Cette partie vise à lister et présenter la plupart des œuvres qui sont reconnues comme libertaires (mais pas purement anarchistes), ou citées comme telles dans les ouvrages d’auteurs anarchistes ou sympathisants traitant de l’utopie. ABRAMSON, dans sa thèse de 1993, préfère parler «d’utopies non totalitaires», ce qui semble encore plus large, même si pour lui il s’agit surtout des utopies fouriéristes et anarchistes.
C’est le premier volet d’un ensemble de trois chapitres qui tous tournent autour de la production utopique libertaire. Le deuxième traite des contre-utopies et le troisième des utopies anarchistes ou écrites par des anarchistes.
III. FERMENTS LIBERTAIRES DANS QUELQUES ÉCRITS UTOPIQUES &
UTOPIES LIBERTAIRES
A. DES TRACES DANS QUELQUES UTOPIES «CLASSIQUES», NON ANARCHISTES
1. Une Antiquité plus diversifiée qu’on pourrait le
penser
a) Des utopies majoritairement «autoritaires» dans l’Antiquité
(1) Modèle platonicien de «La République»
(2) Modèle spartiate exprimé par PLUTARQUE
b) mais quelques utopies d’esprit «libertaire»
(1) ARISTOPHANE (Vè-IVème) premier libertaire ?
(2) ÉVHÉMÈRE de Messénie ( ?) et la démocratie
directe des Panchéens
(3) Le stoïcisme et ZENON de Cittium (Chypre)
(4) ARISTONICOS et les hiéropolitains
(5) IAMBULE et «L’île fortunée» (135 av.)
(6) OVIDE (-43 ; 17) doux anarchiste ?
2. De faibles lueurs médiévales ?
3. Des positions libertaires bien plus nombreuses à l’Époque
Moderne
a) Les XVI et XVII ème siècles turbulents
(1) RABELAIS François ou l’anarchisme de l’élite et son
ami LA BOÉTIE
(2) La déclaration libertaire de Sebastian MÜNSTER
(3) La fantaisie libertaire de CYRANO. 1657
(4) L’originalité et le sens de la liberté de Gabriel
FOIGNY ou De FOIGNY 1676
(5) Un fort esprit critique (plus que libertaire) chez FONTENELLE
(6) FÉNELON et sa double utopie : Bétique et Salente
b) Des écrivains des «Lumières» parfois très
critiques et modernistes
(1) Des Quakers pré-libertaires ?
(2) Les Hurons pré-anarchistes décrits par DE LAHONTAN
(3) Nicolas GUEUDEVILLE «Conversation...» de 1705
(4) Les passions réhabilitées chez MANDEVILLE - 1705
(5) MONTESQUIEU : des troglodytes libertaires ? - 1721
(6) Le curé MESLIER «ancêtre de l’anarchisme»
? -1723
(7) Les pirates libertaires de Daniel DEFOË -1724
(8) Ambiguïté de «L’île des esclaves»
de MARIVAUX - 1725
(9) Une robinsonnade anarchisante de SCHNABEL 1731-43
(10) Le pré-anarchisme japonais de Shôeki ANDÕ
- vers 1750
(11) MORELLY «pré-fouriériste» et communiste
anarchiste ?
(12) DOM DESCHAMPS un anti-étatiste convaincu
(13) La raison libertaire ( ?)dans la colonie de Ponthiamas
(14) DIDEROT l’anticolonialiste ? Le «Supplément»
de 1772
(15) Des bribes chez RESTIF DE LA BRETONNE et MERCIER
B. AUTOURS DES RÉVOLUTIONS ANGLAISE XVII, ÉTATS-UNIENNE
ET FRANÇAISE XVIII :
1. Autour des révoltes anglaises...
2. Autour de la révolution et de l’indépendance états-unienne
3. Autour des révolutions françaises
a) Le cas ROUSSEAU : étatiste et libertaire à la fois.
b) Un philanthrope anti-hiérarchique dans l’œuvre de MOUTONNET
1790
c) SADE : l’ambivalence absolue. 1795
d) BRISSOT l’anti-propriétaire, «aïeul de l’anarchisme»
e) Sylvain MARÉCHAL (1750-1803) et quelques aspects libertaires
du babouvisme et du néobabouvisme fin XVIII - milieu XIX
C. UTOPIES ET PROJETS D’ESPRIT LIBERTAIRE À L’ÉPOQUE
CONTEMPORAINE XIX°-DÉBUT XX° SIÈCLES
1. Quelques traces «godwiniennes» chez Robert OWEN ?
2. Charles FOURIER, libertaire et/ou surréaliste avant la
lettre
3. Le «communisme anarchisant» de CONSTANT (1816-1875)
4. Traces libertaires chez des socialistes allemands prémarxistes
5. De rares traces libertaires chez Lord LYTTON
6. William MORRIS et la première grande utopie libertaire
célèbre
7. MULTATULI, utopiste anticolonialiste et antiétatiste ?
8. Une utopie originale d’Oscar WILDE en 1890
9. HERTZKA libertaire ou pré-libertarien ?
10. «Tendances anarchisantes» chez Jules VERNE ?
11. «Jésus» d’Ernest GUEGOUT en 1897
12. La vague libertaire dans le naturalisme : Paul ADAM en 1897
13. Un Charles PÉGUY assez inclassable «Marcel»
1898
14. ZOLA, fouriériste libertaire dans «Travail»
1901 ?
15. La «Neustria» libertaire d’Émile THIRION
de 1901
16. Daniel HALÉVY, étonnant libertaire centraliste?
1903
17. Lucien DESCAVES et les colonies libertaires
18. «Compagnons de route» espagnols du début
du siècle
a) 1904 «Aurora roja» de Pío BAROJA
b) 1905 «La bodega» de Vicente BLASCO IBAÑEZ
19. Le cas WELLS : influence kropotkinienne ?
20. Anatole FRANCE socialiste occasionnellement libertaire
21. L’île aux dames, entre SADE et RABELAIS ? 1911-1914
22. L’utopie sioniste libertaire de Frannz KAFKA en 1918
23. Les pacifistes libertaires de Émile MASSON en 1918-1921
24. Un premier marxisme libertaire : l’utopie de Bertrand RUSSEL
? 1918
25. Une vie rurale libertaire en plein «communisme de guerre»
: la communauté de KREMNIOV en 1920
26. L’île libertaire de Marcel ROUFF en 1923
27. Traces libertaires chez THIRION dans son «Oedipe au bordel»
28. L’utopie communautaire anarchisante de Martin BUBER
29. L’espagnol Ramón J. SENDER entre anarchisme et communisme
dans les années 1930
30. L’ambiguïté de Ernst JÜNGER
31. Jorge Luis BORGES «poète anarchiste paisible»
D. MOUVEMENTS ET UTOPIES CONTRE-CULTURELS AU XXÈME SIÈCLE
1. Enthousiasmes libertaires de quelques futuristes, dadaïstes
et surréalistes.
a) Le futurisme : précurseur de l’avant-garde libertaire ?
b) La révolte dadaïste et surréaliste : une utopie
libertaire
c) Le surréalisme comme mouvement utopique libertaire
(1) La même reconnaissance de RIMBAUD
(2) Les références aux «utopies» de SADE
et de FOURIER
(3) Anarchistes et surréalistes, «même combat»
?
2. Un précurseur ambigu : Burrhus Frederic SKINNER (1904-1990)
3. Mouvement et utopies (?) «beatnik» : années
40-50-60
4. Utopies hippies, «peace and love», féministes
et mystiques...
5. Les freaks, affirmation d’une contre-culture radicale et libertaire
?
6. Les yippies : hippies radicaux ?
7. Mouvement provo et kabouter aux pays Bas surtout
8. Un situationnisme mêlant marxisme et anarchisme et courants
artistiques radicaux
9. Mouvement écologiste, environnemental, urbaniste...
10. Mouvements alternatif et autogestionnaire
11. Mouvement pacifiste et antimilitariste
12. Et les anarcho-capitalistes ou libertariens ?
C’est l’énorme paradoxe de l’acte ou de l’écrit utopique, réalisation libre, libératrice, libertaire, exprimant un volontarisme vital, et de son résultat le plus souvent pré-totalitaire («modèle de rêve totalitaire» dit PESSIN).
C’est un Fedor DOSTOÏEVSKI, cité par Gilles LAPOUGE, qui,
revenu de son fouriérisme de jeunesse ; l’aurait compris le premier,
ou en tout cas avec le plus de lucidité, en mettant en scène
dans Bessy/Les Possédés ou Les
Démons (1871-1872), l’utopiste extrémiste et nihiliste
CHIGALEV, mais très honnête au demeurant puisqu’il dit : «Je
dois déclarer que mon système n’est pas encore tout à
fait au point, que ma conclusion est en contradiction directe avec l’idée
qui m’a servi de point de départ. Partant de la liberté illimitée,
j’aboutis au despotisme sans limites.»
L’utopie plus ou moins libertaire, au contraire, refuse la contrainte
et place la liberté de penser et de vivre au premier plan. Elle
redoute la perfection et se veut donc pragmatique et inachevée.
L’humanisme y est plus conséquent, puisque l’homme y est accepté
autant pour ses vices que pour ses vertus. L’ouverture vers un meilleur
ultérieur est toujours possible ; c’est aux hommes, aux sociétés
de tester et de tenter d’autres aventures. Les moyens utilisés doivent
être le plus en accord avec la fin attendue.
C’est surtout en fonction de cette opposition schématiquement décrite que je vais retenir dans ce chapitre les écrits qui sortent un peu du cadre traditionnel de l’utopisme. Mon deuxième critère est aussi de prendre en considération ce que les auteurs anarchistes et libertaires ont déjà qualifié d’œuvres libertaires. Ce premier corpus va permettre de voir l’utopie sous un autre jour, même s’il est forcément contestable et parfois «récupérateur». La vigilance et la précaution s’imposent donc.
En effet : retrouver des traces libertaires dans quelques textes utopiques est à la fois assez facile (on peut toujours trouver une citation antiétatique, un exemple de vie libre et sans tabou- notamment sexuellement -, une volonté de jouissance «sans entrave» ou rabelaisienne...) et très discutable. On peut faire dire tout et son contraire à une œuvre en se contentant d’extraits ou de citations tronquées...
Il faut donc être prudent et éviter autant que possible les anachronismes et les erreurs d’appréciation. Mais il est bon également de montrer que certains écrits furent plus ambivalents qu’ils n’y paraissaient et que l’assimilation faite fréquemment actuellement entre utopie et totalitarisme est quelque peu abusive.
Bien au contraire, et en réfutant le pessimisme des NETTLAU et FEDELI qui trouvaient que les utopies «anti-étatistes» (comme les appelle le premier) ou «anti-autoritaires» (comme les nomme le second) étaient trop rares, les écrits et projets contenant des traces libertaires et les utopies se réclamant purement et simplement de l’anarchie sont plus fréquents qu’il n’y paraît. La faiblesse de l’anarchisme, son déclin historique après 1936, une histoire longtemps dominée par la vulgate marxiste, des écrits peut-être trop naïfs ou de faible qualité littéraire… sont des éléments d’explication parmi d’autres.
DES TRACES DANS QUELQUES UTOPIES «CLASSIQUES», NON ANARCHISTES
Une Antiquité plus diversifiée qu’on
pourrait le penser :
Pour Pierre VERSINS, le genre utopique est très développé dans l’Antiquité puisqu’il a décompté près de 70 de ces «romans conjecturaux» comme il se plaît à les nommer. La période est donc fertile en écrits, mais également diversifiée dans leur typologie. Aux innombrables visions de l’Âge d’or et de Cités justes peuvent s’opposer quelques œuvres atypiques (celles d’ARISTOPHANE en tout premier lieu) ou quelques mouvements révolutionnaires novateurs.
Des utopies majoritairement «autoritaires» dans l’Antiquité
Schématisons à l’extrême, pour bien comprendre ce
qu’est le modèle utopique dès son origine. La courte description
des deux grands types d’écrits ci-dessous a pour objectif de nous
dresser rapidement une sorte de contre modèle de ce que doivent
être les utopies libertaires.
Modèle platonicien de «La République»
PLATON développe l’idée d’une «cité juste»
(sans doute l’Athènes ancienne), gouvernée par des sages-magistrats
(philosophes expérimentés). Tout est réglementé
pour favoriser cette élite dirigeante, y compris grâce à
la communauté des biens, et même celle des femmes et des enfants.
Dans cette cité géométrique, formaliste, contrôlée...
l’individu semble écrasé dans un cadre étatique très
rigide. Gilles LAPOUGE dans une belle formule assure que «PLATON
rejette l’individualisme, la liberté, l’insoumission et même
le sourire». En choisissant «l’égalité
contre la liberté» il annonce de fait les socialismes
étatistes du futur. Maria Luisa BERNERI fait donc de PLATON le fondateur
du totalitarisme et le montre comme un modèle de conformisme,
ce que confirme Raymond RUYER dans «L’utopie et les utopies»
(édition de 1988) lorsqu’il parle du conservatisme de PLATON, d’un
monde du passé, non de l’avenir, où dirigisme, académisme,
ascétisme... riment avec statisme. C’est donc un anti-libertaire
de poids.
Modèle spartiate exprimé par PLUTARQUE
Dans «La vie de LYCURGUE» PLUTARQUE veut donner un modèle de bonne législation qu’il sort de sa mythique vision de Sparte. En fait, il présente une société au service d’une élite de combattants qui ne travaillent pas. L’étatisme est omniprésent et contraignant, visant à enrégimenter les citoyens et à se préparer au combat. La violence est institutionnalisée. Maria Luisa BERNERI en fait donc «un exemple parfait d’État totalitaire». Quelques auteurs n’hésitent pas à placer cet ouvrage dans le groupe des dystopies.
mais quelques utopies d’esprit «libertaire»
L’idéal libertaire serait peut-être symbolisé par DIOGÈNE, «sans cité, sans maison, sans patrie», donc parfait et paradoxal citoyen du monde dans une société dominée pourtant par les cloisonnements des multiples poleis. Les anarchistes qui se sont penchés sur l’Antiquité mettent souvent en avant les caractères individualistes, anti-autoritaires et anti-systèmes des Sophistes, des Stoïciens, mais également des Cyrénaïques et des Cyniques… Une des meilleures présentations que j’ai lues sur ce thème est exprimée par Han RYNER dans son L’individualisme dans l’Antiquité publié en 1924.
De même, bien des descriptions de l’Âge d’or s’apparentent parfois aux idéaux anarchistes quand ils évoquent un monde harmonieux. Par exemple, la vision d’un monde «sans répression et sans loi», sans guerre ni armée… chez OVIDE, en est un des exemples.
Mais c’est ARISTOPHANE qui dans l’Antiquité semble le plus se
rapprocher d’une critique très forte des mondes sans liberté.
ARISTOPHANE (Vè-IVème) premier libertaire ?
Cet écrivain prolixe (44 comédies ?) dont le de l’œuvre nous est parvenu, est un véritable écrivain populaire, satirique, gouailleur... dont la liberté de ton est à elle seule un gage d’esprit libre, sinon libertaire. Il pourfend les chefs, les démagogues, les politiciens, les magistrats... mais aussi le démos lui-même qui s’est laissé piéger. Cette position «anti-peuple», ou dédaigneuse, et peut-être élitiste ou aristocratique, vis à vis du démos, se retrouve parfois chez les penseurs libertaires qui dénoncent par exemple dans la démocratie le «règne des imbéciles». Mais il critique sans discernement, mélangeant PLATON et les sophistes, par exemple, alors qu’ils sont fortement en contradiction.
Pacifiste apparemment convaincu (Cf. La paix, Lysistrata), partisan d’une grande liberté sexuelle... il se fait en son temps beaucoup d’ennemis, même si curieusement, comme le note J.M. ALFONSI dans son Introduction au Théâtre complet, (Tome II, 1966) il est admiré par PLATON, dont il est pourtant l’antithèse.
Pour beaucoup d’auteurs il apparaît comme dénonciateur
des utopies figées, «maniaquement» réglementées...
Georges JEAN affirme que «c’est le premier à jeter le doute
sur la promesse de bonheur des paradis communistes», alors que
Gilles LAPOUGE voit en lui le «premier critique efficace du genre
utopique», un maître de la satire et peut-être l’auteur
des 1ères contre-utopies ?
Ainsi, «L’Assemblée des femmes» (392)
peut être analysée comme une satire fort amusante du communisme,
du carcan communautaire ; les propositions de PROXAGORA présentent
un communisme intégral mais sympathique, et fort peu austère.
La vie sexuelle y possède une grande place, aux services des vieilles
femmes comme des plus jeunes, ce que les jeunes gens ont tout de même
du mal à admettre. Dans ce monde inversé, où les femmes
portent la barbe et singent les hommes, les sycophantes (délateurs)
offrent une cible de choix. Monde de l’envers, relevant autant du carnaval
que d’un pré-féministe ironique, ce petit ouvrage vaut par
sa verve la peine d’être cité. VERSINS pense qu’il peut s’agir
de «la première utopie véritable de l’histoire».
Quelle soit sous le signe d’une grande liberté est plutôt
réjouissant.
De même, «Les Oiseaux» (414), peuvent
être vus comme une dénonciation de l’urbanisme maniaque et
géométrique, et comme une violente diatribe anti-démagogique
et anti-tyrannique, à travers les manipulations de PISTHÉTAIROS.
Cette Néphélococcygie est en quelque sorte l’anti-HIPPODAMOS
de Milet dont la tyrannie des plans urbains, en damier, orthogonaux, sévit
au Pirée et peut-être à Milet et à Thourioi...
La cité idéale uniforme n’est donc qu’une caricature. ARISTOPHANE
émet ici des réflexions très modernes sur l’urbanisme
de son temps. Dans cette comédie satirique, tous les prêcheurs,
organisateurs, contrôleurs sont renvoyés ; on peut y voir
un positionnement libertaire évident, et sa diatribe contre les
«crieurs de décrets» se retrouve chez PROUDHON.
Mais curieusement, les poètes également sont éliminés.
Il ne s’agit pas des poètes révoltés et nécessaires
du surréalisme ou de l’anarchisme contemporain, mais sans doute
des beaux parleurs professionnels de son époque.
ARISTOPHANE est sans doute un des penseurs le plus humains, les plus fantaisistes, les moins conformistes, et donc nettement un des plus libertaire de la tradition classique, surtout lorsqu’elle est exprimée habituellement par PLATON ou ceux qui s’en réclament. Il fait en quelque sorte figure de RABELAIS en son temps.
Ce premier critique des utopies inhumaines, ce «vil ARISTOPHANE»,
connaît une haine prolongée, puisque dans L’an 2440,
MERCIER le retire de sa «bibliothèque idéale»,
où semble exclu, comme le note Raymond TROUSSON, tout ce qui ressort
de la satire et de l’érotique, donc tout ce qui est incontrôlable.
C’est une des raisons supplémentaires pour relire ARISTOPHANE et
le lister dans cet ensemble d’œuvres libertaires.
Un LUCIEN de SAMOSATE («Histoire véritable»
vers 200 ap.) a sans doute repris le flambeau : avec imagination débordante,
dérision, ironie cinglante... il se moque des Dieux et des sages...
et se fait le héraut d’un société épicurienne
ouvertement proclamée ; c’est ce qu ressort des courts extraits
que l’on peut lire de ses«Îles fortunées».
ÉVHÉMÈRE de Messénie ( ?) et la démocratie
directe des Panchéens
Au IVème siècle ÉVHÉMÈRE (-340/-260) dans «Panchaïa» nous parle d’un gouvernement autonome, sans roi, où des archontes assurent une rotation du pouvoir fort démocratique tous les ans. Leur autorité est d’ailleurs limitée.
L’idée de rotation des tâches et des fonctions qui s’ébauche ici, est une des bases de la démocratie directe et des expérimentations autogestionnaires et libertaires de l’époque contemporaine.
Mais ces traits libertaires pèsent de peu de poids face à la quasi-théocratie qui transparaît par ailleurs.
ÉVHÉMÈRE se trouve cependant dans la lignée
des Cyrénaïques (ARISTIPPE, HÉGÉSIAS…)
dont la liberté d’esprit et la hardiesse, la critique du pouvoir
et la réhabilitation du plaisir (pré-épicurisme ?)
sont mis en avant par les libertaires. THÉODORE «l’athée»
qui en est membre est déjà un des premiers «citoyens
du monde» revendiqués puisqu’il écrit «le
monde est ma cité», ou «se sacrifier à
la patrie, c’est renoncer à la sagesse pour sauver les fous».
L’anarchisme pacifiste et humanisme, et l’utopie cosmopolite de Han RYNER
transparaissent derrière ces citations.
Le stoïcisme et ZENON de Cittium (Chypre)
ZÉNON, fondateur de l’école du Portique (stoïcisme) fin du IVème, début du IIIème siècles nous a laissé peu de choses : de rares fragments d’œuvres, et surtout de seconde main (notamment via DIOGENE LAËRCE de Cilicie, ou dans des commentaires de PLUTARQUE). Il serait avant tout un disciple du poète cynique CRATÈS de Thèbes.
Sa vision antiétatique est mise en avant par Maria Luisa BERNERI et avant elle par KROPOTKINE (L’Éthique) et en 1931 par l’anarchiste individualiste han RYNER qui fait de ZÉNON de Cittium le personnage principal (CITION) de sa pièce Le manœuvre. Cet antiétatisme est le prolongement de la critique exprimée par quelques sophistes et cyniques, qui énonce que l’État est contraire aux lois de nature. ZÉNON est donc logiquement pour l’effacement du cadre étatique, familial, monétaire, religieux...
KROPOTKINE traite également, chez ZÉNON et chez ÉPICTÈTE, de leur vision spiritualisée du bonheur, vécu en conformité avec la nature. Un thème très développé par l’anarchiste russe. Cette position philanthropique en faveur de «l’harmonie» place naturellement le phénicien de Chypre en tête des individualistes pré-anarchistes. La volonté de mettre au diapason sa pensée et ses actes, de rechercher l’unité de l’être, de mettre en accord fin et moyen sont des constantes basiques de la pensée libertaire.
ZÉNON proposerait également une vision cosmopolite, anti-nationaliste,
que Pierre VERSINS cite également dans son article Anarchie
de sa gigantesque Encyclopédie en rappelant que le
Sage est celui qui refuse de diviser les hommes en fonction de leurs statuts.
Toutes ces remarques permettent d’accréditer l’idée d’une
première utopie sans institution contraignante (?), faisant figure,
si on force le trait et si on ne craint pas les anachronismes, de première
utopie anarchiste. Il est vrai que le stoïcisme est souvent analysé
par les historiens du socialisme et de l’anarchisme quand on essaie de
remonter aux sources anciennes et aux signes avant-coureurs.
ARISTONICOS et les hiéropolitains
En Asie Mineure vers la fin du IIème siècle avant notre
ère, une révolte populaire anti-romaine, s’inspirant de JUSTIN,
PLUTARQUE et liée à ARISTONICOS, développe des idées
de cité «sans maîtres ni esclaves» comme
le rappelle Henri DESROCHES.
IAMBULE et «L’île fortunée» (135 av.)
Ce monde pacifique, où règne une certaine frugalité malgré l’abondance, pratique lui aussi, en bon disciple de PLATON, la communauté des femmes et des enfants.
La gérontocratie proposée n’empêche pas une nette limitation des pouvoirs dans cette société, grâce, un peu comme pour les Panchéens d’ÉVHÉMÈRE, à une forte rotation des emplois publics.
Mais l’État reste bien présent, si l’on en croit Raymond
RUYER.
OVIDE (-43 ; 17) doux anarchiste ?
Le poète latin est parfois cité comme libertaire, pour avoir chanté l’amour et l’érotisme en liberté (Les amours, L’art d’aimer…) Il en paie le prix puisque sa prétendue immoralité le force à quitter Rome pendant une dizaine d’années.
Mais c’est avec Les métamorphoses que le professeur Bert F. HOSELITIZ voit en OVIDE un auteur qui «décrit en douces paroles poétiques l’utopie anarchiste».
De faibles lueurs médiévales ?
L’omniprésence religieuse judéo-chrétienne étouffe l’utopie humaniste, comme le note la belle phrase de Raymond RUYER «la cité céleste bouche l’utopie» ou celle de Gilles LAPOUGE : «le retour du sacré est peu propice à l’utopie».
Donc l’utopie (et particulièrement l’utopie libertaire) est pratiquement absente du Moyen Âge occidental, mis à part quelques voyages extraordinaires ou récits merveilleux ; par contre le millénarisme judéo-chrétien est assez vivace malgré diverses condamnations. Il va parfois s’inspirer des idées de JOACHIM de Flore qui prône une sorte de communisme monastique sans hiérarchie ; du joachimisme, courant jugé parfois «proche d’un anarchisme quasi-mystique» vont sortir divers mouvements radicaux dont certains font de l’homme le centre du monde, comme les Frères du Libre Esprit. D’autres, adamites ou turlupins par exemple, en se moquant de toutes les règles sociales, créent des sortes de sociétés libérées. Le rejet de la notion de péché, une sexualité libérée, l’autonomie individuelle y compris par rapport à Dieu... en sont des traits éminemment libertaires. Norman COHN y distingue des ferments anarchistes assez fréquents. Ces remarques m’ont conduit à écrire un chapitre entier sur le millénarisme et ses ferments libertaires (Chap.VI-B).
De même certaines formes avancées du monachisme servent de prélude au mouvement communautaire des siècles suivants.
Mais l’enfermement et l’isolement, l’uniformité, la soumission à une hiérarchie écrasante... restent la règle dominante, ce qui pousse à exclure ces importants mouvements populaires de la présente analyse.
Des positions libertaires bien plus nombreuses à
l’Époque Moderne
L’Époque Moderne abonde en utopies figées, planifiées, dirigistes, réglementées jusque dans la vie la plus intime (famille, sexualité...)... Les modèles classiques sont désormais MORE («L’utopie») à qui l’on doit le nom et surtout CAMPANELLA («La cité du soleil»). Si leur vie est un hymne à la liberté de pensée, à la rigueur morale (MORE est décapité pour ses convictions en 1535, CAMPANELLA est longuement emprisonné -27 ans de prison- et torturé 7 fois pour les siennes !), leurs œuvres utopiques sont forcément bivalentes. Le fait de les écrire est déjà une action libre face aux pouvoirs en place. De même certains passages vont dans le sens du droit de pensée et du libre-arbitre. CAMPANELLA parle même de «lois saintes» : la croyance au libre-arbitre et le respect de la liberté d’autrui, en rappelant la formule essentielle : «Ne fais point à autrui ce que toi tu ne veux».
Cependant ses principes, il ne les respecte guère, avec son souci maniaque de la règle, de l’organisation... qui enrégimente les individus dans une étatique cité du Soleil plus effrayante qu’attractive. C’est un triste monde clos par de multiples remparts gigantesques qui nous est décrit, ou tous s’habillent de même manière, où les amours sont totalement contrôlés, où les homosexuels sont condamnés, où l’eugénisme est systématisé...
Quelques auteurs, heureusement, ébauchent d’autres pistes, et sont souvent cités par les anarchistes ou les historiens du mouvement qui essaient de trouver des origines à un anarchisme plus à l’aise dans la société du XIXème siècle que dans les temps anciens.
Les XVI et XVII ème siècles turbulents
RABELAIS François ou l’anarchisme de l’élite et son
ami LA BOÉTIE
Depuis les ouvrages, dès le XIIème siècle, concernant
la contre-société d’abondance et d’absence de travail que
sont les pays de Cocagne, en passant par BOCCACE et son Décaméron
jusqu’à François RABELAIS (1483-1553)... se développe
une utopie sympathique, paillarde et hors des règles, une farce
épicurienne, libérée qui est plutôt intéressante
face à un genre en général fort maussade et souvent
monotone. À tel point qu’on peut légitimement se demander
si l’abbaye de Thélème est vraiment une utopie. Après
RABELAIS, le thème satirique, épicurien et paillard est largement
repris par l’évêque anglais Joseph HALL dans son Mundus
alter et idem... en 1607. Même si aujourd’hui on réintègre
plus volontiers RABELAIS dans le mouvement réformateur religieux
de son siècle, et qu’on relativise également sa marginalité,
on lui reconnaît cependant presque toujours une grande faculté
de créer, par la fantaisie et l’ironie, un «autre monde»
plus agréable.
RABELAIS est une référence fréquente en milieu
libertaire : c’est le «grand RABELAIS» pour l’anarchiste
Ugo FEDELI, ou «notre grand ancêtre» pour Élisée
RECLUS. Aavec «Pantagruel» 1532, où il
cite «l’Utopie» de MORE à au moins deux
reprises, et surtout avec «Gargantua» 1535, RABELAIS
est souvent considéré comme le premier utopiste libertaire
et son «Fay ce que vouldras» est volontiers cité
par les socialistes et notamment les anarchistes eux-mêmes, ou dans
diverses anthologies sur le mouvement anarchiste ou ses sympathisants (VERSINS
par exemple rappelle qu’il ne faut «pas oublier de le mentionner»
et KROPOTKINE le lie avec son ami LA BOÉTIE pour montrer leur importance
dans la lutte contre les pouvoirs constitués). Par exemple, le 25
décembre 1907, dans La Guerre sociale, Frédéric
STACKELBERG assure que «seul le Communisme intégral pourra
réaliser dans la solidarité universelle la vieille et belle
devise de l’abbaye de Thélème :’’Fais ce que veux’’».
La jeune libertaire, amie des RECLUS, non encore célèbre pour ses futurs voyages et sa vision hétérodoxe du bouddhisme, Alexandra DAVID-NEEL, reprend cette conception rabelaisienne dans son pamplet contre l’obéissance (puisque «l’obéissance, c’est la mort»), intitulé Pour la vie (1898). Le texte est préfacé par Élisée RECLUS et publié aux éditions anarchistes des Temps Nouveaux. Alexandra (qui utilise alors le pseudonyme de MYRIAL), mêlant un peu de RABELAIS et un peu de FOURIER, y écrit notamment : «à la formule ‘’fais ce que dois’’, il convient d’opposer l’expression vivante : ‘’fais ce que veux’’, car la volonté d’un homme sain n’est autre que la manifestation de son besoin lui dictant ce qu’il est bon qu’il fasse, ce qu’il doit normalement faire».
Personnage rabelaisien s’il en fut, souvent moqué ou admiré
pour son appétit «pantagruelique», Gustave COURBET
par sa vie, sa revendication de liberté, peut souvent s’identifier
à RABELAIS. Ainsi, dans son atelier, en 1870, inscrit au mur, son
4° précepte s’énonce ainsi «Fais ce que tu vois
et ce que tu ressens, fais ce que tu veux».
Il est effectivement souvent relié à son ami Étienne
de La BOÉTIE (1530-1563) dont la lutte contre le despotisme, le
mépris des tyrans et le refus de la servitude volontaire sont chers
au cœur de beaucoup, comme «père de toute résistance,
donc inventeur du tempérament libertaire» se souvient
avec nostalgie Michel ONFRAY. Le contre un ou de la servitude volontaire
(Discours de la servitude volontaire) écrit sans doute
vers 1546-48 et publié après sa mort (peut-être dès
1570 ? et assurément depuis 1727 à la suite des Essais
de MONTAIGNE), n’est cependant pas une utopie à proprement parler.
Mais on peut parler d’un texte au souffle libertaire novateur, qui peut
être interprété comme un choix anti-autoritaire universel
exemplaire. Il est un des rares à son époque à dénoncer
«les dogmatismes en tout genre, (et) en appeler à l ‘autonomie
des consciences». Le volontarisme de la BOÉTIE se retrouvera
en de nombreux écrits anarchistes, puisque «pour avoir
la liberté, il n’y a pas besoin d’autre chose que de la désirer
fortement ; il suffit d’un pur acte de volonté». Il ne
décrit pas réellement un autre système social. Mais
sa mise en avant de l’égalité naturelle des êtres humains,
et le fait «que la nature en ait mis (aucun) en servitude»
mais qu’au contraire elle «nous a tous mis en compagnie»
permet de faire écrire à l’individualiste E. ARMAND que «de
(tout) cela on pourrait (tout de même) déduire tout
un système social». En Allemagne, c’est l’anarchiste
kropotkinien Gustav LANDAUER qui traduit le livre et le publie en plusieurs
parties dans son Der Sozialist de 1910 et 1911. Michal LÖWY
se demande si le libertaire Franz KAFKA l’a lu, et s’il s’en est inspiré
pour dénoncer cette servitude volontaire qui est la trame essentielle
de son Le château (Das Schloss).
Dire que RABELAIS est un utopiste libertaire est sans doute excessif (ARMAND ne le cite qu’avec de grandes précautions) puisque son projet utopique ne correspond qu’à 10% de l’ouvrage environ (une douzaine de pages). L’abbaye de Thélème, «petite république libertaire» (FEDELI) reposant sur le libre-arbitre, la non ségrégation homme-femme, l’absence de règles et de hiérarchie interne, un art de vivre sans tabou... est un des premiers modèles de contre-société non-étatique et chaleureuse, «d’anti-couvent» dit Georges JEAN, même si elle ne concerne qu’une minorité d’élus (les «bien nés» et les «bien instruits»), une élite intellectuelle coupée des problèmes du monde, mais non cloîtrée.
C’est également une utopie ouverte, notamment sans muraille fermée, et surtout évolutive, ce qui en fait une véritable contre-utopie classique. Elle rejette d’ailleurs explicitement tous les artisans des limitations de liberté, puisqu’elle est interdite aux «hypocrites, bigots, vieux matagots, marmiteux boursouflés...» et aux «juristes avides, aux clercs... aux usuriers avares...» sans oublier évidemment «les maris jaloux». On retrouve ici la verve d’ARISTOPHANE contre le même type d’ennemis…
Enfin en réhabilitant le corps, les désirs, un certain épicurisme... RABELAIS se range définitivement du côté de la liberté, même si les plaisirs se pratiquent avec une certaine uniformité, puisque lorsqu’un habitant de Thélème lance une activité, le mimétisme joue à la perfection.
En grec, thélémé signifie volonté
; à l’homme donc de se donner les moyens d’être heureux, envers
et contre tout. Le volontarisme, l’action humaine sont valorisés
par LA BOÉTIE, RABELAIS et tout le mouvement anarchiste. Ce point
commun est très remarquable.
Max NETTLAU, tout en critiquant bien cette utopie aristocratique d’où
le peuple est absent, parle tout de même de «phalanstère
libertaire» à son propos. Maria Luisa BERNERI trouve l’écrit
sympathique mais peu crédible (car on n’y rencontre peu ou pas de
travail) et peu autonome (car l’abbaye ne vit que grâce à
un bienfaiteur). La présence de serviteurs et d’artisans au service
de l’élite réintroduit l’inégalité dans l’utopie.
Enfin le souci permanent de beauté, d’apparence physique soignée...
est exclusif, et donc cause d’inégalités supplémentaires.
RABELAIS était évidemment plus proche du despotisme éclairé,
tolérant et réformateur... que de l’autogestion libertaire.
Si on affine la critique de Thélème, on peut même y
voir un lieu de privilégiés, en apparence seulement, car
issus d’un processus d’épuration qui rappelle l’eugénisme
(«un
parc d’élevage d’une race pure» ! écrit Michèle
CLÉMENT, qui poursuit en affirmant «que l’élevage
humain produit de beaux spécimens mais pas de sujets»)
et dont la vie quotidienne est fort conformiste et sans vraie variété.
Pourtant la force libertaire de l’œuvre persiste. Élisée
RECLUS, dans le Travailleur de Genève en 1878 définit
l’anarchie comme «l’union des hommes, libres désormais,
vivant sans maîtres, et réalisant la prophétie de notre
grand ancêtre RABELAIS : Fais ce que veux !». Il est vrai
qu’en s’appuyant sur quelques citations bien choisies, on peut trouver
chez RABELAIS des positions pré-anarchistes, puisque pour les thélémites,
«toute leur vie était employée non par lois, statuts
ou règles, mais selon leur vouloir et franc arbitre».
Toujours proche de nous, la veine épicurienne issue de RABELAIS
ne s’éteint pas. C’est le cas avec Charles FOURIER et son Nouveau
monde amoureux, ou avec DE ANDRADE qui aurait en 1953 proposé
une société plus rabelaisienne. Cette harmonie esthétique
rabelaisienne n’est pas sans écho dans l’utopie de William MORRIS
en fin du XIXème siècle. Quant à Michel RAGON, RABELAIS
est pour lui très proche. Enfant il a vécu dans les mêmes
lieux. Adulte il lui voue toujours une grande admiration et le rattache
totalement à la tradition anarchiste. Dans l’interview au Magazine
Littéraire de mars 1994 (n°319), il évoque «RABELAIS
le libertaire». L’année précédente il y
avait d’ailleurs consacré un ouvrage entier Le roman de RABELAIS.
La déclaration libertaire de Sebastian MÜNSTER
Victor GARCÍA dans Utopias y anarquismo (1993, p.13) note qu’en 1544, dans Kosmographey, Sebastian MÜNSTER affirme que dans les îles qu’il décrit, «on vit libre de toute autorité, on ne connaît ni le juste ni l’injuste, on ne châtie pas les malfaiteurs. Les pères ne dominent pas leurs enfants. Il n’y a pas de loi ; les relations sexuelles sont libres. Il n’y a pas de présence divine, ni baptême, ni culte».
L’anarchiste espagnol reprend en fait la même citation que celle
donnée en 1933 par E. ARMAND, le principal anarchiste-individualiste
de l’aire francophone.
La fantaisie libertaire de CYRANO. 1657
L’utopie autour du voyage dans les astres et les planètes a sans doute été initiée par l’évêque anglais Francis GODWIN dès 1638 avec son L’homme dans la lune ou le voyage chimérique. Savinien CYRANO de BERGERAC (1619-1655) s’en est inspiré (il reprend le nom du héros de GODWIN, GONSALÈS, dans son premier roman), comme vraisemblablement des écrits de Lucien de SAMOSATE.
Ses deux principaux ouvrages utopiques sont Les États et Empires de la Lune (1657) et Les États et Empires du Soleil (1662).
CYRANO est plus un poète, un roi de la fantaisie, un «surréaliste» avant la lettre... qu’un ancêtre de l’anarchisme. Il peut être perçu comme un des premiers écrivains de science fiction, libertaire avant la lettre (?), puisque cette méthode autorise «une liberté anarchique de l’extravagance» que l’auteur use jusque dans les plus délicates extrémités. Il décrit des «sociétés inversées» (comme SWIFT) à la manière des carnavals d’antan, où les pouvoirs traditionnels sont mis à mal, surtout l’autorité parentale ou celle due à l’âge. Ce qui est un procédé, souligne à juste titre Denis FERNANDEZ-RÉCATALA pour mieux critiquer le pouvoir royal et ses bases. Il n’en demeure pas moins que ses charges contre la religion de son temps en font un anti-dogmatique précieux. Il vulgarise tous les grands esprits de son temps, DESCARTES, GALILÉE, MONTAIGNE... et aide à développer le sens de la relativité.
Sa liberté de ton, ses grivoiseries sexuelles, son ironie mordante... le rapprochent d’un RABELAIS. Il annonce également FOURIER en décrivant de multiples visions amoureuses et érotiques sans tabou, dans son «pays des Amants» et dans sa description du «noviciat d’amour». On comprend mieux pourquoi «l’hédoniste» libertaire Michel ONFRAY s’en revendique aujourd’hui, puisqu’il le lit comme un «libertin érudit», un «parangon de la rébellion» et donc un «libertaire» qui peut se présenter comme une «pré-incarnation du dandysme» révolté baudelairien, remettant en cause les morales contraignantes de son temps.
Sa notion essentielle de relativité des mondes, que développe également de son côté FONTENELLE, est une notion clé pour l’histoire des sciences et de la pensée philosophique.
CYRANO est également un des écrivains qui insiste le plus pour limiter le pouvoir. Il peut paraître aux yeux de certains comme le partisan du pouvoir minimal, pour qui «la liberté du citoyen est inversement proportionnelle à celle du souverain». C’est le cas surtout lorsque CYRANO fait se quitter les Sélénites par la formule «Songez à vivre librement», et lorsqu’il insiste sur le choix du souverain. Son chapitre est intitulé «Gouvernement du bonheur». Le prince en effet doit être «le plus faible, le plus doux et le plus pacifique» ; le pouvoir doit aussi subir le système de la rotation, puisqu’il doit changer «tous les 6 mois». Enfin il peut-être déposé en cas de plaintes d’au moins 3 personnes, ce qui entraîne automatiquement d’autres élections. La responsabilité du monarque est donc très forte devant ces sujets-citoyens annonciateurs des régimes les plus démocratiques contemporains. Son ouvrage, jugé trop dur vis à vis du pouvoir, a d’ailleurs été autocensuré pour pouvoir être publié !
Pourtant Cyrano avait utilisé avec précaution le procédé
de la fable, en montrant un gouvernement des oiseaux (dans son deuxième
roman) dont le responsable est un des plus faibles, donc le plus facile
à renverser s’il ne convient pas, ou cherche à renforcer
ses pouvoirs.
L’originalité et le sens de la liberté de Gabriel FOIGNY
ou De FOIGNY 1676
Gabriel de FOIGNY (1630-1676) est un ancien cordelier défroqué. Devenu libertin dans ses écrits et dans sa vie (épicurienne, voire paillarde et blasphématoire ?il aurait été jusqu’à vomir lors d’un culte religieux), il paie ses libertés vis à vis de la religion et des mœurs par des expulsions (de Genève) et des emprisonnements, et est même obligé de se terrer dans un couvent à la fin de ses jours pour échapper aux poursuites. Cette vie que certains jugent dépravée peut être également analysée comme la revendication d’indépendance d’un réfractaire qui «prend la liberté de penser ce que son esprit suggère». Il apparaît comme un total libertaire de comportement.
«Les aventures de Jacques SADEUR dans la découverte et le voyage de la Terre Australe» publié en 1676, est réédité en 1788 dans le XXIVème volume des Voyages Imaginaires ; j’ai pu le récupérer sur l’Internet grâce au site très riche de la Bibliothèque Nationale de France. Voilà un ouvrage que l’on retrouve souvent qualifié de libertaire par les libertaires eux-mêmes, par BERNERI, par NETTLAU (qui parle «d’impulsion libertaire»), par FEDELI («un des premiers rêves de vie vraiment libre») et par VERSINS...
Quelques descriptions libertaires y sont proposées. Luciano LANZA n’hésite pas à le qualifier de «premier utopiste libertaire» qui «imagine une société sans gouvernement» et il cite DE FOIGNY affirmant que «...c’est de la nature de l’homme que de naître libre...». LANZA limite la phrase réelle qui ajoute «de naître et vivre libre» (p.321). En condamnant toute sujétion («Le mot commandement leur est odieux»), DE FOIGNY est incontestablement à ranger parmi les utopistes de la liberté. Même au combat, ce peuple austral, qui vit nu, n’a pas de chef. La position anti-paternaliste, hostile à la domination masculine en fait également un ouvrage pré-féministe.
D’autre part, l’auto-éducation dans la maison commune ou Heb
est un trait que l’on retrouve souvent dans les utopies pédagogiques
libertaires. L’absence de famille et de propriété se retrouve
dans presque tous les écrits libertaires. Un vague déisme
moraliste, peut être inspiré des écrits sur la culture
inca, met en avant une culture australe libérée des religions
autoritaires.
