Alexandre SKIRDA
AUTONOMIE INDIVIDUELLE
ET FORCE COLLECTIVE
Les anarchistes et l’organisation de Proudhon à
nos jours
Alexandre Skirda, 1987
Fonder la liberté des individus, en organisant l'initiative des masses.
J'ai cette conviction que le temps des discours théoriques, imprimés
ou parlés, est passé. Dans les neuf dernières années,
on a développé au sein de l'Internationale plus d'idées
qu'il n'en faudrait pour sauver le monde, si les idées seules pouvaient
le sauver, et je défie qui que ce soit d'en inventer une nouvelle.
Le temps n'est plus aux idées, il est aux faits et aux actes.
Ce qui importe avant tout aujourd'hui, c'est l'organisation des forces
du prolétariat. Mais cette organisation doit être l'œuvre
du prolétariat lui-même.
Ce qu'il faut se fourrer dans le siphon, c'est que nous n'avons aucun appui à espérer. Notre biceps peut seul nous émanciper.
L'anarchisme n'est pas une belle fantaisie, ni une idée abstraite de philosophie, c'est un mouvement social des masses laborieuses. Pour cette raison déjà, il doit rallier ses forces en une organisation générale constamment agissante comme l'exigent la réalité et la stratégie de la lutte sociale des classes.
On peut comprendre aisément pourquoi je ne peux rester indifférent
à l'état d'insouciance et de négligence qui existe
actuellement dans nos milieux. D'une part, cela empêche la création
d'un collectif libertaire cohérent, qui permettrait aux anarchistes
d'occuper la place qui leur revient dans la révolution et, d'autre
part, cela permet de se contenter de belles phrases et de grandes pensées,
tout en se dérobant lorsqu'il faut passer à l'action.
[...] La responsabilité et la discipline organisationnelle ne
doivent pas effrayer: elles sont les compagnes de route de la pratique
de l'anarchisme social.
Une organisation révolutionnaire est d'abord et surtout un moyen d'action effective du prolétariat dans son processus libérateur, et ne peut en aucun cas constituer une fin en soi. C'est un catalyseur radicalisant des luttes menées, un laboratoire vivant d'expériences et d'analyses, un lieu de confrontations, d'informations, de liaison et de coordination. Son rôle essentiel consiste à répercuter, centraliser et rendre exemplaire tout le travail militant accompli par ses membres.
Textes & Documents
Présentation 177
1. Diélo trouda.
Le problème organisationnel et l'idée de synthèse
178
2. Groupe des anarchistes russes à l'étranger.
La Plate-forme organisationnelle
de l'Union Générale des Anarchistes
(Projet) 183
3. Supplément à la Plate-forme organisationnelle
(Questions et réponses) 211
4. Groupe des anarchistes russes à l'étranger.
La réponse aux confusionnistes de l'anarchisme 222
5. Piotr Archinov.
L'ancien et le nouveau dans l'anarchisme.
(Réponse à Malatesta) 236
6. L'organisation Nabat en Ukraine — 1919-1920 243
7. Maria Isidine. Organisation et parti 246
8. Piotr Archinov.
Éléments neufs et anciens dans l'anarchisme
(Réponse à Maria Isidine) 256
9. Georges Fontenis. Sur l'OPB 261
10. Groupe Kronstadt.
Principes organisationnels communistes libertaires 263
11. Organisation Révolutionnaire Anarchiste.
Contrat organisationnel 268
I.
La faillite du socialisme
et les échecs de l'anarchisme
La Révolution française a inauguré l'ère des révolutions modernes. Son souvenir a hanté tout le XIXe siècle. D'autres Bastilles ont connu alors des assauts et peu à peu, de coups de main en insurrections, culminant avec l'extraordinaire bouillonnement de 1848 et le mouvement communaliste parisien de 1871, le projet révolutionnaire a pris forme. Depuis lors, la perspective de sa réalisation a incessamment préoccupé ses partisans. Or, au cours des tentatives et expériences menées en son nom, bien des difficultés sont apparues. Elles ont résidé tout autant dans une définition aussi précise que possible de ses objectifs que dans le choix des voies à emprunter pour les atteindre.
Ainsi, tandis que ce siècle s'achève et qu'il aurait dû, selon les prévisions certaines des «prophètes» socialistes, voir s'accomplir l'«émancipation du genre humain», nous pouvons affirmer, sans crainte d'être démenti de sitôt, hélas, qu'il n'aura pas tenu les promesses suscitées à son début. Il devient, en particulier, de plus en plus évident que l'extraordinaire développement technique et scientifique ayant marqué notre époque n'a apporté qu'amères désillusions ou tragiques désenchantements à ceux qui avaient placé en ce progrès leurs espoirs de libération. Devant l'obstination des faits, l'Histoire a piétiné, patiné, puis dérapé dans tous les sens. Lorsque son masque est tombé, on s'est aperçu que de petits matins blêmes avaient succédé aux grands soirs révolutionnaires.
Devant ces lendemains loin d'être radieux et chantants, peut-on en conclure que l'idée même de révolution sociale soit devenue obsolète ? Absolument pas. Nous sommes persuadés, quant à nous, qu'elle reste bien au contraire la seule perspective d'une société véritablement humaine. Ce nonobstant les conditionneurs, les obscurantistes et décerveleurs en tout genre ; ce, en dépit des modes et des looks, des faux nez socialistes et des crimes marxistes-léninistes ; ce, malgré les renégats à leur classe, les blasés et le je-m'en-foutistes apolitiques qui s'imaginent rester indemnes en se tenant à l'écart de la guerre sociale.
Mais à quoi imputer le dévoiement et les échecs
répétés de l'idéal révolutionnaire,
son discrédit et un bilan «globalement négatif»,
subi malheureusement par une bonne partie de la population terrienne ?
La réponse appropriée demanderait une longue et minutieuse
étude de toute une série de facteurs et d'influences diverses.
Nous espérons pouvoir ultérieurement mener une telle recherche
; pour l'heure, nous allons nous contenter d'en donner quelques éléments
très condensés.
Tout d'abord, il y a eu une confusion certaine sur l'idée même de révolution. Elle a été identifiée par les idéologues socialistes tantôt au «droit au travail» (en 1848), tantôt au droit du travailleur à disposer entièrement du produit de son labeur, puis à la simple organisation rationnelle d'une société de producteurs, ou bien encore et surtout à la conquête préalable du pouvoir d'État. Ceci dans le but de donner au gouvernail social la direction conforme aux intérêts de la classe la «plus nombreuse et la plus pauvre» — le prolétariat —, en fait à ceux qui se sont chargés de représenter sa «mission historique». Cette évolution a permis l'émergence d'une nouvelle classe «socialiste» : les Capitalistes du Savoir ou travailleurs intellectuels.
Quand on examine le résultat de ce profond engouement pour l'essor industriel, on constate qu'il n'a rapporté que des miettes à ses exécutants ouvriers, rendant leur sort, certes, plus supportable qu'auparavant, mais tout aussi précaire, comme on peut aisément le voir de nos jours. Cette aspiration à la seule «administration des choses» par le bon «gouvernement des hommes» a reposé chez les socialistes et leurs affidés sur une analyse «catastrophiste» de l'évolution du système capitaliste. Celui-ci était destiné, dans leur esprit, à périr prochainement, victime de ses innombrables contradictions. La patience suffisait et devenait la vertu cardinale du socialisme «scientifique». Il faut dire et souligner que cette croyance a été partagée, d'une autre façon, par les anarchistes et des révolutionnaires sincères, ainsi que par un bon nombre de prolétaires. De là, à l'opposé, leur impatience et une foi quelque peu naïve dans une révolution spontanée et une transformation immédiate des rapports sociaux. Ils étaient encouragés dans cette voie par ceux qui refusaient de «légiférer l'avenir». Calcul habile et profitable pour dissimuler l'ambition d'une nouvelle classe dominante et pour escamoter les véritables rapports de force existant entre les révolutionnaires et leurs ennemis désignés ou potentiels. Cet affaiblissement de la vigilance a entraîné de nombreux prolétaires à se lancer, souvent à corps perdu, dans des combats insurrectionnels. Cela sans être suffisamment conscients et critiques ni sur l'orientation de leurs efforts, ni sur la récupération des acquis de leurs luttes par des ennemis nouveaux et intérieurs, trop sous-estimés jusque-là. On l'a bien vu lors des grandes saignées ouvrières de juin 1848, de la Commune de Paris, de la Russie et de l'Ukraine en 1917-1921, enfin de l'Espagne, en 1936-1939.
Notons aussi que la fixation sur les conditions économiques, considérées définitivement comme la clé de voûte de toute rénovation sociale, est allée de pair avec la prédominance du grégaire sur l'individuel, évacuant ainsi une vision plus globale et subversive des rapports de domination. Seul l'anarchisme a fait exception, puisqu'au contraire il a fait de l'existence de l'individu le point de départ et d'arrivée de son projet révolutionnaire. Pour lui, l'individu est non seulement producteur et consommateur, mais également un être humain doué de conscience critique et aspirant à l'harmonie sociale à travers le jeu des autonomies individuelles.
L'imprécision des idéologies du XIXe siècle s'est reflétée dans la «valse des étiquettes» : les uns et les autres se sont tour à tour dénommés «collectivistes», «socialistes-révolutionnaires», «communistes», «social-démocrates», jusqu'à ce qu'une décantation laisse en présence les tenants d'un socialisme d'État, dit «scientifique», et les autonomistes fédéralistes, devenus par la suite anarchistes ou communistes libertaires. Les premiers furent donc longtemps convaincus de l'effondrement inéluctable du capitalisme par le seul mûrissement des conditions objectives, qu'il suffisait de hâter quelque peu en s'emparant de l'appareil d'État. Il est clair comme le jour que le système s'est avéré plus vivace que prévu et qu'il a même su récupérer intelligemment toute cette contestation factice. Quant à la conquête du pouvoir d'État, elle n'a mené les socialistes de toute obédience qu'à de perpétuels reniements à force de grandes concessions, de compromis et tout bonnement, à de honteuses compromissions avec l'ennemi virtuel — la bourgeoisie capitaliste —, prétendant, par exemple, gérer le capital mieux que les capitalistes ! Tout cela au détriment de leurs fins dernières, sans cesse repoussées à des jours de plus en plus lointains et indistincts.
Aux yeux d'une fraction de ces socialistes d'État, le système
tardant à s'écrouler, il devint urgent d'agir sur les conditions
subjectives et d'encadrer les efforts du «Prométhée»
prolétaire. C'est ainsi que la conception blanquiste de la minorité
révolutionnaire, revue et corrigée à la «sauce
tartare» par Lénine, a donné naissance à une
organisation de type nouveau : le Parti bolchevique. Se considérant
comme le dépositaire exclusif des intérêts historiques
du prolétariat industriel et se donnant par suite le droit d'agir
en son nom et lieu, ce parti s'est imposé depuis une soixantaine
d'années, en exerçant une véritable OPA sur tout le
mouvement révolutionnaire international. On connaît les résultats
désastreux de son hégémonie : partout où il
a triomphé, bien loin de supprimer l'inégalité économique
et sociale, il n'a fait que l'augmenter et l'ancrer davantage. A des autocrates
faibles et vieillissants ont succédé des partocrates implacables
et omnipotents. En résumé, la lutte des classes, initialement
à fin émancipatrice, s'est transformée chez les socialistes
étatistes, réformistes ou totalitaires, en une banale «lutte
des places». Formule plaisante, mais bien significative.
En ce qui concerne le second terme de l'alternative — objet du présent ouvrage —, les anarchistes ou communistes libertaires, ils ont prôné de tous temps la prise en main, directe et indépendante de toute tutelle de parti ou d'État, par les exploités de leurs destinées. Cela en abolissant le capitalisme privé ou d'État, ainsi que toutes les formes de domination politique, afin d'y substituer un régime économique et social où la production des biens de consommation et les rapports humains seraient en relation directe avec les besoins et désirs réels des hommes et femmes, groupés en communes autonomes librement fédérées. Idéal longtemps jugé utopique, mis en pratique cependant de manière probante — malgré des circonstances extrêmement difficiles — lors des deux expériences révolutionnaires de l'Ukraine orientale, en 1917-1921, et de l'Espagne libertaire, en 1936-1939. Ceci a démontré que les utopistes n'étaient pas ceux que l'on pensait, mais plutôt ceux pour qui tout peut continuer comme avant, en aménageant par-ci par-là le régime d'exploitation; ce qui revient en fait à le faire perdurer et à reculer sans arrêt les échéances fatales.
