Jacques Toublet
L’anarchosyndicalisme,
l’autre socialisme







Éditions CNT/RP, 1995
 
 
 
 

Proscrits du Parti, parce que non moins révolutionnaires que Vaillant ou Guesde, aussi résolument partisans de la suppression de la propriété individuelle, nous sommes en outre ce qu'ils ne sont pas, des révoltés de toutes les heures, des hommes sans dieu, sans maître et sans patrie, les ennemis irréconciliables de tout despotisme moral ou matériel, individuel ou collectif c'est-à-dire des lois et des dictatures — y compris celle du prolétariat — et les amants passionnés de la culture de soi-même...

Purs de toute ambition, prodigues de nos forces, prêts à payer de nos personnes sur tous les champs de bataille et, après avoir rossé la police et bafoué l'armée, reprenant, impassibles, la besogne syndicale obscure mais féconde [...] consentons à poursuivre plus activement, plus méthodiquement et plus obstinément que jamais l'œuvre d'éducation morale, administrative et technique pour rendre viable une société d'hommes libres.
 
 
 

Fernand Pelloutier (Lettre aux anarchistes).

 

La Confédération nationale du travail est bien inspirée, en ces années de centenaire de la C.G.T., de rééditer deux brochures rédigées par Émile Pouget, secrétaire général adjoint de la Confédération générale du travail de 1901 à 1907 et un des plus ardents militants du syndicalisme révolutionnaire : la Confédération générale du travail et le Parti du travail. De tels textes étaient, à cette époque de grande agitation sociale, publiés en brochures, par les soins de la C.G.T. ou d'éditeurs amis, afin de faire connaître au plus grand nombre les idées de transformation sociale dont la Confédération était porteuse en ces premières années du siècle.

Ce sont de beaux textes, pleins de la détermination, de la conviction et de l'expérience de leur auteur. On remarquera, de plus, la simplicité et la concision de la langue utilisée par Pouget, ainsi que la rigueur du plan qui structure l'exposition des idées. Son objectif n'était pas d'écrire une œuvre littéraire mais de se faire comprendre, sans ambiguïté ni malentendus, de ses camarades de la «Syndicale» et des travailleurs que le syndicalisme cherchait à organiser pour les radicaliser. Il s'agissait de leur fournir une explication, une sorte de mode d'emploi, sur les orientations de la Confédération. Qu'est-ce qu'un syndicat ? Qu'est-ce qu'une Bourse du travail? Une fédération «corporative» ? Et pourquoi tous ces organismes s'étaient-ils unis dans une confédération ? Quels étaient les buts de cette organisation, et quels moyens comptait-elle utiliser pour réaliser ses objectifs ? L'action directe et la grève générale expropriatrice étaient-elles les moyens révolutionnaires adaptés à l'époque moderne ?

Au moment où il rédige ces textes,1 Émile Pouget n'est certes pas un débutant dans l'art difficile de la propagande révolutionnaire.

Il naît à Rodez, en 1860, dans une famille républicaine. A quinze ans, il fonde son premier journal, le Lycéen républicain, dont les exemplaires sont copiés par lui-même sur des feuilles de cahier. Après la mort de son beau-père, quelques mois plus tard, il doit travailler pour gagner sa vie, à Paris, dans un grand magasin.

En 1879, il contribue à créer le premier syndicat parisien des employés. Après l'amnistie de 1881 et le retour des exilés de la Commune, il fréquente un groupe de militants disciples de Bakounine connu sous le nom de Quarteron.

Il est arrêté, au côté de Louise Michel, le 9 mars 1883, après une manifestation organisée par la Chambre syndicale des menuisiers contre le chômage, au cours de laquelle quelques pains sont dérobés. Aux assises, Louise est condamnée à six années de réclusion et Émile à huit ans2 — il reste trois ans à la centrale de Melun.

A sa sortie de prison, Émile Pouget fonde le Père Peinard, sans doute une des plus remarquables réussites de journalisme populaire. C'est un brûlot hebdomadaire, rédigé en argot truculent, plein de verve mordante, qui obtient un franc succès dans les milieux ouvriers ; on y fustige les patrons, les élections et tous les scandales de la société capitaliste ainsi que la magistrature et la justice de classe ou le militarisme ; les Almanachs du Père Peinard sont illustrés par Camille Pissaro, Paul Signac, Maximilien Luce... Certains placards, intitulés le Père Peinard au Populo, sont tirés à plus de 20.000 exemplaires.

Émile Pouget doit s'enfuir à Londres, en 1894, pour échapper à la répression lors du procès dit des Trente, contre les anarchistes. Là, tout en continuant de publier un Père Peinard réduit en pagination, il s'intéresse au syndicalisme anglais et s'informe sur l'histoire du chartisme et des trade-unions.

Dès son retour en France, en 1895, il fonde un nouveau journal, la Sociale ; puis, un an plus tard, fait reparaître le Père Peinard qui disparaît définitivement lorsque Pouget devient secrétaire de rédaction, avec Sébastien Faure, au Journal du Peuple.
 
 

Des préoccupations syndicales





Depuis son retour de Londres, les préoccupations syndicales de Pouget sont passées au premier plan. Il participe aux débats d'orientation qui traversent la C.G.T., en particulier sur la question de son unification, sans pour autant centraliser sa structure, ou bien encore à propos de l'influence grandissante des libertaires au sein des syndicats. Au Congrès de Toulouse de la C.G.T., en 1897, où il représente la Fédération des syndicats de la Vienne, il propose au congrès un rapport sur le sabotage et le boycottage qui sera adopté.

Au Ve Congrès, tenu à Paris en 1900, il est élu membre de la commission du journal. La C.G.T. aura un organe de presse, intitulé la Voix du Peuple. Émile Pouget en sera le responsable de la rédaction. Sous son impulsion, l'hebdomadaire deviendra un journal de combat qui diffusera les idées d'action directe et de révolution sociale, tout en suivant au plus près les problèmes que les travailleurs doivent affronter chaque jour, telles les questions des bureaux de placement, du repos hebdomadaire, de la réduction du temps de travail, le fameux «A partir du 1er mai 1906, nous ne ferons plus que huit heures par jour», des retraites ouvrières...

«Tous, nous sommes d'accord, si extrêmes que soient nos opinions, pour vouloir que les vieillards aient la vie assurée. Il reste à trouver les moyens. Pour atteindre en partie ce but, le gouvernement propose un projet qui est une duperie : il est basé sur une capitalisation qui est une absurdité économique étendue à la société entière. [...] Dans l'état actuel des choses, il n’y a qu’un système possible : c’est celui de la répartition et le gouvernement n’en a pas voulu, il lui a préféré la capitalisation, parce qu'il a en vue non de donner des retraites aux travailleurs, mais de se procurer des ressources extra-budgétaires...»3

Désormais, Émile Pouget exercera une grande influence au sein de la C.G.T. «Il ne pensait, témoigne Victor Méric dans la nécrologie qu'il lui a consacrée, qu'à la conquête des syndicats...» Il sera de toutes les luttes et de toutes les campagnes que la C.G.T. organise. Et il n'oublie pas la lutte idéologique : appui à la lutte antimilitariste, manifestes relatifs à la diffusion de l'idée de la grève générale, combat incessant pour repousser hors de la Confédération les influences partidaires et pour faire grandir le nombre des partisans de l'autonomie syndicale. Il fut notamment un des artisans de la fusion de la Fédération des Bourses et de la Fédération des syndicats ; il l'avait jugée possible lorsque la majorité des deux branches de la C.G.T. fut en accord sur l'essentiel, ce que Pouget appelait «l'unité morale».

«L'élément révolutionnaire et d'action économique [c'est-à-dire les anarchosyndicalistes] qui avait vivifié la Fédération des Bourses ayant pénétré la Confédération, celle-ci avait rattrapé le temps perdu et les deux sections propagandaient de front.»4

Ce «principe de l'unité dont il s'est fait le propagateur», dira Louis Niel, un des membres du comité confédéral, considéré comme réformiste, qui deviendra secrétaire général après la démission de Griffuelhes, «il l'a puisé dans l'étude de l'A.I.T.5 qu'il est nécessaire de faire revivre en l'appuyant sur le mouvement exclusivement économique des syndicats».

En 1902, au congrès de Lyon, Victor Griffuelhes est nommé secrétaire général de la C.G.T., Émile Pouget est son adjoint à la section des fédérations et, comme le dit Édouard Dolléans6 dans son Histoire du mouvement ouvrier, «grâce à la diversité de leurs dons, ces deux militants vont former une équipe parfaite».

Plus jeune que Pouget (il est né en 1874 à Nérac, en Lot-et-Garonne), Griffuelhes, qui était cordonnier, avait pris une part active, dès son arrivée à Paris en 1893, au Syndicat général de la cordonnerie de la Seine ; en 1899, il devint secrétaire de l'Union des syndicats de la Seine puis, en 1900, secrétaire de la Fédération des cuirs et peaux.

Griffuelhes avait rallié, vers 1896, la mouvance blanquiste, plus particulièrement l'Alliance communiste révolutionnaire dont le Xe arrondissement de Paris, où il habitait, était un des fiefs. Pourtant lorsqu'il devint secrétaire confédéral, il avait déjà acquis la conviction que l'action syndicale était le seul moyen efficace pour libérer intégralement la classe ouvrière.

«Ouvrier j'étais, ayant puisé dans une existence souvent difficile, dans des privations multiples, le désir d'y mettre fin ; salarié j'étais, ayant à subir l'exploitation du patron et souhaitant ardemment y échapper. Mais ces désirs et ces souhaits ne pouvaient se concrétiser en une action continue qu’avec le concours des hommes astreints au même sort que moi. Et j'ai été au syndicat pour y lutter contre le patronat responsable direct de mon asservissement et contre l'État, défenseur naturel, parce que bénéficiaire, du patronat. C'est au syndicat que j'ai puisé ma force d'action, et c'est là que mes idées ont commencé à se préciser.»7

Victor Griffuelhes, selon les témoignages de ceux avec qui il avait travaillé à la C.G.T., possédait les vertus et les travers du chef de guerre ; il était courageux, pugnace et savait décider rapidement. Pierre Monatte soulignait ses qualités de stratège8 , «Lorsqu'une grève éclatait, Griffuelhes arrivait sur les lieux ; en quelques heures, rapporte Dolléans,9 il avait démêlé la situation...» Mais il pouvait aussi être cassant et autoritaire, ce qui devait lui créer bien des adversaires parmi les militants...

En ce début de siècle pourtant, le caractère ombrageux du secrétaire général de la C.G.T. et l'intelligence politique de son alter ego Émile Pouget10 surent protéger la Confédération des tentatives de corruption que le ministère Waldeck-Rousseau-Millerand11 mettait en œuvre pour, selon le mot de Griffuelhes, «domestiquer» la direction du mouvement syndical. «Nous fûmes deux à protester et... finîmes par faire voir clair aux camarades. L'explosion de vitalité de la C.G.T. résulte de ces événements. Il y eut une coalition d'anarchistes, de guesdistes, de blanquistes, d'allemanistes et d'éléments divers pour isoler du pouvoir les syndicats.»12

En 1902, au Congrès de Montpellier, en outre, une majorité de délégués (392 contre 76) vote contre la représentation proportionnelle, cheval de bataille des réformistes.13

Émile Pouget déclare que «l'approbation de la représentation proportionnelle eût impliqué la négation de toute l'œuvre syndicale qui est la résultante de l'action révolutionnaire des minorités. Or, si l'on admet que la majorité fasse loi, à quel point s'arrêtera-t-on ? [...] Ne se peut-il pas que, sous prétexte de proportionnalité, une majorité d'inconscients dénie le droit de grève à une minorité de militants conscients ?» En 1904 encore, au Congrès de Bourges, les escarmouches continuèrent entre les modérés et les anarchosyndicalistes. Une première attaque est portée par Auguste Keufer,14 secrétaire de la Fédération du livre, qui est tout à la fois «positiviste» et partisan de l'indépendance du mouvement syndical : le comité confédéral entretient des rapports non statutaires avec les minorités révolutionnaires du Livre ou des Mineurs et la Voix du Peuple a pris parti contre la Fédération du livre, de tendance modérée. Keufer conclut que les militants du comité de la C.G.T. profitent de leur mandat confédéral pour mener une politique anarchiste et non syndicaliste.