Mais les aspects rigoristes, eugénistes, xénophobes et militaristes... ne sont pas absents de ce texte et doivent nous rendre très prudents sur son appellation fréquente d’utopie libertaire. D’autre part, si l’originalité d’un monde d’hermaphrodites en Terre australe est incontestable (en 1982 P.RONZEAUD parle d’«Utopie hermaphrodite» dans un ouvrage publié à Marseille), les non-hermaphrodites ne sont pas acceptés, voire systématiquement éliminés ! La xénophobie ou le nationalisme fermé sont une des plaies de ce peuple, qui en monde totalement guerrier, extermine sans pitié ni état d’âme ses adversaires, que ce soient leurs voisins les Fondins ou les «monstres des mers», terme désignant les européens venant sur leurs vaisseaux. Le rigorisme hermaphrodite, leur faible sexualité, leur rejet de la chair et de la nourriture, leur végétarisme fanatique ne sont assurément pas anarchistes, et offrent plutôt une belle caricature du calvinisme genevois. Le héros Jacques SADEUR se voit même condamné et presque aussitôt exécuté, la première fois parce qu’il a sans doute une érection visible en public, la seconde fois parce qu’il est ému par une belle fondine vaincue qu’il embrasse ! Sexualité brimée et censurée, on est loin de la liberté sexuelle proposée par les anarchistes des siècles ultérieurs. Enfin s’il est un des traits qui ne permettrait pas de classer cette œuvre dans une anthologie libertaire, c’est l’uniformité, voire le conformiste de ces hermaphrodites qui prônent une telle égalité que l’on a parfois l’impression de se trouver au milieu d’un peuple de clones : on est très loin de la diversité et du pluralisme, qui sont les bases de toute pensée anarchiste conséquente.
L’autre utopie du livre, à Ausicamt, montre un peuple plus tolérant mais plus sanglant, plus attaché au luxe et au décorum. C’est ici le catholicisme qui est parodié.
C’est sans doute son pessimiste antireligieux qui permet de le classer parmi les premiers penseurs libertaires, mais surtout comme une des sources de SWIFT et de sa misanthropie. La religion des hermaphrodites est certes omniprésente mais très discrète et reléguée dans la sphère privée, ce qui laisse en effet à chacun le droit de penser ce qu’il veut (p.330).
D’autre part, en proposant un communisme de l’abondance, dans un monde édénique, où chacun puise au tas, selon ses besoins... et où l’argent et l’or sont condamnés comme dans beaucoup d’autres utopies, FOIGNY annonce dans le détail les débats autour du collectivisme et du communisme chez des penseurs ultérieurs de la carrure d’un KROPOTKINE, par exemple. Peut-être est-ce cette apparence moderne que l’on a seule retenue de son œuvre ? et qui permet de l’analyser ici.
Mais cet ouvrage est bien une utopie fort ambiguë, et je reste
étonné de la voir presque systématiquement citée
par les auteurs anarchistes. A-t-elle été vraiment relue
par tous ceux qui la nomme ?
Un fort esprit critique (plus que libertaire) chez FONTENELLE
Le neveu des CORNEILLE, Bernard le BOVIER de FONTENELLE (1657-1757), membre de l’Académie, n’est pas le moins du monde anarchiste, mais son matérialisme et son athéisme transparents présentent une réelle avancée de l’esprit critique, surtout dans sa «République de philosophes» de 1682. C’est pourquoi des allusions à ses écrits reviennent parfois dans les anthologies utopiques et anarchistes. Georges JEAN en citant la vie heureuse des Ajaoiens, parle «d’utopie de la libertéde pensée et de conscience» alors que Raymond TROUSSON révèle qu’il s’agit de la «première utopie peuplée d’athées vertueux (qui se) fondent sur l’excellence de la nature».
Avant le XIXème siècle les utopies athées sont effectivement très rares. Beaucoup font cependant preuve d’un vague déisme ou d’une tolérance religieuse qui leur permet de s’opposer aux velléités théocratiques de leur époque et à l’intolérance.
L’œuvre essentielle de FONTENELLE sur le relativisme et sur le pluralisme («Entretiens sur la pluralité des mondes» de 1686), tout en n’étant pas une utopie au sens strict du terme, permet de faire figurer ce bon vulgarisateur scientifique parmi les grands esprits libres de son temps.
Mais on avouera que pour une histoire libertaire de l’utopie, le citer
peut paraître abusif.
FÉNELON et sa double utopie : Bétique et Salente
François de SALIGNAC de LA MOTHE-FÉNELON (1651-1715) a voulu rendre la formation du duc de Bourgogne plus attractive. Il en a profité pour lancer un pamphlet (qui est suspendu immédiatement) contre la monarchie arbitraire et immorale de son temps. Mais son œuvre est plus que cela. C’est un écrit pluriel, propice à différentes lectures.
Dans les «Aventures de Télémaque fils d’Ulysse, suite du IVème Livre de l’Odyssée» publié en 1699 (et écrit vraisemblablement vers 1692), après de nombreuses présentations du monde de Salente, se niche une curieuse description, certes très courte par rapport à l’œuvre, d’une région appelée Bétique. Ce texte se niche dans le Livre III. La Bétique est un lieu où vit une société sans monnaie, sans loi, où «ils sont tous libres et tous égaux ; on ne voit parmi eux aucune distinction», et tous les biens sont mis en commun. La société idéale est surtout rurale, rustique, fondée sur un travail partagé, le refus du luxe et du superflu et sur la sagesse. Cette société «vertueuse» repose sur une sorte d’écologie naturelle (puisque les ressources sauf la terre ne sont pas exploitées). Le cadre évoque certainement un Canada amérindien mythique. La famille, plutôt patriarcale, semble la seule structure forte de cette communauté paisible.
Cette sorte de communisme libertaire avant la lettre est lui aussi parfois revendiqué (ou simplement cité) par les auteurs anarchistes. Mais cela ne fait en aucun cas du modéré et habile FÉNÉLON un précurseur de MALATESTA. Le Dictionnaire des Utopies (2002) ne le rattache qu’à MORELLY pour l’utopie, à ROUSSEAU pour la pédagogie et à Bernardin de SAINT PIERRE pour l’évocation édénique. Beaux rapprochements, mais insuffisants pour faire de l’auteur un écrivain pré-anarchiste.
Des écrivains des «Lumières» parfois
très critiques et modernistes
«En condamnant l’État, la propriété, l’église (les utopistes) ont ouvert la voie aux tendances extrémistes des mouvements révolutionnaires. écrit Charles RIHS. Et il poursuit en page 12 du même ouvrage en affirmant qu’à la différence des philosophes du XVIIIème siècle qui veulent transformer ou s’emparer de l’État, les utopistes «se sont élevés non seulement contre l’État de droit divin mais contre l’État lui-même... La négation de l’État profane, apanage de l’anarchisme individualiste et du socialisme révolutionnaire, est en germe dans l’utopisme social au temps des Lumières.»
C’est peut-être pousser un peu loin la valeur révolutionnaire de ces «utopies technocratiques et antichrétiennes», qui souvent depuis FOIGNY, ne font que reprendre «les poncifs (tópicos) des Lumières : raison bienfaisante, foi aveugle en la nature, bonté de l’homme primitif». Il faut vraiment se méfier des généralisations, car elles sont toutes réductrices et approximatives, et souvent anachroniques.
Des Quakers pré-libertaires ?
La Société Religieuse des Amis (les Quakers) est
une référence souvent citée par les historiens recherchant
les sources autochtones des libertaires états-uniens. Leurs actions
solidaires et désintéressées, leur pacifisme souvent
déclaré (comme les mennonites et autres groupements religieux
d’ailleurs), leur critique de l’esclavage (même si l’incompatibilité
est tardive entre quaker et possesseur d’esclaves, puisque le rejet de
l’esclavage date seulement de 1776), leur attitude favorable aux amérindiens...
sont des éléments éminemment positifs. Il faut y ajouter
un peu plus tard la lutte féministe, libertaire par essence, notamment
menée par les sœurs GRIMKÉ au début du XIXème
siècle. Leurs pratiques égalitaire et communautaire forment
également un solide exemple de vie utopique viable.
«La Sainte Expérience» de Pennsylvanie de la fin du XVIIème au milieu du XVIIIème, autour du riche propriétaire William PENN, est une expérience originale de société relativement libre, entretenant de bonnes relations avec les indigènes Delaware.
VOLTAIRE, un des premiers, loue cet essai dans ses Lettres philosophiques
de 1734. La liberté de conscience est assurée, ce qui attire
moraves, mennonites... et même des non-chrétiens (juifs notamment).
La volonté de PENN est d’empêcher toute participation aux
guerres, surtout contre les amérindiens avec qui il entretient de
bons contacts, et contre les français (sa formation en France, surtout
à Saumur en a fait un francophile). Mais il s’agit bien d’une communauté
plutôt religieuse, et PENN lui-même fait figure pour les rares
années où il se trouve en Pennsylvanie, de propriétaire-gouverneur
: nous sommes bien loin de l’anarchisme. Et la charte fondatrice de 1701,
«Charte des privilèges et des libertés»
par son titre paradoxal renforce cette analyse.
Cela n’empêche pas le fait que les positions de PENN soient souvent
présentées dans beaucoup d’histoire de l’anarchisme, ou du
socialisme.
Les Hurons pré-anarchistes décrits par DE LAHONTAN
Charles RIHS, plein d’emphase, voit dans la société de ces Hurons décrits par le Baron Louis-Armand DE LAHONTAN (1666-1715) dans Nouveaux voyages dans l’Amérique Septentrionale de 1703 une société qui ne comporte «ni Dieu, ni roi, ni loi» ce qui anticipe donc sur le fameux slogan blanquiste et repris par les anarchistes du «ni dieu, ni maître». Un vague déisme y remplace le carcan religieux. La démocratie assembléiste attribuée aux Hurons contribue à l’approfondissement du «mirage américain». C’est ce que confirme Pierre VERSINS dans son Encyclopédie : «dans une Amérique de rêve, l’individu, bon de nature, est le moins freiné possible par la Loi, généralement inexistante». Il s’appuie sur une citation tirée de l’œuvre du baron qui est très explicite et renoue avec RABELAIS : «chacun est maître de soi-même, et fait tout ce qu’il veut, sans rendre compte à personne, et sans qu’on y trouve à redire».
Le choix des Hurons comme modèle de vie proche de la nature,
et d’une vie démocratique acceptable est reprise par de multiples
auteurs du XVIIème siècle. On peut citer dès 1732,
LESAGE avec Les aventures de monsieur Robert CHEVALIER, puis
«l’anarchiste» DON DESCHAMPS (expression de Raymond TROUSSON)
en 1762 avec Le vrai système, ou le mot de l’énigme
métaphysique et morale et enfin VOLTAIRE avec L’Ingénu
en 1767.
Nicolas GUEUDEVILLE «Conversation...» de 1705
Seul Pierre VERSINS classe le texte (Conversation de l’auteur avec un sauvage distingué) du traducteur de MORE, Nicolas GUEUDEVILLE (1650-1720), dans la lignée libertaire et révolutionnaire, puisqu’il proposerait «..une nation qui ait banni pour jamais de chez elle toute différence de richesse et d’honneur ; toute subordination en fait d’autorité.».
Dans son Encyclopédie, VERSINS récidive,
et en plus met l‘accent sur le côté révolutionnaire
anti-propriétaire des pauvres. Ce radicalisme anticiperait «un
COEURDEROY ou un DÉJACQUE».
Les passions réhabilitées chez MANDEVILLE - 1705
Dans sa «Fable of the bees, or private vices, public benefits/Fable des abeilles» de 1714, la réhabilitation des passions individuelles (ce qu’il appelle les «pulsions») et donc de certains vices... a des accents que FOURIER ou BAKOUNINE ne rejetteraient pas. C’est d’autant plus étonnant qu’avec sa réhabilitation du commerce, du profit, du luxe… Bernard MANDEVILLE (1670-1733) est plutôt alors considéré comme l’anti-FOURIER.
Pourtant, dans La morale anarchiste de 1891, KROPOTKINE reliait déjà MANDEVILLE et FOURIER, en affirmant la nécessité de libérer les passions pour éviter de mortelles frustrations.
En fait la critique faite par l’anglais MANDEVILLE d’un moralisme étriqué, systématique, appauvrissant... est une dénonciation du travers de bien des utopies, fort puritaines sur le plan des mœurs. S’inspirant de BAYLE annonçant d’une certaine manière l’œuvre de SWIFT, nous sommes déjà dans le domaine des contre-utopies, c’est en tout cas ce que suggère Raymond RUYER et que développe Raymond TROUSSON.
Pour MANDEVILLE, l’humain, malgré ses imperfections, l’emporte sur le système collectif et paradisiaque, quel qu’il soit. «Il faut qu’existent la malhonnêteté, le luxe et l’orgueil, si nous voulons en retirer le fruit», affirme-t-il. Son éloge du pluralisme, de la diversité, du mouvement, de l’hédonisme donnent l’impression que l’auteur a un authentique souffle libertaire, et qu’il mérite une juste place dans la préhistoire de l’anti-utopie.
Mais son éloge du système, tel qu’une autre lecture de
son ouvrage peut le suggérer, nous force à relativiser ces
traits libertaires.
El mundo sin vicios de Cándido María TRIGUEROS
(1736-1798), écrit en 1782 et publié en 1802, reprendrait
la même thématique. Le héros, au départ misanthrope,
qu’est le «musulman» ASEM refuse un monde utopique où
l’homme est réduit à une vie morne, sans sentiment et humanité
dans une nature cruelle qui le domine totalement. Seul le monde réel,
avec tous ses vices et ses passions, donc réellement humain, devient
désormais digne d’intérêt.
Ces deux ouvrages marquent l’apparition d’une forme de contre-utopie
que je développerai dans le chapitre concerné (Chap.IV).
MONTESQUIEU : des troglodytes libertaires ? - 1721
Charles de SECONDAT, baron de LA BRÈDE et de MONTESQUIEU (1689-1755) est parfois cité lui aussi dans les anthologies libertaires et dans les sources de l’anarchie, puisque dans ses «Lettres persanes» de 1721, de «bons» troglodytes vivent quasiment sans loi ni gouvernement : s’agit-il d’une belle société «arcadienne» libertaire et communiste, pré-anarchiste ? En tout cas, la critique du chef, du sage, du gouvernement... anticipent bien les thèses anarchistes du XIXème siècle.
Mais dès que cette société prend de l’ampleur,
la nécessité d’un chef, d’un roi se fait ressentir. Faut-il
en conclure que l’anarchie ne peut exister qu’à petite échelle
? Beaucoup de penseurs libertaires au XXème siècle vont dans
ce sens du «small is beautiful» en terme d’autogestions,
de communalisme libertaire... Cf. surtout la lignée de penseurs
kropotkiniens, ou des proches de Murray BOOKCHIN aux ÉU.
Le curé MESLIER «ancêtre de l’anarchisme»
? -1723
C’est surtout Charles RIHS qui fait de Jean MESLIER (1664-1729), grâce
à son «Testament» de 1723-25 «un
précurseur de l’anarchisme», «un ancêtre
de l’athéisme libertaire, annonciateur de l’anarchisme moderne avec
Max STIRNER, William GODWIN et Jacques ROUX». Cet ancien curé
d’Entrepigny dans les Ardennes est un des premiers systématiques
pourfendeurs de l’État, qui appelle à une révolte
totale et qui reprend l’idée de LA BOÉTIE exprimée
dans «De la servitude volontaire», autre grande
source philosophique des anarchistes, que si les Grands sont grands, c’est
par notre soumission. Emporté par son analyse, RIHS affirme que
MESLIER est «un anarchiste au sens actuel», qu’il anticipe
la «propagande par le fait» avec ses appels au tyrannicide,
et que «le socialisme révolutionnaire et l’anarchisme sont
en puissance dans le Testament».
Il est intéressant de noter que c’est VOLTAIRE qui publie les
premiers fragments de cet écrit athée et matérialiste.
Les pirates libertaires de Daniel DEFOË -1724
En 1724, sous le pseudonyme du capitaine JOHNSON, Daniel DEFOË (1660-1731) publie «La vie de pirates les plus illustres». Il y fait l’apologie, dans une baie malgache, de la république utopique de Libertalia. Communisme primitif, égalitarisme forcené, antiracisme, respect des femmes... y seraient pratiqués. Mais des règlements rigoureux y sont appliqués, souvent dus au mythique capitaine MISSON. S’agit-il d’une «utopie pirate», ou un «bagne libertaire» ?
Cette référence à Libertalia est souvent reprise
aujourd’hui par l’ensemble des écrits sur la piraterie, et Hakim
BEY lui a redonné ses lettres de noblesse en milieu anarchiste.
(Cf. Chap.VI-C)
Ambiguïté de «L’île des esclaves» de
MARIVAUX - 1725
Ce livre est tout à la fois une utopie (par son cadre et procédé narratif), un monde inversé (les esclaves deviennent les maîtres et les maîtres des esclaves) et une fable morale. L’idée de Pierre CARLET de CHAMBLAIN de MARIVAUX (1688-1763) dans cette comédie acerbe est de dénoncer les pouvoirs et les conformismes, contre l’esclavage ou plus simplement contre la mauvaise condition des domestiques de son temps.
Mais son analyse lucide permet de le citer ici : les esclaves devenus
maîtres à leur tour reprennent les défauts et les dérives
de leurs anciens maîtres, surtout la jeune femme Cléanthis
(trace de misogynie ?) alors qu’Arlequin est plus modéré.
MARIVAUX est pessimiste sur les capacités de l’homme à résister
aux fastes et aux tentations du pouvoir, de l’autorité. Il semble
illustrer bien avant les grands penseurs libertaires du XIXème siècle
que tout pouvoir corrompt.
Une robinsonnade anarchisante de SCHNABEL 1731-43
Pierre VERSINS note qu’en fin de la «robinsonade»
(Das Insel Felsenburg) de Johann SCHNABEL (pseudo = Gottfried
GISANDER ? 1692-1750) écrite de 1731 à 1743 se trouve une
«utopie anarchisante».
Le pré-anarchisme japonais de Shôeki ANDÕ - vers
1750
Vers le milieu du XVIIIème siècle, le docteur Shôeki ANDÕ (environ 1701-1750) écrit un ouvrage grandiose (5 volumes et 82 livres nous assure Victor GARCIA) du nom générique de «Shizen shineido» (Le chemin de la nature et le travail) qui se présente comme une véritable œuvre anti-étatique et anti-religieuse. Seul le prolétariat rural trouve grâce à ses yeux, tous les autres groupes sociaux étant accusés au minimum de parasitisme. Son utopie prévoit une société a-étatique, sans différences de classe... si l’on en croit les citations fournies par GARCÍA que je reprends ici : «On ne rencontre ici pas un seul homme riche, ni aucun pauvre ; ni supérieurs, ni inférieurs ; hommes et femmes y vivent une vie harmonieuse...», cette vie est libre de tout tabou, ce qui serait considéré ailleurs comme immoral. «Il n’y a pas de gouvernement exploiteur. Il n’y a pas de luxe, ni de carence. De même qu’il n’y a pas de classes supérieures, il n’y a pas non plus de classes inférieures... Il n’y a pas de prêtres dépravés pour créer des légendes contenant des idées d’enfer ou de paradis, ou pour engloutir les productions honnêtement produites par les masses populaires...». On n’y rencontre «...ni truant, ni mendiant, ni prêtres vagabonds... et autres parasites qui ne cultivent rien...». Bref, une utopie reposant sur un monde d’agriculteurs travailleurs, s’auto-suffisant économiquement et politiquement.
Ce n’est qu’en fin du XIXème siècle que le docteur Kano
KOCHIKI va enfin faire connaître cette œuvre du «philosophe
ignoré» comme le nomme pour s’en réclamer le mouvement
anarchiste japonais alors en plein essor. L’Occident pourra avoir accès
à cette pensée seulement en 1919 grâce aux travaux
de E. HERBERT NORMAN «Shôeki ANDÕ and the anatomy
of japanese feudalisms» publiés à Tokyo. Le
mouvement anarchiste japonais alors très puissant réclame
fortement cet héritage, en louant notamment le courage d’un des
premiers adversaires courageux du féodalisme nippon.
MORELLY «pré-fouriériste» et communiste
anarchiste ?
Étienne-Gabriel MORELLY (1717- ?), écrivain et secrétaire, peut-être instituteur, semble un étatiste convaincu qui n’a donc apparemment rien d’anarchiste. KROPOTKINE le cite cependant (surtout dans L’Éthique) parmi ces utopistes qui conjuguent raison et morale naturelle, au même titre que MABLY et BABEUF.
La vie de MORELLY est très mal connue. Il annonce plutôt
Saint JUST et surtout BABEUF (qui s’en réclame), et Jean SERVIER
dans son «Histoire de l’utopie» décèle
dans son œuvre une utopie totalitaire, totalement réglementée
(à une exception, en matière scientifique). Raymond TROUSSON
montre que la liberté individuelle décrite est fictive, qu’elle
ne sert que l’État, et n’est tolérée que dans cet
aspect utilitaire. Mais dans un article qu’il consacre à «l’utopie
anarchiste de Jean GRAVE», il reconnaît l’importance de
MORELLY, comme de DOM DESCHAMPS et de DIDEROT cités ci-après,
importance suffisante pour paraître dans une histoire de l’utopie
libertaire.
Malgré les réserves émises, MORELLY, sur trois plans au moins, peut être l’annonciateur d’une thématique reprise par les libertaires :
1. par sa condamnation sans appel de la propriété privée,
sur un ton pré-proudhonien évident : la lutte contre le «préjugé»
propriétaire est un axe central de ses deux principaux écrits.
Découlant de la propriété, le sens de l’avarice devient
le principal obstacle pour édifier une société solidaire
et harmonieuse.
2. par son éloge pré-fouriériste de l’amour libre
(«licite» dit TROUSSON), sans tabou, allant jusqu’à
accepter l’inceste... qui apparaît dans « Naufrage des
îles flottantes ou Basiliade» en 1753. Ce texte est
totalement différent sur ce point du Code de la nature ? ou
le véritable esprit de ses lois de 1755, longtemps attribué
d’abord à La BEUMELLE puis à DIDEROT, qui est beaucoup plus
conventionnel. La famille, souvent combattue par les anarchistes comme
institution pré-étatique, est devenue superflue.
3. par des propositions d’entraide qui préfigurent le communisme
anarchiste (selon ses capacités pour le travail, et selon ses besoins
pour la répartition). Le IIIème point de ses propositions
affirme en effet que «Chaque citoyen contribuera, pour sa part,
au bien public, selon ses propres force, talent et âge. Sur cette
base seront réglés ses devoirs, en accord avec les lois de
la distribution» (traduit de l’italien). Dans un autre passage,
il rappelle que «chacun travaillera quand et comme il pourra,
et (que) tous mangeront à satiété (selon leur propre
appétit)». De grands magasins collectifs assureront cette
redistribution.
C’est pourquoi Charles RIHS voyait en MESLIER, MORELLY et DOM DESCHAMPS des utopistes «franchement révolutionnaires, anarchistes même...». Gilles LAPOUGE note que MORELLY «en voyant fleurir le bien dans la liberté» est en fait anti-utopiste.
Par certains aspects, c’est peut-être plus à FOURIER qu’à l’anarchisme qu’on pourrait le relier : on peut relever par exemple l’importance accordée à la liberté amoureuse, la réhabilitation des passions, voire quelques remarques sur le travail attrayant et la condamnation du mariage monogamique. C’est en tout cas la thèse de Michel BRIX.
D’après RIHS c’est surtout l’historiographie marxiste et soviétique
qui s’en revendique ; du côté libertaire, seul l’anglais HYNDMAN
en fait un précurseur des méthodes anarchistes de PROUDHON
ou de KROPOTKINE. Mais l’anarchiste Ugo FEDELI lui consacre également
un grand article et en fait un incontestable «précurseur
du socialisme», mais pas spécifiquement de l’anarchisme.
DOM DESCHAMPS un anti-étatiste convaincu
Comme bien d’autres penseurs du XVIIIème siècle, ce bénédictin dans un ouvrage rédigé vers 1760-65, le «Vrai système ou le mot de l’énigme métaphysique» proscrit totalement la propriété, parle lui aussi favorablement de la communauté des femmes et des biens, de communautés solidaires. La démocratie des Hurons (encore eux) confirme avec lui ce modèle libertaire qu’elle devient parfois...
Ce profond moraliste, panthéiste plus qu’athée, n’est pas vraiment libertaire, même si RIHS en fait un «précurseur de l’anarchisme moderne» et TROUSSON (cité ci-dessus) tout simplement un «anarchiste». À la suite de Benoît MALON (dans la Revue Socialiste de septembre 1888), E. ARMAND en fait un précurseur de «l’Hégélianisme, du Transformisme et du Communisme anarchiste».
Seul un sens profond de la Justice nous permet de le rattacher au PROUDHON
d’après 1848. Sa vision radicalement hostile à «l’État
en soi» est cependant ce qu’il propose de plus intéressant
dans la deuxième partie du «Vrai Système»
appelée «État des lois». Il y définit
un «état des mœurs» ou «état
social sans loi» qu’il assimile au vrai bonheur, sorte d’harmonie
libertaire amérindienne.
La raison libertaire ( ?) dans la colonie de Ponthiamas
Après 1770 ( ?) un auteur (français ?) et un traducteur (espagnol ?) inconnus, s’inspirant des Voyages d’un philosophe de Pierre POIVRE (première édition en 1768), décrivent la colonie égalitaire de Ponthiamas, sans doute située en Thaïlande actuelle (le Siam d’alors). Il s’agit de El arte de cultivar la razón o Descripción del establecimiento de la colonia de Pionthiamas/L’art de cultiver la raison ou Description de l’établissement colonial de Pionthiamas.
Un établissement colonial, fourni gracieusement par un marchand bienfaisant et humaniste, permet à une société de colons de vivre sans lois ni gouvernement. L’Assemblée du Peuple représente la volonté générale ; il n’y a donc pas besoin de structures sociales fixes et contraignantes. Au niveau économique, l’absence d’impôts et de redevances, la solidarité et l’égalité sont la règle. Cette société est en outre non bloquée, une évolution y est possible, ce qui est l’antithèse de la plupart des utopies traditionnelles qui se veulent parfaites donc figées. Ce monde paisible, volontiers épicurien, semble préfigurer les utopies libertaires ultérieures. On y attache beaucoup d’importance à l’éducation, qui est «intégrale» avant la lettre, puisqu’elle mêle jeux, travail, sports, éthique et disciplines de tout type…
En fait, il s’agit plutôt d’une société physiocratique (primauté d’une agriculture régénérée) et conforme aux idéaux des «philosophes législateurs», puisqu’un conseil de 3 sages y intervient au nom de la raison. Le patriarcat familial et un léger contrôle des mœurs (par un mariage réglementé) demeurent des obstacles à la liberté complète des individus. La pression morale en faveur d’une vie simple, de travail et d’humanité, toute modérée qu’elle soit, reste la marque des Lumières, et d’un pragmatisme anti-absolutiste sympathique, mais bien sûr non anarchiste.
C’est la preuve supplémentaire qu’il ne faut pas confondre idéaux
des Lumières et pensée socialiste du XIXème siècle.
L’idéal humaniste, seul, leur est sans doute commun, et encore avec
bien des nuances.
DIDEROT l’anticolonialiste ? Le «Supplément» de
1772
Parmi les ouvrages les plus cités, surtout par Maria Luisa BERNERI ou E. ARMAND, le «Supplément au voyage de BOUGAINVILLE» de 1772 (mais publié seulement en 1796, car durement condamné par les adversaires de l’auteur), outre qu’il peut être interprété comme un merveilleux pamphlet anticolonialiste, présente une société attrayante ou la liberté est peu limitée, notamment sexuellement. L’inceste lui-même ne semble pas condamné. Le mariage peut être dissout. Denis DIDEROT (1713-1784) s’y présente comme opposé à toute loi imposée, et semble réfuter tout gouvernement et toute domination ou réglementation propriétaire.
L’importance du «sentiment de la liberté» tahitien, le fait qu’ils disent «nous sommes libres»... fait du «Supplément...» une réelle antithèse de la civilisation européenne autoritaire du temps de DIDEROT. Il en vient à condamner toute autorité : «tu seras mal avec toutes sortes d’autorité». C’est aussi l’occasion de pourfendre des mœurs trop rigides, de dénoncer la famille, le mariage-propriétaire à vie car «il viole la nature et la liberté», de tolérer l’inceste, de condamner les châtiments, de réfuter les règles contraignantes car «ordonner, c’est toujours se rendre maître des autres en les gênant». L’harmonieuse société proposée se régit elle-même, dans une préfiguration très optimiste des idées autogestionnaires.
Même si DIDEROT à plusieurs reprises exprime sa distance face à cette utopie heureuse, et nous révèle une vision assez utilitariste donc peu libertaire des rapports sexuels (au profit d’une vision assez populationniste) ce texte fait date dans l’histoire des utopies libertaires, «entre Thélème et FOURIER» comme le dit très bien Georges BENREKASSA..
Cet auteur clé des Lumières reste cependant couramment
référencé par les anarchistes, et beaucoup se souviennent
de ce qu’il écrivait dans l’article «Autorité»
de L’Encyclopédie : «la nature n’a donné
à nul homme le droit de régner sur d’autres», phrase
qu’il répétait en substance dans son poème Les
Eleuthéromanes, sous cette forme «La nature n’a
fait ni serviteur, ni maître. Je ne veux donner ni recevoir de lois.»
Dans son ouvrage essentiel sur Nationalisme et culture, malheureusement
non encore publié en français, et que j’ai lu en italien,
Rudolph ROCKER faisait de DIDEROT un penseur pré-libertaire. C’est
ce que rappelle également Roland BRETON dans la revue Réfractions
de l’été 2002.
Des bribes chez RESTIF DE LA BRETONNE et MERCIER
Chez les «Mégapatagons» de «La découverte australe» en 1782, Nicolas RÉTIF DE LA BRETONNE (1734-1806) parle d’État minimum avant la lettre ; les institutions y sont réduites. Cette utopie est également évolutionniste et ouverte au monde extérieur... Cela lui confère des traits sympathiques, originaux par rapport aux utopies classiques plutôt figées et fermées. L’idée du travail-plaisir n’est pas sans rappeler la notion de travail attrayant de FOURIER. Mais ses positions politiques lui font proposer un idéal républicain plutôt proche de celui de SAINT JUST et ses idées éducatives, qui placent l’éducation comme la fonction «la plus honorable» dans une société, sont parfois semblables à celles de ROUSSEAU.
Dans «Le paysan perverti» de 1776, Georges JEAN trouve une sorte de pré-phalanstère fouriériste rural, de 100 maisons, dont le modèle imaginaire serait le bourg d’Oudun. Avec la même antécédence fouriériste, Jean SERVIER cite une autre de ses œuvres : «Les 20 épouses des 20 associés» où il découvre également une sorte de coopérative artisanale pré-phalanstérienne.
Dans son «Andrographe» en 1782, il semble même annoncer PROUDHON, autant par son antiféminisme malheureusement, que par l’importance qu’il accorde aux corporations et à une organisation fédéraliste de la société, fondée sur les métiers. Mais il s’agit dit RUYER d’une utopie catholique, monarchiste, réactionnaire. Nous sommes donc très loin de l’éthique libertaire.
Chez cet auteur utopique prolixe (près de 15 textes avec des
traces utopiques), ce sont en fait les considérations morales, voire
passéistes et parfois patriarcales qui dominent. Cet homme qui a
cru en Napoléon au point de lui transmettre ses textes pour d’éventuelles
applications n’est libertaire qu’aux marges extrêmes d’une œuvre
multiple et fort diversifiée.
On pourrait dire à peu près la même chose pour le «2440» de Louis-Sébastien MERCIER (1740-1814) de 1770 : antiféminisme, critique violente de la propriété privée... Mais c’est réduire PROUDHON à une caricature ! et «cette première uchronie» comme l’appelle Georges JEAN en proposant une monarchie parlementaire et libérale n’a strictement rien à voir avec l’anarchisme. Louis-Sébastien MERCIER, futur membre de la Convention puis du conseil des 500 n’avait d’ailleurs pas cette prétention. Il est au contraire pour un gouvernement modéré, «raisonnable» et «fait pour les hommes» comme il le rappelle souvent. C’est presque l’éloge du despotisme éclairé «d’un roi-philosophe», dédaignant le pouvoir pour le pouvoir, qu’il nous dresse. Ce qui rend d’ailleurs ses écrits forts sympathiques, surtout quand il affirme «que la liberté et le bonheur appartiennent à qui ose les saisir» comme le confirme Denis FENANDEZ-RÉCATALA.
Ce n’est cependant pas suffisant pour en faire un libertaire.
AUTOURS DES RÉVOLUTIONS ANGLAISE XVII, ÉTATS-UNIENNE ET FRANÇAISE XVIII :
Autour des révoltes anglaises...
Gerrard WINSTANLEY (1609-1676 ?) avec ses 2 principaux écrits de 1649 «Nouvelle loi de Justice» et de 1652 «Law of freedom in a platform or True magistracy restored - Loi de liberté» est une des bases théoriques incontournable des révolutions anglaises dans leur aspect social radical. Cet ancien marchand londonien en faillite, proche des baptistes et des seekers, commence à développer des thèses communautaires vers 1648. Il est au départ appuyé par William EVERARD. Ses inspirations mystico-religieuses visent à développer la «vraie religion», en restituant la terre au peuple, puisque dans le «vrai état de nature», «leGrand Créateur Dieu-Raison fit de la terre un trésor commun». Un pacifisme non-violent l’amène à condamner la conquête, la propriété, la force de l’épée et l’esclavage introduit en Angleterre par la force normande. Il s’inspire sans doute du commissaire général IRETON qui en 1647 affirmait déjà que «la liberté ne peut être assurée si la propriété est préservée». Gerard WINSTANLEY reprend à peu près la même phrase en affirmant à plusieurs reprises que «la liberté du Commonwealth (la République de CROMWELL) repose sur la libre jouissance de la terre».
Le deuxième texte cité de WINSTANLEY serait une «utopie communiste» aux yeux de la spécialiste de John LOCKE, Simone GOYARD-FABRE. Avant PROUDHON, il dénonce fermement la propriété comme un vol. Mais il en appelle curieusement à l’initiative étatique de CROMWELL pour restaurer la vraie république en basant la liberté sur la libre jouissance de la terre. Il décrit une société communautaire, fondée sur les cellules familiales ou villageoises traditionnelles ; il cherche ainsi à empêcher le développement du capitalisme marchand alors à l’œuvre dans l’Angleterre de son époque. Les liens entre individus, y compris féminins, sont assez libres. L’éducation, jugée essentielle, est libre, complète et continue.
Dans la tradition libertaire il est largement cité et même revendiqué notamment par Max NETTLAU, Marie-Louise BERNERI, E. ARMAND, George WOODCOCK, Peter MARSHALL… et le libertaire états-unien Kenneth REXROTH cherche ce qui peut expliquer pourquoi on fait des écrits de WINSTANLEY «le premier exposé complet du communisme libertaire en Angleterre». Mais, comme l’anarchiste italien Pietro ADAMO, il le récuse pour son fond biblique trop évident et pour son moralisme strict et assez autoritaire (sur la famille, par exemple). L’anarchiste individualiste ARMAND a publié en 1956 une brochure de 15 pages sur «WINSTANLEY le piocheur», intitulée Un utopiste au temps de CROMWELL. Mais il reste très critique sur le personnage.
Dans des idées plutôt guerrières, voire parfois
«barbares» dit Marie-Louise BERNERI, et «pro-cromwelliennes»,
se distinguent de nettes avancées en faveur de l’égalité
(il rêve de «niveler» radicalement les propriétés).
Des traces d’appui mutuel, de solidarité, d’un certain fédéralisme
en attribuant plus de rôle aux régions... font qu’il apparaît
lui aussi très souvent cité dans les anthologies libertaires.
Certains analystes n’hésitent pas à affirmer, en faisant
un net anachronisme qu’il encourage «la première tentative
systématique pour créer en Grande Bretagne un ensemble de
communautés anarchistes». Cette affirmation concerne surtout
son soutien aux diggers pour l’action entreprise en 1649-1650 pour la mise
en commun des terres, sorte de pré-autogestion, dans le Surrey (St
George’s Hill, puis Cobham Manor). C’est une remarque évidemment
abusive sur le plan idéologique, moins sur le plan pratique.
Les mouvements du milieu du XVIIè siècle des diggers
? bêcheurs ou terrassiers (qui se nomment eux-mêmes the true
levellers ?) et des levellers - niveleurs (nommés ainsi
1647 et désignant les militants autour du militaire dissident John
LILBURNE)... deviennent une référence fréquente dans
l’histoire du socialisme. Il s’agit plus de mouvements égalitaristes
et communautaires, parfois «forcenés», que de
mouvements libertaires, mais les histoires de l’anarchisme les citent volontiers,
de manière souvent trop peu critiques. Maria-Luisa BERNERI voit
dans leur condamnation de la propriété privée du pré-proudhonisme
et dans leur projet de République communiste solidaire une anticipation
de l’appui mutuel kropotkinien mais elle décèle bien une
sorte de «tyrannie de la loi» et une «conception
barbare de la justice» (application d’une sorte de loi du talion)
dans les écrits de WINSTANLEY. Cependant l’historien Roderick MOORE
insiste sur le fait que leur histoire est trop souvent faite par des historiens
marxistes ou «autoritaires» alors qu’on peut au contraire
mettre nettement l’accent sur le fait que les levellers sont les
premiers anarchistes (libertarians) au monde. Il cite notamment
les articles de Nick ELLIOT et de David HOILE. Le texte des diggers (attribué
à WINSTANLEY) The true levellers standard advanced : or, the
State of community opened, and presented to the sons of men, est
une forte justification du travail en commun, et du refus de la propriété
et des pouvoirs qui la soutiennent. Les références bibliques
abondent, mais le ton est fortement pré-communiste. Venus pacifiquement
pour bêcher et planter sur des terres privées, et se les réapproprier,
ils préfigurent les squatters contemporains et les mouvements d’autogestion
spontanés ibériques de 1936 ou algériens de 1962.
Influences et positions semblables…
Les plus proches de l’anarchisme semblent être cependant les ranters,
car ils poussent plus avant la liberté individuelle, surtout en
matière sexuelle et de liberté des corps (nudisme) comme
les adamites. Mais leur mysticisme et leur pratique d’une extase
irrationnelle les rejettent hors de tout mouvement social conséquent,
même s’ils ont pratiqué parfois la communauté des biens.
Dans les multiples écrits «monarchomaques»,
qui, avec le poète MILTON, défendent la liberté et
le devoir de résistance jusqu'à la possibilité du
tyrannicide, se trouvent bien des bases de l’idéologie anarchiste
future, même si KNOX, BUCHANAN ou PARSONS sont peu ou pas cités
dans les histoires de l’anarchisme. Pourtant William GODWIN les connaît
très bien et il a sans doute, comme John LOCKE, reprit cette idée
platonicienne que «tout pouvoir est corrupteur». Pourtant,
chez LOCKE, et pour éviter tout contresens, il faut rappeler que
«le droit de résistance n’autorise jamais l’action violente
individuelle. Il ne justifie ni l’anarchisme, ni le terrorisme».
Des féministes liées au mouvement, sont souvent des femmes
«prêcheures». par exemple Mary RANDE CARY, qui
propose des visions très anti-autoritaires et cosmopolites, refusant,
d’une manière fort marginale pour son époque, toutes les
discriminations de genre (sexe), de classe ou de nation, comme dans son
ouvrage de 1651 : The Little Horn’s doom and downfall with a new
and more exact mappe.
Parmi les autres descendants possibles du mouvement initié par
WINSTANLEY, on peut citer le quaker John BELLERS, né en 1654. Son
écrit de 1695 Proposals for raising a college of industry
all useful trades and husbandry apparaît comme une utopie
coopérative et communautaire pour REXROTH qui l’étudie. La
communauté comprendrait 300 adultes. La vie en commun serait organisée
en toute autonomie, et viserait à l’autarcie économique.
Des lieux séparés pour couples, célibataires… garantirait
une certaine indépendance. Comme le leader des diggers, il donne
à l’éducation un rôle majeur. On peut trouver dans
ces positions des anticipations de FOURIER et notamment d’OWEN, ce dernier
niant toutefois l’avoir lu avant de faire ses propres propositions.
Des traces encore apparentes au XVIIIème siècle
Chez Jeremy BENTHAM (1748-1832) KROPOTKINE décèle une
«critique
pré-anarchiste de la loi» mais c’est un des rares anarchistes
à citer cet auteur, qu’il critique fortement avec GUYAU dans d’autres
parties de son œuvre morale.
Edmund BURKE avec sa Vindication of natural society de
1756, est également parfois mis en avant, puisqu’il considère
que «quelque soit la forme de gouvernement, il n’en est aucun
qui soit meilleur qu’un d’autre». mais sa position vite réactionnaire
face à la Révolution française l’écarte de
la plupart des anthologies.
Il est clair cependant que dans l’aire britannique, la multitude d’attaques faites à la monarchie, et le radicalisme des mouvements populaires, ont tous les deux posé les bases d’une critique de fond du pouvoir, que bien des libertaires vont réutiliser.
Autour de la révolution et de l’indépendance
états-unienne
L’utopie ici «se réalise» pour reprendre la formule de Jean SERVIER qui voit dans la Déclaration d’Indépendance la «quintessence de toutes les utopies». Les ferments libertaires y sont nombreux, notamment le fait que le gouvernement proposé y soit dûment mandaté et surtout révocable, ce qui en réduit énormément les pouvoirs.
Avec la pensée jeffersonienne, le droit à la liberté
s’insère dans la tradition américaine (états-unienne
surtout, et par ricochet canadienne et sud-américaine) et va fleurir
au XIXème siècle dans un filon libertaire autochtone méconnu
en France mais très développé aux ÉU. C’est
toute une lignée qui s’étend de PAINE, JEFFERSON, EMERSON,
THOREAU... pour fonder un important anarchisme avec surtout WARREN, ANDREWS
et SPOONER. (Cf. Chap.III-G.4)
Depuis Thomas PAINE (1737-1809) avec The rights of man
(1791-92) et avec The age of reason (1795) l’anti-étatisme
s’enracine aux ÉU : «dans son aspect le meilleur, le gouvernement
n’est qu’un mal nécessaire ; sous son pire aspect, c’est un mal
intolérable…». Cet auteur est parfois cité dans
les anthologies des précurseurs de l’anarchisme, ou par les anarchistes
eux-mêmes. Par exemple, le plus célèbre des anarchistes
andalous, Fermín SALVOCHEA (1842-1907) a retiré de son passage
britannique le communautarisme d’OWEN, l’athéisme de BRADLAUGH et
surtout l’internationalisme et le républicanisme idéal de
PAINE. Il répète à plusieurs reprises que ce dernier
est à la base de ses idées et des actions qu’il mène,
en tant que fédéraliste d’abord, puis comme anarchiste.
Les premiers Quakers, de par leur anti-étatisme radical, l’égalité homme-femme, l’anti-esclavagisme, sont souvent liés à cette tradition, comme je l’ai déjà noté ci-dessus.
Autour des révolutions françaises
Le cas ROUSSEAU : étatiste et libertaire à la fois.
FOURIER déteste Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778), en l’assimilant à ROBESPIERRE le réfute et en fait l’étatiste et le jacobin type, en prenant surtout des extraits dans Du contrat social de 1762. Dans De la Justice dans la Révolution et l’Église, PROUDHON précise que «son idéal est la sauvagerie vers laquelle le retour étant impossible, il ne voit plus, pour le salut du peuple qu’autorité, gouvernement, discipline légale, despotisme populaire, intolérance d’Église, comme un mal nécessaire». «L’autolâtre» ROUSSEAU, qui n’est pas assez viril («il est femme») est complètement démoli dans ce passage si fameux que les néo-royalistes des Cahiers du Cercle PROUDHON l’ont reproduit en tract en 1912.
BAKOUNINE reprend fréquemment cette condamnation, sans les abus
de langage de PROUDHON. Si donc on suit ces deux derniers penseurs, Jean-Jacques
ROUSSEAU doit être rayé de la présente étude.
C’est ce que confirme Raymond TROUSSON en plaçant ROUSSEAU parmi
les antécédents des dystopies, sinon du totalitarisme, puisque
«sa conception du législateur…définit assez bien
la fonction assignée à certaines utilisations du savoir technique
et scientifique dans l’imaginaire utopique contemporain». L’historien
des utopies littéraires s’appuie sur une citation (tirée
du Contrat social) qui ne fait guère de doutes sur
cet aspect parfois totalisant de la pensée du genevois : «en
sorte que si chaque citoyen n’est rien, ne peut rien, que par tous les
autres, et que la force acquise par le tout soit égale ou supérieure
à la somme des forces naturelles de tous les individus, on peut
dire que la législation est au plus haut point de perfection qu’elle
puisse atteindre». Ce verbiage, si on ne le reclasse pas dans
la problématique rousseauiste, à d’évidentes tonalités
mussoliniennes.