Toutefois, si l'anarchisme est apparu comme la composante radicale d'un projet révolutionnaire authentique et si ses thèses critiques ont été maintes fois confortées par l'évolution historique et conservent, par conséquent, une indéniable actualité, les moyens préconisés et la pratique organisationnelle adoptée ont parfois conduit à des malentendus ou même à des impasses. Cohérence et cohésion ont souvent fait défaut. C'est cela qui fait problème. Ballottés entre une autonomie individuelle poussée et une démarche collective, parfois pesante, les libertaires ont régulièrement échoué à imprimer aux événements et à l'évolution historique une tournure définitivement émancipatrice. Peut-on attribuer cet échec à un contexte défavorable, à des lois objectives incontournables, à la nature humaine, ou bien à une incapacité congénitale, à un «ventre mou» de la doctrine et à une carence remédiable ? On pourrait disserter longuement sur chacun de ces aspects, mais les idées anarchistes se fondent principalement sur la volonté d'être et d'agir de chacun et de tous. Aussi, il nous semble primordial de rechercher les explications subjectives de cet échec à travers l'élaboration de la pensée anarchiste, telle qu'elle est apparue depuis plus d'un siècle, en la liant étroitement aux différentes expériences sociales et pratiques organisationnelles qu'elle a pu faire naître. Notre propos ne sera pas de dresser un inventaire complet des conceptions anarchistes, mais de mettre en relief quelques-unes de leurs expressions les plus claires et le plus en rapport avec le projet révolutionnaire. Nous situerons bien entendu le contexte social et historique dont elles ne sauraient en aucun cas être isolées, et nous mettrons l'accent sur les écueils et obstacles qu'elles ont rencontrés. A la suite de cet examen approfondi, nous tenterons d'actualiser les données de la question.
II.
De l'individu stirnérien
au producteur proudhonien
Les idées anarchistes apparaissent pendant les années 1840, en réaction aux professions de foi socialistes et communistes devenues courantes depuis peu. Remarquons le paradoxe : celles-ci étaient nées en s'opposant à l'individualisme «bourgeois» et désiraient le bien du «plus grand nombre». A son tour, l'anarchisme s'affirme contre la prétention sociétaire à régenter l'individu et prône son émancipation face aux contraintes de l'État-multitude. Pour Stirner et Proudhon, lesquels expriment le mieux cette réaction à l'époque, l'individu est un être en chair et en os, unité de base de la société, à nul autre pareil et n'ayant rien à voir avec l'homme «total», fantôme du devenir historique ou religieux qu'ont voulu imposer les partisans de la grégarité communautaire ou étatique, à savoir les Saints-Simoniens, les Fouriéristes, les Cabétiens et autres idéologues de la sociabilité. Encore que chez eux certains individus aient été destinés à jouer un rôle particulier et élitaire, de «prophètes» en somme, et en tant que tels aient eu une tendance certaine à s'attribuer des mérites et un destin qui les ont transformés, à la longue, en caste ou classe prédominante. Cela bien entendu, en attendant l'avènement de la société communiste paradisiaque promise.
Il en est tout autrement chez Stirner : pour lui, l'individu est l'«Unique», l'«égoïste» qui agit en fonction de ses propres intérêts, sans pour autant léser ceux d'autrui ni exclure toute forme d'association librement consentie, refusant en revanche la tutelle de l'État sous toutes ses formes. Cette association est un contrat passé avec d'autres individus autonomes, sur une base absolue de réciprocité et pour une durée déterminée, donc résiliable aussitôt que nécessaire :
«Si je puis utiliser (tout autre être), je me mets d'accord avec lui et m'unis avec lui, afin de renforcer mon pouvoir par cet accord et de faire plus, grâce à notre force commune, je ne vois absolument rien d'autre qu'une multiplication de ma force et je ne la fais durer qu'aussi longtemps qu'elle est ma force multipliée. Mais, ainsi, c'est une association.»1
L'individu stirnérien n'est plus une «force de travail» soumise à la volonté de la collectivité ; il «utilise l'association et l'abandonne sans souci de devoir ou de fidélité, quand il pense ne plus pouvoir en tirer aucun profit d'elle». Il n'y a là pour lui aucun sacrifice, car il n'y consent que pour son propre profit, par intérêt personnel. Pour ce qui est du sacrifice, il ne «sacrifie que ce qui n'est pas en son pouvoir, c'est-à-dire qu'il ne sacrifie rien du tout.»
Signalons que Stirner établit une distinction entre révolution et révolte. Si la première
«consiste dans un renversement des conditions, de l'état des choses existant (“status”) de l'État ou de la société, c'est par conséquent un acte politique ou social. La seconde a, certes, comme conséquence inévitable une transformation des conditions, mais elle n'en part pas. Trouvant son origine dans le mécontentement des hommes avec eux-mêmes, ce n'est pas une levée de boucliers, mais un soulèvement des individus, un surgissement sans égards pour les institutions qui en sortent. La révolution avait pour but de nouvelles institutions, la révolte, elle, nous amène à ne plus nous laisser organiser, mais à nous organiser nous-mêmes et ne place pas de brillantes espérances dans des “institutions”. Combat contre l'ordre établi, puisque, quand elle réussit, celui-ci s'écroule de lui-même, elle n'est que la difficile extraction du moi hors de cet ordre.»
Si pour Stirner, la force de travail de l'individu doit se libérer de la tutelle sociale, chez Proudhon l'individu est surtout le producteur qui est dépossédé de son produit par la bourgeoisie, classe dominante. Il croit en la valeur de l'association et à la fédération des hommes, lesquels, après avoir établi entre eux des groupements de producteurs et de consommateurs, selon leurs besoins et leurs désirs, constituent une force collective antinomique à l'État et aux possédants. Une fois ceux-ci privés de leurs prérogatives, leur pouvoir s'usera et l'exploitation de l'homme fera place à une société expurgée de tout gouvernement : l'Anarchie.
Pour Proudhon aussi, l'individu est «unique» à sa manière ; il possède en lui une capacité fondamentale : sa volonté — son franc arbitre —, laquelle crée l'aspiration à la dignité, à l'indépendance et constitue la condition sine qua non de la liberté:
«Il ne faut pas considérer, comme le font les communistes ou socialistes contemporains, que l'homme n'a de valeur que par la société, qu'il en est le produit, qu'elle lui confère une fonction, une spécialité, qu'il lui doit tout et qu'elle ne lui doit rien. Ce système conduit à la déchéance de la personnalité, à l'absolutisme oriental ou césarien. Il asservit l'individu, pour rendre la masse libre. C'est de la tyrannie et non de l'association. Il n'y a pas d'exemple d'une communauté qui, fondée dans l'enthousiasme, n'ait fini dans l'imbécillité.»2
Ces lignes extrêmement lucides ont pris bien du poids depuis et
ravivent l'intérêt qu'on peut porter à celui qui écrivait
encore que «l'homme ne veut pas qu'on l'organise, qu'on le mécanise
; sa tendance est à la désorganisation, à la défatalisation.»3
Cette démarche est sous-tendue par sa finalité éthique : la «dignité» et l'intégrité de chaque individu, au nom de la justice définie comme le «respect spontanément éprouvé et réciproquement garanti de la dignité humaine, en quelque personne et dans quelque circonstance qu'elle se trouve compromise et quelque risque que nous expose sa défense.»4 Cette visée établit entre les hommes un rapport de connexité et de solidarité qui fonde leur fraternité réelle, garantie par le respect mutuel de leur autonomie individuelle.
Sur un plan plus large, il n'est plus question d’harmonie sociale entre toutes les classes existantes, ni d'association entre le Capital et le Travail mais, à l'inverse, d'une opposition irréductible entre eux, de leur lutte implacable. Ici, Proudhon est rejoint par Marx sur lequel il a indubitablement exercé une influence : l'affirmation d'une lutte de classes absolue, l'importance du travail, du développement des forces productives et des rapports de production, le rôle de la science, le principe idéo-réaliste (qui peut équivaloir à la conception matérialiste de l'Histoire chez Marx). Ils ont encore en commun leur profond athéisme (bien que la Providence soit remplacée chez l'un par l'aspiration à la justice et chez l'autre par le sens de l'Histoire). Malgré ces affinités d'analyse, une grande divergence les oppose néanmoins : la finalité de la lutte des classes. Chez Marx, il s'agit d'une simple permutation historique où le prolétariat succède à la bourgeoisie défaillante ou ayant cessé de jouer son rôle progressiste ; ses acquis restent malgré tout valables. Pour Proudhon, il s'agit d'une rupture profonde et irrémédiable, le rôle de la bourgeoisie est terminé et c'est contre elle que doit s'affirmer le prolétariat, cela hors de son territoire et sans la cautionner en participant à ses simulacres de démocratie. C'est d'ici que naît l'idée de l'abstention politique et d'une lutte totale sur le plan économique ; d'où la nécessité d'organiser la classe ouvrière en dehors de l'influence dominante, de favoriser son développement autonome. Principe qui mène à la théorie anarchiste d'abord, puis au syndicalisme révolutionnaire. La formule proudhonienne «l'atelier doit remplacer le gouvernement» résume cette perspective. Il est à noter également que si pour Marx le prolétariat est représenté exclusivement par les ouvriers de la grande industrie, chez Proudhon, il s'étend aux ouvriers des petites entreprises, aux paysans pauvres et, à la limite, aux petits artisans n'employant personne.
Peu avant de disparaître, Proudhon rappellera son credo : «Toutes mes idées économiques, élaborées depuis vingt-cinq ans, peuvent se résumer en ces trois mots : fédération agricole-industrielle ; toutes mes vues politiques se réduisent à une formule semblable : fédération politique ou décentralisation.»5
Pour parvenir à ce but, il préconise l'«initiative
des masses, par le concert des citoyens, par l'expérience des travailleurs,
par le progrès et la diffusion des lumières, la révolution
par la liberté». Par l'enchaînement des actes révolutionnaires
on arrivera à l'«abolition de tous les pouvoirs, spirituel,
temporel, législatif, exécutif, judiciaire, propriétaire.»6
La force collective qu'il prône ressemble comme une jumelle à
la «force multipliée» des Uniques de Stirner, bien qu'elle
soit conçue d'une manière plus durable et systématique
dans le temps et l'espace. C'est ainsi qu'il déplore qu'en 1848
les Clubs, sociétés populaires par excellence — tout comme
les sections de 1793, préfigurant tout autant les Soviets russes
—, n'aient joué un rôle plus important, et qu'on n'ait pas
songé à les développer et renforcer.
A sa suite ou simultanément, plusieurs quarante-huitards radicaux signent l'acte de naissance de l'Anarchie. Citons le Manifeste de l'Anarchie, d'Anselme Bellegarrigue, le premier périodique anarchiste, publié en 1850, où l'auteur s'en prend à la servitude volontaire, bien dans la lignée d'Étienne de La Boétie: «Vous avez cru jusqu'à ce jour qu'il y avait des tyrans ! Eh bien, vous vous êtes trompés, il n'y a que des esclaves : là où nul n'obéit, personne ne commande.»7
Quant à Joseph Déjacque, il attaque avec violence et poésie la hiérarchie et sa muse, l'Autorité : «Duègne édentée, Mégère aux doigts crochus, Méduse au front couronné de vipères, Autorité ! Arrière et place à la liberté !... Place au peuple en possession directe de sa souveraineté, à la commune organisée».8 Émigré en Amérique, Déjacque lancera à la Nouvelle-Orléans un journal de langue française, Le Libertaire, le devancier de l'organe du même nom fondé, en 1895, par Sébastien Faure et Louise Michel.