Pouget lui répond que Keufer lui-même «a été le premier, dès le début, à lancer le qualificatif d'anarchiste». «Il sait pourtant, poursuit-il, qu'il n'y a ici que des délégués des syndicats dont les opinions n'ont pas à être examinées.» Puis, il précise qu'il existe dans la C.G.T. des travailleurs qui poursuivent le même but, la suppression du salariat, selon deux stratégies différentes, définies soit comme réformiste soit comme révolutionnaire, et «ceux qui croient ou pratiquent l'entente entre le travail et le capital», affirmation qui vise Keufer et certaines pratiques du Livre qui ne sont pas loin de la collaboration de classes.

Et Pouget continue : «Ce malaise, ce malentendu viennent non du désaccord entre «réformistes» et «révolutionnaires», mais de ce que certains n'acceptent que du bout des lèvres les principes de la C.G.T. et ne tendent qu'à réaliser l'accord avec le patronat. Qu'on en vienne à poursuivre nettement le but final d'expropriation et on réalisera l'unité morale...»

Guérard,15 des Cheminots, poursuit l'offensive : il est reproché à Griffuelhes tout à la fois d'être blanquiste et d'avoir cautionné une affiche de la C.G.T. engageant à l'abstention électorale, qui est un acte de propagande anarchiste. Pouget, entre autres, lui répond que tout ce vacarme a pour objectif de faire croire que «la Confédération générale du travail était dirigée par quelques individus en désaccord total avec les syndicats».16 Cela, il ne peut l'admettre.

Et la majorité confédérale passe à l'ordre du jour et décide — contre l'opinion de Keufer qui défendait l'idée d'une réduction progressive de la journée de travail, d'abord à dix heures, puis à neuf — d'entreprendre un vaste mouvement d'agitation qui doit aboutir à l'obtention de la journée de huit heures le 1er mai 1906. Pouget estime qu'en prenant une telle décision «le congrès fera œuvre de révolution, car la besogne des révolutionnaires ne consiste pas à tenter des mouvements violents sans tenir compte des contingences, mais à préparer les esprits, afin que ces mouvements éclatent quand des circonstances favorables se présenteront».17
 
 

Le Congrès d'Amiens





Le Congrès d'Amiens, qui se tient deux années plus tard, du 8 au 16 octobre 1906, examinera les conditions de la lutte pour les huit heures et les résultats obtenus. Pourtant, une autre question retiendra l'attention des délégués et des militants. En effet, bien que beaucoup de syndicats ne désirent pas rouvrir le débat à propos des rapports syndicat-parti, le représentant de la Fédération du textile, Victor Renard, qui, en guesdiste conséquent, estimait que le syndicat devait être subordonné au parti socialiste, réussira pourtant, en se référant à la constitution, en 1899, d'un organisme électoral par les trade-unions, à relancer la discussion.18

Il importe de noter que l'année précédente, en avril 1905, les différentes fractions du socialisme19 s'étaient réunies — à l'exception de quelques «personnalités» indépendantes telles que Briand, Millerand, Violet, Viviani, Zévaès, etc., les «ministrables» — en un parti socialiste unifié, section française de l'Internationale ouvrière, organisation qui revendiquait alors 35.000 adhérents et 51 députés. Quelle serait la nature des rapports entre la S.F.I.O. et la C.G.T. ?

Le Congrès d'Amiens rassemble trois cents délégués représentant plus de mille syndicats. La C.G.T. compte environ 300.000 adhérents à ce moment-là sur les 836.13420 syndiqués recensés par les pouvoirs publics dans tout l'Hexagone.

Quelques chiffres éclaireront la situation des salariés français du commencement du siècle. Vers 1905, la France compte environ 11 millions à 12 millions de salariés (pour 16 millions en Allemagne) ; 3 millions sont des salariés agricoles (il y a 8,2 millions d'agriculteurs), 3,7 millions sont salariés de l'industrie, avec 3,4 millions d'ouvriers ; 3,3 millions sont salariés dans les services ; les fonctionnaires sont 400.000 ; la population active non patronale comprend encore 1,1 million de travailleurs isolés des services et 1,5 million de travailleurs indépendants de l'industrie. La population salariée comprend un nombre important de femmes : en France environ 40 % des femmes travaillent, le plus fort pourcentage du monde occidental (elles occupent 39 % des postes dans les ministères ; 80 % des 950.000 domestiques sont des femmes; 60 % des femmes qui travaillent ont des emplois dans l'industrie et un quart parmi elles sont ouvrières d'usine). On compte environ 3 salariés pour 2 patrons et la population salariée représente 60 % des actifs.21

Durant le Congrès d'Amiens, des accrochages ont lieu sur quasiment tous les points en débat. A l'exception de la motion sur l'espéranto et d'un message de solidarité adressé aux travailleurs de Russie : malgré les divergences, tous les délégués sont habités par un fort sentiment internationaliste.

C'est pourtant à ce propos des relations internationales que les premiers affrontements ont lieu ; ils montrent combien la solidarité internationale était, en fait, malgré les discours, distendue ; c'est une situation qui annonce le naufrage de 1914.

Les réformistes reprochent au comité confédéral l'absence de la C.G.T. à la Conférence syndicale internationale d'Amsterdam, qui se tint en juin 1905. Pouget leur répond que le secrétariat international avait refusé d'inscrire à l'ordre du jour de ladite conférence internationale les questions de la grève générale, de la journée de huit heures et de l'antimilitarisme, bien que la C.G.T. l'ait demandé au cours de la conférence précédente à Dublin. Pouget ajoute qu'il est «partisan que se continuent les relations internationales, mais à la condition que le secrétariat soit un organisme de transmission [...] et non un bureau d'étouffement». En fait, le secrétariat international avait déjà fait adopter une résolution décidant que seraient «exclues des discussions toutes les questions théoriques et toutes celles qui ont trait aux tendances et à la tactique du mouvement syndical dans les différents pays». Les social-démocrates marxistes, majoritaires dans l’Internationale syndicale, entendaient contenir cet anarchosyndicalisme, qui leur contestait la direction idéologique de la classe ouvrière, et lui refuser la parole dans les instances internationales, en particulier sur des questions qui pouvaient troubler leur électorat populaire ; ils n’avaient pas oublié que c'était la polémique à propos de la grève générale qui, en France, dans la Fédération des syndicats, avait mis les guesdistes en minorité.

On pourrait, aujourd'hui, ne voir dans cet incident que la péripétie banale d'une ordinaire lutte de tendances — les réformistes français relayant leurs camarades des autres pays pour titiller leurs adversaires communs syndicalistes révolutionnaires. Et, sans doute, tout ce petit monde du syndicalisme prétendu raisonnable pensait-il que c'était de bonne guerre... Il s'agissait bien de guerre, en effet, mais de celle qui se préparait dans les états-majors, et qui allait ravager l'Europe et le monde dans les années suivantes. Cet incident nous paraît tout à fait révélateur des conséquences de la stratégie parlementaire — et par conséquent nationale, chaque organisation ouvrière devant s'adapter à la Constitution politique de «son» État — adoptée par les socialistes et les syndicalistes réformistes et de son incapacité à s'opposer à une guerre parce qu'elle refuse de recourir à l'action directe.

Est-il possible de combattre une mobilisation générale, ou a fortiori une conflagration militaire, au moyen des élections, même si on le souhaite ? Bien sûr que non. Il n'est plus question en cette circonstance de se rendre aux urnes, ou de présenter des motions de censure ou quoi que ce soit d'analogue, mais d'endosser l'uniforme : la loi martiale remplace les droits de l'homme ! Il est nécessaire, si on veut réellement se dresser contre une guerre, de réunir le moment venu des forces vives en nombre suffisant, dans l'appareil économique, l'énergie, les transports, dans la population en général, de lancer des grèves et des manifestations massives pour la paix, sans oublier de gêner le déplacement des forces armées et de répression sur les voies ferrées, sur les ponts, dans les ports, etc.

Pour mener à bien de telles actions, il est indispensable d’entreprendre, bien avant l'heure de vérité, une campagne antimilitariste de longue haleine, accompagnée de propagande internationaliste, d'actions directes et de grèves, ce que les anarchosyndicalistes du commencement du siècle appelaient la gymnastique révolutionnaire. Et il est indispensable que cette politique d'opposition à la guerre se développe au sein des diverses nations concernées par le conflit qui menace.

Une telle stratégie politique risque fort, pourtant, de ternir l'image de ceux qui la pratiquent auprès des classes moyennes et des patriotes — et de leur faire perdre les élections...

Les événements internationaux du second semestre de 1905, au cours desquels, en raison de leurs rivalités coloniales au Maroc, l'Allemagne et la France manquèrent d'entrer en conflit, sont tout à fait significatifs de cette contradiction.

En décembre 1905, les relations s'étaient particulièrement dégradées entre les deux États. Le télégraphe avait même été suspendu le 19, afin de pouvoir laisser passer les ordres de mobilisation en cas de besoin, après que le gouvernement allemand eut envoyé un ordre de rappel à son ambassadeur à Paris ; tous s'attendaient à l'embrasement.

Le 16 janvier 1906, Griffuelhes se rend à Berlin pour proposer aux syndicats allemands une collaboration par-dessus les frontières qui permette d'organiser des manifestations simultanées contre la guerre. Les responsables de l’organisation syndicale d'outre-Rhin lui opposent la législation allemande régissant les syndicats qui interdit une action de ce genre et le renvoient au parti social-démocrate. Griffuelhes finira par rencontrer Bebel au Reichstag. Il s’entendra répondre d'abord que le mouvement ouvrier allemand a prévu des manifestations prochaines en faveur de la Russie ; en second lieu que, si la C.G.T. désirait que soit organisée une démonstration internationale contre la guerre, il fallait que le comité confédéral s'entende au préalable avec le parti socialiste de France. Plutôt que de se préoccuper de l'orage de fer et de feu qui s'annonce, les marxistes allemands, comme leurs camarades français, songent d'abord à leur lutte de tendance contre ceux qui considèrent que la voie électorale n'est pas l'axe essentiel de la stratégie du mouvement ouvrier.

La Ve Conférence syndicale internationale de Christiania (l'ancien nom d'Oslo), des 15 et 16 septembre 1907, devait adopter la résolution suivante : «La Conférence considère que les questions du militarisme et de la grève générale appartiennent à celles qui ne sont pas à résoudre par une conférence de fonctionnaires syndicaux, mais exclusivement par la représentation de l'ensemble du prolétariat international, par les congrès socialistes internationaux se tenant régulièrement... La Conférence adresse au prolétariat français l'invitation pressante de débattre les questions en cause conjointement avec l'organisation politique de la classe ouvrière de son propre pays, de coopérer au règlement de ces questions en participant aux congrès socialistes internationaux...» Seuls les partis parlementaires étaient autorisés à réfléchir aux problèmes stratégiques du mouvement ouvrier. Ah ! les braves gens...

Malgré le peu d'enthousiasme de la social-démocratie politique et syndicale, le comité confédéral décide d'agir sur le plan national en faisant placarder et distribuer à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires une déclaration intitulée «Guerre à la guerre» dans laquelle il explique que la rivalité franco-allemande peut amener à un conflit armé pouvant se déclencher au moindre incident. «La presse sait ces choses, poursuit la déclaration, et, elle se tait. Pourquoi? C'est parce qu'on veut mettre le peuple dans l'obligation de marcher, prétextant l'honneur national [et de soutenir une] guerre inévitable parce que défensive...» Et le texte se conclut par un appel «à se refuser à la guerre».