Mais KROPOTKINE l’analyse plus profondément et William GODWIN, qui le critiquait (surtout par rapport au préceptorat énoncé dans l’Émile), reconnaissait honnêtement tout ce qu’il lui devait.
Au Japon, d’après Victor GARCÍA, l’anarchisme doit beaucoup au rousseauiste Atsusuke NAKAE qui procède cependant à un curieux mélange entre le contrat social et les idéaux de la Commune de Paris, révolution qui l’a beaucoup marqué. Le vrai fondateur de l’anarchisme japonais, Denjiro KOTOKU fut lui-même rousseauiste.
Pourtant en 1753 avec son Discours sur l’origine de l’inégalité il s’en prend à une civilisation «perverse» et corruptrice par rapport à un état de nature de présentation fort idyllique. Il y insiste sur la perfectibilité de l’homme et sans être aveuglement optimiste il est proche d’analystes comme KROPOTKINE, qu’il annonce largement sur ce point. Enfin il dénonce une propriété antinaturelle sur un ton quasi pré-proudhonien et y condamne le culte de la science comme le fera plus tard vigoureusement BAKOUNINE. ROUSSEAU reste donc incontournable : la plupart des théoriciens libertaires le citent, le réfutent, le dépassent, mais ne l’oublient jamais.
C’est surtout le cas également pour ses positionnements pédagogiques, qui font de L’Émile ou l’Éducation de 1762 un texte également très souvent analysé.
Quelques auteurs classent même désormais ROUSSEAU parmi les écrivains libertaires surtout des auteurs italiens (Cf. ZANANTONI, SETTEMBRINI…).
Un philanthrope anti-hiérarchique dans l’œuvre de MOUTONNET
1790
En 1790 Julien-Jacques MOUTONNET de CLAIRFONS propose un curieux texte
: Le véritable philanthrope, ou l’isle de la philanthropie,
suivi de La bonne mère, de La Promenade solitaire, du Sommeil et
de La Toilette de Vénus…
Dans une île bien isolée s’épanouit une société communiste, égalitariste et surtout sans hiérarchie entre ses membres ; le rejet des richesses et des honneurs et une vision optimiste très vertueuse ne cache pas une forte perspicacité quant à la réalité de la nature humaine : «Tous nos biens sont communs ; nos richesses sont égales : nulles distinctions que pour la vertu ; points d’honneurs. Ce régime est le plus puissant pour guérir les cœurs avides, insatiables, éteindre les passions les effrénées et détruire tous les vices enfantés par le luxe».
L’égalitarisme semble être plus fort que l’idée
libertaire, et le refoulement des passions n’est en aucun cas un trait
anarchiste.
SADE : l’ambivalence absolue. 1795
Autant les écrits de Donatien-Alphonse Marquis de SADE, 1740-1814, (surtout «Aline et Valcour, ou le roman philosophique» de 1795) peuvent apparaître novateurs et libérés (sur le plan de la sexualité, de la famille, de la condamnation de la peine de mort et de l’emprisonnement intempestif...), autant les images de soumission parfois violente, de traitements infamants, de non-respect des faibles... sont aussi des marques d’anti-liberté évidentes. Sa cruauté, son égoïsme, son autoritarisme en amour... ne sont pas anarchistes (sauf bien sûr si l’autre les souhaite, ce qui est une des subtilités ambiguës des rapports amoureux). Sa fameuse «démocratie directe» tant analysée semble donc abusive, car elle ne profite qu’aux forts, aux aristocrates libertins auxquels il dit appartenir.
Mais son absence de limites, de «freins» comme il le dit lui-même, la liberté religieuse et sexuelle qu’il prône, l’éloge de l’individualisme irréductible... en font un incontournable de la pensée libertaire. L’anarchiste d’origine italienne Maria Luisa BERNERI analyse longuement en ce sens son pamphlet de 1795 «La philosophie dans le boudoir», qui veut lutter contre la peine de mort, libérer les passions, limiter au maximum les lois... Le refus sadien des conventions et des tabous nous renvoie directement au slogan libertaire soixante-huitard du «jouissez sans entrave». Son absence totale de préjugés, sa reconnaissance de toutes les envies et manies sexuelles (jusqu’au viol - ce qui pose un très gros problème tout de même-, à l’inceste, à la sodomie, et bien sur à l’adultère...) sont un net prélude à FOURIER, même si ce dernier ne l’a peut-être pas lu intensément. Enfin l’autonomie individuelle est un beau slogan anarchiste avant la lettre : «...ton corps est à toi, à toi seul(e) ; il n’y a que toi seul(e) au monde qui ait le droit d’en jouir et d’en faire jouir qui bon te semble» (p.71 de l’édition de 1972, Paris, UGE-10X18).
Dans le 5ème dialogue de cette œuvre se trouve le fameux texte
«Français encore un effort si vous voulez être
républicains», que Maurice HEINE définit comme
le texte essentiel de l’individualisme et de la démocratie directe
: «Seul, à ses yeux, l’intérêt de l’individu
lui conseillera d’accepter non pas un contrat, , mais un compromis social
pouvant à tout moment être dénoncé et renouvelé».
Ce texte fait de la religion «le berceau du despotisme»
et la morale commune un frein à l’épanouissement et à
la liberté. Il conclut donc sobrement, en faveur d’un État
minimal : «faisons peu de lois, mais qu’elles soient bonnes»
et qu’elles n’aient comme objectif «que la tranquillité
du citoyen, son bonheur et l’éclat de la république».
Les seules valeurs «sadiennes» à défendre
sont alors «courage» et «liberté».
BRISSOT l’anti-propriétaire, «aïeul de l’anarchisme»
Plusieurs auteurs font de Jacques-Pierre BRISSOT DE WARVILLE (1754-1793), Girondin pourtant peu utopiste, un critique systématique et intransigeant du régime propriétaire qui annonce le jeune PROUDHON. C’est le cas de Charles RIHS, notamment qui fait de l’ouvrage de 1780 «Recherches philosophiques sur le droit de propriété et sur le vol» un texte nettement proudhonien, ce que PROUDHON a pourtant réfuté.
D’autre part sa critique sociale en fait un «précurseur de l’anarchisme» car il y est sensible aux droits des individus, leur reconnaît un droit égalitaire à la propriété (idée de possession proudhonienne ?) et s’en prend violemment aux privilégiés contre qui il faut se révolter, d’autant que c’est «le riche le seul voleur». C’est pourquoi «l’influence de BRISSOT sur le courant anarchiste et sur les doctrines socialistes est indéniable» et notamment sur PROUDHON qui «doit à BRISSOT la négation de la légitimité du premier occupant, la proscription du loyer et du fermage, l’idée de la possession substituée à la propriété.» (Charles RIHS p.100)
Les remarques de RIHS sont bien caricaturales, même si BRISSOT doit être aujourd’hui «réhabilité», surtout pour l’ébauche de la décentralisation et du fédéralisme qui se développa sous le mouvement des brissotins ou girondins. Dans Neustria, utopie inidvidualiste d’Émile THIRION, la colonie utopique en Amérique latine provient d’exilés «girondins» de l’ouest français, qui ont fui l’autoritarisme et le centralisme jacobin et impérial.
Sylvain MARÉCHAL (1750-1803) et quelques aspects libertaires
du babouvisme et du néobabouvisme fin XVIII - milieu XIX° :
Le babouvisme, celui de Gracchus BABEUF (1760-1797) lui-même,
ou celui transmis par son disciple essentiel Philippe BUONARROTI (1761-1837),
et celui des néo-babouvistes du milieu du XIXème siècle,
est une idéologie plutôt étatique, communiste dans
le sens où le collectif l’emporte sur l’individu, plus égalitariste
que libertaire. Pourtant quelques aspects de la théorie et quelques
militants peuvent se ranger dans une histoire des utopies libertaires.
Comme les militants du babouvisme ont été largement revendiqués
par la suite, tant pour les méthodes d’action que pour leur communisme,
la confusion idéologique et politique est souvent de mise, comme
chez Édouard BOEGLIN qui fait de Jacques ROUX et de BABEUF «deux
précurseurs de l’anarchisme moderne».
L’œuvre de BABEUF semble refléter quelques positions libertaires,
puisque, au nom du «bonheur commun pour tous», il est
amené à refuser le pouvoir. Bien sûr le pouvoir visé
est celui du despotisme, mais l’imprécision peut parfois nous conduite
à une réelle interprétation anti-autoritaire de sa
pensée. C’est ce qui permet d’écrire «qu’il se refuse
absolument à usurper quelque forme de pouvoir que ce soit. Sa hantise
est la ‘’tyrannie’’, aussi bien celle des ‘’démocrates’’ que celle
des rois… Le peuple seul est souverain ; tout pouvoir est usurpé».
Un extrait d’un de ses écrits de 1795 ( ?) le confirmerait puisque
«dans la société regénérée,
tout doit être équilibre et compensation ; rien ne doit être
motif à se mettre en avant, à se faire valoir, à vouloir
dominer. Il ne doit y avaoir ni haut, ni bas, ni premier ni dernier…».
Pour Max NETTLAU, surtout en tenant compte de deux écrits de Sylvain MARÉCHAL, de 1782 «L’Âge d’or, recueil de contes pastoraux par le berger Sylvain» et de 1784 «Livre échappé au déluge ou psaume nouvellement créé», on peut distinguer «la formulation d’un anarchisme très clairement raisonné». Ailleurs, dans son Esbozo..., NETTLAU situe MARÉCHAL comme un «anarchiste arcadien», et analyse ses œuvres comme des traces d’un «anarchisme pastoral utopique le plus paisible». E. ARMAND reprend cette position dans son livre de 1933 en écrivant que «Sylvain MARÉCHAL… est le premier (qui) proclama joyeusement des idées anarchistes, entachées cependant d’arcadisme». Maurice DOMMANGET va dans le même sens en affirmant que «par la violence et l’absolu de ses critiques, il rejoint sur bien des points l’anarchisme moderne dans ses objectifs…».
Mais la position hostile de l’auteur à l’émancipation
féminine ne permet pas d’en faire un libertaire convaincu ou intégral,
comme PROUDHON plus tard. Sa vision d’une éducation centrée
sur le père de famille non plus. Cependant son athéisme radical
peut le rapprocher de certains anarchistes, puisqu’il a été
surnommé «l’homme sans Dieu». Il meurt sans avoir
pu terminer son Dictionnaire des athées anciens et modernes,
que l’astronome Jérôme LALANDE va poursuivre avant d’être
lui-même censuré par l’Empire napoléonien.
On peut ajouter, pour renforcer les accents libertaires du premier socialisme du XIXème siècle, cet extrait du Manifeste des Égaux que l’on doit à BUONARROTI en 1828 : «Disparaissez enfin révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés...». Il n’y a pas que socialisme gouvernemental chez les babouvistes !
Enfin, parmi des écrits néo-babouvistes qui se réclament pour la plupart d’un néo-christianisme égalitaire, d’une religion rationnelle, se détachent deux auteurs.
En premier lieu un ancien instituteur trop souvent classé uniquement
comme pré-marxiste : Théodore DÉZAMY (1808-1850).
Ces idées exprimées surtout dans son Code de la communauté
de 1842 sont une des sources du communalisme libertaire : la commune est
reconnue comme cellule de base, les communes sont toutes de droit égal,
leurs relations décentralisées se veulent «harmonieuses».
L’État est réduit ici à son strict minimum. Le communisme
souhaité par DÉZAMY verra disparaître les lois et règlements
imposés, la coercition et toutes les hiérarchies : c’est
là aussi un trait fort du mouvement anarchiste. Enfin s’inspirant
surtout de FOURIER et de PROUDHON, son modèle d’éducation
intégrale, «projet total» nous dit Jacqueline
RUSS, fait de tout citoyen, surtout s’il est producteur, un pédagogue
en puissance. L’école est ouverte sur la vie, le travail, et prend
en compte les passions !
L’ancien prêtre Jean-Jacques PILLOT (1809-1877), révolutionnaire
conséquent de 1848 et de 1871, mort en prison, est assez atypique
dans un néo-babouvisme très marqué par des aspects
néo-religieux. Il pourfend les mythes chrétiens, surtout
catholiques et l’aliénation religieuse. BAKOUNINE et son anti-théisme
y empruntent sans doute des idées, y compris dans la forte pugnacité
de l’engagement. Enfin dans son pamphlet de 1841, La communauté
n’est plus une utopie, Jacqueline RUSS déjà citée,
à trouver cette citation très éloquente : «Qu’est-ce
que l’anarchie ? Quelle différence y a-t-il entre l’anarchie et
le désordre ? L’anarchie organisée, c’est à dire l’harmonie
scientifique et rationnelle n’est-elle point l’état normal dans
lequel l’humanité doit vivre ?».
Cette belle formule nous rappelle la forte correspondance entre anarchie,
harmonie et utopie (Cf. Chap.III-G).
UTOPIES ET PROJETS D’ESPRIT LIBERTAIRE À L’ÉPOQUE CONTEMPORAINE XIX°-DÉBUT XX° SIÈCLES
Quelques traces «godwiniennes» chez
Robert OWEN ?
L’historien anglais G.D.H. COLE pense que Robert OWEN (1771-1858), même
s’il n’a pas une approche directe de l’œuvre de William GODWIN, en est
imprégné via les multiples cercles littéraires ou
politiques auxquels il était lié, notamment la Société
Littéraire et Philosophique de Manchester, ou le cercle de DALTON.
Victor GARCÍA confirme le trait, en notant l’intérêt
pour l’anarchisme ultérieur qui effectivement les étudiera
beaucoup, d’idées d’OWEN, comme :- l’importance des associations
libres,- surtout vis à vis de l’emprise étatique- de petites
tailles,- et exprimant un souci constant de décentralisation- voire
de «communauté autogestionnaire», comme à
New Harmony, affirme même GONZÁLEZ MATAS en page 97 de son
essai sur les utopies sociales.
Il aurait pu ajouter la primauté de l’éducation (sur laquelle insiste Maurice DOMMANGET) pour permettre d’édifier une société meilleure, ce que tous les écrivains libertaires vont marteler par la suite. Il en est de même pour les remarques anti-hiérarchiques assez fréquentes.
Sur le plan de la sexualité et des passions, le strict OWEN a pourtant des accents fouriéristes intéressants. Il pourfend le mariage, car lié au principe propriétaire, avec la même force que le franc-comtois, et propose une anticipation de l’union libre («contrat de mariage par devant nature» écrit-il). Au niveau éducatif, il va même très loin en parlant un langage de vérité sur les corps et la sexualité aux jeunes élèves de New Lanarck.
Charles FOURIER, libertaire et/ou surréaliste
avant la lettre
Comme chez tous les utopistes, il y a chez Charles FOURIER (1772-1837) des traits inquiétants ou difficilement compréhensibles : son souci maniaque du détail, ses élucubrations taxinomiques (Cf. ses 60 caractères criminels du commerce !), son langage et ses organisations complexes délirants, son irréalisme poussé au paroxysme disent ses détracteurs, et des traces d’antisémitisme... Sans compter une cosmographie anthropomorphe très bizarre et imaginative et un usage du terme utopie au sens souvent péjoratif. On peut se perdre facilement dans ses écrits. MARCUSE dénonce même dans le phalanstère une sorte d’ébauche des camps du XXème siècle ! Heureusement il ne voit pas que cela en FOURIER, et s’enthousiasme pour son «utopie socialiste gigantesque» et sa prémonition sur la nécessité de libérer les instincts pour contrer la société répressive.
Il est vrai cependant que sa rage de la classification s’accompagne souvent d’un délire poétique, d’un vocabulaire peuplé de néologismes ou d’associations amusantes, et que ce que l’on croyait douce folie est peut-être également une manière satirique et jouissive de condamner la «civilisation» comme le montre avec talent le bel ouvrage d’Émile LEHOUCK (FOURIER aujourd’hui, 1966). Le meilleur exemple en ce sens, plein de malice, de poésie et de qualité littéraire, provient de la lecture de la Hiérarchie du cocuage avec les 80 différenciations qu’il essaie de scientifiquement analyser et dont l’ingéniosité de la présentation force le sourire
Sa religiosité, son occultisme, ses délires cosmogoniques... posent problème, ainsi que son attente d’un homme providentiel, seul capable de réaliser sa société idéale. Il plaça même NAPOLÉON à ce rôle charnière ! Certes il avait sans doute en tête le fougueux jacobin des débuts, mais il n’empêche que cette «révolution par en-haut» n’a rien de libertaire et que cette recherche «d’un homme plus claivoyant que son siècle», homme supérieur à la «multitude» dont il n’attend rien, sera à nouveau répétée en 1822 dans son Traité de l’Association Domestique Agricole.
Tous ces points permettent de dire à Ángel CAPPELLETTI qu’il «est le plus typique représentant du socialisme utopique». D’autres analystes pensent comme lui. Pour ma part je trouve au contraire que FOURIER est le plus atypique des socialistes utopiques, tant sa pensée est riche, variée et souvent très moderne. CAPPELLETTI d’ailleurs en convient partiellement dans sa conclusion : «Il n’est pas difficile de voir comment il en vint à anticiper le mouvement coopératiste, le féminisme, l’école active, les cités-jardins, le scoutisme, l’anarchisme, les doctrines du fédéralisme économique, le spiritisme et jusqu’aux tendances actuelles en faveur d’une pensée planétaire et d’une religiosité cosmique.».
Les traits libertaires semblent tout de même dominer ses écrits si on se donne la peine de passer le barrage du vocabulaire et sa manie du détail et des néologismes. Les «présupposés anarchistes» y sont nombreux, si l’on relit une belle analyse italienne de Mirella LARIZZA qui parle même «d’anarchisme conscient», car FOURIER, révolté par les aspects inégalitaires et répressifs de ce qu’il appelle «la civilisation», c’est à dire notre monde industriel et commercial imparfait, s’est donné des armes pour y remédier. Olivier MEUWLY parle d’un FOURIER «indiscutablement pré-anarchiste». Émile LEHOUCK affirme également que le libertaire FOURIER «annonce l’anarchisme» (page 70 de l’ouvrage cité), et Gaetano MANFREDONIA en 2001 en fait «un véritable précurseur de l’anarchisme». Plus on avance dans le temps, plus la redécouverte du fouriérisme nous conduit à associer fréquemment son auteur aux courants libertaires. Pour le démontrer, on peut surtout retenir :
la libération sexuelle, que la censure sur ses œuvres faite par ses disciples n’a pas pu occulter, surtout si on lit son tardivement publié «Le nouveau monde amoureux» (en 1967 seulement) et l’exégèse savoureuse que sur ce thème a publiée l’écrivain anarchiste Daniel GUÉRIN : «Charles FOURIER Vers la liberté en amour», en disant notamment que l’utopie fouriériste anticipe ce que sera l’amour «dans une authentique société communiste libertaire» (p.47). Sa «tendance anarchiste pour l’amour libre» est reconnue également par des auteurs comme GONZÁLEZ MATAS. Ennemi de toute contrainte, la libération amoureuse et sexuelle est une vraie révolution libertaire misant sur pluralisme et alternance et faisant de l’inconstance une règle positive ; Jean GORET dans «FOURIER et la religion orgastique», Postface de «L’ordre Subversif» de 1972 publié chez Aubier-Montaigne, confirme bien ces traits dans son bel éloge de l’attraction fouriériste : «la sexualité non refoulée, l’enfance et l’adolescence non émasculées, le jeu, le plaisir, animés par les tensions musicales et tragiques issues des différences que rien n’étouffe ni ne censure» (p.227-228). Mais ce sont sans doute les écrits d’André SCHÉRER et surtout de Pascal BRUCKNER qui développent largement ces aspects fondamentaux. Le FOURIER paru aux PUF en 1975 du dernier auteur est un véritable écrit «à la manière de...», le texte, les savoureux jeux de mots, les contorsions du langage sont très fouriéristes. Par la revendication de l’accomplissement des désirs et des passions, mais sans assujettissement aucun (sinon accepté) du ou des partenaires (ce qui distingue nettement de SADE qui en cela est plutôt autoritaire) FOURIER est bien libertaire : alternance, diversité, acceptation des manies sexuelles, aucun tabou sur les pratiques, sur les moments, volonté de se satisfaire et de prendre en compte l’autre (les autres)... tout est dit, même si ces notions papillonnes, cabalistes ou composites sont parfois un peu embrouillées. Le mariage, comme l’État dans la vie civile, est bien l’ennemi égoïste, propriétaire et limité à abattre. Sur ce point, FOURIER, ce «prophète insolite du désir» comme le dit joliment MATTELART, est à la fois très proche et plus radical que l’autre grand pourfendeur du mariage qu’est à la même époque Robert OWEN (Cf. Lectures on the marriages... de 1841). Enfin FOURIER propose même le droit au «minimum sexuel» comme le dit joliment Jonathan BEECHER dans sa biographie de 1986 : tous, vieux ou jeunes, beaux ou peu attirants... ont droit à la jouissance. L’utopiste crée de nombreux rôles et situations... pour y veiller, particulièrement les personnages dits «angéliques». Ce souci du bien commun en amour «céladonien» (platonique) et sur le plan sexuel est rarissime parmi les écrivains du XIXème siècle et mérite d’être rappelé.
le rôle égalitaire et libre reconnu à la femme. FOURIER est un des rares socialistes du XIXème siècle à tant se préoccuper de la libération féminine et à faire de cette libération un des critères essentiels permettant de définir le degré de civilisation d’une société.
l’éloge des désirs et des passions, notamment l’hymne libertaire, pluraliste, le «principe de liberté»... que fournissent les passions «alternante» et «papillonne». Sa biographe affirme que «...de l’ardeur du désir dépend le sursaut de la révolte, de leur apathie, le consentement de la servitude...». Dans Pièges et charlatanisme des deux sectes SAINT SIMON et OWEN en 1831, il réaffirme que «Le vrai progrès doit faciliter l’essor des passions...» et non pas les bloquer comme sont supposés le faire ces deux rivaux en projet d’association, que FOURIER malmène allègrement. Cette réhabilitation du désir et du plaisir, peut être issue des lectures de MANDEVILLE, sera retenue par de nombreux anarchistes, et même KROPOTKINE, pourtant assez puritain, fait de «la recherche du plaisir», et donc de l’égoïsme, de la nécessité «d’éviter la peine», une «essence même de la vie».
l’aspect surréaliste et la liberté poétique que magnifie surtout André BRETON dans son «Ode à Charles FOURIER», ode à l’imagination, l’inventivité... C’est vrai qu’il manie science et poésie, héritage baroque et fantaisie dans une nouveauté radicale qui en fait peut-être le plus important des utopistes du siècle.
la reconnaissance et l’importance des différences : son utopie ne tant pas à l’uniformité, n’est pas conformiste, c’est tout le contraire. Elle est donc, à l’inverse de la plupart des utopies classiques, «inégalitaire» nous dit même Denis FERNANDEZ-RÉCATALA, ce qui n’empêche pas qu’elle soit «harmonieuse». Et en harmonie (décrite dans Le nouveau monde amoureux, Stock, 1999), il n’y a pas de système «exclusif» (p.82), «toute fantaisie est bonne» : la tolérance doit être maximale, y compris vis à vis du «discord», de la dissonance, du mensonge... qui peuvent être profitables. La concorde n’est pas forcément la vérité (p.426). Toute déraison doit être sollicitée, toute passion encouragée, toute manie respectée... sinon «toute passion engorgée produit sa contre passion qui est malfaisante» (p.390). GORET dans sa Postface citée ci-dessus nous offre encore une belle synthèse : «une société où règne un bonheur fait de dissonances, de discordes et de tragique, comme nous n’en connaissons qu’en écoutant certaines musiques dont le jazz», lui même improvisé, libre, diversifié et sensuel... (p.232). C’est anticiper la position de la beat generation sur le rôle libérateur du jazz. FOURIER nous laisse penser, à juste titre dans une visée libertaire, que plus grande est la diversité, plus sure et plus rapide sera l’harmonie.
le projet «d’éducation générale» (on dira plus tard intégrale) est propre à presque tous les libertaires. Respect de l’enfant, absence de châtiment, enseignement ludique autour des centres d’intérêt des apprenants, co-éducation... préfigurent la «phalangette» de Summerhill, DECROLY, et de nombreuses expérimentations anarchisantes (Cf.Chap.VII-B). Même son modéré disciple, le fondateur du Familistère, Jean Baptiste GODIN, va développer tout un ensemble de chapitres sur ce thème de l’éducation intégrale, dans son colossal ouvrage Solutions sociales de 1871.
l’individu, souci constant de tous les anarchistes, n’est pas sacrifié au collectif ; l’harmonie sociétaire, c’est le plaisir personnel décuplé par les stimulations du groupe.
Les institutions, le Parlement, l’État, les conventions, les lois, les constitutions... sont constamment dévalorisés et dénoncés. C’est bien une utopie anarchiste pour l’essentiel, «une pensée dévastatrice, mais foncièrement apolitique, basée sur l’oubli inconditionnel des instances de l’État» nous rappelle BRUCKNER. Toute loi est «mauvaise» par essence, car elle fige les choses. Toute hiérarchie est exclue, celles des fonctions, des sexes, de l’âge... La politique politicienne est ravagée, FOURIER dressant une «résistance subversive» à la politique, à l’enfermement, au renoncement, aux compromis... qu’elle représente. Le principal biographe de FOURIER, Jonathan BEECHER assure qu’au plan politique, la communauté imaginée est une réelle «utopie libertaire» tant le pouvoir y est réduit à une simple autorité d’opinion, à un «aréopage» à l’influence fort réduite.
Mais le trait principal qui plaçait FOURIER parmi les libertaires au XIXème siècle est son spontanéisme, le développement naturel qu’il donne au phalanstère par exemple. C’était l’avis d’Auguste BEBEL notamment. FOURIER est un des premiers à promouvoir l’utopie «ici et maintenant» ; le bonheur et la liberté proviennent de l’expérimentation journalière, non de songes lointains.
Son refus de système et des sectes, de toute nouvelle théocratie ou théologie (Cf. son pamphlet Pièges et charlatanisme des sectes SAINT SIMON et OWEN)... le pousse à progresser avec prudence, recul et expérimentations successives (la «Phalange d’essai», dit-il souvent). Ce pragmatisme raisonné va être repris par de nombreux libertaires, surtout au XXème siècle.
Enfin son pacifisme, sa non-violence... contribuent à le rattacher à tout un courant de l’anarchisme.
La position fouriériste en faveur du travail attractif ou agréable peut également être considéré comme un trait libertaire, tant les anarchistes et écrivains libertaires vont reprendre l’idée au fil des décennies. Pour ne citer qu’un exemple, le britannique Bertrand RUSSEL, dans sa phase socialiste libertaire de 1918-1919, prévoit un temps de travail limité à 4 heures par jour, et des tâches toutes agréables, ou sinon sur-rémunérées pour les rendre intéressantes. Le philosophe anarchiste Camillo BERNERI, abattu par les staliniens dans la Barcelone libertaire de 1937, reprend les termes fouriéristes sur le El trabajo atrayente-Il lavoro attraente, opuscule publié en 1937.
Cependant, chez FOURIER, il ne faut pas exagérer le côté
utopique, d’une harmonie différée. Il lutte dans le présent,
pour le plaisir de l’instant, comme nous le rappelle son 6ème Point
de l’Avis aux civilisés (issu de la Théorie
des Quatre Mouvements et des destinées générales)
: «Ne sacrifiez point le bien présent au bien à
venir : jouissez du moment, évitez toute association de mariage
ou d’intérêt qui ne contenterait pas vos passions dès
l’instant même». Bien des slogans de mai 68 ne disent pas
autre chose !
Un post-fouriérisme, mettant en avant l’aspect libertaire, hédoniste, de liberté sexuelle... va être largement répandu dès le XIXème siècle : il est présent dans plusieurs expérimentations utopiques américaines comme la révolte mexicaine du Chalco ou les essais d’amour libre de la colonie Cecilia au Brésil.
Au XXème siècle ces traits sont repris par certains surréalistes, par Michel AUFRAY ou même dans des romans vaguement utopistes comme ce curieux phalanstère surtout sexuel que raconte Frédéric CHOURAKI en 2000 dans Ces corps vides, communauté que le héros instaure dans un navire de croisière, le Nile Smart remontant le Nil. Mais l’essai post-fouriériste le plus dense sur la liberté sexuelle est proposé dès 1977 par Pascal BRUCKNER et Alain FINKELKRAUT : Le nouveau désordre amoureux, qui défie toutes les normes et les pouvoirs et réclame de libérer les possibles, tous les plaisirs et toutes les passions. Cette «utopie de l’étreinte amoureuse» fait bien entendu une large place à la femme, qui est même prise comme modèle.
Le «communisme anarchisant» de CONSTANT (1816-1875)
Pour l’historien marxiste Gian Maria BRAVO ce prêtre qui abandonne sa charge et se marie après 1848, est un des socialistes les plus intéressants et inclassables du siècle. Il fut très apprécié par WEITLING et ses disciples. Dans «La Bible de la liberté» de 1841 il argumente en faveur de la communauté des biens, mais surtout il manifeste des sentiments nettement anti-hiérarchiques qui permettent de le placer dans cette anthologie.
Traces libertaires chez des socialistes allemands prémarxistes
La vision récente de la gauche hégélienne des années 1830-1840 est plus ouverte que par le passé qui y voyait surtout un pré-marxisme diffus. On ne peut pas cependant parler d’anarchisme, sauf bien sûr chez Max STIRNER, cet individualiste radical étudié par ailleurs. La gauche hégélienne fait œuvre de pionnier en détruisant radicalement les présupposés religieux comme chez Bruno BAUER (1809-1882) qui était proche de STIRNER, dans l’écrit de 1838 Critique de l’histoire de la Révélation. C’est le cas également de la remise en cause de «l’absolutisme des idées» d’HEGEL comme le fait Ludwig FEUERBACH (1804-1872) en 1842 dans Ses principes de la philosophie de l’avenir. Marxistes et anarchistes ultérieurs vont tous les deux se réclamer de ce courant auquel ils ont un peu appartenu.
Chez ceux qu’on appelle les «socialistes vrais», outre Karl GRÜN, PÜTTMANN et LÜNING émerge pour notre propos la figure centrale de Moses HESS (1812-1875), rédacteur avec MARX de la Gazette Rhénane en 1842, et un des fondateurs de la fameuse Ligue des Communistes. Il fait œuvre de synthèse entre le socialisme français qu’il connaît très bien (FOURIER et PROUDHON entre autres) et la philosophie humaniste d’un SPINOZA et l’hégélianisme. Son socialiste néo-religieux, messianique n’est pas anarchiste, mais bien des traits de sa pensée permettent à ses analystes (dont Jacqueline RUSS) de parler de «pensée anarchiste et libertaire», de «voie anarcho-communiste», «d’utopisme anarchiste» Son Socialisme et communisme de 1843 montre sa haine du négoce dans un ton fouriériste ; sa critique de la propriété privée, son refus de la violence et l’importance qu’il accorde à l’éducation, à l’éthique et à la solidarité le rapprochent de PROUDHON ; l’importance qu’il donne au «négationnisme» nécessaire anticipe les écrits de BAKOUNINE. Enfin en s’élevant contre tout système il condamne par avance le marxisme et rejoint les positions libertaires sur ce point.
Le socialisme chrétien radical, anti-étatiste et anarchisant s’exprime surtout avec August BECKER (1814-1871) et Wilhelm WEITLING. August BECKER disciple et vulgarisateur suisse de WEITLING ébauche un projet centré sur la communauté, où l’État ne serait qu’une simple administration, peu importante. La contrainte est repoussée, le travail est libre. La liberté de l’individu est mise au premier plan. Si l’on ajoute que l’importance de l’éthique est souvent affirmée, on peut reconnaître des positions pré-libertaires chez cet auteur de Was wollen die Kommunisten/Que veulent les communistes écrit vers 1850.
BECKER s’est sans doute largement inspiré des deux textes les
plus célèbres de Wilhelm WEITLING (1808-1871), socialiste
d’inspiration chrétienne et souvent qualifié de quasi-libertaire,
dont les idées se sont surtout développées en Allemagne
et en Suisse, mais également à Paris. Cet ouvrier autodidacte
est comme PROUDHON un des rares socialistes issus du peuple. Dans «L’humanité
telle qu’elle est et telle qu’elle devrait être» de
1838, en plus du large développement sur la communauté des
biens et sur le partage égalitaire du travail, WEITLING foncièrement
anti-nationaliste met en avant l’idée de la fédération
des peuples (plus exactement nommés «familles»),
ce que PROUDHON ou BAKOUNINE d’une certaine manière ont largement
développé. Dans les œuvres un peu plus tardives et plus connues,
Les
Garanties de l’harmonie et de la liberté en 1842 et L’Évangile
d’un pauvre pécheur de 1843, le militant dans son éloge
de la «communauté-communion» fait une critique,
au nom d’un christianisme messianique nettement libertaire, des pouvoirs,
des charges et des distinctions : «...personne ne peut s’arroger
le pouvoir public et ne peut l’assumer...» dit-il aux socialistes
chrétiens ; d’autant que «le chrétien ne doit exercer
ni droit, ni force, ni commandement sur son prochain...». Enfin
il ne doit pas «se faire appeler maître ni se faire attribuer
des titres honorifiques». Quant on connaît l’opposition
résolue des libertaires aux décorations et aux médailles,
des superbes refus de Gustave COURBET ou de Bernard CLAVEL, il y a là
plus que de la proximité d’idées. D’autre part, sa revendication
du droit à la révolte armée radicale, son spontanéisme,
son appel aux parias et au Lumpenproletariat, sa justification parfois
du terrorisme en font un bakouniniste avant la lettre, ce que mettent en
avant par exemple les écrits d’Henri ARVON ou de Jacqueline RUSS.
En fait, malgré le paradoxe qu’ils présentent, il n’est
pas rare de trouver aux marges de l’anarchisme des néo-chrétiens
radicaux, souhaitant appliquer un christianisme des origines, au service
du peuple, refusant les hiérarchies et l’inégalité
: Léon TOLSTOÏ, Louis CALAFERTE ou Jacques ELLUL... s’en réclament
largement. Même le personnalisme d’un Emmanuel MOUNIER n’en est pas
exempt.
De rares traces libertaires chez Lord LYTTON
Dans La race future de 1860, Edward George BULWER-LYTTON (1803-1873) se souvient parfois de sa jeunesse marquée par les analyses de William GODWIN. Sa race de surhommes, dominatrice, hiérarchisée -donc absolument pas libertaire- admet tout de même une forme de vie communale libre, de démocratie presque directe. L’autre démocratie, la corrompue et incomplète que connaît l’auteur à son époque, est caricaturée sous les traits du «Koom-Posh».
Le communalisme est sans doute l’héritage «godwinien» le plus fort, malgré l’évolution de LYTTON vers les conservateurs, évolution de plus en plus marquée en fin de sa vie.
Dans son utopie, la vie sexuelle est également libérée, les tabous semblent absents.
Enfin l’énorme puissance de chacun des membres de la communauté, grâce à l’énergie du «vril», en maintenant une sorte «d’équilibre de la terreur», limite tout gouvernement, tout pouvoir militaire et rend la guerre quasiment impossible.
Mais il faut bien dire que c’est une forme d’anti-gouvernementalisme qui n’exclut ni pouvoir, ni autorité peu contrôlée…Cela rejoint la mise en garde faite dans le deuxième chapitre sur le fait que l’anti-étatisme n’est pas forcément anarchiste.
L’œuvre de BULWER-LYTTON est en fait une des premières grandes dystopies, et son égalitarisme-libertaire ne concerne en fait qu’une aristocratie de «Vril-ya», très élitiste, totalement déshumanisée, vivant dans une «perfection asphyxiante»
William MORRIS et la première grande utopie
libertaire célèbre
William MORRIS (1834-1896) est un des acteurs essentiels du monde artistique et socialiste de la fin du XIXème siècle britannique. Artiste, écrivain, militant, il est proche de nombreux courants du socialisme (socialisme qu’il a rallié tardivement, vers la cinquantaine) et des avant-gardes britanniques et internationales, et ne peut en aucun cas être réclamé par un seul d’entre eux, ni par le marxisme, ni par l’anarchisme, ni par les Fabiens… Son pluralisme, sa volonté d’ouverture et son anti-dogmatisme sont parmi les traits les plus plaisants de sa vie et de sa pensée.
Cependant ses liens avec l’anarchisme sont assez importants. Ce sont soit des liens réels, par contacts avec des militants (notamment dans la Socialist League qu’il fonde en 1885) et penseurs libertaires (son «ami» KROPOTKINE surtout, mais également le réfugié autrichien Andreas SCHEU dont les connaissances de l’anarchisme sont importantes, et l’architecte libertaire écossais Patrick GEDDES), soit des liens virtuels, romancés, qui transparaissent dans ses multiples écrits.
Mais sa formation marxiste reste solide, et quelques historiens (TROUSSON notamment, alors qu’il est par ailleurs souvent bien plus perspicace) voient en lui de manière très caricaturale un «marxiste orthodoxe», puisque sa principale utopie montrerait la fameuse extinction de l’État. Il reprend vraisemblablement la thèse énorme de Paul MEIER (862 pages) publiée en 1972 aux éditions du PCF. MEIER, marxiste convaincu et un peu aveuglé par sa foi (il parle de «à la lumière du marxisme», ne remet pas en cause les fondements de la doctrine marxienne : le déterminisme, les «lois de l’histoire» par exemple…) fait une fixation sur la théorie des «deux stades» et réduit l’œuvre de MORRIS à l’illustration de cette théorie. Les «deux stades», ce sont dans la vulgate marxiste, la phase socialiste, violente et étatique, de transition, puis la phase communiste de réalisation de l’idéal de dépérissement de l’État. La thèse caricaturale de MEIER (même si l’influence marxiste est bien sûr incontestable et omniprésente chez le MORRIS de la maturité) est heureusement très riche par ailleurs, et on découvre de multiples facettes peu connues de l’écrivain britannique. Mais la sous-estimation des courants libertaires est trop patente (GODWIN et KROPOTKINE sont à mon avis très nettement minimisés).
Si on suit TROUSSON et MEIER, on ne distingue que l’aboutissement utopique
du marxisme, ce qui rend cette position peu acceptable, d’autant que dans
le mouvement marxiste réel, cet aspect est le plus terrible échec
et celui qui a eu dans les dictatures «communistes»
le plus cruel démenti. C’est oublier surtout que sur le rêve
d’une société sans État, les plus cohérents
et les plus déterminés sont les anarchistes ; l’argument
de Raymond TROUSSON n’est donc guère défendable, même
s’il cite parfois des textes de ENGELS ou des lettres de MORRIS. MEIER
admet d’ailleurs, mais en simple touche dans son livre dont la vocation
est toute autre, que les œuvres de MORRIS et de KROPOTKINE sont toutes
les deux des œuvres en faveur des petites communautés autonomes
et fédérales, ce qui est la position du courant anti-autoritaire
depuis les années 1872 environ avec son regroupement autour de la
Fédération Jurassienne de l’AIT ? Association Internationale
des Travailleurs. Cette majorité non marxiste de l’AIT, et sa
majorité «libertaire» des années 1870
n’est d’ailleurs quasiment pas analysée par MEIER, qui par contre
ne cesse jamais de rappeler le rôle de MARX dans cette organisation
! Cependant il rappelle honnêtement qu’en 1886, dans sa revue Commonweal,
notre utopiste se prononçait pour «la libre fédération
des communes libres, seule solution politique», formule qui est
presque mot pour mot les positions exprimées par les anarchistes
suisses ou espagnols de l’AIT, ce qu’il ne dit pas.
«News from nowhere or An epoch of rest» est souvent considérée, et à mon avis à juste titre, comme une des principales utopies libertaires ; c’est le pendant antiautoritaire (voulu par MORRIS et confirmé par son ami Walter CRANE 1845-1915) en fin du XIXème siècle, de l’autre utopie célèbre de la période «Looking backward» de BELLAMY, plutôt, elle, en faveur d’une solution étatiste, autoritaire et souvent conservatrice. MORRIS la condamne également pour son absence de sens esthétique. Son œuvre se présente donc à la fois comme une «antithèse» et un «antidote». Comme dans l’utopie de BELLAMY, le héros de MORRIS se trouvent plongé dans un futur éloigné (l’an 2000 pour l’un, le XXIème siècle pour l’autre). Mais pour le réformiste états-unien, le monde nouveau s’est imposé pacifiquement, par la force des choses, alors que pour MORRIS, la révolution est une rupture qui reste nécessaire, et qui s’est exprimée par un dur conflit social et une guerre civile de près de deux ans.
La grande utopie de MORRIS est donc bien une œuvre de combat, une œuvre
engagée, une manière parmi d’autres de propager les idées
socialistes et de mobiliser les partisans.
Cette œuvre utopique majeure a été précédée
de divers textes également utopiques, totalement ou partiellement.
Dès 1868, un poème sur le Paradis terrestre
évoque déjà ses positions futures. En 1884 MORRIS
fait une conférence sur le thème Comment nous vivons,
comment nous pourrions vivre ? (How we live and how we might live ?)
dans laquelle apparaît déjà l’idée d’association
de petite dimension, et le refus libertaire de tout projet figé.
L’utopie morrissienne se veut donc plus concrète, notamment sur
le cadre de vie, en défendant les petites villes et des unités
d’habitation centrées sur les besoins humains les plus simples et
les plus utiles. Toujours en 1884, avec Art and Socialism,
il procède également à l’ébauche d’une autre
société. En 1885, le texte Les pélerins de l
‘espérance, en prenant comme référence le
mouvement de la Commune de Paris, rappelle l’importance portée par
MORRIS aux mouvements révolutionnaires et sociaux radicaux, indispensables
pour permettre le changement rêvé. Cette année est
faste en projets utopiques puisque l’auteur anglais fait une conférence
sur les Espoirs de civilisation nouvelle (The hopes of civilization)
et dans une autre soirée, il annonce L’aube d’une ère
nouvelle (Dawn of a new epoch). En 1887-88 il récidive dans
une autre conférence avec La société de l’avenir
(The society of the future), où s’exprime une vision
anti-hiérarchique et anti-étatiste des rapports sociaux.
Il se range pour une vie simple, naturelle avec un temps limité
pour le travail. En 1889, il expose, face à un public sans doute
acquis, Comment nous vivrons alors (How shall we live then ?).
En 1893, dans son opuscule True and false society, il confirme
tous ses engagements communistes libertaires : «L’organisation
nationale centralisée sera remplacée par une fédération
de communautés qui mettront toutes leurs richesses à la disposition
de l’ensemble, en permettant ainsi la satisfaction des besoins de chacun
de leur membre. On demandera seulement à ces membres de travailler
selon ce qui leur plaît le mieux, en fonction de leur propre capacité,
pour la production de la richesse commune». Par contre son ouvrage
de cette année là, Socialism, its growth and outcome
est plus marqué par la tradition marxiste que par la tradition libertaire,
et semble assez proche des écrits de ENGELS sur le socialisme utopique.
«News from nowhere» se situe au XXIIème siècle, soit près de 150 ans après la dure mais victorieuse révolution de 1952. Ce texte-manifeste de cet artiste proche des préraphaélites, précurseur de l’art nouveau, présente une société idyllique, organisée dans un monde essentiellement rural, calme, et libéré des villes tentaculaires et d’une industrialisation dégradante pour l’homme et l’environnement. L’édition italienne de 1922 (la première traduction italienne date cependant de 1895) s’intitule Terra promessa/Terre promise. Elle est publiée par la Casa Editrice Sociale de Milan, avec une préface du théoricien anarchiste Luigi FABBRI. Le titre italien accentue son aspect utopique militant, en faveur d’une «société future réorganisée sur des bases communistes libertaires»(FEDELI). Ce titre est également en accord avec la question, vaguement religieuse, que se pose le héros à son réveil «Par quel miracle cette société donne liberté, bien être et bonheur à tous ses membres ?».
