’ORWELL. Mais même avec son prestige, la milice à laquelle elle appartient (Milice du POUM à Madrid en été 1936) ne compte que 4 à 5 miliciennes sur près de 150 combattants. La très grande majorité des femmes au front furent des compagnes, des aides, des infirmières, des cuisinières, des prostituées parfois, malgré leur volonté d’assumer les mêmes charges que les hommes. Dans les films Land and Freedom de Ken LOACH ou dans Libertarias d’ARANDA nous sont montrées ces féministes d’alors, en accord avec l’organisation Mujeres Libres, première organisation féminine anarchiste d’Espagne. Même des anarchistes aussi importantes que Emiliana MORIN (compagne de DURRUTI) ou que Lola ITURBE n’eurent que des rôles subalternes.
Ces colonnes connaissent une rapide internationalisation du recrutement, avec l’arrivée de militants étrangers dès juillet, bien avant l'organisation des mythiques Brigades Internationales qui furent elles surtout contrôlées par les militants communistes. La Colonne DURRUTI compte un Groupe International où s’illustre le militant franco-belge Louis MERCIER, alors connu sous le pseudonyme de Charles RIDEL. Il sera plus tard l’auteur d’Increvable anarchisme l’un des livres les plus stimulants sur ce thème. Des français aussi célèbres que la philosophe Simone WEIL ou le surréaliste Benjamin PÉRET firent partie un certain temps de la colonne DURRUTI.
Un manque de moyens et de formation, qui va coûter très cher en vies humaines est le lot commun. Mais un immense enthousiasme initial permet parfois de compenser les manques face aux troupes « rebelles » décontenancées devant ces soldats de fortune. Toutes les forces anarchistes ou anarcho-syndicalistes (et poumistes) n’ont des appuis et des armes et matériels qu’au compte goutte, dès le début. La grande majorité des armes sont celles qu’ils ont saisies dans la zone républicaine (parfois par la force) et prises à l’ennemi. La réticence libertaire vis à vis de la militarisation et le poids croissant du PCE et des soviétiques qui détruisent tout ce qui existe sur leur gauche (c’est l’époque des Procès de Moscou) vont limiter encore plus les livraisons. Les échecs initiaux devant Saragosse, Huesca et Teruel trouvent dans ce problème des moyens une des raisons essentielles, sans oublier bien sûr erreurs humaines et autres imperfections évidentes…
L’isolement et le manque d’appuis de la part des pouvoirs républicains sont quasi-systématiques  et montrés par tous les observateurs lucides et non inféodés à Moscou : les armes n’arrivent que rarement, l’appui demandé lors d’offensives décisives en Aragon ne se produit pas, les colonnes à la périphérie madrilène ont du mal à se voir accorder la relève, les emprisonnements ou dénigrements sont immédiats pour la moindre peccadille… Cette hostilité bien compréhensible de la part d’un pouvoir craignant l’option révolutionnaire, tourne parfois au sabotage de l’effort de guerre et profite souvent unilatéralement aux autres forces républicaines, surtout communistes, d’autant que la pression soviétique est énorme.
L’encadrement repose au début sur le charisme des militants connus et très actifs, souvent issus de la FAI et de l’illégalisme des années 1920: Domingo ASCASO, Buenaventura DURRUTI, Antonio ORTIZ, Gregorio JOVER… Quant au maçon Cipriano MERA, il dispose sur le front madrilène d’un considérable ascendant sur ceux qu’ils commandent, même si à tort peut-être, il est moins connu que DURRUTI. Dans l’irascible et puriste Colonne de Fer, José PELLICER, avec à peine 25 ans, est rarement critiqué. Au départ « tous les chefs sont élus et peuvent être destitués à tout moment », chacun devant voter et justifier de son vote s’il est négatif, comme l’exige une certaine morale anarchiste hostile ici à l’abstention, comme nous le rappelle KAMINSKI.
L’aspect idéologique, révolutionnaire et social est prépondérant ; il se manifeste dans l’abolition des grades, dans le soutien local aux collectivités, dans le lien permanent avec l’organisation CNT-FAI, dans un habillement hétéroclite ou prédomine le fameux calot noir et rouge ou la tunique ouvrière bleue (le « mono azul »). Toutes les colonnes ou centuries ou divisions portent des noms évocateurs, le plus souvent de leaders et de théoriciens anarchistes célèbres (MALATESTA, BAKOUNINE, SACCO et VANZETTI, ASCASO, DURRUTI, FERRER…) ou des slogans ou des noms liés au mouvement (Tierra y Libertad, CNT 13, España Libre, Libertad, Roja y Negra…).
Cette force idéologique, ciment de bien des colonnes, leur permet de réaliser une vraie collectivité libertaire. Au départ les Consejos de obreros y de soldados et les Comité de contrôle (organismes de gestion politiques) renouent avec l’expérience russe de début 1917. L’utopie se réalise ici dans des conditions extrêmes, face à l’adversaire, dans l’impréparation totale, en devant tout gérer à la foi. La fraternité y est reine, la solidarité est la règle. Mais les conflits sont nombreux, et le départ (bientôt désertions ?) d’anarchistes purs et durs qui ne peuvent se plier aux règles minimales se produit assez fréquemment. Comme au début, les milices reposent sur le volontariat, ce choix est respecté le plus souvent. Une démocratie directe, avec élection des responsables et rotation des tâches si le besoin se fait sentir, est au début systématique. De la base, en passant par les centuries (environ 110 hommes dont une centaine de combattants) jusqu’aux divisions, tous disposent de délégués, de moyens d’expression (Cf. le fameux Línea de Fuego de la Colonne de Fer dès septembre 1936) et les Assemblées générales de délégués sont fréquentes. Le fédéralisme est de rigueur. Le partage des tâches est au début pratiqué. Mais il ne faut pas s’illusionner, cette démocratie directe est limitée par l’ascendant de personnalités souvent exceptionnelles : DURRUTI n’est pratiquement jamais remis en cause et son pouvoir, exercé avec discernement (ce que reconnaît fermement son étonnant curé-secrétaire), est quasi absolu. Mais les directions collectives restent fortes, même après l’acceptation de la militarisation : dans la colonne de Fer, le Comité de Guerre de 7 membres est un des meilleurs exemples. Dans la Colonne DURRUTI il compte au début (document officiel du 15/08/1936) 6 membres, qui représentent toutes les unités : il comprend le délégué des 9 Groupements (sorte de bataillons), celui des 3 Secteurs, celui des 45 centuries et deux responsables de secteurs sur trois, plus évidemment DURRUTI. Ainsi une Colonne qui compte près de 4 500 membres vit une expérience commune, où les rares militaires professionnels ne sont alors que conseillers, non représentés au Comité de Guerre. L’apogée de l’autonomie des colonnes s’exerce lors du Plenum des Colonnes tenu en début février 1937, à l’appel de la Colonne de Fer qui se fait critiquer par l’organisation confédérale (CNT-FAI) à ce propos. Pourtant une dizaine d’unités militaires sont venues officiellement, et une demi-douzaine d’autres à titre d’observateurs. Même le partisan de la militarisation Cipriano MERA, qui représente alors une des principales forces, y défend les positions de l’ensemble des miliciens. Mais c’est le chant du cygne : la militarisation est déjà acceptée par la majorité et le militarisme, évidemment, tue progressivement l’anarchisme initial.

Très vite ces colonnes s’organisent, occupent des casernes dans les villes pour former les volontaires, disposent de moyens sanitaires à l’arrière et au front. Certaines édifient des écoles. Comme pendant la guerre civile en Russie, techniciens militaires et responsables politiques (pour ne pas dire commissaires) s’y côtoient. La discipline revient vite, les non-combattants sont parfois systématiquement chassés. L’activité syndicale et celle des collectivités et communes libres permettent de leur fournir une logistique bien défaillante, ce qui compense partiellement le faible appui gouvernemental. De nombreux militants viennent leur rendre visite et donner un coup de mains. Les colonnes en aidant ou même parfois en créant des collectivités agraires ou municipales, veillent toujours à laisser l’autonomie aux cadres villageois, et participent parfois aux travaux, essaient quand elles le peuvent de régler les charges… Mais il y a quelques abus, ce qui poussent les responsables à rappeler le rôle et la fonction d’un mouvement libertaire vis à vis des populations. Les jugements émis par les cadres de la colonne DURRUTI sont parfois très fermes, jusqu’à l’exécution.

Les plus célèbres de ces troupes sont les Colonnes DURRUTI, ASCASO et la colonne Sur-Ebre/Ebre Sud (plus connue sous le nom de Colonne ORTIZ) sur le front aragonais. Elles proviennent pour la plupart de Catalogne. La colonne DURRUTI quitte Barcelone le 24 juillet, moins d’une semaine après le soulèvement. Sur le front central, la Colonne de fer (Columna de Hierro) est partie de Valence le 8 août et côtoie une autre force anarchiste essentielle mais plus modérée, la Colonne Domingo TORRES-José BENEDITO elle aussi de Valence. La colonne CNT 13 la rejoint bientôt. En Aragon, la prise de Sietámo largement filmée rend célèbre les colonnes ASCASO et Los Aguiluchos (qui donne son titre à un des principaux documentaires de la période).

Les décrets de militarisation des milices en octobre 1936 (24/10/1936), difficilement approuvés par les anarchistes fidèles à leur idéal, sont globalement acceptés par l’ensemble des colonnes, pour des raisons unitaires antifascistes, ou tout simplement pour enfin obtenir normalement des appuis et des armes. Mais à la base, bien des miliciens renâclent contre la « castocratie et la comitocratie », contre le « somnambulisme animal » de la militarisation, y compris dans des colonnes essentielles (Colonne de Fer, Tierra y Libertad, DURRUTI…). Sur le Front d’Aragon, il semble que vers Huesca, Domingo ASCASO soit un des chefs connus parmi les plus réticents. Un des plus beaux écrits de ces fabuleux réfractaires est publié dans la revue faiiste de Valence, Nosotros, en mars 1937 : il s’agit de cet exceptionnel pamphlet d’un ancien droit commun (il avoue l’assassinat d’un cacique), qui appartient à la Colonne de Fer depuis qu’elle a libéré la terrible prison de San Miguel de Los Reyes. Sa Protestation devant les libertaires du présent et du futur sur les capitulations de 1937 fut surtout révélée par Burnett BOLLOTEN et par Abel PAZ, avant d’être publiée par les éditions Champ Libre (puis Ivréa) en France. La charge utopique y est énorme, l’auteur avouant « …et je m’abandonnais souvent avec joie à des rêves d’aventures, songeant avec une imagination enfiévrée à un monde dans lequel je n’avais jamais vécu, mais que je désirais… ». Il rappelle que dans les premières lignes « nosotros en las trincheras vivíamos felices » (nous, dans les tranchées, nous étions heureux) ; « Por qué ? Porque ninguno era superior a ninguno. Todos amigos, todos compañeros, todos guerrilleros de la Révolución »(Pour quoi ? Parce que personne n’est supérieur à personne. Tous amis, tous compagnons, tous guerrilleros de la révolution ). Parmi les plus irréductibles à la militarisation figurent également les anarchistes italiens, qui réaffirment fréquemment leur « ferme volonté de rester des miliciens volontaires et d’être totalement maître de leur individualité » (déclaration du Comité du Front du 15/11/1936). Le 27 avril 1937 la Section italienne (à l’époque Bataillon italien) préfère s’auto-dissoudre. La plupart des miliciens italiens combattent ensuite dans les rues de Barcelone contre les menées communistes en mai 1937 et dépassent souvent les idées de leur théoricien le plus connu, Camillo BERNERI, qui est assassiné durant ces mêmes évènements.
Cette militarisation au début ne change pratiquement rien pour les colonnes du Nord. Les grades sont introduits, les militaires prennent un peu plus de rôle, mais les colonnes restent assez homogènes en 1937 pour préserver leur organisation interne et leur ciment idéologique. La 26° Division conserve le tutoiement et le rôle déterminant du comité de Guerre, même si parfois Ricardo SANZ laisse apparaître des traces d’autoritarisme, notamment vis à vis de son commissaire politique Ricardo RIONDA. Mais dans les Colonnes du Centre la militarisation est plus rapide, de la part des dirigeants eux-mêmes (Cipriano MERA) ou de la part du pouvoir central (la Colonne de Fer soumise à de multiples pressions et isolée doit souvent céder alors qu’elle était peut-être la plus homogène dans sa pensée anarchiste).

On ne dira jamais assez, cependant, ce drame qu’a été la militarisation pour des militants majoritairement idéalistes, au meilleur sens du terme. Dans ses superbes mémoires, stupéfiantes vu l’extraordinaire parcours qu’il a subi, le jeune officier républicain (et non anarchiste malgré quelques sympathies pour leur idéal) Arthur Kéry ESCORIGUEL décrit très bien cette rupture subie : « J’avais été témoin d’un fait très important dans cette guerre, qui laissait les rêves, les idéalismes et peut-être ‘’les utopies’’ de côté pour admettre que nous allions de plus en plus vers une guerre classique, de ‘’territoire’’. La dissolution des milices, et l’intégration de celles-ci aux Unités Militaires de la nouvelle Armée de la République fut très dure pour les hommes volontaires du front. Ils avaient l’impression qu’ils perdaient quelques chose qui les accrochait à leurs rêves : les droits sociaux, humains, de justice mais surtout à leurs idéaux politiques ou syndicaux pour lesquels la plupart de ces combattants du front s’étaient battus dans les barricades. Le port d’un uniforme, le salut militaire, la discipline, l’arrivée des officiers de réserve mobilisés, des jeunes sortis des Écoles de Guerre, mais surtout des appelés, coupaient pour ces volontaires de la première heure leurs «’’rêves’’ chaque fois plus amoindris. Les pertes subies avaient diminué leur nombre ! Le ‘’cordon ombilical’’ qui les rattachait à leurs idéaux était coupé ! Les noms romantiques de leurs colonnes ‘’Liberté’’, ‘’Rouge et Noir’’, ‘’Aiglons’’ etc.. étaient remplacés par les nouvelles numérotations sans âme. En plus, les nouveaux incorporés obéissaient pour la plupart à la mobilisation forcée. Les jeunes officiers républicains plus formés pour la guerre que pour la ‘’révolution’’ parlaient un autre langage ». Bref cet enthousiasme initial perdu est certainement une des causes de la défaite, par des gens qui se sentent évidemment moins concernés, et moins mobilisés.
En 1936, Camillo BERNERI ne disait pas autre chose, en regrettant ce qui pour lui était une trahison de la part des dirigeants du mouvement anarchiste. Sa position simple était de maintenir la guerre révolutionnaire, seul moyen de tenir tête, voire de triompher face aux armées nationalistes grâce à l’enthousiasme et à l’intérêt maintenus des militants. Noam CHOMSKY reprend cette analyse du philosophe italien en 1968 et son principal biographe récent l’illustre de solide manière.
Les militants anarchistes vont cependant assumer dans l’armée régulière des carrières parfois exemplaires, comme le major-général Miguel GARCÍA VIVANCOS à la 25° division, Antonio ORTIZ (commandant de la 24° Division), Ricardo SANZ (commandant de la 26° Division, ex Colonne DURRUTI) ou surtout Cipriano MERA à la tête de la 14° Division. José PELLICER, le plus antimilitariste peut-être, devient commandant de la 83° Brigade (ex Colonne de Fer). L’étonnant Cipriano MERA , simple milicien ouvrier madrilène en juillet 1936, est major en octobre, et atteint le grade de lieutenant-colonel le 04/04/1937, équivalent de général, et prend la tête du IV° Corps d’Armée, Région Centre en octobre 1937. En début 1939 il est pratiquement maître de Madrid où il a largement contribué à écraser le pouvoir communiste. Exilé, interné à Oran, livré à FRANCO en 1942 par Vichy, il parvient à s’enfuir en France en 1947 et meurt à Paris en 1975, en ayant finit sa vie comme il l’avait commencée, dans une maison modeste, après avoir repris son métier de maçon.
Mais ce n’est pas le cas de Buenaventura DURRUTI, le plus célèbre, qui meurt étrangement le 19 novembre 1936 sur le front madrilène, en pleine gloire, après les beaux combats menés par sa colonne. Son enterrement à Barcelone quelques jours plus tard est l’occasion de la plus grande manifestation qu’a connue l’Espagne républicaine (et peut-être toute l’Espagne contemporaine).

En Catalogne, le Comité Central des Milices Antifasciste de Catalogne est largement sous l’influence des anarchistes, même si ceux ci ont accepté quasiment dès le début de partager leur pouvoir avec les autres forces révolutionnaires. La Généralité va obtenir sa dissolution le 27/09/1936 et mettre fin à ce pouvoir gigantesque qu’ont pris les anarchistes et qu’ils n’ont pas su ou pas voulu conserver. Pourtant leur présence est toujours bien réelle, Aurelio FERNÁNDEZ continuant à assumer un rôle essentiel comme secrétaire de la Junte de Sécurité de Catalogne tout en restant en contact avec EROLES qui dispose toujours de beaucoup de pouvoir à la Préfecture.
C’est en Aragón, du fait de l’ancienne et puissante tradition libertaire, et du fait de l’enjeu que constitue pour l’anarchisme la libération de Saragosse que se mettent en place les organisations les plus efficaces et durables. En octobre 1936 est créé le Conseil Régional de Défense d’Aragon, décidé lors du Plenum libertaire (avec les représentants des organisations CNT, FAI, FIJL, des Colonnes anarchistes opérant dans la région et de plusieurs dizaines de collectivités) de Bujaraloz du 06/10/1936. Son responsable est Joaquín ASCASO. Son rôle civil principal est d’appuyer les collectivités, notamment lors de la création de leur Fédération Régionale à Caspe, aux portes de Saragosse et dans le secteur de la Colonne DURRUTI, en février 1937 (les 14 et 15). Ce Conseil est totalement anarchiste jusqu’à la mi-décembre 1936. Il n’est dissout qu’en août 1937, là aussi sous pression conjointe des forces gouvernementales et du PCE.
QUELQUES MOUVEMENTS DE RÉSISTANCE ITALIENS
Dans le mouvement anarchiste italien, des pratiques semblables aux mouvements armés de Russie et d’Espagne ont existé à plusieurs moments à l’intérieur du pays.
Un premier mouvement populaire en 1892-94 : les Fasci dei Lavoratori
Avec la crise des années 1890 en Italie méridionale surtout, des mouvements de résistance populaire s’organisent, de manière assez pluraliste, soutenus par les anarchistes. Il s’agit essentiellement des Fasci dei Lavoratori, dont la force est surtout sicilienne, notamment avec le militant anarchiste de Palerme Emmanuele GULI (1864-1943).
Francesco Saverio MERLINO, alors anarchiste et malatestanien, rédige en début 1894, juste avant son arrestation, un Manualetto destiné à encourager dans les Fasci le regroupement des ouvriers et des paysans, pour leur donner une éventuelle issue révolutionnaire libertaire.
Cette expérience de combats et d’organisation populaire marque beaucoup les mouvements sociaux italiens, et reste une des fortes influences du mouvement libertaire du Mezzogiorno. Malheureusement, la notion de fascio va être également reprise par MUSSOLINI et cette appellation sera trop souvent jugée péjorativement.
La résistance face à la montée du fascisme
Lors de la montée du fascisme dans les années 1910-1920, les libertaires participent à une forme auto-organisée, spontanée parfois, de résistance. Ce sont surtout les Arditi del Popolo, sortes de faisceaux ouvriers et populaires de résistance, qui résistent parfois militairement aux chemises noires mussoliniennes. Il s’agit de la première importante résistance armée contre les fascismes. L’Italie connaît donc bien, avant l’Espagne de 1936, un embryon de guerre civile antifasciste, et d’armement du peuple, mi spontané, mi-organisé.

Le mouvement est cependant autant lié à la tradition militaire issue de la première guerre mondiale, qu’aux pratiques d’actions directes de la gauche extra-parlementaire. Il est donc lié aux mouvements d’anciens combattants, voire aux légionnaires et nationalistes dannunziens et se rattache aux interventionnistes de gauche du début du conflit, toutes raisons qui rendent leur étude problématique. Il est difficile de s’y reconnaître, et les ressemblances avec les premiers faisceaux mussoliniens sont parfois évidentes. Cela peut expliquer l’oubli relatif dont ils sont l’objet. Pourtant d’authentiques anarchistes sont mêlées à ces péripéties, comme le responsable de la Chambre du Travail Edoardo MALUSARDI. C’est peut-être l’anti-bolchevisme qui les rattache à d’autres courants subversifs (et pas tous pré-fascistes, loin de là) des années troubles de 1919-1922.

On peut semble-t-il affirmer que Les Arditi du peuple sont plutôt majoritairement d’essence libertaire. Les anarchistes sont également en Italie les seuls qui les soutiennent jusqu’au bout, et ce n’est qu’en désespoir de cause qu’ils créent finalement leur propre mouvement, en 1921, face à la Marche sur Rome : les Arditi anarchici.
Avant les Arditi, des mouvements assez unitaires vont les préfigurer, comme les Escadrons d’Action Antifascistes (PSI, anarchistes, syndicalistes-révolutionnaires…) qui dominent à Livourne et qui d’ailleurs garantissent la sécurité du Congrès du PSI en 1921. Le Comité de Défense Prolétaire de la ville, qui comprend l’Union Anarchiste et l’USI, permet de développer une résistance aux fascistes qui obligent ceux ci à faire appel à l’armée pour investir la ville en août 1922.
L’expérience de Fiume en 1919, où une sorte de « Commune Soviétique » a déjà réuni des anarchistes et les hommes de D’ANNUNZIO, sert de référence.
Le mouvement des Arditi est assez fort dans les hauts lieux de l’anarchisme (surtout l’anarcho-communisme, avec l’UAI ? Union Anarchiste Italienne) ou du syndicalisme révolutionnaire italien (l’anarcho-syndicaliste USI ? Union Syndicale Italienne, mais peu l’UIL ? Union Italienne du Travail sauf à Parme avec l’influence du leader Alceste DE AMBRIS) : Toscane, Ligurie notamment. Livourne semble un des hauts lieux de cette résistance.
En été 1921, l’insurrection antifasciste de Sarzana prouve la validité du volontarisme anarchiste.
Dans l’Italie de 1922, bien des barricades s’élèvent pour contrer les Chemises noires : celles de Parme en août sont parmi les plus célèbres, et les anarchistes et anarcho-syndicalistes y sont bien présents, notamment Antonio CIERI à la tête des Arditi.
Le dernier congrès national USI a lieu à Gènes en été 1925. Après 1926 la résistance intérieure, malgré quelques tentatives d’assassinats du Duce, est quasiment inexistante.