Le Congrès d'Amiens vote contradictoirement sur deux textes, un premier des réformistes Keufer, Coupat et Niel demandant qu'on renoue des relations avec le secrétariat national et un second de Griffuelhes et de Delesalle qui propose que les relations soient reprises si les questions litigieuses sont inscrites à l'ordre du jour. Émile Pouget souhaite ajouter un paragraphe à ce dernier texte : «Au cas où le secrétariat international s'y refuserait, le comité confédéral est invité à entrer en rapports directs avec les centres nationaux affiliés, en passant par-dessus le secrétariat international.» La motion ainsi modifiée est adoptée.

Après ces incidents, avec la lutte pour les huit heures dont Pouget développe largement le bilan dans la C.G.T., ce furent les relations entre ce qu'il est convenu d'appeler le syndical et le politique qui firent l'essentiel des débats.
 
 

Les rapports syndicat-parti





Les trois tendances principales s'exprimèrent. Victor Renard insista sur ce qu'il considérait comme des contradictions entre le caractère unitaire du syndicat et les orientations du syndicalisme révolutionnaire.

«Les ouvriers ont à barrer la route à l'action patronale sur le terrain politique. Le syndicat ne peut pas tout faire... [...] Que faites-vous lorsque vous votez la grève générale expropriatrice ? Vous ne respectez pas les opinions du radical. Pas plus que vous ne respectez les opinions du nationaliste lorsque vous faites de l'antipatriotisme et de l'antimilitarisme. Ces choses ne peuvent se faire qu'au groupe politique... Nous, nous divisons le travail.»22

Auguste Keufer résuma avec clarté le débat... et proposa sa solution.

« Ce que veulent les libertaires syndicalistes, ce n'est pas seulement repousser le parlementarisme pour lui préférer l'action directe, la pression exercée par les syndicats ; non, leur but final est de supprimer l'État, de faire disparaître tout gouvernement des personnes, pour confier aux syndicats, aux fédérations, le gouvernement des choses, la production, la répartition, l'échange, c'est-à-dire le communisme libertaire intégral.

«Le parti socialiste, au contraire, en attendant l'avènement final et très éloigné du pur idéal communiste, poursuit la suppression de la propriété et du patronat, pour instituer l'État socialiste-collectiviste ; comme le régulateur du travail et le dispensateur de la richesse, par la conquête des pouvoirs publics.

«Il y a entre ces deux solutions une opposition, au fond, irréductible et l'entente ne pourra pas durer longtemps, si elle devait se produire [...] et cela d'autant que les anarchistes accusent à l'avance l'État collectiviste de devenir plus despotique que l'État bourgeois.»

Il exprime ensuite une critique modérée des candidatures ouvrières, parce qu'elles enlèvent des forces au syndicat et laissent supposer aux travailleurs que les militants ne s'engagent dans la défense corporative que pour se sortir du salariat et de la condition ouvrière. Syndicats et partis doivent mener une action séparée: «Chacun de ces organismes a son terrain d'action tout indiqué, délimité ; leur action sera convergente et non commune ni subordonnée.» Keufer conclut en déclarant que la Confédération doit observer «une neutralité absolue, non seulement au point de vue politique, mais au point de vue philosophique, en écartant la propagande libertaire, antimilitariste et antipatriotique, idées qui sont exclusivement du domaine individuel. Libre à chacun de les propager ou de les combattre hors des syndicats».

Nombreux23 sont ceux qui répondront tant aux guesdistes qu'aux réformistes, en particulier Broutchoux, des Mineurs du Nord, qui affirme que le syndicalisme doit combattre l'État parce que ce dernier protège le capitalisme, que le syndicalisme doit être antimilitariste parce que l'armée brise les grèves et que devant la «barrière formée par les baïonnettes, les travailleurs font de l'action directe. [...] Quand les bourgeois nous traitent de brigands, ajoute-t-il, c'est que nous faisons de la bonne besogne», ou bien Merrheim, de la Fédération des métaux, qui accuse les socialistes guesdistes de vouloir faire du syndicat «un groupement inférieur, incapable d'agir par lui-même». «Nous affirmons, au contraire, continue Merrheim, qu'il est un groupement de lutte intégrale, révolutionnaire, et qu'il a pour fonction de briser la légalité qui nous étouffe, pour enfanter le «droit nouveau» que nous voulons voir sortir de nos luttes.»

Chacune des tendances a présenté une motion, dont voici la teneur quasi intégrale pour la parfaite compréhension des débats.

Motion réformiste: «Le congrès considérant:

«Que dans l'intérêt de l'union nécessaire des travailleurs dans leurs organisations syndicales et fédérales respectives et pour conserver le caractère exclusivement économique de l'action syndicale, il y a lieu de bannir toutes discussions et préoccupations politiques, philosophiques et religieuses au sein de l'organisme confédéral ;

«Que la C.G.T., organe d'union et de coordination de toutes les forces ouvrières, tout en laissant à ses adhérents entière liberté d'action politique hors du syndicat, n'a pas plus à devenir un instrument d'agitation anarchiste et antiparlementaire qu'à établir des rapports officieux ou officiels permanents ou temporaires avec quelque parti philosophique ou politique que ce soit ;

«Affirme que l'action parlementaire doit se faire parallèlement à l'action syndicale, cette double action pouvant contribuer à la défense des intérêts corporatifs.»

Motion des socialistes guesdistes : «Considérant qu'il y a lieu de ne pas se désintéresser des lois ayant pour but d'établir une législation protectrice du travail qui améliorerait la condition sociale du prolétariat et perfectionnerait ainsi les moyens de lutte contre la classe capitaliste,

«Le congrès invite les syndiqués à user des moyens qui sont à leur disposition en dehors de l'organisation syndicale afin d'empêcher d'arriver au pouvoir législatif les adversaires d'une législation sociale protectrice des travailleurs ;

«Considérant que des24 élus du parti socialiste ont toujours proposé et voté des lois ayant pour objectif l'amélioration de la condition de la classe ouvrière ainsi que son affranchissement définitif [...],

«Le comité confédéral est invité à s'entendre toutes les fois que les circonstances l'exigeront, soit par des délégations intermittentes, ou permanentes, avec le conseil national du parti socialiste pour faire triompher ces principales réformes ouvrières [...].»

Enfin, Griffuelhes présenta au congrès une contre-motion. qui avait été élaborée la veille de ce 13 octobre 1906 par lui-même, Delesalle, Merrheim, Niel et Pouget, ce dernier tenant la plume.

«Le Congrès confédéral d'Amiens confirme l'article 2, constitutif de la C.G.T. : La C.G.T. groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat...;

«Le congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classes qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière ;

«Le congrès précise, par les points suivants, cette affirmation théorique :

«Dans l'œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc.

«Mais cette besogne n'est qu'un côté de l'œuvre du syndicalisme ; il prépare l'émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste ; il préconise comme moyen d'action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale ;

«Le congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d'avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions ou leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d'appartenir au groupement essentiel qu'est le syndicat ;

«Comme conséquence, en ce qui concerne les individus le congrès affirme l'entière liberté pour le syndiqué de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu'il professe au dehors ;

«En ce qui concerne les organisations, le congrès décide qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet, l'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformation sociale.»25

La résolution de Victor Renard est repoussée par 724 contre, 34 pour et 37 blancs.

Les réformistes se rallient à la motion de Griffuelhes : Niel demande que sa proposition soit insérée dans le compte rendu des débats, et le Livre, par la voix d'un des camarades de Keufer, Jusserand, déclare qu'il votera la «proposition de Griffuelhes» mais en faisant des réserves sur la grève générale, parce que la Fédération du livre «condamne l'intrusion de toute politique dans les syndicats et au sein de la C.G.T.». Prise de position qui incite Pierre Monatte à lui répondre que son Syndicat des correcteurs, adhérent de la même fédération, votera la proposition de Griffuelhes «sans faire aucune réserve».

L'ordre du jour de Griffuelhes est adopté par 834 voix pour, 8 contre26 et 1 blanc. La quasi-unanimité. C'est le triomphe du syndicalisme révolutionnaire, plus apparent, hélas ! que réel. Ce résultat donne tout de même une image de son impact sur les militants du congrès ainsi que de la méfiance qui entoure les idées de subordination du syndicat au parti défendues par Jules Guesde et ses camarades.

Les réformistes de la tendance de Keufer ont refusé de se compter — après la restriction énoncée par Jusserand à propos de la grève générale, ils pouvaient sans vergogne considérer que leurs intérêts de tendance avaient été préservées.
 
 

Lutte de classes, unité et neutralité syndicales





On a souvent dit que la plume qui avait écrit la résolution d'Amiens était experte. C'était celle d'Émile Pouget. En six éléments, sont exprimées les idées-forces qui «permettent d'affirmer [...] que la Charte d'Amiens conserve toute sa valeur doctrinale et que ses principes restent les seuls qui soient de nature à permettre au syndicalisme son unité et sa vigueur».27

«1. Affirmation d'unité ;
«2. Affirmation de lutte de classes ;
«3. Affirmation de la nécessité de la lutte quotidienne dans le régime actuel ;
«4. Affirmation de la capacité d'action révolutionnaire des syndicats et fixation de leur rôle social avant et après la révolution ;
«5. Affirmation d'autonomie et d'indépendance ;
«6. Affirmation d'action directe et de neutralité envers les partis et les groupements philosophiques.28

«Non seulement la Charte d'Amiens proclame la neutralité du syndicalisme vis-à-vis des partis, mais encore elle l'exige du syndiqué dans le syndicat. Elle déclare très nettement que la qualité de membre d'un parti ou d'un groupement philosophique ne peut être ni une cause d'admission privilégiée ni une cause spéciale de radiation de la part du syndicat. Elle place ainsi le producteur en première ligne, au-dessus du citoyen, continue Pierre Besnard, mais quelle que soit [...] son évidente clarté, elle ne parvient pas à dissiper toutes les équivoques.»29

Quelles sont donc ces équivoques ? On peut les résumer en quelques points principaux :

* La Charte d'Amiens affirme dans ses premiers paragraphes une orientation de transformation sociale et de lutte de classes, basée sur l'organisation fédérative des salariés, dont l'outil est le syndicat et le moyen la grève générale expropriatrice considérée comme l'achèvement des tactiques d'action directe ; cette orientation est gradualiste, articulée sur une progression cumulative où les luttes partielles sont comprises comme un entraînement à l'affrontement général et où les améliorations obtenues par l'action comme une préfiguration de la société à construire ; elle trouve son origine dans la confiance que les travailleurs ont de leur force et de leur capacité à déterminer eux-mêmes une stratégie et des tactiques révolutionnaires ; en outre, cette stratégie n'est pas introduite de l'extérieur dans le mouvement syndical, comme le serait un projet dont les pratiques seraient inhabituelles, étrangères au comportement social des salariés, le rassemblement solidaire et l'arrêt de travail étant la forme traditionnelle, quasi immémoriale de défense des travailleurs.

* Les principes affirmés dans les premiers paragraphes du texte d'Amiens sont le plus souvent regardés comme l'orientation de toute la C.G.T. de l'époque — et cela paraît vrai à l'examen du décompte des voix qui se sont portées sur lui (834 voix contre 8, 1 blanc et quelques refus de vote)30 — alors qu'ils ne sont qu'une formulation acceptée ou défendue par une partie, certes fort importante, du mouvement syndical d'alors, composée de militants ouvriers d'origines diverses, anarchistes plutôt mais aussi socialistes révolutionnaires, notamment allemanistes ou blanquistes, voire même anciens guesdistes, qui se sont coalisés pour dynamiser le mouvement syndical compris comme l'authentique parti du travail. La formulation syndicaliste révolutionnaire ne concerne en rien les socialistes qui considèrent que la lutte ouvrière déterminante passe par le suffrage universel et la conquête parlementaire des pouvoirs publics ; on peut déduire sans peine des débats que ces socialistes parlementaires ne supportent qu'avec peine l'idéologie syndicaliste révolutionnaire, à défaut de pouvoir l'anéantir ; quant aux réformistes — dont on devine à lire les interventions qu'ils s'estiment les seuls authentiques syndicalistes — ils demeurent des pragmatiques sans finalité de transformation sociale, ils entendent seulement contrarier les effets nocifs du capitalisme sur les conditions de vie des travailleurs sans jamais tenter de s'attaquer à ses causes.