Pour mieux mesurer le mérite et l'intérêt de ces convictions libertaires, rappelons le contexte du moment : la réaction louis-napoléonienne sévit en France ; l'esclavage des Noirs a toujours cours aux États-Unis ; celui des «nègres blancs» russes ne sera supprimé qu'en 1861 dans l'empire des tsars ; le machinisme industriel se développe à grands pas, le bagne de l'usine aussi ; dans les arts, règne l'académisme le plus plat et, parmi les doctrines sociales les plus avancées, la «calotte» et le socialisme d'État prédominent. Bref, l'horizon est plus que terne.
III.
Bakounine :
Programmes de l'anarchisme révolutionnaire
C'est à cette époque que fait irruption sur la scène révolutionnaire européenne celui qu'on a surnommé le «démon de la révolte» et qui va profondément bouleverser les esprits de son temps : Michel Bakounine. Ex-barricadier de 1848, condamné à mort puis gracié trois fois, emmuré pendant huit ans, il parvient à s'enfuir en 1861 de son exil sibérien. Loin d'être abattu par ses longues détentions, il se lance à corps perdu dans le combat révolutionnaire. Après un essai infructueux de débarquement en Pologne, afin d'y secourir les insurgés locaux, il passe par Londres, en 1864. Il y rencontre Marx, à la demande de celui-ci, lequel lui propose d'adhérer à l'Internationale naissante. L'entrevue est amicale, Marx se disculpe de l'accusation d'avoir colporté des calomnies à l'égard de son interlocuteur. D'ailleurs, il écrit peu après à Engels que l'évadé russe «lui a beaucoup plu, je l'ai trouvé mieux qu'autrefois [...] en somme, c'est un des rares hommes que je retrouve après seize ans ayant marché en avant et non en arrière».9 Rien ne laisse encore prévoir la formidable empoignade qui les opposera bientôt.
Bakounine n'adhère pas tout de suite à l'Internationale, car il se préoccupe de perspectives d'action plus immédiates et il croit davantage à la forme d'organisation secrète, fort répandue depuis des décennies. Il va sans dire à ce propos que dans nul pays il n'est possible alors d'afficher ouvertement des opinions révolutionnaires. Il se rend donc en Italie, jugée propice à ses projets, et se consacre entièrement à l'organisation de réseaux nationaux et internationaux. Il élabore à cette fin plusieurs programmes et statuts de sociétés secrètes ; cela en plusieurs langues et parfois avec des variantes. Tous ces écrits sont bien évidemment manuscrits et resteront longtemps dispersés parmi les correspondants et amis de Bakounine. Ce n'est que récemment que la plupart d'entre eux sont devenus accessibles publiquement. Ils s'échelonnent de 1864 à 1872 et ont été très peu utilisés jusqu'ici par les biographes de Bakounine. Son activité organisationnelle est demeurée par conséquent assez méconnue. C'est la raison pour laquelle nous allons nous y attarder quelque peu.
Le premier programme, en 1864, dit de Florence, est celui de la «Fraternité internationale révolutionnaire» ou «Alliance». Selon son biographe H. E. Kaminsky, cet écrit de Bakounine constitue pour l'anarchisme le «pendant» du Manifeste communiste de Marx.10 En effet, reprenant et radicalisant les analyses et positions de Proudhon, Bakounine édicte les principes de base de l'anarchisme révolutionnaire. Ce texte a été sous-estimé pour la bonne raison qu'il est resté longtemps manuscrit, jusqu'à ce que Nettlau l'hectographie dans sa monumentale étude et que certains biographes commencent à s'y référer. Étant donné la valeur de ce programme fondateur, il nous paraît bon d'en citer de larges extraits.
Prenant à contre-pied la religiosité de Mazzini et d'autres calotins sociaux, Bakounine affirme que le premier devoir du révolutionnaire est d'être athée et de revendiquer pour la terre et pour l'homme «tout ce que les religions ont transporté dans le ciel et attribué à leurs dieux». Par suite, la morale, débarrassée de «toute théologie et de toute métaphysique divine», n'a d'autre source que la «conscience collective des hommes». Ennemi du «principe d'autorité» et de toutes ses applications et conséquences «soit dans le monde intellectuel et moral, soit dans le monde politique, économique et social», l'anarchiste révolutionnaire reconnaît que la justice s'incarne dans la «réalisation de la plus grande liberté et la plus parfaite égalité de droit et de fait».
Dans un passage d'une limpidité remarquable, il définit la conception anarchiste de l'organisation sociale et politique :
«Il faut qu'il [le révolutionnaire] soit fédéraliste, comme nous, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de son pays. Il doit comprendre que l'avènement de la liberté est incompatible avec l'existence des États. Il doit vouloir par conséquent la destruction de tous les États et en même temps celle de toutes les institutions religieuses, politiques et sociales ; telles qu'Églises officielles, armées permanentes, pouvoirs centralisés, bureaucratie, gouvernements, parlements unitaires, universités et banques de l'État, aussi bien que monopoles aristocratiques et bourgeois. Afin que sur les ruines de tout cela puisse s'élever enfin la société humaine libre et qui s'organisera désormais non plus, comme aujourd'hui, de haut en bas et du centre à la circonférence, par voie d'unité et de concentration forcées, mais en partant de l'individu libre, de l'association libre et de la commune autonome, de bas en haut et de la circonférence au centre, par voie de fédération libre.
Il faut qu'il adopte, tant en théorie qu'en pratique et dans toute l'ampleur de ses conséquences, ce principe : tout individu, toute association, toute commune, toute province, toute région, toute nation ont le droit absolu de disposer d'elles-mêmes, de s'associer ou de ne point s'associer, de s'allier avec qui elles voudront et de rompre leurs alliances sans égard aucun pour les soi-disant droits historiques, ni pour les convenances de leurs voisins ; et qu'il soit fermement convaincu que seulement lorsqu'elles seront formées par la toute-puissance de leurs attractions et nécessités inhérentes, naturelles et consacrées par la liberté, ces nouvelles fédérations des communes, des provinces, des régions et des nations deviendront vraiment fortes, fécondes et indissolubles».11
Retenons un autre passage où le droit national est analysé d'une façon on ne peut plus actuelle :
«Il faut donc que [le candidat à l'adhésion à l'Alliance] réduise le soi-disant principe de la nationalité, principe ambigu, plein d'hypocrisie et de pièges, principe d'État historique, ambitieux, au principe bien plus grand, bien plus simple, et le seul légitime, de la liberté : chacun, individu ou corps collectifs, étant ou devant être libre, a le droit d'être lui-même, et personne n'a celui de lui imposer son costume, ses coutumes, sa langue, ses opinions et ses lois ; chacun doit être absolument libre chez soi».
Il va de soi que cette liberté nationale ne débouche pas sur un «patriotisme de clocher», bien au contraire :
«toutes ces idées étroites, ridicules, liberticides et par conséquent criminelles de grandeur, d'ambition et de gloire nationale, bonnes seulement pour la monarchie et pour l'oligarchie, aujourd'hui également bonnes pour la grande bourgeoisie, parce qu'elles leur servent à tromper les peuples et à les ameuter les uns contre les autres pour mieux les asservir».
Autre point capital :
«Le travail, étant seul producteur des richesses sociales, quiconque en jouit sans travailler est un exploiteur du travail d'autrui, un voleur, et le travail étant la base fondamentale de l'humaine dignité, l'unique moyen par lequel l'homme conquiert réellement et crée sa liberté, tous les droits politiques et sociaux ne devront appartenir désormais qu'aux seuls travailleurs».
Nous trouvons ici la ligne directrice d'après laquelle va s'enclencher le syndicalisme révolutionnaire.
De même pour le problème paysan:
«La terre, don gratuit de la nature à chacun, ne peut être et ne doit être la propriété de personne. Mais ses fruits en tant que produit du travail, ne doivent revenir qu'à ceux qui la cultivent de leurs mains».
Relevons encore la rupture d'avec la vision patriarcale et familiale de Proudhon : la femme et l'enfant sont perçus comme des individualités en tous points égales de l'homme :
«La femme, différente de l'homme mais non à lui inférieure, intelligente, travailleuse et libre comme lui, doit être déclarée dans tous les droits politiques et sociaux son égale ; dans la société libre, le mariage religieux et civil doit être remplacé par le mariage libre et l'entretien, l'éducation et l'instruction de tous les enfants devront se faire également pour tous, aux frais de la société, sans que celle-ci, tout en les protégeant soit contre la stupidité, soit contre la négligence, soit contre la mauvaise volonté des parents, ait besoin de les en séparer, les enfants n'appartenant ni à la société, ni à leurs parents, mais à leur future liberté».
A propos justement de liberté, notons un passage où Bakounine la définit de très belle manière :
«Il n'est point vrai que la liberté d'un homme soit limitée par celle de tous les autres. L'homme n'est réellement libre qu'autant que sa liberté, librement reconnue et représentée comme par un miroir par la conscience libre de tous les autres, trouve la confirmation de son extension à l’infini dans leur liberté. L'homme n'est vraiment libre que parmi d'autres hommes également libres : et comme il n'est libre qu'à titre humain, l'esclavage d'un seul homme sur la terre, étant une offense contre le principe même de l'humanité, est une négation de la liberté de tous. La liberté de chacun n'est donc réalisable que dans l'égalité de tous. La réalisation de Ia liberté dans l'égalité du droit et du fait est la justice.»
En ce qui concerne la réalisation de la révolution sociale, on pourrait penser que la Commune de Paris, en 1871, s'est inspirée du plan établi par Bakounine :
«En même temps qu'elle se localisera partout, la révolution prendra nécessairement un caractère fédéraliste. Aussitôt après avoir renversé le gouvernement établi, les communes devront se réorganiser révolutionnairement, se donner des chefs, une administration et des tribunaux révolutionnaires, bâtis sur le suffrage universel et sur la responsabilité réelle de tous les fonctionnaires devant le peuple. Pour défendre la révolution, leurs volontaires formeront en même temps une milice communale».
Cependant, aucune commune ne restera isolée, sinon elle périra
et elle aura donc pour «nécessité de propager la révolution
au-dehors, de soulever toutes les communes voisines à mesure qu'elles
se soulèveront, de se fédéraliser avec elles pour
la défense commune». Les délégués ou
députés envoyés par chaque commune à «un
point de réunion convenu» seront «investis de mandats
impératifs, responsables et révocables». Des «propagateurs
révolutionnaires» et non des «commissaires révolutionnaires
officiels avec des écharpes quelconques», seront envoyés
dans la province et dans toutes les communes et associations insurgées.
Soulignons que presque toutes ces positions et tous les principes définis
ne sont pas des inventions personnelles de Bakounine ; pour la plupart,
ils cheminaient souterrainement depuis les années 1830. Par contre,
leur expression et la synthèse opérée sont tout à
fait nouvelles et ce n'est nullement le fait du hasard : Bakounine avait
beaucoup lu les écrits saint-simoniens, fouriéristes et proudhoniens.
En outre, il avait été «instruit» par son expérience
personnelle de quarante-huitard européen. C'est donc inspiré
par la maturation théorique et les fruits de l'expérimentation
sociale qu'il a rédigé ce programme.