Parmi les mouvements moins organisés, plus spontanés, de résistance au fascisme et à ses bandes armées, un épisode célèbre se déroule en Toscane, à Foiano della Chiana en 1921 : des ouvriers, des « subversifs » repoussent les squadistri et combattent un fascisme au service des propriétaires, en menant une véritable « guérilla sociale ».
La lutte armée à l’extérieur
Dans l’exil, les anarchistes italiens vont être nombreux à rejoindre l’Espagne de 1936 pour s’associer aux combats de la CNT-FAI, tant au front (ils constituent un grand nombre des membres de la Colonna ROSSELLI, ou s’intègrent dans les colonnes anarchistes) qu’à l’arrière (je pense au rôle de Camillo BERNERI dans les services d’information depuis Barcelona). Dans l’épopée espagnole, ils vont laisser la vie, ou connaître de nouvelles défaites, de nouveaux exils…
Mais certains d’entre eux, de la résistance au fascisme des années 1920, à la Guerre d’Espagne, et à la Résistance italienne ne vont jamais cesser le combat : un militant comme Umberto MARZOCCHI est à ce titre révélateur.
La résistance durant le deuxième conflit mondial
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la résistance italienne intègre de nombreux anarchistes ou syndicalistes révolutionnaires. Comme en France cette résistance est double : contre l’occupant nazi, surtout après 1943, et contre un régime abhorré. Dans certaines régions, les anarchistes dominent même un certain nombre de mouvements de partisans. Une culture libertaire, le rêve d’un monde nouveau, des pratiques parfois assez anti-autoritaires… apportent une dimension utopique libertaire authentique à ce mouvement de résistance que l’histoire traditionnelle nous montre plutôt à dominante communiste unique.
Les anarchistes sont nombreux à intégrer les Comités de Libération Nationale des entreprises, et seraient présents dans plus de 25 d’entre eux. Des idées d’autonomie, parfois de gestion directe, de conseillisme (Cf. le rôle de la jeune Fédération Communiste Libertaire en fin de la guerre)… réapparaissent et renvoient au mouvement d’occupation d’usines et de terres des années 1920.
Dans la lutte armée, de multiples groupements libertaires renouent avec une vieille tradition de lutte armée, comme l’exemple ligure peut nous le confirmer : la Brigata SAP MALATESTA est puissante dans le Ponente, alors qu’à Gènes et dans le Levante, à Prà, à Arcanzano, à Cogoleto… des Détachements Autonomes Libertaires sont bien organisés. Les Brigades « MALATESTA » et « BRUZZI » opèrent surtout en Lombardie. La Formation Amilcare CIPRIANI est active dans la région de Como et vers Pistoia sont très présentes les Escadres Libertaires Autonomes (Squadre Franche Libertari).
À Carrare, haut lieu de l’anarchisme italien les Bataillons « LUCETTI » (dirigé par le commandant anarchiste Ugo MAZZUCCHELLI) et « ELIO » (commandant Giovanni MARIGA) tiennent haut le flambeau de l’anarchie combattante. La formation anarchiste Michel SCHIRRU agit également dans cette région.
Mais il reste difficile de retrouver leur trace, tant leur insertion dans les formations de gauche italienne reste la règle majoritaire.
Cependant l’anarchiste Giuseppe SEREGNI (mort en 1993) devient en fin 1944 commandant de la 130° Garibaldi vers Milan. Il va être membre de la FCL-FAI de Milan.
La reprise de l’anarchisme politique et autonome se fait dès l‘été 1942 dans la région de Sestri Ponente ; elle va redonner de la vigueur et de la cohérence à des militants isolés et souvent sous la coupe du puissant mouvement communiste. Umanità nova redémarre en septembre 1943.

Tous ces exemples rappellent que l’anarchisme et ses formes propres d’organisation sont une composante essentielle du socialisme italien, et que dans les volontés de refaire le monde qui s’ébauchent dans l’immédiat après-guerre, les vieilles idées de MALATESTA sont toujours à l’honneur, mais de manière désormais marginales.
LES ESSAIS DE VINOBA BHAVE EN INDE
En Inde des germes libertaires se fondent dans la pensée de GANDHI, via THOREAU et TOLSTOÏ que le mahatma lisait. Cela lui permet de déclarer en juillet 1932 dans « Young India » que « dans l’État idéal, il n’y a pas de pouvoir politique, car il n’y a pas d’État ». Son courant de résistance, de désobéissance civile, de non-violence est rattaché d’une certaine manière à l’anarchisme non-violent.
Avant GANDHI le penseur Swami VIVEKANANDA (1863-1902) affirmait en 1899 que « viendra le temps où s’instaurera la puissance des travailleurs en tant que tels. Il ne s’agit pas pour les travailleurs de prendre la place des capitalistes et des gouvernants actuels ; il faut que les travailleurs sur la base d’un mode d’expression et d’activité qui leur soit propre dirigent tous les pays de l’Union. Le socialisme, l’anarchisme, le nihilisme… sont les porte-drapeaux de cette révolution ».
Vers 1900, sous l’initiative du proudhonien Ananda COOMARASWAMI, plusieurs militants se positionnaient également pour soutenir une société égalitaire de petits producteurs libres.

Dans les années 1960, le mouvement Sarvodaya, lié à Vinoba BHAVE (1895-1982) et à Jayaprakash NARAAYAN, reste éloquent, puisque dans certaines régions d’après Henri ARVON un village sur 5 l’aurait adopté. Sans attache particulièrement nette avec l’anarchisme, ce mouvement de communautés artisanales se trouve plutôt à l’aile gauche, libertaire, du Parti du Congrès ou plus exactement dans l’aile radicale de ceux qui se réclament des idées de GANDHI. Il entre dans la tradition de la non-violence active qu’a popularisée GANDHI. Mais de nombreuses analyses en milieu libertaire classent BHAVE dans le mouvement anarchiste et des revues prestigieuses comme The Raven (Royaume Uni), Reconstruir (Argentine) ou Volontà et A Rivista anarchica (Italie) prolongent cette réflexion.
C’est en 1951 qu’est créé Seva Sang (Assemblée pour le service de tous). Une certaine redistribution des terres est immédiatement entreprise. Les principaux axes de ces collectifs indiens se fonderaient donc sur le mouvement du bhudan (don de la terre) et sur celui du gramdan (forme de coopérative ou communauté villageoise). La non violence reste le pivot de ce mouvement, et c’est sans doute ce qui intéresse Lanza DEL VASTO quand il étudie Vinova BHAVE.
« L’assembléisme » démocratique qui caractérise ces communautés permet également de les comparer avec des mouvements plus nettement libertaires, surtout lorsqu’en 1977 une bonne partie des membres refusent de participer aux élections indiennes.
C’est ce que fait l’anarchiste japonais Taiji YAMAGA (1892-1970) qui rencontre BHAVE dans les années 1960. Il est lui-même membre de l’Internationale des Résistants à la Guerre d’inspiration « néo-gandhiste ». En bon libertaire, il rapproche les communautés indiennes des kibboutz israéliens ou des collectivités espagnoles des années 1930.
Cependant le mouvement est jugé trop réformiste et gradualiste pour les anarchisants indiens favorables à une action directe collective plus violente ou plus déterminée. Ces « gentle anarchists » sont donc partiellement rejetés. C’est la position de Jayapa KASK NARAYON.
1968 : UNE NÉO-UTOPIE LIBERTAIRE EN ACTE ?
En mai 1968, dans le cas français, on peut noter la rareté des anarchistes, et au contraire l’apparent triomphe de la mythologie révolutionnaire marxiste et de ses avatars : les vrais héros seraient MARX, MAO et surtout le « Che » GUEVARA tué en 1967 et en train de devenir un martyr mondialement reconnu.
C’est le grand paradoxe de 1968, véritable mouvement libertaire, foncièrement, mais qui utilise les oripeaux des socialismes les plus autoritaires ; l’illusionnisme politique va faire croire à (presque) toute une génération que la Chine maoïste est une utopie libertaire ! même si à la Sorbonne un révolutionnaire inspiré écrit que « GODARD est le plus con des suisses pro-chinois ».
Jean-Claude CARRIÈRE reconnaît cette dualité de l’époque, puisque pour lui « l’utopie parisienne de 1968 hésitait entre une anarchie délibérée (le drapeau noir) dont nous cherchions quelques exemples dans la Catalogne des années 1930, et le soviétisme broyeur dont les illusions se dissipaient difficilement ».
Des traces anarchistes multiples…
Cependant, des traces anarchistes réapparaissent un peu partout, le plus souvent hors des organisations traditionnelles.
Les drapeaux noirs alternent souvent avec les drapeaux rouges. BAKOUNINE est placardé presque autant que MARX sur les murs des universités…
Des anarchistes tiennent une permanence de plusieurs semaines dans un étage de la Sorbonne. De nombreux anarchistes participent au Mouvement du 22 Mars ou aux différents comités. Ils sont souvent jeunes et partiellement liés au mouvement traditionnel, sauf ceux qui se rattachent à l’organisation Noir et Rouge de LAGANT, comme COHN-BENDIT. Certains Enragés et Situationnistes sont d’anciens anarchistes, comme René RIESEL.
L’ancienne FA est longue à se mettre en marche, et à intégrer les nouveaux venus, plutôt contestataires même au sein de leur organisation. Le Congrès de l’AIT à Carrare en Italie aux lendemains des évènements sera même un lieu d’affrontements assez durs entre anciens et nouveaux libertaires.

L’air du temps est résolument anti-autoritaire, et il peut donc sembler que « la pyramide hiérarchique avait fondu comme un pain de sucre au soleil de mai » selon la belle formule due vraisemblablement à la plume de René VIÉNET. Il pense même de manière excessive que « pour la première fois en France, l’État a été ignoré ».
Un tract de mai 1968 signée par « Une camarade yougoslave qui en sait long » est un bel exemple de cette tradition libertaire et anarchiste qui renaît dans le mouvement français. Ainsi elle propose de « changer la vie, savoir mourir, pratiquer la fête fouriériste, vivre le quotidien, espérer du désespoir, savoir 1905, Cronstadt, la Catalogne, Budapest 1956… ». Aussi faut-il « détruire le pouvoir sans le prendre ». Ne pas citer 1917, c’est évidemment refuser le pouvoir de type bolchevique.
Un mouvement d’esprit utopique et libertaire ?
L’esprit de mai, frondeur, passionné, volontariste est, par la plupart des analystes, reconnu comme porteur d’un air libertaire évident. Ce « communisme utopique » qu’analyse à chaud Alain TOURAINE, semble la meilleure expression d’une « contre-utopie libertaire et anti-autoritaire, communautaire et spontanéiste », c’est à dire tout ce qui définit la mouvance anarchiste. Dans sa conclusion, le sociologue de Nanterre constate que le mouvement s’est dressé « contre l’État », au nom de la société, du peuple… C’est le trait sans doute le plus communément admis pour définir le mouvement anarchiste.
Il insiste également sur la spontanéité, trait essentiel de ce mouvement sans chef et sans complot, sans meneur unique. Daniel COHN-BENDIT insiste lui aussi là-dessus dans le livre qu’il cosigne avec son frère Gaby, car c’est une manière de montrer la faible prégnance marxiste sur le mai français, et pourfendre un communisme devenu « sénile ».
Bien des années plus tard, un rien nostalgique, mais fidèle à sa manière au mouvement soixante-huitard, Dany rappelle qu’il reste peut-être « le symbole du ‘’parler-vrai’’, le ‘’dernier des Mohicans’’ animé d’une spontanéité parfois un peu ‘’infantile’’ mais toujours, oh combien !, ‘’sympathique et libératrice’’ ».
En 2003, avec CARRIÈRE, on peut penser que « …l’utopie française de mai 68 avait ceci de particulier qu’elle détruisait sans construire. Apparemment. Elle fut pourtant… dans l’histoire des utopies, précisément par sa soudaineté, sa jeunesse, sa radicalité et son refus de présenter comme obligatoire une société préfabriquée, la plus féconde et finalement la plus réaliste de toutes ». L’ami de BUÑUEL, dans son ouvrage « mélancolique » (le terme mélancolie apparaît souvent dans le texte) a bien mis en valeur ce qu’il ne partageait pas totalement à l’époque, le refus des utopies figées, et la soif d’une société plus ouverte et plus permissive, bref plus libertaire, et plus favorable « à la santé du drapeau noir » qu’aux systèmes du socialisme dit réel.
Des formes d’organisations liées aux utopies libertaires et autogestionnaires
Les formes d’organisation les plus novatrices mises en place en mai se rangent fortement dans la meilleure tradition libertaire. Elles s’inspirent de deux axes révolutionnaires fortement liés mais distincts, la « démocratie directe » qui est plutôt de l’ordre du politique, et la « démocratie autogestionnaire » qui est plutôt de l’ordre du social. La première va être récupérée et vidée de son sens révolutionnaire dans les années 1980 et 90, alors que la deuxième sera détruite et oubliée, car irrécupérable.

Le meilleur exemple libertaire français est sans doute le Mouvement du 22 mars, créé dans la faculté de Nanterre. Comme son nom l’indique, c’est un mouvement « de type nouveau », pas une secte dit TOURAINE qui en fait une sorte de symbole très représentatif de ce qu’a été pour lui 1968. Il est pluraliste et non dogmatique par principe et refuse de se couler dans aucun moule. L’aile libertaire y est cependant la plus active, notamment avec Jean Pierre DUTEUIL qui y a consacré un superbe livre rétrospectif, et avec l’aura qu’est en train d’y acquérir Dany COHN-BENDIT. En plus du pluralisme assumé, même avec des troskistes parfois très autoritaires (la JCR-Jeunesse Communiste Révolutionnaire), le « 22 mars » renoue avec les pratiques de l’anarchisme début du siècle : « basisme », « assembléisme », démocratie et action directes…
Son goût de la provocation, du scandale, à la suite des Provos néerlandais ou des situationnistes strasbourgeois est une marque très nette de la liberté assumée par l’anarchisme d’alors.

Le mouvement de Nanterre, comme celui de Strasbourg (où sont très actifs les situationnistes) datent tous deux de la fin 1967. Ils précèdent le mois de Mai, servent de modèle ou de référence, et pour Nanterre de fer de lance. Ils annoncent la « floraison d’autogestion » dans l’université et dans les lycées : essor des AG ? Assemblées Générales, Commissions, Comités d’Action ou CAL ? Comités d’Action Lycéens, Comités d’occupation (comme celui de la Sorbonne dès le 13 mai), Coordinations ou AG inter-facultés (à Montpellier) se développent partout. Une vague d’étudiants, quelques professeurs, quelques militants extérieurs renouent avec les traditions conseillistes.
Le mouvement néo-conseilliste le plus radical s’incarne dans le CMDO - Conseil pour le Maintien Des Occupations, créé le 17 mai par des anciens du Comité d’occupation de la Sorbonne. Il va durer jusqu’à son auto-dissolution le 15 juin 1968. Enragés et situationnistes y dominent. Ils tentent de mettre en conformité leur mouvement avec leurs objectifs conseillistes : basisme, spontanéisme, assembléisme… sont des qualificatifs plus ou moins autorisés qui caractérisent le CMDO, qui fonctionne comme « une assemblée générale ininterrompue » issue « d’une unité spontanément créée dans les conditions d’un moment révolutionnaire ». Dans un tract du 15 mai, « Définition minimum des organisations révolutionnaires », il est mis en avant le fait « qu’une telle organisation refuse toute reproduction en elle-même des conditions hiérarchiques du monde dominant ». Au moins en théorie, la cohérence semble forte entre moyens et fins libertaires. En fait la spontanéité est souvent de façade, car le milieu situationniste est nettement dominant et dominateur. Cependant cette organisation est une des plus intéressantes aux niveaux des mots d’ordre : les affiches reproduites dans le livre de VIÉNET et consorts sont éloquentes : « Occupation des usines », « Le pouvoir aux conseils de travailleurs », « Fin de l’université », « Abolition de la société de classe »… sont simples et directs. Écrits en blanc sur fond sombre, ils sont efficaces en terme de communication. Seule une reprise détournée de la proposition de SÉYÈS donne forcément un texte plus dense « Que veut le mouvement révolutionnaire maintenant, Tout, Que devient-il entre les mains des partis et des syndicats, Rien, Que veut-il ? La réalisation de la société sans classe par le pouvoir des conseils ouvriers ».
L’adresse à tous les travailleurs du 30 mai 1968, du Comité Enragés-Internationale situationniste est sans doute un des textes qui révèlent le mieux l’influence libertaire (démocratie directe, autogestion, fédéralisme, indépendance et autonomie…) puisque « les travailleurs n’ont pas d’autres voies que la prise en main directe de l’économie et de tous les aspects de la reconstruction de la vie sociale par des comités unitaires de base affirmant leur autonomie vis-à-vis de toute direction politico-syndicale, assurant leur auto-défense et se fédérant à l’échelle régionale et nationale ». « La démocratie est directe et totale ».
Le groupement ICO - Information Correspondance Ouvrière est un autre de ces mouvements conseillistes, mêlant positions libertaires et vieilles traditions marxistes.

Le mouvement s’étend rapidement aux médias et au domaine de la culture : occupation de l’Odéon, de l’ORTF sont des exemples connus.
Des étudiants et des écrivains créent le Comité d’Action étudiants-écrivains (le CAEE) autour de MASCOLO, Marguerite DURAS, Robert ANTELME… qui est un des mouvements parmi les plus radicaux : en proposant un « communisme de pensée », en ne signant pas certains textes, le CAEE présente une vraie alternative au droit d’auteur et rejoint le mot d’ordre situationniste de recopier, reproduire par tous les moyens les textes qu’ils publient. N’avaient-ils pas écrit au dos de De la misère en milieu étudiant (1967) : « ce texte peut être librement reproduit, traduit ou adapté même sans indication d’origine ».
L’exemple de l’École des Beaux Arts devenant un Atelier populaire qui vit et produit pour le mouvement dans son ensemble est celui qui a laissé le plus de souvenirs palpables de ces tentatives d’auto-productions militantes.

L’autre grande innovation de mai en terme organisationnel et en méthodes d’action, c’est la vague d’occupations d’usines et d’administrations ou de branches du secteur public. Elles pratiquent une autogestion, minimale le plus souvent, et parfois carrément assumée. Cette « tendance gestionnaire » et d’autonomie est la grande utopie libertaire que propulse les « évènements ». Alain TOURAINE, encore lui, affirme que « pour les utopistes de mai, le thème central c’est l’autogestion ».
Le mouvement de Mai renoue effectivement avec les mouvements conseillistes ou de type soviétique libertaires qu’on retrouve au départ de toutes les grandes révolutions. Partout fleurissent, souvent spontanément, Comités de base, Comités d’Action, Comités de grève
L’autre référence est bien sûr celle des grandes occupations festives et rarement auto-productives de 1936.
Le mouvement commence à Sud-Aviation de Nantes le 14 mai, et touche Renault-Cléon (Seine-Maritime) et les NMPP-Paris le 15. Dès le 16 mai, le Comité d’occupation de la Sorbonne (alors dominé par situationnistes et enragés) a bien senti l’importance de ce mouvement ouvrier qui manquait jusqu’alors de radicalité. Dans un Appel publié le même jour, il se positionne pour « l’occupation immédiate de toutes les usines de France et à la formation de conseils ouvriers ». Mais la marche sur Renault-Billancourt, qui a rejoint le mouvement le 16 mai à la suite d’une « grève sauvage », est bloquée par la CGT qui empêche ainsi la rencontre étudiants-ouvriers.
De nombreuses entreprises commencent à se prendre en mains, tant dans le privé comme Thomson (Bayeux), Rhône-Poulenc (Vitry) ou Sud Aviation (Bouguenais), que dans le public (centres d’EDF…). La CSF à Brest, LIP à Besançon, PÉCHINEY à Noguères, l’Observatoire de Meudon… ébauchent l’autogestion (auto-organisation, assembléisme, rarement auto-production) que « LIP 1973 » va peu après largement populariser.
Il n’y a pas que des anarchistes, loin de là, dans ces mouvements éparpillés et souvent pluralistes eux aussi. Mais la tradition de démocratie directe renaît et l’emporte parfois, et crée une dynamique qui dépasse les appareils, au grand dam de la CGT (on disait alors PCGT par dérision, en milieu libertaire ou gauchiste) qui va commencer son lent déclin. Seule la jeune CFDT (née en 1964), et quelques fédérations ou tendances de la FEN (École Émancipée) ou de FO, plus ouvertes et iconoclastes, vont enfourcher un temps la vague autogestionnaire.
 

Dans la région nantaise, les tentatives sont plus appuyées, on va même parler de « Commune de Nantes »et donc renouer avec un autre mythe révolutionnaire, tant la ville et son pourtour semblent sous l’emprise des comités. L’autogestion dépasse ici l’université et le monde du travail pour s’occuper de la vie tout court. La force d’un mouvement libertaire ancien et enraciné (curieusement en milieu paysan ou dans FO) y est sans doute pour quelque chose.
LES COMMUNAUTÉS « NÉOZAPATISTES » RÉCENTES DU CHIAPAS ET D’AILLEURS...
Le Chiapas néozapatiste et parfois libertaire
Depuis la révolte du Sous-commandant MARCOS (sans doute Rafael Sebastian GUILLÉN) au Chiapas vers 1994, cette région mexicaine méridionale présente des traits (parfois) libertaires intéressants.
Le mouvement a d’abord l’intelligence de s’appuyer sur les traditions « communautaristes » indigènes des indiens mayas, notamment les Tzotziles, les Tojolabales et les Tzeltales.
Une des autres sources du soulèvement, hormis l’antilibéralisme déclaré, la pauvreté extrême des indigènes et la volonté de briser l’accord de l’ALENA avec le grand voisin états-unien, s’inspire aussi de l’attachement aux ejidos colectivos dans tout le Chiapas. L’ejido est une structure développée surtout à l’époque du mythique président Lazaro CARDENAS dans les années trente. Il remettait aux paysans des terres communautaires, indivises, mais réparties en lots, « en possession », pour chaque foyer. La gestion, l’entraide, la répartition des tâches se faisait de manière communautaire, « assembléiste ». Malgré un appui renouvelé sous la présidence de Luis ECHEVERRIA dans les années soixante dix, surtout au Chiapas, le mouvement a aujourd’hui disparu depuis la réforme agricole des années 1990. Mais la trace chargée d’utopie et d’espoir de ces lopins reste visible dans les paysages, les noms (El Eden, La Esperanza, Emiliano ZAPATA...) et les cœurs... pour qui traverse la région.
L’influence de « l’Église des pauvres », des ecclésiastiques proches du mouvement de la théologie de la libération... est également très forte.
Les traditions de lutte du Chiapas sont ancrées dans l’imaginaire mexicain. C’est au Chiapas du début du XX° siècle que se passent de nombreuses histoires des romans de l’anarchiste Ret MARUT-B. TRAVEN. Après la rébellion de la Révolte des pendus (1936) les indigènes se replient dans une sorte de commune anarchiste appelée Solipaz. Le néo-zapatisme n’aura qu’à se servir de toutes ces traditions.
D’autre part les pratiques du mouvement néo-zapatiste, en laissant une large place aux assemblées générales, aux groupes de femmes, à une activité pas forcément militarisée... fait parfois nettement figure de mouvement antiautoritaire. On peut alors parler « d’anarchie comme développement de formes de convivialité qui se développent à la base, et qui sont de véritables alternatives au pouvoir imposé, et en constant état de rébellion, de résistance à outrance contre toute restauration d’un système de domination ». C’est la position de l’association Paviainseriea de Pavie en Italie, qui a prodédé à un jumelage avec la Commune Autonome Zapatiste Primero de Enero en 2003-2004.
Tout un ensemble d’associations, de mouvements civiques, de coopératives… donne au mouvement une diversité et une assise très forte, souvent très populaire surtout lorsque ces groupements assurent le minimum d’existence aux indigènes : c’est le cas par exemple du Mouvement de Résistance Civile au Paiement de l’Électricité.