* La quasi-unanimité qui se porte sur la Charte d'Amiens s'explique par l'aspiration à l'autonomie de l'action et à l'indépendance de la réflexion syndicales, préoccupations qui sont partagées, à ce moment-là, par la majorité des syndiqués et des militants. Seuls les guesdistes, en France, à cette période, récusent le principe d'indépendance du mouvement syndical : ils proclament avec netteté la supériorité du parti politique sur le syndicat et réclament, comme conséquence, un rôle de direction sur ce dernier, en conformité avec leur conception du socialisme, très influencée par le marxisme de la social-démocratie allemande. Avant le premier conflit mondial, les théories dirigeantistes du guesdisme étaient minoritaires tant dans le mouvement syndical que dans la S.F.I.O.31 A partir de 1920, et jusqu'à aujourd'hui, dans le déroulement des faits sinon dans les résolutions de congrès, le guesdisme a pris une bien longue revanche avec la popularisation des thèses de Lénine sur le mouvement syndical naturellement «trade-unioniste», c'est-à-dire réformiste.

L'accord sur la neutralité du mouvement syndical exprime une volonté commune de minoriser dans la Confédération cette conception de subordination à un groupement extérieur. C'est l'expression d'une coalition contre un adversaire commun. Parce que les syndicalistes révolutionnaires comme les réformistes entendent développer leur politique propre, à l'intérieur de la Confédération comme sur le terrain social, sans en référer à la S.F.I.O., non plus qu'à toute autre organisation, ou en attendre des consignes ou des orientations. Hors ce rejet, la neutralité proclamée est comprise de manière complètement différente par les deux tendances.

Pour les syndicalistes révolutionnaires, il s'agit d'être indépendants des partis et des sectes,32 d'être insensibles à leurs consignes, et non pas d'être indifférents aux activités de la société humaine qui ne relèvent pas des questions professionnelles... Émile Pouget écrit dans la C.G.T. que la Confédération est «neutre du point de vue politique» mais que cette «neutralité affirmée n'implique point l'abdication ou l'indifférence en face des problèmes d'ordre général, d'ordre social; il n'est nullement question d'un neutralisme qui réduirait la Confédération à évoluer dans les cadres d'un corporatisme étroit et à ne rien voir au-delà des besognes momentanées et restreintes d'une défense professionnelle s'adaptant à la société capitaliste».

C'est une critique ouverte du réformisme syndical. «Ainsi s'éclaire, continue-t-il, et se définit la neutralité du syndicalisme français, en face des problèmes d'ordre général ; sa neutralité n'implique pas sa passivité. La Confédération n'abdique devant aucun problème social non plus que politique (en donnant à ce mot son sens large). Ce qui la distingue des partis démocratiques, c'est qu'elle ne participe pas à la vie parlementaire : elle est a-parlementaire, comme elle est a-religieuse, et aussi comme elle est a-patriotique. Mais son indifférence en matière parlementaire ne l'empêche pas de réagir contre le gouvernement, et l'expérience a prouvé l'efficacité de son action, exercée contre les pouvoirs publics, par pression extérieure.» Quelques lignes plus haut, il avait déjà précisé que «la fonction et le but de la Confédération sont définis par ses statuts : elle groupe les salariés pour la défense de leurs intérêts moraux, matériels, économiques et professionnels. Cette définition englobe toutes les manifestations de la vie humaine. Ainsi, par son acte constitutif, la Confédération affirme nettement que son action n'est pas limitée à l'étroitesse des intérêts purement corporatifs et que le devenir social ne lui est pas indifférent».

Toute différente se définit la conception de la neutralité syndicale dont se réclament les réformistes. On le comprend sans peine en relisant la motion présentée par Auguste Keufer, qui récuse qu'on se préoccupe au syndicat de ce qui n'est pas le professionnel.33 Ces deux visions de la neutralité syndicale, en particulier pour ce qui concerne la partie propositionnelle de chacun des programmes, sont évidemment antagoniques.

Émile Pouget et Victor Griffuelhes craignaient sans doute qu'une confusion s'installe dans la C.G.T. et parmi les travailleurs — et ils insérèrent dans leur texte une déclaration sur la lutte de classes «qui oppose les travailleurs en révolte contre les formes d'exploitation et d'oppression mises [...] en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière», affirmation qui rend tout à fait incongrue la conception réformiste de la neutralité. La C.G.T. de 1906 était neutre à l'égard des partis politiques, elle n'était pas neutre face à l'exploitation !

* Cette idée de la neutralité syndicale, concernant les individus ou les organisations, si mal comprise dans la C.G.T. d'aujourd'hui, est l'expression d'une volonté de maintenir l'unité organique de la Confédération malgré la pluralité politique de ses composantes. Il importe, en effet, de toujours avoir à l'esprit, lorsqu'on raisonne sur le mouvement syndical français d'avant la Première Guerre mondiale, la préoccupation permanente qui habitait le plus grand nombre de militants syndicalistes, révolutionnaires ou réformistes, à savoir préserver l'unité organique. La C.G.T. s'était construite, pour une part importante, en réaction contre la division et les chicanes qui déchiraient les diverses chapelles socialistes. Le syndicat avait permis l'unité ouvrière, synonyme de puissance et de dynamisme.

L'unité était indispensable pour continuer à fédérer toujours plus de syndicats et accroître ainsi la force de la classe ouvrière organisée.

Si les syndicalistes révolutionnaires ont rassemblé d'abord des minorités, en référence à l'article premier qui déclare que la Confédération rassemble les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du patronat et du salariat, ils n'ont pas, pour autant, refusé les masses lorsqu'elles étaient présentes. Le Syndicat des maçons de Paris a réuni 15.000 à 17.000 syndiqués, celui des terrassiers, 10.000, et des syndicats groupaient quelquefois des pourcentages importants de travailleurs, comme celui des tanneurs de Fougères, avec 80 à 90 % des ouvriers. En 1912, la C.G.T. groupait à peu près 600.000 travailleurs. La progression a été la suivante : Congrès de Montpellier, 1902, 100.000 syndiqués ; Congrès de Bourges, 1904, 132.000 ; celui d'Amiens, 1906, 300.000 ; celui de Marseille, 1908, 400.000. En dix ans, de 1902 à 1912, la C.G.T. a multiplié ses effectifs par 6.

Outre ces considérations d'efficacité immédiate, rappelons également que pour les syndicalistes révolutionnaires, le mouvement syndical était l'embryon de la société socialiste. Pouget déclare, dans la C.G.T., que l'objectif du syndicalisme est d'«absorber» l'État, après l'avoir «brisé», réduit «à zéro», en «transportant dans les organismes syndicaux les quelques fonctions utiles qui font illusion sur sa valeur» et en supprimant les autres. Une telle conception, où le mouvement syndical, en résumant à l'extrême, deviendrait dans l'avenir l'organisation publique, implique la plus grande unité organique possible.

Enfin, la neutralité affirmée permettait de pouvoir appliquer cet autre principe du syndicalisme de la C.G.T. : le syndicat est le groupement essentiel; tous peuvent y adhérer et tous les militants, de quelque bord qu'ils soient, ont le devoir de s'affilier au mouvement syndical.
 
 

La Charte d'Amiens ne résume pas
le syndicalisme révolutionnaire





La Charte d'Amiens a codifié, après avoir rappelé quelques principes, une sorte de règle de conduite à l'intérieur de la C.G.T. C'est un texte sur les rapports syndicat-parti, qui définit les relations entre des groupements qui exercent leurs activités parmi la classe laborieuse, en conclusion d'un débat à l'ordre du jour d'un congrès syndical. Il apparaît également très important de prendre note que cette résolution et les règles de fonctionnement qu'elle proposait, en conclusion des déclarations sur la nature et les objectifs de l'organisation, s'adressaient aussi, et peut-être surtout, aux militants confédéraux eux-mêmes. Il n'est pas exclu de penser, sur le fond des questions posées et en dernière analyse, comme on dit, que ce document de congrès était presque un texte interne, qui tentait d'établir une cohabitation moins conflictuelle entre les militants, qui recherchait la pacification des luttes de tendances déchirant les rangs de la Confédération — entre ceux qui voulaient que le syndicalisme fût seulement un instrument d'amélioration sociale et ceux qui aspiraient à ce qu'il demeurât en priorité un outil de transformation sociale, ainsi qu'entre ceux qui pensaient que la conquête parlementaire des pouvoirs publics était la voie du socialisme et ceux qui jugeaient qu'une telle stratégie ne pouvait avoir d'autre issue que le renforcement matériel et moral du capitalisme.

Si chacun joue le jeu, si chaque militant et chaque syndicat appliquent la lettre et l'esprit des recommandations d'Amiens, l'unité organique peut se maintenir entre les diverses tendances du mouvement syndical, tel est le message que voulaient faire passer, sans doute, les rédacteurs de la Charte. Moins de lutte de tendances, plus de lutte de classes !

Par la suite, la Charte est devenue bien plus que ce code de bonne conduite entre militants de sensibilités différentes, elle devint une référence comprise presque comme une refondation de la Confédération — elle allait, pour nombre de militants, résumer le syndicalisme révolutionnaire34 et surtout symboliser l'indépendance syndicale. L'action directe et la grève générale devinrent progressivement des rappels rituels, une sorte de coup de chapeau aux ancêtres fondateurs avant d'être systématiquement combattues par la direction proche du P.C.F. d'après la Seconde Guerre mondiale.

Le texte d'Amiens ne résumait pas le syndicalisme révolutionnaire et son programme, ce n'était pas là son objet. Dans ce programme, la Charte d'Amiens a sélectionné quelques éléments, théoriques comme la lutte de classes, pratiques comme l'indépendance ou la neutralité. Lorsque sa formulation apparut, à tort, comme un résumé synthétique sur lequel on fabriqua d'innombrables textes d'explication et de formation, on négligea, on oublia même ses autres éléments. Pas un mot dans la Charte à propos de la lutte contre l'État et de la dénonciation contre ceux qui prétendent qu'il peut devenir un instrument de libération, rien non plus concernant les analyses à produire à l'encontre des partis politiques et des illusions parlementaires.

Louis Niel, lors des débats du Congrès d'Amiens, avait demandé que les anarchistes «cessent leur guerre contre les socialistes», c'est-à-dire que les anarchosyndicalistes arrêtent de s'opposer à la stratégie de conquête des pouvoirs publics par les élections et aux organisations qui s'en faisaient les propagandistes.

Au nom de l'unité, et de la force potentielle que le maintien de cette unité recelait, les libertaires syndicalistes et leurs alliés acceptèrent de modérer leurs critiques à ce propos. Et nombre de socialistes parlementaires jugèrent la Charte comme l'expression d'un recul des anarchosyndicalistes. «Les anarchistes qui prédominent à la C.G.T. ont consenti à se mettre une muselière», déclare Victor Renard au congrès socialiste de Limoges un mois après le congrès confédéral d'Amiens. Quant à Édouard Vaillant, il souligne à ce même congrès que [la neutralité votée à Amiens] constitue une victoire sur les anarchistes. La lutte de tendances ne s'éteignit pas, elle prit une autre tournure.
 
 

Les thèmes négligés du syndicalisme révolutionnaire





Nous avons réuni ci-dessous, à l'aide de quelques citations de Pouget, quelques-uns de ces thèmes, peu à peu oubliés, du syndicalisme révolutionnaire.

