Alexandre SKIRDA
 
 
 
 
 

AUTONOMIE INDIVIDUELLE
ET FORCE COLLECTIVE
 
 
 
 

Les anarchistes et l’organisation de Proudhon à nos jours
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Alexandre Skirda, 1987


Fonder la liberté des individus, en organisant l'initiative des masses.

P. J. Proudhon, Confessions d'un révolutionnaire, 1849.

J'ai cette conviction que le temps des discours théoriques, imprimés ou parlés, est passé. Dans les neuf dernières années, on a développé au sein de l'Internationale plus d'idées qu'il n'en faudrait pour sauver le monde, si les idées seules pouvaient le sauver, et je défie qui que ce soit d'en inventer une nouvelle.
Le temps n'est plus aux idées, il est aux faits et aux actes. Ce qui importe avant tout aujourd'hui, c'est l'organisation des forces du prolétariat. Mais cette organisation doit être l'œuvre du prolétariat lui-même.

Michel Bakounine,
Lettre aux compagnons de la Fédération Jurassienne, 1873.

Ce qu'il faut se fourrer dans le siphon, c'est que nous n'avons aucun appui à espérer. Notre biceps peut seul nous émanciper.

Émile Pouget,
Le Père Peinard, octobre 1894.

L'anarchisme n'est pas une belle fantaisie, ni une idée abstraite de philosophie, c'est un mouvement social des masses laborieuses. Pour cette raison déjà, il doit rallier ses forces en une organisation générale constamment agissante comme l'exigent la réalité et la stratégie de la lutte sociale des classes.

Plate-forme organisationnelle
du groupe des anarchistes russes à l'étranger, 1926.

On peut comprendre aisément pourquoi je ne peux rester indifférent à l'état d'insouciance et de négligence qui existe actuellement dans nos milieux. D'une part, cela empêche la création d'un collectif libertaire cohérent, qui permettrait aux anarchistes d'occuper la place qui leur revient dans la révolution et, d'autre part, cela permet de se contenter de belles phrases et de grandes pensées, tout en se dérobant lorsqu'il faut passer à l'action.
[...] La responsabilité et la discipline organisationnelle ne doivent pas effrayer: elles sont les compagnes de route de la pratique de l'anarchisme social.

Nestor Makhno, Sur la discipline révolutionnaire, 1926.

Une organisation révolutionnaire est d'abord et surtout un moyen d'action effective du prolétariat dans son processus libérateur, et ne peut en aucun cas constituer une fin en soi. C'est un catalyseur radicalisant des luttes menées, un laboratoire vivant d'expériences et d'analyses, un lieu de confrontations, d'informations, de liaison et de coordination. Son rôle essentiel consiste à répercuter, centraliser et rendre exemplaire tout le travail militant accompli par ses membres.

Groupe Kronstadt, Paris, 1971.

I. La faillite du socialisme et les échecs de l'anarchisme 4
II. De l'individu stirnérien au producteur proudhonien 8
III. Bakounine: Programmes de l'anarchisme révolutionnaire 12
IV. L'organisation bakouniniste 18
V. L'Alliance, l'AIT et l'affrontement avec Marx 25
VI. L'AIT fédéraliste : apogée et disparition 33
VII. La propagande par le fait et l'«Anarchie subventionnée» 42
VIII. Anti-organisationnels et bombistes 51
IX. De la libre entente au «Parti ouvrier anarchiste» (CGT) 59
X. Les individualistes, la révolution russe de 1905
et le congrès d'Amiens (1906) 70
XI. Le Congrès anarchiste international d'Amsterdam (1907) 79
XII. Cégétistes libertaires et illégalistes (Bonnot et Cie) en action 93
XIII. L'Union sacrée et la «der des der» 104
XIV. Le «mirage du soviétisme» et la crise de l'anarchisme 111
XV. La Plate-forme organisationnelle du groupe Diélo trouda 120
XVI. Le débat sur la Plate-forme 130
XVII. La CNT-FAI en 1936-1939 143
XVIII. L'OPB et la FCL (Fédération Communiste Libertaire) 155
XIX. La sortie du tunnel: Mai 1968 164
XX. Se donner les moyens de ses fins 173