L’insurrection de 1994 avait été précédée par une lente implantation de guérilleros et d’intellectuels, souvent liés au FLN (Front de Libération Nationale), dans les zones forestières du Chiapas, depuis la fin des années 1970 (MARCOS y serait implanté depuis 1983). Les militants, progressivement, se sont liés aux indigènes, la plupart descendants des mayas, et ont adopté leurs coutumes et leurs modes de fonctionnement. Quelques femmes surtout, ont tenté d’en profiter. Dans un milieu terriblement dépourvu d’égalité sexuelle et fortement dévalorisant pour les femmes, elles étaient souvent sans aucune reconnaissance sociale ni même personnelle. Quelques militantes chiapanèques ont cependant réagi, surtout avec le CCRI (Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène) qui dès 1993, donc avant l’insurrection, ébauchent la fameuse Loi révolutionnaire des Femmes en 10 points, dont la plupart posent l’égalité homme-femme, le droit à maîtriser la procréation, le droit des femmes à accéder aux responsabilités civiles et militaires... Ce texte, très réformiste pour nos yeux d’occidentaux, est pourtant une vraie utopie révolutionnaire au Chiapas ! On comprend mieux désormais pourquoi de nombreuses amérindiennes sont restées fidèles à l’EZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale), surtout lorsqu’en plus elles accèdent à des charges militaires ou coopératives. Les amis de MARCOS ont en effet largement aidé au développement de coopératives, malheureusement souvent séparées (celles des hommes, celles des femmes...) afin de promouvoir une forme de mutualisme, de solidarité et d’autonomie. Les plus avancées des coopératives féminines semblent être celles de la zone de San Cristobal, milieu largement tzotzil, la ville offrant un assez bon débouché à l’artisanat, surtout textile. Par contre les femmes lacandones ou tzeltales de la région d’Ocosingo sont plus en difficulté dans cette volonté d’autonomie. La forêt Lacandone, milieu protégé, assez impénétrable, abrite donc curieusement aujourd’hui de rares indigènes « primitifs », vrais descendants directs des mayas - les Lacandons - et des guérilleros dont certains proviennent de milieux urbains fortement développés et métis ou ladinos... Cette fidélité aux indigènes et à leur réhabilitation nationale devient de plus en plus affirmée au long des années : la marche sur México de début 2001 tourne presque exclusivement autour de cet axe essentiel, de manière d’ailleurs très constitutionnaliste et modérée, peu libertaire.

Pour l’aspect général du mouvement, on peut reprendre la belle formule d’Élisabeth STUTZ dans le livre cité : « Les zapatistes nous ont prouvé que les rêves les plus audacieux pouvaient sortir de la nuit ». Beaucoup d’analystes et de militants ont été séduits par un mouvement différent des guérillas violentes et trop souvent autoritaires des années passées. Pour certains, ce mouvement utopiste néo-zapatiste révèle de vrais traits libertaires. Pour nous aider à en cerner les principaux aspects, on peut s’aider, entre autres sources, de l’article de Pietro VERMENTI Lo zapatismo è un movimento Libertario ? paru dans Rivista Anarchica de Milan, n°262 (avril 2000) et y ajouter d’autres remarques.
En premier lieu, le zapatisme refuse de se prendre pour modèle ou comme fondateur d’une énième Internationale. S’il revendique son aspect avant-gardiste et les liens avec d’autres mouvements proches ou de même type, il ne préconise aucune subordination ni hiérarchie. Des réseaux souples, ouverts... telle est sa formulation.
D’autre part, l’importance accordée « à la dimension individuelle (qui) démystifie le rôle du dogme du collectivisme » est une donnée originale dans un mouvement insurrectionnel sud-américain marqué par un socialisme plutôt autoritaire et purement égalitariste, privilégiant toujours la dimension collective, même celui de souche guévariste.
Une idée chère aux libertaires, qui les distingue fortement des divers courants marxistes, est souvent reprise par MARCOS. « Nous ne croyons pas que la fin justifie les moyens, mais plutôt le contraire, le moyen est la fin ». Cette cohérence fut le thème principal de bien des écrits de MALATESTA et de Luigi FABBRI, notamment quand ils analysaient fascisme et révolution russe.
Ce mouvement dans un premier temps ne mythifie pas le militarisme, l’action violente. L’autodéfense est assumée, certes, mais il n’y a pas de militarisme systématique. La hiérarchie militaire est très limitée. Il est bon de rappeler que l’enrôlement est volontaire, c’est un cas rarissime dans les guérillas d’Amérique Latine. L’armée zapatiste insiste de plus en plus pour être reconnue comme « une armée de paix », qui se rend secondaire par rapport à l’auto-organisation populaire du territoire du Chiapas. L’effort d’en faire un mouvement essentiellement indigène, et non de militants extérieurs, renforce cette mise à l’écart volontaire du militaire. Ainsi dans le Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène (CCRI) dont sont issus les commandants, même MARCOS, comme métis, ne peut en être membre.
La notion de « non-pouvoir », de « non-gouvernement » repose sur un essai de développer en permanence la délégation et la rotation, mais les faits ne sont pas aussi évidents : on parle souvent des mêmes intervenants et MARCOS est incontournable... Une forme de démocratie directe existe malgré tout. La direction politique est diluée, limitée : c’est une forme « d’anti-léninisme » dont il s’agit, car la fonction avant-gardiste n’est plus assumée. Tomás SEGOVIA dans Alegatorio publié à México en 1996 me semble sur ce point très clair dans son 7° point : « Pour commencer, je te supplie de ne pas confondre Résistance et Opposition politique. L’opposition ne s’oppose pas au pouvoir, mais à un gouvernement, et sa forme réussie et accomplie est celle d’un parti d’opposition ; tandis que la résistance, par définition, ne peut-être un parti, n’est pas faite pour gouverner à son tour, mais pour résister ». Le néozapatisme se veut mouvement basiste, et se rattache ainsi aux différents mouvements conseillistes et anarchistes. MARCOS lui-même dans une interview de tonalité très libertaire au Monde du 27/02/2001 rappelle clairement : « Nous faisons une différence entre parti et organisation. Parce que notre projet politique n’est pas de prendre le pouvoir. Il n’est pas de prendre le pouvoir par les armes, mais pas non plus par la voie électorale, ni par une autre voie, « putschiste », etc... Dans notre projet politique, nous disons que ce qu’il faut faire, c’est subvertir la relation de pouvoir... ».
L’autonomie et une certaine idée autogestionnaire, dans les coopératives, les assemblées... sont souvent présentes. Cette autonomie transparaît dans le pluralisme des organisations, des communautés, des types d’exploitation des terres et dans les divers alliés et soutiens du mouvement. Ce pluralisme et cette tolérance sont pourtant rares en milieu guérilleriste, souvent fermé et sectaire (surtout durant les années 1960-1990). La Selva Lacandona, zone de repli, de refuge, d’enracinement indigène se veut zone autonome, hors du cadre mexicain détesté. Parmi les organisations autonomes et presque autogérées, on peut mettre en avant les Aguascalientes et les 5 Caracoles (ces derniers depuis 2003) qui cherchent à donner une ossature ouverte au mouvement global : ce sont des lieux de dialogues, et de résistance. Dans l’ensemble, en début 2004, une bonne trentaine de communes se sont autoproclamées « autonomes zapatistes » (27 Communes Autonomes RebellesZapatistes - MAREZ exactement en 2003). Chaque Caracol est dirigé par une « Junte de Bon Gouvernement » ou JBG, représentant les Communes et n’ayant qu’un rôle de coordination, de rééquilibrage du développement entre les municipalités et de défense de leur autonomie.
L’autonomie s’accompagne d’une recherche de liens fédéralistes, déjà entre le Front Zapatiste et le CCRI cité ci-dessus, et au départ avec l’ANCIEZ locale (Alliance nationale Paysanne Indigène Emiliano ZAPATA) mais aussi avec d’autres communautés. L’effort pour décentraliser le pouvoir est revendiqué dans de nombreux discours, MARCOS faisant souvent l’apologie des « réseaux et des échanges » comme dans son entretien avec Manuel VASQUEZ MONTALBAN, reproduit dans le Monde Diplomatique d’août 1999. La création du FZLN (Front Zapatiste) en 1997 va dans ce sens.
L’idéologie, peu claire surtout en fonction du langage poétique et aux allusions oniriques de MARCOS, est résolument anti-libérale, comme chez la plupart des anarchistes actuels (mais pas tous). La volonté libertaire émerge largement dans cette « prétention à l’impossible » de vivre en marge, hors du salariat, des banques, des urbanistes, de la bureaucratie et de la police...
En tout cas, malgré les fioritures du discours, la volonté de parler vrai, d’être transparent... sont forts : usage de la « palabra verdadera ».
Des thèmes égalitaires, certes pas seulement libertaires, sont très présents, même si ils ne sont pas toujours appliqués : égalité homme-femme, souci écologique, antiracisme... La solidarité avec tous les exclus est une attitude normale.
On retrouve dans le mouvement quelques traits puritains ou rigoristes qui existaient également dans le riche mouvement anarchiste ibérique, par exemple la condamnation de l’alcoolisme, une des grandes plaies des mondes indigènes au XXème siècle.
La vision du futur est ouverte, voire pluraliste. L’avenir est désiré, rêvé, mais non formulé de manière stricte ou figée. L’utopie est revendiquée, mais non contraignante. C’est un trait utopique libertaire désormais bien établi, même si le mouvement dans ses débuts avait encore des traces de messianisme marxiste, qu’il a vite oublié ensuite.
enfin, les liens avec le mouvement anarchiste historique et actuel, assez faibles, existent cependant. La référence au magonisme est fréquente, surtout bien sûr dans la Communauté FLORES MAGON ou, avant la rebellion, dans L’Union des Ejiodos Tierra y Libertad. Le soutien anarchiste existe également, comme le montre la Letra Negra publiée à México DF à la mi 1999. Toujours à México, et conjointement à New York sort la revue Amor y Rabia/Love and Rage qui fait une large place au néo-zapatisme. Ce nom a été repris au Chiapas pour tenter de créer une école libertaire, qui a duré très peu ; des militants engagés dans cette tentative sont cependant restés sur place, mais enseignent désormais dans des groupements fondés par des ONG. Les revues La Guillotina et Ojarasca, libertaires mais non anarchistes, sont cependant de forts appuis au mouvement. En France les anarchistes ont animé avec d’autres courants un Comité de Solidarité aux peuples du Chiapas qui publie Quetzalcoatl et Ya Basta !. En Italie, le Progetto Libertario FLORES MAGÓN est créé en 2000 à Milan pour informer, recueillir des fonds, soutenir des initiatives. À Milan toujours, le gruope Tierra y Libertad poursuit ces initiatives solidaires avec les communautés chiapanèques.

Mais il ne faut pas non plus se tromper. Ce n’est pas un mouvement anarchiste. Le caudillo MARCOS, tout sympathique qu’il soit, reste bien le leader incontesté. Un certain nationalisme et patriotisme local (et un patriotisme mexicain tout aussi réel) n’ont jamais vraiment été totalement combattus. Des zestes de militarisme et de guérillas de style ancien persistent évidemment. L’impact de la religion, même teintée de l’esprit de la théologie de la libération, reste très marqué. Alors l’enthousiasme de militant et d’intellectuels doit être tempéré, même si MARCOS paraît à Alain TOURAINE « une figure emblématique de l’action démocratique » (Nouvel Observateur, 15-21/08/1996) et que « le refus du pouvoir » ne fait aucun doute et semble le trait majeur pour Yvon Le BOT, directeur au CNRS (Croissance des jeunes Nations, n°396, sept.1996).
Mais : « Est-ce que cela est un rêve ? Oui. Pourtant nous avons le droit de rêver. Les rêves ne sont des rêves que jusqu’à ce qu’ils deviennent réalité » nous rappelle MARCOS, qui par ailleurs dit que ses armes sont « la parole, la mémoire et le rêve ».

Autres fronts plus ou moins libertaires dans le Mexique contemporain

À la suite ou parallèlement à la résistance chiapanèque, d’autres actions du même type se sont développées au Mexique.

Par exemple, dans le Morelos, la municipalité de Tepoztlán « municipio libre » s’essaie à l’autogestion dans les années 1995-96. Les amérindiens du Veracruz et de l’Oaxaca se sont un peu soulevés, le mouvement contestataire du Barzón se réclame des mêmes valeurs, alors que les références au néo-zapatisme ont été fortement présentes dans le mouvement étudiant très puissant de ces dernières années. La grève très longue de l’UNAM à México DF et ses manifestations gigantesques arboraient souvent le drapeau chiapanèque et les cagoules noires... J’en ai vu des centaines au centre de México durant l’été 1999.

Le cas de Tepoztlán et du CUT (Comité Unitaire de Tepoztlán) est éloquent : la résistance à l’État, aux tristement célèbres « granaderos » en 1995, montre la volonté de ne plus se plier à la corruption systématique et aux diktats du PRI. Ce « laboratoire de démocratie » avec une municipalité parallèle, des élections vraiment libres (rareté au Mexique), un appui international très large (EZLN, Greenpeace, mouvements écologistes, New York Times...) a triomphé en avril 1996. Les pouvoirs publics ont retiré le projet de terrain de golf que les villageois refusaient.

Dans la ville nordique de Matamoros, aux marges du Texas, les mouvements de locataires et de quartiers, comme Fuerza y Unidad veulent contrôler les constructions et l’attribution de viviendas.

Cependant la guérilla du Guerrero et les révoltes sporadiques du Tabasco sont plus proches des mouvements gauchistes et marxisants d’autrefois, avec un goût marqué pour l’action violente.

Dans l’Oaxaca de tradition magoniste (région de Las Cañadas), la commune d’Eloxochitlán est une des 5 municipalités qui depuis 1993-1995 a le droit de s’autogouverner.
Cette forme d’autogestion s’appuie sur la tradition magoniste de la région, et bien avant elle sur les coutumes communautaires de l’ethnie mazatèque. Déjà dans les années 1970 avaient surgi des groupements coopératifs et solidaires, comme l’Unión de Comunidades Campesinas ou la Societá Apícola qui ont laissé de beaux souvenirs de mouvements mutualistes.
Diverses initiatives se sont développées pour soutenir et promouvoir l’expérience, comme la Radio Communale N’Guixó, Voix autonome de la Mazateca. Le terme nahuatl N’Guixó signifie joliment : « là où la floraison est précoce ». La gestion est assurée par le Conseil Central Indigène de Eloxochitlán de FLORES MAGÓN et par l’Assemblée magoniste. Le soutien extérieur est assuré par un Comité Civique de Solidarité, mouvement apartidaire touchant un grand nombre de villes mexicaines.

Quelques conclusions partielles…

Des mouvements spécifiques anarchistes (comme l’Ukraine de 1920-21, l’Espagne de 1936…) et des mouvements aux caractéristiques libertaires (néozapatisme, kibbutz…) ont proposé des essais communautaires de grande ampleur, surtout au XXème siècle.
Les analyser ensemble permet de mieux mettre en évidence la force de la tradition utopique anti-autoritaire, trop souvent occultée dans un siècle où on ne retient souvent que les notions de totalitarisme et de centralisme.

Au contraire, dans les mouvements que j’ai parcourus, l’autonomie, l’autogestion, le fédéralisme et la démocratie la plus directe possible apparaissent comme des axes essentiels qui définissent « l’utopie libertaire ».

Entre le rêve de l’auto-émancipation et des essais forcément pragmatiques et limités, les liens restent multiples et féconds, et plus présents qu’on ne le pense souvent. Ils se manifestent notamment dans les références écrites ou orales, les programmes, les structures organisationnelles, les méthodes d’action…
 

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c’est en tout cas la thèse de MASON HART JohnEl México revolucionario. Gestación y proceso de la Revolución mexicana, México, Patria, 574p, 3°ed., 1997. L’auteur va même jusqu’à noter des traces post-fouriéristes dans les plans de VILLA de 1914
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CARRIÈRE Jean-Claude Les années d’utopie 1968-1969, Paris, Plon, 2003, p.73
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VI. Essais libertaires de grande ampleur Page n° PAGE 64/ NBPAGES \* FUSIONFORMAT 1

ESSAIS UTOPIQUES LIBERTAIRES DE « PETITE » DIMENSION:
L’utopie anarchiste ou libertaire est également une utopie active, en acte. Pour les anarchistes, « la propagande par le fait » inclut la propagande par l’écrit, la parole, le mode de vie, les actes.
L’anarchiste cherche à vivre en accord avec ses idées, d’où la multitude des essais communautaires ou alternatifs auxquels ils se livrent, auxquels il appartient. Ces tentatives de réalisation de l’utopie à l’échelle du petit groupe, de la petite communauté est l’objet de ce dossier.
Les tentatives plus élaborées, plus systématiques, plus révolutionnaires ou insurrectionnelles, de plus grande ampleur… de l’utopie libertaire seront examinées dans le chapitre suivant.
 

L’EXTRÊME VARIÉTÉ DES « MICROCOSMES » LIBERTAIRES, ALTERNATIFS ET AUTOGESTIONNAIRES... :
Des définitions fort diverses pour cet « anarchisme mode de vie »
L’idée « d’anarchisme mode de vie » ou de manière d’être, est une expression pratique utilisée aujourd’hui pour englober toutes les actions et pratiques anarchistes dans le quotidien, des mœurs végétariennes, aux usages de l’esperanto ou de l’ido, en passant par les milieux libres ou libérés. Ceux ci, comme les rubriques de l’En Dehors d’E. ARMAND l’indiquent, permettent de vivre « en marge des laideurs sociales » ou en « marge des compressions sociales ».
Mais dans les documents ou analyses, ces milieux libérés sont dénommés de très diverses façons, surtout pour les vieux textes.

Pour Giovanni ROSSI le réalisateur de la Cecilia, la notion de « pratiques expérimentales » s’impose. Le terme de « colonie exemplariste » est parfois utilisé pour parler de ces « îlots communistes ».

Le terme de colonie anarchiste est très fréquent au tournant du XXème siècle, et surprend le lecteur contemporain puisque aujourd’hui ce vocable désigne essentiellement le phénomène d’occupation de terres étrangères. Il provient sans doute des « colonies sociétaires » fouriéristes actives dès les années 1830 (c’est le nom adopté pour celle qui semble le premier phalanstère, à Condé sur Vesgre vers 1833-33). Victor SERGE en fin du XIXème siècle le reprend, en parlant de « colonies communistes, utiles et nécessaires » et les assimile « à la propagande par les faits, par les actes », ce qui permet intelligemment de distinguer l’anarchisme du terrorisme qui l’a trop souvent catalogué négativement. Ce terme de colonie, au sens d’installation, de l’anglais settlement, est encore utilisé par le spécialiste des kibboutz qu’est Yaacov OVED.

Le terme de « milieu libre » se répand dès la fin du XIXème siècle, surtout en France et en Belgique, mais également au Canada comme celui de Redder Alta, dans une exploitation charbonnière. Parmi les 37 colons, nous indique J.C. PETIFILS, les immigrés français sont nombreux. La formulation résume tout le programme libertaire de ce type d’installation, un programme dualiste : il se veut libre face aux institutions extérieure, et il veut proposer un mode de vie libre interne.

Dans la sphère allemande surtout, Martin BUBER et Gustav LANDAUER par exemple présentent une vision communautariste, teintée de religiosité au début du siècle.
La notion de « communautés » redevient vivace dans les années 1960, et parfois conserve encore certains traits de religiosité, même si les anarchistes combattent désormais cet aspect.

Durant les grands moments des révolutions russe (1917 et après) et espagnole (1936-39), les termes de soviets et de collectivités sont les plus utilisés, même s’ils désignent des phénomènes de plus grande ampleur (que j’analyserai donc dans le chapitre suivant).

Depuis le milieu du XXème siècle, le terme de mouvements ou de contre-sociétés alternatives (ou collectivités alternatives, ou « alternatives partielles ») est largement utilisé, autour des valeurs fortes que sont autogestion, solidarité, autonomie et liberté. Encore en 1981, Henri DESROCHE nomme ces micro-sociétés des « projets imaginaires de formes sociales alternatives » qui lorsqu’elles visent l’autonomie communautaire présentent un vrai « schéma micro-sociologique de village d’Harmonie ».
Comme le rappel des sociétés amérindiennes est fréquent, les italiens parlent de « tribù », ou de « famille ouverte ? famiglie aperte ».
Jef ULBURGHS, le fondateur belge du MAB, Mouvement d’Animation de Base, dans le livre cité, définit ces alternatives partielles comme une forme de socialisme de la base, concret, pragmatiste, ouvert et évolutif. La communauté touche tous les aspects de la vie, de la production aux manifestations culturelles L’idéal autogestionnaire s’exprime alors dans des communautés, collectifs ou communes... Ces « réalisations autogestionnaires » ou « collectivités autogestionnaires » ou « centres sociaux autogérés » sont également des « expérimentations alternatives », des « essais » certes limités et incomplets, mais fortement symboliques, puisqu’ils montrent à voir la société autogérée future…

Le terme commune (municipio, communa) est surtout employé dans la sphère hispanique en fin du XIXème et au début du XXème. En fin du XXème c’est la région germanique qui le reprend, tant les expériences de Kommune I et Kommune II à Berlin en fin des années soixante ont été analysées. L’Allemagne Occidentale aurait d’ailleurs compté un nombre impressionnant de communautés (25 000 est un total approximatif, non réellement vérifié, mais parfois annoncé), puisque vers 1978, il y aurait eu dans la seule ville de Berlin des milliers d’associations concernant près de 150 000 personnes ! Dieter KUNZELMANN et Reimut REICHE y développent une forte aile anti-autoritaire.

Dans une belle formule des années 1970, Amedeo BERTOLO parle de la nécessité des ces « îles d’autogestion » qui peuvent et doivent devenir des « archipels ». Jean-Manuel TRAIMOND à propos de Christiania au Danemark, parle de fristad (ville libre) ou « d’oasis alternative ».

Aujourd’hui, on parle plus de « communautés intentionnelles » avec SARGENT Lyman Tower, ou de « laboratoires d’utopies » avec Ronald CREAGH dans son livre sur les ÉU en 1983, ou plus simplement de « Projet » comme le Wespe en Allemagne dès 1988.

Mimmo PUCCIARELLI quant à lui aime bien l’expression « de bâtisseurs d’utopies au quotidien, qui ont essayé dans différents lieux et avec diverses structures, de créer, ici et maintenant, une autre société ». Cette analyse est partagée par Gérard FON, animateur de l’Escampette à Lyon, association de bénévoles s’occupant de camps de vacances pour les jeunes : « ...c’était finalement réaliser, peut-être pas une utopie, mais une partie d’utopie ». Bref on peut parler pour ces microcosmes d’utopies « ouvertes, libertaires et plurielles » comme le résume Mimmo dans son livre centré sur la Croix Rousse.