Bakounine rédige une autre version de ce programme pour des amis
suédois ; c'est à partir de Suède, en effet, qu'il
a tenté une expédition de renfort en Pologne, lors de l'insurrection
de 1863, et il se préoccupe toujours d'y conserver des points d'appui
pour des actions ultérieures vers la Russie. Il convient de donner
une explication sur la forme d'organisation secrète préconisée
: vu les circonstances de l'époque, c'est la seule possibilité
pratique pour ceux qui veulent changer le monde. De plus, Bakounine a été
influencé par un bref et décevant passage à la Franc-Maçonnerie
et surtout par les habitudes conspiratrices des Italiens ex-mazziniens
qui l'ont rejoint. Sur le fond, il ne croit qu'en l'action de masse et
conserve là-dessus ses convictions juin-quarante huitarde ; cependant,
il estime indispensable l'existence d'une organisation secrète qui
servirait en quelque sorte d'«état-major» à la
révolution. Un état-major anonyme et secret qui se garderait
bien de se substituer au peuple dans sa lutte émancipatrice. Là,
il se distingue nettement de la société secrète de
type blanquiste «bien autrement réglementée et organisée
d'une manière tout à fait despotique, digne de l'esprit impérieux
de Louis [Blanqui]». La finalité de la conception bakouniniste
s'en démarque totalement : il ne s'agit pas d'établir la
dictature d'un seul ou d'un groupe de conspirateurs, ni d'un lieu ou ville
sur d'autres ; la centralisation
absolue et pour ainsi dire dictatoriale est exclue :
«Je veux que l'ordre, le calme dans les affaires soit le résultat non d'une unique volonté, mais de la volonté collective bien organisée de beaucoup d'associés répandus dans chaque pays et dans tous les pays. C'est mettre l'action occulte, mais puissante de tous les intéressés à la place de la direction d'un seul centre — Mais pour que cette décentralisation devienne possible il faut une réelle organisation, et il n'y a pas d'organisation sans une certaine réglementation — qui n'est à la fin rien que le produit d'une entente ou d'un contrat mutuel».12
Au surplus, la démarche est également antagoniste : les fins dernières de la Fraternité bakouninienne sont ouvertement proclamées, le secret ne règne que sur les moyens. Alors que chez les blanquistes tout est secret : tant les objectifs ultimes que les moyens et structures internes, tout cela étant à la dévotion d'un seul homme — le dictateur révolutionnaire —, soit une conception directement héritée des jacobins et de Babeuf.
Dans un programme ultérieur de l'organisation secrète révolutionnaire des «Frères Internationaux» (1868), Bakounine prend d'ailleurs à partie encore plus violemment la conception jacobine ou blanquiste de la révolution. Critique dont nous pouvons, avec le recul du temps, constater la toujours actuelle acuité :
«Il ne faut pas s'étonner si les jacobins et les blanquistes qui sont devenus socialistes plutôt par nécessité que par conviction, et pour qui le socialisme est un moyen, non le but de la Révolution, puisqu'ils veulent la dictature, c'est-à-dire la centralisation de l'État et que l'État les amènera par une nécessité logique et inévitable à la reconstitution de la propriété, il est fort naturel, disons-nous, que ne voulant pas faire une révolution radicale contre les choses, ils rêvent une révolution sanguinaire contre les hommes.
Mais cette révolution sanguinaire fondée sur la construction d'un État révolutionnaire puissamment centralisé aurait pour résultat inévitable, comme nous le prouverons davantage plus tard, la dictature militaire d'un maître nouveau. Donc le triomphe des jacobins ou des blanquistes serait la mort de la Révolution.
Nous sommes les ennemis naturels de ces révolutionnaires, futurs dictateurs, réglementateurs et tuteurs de la Révolution, qui, avant même que les États monarchiques, aristocratiques, et bourgeois actuels, soient détruits, rêvent déjà la création d'États révolutionnaires nouveaux, tout aussi centralisateurs et plus despotiques que les États qui existent aujourd'hui, qui ont une si grande habitude de l'ordre créé par une autorité quelconque d'en haut et une si grande horreur de ce qui leur paraît les désordres et qui n'est autre chose que la franche et naturelle expression de la vie populaire, qu'avant même qu'un bon et salutaire désordre se soit produit par la révolution, on rêve déjà la fin et le musellement par l'action d'une autorité quelconque qui n'aura de révolution que le nom, mais qui en effet ne sera rien qu'une nouvelle réaction puisqu'elle sera en effet une condamnation nouvelle des masses populaires, gouvernées par des décrets, à l'obéissance, à l'immobilité, à la mort, c'est-à-dire à l'esclavage et à l'exploitation par une nouvelle aristocratie quasi révolutionnaire».13
IV.
L'organisation bakouniniste
L’organisation bakouniniste, elle, ne vise à unir qu'une centaine de frères internationaux et un nombre variable de frères nationaux pour chacun des pays européens, tout au plus deux à trois cents pour le plus grand d'entre eux. Leur profil correspond à celui d'«individus dévoués, énergiques, intelligents, et surtout amis sincères, et non ambitieux ni vaniteux, du peuple, capables de servir d'intermédiaires entre l'idée révolutionnaire et les instincts populaires».
Animés par la passion éthique, ces révolutionnaires exerceront «non pas un pouvoir ostensible quelconque, mais une dictature collective de tous les Alliés... dictature sans écharpe, sans titre, sans droit officiel et d'autant plus puissante qu'elle n'aura aucune des apparences du pouvoir».14
Bien que Bakounine prenne soin de préciser que si «l’on s’amuse à jouer aux Comités de Salut public et à la dictature officielle, ostensible, vous serez dévorés par la réaction que vous aurez créée vous-mêmes», l'emploi du terme «dictature», même vidé de tout sens par le contexte, se prête à toutes les ambiguïtés. Voyons ce que pense Arthur Lehning de ces «pilotes invisibles au milieu de la tempête révolutionnaire» :
«Il s'agissait pour Bakounine d’inspirer de ses idées un petit groupe d'hommes d’une valeur réelle et efficiente, mais aussi de leur communiquer la volonté d’action. A leur tour, ils devaient agir dans les milieux et sur le plan où ils déployaient leur activité, c'est-à-dire celui de l'organisation et des principes de l'Internationale. Les plus intimes se consultaient entre eux et avec Bakounine. De la sorte, celui-ci était en relation avec des militants de divers pays et entretenait avec eux des rapports personnels soit par correspondance soit par des rencontres occasionnelles. Il pouvait ainsi harmoniser la propagande et éventuellement l'action. Dans le mouvement ouvrier et surtout dans le mouvement révolutionnaire, cette façon d'agir n'a rien de spécial».15
James Guillaume, intime de Bakounine, témoigne sur la nature
de cette organisation, laquelle n'avait rien de commun avec les anciennes
sociétés secrètes où il fallait «obéir
à des ordres venus d'en haut» ; ce n'était que le «libre
rapprochement d'hommes qui s'unissaient pour l'action collective, sans
formalités, sans solennité, sans rites mystérieux,
simplement parce qu'ils avaient confiance les uns dans les autres et que
l'entente leur paraissait préférable à l'action isolée».16
Dans l'organisation bakouniniste, c'est donc la confiance qui lie les membres les uns aux autres. Qu'un membre malveillant s'introduise et elle s'en trouve toute viciée. Bakounine l'apprend à ses dépens à la suite de ses rapports avec Serge Netchaiev. Russe, fils de serf, étudiant brimé par le régime tsariste, Netchaiev conçoit une haine mortelle pour tout le système en place et en arrive à subordonner tous les moyens, avouables ou non, à son objectif ultime: la destruction jusqu'aux racines du tsarisme. Il commence par participer à des mouvements revendicatifs d'étudiants puis, après s'en être assuré le contrôle, les détourne en vaste conspiration contre le régime. Il avance même la date de l'insurrection décisive — 1870 —, assez plausible, car c'est l'année où les paysans, tout juste libérés du servage, doivent encore en subir le lourd fardeau en étant obligés de racheter leurs propres terres à leurs anciens seigneurs. Recherchant des appuis et une caution à ses projets, Netchaiev vient en Suisse, y rencontre Bakounine et, lui faisant miroiter cette apothéose insurrectionnelle sur sa terre natale, le mystifie et abuse de sa confiance : il se fait remettre une somme rondelette (le fonds Bakhmétiev) et mêle le vieil insurgé à ses douteuses intrigues.
De retour en Russie, le grand jour attendu ne donne rien et, pris à son propre piège, Netchaiev assassine un étudiant dont le seul tort est d'avoir mis en doute son autorité et la réalité de ses projets. L'enquête policière ne tarde pas à faire la lumière sur ce meurtre sordide, cela avec l'aide empressée des complices mêmes de Netchaiev et, circonstance aggravante, membres de son organisation.
L'affaire débouche sur un énorme scandale qui éclabousse tout le milieu révolutionnaire russe. Bakounine, en particulier, est accusé d'avoir été l'instigateur de Netchaiev et on lui attribue la paternité du Catéchisme du révolutionnaire, une sorte de manuel machiavélien du conspirateur, trouvé sur un complice de Netchaiev. Pourtant, le ton et le contenu de ce texte n'ont rien de commun avec la radicalité bakouninienne, surtout dans les préceptes de basse manipulation des uns et des autres. L'influence du blanquiste russe Tkatchev et des mémoires du babouviste Buonarroti sur ce document a été dûment établie depuis, surtout ces dernières années par les travaux de Michael Confino, d'Arthur Lehning, de Piroumova et du dernier en date des biographes soviétiques de Bakounine, Grafsky. Néanmoins, plusieurs historiens occidentaux n'ont pas craint, parfois jusqu'à aujourd'hui, de présenter Bakounine comme le père du «jésuitisme jacobin» de Netchaiev.
Netchaiev parvient cependant à se réfugier en Suisse et présente sa cause sous un jour plus favorable à sa personne, en accusant l'étudiant assassiné d'avoir voulu le dénoncer. Malgré cela, Bakounine perce son jeu et prend ses distances avec lui dans une lettre capitale, découverte également il y a seulement quelques années par M. Confino. Cette circonstance peut s'expliquer par le souci de Bakounine de ne pas la rendre publique, afin de ne pas nuire à l'intrigant Netchaiev — en difficulté à ce moment, car menacé d'extradition — par solidarité, aveugle pourrait-on dire, antitsariste.
Dans cette lettre de rupture, Bakounine déclare à Netchaiev que
«le système de mystification, qui devient de plus en plus votre système principal et exclusif, votre moyen et votre arme essentielle, est funeste à la cause même (...). Mais ce monde [les révolutionnaires], il faut l'organiser et le moraliser réellement. Tandis que vous, grâce à votre système, vous le corrompez et préparez en lui des traîtres envers vous-mêmes et des exploiteurs du peuple (...) suivant le système jésuitique, vous tuez systématiquement en eux tout sentiment humain personnel, tout sens personnel de la justice — comme si le sentiment et le sens de justice pouvaient être impersonnels —, vous cultivez en eux le mensonge, la défiance, le mouchardage et la délation».
Cela, non pas parce que Bakounine tendrait à idéaliser les révolutionnaires «vertueux» ; il n'entretient aucune illusion sur eux : ils n'agissent pas par pure «conscience, ni de propos délibéré», mais à cause de leur propre situation dans la société. Si on les place dans une
«situation qui leur permette d'exploiter et d'opprimer le peuple : on peut affirmer à coup sûr qu'ils l'exploiteront et l'opprimeront en toute tranquillité. Il n'y a en eux par conséquent que très peu de vertu innée. Mettant à profit la situation désastreuse qui les rend vertueux malgré leur volonté, il faut donc éveiller, éduquer et fortifier en eux cette vertu, la rendre passionnée et consciente au moyen d'une propagande constante et par la force de l'organisation. Or vous faites exactement le contraire.»
Il redéfinit à cette occasion le but et les tâches de l'organisation révolutionnaire : «Aider l'autodétermination du peuple sur la base d'une égalité absolue, de la liberté humaine complète et multiforme, sans la moindre ingérence de quelque pouvoir que ce soit, même provisoire ou de transition, c'est-à-dire sans l'intermédiaire de tout État.» Il rappelle une nouvelle fois que nous «sommes les ennemis déclarés de tout pouvoir officiel, même si c'est un pouvoir [ultra-révolutionnaire] ; ennemis de toute dictature publiquement reconnue, nous sommes des anarchistes sociaux-révolutionnaires».17 Pour dissiper toute équivoque, il réaffirme avec force que la confiance réciproque des révolutionnaires ne peut s'établir que par la
«sincérité absolue entre tous les membres. Tout jésuitisme est banni de leurs relations, de même que la lâche méfiance, le contrôle perfide, l'espionnage et le mouchardage mutuels ; absence et défense sévère de toute critique derrière le dos. Si un membre a quelque chose à dire contre un autre membre, il doit le faire à la réunion générale et en sa présence. Contrôle fraternel commun de chacun par tous ; un contrôle qui ne soit en aucun cas tracassier, mesquin, ni surtout haineux, doit remplacer votre système de contrôle jésuitique, et devenir une éducation morale, un soutien de la force morale de chaque membre et le fondement d'une confiance fraternelle mutuelle, sur laquelle s'appuie toute la force intérieure et extérieure de la Société».18
Toutefois, il concède à Netchaiev que son système jésuitique — mensonge, ruse, mystification et, par nécessité, violence — peut être employé contre les ennemis. Ici, nait une nouvelle ambiguïté, car la notion d’«ennemis» peut être assez fluctuante — on l'a vu à maintes reprises depuis — et surtout par opposition, on a vu tant d'amis de la veille se transformer en ennemis irréconciliables du jour, qu'il parait devoir être réservé sur cette concession, certainement circonstancielle, de Bakounine vis-à-vis de Netchaiev.