Textes & Documents
Présentation 177
1. Diélo trouda.
Le problème organisationnel et l'idée de synthèse 178
2. Groupe des anarchistes russes à l'étranger.
La Plate-forme organisationnelle
de l'Union Générale des Anarchistes
(Projet) 183
3. Supplément à la Plate-forme organisationnelle
(Questions et réponses) 211
4. Groupe des anarchistes russes à l'étranger.
La réponse aux confusionnistes de l'anarchisme 222
5. Piotr Archinov.
L'ancien et le nouveau dans l'anarchisme.
(Réponse à Malatesta) 236
6. L'organisation Nabat en Ukraine — 1919-1920 243
7. Maria Isidine. Organisation et parti 246
8. Piotr Archinov.
Éléments neufs et anciens dans l'anarchisme
(Réponse à Maria Isidine) 256
9. Georges Fontenis. Sur l'OPB 261
10. Groupe Kronstadt.
Principes organisationnels communistes libertaires 263
11. Organisation Révolutionnaire Anarchiste.
Contrat organisationnel 268


I.
La faillite du socialisme
et les échecs de l'anarchisme




La Révolution française a inauguré l'ère des révolutions modernes. Son souvenir a hanté tout le XIXe siècle. D'autres Bastilles ont connu alors des assauts et peu à peu, de coups de main en insurrections, culminant avec l'extraordinaire bouillonnement de 1848 et le mouvement communaliste parisien de 1871, le projet révolutionnaire a pris forme. Depuis lors, la perspective de sa réalisation a incessamment préoccupé ses partisans. Or, au cours des tentatives et expériences menées en son nom, bien des difficultés sont apparues. Elles ont résidé tout autant dans une définition aussi précise que possible de ses objectifs que dans le choix des voies à emprunter pour les atteindre.

Ainsi, tandis que ce siècle s'achève et qu'il aurait dû, selon les prévisions certaines des «prophètes» socialistes, voir s'accomplir l'«émancipation du genre humain», nous pouvons affirmer, sans crainte d'être démenti de sitôt, hélas, qu'il n'aura pas tenu les promesses suscitées à son début. Il devient, en particulier, de plus en plus évident que l'extraordinaire développement technique et scientifique ayant marqué notre époque n'a apporté qu'amères désillusions ou tragiques désenchantements à ceux qui avaient placé en ce progrès leurs espoirs de libération. Devant l'obstination des faits, l'Histoire a piétiné, patiné, puis dérapé dans tous les sens. Lorsque son masque est tombé, on s'est aperçu que de petits matins blêmes avaient succédé aux grands soirs révolutionnaires.

Devant ces lendemains loin d'être radieux et chantants, peut-on en conclure que l'idée même de révolution sociale soit devenue obsolète ? Absolument pas. Nous sommes persuadés, quant à nous, qu'elle reste bien au contraire la seule perspective d'une société véritablement humaine. Ce nonobstant les conditionneurs, les obscurantistes et décerveleurs en tout genre ; ce, en dépit des modes et des looks, des faux nez socialistes et des crimes marxistes-léninistes ; ce, malgré les renégats à leur classe, les blasés et le je-m'en-foutistes apolitiques qui s'imaginent rester indemnes en se tenant à l'écart de la guerre sociale.

Mais à quoi imputer le dévoiement et les échecs répétés de l'idéal révolutionnaire, son discrédit et un bilan «globalement négatif», subi malheureusement par une bonne partie de la population terrienne ? La réponse appropriée demanderait une longue et minutieuse étude de toute une série de facteurs et d'influences diverses. Nous espérons pouvoir ultérieurement mener une telle recherche ; pour l'heure, nous allons nous contenter d'en donner quelques éléments très condensés.
 