Le récit se situe dans une région de la Tamise écologiquement renouvelée et régénérée, et offre le beau portrait d’une société sans contrainte étatique, avec des paysages verdoyants, des cultures diversifiées et une eau claire et paisible. Les lecteurs de l’époque, riverains d’une Tamise polluée qui sert encore souvent d’égout, ont dû être sensibles à cette description.
C’est un écrit qui peut être lu comme un texte libertaire
en faveur de la décentralisation et de l’autonomie communautaire
locale, et surtout de la critique de tout gouvernement, puisque par nature
il «résulte du mécanisme de la tyrannie».
Un des meilleurs éloges anarchistes que j’ai trouvé sur ce
texte provient de la petite brochure de Pietro GORI La nuestra utopia,
qu’il écrit de son exil argentin, à Buenos Aires en 1900.
Pour le célèbre écrivain et polémiste anarchiste
italien, l’œuvre de MORRIS lui permet d’illustrer son positionnement utopique
et militant pour des communautés harmonieuses car «dans
sa Londres futuriste, (MORRIS) a génialement prévu la difficulté
du problème, la gravité du danger, pour l’individu, de voir
s’établir un socialisme étatique, centralisateur et gendarme…
Ainsi sa cité idéale n’est pas une immense forge où
des phalanges de travailleurs sont esclaves d’engins automatiques dépendants
d’un gigantesque et compliqué mécanisme ; mais elle propose
la libre fédération de colonies ouvrières, agricoles,
artistiques et scientifiques, qui s’échangent des produits et des
services sur la base de pactes spontanés et de contacts fondés
sur l’utilité réciproque et la sympathie…».
L’imagination et la fantaisie y ont libre cours, les gens vivent, s’habillent, se logent, se nourrissent... à leur guise, sans cette uniformité sclérosante de tant d’utopies. La diversité et l’autonomie sont garants des libertés des individus et des collectivités. Le luxe inutile est banni, mais les habits somptueux et les matériaux nobles sont très utilisés. Comme dans toute utopie condamnant le luxe et la richesse, le plus richement doté est celui qui assure un des travaux les plus pénibles, puisque BOFFIN est «l’éboueur cousu d’or». Ce refus esthétique et libertaire de l’uniformité permettait de dire à MORRIS que «la variété de la vie est autant un but du vrai communisme que l’égalité des conditions, et que seul l’union de ces deux axes permettra de réaliser la vraie liberté», comme le cite Ralph MORTON.
C’est également une description assez rabelaisienne et épicurienne des mœurs et coutumes. On apprécie le bon vin, même étranger (d’origine rhénane) et la superbe pipe du visiteur est sans cesse évoquée. Le mariage semble avoir disparu, l’amour est libéré (notion de «couple libre»), la jalousie disparaît… Certes MORRIS ne va pas très loin en matière de disparition du mariage et d’union libre, et les jolies femmes libérées qu’il décrit assument souvent des tâches féminines encore bien traditionnelles. Mais leur franc-parler, leur sensualité et féminité assumées sont des modèles foncièrement anti-victoriens et donc très progressistes et fort opposés à la société de son temps. On pourrait presque parler d’utopie libertaire esthétique. L’esthétisme, souvent d’inspiration médiévale nous rappelle l’influence de John RUSKIN et de Dante Gabriel ROSSETTI sur MORRIS. L’humour n’est pas absent, loin de là, et il peut s’exprimer dans des propositions étonnantes, comme celle de transformer les palais du Parlement (que MORRIS détestait) en écuries et dépôts à fumier…
Quant à l’éducation, les propos de l’auteur penchent très souvent en faveur d’une forme non directive, libertaire de l’enseignement, favorable aux méthodes actives. Elle est évidemment égalitaire, mixte et adaptée aux enfants dont on doit respecter les rythmes et les envies. Elle est permanente (pas de limite d’âge) et volontaire. Elle est diversifiée et polytechnique et ouverte sur la vie (donc au sens d’éducation intégrale formulé par les plus grands pédagogues depuis l’AIT, et je pense ici surtout au bakouniniste Paul ROBIN).
Cette société sans commerce et sans argent repose sur un travail réhabilité, attrayant. Le fouriérisme est ici évident, et il semble que MORRIS le connaissait visiblement au travers de Destinée sociale de Victor CONSIDÉRANT ; ainsi dans The hopes of civilization de 1885, l’écrivain affirmait que parmi les socialistes, «FOURIER est celui qui doit le plus retenir l’attention, car sa doctrine sur la nécessité et la possibilité de rendre le travail attrayant est celle dont le socialisme ne peut en aucune façon se passer» .
La durée du travail est réduite de 2 à 4 heures par jour, et nous sommes ici proche des propositions de LAFARGUE que MORRIS détestait pourtant.
Ce monde socio-économique est plus proche de l’artisanat et de l’art que des manufactures et usines de la fin du XIXème siècle. Cette «science discrète» mais non absente, expression de TROUSSON, permet, grâce à des machines discrètement évoquées, toutes domptées, silencieuses et respectueuses de l’environnement, de réellement servir l’humanité. Max NETTLAU trouve que c’est «une des utopies les plus gracieuses» et «des plus belles», au socialisme «amplement libertaire» sinon anarchiste. C’est l’idée que reprend Gregory CLAES en notant «le portrait irrésistible d’une société au sein de laquelle beauté et travail ont été harmonisés par l’introduction d’idéaux socialistes décentralisés». Même MEIER évoque longuement et avec plaisir cet «hédonisme altruiste».
Ce refus du machinisme systématique, du productivisme est un
des traits principaux de la pensée de MORRIS. Mais ce n’est pas
un rejet du progrès technique et de la machine en soi, c’est sa
mauvaise utilisation qui est dénoncée. Il rejoint RUSKIN
et KROPOTKINE bien sûr, mais aussi tous ceux qui pensent que le nouveau
système de production n'est qu'un monde factice, «un monde
de l’ersatz» comme il le dit si bien lui-même, alors que
l’homme nécessite autre chose que la multiplicité de produits
sans goût ni réelle utilité. Toute la pensée
radicale anti-capitaliste, jusqu’aux situationnistes des années
1950-1960 peut se rattacher à ces analyses, malgré le côté
parfois désuet et archaïque de certaines descriptions.
L’œuvre est effectivement très souvent citée en milieu libertaire. Elle est revendiquée comme utopie libertaire, ne serait-ce que parce qu’elle ne propose pas un système figé et fermé, mais au contraire un monde pluraliste, sans cette maniaquerie de la «perfection absolue» que véhicule nombre d’utopies. MORRIS se contente d’évoquer, de décrire quelques éléments, mais ne ferme pas l’avenir ni l’évolution. Il ne veut pas faire de son projet un monde absolu et définitif, ce qu’il confirme peu après en 1893 dans Socialism, its growth and outcome : «il est bien entendu qu’en traçant cette esquisse de la vie future, nous ne dogmatisons pas, mais exprimons seulement notre opinion sur ce qui se passera probablement, opinion qui est naturellement colorée par nos désirs et nos espoirs personnels». Cette intéressante citation montre que pour MORRIS, la touche personnelle, individuelle reste primordiale.
Pour ne prendre qu’un exemple, un anarchiste aussi important que Juan
GARCÍA-OLIVER (1902-1980), qui est ministre de la justice en Espagne
révolutionnaire, rappelle dans ses mémoires combien il fut
marqué par cette œuvre. Les écrivains anarchistes Pietro
GORI, Marie Louise BERNERI, Ugo FEDELI, Max NETTLAU et Ángel CAPPELLETTI
l’analysent longuement et en notent les points de convergence avec l’anarchisme,
surtout celui de KROPOTKINE. Même un récent écrivain
marxiste note que s’il y a des traits marxistes dans le livre de MORRIS
(la lutte des classes notamment), sa parenté avec l’anarchisme est
forte : elle exprime «une ressemblance indéniable avec
la démocratie directe du ‘’communisme-libertaire’’ de Pierre KROPOTKINE
avec lequel William MORRIS a toujours entretenu d’étroites relations».
Dans un article pour le journal anarchiste londonien Freedom, en
novembre 1886, le «prince anarchiste» notait d’ailleurs
que «when he undertook to write his own romance of the future
?‘’ News from nowhere’’- he produced perhaps the most thoroughly and deeply
anarchist conception of the future society that has ever been written»
(Quand il entreprit l’écriture de son propre roman d’anticipation
? ‘’Nouvelles de nulle part’’ ? il a sans doute produit la plus proche
et la plus profonde conception anarchiste de la future société
qui n’a jamais été réalisée)». En
Amérique Latine, News from nowhere a sans doute inspiré
l’action et l’ouvre de Albert Kimsey OWEN, spécialement sa communauté
de Topolobambo au Mexique ; ce post-saint-simonien sert de pont entre MORRIS
et les œuvres libertaires de l’anarchiste franco-argentin Pierre QUIROULE,
surtout sa Ciudad anarquista americana de 1914.
Certes MORRIS n’était pas anarchiste (mais «un socialiste
libertaire et adversaire de la violence» note FEDELI), mais une
sorte de compagnon de route, surtout lorsqu’il soutient un temps la majorité
anarchiste de la Socialist League regroupée autour de l’anarchiste
William LANE vers 1885. Il a déjà côtoyé les
anarchistes après 1883 dans la Social Democratic Federation.
C’est lui également qui reçoit et soutient Lucy PEARSONS
en 1889, une des veuves de l’anarchisme de Chicago après les faits
de Haymarket. Cependant il a eu effectivement une formation marxiste (ce
qu’il rappelle dans Comment je suis devenu socialiste en
1894), et en fin de sa vie il se rapproche plutôt de la Hammersmith
Socialist Society, plutôt modérée et hostile désormais
à ce qu’il juge le sectarisme de LANE. Mais sa dénonciation
de tout socialisme d’État «qui ne peut finir que dans un
bourbier si on le laisse aller jusqu’au bout» fut toujours sans
aucune concession.
Dès sa parution, l’utopie est traduite en de multiples langues et souvent éditée en feuilletons par les journaux anarchistes, comme par exemple dans l’aire hispanique par deux revues très célèbres : La Revista Blanca à partir de juillet 1901, et Tierra y Libertad à partir de février 1904. Sa volonté d’unir esthétisme et justice sociale dans un monde régénéré est partagée par la vision libertaire de l’art, comme en témoigne Lily LITVAK ou même CAMOIN qui rattache MORRIS aux GODWIN, PROUDHON et TOLSTOÏ sur ce point, en s’appuyant sur L’art et le socialisme, conférence de 1884.
Il est bon de rappeler que MORRIS, militant socialiste, connaissait très bien le théoricien et géographe KROPOTKINE et l’urbaniste écossais GEDDES, et que tous les trois partageaient cet enthousiasme pour les petites communautés, dont un Moyen Âge un peu idéalisé était souvent le cadre de référence. Leur influence sur le mouvement des Cités-jardins lancé par Ebenezer HOWARD, et surtout sur les réalisations assurées par Raymond UNWIN (1863-1940) et Barry PARKER (1867-1947), est flagrant. (Cf. Chap.VI-D)
C’est l’anti-gouvernementalisme et le fédéralisme qui le rapprochent le plus des théories anarchistes. Pour lui, le gouvernement «devrait être une administration des choses plutôt qu’un gouvernement des personnes... Les nations en tant qu’entités politiques disparaîtront ; la civilisation signifiera alors la fédération d’une variété de grandes et de petites communautés...». Dans ces communautés la démocratie directe limite de plus en plus l’État déjà pourtant réduit qu’il a décrit, au point que «même cette ombre de centralisation devra disparaître quand les hommes deviendront enfin raisonnables sur ce thème.» CAPPELLETTI parle lui aussi de «socialisme fédératif et antiautoritaire» et affirme que MORRIS nous offre un bel exemple de démocratie directe, «d’assembléisme»… ce que le mouvement libertaire va appeler le communisme anarchiste et plus tard le communalisme libertaire. C’est d’ailleurs le titre d’un ouvrage allemand de G. FRIZSCHE Willam MORRIS.’ Sozialismus und anarchistische Kommunismus publié à Leipzig en 1927. Même le marxiste intransigeant Paul MEIER reconnaît cette ébauche «d’auto-gestion» (mot qu’il n’utilise qu’une fois, curieusement, et à propos de PROUDHON, alors que le PCF d’alors est en train de se rallier à cette revendication) : pour lui, «MORRIS préconise un communisme qui s’oriente vers la démocratie directe pratiquée dans des unités territoriales aussi petites que possible, où chacun participe à la gestion des affaires publiques», au bénéfice «du libre épanouissement des individus».
L’autre grand trait libertaire de sa pensée, qu’il partage avec
son maître John RUSKIN et avec KROPOTKINE, c’est la conviction que
les hommes ne peuvent vivre dans une société libérée
et heureuse que s’ils sont solidaires et pratiquent l’entraide (mutual
aid). En 1851-1853, dans The Stones of Venice, l’ouvrage
de RUSKIN le plus lu par MORRIS, le critique d’art écrivait «la
loi première et la plus haute de l’univers et l’autre nom de la
vie, c’est l’entraide». Les deux amis MORRIS (avec la notion
de «fellowship») et KROPOTKINE (avec celle de «mutualaid»)
vont faire de cette conviction la base de leurs pensées.
Toute sa vie l’auteur pratiquera une vie libertaire, d’un socialisme pluraliste, antiautoritaire. Sa conception d’artisan-producteur autonome en est bien sûr un des aspects principaux. L’importance qu’il donne au travail dans ses aspects nobles et non contraignants n’est pas sans rappeler l’insistance de PROUDHON sur ce point central de sa doctrine. FOURIER est sans doute également une de ses références, car il insiste beaucoup sur le caractère plaisant, voire jouissif et attractif du travail. MORRIS essaie également de mettre en pratique son idéal communautaire : sa coopérative MORRIS... en est un bon exemple, ainsi que l’expérience de communauté artistique de Red House. Même dans sa vie privée, il tente de vivre ses convictions, acceptant par exemple que son épouse soit l’amante de son ami ROSSETTI, malgré des remarques acides de quelques amis proches et une «bonne société» britannique outrée… Une bonne frange de l’anarchisme international et britannique va revendiquer ce créateur aussi divers et engagé, ne serait-ce qu’Herbert READ en Grande Bretagne.
MULTATULI, utopiste anticolonialiste et antiétatiste
?
L’écrivain néerlandais plus connu sous son pseudonyme MULTATULI (qui signifie en latin «j’ai tant souffert»), est en fait Edouard DOUWES DEKKER (1820-1880). Il est surtout célèbre aux Pays Bas pour une œuvre très caustique contre l’empire colonial et contre l’esclavage, plaies qu’il a bien côtoyées lorsqu’il était fonctionnaire en Indonésie. Il démissionne pour dénoncer ce qui l’a bouleversé.
En 1859 il publie son roman Max HAVELAAR (ou les ventes de café de la Compagnie commerciale des Pays-Bas), qui, plus qu’une utopie de la résistance populaire, est un vrai manifeste en faveur des petits producteurs de Java. Il décrit une sorte de Robin des Bois ou d’Arsène LUPIN qui agit au profit du peuple.
Vivant en libertaire, il choque le conformisme bourgeois de son temps en vivant dans une famille élargie non officialisée. Ses idées libertaires, il les met au service également de la lutte contre tous les préjugés : religion, famille, sexualité… Il manifeste un antiétatisme radical qui fait souche dans l’anarchisme néerlandais.
Ses écrits, aux Pays Bas, influencent surtout Domela NIEUWENHUIS (1846-1919) qui en conserve la fermeté antiétatique et antimilitariste. Il crée un mouvement anarcho-pacifiste dont se réclame également Bart de LIGT, auteur de The conquest of violence : an essay on war and revolution publié à Londres, en 1989.
Le titre de son ouvrage principal, Max Havelaar est depuis 1988 un des labels du commerce équitable, au profit des petits producteurs de café du Chiapas. Cette association voit ses produits présents dans près de 3 500 points de vente en 2000. En 2001, c’est un thé équitable qui s’ajoute au café.
Curieux retour historique pour un libertaire, il est presque considéré aujourd’hui comme un héros national, dispose d’un musée et d’une statue officielle près du canal Singel à Amsterdam.
Une utopie originale d’Oscar WILDE en 1890
Oscar WILDE (1854-1900) a écrit en 1890 un ouvrage qui est surtout publié en 1907 : The soul of the man under socialism/L’âme de l’homme sous le socialisme. Cet irlandais non conformiste et membre d’une bohème littéraire assez indépendante, revendique lui-même cette œuvre comme une utopie, où le futur qu’il décrit et espère est «la réalisation des utopies» du passé. Le ton de l’ouvrage est cependant fort différent des écrits utopiques classiques, et il est plus proche du pamphlet, avec une tonalité libertaire très nettement marquée. Ce n’est pas étonnant quant on connaît l’amitié de WILDE avec KROPOTKINE et sa connaissance des écrits de William GODWIN.
À partir de la revendication de l’autonomie de l’artiste, il dénonce toute autorité, autant celle de l’État que celle de l’opinion publique, ou celle de tout «socialisme autoritaire». Il rejoint la position de l’anarchisme et surtout les prévisions de PROUDHON et de BAKOUNINE : «Si le socialisme est autoritaire ; s’il y a des gouvernements armés de pouvoir économique comme ils sont de nos jours armés de pouvoir politique ; si, en un mot, nous devons subir des tyrannies industrielles, alors le prochain état de l’homme sera pire que le précédent». On sent une forte proximité ave la pensée de William MORRIS, et avec un courant qui revendique les associations libres, reposant sur l’adhésion volontaire et le respect de l’individualisme. L’extrait retenu peut également être analysé comme une réflexion à tonalité dystopique.
Sa position anti-autoritaire est exemplaire comme le prouvent ces citations issues de la réédition française de 1990 aux éditions Avatar : «toute autorité est parfaitement dégradante», «toute autorité est également mauvaise», «tous les despotes corrompent. Le peuple corrompt et brutalise».
De la pensée libertaire il possède aussi la haine du mariage, la volonté d’union libre, le rejet de tout châtiment et punition, le refus de la violence gratuite et autoritaire, sauf si l’état social la justifie comme pour la Révolution française dont il semble faire curieusement l’éloge.
Mais il se dissocie de nombreux libertaires, de PROUDHON surtout, en s’élevant contre la mythologie du travail manuel, qu’il trouve avant tout dégradant et mangeur de temps : d’où une position favorable au machinisme pour libérer le travailleur et lui donner le temps pour son épanouissement culturel.
Les moyens ? l’autonomie de l’individu, la juste rébellion ou désobéissance nécessaires. L’essentiel est de s’affirmer individuellement, d’être soi-même, de développer son âme sans contrainte.
HERTZKA libertaire ou pré-libertarien ?
L’autrichien Theodor HERTZKA promoteur d’un «terre libre», se classe difficilement parmi les utopistes libertaires, d’autant que pour lui les idéaux anarchistes entraînent un retour «direct à la barbarie» !. Il est plus proche d’Adam SMITH dont il diffuse les idées dans la Neue Freie Presse. Élisée RECLUS voit même dans ses propositions «quelque chose de bouffon».
Mais pour Max NETTLAU, dans son Esbozo..., il s’agit tout
de même d’un auteur «curieusement libertaire»,
dont le souci primordial d’assurer la liberté aux individus dans
un projet communautaire (colonial ?) sur les plateaux du Kénya permet
de le ranger malgré tout dans cette anthologie. Ugo FEDELI lui consacre
un gros chapitre de 10 pages dans son anthologie, malgré une période
gouvernementale détestable aux yeux d’un anarchiste (HERTZKA fut
ministre autrichien du commerce). Il écrit que même si HERTZKA
«n’est pas un socialiste au sens moderne du terme,… sa pensée
et son action nous permettent d’entrevoir une société où
le socialisme peut se développer en intégrant un libéralisme
éclairé (illuminato liberalismo)». Pierre VERSINS
le classe également à la rubrique Anarchie
dans son Encyclopédie et récidive dans l’article
Autriche
en parlant de «son idéal anarchiste».
Chez cet étatiste et capitaliste très modéré, il n’y a rien d’anarchiste à proprement parlé. Son pragmatisme et son refus de tout dogme sont cependant très sympathiques. Plusieurs auteurs trouvent également dans son «Freiheit, eine soziales Zukunftsbild» de 1890 des influences proudhoniennes, notamment avec l’idée centrale de Banque d’État, assez proche de celle du projet de PROUDHON.
Dans son projet utopiste de communauté des hauts plateaux kenyans, la liberté individuelle et le «droit de vivre» pleinement, sont assurés et garantis par une administration réduite. Ce sont des ébauches que l’on peut rapprocher des diverses conceptions de l’État minimal. Le gouvernement n’existe pas au sens où nous l’entendons. Seuls des hommes compétents, librement choisis, sont chargés de tâches bien précisées et limitées.
Les travaux s’exercent collectivement, dans des «sortes de coopératives ou syndicats» (FEDELI), dont les pouvoirs sont limités pour ne pas écraser les individus. L’argent ne circule pas, comme dans beaucoup d’autres utopies, sauf pour le commerce extérieur. C’est la banque centrale qui sur déclaration évalue les «avoirs» de chacun en fonction de ses travaux.
En voulant pousser au maximum le libéralisme, en défendant le droit d’association volontaire et son pendant le droit de sécession, en adoptant des positions «basistes» (l’Assemblée Générale, où chaque membre a une voix, est «la plus haute autorité compétente») et en proposant un système à faible autorité, il anticipe quelque peu les théories libertariennes des ÉU. Ugo FEDELI, très perspicace, définit cet écrit comme une utopie qui se «rapproche le plus de l’idéal libéral-socialiste», mais pour lui ce n’est pas forcément péjoratif. À son époque, il est très proche d’un Michael FLÜRSCHEIM qui en 1887 publie Deutschland in 100 Jahren et il influence sans doute le scientifique Franz OPPENHEIMER qui édite en 1895 Freiland in Deutschland.
«Tendances anarchisantes» chez Jules
VERNE ?
Jules VERNE (1828-1905), comme Félix TOURNACHON (NADAR) son ami, qu’il fait apparaître sous le nom d’ARDAN dans quelques ouvrages, fut parfois attiré par l’anarchisme ; il est très lié à Élisée RECLUS dont il possède l’œuvre complète et qu’il cite dans Le château des Karpathes. Il obtient de KROPOTKINE une forte documentation sur la Sibérie qui sert de cadre à Michel STROGGOFF. Son anarchisme secret, inné serait ontologique. TOLSTOÏ s’intéresse beaucoup à ses écrits, qu’il illustre partiellement. Le communard et utopiste Paschal GROUSSET a son soutien, et il en fait même un co-auteur sous le nom d’André LAURIE (Cf. L’épave du Cynthia). Malgré sa vie un peu conformiste et isolée, Jules VERNE a donc des contacts qui sentent un peu le soufre à son époque.
Jean CHESNEAUX dans «Jules VERNE , une lecture politique» en 1971 et Yves GILLI et Florent MONTACLAIR en 1999 dans «Jules VERNE et l’utopie» parlent des influences «anarchisantes» chez Jules VERNE. C’est surtout, sans doute, parce que l’auteur met au premier plan la défense et l’épanouissement des libertés individuelles et parce qu’il pourfend un collectivisme réducteur et uniformisant, et les dogmatismes et l’esprit de système de son époque (notamment dans «Les naufragés du Jonathan» publié 4 ans après la mort de l’auteur).
Ces «tendances libertaires individualistes» s’expriment essentiellement chez quelques héros audacieux, NEMO, ROBUR «cette belle figure de révolté» (Aurélien DAGUET) et surtout KAW-DJER de «En Magellanie» qui n’hésite pas à se réclamer du slogan célèbre «Ni dieu, ni maître». Cet ouvrage est en fait la première version des Naufragés du Jonathan, le nouveau titre étant dû au fils Michel VERNE. Mais NEMO lui-même, brandissant le drapeau noir à deux reprises, campe une sorte d’écologiste libertaire. ROBUR le conquérant laisse apparaître à plusieurs reprises des positions libertaires. Ces «rêveurs» anarchistes, indépendants forcenés, humanistes excessifs, tournent presque à la misanthropie, parfois pour certains à un complexe de supériorité fort paradoxal pour l’idéologie revendiquée ! Mais ce type d’anarchiste au caractère tranché, indépendant, volontiers bougon et «en-dehors», pourfendeur de l’esprit grégaire (Cf. La formule : «troupeau imbécile» citée par Florent MONTACLAIR)... se retrouve souvent dans la mouvance libertaire, ARMAND, LIBERTAD, JOYEUX, GRAVE... en sont en France de bons exemples à des titres différents. KAW-DJER est certainement le plus positif des héros libertaires de VERNE, même s’il rejette les tentatives communautaires pour se terrer en fin d’ouvrage dans un phare. Individualiste, respectueux de la nature et des indigènes de la Terre de feu qui lui ont donné son surnom (le sage), il résiste aux compromissions et aux engagements partisans et donc sclérosants que manifestent des socialistes naufragés.
Dans les 500 millions de la Bégum en 1879, la ville modèle de France-Ville présente des aspects libertaires, tant dans le souci hygiéniste et écologique (rare à l’époque) d’une ville non uniformisante, ouverte sur de multiples espaces verts et des sortes de cité-jardins chers à GEDDES et KROPOTKINE. Les citoyens sont consultés par des Assemblées Générales et se défendent eux-mêmes, dans une ébauche de démocratie directe ou la direction est assurée par un État minimal qu’est le Conseil.
Dans L’île à hélice de 1895, une ville moderne et très technique assure l’aisance, l’hygiène et les loisirs pour une micro-société privilégiée. Les illustrations donnent à voir un société riante et libérée du travail fastidieux. La ville flottante est en plus mobile, le nulle-part de l’utopie est donc partout, en tout cas sur toutes les mers. L’utopie ne semble donc pas figée. Pourtant la fable est pessimiste, la ville est détruite par un capitalisme sauvage, avec des millionnaires uniquement intéressés par les gains supplémentaires et qui s’entre-déchirent pour des questions religieuses. On est désormais proche de la contre-utopie, en tout cas de l’utopie critique, la bêtise humaine restant toujours dévastatrice. Avec ses deux moteurs, l’île flottante finit par tourner en rond, au double sens du terme.
Malgré ces traits libertaires, la dominante chez VERNE est pourtant son étatisme, son refus de la violence et sa condamnation de la révolution. Il n’est pas libertaire, mais au contraire il reste bien un conservateur, parfois «réactionnaire». Cet ami de Jules FERRY, en bon notable républicain, partage bien des préjugés de son temps : racisme anti-noir, poncifs nationalistes sur les aspects soi-disant marqués des divers peuples européens, antiféminisme et positions fort paternalistes et autocratiques dans ces romans : les héros sont des sortes de surhommes, hors du commun, méprisant la vile multitude et imposant leurs choix sans partage démocratique. L’imprégnation libertaire reste superficielle, ou ponctuelle. Jules VERNE, toujours très curieux et lié à de nombreuses personnalités de son époque, a été, comme beaucoup d’auteurs et d’artistes de la fin du siècle, touché par un mouvement anarchiste minoritaire mais riche en questionnements et dont le rayonnement intellectuel dépassait largement le nombre de militants.
«Jésus» d’Ernest GUEGOUT en 1897
C’est Pierre VERSINS qui le classe dans les rares utopies anarchistes, dans le même paragraphe qu’HERTZKA qui est lui bien peu anarchiste, et aux côtés des réels anarchistes que sont Jean GRAVE et Han RYNER. Cela nous prouve la confusion fréquente pour classer les diverses utopies.
C’est le Jésus qui s’en prend aux marchands du temple (allégorie
anti-capitaliste ?) et celui des communautés primitives égalitaires
et pluralistes qui semble mis en avant.
La vague libertaire dans le naturalisme : Paul ADAM
en 1897
L’écrivain français Paul ADAM (1862-1920), lié au naturalisme et au symbolisme, est de forte inspiration libertaire au moins jusqu’à l’affaire Dreyfus, où il commence à mettre en avant un nationalisme militariste qui l’éloigne quasi-définitivement de ses anciens amis. Oubliant ses critiques radicales de jeunesse, il fait même sur le tard l’éloge du colonialisme, qu’il propose presque comme utopie de remplacement ! C’est sans doute pourquoi la grande spécialiste du symbolisme et de BERNARD-LAZARE, Nelly WILSON, parle de lui comme «politiquement instable, (classé) parmi les moins fiables et les plus violents des anarchistes groupés autour des entretiens politiques et littéraires…».
Connaisseur de TOLSTOÏ, PROUDHON, RECLUS et KROPOTKINE, il est à un moment proche de ZO D’AXA et surtout de DARIEN. Il écrit dans La Revue Blanche, L’Endehors, La Révolte… Par certains côtés on pourrait le classer dans ce curieux groupe que forment les «anarchistes chrétiens». Il voit même un saint rédempteur en RAVACHOL !
Il est en tout cas à classer parmi les utopistes libertaires, au moins partiellement, et il se positionne à plusieurs reprises comme un artiste engagé dans son temps, pour qui «l’art est un moyen pour faire prévaloir un système et mettre au jour des vérités», comme il l’écrit en 1891.
En 1897, avec Lettres de Malaisie, il fait preuve encore d’un antimilitarisme viscéral, dans le style de DARIEN. Antibakouninien, il met en scène une élite libertaire scientifique, assez méprisante vis à vis du peuple, qui met sur pied une société égalitaire aristocratique qui surgit après un chaos initial causé par une destruction violente (ce qui est un thème cher à COEURDEROY). De ce chaos (nécessaire ?) peut surgir une nature purifiée à la place d’un vieux monde inacceptable.
Moins connus que les Lettres de Malaisie, d’autres écrits utopiques peuvent être évoqués :
- Son Conte futur en 1893 semble également être
un écrit antimilitariste, avec comme héros un ancien soldat
qui abandonne ses idéaux de jeunesse pour proposer de vivre de manière
harmonieuse et pacifiste. Mais la fin est pessimiste et le soldat qui a
bien évolué est fusillé.
- Jean-Pierre DUBIEF classe également Cœurs nouveaux
en 1896 dans cette catégorie d’écrits d’anticipation et engagés.
- en 1908 il écrit la Cité prochaine qui
n’a plus grand chose à voir avec l’anarchisme, mais qui reprend
l’idée de destruction indispensable pour mettre sur pied un monde
nouveau. Cette œuvre est rééditée en un seul ouvrage
avec Les Lettres de Malaisie en 1922.
Un Charles PÉGUY assez inclassable «Marcel»
1898
Le jeune Charles PÉGUY (1873-1914), proche de JAURÈS, mais lecteur de FOURIER, propose un curieux roman, Premier dialogue de la cité harmonieuse, Marcel, (dédié à son ami, d’où le prénom utilisé), qui mêle l’utopie fouriériste à certaines tonalités jauressiennes. Cette vision fort abstraite, édénique, atemporelle est parfois citée comme libertaire, mais présente peu d’intérêt sauf pour nous donner une vision plus complexe de la formation intellectuelle de PÉGUY. Par contre la nécessité, pour atteindre une fin harmonieuse, d’avoir des âmes et des moyens eux-mêmes harmonieux est au diapason des idées anarchistes sur la cohérence entre fin et moyens, à la différence du courant autoritaire notamment celui d’obédience marxiste. Marcel est aussi une œuvre à «l’écriture utopique», candide, simple, elle-même harmonieuse. Enfin son utopie n’est pas figée, et prend en compte l’imperfectibilité humaine, naturelle et nécessaire.
Roger DADOUN, un des rares à analyser l’utopiste PÉGUY montre qu’entre le «socialiste scientifique» de De la cité socialiste (paru dans la Revue Socialiste) en 1897, et l’utopiste de l’espérance mystique chrétienne du Porche du mystère de la Deuxième Vertu de 1912, en passant par Marcel en 1898, l’auteur a proposé diverses solutions qui en font un intéressant adversaire de tout système. C’est d’autant plus évident que toute création humaine, dit PÉGUY et donc l’utopie également, pourrait être «imparfaite encore» malgré sa volonté de perfection et sa soif d’embrasser la totalité de l’homme et de l’humanité.
Il est intéressant de rappeler que le même analyste, dans le fameux ouvrage collectif de la Revue L’ARC spécial Anarchies de 1984 avait déjà qualifié l’ouvrage de PÉGUY «d’utopie anarchiste». Il a semble-t-il légèrement modifié son propos. C’est sans doute plus en accord avec les sympathies libertaires de PÉGUY maintes fois démontrées.
ZOLA, fouriériste libertaire dans «Travail»
1901 ?
Travail fait partie du cycle inachevé des Quatre Évangiles qui devait pourfendre le militarisme, le cléricalisme et le capitalisme afin de permettre l’établissement d’une République sociale. L’influence de ce cycle sur le roman social engagé est forte, ne serait-ce que par son homologue et presque contemporain cycle des quatre Romans sociaux du valencien BLASCO IBAÑEZ.
Émile ZOLA (1840-1902), comme Pío BAROJA ou Vicente BLASCO
IBÁÑEZ en Espagne, fait partie de ces écrivains que
les anarchistes (comme d’autres courants socialistes) s’approprient parfois.
Travail
est en ce sens l’écrit le plus analysé, parfois de manière
caricaturale. Dans La Protesta Humana argentine du 04/10/1902, le
journaliste affirme : «en ‘’Travail’’, l’éminent écrivain
arrive presque à proclamer l’implantation de la société
égalitaire que nous rêvons, après avoir malheureusement
vu échouer tous les essais de société harmonieuse
et pacifique qui cherchaient à résoudre l’épouvantable
problème social qui ravage le monde. Le grand ZOLA réaffirme
ensuite son désir de voir une humanité heureuse et émancipée
grâce à l’idéal anarchiste, et repousse le collectivisme
en déclarant qu’il ‘’est purement et simplement un anarchiste’’
et que son programme se résume en un ‘’homme libre dans un état
libre’’. ZOLA est donc alors un des nôtres». C’est oublier
un peu vite le ZOLA critique de l’expérience de la Commune de Paris,
ou celui qui traîne en procès Jean GRAVE au nom du droit d’auteur
!
Ce texte est cependant d’une grande originalité et d’une exceptionnelle
richesse documentaire. Pour ZOLA il est l’occasion de débattre du
monde nouveau en exposant les principales idées sociales de son
époque au moyen de LANGE potier anarchiste, de Luc FROMENT ingénieur
fouriériste, de JORDAN inventeur saint-simonien, de BONNAIRE syndicaliste
collectiviste ou du fermier FEUILLAT lui aussi gagné aux idées
collectivistes. Même le tolstoïsme transparaît chez M.
JÉRÔME. C’est une vraie utopie socialiste qui nous est offerte,
reconnue fouriériste par beaucoup d’analystes, se réalisant
graduellement et plutôt de manière non-violente, et s’appuyant
sur les nouvelles techniques de son temps. Cette vision optimisme et parfois
trop techniciste de l’évolution sociale, un peu paternaliste...
est en fait un véritable essai de symbiose entre diverses théories
socialistes. Le but final, c’est bien l’anarchie, car il s’agit «...de
la conception la plus large, la plus idéale d’une humanité
juste et paisible, l’homme libre dans la société libre...».
Même le héros fouriériste le reconnaît en affirmant
lui aussi qu’il s’agit de rendre «...l’homme libre dans la commune
libre.», «...où chacun a le droit et le devoir
de se faire lui-même». Pour bien marquer ses lecteurs,
ZOLA insiste encore en rappelant «...que toute la commune libertaire
était en germe dans FOURIER...».
Pour son ouvrage, ZOLA a visité les usines du Creusot (SCHNEIDER),
de Firminy (MÉNARD-DORIAN), la Verrerie ouvrière d’Albi et
surtout le Familistère de Guise, où Jean-Baptiste GODIN a
largement popularisé (et trahi) FOURIER. L’écrivain s’en
rend bien compte et critique les aspects contraignants du Familistère,
surtout l’absence de vie privée par le contrôle possible des
faits et gestes de chaque membre de la communauté, tant par la volonté
de GODIN que par l’architecture et la conception urbaniste mises en place.
GODIN, comme Nicolas LEDOUX a voulu le faire à Arc et Senans, annonce
malheureusement la possibilité du règne du Big Brother
de 1984. L’autre source fouriériste se trouve dans les écrits
d’Hyppolite RENAUD, vulgarisateur du XIXème siècle. Mais
pour notre propos, il est intéressant de noter que ZOLA s’est beaucoup
inspiré de KROPOTKINE, notamment La conquête du pain,
et de Jean GRAVE dont il connaissait La société future
et l’anarchie.
Travail connaît une postérité dans l’architecture et l’urbanisme visionnaires, puisque le français Tony GARNIER (1869-1948) pour son projet gigantesque de Cité industrielle (164 planches de 1899 à 1917) dit s’en inspirer. Certaines citations du roman sont placées sur les architraves de sa ville. L’espace public est socialisé (municipalisé ?). Une esthétique simple et fonctionnelle doit rendre la ville à l’homme.
La «Neustria» libertaire d’Émile
THIRION de 1901
Dans Neustria, utopie individualiste, énorme écrit de 375 pages publié à Paris chez Fischbacher en 1901, que j’ai récupéré sur le site de la BNF, Émile THIRION met en avant l’importance de la liberté et de la propriété (favorable à l’autonomie individuelle) pour contrer tout centralisme et toute tyrannie. L’auteur affirme dans sa préface qu’il a repris le slogan de «Travail, Liberté, Propriété» qu’il avait développé dans «La République utile» (1890). Il développe longuement ces trois points sur près de 166 pages avant de présenter l’essai utopique.
Une certaine forme d’individualisme libertaire et de proudhonisme (nécessité
de la possession et du travail) trouvent ici leur compte, ce qui explique
que cette œuvre soit parfois citée parmi les utopies libertaires.
Quelques références fouriéristes (ou saint-simoniennes)
apparaissent également ici ou là, sur la véritable
«jouissance» occasionnée par le travail, où
sur la prise en compte autant du capital, que du travail et de l’intelligence…
De l’individualisme il est dit dans une formule vague qu’il fonde une morale
harmonieuse : «n’est-ce pas de l’équilibre des intérêts
satisfaits de tous, sans nuire à aucun d’eux, que naît cette
harmonie idéale» (p.41).
En réalité Neustria est un bon exemple pour
réfuter des classements trop schématiques, et nuancer la
notion de «libertaire»..
Neustria est une «colonie» créée
par des girondins en fuite au moment de la révolution française
(ils nomment même leur capitale Charlotteville en hommage à
l’assassin de MARAT !). Il s’agit effectivement d’une vraie colonisation
territoriale, au Sud de Montevideo, sur le territoire argentin, ce qui
ne sera pas sans poser de graves problèmes et engendrer un vrai
conflit militaire.
C’est une utopie qui parle beaucoup de liberté. Un chapitre entier lui est consacrée (pages 59 à 116) et de constantes affirmations dans l’ouvrage rappellent que «la liberté est primordiale», et qu’elle est «la seconde base de la société». Elle se présente également comme une arme contre un collectivisme oppressif et uniforme. Elle se réclame de l’individualisme, plus dans le titre que dans l’ensemble de l’ouvrage. Mais tout cela ne suffit pas à en faire une utopie libertaire, et surtout pas une utopie anarchiste, l’anarchisme étant même reconnu comme le «principal adversaire» de la société. (p.74)
En fait cet écrit fort ennuyeux à lire est une réflexion sur le bon mode de gouvernement et les bonnes lois en économie.
Le gouvernement repose sur un système dont la base est la Commune librement administrée ; les communes sont regroupées en districts qui possèdent chacun leur Directoire ; au sommet un président élu au suffrage indirect pour une courte période et un Grand conseil sont des éléments modérateurs qui laissent beaucoup de libertés aux échelons inférieurs. Nous sommes ici dans une société qui rappelle le système états-unien, modéré, respectant une vraie démocratie et une grande décentralisation. Mais ce n’est absolument pas un régime qui s’inspire de près ou de loin de l’anarchisme.
Au niveau économique, là aussi c’est l’État minimal qui est retenu, avec une grande liberté pour tous les agents économiques ; nous sommes dans une utopie du libéralisme modéré, et modulé par des Compagnies et Associations volontaires et temporaires. Certains traits annoncent les libertariens, puisque ce sont les communes ou les individus eux-mêmes qui gèrent enseignement, religion, entraide sociale… L’idéal social est celui d’une république de petits propriétaires surtout ruraux. La propriété, y compris l’inégalité qui l’accompagne, sont partout revendiquées dans cet écrit.
Bref si on combat l’État, c’est uniquement pour en limiter les
abus, les dérives administratives, car c’est le trop d’État
et l’omnipotence de l’administration qui renforce les anarchistes et autres
socialistes.
On le voit bien, Neustria n’est libertaire que parce qu’elle parle beaucoup de liberté ; mais elle n’est pas anti-étatique, ni anti-propriétaire, ni pour un système reposant sur l’appui mutuel désintéressé. Ce n’est donc pas une utopie libertaire au sens politique et social du terme.
Daniel HALÉVY, étonnant libertaire
centraliste? 1903
En 1903 Daniel HALÉVY (1872-1962) écrit un ouvrage inclassable, entre roman d’anticipation, conte philosophico-politique, utopie et contre-utopie (d’où son analyse dans la partie suivante consacrée aux contre-utopies). Son Histoire de 4 ans 1997-2001 est d’abord publiée en feuilleton en 1903, avant de sortir en brochure en 1911. Ce roman est tellement inclassable, qu’il est revendiqué par divers courants de pensée, dont le plus curieux est celui des maurrassiens des Cahiers du Cercle PROUDHON. L’un d’entre eux en fait le point de départ de sa critique de la démocratie et de la dégénérescence sociale et familiale qu’elle entraînerait…
Les héros sont de jeunes sociétaires jurassiens (référence à la Fédération jurassienne ?), issus de «colonies communistes» libertaires, qui confrontés à la déchéance d’un monde sur-urbanisé tombé aux mains des démagogues du suffrage universel ou des groupes sectaires, est en train de disparaître face à une épidémie incontrôlable. Les aspects libertaires sont fréquents comme l’éloge du fédéralisme, la dénonciation de l’État et d’un suffrage universel qui n’amène au pouvoir que des manipulateurs, l’importance du retour au travail «naturel» en petites unités de démocratie directe (les colonies communistes ou coopératives libertaires) et pratiquant des règles d’hygiène pré-écologiques. Ce mode de vie libertaire, et sans doute également l’isolement communautaire, expliquent la bonne résistance des ces micro-sociétés face à la crise et aux épidémies (que l’auteur fait démarrer en 1997). L’idéal ferme et vécu serait le seul antidote ?
Mais le centralisme élitiste des alliés des libertaires, les «scientifiques positivistes», crée une société hiérarchique et de castes très fermées, où le peuple est réduit à un état de servilité inhumaine. L’idéal libertaire est donc bafoué et détourné. Comme le note TROUSSON, cet écrit propose «un étonnant socialisme élitiste», mêlant autant PROUDHON que SOREL et NIETZSCHE.
On peut également lire cette fable sociale comme une illustration
de l’idée bakouninienne, maintes fois affirmée, qu’un gouvernement
des savants n’aurait rien à envier à une dictature communiste.
Dans les deux cas la perte de liberté et l’écrasement des
individus sont la règle. Seule une minorité aristocratique,
sûre de son bon droit, profite des nouvelles règles établies.
Cet écrit, loué par l’ami PÉGUY, un peu Anatole FRANCE et surtout SOREL rappelle fort justement que le déterminisme économique est insuffisant pour édifier une société nouvelle harmonieuse, et que le volontarisme éthique reste essentiel. Pour ce compagnon de route des libertaires, ami de Jean GRAVE, cette condamnation du marxisme vulgaire est naturelle. Il offre une vision positive de l’avant-gardisme syndical, et semble accorder au prolétariat organisé (et minoritaire) un rôle rédempteur, qui distingue son projet de celui des partisans du «socialisme des imbéciles» ou d’une démocratie, forcément pervertie par des masses aveugles.