En fait, après avoir sondé les limites extrêmes de ses principes organisationnels, Bakounine fait appel en dernier ressort à son critère absolu : la passion éthique (clin d'œil à Fourier). Guidant la conscience et l'action du révolutionnaire, elle est malgré tout appuyée sur le garde-fou qu'est le «contrôle fraternel de chacun par tous», de manière à ce que l'«unité de la pensée et de l'action» puisse prendre corps. Cependant, ces rapports internes ne sont pas livrés à la fantaisie, loin s'en faut, et sont régis par des statuts ou un règlement très précis, objets de la plus minutieuse attention de Bakounine.
Considérons, par exemple, le Règlement secret de l'«Alliance
de la Démocratie socialiste», datant de 1868. La structure
déterminante est représentée par le «Comité
central permanent», dont l'Assemblée générale
est l'instance suprême. Les membres ne sont admis qu'à l'unanimité
; un bureau central de quelques membres, constitue le pouvoir exécutif
de l'Alliance, du moins en dehors des Assemblées générales
du Comité central; il est chargé en particulier d'entretenir
des relations avec les comités et bureaux nationaux, au besoin de
leur envoyer des délégués extraordinaires pour la
propagande ou l'action, sur demande de la section centrale. Une structure
complémentaire, le Comité de surveillance, veille à
ce que nul n'outrepasse ses responsabilités. L'un des buts assignés
est de faire adhérer le maximum d'organisations ouvrières
à l'Association Internationale des Travailleurs, afin que le travail
de l'Alliance «ne soit que le développement politique et révolutionnaire
de cette Association.»
Le règlement de la «Fraternité internationale», autre organisation bakouninienne, adopte dans l'ensemble le même fonctionnement interne, sauf que les assemblées générales deviennent des congrès, devant réunir la majorité des membres, et ne pouvant prendre des décisions qu'à la simple majorité en ce qui concerne les questions courantes, et à la majorité des deux tiers pour les questions importantes. Le Comité central et les Comités nationaux demeurent ; ces derniers se décomposent en bureau exécutif et en Conseil de surveillance. L'unanimité est requise pour l'admission de nouveaux frères. Le Comité national est considéré comme existant à partir de trois membres frères. Les exclusions sont décidées à la simple majorité, mais doivent être entérinées dans tous les cas par le Congrès qui suit.
Dans un programme ultérieur de cette même Fraternité
internationale, Bakounine indique que cette organisation n'a pas seulement
pour mission de préparer la révolution. Elle devra encore
se conserver durant la révolution afin de substituer son action
collective, strictement solidaire et occulte, à «tout gouvernement
ou à toute dictature officielle, cette dernière ne pouvant
manquer d'étouffer le mouvement révolutionnaire dans les
masses et d'aboutir à la reconstruction de l'État politique,
directeur, tutélaire et par là même nécessairement
bureaucratique, militaire, oppresseur et exploiteur — c'est-à-dire
à une nouvelle domination bourgeoise.» Encore une prémonition
remarquable sur le devenir des révolutions. Constatons en tout cas
chez Bakounine la nécessité de la permanence de l'organisation
révolutionnaire, exerçant une activité critique et
vigilante.
Dans ce même programme, un peu plus loin, Bakounine énonce la loi suprême de sa démarche organisationnelle :
«substituer toujours et partout la pensée et l'action collectives à toutes les initiatives individuelles», [car, pour lui,] «dans la révolution sociale, seules la pensée, la volonté et l'action collectives auront leur place».19
Avec tous ces éléments, nous avons une compréhension assez nette de ce qu'ont pu être les organisations ou Fraternités bakouniniennes, qui constituaient en fait, étant donné les circonstances de l'époque, des organisations anarchistes spécifiques et même, pour certains, le prototype de l'organisation communiste libertaire telle qu'elle peut être conçue de nos jours.
Il était clair pour Bakounine que cette organisation spécifique
devait se cantonner à son rôle défini d'état-major
«invisible». Pour lui, il n'était nullement question
qu'elle se substitue à l'action effective des véritables
forces révolutionnaires qu'étaient alors les ouvriers et
la partie la plus précaire du prolétariat, le lumpenprolétariat,
en Occident ; les paysans et les en-dehors vagabonds, cosaques libres,
déclassés de toutes sortes, jusqu'au brigand (rien à
voir avec la pègre dans le sens occidental), en Russie.
Au sujet des ouvriers, il reprend la ligne proudhonienne : ils doivent s'organiser «en dehors du radicalisme bourgeois». La
«base de cette organisation est toute trouvée : ce sont les ateliers et la fédération des ateliers ; la création des caisses de résistance, instruments de lutte contre la bourgeoisie, et leur fédération non seulement nationale, mais internationale ; la création de chambres de travail, comme en Belgique».20
Quant aux paysans russes, il recommande d'utiliser la survivance de la commune rurale pour instaurer directement la société libre. Il fait également état du potentiel existant chez une partie de la jeunesse bourgeoise et noble, qui peut se dévouer de manière efficace à la révolution en «allant au peuple», c'est-à-dire le servir dans des emplois à but social tels qu'instituteurs, médecins, agronomes, etc. Conseil qui fut très suivi à l'époque en Russie.
Tous ces écrits bakouniniens ont eu, tant en Russie qu'en Occident, une influence prépondérante durant les années 1870. Ce qui s'inscrit en faux contre l'opinion répandue par ses détracteurs politiques ou certains historiens dits «bourgeois», prompts à plier l'échine et à prêter leur plume aux puissants du jour, selon lesquels Bakounine aurait été incapable de s'exprimer à fond et de façon cohérente sur les objectifs et moyens de la révolution sociale. Pour ne pas rester dans les généralités, donnons un échantillon de cette variété d'«historiens», florissante durant les années 1950-1960, avec Henri Arvon, «agrégé de l'université, docteur ès lettres». Ce monsieur s'est fait une spécialité de pourfendre «de l'intérieur» l'anarchisme, soit d'y consacrer des études apparemment objectives et en réalité très négativement orientées. Considérons son petit ouvrage Michel Bakounine ou la vie contre la science (tout un programme !). Extrayons-en quelques passages révélateurs :
«Dans la pittoresque galerie des révolutionnaires du XIXe siècle, Michel Bakounine, “Pétrel des tempêtes”, semble incarner l'action subversive dans tout ce qu'elle a pendant le siècle dernier de romantiquement exaltant et historiquement inefficace [...] En 1870, il est l'âme d'un soulèvement à Lyon, goûtant ainsi pendant quelques heures aux plaisirs enivrants d'un pouvoir quasi dictatorial [...] conséquences immédiates et, il faut bien l'avouer, souvent désastreuses de cette activité révolutionnaire... » [Voici le bouquet] : «Privée apparemment de tout rattachement à une pensée qui lui permettrait de survivre, la doctrine de Bakounine revêt de nos jours un aspect anachronique, un peu farfelu, et par certains côtés réactionnaire».
Arvon lui attribue bien entendu le Catéchisme révolutionnaire de Netchaiev, et lui prête le désir de suivre sa prétendue devise : «A toute vitesse à travers la boue». Relevons encore quelques appréciations fleuries :
«La pensée de Bakounine toute affectée d'erreurs qu'elle est... esprit brouillon, dominé par des passions parfois inavouables (?) [...] l'utopie directrice de la doctrine de Bakounine est l'anarchie».21
On peut comprendre à la lecture de cette diatribe philostalinienne comment de tels auteurs ont pu intoxiquer les esprits pendant des décennies sur la nature et le sens de la doctrine anarchiste. Écartons cette «production» et constatons paradoxalement, chez les historiographes soviétiques de ces dernières années, une sorte de réhabilitation de Bakounine. La dernière étude, parue en 1985, de V. G. Grafsky, tranche nettement d'avec Arvon : l'auteur y souligne le rôle positif joué par Bakounine dans la lutte contre le tsarisme et les valeurs fondamentales de la société bourgeoise. Le propos s'appuie sur une exposition fouillée de ses idées et positions, souvent à l'aide d'amples citations, et quelques pages significatives de l'Empire knouto-germanique et d'Étatisme et Anarchie figurent même en annexe. Bien évidemment, les divergences avec le socialisme scientifique, à savoir avec Marx et Engels, ne sont pas tues, mais relativement bien rendues. Son nouveau, le socialisme anti-autoritaire bakouninien est longuement examiné. Ici, pas de jugement à l'emporte-pièce mais, redisons-le, approche se voulant objective et scientifique. Tout de même, ne rêvons pas, c'est l'hommage d'un ennemi et, comme il sied dans ce cas, il y a une présentation défavorable ou incomplète des idées bakouniniennes, passées au «prisme» marxiste-léniniste :
«Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine, révolutionnaire russe, est l'un des représentants les plus en vue du populisme révolutionnaire et de l'anarchisme. Sa haine sincère et passionnée envers toute oppression et sa disposition à se sacrifier au nom du triomphe de la révolution sociale lui ont attiré de nombreux révolutionnaires et personnes à tendances démocratiques. En même temps sa vision embrouillée et entièrement illusoire des voies concrètes menant vers l'émancipation sociale a contribué à le transformer en adversaire d'idées du socialisme scientifique. «[...] Avec son nom sont liées la naissance et la diffusion des idées de ce que l'on appelle l'anarchisme collectiviste [...] Les aspects les plus forts de son enseignement furent les dénonciations de l'exploitation et de toutes les formes possibles d'oppression dans les sociétés contemporaines, de l'obscurantisme religieux, de la servilité de la science libérale, ainsi que la défense des méthodes de lutte révolutionnaires contre les réformistes bourgeois».22
Grafsky justifie enfin son étude par l'actualité de Bakounine, due à la résurgence de l'anarchisme en Occident, ce qui s'expliquerait selon lui par la crise que traverse celui-ci depuis quelques années.
Notons en tout cas l'estime et la volonté d'explication qu'on chercherait en vain chez Arvon et encore moins chez son émule Jacques Duclos, mitron guépéoutiste qui avait forcé sa constipation naturelle pour pondre Ombres et lumière - Bakounine et Marx de triste mémoire.
V.
L'Alliance, l’AIT et l'affrontement avec Marx
Sans que cela soit une circonstance atténuante pour les historiens bakouninophobes, répétons que la plupart des textes de Bakounine cités ici sont restés ignorés jusqu'aux éminents travaux de M. Confino et surtout d'Arthur Lehning. Cela ne les a pas empêchés d'exercer une influence indubitable sur les personnes qui en eurent connaissance. La meilleure preuve en est l'Alliance, qui parvint à regrouper soixante-dix frères internationaux (sur cent visés) et compta dans sa section genevoise, en 1868, cent quarante-cinq membres. Ce sont également ses adhérents qui fondèrent l'imposante section espagnole et l'active section italienne, toutes deux affiliées à l'AIT.