«La Confédération, commence Pouget dans la C.G.T., s'identifie [...] avec l'idéal posé par toutes les écoles de philosophie sociale» ; elle formulait cet idéal «expurgé de toutes les superfétations doctrinales, de toutes les vues particulières aux sectes, pour n'en conserver que l'essence». L'objectif de Pouget et de ses camarades était que le syndicalisme révolutionnaire — l'idée — et la Confédération générale du travail — le moyen — réalisent dans l'activité effective une sorte de synthèse des débats et des expériences du mouvement ouvrier depuis son origine, résolvent, dépassent les antagonismes doctrinaux, corporatifs, personnels par la lutte solidaire commune. Tel est le sens qu'il faut donner à l'idée que la C.G.T. est le parti du travail.

«Le syndicalisme, continue-t-il, sans se manifester par une participation directe à la vie parlementaire, n'en a pas moins pour objet de ruiner l'État moderne, de le briser, de l'absorber. [...] La lutte contre les pouvoirs publics n'est pas menée sur le terrain parlementaire [...] parce que le syndicalisme ne vise pas à une simple modification du personnel gouvernemental», à la différence des partis socialistes du passé et du présent, ajouterons-nous.

La révolte décisive, la grève générale, sera «concomitante à la prise de l'outillage social et à une réorganisation sur le plan communiste, effectuées par les cellules sociales que sont les syndicats. [...] Les organismes corporatifs devenus les foyers de la vie nouvelle disloqueront et ruineront ces foyers de l'ancienne société que sont l'État et les municipalités».

Le mouvement syndical, le parti du travail, «se différencie [...] des autres partis» en groupant ceux qui travaillent «contre ceux qui vivent d'exploitation humaine» ; il coordonne «des intérêts et non des opinions», alors que les autres partis amalgament, selon la similitude des opinions, des «exploiteurs et des exploités». «Cette anomalie n'est pas particulière aux partis démocratiques bourgeois. Elle est aussi la tare des partis socialistes qui, une fois engagés sur la pente glissante du parlementarisme, en arrivent à dépouiller les caractéristiques du socialisme et à n'être plus que des partis démocratiques, d'allure simplement plus accentuée.»

On a beaucoup déformé et critiqué cette position des syndicalistes révolutionnaires, en la qualifiant de sectaire, d'ouvriériste, de réductrice. C'est un des dénigrements les plus acerbes des militants du P.C.F. contre la vieille C.G.T., qui répètent à l'envi que les salariés ne doivent pas s'isoler d'alliés possibles parmi les couches non salariées. L'objectif des syndicalistes révolutionnaires n'était ni sectaire ni réducteur. Ils entendaient que les travailleurs en chair et en os aient la maîtrise de leur organisation, de leur parti du travail, et que ce dernier ne devienne pas le porte-parole d'autres intérêts que les leurs ou bien encore le marchepied d'aventuriers politiques, dont la figure la plus marquante vers 1900 fut celle d'Aristide Briand. Ils voulaient faire en sorte qu'au sein des syndicats les travailleurs, souvent placés en situation de subordination dans leur travail et manipulés de diverses manières par les organes de communication de la classe dirigeante, puissent faire entre eux, à égalité de culture et de référence, leur apprentissage de l'activité sociale collective, de la vie publique. Il s'agissait d'une tentative de donner naissance — par le débat, la prise de décision collective, l'analyse des actions et la confrontation — à une authentique pensée ouvrière. Pour atteindre ce but, ou s'en approcher, la structure de l'organisation devait neutraliser les politiciens professionnels beaux parleurs et les théoriciens en quête de troupes fraîches. C'est en Espagne, au sein de la C.N.T., que cette démarche pédagogique eut les meilleurs résultats, en engendrant plusieurs générations de militants ouvriers capables tout à la fois d'organiser des luttes d'une grande efficacité et, le moment venu, de gérer les régions où le putsch des militaires fascistes avait été écrasé.

La direction actuelle de la C.G.T. combat en permanence ce souvenir parce qu'il est en contradiction avec le dogme léniniste — qui prétend que les travailleurs ne peuvent atteindre seuls la conscience socialiste révolutionnaire, que pour cela ils ont besoin du parti, considéré comme intellectuel collectif — et avec les intérêts du P.C.F. qui cherche à gagner des électeurs dans toutes les classes sociales.

La démocratie, même la plus radicale, poursuivaient les syndicalistes révolutionnaires, le suffrage universel,35 la représentation parlementaire, les municipalités, etc., n'ont pas d'influence sur l'état de la société de classes, la société marchande, sur le régime de la propriété industrielle et commerciale. C'est une croyance sans fondement de penser que la démocratie politique moderne peut changer quoi que ce soit de la structure de la société actuelle, quoi que ce soit dans les rapports qui subordonnent le travailleur au patron et au dirigeant.

Pourtant, sans utiliser les moyens de la démocratie politique, le syndicalisme révolutionnaire n'est pas «indifférent à la forme du pouvoir», continue Pouget; il le veut «moins oppressif, le moins possible, et il travaille en ce sens par une action sociale qui, pour se manifester du dehors [du Parlement], n'en est pas moins efficace. A la tactique de pénétration, [il] préfère la tactique de la pression extérieure qui dresse le prolétariat en bloc de «classe» sur le terrain économique».

Enfin, parmi les thèmes du syndicalisme révolutionnaire qui furent peu à peu oubliés, on trouve aussi l'idée rappelée par Merrheim, au cours des débats d'Amiens, et de pure tradition proudhonienne, selon laquelle le syndicalisme a pour objet, entre autres, de briser la légalité actuelle et de donner naissance à un droit nouveau, de préparer le code de régulation de la société du travail émancipé.

L'autonomie et la souveraineté des organismes de base de l'édifice social, la double structure territoriale et professionnelle, les liens fédératifs qui se créent entre les parties constitutives élaborent la pratique et le droit, basés sur l'exigence de la liberté et de la justice, du monde nouveau, en face de l'État bourgeois centralisé et son droit de défense des propriétaires. Entre les éléments du mouvement syndical fédératif se tissent également des procédures juridiques de concertation, de débats, de prises de décision, de règlement des contestations conçues selon un autre modèle que la tradition centraliste régalienne et jacobine.

Malheureusement, cette préoccupation fut oubliée quasi totalement par les générations suivantes de militants, qui pensaient que le modèle soviétique — ou le cadre juridique bourgeois s'agissant des réformistes — avait déjà réglé ce genre de problèmes. Comme on le sait maintenant, il n'en était rien. Les bolcheviques ne conçurent leur dictature qu'en termes d'utilisation de la force policière ou militaire. En dehors de la préservation de leur pouvoir, de leur rôle dirigeant, plus exactement du pouvoir discrétionnaire du Politburo et du Secrétaire général, ils n'avaient rigoureusement aucune idée en matière de relations juridiques socialistes, aucune conception du droit et des garanties juridiques pour les citoyens ou les parties constitutives de l'Union, les soviets, les régions, les républiques.36 Lorsqu'il devint utile, sur le plan international, de présenter un corpus juridique, un habillage inspiré du droit bourgeois fut élaboré, jamais appliqué dans les faits, alors que demeurait comme seule régulation la volonté de la direction du parti relayée par les «organes» d'exécution.
 
 

Un syndicalisme révolutionnaire atténué





Il peut sans doute sembler paradoxal d'affirmer qu'à partir du Congrès d'Amiens s'est refondé au sein de la C.G,T. un syndicalisme révolutionnaire atténué — alors que, dans le même temps, tous les publicistes célébraient ce congrès comme une victoire de ce même syndicalisme révolutionnaire. Pourtant, la recherche de l'unité avec les réformistes et les parlementaires émoussa progressivement, dès cet instant, son tranchant.

La C.G.T., avec son idéologie de lutte de classes, son fonctionnement fédéraliste et la Charte d'Amiens comme règlement intérieur, tentative de créer une organisation unique pour la classe laborieuse, ne pouvait être unitaire qu'à la condition que chacun se conformât à cette orientation. C'est-à-dire qu'il aurait été nécessaire que les partisans de la stratégie électorale abandonnent dans le mouvement syndical la lutte pour convaincre les ouvriers de voter pour eux. Il aurait été tout autant indispensable que les réformistes ne recherchent pas avant tout l'entente avec les pouvoirs publics et le patronat. C'était espérer que les militants de tous les courants joueraient loyalement le jeu du syndicat, parce qu'ils le jugeaient «le groupement essentiel», avis que tous ne partageaient pas.

L'esprit de la Charte d'Amiens ne pouvait être opératoire qu'à la condition que les syndicalistes révolutionnaires conservent les postes de responsabilité de la Confédération.

Pierre Besnard tirait les enseignements suivants de l'abandon des principes unitaires du document d'Amiens :

«Dès qu'on a cessé de reconnaître que la lutte de classes est un fait indéniable, pour pratiquer ou tenter de pratiquer la collaboration continue du Travail et du Capital par en haut, on a créé une tendance qui ne permettait plus à la C.G.T. de grouper en son sein, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du patronat et du salariat. Une partie d'entre eux en étaient exclue idéologiquement, moralement. [...] Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de la première scission.37

«La confiance mise par la C.G.T. dans la démocratie et l'État bourgeois, pendant et après la guerre,38 pour réaliser une partie du programme syndicaliste était en opposition flagrante avec la Charte d'Amiens, qui rompait publiquement avec cette démocratie et son État et n'attendait rien que de l'action directe des travailleurs.

«Il y a d'autres causes, mais celle-ci est l'essentielle. [...] Le premier divorce des fractions de la C.G.T. vient de là et non d'ailleurs. Il était inévitable, parce que les principes fondamentaux d'un mouvement sont au-dessus de la loi de la majorité et qu'ils doivent y demeurer...39

«Lorsque le rôle révolutionnaire du syndicalisme, sa valeur revendicative, son indépendance, son autonomie fonctionnelle, sa capacité d'action furent contestés par un parti et ses adeptes qui voulaient que le syndicalisme rompît sa neutralité en faveur de ce parti jusqu'à en devenir l'appendice, contrairement d'ailleurs à ce qu'affirmait Karl Marx lui-même à Genève en 1866, la deuxième scission,40 déjà en germe lors de la première, se produisit.

«A ce moment, la C.G.T.U., pas plus que la C.G.T., ne pouvait plus grouper dans son sein, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du patronat et du salariat. [...] Et ce fut la seconde scission, parce que, une fois encore, les principes fondamentaux du syndicalisme cessaient d'être respectés et qu'ils ne pouvaient être modifiés par une majorité inspirée extérieurement par le parti communiste. Il en eût été de même, s'il se fut agi d'un autre parti ou d'un groupement philosophique.

«On peut donc dire, aujourd'hui, que les principes d'Amiens sont niés, dans leur intégralité, soit par l'une, soit par l'autre C.G.T. Faut-il en conclure que l'unité est à tout jamais impossible ? Peut-être, hélas ! si on continue de tels errements.»41

Notre lecteur trouvera peut-être ces commentaires sur le texte d'Amiens bien longs ou trop érudits. Pourtant, la compréhension de ce document ainsi que des objectifs de ses rédacteurs et de ses partisans est indispensable pour celui qui veut voir dans l'histoire de la C.G.T. et du mouvement syndical français autre chose que des débats abscons suivis de scissions à répétition. Les syndicalistes révolutionnaires, libertaires pour leur plus grand nombre avec Émile Pouget comme porte-parole principal, mais aussi socialistes révolutionnaires tel Griffuelhes, construisirent, au commencement du siècle, au prix de compromis non négligeables, un édifice conceptuel permettant effectivement l'unité des organisations de salariés ; l'unité, avec son cortège de polémiques, mais aussi de luttes exemplaires et glorieuses, fut opératoire tant qu'ils demeurèrent aux commandes de l'organisme confédéré. C'est leur honneur, et ils sont notre fierté.