Cette notion « d’économie et de planification participative », autogérée, se voulant pragmatique et tolérante, non dogmatique, est prônée aujourd’hui par l’anarchiste canadien Normand BAILLARGEON, qui revitalise les idées de Michael ALBERT et Robin HAHNEL de 1991 The political economy of participatory economics (Princeton UP).
Quelques essais souvent urbains :
Diversité des communautés de « réfractaires » :
Prenons l’exemple d’une des plus connues, car illustrée par des noms désormais célèbres : la. Communauté de Romainville (liée au journal L’Anarchie) au début du XXème siècle. Elle porte elle-même parfois le qualificatif de « communauté de réfractaires ».
Sous la « direction » d’André LORULOT, elle abrite un grand nombre d’illégalistes (vers 1910 on y trouve presque tous les membres de la future Bande à BONNOT) qui côtoient des intellectuels moins compromis et moins fanatiques (Victor KILBATCHICHE, futur Victor SERGE et sa compagne Rirette MAITREJEAN).
La vie communautaire est très libre et les membres changent fréquemment. Un pavillon à deux étages était « entouré d’un jardin planté d’arbres fruitiers où fleurissait le lilas ». Outre les éléments propres à la propagande (atelier de typographie, presse, bibliothèque), le lieu comprend une cuisine, une douche collective et des chambres. Le potager et un petit élevage permettent un minimum d’autarcie alimentaire. La vie est souvent conflictuelle entre un LORULOT qui impose des règles alimentaires et hygiéniques assez strictes et les proches de Victor SERGE moins fanatiques vis à vis du contrôle végétarien ou anti-alcoolique.
C’est bien à la fois une communauté militante (journaux, brochures de propagande, lieu de réunion) et un milieu de vie libre qui est ici présenté.
D’innombrables ateliers communautaires, coopératives et association de commerce équitable...
Si on reprend la thèse de Bernard MOSS, publiée en 1976, le mouvement ouvrier français de 1830 à 1914 reste dominé par ce qu’il nomme « le socialisme des métiers » ou « socialisme fédéraliste ». L’ouvrier professionnel en serait la base sociale principale. Ce qui nous intéresse dans cette thèse un peu trop systématique, c’est la mise en avant de l’importance des associations (trop souvent méconnues ou sous-analysées par les historiens du mouvement ouvrier) et leur volonté collectiviste et fédéraliste. Cette « utopie statique » (car misant sur un milieu fort, sans nostalgie d’un monde perdu, ni sans progressisme outrancier) marquerait tout le siècle. Les libertaires s’y retrouvent fréquemment, et leur fédéralisme révolutionnaire s'en inspire largement et se trouve fondé.
Le proudhonisme, en revalorisant travail et liberté, et en centrant la rédemption de l’humanité sur l’atelier ou sur l’association industrielle, appuie souvent quelques expériences coopératives. Dans l’entre-deux-guerres, un réformiste, qui sera pillé par des mouvements patronaux favorables à la participation, s’inspire de ces fondements proudhoniens : il s’agit de Hyacinthe DUBREUIL. Deux de ses ouvrages sont éloquents, tant dans le titre que dans les propositions avancées, il s’agit de La République industrielle de 1924, et de La fin des monstres. Idée d’une organisation contraire à la centralisation et à l’étatisme de 1938.

Ce sont sans doute les fouriéristes qui les premiers ont marqué le mouvement pré-coopératif, comme à Lyon vers 1834-1835 avec Michel-Marie DERRION, auquel les anarchistes lyonnais de l’ACL (avec d’autres participants) ont rendu hommage lors d’un colloque en juin 2000. Avec l’ancien tisseur de la Croix-Rousse Joseph REYNIER il a créé la « première coopérative française de consommation ‘’Le commerce véridique et équitable’’. Cet essai est notable, et précède de près de 10 ans l’expérience toujours citée comme pionnière des anglais de Rochdale (1844) : mais il est très réformiste et pacifique, et donc évidemment bien peu libertaire. Ces fouriéristes s’implantent ainsi facilement dans le milieu nord-américain où la tradition des coopératives commence à être imposante. De 1845 à 1853 ils soutiennent le mouvement de la Workingmen’s Protective Union qui regroupe près de 230 magasins coopératifs.
À Lyon toujours, vers 1848-1849, la Société des Travailleurs Unis regroupant des ouvriers de divers mouvements socialisants et utopistes d’alors, reprend l’idée de DERRION de « commerce véridique » et pousse plus en avant l’engagement solidaire et politique, y compris contre le coup d’État de 1851. Cet exemple vaut la peine d’être signalé pour son refus de rétribuer le capital et pour lutter contre les « parasites » industriels (ce qui témoigne d’un fouriérisme assez radical), mais également pour l’utilisation de bons ou de billets d’échanges qui constituent une « monnaie coopérative » qui anticipent sur les bons émis dans beaucoup d’expériences communautaires, comme ce sera le cas durant les collectivisations espagnoles de 1936.

Ces coopératives (le terme français coopération est repris de l’anglais, notamment des écrits d’OWEN, dans les années 1820), essais communautaires et expérimentations sociales limités, sont reconnus par le socialisme international naissant comme une des formes de l’émancipation intégrées dans la réalité sociale. Comme le rappelle L’Adresse de l’AIT (Association Internationale des Travailleurs, ou Première Internationale) du 28/09/1864, ces expériences révèlent «que par des actes et non des arguments (..) que la production à une grande échelle et en harmonie avec les principes de la science moderne peut être effectuée sans qu’une classe de maîtres emploie une classe de bras, que les moyens du travail, pour porter des fruits, n’ont pas besoin d’être monopolisés pour dominer et exploiter le travailleur ». Beaucoup d’internationaux et de libertaires y participent donc sans trop de scrupule, même si la coopérative, comme aujourd’hui la cogestion, est une forme de compromis vis à vis du système en place. Cette citation de l’AIT confirme les remarques faites par B. MOSS, et rappelle fortement que l’engagement au quotidien, pragmatique et limité, est une des constantes du mouvement ouvrier, même le plus révolutionnaire. Il faut bien sûr être là ou vivent les gens, et tenter de tester ses idées pour les rendre plus crédibles et attractives.
À ce mouvement associatif se rattache un grand nom du mouvement internationaliste français : Eugène VARLIN, pré-syndicaliste, bakouniniste, engagé sous le Second Empire dans un réseau communautaire de grande ampleur. Il lance en 1864 une « épicerie sociétaire », la Ménagère. À partir de 1868, avec la libertaire Nathalie LEMEL, il met sur pied le réseau des Marmites, « cuisines sociétaires », « restaurants coopératifs », qui sont également un haut lieu du débat militant de la fin de l’Empire. Les proscrits de la Commune vont parfois relancer ce mouvement dans l’exil, comme la Marmite de Londres en 1871, ou celle de Genève.

Ainsi au XIXème siècle surtout, de multiples coopératives artisanales ou ouvrières se développent, favorisant un commerce plus équitable. Plusieurs de ces Fraternelles comme parfois elles s’appellent sont de véritables coopératives de consommation.
En Franche Comté, La Fraternelle de Saint-Claude, fondée en 1881 dans le haut Jura et devenant association culturelle en 1984 pour subsister, est le plus célèbre des exemples comtois. Sans doute inspirée par les idéaux utopistes des associations lyonnaises (Statut de type « communiste » icarien dit Alain MÉLO), elle est gagnée au socialisme de tendance surtout allemaniste (la branche la plus libertaire du socialisme d’alors) vers 1896. Cette coopérative, très liée aux cercles socialistes, connaît le succès économique et sociétaire. En 1910 elle dresse sur Saint-Claude une vaste Maison du Peuple (« cathédrale des temps nouveaux ») inspirée des exemples du Nord de la France et de la Belgique (Cf. ses liens très forts avec Gand). Elle va compter plus de 20 établissements sur la ville (dont des épiceries, entrepôts et logements sociaux) et essaimer dans plus de 16 localités jurassiennes. La Prévoyante de Lavans-les-Saint-Claude s’y rattache dès 1902, L’Avenir de Chassal en 1920, L’Union coopérative de Cuttura en 1921, La Ruche de Septmoncel en 1922 et L’Espérance de Lamoura en 1923… pour ne prendre que des exemples assez significatifs dans les termes choisis. Ce mouvement se rattache au socialisme utopique plutôt réformiste cependant, dauquel le député jurassien Ernest TARBOURIECH contribue puissamment, avec son utopie collectiviste de 1902, publiée chez Stock : La cité future. Essai d’une utopie scientifique. L’importance des fruitières et coopératives jurassiennes plus ou moins libertaires est forte en fin du XIXème siècle. Un historien aussi célèbre que Daniel HALÉVY en fait une référence et le départ de sa contre-utopie Histoire de quatre ans 1997-2001 publiée en feuilleton en 1903 ; il y cite de n ombreux exemples jurassiens, suisses et comtois.

En milieu plus spécifiquement libertaire, on peut relever les expériences suivantes prises comme exemples :
En Argentine, à la fin des années 1880, les exilés anarchistes italiens autour de MALATESTA fondent à Buenos Aires un atelier communautaire d’électricité qu’ils appellent sans imagination aucune « MALATESTA, NATTA, PEZZI y Cía ». La vie commune permet d’obtenir une certaine autarcie (des essais avicoles et viticoles ont semble-t-il été également tenté par le groupe) et de se consacrer à la cause. Le local permet de servir de lieux de rencontres et de débats, et de sortir un grand nombre de publications. Le journal La Questione sociale connaît 14 numéros entre 1885 et 1886. Un appendice de ce regroupement est le Círculo de Estudios Sociales mais il a lui un rôle exclusivement propagandiste, alors que la coopérative conservait l’aspect dualiste que nous avons déjà défini.
Le Milieu Libre de Belgique au début du XXème siècle nous est décrit par Victor SERGE qui le visite dans sa jeunesse libertaire avec son ami Raymond CALLEMIN, bientôt le fameux « Raymond-la-science » de la Bande à BONNOT. C’est sans doute la « colonie communautaire » de Stockel dans la forêt de Soignes, qui regroupe tout un monde d’artisans, de jardiniers et quelques vagabonds de passage. Le milieu est ouvert et libre, et fait de la négation de l’argent et de l’amour libre deux des axes essentiels du regroupement. L’idéologie reste vague, et la communauté accueillante mais peu structurée.
La Nouvelle Communauté de Berlin vers 1901-1904 comprend des anarchistes allemands très célèbres comme Erich MÜHSAM et Gustav LANDAUER. Ces deux grands noms de l’anarchisme germanique ont toujours tenté de mettre leur vie de militant au même niveau que leur vie intellectuelle, et ils y laisseront tous les deux leur vie de manière horrible.
À Ostia en Italie en début du XXème siècle se développe une communauté anarchisante vivotant sous l’aspect d’une société coopérative, en lien avec le milieu local.
Essais mutualistes plus contemporains : trocs, échanges solidaires, auto-organisations communautaires…
Ces essais concernent surtout les domaines de l’habitat, et de petite production et des échanges de biens et de services. Dans les pays développés, ils connaissent un regain d’intérêt dans les années 1960-70. Dans les pays en développement, ils sont toujours d’actualité, plus par nécessité que par choix délibérés.
Au sein de ce que l’on nomme (souvent péjorativement) économie informelle, économie souterraine, secteur underground, secteur de l’ombre, secteur non-institutionnel, activités sauvages ou spontanées…, se situent et se développent des activités alternatives à forte charge utopique, voire libertaire, et souvent aux marges de la légalité (d’où la notion d’activités « illégales » qui est parfois utilisée). Ces activités et ces formes d’organisation sont souvent libertaires dans leur primauté de l’humain, du relationnel (idée d’économie de réseau), dans leur auto-organisation et leur volonté d’autonomie, surtout vis à vis des institutions publiques ou para-publiques.
L’informel est donc de plus en plus ré-analysé, puisque « l’informalité, c’est cette extraordinaire capacité des individus à s’intégrer dans leur milieu, à trouver les ressources nécessaires à leur survie ». L’aspect utopique redevient essentiel car « ce sont les humains et leurs actes qui écrivent l’histoire, vivent le présent et imaginent le futur de l’humanité ». La volonté de mettre le social au premier plan, de tenter de vivre dans le non-marchand ou dans le non-monétaire, par un acte volontaire et libre (notion anglo-saxonne de voluntary sector) permettent de revaloriser certaines expériences.
C’est pourquoi les appellations aujourd’hui sont plus positives, et militantes : on préfère les notions d’économie solidaire, d’économie participative, ou plus générale d’économie populaire.
En ce qui concerne l’habitat, on parle d’auto-organisation ou d’auto-construction, ou de projets à forte participation (des usagers et/ou habitants).

Mais personne n’est aveugle : les risques de récupération par le système, la marginalisation des pratiques, la faible « rentabilité » et la multiplication des échecs, l’emprise des bandes organisées et des mafias… révèlent une synergie croissante entre économie formelle et économie populaire (phénomène « d’hybridation ») plus qu’une réelle alternative auto-organisationnelle en plein essor. Se vouloir hors et contre le système, indépendant autant de l’État que du marché reste la plupart du temps un leurre, une illusion. D’autre part, les reproches ou critiques qui sont faits à ces tentatives alternatives nous ramènent à la critique anarchiste « traditionnelles » des utopies, prises comme « îlots démocratiques » présentant un danger « obscène » de « l’enfermement communautaire » alors que l’engagement dans la société réelle et conflictuelle demeure la voie essentielle de l’engagement révolutionnaire.

Dans des environnements contemporains proches des idéaux libertaires de solidarité et d’autogestion, et de « mutualisation des compétences », on peut citer les SEL (Systèmes d’Échanges Locaux) qui fleurissent en France depuis 1994, au moment où est apparue la première association en Ariège. Ils sont formés un peu sur le même type que les LETS anglo-saxons (Local Exchange Trade System). Ils seraient lors de leur congrès d’août 2001 plus de 350 et prouvent ainsi l’importance des solutions alternatives et la présence d’une réelle demande de citoyenneté et de rapports à la base, hors du système économique dominant. Un essai de coordination est exercé par l’association Sel’Idaire.
Schématiquement, un SEL est une association locale pratiquant le « multi-troc », c’est à dire qui mutualise les offres et les demandes. L’argent est souvent remplacé par des bons d’échanges ou des monnaies symboliques, ce qui relie les SEL à toutes les associations communautaires du passé. Cette alternative économique reste cependant marginale, peu productive et relativement tolérée par l’État ; elle se limite surtout au domaine des services, parfois du bricolage et des travaux agricoles. Sur le plan social par contre, les SEL ont réussi : ils aident à renouer les liens sociaux, à vivre une « marginalité conviviale » qui est une vraie « école pratique d’autogestion et de démocratie directe ». Il s’agit donc bien d’une utopie du présent et du futur proche, comme une brochure publiée en 1998 le rappelle judicieusement Pour changer échangeons. Ces dernières considérations les rapprochent évidemment des stratégies libertaires.
Cependant des dérives inégalitaires, une multiplication du travail « au noir » et un retour des rapports marchands semblent se manifester, d’où des divisions internes et une tentative récente de développer les SELT (Système d’Échange Local au Temps) qui remplacent les bons ou monnaies parallèles par un mode d’échange utilisant la durée horaire comme principal ou comme seul critère. L’association deviendrait plus égalitaire, moins structurée et donc plus souple, ce qui lui conférerait, d’après un partisan (Jean-Louis DO), une étiquette « d’authentique » quoique « modeste » alternative.

Dans un registre encore plus réformiste, qui ne remet pas en cause le système électoral, on peut citer les essais urbains de participation citoyenne, notamment l’expérience pionnière du Presupuesto Participativo que la communauté urbaine de Porto Alegre mène brillamment au Brésil, et qui est à l’honneur depuis 2001 avec le forum mondial « contre la mondialisation » qui s’est tenu dans la ville. Cependant les pratiques libertaires y sont spontanées mais bien réelles : le « budget participatif » est devenu transparent, atteint la grande majorité de la population urbaine concernée, qui en discute, contrôle ses conseillers, peut les révoquer… Traces libertaires, oui, mais peu anarchistes, car le mouvement brésilien est bien limité aujoud’hui.

En Bolivie dans les années 1990, dans les vallées andines de la proximité de Cochabamba, des isolés considérés comme « pauvres » du fait de cet isolement (anciens, veuves, célibataires…) revivifient des pratiques solidaires traditionnelles pour rompre leur marginalité et redonner sens aux liens sociaux et aux services collectifs. À Huancarani, une vingtaine de personnes, des femmes majoritairement, relancent la pratique du pirwa ou travail communautaire, en consacrant environ une journée par semaine à de petites productions agricoles, ou à la construction et/ou rénovation de services publics (école, adduction d’eau…). L’autogestion semble alors vécue comme une fête, un lieu convivial, pas très rentable en termes capitalistes, mais qui socialement et psychologiquement a une portée considérable.

Une autre pratique similaire se retrouve au Sénégal, à grande échelle cette fois (plus de 100 000 personnes seraient concernées) avec l’auto-organisation des exclus dans la banlieue de Dakar, appelée GrandYoff. « L’auto-production » collective est une manière de limiter la misère, de renouer les liens sociaux et de permettre une légère autarcie.

En Argentine, face à la crise économique récente, de multiples tentatives d’échanges solidaires se sont mises en place. Près de 6 000 000 de personnes s’adonneraient au « troc » en 2002. Cette « expérience du ‘’trueque’’ » est le fait tant des individus, que de clubs ou associations. Souvent sont utilisés des bons ou « créditos » qui évaluent des biens ou des services et qui remplacent la monnaie dépréciée. Sans le savoir, ils renouent avec ce que beaucoup de collectivités libertaires ont tenté durant la révolution espagnole de 1936-1937. L’ampleur du phénomène argentin semble cependant sans précédent, puisque le journal cité parle d’un montant de créditos qui serait supérieur aux autres monnaies en exercice (pesos, dollars…). Toujours en Argentine, les mouvements de piqueros et de chômeurs (comme les MTD Movimientos de los Trabajadores Desocupados) comptent sur l’appui des libertaires (notamment ceux de Resistencia Libertaria, de l’OSL de Buenos Aires ou d’AUCA de La Plata). L’anarchisme n’y est pas affirmé spécifiquement, mais l’esprit libertaire est très présent dans ces mouvements semi-autogestionnaires, qui organisent des bidonvilles, qui relancent des activités coopératives (surtout artisanales), qui occupent des squats, qui pratiquent la démocratie directe à base d’assemblées… dans différents milieux souvent très déshérités de l’Argentine en crise.

Toutes ces tentatives intéressent donc largement les libertaires, car elles rendent crédibles les propositions que leur mouvement a pu faire dans le passé. Il y a un fonds commun qu’ils partagent avec d’autres mouvements proches. Très souvent ils s’y insèrent, au nom d’un pluralisme nécessaire et désormais reconnu, mais surtout également par le fait qu’étant devenus ultra-minoritaires, toute activité propre qu’ils lanceraient serait dérisoire ou de peu d’effet.
Multiples essais de banques ou d’organismes de crédit...
C’est sans doute le britannique Robert OWEN (1771-1858) qui le premier développe cette idée en lançant dans les années 1830 sa National Equitable Labour Exchange, sorte de Bourse du Travail où s’échangent des bons du travail. Marqué par le « premier anarchiste » William GODWIN, centrant ses analyses sur une vision optimiste de la perfectibilité humaine et sur l’importance de l’entraide qu’il nomme « charité », tous points qui annoncent KROPOTKINE, le penseur britannique peut souvent être lié au mouvement libertaire. C’est encore plus net pour ses projets éducatifs jugés primordiaux.
En France, le socialiste saint-simonien et chrétien, Philippe BUCHEZ (1796-1865) formule après 1830 la notion de « banque de crédit public », pour soutenir les associations ouvrières (de métiers, coopératives..). L’idée fait son chemin, autant chez les républicains sociaux que chez les utopistes et les premiers socialistes.

L’idée de banque ou de bourse populaire dans le mouvement libertaire est surtout reprise par PROUDHON (avec sa « micro-utopie » de la Banque du Peuple) et par les frères RECLUS au XIXème en Europe. Dès 1857 avec notamment son Manuel du spéculateur à la bourse, le bisontin PROUDHON dénonce l’intérêt sur l’argent et développe ses idées de crédit gratuit, ce que devrait assurer une Banque mutuelle. L’utopie est très forte car le « crédit gratuit affranchira les travailleurs, commerçants et consommateurs de l’usure qui les dévore », grâce à cet « échange direct et mutuel ». Elle concerne près de 50 associations vers 1848, soit environ 20 000 membres. Mais sa durée est très courte, et disparaît lors de l’emprisonnement de PROUDHON en mars 1849. Elle renaît peu après sous une forme plus autoritaire et donc non reconnue par PROUDHON, avec la Mutualité des travailleurs, en partie grâce aux efforts de l’adversaire « étatiste » qu’est Louis BLANC.
Cette même année 1849, avec L’Union des Associations de Travailleurs, Jeanne DEROIN (1805-1894) reprend l’idée proudhonienne de crédit gratuit, qu’elle appelle « crédit mutuel sans intérêt ». Dans sa Lettre aux associations sur l’organisation du crédit, en 1851, aux forts accents utopiques, elle vise la « suppression graduelle du numéraire » et son remplacement par des « bons d’échange en nature ».
Peu après, en fin 1864, Élie et Élisée RECLUS avec l’aide du fédéraliste espagnol Fernando GARRIDO fondent le Crédit au Travail qui est une sorte de banque coopérative. Le journal L’association lui est lié. L’objectif est d’aider des projets qu’on nommerait aujourd’hui « autogérés » et de développer l’entraide, notamment en milieu ouvrier. Par exemple est soutenue une fonderie coopérative de près de 45 partenaires. Vers 1868, le projet compterait environ 550 actionnaires.
Les premiers congrès de l’AIT soutiennent encore ce droit à l’expérimentation que constituent ces coopératives alors marquées par un « évident souci libertaire », puisqu’elles mettent en avant « contrat libre », « autonomie » et rejet de l’intervention de l’État. À Lausanne en 1967, le belge César DE PAEPE semble donner au proudhonisme ses dernières lettres de noblesse en déclarant l’importance de la « banque du peuple », et en promouvant « l’association générale de crédit mutuel basée sur la réciprocité, la gratuité et la justice » afin que les « classes ouvrières se créditent elles-mêmes ».

Le libertaire Josiah WARREN aux ÉU tente de développer une coopérative reposant sur des bons de travail, en vendant ainsi au juste prix les produits et en se soustrayant au système monétaire : ce premier Time Store de Cincinnati de 1828 à 1829 anticipe cependant plus les SEL de notre époque que les Banques du peuple. C’est un nouvel exemple de la volonté des militants d’alors de réaliser un « commerce équitable ». Son originalité est déjà analysée par Max NETTLAU dans sa Bibliographie de l’anarchie.

Henry SEYMOUR, fondateur en Grande Bretagne de The anarchist en 1885-1888, responsable d’un English anarchist circle/Cercle anarchiste anglais, est également à la même époque animateur du Free Currency Movement. Ces écrits Free trade et Free exchange en 1892 donnent une base théorique supplémentaire au mouvement anarchiste de souche individualiste.