En effet, suite au refus opposé par le Conseil Général de Londres de l'Association Internationale des Travailleurs à une première demande d'adhésion globale de l'Alliance, celle-ci décida de dissoudre son organisation secrète internationale et ne conserva que sa section publique de Genève. On sait que Marx utilisa comme principal argument pour les exclusions de Bakounine et de James Guillaume la persistance de l'Alliance secrète. Qu'en a-t-il réellement été ? Si les contacts permanents ont continué entre Alliés, en grande partie à cause des liens personnels tissés, et si la branche espagnole, la Allianza, conserva sa structure clandestine, estimée adéquate aux conditions de lutte locales, il apparaît certain, selon Arthur Lehning, que l'Alliance ne fonctionnait plus comme une organisation secrète et que, par conséquent, l'accusation de Marx ait été dénuée de fondement. D'ailleurs, elle n'a pas été étayée dans le rapport de la commission d'enquête constituée au congrès de La Haye, et Marx a dû recourir à une accusation personnelle contre Bakounine pour emporter l'adhésion des membres de ladite commission. A ce sujet, relevons un fait qui allait avoir d'importantes répercussions organisationnelles : au sein de cette fameuse commission d'enquête, composée de cinq membres, se trouvait un agent de la police française, Van Heddeghem dit Walter, lequel s'absenta, d'ailleurs, au moment du compte-rendu et du vote de la commission, soit pour laisser faire par «plus policiers que lui» cette basse besogne, soit pour ne pas trop attirer l'attention sur sa petite personne, car il regrettera peu après que Benoît Malon n'ait pas été inclus dans la «charrette» des exclus.23 Ajoutons que parmi les témoins à charge cités par l'accusation contre Bakounine et l'Alliance se trouvait encore un autre provocateur français, Dentraygues dit Swarm, lui aussi membre de la coterie marxiste. Nous verrons plus loin les effets pervers et funestes de cette infiltration policière parmi les partisans de Marx.
Il semble donc patent que l'Alliance bakouninienne ait été effectivement dissoute sous sa forme secrète. Cela dit, il est probable que Marx ait cru sincèrement en sa persistance. D'ailleurs, lui-même avait fait partie de plusieurs sociétés secrètes et, selon A. Lehning, Bakounine était pareillement persuadé, en 1872, que Marx était encore organisé de manière occulte avec les six anciens membres de la Ligue des Communistes — société secrète allemande ayant existé durant les années 1847-1850 —, qui siégeaient à ce moment avec lui au Conseil Général de Londres.24 Du reste, Bakounine devait certainement garder en tête l'étrange conversation qu'il avait eue avec Marx en 1848 :
«Je rencontrais (Marx) à Berlin. Des amis communs nous forcèrent à nous embrasser [Bakounine avait été accusé d'être un “agent russe” par la Gazette rhénane dirigée par Marx, aussi lui en voulait-il, NDA]. Et alors, au milieu d'une conversation moitié badine, moitié sérieuse, Marx me dit : «Sais-tu que je me trouve maintenant à la tête d'une société communiste secrète si bien disciplinée que si j'avais dit à l'un de ses membres : “Va tuer Bakounine”, il t'aurait tué». Je lui répondis que si (sa) société secrète n'avait (pas) autre chose à faire qu'à tuer les gens qui lui déplaisent, elle ne pouvait être qu'une société de valets ou de fanfarons ridicules».25
Comme nous l'avons vu, l'Alliance constituait pour Bakounine une organisation révolutionnaire spécifique, aussi prenons connaissance de la façon dont il concevait son rapport avec l'AIT, l'organisation ouvrière de masse (elle compta à ce moment près de deux millions de membres, dont 1.200.000 en Europe)26 :
«L'Alliance est le complément nécessaire de l'Internationale [...]. Mais l'Internationale et l'Alliance, tout en tendant au même but final, poursuivent en même temps des objets différents. L'une a pour mission de réunir les masses ouvrières, les millions de travailleurs, à travers les différences des nations et des pays, à travers les frontières de tous les États, en un seul corps immense et compact ; l'autre, l'Alliance, a pour mission de donner à ces masses une direction réellement révolutionnaire. Les programmes de l'une et de l'autre, sans être aucunement opposés, sont différents par le degré même de leur développement respectif. Celui de l'Internationale, si on le prend seulement au sérieux, contient en germe, mais seulement en germe, tout le programme de l'Alliance. Le programme de l'Alliance est l'explication dernière de celui de l'Internationale.27
Ainsi l'Internationale n'avait pour but que de regrouper les masses
ouvrières des différents corps de métiers et de tous
pays sur une base politique large et non arrêtée car si ses
«fondateurs avaient donné à cette grande Association
une doctrine politique [...] socialiste, philosophique, déterminée
et positive, ils auraient commis une faute».28
Pour Bakounine c'était donc une internationale syndicale avant la
lettre, ayant pour but exclusif de défendre les intérêts
de la classe ouvrière sur son terrain d'élection — l'économique
— et, à partir de là, de faire progresser sa conscience de
classe vers une direction révolutionnaire. Cela n'empêchait
nullement, bien au contraire, les ex-alliancistes d'œuvrer en son sein
vers une radicalisation du mouvement tout entier. Mais c'était sans
compter avec Marx et l'influence grandissante qu'il exerçait sur
le Conseil Général de Londres. L'affrontement était
par suite inévitable.
Nous n'aborderons pas ici tous les antagonismes et divergences qui ont séparé les deux hommes, cela nous entraînerait trop loin de notre sujet, aussi traiterons-nous uniquement de leurs désaccords sur les plans stratégique et organisationnel.
Rappelons que pour Marx le cerveau pensant du mouvement ouvrier ne pouvait être que les communistes, la
«partie la plus résolue des partis ouvriers, la fraction qui va toujours de l'avant et surtout qui “du point de vue théorique” a l'avantage sur le reste de la masse prolétarienne de comprendre les conditions, la marche et les résultats généraux du mouvement ouvrier». [En outre, selon lui une] «partie importante de la bourgeoisie passe au prolétariat, et en particulier ceux des idéologues bourgeois qui se sont haussés à l'intelligence théoriques du mouvement général de l'histoire».29
Il était donc clair que ne pouvant sécréter ses propres dirigeants, le prolétariat devait être guidé par ces «idéologues bourgeois». En cela, Marx ne faisait que suivre la tradition jacobine et socialiste de la première moitié du XIXe siècle ; il ne pouvait donc adopter qu'une conception organisationnelle centraliste et manifester une incompréhension totale lorsque Bakounine parlait de la «libre organisation des masses ouvrières de bas en haut», qu'il qualifiait lui, tout bonnement de «sottise».30
Son activité au sein de la Ligue des Communistes en 1848 démontre cette option : les membres ayant des démêlés avec la police allemande, il se fait donner un blanc-seing par quelques-uns de ses partisans pour décider du sort de l'organisation :
«... Les circonstances actuelles exigent impérieusement une direction énergique de la société (des communistes) à laquelle un pouvoir discrétionnaire est momentanément indispensable.
(Le Comité central de la Société des Communistes) décide :
Article 1er. Le comité central est transféré à Paris.
Article 2. Le comité central de Bruxelles confère au membre de la société, Charles Marx, pouvoir discrétionnaire pour la direction centrale momentanée de toutes les affaires de la société, sous responsabilité envers le comité central à constituer et envers le prochain congrès.
Article 3. Le comité charge Marx de constituer à Paris, aussitôt que les circonstances le permettront, parmi les membres les plus convenables de la société, un nouveau comité central à son choix, et d'y appeler même des membres de la société qui ne seraient pas domiciliés à Paris.
Article 4. Le comité central de Bruxelles se dissout.
Ainsi décidé à Bruxelles, le 3 mars
1848.
Le comité central, [signé Engels, G. Fischer,
Gigot, H. Heingers, K. Marx]»31
Peu de temps après, il décrète avec Engels la dissolution de l'organisation, sans même consulter les autres membres ! A travers cette première expérience organisationnelle, on peut voir en filigrane le comportement qu'il va adopter au sein de l'AIT. Sa démarche reste identique, conforme à son «centralisme narcissique » pourrait-on plaisamment souligner! Ainsi, il se fait délivrer des blancs-seings par le Conseil Général pour rédiger en son nom des Adresses et Circulaires ; pour adjoindre de nouveaux membres au Conseil Général, il procède par cooptation, ayant le choix du prince, et lorsqu'il a besoin d'une majorité sûre, comme au Congrès de La Haye, il distribue des mandats en blanc à ses partisans. On n'est jamais si bien servi que par soi-même, dit le dicton, eh bien, là on le voit excellemment illustré ! Un autre exemple scabreux : lors de la Conférence de Londres, en 1871, les délégués des sections de l'AIT ne disposent que de dix mandats, alors que les membres du Conseil Général en possèdent treize ! De même, Marx s'octroie, avec son alter ego Engels, la représentation de plusieurs pays : la Russie, l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie, le Danemark, cela sans pour autant être tenus, ni l'un ni l'autre, d'en rendre compte au secrétaire général du Conseil de Londres de l'AIT ! Et pourtant, par cette attitude lourdement bureaucratique, Marx et Engels ne veulent pas représenter un «parti» dans le sens organique, mais pensent surtout à contrôler de près les destinées du mouvement ouvrier afin d'en chapeauter l'évolution générale. Ce n'est pas non plus par simple vanité, égocentrisme ou bien encore par culte de leurs personnes — ils ne sont pourtant pas dépourvus de suffisance — qu'ils agissent ainsi ; c'est tout simplement parce qu'ils sont persuadés de détenir la vérité scientifique du devenir social !
Cette certitude idéologique se reflète clairement dans la lettre de Marx, du 28 mars 1870, adressée au Comité de Brunswick — le Comité central du parti ouvrier social-démocrate allemand. Il y affirme la nécessité pour le Conseil Général de l'AIT de demeurer à Londres, car «étant placé à présent dans la position heureuse d'avoir la main directement sur ce grand levier de la révolution prolétarienne», qu'est à ses yeux l'Angleterre. Il s'oppose en conséquence à ce que se crée un Conseil régional anglais, car ce serait une «folie, nous dirions presque un crime, de le laisser tomber [le grand levier] dans des mains purement anglaises». Pourquoi ? parce que si les «Anglais ont toute la matière nécessaire à la révolution sociale. Ce qui leur manque, c'est l'esprit généralisateur et la passion révolutionnaire. C'est seulement le Conseil Général qui peut y suppléer, qui peut ainsi accélérer le mouvement vraiment révolutionnaire dans ce pays et par conséquent partout».32 On comprend qu'à la longue les Anglais aient fini par se lasser d'être maniés comme un «levier» et que le leader des trade-unions, John Hales, ait parlé de «fers brisés» pour marquer sa rupture d'avec l'emprise tyrannique de Marx et d'avec le Conseil Général de l'AIT à sa dévotion.33
C'est tout aussi naturellement, au Congrès de La Haye, que Marx et Engels vont ressusciter leur vieille antienne de 1848 en proposant au prolétariat de se constituer en parti politique et de se donner comme «premier devoir» la «conquête du pouvoir politique», et conséquemment la transformation du Conseil Général de l'AIT en une sorte de «centrale de partis politiques nationaux — “governing body”» (Marx).
Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que Marx perçoive Bakounine comme un danger pour le pouvoir quasi discrétionnaire qu'il exerce dans le Conseil Général, et qu'il lui prête de sombres desseins, dont celui de vouloir transférer celui-ci à Genève, ce qui signifierait selon lui que «l'Internationale tomberait sous la dictature de Bakounine». Son désir d'écarter ce dangereux rival l'amène à le tenir dans le mépris le plus profond, tant sur le plan personnel que théorique :
«(Le programme de Bakounine au congrès de l'AIT à Lausanne) est un bavardage creux, un chapelet d'idées vides, qui veulent donner le frisson, bref une improvisation insipide calculée uniquement de façon à produire un certain effet à un moment donné [...] Grotesque programme cette olla podrida (mixture infecte) de lieux communs usés [...] Quant à Bakounine lui-même, un des êtres les plus ignorants dans le domaine de la théorie sociale, il y fait figure subitement de fondateur de secte. Mais le programme théorique de cette Alliance n'était qu'une simple farce.»
Rien de surprenant donc que Marx ne pense plus, selon sa propre expression, qu'à «excommunier» le révolutionnaire russe. En outre, il est hors de question pour lui de se soumettre à un quelconque «contrôle continu», aussi «fraternel» soit-il, de la base de l'AIT et encore moins de lui rendre des comptes.
Notons également que, à la différence de Bakounine,
Marx n'est nullement un homme d'action ; celle-ci se situe pour lui au
niveau des analyses, prises de position, décrets, circulaires et
autres «communications». Par exemple, bien qu'il salue avec
éclat la Commune de Paris, il s'avère complètement
incapable d'organiser, à Londres, une manifestation de soutien de
l'AIT aux Communards.