Lucien DESCAVES et les colonies libertaires
Avec sa pièce La Clairière écrite avec Maurice DONNET en 1900, et publiée chez l’éditeur sympathisant libertaire PLON, Lucien DESCAVES s’inspire d’expériences libertaires de micro-sociétés comme la communauté de Blaricum aux Pays Bas. Le vrai modèle semble cependant provenir de la Commune d’Aiglemont dans les Ardennes, fondée par l’anarchiste Fortuné HENRY (Cf. Chap.VII-A.3).
Sa pièce est une illustration des rêves et des difficultés des petites colonies anarchisantes qui se développent en fin du XIXème siècle.
«Compagnons de route» espagnols du début
du siècle
En fin du XIXème siècle, de nombreux écrivains (surtout ceux de la «génération de 1898») et artistes espagnols sont proches de l’anarchisme et n’hésitent pas à écrire dans des revues libertaires, bien entendu dans la fameuse Revista Blanca. Beaucoup d’auteurs ont noté un fort attrait pour l’individualisme, mais pas anti-social, chez des écrivains comme UNAMUNO, Pío BAROJA, Vicente BLASCO IBÁÑEZ, AZORÍN… Deux œuvres méritent d’être plus analysées.
1904 «Aurora roja» de Pío BAROJA
L’écrivain espagnol d’origine basque n’est pas anarchiste. Pourtant ce courant de pensée l’attire et laisse des traces à plusieurs reprises dans son œuvre, ce qu’il reconnaît d’ailleurs lui-même dans ses mémoires de 1911. Avec son ami intellectuel anarchiste Felipe ALAIZ (1887-1959) il mène une vie de bohème rebelle dans le Madrid des années 1910. Ce dernier le définit ainsi en 1934 «On a dit que BAJORA est anarchiste. Je crois que c’est juger trop hâtivement l’écrivain. C’est un rebelle, qui rejoignit deux fois les anarchistes, surtout ceux de tendance individualiste». Au début du XXème siècle, BAROJA connaît très bien les grandes tendances qui animent le socialisme de son époque et les grands évènements qui le parsèment.
Aurora roja/Aurore rouge, 3ème tome de la trilogie
La
lucha por la vida/La lutte pour la vie, après
La
busca/La recherche et Mala hierba/Mauvaise herbe,
est l’ouvrage le plus marquant en ce sens. La thématique et quelques
descriptions semblent être dues à l’intellectuel anarchiste
hispano-argentin Julio CAMBA. Outre une description savoureuse et détaillée
du Madrid populaire de l’époque, ce livre nous fait revivre les
grandes interrogations et les principales actions des courants libertaires
espagnols et européens, avec des analyses et des précisions
qui montrent incontestablement la proximité de l’auteur avec le
thème traité. Ce n’est pas à proprement parler une
utopie, quoique le rôle de ce saint romantique et profondément
idéaliste de l’anarchisme qu’est Juan (qui meurt pour la cause à
laquelle il consacre toutes ses énergies) permet d’exposer les projets
du monde futur. Le groupe Aurora roja, sorte de tertulia
(groupe d’amis) ou d’aténée libertaire (centre d’échanges
et de formation) se réunissant dans une taverne appelée justement
Aurora,
se veut la préfiguration du monde nouveau, un lieu de débats
et de préparation de la révolution nécessaire. La
sympathie pour le projet libertaire, accompagné d’un recul critique
permanent, parcourt tout le livre qui est donc une source documentaire
de première main sur l’anarchisme ibérique (et français)
de la fin du XIXème siècle.
En 1906, avec Paradox roi, Pio BAROJA propose une utopie humoristique anarchisante dans le royaume d’Ouganga, à Bou-tata, d’après Pierre VERSINS.
1905 «La bodega» de Vicente BLASCO IBAÑEZ
Ce troisième «roman social» écrit durant l’hiver 1904-1905 et appartenant à un cycle de quatre romans sociaux (avec La catedral, L’intruso, La Horda) n’est pas, lui non plus, une utopie à proprement parler. Cependant, comme le dit dans une très fouillée et intéressante introduction, Francisco CAUDET, l’aspect utopique reste éclatant dans ces romans réalistes: «...il y a utopie. C’est à dire l’image d’un monde futur dont l’existence n’est pas encore constatable, ni réelle, mais qui est en germe dans le dépassement des contradictions occasionnées par cette rencontre temporelle du passé dans le présent. Ou, au moins, cette espérance se manifeste. Le réalisme est aussi une utopie parce que, si d’un côté il observe ce qu’il y a, de l’autre il imagine ce qu’il n’y a pas, une réalité future qui nie la réalité présente».
L’auteur n’est pas anarchiste. C’est un républicain fédéraliste
et socialisant, fortement marqué par ZOLA et PI y MARGALL, mais
faisant preuve d’un «zolaisme anarchisant». Effectivement
il côtoie les libertaires de son temps, notamment les clubs anarchistes
de sa région valencienne, connaît assez bien Francisco FERRER,
écrit parfois dans des revues anarchistes...
Enfin le thème de La Bodega/La cave renvoie directement
aux soulèvements paysans essentiellement anarchistes de l’Andalousie,
notamment septentrionale, ceux de Jerez en janvier 1892 étant le
plus souvent signalés. Il s’inspire également des affaires
liées à tort ou à raison à la Mano Negra,
et aux nouveaux mouvements agraires andalous du tout début du siècle
et qui ont dû le marquer au moment où il écrit sa «novela
social». Dans cet ouvrage BLASCO IBAÑEZ parle de la nécessité
d’atteindre «la félicité matérielle et la
paix de l’âme» et d’une société future «sans
oppresseur ni falsificateurs… sans prêtres, ni guerriers, ni politiques,
ni avocats…» (c’est du moins ce qu’il fait dire aux multiples
personnages). Mais c’est bien un roman, pas un reportage ni un pamphlet
anarchiste.
Cependant BLASCO IBAÑEZ s’inspire largement du célèbre
leader anarchiste andalou Fermín SALVOCHEA (1842-1907), ancien militant
fédéraliste et cantonaliste très connu de sa région
andalouse de Cádiz (Cadix), qu’il représente sous les traits
de Fernando SALVATIERRA, «prédicateur anarchiste».
Le héros du roman et le leader anarchiste portent clairement les
mêmes initiales F.S.). Le romancier force cependant la réalité
: SALVOCHEA est en prison au moment des faits de Jerez, depuis 1891. Il
ne peut donc pas y participer. Cela n’empêche pas d’ailleurs la répression
consécutive aux soulèvements de prolonger son emprisonnement
pour ces mêmes faits ! Souvent la réalité dépasse
tristement la fiction dans l’histoire sociale espagnole.
Un autre héros de La Bodega, Fermín MONTENEGRO,
fait figure de double de SALVOCHEA. À la différence du premier
qui reste théoricien, orateur un peu distant, lui il agit. Il tue
un des possédants, et sauve sa vie et son avenir en partant pour
la terre des utopies, l’Amérique.
La bodega est fidèle également à l’esprit libertaire d’alors, et montre le paradoxe des militants anarchistes en pleine zone viticole luxuriante de la région de Jerez, luttant contre l’alcool, le tabac, la trop riche nourriture, la femme esclave ou objet de plaisir… Le vin abrutit et détourne l’ouvrier de ses vrais besoins et de la lutte pour son émancipation. Cette chronique sociale est très documentée et peut servir largement pour toute analyse sociologique et politique de l’Andalousie intérieure en fin du XIXème siècle.
Mais les thèmes anarchistes sont édulcorés, voire
déformées (partage des terres plus que communisme agraire)
et il semble bien que BLASCO Ibañez propose un roman «blasquiste»,
fortement imprégné de «costicisme» aragonais
(Joaquím COSTA). C’est en tout cas la conclusion de l’analyse de
Carlos SERRANO.
Cette proximité avec la thématique libertaire, le romancier
l’a déjà prouvée dans son œuvre pédagogique
autour de L’Université Populaire de Valence qu’il
contribue à fonder en 1903, où dans ses articles du El
Pueblo : il s’y dresse contre la «farsa parlementaria»,
défend systématiquement los de abajo/ceux d’en-bas,
adopte souvent une attitude basiste, privilégiant la calle/la
rue et l’action directe ; il y dénonce fermement le colonialisme
et le cléricalisme... Il va défendre FERRER, militer pour
faire libérer les militants anarchistes... Bref le terme de «compagnon
de route» des anarchistes, quoique anachronique, n’est pas usurpé,
au moins dans cette période de sa vie qui court de 1900 à
l’assassinat de Francisco FERRER GUARDIA en 1909.
Dans La bodega, le thème lui-même se rattache à l’utopie, voire au millénarisme. L’auteur fait de SALVOCHEA un «saint laïc», héros positif qui mène une vie ascétique de prédicateur itinérant, et qui s’exprime en faveur «d’une société communiste» et d’un «futur révolutionnaire» utopique. Mais il ex&gère, force le trait en plaçant constamment SALVOCHEA «sous le signe du religieux».
Comme BLACO IBAÑEZ, nombreux sont les historiens ou analystes qui ont mis l’accent sur l’aspect religieux, eschatologique que revêt souvent à leurs yeux le mouvement libertaire en Andalousie. Les études les plus éclairantes sont celles de Gerald BRENAN dans son Labyrinthe espagnol ou celle de Frank BORKENAU dans The spanish cockpit. Elles seront reprises de manière assez schématiques par HOBSBAWM. La facture est plus intéressante chez Juan DÍAZ DEL MORAL le grand spécialiste des mouvements paysans andalous.
La fin renforce le trait utopique : le jeune couple qui réussit sa vengeance meurtrière (propagande par le fait ?) et qui met sur le même pied l’homme et la femme, parvient à se réfugier dans un lieu (utopique ?) argentin indéfini.
Le cas WELLS : influence kropotkinienne ?
En 1905 en s’inspirant en partie de HERTZKA, Herbert George WELLS (1866-1946) publie «Une utopie moderne» qui lui permet de combattre l’absolutisme des anciennes utopies et leur «exiguïté» comme le dit WELLS lui même, et de faire l’éloge de la nécessaire liberté individuelle. La condamnation des manipulations démocratiques, par l’usage trompeur du droit de vote est un thème fortement repris par les anarchistes contemporains à l ‘auteur. Ces «utopiens qui ne connaissent ni parlement, ni politique, ni richesse, ni gouvernement» comme le note TROUSSON peuvent apparaître comme de vrais libertaires. De même, la vision planétaire, hostile aux frontières... présente un internationalisme de bon aloi que quasiment tous les libertaires revendiquent. Pour Maria Luisa BERNERI, ce livre est très inspiré également par celui de MORRIS. En effet, WELLS, socialiste modéré, proche des Fabiens, était hostile aux frontières, aux nations et fit preuve toute sa vie d’un pacifisme et d’un antimilitarisme conséquents, sauf durant une courte parenthèse au début de la Première Guerre Mondiale. Sur un autre registre, «Une utopie moderne», marquée par les théories évolutionnistes et par un optimisme scientifique proche par exemple de celui de KROPOTKINE, nous révèle un monde de techniciens qui anticipe la technocratie du XXème siècle. Enfin dans l’opposition classique entre individualisme et collectivisme, WELLS préfère mêler les deux, tout en donnant la préférence à l’individualisme : «à une époque où l’ordre politique et économique devient de plus en plus résolument socialiste, notre idéal des relations humaines incline davantage vers une acceptation plus positive des droits de l’individualité.»
En 1914, dans The world set free/La destruction libératrice, WELLS reprend le thème de la régénérescence après une énorme destruction (atomique ici) et présente une humanité unifiée disposant d’un seul Congrès, d’une seule langue et d’une seule monnaie. Mais à la différence de sa contre-utopie Quand le dormeur s’éveillera publiée près de 20 ans auparavant, ici homogénéité ne veut pas dire uniformité et grégarisme. Les individus sont libres, sans contrainte politique ou matérielle... Leur possibilité de critiquer, de se déplacer, de s’organiser... est presque totale. L’essentiel de leurs activités est désormais artistique. Utopie artistique et libertaire ? sans doute un peu.
Il en est de même avec «Men like gods/Les hommes aiment les dieux» en 1923, où l’influence de MORRIS semble encore forte. La société analysée n’est pas figée, la fantaisie est encouragée, la liberté de critiquer, et celle de vivre sa vie sexuelle sans limite... sont très importantes. Il n’y a ni gouvernement, ni parlement et pas de partis politiques. Ce dernier aspect est novateur, et proche des idées anarchistes hostiles à la cristallisation du politique dans des partis forcément bureaucratiques, intolérants, autoritaires... par nature. La primauté à une «bonne» éducation renforce l’impact des influences anarchistes. Ceci dit, comme le titre l’indique, l’humanité dégénère souvent, et le grégarisme, la servitude volontaire, la dérive théologique pointent malheureusement trop souvent sous les libres aspirations.
Il est un autre point où WELLS est proche des libertaires : l’importance qu’il porte à une éducation libre et intégrale, ce que note récemment Frédéric ROUVILLOIS ainsi que la plupart des analystes de WELLS, puisque Denis FERNANDEZ-RÉCATALA parle même de l’éducation, «point nodal de son système».
Anatole FRANCE socialiste occasionnellement libertaire
En 1905, «Sur la pierre blanche» est un curieux
texte de cet écrivain résolument socialiste que fut Anatole
François THIBAULT FRANCE (1844-1924). Il propose un monde sans norme,
sans dogme, sans tabou (notamment sexuel). Son État est minimal,
ne reposant sur aucun magistrat, aucune armée, aucune police...
Anatole France, socialisme ouvert et pluraliste, est revendiqué
par tous les courants du socialisme, et donc parfois également par
les anarchistes ; l’écrivain libertaire sud-américain Rafael
BARRETT le présentait même comme «anarchiste intellectuel».
Utopie très proche des idées libertaires, elle diffère de «L’île des Pingouins» que l’auteur publie en 1907. Ce livre n’est pas vraiment une utopie, c’est plutôt une farce allégorique de l’histoire humaine qui tourne très mal. Le début permet à l‘auteur de pourfendre, de manière libertaire et jouissive, la civilisation, en montrant de manière truculente et ironique, parfois proche de la farce, les ravages causés par le passage de l’état de nature (sans tabous religieux ou sexuels, sans propriété ni hiérarchie) d’une société de pingouins à la civilisation humaine. Ce changement entraîne rapidement pudeur mal placée et vices, stupre et violence systématiques. La propriété et la hiérarchie sont instituées par la force barbare et une pseudo-justification morale et politique qui ne trompe personne. Le socialiste qu’est l’auteur s’en donne à cœur joie. Cette histoire «à la manière de...» permet à Anatole FRANCE de régler ses comptes avec la société de son temps, de dénoncer le militarisme permanent, l’hypocrisie bourgeoise, la veulerie des classes populaires, le drame du boulangisme (incarné par un pâle CHATILLON très proche de l’original) et de l’affaire DREYFUS (l’affaire PYROT dans le livre). De fortes traces de misogynie et d’antisémitisme ternissent la démonstration. Le Livre 8, sur les Temps Futurs ou «l’histoire sans fin» paraît être une vraie contre-utopie : le développement urbain et capitalistique érige un culte de la richesse et du conformisme. Le monde n’a plus assez de rêves et d’illusions (p.409) et la fin de la ville, marquée de nombreux incidents industriels, est accentuée par les émeutes urbaines et l’action terroriste systématique des anarchistes, notamment celle d’un couple libertaire romantique, Clair et Caroline, présenté positivement par l’écrivain. La ville est détruite, l’état de nature revient progressivement. Mais l’essor économique et urbain redémarre, le cycle recommence avec les mêmes absurdités et les mêmes dérives... Terrible pessimisme d’Anatole FRANCE, qui semble dénoncer ici la vanité des efforts révolutionnaires face à une nature humaine viciée par essence. De nombreux anarchistes ont partagé cette désillusion et l’absence d’espoir dans des forces populaires jugées plus conformistes et réactionnaires que les aristocraties et les pouvoirs qu’elles sont sensées combattre. Au temps de la répression policière d’un CLEMENCEAU et des bruits de bottes qui préfigurent la marche à la guerre de 1914-1918, ce livre est bien une sorte de douloureuse anticipation d’un triste XXème siècle. La farce du début est devenue terrible en fin du roman.
L’île aux dames, entre SADE et RABELAIS ?
1911-1914
L’écrivain Pierre LOUŸS écrit L’île aux dames vraisemblablement entre 1911 et 1914. Il y invente une utopie érotique sans limite, entre SADE (moins la violence) et RABELAIS pour les descriptions «énormes» qu’il se permet, et FOURIER pour la variété des passions à satisfaire. Ce monde utopique est peuplé de femmes et de jeunes filles (parfois très jeunes) qui toutes sont prêtes à toutes les expériences érotiques, sans tabou ni scrupules moraux, sans contraintes ni viols. Certes les hommes sont gâtés, car ils bénéficient de toutes ces offres, mais ils respectent les désirs et les spécificités féminines, et donc leur liberté. Le seul objectif est la jouissance, un plaisir toujours souriant, toujours assumé, malgré les descriptions parfois très crues, ou contraires à la morale ambiante tant en ce qui concerne l’inceste, la pédophilie, que toutes les sortes de sodomies et de déviations sexuelles.
L’utopie sioniste libertaire de Frannz KAFKA en
1918
Dans son opuscule La communauté des travailleurs non possédants, le libertaire Franz KAFKA propose une symbiose entre les idéaux sionistes auxquels il s’intéresse depuis environ 1912, et ses sympathies anarchisantes. Il a été lié au mouvement anarchiste praguois avant 1912. Sa source d’inspiration se trouve avant tout dans les pensées de TOLSTOÏ et de KROPOTKINE, mais on peut penser que Martin BUBER, disciple lui aussi de KROPOTKINE via Gustav LANDAUER reste tout autant déterminant.
Les pacifistes libertaires de Émile MASSON
en 1918-1921
Dans son ouvrage écrit en 1918 et publié en 1921 Utopie des îles bienheureuses dans le Pacifique en l’an 1980, le socialiste breton propose une vision anti-guerre, pacifiste et non-violente. On peut en faire une vision «du socialisme humaniste et évangélique à la manière de TOLSTOÏ», donc de l’anarchisme chrétien.
Le monde décrit, rejetant les technologies agressives est dans la lignée de MORRIS. Cet écrivain britannique partage d’ailleurs avec MASSON l’engouement pour le critique d’art RUSKIN.
L’aspect anti-nationaliste semble également très puissant.
Comme beaucoup de libertaires, il prône une évolution lente, graduelle, des individus et du nouveau monde qu’ils créent, avec une place de choix pour les aspects éducatifs.
Un premier marxisme libertaire : l’utopie de Bertrand
RUSSEL ? 1918
Dans Roads to freedom : socialism, anarchism and syndicalism/Le monde tel qu’il pourrait être. Socialisme, anarchisme et anarcho-syndicalisme, écrit en 1918 et publié en 1919, le philosophe et essayiste Bertrand RUSSEL propose une vision très pro-anarchiste, trop sans doute puisqu’il précise en 1948, dans sa préface à la troisième édition, qu’il «serait moins bien disposé envers l’anarchisme». Effectivement, en mars 1918, il se livre fréquemment à un éloge critique de KROPOTKINE et conclut à plusieurs reprises en faveur de l’anarchisme, notamment par rapport aux solutions socialistes autoritaires : «mieux vaut l’anarchisme avec tous les périls qui lui sont inhérents qu’un socialisme d’État qui enrégimenterait tout ce qui doit, pour avoir une valeur, être libre et spontané». In fine, il réaffirme que «l’anarchisme demeure néanmoins l’idéal dont souhaiterions approcher d’aussi près que possible», «néanmoins» car il émet évidemment des critiques.
Cet ouvrage assez célèbre est en premier lieu une description des trois théories et mouvements essentiels pour le socialiste RUSSEL : le marxisme, l’anarchisme (surtout bakouniniste) et l’anarcho-syndicalisme. La position de l’auteur est de prendre le meilleur des deux théories et de s’inspirer de la pratique anti-autoritaire de l’anarcho-syndicalisme, ce qui range RUSSEL, au moins pour 1918-19, parmi les penseurs libertaires revendiqués, et parmi les premiers grands penseurs marxistes-libertaires, au côté des ses amis du Guild Socialism. Admirateur de COLE, il métisse alors son socialisme libertaire avec le réformisme autogestionnaire avant la lettre qui émane de ces socialistes britanniques favorables aux corporations, aux métiers ou guilds.
Mais l’essai est aussi et surtout un ouvrage utopiste, édifié à partir de ces théories, car elles présentent l’intérêt de proposer à la fois un idéal et une critique du système en vigueur qui cause «la misère actuelle des hommes». Le titre français reprend le titre du dernier chapitre et est suffisamment explicite pour classer le livre parmi les utopies socialistes du XXème siècle.
En gros l’utopie de RUSSEL est progressiste, évolutive. Elle mise sur l’éducation, la persuasion, une formation libre et gratuite pour tous qui rappelle la position en faveur de l’éducation intégrale des anarchistes et des premiers internationalistes. Elle s’appuie sur la propriété collective des moyens de productions. Elle rend attractif le travail humain, en réduit les aspects complexes ou difficiles (qui seraient d’ailleurs mieux rémunérés) et ramène à 4 heures par jour le temps de travail nécessaire. Ce néo-fouriérisme annonce avec plus d’un demi siècle d’avance les positions des années 1960 et 1970. Néo-fouriérisme, car FOURIER aurait sans doute été assez proche de la formule suivante (sauf sur l’emploi du terme civilisation qui pour le bisontin était péjoratif) : «tant que notre société n’aura pas rendu le travail partout agréable, elle ne pourra pas prétendre être arrivée à un degré convenable de civilisation». La production doit être autogérée. Le terme «autogestion» est d’ailleurs, avec anachronisme, très présent dans la traduction française de 1973, à la place de «self-government», puisque, alors, l’utopie autogestionnaire était dominante parmi les projets socialistes. L’État ne peut persister que si il est le plus minimaliste possible, et le plus décentralisé («gouvernement et lois sont réduits à la plus simple expression»). Sur ce point il réfute une vision trop schématiquement anti-étatiste de l’anarchisme, et trouve d’autres sources d’inspiration : «je suis certain que le meilleur système ne serait guère éloigné de celui que préconise KROPOTKINE, mais qu’on aurait rendu plus praticable en adoptant les principes les plus importants du Guild socialism».
Une vie rurale libertaire en plein «communisme
de guerre» : la communauté de KREMNIOV en 1920
Avec Voyage de mon frère Alexis au pays de l’utopie paysanne, Ivan KREMNIOV s’en prend aux rigueurs et à la violence du «communisme de guerre» qui sévit en URSS de 1918 à 1921. C’est pourquoi cette œuvre est analysée dans la partie concernant les contre-utopies.
L’auteur s’appelle en réalité Alexandre TCHAYANOF (1888-1939) et exerce des responsabilités dans l’agriculture jusqu’en 1930 ; il est alors arrêté et finit fusillé à la suite des grandes «purges» staliniennes, en 1939. Il annonce pour 1984 (ORWELL connaissait-il ce texte ?) une société qui a renoué avec la vie rurale, autonome, familiale. L’individualisme des producteurs et leur diversité semble reconnue. Les villes sont devenues de vraies cités-jardins, comme Moscou qui ne dépasse pas les 100 000 habitants. Une démocratie presque directe et décentralisée remplace l’étatisme écrasant de l’époque, étatisme justifié par un marxisme-léninisme caricatural. Le confort économique, intellectuel et moral est garanti dans des formes qui rappellent un peu l’utopie morrissienne.
Ce texte est repris dans l’ouvrage de Henri MENDRAS Voyage au pays de l’utopie rustique, en 1979. Il devient ainsi une des sources des utopies alternatives des sixties et des seventies qui multiplient les petites communautés mêlant ville et campagne dans une société décentralisée.
L’île libertaire de Marcel ROUFF en 1923
Dans Voyage au monde de l’envers publié en 1923, Marcel ROUFF décrit une société sans tabou sexuel, pratiquant l’amour libre au vu de tous. La propriété privée n’existe plus. La vie est pacifiste. Ce communisme intégral semble cependant se faire au détriment de l’individu, dont l’aire d’autonomie est pour le moins limitée face à un collectif dominateur. La vie privée est trop restreinte, la promiscuité devient donc vite une terrible gêne.
Traces libertaires chez THIRION dans son «Oedipe
au bordel»
André THIRION (mort en janvier 2001) n’est aucunement un anarchiste,
malgré une jeunesse libertaire. Au contraire : surréaliste
avant guerre, cet ancien résistant rallia le gaullisme et devint
Conseiller Municipal de Paris dans les années 1940 et 1950. Pourtant
dans sa phase surréaliste, surtout dans les années trente,
il incarna une des tendances les plus sociales du mouvement (il est un
des rares à écrire sur le mouvement ouvrier, par exemple),
et fut un des premiers à résister au mirage communiste (au
sens du PCF et de l’URSS) alors que même BRETON se laissa un court
moment piéger. Dès 1929 il avait formulé dans un petit
texte une sorte d’utopie libertaire, mais pas du tout proudhonienne, dans
la lignée de LAFARGUE : À bas le travail !
En 1931 ses prises de position indépendantes en font un des premiers
exclus du parti communiste.
Son œuvre «Oedipe au Bordel», d’un total anti-conformisme
et violemment critique vis à vis des conventions, éclate
de santé libertaire dans les débordements sexuels qu’elle
propose, ce qui peut expliquer de la trouver parfois citée dans
une anthologie d’écrits de ce type. Cet ouvrage, sentant le soufre,
souvent condamné pour «pornographie» tranche
étonnamment avec la légion d’Honneur que THIRION accepta
par la suite ! Elle nous rappelle que l’homme ne rompit vraiment jamais
avec la fougue passionnelle de sa jeunesse contestataire. L’utopie libertaire
s’exprime dans les souhaits d’un monde ouvert, sans cloisonnement. La famille
y a disparu. L’État en voie de disparition «serait mou
et souple» dit THIRION. Les moralisateurs, la plaie de tous les
surréalistes, n’auraient pas de place dans ce monde nouveau.
Son Éloge de l’indocilité à une tonalité
libertaire qui reste encore forte malgré les années et les
dérives politiques. L’ouvrage, très inégal, offre
un sain pluralisme et un anti-dogmatisme assez réconfortant. Oedipe
au bordel y occupe le II° chapitre. Le III° chapitre sur
les Malheurs de la 49° brigade dénonce l’imbécillité
de la caste militaire. Le IV° sur Les systèmes
s’en prend à la langue de bois et à tous les simplismes (même
si c’est surtout la gauche qui est désormais visée). Le nationalisme
et l’armée sont encore dans sa ligne de mire. Le V° et VI°
chapitres reproduisent À bas le travail qui est un
bon décapant contre le productivisme, l’ouvriérisme et l’idéologie
du travail notamment chez MARX. Le VI° chapitre, complément
du précédent, tout en dénonçant le «caractère
étroit, utopique et abstrait du marxisme», la «fantasmagorie
romanesque» et la «société théologique»
qu’il décrit, fait l’éloge à plusieurs reprises de
STIRNER et de FOURIER. Leur défense de l’individualisme et des libertés
serait le plus sûr garant contre le marxisme et son «avenir
monstrueux et technocratique», «cette utopie la plus
absolue du XXème siècle, et la plus dangereuse».
Juste avant que les sirènes marxistes n’attirent ARAGON et quelques autres, l’importante lucidité anarchisante de THIRION, irritante parfois parce qu’excessive, nous rappelle que le surréalisme d’alors est résolument libertaire. Si on revient sur ce qu’il dit sur FOURIER, on peut voir qu’il est sur ce point encore très proche d’André BRETON : reconnaissance d’une utopie ouverte, merveilleuse, libertaire, pluraliste et qui met au premier plan le principe de plaisir. Les fameuses passions «papillonne» et «alternante» sont bien sûr largement encouragées. L’éloge fouriériste, cette pensée «tête de feu de l’émancipation future» est poursuivi également dans le chapitre IX, Plus oultre qui est un texte surréaliste puissamment libertaire, dressé contre toute idéologie «visant à renforcer l’État, la police et les contrôles». Il nous offre une conclusion assez représentative de ce recueil de textes. La présence du THIRION des années 1920 et 1930 parmi les utopistes anarchisants ou libertaires nous semble désormais nettement moins incongrue.
L’utopie communautaire anarchisante de Martin BUBER
Martin BUBER (1878-1965) né à Vienne, est au carrefour de la religiosité engagée du judaïsme de l’Europe Centrale, de la culture germanique anti-autoritaire et du communisme anarchiste de source kropotkinienne. Pourtant on le réduit souvent au seul personnalisme judaïque qui le caractériserait, où à un messianisme ouvert et critique qu’il tente de lier au sionisme. Réfugié en Palestine dès la montée du nazisme, il œuvre pour une société pluraliste et pour le dialogue entre juifs et arabes, surtout après 1938.
Dès 1900, il est très proche de l’anarchiste Gustav LANDAUER (son maître et ami) et fin connaisseur des écrits de KROPOTKINE et de TOLSTOÏ. Il se réclame d’une communauté plutôt rurale, ouverte, liée au passé mais ne reniant pas les techniques récentes, comme le réclame également à l’époque KROPOTKINE. Cette commune, anti-autoritaire et autonome, il croit la voir dans les guildes médiévales (là encore on retrouve KROPOTKINE et LANDAUER), dans les premiers soviets libertaires tant en Russie de 1917 qu’en Allemagne de 1918, et dans les premiers kibbutzim dont il se fait le défenseur.
Il est intéressant de rappeler le rôle important dans le mouvement anarchiste allemand de militants d’origine juive, comme Siegfried NACHT, Johannes HOLZMANN et surtout Erich MÜHSAM, poète et bohème qui est avec LANDAUER un des dirigeants de la révolution bavaroise.
La jeunesse anarchiste de BUBER est si forte qu’on pourrait sans doute classer l’auteur dans le chapitre des utopies anarchistes. C’est la modération de la fin de sa vie, et un certain ralliement au monde israélien qui m’ont poussé à le laisser dans l’anthologie présente.
4 ouvrages de Martin BUBER semblent marquer sa position communaliste ou libertaire, d’après Michael LÖWY :
Gemeinschaft en 1919 où il se réclame de
l’héritage du communisme anarchiste et du tolstoïsme,
Der heilige Weg en 1919 dédié à
son maître LANDAUER torturé et assassiné, où
il soutient les mouvements communalistes,
Le royaume de Dieu en 1932 où il exprimerait la
paradoxale utopie d’une «théocratie anarchiste»,
Et surtout en 1945 Sentiers en utopie (Utopie et
Socialisme) qui se positionne pour une fédération
de communes autonomes dans un sens anarchisant incontestable.
L’espagnol Ramón J. SENDER entre anarchisme
et communisme dans les années 1930
Ramón José Antonio Blas SENDER GARCÈS (1901-1982) est lié au mouvement libertaire espagnol en fin des années 1920 et au début des années 1930. Il est même membre de la FAI ? Fédération Anarchiste Ibérique fondée en 1927, puisqu’il appartient au groupe d’affinité Spartaco. Il fait en premier lieu une importante carrière dans le journalisme politique, et pour ce qui nous intéresse, il écrit dans le journal anarchiste Solidaridad Obrera. Plusieurs de ses premiers ouvrages sont publiés aux éditions CENIT à Madrid et présentent une nette sympathie, mais sympathie critique et non partisane, pour le mouvement anarchiste. Une de ses publications marquantes de la période a pour visée de dénoncer le massacre commis par le gouvernement, pourtant républicain, contre une poignée d’anarchistes radicaux de Casas Viejas.
Mais s’il reste révolutionnaire jusqu’à l’échec
de la révolution et de la guerre de 1936-1939, et si son état
d’esprit et son éthique libertaires semblent inchangés, il
est comme beaucoup d’intellectuels de l’époque (Cf. le MALRAUX de
l’Espoir),
de plus en plus séduit par la tactique et la mythique rigueur des
communistes.
Ses ouvrages romancés des années trente, qui présentent tous une soif de changement social et moral, et qui en cela sont partiellement utopiques, mettent en avant cette dichotomie essentielle pour SENDER entre un instinct, une éthique libertaires qui demeurent forts, et une volonté d’efficacité qui l’amène à rejeter les anarchistes, car jugés inefficaces et trop marqués par l’idéologie bourgeoise individualiste.
En 1930, Imán publié chez CENIT est un roman engagé «de protestation» quasi documentaire, qui part du désastre militaire espagnol contre les rifains du Maroc de 1921 (terrible défaite d’Annual) pour condamner le militarisme, le colonialisme et une société inégalitaire qui a engendré ces fléaux. Même si SENDER est très documenté, et si son propre service militaire au Maroc l’a marqué, le roman n’est pas un «roman de guerre», c’est plus que cela, et l’œuvre contient déjà en germe toute la thématique sendérienne, ce que CARRASQUER dans son introduction à Imán appelle son «réalisme magique». Le héros (Viance), marqué par un altruisme important (thème qui est fréquent chez SENDER), lutte contre un fatalisme bloquant, et rêve de changement social, où en tout cas affirme la nécessité de ce changement. L’aspect utopique est très limité dans cette œuvre pessimiste, mais la reconnaissance de la nécessité de la lutte et des réalisations qu’elle peut permettre laisse apparaître un espoir de monde nouveau. C’est pourquoi la définition de José Maria CASTELLET («réalisme historique») reste elle aussi pertinente, car l’ouvrage «part d’une interprétation de la réalité qui engendre la volonté de la transformer». Cependant la charge utopique reste ambiguë, et vise peut être autant le changement personnel, ou personnaliste, que le changement collectif. Ce peut être également un «infini diaphane, loin des hommes», une manière de réhabiliter «la matière» commune en tout être et toute chose.
En 1931, O.P. Orden público, lui aussi publié chez CENIT, part du microcosme des prisons du régime. SENDER parle de ce milieu qu’il connaît pour avoir été emprisonné quelques mois pour raisons politiques en fin des années 1920. Cela lui permet de proposer des types humains (un peu trop manichéens) opposés dans une lutte de classes rigoureuse. Le futur souhaité, sorte d’utopie syndicaliste (influence de la CNT ?) s’incarne dans un «pays de travailleurs, riche prospère et cultivé», cultivé car la réduction drastique du temps de travail permet de disposer de beaucoup de temps libre, et donc de profiter des «gymnases, théâtre et ciné». L’abondance et l’absence d’autorité font penser à un milieu communiste libertaire. Pour atteindre ce monde heureux, la révolution violente et le terrorisme sont soutenus par l’anarchiste El Cojo, alors que une voie plus altruiste et plus éthique, mettant une forte cohérence entre fin et moyens est défendue par un autre anarchiste, El Chino. Mais déjà, SENDER doute de la capacité des anarchistes, trop individualistes, à mener à bien la révolution, et la discipline communiste commence à être mise en avant.
En 1932, Siete domingos rojos (7 dimanches rouges) est une des œuvres les plus étonnantes et les plus recherchées de SENDER. Elle est introuvable aujourd’hui dans sa version initiale (sauf peut être en anglais). Il l’a corrigée, augmentée à plusieurs reprises dans les années 1970 dans les publications argentines des éditions Proyección. Il l’a même totalement réécrite en 1974, en changeant de titre et d’optique : l’œuvre devient Las tres sorores (Les trois nonnes). Ce roman traite d’une insurrection anarchiste d’une semaine, qui échoue. C’est l’occasion pour l’auteur d’affirmer sa volonté d’œuvrer aux côtés des révolutionnaires et de se poser la question de l’engagement des intellectuels (le héros SAMAR, pro-anarchiste, est un journaliste), question qu’il aborde d’ailleurs avec un certain masochisme. C’est surtout un moyen à nouveau pour illustrer la forte éthique anarchiste (leur altruisme, leur amour de la liberté, l’importance des relations humaines…) que SENDER partage toujours. Comme l’écrit Francis LOUGH, «l’idéologie anarchiste offre la possibilité d’une société meilleure puisque les citoyens peuvent conserver leur individualité tout en vivant en harmonie». Le cri final du roman «Por la libertad, a la muerte» (en gros, pour la liberté, jusqu’à la mort s’il le faut) est un ultime cri libertaire. Mais là aussi l’individualisme anarchiste et une certaine religiosité (séquelles de la société bourgeoise) semblent bloquer tout succès. SENDER partage alors les idées d’un BRENAN sur un certain mysticisme libertaire qui serait une forte caractéristique de l’anarchisme ibérique. En tout cas, SAMAR, prenant acte de ces insuffisances du mouvement libertaire, dans l’édition de 1932, choisit peu à peu une vision communiste mécaniste, autoritairement unifiée et donc plus efficace ( ?) du changement social. Mais l’efficacité pour quoi ? SENDER comme de trop nombreux compagnons de route des communistes de l’époque ne se posent guère la question de la fin et des moyens, et servent de fait de justification au maintien des solutions étatistes et autoritaires. Après la désillusion de la Guerre civile, l’auteur d’origine aragonaise (Huesca) abandonne toute illusion sur la révolution et sur le communisme, et ne garde qu’une vague solidarité avec l’éthique anarchiste. «La cause anarchiste continue à être définie dans une optique essentialiste qui transcende le temps et l’espace» confirme LOUGH. Les versions ultérieures du roman et surtout la version réécrite n’ont plus aucune référence à l’alternative communiste à l’anarchisme qu’esquissait SENDER en 1932. L’aspect utopique en est également très fortement réduit. Dans l’exil, SENDER, du fait de ce reniement du communisme, va être traité en pestiféré par ses anciens compagnons, alors que l’appui et la proximité des anarchistes lui restent globalement acquis.
En 1934, avec La noche de las cien cabezas (Novela del tiempo en delirio) ? La nuit des 100 têtes (Roman d’un temps en délire), SENDER propose une curieuse œuvre allégorique. Après une description très réaliste de la société populaire espagnole, il ose dépeindre un monde hors du temps et de l’espace (vraie définition de l’utopie absolue ?) atteint grâce à une tempête ravageuse (la tempête est une claire allégorie de la révolution). Le nouveau monde dispose «d’une nouvelle série de valeurs et propose une nouvelle vision d’une société utopique post-révolutionnaire». Des surhommes (superhombres), très semblables les uns aux autres, anonymes et immortels peuvent enfin dépasser cet égoïsme individuel qui est la cible principale des écrits de l’auteur dans les années 1930. Ce pays des ombres, dont le cadre bien noir est un cimetière, semble atteindre enfin «le simple et le beau» et assurer «l’identité métaphysique de tous les êtres». Le rêve est lointain et vague, il est désiré mais semble impossible. L’utopie sendérienne semble s’éloigner ?
Avec Míster WITT en el Cantón publié en début 1936, SENDER part de l’expérience révolutionnaire cantonaliste de Murcie de 1873 (déjà une utopie ibérique fracassée) pour poser toujours les mêmes problèmes. Celui de l’intellectuel ou du déclassé (le bourgeois anglais Mister WITT), celui des révolutionnaires anarchistes et communistes, et celui de l’échec prévisible de la révolution en Espagne. Ce dernier point explique que le roman a pris, à quelques mois de l’insurrection de l’été 1936, une valeur prophétique, tristement anticipatrice. D’où son grand intérêt pour les révolutionnaires et les historiens. L’anarchiste Antonete, altruiste et dévoué, et surtout sa compagne Milagritos, symbole de l’engagement populaire désintéressé, permettent encore une fois à SENDER de montrer sa sympathie pour les anarchistes et leur éthique libertaire. Mais comme dans Siete domingos rojos il les juge incapables de triompher. Pour lui ils deviennent le symbole de ce peuple espagnol généreux mais foncièrement égoïste et bavard qui a du mal à se mobiliser efficacement pour réussir ses entreprises. Le pessimisme vis à vis de la révolution et de la possible réalisation des l’utopie ne fait donc que croître chez notre écrivain. L’échec réel des évènements de 1936-39 vont accélérer et rendre définitives cette évolution et ces analyses.
L’ambiguïté de Ernst JÜNGER
En 1949, Héliopolis, vue d’une ville disparue est curieusement présentée parfois comme une utopie anarchisante. Son auteur, Ernst JÜNGER (1895-1998) sent alors le soufre par sa jeunesse plutôt gagnée à certains idéaux que le nazisme a magnifiés. Mais il fut toujours critique et souvent anti-totalitaire, ce qui étonne quand on connaît la protection qu’HITLER semble lui avoir accordée. En tout cas son «utopie» de 1949 propose un éloge assez libertaire de la diversité dans un monde cosmopolite, et une ferme condamnation des urbanismes géométriques et conformistes. Au nom de la liberté individuelle, il souhaite des villes plus humanisées et hétérogènes, et l’urbanisme idéal se trouve essentiellement dans des constructions fortifiées au cœur de la nature. Les descriptions néo-romantiques des paysages, des arts... sont très fréquentes.
Cependant cet ouvrage ressemble assez peu à une utopie et le personnage central, Lucius, assez désabusé et malmené par des événements qu’il subit souvent (sauf peut-être son choix final, certes essentiel, de quitter le système, et sauf également l’amour qu’il porte à sa jeune protégée, en contradiction avec les habitudes de son monde), est plus proche des héros médiévaux ou de l’heroic fantasy, que des utopistes conscients. Le monde décrit est plutôt un univers effectivement à mi-chemin entre la science fiction et les sagas antiques ou médiévales, de type gothiques, qui exposent un monde chaotique, soumis à la violence et aux destructions, voire aux pogroms contre la minorité des parsis (qui n’est pas sans rappeler le sort récent - en 1949 - des juifs). En ne retenant que ce dernier thème, et en y ajoutant l’aspect figé des hiérarchies et des bureaucraties, on serait à mon avis dans le registre des dystopies, non dans celui des utopies.
Jorge Luis BORGES «poète anarchiste
paisible»
L’argentin Jorge Luis BORGES (1899-1966) se définissait lui-même comme «poète anarchiste paisible».
Son esprit libertaire transparaît dans le pluralisme étonnant de son érudition, son absence de cadre fixe et son refus de limiter l’imaginaire.
Il aborde réellement le genre avec Ficciones/Fictions
, ensemble de nouvelles fantastiques et utopiques, écrites entre
1941 et 1944 environ. Il poursuit avec Aleph en 1946. Ces
courtes nouvelles ouvrent tous les possibles du temps et de l’espace, mélangent
toutes les dimensions, et recherchent leurs inspirations dans toutes les
civilisations, dans toutes les cultures. Cela les rend difficile à
lire, et en fait de très riches petits écrits inclassables,
hors de tout système. L’imaginaire «borgésien»
est donc à la fois un imaginaire de regroupement, d’osmoses multiples,
et un imaginaire autre, renouvelé, ce qui en fait sa puissance.
En 1975 il publie El libro de arena/Le livre de sables, qui est une sorte de proclamation vers l’infini, puisque ce livre, comme le sable, n’a ni début ni fin, ni première, ni dernière page. La pensée est infinie, et ne s’arrête jamais…
Ce recueil contient un petit texte utopique, la Utopía de un hombre que está cansado/L’utopie d’un homme qui est fatigué. Le héros, transposé dans le futur, découvre un monde libertaire qui en a fini avec les «entités platoniques (entes platónicos)» qu’étaient les constructions étatiques, nationales ou confédérales. Tous les «gouvernements sont tombés peu à peu en désuétude». Les «invalides» (hommes politiques, diplomates, administrateurs…) ont disparu. Les «hommes politiques durent se mettre à exercer des métiers honnêtes» ! Il n’y a plus d’élections, de guerres… L’argent n’existe plus. Comme il n’y a plus de possession, l’héritage n’a plus lieu d’être. Bref on retrouve tous les éléments de base d’un collectivisme anarchiste tel qu’aurait pu le formuler BAKOUNINE, d’autant plus qu’il a toujours fait de l’abolition de l’héritage un de ses axes préférés.
Les hommes et les femmes vivent en totale égalité. Tous travaillent, tous se contentent de peu, et reprennent plaisir à construire eux-mêmes leurs ustensiles et leur maison. L’autonomie, le travail attrayant, le refus d’une richesse «vulgaire» sont eux aussi des thèmes libertaires fréquents.