Fritz Brupbacher42 rencontra, dans les premiers mois de 1906, lors d'une visite en France, les syndicalistes révolutionnaires : «Une véritable différence de nature distinguait ces leaders ouvriers de ceux de Suisse et d'Allemagne. C'étaient des chefs de guerre marchant devant leurs troupes, tandis que les autres se traînaient derrière les masses [...]. Les syndicalistes révolutionnaires voyaient au contraire leur devoir dans un effort ayant toujours pour but d'entraîner les ouvriers ; ils avaient le constant souci d'éveiller, dans les masses, le diable qu'elles pouvaient avoir dans le corps, tandis que les nôtres ne concevaient pas de plus noble tâche que de faire entrer dans leurs caisses syndicales le plus d'argent possible et de l'y conserver jalousement [...] Les leaders syndicalistes français se sentaient, eux, les camarades de tous les ouvriers, et les nôtres les tuteurs de la masse, qu'ils regardaient de haut comme un fonctionnaire de l’assistance un misérable orphelin...

«Avec beaucoup d'intelligence, Griffuelhes me dit : «Il faut que nous tâtions le pouls aux ouvriers ; il ne faut pas que nous leur demandions un effort supérieur à celui que leur cœur peut fournir. Mais tout l'effort qu'ils peuvent fournir, il faut que nous le leur demandions.»

Après la grève de Draveil et les événements sanglants Villeneuve-Saint-Georges, en 1908, Pouget fut incarcéré à la prison de Corbeil sous l'inculpation de «rébellion, violence et coups envers les agents de l'autorité», mais rien de tout cela ne put être prouvé.

Au cours d'une grève du bâtiment à Draveil-Vigneux, non loin de Paris, dans la matinée du 2 juin 1908, des gendarmes blessèrent, d'un coup de revolver, un gréviste au bras. L'après-midi du même jour, des grévistes furent de nouveau attaqués par des gendarmes qui prétendaient, toujours les mêmes mensonges, que le blessé les avait agressés ; des coups de feu furent tirés dans une salle de réunion et plusieurs personnes furent blessées ; puis, à court de munitions, les gendarmes agresseurs s'enfuirent sous les pierres et les quolibets.

Quelques jours plus tard, une manifestation, convoquée par la C.G.T. en solidarité avec les victimes de Draveil-Vigneux, se dirigeait vers Villeneuve-Saint-Georges au chant de l’Internationale quand elle fut chargée par un régiment de cuirassiers et de dragons : quatre morts et plusieurs dizaines de blessés. Le gouvernement fit arrêter douze responsables de la C.G.T.

Basly, député du Nord, celui-là même contre qui Broutchoux avait constitué le Jeune Syndicat des mineurs, écrivit dans le journal socialiste le Réveil du Nord : «Nous n'hésitons pas à nous dégager une fois de plus de la poignée d'anarchistes qui, sous le prétexte insensé de préparer pour demain la Révolution sanglante définitive, poussent les ouvriers aux pires folies, à l'émeute comme à Draveil...»

Peu après son retour à la liberté, Pouget démissionnera de sa responsabilité syndicale ; il était parmi les membres du comité confédéral les plus âgés et il commençait à souffrir de la maladie de cœur dont il mourra.

En 1909, Pouget et la tendance syndicaliste révolutionnaire lancèrent un quotidien, la Révolution, qui ne put paraître que durant cinquante-six numéros. Cet échec découragea Pouget. «A la longue, écrira Paul Delesalle à son propos, la lutte telle qu'il la concevait use quelque peu son homme...»

Pouget se retira à Lozère, en Seine-et-Oise, et vécut à l'écart du mouvement ; il ne revoyait que quelques amis ; il y mourut le 21 juillet 1931.

Griffuelhes, quant à lui, démissionna, en février 1909, à la suite d'une «affaire» qu'on avait montée contre lui.

«Expulsée de la Bourse du travail parisienne en 1905, la C.G.T. [...] put acheter, grâce à un prêt de Robert Louzon, l'immeuble situé 33, rue de la Grange-aux-Belles au nom de la «Société Victor Griffuelhes et Compagnie». Un «trou» avait été opéré, pour ce faire, dans la comptabilité du trésorier Levy alors en prison. Lorsqu'il sortit en avril 1908, une coalition se constitua autour de lui, faite de réformistes et de révolutionnaires mécontents, qui furent les instruments, conscients ou non, du gouvernement Briand.43 Griffuelhes, voyant son autorité contestée, démissionna [...]. Dès lors, il limita son action syndicale au journalisme et c'est ainsi qu'il fut l'un des fondateurs de la Bataille syndicaliste, en 1911.

«Durant la guerre, sa germanophobie et le blanquisme de ses origines contribuèrent à le faire se rallier à un certain défensisme puis sa position se nuança et, au lendemain de la révolution russe de 1917, il retrouva un certain optimisme révolutionnaire, fit le voyage en Russie en 1918 et se lia avec les comités syndicalistes révolutionnaires. Début 1922 toutefois, sa mauvaise santé le contraignit à se retirer à Saclas (Seine-et-Oise) chez son vieil ami Garnery où il mourut le 30 juin.»44
 
 


Le syndicalisme révolutionnaire, parti du travail





Le point de vue que développe Émile Pouget dans le second texte que la C.N.T. propose à la réflexion de ses adhérents, de ses sympathisants et, plus largement, de tous les travailleurs et les militants, le Parti du travail, bien qu’il soit dérangeant pour les idées reçues, représente sans doute une des meilleures approches du syndicalisme révolutionnaire. En particulier, parce qu'il souligne avec force et insistance que l'objectif des militants et des organisations syndicalistes révolutionnaires ne se réduit pas à promouvoir des revendications et à rechercher l'amélioration dés conditions de vie des salariés, cette part de leur activité, au demeurant indispensable, ne représentant qu'un premier volet de leur programme. Le but, la finalité du syndicalisme révolutionnaire est la transformation de la société, l'abolition de la division de l'humanité en classes antagonistes.

Le syndicalisme révolutionnaire prend une position en regard de ce problème des inégalités sociales et des groupes sociaux en conflits, il se préoccupe de la société humaine tout entière, c'est-à-dire qu'il fait de la politique, «en donnant à ce mot son sens large», comme dit Émile Pouget. Il n'est pas osé de prétendre que le syndicalisme révolutionnaire est une des plus pertinentes tentatives de donner naissance à une authentique politique ouvrière ou plutôt, afin de s'exprimer le plus clairement possible, d'élaborer une politique qui prenne réellement en compte les intérêts matériels et moraux des êtres humains soumis à un état de dépendance par le système économique actuel : en premier lieu, les salariés de l'industrie, du commerce, des services et les personnes privées d'emploi parce que l'organisation économique actuelle ne peut leur en fournir, mais aussi les artisans, les petits agriculteurs réduits à une condition de quasi-servage par le système bancaire, les paysans sans terre des pays de grande propriété ou ceux qui sont expulsés de leur lopin par la capitalisation de l'agriculture dans les pays du Sud. «Tout individu qui vit exclusivement de son travail, qui n'exploite personne [...], l'ouvrier de l'industrie ou de la terre, l'artisan des villes ou des champs — qu'il travaille ou non avec sa famille — l'employé, le fonctionnaire, le contremaître, le technicien, le professeur, le savant, l'écrivain, l'artiste, qui vivent exclusivement du produit de leur travail», comme le définit Pierre Besnard, partagent la même caractéristique de ne percevoir de rémunération, sous des formes diverses, qu'en contrepartie d'un travail fourni à la société. Cette analogie des situations permet de coaliser ces intérêts et ces destins communs.

Se différencient d'eux les individus qui, partiellement ou totalement, vivent du travail de leurs semblables — en prélevant, pour leur usage personnel ou pour renforcer leur patrimoine, des signes monétaires lors de la commercialisation des produits fabriqués par les individus du premier groupe. Ils appartiennent à l'autre classe, au capitalisme, et occupent, pour la plupart, des positions dominantes dans la société humaine.

Dans les pays développés, la forme principale du prélèvement des groupes dominants est le profit, comme la situation la plus développée de la rémunération de la force de travail est le salaire, et la répartition inégalitaire de la vente de la production s'opère entre les propriétaires du capital et les salariés. Le couple profit-salaire est la cause principale de l'inégalité de la société moderne, même si perdurent encore dans les régions peu développées des formes d'exploitation précapitalistes.

L'affirmation qui consiste à prétendre que les classes sociales — et l'opposition d'intérêts qui les fait parfois s'affronter — sont en voie de disparition dans la société dite «post-industrielle», par exemple parce que le pourcentage d'ouvriers industriels, les blue collars, se réduit progressivement ou encore parce que s'est constituée une middle class à la fonction de production ou d'administration et au statut salarié mais au mode de vie et aux aspirations proches des possédants ou de la petite-bourgeoisie, ne tient aucun compte de l'existence bien réelle des modes antagoniques de rémunérations constitutifs du capitalisme ; ce n'est qu'une contre-vérité propagandiste. Il y a tout lieu de penser, au contraire, que les classes sociales fondamentales du capitalisme perdureront tant que ce dernier existera, même si leur forme historique se modifie ; quant aux affrontements sociaux, leur acuité sera fonction du degré de résistance que rencontreront les volontés patronales et managériales, et les sujets de révolte ne manqueront pas avec le développement continu de l'économie de marché et la réalisation progressive d'une zone unique de production et de vente à l'échelle de la planète.

La différence de statut générée par les situations contradictoires de salariés ou de propriétaires de parts du capital est la source de la plupart des inégalités actuelles de la condition humaine : ces inégalités sont perceptibles dans la culture et la formation professionnelle, le développement personnel, la liberté individuelle, la sûreté, le lieu de vie, les disponibilités que l'individu peut accorder à sa famille, à ses enfants, à ses amis, ou dans ses possibilités d'accéder aux soins médicaux, dans sa longévité même...

La réapparition dans les nations industrialisées, depuis maintenant près de vingt ans, d'un chômage de masse — un nombre important de personnes, 10 à 20 %, parfois plus, de la population active, privées d'emploi et de salaire — doit se percevoir comme un moyen de perpétuer la société de classes, le patronat et le salariat, aussi paradoxale que puisse apparaître une telle affirmation. Toutes les sociétés hiérarchisées et inégalitaires de l'histoire ont contraint une partie de leur population à vivre — si l'on ose employer un tel mot pour décrire de si grandes précarités — tout à la fois dans un état de grand dénuement matériel et moral et sans statut social ou, à tout le moins, avec un statut très infériorisé. La situation que vivaient les esclaves des mines et des moulins à Rome, ou bien les hors-castes de la société indienne traditionnelle, ou encore les mendiants de la féodalité ou les galériens du prétendu Grand Siècle, sans oublier les zeks de l'ex-monde du pseudo-socialisme soviétique, et qu'endurent aujourd'hui les S.D.F. et autres homeless de l'Occident, a pour mission d'effrayer les autres. Ce qu'il est convenu de nommer le peuple, la racaille que fustigeait ce grand bourgeois de Voltaire, ceux qui ne sont ni patriciens, ni barons, ni brahmanes ou kshatriyas, ni patrons ou hauts fonctionnaires ou hommes d'État — il importe de leur montrer que si difficile ou fastidieuse que soient la condition du paysan attaché à la glèbe ou celle du salarié condamné au métro-boulot-dodo, existe un sort bien pire encore, et gare à la dégringolade si on n'est pas suffisamment sages !

Il s'agit aujourd'hui de la création bien terrestre d'un enfer d'indigence et d'humiliations, reflet laïc et moderne de la géhenne chrétienne de jadis, dans lequel des damnés sont réduits à la misère et au malheur. Et cet abîme, on le montre à tous, aux inconscients-bienheureux comme aux mécontents-pécheurs du monde du Bon Dieu Marchandise, pour leur édification !