C'est toujours en homme de cabinet qu'il conçoit le rôle messianique de la classe ouvrière, intronisée en démiurge historique. Sur ce point, sa critique de Bakounine énonçant que des «ouvriers devenus des représentants du peuple, cessent d'être des ouvriers», est très révélatrice : il rétorque que cela serait impossible, «aussi peu qu'un fabricant d'aujourd'hui cesse d'être un capitaliste parce qu'il devient conseiller municipal !».34
Mieux au fait de la réalité humaine et sociale, Bakounine, lui, ne se fait aucune illusion sur la représentation ouvrière, car il a observé que la masse a tendance à désigner des responsables qu'elle ne soumet pas, soit par indifférence, soit par apathie, à un «contrôle continu». Ce qui conduit inévitablement à une source de dépravation pour tous les individus qui se trouvent investis d'un pouvoir social quelconque, du fait que
«à force de se sacrifier et de se dévouer, ils se sont fait du commandement une douce habitude, et, par une sorte d'hallucination naturelle et presque inévitable chez tous les gens qui gardent trop longtemps en leurs mains le pouvoir, ils ont fini par s'imaginer qu'ils étaient des hommes indispensables. C'est ainsi qu'imperceptiblement s'est formée, au sein même des sections si franchement populaires des ouvriers en bâtiment, une sorte d'aristocratie gouvernementale ».35
Selon Bakounine, cette inertie de la classe ouvrière est aussi imputable, à l'époque bien que l'on puisse ici aussi actualiser sans peine, à la propagande intéressée et au plus haut point
«corruptive des prêtres, des gouvernements et de tous les partis politiques bourgeois, sans en excepter les plus rouges, [qui] a répandu une foule d'idées fausses dans les masses ouvrières, et que ces masses aveuglées se passionnent malheureusement encore trop souvent pour des mensonges qui n'ont d'autre but que de leur faire servir, volontairement et stupidement, au détriment de leurs intérêts propres, ceux des classes privilégiées».36
Nous sommes loin de l'idéalisation marxiste de l'ouvrier, «nouveau Prométhée!» Idéalisation non gratuite, car elle s'accompagnait d'un renfort, à ses yeux décisif, sous la forme des «transfuges» de la bourgeoisie, les «idéologues» qui aideraient l'ouvrier à sortir de son ignorance et à le guider sur la voie de son rôle historique, cela au besoin jusqu'à se substituer à lui pour impulser la «bonne» direction. C'est par cette analyse que Marx justifiait son propre rôle au sein de l'AIT. Ici encore, Bakounine le soumettait à une rude critique :
«Du moment que l'Association Internationale se partagerait en deux groupes» l'un comprenant l'immense majorité et composé des membres qui n'auraient pour toute science qu'une foi aveugle dans la sagesse théorique et pratique de leurs chefs ; et l'autre composé seulement de quelques dizaines d'individus — directeurs —, cette institution qui doit émanciper l'Humanité se transformerait elle-même en une sorte d'État oligarchique, le pire de tous les États ; et qui plus est, que cette minorité clairvoyante, savante et habile qui assumerait, avec toutes les responsabilités, tous les droits d'un gouvernement d'autant plus absolu que son despotisme se cache soigneusement sous les apparences d'un respect obséquieux pour la volonté et, pour les résolutions du peuple souverain, résolution toujours inspirée par lui-même à cette soi-disant volonté populaire — que cette minorité, disons-nous, obéissant aux nécessités et aux conditions de sa position privilégiée et subissant le sort de tous les gouvernements, deviendrait bientôt et de plus en plus despotique, malfaisante et réactionnaire».37
Bakounine en conclut que l'AIT ne pourrait devenir un instrument d'émancipation
que lorsqu'elle se «sera d'abord émancipée elle-même»,
en cessant d'être divisée en la «majorité des
instruments aveugles et la minorité des machinistes savants».
Intuition confirmée à un autre niveau, un demi-siècle
après, par l'apparition de «machinistes savants» marxistes-léninistes,
bientôt mués en «mécaniciens de l'Histoire»,
avec comme combustible des dizaines de millions de travailleurs.
Les conceptions organisationnelles et leur application au sein de l'AIT, recoupaient ainsi des divergences théoriques fondamentales, aux antipodes l'une de l'autre, et ne pouvaient conduire qu'à une sèche rupture. Elle se produisit, en 1872, lors du congrès de l'AIT. En l'absence de Bakounine, absence forcée car il ne pouvait traverser l'Allemagne ou la France sous menace d'être arrêté et emprisonné — ce que Marx savait très bien —, ses adversaires ont beau jeu de manœuvrer avec une majorité de mandats acquise d'avance. Pour faire exclure son rival, Marx commet néanmoins l'erreur de placer le débat sur un plan personnel, en l'accusant d'escroquerie dans une obscure affaire d'avance sur traduction de son Capital, non remboursée à un éditeur russe. Cette peu élégante tactique provoque la réprobation générale dans l'AIT, même parmi les «marxistes» du moment ou à venir. Voyons par exemple comment juge cette intrigue, quelques dizaines d'années plus tard, l'un des adeptes de Marx et non des moindres puisqu'il s'agit d'Otto Ruhle, le communiste ultra-gauche allemand :
«Marx avait triomphé de l'adversaire abhorré. Non content de couper entre lui et son rival les liens de la fraternité de parti, il avait encore assouvi sa haine en le déshonorant. Bakounine avait négligé, du moins à en croire le Congrès, de reverser 300 roubles à Marx sur sa traduction du Capital ; et Marx, ce Marx mêlé à mille sombres affaires et qui avait vécu toute sa vie de l'argent des autres, lui en faisait un cas de pendaison. Il lui était licite de guerroyer pour une politique objective dont il attendait, à l'exclusion de toute autre, la libération du prolétariat. Il était dans son droit le plus strict en convoquant l'Internationale pour essayer de se délivrer de Bakounine, car Bakounine faisait tout ce qu'il pouvait pour contrecarrer et déprécier sa politique. Mais qu'il se servît pour triompher objectivement de moyens aussi honteux que de souiller l'adversaire, c'est un geste déshonorant qui ne salit pas Bakounine et qui avilit au contraire son auteur. On voit bien là le trait fatal d'un caractère : ni les questions politiques ni le mouvement ouvrier, ni l'intérêt de la révolution, rien ne passe jamais pour Marx qu'après le souci de sa propre personne. Qu'un concile de révolutionnaires internationaux prêt à faire sauter à la première occasion le code de la propriété personnelle et de la morale bourgeoise ait chassé, proscrit, expulsé, sur la dénonciation de son chef, le plus génial, le plus héroïque, le plus fascinant de ses membres sous le prétexte d'une infraction aux lois bourgeoises de la propriété, c'est une des plus sanglantes plaisanteries de l'Histoire».38
La sévérité du jugement sans appel d'Otto Ruhle nous semble malgré tout incomplète, car elle porte uniquement sur les moyens employés et non sur les fins politiques auxquels ils se subordonnent naturellement. Or, celles-ci n'ont pas été vraiment abordées à La Haye : le débat a été escamoté par ce règlement de comptes personnels. Pourtant, s'il avait été posé à la loyale, il aurait pu déboucher sur un tout autre résultat ; peut-être même plus favorable à Marx, comme la clarification des positions respectives entre collectivistes anarchistes et socialistes réformistes d'État allait le montrer quelques années plus tard.
La voie choisie par Marx est autre : bille en tête, il profite de sa majorité circonstancielle pour renforcer considérablement le rôle omnipotent du Conseil Général et faire adopter, la nécessité de la transformation des sections de l'AIT en partis politiques, en leur fixant pour but la «conquête du pouvoir politique d'État». Puis, se voyant débordé par plus centralistes et politiciens que lui — les blanquistes, ses alliés jusque-là —, il les joue en transférant d'office le siège du Conseil Général de l'AIT à... New-York, c'est-à-dire le plus loin possible du théâtre d'opérations européen. Il en confie de plus le contrôle à des émigrés allemands, choisis parmi ses plus fidèles partisans.
Cette manœuvre désespérée ne l'empêche pas d'essuyer une défaite totale : la plupart des sections de l'AIT désavouent les décisions de La Haye et maintiennent leurs liens avec les exclus, Bakounine et James Guillaume. La Fédération Jurassienne prend la relève du Conseil Général et impulse l'activité de l'AIT. Malgré un congrès fantoche à Genève, en 1873, où les marxistes doivent «sortir de terre des mandats» (Becker) pour ne pas se retrouver uniquement entre Suisses allemands, la scission fractionnelle de Marx fait long feu et disparaît dans les impasses de l'Histoire.
En réalité, Marx a répété le coup de la Ligue des Communistes, lorsque son contrôle lui avait échappé. Signalons que tous ces événements sont bien connus et figurent en bonne place dans les comptes rendus de congrès ou travaux consacrés à l'AIT ; ce qui n'a cependant pas découragé les falsificateurs et autres manipulateurs patentés, lesquels ont tellement œuvré depuis un siècle pour travestir ce pitoyable résultat, qu'il nous faut aujourd'hui rétablir avec insistance les faits têtus : l'AIT n'a pas disparu en 1872 — elle ne trébuchera que bien après sur des obstacles que nous allons bientôt analyser —, c'est la fraction marxiste qui a été réduite à sa plus simple expression, à savoir purement germanique. Encore que plusieurs des plus fermes et fidèles partisans de Marx, cela depuis plus de vingt ans, comme Eccarius et Jung, finissent par critiquer ses manœuvres, dénoncer sa «dictature» et quitter le navire.
VI.
L'AIT fédéraliste : apogée et
disparition
Les fédéralistes, réunis en congrès à
Saint-Imier, peu après le Congrès de La Haye, commencent
par annuler les décision qui y ont été prises, en
particulier les exclusions de Bakounine et de James Guillaume, puis déchoient
le Conseil Général de New York et prennent position avec
force et netteté sur la question centrale de l'action politique
du prolétariat :
3e
Résolution
Nature de l'action politique du prolétariat
Considérant
Que vouloir imposer au prolétariat une ligne de conduite ou un programme politique uniforme comme la voie unique qui puisse le conduire à son émancipation sociale, est une prétention aussi absurde que réactionnaire ;
Que nul n'a le droit de priver les fédérations et sections autonomes du droit incontestable de déterminer elles-mêmes et de suivre la ligne de conduite politique qu'elles croiront la meilleure, et que toute tentative semblable nous conduirait fatalement au plus révoltant dogmatisme ;
Que les aspirations du prolétariat ne peuvent avoir d'autre objet que l'établissement d'une organisation et d'une fédération économique absolument libres, fondées sur le travail et sur l'égalité de tous et absolument indépendantes de tout gouvernement politique, et que cette organisation et cette fédération ne peuvent être que le résultat de l'action spontanée du prolétariat lui-même, des corps de métiers et des communes autonomes ;
Considérant que toute organisation politique ne peut rien être que l'organisation de la domination au profit des classes et au détriment des masses, et que le prolétariat s'il voulait s'emparer du pouvoir politique deviendrait lui-même une classe dominante et exploitante
Le congrès réuni à Saint-Imier déclare:
1° Que la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat.
2° Que toute organisation d'un pouvoir politique soi-disant provisoire et révolutionnaire pour amener cette destruction ne peut être qu'une tromperie de plus et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements existant aujourd'hui.
3° Que, repoussant tout compromis pour arriver à l'accomplissement de la révolution sociale, les prolétaires de tous les pays doivent établir, en dehors de toute politique bourgeoise, la solidarité de l'action révolutionnaire.39
A la suite de quoi les délégués des fédérations et sections espagnole, italienne, jurassienne, française et américaine concluent un pacte d'amitié, de solidarité et de défense mutuelle contre la tendance du «parti autoritaire, qui est celui du communisme allemand, à substituer sa domination et le pouvoir de ses chefs au libre développement et à cette organisation spontanée et libre du prolétariat». Ils sont rejoints peu après par les Anglais, les Belges, les Portugais et les Danois. Sur le coup de l'émotion suscitée par l'éclat de Marx contre Bakounine et James Guillaume, peut-on dire, car certains d'entre eux, comme les Belges, les Hollandais et les Anglais sont plus opposés aux méthodes de Marx qu'à ses idées et ne tarderont pas à y revenir par la bande.