Mais les utopistes sont «fatigués», leur mémoire est peut-être trop expurgée, leur presse trop rare, leurs thématiques peu développées... Ont-ils perdus le goût de vivre, le sens du discernement ? En se voulant maître de leur vie, comme maître de leur mort, ils pratiquent sans crainte une euthanasie convaincue. Le suicide remonterait aux idées du «philanthrope, qui s’appelait je crois Adoph HITLER». Avec cette phrase en forme de sinistre boutade, BORGES renverse toute interprétation, et contribue à rendre négative une utopie dont les passions semblent trop rares, et où la mémoire faussée laisse planer d’inquiétants possibles…
Nous sommes proches alors de la contre-utopie, certainement lucidement pensée par BORGES, puisqu’il estimait que cette nouvelle est «la pièce la plus honnête et la plus mélancolique de la série».
MOUVEMENTS ET UTOPIES CONTRE-CULTURELS AU XXème SIÈCLE
Il est fréquent de parler des années de «contre-culture»,
des «années TOLKIEN» (pour montrer l’importance
de l’auteur du Seigneur des Anneaux)... pour définir
un monde en mouvement, découvrant et expérimentant de nouvelles
valeurs dont les expériences psychédéliques, musicales,
théâtrales ou littéraires... ne sont pas des moindres.
Cette période couvre essentiellement la deuxième moitié
du XXème siècle, et surtout les années 1950-1960-70.
La résurgence de l’anarchisme permet alors de parler de «néo-romantisme»,
ou de «néo-anarchisme» pour reprendre l’expression
d’Olivier MEUWLY. «Ce renouveau (de la gauche états-unienne)
apparaîtra
rapidement comme la résurgence d’un courant anarchiste»
affirme même en 1997 Christiane SAINT-JEAN-PAULIN.
Mais il existe des courants plus anciens, du XIXème et du début
du XXème siècles. On peut parfois parler de résurgence
des courants «transcendantalistes» états-uniens
(EMERSON, THOREAU...) ou du renouveau de la veine anarchiste individualiste
autochtone des ÉU (SPOONER, WARREN, TUCKER...), ces deux courants,
d’ailleurs proches, ayant fortement marqué le XIXème siècle,
bien plus qu’on ne l’analyse souvent. La contre-culture, surtout états-unienne
est donc bien imprégnée de culture libertaire, de «l’anarchie
américaine autochtone» comme le note Pietro ADAMO. Pour
cerner cette nouvelle culture, il utilise le concept «d’anarchisme
intuitif», marqué par les idées de libération
individuelle totale, de refus de la politique et d’aspects communautaires
fondés sur l’autonomie et les modes de vie alternatifs. Analysant
les principaux leaders ou écrivains de l’époque (Paul KRASSNER,
Jerry RUBIN, Theodor ROSZAK…) il démontre que leurs écrits
participent en fait à une «refondation anarchiste sur la
tradition américaine» dont les premiers vecteurs ont été
Paul GOODMAN et quelques membres «anarchisants» de la
Beat
Generation (GINSBERG, REXROTH…). Dans les années 1960, Noam
CHOMSKY notait «que la réapparition récente de la
pensée anarchiste dans la ‘’nouvelle gauche’’ et les tentatives
pour appliquer cette pensée sont les signes d’une évolution
riche de promesses».
Des courants artistiques et littéraires au tournant du XXème
siècle ont souvent été proches des anarchistes et/ou
ont utilisé leurs thématiques et leurs moyens d’action, notamment
une certaine forme d’action directe, sous forme de provocations, de happenings…
Des symbolistes aux dadaïstes et surréalistes, en passant par
quelques futuristes et par le jeune MARINETTI lui même, les précurseurs
de la «contre-culture» sont donc nombreux.
Dans l’ensemble, ces mouvements et utopies sont très largement imprégnés d’esprit libertaire, surtout dans le domaine relationnel, amoureux (cette «révolte existentielle» dont parle ADAMO), et dans les rapports à la nature, à l’écologie, mais également dans les types d’activismes qu’ils mettent en place. L’importance de l’individu est toujours mise en avant, sauf dans les dérives sectaires. Leur vision est holistique, semble plus globalisante, plus humaniste et naturaliste que dans l’anarchisme dit traditionnel, quoique la modernité d’un Élisée RECLUS nous oblige à fortement nuancer. Par contre les analyses par rapport au pouvoir sont souvent moins approfondies, sauf contre le pouvoir mâle chez les auteurs sensibles avant tout au féminisme, ou contre le pouvoir puritain et contraignant de l’Amérique du maccarthysme et du Ku Klux Klan.
Malgré tout, comme le note Gaetano MANFREDONIA «Chacun de ces combats (des sixties et des seventies) comportait une dimension libertaire indiscutable, tant par la nature des objectifs visés que par le recours massif à l‘action directe».
Enthousiasmes libertaires de quelques futuristes,
dadaïstes et surréalistes.
Le futurisme : précurseur de l’avant-garde libertaire
?
Le futurisme est globalement passé du mauvais côté
de l’histoire pour sa participation directe ou indirecte (compromissions
et compromis) au nationalisme guerrier autour de la première Guerre
mondiale, et surtout pour sa reconnaissance du fascisme. Pour l’histoire
des idées et de l’art, par contre, il reste le courant prototype
de l’avant-garde engagée, radicale et libertaire de par son radicalisme
même. L’utopie futuriste (surtout dans sa première phase de
1909 à la guerre de 1914) peut se rattacher à l’utopie libertaire
par différents aspects, sa thématique, ses pratiques culturelles
et la proximité idéologique de certains de ses membres avec
le mouvement anarchiste et les utopies libertaires. De nombreux écrits,
manifestes et œuvres futuristes sont alors, pour une courte période,
appréciés par des libertaires qui s’y retrouvent un peu.
Malgré son refus des âges d’or, et sa négation de tout absolu, l’utopie futuriste semble évidente puisque «ouverte à tous les possibles». Elle cherche, en magnifiant la modernité, le mouvement, le dynamisme à rendre «plus totale l’adéquation de la vie humaine à la logique du devenir». Elle devient une sorte «d’idéologie des promesses infinies du futur».
Dans le Manifeste futuriste de 1909 qui donne naissance au mouvement, Filippo Tommaso MARINETTI (1876-1944) fait l’éloge de la révolte (comme Luigi RUSSOLO en 1911 avec son tableau La révolte), de la lutte et dans une tonalité bakouninienne évidente, il en appelle aux «bons incendiaires» et «au geste destructeur des anarchistes» pour détruire avant de reconstruire et refuser toute valeur au nom d’un anticonformisme révolutionnaire qui touche autant les sphères politiques qu’artistiques. Il est intéressant de rappeler qu’un colloque libertaire tenu à Grenoble en 1998 a repris positivement ce terme futuriste «d’incendiaire», en le liant également aux positions de BACHELARD.
Comme l’évoque Giovanni LISTA dans l’ouvrage référencé, ce personnage ambigu qu’est MARINETTI (il est déjà fortement nationaliste) est alors considéré comme «le BAKOUNINE de la littérature». Si ces positions violentes et destructrices, sa glorification de la «gifle» sont plus du côté de SOREL et des mouvements d’extrême droite alors en expansion, ce sont des attitudes que l’on retrouve pourtant dans le syndicalisme révolutionnaire italien, partiellement marqué par l’anarchisme. Peut-on parler d’homologie entre syndicalisme révolutionnaire péninsulaire et futurisme, je pense évidemment que non, mais bien des proximités apparaissent.
Dans le Manifeste futuriste de la luxure que Valentine
de SAINT-POINT propose en 1913, des tendances érotiques, vitalistes
renouent avec les positions avant-gardistes de FOURIER et annoncent le
surréalisme libertaire.
Les pratiques culturelles des futuristes sont proches de l’idéologie et des mouvements libertaires et anticipent de nombreuses expérimentations et actions du XXème siècle commençant. L’activisme futuriste peut être comparé à «l‘action directe» vantée par les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires, à cette forme de «propagande par le fait» sur le plan artistique que certains d’entre eux ont proposée.
Le futurisme, c’est en premier lieu un refus de tout formalisme, de toute tradition sclérosante ou conformiste par essence. C’est un éloge bakouninien ou fouriériste de la spontanéité, du sensoriel.
Les pratiques misent en œuvre mettent toujours la liberté et la provocation au premier plan. Les mots sont libérés, autant dans leur rédaction que dans leurs graphismes ; l’éloge du vers libre, du mot libre seront repris par les surréalistes et la beat-generation, tout autant que la pratique du happening, de cette sorte «d’agit-prop» artistique qu’ils mettent en œuvre dès 1909-1910 dans les fameuses «soirées futuristes» qui sont reprises peu après par le dadaïsme naissant. L’utopie MAFARKA le futuriste de MARINETTI dès 1910 utilise quelques unes de ces méthodes. Cet art-vivant, de confrontation avec le public, la notion de «performance» (dont la première expression aurait lieu à Napoli en 1914)… les futuristes semblent bien en être les premiers partisans.
L’art futuriste des débuts, dans sa période «engagée»
auprès de l’extrême-gauche et de la république, se
veut art au service du peuple, un peu comme le souhaitait le proudhonien
COURBET. En 1911 l’Esposizione d’Arte Libera s’ouvre pour les ouvriers,
les enfants et mêle les âges et les classes sociales ; elle
est déplacée dans une usine au profit des chômeurs,
ce qui rappelle le COURBET de la fin du Second Empire au moment de la grève
du Creusot.
Les liens avec l’anarchisme ont lieu surtout dans deux périodes, l’une qui va de 1910/11 à 1913 quand MARINETTI cherche à lier le futurisme à l’anarchisme et à un syndicalisme-révolutionnaire sorelien, en soutenant notamment le journal syndicaliste La demolizione. En 1910 il écrit que «nous ne pouvons plus concevoir l’autorité de l’État comme un frein aux désirs libertaires du peuple ; nous croyons au contraire que l’esprit révolutionnaire du peuple doit freiner l’autorité de l’État et son esprit conservateur, symptôme de vieillesse et de paralysie progressive». Carlo Dalmazzo CARRÀ (1881-1966) dans un tableau célèbre de 1910 (Les funérailles de l’anarchiste GALLI) illustre bien cette période, marquée par le sens des masses animées d’un mouvement irrépressible. Umberto BOCCIONI est un de ceux qui appuient cette alliance avec les libertaires vers 1911-1912 avant de visiblement s’en détacher complètement à la veille de la Guerre.
Une deuxième période permet à certains membres du futurisme de renouer avec l’anarchisme, c’est après les désillusions causées par la guerre (c’est l’époque pendant laquelle des membres essentiels comme CARRÀ ou SEVERINI quittent le mouvement), et au moment où MALATESTA, «le LÉNINE italien», incarne cette possibilité de renouveau. Même MARINETTI, après une première rencontre avec les «Faisceaux de combat» du pré-fascisme, renoue avec le théoricien anarchiste rentré victorieusement en Italie. C’est alors qu’une architecture futuriste se manifeste ; elle est d’imprégnation libertaire au moins dans certaines de ses réalisations : la Ville futuriste en 1919 de Virgilio MARCHI, ville aérienne, libérée, florale, sans carcan géométrique, peut en représenter la meilleure expression.
Bien des libertaires «non orthodoxes» comme SAVINIO, DE CHIRICO se lient à TZARA de passage à Rome et font le lien avec la révolte dadaïste. En 1917, la revue romaine Noi de PRAMPOLINI relie anarchistes, futuristes et les premiers dadaïstes italiens. Ils participent ensemble aux diverses manifestations de l’année 1918, dont celle de Piazza Esedra.
La révolte dadaïste et surréaliste : une utopie
libertaire
L’utopie n’est jamais totalement revendiquée dans les deux mouvements.
Mais parler d’une «tension utopique» autant chez TZARA
que chez BRETON ne semble plus poser trop de problèmes. L’analyse
de THIRION ci-dessus en fourni un exemple assez représentatif. Dans
le numéro hors série de 2002 de la Revue «Beaux
Arts» consacré à La Révolution Surréaliste,
l’entrée Utopie n’est plus mise en doute.
Le dadaïsme, surtout provocateur et nihiliste, en le caricaturant très largement, connaît son apogée autour de la Première Guerre Mondiale en Suisse, Allemagne et en France surtout, et englobe au moins jusqu’en 1923 la plupart des futurs leaders du surréalisme. Puis une profonde rupture avec le nouveau mouvement va durer jusqu’au début des années 30, pour se confirmer à nouveau vers 1935 au moment ou TZARA renonçant à sa liberté des années 1910 rentre dans un stalinisme conformiste en adhérant au PCF.
Le dadaïsme fait figure de matrice du surréalisme, et souvent la filiation entre les deux mouvements va de soi pour bien des historiens. En réalité les différences semblent profondes et un fin connaisseur comme Michel SEUPHOR, humaniste franco-belge libertaire de mouvance chrétienne, fait même du dadaïsme et de l’art abstrait auquel parfois il se rattache, un «anti-surréalisme».
«L’homologie» entre dadaisme et anarchisme est souvent
affirmée, mais elle n’est pas aussi «manifeste»
que cela. VAN DEN BERG parle au contraire de «correspondance fortuite».
Le bakouniniste germano-suisse Hugo BALL assure pourtant un lien très
fort entre l’anarchisme germanique (BUBER, LANDAUER, MÜHSAM) et le
dadaïsme surtout zurichois. Ses liens avec le suisse libertaire Fritz
BRUPBACHER, personnalité incontournable du socialisme théorique
helvétique au début du XXème siècle, et son
rôle primordial dans les soirées du Cabaret Voltaire en font
un élément incontournable. L’arrivée de Man RAY formé
dans une école «FERRER» et les stirnériens
PICABIA et DUCHAMP renforcent les similitudes entre utopies anarchistes
et dadaïstes.
Le terme «surréaliste» est sans doute utilisé
pour la première fois par l’auteur caustique de L’Enchanteur
pourrissant et surtout du recueil de poèmes Alcools,
Guillaume APOLLINAIRE (pseudonyme de Wilhelm Apollinaris de KOSTROWITZKY
1880-1918). C’est avec Les Mamelles de Tirésias de
1917 qu’il parle d’un «drame surréaliste». Le
mot est alors repris par divers mouvements ou individualités, mais
c’est le groupe autour d’André BRETON qui le récupère
fermement et le labellise en quelque sorte en 1924 avec Le Manifeste
du surréalisme et la sortie de la Revue Surréaliste.
Dans le Premier Manifeste, le mot «surréalisme»
est décrit à la fois comme une méthode («un
automatisme psychique… (permettant de décrire ) le fonctionnement
réel de la pensée») et comme une revendication
de liberté absolue, puisque la création se fait «en
absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de
toute préoccupation esthétique ou morale». C’est
pourquoi souvent sont appréciées les œuvres «des
naïfs, des fous, des enfants, des médiums», ceux
qui n’ont pas la pensée obscurcie et qui la livrent à l’état
brut.
Les surréalistes recherchent l’éclosion d’un autre réel, d’une autre réalité («croyance en la réalité supérieure de certaines formes d’associations»), en libérant et stimulant la liberté la plus absolue, les passions, l’imagination, et les rêves. La créativité onirique devient, autant que l’écriture automatique, un des procédés les plus encouragés au début du mouvement. Les référence fouriéristes sont implicites (passions et libre sexualité) mais pas encore vraiment revendiquées à cette époque. Utopie dévastatrice, «le surréalisme contribue à la libération de l’homme».
Le refus de tout carcan, de toute doctrine, de tout système est le point commun de nombreux textes des années 1920, autant chez le «froid» BRETON que chez le délirant et «frénétique» ARTAUD qui tous les deux vont prendre alternativement en charge la Revue Surréaliste. Ce refus place sans conteste le surréalisme parmi les mouvements libertaires ou dans ce qu’on peut nommer les «utopies ouvertes». Dans le n°1 de la Revue Surréaliste de décembre 1924, il est affirmé que «le surréalisme ne se présente pas comme l’exposition d’une doctrine. Certaines idées qui lui servent actuellement de point d’appui ne permettent en rien de préjuger de son développement ultérieur» et plus loin qu’il «faut tout attendre de l’avenir». L’avenir est donc changeant et jamais figé, mais visiblement souhaité pour les bouleversements qu’il va apporter. C’est le propre des mouvements utopiques libertaires et de tous ceux qui rejettent conservatisme et réaction.
Ainsi, le «monde nouveau» exprimé par Benjamin PÉRET illustre bien cette utopie du mouvement, du temporaire, du modifiable qui est le propre de toute utopie foncièrement anarchiste car c’est «un monde de métamorphoses et de surprises incessantes», exprimé par une œuvre qui «dore l’avenir des couleurs éclatantes de la liberté». La liberté des évocations de «ce semeur d’images par excellence» qu’est PÉRET permet au surréalisme de ne faire qu’un avec la nécessaire subversion.
Dans l‘Amour fou d’André BRETON de 1937,l’utopie
n’est plus la nostalgie du passé mais bien un projet d’avenir, inscrivant
l’imaginaire dans un monde nouveau : «Si je veux que le monde
change, si même j’entends consacrer à son changement tel qu’il
est conçu socialement une partie de ma vie, ce n’est pas dans le
vain espoir de revenir à l’époque de ces contes mais bien
dans celui d’aider à atteindre l’époque où ils ne
seront plus seulement des contes.» Dans Le Libertaire
de 1951, BRETON rallie les anarchistes pour «hâter la venue
d’un âge libéré de toute hiérarchie et de toute
contrainte».
Pourtant le surréalisme s’est souvent défendu de tout utopisme, et cela dès 1925 «Nous ne sommes pas des utopistes» dans le Manifeste : La révolution d’abord et toujours. En fait, il semble que c’est l’utopie au sens péjoratif du terme qui est ici visée, car dans tout le texte il n’est question que de révolution, surréaliste et sociale, ce qui est bien cette fois un projet utopique. Pendant la Seconde Guerre Mondiale (Revue VVV n°4, 1944), MABILLE continue à condamner «le mythe édénique» qu’il juge grossièrement laïcisé par le mouvement révolutionnaire («les lendemains qui chantent», «l’avenir radieux»). Cette vision est à rejeter car elle condamne l’instantanéité, la vie, au profit d’un illusoire bonheur futur. En 1937, dans l’Amour fou, André BRETON condamnait métaphoriquement tout cet atavisme réducteur (issu de «l’éducation religieuse») parce qu’il «veille à ce que l’être humain soit toujours prêt à différer la possession de la vérité et du bonheur, à reporter toute velléité d’accomplissement intégral de ses désirs dans un ‘’au-delà’’ fallacieux qui, à plus ample informé, s’avère, comme on l’a fort bien dit, n’être d’ailleurs qu’un ‘’en-deçà’’». Jouir ici et maintenant, en réfutant un possible ultérieur, c’est bien d’une certaine manière condamner l’utopie, au moins dans ce sens restreint.
Pour tenter d’y voir plus clair, on peut dire que l’utopie au sens traditionnel du terme est fortement rejetée par le surréalisme, car il réfute «tout ce qui est clair, harmonieux, équilibré, épuré…» et qu’il «glorifie tout ce qui est hermétique, merveilleux, hybride, composite». Sur le plan politique, les utopies fermées (le communisme après 1935 surtout) sont de la même manière repoussées, puisque leur «utopie politique» prouve que «de la Guerre du Rif à mai 68, c’est une attitude libertaire qui s’affirme», à la manière d’une «résistance à toutes les aliénations du présent».
Le surréalisme comme mouvement utopique libertaire
Le surréalisme peut-être vraiment qualifié de mouvement
utopique libertaire, au moins au niveau de certaines de ses méthodes
et de son éthique principale. Comme l’écrivait André
BRETON dans Le Libertaire en 1952, il faut «promouvoir
un monde libertaire (d’aucuns disent un monde surréaliste, mais
c’est le même)». RAGON confirme, puisqu’il écrit
que «par le tableau ou par la plume, par la recherche du scandale,
le surréalisme minait un monde en préconisant un autre monde
plus pur, plus chargé de rêves, en quête de l’absolu,
de l’amour fou, de la passion».
On peut avancer diverses explications de cette analogie.
La même reconnaissance de RIMBAUD
Anarchistes et surréalistes, même s’ils reconnaissent l’aspect petit-bourgeois et boutiquier (en Abyssinie) de RIMBAUD vante sa révolte romantique, sa volonté de vivre libre, et sa proximité avec le mouvement communard.
«Transformer le monde et changer la vie» devient l’aspiration révolutionnaire anti-autoritaire de BRETON en 1935, manière de contester la dérive stalinienne et de recentrer la révolte surréaliste.
Ainsi, en s’inspirant de l’héritage rimbaldien «de tous les mouvements d’avant-garde du XXème siècle, le surréalisme est sans doute celui qui a porté à sa plus haute expression l’aspiration romantique à ré-enchanter le monde».
Les références aux «utopies» de SADE et
de FOURIER
Dès 1930, la passion amoureuse éclate littéralement
dans le film l’Âge d’or de Luis BUÑUEL, même
si la dérision et la provocation l’emportent sur un fouriérisme
réellement assumé.
L’Amour fou dès 1937, avec des affirmations comme
«le désir comme seul ressort du monde», possède
déjà des accents fouriéristes.
L’éloge du fouriérisme («sa place prépondérante»)
est fréquent, essentiellement à partir des années
1940 (même si on en trouve des traces auparavant, notamment chez
THIRION) où il est expressément revendiqué : les œuvres
de Pierre KLOSSOWSKI, la fameuse Ode à FOURIER d’André
BRETON en 1946, la revue Archibras… en fournissent de multiples
exemples.
En 1944, André BRETON avec Arcane 17 renoue avec
FOURIER et le drapeau noir de l’anarchie. Simone DEBOUT, spécialiste
aujourd’hui reconnue de l’utopiste comtois, analyse La Psychologie
de FOURIER dans la revue Le surréalisme, même
de la fin des années 1950. Gérard DUROZOI identifie ce renforcement
de la voie utopique du surréalisme et note qu’ «il est
clair que les solutions imaginaires doivent désormais prendre le
pas sur le raisonnement : la voie ésotérique et utopique
du surréalisme s’affirme comme la voie à suivre… ; elle aura
l’immense avantage de faire apparaître comme en creux l’illimitation
du désir et de l’attente par opposition aux lacunes et aux restrictions
que prétend imposer la réalité» (p.460).
Dans Le Libertaire, au début des années 1950,
BRETON va rappeler l’héritage fouriériste et proudhonien,
et délaisser ou minimiser l’héritage marxiste et surtout
hégélien.
On peut également évoquer les idées pro-phalanstériennes
de BRETON (il rêve d’une vie communautaire libre après la
Seconde Guerre mondiale) ou du groupe surréaliste très soudé
de Bruxelles dans les années 1930 et 1940, qui se présente
souvent comme un vrai microcosme.
À partir des années 1960, la revue La Brèche,
en liant SADE, BATAILLE, STIRNER, FOURIER et ARRABAL dans de multiples
analyses, anticipe l’esprit libertaire de «l’explosion»
de 1968. L’exposition surréaliste de 1965 «L’écart
absolu» en reprenant un terme fouriériste, condamne déjà
la «civilisation» (nom donné à la société
capitaliste par FOURIER), la consommation et une société
des loisirs de plus en plus conformiste. La revue L’archibras (autre
terme fouriériste) dure 7 numéros de 1967 à 1969.
L’importance des désirs et de l’imaginaire, cette volonté de «ré-enchanter le monde», forme donc une sorte de «fouriérisme anarchiste» (Alix FARGE). C’est peut-être ARTAUD qui a poussé cette tendance à son paroxysme, avec sa vision du «corps vital», total, insurgé mais qui en a également payé les conséquences au prix fort avec une fin de vie douloureuse.
Les références au Marquis de SADE (dès les années 1920 et après 1945) vont dans même sens d’une réhabilitation de «l’utopie du désir» et de la provocation que d’autres libertaires préconisent. Dans l’Amour fou, BRETON parle déjà «d’anarchie militante» en faisant référence au marquis libertin et à sa volonté révolutionnaire. Les provocations autour d’une liberté sexuelle destructrice du vieux monde est une constante du mouvement qui prône souvent «l’amour fou» et dont les auteurs utilisent souvent les textes (Cf. le Con d’Irène d’ARAGON) et dessins ou photos érotiques (Man RAY, DALI…) comme moyens de contestation et de débordement. Le groupe praguois autour de la Revue érotique, avec Jindri STYRSKY (1899-1942) et surtout Maria TOYEN (1902-1980), est nettement marqué au début des années trente par ces positions libertaires. L’hommage à SADE transparaît chez un des artistes les plus libertaires du surréalisme des années trente, Clovis TROUILLE (1889-1975). Un de ses œuvres de 1937 se nomme Justine. En 1959, Le Grand cérémonial, chez Joyce MANSOUR à Paris, marque le 140° anniversaire de la mort de SADE. Ce happening artistique précède de quelques jours la 8° Exposition inteRnatiOnale du Surréalisme ? EROS à laquelle participent 75 artistes de près de 20 pays. L’utopie de la libération sexuelle et son rôle «désacralisateur» sont magistralement réaffirmés.
La lutte contre la famille et les tabous sexuels se trouvent au même niveau que les autres actions du mouvement, et est une thématique constante depuis les origines. Dans son Second manifeste du surréalisme publié en décembre 1929 dans le dernier numéro de la Revue Surréaliste, André BRETON affirme qu’il faut «définitivement ruiner les idées de famille, de patrie et de religion». Mais BRETON ne va pas toujours jusqu’au bout de sa pensée, et parfois il condamne alors l’homosexualité en des positions fort réactionnaires. Même les rebelles flamboyants ont leurs tristes et dérisoires limites !
Anarchistes et surréalistes, «même combat»
?
Alain PESSIN, comme bien d’autres, remarque que «la sympathie
pour l’anarchie court comme un fil rouge (il aurait dû dire noir)
d’un
bout à l’autre de l’histoire du mouvement (surréaliste)».
En effet, l’utopie libertaire du surréalisme se retrouve fréquemment
dans la proximité militante et thématique avec le mouvement
anarchiste : c’est le cas au début du mouvement surréaliste
(années 1910-1920), où l’anarchisme est une référence,
avant le mirage communiste (court compagnonnage que Gérard DUROZOI
assimile à une simple «parenthèse»). BRETON,
Man RAY/Emmanuel RUDNITZKI (vers 1912 dans sa période new-yorkaise,
il se réclame des transcendantalistes, de THOREAU, et rappelle qu'il
a une activité dans une école rationaliste à Ridgefield,
école «moderne» qui a vu également passer
un autre dadaïste, Hans RICHTER), Benjamin PÉRET (1899-1959)
et le jeune Jacques PRÉVERT… ont côtoyé les anarchistes.
PÉRET appartient au fameux Syndicat des correcteurs qui est
une pépinière pour l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme.
BRETON en évoquant sa jeunesse s’est dit impressionné par
les drapeaux noirs dont il salua «l’envol» et par le slogan,
«la superbe devise, ni Dieu ni maître». En 1952,
il rappelle avec son sens habituel de la belle formule, que «où
l’anarchisme s’est pour la première fois reconnu… c’est dans le
miroir noir de l’anarchisme». Mais les affirmations ouvertement
anarchistes sont rares, c’est pourquoi Alix FARGE parle de «pensée
anti-autoritaire intérieure», inhérente au groupement.
Il parle de «surréalisme héroïque»
qui serait alors, surtout de 1920 à 1924, une manifestation poétique
de l’esprit libertaire.
Dès le milieu des années trente les liens se resserrent avec l’anarchisme, surtout face aux surréalistes gagnés par le stalinisme. Le futur médecin d’ARTAUD, le docteur Gaston FERDIÈRE (1907-1990) est même ennuyé pour ses liens avec les anarchistes. Colette PEIGNOT, compagne de SOUVARINE et de BATAILLE, s’affirme anarchiste en 1936. Avec l’éclatement de la Guerre d’Espagne et sa révolution libertaire, des engagements sont approfondis : Benjamin PÉRET (malgré son trotskisme) appartient à la colonne anarchiste (bataillon Nestor MAKHNO) la plus prestigieuse, celle de DURRUTI ; il se lie à une jeune artiste libertaire Remedios VARO, et dans ses lettres à BRETON il vante les incendies d’églises et la rigueur d’un DURRUTI... Quant à André MASSON, il dit appartenir un temps à un «syndicat anarchiste», qui est forcément alors la CNT ; depuis Paris, Georges RIBEMONT-DESSAIGNES aide les républicains espagnols, comme le fait Octavio PAZ passant du Mexique à Paris pour cette raison…L’ensemble du mouvement exprime sa solidarité avec le PUM, et avec nos «camarades» de la CNT de la FAI, surtout au moment où les Procès de Moscou contribuent à l'élimination des restes révolutionnaires en URSS et ailleurs. Au moment des deuxièmes procès, il faut éviter, dit BRETON, d’en «finir avec tout ce qu’il y a de vivant, avec tout ce qui comporte une promesse de devenir» au sein de la révolution espagnole. Déjà en septembre 1936, il avait salué les magnifiques éléments révolutionnaires de la CNT, de la FAI et du POUM». Défendre la révolution espagnole, c’est donc lutter pour maintenir intact l’utopie révolutionnaire, et contrer les «thermidoriens» que sont les soviétiques staliniens.
La vague s’amplifie ensuite avec les procès de Moscou ; le surréalisme se range à nouveau dans une profonde contestation libertaire des partis et des dogmes. Le texte de BRETON en 1935 Quand les surréalistes avaient raison consacre une rupture définitive avec le socialisme dogmatique, même si un nouveau mirage autoritaire, le trotskisme, va devenir désormais attractif. André BRETON va côtoyer dans l’exil mexicain un TROTSKI amoureux de Frida KAHLO et auréolé du poids d’un exil intègre. Mais la tension libertaire ne tarit pas chez BRETON comme l’analyse Arturo SCHWARZ. Au Royaume Uni, Herbert READ (1893-1968) futur anarchiste, rappelle un peu l’héritage de William GODWIN en revendiquant les poètes romantiques qui en furent les continuateurs et amis : WORDSWORTH, COLERIDGE, SHELLEY… comme le montre son ouvrage de 1936 Surrealism. Il persiste et approfondit ses idées dans ses ouvrages Surrealism and romantic movement en 1952 et dans Anarchy and order en 1954, comme il le précise dans une lettre à Pietro FERRUA le 21/02/1968. En Belgique, le bouquiniste anarchiste Hem DAY connu alors sous son vrai nom de Marcel DIEU, est un des animateurs du groupe surréaliste. En 1938/39, les tentatives d’unions entre les artistes révolutionnaires indépendants (c’est à dire surtout «non staliniens») permettent de regrouper dans la Fédération Internationale de l’Art Révolutionnaire Indépendant (FIARI) les surréalistes Léo MALET, BRETON, Herbert READ, avec les écrivains prolétariens eux aussi souvent anarchisants comme POULAILLE, et des marxistes critiques comme Victor SERGE (ancien anarchiste). Tous ont eu ou ont encore une vision libertaire affirmée, sans doute renforcée par les informations qui proviennent d’Espagne et d’URSS.
Après 1945 le retour à l’anarchisme et au fouriérisme
ou à un anti-autoritarisme radical est net pour BRETON ou Benjamin
PÉRET, malgré des positions plus souvent philo-trotskistes
de ce dernier, puisque au moment de sa mort en 1959, il est toujours membre
du groupuscule Ferment Ouvrier Révolutionnaire. Le texte
de 1947, Rupture inaugurale, en se positionnant contre tout
dogmatisme, contre «toute politique partisane», contre
tout engagement forcément à œillères, a des tonalités
libertaires qui rappellent la Charte d’Amiens de 1906 et
sa méfiance vis à vis de tout groupement. C’est en plus un
prolongement adapté du fameux texte Quand les surréalistes
avaient raison de 1935. Vers 1949, avec sa Sociologie du
communisme, Jules MONNEROT (1909-1995) pousse encore plus loin
l’analyse anti-totalitaire en dénonçant «l’Église
communiste» et son «eschatologie» forcément
mutilante, reposant sur le mythe de «l’État parfait».
Mais il pousse son anti-communisme trop loin et dans les années
1960 il rejoint l’extrême-droite, atroce dérive qu’un DALI,
pourtant l’incarnation la plus connue de l’artiste surréaliste,
avait en quelque sorte inaugurée en reconnaissant le franquisme.
Au Québec, en 1948, BORDUAS publie Refus global
qui semble faire du jeune mouvement surréaliste canadien un des
pivots de cette nouvelle affirmation libertaire, comme le montre cette
citation extraite de L’histoire du mouvement surréaliste
: «Place à la magie : place aux mystères objectifs
! Place à l’amour ! Place aux nécessités ! Qu’au terme
imaginable, nous entrevoyons l’homme libéré de ses chaînes
inutiles, réaliser dans l’ordre imprévu, nécessaire
de la spontanéité, dans l’anarchie resplendissante, la plénitude
de ses dons individuels».
André BRETON tient même une rubrique dans Le Libertairedirigé
alors par Georges FONTENIS, un communiste libertaire qui a fondé
la FCL - Fédération Communiste Libertaire. Il est
accompagné dans cette participation par Benjamin PÉRET, François
VALLORBE (1914-1977), Jean SCHUSTER (1929-1995) et Jean Louis BÉDOUIN
(1929-1996). Les deux derniers sont sans doute les initiateurs de cette
collaboration intensive de plus de 15 mois. Cette rencontre entre l’anarchisme
organisé et le surréalisme est «normale»
(Gérard DUROZOI). Elle débute dès 1949. Le 12/10/1951,
Le Libertaire publie le «premier manifeste surréalo-anarchiste»
qui est une vraie proclamation utopique libertaire puisque «la
lutte pour le remplacement des structures sociales et l’activité
déployée pour transformer les structures mentales, loin de
s’exclure, sont complémentaires. Leur jonction doit hâter
la venue d’un âge libéré de toute hiérarchie
et de toute contrainte».
La publication d’articles et des fameux «billets»
est régulière entre 1951 et 1953, puis s’estompe après
un conflit autour d’Albert CAMUS dont le sens de la révolte est
jugé essentiel, malgré ses manques, par les anarchistes,
alors que les surréalistes y voient une position timorée,
incomplète et trop modérée. La rupture semble surtout
provenir de l’intransigeance d’Adonis KYROU du côté surréaliste
et de Serge NIN du côté anarchiste. PÉRET et BRETON
restent cependant proches encore plusieurs années du mouvement libertaire,
et soutiennent notamment la FCL lorsqu’elle est réprimée
pour ses actions contre la Guerre d’Algérie. De même les diverses
actions de Louis LECOIN sont toujours appréciées par les
surréalistes. Ainsi il y a quelques articles de BRETON dans Liberté,
le journal de cet irréductible pacifiste qu’est LECOIN. Enfin BRETON
fait parfois quelques apparitions dans le groupe anarchiste Louise MICHEL,
dont l’animateur principal, Maurice JOYEUX, est pourtant aux antipodes
de FONTENIS dans le mouvement anarchiste.
Ainsi, dans l’article La claire tour, du 11 janvier 1952,
«le pape du surréalisme» renoue encore avec l’anarchisme,
notamment celui utopiste de Laurent TAILHADE «Anarchie ! ô
porteuse de flambeaux ! Chasse la nuit, écrase la vermine !».
Pour BRETON, la vermine c’est surtout à cette époque les
staliniens et les surréalistes traîtres qui les ont ralliés,
comme ARAGON.
Surréaliste depuis les années trente, Léo MALET (1909-1996) est un des compagnons de route de l’anarchisme ; célèbre pour ses romans policiers d’atmosphère ; sa «trilogie noire» est sans doute la partie la plus engagée et la plus libertaire de sa production. Les historiens anarchistes de la «Littérature prolétarienne» que sont Michel RAGON puis Thierry MARICOURT sauront s’en souvenir.
D’autres libertaires dans ces années 1950-1960-1970 sont momentanément
des compagnons de route importants : Jean-Jacques LEBEL avant son exclusion,
Arturo SCHWARZ et Enrico BAJ animent le mouvement surréaliste dans
les années 1950 et 1960 et sont sans doute en liaison avec ses prises
de positions radicales anticolonialistes et antistaliniennes réitérées,
comme le révèle le très beau texte Hongrie,
soleil levant, en hommage à la révolution hongroise
de 1956. Ce texte est publié évidemment dans le Monde
Libertaire. La lutte contre la guerre d’Algérie permet de nouer
des contacts avec le futur théoricien du marxisme libertaire Daniel
GUÉRIN. L’éditeur Éric LOSFELD les accompagne souvent,
en «libertaire intraitable» (Gérard DUROZOI).
En 1981 encore, Arturo SCHWARZ lance une enquête sur «Anarchia
e creatività» qui aurait très bien pu s’appeler
«Surrealismo e creatività».
L’héritage stirnérien se retrouve chez Gérard
LEGRAND alors que Jean SCHUSTER et la revue L’Archibras, comme BRETON,
citent parfois BAKOUNINE.
Durant la même période, le sud-américain Roberto MATTA ECHAUREN (1911-2002), illustrateur du libertaire RABELAIS, propose diverses créations utopiques, comme cette re-création de la FIAT qu’il appelle ironiquement Autoapocalypse, où ce Vidéoptimum qu’il propose à Belfort en 1994.
Dans le post-surréalisme récent, des plasticiens comme
Aurélien DAUGUET et André BERNARD, ou une poétesse
comme Marie-Dominique MASSONI se réclament toujours de la mouvance
anarchiste.
Enfin, last but not least, il est bon de rappeler que Luis BUÑUEL
dans ses mémoires publiées en 1994 (Mon dernier soupir)
rappelle son philo-anarchisme : «je les comprends, je les ai souvent
admirés». Le poète et artiste anarchiste aragonais
Ramón ACIN, exécuté par les franquistes en 1936, ami
de jeunesse du cinéaste, avait en 1932 largement contribué
à la sortie du film de BUÑUEL Las Hurdes.
Les thématiques libertaires (cet «ethos commun» à «deux rêveries qui se rencontrent», écrit Alix FARGE) se manifestent, dès les années 1920 (si on analyse les divers articles de la Revue Surréaliste) d’abord dans la volonté de «révolution perpétuelle», puis dans une profonde attaque contre toutes les institutions autoritaires et répressives : la nation et son patriotisme, l’armée (en 1940 Jehan MAYOUX 1904-1975, objecteur de conscience, arrêté pour insoumission, passe 5 ans en diverses prisons ; et Benjamin PÉRET est momentanément emprisonné pour menées subversives sous l’uniforme), la famille et la maternité, les prisons, la religion, l’école, la psychanalyse…
L’attitude anti-religieuse, notamment anti-chrétienne va souvent déboucher sur la promotion des mouvements hérétiques. En ce sens les nombreux ouvrages consacrés à ce thème par l’ancien situationniste Raoul VANEIGEM révèlent une communauté d’esprit, sinon une forte filiation (malgré les parfois violentes dénégations).
La lutte contre les asiles et contre tout enfermement est encore largement présente dans Nadja de André BRETON. Dans le n°2 de la Revue Surréaliste de 1925 un texte réclame l’ouverture des prisons et le licenciement de l’armée («Ouvrez les prisons, licenciez l’armée !). Certes, il n’y a pas que les anarchistes qui sont à l’époque antimilitaristes ; le jeune parti communiste, qui veut appliquer les directives de Moscou (les fameuses 21 conditions) est pour une fois à l’avant-garde des luttes sur ce plan. C’est pourquoi en 1925, anarchistes, communistes et surréalistes (n°3 de la Revue) combattent ensemble contre l’engagement français dans le Rif marocain.
La lutte anticolonialiste est en effet une autre facette du mouvement surréaliste. De la guerre du Rif au Manifeste des 121 (rapidement Manifeste des 246) lancé essentiellement par les surréalistes (qui en sont les premiers signataires), la rigueur intellectuelle reste forte. BRETON écrit même une lettre le 22 septembre 1961 qui revendique la paternité du texte ; il demande à être inculpé comme d’autres qui alors sont inquiétés. L’anarchiste Jehan MAYOUX, toujours lui, se voit suspendu pour 5 ans de l’Éducation nationale ; l’année 1968 le voit encore sur les barricades à Paris et à Montpellier. Les libertaires Micheline (1924-1981) et Vincent BOUNOURE (1928-1996), membres du Groupe surréaliste de Paris, s’activent pour soutenir le Manifeste et la résistance algérienne.
Un autre thème est cher à la plupart des surréalistes, celui de leur autonomie d’action et de pensée. La contradiction est énorme alors avec l’engagement de beaucoup d’entre eux au sein d’un Parti Communiste (en 1926-1927) qui ne veut que les utiliser et les encadrer, et qui s’en méfient constamment. Beaucoup en partiront vite comme BRETON et PÉRET, et certains extrêmement lucides ont refusé l’entrée comme ARTAUD qui préfère quitter le mouvement en prenant prétexte de cette dérive partisane. La volonté d’autonomie politique et artistique reviennent cependant vite au premier plan et rejettent donc définitivement ARAGON dans un pôle «autoritaire».
Cette autonomie vis à vis du politique amène les surréalistes, comme beaucoup d’anarchistes, à conspuer le parlementarisme grégaire, à dénoncer la démocratie représentative, voire à faire campagne pour l’abstention, comme le tract Bulletin noir, au nom bien évocateur, analysé par Carole REYNAUD-PALIGOT.
Ce refus des dogmes, et cette liberté absolue tant politique qu’esthétique et artistique, nul mieux que Benjamin PÉRET ne les a exprimés, surtout lorsqu’il s’en prend à ses anciens amis gagnés par le stalinisme et le nationalisme. Son pamphlet, publié à Mexico en 1945, le Déshonneur des poètes, pourfend surtout ÉLUARD. Le poète, symbole du révolutionnaire intègre, devient celui «qui lutte contre toute oppression : celle de l’homme par l’homme d’abord et l’oppression de sa pensée par les dogmes religieux, philosophiques ou sociaux» et qui se doit de «prononcer les paroles toujours sacrilèges et les blasphèmes permanents» pour «combattre sans relâche les dieux paralysants acharnés à maintenir l’homme dans sa servitude». Mais attention «il ne s’ensuit pas qu’il désire mettre la poésie au service d’une action politique, même révolutionnaire», car ce ne serait plus de la liberté, mais de l’embrigadement. Contre toute les Églises, les surréalistes conséquents, malgré quelques errements momentanés, surent rester parmi les plus intègres intellectuels du siècle, et les plus libertaires peut-être…
Comme PÉRET, Luis BUÑUEL incendie les dogmes et les absolus, avec un cinéma subversif qui offre une efficace «transgression anarchiste», dans une belle «allégresse libertaire et irrespectueuse». Son biographe, en jouant sur quelques titres, y voit «le charme discret de l’anarchie» et «l’âge d’or de la révolte».
Tous ces aspects nous rappellent que «surréalisme et
anarchie (sont) comme les deux faces occultées d’un même désir...».
On peut aisément reprendre cette citation qui concerne les films
surréalistes jugés évidemment anarchistes, pour en
faire une présentation de tout le mouvement : «ils se situent
tous dans la rupture, rupture des formes, rupture narrative, rupture avec
la réalité…».
De rares œuvres surréalistes sont cependant nettement utopiques, ou citées comme telles.
Des œuvres de BRETON, L’Ode à FOURIER et L’amour fou surtout, en prônant la liberté des passions, «le culte de l’amour libre et imprévu»… préparent un futur édénique et renouent avec le mythe de l’âge d’or sans péché ni tabou sexuel. Les traces utopiques sont donc bien présentes. Ce n’est pas étonnant chez un intellectuel idéaliste au sens fort du terme : en 1922 dans un article Après Dada, il affirme : «quand bien même toutes les idées seraient de nature à nous décevoir, je ne me proposerais pas moins, en commençant, de leur consacrer ma vie». La référence à FOURIER est forte chez BRETON. En 1957,dans son célèbre L’art magique il s’inspire de la dimension globale de l’utopie fouriériste, qui «révise tous les rapports humains pour les lier à nouveau par l’attraction passionnelle».