Tout d'abord, il y a eu une confusion certaine sur l'idée même de révolution. Elle a été identifiée par les idéologues socialistes tantôt au «droit au travail» (en 1848), tantôt au droit du travailleur à disposer entièrement du produit de son labeur, puis à la simple organisation rationnelle d'une société de producteurs, ou bien encore et surtout à la conquête préalable du pouvoir d'État. Ceci dans le but de donner au gouvernail social la direction conforme aux intérêts de la classe la «plus nombreuse et la plus pauvre» — le prolétariat —, en fait à ceux qui se sont chargés de représenter sa «mission historique». Cette évolution a permis l'émergence d'une nouvelle classe «socialiste» : les Capitalistes du Savoir ou travailleurs intellectuels.

Quand on examine le résultat de ce profond engouement pour l'essor industriel, on constate qu'il n'a rapporté que des miettes à ses exécutants ouvriers, rendant leur sort, certes, plus supportable qu'auparavant, mais tout aussi précaire, comme on peut aisément le voir de nos jours. Cette aspiration à la seule «administration des choses» par le bon «gouvernement des hommes» a reposé chez les socialistes et leurs affidés sur une analyse «catastrophiste» de l'évolution du système capitaliste. Celui-ci était destiné, dans leur esprit, à périr prochainement, victime de ses innombrables contradictions. La patience suffisait et devenait la vertu cardinale du socialisme «scientifique». Il faut dire et souligner que cette croyance a été partagée, d'une autre façon, par les anarchistes et des révolutionnaires sincères, ainsi que par un bon nombre de prolétaires. De là, à l'opposé, leur impatience et une foi quelque peu naïve dans une révolution spontanée et une transformation immédiate des rapports sociaux. Ils étaient encouragés dans cette voie par ceux qui refusaient de «légiférer l'avenir». Calcul habile et profitable pour dissimuler l'ambition d'une nouvelle classe dominante et pour escamoter les véritables rapports de force existant entre les révolutionnaires et leurs ennemis désignés ou potentiels. Cet affaiblissement de la vigilance a entraîné de nombreux prolétaires à se lancer, souvent à corps perdu, dans des combats insurrectionnels. Cela sans être suffisamment conscients et critiques ni sur l'orientation de leurs efforts, ni sur la récupération des acquis de leurs luttes par des ennemis nouveaux et intérieurs, trop sous-estimés jusque-là. On l'a bien vu lors des grandes saignées ouvrières de juin 1848, de la Commune de Paris, de la Russie et de l'Ukraine en 1917-1921, enfin de l'Espagne, en 1936-1939.

Notons aussi que la fixation sur les conditions économiques, considérées définitivement comme la clé de voûte de toute rénovation sociale, est allée de pair avec la prédominance du grégaire sur l'individuel, évacuant ainsi une vision plus globale et subversive des rapports de domination. Seul l'anarchisme a fait exception, puisqu'au contraire il a fait de l'existence de l'individu le point de départ et d'arrivée de son projet révolutionnaire. Pour lui, l'individu est non seulement producteur et consommateur, mais également un être humain doué de conscience critique et aspirant à l'harmonie sociale à travers le jeu des autonomies individuelles.

L'imprécision des idéologies du XIXe siècle s'est reflétée dans la «valse des étiquettes» : les uns et les autres se sont tour à tour dénommés «collectivistes», «socialistes-révolutionnaires», «communistes», «social-démocrates», jusqu'à ce qu'une décantation laisse en présence les tenants d'un socialisme d'État, dit «scientifique», et les autonomistes fédéralistes, devenus par la suite anarchistes ou communistes libertaires. Les premiers furent donc longtemps convaincus de l'effondrement inéluctable du capitalisme par le seul mûrissement des conditions objectives, qu'il suffisait de hâter quelque peu en s'emparant de l'appareil d'État. Il est clair comme le jour que le système s'est avéré plus vivace que prévu et qu'il a même su récupérer intelligemment toute cette contestation factice. Quant à la conquête du pouvoir d'État, elle n'a mené les socialistes de toute obédience qu'à de perpétuels reniements à force de grandes concessions, de compromis et tout bonnement, à de honteuses compromissions avec l'ennemi virtuel — la bourgeoisie capitaliste —, prétendant, par exemple, gérer le capital mieux que les capitalistes ! Tout cela au détriment de leurs fins dernières, sans cesse repoussées à des jours de plus en plus lointains et indistincts.