Mais le théoricien le plus conséquent sur le sujet au XIXème siècle semble être l’anarchiste individualiste états-unien William B. GREENE, dont la production pamphlétaire est très riche. Vers la fin du siècle, Benjamin R. TUCKER, sans doute le plus célèbre des anarchistes autochtones des États-Unis, va faire la synthèse entre GREENE et PROUDHON sur cet argument de Mutual Banking. Son journal Liberty, fondé en 1881, en est le soutien le plus actif. Henry SEYMOUR en est alors très proche.

Pour compléter ses analyses, il faut relire l’œuvre la plus utopique de KROPOTKINE, La conquête du pain, notamment les pages où il développe ses remarques sur les bons de travail, comme monnaie de remplacement. Chaque communauté devient ainsi une sorte de centre d’émission monétaire, reposant sur la confiance et sur l’équilibre entre tous les types de travaux, sans discrimination.

Au début du XXème, les idées proudhoniennes sont reprises et développées par Christian CORNELISSEN, un des maîtres à penser de l’anarcho-syndicalisme d’alors.

En Espagne libertaire (1936-39), l’idée de Banco Sindical Ibérico est reprise par le Pleno Económico Ampliado de la CNT à Valencia en janvier 1938. Le leader syndicaliste et futur ministre anarchiste relance l’idée proudhonienne de Banque de crédit Municipale dans son article La revolución social y el comunismo libertario publié dans Sindicalismo, en 1933.

Enfin du XXème des essais de réalisations ont parfois atteint un bon développement économique. C’est le cas de MAG6 à Reggio-Emilia en Italie depuis 1988 : ensemble d’associations économiques diversifiées, d’apparence libertaire, pratiquant la solidarité alternative. De nombreuses communautés y font appel et les anarchistes s’y associent (on compte près de 120 activités alternatives rattachées dès 1993) ; de coopérative initiale, le MAG6 devient en 1995 une association composite, sorte de contre-société libertaire « sans réglementation rigide ». Dans cet exemple, nous retrouvons une constance des initiatives récentes : la constitution de réseaux, décentralisés, fédératifs, très lâches et modifiables. La Revista anarchica de Milan relate largement l’expérience à plusieurs reprises, et fait souvent du réseau, du filet, la forme moderne des utopies communautaires libertaires. En fait le mouvement Mutua Autogestione est déjà apparu à Vérone dès 1978, sous forme de société de secours mutuels, et a servi de prototype à MAG6.
En Allemagne occidentale, dès 1978 la Netzwerk Selbsthilfe de Berlin, puis dès 1988 la Ökobank de Francfort ont servi d’ossature au mouvement communautaire.
L’exemple le plus intéressant, mais non libertaire, est peut-être celui de la Grameen Bank (Banque Rurale) créée au Bangla Desh en 1974 par Muhammad YUNUS pour aider les pauvres, et qui compte en fin 2000 plus 20 millions de personnes dans une soixantaine de pays.

Tous ces essais pour trouver une alternative populaire (et révolutionnaire ?) à la gestion de l’argent et du crédit prouvent qu’en milieu anarchiste ou libertaire, les essais utopiques réformistes et pragmatiques ont toujours existé. La société future se prépare dès maintenant, dans l’engagement au quotidien. C’est un peu ce que dit également la théorie anarcho-syndicaliste.
Mouvements de squatters contemporains ? Christiania…
La volonté d’occuper (squatter) des espaces libres ou libérés, de s’y installer à sa guise, de les autogérer... est une vieille revendication des anarchistes et de tous les artistes alternatifs. Mais elle s’appuie également sur des traditions d’assistanat social, souvent d’origine chrétienne : le « squattage » avait été dans les années 1950 une revendication du MPF ? Mouvement Populaire des Familles, qui n’avait rien d’anarchiste !
Cette forme tardive de la « récupération ou reprise » individuelle et collective s’est largement développée depuis les années soixante. Elle renoue avec les mouvements promus par les anarchistes enfin du XIXème siècle. À la simple occupation s’est souvent ajouté un rôle d’animation locale, culturel et artistique ou économique, qui fait que de nombreux squats ont eu un rayonnement dans leur quartier (Cf. Ceux des pentes de la Croix Rousse à Lyon) voire même à l’échelle d’une ville (Cf. Christiania à Copenhague). Ces squats « demeurent résolument urbains » et se présentent souvent comme une « œuvre totale et éphémère », une sorte « d’hétérotopie » où les acteurs vivent leur vie, travaillent, font de l’animation artistique, ouvrent leur monde sur l’extérieur (ventes de produits artisanaux, concerts, conférences, happenings multiples…). Ce sont de véritables communautés alternatives, autonomes… des « micro-mondes » qui se dressent avec leurs moyens dérisoires, dans des lieux délabrés ou dans des « friches industrielles »… face à un monde marchant qui n’arrive plus à gérer ses propres déchets urbains et qui ne prend plus le temps de vivre.

Le mouvement provo aux Pays Bas, inspirant rapidement anarchistes et situationnistes au début des années soixante, a souvent été un initiateur en ce domaine. Il se prolonge dans le mouvement des krakers des années 1970-1980 surtout. L’idée était simple : des lieux sont inoccupés, laissés à l‘abandon. Leurs propriétaires, ou l’État, n’assument plus leur fonction d’occupants. Il faut donc s’en saisir, et c’est légitime face au scandale de l’abandon et du délabrement. Il faut les faire vivre et changer leur fonctionnement en les ouvrant sur l’extérieur. Une certaine tolérance des pays nordiques va faire le reste, en faisant des squats des modèles alternatifs, peu coûteux.

Dans les années 1970 le groupe Anarchitecture, (belle fusion du mot anarchie avec celui d’architecture), autour de MATTA-CLARCK, agit souvent à partir des squats, et en soutient la réalisation.

Le cas de la communauté de Christiania au Danemark, un des plus vieux squats de grande dimension (plus de 20 ha), à caractère libertaire en Europe, est une référence connue de tous les jeunes, sans doute plus pour la libre vente de drogues « douces » dont la communauté détient un quasi-monopole sur Copenhague, que pour sa volonté alternative et autogestionnaire. À ce titre, Christiania est devenu un des hauts lieux du tourisme danois, ce qui est dénoncé de plus en plus par les partis de droite du pays qui ont le vent en poupe dans les années 2000. Depuis 2001 la majorité de droite veut éradiquer la ville libre, pour lancer un gigantesque chantier urbanistique : mais tuer le mythe (dernier îlot des sixties encore fortement développés) et s’en prendre aux centaines de milliers de touristes qui s’y rendent (et pas seulement pour les drogues douces) restent encore de forts moyens de dissuasion.
Les termes de « Christiania » et de « christianites » sont provocateurs, il font évidemment référence à la famille royale, les « Christians » et à l’ancien quartier de la ville fondé par Christian IV au XVIIIème siècle.
La volonté utopique est manifeste dès l’origine, avec le concept auto-proclamé de « Christiania ville libre ». Encore aujourd’hui, malgré les évolutions, on peut parler « de quelque chose entre un port franc et une oasis anarchiste : une fristadt, une ville libre » selon la belle formule de Jean Manuel TRAIMOND.
Les christianites forment un milieu culturellement bien typé, avec une « fantaisie débridée » (vêtements, décorations des habitations, concerts et activités musicales et théâtrales omniprésents, artisanat délirant…). L’utopie est ici sans règle et sans limite imaginative, et ferait plus plaisir à William MORRIS qu’à CABET ou aux moines saint-simoniens… La culture festive de la bière et du haschich, l’égalitarisme forcené, une tolérance très forte… y ajoutent une tonalité libertaire, de grande attractivité, ce qui n’est pas sans risque puisque des réseaux mafieux liés à la toxicomanie et des vendeurs très capitalistes et sans scrupules y ont pratiqué « l’entrisme ».
Créé en 1971, reconnu comme « expérience sociale » de 1974 à 1976, ce squat résiste toujours, en ayant inventé un semblant de démocratie directe à base d’assemblées de maison (husmØde), de zones (områdmØde) ou générale (fællesmØde). Un droit d’usage et un « anarchisme vague » président aux destinées de ce qui est le plus grand squat d’Europe.
Depuis 1978, ils ont tenté l’aventure électorale municipale en obtenant un siège, ce qui a permis de mieux se faire entendre médiatiquement et institutionnellement. La loi de 1989 a stabilisé l’existence de cet îlot post-hippie au cœur de Copenhague, sur d’anciens espaces militaires. Sa durée de vie est également exemplaire et rare, même si en 2002 la victoire de la droite aux élections danoises remet en danger son existence, en prenant à nouveau prétexte des ventes de drogues. Pourtant depuis la fin des années 1970, les christianites sont fiers d’avoir repoussé les vendeurs de « drogues dures » de cet espace autogéré.
Dès 1972 convergent vers l’ancienne caserne plus de 200 personnes. Le « turn over » est très important et à la fin des années 1970 les chiffres varient de 700 à 2000 personnes en comptant les gens de passage. Vers 2000, Christiania regroupe environ un millier de personnes dont près de 300 enfants, des anarchistes et des alternatifs, mais également de nombreux rejetés ou exclus du système danois (chômeurs, sans-papiers, personnes âgées ou malades mentaux non pris en compte par ailleurs...). La solidarité avec les marginaux reste donc une constante des idéaux humanistes et fraternels depuis les sixties.
Ce gigantesque squat est donc autant un milieu d’accueil, qu’un milieu de vie et de travail, et qu’une zone alternative et politique.
Pour l’utopie alternative anarchiste, l’essai de Christiania est donc essentiel, notamment par son mélange d’autonomie, d’autogestion et de démocratie directe et par son autre côté semi-institutionnel, ses tentatives d’insertion électorales… Il peut se présenter comme une ébauche de ce « municipalisme » libertaire cher à Murray BOOKCHIN. L’analyse de Christiania est donc fréquente dans les revues libertaires et/ou utopiques.

Un autre exemple souvent cité de squat de grande dimension se trouve à Berlin Sud, depuis 1979 dans les anciens locaux de l’UFA (studios de cinéma). C’est une communauté écologique qui a créé un lieu de travail, de vie, d’agitation culturelle (carnaval de la culture à Berlin) du nom d’UFA-Fabrik. Une école libre y fonctionne avec une quarantaine d’élèves dans les années 1980. La grande originalité est le respect des couples, des liaisons familiales ; des familles patriarcales ou étendues s’y côtoient sans antagonisme.
Depuis la fin des années 1980, le mouvement des squatters (Hausingstandbesetzer) s’est étendu et un peu banalisé en Allemagne, à l’exemple de ce qui se passe dans les milieux nordiques.
Les centres associatifs et coopératifs, souvent biologiques, y ont pris une grande importance : on compte près de 50 Food Coops vers 1995. Ces coopératives alimentaires, écologiques, sont autogérées et reliées entre elles par des réseaux alternatifs très lâches.

À une moindre échelle, c’est le cas de la communautéExodus Collective au Royaume Uni, à Luton, vers Londres. L’occupation d’un ancien hospice date de 1993. Un cinquantaine de membres autogère (par des AG très fréquentes) les 35 habitations et les lieux collectifs. Dès 1996 est signé le premier contrat de location. Ce squat libertaire tend donc à s’ouvrir, y compris en s’institutionnalisant un minimum, et en acceptant un petit profit mais à des fins strictement collectives. Ce lieu a servi à la réalisation d’un colloque en juin 1996 intitulé « Self-help and utopias ».
Mais dans ce pays les squats nombreux sont loin d’être tous politisés, malgré des mouvements radicaux comme Reclaim the streets (qu’on pourrait traduire par Réclamons, récupérons la rue). La crise sociale, surtout sous le thatchérisme, a poussé une bonne partie marginale de la population à se débrouiller par tous les moyens. De plus les tentatives communautaires son loin d’y être idéalisées : Cf. l’œuvre de Doris LESSING The good terrorist en 1985 décrivant une sorte de contre-société misérable ou minable.
Cependant, un des squats les plus connus au 121 Railton Road à Londres a été occupé une vingtaine d'années depuis 1980 et servit de centres d'animations antiautoritaires et alternatives de tout type, en fusionnant groupes «anarchistes, situationnistes et punks » comme le rappelle le Courrier International du 8-14/04/1999. L’autre exemple d’occupation de longue durée parfois cité est celui de Ellingtfort Road à Hackney.

Sur Lyon, la présence de squats fortement influencés par les libertaires, est attestée notamment sur la Croix Rousse, surtout celui analysé par Mimmo PUCCIARELLI : « Mac-no », qui tout en disant Non ! aux MacDonald avant les actions de BOVÉ, est une référence explicite à l’anarchiste ukrainien Makhno. Le clin d’œil libertaire rappelle l’aspect festif, ironique et distancié des auteurs de squats, qui vivent forcément dans l’éphémère et le non structuré. Il faut prendre en compte cette dimension pour garder un certain recul.

Les squats présentent bien un réel acte libertaire utopique : l’occupation renoue avec les idées de reprise individuelle du mouvement, et avec les expropriations révolutionnaires de 1917 ou de 1936 ; cette occupation pose en acte le rejet de la propriété ; elle permet une vie autre, libérée et autogérée ; elle sert à d’autres personnes, au mouvement anarchiste, aux gens du quartier. Elle se présente parfois également comme un contre-modèle alternatif. Hors de la loi et des règles socio-économiques, les squats sont donc potentiellement parmi les plus idéologiques et les plus radicales des communautés. Cela explique la dure répression qu’elles ont subie parfois.
Ces squats pourtant sont souvent intégrés dans la vie de leur quartier, sans doute pour le nombre de services, de petits boulots qu’ils procurent, et pour l’animation culturelle qu’ils développent. L’exemple italien est là pour nous le rappeler. À Bologne, la Fabbrika occupata dure 18 mois de 1989 à 1990 et rayonne largement dans la ville, mais cela n’empêche pas les forces de l’ordre de la détruire en décembre 1990. À Milan, la Cascina Autogestita Torchiera existe depuis 1993. Cet immense squat de la périphérie milanaise regroupe tous les thèmes des communautés alternatives libertaires : autogestion de la vie (une assemblée générale, ouverte, tous les mercredi soirs), reprise individuelle et autoconstruction, lieu de loisirs, de production, d’information et de contre-information… Ces « corsaires du désert métropolitain » (une formule qui ferai plaisir à Hakim BEY) revivifient un lieu sordide et l’ouvre sur une population autrefois fort délaissée, et notamment sur les migrants à qui sont donnés des cours d’italien.
Les centres culturels et sociaux...
La diversité est encore plus extrême, tant en terme d’activités qu’en type d’associations (association liée à la loi de 1901, SCOP, coopératives...).

Les Radios Pirates, devenues Radios Libres, en font incontestablement partie. Radio Libertaire sur Paris, liée très forcement à la Fédération Anarchiste et à la librairie Publico (librairie quasi « officielle » de la FA) est quasiment une radio professionnelle, tant par la qualité de ces émissions que par son rayonnement qui déborde du cadre militant traditionnel. Sur Besançon, Radio BIP, petite communauté à faible rayonnement est une structure des années 1980-90 reposant largement sur le bénévolat, tout comme à Lyon Radio Canut installée sur la Croix Rousse. Toutes ces radios militantes sont duales, permettant un regroupement militant et festif souvent, tout en étant un organe de contre-information indispensable.

Les imprimeries et maisons d’édition, souvent de taille réduite, sont un des piliers de ce mouvement, tant la volonté de communiquer par l’écrit est essentielle à ce type d’associations. Si on garde l’exemple lyonnais, l’imprimerie MAB et les éditions d’ACL sont intéressantes, tant dans leurs publications, leur rayonnement local et national pour ACL et leur durée.
Les librairies sont souvent dans le milieu anarchiste le lieu de regroupement, de convivialité, de permanence, d’archives, de propagande... d’un groupe qui vit autour. Souvent également la librairie est proche de l’autogestion, avec bien des problèmes pour des compagnons pas toujours formés à la gestion comptable et aux nécessités du commerce.
J’en ai fait la difficile expérience dans le Mulhouse des années 1970 en participant à la gestion collective de la Joie de Lire, librairie fondée par MASPÉRO, comme celle mythique du Quartier Latin. Assaillis par les problèmes financiers, j’étais entre autres tâches chargé de trouver des commandes dans les milieux syndicalistes, les comités d’entreprises… François MASPÉRO se rendant compte de notre incapacité à atteindre l’équilibre financier, nous a cédé le fond : bel acte désintéressé, d’un libraire alors indispensable pour les militants alternatifs.
Dans les années de l’après-guerre à Paris, la librairie anarchiste de Maurice JOYEUX, grognon leader de la FA, Le Château des Brouillards est un constant rassemblement de tout ce qui compte dans le milieu bohême ou artistique proche des anarchistes, le « permanent » Georges BRASSENS, et la « graine d’ananar » Léo FERRÉ surtout.
Aujourd’hui la librairie PUBLICO vers le métro République est une librairie sympathique, très riche en ouvrages et vidéos, mais toujours parcourue par des militants enthousiastes et souvent trop expansifs, et par les compagnons de route, souvent provinciaux et un peu déboussolés par tant de mouvements.
À Lyon, La Plume Noire gérée par la FA et surtout La Gryffe créée en 1978 et toujours active sont d’incontestables lieux communautaires. Une dimension féministe s’ajoute à la dominante libertaire et l’enrichit forcément.
L’exemple international le plus séduisant est constitué par le CIRA ? Centre International de Recherche sur l’Anarchisme, fondé vers 1956-1957 par des militants comme André BÖSIGER, André PRUDHOMMEAUX et Pietro FERRUA. D’abord installé à Genève, il est transféré à Lausanne autour de son « pivot » principal qu’est la très dévouée et sympathique Marianne ENCKELL. Dans un beau bâtiment légèrement en retrait d’une rue bourgeoise, et entouré de verdure, des animateurs, des locataires de passage, des chercheurs, des objecteurs… maintiennent un foyer libertaire de très grande tenue. La richesse du fond est exceptionnelle, et à mon avis n’a pas d’équivalent militant. À Marseille, surtout grâce aux efforts de René BIANCO, se trouve une annexe du CIRA, moins fréquentée, mais qui a été à l’origine de publications très intéressantes, notamment sur le rôle des anarchistes pendant la guerre et la résistance. René BIANCO est indispensable pour la connaissance de la presse libertaire pour laquelle il a consacré des années de travail.

Les Centres Sociaux Autogérés et les coopératives de production en Allemagne sont une vieille tradition qui renouent avec les mouvements communautaires du milieu du siècle. Dans les années 1970 et 1980 le Libertäre Forum animait une Société berlinoise pour l’étude et les questions sociales, une Bibliothèque libertaire, un Centre de culture libertaire (Barbata), un Café pa si fou que cela (El Loco) et un Centre d’archives. Il était lié à deux revues clairement anarchistes par leur appellation, Schwarzen Faden et Direkte Aktion.
Vers 1990, on compte près de 10 maisons d’éditions libertaires à Berlin, dont la plus célèbre est la Karin KRAMER Verlag. La Libertad Verlag, active depuis 1971 est animée par Jochen SCHMUCK, membre de la Ligue des Travailleurs Anarchistes de Berlin.
Le projet le plus utopique et le plus ambitieux semble être le Projet A ou Wespe fondé sur 3 villes principales dans 3 Länder différents (Asfeld, Leer et Neustadt) en 1988, autour de la personnalité du journaliste et typographe Horst STOWASSER, ancien responsable du Centre de Documentation Anarchiste de Wetzlar. Ce mouvement alternatif et autogestionnaire se regroupe autour de la Maison de l’écologie (Ökohof) de Neustadt.

En Suisse, l’Espace autogéré de Lausanne, libertaire mais pas anarchiste, existe depuis 1993 autour d’un groupement d’une trentaine de personnes : espaces culturels, restaurant, lieux ouverts... y sont proposés « sans cheffaillon et sans hiérarchie ».

Les exemples sont également fréquents en Italie, et pas seulement à Carrara, toujours citée comme « capitale » de l’anarchisme italien. La Coopérative Typolithographique reste une grande référence en milieu anarchiste.
Plus récente, et très active, la « mouvance libertaire milanaise » choisit de sortir l’anarchisme de son isolement en multipliant les activités éditoriales, et en se regroupant autour de la coopérative Editrice A. Depuis 1971 paraît régulièrement A Rivista anarchica, revue évidemment anarchiste, mais très éclectique et de grande ouverture culturelle ; la revue internationale Interrogations, superbe exemple de militance pluraliste, ne dure que de 1974 à 1979 ; elle a vu briller les derniers feux de ce militant cosmopolite de grande teneur que fut Luis MERCIER VEGA, signant souvent sous un autre pseudonyme, Santiago PARANE. Volontà dans sa nouvelle version existe de 1980 à 1998 et laisse un vide difficile à combler. Pour les éditions proprement dites, Antistato de 1975 à 1985 publie un grand nombre de classiques libertaires ; Eléuthera depuis 1985 lui succède en quelque sorte, avec un catalogue plus ouvert, moins anarchiste et plus pluraliste. De multiples groupes ou centres ont permis à ces militants de vivre des expériences très diversifiées, comme le Centro Studi G. PINELLI qui garde en hommage le nom de cet anarchiste assassiné dans la période difficile des années de plomb.
Dans la banlieue milanaise, à Buccinasio, les « acteurs sociaux » libertaires comme Massimo Annibale ROSSI sont très actifs dans ces mouvements alternatifs. L’idée des communes urbaines récentes repose sur la volonter de « repenser la commune libre... Cela signifie, ici et maintenant, de penser à diviser les grandes agglomérations urbaines en entités de quelques milliers de personnes, et à restituer aux communautés leurs propres prérogatives ». C’est d’un vrai filet, réseau de zones autogérées qui est ici développé. La diversité doit être la règle en favorisant « la prolifération d’expériences productives hétérogènes : entreprises à capital privé, entreprises à capital mixte, coopératives, travail autonome et artisanal, expériences solidaristes et communistes… ».
Le Centre Alternatif Artemide vers la superbe ville perchée d’Orvieto en Ombrie, plus exactement à Monte Peglia vers Porrano est depuis 1996 un centre autogéré, écologique, qui héberge des mouvements alternatifs, surtout théâtraux. Un camping est ouvert même pour les enfants. Leur insertion plutôt rurale n’empêche pas les liens avec les milieux urbains, dont le Centre cherche à coordonner les initiatives, en voulant réaliser une Fiera dell’autogestione et en proposant une maison laboratoire à vocation artistique, Il Cerquosimo.
Tous ces « centri sociali autogestii italiani » sont « des lieux de production culturelle et d’intervention sociale non institutionnelle, afin de construire des formes de sociabilités ‘’autres’’ que celles proposées par le circuit commercial… Ce qui les distingue est leur organisation au moyen de l’autogestion et de la vie en commun… c’est l’absence de profit, la proposition de prix populaires, et une tendance à organiser un réseau alternatif… ».