La participation de l’ancien dadaïste TZARA procure au surréalisme,
d’après Pierre VILAR, une de ses rares utopies Graines et
issues, en 1934.
André THIRION avec Oedipe au bordel fait parfois
figure d’utopiste libertaire.
Vers 1923 Louis ARAGON (1887-1982) avec Les aventures de Télémaque
avait déjà frôlé le genre utopique. Il est alors
fort critique vis à vis des dérives de la révolution
bolchevique, mais très vite son engagement politique aux côtés
puis dans le parti communiste français va en faire un «apparatchik»
souvent dogmatique qui sera totalement opposé à la militance
un peu libertaire de sa jeunesse.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’artiste surréaliste Eileen AGAR nomme une de ces sculptures, aujourd’hui exposée à la Tate Gallery, L’ange de l’anarchie. Le peintre Yves LALOY semble présenter des utopies graphiques, assimilées à des plans de cités idéales dans quelques uns de ses tableaux. Les œuvres de BAJ et de ERRO, liées au mouvement anarchiste, trouvent leur place dans cette énumération. En 1990, la post-surréaliste Rebecca HORN réalise Concert for anarchy. Toutes ces traces montrent qu’entre «surréalisme, utopie, rêve et révolte», et anarchie, les liens sont multiples et féconds : c’est d’ailleurs le titre de la revue SURR publiées aux Éditions Surréalistes.
Un précurseur ambigu : Burrhus Frederic SKINNER
(1904-1990)
Ce principal animateur du «béhaviorisme radical» (analyse scientifique, en psychologie sociale, du comportement et de ses conditionnements) écrit Walden Two en 1945 et le publie en 1948. Cette utopie, une des premières eutopies osant s’exprimer après les réelles dystopies que furent fascisme, nazisme avec les génocides et carnages de la 2° Guerre Mondiale... veut se rattacher à l’héritage de Henry David THOREAU. Celui-ci dans Walden ou la vie dans les bois de 1854, décrit une célèbre expérience d’isolement volontaire de l’auteur en symbiose avec la nature, dans les terrains forestiers et marécageux de son ami EMERSON ; Walden oscille entre la retraite philosophique, la «robinsonade» et l’utopie individualiste. L’œuvre de SKINNER en 1945 est par contre une vraie réaction contre les désillusionnements de l’après-guerre.
Walden Two va être suivie d’expérimentations collectives qui s’en réclament, notamment les communautés états-uniennes de Twin Oaks (1967) et d’East Wind, et celle mexicaine (dans le Sonora) de Los Horcones (1973).
Le texte est prolongé par un essai de réflexions scientifiques, politiques et utopiques : Beyond freedom and dignity/Par-delà la liberté et la dignité publié en 1971.
L’utopie skinerrienne s’inscrit largement dans la mouvance des pensées libertaires et du pragmatisme et relativisme états-uniens. Malgré l’opposition très ferme d’anarchistes revendiqués comme le structuraliste Noam CHOMSKY ou Kingsley WIDMER qui y voit une «adaptation sécularisée du dogmatisme religieux et de l’endoctrinement», Walden Two comprend de multiples traits libertaires. La méfiance face au gouvernement, qui est pouvoir, force, absurde sûreté de soi, présente comme l’ont dit des analystes «un petit relent d’anarchisme». Toute l’utopie tourne autour de la satisfaction du bonheur individuel, et cherche pour l’atteindre des méthodes expérimentales, empiristes, modifiables... il n’y a rien de figé ni de définitif : ni dogmatisme, ni système.
La critique du mirage démocratique, de la tromperie électorale et de la délégation sont d’une veine libertaire évidente, surtout quand SKINNER par son héros FRAZIER se dresse contre «le despotisme de la démocratie».
Les choix économiques, refusant propriété privée et salariat, rappellent de nombreuses utopies socialistes libertaires. Le travail par tous, comportant une partie manuelle obligatoire, mais librement choisi, de courte durée (3 à 4h./jour), au caractère attractif, avec possible choix des heures et des tâches... le rend plus harmonieux et efface et anticipe les réflexions des années soixante et soixante-dix, comme celle du groupe ADRET, par exemple.
Les loisirs sont donc nombreux, riches, incluant toutes les activités humaines, surtout sportives, artistiques et scientifiques pour tous. La formation est complète et intégrale, comme pour les auteurs anarchistes.
Cette éducation est également limitée, peu contraignante et permanente. Elle se fonde sur l’autonomie de l’apprentissage, le respect des rythmes et sur l’autodiscipline. Elle refuse toute compétition et sanction.
L’émancipation féminine et sexuelle est abordée, souhaitée, mais reste encore timide.
Cependant l’utopie rejoint de nombreux ouvrages qui ont proposé
un gouvernement des savants, des philosophes... que les anarchistes ont
toujours combattu. En effet, SKINNER propose un organisme collégial
de conseillers et d’administrateurs chargés de l’organisation de
cette petite communauté de près de 2 000 habitants. Ce n’est
plus guère libertaire, désormais, malgré les nombreuses
limitations prévues : mandat maximal de 10 ans, absence de privilèges
économiques, politiques... attachés à la fonction...
Dans Beyond liberty and dignity, l’utopie est moins apparente mais toujours présente. L’ouvrage se veut une lucide (peut-être pessimiste ?) analyse de l’illusion de la liberté et de l’autonomie humaine. L’esprit humain n’est pas libre, il provient d’un grand nombre de réalités : milieu, éducation, origines, hérédité... Ce n’est donc pas l’esprit qu’il faut changer, mais ces conditionnements, en les rendant positifs et conscients. Positifs, cela veut dire pour SKINNER, en faveur de la diversité, contre «l’uniformité et l’enrégimentation (sic)». Il faut donc instituer des contrôles que l’on maîtrise, plutôt que de subir des contrôles inavoués qu’on nous imposent. Marc RICHELLE dans l’ouvrage cité rappelle que «le choix n’est pas entre contrôle et liberté, mais entre contrôle manifeste et contrôle occulte». Et il faut également encourager les «contre-contrôles», ce qu’on pourrait nommer des contre-pouvoirs. Cette notion de contrôle nécessaire a engendré, à tort nous dit RICHELLE, une critique d’un SKINNER vu comme autoritaire et favorable à un conditionnement aveugle des individus. Au contraire, l’utopie propose d’acquérir la lucidité nécessaire et la connaissance des mécanismes qui nous conditionnent, et d’expérimenter, de modifier en fonction des résultats obtenus, bref «d’explorer des possibles», sans jamais rien figer. Bel «éloge de l’utopie» comme l’écrit l’auteur dans son dernier chapitre.
Mouvement et utopies (?) «beatnik» :
années 40-50-60 :
Ce mouvement difficile à analyser, souvent très peu politisé au début, largement récupéré ensuite, a sans doute une notoriété surfaite comme l’analyse Vanessa ANTONY. Mais il s’inscrit dans une profonde tradition états-unienne, et inspire ce que l’on pourrait appeler une «utopie libertaire de la rupture» qui fait date et se développe bien après lui.
En France, la tradition des trimardeurs libertaires, revendiquant l’errance volontaire et le refus des conventions et du travail aliénant, semble une anticipation évidente de la vision beat de plus d’un demi-siècle postérieur. De même, le surréalisme peut paraître comme un autre précédent important, notamment grâce à André BRETON qui rêve de rupture totale et qui termine un poème dans «Les pas perdus» de 1922 par un appel au départ :
«Lâchez tout.Lâchez Dada.Lâchez votre femme,
lâchez votre maîtresse.Lâchez vos espérances et
vos craintes.Semez vos enfants au coin d’un bois.
Lâchez la proie pour l’ombre.
Lâchez au besoin une vie aisée, ce qu’on vous donne
pour une situation d’avenir.
Partez sur les routes».
Le terme beatnik a une origine ambiguë ; il désigne les partisans de l’errance, du refus du système en place. Il a également un sens assez péjoratif et polémique, puisqu’il est parfois affirmé que le mot beat est accolé à celui de nik au moment où les soviétiques semblent gagner la course à l’espace avec le premier spoutnik en fin des années 1950. Beatnik est alors un beat, dégénéré, communiste, pro-soviétique et dissident de l’intérieur qu’il faut combattre. On est évidemment en plein délire mac-carthyste. Le mot daterait cependant réellement de 1958 lorsque Herb CAEN l’utilise dans la San Francisco Chronicle.
Le mot beat peut également provenir de I’m beat (J’en ai marre, je suis crevé) et de beaten-down, être lessivé, déglingué ; ce serait son premier sens, lorsque Jack KEROUAC se l’approprie à partir des réflexions de Herbert HUNCKE, un des malfrats lié à la bande (la communauté ?) new-yorkaise des années 1944-46. HUNCKE utilisait alors l’expression beaten-down (épuisé, écrasé...). Ce sens de dead-beat (écrasé, détruit, H.S.) ou de beat-up (sué jusqu’à la corde) serait repris d’un livre de MEZZ MEZZROW, Really the blues de 1946. Ce sens rejoint bien la volonté du groupe de s’identifier aux marginaux, rejetés et laissés-pour-compte du système. C’est la thèse du poète Steve TURNER dans un très beau livre sur Jack KEROUAC. En effet ce premier sens de beat est bien celui de battu, vaincu, détruit... revendiqué par les premiers membres du mouvement par provocation et par dérision vis à vis du modèle états-unien du gagneur.
Le sens le plus connu aujourd’hui provient de Hipped on the beat (quelqu’un de branché, axé sur des rythmes saccadés issus des ancêtres du rock, le jazz ou le blues). Le beat est bien un tempo du jazz, adapté à la batterie. To beat time est l’expression consacrée pour battre la mesure, donner le rythme. La beat generation ou «génération du tempo» fut d’ailleurs assez proche des recherches d’un Charlie «Bird» PARKER et du «Free jazz, black power» comme le rappelait un recueil de textes, ou de l’œuvre fort libertaire d’Ornette COLEMAN qui publie Free jazz en 1960. La formule apparue vers 1950 est peut-être issue de l’œuvre de l’historien du jazz et ami de KEROUAC, John Clellon HOLMES, au moins dans la citation célèbre qu’il en fait dans le New York Times Magazine du 16 novembre 1952.
L’autre sens de beat, lorsqu’il est proche de béatitude, provient des nombreux liens des premiers beat avec le bouddhisme et très partiellement l’hindouisme, l’éveil, la spiritualité, surtout à travers l’influence de Gary SNYDER et de Philip WHALEN (futur moine bouddhiste en 1975) sur Jack KEROUAC, qui renouaient d’une certaine manière avec le transcendantalisme et surtout avec Henri THOREAU «l’éveillé du nouveau Monde». Dans la dernière partie de sa vie marquée par un retour profond au mysticisme religieux, pour contrer un sens violent, de rupture radicale... que revendique la nouvelle génération, Jack KEROUAC utilise de plus en plus ce sens.
Bref il s’agit d’un terme très polysémique et bien adapté à un mouvement très hétéroclite. Le débat sur ces différents sens lassaient KEROUAC et ses autres comparses. Ils ont dû sans doute par dérision dire «beat it» (foutez-moi la paix) aux «gloseurs» qui les enquiquinaient.
Enfin, pour la petite histoire, un jeune groupe appelé Scarabées va modifier l’orthographe de Beetles en Beatles rendant ainsi un bel hommage à la génération précédente ; John LENNON a avoué que dès 1960, il est un fan de KEROUAC. Bob DYLAN lui même (Robert Allen ZIMMERMAN, né en 1941) revendique l’année précédente (1959) comme date de son initiation. Elle s’est faite grâce à David WHITAKER, et s’exprime dans une belle formule citée par Steve TURNER en exergue de «L’ange déchu», qui montre que le fossé générationnel entre la Beat generation proprement dite et leurs disciples n’est pas aussi évident : «J’ai lu ‘Sur la route’ vers 1959. Cela a changé ma vie comme celle de tout le monde». DYLAN, malgré une évolution chaotique, parfois même très éloignée de son rôle de «protest singer» qui le rendit célèbre, garde très longtemps l’amitié de Allen GINSBERG. Lors de la mort du poète beat le 05/04/1997, DYLAN lui dédie le jour même un de ses plus gros succès «Desolation row». Son recueil de poésies, Tarentula, doit également beaucoup à la méthode d’écriture de William BURROUGHS. Mais les compromissions et les dérives de DYLAN n’en font pas vraiment un libertaire, ni dans ses prises de position politiques ou religieuses (Cf. sa conversion certes passagère au catholicisme), ni dans sa tumultueuse vie privée marquée par deux mariages.
Ce mouvement aux États Unis est sans doute issu directement des contestataires de l’après-guerre, ceux du mouvement hipster (hors norme, «desaffiliated») et comme le rappellent les auteurs du livre cité sur les Hippies, un hipster est «un pacifiste, le plus souvent objecteur de conscience, voire anarchiste. Être hip, c’est être anti-commercial, anti-intellectuel, anti-culture...». Ce serait Norman MAILER dans The white negro/Le nègre blanc en 1959 qui aurait le plus aidé à définir ce terme en l’assimilant à un «existentialisme américain». Le hipster veut vivre au présent, conscient que les menaces qui pèsent sur lui l’obligent à un «voyage aléatoire», sans illusion passéiste ni même utopiste. Ces menaces sont pour MAILER au nombre de trois essentielles : la menace atomique, la menace totalitaire et la menace qu’exprime le conformisme sclérosant.
Curieusement, le premier beat semble pourtant au début
méconnu par le mouvement : il s’agit du précurseur anarchiste
ou «anarricain» Kenneth REXROTH (1905-1982) qui, comme
KEROUAC plus tard, parcourt les États-Unis de long en large, mêle
jazz et poésie dès son adolescence des années 1920
dans son club de Chicago. Joël CORNUAULT le nomme Pionnier de
la jazz-poésie dans un article de 1995 de la Revue Atlantiques
de Bordeaux (n°102). Ce bohême, routard avant la lettre, mêlant
aventures et petits boulots s’installe à San Francisco dès
1927. Dans l’après-guerre, c’est un animateur du Cercle anarchiste
de San Francisco (renommé ensuite Libertarian Circle) et
une personnalité reconnue du monde littéraire engagé.
Les premiers beats de Californie et ceux qui les visitent n’ont
pas pu passer à côté de cette personnalité.
Mais cet ancien des IWW (syndicalistes révolutionnaires), mêlé
aux grands noms du socialisme et de l’anarchisme, comme il le relate dans
son livre de souvenirs (An autobiographical novel), n’inspire
sans doute pas suffisamment les jeunes amis de KEROUAC et de GINSBERG qui
sont dans les années 1940 et 1950 foncièrement apolitiques.
Ken KNABB lui rend cependant hommage en 1990 avec The relevance of
REXROTH (Éloge de Kenneth REXROTH, Lyon, ACL,
1997). Ainsi c’est bien REXROTH qui offre en Californie la possibilité
aux beats (GINSBERG essentiellement) d’utiliser le happening culturel
dont il est un des principaux animateurs (et précurseurs).
La Beat Generation proprement dite se crée historiquement
par un curieux mélange d’étudiants (Allen GINSBERG a 17 ans
lors de sa première rencontre, Lucien CARR 19 ans), de petits malfrats
(Herbert HUNCKE et surtout Neal CASSADY), de drogués, de femmes
émancipées (Edie PARKER la maîtresse de KEROUAC, ou
Joan ADAMS, celle de BURROUGHS) qui offrent leur appartements new-yorkais
vers 1943-45. Ce dernier, âgé de 30 ans, fait alors figure
à la fois d’initiateur infernal et de grand frère qui a déjà
beaucoup lu et vécu.
Il est difficile de dire que l’ouvrage de Jack KEROUAC (1922-1969) Sur la route, écrit au tout début des années 1950 et publié seulement en 1957, 7 ans plus tard, soit une utopie, au sens classique du terme. Mais la volonté qui s’y affiche d’autonomie, d’universalisme et d’aventure parfois communautaire est très proche du genre et anticipe les mouvements des sixties. Ce livre-culte ne peut en aucun cas être ignoré, même s’il révèle également un individualisme très fort dont la dette est importante vis à vis de Jack LONDON, très lu et admiré par l’auteur, comme prolétaire engagé et aventurier. L’autre source évidente, celle des grands espaces, de la nature grandiose... est à rechercher du côté du poète Walt WHITMAN (1819-1892) et de Thomas Clayton WOLFE (1900-1938). Cette «utopie libertaire du routard» est également intéressante pour la liberté d’aimer, de vivre sa vie, de tester les produits même illicites... C’est «un chant à l’amitié» et aux grands espaces. KEROUAC reste cependant assez traditionaliste (Cf. son attitude vis à vis de la religion, de la famille) et résolument apolitique, à la différence d’Alan GINSBERG par exemple. Il rejette même son assimilation à la «beat generation» dès 1957, c’est du moins ce qu’il affirme dans Desolation angels de 1965. Plus que symbole de la contre-culture, il incarne parfaitement l’individualisme teinté de traditions libertaires qu’on recouvre chez de nombreux artistes underground états-uniens. Il se proclame «vieux réfractaire assoiffé d’indépendance» dans ce même ouvrage. Mais des aspects très réactionnaires cohabitent dans son œuvre et notamment un certain machisme (surtout quand il semble glorifier la manière de vivre de Neal CASSADY)... Enfin très vite l’utopie routarde laisse la place à la désillusion, à la vanité du voyage, au cynisme plus ou moins ironique. Desolation angels est à ce titre un ouvrage marquant, dont la lecture laisse un goût amer, un désenchantement évident, tant il exprime le repli sur soi et la démythification : il ne reste plus à KEROUAC que l’alcool, d’autres drogues... et maman ! C’est presque désormais une contre-utopie.
Il n’en reste pas moins que Sur la route, qualifiée
d’utopie libertaire, malgré et sans doute contre son auteur, est
la référence mythique obligée d’une génération
des sixties que KEROUAC rejette totalement en devenant dans cette
période un réactionnaire grincheux et totalement miné
par l’alcool. Il est également intéressant de noter que les
vrais intellectuels anarchistes ont critiqué cette œuvre à
sa parution, trop inconsistante aux yeux de Kenneth REXROTH, ou trop irrationnelle
aux yeux de Paul GOODMAN (Cf. la deuxième édition de Growing
up absurd en 1957, comme nous le rappelle l’ouvrage de Steve TURNER).
Le Manifeste abomuniste (Abomunist Manifesto) du poète
noir Bob KAUFMAN en 1959 est un texte beat parmi les plus engagés,
revendiquant par provocation la culture aborigène et communiste.
Les poèmes d’Allen GINSBERG (1926-1997) et surtout son ouvrage Howl (Hurlement) de 1955 qui lui valu un procès pour obscénité, et les écrits de Alan WATTS (1915-1973) sont peut-être plus marquants encore. Howl de GINSBERG est un poème baroque très libertaire puisqu’il dénonce les ravages du «Moloch» incarné par une société étatique, capitaliste et puritaine. En 1998 l’anarchiste italo-lyonnais Mimmo PUCCIARELLI se souvient encore de l’effet libérateur que sa lecture a occasionné dans sa jeunesse italienne. GINSBERG, omniprésent dans cet article, se voit gratifier en clôture d’un poème reconnaissant : À Allen GINSBERG 1926-1997.
Ce GINSBERG anarchiste est fréquemment cité par les libertaires, surtout quand on se souvient qu’au sein du mouvement Beat, c’est lui qui relie les militants anarchisants et écologistes (Kenneth REXROTH, Michael McCLURE et Gary SNYDER surtout) à son propre mouvement dès 1954/55.
Très tôt GINSBERG s’est élevé contre la tyrannie
de la consommation, de l’argent, et il a même proposé d’abolir
cet argent pour les achats de produits de première nécessité.
Les free shops de son époque, la destruction par le feu de
billets de dollars dans certains festivals rocks, les distributions alimentaires
gratuites des Diggers de San Francisco et leur parade de décembre
1966 The death of money and rebirth of the Haight/La mort de l’argent
et la renaissance du quartier de Haight Asbury… nous rappellent
que depuis les millénarismes médiévaux et les actions
anarchistes en Italie et Espagne, détruire la monnaie, c’est s’attaquer
«utopiquement» à un symbole très fort.
Les beats et les hippies s’insèrent donc fortement
dans cette tradition.
D’Alan WATTS, copain de Gary SNYDER, dont est souvent citée la
précoce conviction bouddhiste, et notamment son ouvrage éloquent
de 1958 Beat zen, square zen and zen, on oublie beaucoup
sa forte conviction utopique. Or en 1962, l’année où HUXLEY
publie son œuvre utopique Island comprenant un usage bénéfique
des drogues, WATTS sort dans la même teneur The joyous cosmology.
Adventures in the chemistry of consciousness. Cet ouvrage rapidement
populaire, vante l’utopie psychédélique et la liberté
individuelle poussée à ses extrêmes (ce qui entre parenthèses
est aux antipodes du bouddhisme classique).
Les provocations pro-drogues de Timothy LEARY (et ses recherches plus sérieuses à Harvard) et les dérives revendiquées avec la plus totale liberté par William BURROUGHS s’y rattachent évidemment. LEARY, l’ami de GINSBERG qui le rejoint d’ailleurs à Harvard en 1961, est fortement marqué par la beat generation qu’il dépasse cependant sur bien des points (plus radical, plus ouvert aux futurs mouvements de contre-culture, les hippies et cyberpunks par exemple). Lui aussi voyait dans le libre épanouissement de tous les sens, sans aucun tabou, un moyen essentiel de libération. Comme pour KEROUAC, la musique jazz symbolise à ses yeux cette liberté et cette spontanéité libertaires dûment recherchées, par «les ondes sonores spontanées, cool, subjectives et improvisées» qu’elle possède.
Lawrence FERLINGHETTI, Gregory CORSO ou Neal CASSADY ajoutèrent
leurs propres individualités. Le second surtout, est un autre poète
radical, auteur du pessimiste et désespéré The
bomb. Tous contribuent à l’éclatement au milieu des
sixties
de la «révolution psychédélique»
dont vont s’emparer les hippies, avec le relais obligé
des protest-singers dont Bob DYLAN est le plus connu.
En tout cas, la «beat-generation» et la réhabilitation
de l’esprit «tramp» (vagabond, chemineau, voire
clochard volontaire) et de la liberté de penser et d’agir, en dehors
du conformisme ambiant, ouvrent bien des portes aux utopistes de l’époque.
Elle renoue sans vraiment le revendiquer avec l’esprit pionnier, l’anarchisme
individualiste et volontiers nomade du XIXème, et la revendication
d’autonomie des tramps et hobos (vagabonds
plus ou moins resquilleurs) de la Grande Dépression. Le «nomadisme
libertaire» et le «trimard anarchiste»
ont déjà anticipé dès le XIXème siècle
ce que le livre-manifeste de KEROUAC prône dans les années
1950. Dans un court texte de 1960 Le vagabond américain en
voie de disparition, KEROUAC, pourtant alors de plus en plus conformiste
voire réactionnaire, continuait sa mythification libertaire d’un
type états-unien désormais condamné : «…le
clochard, en quête de son idéal : la liberté, les collines
du silence sacré et de la sainte intimité». L’individualisme
y est porté au paroxysme puisque «fils de la fierté,
il n’appartient à aucune communauté ; il n’y a que lui et
d’autres chemineaux et, peut-être, un chien».
Le poète libertaire Gary SNYDER (né en 1930) qui se rattache
au mouvement beatnik, va par son parcours propre illustrer ce phénomène
: bouddhiste et beatnik d’abord, proche des hippies ensuite, il devient
un militant alternatif, libertaire et écologique dans la décennie
suivante. Il est présenté de manière chaleureuse et
jubilatoire par Jack KEROUAC dans The Dharma Bums/Les clochards célestes
(1958) sous le nom transparent de Japhy RYDER ; on y découvre dès
les années 1950 son goût pour l’anarchisme surtout de racines
états-uniennes : le transcendantalisme de THOREAU et WHITMAN, la
tradition syndicaliste révolutionnaire des IWW ou le mutualisme
kropotkinien qui correspond assez bien à son bouddhisme zen d’alors.
Son influence sur Ecotopia (1975) de CALLENBACH (Cf. ci-dessous)
est sans doute plus forte qu’on ne le pense. Dans la même lignée,
en 1980 SNYDER récidive en proposant l’utopie communautaire «ruraliste»
The
real work ; il y annonce un monde qui réduit la surpopulation
et qui mêle harmonieusement orientalisme non-violent, bio-régionalisme
et technologies alternatives.
De même, les militants anarchistes responsables du Living
Theatre (Julian BECK et Judith MALINA) dès 1951 vont largement
offrir leurs locaux aux contestataires beat, notamment GINSBERG qui y lira
ses plus beaux textes. Enfin la liaison avec la génération
suivante en France notamment, est assurée par l’agitateur contre-culturel
et anarchisant Jean Jacques LEBEL qui écrit un des premiers beaux
textes sur la génération beat et qui revendique leur thématique
et surtout leur méthode «d’art vivant» et engagé
dont la lecture publique et le happening sont les plus utilisés.
Sur San Francisco, la tradition artistique et libertaire que la génération beat fait ressurgir donne à son tour ses propres fruits : en 1966, un Artists liberation Front, qui est lié au mouvement digger, devient un acteur important dans les mouvements de la fin des sixties.
Utopies hippies, «peace and love», féministes
et mystiques...
En puisant toujours dans le superbe ouvrage cité sur L’aventure hippie mais également dans l’anthologie d’Actuel proposée en 2001 par Jean-François BIZOT «Underground», on peut affirmer que le hippie est lui aussi quelqu’un de branché (sens de hip), de cool, de libre et d’ouvert... en rupture, et volontairement en marge, d’un système qu’il déteste. L’utopie hippie revendique la liberté des corps et des esprits, la liberté des mœurs (en matière sexuelle ou de drogue par exemple) et manifeste dans sa grande majorité un rejet libertaire d’une culture autoritaire et violente. Cette «recherche d’une économie de la libido plus ouverte, bonne, véritable et heureuse est aussi fondamentale à l’impulsion utopique que d’autres propositions socio-économiques, et c’est également important pour les valeurs libertaires». Le hippie est donc le plus souvent non-violent, pacifiste, féministe, fraternel et déjà écologiste. Mais les dérives violentes et sectaires, follement mystiques et manipulatrices, existent également. La dérive consumériste est elle aussi bien présente dès le début, avec la récupération du mouvement par la mode, le cinéma, la presse… Le terme lui-même de hippie, lancé de manière péjorative par le journaliste Herb CAEN mettait l’accent sur la fausseté du mouvement et sa pâle imitation des beatniks. Condamnant cette évolution, les Diggers eux-mêmes ont dès le 06/10/1967 enterré le hippie en lui faisant des funérailles surréalistes !
C’est surtout en 1967, avec l’établissement de nombreux hippies à Haight-Ashbury à San Francisco (le fameux Hippyland), et the summer of love, que se développe le mouvement qui dure approximativement une décennie. Mais ses effets durent plus longtemps. La volonté utopique de créer un hippiland (ou hippyland) à la ville d’abord, puis dans le monde rural, revitalise fortement l’utopie dans son ensemble.
Par rapport à la beat generation, le hippie est
plus tourné vers l’écologie, la campagne, la libération
sexuelle... alors que malgré l’appel du grand large, des randonnées
et de la route ses prédécesseurs étaient surtout des
citadins. Le hippie est également plus engagé, plus concerné
par le social et le politique. Il a servi de lien essentiel entre l’anarchisme
traditionnel états-unien et les mouvements contestataires plus récents.
Parmi les hippies engagés, «l’anarchiste aux yeux fous»
Hunter S.THOMPSON (comme il se définit lui même) est une figure
célèbre, tant par une vie vécue comme un roman à
surprises (il occupa un temps une fonction de shérif !) que par
ses écrits et sa participation au plus célèbre des
journaux du mouvement, Rolling Stone. Son œuvre de 1970, «Pouvoir
freak dans les Rocheuses» autour de la trame de sa vie, est
un bel exemple des rêves utopiques «naturalistes»
d’une partie des hippies de l’époque.
Souvent cité, l’étonnant auteur de science-fiction Robert HEINLEIN (1907-1988), marque la période. En 1961 avec En terre étrangère il crée une œuvre qui va être une véritable référence pour le mouvement hippie, le retour à la nature, l’amour libre, l’égalité homme-femme..., au grand étonnement de son auteur qui jusqu’alors passait pour assez réactionnaire ! Cette eutopie libertaire vantant les mérites des communautés libres est presque un manifeste. L’auteur se réfère à ce qu’il appelle «l’anarchisme naturel» des É.U., pour lequel tout gouvernement ne peut être q’un «mal nécessaire». Dans son introduction, Gérard KLEIN parle de roman «mystico-pacifiste» et de «conte philosophique». Il est vrai que la communauté mise en scène est mystique, non-violente, naturellement et totalement anticonformiste et son mode de vie repose sur un partage complet, mental et corporel, sans aucun tabou. Son «homme de Mars», Valentin Michael SMITH, est d’ailleurs présenté comme «l’anarchiste parfait». Enfin cet ouvrage est également un merveilleux et ironique pamphlet contre toute mystification des sectes et des méthodes des télé-évangélistes.
En 1970 avec The moon is a harsh mistress/Révolte sur la
lune, Robert A. HEINLEIN donne une autre facette de ses positions
libertaires de cette période : sur la Lune exploitée, dominée
et devenue un grand centre pénitencier pour les rejetés de
Terra, se révoltent les autochtones sous l’impulsion d’un anarchiste
individualiste (Manuel O’KELLY), d’un professeur «anarchiste rationnel»
et d’une femme révolutionnaire sans étiquette.
Presque toute l’œuvre d’Ursula LE GUIN est proche de ce courant, et
on peut penser qu’elle incarne bien les idéaux écologistes
et féministes de sa jeunesse, surtout car c’est une des rares femmes
à succès dans le genre de la Science Fiction aux marges de
l’utopie, et parce que ses héros sont souvent des héroïnes,
au même rang que les hommes, mais pas systématiquement. C’est
surtout explicite avec le rôle initiatique de la prophétesse
Odo dans la communauté d’Anarres en 1974 (The dispossessed,
qui est analysé avec les œuvres anarchistes d’un chapitre suivant,
Chap.V-AA.)
mais des œuvres comme en 1969 The left hand of darkness/La main gauche
de la nuit ou celle plus tardive de 1985Always coming home/La
vallée de l’éternel retour mettent bien l’autonomie
féminine au premier rang. Ces utopies cependant sont rarement manichéennes,
et rentrent dans le genre plus profond des «utopies critiques».
Pour L.T. SARGENT, l’utopie féministe est peut-être «le courant le plus fort de l’utopisme de la fin du XXème siècle». Il était déjà très présent au XIXème puisque Liana BORGHI compte près de 50 utopies féministes dans la seule aire états-unienne. On peut retenir quelques titre d’ouvrages, souvent cités ou particulièrement importants :
En 1880, May BRADLEY LANE AVEC Mizroha : a prophecy crée une des premières utopies féministes «séparatistes» avec des hommes absents depuis des lustres. La volonté d’autonomie exprimée peut apparaître comme un trait libertaire, mais la rupture radicale entre les sexes a presque toujours été condamnée par le mouvement libertaire, qui vise à libérer l’humanité entière, pas une seule de ses catégories. Cela rejoint la polémique contre l’ouvriérisme ou l’exclusif syndicaliste par les anarchistes vers 1907.
En 1894 avec le développement aux ÉU du mouvement pour
le contrôle des naissances, Lois WAISBROOKER écrit A
sex revolution qui anticipe l’action de l’anarchiste Emma GOLDMAN
dans ce domaine.
1915 Charlotte Perkins GILMAN, nièce d’Harriet BEECHER STOWE,
dans Herland prolonge le genre d’une société
féminine exclusive où les hommes sont absents. Cette société
matriarcale s’auto-suffit. Mais le terme «matriarcale»
semble mal choisi puisqu’il s’agit plutôt d’une société
sans différences, ni de genre, ni de classe… Seule une dominante
maternelle (pour la procréation) se fait sentir.
En 1955 paraît le livre de Herbert MARCUSE Eros and civilization, (traduit en français à Paris, aux éditions de Minuit, en 1963). Cet ouvrage, difficile à lire, est, comme l’annonce le sous-titre, une recherche philosophique autour de la pensée freudienne, sur ce que devrait être une société non répressive, libertaire, misant sur un imaginaire libéré et un instinct de plaisir qui pourraient contrer la répression sociale de notre temps. Ni utopie, ni simple analyse philosophique, l’œuvre de MARCUSE est à la frontière des deux genres. Il annonce une société d’abondance qui permettrait à l’homme, partiellement libéré des contraintes du travail et de la subsistance, de donner libre cours au principe de plaisir. La liberté sexuelle devient en quelque sorte une liberté en soi, car son aspect «polymorphe-pervers» en brisant tabous et limites sociales, redonne une chance à l’individu aliéné. Son ouvrage peu lu mais souvent cité est devenu comme les écrits de Wilhelm REICH redécouverts à la même époque, une sorte de vulgate de la libération sexuelle prônée par tant de mouvements des sixties. À la fin des années 1960, La révolution sexuelle de REICH était un des livres qui circulaient le plus parmi les étudiants.
1962 Aldous HUXLEY avec Island (Cf. ci-dessous) semble apparemment totalement en accord avec la vague psychédélique.
1965 «l’eutopie érotique» de Norman O. BROWN Love’s body reprend toutes ces traditions hédonistes et libertaires.
1966 Robert RIMMER dans The Harrad experiment contribue à renouveler le genre, en mettant toujours en avant une symbiose entre la liberté des corps et la liberté des esprits.
En 1969, Theodore ROSZAK dans un ouvrage célèbre (The making of a counter culture) reformulait une utopie «personnaliste» très riche, mais un peu confuse, car mêlant positions hippies, anarchisme issu de Paul GOODMAN, théories de la libération sexuelle, antimilitarisme et non violence. Sa «communauté participative» est très libertaire, malgré, comme souvent dans cette période, des traces de mysticisme et d’archaïsme «arcadien» naïfs et détestables. Cependant, en 1978 dans Person/Planet : the creative disintegration of industrial society, il se range plus fermement en faveur de l’autonomie individuelle, contre tout gourou et toute dérive autoritaire. Il semble qu’on peut alors en faire un utopiste anarchiste plus conséquent.
L’écrivain Christiane ROCHEFORT (1917-1998) publie en 1972 une fable libertaire, quoique teintée de religiosité, Archaos ou le jardin étincelant. Elle s’y affirme pour toutes les libertés, pour la réhabilitation du désir et pour l’égalité totale des sexes. C’est un texte d’esprit rabelaisien, évoquant parfois l’abbaye de Thélème, et misant sur l’inversion des valeurs, sur la création d’un «monde à l ‘envers», où «tout le monde fait ce qu’il veut (sauf ceux qui ne sont pas d’accord bien entendu, et ne le font pas s’ils veulent)». La référence fouriériste semble également évidente, l’amour s’est libéré, sans tabou, les désirs sont réhabilités, pris en compte, répertoriés sans cesse par ce pendant féminin de FOURIER qu’est Avanie. Cette société libre se retrouve sans monnaie, sans commerce, sans travail obligatoire, et surtout sans État omniprésent et tout puissant. L’armée se dissout, la guerre est prohibée et le pouvoir se dilue totalement. La pointe de mysticisme n’est même pas gênante pour un libertaire, tant le fait religieux est ridiculisé, récupéré, et tendrement ou érotiquement pratiqué…
En 1973 les néo-fouriéristes Pascal BRUCKNER et Alain FINKELKRAUT publient un essai utopique Le nouveau désordre amoureux (réédité en 1997 au Seuil, collection Points) qui détruit toutes les normes conjugales, génitales, «androgynales» et de primauté masculine... Le refus de la tyrannie de l’orgasme (masculin) et l’éloge de la puissance sexuelle féminine sont à la fois une réfutation des théories de Wilhelm REICH et une proposition de vie amoureuse libertaire puisqu’autonome, ouverte et diversifiée : «l’exception (étant) la seule loi possible en amour». «S’étreindre ne devant mener qu’à s’étreindre à nouveau. Et de mille autres manières, avec mille autres mondes.» est assurément une belle formule et un beau projet.
1974 avec L’antivoyage, Muriel CERF raconte son périple oriental en plein rêve hippie. Cette description de son voyage, souvent très caustique, est plus un reportage qu’une utopie, même si elle décrit fort bien le mythe du voyage qui poussa de nombreuses personnes sur les routes dans les années soixante et soixante-dix. À la limite également, on peut presque parler de contre-utopie, car cette description sans concession met en avant les faussetés «de la route» et les illusions concernant ces supposés «paradis orientaux», par ailleurs déjà largement gagnés par un tourisme uniformisant.
1975 Joanna RUSS dans The female man/L’autre moitié de l’homme reprend l’idée ancienne de GILMAN en faisant de Whileaway une société sans hommes.
1976 la libertaire et antiautoritaire Marge PIERCY dans Woman on the edge of time nous décrit un monde où tous les êtres enfantent, les hommes eux-mêmes sont donc devenus des mères et donnent le sein. Ultime victoire des femmes, ou féminité enfin atteinte par les hommes ? Il semble que l’auteur souhaite, en partageant totalement paternité/maternité, détruire une des incarnations du pouvoir, celui issu de la séparation sexuelle. La vision, pas conflictuelle ni séparatiste, est plus proche de l’idéologie anarchiste sur ce point.
1978 Sally Miller GEARHART avec The wanderground : stories of the hill women décrit des sociétés rurales entièrement dominées par les femmes disposant de nombreux pouvoirs, alors que l’univers industriel des grandes villes reste masculin. Implicitement l’homme est accusé du désastre écologique autour des monstres urbains que sont devenues les cités ; alors que la notion de la Terre-Mère semble revivifiée. Il s’agit d’une contre-utopie, pas d’une œuvre positive libertaire.
1982 avec La Couleur pourpre, Alice WALKER propose une critique de l’enferment racial et féminin, qui est également une utopie à forte connotation sexuelle. Le mode de vie proposé, qui brise tous les tabous notamment celui des relations entre femmes, repose sur la coopération ou entraide, la réciprocité comme valeur essentielle. L’harmonie s’exprime dans «une nouvelle conception de l’érotisme qui a des résonances anarchistes» affirme une des théoriciennes de l’écoféminisme et du municipalisme libertaire qui consacre plusieurs pages à cette œuvre.
1985 la contre-utopie de Margaret ATWOOD La servante écarlate, est une œuvre de dénonciation de l’oppression subie par les femmes et par contre-coup, un superbe pamphlet féministe. Les femmes y sont réduites à l’état de potiche, de boniche et d’instrument de reproduction, pour reprendre des slogans dénonciateurs largement utilisés à l’époque.
1991 Marge PIERCY récidive avec une contre-utopie dénonçant le pouvoir mâle, mais où les femmes finissent (difficilement) à faire leur place, He, She and It.
1993 l’œuvre proche de la science fiction de Doris LESSING,Canopus in Argos : archives/Canopus dans Argos 1979-1983 , peut également passer pour une utopie féministe aux traits libertaires affirmés, car les pouvoirs y sont fortement dénoncés.
1995 dans «L’île des gauchers», Alexandre JARDIN peut se rattacher à cette mouvance. Son utopie est un peu mièvre, peu téméraire dans les propositions, mais comme «les gauchers» mettent l’amour et les relations amoureuses et sentimentales au premier plan de leur micro-société océanique, c’est bien une vision parfois libertaire, pragmatique et pluraliste des relations entre les sexes qui est présentée. Cependant, on reste loin de FOURIER, puisque l’idéal de ces pratiques ouvertes, c’est de permettre de bonnes relations conjugales. Par ailleurs, un monde écologique, refusant le modernisme pour le modernisme (mais sachant utiliser des techniques utiles), et sans gouvernement autoritaire, mais au contraire pratiquant des esquisses de démocratie directe... permet bien de rattacher cette œuvre au genre ici délimité.
1998 avec Paradise, Toni MORRISSON propose une utopie au service des femmes, mais les aspects libertaires y sont peu apparents.
2000 Jean Marc MOURA avec Gandara reste dans cette lignée «post-sixties» qui rêvait de sagesse orientale et de vie harmonieuse. Les voyageurs qu’il décrit vers 1938 semblent les trouver dans une communauté mystique, syncrétique sur le plan philosophique, du Nord Ouest de l’Inde. Ce monde à part présente une société de Brahmanes incarnant sagesse, pacifisme et éternité. C’est en tout cas dans la lignée de l’anarchisme non-violent, religieux... issu des courants libertaires du tolstoïsme ou du transcendantalisme états-unien.
Les freaks, affirmation d’une contre-culture radicale
et libertaire ?
Le terme de Freaks (monstres) désigne une frange radicalisée du mouvement hippie. La volonté dadaïste de provocation radicale et jubilatoire s’exerce contre toute règle et tout système.
Leur meilleur vecteur est la musique, incarnée par surtout par Frank ZAPPA et parfois par Jimmy HENDRIX.
Les yippies : hippies radicaux ?
Plus ultra-gauche, radicaux..., proches de mouvements révolutionnaires comme le Black Panther Party ou les féministes du courant Weathermen, les yippies (on dit souvent que le Y signifie la jeunesse - Youth- et le P la politique - Politics) militent contre l’Amérique conservatrice, réactionnaire, bref contre l’Amerikkka (pour reprendre les initiales du Ku Klux Klan). Ils sont souvent catalogués anarchistes, tant par leur mode d’action (démocratie directe, action directe, «basisme», appel à la spontanéité...) que par leur rejet des hiérarchies et des institutions. Même Christiane SAINT-JEAN-PAULIN va dans le même sens, alors que les aspects libertaires sont trop négligés dans on ouvrage sur la contre-culture, puisqu’elle affirme que le YIP est une «tendance anarchiste originale». Leur radicalisme s’exprime largement dans un célèbre pamphlet «Fuck the system». The realist, organe édité par Paul KRASSNER ,qui se définit «archi-anarchiste» est un des principaux véhicules des idées du YIP (Youth International Party).
Ces Yippies sont parfois considérés comme les «diggers
de la côte Est», tant leurs emprunts aux théories
du «free» et aux méthodes du «théâtre
guérilla» sont nombreuses. Cependant, si les liens existent,
ils sont plutôt concurrentiels. Le livre de Emmett GROGAN, Ringolevio,
est souvent très acerbe, parfois injuste, contre ces petits-bourgeois
de la contestation. Les diggers californiens militent plus pour une contre-culture
comme art de vivre («utopie communautaire»), alors que
les yippies se présentent plus comme un regroupement politique de
forces dressées contre la société états-unienne.
Le plus important libertaire semble être Abbie HOFFMAN, qui pousse la liberté jusqu’à revendiquer l’usage libre de toutes les drogues (il est arrêté comme dealer en 1974) et qui va militer jusqu’au milieu des années 80. Il se suicide en 1989.
Le plus connu reste cependant Jerry RUBINS par son livre manifeste et utopique, d’une utopie de l’autonomie et du volontarisme subversif : Do it ! . Dans ce livre, qui est à l’époque très diffusé (publié en France en 1971), il rejette tous les systèmes, tous les programmes, toute tyrannie de n’importe quel parti. «La révolution signifie la création d’hommes nouveaux, de femmes nouvelles. La révolution signifie une vie nouvelle sur la terre. Aujourd’hui». Ce projet utopique s’accompagne d’une action militante omniprésente, contre toute autorité, comme le montre cet article du Los Angeles Free Press ou il revendique d’être «libres de l’ennui de la propriété, libres de l’obsession du succès, libres des positions, des titres, des noms, des hiérarchies, des responsabilités, des horaires, des règles, des routines, des habitudes».
Mais dès la fin des seventies, RUBINS change de bord, devient yuppie, accroc aux médicaments de confort et meurt dans l’oubli d’un accident de voiture en 1994. Un yuppie ou Young urban Professional serait un jeune citadin totalement gagné au libéralisme et à la réussite individuelle.