Qui serait assez crédule pour penser que ceux qui utilisent cette situation comme repoussoir, après en avoir favorisé la venue, pourraient tenter quoi que ce soit, dans les faits, dans le réel, pour favoriser le retour du plein emploi et par là même se priver de ce terrible moyen de pression sur les non-possesseurs de parts du capital? Ces derniers, pour obtenir quelque progrès en cette question, devront l'arracher de vive force !

Produit de la révolte contre cette inégalité et moyen de la combattre, le syndicalisme révolutionnaire, en tentant d'organiser les personnes soumises au salariat comme celles qui en sont exclues, entend tout à la fois réaliser des améliorations immédiates et abolir les conditions qui rendent cette inégalité possible. Mais il n'est pas le seul groupement à avoir cette prétention.

En quoi le syndicalisme révolutionnaire est-il différent de tous les autres mouvements qui se réclament des mêmes buts, en particulier les partis socialistes et communistes ?

Son originalité réside autant dans son type de recrutement que dans les moyens qu'il propose de mettre en œuvre.
 
 

Quelle politique pour le parti du travail ?





Le mouvement syndicaliste révolutionnaire, parti du travail, n'aspire à organiser dans ses rangs, comme l'affirme de nombreuses fois Émile Pouget, que des travailleurs manuels et intellectuels en activité, en chômage ou en retraite, à la différence des autres organisations, les partis politiques traditionnels, quelle que soit leur idéologie — il est, selon l'expression de Pierre Besnard, une organisation de classe dans son sens le plus pur.

C'est durant le XIXe siècle que, peu à peu, au cours des bouleversements politiques — en France à partir de juin 1848, avec les événements de l'Empire et de la Commune ; en Allemagne, avec la constitution de groupes lassalliens et marxistes après l'échec de la révolution allemande de 1848 ; en Angleterre avec le chartisme et le trade-unionisme — que s'est forgée la conviction que les salariés, à l'époque surtout composés d'ouvriers manuels, devaient constituer des organisations indépendantes des groupes et des partis de gauche, démocrates ou républicains,45 dont l'idéologie n'était pas socialiste en ce sens qu'ils ne répudiaient pas la propriété privée de l'appareil économique. Les syndicalistes révolutionnaires poussèrent ce principe de séparation des classes jusqu'à sa conclusion ultime.

Les diverses sections de l'Association internationale des travailleurs ont été la première tentative de quelque ampleur de se séparer, d'un point de vue physique comme d'une manière conceptuelle, des organisations de la bourgeoisie de gauche en créant des groupes de salariés46 et des fédérations ouvrières qui tentèrent de formuler des programmes politiques. Le préambule des statuts de l'Internationale est parfaitement clair à ce propos :

«Considérant que l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ; que les efforts des travailleurs pour conquérir leur émancipation ne doivent pas tendre à constituer de nouveaux privilèges, mais à établir pour tous les mêmes droits et les mêmes devoirs ;

«Que l'assujettissement du travailleur au capital est la source de toute servitude : politique, morale et matérielle ;

«Que, pour cette raison, l'émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique; [...]

«Que l'émancipation des travailleurs n'est pas un problème simplement local ou national, qu'au contraire ce problème intéresse toutes les nations civilisées...»47

Il n'est pas inutile d'attirer l'attention du lecteur sur le caractère spécifique de cette «scission», de cette séparation d'avec la démocratie bourgeoise, dans chacune des cultures nationales. En France, par exemple, les événements du XIXe siècle, au cours desquels la bourgeoisie libérale n'hésita pas à employer des moyens révolutionnaires pour réaliser ses objectifs, de la révolution de 1830 à la création de la IIIe République, ont accrédité, de manière durable, l'idée d'une possibilité d'alliance progressiste entre les classes sociales. Et il a été très difficile de rompre avec cette bourgeoisie révolutionnaire :

«Comment refuser ce qualificatif à une classe qui de 1789 à 1848 a déclenché trois révolutions ? Avec l'aide du peuple, il est vrai. Mais justement, du fait de ce front révolutionnaire réalisé à trois reprises en un demi-siècle, le modèle politique dominant des couches populaires en France est celui de l'union de la gauche. Il faudrait même dire «représentation politique dominante», tellement la figure de cette coalition, sous le nom de tiers état en 1789, de parti du National en 1830, de parti des démocrates sociaux en 1849, de Bloc des gauches aux beaux temps de la troisième République, de Front populaire en 1936, de programme commun en 1972, s'impose à la conscience populaire. [...] Il s'agit toujours d'une alliance politique des diverses couches populaires (ouvriers, petits paysans, artisans, petits-bourgeois) avec une partie de la bourgeoisie, qualifiée de progressiste ou d'éclairée pour la circonstance, sous la direction des intellectuels. Le programme commun de 1972 ressemble comme un frère à celui des «démoc. soc.» de 1849, preuve qu'entre-temps l'application de ce programme n'a guère avancé : nationalisations, accroissement du nombre des fonctionnaires, réforme de l'enseignement et même abolition de la peine de mort. «C'est l'éternelle union de la gauche éternelle».48

Cette scission d'avec la démocratie bourgeoise, en France et ailleurs, ne pouvait s'opérer que par la mise en œuvre, par les fédérations ouvrières, d'une nouvelle politique, d'une action en rupture avec les objectifs et les méthodes des républicains et des démocrates.

On sait que sur cette question de l'action à entreprendre, de la «politique» à réaliser, l'A.I.T. se brisa en deux tronçons : ceux qui choisirent comme stratégie la conquête du pouvoir politique et ceux qui voulaient la destruction du pouvoir politique.

On lira ci-dessous les textes qui expriment les positions des deux groupes en conflit telles qu'elles se sont exprimées aux Congrès de La Haye et de Saint-Imier, tous deux tenus en septembre 1872 ; rappelons, en outre, que durant le Congrès de La Haye une majorité préfabriquée expulsera de l'A.I.T. Bakounine, Guillaume et Schwitzguébel.49

1. Celui des partisans de Marx :

«Dans sa lutte contre le pouvoir collectif des classes dominantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu'en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes ;

«Cette constitution du prolétariat en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et son but suprême, l'abolition des classes ;

«La coalition des forces ouvrières, déjà obtenues par les luttes économiques, doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans la lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs ;

«Les seigneurs de la terre et du capital se servant toujours de leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs monopoles économiques et asservir le travail, la conquête du pouvoir politique devient le grand devoir du prolétariat.»50

2. Celui des partisans de Bakounine :

«[Considérant] que les aspirations du prolétariat ne peuvent avoir d'autre objet que l'établissement d'une organisation et d'une fédération économiques absolument libres, fondées sur le travail et l'égalité de tous et absolument indépendantes de tout gouvernement politique, et que cette organisation et cette fédération ne peuvent être que le résultat de l'action spontanée du prolétariat lui-même, des corps de métiers et des communes autonomes ;

«Considérant que toute organisation politique ne peut être rien d'autre que l'organisation de la domination au profit d'une classe et au détriment des masses, et que le prolétariat, s'il voulait s'emparer du pouvoir, deviendrait lui-même une classe dominante et exploitante ;

«Le congrès réuni à Saint-Imier déclare :

«1° Que la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat ;

«2° Que toute organisation d'un pouvoir politique soi-disant provisoire et révolutionnaire pour amener cette destruction ne peut être qu'une tromperie de plus et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements existant aujourd'hui.»51

En quelques paragraphes, les deux politiques socialistes opposées et concurrentes sont définies.

La première, celle des marxistes, soutient que la réalisation de la finalité de la révolution sociale, l'abolition des classes, implique que le prolétariat doive constituer un parti politique distinct et opposé à ceux de la démocratie bourgeoise, avec comme objectif la conquête par ce parti du pouvoir politique.

La seconde, celle des bakouninistes, formule une critique de cette première orientation : la constitution d'un pouvoir politique, même provisoire et soi-disant révolutionnaire, par le parti du prolétariat aura pour conséquence la naissance d'une «classe dominante et exploitante»,52 issue de ses rangs, qui sera aussi dangereuse pour le prolétariat que «tous les gouvernements existant aujourd'hui» ; et propose une autre politique : l'action directe du prolétariat lui-même et l'organisation d'une fédération des corps de métiers et des communes autonomes qui détruira et remplacera le pouvoir politique.

Chacune des deux écoles, en fonction de l'objectif jugé prioritaire et de la stratégie suivie pour l'atteindre, privilégiera un certain nombre de moyens.

Un examen attentif de la société moderne, depuis le développement du machinisme, montre que les moyens d'action collective réelle, soit de gestion, d'amélioration ou de transformation, se réduisent à un nombre limité de possibilités.

Nous pouvons citer en premier lieu l'activité proprement économique, celle qui concerne le système productif de fabrication, ainsi que la distribution, la commercialisation ; le mouvement ouvrier et populaire a, par exemple, donné naissance au mouvement coopératif, de production ou de consommation, et à la mutualité, prolongement des sociétés de secours mutuels, surtout implantée dans la protection sociale et les services.

Ces secteurs, regroupés sous l'appellation d'économie sociale, ont en gestion une partie des besoins des individus, surtout des classes laborieuses, tâches dont ils s'acquittent souvent avec bonheur, compétence et dévouement. Le développement de ce type d'économie, où le profit ne rémunère pas le capital mais est réinvesti, a toujours été bloqué par la législation des États capitalistes et surveillé par les organisations patronales. Il a, en outre, souvent été soumis à une concurrence très dure de la part des groupes capitalistes implantés dans les mêmes branches économiques. L'économie sociale n'est pas un moyen de transformer la société humaine dominée par le capitalisme mais elle peut être un point d'appui matériel et le témoignage de la possibilité d'une économie non concurrentielle et solidaire.

Le deuxième moyen qui permet d'agir dans la société industrielle actuelle relève de l'utilisation, par un groupe de personnes ayant un projet ou des intérêts communs, des divers systèmes de représentation institutionnalisés par l'organisation politique en place, avec comme objectif de prendre la direction des pouvoirs publics, aux niveaux local, régional, national, continental, c'est-à-dire de ce qu'il est convenu d'appeler les moyens politiques... Actuellement, dans les nations développées, il s'agit de la démocratie politique, sous une forme républicaine ou bien encore de monarchie parlementaire, comprenant le suffrage universel, la possibilité légale de créer des associations et des partis politiques, etc.

La société humaine moderne n'a pas réussi à rendre obsolète le troisième moyen d'action sociétaire, le plus ancien sans doute, l'utilisation de la violence ou de la force, qui a constitué le plus usité des moyens politiques de la période historique de la vie de l'humanité. L'inégalité des conditions de vie doit être regardée comme la cause la plus importante de la tentation de la violence qu'on perçoit à chaque confrontation sociale et politique, la peur des possédants répondant à la frustration des pauvres et à la révolte des dominés.

Si la force est l'ultima ratio53des groupes dominants, et la méthode dernière pour imposer leur pouvoir, la violence représente, également, un moyen de défense des opprimés. En Europe, pour ne prendre que cet exemple, pendant les siècles de la féodalité, des sociétés à ordres et de la monarchie, le temps du «bon plaisir», elle a représenté pour le peuple des paysans et des artisans le seul moyen possible de résistance ouverte à l'oppression et à l'avidité des grands, de l'Église et du monarque : c'est par l'insurrection que l'Ancien Régime a été jeté à bas, et le souvenir de ce temps de misère fit inscrire dans la Constitution française de 1793 le droit à l'insurrection contre la tyrannie.54

La démocratie parlementaire, née du choc révolutionnaire qui a bousculé les monarchies à ordres et les grandes propriétés nobiliaires et ecclésiastiques, a repris à son compte, avec une intensité supérieure, l'obligation de paix civile imposée à l'ancienne société féodale par l'État monarchique. Le pacte constitutionnel des démocraties modernes prétend bannir la violence de la résolution des conflits ainsi que de la confrontation des options politiques divergentes: il garantirait, en théorie, par le droit de vote et la représentation parlementaire, le libre débat, comme il offrirait des recours juridiques aux citoyens et aux divers groupements, sans oublier les possibilités d'expression publique, telles que la liberté de la presse ou les droits de manifester, de pétitionner et d'interpeller les pouvoirs publics ; seul, l'État se réserve l'usage de la force, considéré à cette condition comme licite. L'ensemble de ces dispositions est présenté par les groupes politiques dominants, les médias, les publicistes, l'éducation d'État, comme la forme la meilleure, indépassable même, de l'organisation publique humaine. La chute de l'Union soviétique a fourni à ces affirmations une apparence de preuve, qui a beaucoup impressionné l'opinion publique. Telle est, rapidement esquissée, l'argumentation des libéraux, des démocrates bourgeois et maintenant des social-démocrates en soutien à la démocratie représentative, l'objectif étant de supprimer totalement tout contre-argumentaire qui pourrait justifier la résistance active ou la révolte des pauvres et des salariés contre le chômage, la précarité, la baisse du niveau de vie...