La culture, l’écrit, le désir de communiquer et de convaincre sont des traits essentiels que l’on retrouve dans tous les mouvements anarchistes. Que l’engagement militant dans les librairies, les centres alternatifs de théâtres, les cafés… soit très pugnace ne doit donc pas surprendre.
Quelques essais plutôt ruraux :
Le cas français au début et au milieu du XXème siècle : quelques exemples
Beaucoup de ces exemples sont recensés par l’ouvrage de J.C. PETIFILS sur la vie des communautés utopistes au XIXème siècle. L’intérêt de les citer sans trop les développer est de constater une forte similitude en ce qui concerne leur dénomination : si « phalanstère » renvoie évidemment à FOURIER, « milieu libre » est bien plus un nom et un programme anarchiste, même si tous les membres concernés ne partagent pas forcément cette idéologie. La notion de « colonie » était fort usitée également au XIXème siècle, sans l’aspect péjoratif acquis depuis. Les influences tolstoïennes et kropotkiniennes sont dominantes. Mais les écrits de THOREAU et surtout d’E. ARMAND (L’ère nouvelle) et de Lucien DESCAVES / Maurice DONNAY (La clairière, 1900) sont aussi très souvent cités.
Dans la grande majorité des cas, il s’agit de très petites communautés, tant par le nombre de membres que par la superficie occupée. Leur durée de vie est souvent réduite. Leur rayonnement local et plus large, dépassant parfois leur importance réelle. On peut localiser quelques exemples, cités dans la presse libertaire :

1892-1894 « La commune anarchiste » de Montreuil sur Seine est plus urbaine que rurale. Elle est fortement liée au mouvement des Universités Populaires, et est démantelée par la police vers 1894.
1902-1906 Le « Milieu libre » de Vaux se crée dans les Ardennes. Il a l’appui du journal Le Libertaire de MATHA et est surtout l’œuvre de Georges BUTAUD et de sa compagne Sophie ZAÏKOWSKA, donc il rayonne largement dans l’anarchisme organisé. Henri ZISLY y participe également. Il est lancé par une « société de pratique du communisme libertaire » qui rédige les statuts et recueille les fonds. La « prise au tas », la suppression de l’argent et des salaires, l’éducation gratuite, l’émancipation totale de la femme... créent une solide référence communiste-anarchiste pour les futurs milieux communautaires. Mais sur une vingtaine de volontaires, seule une demi-douzaine résiste vraiment.
1903-1909 «L’Essai » d’Aiglemont apparaît également dans les Ardennes, au milieu des bois du Gesly, très proche de la petite commune de Nouzoville où vit un groupe anarchiste actif. Il est célèbre pour le rôle du fils de communard Fortuné HENRY (lié à la propagande par le fait de la décennie antérieure par son frère Émile HENRY, guillotiné en 1894) qui pensait y créer « la cellule initiale de l’humanité future ». L’apogée de début 1905 comptera une petite vingtaine de colons ; à partir de la hutte initiale se sont construits de beaux bâtiments fonctionnels dont le « foyer principal…nouvelle et belle bâtisse faite de fibrociment et colmatée par de la toile enduite de céruse, (qui) mesure 14 mètres de long sur 8,5 de large. Elle se compose d’un grenier, d’une cave et de dix pièces, dont une superbe salle à manger. Elle sera le symbole de la colonie ». Dès 1906 la colonie agricole s’appuie sur un journal « international d’éducation, d’organisation et de lutte ouvrière », Le Cubilot, qui se transforme en Le Communiste en 1908. En 1908 HENRY se retire et annonce la fin de la colonie en 1909. L’essai avait pourtant bénéficié de l’appui de la Fédération des Travailleurs socialistes des Ardennes, du militant connu Auguste LIARD COURTOIS, et des peintres JOURDAIN et Alexandre STEINLEIN. Des anarchistes importants comme MATHA ou Sébastien FAURE y sont passés. Anatole FRANCE a apporté son soutien. Cette communauté est sans doute une des plus intéressantes en milieu libertaire, car l’isolement géographique n’est jamais ici un isolement militant (ce qui contredit sur ce point les remarques très critiques de MALATESTA, et parfois injustes, ce qui est rare chez ce débatteur exemplaire) : Fortuné HENRY fait des conférences, reçoit de multiples invités… L’Essai est lié à l’anarchisme ardennais qui en fait un de ses bastions, et un point d’appui pour son développement. Le rayonnement est très étonnant pour une si petite expérience. Comme quoi, l’isolement de type « communautaire » n’est pas une donnée évidente.
1904 « Le milieu libre des Hautes-Rivières » est lui aussi ardennais.
1905 dans la Somme se crée le « Milieu libre » de Glisy.
1905-1907 en Corse se développe le « Milieu libre de Ciorfoli ».
1905-1907 à St Germain en Laye se trouve « La colonie libertaire » où intervient André LORULOT (pseudonyme d’André ROULOT) qui y impose déjà ses principes végétariens et naturistes. L’extraordinaire activité journaliste et littéraire de LORULOT (j’ai recensé plus de 50 ouvrages), et un caractère un peu autoritaire, popularisent fortement cette expérience. Ernest GIRAUD soutient l’expérience.
1906 « Le village de la Rize » se trouve dans le Rhône, vers Lyon.
1908-1911 « Le phalanstère du Clos-des-Brunes » existe en Haute-Vienne, vers Limoges, et malgré son nom fouriériste, se revendique de l’anarchisme.
1910 « Le milieu libre de Pavillon sous Bois » est dans la Seine St Denis.
1910-11 à Paris existe une coopérative au nom très kropotkinien, « L’Entraide » liée à la coopérative cégétiste « Le cinéma du peuple ».
1911 « Le milieu libre de Bascon » est dans l’Aisne.
1913 « Le milieu libre de la Pie » à Saint Maur, dans le Val de Marne est sans doute celui que l’on appelle ailleurs Le « Phalanstère » de St Maur. Il est animé par G. BUTAUD et sa compagne Sophie ZAÏKOVSKA qui éditent La vie anarchiste.
Il existe un « milieu libre » à Vrède, cité par PRUDHOMMEAUX dans sa thèse sur Icarie (p 511).
De 1922 à 1932, « L’Intégrale » à Puch d’Agenais, Lot et Garonne, animée par le « socialiste anarchisant » Victor COISSAC, semble souvent liée au mouvement individualiste et pacifiste (avec l’appui de E. ARMAND), mais également à l ‘anarcho-syndicalisme (appui de Pierre BESNARD et de sa compagne Thérèse ; BESNARD est proche géographiquement puisqu’il est cheminot à Chinon). L’imprimerie profite à quelques revues parfois censurées, comme celle de Léon BONGARD (L.-B ; de FRADEL), d’inspiration rynérienne (de Han RYNER) : Les petites chroniques d’éducation, d’enseignement, de philosophie et d’art. L’alignement sur des positions plus anarchistes se fait avec le pacifiste Casimir THÉRON et la militante à l’École Émancipée, E. MANDON. Il est intéressant de remarquer qu’à l’initiative du mouvement, parmi les rares soutiens connus, on trouve Albert FROMENTIN, l’anarchisant qui avait abrité la Bande à BONNOT à Choisy le Roy. Cette expérience de « communisme patriarcal » (ARMAND) ne serait qu’une « colonie semi-libertaire »avec une autogestion très limitée. Une « école intégraliste » est même tentée.
Vers 1923 la « Terre Libérée » se localise à Luynes. Elle est animée par Louis RIMBAULT et semble marquée par l’esprit végétalien et la non-violence. Elle est souvent solidaire avec l’initiative de L’Intégrale.
Dans les années 1920, la « caverne de ZARATHOUSTRA » à Tourettes-sur-Loup vers Grasse semble peu référencée. Elle héberge un anarchiste allemand qui prend l’amusant pseudonyme de Filareto KAVERNIDO. Il s’agit d’une société individualiste, élitiste, affichant un certain mépris des masses.
« La Grande Famille »de Chaumont en Haute Loire se veut un « village communiste » qui s’appuie sur les progrès techniques, comme le souhaite son animateur Eugène LEBOEUF.
La « colonie de Liefra », animée par Paul PASSY est liée à L’Intégrale dans les années 1930. Elle prône le « collectivisme libertaire ».
Dans les années 1940, la « communauté » d’Émile BACHELET se situe dans l’Yonne. C’est Michel RAGON qui rappelle à plusieurs reprises sa rencontre admirative avec cet ancien de la Bande à Bonnot qu’est Émile BACHELET, qui anime dans l’immédiat après-guerre une communauté semi-autarcique, auto-productive dans l’Yonne, à Pouligny. Le groupe produit son miel, ses légumes, son électricité… La recherche de l’harmonie y semble constante. « Au moulin de Pouligny c’était s’embarquer pour l’Arcadie » rappelle le jeune libertaire d’alors Michel RAGON. L’expérience et la qualité de l’homme qui reste un anarchiste « pur » et intègre ont marqué RAGON, qui lui-même va travailler dans une ferme communautaire anglaise vers 1950. Il va d’ailleurs y rencontrer sa première compagne et future femme Sally WARD. Il avait déjà été tenté peu auparavant par une colonie libertaire que lui avait proposée Alain SERGENT au Paraguay.
Durant la guerre, une petite communauté en Ardèche autour de la famille de Georges GUIBARD accueille le fils de Victor COISSAC, Georges. Georges GUIBARD est un curieux anarchiste, car il fut propriétaire et industriel à la Garenne-Colombes avant-guerre.

Proche de ces exemples français, on peut citer la colonie de Boitsfort en Belgique, avec Émile CHAPELIER, au début du XX° siècle. Elle s’appuie sur la publication de « Le communiste ». Dans la même démarche, Max NETTLAU fait référence à la communauté de Blaricum aux Pays Bas.

L’intérêt de cette liste non exhaustive est de montrer qu’au-delà de la diversité des appellations, l’idéal est commun : on tente de réaliser, au moins partiellement, une partie des idées communistes-anarchistes, ou individualistes anarchistes. Mais on le fait timidement, de forme souvent pluraliste, car les « colons » ne sont pas tous membres du mouvement.
Le partage des tâches et des ressources, et la vie la plus libre possible se heurtent bien sûr aux difficultés de la vie économique et aux problèmes relationnels humains et amoureux.
Cependant la multiplicité des essais montre également que les tentatives sont plus nombreuses qu’on aurait pu le penser, et surtout qu’elles sont rarement, comme on le croit trop souvent, coupées du monde extérieur, militant ou non. Au contraire, la vie communautaire permet à l’idéal de se renforcer, et à la propagande de se développer. Les contacts sont toujours recherchés.
Un tolstoïsme appliqué majoritaire au Royaume Uni ?
Les rares « colonies » au Royaume Uni en fin du XIXème siècle s’inspirent souvent de l’anarchisme non violent et fortement teinté de religion. C’est une particularité de l’anarchisme britannique fin de siècle. Mais cette forme n’est bien sûr pas la seule présente dans les îles britanniques.

Le message anarcho-pacifiste de Lev Nikolaïevitch TOLSTOÏ (1828-1910) entraîne en effet d’éphémères « communes tolstoïennes » dans la fin des années 1880 en Russie : elles se manifestent par l’absence d’autorité, de propriété et par le travail en commun. Elles s’inspirent directement de l’ouvrage Que devons nous faire ? que Léon TOLSTOÏ publie en 1886. Dans L’esclavage de notre temps, de 1899-1900, malgré les échecs pratiques, l’écrivain continue à promouvoir « l’entente libre et raisonnable confirmée par la coutume », en utilisant parfois des formules proches de celles de KROPOTKINE. En 1905 avec Fin de siècle, il réaffirme encore cette utopie de la « vie agricole, paisible et communautaire ».
Au Royaume Uni, on assiste à un véritable engouement pour la figure et les idées de TOLSTOÏ, notamment dans ce nouvel « anarchisme éthique » de la fin du XIXème siècle, notamment dans l’association Fellowship of the New Life dans lequel se réunissent artistes, anaarchistes, et chrétiens libéraux. C’est un engouement qui est effectivement souvent lié aux groupements religieux non-violents et pacifistes, comme les églises de la Fraternité, et le Brotherhood Trust de BRUCE WALLACE et de J. KENWORTHY.

Les idées de KROPOTKINE (mâtinées d’owenisme) plus que celles de TOLSTOÏ sont ancrées dans les deux principales expérimentations, surtout celle de Clousden Hill Free (Communist and Cooperative Colony) vers Newcastle (Forest Hall) qui pratique une sorte de communisme agraire. Elle compte environ une trentaine de membres de diverses nationalités (anglais, danois, allemands, tchèques…) au milieu des années 1890. Ce serait la véritable « première commune anarchiste britannique » (Mark BEVIR). Frank KAPPER et William KEY cherchent à en faire un milieu autosuffisant (auto-production, services sociaux et ateliers…).
C’est semble-t-il également le cas pour la Communauté (colony) de Norton Hall vers Sheffield. Le travail est surtout agraire, avec dominante florale et fruitière. En 1898 se met en place un atelier de sandales. Il semble qu’aux pensées du prince anarchiste se mêlent les idées du poète non conformiste et pré-écologiste Edward CARPENTER.
Toutes les deux existent dans la dernière décennie du XIXème siècle mais durent peu de temps.

Mais la plupart des autres communautés citées dans cette même période semblent fortement reliées aux idées de TOLSTOÏ. C’est certainement la Croydon Brotherhood (Fraternité), mouvement tolstoïen lié à des maisons de production et d’éditions qui lance le mouvement vers 1894-96. En 1894 est créé un Fond de la Fraternité ?(Brotherhood Trust) pour faciliter les établissements communautaires au travers des initiatives de commerce coopératif. Une Brotherhood House se fond à Croydon, et elle va vite rayonner.
Dans l’Essex, est fondée en 1896 la Purleigh colony ; elle compterait jusqu’à 90 membres (agriculteurs et artisans) et bénéficie de la présence du leader KENWORTHY, mais également de celle de Aylmer MAUDE, traducteur de TOLSTOÏ au RU. Dès 1899, cette colonie permet à KENWORTHY de publier son journal New Order qui devient le principal organe de l’utopisme tolstoïen dans les îles britanniques.
Viennent ensuite Arshingdon Colony et Wickford colony, toujours dans l’Essex.
Dans l’Hampshire on trouve Blackburn Brotherhood proche de Leeds et la Christchurch colony. Le premier établissement est célèbre pour les activités de son atelier d’électricité. À Leeds existe également le Brotherhood Workshop qui fondé en 1897, doit beaucoup à Albert GIBSON et au Groupe Anarchiste Libre de la ville. On s’y livre surtout à des travaux d’édition.
À Costwold (Gloucestershire) on trouve la Whiteway colony, qui mise sur la culture autarcique, mais qui vit également de l’apport des membres qui vont travailler dans les usines extérieures à la communauté.
Elles sont toutes centrées sur l’exigence d’une nouvelle spiritualité, mais également comme dans bien des utopies classiques ou anarchistes, sur un refus de l’argent et l’absence de propriété privée. Le self-government ou autogestion y est recherché, et est popularisé par le journal kropotkinien Freedom qui prône en novembre 1870 « l’autogestion, l’association volontaire et une action décidée directement et unanimement par l’ensemble des personnes concernées ».
Le meilleure exemple d’autogestion et d’auto-production à retenir, me semble-t-il, se manifeste dans le cas de Swadlicote vers Burton on Trent. Grâce aux appuis financiers de BRUCE WALLACE et de J. Theodore HARRIS, des mineurs récupèrent une mine et produisent pour la vente. Ils fournissent du charbon à d’autres colonies, comme celle de Purleigh. On a sans doute ici une anticipation de l’aventure relatée dans cet émouvant film d’autogestion minière en pays gallois qu’est Charbons ardents (Jean-Michel CARRÉ ? 1999) en fin du XXème siècle.
Cependant l’idéologie anarchiste, non-violente, végétarienne s’exprime de plus en plus, surtout dans la Whiteway colony. Terres, travaux et repas sont communautaires ; l’égalité homme femme est la règle ; les unions libres sont encouragées. Les liens avec le mouvement d’émancipation sexuelle et le féminisme sont fréquents. De nombreux originaux s’y installent. On trouve ici, par ces traits mystico-politiques, une ébauche de ce qu’on peut lire sur la tentative d’Ascona au bord du lac Majeur.

Une autre communauté citée par PETITFILS en 1898, le Milieu libre de Starnthwaite, n’est pas identifiée idéologiquement.

Peu d’entre elles (essentiellement Whiteway) survivent jusque dans les années 1920 ; certaines participent à la naissance d’une communauté pacifiste dans les années 1930. De 1914 à 1939 Kitty et Tom HIGDON animent une petite communauté pédagogique dans le village de Burston. La colonie coopérative de Storrington dans le Sussex compte parmi ses participants des anciens membres de l’AIT de Johann MOST aux États-Unis et du mouvement magoniste au Mexique.
Vers 1950, Michel RAGON a travaillé dans des camps internationaux en Angleterre, en y vivant une vie qu’il nomme souvent communautaire, et y côtoyant des libertaires anglais dont sa future femme Sally WARD.
La reprise du mouvement communautaire dans les années 1960-1970 n’a pourtant plus grand chose à voir avec ces premiers essais.
La richesse du milieu nord-américain au XIXème siècle et début du XXème
Les ÉU forment un centre d’expérimentation traditionnel et prolifique, tant par l’exceptionnelle tradition communautaro-religieuse que par l’idéalisation du milieu nord-américain de la part d’européens attirés par ce « Nouveau Monde ». On y compterait plus de 300 expériences communautaires au XIXème siècle.
Deux écrits sont très riches pour notre propos, celui de Daniel VITAGLIONE L’Amérique des utopies, publié chez Encre à Paris en 1995 (189 pages), et surtout celui de Ronald CREAGH Laboratoires d’utopie publié chez Payot en 1983 (224 pages). Ce deuxième ouvrage est plus centré sur mon propos, puisque le sous-titre indique Les communautés libertaires aux États-Unis.
La tradition autochtone est très forte :
Il est de tradition aujourd’hui de valoriser les fortes traces communautaires reliées au monde amérindien et aux pratiques indigènes. Les anarchistes sont très proches de ce qu’ils nomment un « indianisme libertaire autochtone ».
La deuxième grande source d’inspiration se trouve dans les multiples communautés religieuses, de proscrits, de réfugiés. Élie RECLUS s’y intéresse fortement lors de sa visite aux ÉU en 1876-1877.

On pourrait citer quelques éléments que les libertaires vont récupérer et amplifier :
- la communauté des biens : Cf. labadistes du Maryland (de 1683 à 1725, essai de retour à un christianisme primitif autour de Jean de LABADIE), piétistes d’origine allemande, shakers
- la tolérance, un certain individualisme et l’anti-esclavagisme : Inspirationnistes, Quakers de Pennsylvannie, rôle des Shakers ou trembleurs vers Albany, des Harmonistes…
- la non-violence et le refus de la guerre : Shakers, harmonistes de Zoar dans l’Ohio
- la liberté sexuelle et les unions libres : l’exemple le plus intéressant s’exprime dans la communauté d’Oneida de John Humphrey NOYES, « pasteur perfectionniste », de 1848 jusque dans les années 1880 (NOYES la quitte en 1877, mais Oneida perdure ensuite sous forme de société par actions). Cette communauté où l’amour libre est pratiqué, avec un développement simultané du malthusianisme, est rarissime. Les femmes y sont libres, les règles écrites peu nombreuses, le volontariat presque toujours préféré. La colonie est ouverte sur l’extérieur. Certes NOYES tire bien des avantages personnels de cette situation et de sa théorie des « mariages complexes », mais son tranquille patriarcat n’enlève rien à certains aspects libertaires de l’expérience.
- les mœurs pré-écologiques, l’alimentation végétarienne, (piétistes d’Ephrata 1728-1735), médecine par les plantes (shakers)…
- une certaine démocratie « assembléiste » notamment chez les séparatistes ou harmonistes

Mais la liste des causes de rejet est toute aussi longue :
- esclavage maintenu chez les labadistes,
- séparation hommes et femmes des shakers, et répressions et contrôles sexuels de fait,
- censure implicite ou autocensure des ouvrages dans de nombreuses communautés
- et bien sûr l’aspect religieux omniprésent.
De nombreuses implantations « socialistes » d’origine européenne, dont certaines sont proches des libertaires :
Le fouriérisme est très bien représenté sur toute la partie nord-américaine (une cinquantaine de phalanstères sont connus), notamment avec le futur anarchiste Josuah (Josiah) WARREN à Utopia (1847) dans l’Ohio, connue également comme Trialville. La petite communauté résiste jusque vers 1860. Mais le grand guide du fouriérisme états-unien est Albert BRISBANE.
L’exemple le plus intéressant du mouvement fouriériste, aux marges des courants libertaires, s’incarne dans la communauté de Brook Farm (1841-1847), vers Boston. Au milieu du XIXème, cette collectivité d’artistes et d’enseignants, liés aux transcendantalistes (EMERSON, THOREAU), est un milieu égalitaire (mais non communiste) très ouvert et tolérant.
Dans la même lignée et à la même époque, mais avec communauté des biens, Fruitlands de Bronson ALCOTT vers Harvard est marquée par les pédagogies « libertaires » (PESTALOZZI, Charles LANE…).
De 1843 à 1846, Skaneateles dans l’État de New York s’affirme quasiment anarchiste sous l’influence de J. COLLINS : « nous rejetons toute croyance, secte, partis… ». La liberté de pensée est totale, et l’anti-étatisme conséquent, contre le service militaire et le service fiscal.
Comme néo-fouriérisme libéré, beaucoup d’historiens rattachent à cette mouvance l’expérience d’Oneida développé ci-dessus

La branche des Jeunes Icariens, branche plus ou moins libertaire détachée du cabetisme dont elle rejette l’aspect autoritaire trop marqué, est souvent citée (depuis NETTLAU) pour avoir rejetée l’autoritarisme et les règlements tatillons imposés par CABET. Il semble que l’organe de leur communauté de Corning (Iowa) en 1881 s’intitule justement Le communisme libertaire, organe de la communauté icarienne.

La communauté de Prairie Home serait une des communautés qui exalte le plus les notions de liberté.
L’importance de Josiah WARREN est déterminante
Ce théoricien et homme d’action est sans doute, en plus d’être le premier anarchiste conséquent, quelqu’un qui compte pour l’analyse des communautés états-uniennes, notamment pour deux d’entre elles : New Harmony et Modern Times. Il est donc passé par le mouvement d’OWEN, qu’il a su tempérer par sa connaissance d’autres théories (fouriérisme ?).
Il ajoute à ses multiples facettes des talents de musicien (il s’occupait de l’orchestre de New Harmony) et d’inventeur.
Dans le même temps, il a tenté la création de coopératives reposant sur une sorte de troc fondée sur des bons du travail, Time Store (ou Equity Store) en 1827 et en 1842. Ces initiatives seront mises en pratique presque un siècle plus tard par certaines collectivisations de la Révolution Espagnole de 1936.
Dans l’histoire de l’anarchisme utopique états-unien, la figure et l’importance de WARREN sont désormais largement reconnues, alors qu’en Europe il reste peu cité dans les anthologies de l’utopie et de l’anarchisme.
C’est surtout Modern Times, qu’il fonde avec S. P. ANDREWS, autre père de l’anarchisme individualiste états-unien, en 1851 vers New York, qui est une des dates de naissance de l’anarchisme autochtone. Malgré le départ de WARREN en 1863 (il meurt en 1874) et une première dissolution vers 1866, la communauté résiste partiellement jusqu’en fin du XIXème siècle. Il s’agit d’une des rares communautés où les droits individuels, tant vis à vis de la religion que des relations sociales et sexuelles, sont largement garanties. Henry SPENCER ou John Stuart MILL, hors de l’anarchisme, s’en font les laudateurs.
Traces communautaires plus ou moins libertaires : fin XIXème et premier XXème siècle
En 1875 Thomas Lake HARRIS connaisseur de FOURIER et de NOYES (Oneida) fonde Fountain Grove vers Santa Rosa en Californie. Malgré le départ de HARRIS vers 1891, elle va durer jusqu’en 1934. L’absence de règlements contraignants, et une vie sexuelle assez libre permettent de la rattacher aux expériences libertaires, au moins pour sa première période.