Sur toutes ces utopies des sixties et sur le désenchantement qu’occasionne la «trahison» postérieure de beaucoup de leurs leaders, on peut consulter avec nostalgie le livre de Dany COHN-BENDIT Nous l’avons tant aimée la révolution, surtout dans l’édition grand format BARRAULT, Paris, 1986.
Mouvement provo et kabouter aux pays Bas surtout
Un premier groupe artistique autour du libertaire Constant NIEUWENHUIS se fonde vers 1947, l’Experimentele Groep. Cet artiste participe ensuite à COBRA (COpenhague BRuxelles Amsterdam) et à la fondation de l’Internationale Situationniste avec un autre libertaire célèbre Asger JORN en 1957. Il influence partiellement le mouvement provo.
Ce mouvement provo est surtout actif au début des sixties, et limité à la sphère néerlandaise, même si certains de ces membres militent ou s’installent à l’étranger, comme le dessinateur WILLEM (Bernhard Willem HOLTROP) qui rejoint en France l’équipe d’Hara-Kiri et de Charlie Hebdo. Les principaux militants sont l’éditeur anarchiste Roel VAN DUYN et l’activiste Rob STOLK.
Beaucoup de pamphlets, de tracts et d’articles de revues, d’actions directes et de propagande par le fait, de mouvements de squatters... qui évoquent un monde nouveau, d’individus libres, d’utopies alternatives, mais il y a peu de longs écrits qui se rangent vraiment dans le cadre utopique. Pourtant l’utopie provo, entre anarchisme, écologie et défense de l’environnement est une des plus sympathiques de l’époque et se montre annonciatrice de 1968.
Actif de 1963 à 1967 environ, le mouvement provo va dans les années 1970 et 1980 se prolonger dans des utopies alternatives, adeptes parfois de la reprise individuelle, et de la dérision des institutions existantes, d’abord dans le mouvement des lutins (kabouters) puis dans celui des «squatters» (krakers). Les kabouters, antiautoritaires et antimilitaristes déclarés, écologistes radicaux mais non-violents semblent plus proches des courants anarchistes que leurs aînés provos. Mais leur choix électoraliste au niveau communal, surtout celui assumé par Roel VAN DUYN les éloigne un peu du mouvement anarchiste orthodoxe
Un situationnisme mêlant marxisme et anarchisme et courants artistiques radicaux
Lorsque CASTORIADIS critiquait les situationnistes en les nommant «dadao-clochards», il affirmait sans le vouloir leur caractéristiques initiales essentielles qui les rattachent d’abord aux courants artistiques radicaux et provocateurs qui courent du dadaïsme au situationnisme et au lettrisme (que DEBORD fréquenta). Les sources de leur mouvance sont extrêmement variées, même si DEBORD lui-même renia une grande partie de ses influences.
Les écrits politiques de ce courant qui se fonde en Internationale Situationniste en 1957 (jusqu’à l‘auto-dissolution de 1972), ceux de Guy DEBORD surtout dénonçant la Société du Spectacle en 1967 ou ceux plus intéressants et plus marqués «du souffle libertaire» en terme de propositions de Raoul VANEIGEM «à l’usage des jeunes générations» en 1967 également, ne sont souvent que des pamphlets politiques, non des utopies au sens propre du terme. Mais la frontière est souvent mince, et les propositions pour un monde nouveau, commencé dans le quotidien, y affluent.
En amont de ce courant, l’œuvre politico-littéraire d’Alexander TROCCHI entre Edimbourg, Paris et les ÉU vaut d’être signalée. Proche de DEBORD, mais aussi du poète beat William BURROUGHS, son texte de 1963 «Technique du coup du monde» publié dans la revue L’Internationale Situationniste est une sorte de manifeste utopique pour essayer de libérer l’individu de la contrainte extérieure, notamment étatique.
Déjà, dès 1960, Guy DEBORD alors en plein rapprochement
avec l’ultra-gauche de Socialisme ou Barbarie, publie conjointement
avec le «socio-barbare» Daniel BLANCHARD «Préliminaires
pour une définition du programme révolutionnaire»
aux envolées utopiques libertaires bien marquées même
si la tonalité générale est marxiste, et malgré
une défiance initiale affirmée : «mais cette base
contient aussi l’utopie, comme invention et expérimentation de solutions
aux problèmes actuels sans qu’on se préoccupe de savoir si
les conditions de leur réalisation sont immédiatement données…
Cette utopie momentanée, historique, est légitime ; et elle
est nécessaire car c’est en elle que s’amorce la projection de désirs
sans laquelle la vie libre serait vide de contenu». En juin 1962,
avec l’article Les mauvais jours finiront !, publié
dans l’Internationale Situationniste n°7, la position conseilliste,
aux marges de l’utopie, du marxisme et de l’anarchisme devient une constante
de la doctrine situationniste : «la première pensée
à redécouvrir est évidemment celle de MRX, ce qui
est encore facile, vu la documentation existante et l’énormité
des mensonges à son propos. Mais il faut reconsidérer aussi
bien les positions anarchistes dans la Ière Internationale, le blanquisme,
le luxembourgisme, le mouvement des conseils en Allemagne et en Espagne,
Cronstadt ou les makhnovistes, etc. Sans négliger l’influence pratique
des socialistes utopiques».
Autre exemple, l’illustrissime De la misère en milieu étudiant, considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelque moyens pour y remédier est autant un texte au vitriol contre le conformisme ambiant, les sectes politiques autoritaires issues du marxisme qu’un projet utopique vantant autogestion généralisée et conseillisme réel. Pour ses auteurs, la révolution doit être réhabilitée, vécue comme une fête, un jeu... pour «vivre sans temps mort et jouir sans entrave». la charge libératoire sinon libertaire du texte est une superbe anticipation de mai 68 et a profondément marqué les jeunes lecteurs du moment (ce que je ne renie pas, en relisant aujourd’hui avec le recul, l’édition griffonnée et annotée que j’avais achetée forcément au Quartier Latin, chez l’oublié et absolument indispensable François MASPERO, alors libraire). Dans Le Monde du 12/01/1967, Daniel GUÉRIN, qui devient alors la figure de proue de l’anarchisme-communiste, prend fermement position pour ce texte célèbre.
Ce texte de 1966, sans doute largement écrit par Mustapha KHAYATI,
La
société du spectacle de Guy DEBORD et le
Traité
de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations
de Raoul VANEIGEM, tous les deux de 1967, fournissent aux situationnistes
une armature idéologique solide juste avant le déferlement
des mouvements de 68.
L’ouvrage, sous pseudonyme (RATGEB), de Raoul VANEIGEM en 1971 De
la grève sauvage à l’autogestion généralisée
ne fait que systématiser certains textes antérieurs, notamment
son article dans le dernier numéro (n°12) de la revue l’Internationale
Situationniste en 1969 : Avis aux civilisés relativement
à l’autogestion généralisée. Il est
dans la lignée d’un conseillisme plus ultra-gauche qu’anarchiste
(mais dans lequel bien des anarchistes se reconnaissent alors), que l’I.S.
revendique depuis le numéro 6 de sa revue en août 1961. L’ancien
anarchiste du groupe Sisyphe puis de la Liaison des Étudiants
Anarchistes de Nanterre, René RIESEL avait d’ailleurs dans ce
même numéro écrit un texte marquant intitulé
Préliminaires
sur l’organisation conseilliste. Le texte de RATGEB de 1971 se
présente comme une dénonciation radicale de la «société
de survie» (premier chapitre) où le monde est dominé
par la marchandise, l’autoritarisme et toutes les hiérarchies arbitraires.
Le deuxième chapitre («ABCD de la révolution»)
est un éloge des méthodes d’action directe qui furent l’apanage
du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarchisme : sabotage, détournement,
reprise individuelle et collective… Cette partie expose un projet qui vise
à développer toutes ces actions directes, et qui cherche
à faire des mouvements grévistes des «grèves
sauvages» c’est à dire autonomes. Elles doivent toutes
pratiquer l’occupation et viser à développer immédiatement
l’auto-production et la redistribution gratuite des produits. L’auto-organisation
repose sur les «assemblées d’autogestion», avec des
conseils de délégués élus et révocables,
simples organes de coordination. Ce fédéralisme des délégués
permet la suppression de l’État. Du domaine de la production, l’autogestion
se généralise à tous les aspects de la vie individuelle
et collectives. «L’autogestion généralisée
est l’organisation sociale du pouvoir reconnu à chacun sur sa vie
quotidienne, et exercé directement soir par les individus eux-mêmes,
soit par les assemblées d’autogestion». Ce texte est un
des plus anarchistes et néo-fouriériste du mouvement situationniste.
Il renie tout autoritarisme, tout parti, tout syndicat, tout État.
Il promeut un respect absolu des libertés et des passions et subjectivités
individuelles en se battant pour «une société où
le maximum de possibilités sera socialement agencé pour multiplier
les regroupements libres et changeants entre gens attirés par les
mêmes activités, les mêmes plaisirs ; où les
attractions fondées sur le goût de la variété,
de l’enthousiasme, des jeux, tiendront compte aussi bien des accords que
des désaccords et des écarts». La charge utopique
est très forte, même si l’auteur prend soin d’écrire,
en reprenant un des slogans du Front Populaire assumé par les pivertistes,
que «tout est possible et rien n’est utopique» si nous
le voulons vraiment et si nous savons utiliser les techniques modernes
pour libérer le travail humain. Ainsi l’utopie généralisée
devient «le plus court chemin vers l’abondance. Le travail tend
vers zéro, la créativité vers l’infini».
Ce sévère critique de KROPOTKINE en reprend pourtant ici
bien des accents.
L’utopie situationniste est donc sur le plan socio-politique un mélange hétéroclite de références aux divers mouvements d’ultra-gauche surtout germaniques et néerlandais, aux marxismes critiques surtout conseillistes, aux anarchistes non-orthodoxes, surtout les plus révolutionnaires et anti-bureaucrates (collectivistes ibériques de 1936, makhnovistes ukrainiens) et les plus individualistes (STIRNER que le peintre Asger JORN revendique souvent, lui même lié à l’anarchiste italien Enrico BAJ avec lequel il fonde ne 1954 un Mouvement pour un Bauhaus Imaginiste)...
Leur proposition principale réside sans doute dans une volonté
de révolution générale et sur la longue durée,
et sur la mise en place de conseils ouvriers non-hiérarchiques.
On peut les rattacher, sans trop d’erreur, aux différents mouvements
conseillistes et autogestionnaires, qui sont très proches ou partie
prenante de l’anarchisme, puisque les conseils (ou Soviets,
ou Räte, ou Consigli...) sont une forme
d’organisation qui s’oppose à la hiérarchie, à la
fixation de pouvoirs constitués et qui tentent de réaliser
une forme de démocratie directe dans les luttes, l’organisation
sociale ou la vie quotidienne. René VIENET et d’autres, dès
1968, amplifient ces propositions en les regroupant dans le très
célèbre Enragés et situationnistes dans le mouvement
des occupations (réédité à l’identique
en 1998, 30 ans plus tard) . Dans ce livre est publié un des textes
les plus clairement conseillistes libertaires, signé par le Comité
Enragés - Internationale situationniste, L’adresse à
tous les travailleurs du 30/05/1968. Le pamphlet programmatique
expose nettement les multiples influences libertaires (démocratie
directe, autogestion, fédéralisme, indépendance et
autonomie…) puisque «les travailleurs n’ont pas d’autres voies
que la prise en main directe de l’économie et de tous les aspects
de la reconstruction de la vie sociale par des comités unitaires
de base affirmant leur autonomie vis-à-vis de toute direction politico-syndicale,
assurant leur auto-défense et se fédérant à
l’échelle régionale et nationale». «La démocratie
est directe et totale».
L’utopie situationniste de récupération du quotidien, contre tous les pouvoirs et contre la société marchande, et leur dénonciation du spectacle et de l’aliénation en font rétrospectivement un des courants les plus originaux de ces années là. Leur sens de la provocation, du délire verbal et la volonté de «jouir sans entrave» les rattachent assurément à un fouriérisme jubilatoire et aux divers courants dadaïstes, surréalistes, provos, «groucho-marxistes»... qu’ils ont souvent curieusement lourdement critiqués. Autre référence fréquente : celle du jeune Wilhelm REICH (celui de La lutte sexuelle des jeunes et celui de La révolution sexuelle), pas celle du malade et charlatanesque médecin délirant sur le tard autour de la fonction de l’orgasme.
Cette utopie mêle aussi parfois un étrange ouvriérisme a-critique et «délirant» (pour des intellectuels qui ne voulaient aucun carcan ni aucun mysticisme) et une foi «presque eschatologique dans la révolution prolétarienne» comme le note Laurent CHOLLET dans son excellent ouvrage sur l’Insurrection Situationniste. Cet ouvriérisme les éloigne de l’anarchisme au sens propre, qui refuse tout corporatisme ou position exclusive de classe.
Par contre les positions anti-hiérarchiques permanentes (même si DEBORD joue souvent au leader et au maître à penser) en font un authentique courant libertaire, en tout cas aujourd’hui reconnu comme tel. Leur haine des «bureaucrates» de tout poil, capitalistes ou socialistes, et leur revendication d’une «spontanéité créatrice» (VANEIGEM) et destructrice des vieilles valeurs ont de fort relents bakouniniens.
Parmi les théoriciens situationnistes liés aux courants urbanistiques et architecturaux de l’époque, le néerlandais Constant NIEUWENHUIS est souvent cité. Son New Babylon, une ville nomade, écrit en 1960 à une époque où il est encore proche de DEBORD, est une utopie de l’errance et des libres rencontres. L’homme libéré des contraintes matérielles et de la propriété peut s’exprimer, s’épanouir dans des actions et des pulsions artistiques spontanées. Mais la description des services publics et l’existence d’une production importante permettant l’abondance nous laissent bien des imprécisions sur ceux qui produisent et qui gèrent cette société, comme le remarque judicieusement Yolène DILAS-ROCHERIEUX.
Les traits incontestablement libertaires du situationnisme et son éclairage souvent pertinent des années soixante ne doivent pas nous faire oublier que le groupe se développa pourtant comme une secte sclérosée et autoritaire, trop souvent a-critique vis à vis du gourou que fut DEBORD, et globalement fortement imprégnée de marxisme rigide. Enrico BAJ, un temps séduit par le situationnisme, s’éloigne assez rapidement d’un mouvement qu’il considère aujourd’hui comme trop «stalinien», plein de «pulsion d’exclusion et de mort» comme le résume son ami Paul VIRILIO. Terrible contradiction dont le mouvement n’a jamais pu totalement sortir, sauf sous la forme d’exclusions ou de départs autonomes.
Mouvement écologiste, environnemental, urbaniste...
Le genre de ces fables et utopies écologistes serait initié par la fameuse utopie de William MORRIS en 1890, la robinsonnade de THOREAU et l’ouvrage ambigu Ravage de René BARJAVEL dès 1943. Les influences de la beat generation sont omniprésentes, surtout grâce à GINSBERG et SNYDER, les deux plus anarchisants du mouvement. Dès 1947 Georges GIRARDIN avec ses 24 heures dans le monde nouveau préfigure la posture écologique des décennies ultérieures. Il propose (avant ADRET) de travailler 3 heures par jour (ou d’étudier 3 heures par jour pour les jeunes). Son monde limité à 30 000 personnes met en avant le souci environnemental, le qualitatif sur le quantitatif dans le domaine de la production et la nécessaire formation des jeunes générations. L’école est primordiale et adopte tous les aspects de la pédagogie libertaire et des méthodes FREINET.
Mais c’est la vague hippie et ses divers avatars qui vont vraiment lancer l’utopie écologiste, une des rares à survivre puissamment à l’orée du XXIème siècle. Un des premiers analystes systématiques (au même titre que l’anarchiste Murray BOOKCHIN) semble être Barry WEISSBERG. Son The politics of ecology (qui est plus une thèse qu’une utopie) reconnaît d’ailleurs partiellement sa dette vis à vis de l’anarchisme, qui n’est pas un «mauvais mot» et à qui on doit «collectivisation des responsabilités et coopération» comme il le répète dans une interview à Actuel en octobre 1971. Le libertaire Kingsley WIDMER en 1981 affirme que cet «utopisme écologique» est réellement libertaire, non-coercitif (non-autoritaire) et qu’il «exalte les valeurs concrètes de la liberté individuelle plus qu’aucune autre idéologie contemporaine».
Parmi les ouvrages marquants, on peut retenir :
1962 Aldous HUXLEY avec Island (l’île tropicale Pala) décrit un univers mêlant drogues douces euphorisantes (la moksha), philosophies orientales (le bouddhisme surtout), développement harmonieux des corps, et économie coopérative et équilibrée qui participe autant au genre hippie qu’aux écotopies. C’est un bel ouvrage qui anticipe tout l’esprit des sixties. L’aspect libertaire est évident, puisque, refusant tout système contraignant, la communauté au contraire tente une symbiose pragmatique entre techniques et pensées différentes. L’eugénisme est doux mais tout de même inquiétant, par insémination artificielle et traitement «pavlovien» des enfants. Ce monde ne semble que temporaire, car le reste de la planète est inchangé, et va finir par étouffer l’expérience. Avec son ouvrage The doors of perception de 1954, HUXLEY avait déjà ouvert «les portes» à une vision communautaire et utopique des drogues «naturelles», comme le peyotl (d’où est extrait la mescaline qu’il a consommé) et plus tard le cannabis. La drogue, pour lui comme pour Alan WATTS et Timothy LEARY, permet de réaliser une vraie utopie de la communication réelle et naturelle, autant vis à vis des hommes que de la nature, communication misant sur les sens et le corps, et réhabilitant bien sûr la libre sexualité.
1971 Dorothy BRYANT, largement influencée par les idées libertaires, avec The Comforter (livre qu’elle reprend en 1976 sous le titre de The kings of Ata are waiting for you) s’enthousiasme pour une société agraire, à faible technologie. La puissance de la pensée, la force motrice des rêves... doivent permettre de gérer au mieux un environnement qu’il faut absolument respecter.
1972 la fable écologiste, libertaire et antiproductiviste de GÉBÉ, L’an 01, est totalement en symbiose avec l’air du temps. Son auteur, critique sympathique des pouvoirs machistes ou politiques appartient bien au courant libertaire, dans la mouvance de la revue mythique Charlie hebdo qui figurait en bonne place dans toutes les librairies parallèles proches de l’anarchisme.
1974 Yona FRIEDMAN dans son «Utopies réalisables» (réédité en 2000), propose un monde de petites communautés indépendantes, à démocratie directe, respectant la «primauté de l’individu» et la diversité des choix. Bien des traits de ses propositions pragmatiques et pluralistes, anti-paternalistes affirmées, sont d’un vrai esprit libertaire, anti-étatiste, parfois fédéraliste. C’est d’autant plus net qu’il s’oppose à tout système, tout universalisme de la pensée comme l’avait initié STIRNER en son temps. Mais le jargon est confus et les idées quelques fois contradictoires («antifédérationnisme» et propositions fédéralistes se suivent !). De plus dans ses propositions finales, il apparaît plus comme un réformiste et un libertarien («capitalisme social») qu’un libertaire. Son œuvre optimiste de communautés désintéressées et de mouvements écologistes, tournés vers des villes à taille humaine et d’urbanisme humaniste est bien datée désormais, mais s’inscrit cependant totalement dans la tradition anarchiste.
1974 Ursula LE GUIN, déjà citée, avec The dispossessed fait d’Anarres un monde égalitaire, coopératif, antiautoritaire quoiqu’un peu doctrinaire et trop collectiviste. La pauvreté et les choix idéologiques écologistes et libertaires imposent le respect des êtres, des ressources et du milieu, alors que la capitaliste Urras est un monde technologique au milieu riche mais dégradé.
1975 avec Ecotopia, Ernest CALLENBACH regroupe pratiquement tous les idéaux libertaires des sixties (influence notamment de Gary SNYDER) dans une communauté républicaine autogérée de l’ouest des États-Unis où trois États ont fait sécession : décentralisation et fédéralisme, mœurs et vie sexuelle anti-autoritaires et libres, écologie, énergie biodégradable et méthodes alternatives et enseignement intégral autogéré dans des écoles-fermes quasi autonomes. Les unités sont de petites tailles. Le respect de la nature est encouragé ; le cadre de vie est esthétiquement réorganisé, ce qui n’est pas sans rappeler l’utopie de William MORRIS. Utilitarisme et productivisme sont également rejetés. Les membres de cette collectivité acceptent donc une vie assez austère et ascétique, mais sans contrainte. Avec un travail nécessaire d’environ 20 heures par semaine, on retrouve cette idée des 2 à 3 heures par jour de beaucoup d’autres ouvrages (Cf ADRET ci-dessous). Les influences hippies, orientales et amérindiennes de l’époque sont incontestables. La liberté et la diversité sont les deux bases libertaires clés de l’utopie. Les cités sont de taille humaine et autogérées ; «le municipalisme libertaire» de Murray BOOKCHIN n’est plus très loin…S’il n’a pas créé le genre, CALLENBACH a visiblement créé le nom, puisque le terme d’écotopie est désormais accepté. Une revue italienne d’architecture et d’urbaniste favorisant les technologies douces et l’écologie s’appelle d’ailleurs Ecopolis, Rivista critica di ecologia territoriale.
1975 André GORZ dans Écologie et liberté, propose déjà une utopie dualiste reposant largement sur une consommation écologique, partant des besoins et un travail diminué et plus attractif. Il anticipe les analyses du collectif ADRET sur ce point.
1976 l’ouvrage ci-dessus analysé de Marge PIERCY prône le retour à des énergies non destructrices et respectueuses du milieu, par exemple les éoliennes ou moulins à vent.
1977 avec «Travailler deux heures par jour», le collectif ADRET propose une stimulante recherche sur l’essor du temps libéré en appliquant un réel partage des tâches et en ne produisant que ce qui est socialement utile. Ce petit essai plein d’intelligence va avoir un franc succès dans les milieux alternatifs. Il renoue également avec la veine un peu provocatrice du Droit à la paresse de Paul LAFARGUE (1880) ou de de l’Éloge de l’oisiveté de Bertrand RUSSEL (1919). Il a connu une large diffusion dans les mouvements anarchistes et alternatifs.
de 1977 à 1979, les 4 volumes de Robert NICHOLS autour de Daily lives in Nghsi-Altai semblent directement inspirés de CALLENBACH.
1978 avec Mai 86, Jacques STERNBERG pour sauver le monde, détruit par pollution et maladies, propose un draconien retour aux technologies douces et alternatives. Il s’agit bien d’un éloge des idéaux soixante-huitards (Mai 86-mai 68) de la révolte spontanée, et de la destruction radicale du machinisme et de la société de consommation. Pour ceux qui sont préoccupés par le réchauffement planétaire et atterrés par les désastres humains de la forte chaleur de l’été 2003, il est bon de relire ce livre qui prend comme point de départ une violente canicule.
1988 le britannique Ians M. BANKS avec Lhomme des jeux et en 1990 avec L’usage des armes propose, d’après Gérard KLEIN, une œuvre libertaire «multiforme, pacifiste, décentralisée, anarchiste, tolérante, éthique et cynique» dans un monde d’abondance assurée par des robots bienveillants gérés par l’intelligence artificielle. Dommage que la citation se termine par «cynique» !
1993-1996 la trilogie martienne de Kim Stanley ROBINSON propose de «terraformer» la planète Mars, pour humaniser son milieu ambiant, avec des technologies douces de préférence. Cette eutopie de science-fiction, très agréable à lire malgré son énorme dimension, est bien une descendante des années soixante et soixante-dix sur ce thème, et reprend de nombreuses propositions scientifiques. On peut citer, entre autres, comme influences quasi certaines sur ROBINSON, le concept de terraformage, inventé par l’écrivain de science fiction Jack WILLIAMSON vers 1942, ou l’idée de grands panneaux solaires en orbite autour de l’astre de Freeman DYSON, physicien britannique des sixties. L’idée étonnante du câble (36 000 km de long !) et de l’ascenseur spatial est sans doute liée aux propositions du soviétique Yuri ARTSUTANOV vers 1960, et celle des satellites en orbite habités rejoint sans doute les recherches de Gerald O’NEILL et de ses étudiants à Princeton dans les années soixante. Cependant c’est le scientifique et utopiste bolchevique Alexandre BOGDAVOV (1873-1928) qui reste la référence incontournable. Avec son mélange d’utopie socialiste, de saint-simonisme et de taylorisme, il avait lancé l’idée d’organisation universelle qu’il appelait tectologie. Ses deux utopies du début du siècle (Étoile rouge et L’ingénieur MENNY) sont sans doute connues de ROBINSON.
En 1999, avec le quatrième tome (The martians),
c’est à la protection de l’écologie martienne qu’en appelle
l’auteur.
Mars la Rouge de 1993, le premier ouvrage de la série,
me fait énormément penser à Travail
de ZOLA, non pas pour les aspects techniques ou le cadre environnemental,
mais pour l’effort fait par les deux auteurs pour exposer les différents
types possibles de comportements politiques et pour en proposer une symbiose.
Pour ROBINSON, le dilemme se trouve à deux niveaux : faut-il terraformer
ou non la planète, c’est à dire a-t-on le droit de modifier
totalement un milieu vierge ? C’est la première question qui permet
aux «colonisateurs» de se déterminer, avec toutes
les variantes possibles, sur des positions mettant l’écologie au
centre. La deuxième question concerne le type de pouvoir à
mettre en place, en totale autonomie ou non par rapport à la métropole
(la Terre) et de manière autogestionnaire ou non dans un cadre communautaire.
Trois des héros du roman, et largement parmi les plus importants,
peuvent aisément se rattacher à la mouvance libertaire. Arkady
est le libertaire le plus radical et révolutionnaire, proposant
une utopie communale qui n’est pas sans faire penser au théoricien
Murray BOOKCHIN. Son souci de lutter contre un urbanisme uniformisant,
de privilégier des habitations pleines de fantaisie, mêlant
cubisme et fauvisme dans la ville utopiste de Nicosia, et d’empêcher
toute hiérarchisation et tout plan pré-établi... fond
du livre un ouvrage incontestablement libertaire. Même le vénérable
et pacifiste John BOONE, plus libéral et plus pragmatiste, dénote
un goût pour des solutions fédérales, et le souci du
pluralisme et de l’ouverture. Il oscille entre un anarchisme pacifiste
et un optimisme scientiste presque saint-simonien que certains kropotkiniens
ont parfois partagé. Quant à l’irréductible Hiroko,
écologiste et ambientaliste, elle présente la face la plus
ouvertement communautaire (au sens de microcosme) et libertaire de cette
utopie martienne. Mais son isolement volontaire rappelle l’égoïsme
de certains courants anarchistes utopistes qui se détachent du reste
du monde pour vivre leur propre vie, et qui faisait critiquer l’utopie
par les principaux théoriciens du mouvement.
Mars la verte de 1993, qui a obtenu le prix HUGO, nous
montre une multitude de groupes «undergrounds» oppositionnels
sur Mars, entre écologistes radicaux, anarchistes militants, pacifistes
semi-mystiques... qui vivent leur(s) utopie(s) dans le pluralisme et la
diversité, en pratiquant entre eux une économie du troc amical
qui n’est pas sans rappeler le potlach des sociétés
amérindiennes. La colonie Gamète est un matriarcat mystico-écologique,
Prometheus est plutôt fouriériste, mais la plupart des autres
colonies-refuges sont bogdanovistes (qui se réclament du
héros anarchisant Arkady, mort dans le premier volume) ; les plus
radicaux sont des «rouges» très hostiles à
la modification de l’environnement martien. Quant à l’individualiste
Coyote, personnage essentiel pour les liens entre communautés, il
se rattachent ouvertement à l’anarchisme et affirme que «L’anarchie
est la seule véritable liberté» (page 46). Tous
ces groupes et pensées sont assez diversifiés, voire parfois
hostiles, mais ils tentent un compromis (la Charte de Dorsa Brevia
- page 413-14) misant sur la reconnaissance du pluralisme, à condition
que chaque culture respecte les individus, et sur la méfiance vis
à vis de tout pouvoir coercitif. Charte minimale et pragmatique
mais qui est assurément d’essence libertaire, et une très
belle tentative de tenter l’utopie communautaire de la diversité.
Mars la bleue publiée en 1996, poursuit la même
veine. La méfiance libertaire antiétatique, et contre le
pouvoir forcément corrupteur (p.168), est toujours défendue
par COYOTE, rejoint même par le vieux sage, et personnage désormais
central de la saga, qu’est SAX. Il était pourtant jusqu’alors plutôt
modéré et pragmatique (p.92). La nouvelle constitution martienne,
un compromis inévitable donc bien insatisfaisant et modéré,
repose également sur cette crainte d’un pouvoir qu’elle cherche
par tous les moyens à diluer, en décentralisant au maximum,
en assurant l’autonomie des cités regroupées de manière
confédérales, bref en proposant une polyarchie (p.151) qui
éparpille les pouvoirs et les empêche de s’imposer. On retrouve
donc bien des traces libertaires, nettement anti-autoritaires en tout cas,
dans ces chapitres de réflexions socio-politiques, mais elles ont
bien du mal à faire contrepoids avec le gouvernement martien installé,
malgré sa volonté de limitation des pouvoirs qu’il préconise.
Cela étant, les communautés autonomes, désirant vivre
selon leurs propres codes, y compris anarchistes, sont harmonieusement
tolérées, respectées et représentées.
Ce troisième volume aborde enfin les aspects plus intimistes et
sexuels : les femmes indigènes surtout, ce qui prouve que l’utopie
est productive d’une autre culture, expriment une totale liberté
sentimentale et sexuelle ; l’amour est libre, diversifié, sans tabou,
visant le plaisir mais jamais dépourvu du respect de l’autre et
de l’importance des sentiments. L’usage des drogues est libre également.
Le respect des choix individuels et collectifs, moraux, politiques, comportementaux...
est donc fondamental. La liberté reste l’axe primordial de la «nouvelle»
Planète.
En 1999 The martians est un livre qui n’ajoute pas grand chose à la trilogie. Sorte de Chroniques martiennes, il n’est en fait qu’une accumulation d’histoires ou de remarques souvent proches du délire technologique ou pseudo-scientifique. La planète Mars est devenue une démocratie modérée et les rares traces libertaires sont conservées dans le refus du pouvoir, dilué dans la fameuse polyarchie, et dans le rejet des frontières, du nationalisme et des États. L’individu citoyen est placé au centre du système. L’option écologique est omniprésente. Les regroupements coopératifs, communautaires, ou sous forme de kibbutzim sont encouragés et désormais dans l’ordre des choses. L’utopie douce du pouvoir modéré s’éloigne (pas totalement) des utopies anarchistes plus radicales.
1999 Yorick BLUMENFELD publie 2099. Eutopia. Il s’agit d’un réel prolongement du livre de CALLENBACH. À Yare, en Europe, de mini-sociétés alternatives, utilisant des technologies douces, placent l’humain et le respect de la nature au centre de leur idéal. L’individualisme, la création, l’originalité et le sens de l’esthétique sont reconnus et encouragés. Artisanat et esthétique, c’est encore une fois l’ancêtre MORRIS, accompagné de KROPOTKINE que nous retrouvons comme noyau assumé, ou le plus souvent ignoré, de ces utopies.
Mouvements alternatif et autogestionnaire
Ces courants sont également typiques de la contre culture, et l’autogestion reste sans doute l’utopie la plus développée socialement et économiquement dans les années 1960-70.
En 1979, le sociologue Henri MENDRAS très marqué par les mouvements et tendances des sixties et seventies évoqués ci-dessus propose une utopie gradualiste et ouverte, très «kropotkinienne» et écologique : Voyage au pays de l’utopie rustique. Le titre et le thème, et une citation en interne, rendent hommage à l’utopie rurale de l’anti-stalinien Alexandre TCHAYANOV plus connu sous son pseudonyme Ivan KREMNIOV (Cf. ci-dessus). Ici et maintenant, cohabitant avec un système centraliste et sur-productif vivent des petites communautés, autonomes, reliées entre elles par des liens assez lâches. Elles mélangent rusticité et modernité, les technologies récentes étant au service d’un travail où prime qualité et respect de l’environnement sur la quantité. Le souci de l’esthétique renvoie aux idées de MORRIS. La solidarité est apprise dès l’école et pratiquée de manière formatrice dans une sorte de service civil d’entraide sociale. Idéal autogestionnaire et volonté écologique forment bien les deux grands axes de toutes les utopies libertaires de la fin du XXème siècle.
En 1980 André GORZ avec Adieux au prolétariat
prolonge les réflexions d’Écologie et liberté
sur la limitation du travail, et développe surtout sa proposition
dualiste de l’utopie. D’un côté, il faut garder un État
minimal, cantonné aux tâches socialement utiles, et contrôlé
par des politiques qui ne chercheraient plus à s’en emparer. Il
faut surtout le dissocier du concept de pouvoir. De l’autre il faut parallèlement
encourager le développement des sphères d’autonomies individuelles
et collectives, sur le mode autogestionnaire, et liées entre elles
par une entraide mutualiste. Il y a une sorte de néo-proudhonisme
évident dans ces propositions. Ce penseur très perspicace
persiste en 1983 avec Les chemins du paradis. L’agonie du capital.
Il en appelle à l’imagination, à l’anticipation pour dégager
des possibles attractifs, des futurs sans commune mesure avec les tyrannies
de notre époque, en partant des mutations inscrites selon lui dans
la société de son temps.
Ces positions autogestionnaires, misant sur la solidarité et l’entraide, favorisant l’autonomie et la démocratie directe mais aussi l’internationalisme est assumé par de multiples mouvements, dont certains perdurent : par exemple le Mouvement Droit Paysan dans un court Manifeste du 10/01/1999 de 2 pages qui lie les vieilles revendications écologistes et autogestionnaires, au tiers-mondisme nécessaire et aux droits à la terre et au logement. C’est une sorte de texte regroupant le meilleur des positions alternatives de la fin du XXème siècle. (Cf. Réfractions, Lyon, n°6, 2000)
Mouvement pacifiste et antimilitariste
Les textes de cette mouvance sont souvent courts et innombrables, dans
les années 1960 à 1980.
On peut prendre comme exemple le M.A.N. Mouvement pour une Alternative
Non-Violente et de son «projet possible» de
socialisme autogestionnaire en 1976. Il renoue avec PROUDHON et toutes
les idées de communalisme libertaire. L’utopie est forte également
quant au projet de Défense Populaire Non-violente, même et
surtout si elle s’inspire de THOREAU ou de GANDHI, et un peu de Martin
LUTHER KING.
Et les anarcho-capitalistes ou libertariens ?
Ce courant, typiquement états-unien, s’inspire largement des écrits des anarchistes individualistes du XIXème siècle, notamment Benjamin TUCKER ou Lysander SPOONER, dont ils reprennent très largement les idées et propositions.
En fin du XXème siècle, un parti libertarien s’est développé et même se présente régulièrement aux élections aux ÉU. Le mouvement, qui s’est surtout imposé dans les années 1970, bénéficie de personnalités prestigieuses, l’économiste Frederick HAYEK par exemple, l’historien Robert NOZICK ou l’utopiste Alissa ROSENBAUM.
Cette dernière, plus connue sous le nom d’Ayn RAND (1905-1982) publie en 1957 une utopie localisée dans la vallée du Colorado, vantant le mélange d’idéaux apparemment libertaires et d’un capitalisme libéral absolu : Atlas shrugged. Cette œuvre est souvent analysée sans trop la rattacher au courant dont elle est devenue pourtant un écrit emblématique. Elle met en avant un individualisme néo-stirnérien, pro-capitaliste, nullement harmonieux, mais plutôt mesquin et conflictuel, comme l’incarne le héros John GALT. Dans cette communauté privilégiée, protégée de l’extérieur par des rayons magiques, l’espèce de confrérie des «égoïstes» est loin de ressembler à ce que souhaitait STIRNER.
L’œuvre «libertaire de droite» de Robert NOZICK écrite en 1972-73, Anarchy, State and Utopy, me semble fondamentale. La traduction française date seulement de 1988 et j’ai consulté la réédition de 2003. L’auteur admet son passage à la théorie libertarienne, notamment celle qu’il découvre via Murray ROTHBARD et Bruce GOLDBERG, qu’il cite dès son Avant-propos, mais également et surtout HAYEK qui est souvent signalé dans le cours de l’ouvrage. C’est un texte dont les deux premières parties, théoriques, sont très complexes et difficiles à lire, surtout celle où il réfute de manière très détaillée John RAWLS et sa Theory of justice de 1971. Mais la troisième partie sur l’Utopie, plus claire, est une belle proposition, plus libertaire que libertarienne.
Le livre est une longue justification pour refuser à la fois «l’état de nature» et «l’Étatultra-minimal», assimilés à l’anarchie, et «l’État étendu», même démocratique, car trop contraignant vis à vis des droits individuels. La position de NOZICK est celle d’une sorte de juste milieu, pragmatique et non figé -ce qui est bien dans la tradition états-unienne-, exprimé par ce qu’il appelle «l’État minimal» «qui se limite à des fonctions étroites de protection contre la force, le vol, la fraude, à l’application des contrats». Le respect de la volonté individuelle se fait même contre les politiques d’entraide obligatoires, ce qui est contre une vision équitable, et contre tout paternalisme, par exemple en refusant de décider pour la personne ce qui est bien ou mal, donc en lui reconnaissant par exemple le droit l’euthanasie.
Cet État minimal se fond dans sa proposition de «canevas
(framework) utopique». Au nom de la liberté de choix,
d’engagement (le volontariat reste la base de l’engagement individuel)
notre historien cherche à formuler une proposition concrète,
qu’il réfute à tort comme utopique : «l’État
minimal n’est pas une utopie», puisque son objectif est de «rechercher
les meilleurs principes de conception institutionnelle» pour
obtenir une société acceptable. En fait comme beaucoup d’auteurs,
NOZICK fait l’erreur de ne voir dans l’utopie qu’une vision figée
d’un monde stable et imposé, d’où son prudent refus. En réalité
il nous offre une des plus récentes et des plus développées
propositions libertaires (il dit plutôt «existentielles»)
de «processus utopique». Ce terme est essentiel, car
il affirme une vision évolutive, modifiable, changeante du monde
futur. Le pragmatisme et la tolérance sont extrêmes, car chacun
doit être capable d’expérimenter ses propres solutions, de
les modifier dans le cours du temps, d’en changer quand il le désire.
Le canevas est en fait un ensemble d’expérimentations utopiques
libres, différentes, polymorphes, variées, plurielles (et
même pas forcément libertaires) qui permet aux individus de
comparer, de choisir, de s’engager ou non en toute liberté. Cette
utopie ouverte, expérimentale est un «modèle des
mondes possibles, un vaste éventail diversifié de communautés
que les gens peuvent pénétrer s’ils y sont admis, abandonner
s’ils le désirent, façonner selon leurs désirs ; c’est
une société dans laquelle l’expérimentation utopique
peut-être essayée, différents styles de vie vécus,
et des visions différentes du bien peuvent être recherchées
individuellement ou en groupes». Bien sûr, NOZICK qui se
risque à tout proposer et à tout accepter, même ce
qui est le moins libertaire possible, rend la critique anarchiste souvent
acérée. WIDMER, qui accepte la notion de «méta-utopie»
qu’il découvre chez NOZICK trouve qu’il pousse sa tolérance
bien trop loin et rend incompréhensible son projet de nouveau monde,
d’autant qu’il conserve un capitalisme aliénant nulle part réellement
remis en cause. Il faut au contraire rappeler la volonté libertaire
et dépasser «le communalisme (trop) consumériste»
du penseur libertarien.
Cependant c’est bien une vision anarchiste («la mise
en œuvre du canevas possède nombre des vertus, et peu des défauts,
que les gens trouvent dans la vision libertaire») qui renoue
sans le savoir ( ?) avec les positions expérimentales des anarchistes
italiens Luigi FABBRI, voire de MALATESTA, qui pensaient déjà
dans les années 1920-1930 que la révolution anarchiste ne
pouvait se réaliser seule, et qu’il fallait donc laisser la libre
expérimentation sans conflit à tous les utopistes, à
tous les révolutionnaires, afin qu’ils permettent de prouver par
la pratique quel serait le meilleur monde possible, où la meilleure
voie à suivre. Il nous renvoie même plus avant dans le temps,
notamment à cette Ley del número de l’anarchiste
collectiviste ibérique Ricardo MELLA qui proposait expérimentations,
modifications, évolutions quasiment dans les mêmes termes
que ceux ici analysés.
La thèse de NOZICK n’est donc pas originale, mais n’en reste
pas moins séduisante en terme de liberté. Dans sa superbe
trilogie martienne commencée en 1993, Kim ROBINSON s’en est sans
doute inspiré ; sa planète rouge fourmille d’expériences
communautaires diversifiées, non agressives pour la plupart, que
les individus choisissent, rejoignent ou quittent selon leur propre liberté.
Ces micro-sociétés évoluent, se modifient… Pour tenter
de conclure, l’intérêt de la proposition de «canevas
utopique» est de nous révéler une utopie plus anarchiste
que libertarienne, opposée à celle de tous les utopistes
«universalistes» ou «missionnaires»,
autoritaires qui ne rêve que d’imposer à tous un monde figé.
Le canevas est à la fois une organisation utopique décrite
(et seulement dans ses grandes lignes), et un moyen de permettre à
l’utopie de se développer.
Mais la première grande formulation utopique des libertariens
semble provenir de Frederick HAYEK. Ce précoce (1944) pourfendeur
de la dérive totalitaire des utopies (celles ci seraient «le
chemin de la servitude») propose pourtant lui aussi une vision
utopique, qu’il rattache à la tradition de David HUME et de son
bon gouvernement. Ce bon gouvernement doit s’appuyer sur les positions
libérales classiques pour permettre le maximum de liberté.
C’est ce qu’il développe dès 1967 dans son Studies
in philosophy, politics and economics, ouvrage qu’il complète
en 1978 avec ses New studies. Il s’agit en fait d’un «constructivisme
(utopique et institutionnel) modéré» et d’un
utopisme qui ressort plus d’un «conservatisme tempéré»
que d’une vision révolutionnaire ou réellement libertaire.
Pour tenter de conclure, malgré l’importance de l’écrit
de NOZICK, je pense que les libertariens ne sont pas anarchistes. Ils partagent
avec les libertaires la volonté de vivre libre, hors de toute institution
contraignante, et de préserver les droits individuels, mais leur
approbation fréquente du capitalisme concurrentiel et souvent sans
limite n’est pas admis dans le courant anarchiste, ainsi que leur acception
des inégalités.
Conclusion partielle : l’utopie libertaire est bien
présente au sein de l’utopie.
La première conclusion est évidente, si on tient compte de la longue énumération critique que je viens de réaliser. Contrairement aux historiens de l’utopie, et mêmes aux historiens anarchistes, les utopies libertaires sont très nombreuses.
Elles existent depuis la nuit des temps, si on met le mot liberté au centre de notre recherche, et non pas celui d’anarchiste bien plus précis. Il y a donc bien un fil «noir» (libertaire) qui court de l’Antiquité à nos jours dans les productions utopiques.
Par contre ces utopies libertaires sont très diversifiées, de poids très différents. La liste ou l’anthologie présentée est donc mensongère si on la prend telle quelle. Entre la petite Bétique (en nombre de pages) de FÉNELON et la totalité du roman de MORRIS, on ne peut pas réellement faire de comparaisons. Il faudrait donc distinguer entre traces libertaires dans un écrit, et œuvre presque totalement d’esprit libertaire.
Les grandes œuvres anarchisantes ou libertaires à retenir, si
on se risque à dresser une première liste, seraient écrites
par : ARISTOPHANE, RABELAIS, FOURIER, MORRIS, WILDE, VERNE, WELLS, ZOLA,
BRETON, GINSBERG, LE GUIN, CALLENBACH, VANEIGEM, ROBINSON. Cela ne veut
pas dire qu’ils sont anarchistes ou libertaires totalement assumés,
car l’ensemble de leur œuvre est très diversifiée, et leurs
positions ont varié dans le temps.
Michel Antony Michel.Antony@ac-besancon.fr - Mise à jour le 28/08/2004