Dans le réel quotidien et dans les rapports de forces qui encadrent la société actuelle, la démocratie parlementaire et les pactes républicains ou démocrates sont l'expression politique du pouvoir des groupes capitalistes dominants et de leurs alliés que sont les grands corps constitués des États, ces derniers ayant pour tâche de mettre à la disposition des premiers des foules de salariés obéissants et de consommateurs dociles.

Parce que ce pouvoir de classe, au sens rigoureux d'organisation collective de défense des intérêts matériels et moraux des individus détenteurs de parts du capital ou de fonctions dirigeantes au sein des pouvoirs publics, n'a pas toujours pris une forme dictatoriale et qu'en ce cas il permet une certaine expression de la contestation politique et sociale et l'existence d'une opinion publique ; parce qu'il donne l'impression que, puisque les citoyens élisent les dirigeants de l'État, ils pourraient aussi choisir quelle politique ils vont appliquer ; parce qu'en regard des régimes autoritaires religieux, militaires ou fascistes, que quelquefois il combat pour son propre intérêt, il apparaît comme humaniste ou progressiste, les idées reçues suggèrent à nos contemporains que, quels que soient ses travers actuels, ce régime-là serait améliorable, perfectible à l'infini — il suffirait pour ce faire de plus de «démocratie», d'un peu plus de bonne volonté et de conscience solidaire.

Or la perfectibilité de la démocratie bourgeoise s'arrête définitivement là où commencent la répartition des richesses et l'égalité sociale, comme le prouve le plus succinct coup d'œil sur un Code du travail ou un Code pénal, ou encore sur l'histoire récente, au Chili, par exemple, en Indonésie ou au Nicaragua ; mais il importe que les citoyens, tout le monde, vous et moi si possible, croient cette fable que la démocratie bourgeoise permettra, peu à peu, d'égaliser les conditions de vie des êtres humains ou, au moins, d'éradiquer le paupérisme, en étant seulement un peu plus à gauche, ou un peu plus libérale, ou un peu plus centriste...55 C'est là un de ses meilleurs systèmes de défense.

Le même procédé de miroir aux alouettes idéologique fut utilisé avec la loi Le Chapelier de 1791. On se souvient que cette dernière, en rendant illégaux les groupements corporatifs de salariés ou d'employeurs de la monarchie, institua une fiction juridique d'individus libres et égaux en droits, en droits seulement et non pas en fait, réglant l'activité économique générale à l'aide de contrats librement négociés sous la houlette du nouvel État de droit naturel et pour cela garant des droits «sacrés» de la propriété ; ce système, sous le fallacieux prétexte d'interdire le renaissance des corporations de l'Ancien Régime, empêcha, en France, de manière quasi absolue, toute organisation collective des travailleurs salariés, qui furent livrés à l'arbitraire des «donneurs d'ouvrage» pendant près de cent ans.

Ces trois moyens que sont le coopérativisme, le parlementarisme et la lutte armée, les syndicalistes révolutionnaires — en particulier les anarchosyndicalistes, de formation bakouninienne — en connaissaient les caractéristiques et les limites.

James Guillaume, dans l'Égalité du 29 janvier 1870, ne considérait pas le coopérativisme comme un moyen de s'opposer au capitalisme :

«C'est une chimère que de prétendre que la classe ouvrière, dans sa lutte contre la bourgeoisie, peut opposer capital à capital ; qu'elle peut se passer de banquiers bourgeois, et devenir elle-même son propre banquier.»

Et il concluait : « Il n'y a qu'un seul moyen de fournir gratuitement à tous les ouvriers du monde les instruments de travail auxquels ils ont droit. Ce moyen, le bon sens l'indique. [...] Il faut prendre où il y a ; il faut exproprier la bourgeoisie au profit de la collectivité.»56

La pratique concrète des candidatures ouvrières, dès cette époque, avait elle aussi confirmé les plus vives craintes des fédéralistes de l'A.I.T., celles exposées, entre autres, par Bakounine :

«... le suffrage universel, dis-je, est l'exhibition à la fois la plus large et la plus raffinée du charlatanisme politique de l'État ; un instrument dangereux, sans doute, et qui demande une grande habileté de la part de celui qui s'en sert, mais qui, si on sait s'en servir, est le moyen le plus sûr de faire coopérer les masses à l'édification de leur propre prison. Napoléon III a fondé toute sa puissance sur le suffrage universel, qui n'a jamais trompé sa confiance.

«Est-ce à dire que nous, socialistes révolutionnaires, nous ne voulions pas du suffrage universel, et que nous lui préférions soit le suffrage restreint, soit le despotisme d'un seul ? Point du tout. Ce que nous affirmons, c'est que le suffrage universel, considéré à lui seul et agissant dans une société fondée sur l'inégalité économique et sociale, ne sera jamais pour le peuple qu'un leurre ; que, de la part des démocrates bourgeois, il ne sera jamais qu'un odieux mensonge, l'instrument le plus sûr pour consolider, avec une apparence de libéralisme et de justice, au détriment des intérêts et de la liberté populaires, l'éternelle domination des classes exploitantes et possédantes.

«Nous nions par conséquent que le suffrage universel soit même un instrument dont le peuple puisse se servir pour conquérir la justice ou l'égalité économique et sociale.»57

Ou encore la mise en garde rédigée par Paul Robin dans l'Égalité du 4 décembre 1869 :

« Le jour où elle tomberait dans le parlementarisme, c'en serait fait de l'avenir de la classe ouvrière, elle serait prise dans l'engrenage de la politique dite progressiste.»58 Les travailleurs, continue-t-il en définissant une orientation stratégique qui sera, trente ans plus tard, la même que celle des syndicalistes révolutionnaires, ne doivent réclamer des gouvernements que «la liberté indispensable à leur organisation séparée. Et quand les travailleurs, à qui l'on ne peut refuser ce droit, en auront complètement usé, leur nouvelle organisation n'aura pas besoin de s'arranger avec le vieil État autoritaire, elle le remplacera».

Les analyses critiques que les anarchosyndicalistes, après les fédéralistes de la Première Internationale, adressaient aux partis socialistes parlementaires se sont vérifiées par l'observation, de manière quasi expérimentale si on ose dire, tout au long du siècle : l'organisation même de ces partis s'est coulée dans le moule national, en fonction du cadre législatif qui régit le suffrage universel, selon le mode de scrutin, le découpage électoral, la périodicité, le caractère même de la Constitution politique, régime parlementaire, présidentiel, etc.

Le ou les partis parlementaires dits ouvriers ont pris part, en France, en Allemagne, en Angleterre, à la défense présentée comme nationale, quelquefois ils ont soutenu la répression armée que menaient l'État et les classes dirigeantes contre les révoltes coloniales, y compris le P.C.F. qui avait commencé sa carrière politique comme antimilitariste et anticolonialiste. Le parti politique ouvrier, qui était supposé se détacher des organisations démocrates bourgeoises afin de pouvoir élaborer une politique ouvrière, s'est retrouvé contraint à appliquer le même fonctionnement interne, la même division entre dirigeants et dirigés, la même délégation permanente de pouvoir, la même infantilisation des adhérents.

On a vu, en France, récemment, avec l'instauration de l'élection au suffrage direct du président de la République — fonction à laquelle est conféré un pouvoir énorme, à telle enseigne qu'on a pu comparer la Ve République à une monarchie élective — tous les partis politiques prétendus ouvriers ou socialistes présenter à qui mieux mieux des candidats à ce poste et, en conséquence, dans les faits, accepter cette forme de pouvoir quasi bonapartiste, la cautionner, lui accorder un caractère positif et la rendre crédible auprès de la population laborieuse. Alors que les uns se réclament de Lénine et du pouvoir des soviets et les autres trouvent leur inspiration dans les socialismes de Guesde ou de Jaurès, tout de même très éloignés du régime présidentiel actuel.59 Ce simple exemple montre sans ambiguïté que les partis politiques parlementaires ne peuvent mener une véritable opposition au capitalisme et que la plupart de leurs dirigeants sont prêts à beaucoup, sinon à tout, pour conserver leur respectabilité, gage de leur réélection, et... une place dans un groupe parlementaire.

Enfin, parce qu'ils cherchent des électeurs dans toutes les classes de la société — et certains citoyens considèrent le socialisme égalitaire comme contraire à leurs intérêts de grands ou petits propriétaires, de grands ou petits patrons, de dirigeants des grandes entreprises privées ou publiques, de hauts fonctionnaires, de mandarins universitaires, de membres des professions libérales — ou encore parce qu'ils tentent de gagner les voix de personnes influencées par les Églises, la morale et les valeurs traditionnelles, les partis socialistes ou communistes parlementaires ont «adouci», édulcoré le programme socialiste, particulièrement tout ce qui avait trait à la collectivisation de l'économie, à l'autogestion et à l'idée de l'égalité sociale. Leurs propositions, aujourd'hui, se confondent avec celles des républicains.

Les syndicalistes révolutionnaires espéraient, à l'encontre des dérives nationales, voire nationalistes, des partis ouvriers parlementaires, que l'organisation progressive d'unions professionnelles internationales, sous l'égide d'une Internationale syndicaliste, favoriserait le développement de l'esprit internationaliste ; ils escomptaient que l'organisation de la lutte économique et que la solidarité ouvrière qui l'accompagnerait déborderaient les frontières nationales ; ils avaient l'espoir ainsi de faire apparaître les vraies oppositions, celles qui dressent l'une contre l'autre les classes sociales, et de minorer au yeux de la population travailleuse les rivalités, orchestrées par les États, des peuples et des nations ; ils estimaient également que le programme socialiste serait mieux compris et mieux préservé par les adhérents des organisations syndicales, nationales et internationales, parce qu'ils n'avaient pas d'intérêt personnel à voir maintenus la propriété capitaliste ou les privilèges des classes moyennes, des rentiers et des gérants de l'appareil d'État.

Quant à la violence, à ce que nous appellerions aujourd'hui la lutte armée, les militants n'oubliaient pas les journées de juin 1848 et surtout la terrible saignée de la Commune, événement, à ce moment-là, encore très proche dans le temps. Fernand Pelloutier, en 1894, estimait qu'«en présence de la puissance militaire mise au service du capital, une insurrection à main armée n'offrirait aux classes dirigeantes qu'une occasion nouvelle d'étouffer les revendications sociales dans le sang des travailleurs».60 Et, lors de toute grève importante, chacun pouvait observer que le gouvernement, sans vergogne, faisait donner la troupe ; souvent coulait le sang ouvrier.

Durant les dernières années du XIXe siècle, dans toute l'Europe, les socialistes révolutionnaires et les anarchistes — surtout les anarchistes — n'avaient pas ménagé leur peine pour tenter de radicaliser les mouvements de protestation populaires en révoltes ouvertes, en insurrections, sans donner de résultats suffisamment significatifs pour ébranler le pouvoir de la bourgeoisie.61 Au cours de ces luttes, beaucoup de groupements et de militants avaient été brisés par l'arsenal bien au point de la répression policière : les surveillances, infiltrations et provocations qui menaient à l'interdiction de séjour,