Quelques anarchistes s’agglomèrent à l’expérience de Ruskin (Tennessee) fondée par Julius WAYLAND de 1894 à 1899. Ils y apprécient la communauté des biens et la liberté individuelle, notamment pour les relations hommes-femmes.

À East Aurora, Elbert HUBBARD disciple de William MORRIS et de Walt WHITMAN fonde en 1895 The Roycroft Shop qui semble plus se rattacher aux coopératives qu’aux colonies libertaires.

Vers 1900, la Home Colony (Washington) regrouperait une cinquantaine de familles, avec une idéologie vaguement individualiste anarchiste. Leurs publications débordent le cadre communautaire, et rayonnent largement, avec une visée prosélyte : The Discontent, The demonstrator.

Toujours en fin du XIX° siècle, la Coopolis serait étiquetée anarcho-chrétienne.

De 1902 à 1903, une poignée de communistes anarchistes animent Golden Life dans le Minesota.

Vers Burley, Home (vers Burley) de 1899 à 1940 est au départ un collectif très anarchisant et sans règles strictes, plus qu’une communauté soudée (bien qu’elle compte près de 200 membres vers 1910). De nombreux non-conformistes, naturistes s’y sentent bien intégrés.

En 1915, à Stelton (New Jersey), un groupe d’anarchistes (J. COHEN, H. KELLY, L. ABBOT…) mènent une activité artistique et éducative célèbre, sur des principes libertaires clairement identifiés : pas de constitution, pas de règles obligatoires. L’école très renommée, menée par le couple FERM, dure jusqu’en 1953, mais la collectivité s’estompe elle au début des années 1920. L’esprit éducatif semble dans la lignée des écoles rationalistes, de type « ferrerien », et s’inspire largement du Centre FERRER fondé à New York en 1911. La « colonie FERRER » est largement influencé par « les libertaires du yiddishland » installés aux ÉU : elle est plus proche de la coopérative que de la communauté traditionnelle, et regroupe coopérative d'alimentation, atelier de confection, service de bus, service éducatif…

Toujours lié au mouvement yiddish, et notamment à la Freie Arbeiter Stimme, Joseph COHEN donne naissance dans le Michigan à l’expérience communautaire de Sunrise de 1933 à 1936.

En 1934, l’influence de RECLUS est marquante sur Ralph BARSODI et Mildred LOOMIS ; une première communauté expérimentale est fondée. Les idées principales reposent sur la notion de révolution verte (1940), de fermes familiales, de petites communautés de culture biologique. Un crédit coopératif doit permettre de sortir des mécanismes marchands. Sur le plan politique, l’autonomie et l’anti-gouvernementalisme sont là pour faire le lien avec la tradition libertaire du XIXème siècle. La vague écologiste et libertaire des sixties est en germe dans ces initiatives.
Quelques traces libertaires dans les expérimentations utopiques latino-américaines
Dans ce vaste territoire dont le qualificatif « latinoamericano » est sans doute dû à la plume de l’utopiste chilien Francisco BILBAO BARQUÍN (Iniciativa de América : idea de un congreso federal de las repúblicas ? 1856), les expérimentations ou colonies sont multiples, mais la plupart semblent de nature religieuse ou sectaire. Pour le XIXème sièle, Pierre-Luc ABRAMSON recense une douzaine de vraies communautés « sociales », dont la plus célèbre pour l’anarchisme est la Cecilia au Brésil (elle est donc analysée de manière détaillée dans le chapitre suivant). Les autres, hormis des liens avec le socialisme utopique, ont peu à voir avec l’utopie libertaire ou anarchiste.
Il est possible cependant de noter quelques traces fouriéristes ou libertaires dans les essais suivants, présentés de manière chronologique :
Les tentatives fouriéristes du coopérativiste lyonnais Michel DERRION et de son compagnon, le docteur Benoît-Jules MURE ne présentent pratiquement pas d’aspect libertaire. Les deux « phalanstères » établis dans la région de Santa Catarina dans le Brésil méridional dès 1841 (Falansterio de Oliveira, et Falansterio del Palmitar ou Unión Industrial del Sahy) n’ont qu’un vie très brève (environ 3 ans pour le premier, et environ 6 ans pour le second) et malgré quelques idéaux en faveur de la liberté et quelques rares velléités de démocratie directe, sont très éloignés des idéaux anarchistes.
Dès deux phalanstères mexicains de 1850, rien ne permet d’indiquer qu’ils sont marqués par l’idéologie libertaire : il s’agit de la Sociedad comunista menée par Juan de la ROSA BRAVO dans l’État de Veracruz à Tesechoacán, et du Falansterio El Esfuerzo de José María CHAVÉZ à Aguascalientes.
Pour 1853, au Pérou, la Colonia Los Buenos Amigos serait présentée par Charles GIDE comme « socialiste ou anarchiste », ce qui reste bien vague.
En 1857 le français et ancien « quarante-huitard » Alexis PEYRET lance la Colonia San José sur les terres du général DE URQUIZA (province Entre Rios, vers Montevideo et Buenos Aires, en Argentine). Elle n’aurait de légères caractéristiques proches du mutuellisme proudhonien que lors de son lancement.
Vers 1865, l’école de RHODAKANATY au Mexique, à Chalco, la Escuela de la razón y del socialismo, est la première vraie communauté utopique rattachée aux mouvements fouriériste et anarchiste. Elle est analysée dans la partie consacrée aux mouvements mexicains pris comme exemples de grands « essais utopiques libertaires ».
À Buenos Aires, quelques compagnons autour du belge Gérard GERMBOU tente une colonie vers 1884-1885.
En 1886, Albert Kimsey OWEN fonde à Topolobambo dans le Sinaloa mexicain la « métropole socialiste d’Occident » qu’il présente comme « une colonie modèle industrielle et agricole ». S’il a su attirer l’attention de l’historien anarchiste autrichien Max NETTLAU qui est un des premiers à s’y intéresser, et s’il obtient l’appui des anarchistes francophones de La révolte, sa communauté n’a en fait rien à voir avec l’anarchisme. C’est au contraire un mélange de saint-simonisme, de capitalisme, de colonisation de peuplement avec quelques références socialistes. Cependant des proximités fortes sont notables avec de grandes œuvres libertaires : l’influence morrisienne de News from nowhere semble évidente ; de même l’œuvre utopique de l’anarchiste franco-argentin Pierre QUIROULE La ciudad anarquista americana de 1914 s’inspire largement des écrits d’OWEN (qui n’a aucun lien avec le socialiste utopique britannique de même nom).
En 1888, la Colonia Cecilia au Brésil est la grande manifestation utopique anarchiste, d’autant qu’une des cellules de cette communauté s’est appelée vers 1893 Anarchia. Elle nécessite donc une étude spécifique (Cf. ci-dessous).
Dans la Nueva Australia et dans son appendice, la Colonia Cosme, lancées par William LANE au Paraguay dès 1893, quelques participants issus du mouvement ouvrier australien ont été influencés par l’anarchisme. Quelques pratiques et propositions peuvent apparaître libertaires, mais l’autocratie de LANE et les conflits internes enlèvent toute substance anarchisante à ces expériences, pourtant souvent citées dans la presse anarchiste de l’époque, et même parfois soutenues.
Une tentative du Grupo Colonizator Tierra y Libertad de Buenos Aires et de Rosario est connue en 1902. Le groupe aurait acquis 500 ha pour une « colonie agro-industrielle ». Il fait suite à un essai infructueux vers Santa Fe (San Juan) de 1901.
Au Chili en 1905, une colonie communiste anarchiste et naturiste tente sa chance vers San Felipe.
En 1913, une colonie anarcho-communiste près du fleuve Paraguay échoue très rapidement.
Dans le Costa Rica de 1919-1920, la Granja Far Away serait un colonie « individualiste-associationniste », soutenue par PALOMARES et son El sembrador. Jusque vers 1930.
La Gloria Community de Cuba semble également liée à l’anarchisme individualiste en 1924.
Plus tardivement, en Argentine, une « colonie agraire » dans le Gran Chaco est parfois signalée.
À la fin des années 1960, au Brésil, les compagnons anarchistes de A nossa chácara de Sãu Paulo ont établi une communauté agraire. Par contre les militants du CIRA - Section du Brésil (à Rio), autour de Pietro FERRUA, n’ont fait qu’acheter du terrain qui aurait dû servir à un établissement agraire autogéré, mais la dictature empêche toute les réalisations, emprisonne et détruit les initiatives en 1969 et pousse FERRUA vers un autre exil aux ÉU.
De l’Italie au Brésil : la « Cécilia » de Giovanni ROSSI et quelques autres colonies…
En Amérique latine, la colonie la plus célèbre de tout le sous continent se réalise au Brésil, avec la Cecilia.

En Italie les essais communautaires semblent également assez rares au XIX° siècle, hormis ceux de ROSSI. Par contre la « colonia socialista » d’Ostia Antica, créée en 1984 par des saisonniers de la région de Ravenna qui s’installent dans l’agro romano, alors zone paludéenne, est digne d’intérêt. Socialiste, certes, et soutenue par Andrea COSTA alors en rupture de ban avec les anarchistes, cette commune n’en est pas moins une vraie entreprise libertaire. Le travail se fait bien sûr en commun et les gains sont partagés égalitairement. Il ne semble pas y avoir de chef, ni de culte de la personnalité ou de patriarcat que l’on retrouve alors dans trop de communautés. GORI l’appuie vers 1902. Mais les idéaux anarchistes et communistes se diluent au tournant du siècle, et cette collectivité qui perdure jusqu’en 1950 n’a plus son caractère socialiste des débuts.

Toscan né à Pise, Giovanni ROSSI (1856-1943), vétérinaire socialiste anarchiste (en Toscane puis vers Brescia), marque l’histoire de l’expérimentation communautaire. Après un échec italien, il fonde la Cecilia au cœur du Brésil de 1890 à 1894. De nombreux ouvrages, un film important de Jean Louis COMOLLI en 1976 et les écrits largement diffusés de ROSSI lui-même donnent à ces expérimentations un caractère primordial, surtout par les analyses des causes de l’échec et l’honnêteté scientifique et militante du responsable. Les aspects sexuels, amoureux, et la revendication d’amour libre qui jalonnent cette colonie ont bien évidemment contribué à en assurer la connaissance, tant militante qu’historique. Enfin comme ROSSI est un militant important de son temps, membre de l’AIT depuis 1873, disposant de solides relations dans tout le mouvement révolutionnaire, pas seulement anarchiste, ses prises de positions sont fréquemment discutées. Cela nous permet de mieux connaître la position de l’anarchisme vis à vis des expérimentations utopiques.

Les projets d’expérimentation de Giovanni ROSSI sont très nombreux. Dès 1873 il prévoit un essai en Polynésie. En 1875 il a déjà écrit le manuscrit de son roman utopique Un comune socialista qui est publié en 1878 et connaît plusieurs éditions du vivant de l’auteur en promouvant pour un site de la côte Tyrrhénienne, au départ, le collectivisme anarchiste, et dès 1884 le communisme anarchiste.
En 1884 ROSSI prévoit un nouvel essai communautaire vers Rome. En 1887, en même temps qu’il lance l’expérience de la Cittadella, il projette un établissement vers Trévise. En 1889, deux autres projets sont formulés pour la région de Parme et de Padoue.
En 1886-1887 ROSSI fonde la revue Sperimentale qui compte 5 numéros faisant l’éloge des socialistes utopistes et anarchistes (FOURIER et BAKOUNINE surtout) et servant de centre d’information pour toutes les expériences communautaires du moment. Le projet est poursuivi pour l’année 1887 avec le journal Humanitas. Depuis 1888 pour favoriser ces expériences, il a créé L’unione lavoratrice per la colonizzazione sociale in Italia/L’union du travail pour la colonisation sociale en Italie. Puis toujours en 1889, Giovanni rêve de rejoindre des colonies collectivistes en Californie (Kaweah), au Mexique (dans le Sinaloa) ou en Uruguay. Le choix brésilien de 1890 n’est donc qu’une des possibilités prévues par le vétérinaire anarchiste.
En 1896 il soutient encore, malgré l’échec de La Cecilia, un projet de communauté dans l’État de Mato Grosso.
Il renoue (de bien loin) avec les expérimentations communautaires en 1909, où il est employé dans une pépinière coopérative à Porto Maurizio, dans cette Italie qu’il a rejoint depuis 1907. En pleine montée du fascisme, bien que non communiste, il offre même ses qualités de « ruraliste passionné » (Pier-Carlo MASINI) et de spécialiste des questions agraires aux sections agraires du PCI alors gramscien et peu sectaire.

La première expérience tentée est cependant celle de La Cittadella, qui s’inspire expressément de la colonie de Rahaline (en Irlande vers 1830). ROSSI utilise les terres du sympathisant Giuseppe MORI à Stagno Lombardo vers Crémone. La coopérative agricole de Cittadella est fondée le 11/11/1887. Comme coopérative elle connaît le succès jusqu’à sa fermeture en 1890. Mais l’essai de transformation en colonie socialiste est un total échec, malgré quelques militants qui ont rejoint rejoints les agriculteurs déjà installés. Ceux-ci voient d’ailleurs d’un mauvais œil ces nouveaux arrivants et ROSSI lui-même, car ils redoutent que l’essai socialiste va leur prendre leur gagne pain.

La Cecilia débute le 20/02/1890 à Gênes par le départ d’une poignée de futurs colons avec Giovanni ROSSI. Ceux qui arrivent vraiment dans l’État du Paranà, en avril 1890, au sud de la petite localité de Palmeira (terres de Santa Mattheus au bord de l’Iguassu) sont environ une demi-douzaine. La Cecilia cesse définitivement en avril 1894 après bien des péripéties. Sans doute plus de 300 personnes y seront passées, mais très peu y restent. L’apogée a lieu sans doute au printemps 1891 avec un peu moins de 150 membres ; la plupart du temps le nombre avoisine les 50. Le « turn over » est donc énorme. ROSSI n’est pas toujours là : il est en Italie de fin 1890 à juillet 1891, et il quitte l’établissement en mai 1893.
Cette colonie essentiellement agraire (culture et élevage) ne vit que grâce aux subventions et au travail extérieur d’une partie de ses membres. Elle s’effondre relativement rapidement pour de multitude raisons qui sont intéressantes à lister, car on les retrouvent souvent dans maints essais communautaires.*
Des bribes de pratiques libertaires sont mises en place, souvent grandies par les témoins et par ROSSI lui-même : absence de lois ou règles fixes (idée centrale « d’amorphisme), de chef autoritaire (même ROSSI, d’ailleurs souvent absent, malgré son prestige, n’a qu’un rôle somme toute secondaire).
La première difficulté provient sans doute du trop grand nombre d’arrivants dans un milieu hostile et peu productif. Le climat et l’isolement empêchent un bon développement économique. Les ouvriers ne trouvent pas à s’employer dans un milieu sans outils, ateliers ou matériaux. Au début en tout cas, les agriculteurs font défaut.
La rigueur est donc la règle : difficultés alimentaires, travaux ingrats… rebutent un grand nombre de colons. L’état financier de la communauté est dès le départ catastrophique.
À ces obstacles économiques s’ajoutent les difficultés humaines. Tous les arrivants ne sont pas anarchistes, loin de là. Et les anarchistes eux-mêmes ne sont pas toujours des purs et des convaincus. Le vernis idéologique va vite disparaître au contact des dures réalités. La « faiblesse idéologique » est donc à mettre en cause. Les dissensions, les antagonismes, les jalousies et l’égoïsme réapparaissent rapidement. On voit même se créer une sorte de leadership plutôt détonnant en milieu libertaire. La question féminine (rareté importante des femmes) rend difficiles et très conflictuelles les rares tentatives « d’amour libre et polymorphe » (Andrea PAPI), dans lesquelles parfois est également impliqué ROSSI. On voit même réapparaître (se maintenir ?) la famille bourgeoise. ROSSI reconnaît « l’action meurtrière des rapports de parenté ».
Le départ de ROSSI semble également précipiter les choses, quoique l’expérience lui survit durant presque une année.
Le mode de vie y est peu attractif, les habitations rudimentaires, et la vie culturelle très faible, comme ROSSI le regrette dans Cecilia comunità anarchica sperimentale de 1893.
Enfin la crise politique liée à la Révolution Fédéraliste pour laquelle se sont mobilisés quelques colons contribue vraisemblablement à précipiter la fin de l’expérience, en accentuant contrôle et répression gouvernementaux. D’autre part, paradoxalement, la nouvelle République brésilienne est plus hostile à l ‘expérience que le vieil empereur auparavant ; ce sont surtout la suppression des appuis financiers gouvernementaux qui ont poussé certains colons à travailler à l’extérieur !

L’exemple libertaire de la Cecilia semble peu suivi au Brésil, sauf peut-être en 1932 avec la Colonie Varpa, communiste-anarchiste, fixée à Assis dans l’État de São Paulo et dont les animateurs sont surtout des anarchistes immigrés d’origine balte (sans doute des Lettons).
En fin du XIXème siècle a également existé la Colonie anarchiste de Cosmos dans l’État de Santa Catarina. À la même époque, Arturo CAMPAGNOLI anime la Comunidad de Guararema à São Paulo.

Mais le renom de cette expérimentation est très grand, disproportionné, plus à l’étranger qu’au Brésil d’ailleurs. Elle reste « de toutes les expériences communautaires latino-américaines du siècle passé (le XIXème) celle qui conserve le plus d’actualité », surtout dans le domaine de la liberté sexuelle, de la libération de la femme, du respect écologique… Ainsi, dans la foulée des années 1960-1970, la multiplication des articles et thèses historiques, des pièces et des romans, et surtout du film de COMOLLI vont populariser cette expérience ancienne. Elle devient symbole de l’utopie anarchiste et des efforts de libération sexuelle. Des descendants des « colons » entretiennent la flamme anarchiste, comme Zelia GATTAI, femme de Jorge AMADO (et donc avec lui pendant une période vrais staliniens assumés), qui dans ses mémoires (Zélia et La reine du bal notamment) loue toujours l’anarchisme de ses parents, et celui de GORI ou de KROPOTKINE.
Le cas de l’anarchisme japonais au XXème siècle
La tradition japonaise pré-libertaire semble importante, depuis « l’uji » antique (système communautaire égalitaire et autarcique) jusqu’au « myoden » rizicole de l’époque médiévale (autre tradition d’exploitation collective). Ces pratiques sont parallèles à une interprétation anti-autoritaire de la philosophie zen affirme Victor GARCÍA.
En fin du XIXème siècle un puissant mouvement libertaire se développe avec des tendances anarcho-syndicalistes et kropotkiniennes largement dominantes. De très fortes personnalités, autant hommes que femmes, marquent le mouvement ouvrier dans son ensemble et font rayonner l’anarchisme hors des ses groupes affinitaires. On peut citer comme principaux fondateurs Shushui Denjiro KOTOKU (1871-1911) assassiné en 1911 avec sa compagne Sugo KANO. Son action est poursuivie par Sakae OSUGI (1885-1923) ,assassiné à son tour avec sa propre compagne Ito NOE en 1923

À la fin des années 1910 et dans la décennie suivante, le mouvement « Nouveau village » s’efforce de développer et de pratiquer un communalisme imprégné de « kropotkinisme ». KROPOTKINE est la référence essentielle pour les mouvements libertaires d’Extrême-orient (Chine, Japon et Corée), comme l’analyse Philippe PELLETIER dans de multiples articles récents. Il révèle également que l’artiste Mushanokôji SANEATSU semble très proche de ce mouvement. Parmi les animateurs du mouvement paysan se trouve un des traducteurs japonais de MALATESTA, Shigeru KINOSHITA.
Mais la pensée du « prince anarchiste » est considérablement intégrée aux cultures locales, et parfois dérive vers un anti-industrialisme systématique et une nostalgie non-critique du passé rural qu’il n’aurait sans doute pas approuvées.

Au début des années trente, le mouvement communaliste des « jeunesses rurales » relance les idéaux de la génération précédente. L’anarchiste kropotkinien Akira MIYASAKI en semble très proche.

Un syncrétisme libertaire japonais réapparaît dans les années 1950. Vers 1958 Miyozo YAMAGISHI tente une synthèse entre philosophies marxiste, anarchiste et autochtones. Son mouvement, le Yamagishi Kai connaît un succès économique intéressant, mais plus comme coopérative de travail ouverte et égalitaire que comme mouvement libertaire malgré les idéaux du fondateur.
Dans la même direction et à la même époque, les réflexions du maître zen Masanobu FUKUOKA cherchent à approfondir une culture alternative liée à une sociabilité libertaire. Dans la Révolution du brin de paille, il théorise « l’agriculture du non-faire », antithèse de l’agriculture spéculatrice. Ces expérimentations communautaires duraient encore dans les années 1980.
Expérimentations communautaires en Chine
Dans ce pays où le taoïsme fait figure de « variété chinoise de l’anarchisme » (J.J.GANDINI), les influences de TOLSTOÏ, RECLUS et KROPOTKINE s’implantent fortement en fin du XIXème siècle. Dans son Histoire de l’anarchie, Max NETTLAU insiste sur l’aspect libertaire de la pensée de LAO-TSEU (LAOZI - vers 550 avant notre ère) et note même dans la personnalité de Yang-TSHOU des aspects permettant de l’identifier à une sorte de STIRNER chinois. Dans la lignée du taoïsme Fao (ou Bao) JINGYAN (IIIème siècle après notre ère) fait figure « de premier anarchiste politique en Chine ». Mo TSEU (Bao TZU), « avocat de l’amour universel » est une autre référence parfois avancée.
Ces influences s’appuient sur un vieux fonds antiétatique toujours présent, comme le révèlent dans cette période de la fin du XIXème siècle la révolte rurale des Taipings, la République de Jeltuga en Mandchourie et l’utopie libertaire modérée de Kang YOU-WEI (1855-1927) intitulée Le Livre de la Grande Concorde . D’autre part, comme au Japon voisin, l’ancien système communautaire rural et le « système du puits et des champs » très solidaire forment un soubassement idéologique et pratique que l’on peut comparer au mir russe par certains côtés.