La fermeté des prises de position adoptées par le Congrès de Saint-Imier contraste avec l'affaiblissement des liens organisationnels qui y est accusé : en réaction au centralisme autoritaire de l'ex-Conseil général de Londres, les congressistes prônent une autonomie absolue des fédérations et sections de l'AIT. De surcroît, ils dénient «tout pouvoir législatif et réglementaire accordé aux congrès», qu'ils soient régionaux ou généraux et où, en aucun cas, la majorité ne «pourra imposer ses résolutions à la minorité». Ils donnent l'exemple de l'«organisation espagnole comme la meilleure à ce jour» ; la grève est indiquée comme la meilleure arme de lutte économique, «sans illusions» toutefois. Une commission, en l'occurence une section de la fédération italienne, est chargée de présenter un projet d'organisation universelle de la résistance et un plan général de statistiques. Cette commission se transforme par la suite en bureau de correspondance et de statistiques.
En voulant empêcher la répétition d'agissements bureaucratiques, les fédéralistes, victimes de ce que nous appellerons le «syndrome Marx», tombent dans l'excès inverse et nient la nécessité de tout lien organisationnel sérieux. Leur cohésion va fatalement s'effriter, les bonnes volontés s'user, l'isolement des uns et des autres s'accroître et le mouvement centripète condamner toute démarche unitaire et suivie.
Pourquoi cette évolution ? L'autoritarisme de Marx et de l'ex-Conseil Général de Londres a servi, certes, de repoussoir. Les Jurassiens, réunis en congrès, à Sonvilliers, en tirent la conclusion que la
«société future ne doit être rien autre chose que l'universalisation de l'organisation que l'Internationale se sera donnée. Nous devons donc avoir soin de rapprocher le plus possible cette organisation de notre idéal. Comment voudrait-on qu'une société égalitaire et libre sortît d'une organisation autoritaire. C'est impossible. L'Internationale, embryon de la future société humaine, est tenue d'être, dès maintenant, l'image fidèle de nos principes de liberté et de fédération, et de rejeter de son sein tout principe tendant à l'autorité, à la dictature».40
Parmi les signataires, on remarque le nom de Jules Guesde, lequel a pris une part active à la rédaction de ce texte ; il se fera pourtant connaître plus tard comme un marxiste «pur et dur».
L'exagération est manifeste : tout lien poussé ou initiative dynamique sont interprétées comme des actes autoritaires. Prenons-en pour preuve la position défendue par Paul Brousse — lui aussi promis au reniement — lors du congrès de l'AIT de Genève, en 1873. A une proposition de créer une commission centrale de l'AIT, il répond sans sourciller qu'une
«commission centrale même sans pouvoir, n'ayant pas de droits, n'ayant que des devoirs, ne me semble pas sans danger. Elle aura ses créatures, se propagande officielle, sa statistique officielle, ses prétentions. Elle profitera de tous les moyens possibles pour asseoir son autorité, pour devenir un gouvernement. Elle y réussira. Bientôt, sous une autre forme, le Conseil Général que l'on vient d'abattre sera de fait rétabli [...] Vous voulez abattre l'édifice autoritaire, l'anarchie est votre programme, et vous paraissez reculer devant les conséquences de votre œuvre. N'hésitez pas. Vous avez donné un coup de hache, une portion de l'édifice est tombée. Donnez-en un second, un troisième, et que l'édifice s'écroule».41
Ce qui s'écroula en réalité, ce fut l'AIT devant de tels «coups de hache» anti-organisationnels, assénés de surcroît par le futur dirigeant du Parti socialiste possibiliste et même Président du Conseil municipal de Paris ! Quoiqu'il en soit, c'est la tendance générale des Jurassiens : tous efforts ou propositions organisationnels sont immédiatement assimilés à des tentatives autoritaires. De tels procès d'intention ne pouvaient conduire qu'au même et seul jugement négatif et, circonstance aggravante, décourager immanquablement toutes les bonnes volontés soucieuses d'activité collective suivie Le «syndrome Marx» s'installe pour longtemps.
Il est vrai que l'hostilité des Jurassiens à toute organisation ou coordination reposait aussi sur un autre argument de poids : le danger représenté par une infiltration policière. Rappelons que deux agents provocateurs avaient joué un rôle essentiel lors de la manœuvre de Marx contre Bakounine. Mis en confiance par leur docilité, Marx n'avait pas hésité à leur confier la tâche de réorganiser la section française, en compagnie d'un certain Laroque. Ce dernier est même chargé personnellement de collecter de l'argent à Bordeaux par Engels, cela «sans attendre l'approbation ou le refus du Conseil Général». Le «collecteur» disparaît peu après de la circulation, les poches pleines ! Van Heddeghem, dit Walter, avait été chargé, lui, d'organiser la section de Paris, avec un pouvoir discrétionnaire, car il disposait du «droit de suspendre l'organisation ou un membre quelconque de son district, jusqu'à l'arrivée de la décision du Conseil Général». Il est rapidement «arrêté» et adopte à l'audience une attitude des plus piteuses : il plaide en pleurnichant les circonstances atténuantes, déclare qu'il a été la malheureuse dupe des Internationaux, qu'ils ont abusé de sa jeunesse et de son inexpérience, mais que les ayant vus à l'œuvre et les connaissant maintenant, il n'aura pas d'autres préoccupations que de les démasquer. Engels lui-même est obligé de reconnaître que c'était un «mouchard et même un agent bonapartiste». Quant à l'autre émissaire marxiste, Dentraygues dit Swarm, il se révèle encore plus nuisible. Citons Jules Guesde qui le dénonce violemment dans un article fameux, les «Proconsuls marxistes», paru dans le Bulletin de la Fédération Jurassienne : 1
«Le Swarm, qui, après avoir contribué,
au congrès de La Haye, à expulser de notre Association Bakounine
et James Guillaume, avait ensuite, de son autorité privée,
étendu cette expulsion au compagnon Paul Brousse [de Montpellier],
vient de se révéler devant le tribunal de Toulouse sous son
véritable jour.
Sous prétexte d'affilier les ouvriers de notre
Midi à l'Internationale, et grâce aux pleins pouvoirs de Marx,
il rabattait le gibier socialiste dans les filets de la police thiériste.
C'est lui qui a dénoncé les trente-six victimes de Toulouse,
les quatre victimes de Béziers, etc., et c'est son témoignage
qui les fait condamner à l'heure qu'il est. Il s'appelle de son
vrai nom Dentraygues. “Vous êtes la cheville ouvrière de l'accusation”
a pu lui dire en face le président du tribunal, sans soulever de
sa part la moindre protestation».42
Guesde tirait argument de cette grossière provocation pour condamner définitivement le «système de l'organisation autoritaire dont Marx et le Conseil général sont les soutiens» et rendait responsable la «fonction d'initiateur attribuée par le congrès de La Haye à une organisation centrale» :
«Laissez la classe ouvrière, dans chaque pays, s'organiser anarchiquement, au mieux de ses intérêts, et les Dentraygues ne seront plus possibles :
1° Parce que les travailleurs de chaque localité se connaissent entre eux et ne seront jamais exposés à s'en remettre à un homme qui puisse les trahir, les vendre
2° Parce que, en admettant même que la confiance qu'ils ont placée en l'un des leurs ait été trompée, le traître, limité à sa seule section, ne pourra jamais livrer qu'une section aux policiers de la bourgeoisie.
L'autonomie des sections, des fédérations, n'est pas seulement l'esprit de l'Internationale, mais sa sécurité.»
Il est rétrospectivement amusant de constater que le futur gardien
de l'orthodoxie marxiste était à la pointe du combat contre
Marx et le Conseil Général. Quoi qu'il en soit, sa dénonciation
du danger jumelé entre centralisation et infiltration policière
devient une pierre de touche des conceptions organisationnelles des fédéralistes
autonomes. Cela dit, quelle pantalonnade pour Marx et Engels ! Bien entendu
soigneusement camouflée par tous leurs hagiographes et exégètes.
Un autre argument joue implicitement : le danger de voir les intellectuels accaparer la direction du mouvement ouvrier. Disposant des capacités indispensables et surtout du temps nécessaire à vaquer au sein de l'organisation, ils ne peuvent que s'imposer aux travailleurs manuels. Déjà au congrès de l'AIT de Genève, en 1866, les délégués de Paris et plusieurs autres de Suisse avaient demandé que la qualité de travailleur manuel soit exigée pour être membre de l'Association, de crainte que des «ambitieux et des intrigants s'introduisent dans l'Association, afin de s'en rendre maîtres dans un temps plus ou moins long et de la faire servir à leur intérêt personnel, et par conséquent la détourner de son but». Cette motion avait été repoussée une première fois. Les Parisiens revinrent encore là-dessus au moment de la discussion des statuts. En vain encore. La députation parisienne persista ; Fribourg déclara qu'il «pourrait arriver un beau jour que le congrès ouvrier fût composé en majeure partie d'économistes, de journalistes, d'avocats, de patrons, etc., chose ridicule et qui anéantirait l'Association».43
Projection dénuée de toute gratuité, si l'on considère les organes dirigeants des organisations dites ouvrières depuis près d'un siècle. Tolain, délégué parisien, lui aussi alla plus loin :
«Autre chose est faire simplement partie de l'Association, autre chose est, et bien plus délicate, remplir le rôle de délégué au congrès. Ceci demande des garanties supérieures au point de vue de la cause qu'il s'agit de servir. Nous ne haïssons personne ; mais, dans les conditions présentes, nous devons considérer comme des adversaires tous les membres des classes privilégiées, soit au nom du capital, soit au nom d'un diplôme. On a assez longtemps accusé la classe ouvrière de s'en remettre aux autres de son salut, de compter sur l'État, etc. Aujourd'hui, elle veut échapper à ces reproches ; elle veut se sauver elle-même, sans la protection de personne. Il faut donc que ses délégués n'appartiennent ni aux professions libérales ni à la caste des capitalistes».44
Ainsi, la défiance était-elle nettement affichée et il est probable que Marx et Engels, représentants éminents des deux catégories indiquées, étaient ouvertement visés par les Parisiens. La majorité des congressistes, composée des délégués anglais, allemands et suisses, repousse définitivement cette proposition. Cinq ans plus tard, après avoir assisté à la Conférence arrangée de Londres, en 1871, Paul Robin, ex-allianciste, constate également le danger en affirmant que les «ouvriers enverront dans des Conseils, ayant ou tendant à avoir de l'autorité, des gens de loisir complet ou relatif, rentiers ou hommes à professions privilégiées, avocats, journalistes, professeurs, médecins, ouvriers émancipés possédant leur outillage, ayant des aides». Tirant la leçon pour lui-même, étant médecin, Robin se démit de toute responsabilité :
«Ayant une de ces professions privilégiées, je n'accepterai plus de faire partie d'aucun conseil ouvrier administratif ou contrôleur, et je m'en tiendrai à rendre à la cause de la révolution sociale à laquelle je reste dévoué, les services spéciaux qu'elle aura à attendre de ceux de ma profession.
Mon but sera atteint si je puis arriver à ce que la mesure que je prends à mon égard soit généralisée ; à ce que les ouvriers n'aient plus désormais à tous les degrés que des conseils administratifs, sans cesse surveillés par l'Assemblée générale ou ses représentants spéciaux et temporaires ; des conseils composés de vrais ouvriers subissant les conditions ordinaires de l'industrialisme actuel, payés au taux usuel pour le temps qu'ils donneront à la chose commune, et aidés au besoin par des employés également payés et dont ils seront responsables .»45
Attitude extrêmement honnête qui honore son auteur, mais très mal accueillie par ceux à qui cette admonestation était adressée, le Conseil Général et Marx, lesquels s'empressèrent d'exclure immédiatement cet «empêcheur de tourner en rond». Robin continuera à militer activement avec les Jurassiens ; il se consacrera par la suite