C’est surtout après la révolution de 1911 qu’on assiste à un « épanouissement de l’anarchisme » (Jean CHESNEAUX). Vers 1920, on dénombre en Chine près de 92 groupes anarchistes (DIRLIK).
Après le « Mouvement du 4 mai 1919 », dans lequel s’illustre le jeune écrivain anarchiste PAKIN (BA JIN) dans le Sichuan, se développent diverses expériences communautaires de type libertaire, et encouragées par les anarchistes. Le plus célèbre est celui dit des « Nouveaux villages », en lien avec des expériences similaires au Japon. Un des animateurs, Zhou ZUOREN se dit disciple de KROPOTKINE et de TOLSTOÏ. Un mouvement de type « soviétique » apparaît dans le Fujian, et se dénomme justement « Russie soviétique du Sud du Fujian ! ».
Même au sein du jeune PCC, les anciens anarchistes comme Yun DAIYING promeuvent des idées « autogestionnaires libertaires » (GANDINI 1986). Par exemple, dans le Hunan de la fin des années 1920, des mouvements d’auto-administration locale adoptent une démarche et un fédéralisme largement libertaires. Le PCC moteur du mouvement y semble largement dépassé.
Des communes (parfois anarchistes) en RSFSR bolchevique ?
Cette expérimentation utopique « spontanée » et diversifiée est largement analysée par Yolène DILAS-ROCHERIEUX qui en « montre la force et le dynamisme » : « Dans ce terreau fertile ont ainsi fleuri des cités, des palais, des communautés diverses, qui permettaient d’innover ou de renouer avec l’anarchie, le coopératisme ouvrier et paysan, la liberté sexuelle, le communisme prolétarien ouvrier ou paysan ». Ce mouvement gigantesque et mal connu, autant urbain que rural, procède de l’explosion révolutionnaire dès le printemps 1917. Peu à peu la commune devient un lieu de vie en marge, et un moyen, grâce au collectif, de survie socio-économique.
Mais elle perd alors peu à peu son aspect purement politique et utopique des débuts, et va vite être détournée de son sens par le pouvoir « soviétique » et complètement récupérée sous le stalinisme.

L’origine du mouvement communaliste remonte surtout aux expérimentations traditionnelles, fortement redécouvertes au XIXème siècle, du mir ou obchtchina, communauté paysanne souvent idéalisée par TOLSTOÏ ou HERZEN, puis un peu par BAKOUNINE et beaucoup par KROPOTKINE. Cette commune est modifiée ou remplacée par le terme kommuna, d’inspiration française, en fin du XIXème. Pour KROPOTKINE, l’idéal s’incarne dans une commune agro-industrielle de taille humaine, autour de 5 000 individus ; il n’est là aucunement original puisque ce chiffre est souvent avancé par d’autres penseurs de courants utopiques diversifiés.
En 1918, la Fédération des Groupes anarchistes de Moscou soutient les initiatives communautaires, et appuie la fondation d’une Union fédérative. En ville il s’agit surtout d’habitations expropriées, et d’occupations de maisons ou appartements abandonnés (une forme de squats, donc). En avril 1918, dans sa lutte contre l’anarchisme, le parti bolchevik lance l’assaut contre 26 immeubles et habitations détenues par les groupements anarchistes à Moscou.

C’est Boris PILNIAK dans son ouvrage L’année nue, écrit en 1921, qui nous décrit l’existence d’une communauté anarchiste en 1919, sur les terres réquisitionnées d’un barine, le prince ORDYNINE, dans la localité de Poretchié. L’occupation s’est faite militairement. Le « drapeau noir des êtres libres » sert d’emblème. Le travail de la terre se fait « communautairement ». La vie est égalitaire, hommes et femmes sont autonomes et vivent leurs vies sexuelles librement. La fin est tragique, puisque l’Armée Rouge extermine tous les membres. Cette œuvre littéraire est bien sûr à prendre avec du recul, mais la description fort précise s’inspire sans doute de faits réels, comme les écrits de Victor SERGE ou de Pierre PASCAL nous l’apprennent également.

Au début des années 1920, la Commune de Yalta où passent Pierre PASCAL, le malatestanien Francesco GHEZZI, Boris SOUVARINE ou l’anarcho-syndicaliste Nicolas LAZAREVITCH est un milieu de vie libertaire et convivial, malgré la présence de pro-bolchevistes déclarés. Elle permet à l’extrême gauche critique francophone de se retrouver.

Vers 1921, Marcel BODY, futur libertaire et traducteur de BAKOUNINE, cite l’exemple autogestionnaire de Ladoga, auquel participe ROUSSAKOV (le beau-père de Victor SERGE) ; c’est une commune agricole mobilisant 20 à 25 personnes sur près de 300 hectares. Mais les dissensions internes deviennent la vraie cause de l’échec.

Les communautés de vie et de production ont semble-t-il été très nombreuses durant et après les années vingt, comme l’analyse pour la région de Karkhov Éric AUNOBLE pour les années de 1917 à 1933. Ces communes spontanées, « communardes » ou soviétiques au sens propres, vont très rapidement s’opposer aux communistes au pouvoir, qui vont soit les écraser, soit les intégrer. L’anarchiste Grégoire (Anatole) GORELIK rappelle le pillage et les raids menés par la tchéka qui mettent fin à sa communauté des environs de Kharkov.
Yaacov OVED estime que ce mouvement spontané et libertaire, souvent rattaché à de fortes traditions russes (le Mir, le mouvement des Vieux-Croyants, les essais libertaires ou tolstoïens...), ne fut toléré par le pouvoir bolchevique que de 1918 à 1921, la période de la NEP le reléguant à un rôle marginal et le stalinisme triomphant l’extermine quasi totalement avec la collectivisation forcée au milieu des années 1930. Il y a aurait eu une douzaine de ces communautés fondées par des compagnons de route ou des idéalistes étrangers, souvent occidentaux, ou d’ancien émigrés politiques russes revenus au pays après les évènements de 1917.
Les communautés libertaires naturalistes ou naturistes ? Espagne du début du XXème siècle
Dans les années 1920 et 1930, avant que le franquisme ne les détruisent pour de longues années, des mouvements naturistes ou naturalistes se sont développés dans toute l’Espagne. Ils sont cependant plutôt implantés en Catalogne et dans le Pays valencien.
Les mouvements ont cet avantage d’être pluralistes, même si les tendances libertaires y sont souvent très présentes (liberté du corps et de l’individu, pratiques autogestionnaires, égalité homme et femme, eugénisme néo-malthusien, nouvelle morale sexuelle…).
C’est cette inflexion libertaire qui nous pousse à parler de « naturisme social ». Des revues de grande qualité leur fournissent un écho important : Amics del sol (à laquelle a appartenu avant la Guerre d’Espagne mon ami Arturo Kéry ESCORIGEL), Naturismo, Eugenia, Gimnos Revista de libre cultura, Biofilia revue anarchiste naturiste de Barcelona, Helios et El naturista de Valencia, Pentalfa…La thèse de MASJUAN permet d’en découvrir un grand nombre.
Souvent ils essaiment en « colonies naturistes » liées cependant au mouvement ouvrier dont beaucoup de membres sont issus. La coupure ne se fait donc pas avec le milieu urbain et social, à la différence de biens des collectivités de l’époque hippie ultérieure.
Les collectivités des sixties et seventies = nouvelle utopie communautaire ?
Présentation et définitions

De nombreux noms sont utilisés pour décrire ce mouvement imposant de communautés, ou communes, mais le terme d’écotopies repris par AINSA semble un outil performant, permettant de mettre en avant les aspects écologiques, naturalistes... de nombreuses communautés de cette période. Leur pacifisme, leur volonté d’universalisme, l’anti-autoritarisme à tous les niveaux, la liberté sexuelle et comportementale du début, un spontanéisme revendiqué... non seulement marquent bien l’esprit de cette contre-culture des sixties, mais satisfont bon nombre de libertaires qui y participent. La volonté de sortir du système capitaliste et de la société de consommation, le fameux « dropping out » des hippies surtout, est bien un axe essentiel du mouvement libertaire (et pas seulement) « soixante-huitard ».
Ces « années utopies », pour reprendre le nom de l’ouvrage de la BDIC de 1996 qui leur est consacré, sont des utopies de l’instant, de l’ici et maintenant, qui est propre à de nombreux anarchistes : l’affiche de 1968 « Tomorrow starts now » (page 26) peut servir de symbole. Dans L’Aventure hippie de 2000, les auteurs consacrent tout un chapitre à cette « Utopie communautaire ». Ce même qualificatif se retrouve dans l’ouvrage consacré aux « nouvelles utopies » de la contre-culture.
La variété de ces mouvements est maximale, le pluralisme évident, leur unité provenant d’un rejet commun (au moins apparent) de toutes les cultures officielles, c’est pourquoi on peut parler globalement à propos de la contre-culture de ces années là « d’utopie politique » affirme Jean-Luc BAUDRAS. J’y ajouterais globalement également le terme « libertaire », malgré toutes les dérives autoritaires que la contre-culture englobe, et la dégénérescence « new-age » qu’elle connaît.
Importance numérique et localisations

Le mouvement est de très grande ampleur : certaines estimations font état de près 500 communautés (ou collectifs, communes, microsociétés, contre unités de base, colonies, coopératives, groupes d’affinités...) en France du tout début des années 1970.
Pour la seule Californie, vers 1970, on compterait près de 3 000 groupements pour environ 50 000 personnes.
Il y aurait peut-être 10 000 communautés rurales pour l’ensemble états-unien vers 1970, donc sans compter les communes urbaines et les squats ou crash-pads (appartements ou maisons communautaires) de petites dimensions.
C’est la Californie qui dans les années 60 est le fer de lance du mouvement, tant dans le célèbre quartier de Haight Ashbury à San Francisco que dans les parties les plus montagneuses de ce vaste État, jusqu’au Sud de l’Oregon. Tout l’Ouest est touché, le Sud-Ouest avec notamment Nouveau Mexique et Colorado, et l’Est enfin, spécialement le Maine et le Vermont, ce dernier État regroupant un certain nombre de militants anarchistes et écologistes d’envergure.

Typologie.

Ces unités sont souvent de taille réduite, plus proche de la famille élargie que des grandes communes du XIXème siècle. Le nombre varie de quelques individus à quelques dizaines, et très rares sont les cas qui atteignent les 20 personnes.
La majorité des membres sont des membres de la race blanche (très rares sont les minorités « de couleur » ou amérindiennes qui y participent).
Le milieu social d’origine semble plutôt petit bourgeois, lié aux classes moyennes, mais les exceptions sont nombreuses.
Les hommes y sont majoritaires (3 sur 4 annonce Christiane SAINT-JEAN-PAULIN) et l’âge est très bas, avec une forte homogénéité entre 18 et 30 ans.
Leurs interrelations sont faibles, leur utopie est très localisée, les liens avec le milieu local sont ténus, et parfois totalement et volontairement inexistants.
La durée de vie semble très courte (plus d’un an pour les groupements ruraux, plus de 6 mois pour les groupes urbains ?). C’est une autre différence avec leurs aînées du XIXème qui visaient la longue durée.
La population y est très instable, départs et arrivées sont constants. L’aspect éphémère et instable de ces communes montrent peut être que leurs membres sont plus en quête idéale, libertaire, d’un autre monde qu’en recherche d’un microsociété stable où s’insérer pour le long terme. La mobilité comme mode de vie reste une des constantes de la société états-unienne depuis l’époque des pionniers.
La diversité des pratiques, des objectifs, des composantes... est extraordinaire, ce qui fait que l’on y retrouve toutes les tendances, surtout libertaires au début, mais pas seulement. La dérive (sectaire, religieuse, droitière...) et l’échec sont assez rapides, puisque l’essentiel du mouvement s’arrête après 1975.
Cet aspect doctrinal très lâche est une autre grande différence avec les communautés du XVIII° et du XIX° souvent religieuses ou socialistes assumées. Pour les libertaires de ces années là, « la praxis communautaire » se veut expérimentale et ouverte plus qu’idéologique ou doctrinale. Elle est davantage centrée sur la vie quotidienne et le respect individuel que dans le passé.

Des communautés écologiques et libertaires ?

Les références ou influences anarchistes sont nombreuses : c’est surtout vrai pour les écrits et l’engagement de Paul GOODMAN qui fait figure d’aîné. C’est le cas également de Murray BOOKCHIN dont le livre Pour une société écologique est devenu un best-seller, et pour Noam CHOMSKY. C’est également net pour Walden Two de B. F. SKINNER, autre ouvrage marquant, mais déjà ancien (1948) ; la communauté de Twin Oaks en Virginie s’en réclame spécifiquement.
Ce mouvement a marqué Ursula LE GUIN et son utopie Les rejetés de l’autre planète en porte largement la trace.
Les beatniks états-uniens, les provos, les kabouters (ou lutins) et les krakers néerlandais, les situationnistes européens... sont également à la fois des références pour les essais communautaires, et un lien avec l’idéologie libertaire qui est une des composantes essentielles de leurs idéaux.
Un des mouvements hippies parmi les plus radicaux et les plus connus, celui des Diggers, même s’il s’agit d’une communauté plutôt artistique et surtout urbaine (San Francisco), est de nette inspiration anarchisante. La coordination communautaire de la Free Family est un des regroupements fédéralistes les plus intéressants.
L’antimilitarisme et le refus de la guerre, même s’il est partagé par d’autres mouvances, s’inscrit bien dans la tradition libertaire : ainsi les groupes de Resistance Commune (Standford) et de Peace and Liberation Commune (San Francisco) font de la lutte contre la conscription et contre la guerre leur axe principal.
Le retour à la terre, aux vertus naturelles, à une certaine frugalité et aux méthodes alternatives se retrouve dans bien des mouvements anarchistes de l’époque.

Dès 1965-66, la première communauté importante, surtout artistique, de Drop City dans le Colorado qui va durer jusqu’en 1973, est une microsociété ouverte et anti-autoritaire, au moins au départ. L’architecte Steve BAER (la commune est constituée de dômes) qui est un des fondateurs en fait peut-être la première communauté « géodésique » états-unienne (selon SAINT-JEAN-PAULIN). Mais la dérive mystique semble très forte et bien peu anarchiste.
Depuis 1966, la communauté itinérante de la Hog Farm, opposée à tout système, limitant l’autorité en la soumettant aux règles de l’unanimité et de la « révision permanente » (comme elle l’affirme dans Actuel en décembre 1970), libérant la sexualité… est très proche de la mouvance libertaire. Mais là aussi son mysticisme orientalisant, et l’absence de projet réellement construit l’en éloigne quelque peu.
Dans les années 70, dans l’État de Washington, la communauté anarchiste d’Adams-Morgan autour d’hommes comme David MORRIS et Karl HESS reste une référence.
La communauté de Kerita à San Francisco est sans doute une de celles qui va le plus loin dans la libération sexuelle, en promouvant des rapports multiples, sorte de « mariage de groupes », qui n’est pas sans rappeler les idées en la matière de l’ancêtre que fut la communauté d’Oneida.
Dans le Nord de la Californie, en fin des sixties, d’ex-diggers et des militants proches du BPP-Black Panther Party (Cf. Ci-dessous) comme Peter BERG, lancent la communauté Black Bear Ranch, mettant en avant une forme d’écologie rurale anti-étatiste, qui est une des références pour le futur mouvement « bio régionaliste ».
Une dizaine d’années après le mouvement des sixties, cette Californie semble toujours être « une société qui met en scène l’utopie » comme le rappelle le numéro 3 spécial de la revue Autrement d’avril 1981 intitulé « Californie, rêve et cauchemar... Ici s’inventent les 20 prochaines années ». L’utopie s’est assagie, elle mise sur les nouvelles technologies informatiques et les « technologies douces », alternatives. La revue prend des exemples en ce sens, la fameuse « vallée du silicium » de Santa Clara, la première « computertown » qu’est Menlo Park ou Hamilton, « premier village solaire ». Mais les aspects communautaires ont bien faibli depuis 1968. Les dernières traces du mouvement hippie se terminent dans la répression reaganienne de l’aire autogérée de People’s Park à Berkeley mais survivent dans la « république » de Briones sur la côte où une petite localité de 2000 personnes s’essaie à la démocratie directe. Pour Gérard BLANC qui reprend le terme d’ELLENBACH, il y a bien une « marche vers l’écotopie » qui continue à se manifester et qui reprend bien des thèses de Theodor ROSZAK et de son ouvrage si souvent cité Vers une contre culture.
En Arizona, à Oracle, le projet Biosphere 2, micro communauté de 8 personnes enfermées dans une bulle écologique transparente, respectant écologie, nature et diététique... est parfois présenté comme un essai libertaire. Mais ce monde aseptisé, ultra protégé, coupé de l’extérieur, imprégné d’idée de perfection... est tout sauf anarchiste. À la limite il peut se présenter comme une expérience de vie dans un milieu respecté, mais cette solution très marginale pose tout de même trop d’importantes questions d’égalité, de liberté, de cloisonnement...

Une certaine reprise communautaire des années 1980 ?

Le mouvement bio-régionaliste qui se développe surtout dans les années 1980, d’inspiration libertaire, est surtout installé au départ dans les communautés des Monts Ozarks et sur la côte pacifique des États-Unis.
Il cherche à se fédérer, sur toute l’aire nord américaine, du Canada au Mexique (avec la communauté de Huehuecoyotl). En 1984, le premier congrès à Kansas City représente environ 130 organisations. Un deuxième se tient en 1986 dans le Michigan, un 3ème en 1988 à Vancouver.
D’anciens beat (SNYDER), diggers (BERG) et d’anciens anarcho-syndicalistes (BOOKCHIN) y sont fortement liés.

En Europe, un mouvement similaire des « tribus » communautaires, sorte de « village affinitaire » se développe en Italie : on passe des communes aux « villages écologiques et coopératifs » ancrés dans une réalité plus concrète, insérés dans la proximité. Le mouvement est devenu moins utopiste, plus pratique, plus gradualiste et parfois plus spécialisé, comme Aquarius vers San Gimignano en Toscane, ou le Centre macrobiotique de Osimo vers Ancona, ou le Village vert de Val Sesia dans le Piemont….
« Assembléisme » libertaire en Algérie ?
Dans la sphère berbère, et plus particulièrement kabyle, existent des pratiques traditionnelles qu’on peut rattacher globalement à un exercice anti-autoritaire de la démocratie directe. Il s’agit du « Mouvement des Assemblées », dit des Aârouchs (ensemble de tribus).
Cet ancien cadre communautaire existe depuis très longtemps, mais a été revivifié par le mouvement kabyle des années 1970/80 et par l’insurrection kabyle de l’été 2001. Ce mouvement repose sur la seule autorité des Assemblées villageoises ou de quartier, qui se coordonnent (se fédèrent ?) au niveau des wilayas. Les délégués y disposent d’un mandat impératif et sont à tout moment révocables. Les charges et les lieux sont « tournants ». De rares structures restent permanentes, mais avec un pourvoir très limité, comme la Commission de solidarité.
Ce mouvement digne d’intérêt n’est pas totalement libertaire, puisqu’il exclut de fait les femmes et qu’il ne revendique pas une totale autonomie. Mais les méthodes utilisées sont communes à bien des mouvements semblables, comme si la démocratie directe se réinventait, ici et là, de manière permanente, sans que forcément les incitations politiques et idéologiques soient présentes.
Et aujourd’hui ?
Les mouvements communautaires perdurent, on peut en retenir un ou deux exemples.

À Montady (France), dans La Plaine des Astres (La Plena), des exilés anarchistes espagnols vivent en quasi « phalanstère »  dans les années 1980-1990 : ils se prêtent leurs logements, leurs jardins, leurs ouvrages… vivent ensemble quand leur vie d’éternels vagabonds les ramènent dans ce lieu de paix, dont la maison de Victor GARCÍA est le centre, avec projet inachevé d’en devenir bibliothèque et lieu d’archives « = la BASE ». Outre Germinal GRACIA IBARS (vrai nom de Victor GARCÍA) installé avec ses proches temporairement depuis les années soixante, se trouvent les GUÍLLEN, VILAMOSA ou le célèbre José PEIRATS…

Urupia depuis 1995 dans le Salento en Italie, est une collectivité rurale autogestionnaire et écologique, internationale puisque composée au moins d’allemands et d’italiens. Le choix d’une « communauté ouverte » est la marque d’une volonté libertaire affirmée. Elle dispose de l’appui des banques alternatives comme le MAG6 de Reggio Emilio ou le GLS allemand.

Lors de la réunion du G8 à Evian en 2003 s’est créé à Annemasse une communauté temporaire anti-mondialisation libertaire. Il s’agit du VAAAG (Village Alternatif Anticapitaliste et Anti-Guerres) qui regroupe environ 5 000 personnes du 28 mai au 3 juin 2003. L’initiative a surtout été lancée par le réseau No Pasaran et par un grand nombre de collectifs et d’organisations anarchistes. La préparation et la réalisation sont totalement autogérées. Ce « village » ouvert a dû faire face à des problèmes d’intendance, d’organisation, d’accueil… qui ont nécessité une charte assez précise, autour de laquelle se greffaient toutes les initiatives spontanées et autonomes. La volonté du VAAAG est de montrer qu’un autre monde est possible, dès maintenant, et qu’en se généralisant ces initiatives alternatives concrètes et partielles peuvent en se cumulant présenter une alternative globale au monde actuel. Nous sommes proches des idées d’Hakim BEY et des TAZ, ces Zones Autonomes Temporaires.
Une communauté « exemplaire » de l’exil: la « Comunidad del Sur » (Uruguay - Suède)
Comme l’anarchiste japonais Misato TODA l’affirme, c’est un essai de longue durée « d’anarchie en acte » exemplaire, car reposant (à l’époque de son article) sur 43 ans d’existence. Elle s’auto-définit comme une « expérience de vie coopérative totale » qui développe « des formes libertaires et communautaires fédéralistes ». « Ce projet alternatif de vie » est donc « intégral » au sens où l’économie n’y a qu’une place secondaire par rapport aux autres activités. Sa volonté était d’être une sorte de laboratoire social, pour expérimenter des formes de vie alternatives. Proche des idées communalistes libertaires de Murray BOOKCHIN, elle cherche à « systématiser » son expérience.
Comme le note l’écrivain Ángel RAMA, elle assume dès le début une caractéristique « paradigmatique » en milieu communautaire et dans le mouvement anarchiste. Ruben PRIETO la rattache d’ailleurs à tout le mouvement communiste anarchiste (KROPOTKINE, LANDAUER, BUBER), mais également aux anarchistes latino-américains (Luce FABBRI ou Eduardo COLOMBO). La filiation est donc directe, mais pas exclusive, puisqu’il cite des compagnons de route du mouvement anarchiste, en la personne de Pierre CLASTRES, d’Albert CAMUS ou de Cornelius CASTORIADIS.

Cette Communauté du Sud apparaît dans la banlieue de Montevideo (Uruguay) en 1955. Elle est liée au mouvement anarchiste uruguayen et serait au départ membre de la FAU ? Federación Anarquista de Uruguay. Elle comptait une cinquantaine de personnes dans les années 1960 et près de 60 en 1970, avec une quinzaine de temporaires occasionnels. Son espace s’étendait sur près de 2 ha. Sa volonté est l’autosuffisance, d’où la multiplicité des caractéristiques qui la fonde : agricoles, artisanales, ou de services… Elle est avant tout une entreprise éditoriale. Élevage et cultures permettent juste d’atteindre l’autonomie alimentaire.
Vers 1973, après le coup d’&Eac