Aux yeux d'une fraction de ces socialistes d'État, le système tardant à s'écrouler, il devint urgent d'agir sur les conditions subjectives et d'encadrer les efforts du «Prométhée» prolétaire. C'est ainsi que la conception blanquiste de la minorité révolutionnaire, revue et corrigée à la «sauce tartare» par Lénine, a donné naissance à une organisation de type nouveau : le Parti bolchevique. Se considérant comme le dépositaire exclusif des intérêts historiques du prolétariat industriel et se donnant par suite le droit d'agir en son nom et lieu, ce parti s'est imposé depuis une soixantaine d'années, en exerçant une véritable OPA sur tout le mouvement révolutionnaire international. On connaît les résultats désastreux de son hégémonie : partout où il a triomphé, bien loin de supprimer l'inégalité économique et sociale, il n'a fait que l'augmenter et l'ancrer davantage. A des autocrates faibles et vieillissants ont succédé des partocrates implacables et omnipotents. En résumé, la lutte des classes, initialement à fin émancipatrice, s'est transformée chez les socialistes étatistes, réformistes ou totalitaires, en une banale «lutte des places». Formule plaisante, mais bien significative.
 
 

En ce qui concerne le second terme de l'alternative — objet du présent ouvrage —, les anarchistes ou communistes libertaires, ils ont prôné de tous temps la prise en main, directe et indépendante de toute tutelle de parti ou d'État, par les exploités de leurs destinées. Cela en abolissant le capitalisme privé ou d'État, ainsi que toutes les formes de domination politique, afin d'y substituer un régime économique et social où la production des biens de consommation et les rapports humains seraient en relation directe avec les besoins et désirs réels des hommes et femmes, groupés en communes autonomes librement fédérées. Idéal longtemps jugé utopique, mis en pratique cependant de manière probante — malgré des circonstances extrêmement difficiles — lors des deux expériences révolutionnaires de l'Ukraine orientale, en 1917-1921, et de l'Espagne libertaire, en 1936-1939. Ceci a démontré que les utopistes n'étaient pas ceux que l'on pensait, mais plutôt ceux pour qui tout peut continuer comme avant, en aménageant par-ci par-là le régime d'exploitation; ce qui revient en fait à le faire perdurer et à reculer sans arrêt les échéances fatales.

Toutefois, si l'anarchisme est apparu comme la composante radicale d'un projet révolutionnaire authentique et si ses thèses critiques ont été maintes fois confortées par l'évolution historique et conservent, par conséquent, une indéniable actualité, les moyens préconisés et la pratique organisationnelle adoptée ont parfois conduit à des malentendus ou même à des impasses. Cohérence et cohésion ont souvent fait défaut. C'est cela qui fait problème. Ballottés entre une autonomie individuelle poussée et une démarche collective, parfois pesante, les libertaires ont régulièrement échoué à imprimer aux événements et à l'évolution historique une tournure définitivement émancipatrice. Peut-on attribuer cet échec à un contexte défavorable, à des lois objectives incontournables, à la nature humaine, ou bien à une incapacité congénitale, à un «ventre mou» de la doctrine et à une carence remédiable ? On pourrait disserter longuement sur chacun de ces aspects, mais les idées anarchistes se fondent principalement sur la volonté d'être et d'agir de chacun et de tous. Aussi, il nous semble primordial de rechercher les explications subjectives de cet échec à travers l'élaboration de la pensée anarchiste, telle qu'elle est apparue depuis plus d'un siècle, en la liant étroitement aux différentes expériences sociales et pratiques organisationnelles qu'elle a pu faire naître. Notre propos ne sera pas de dresser un inventaire complet des conceptions anarchistes, mais de mettre en relief quelques-unes de leurs expressions les plus claires et le plus en rapport avec le projet révolutionnaire. Nous situerons bien entendu le contexte social et historique dont elles ne sauraient en aucun cas être isolées, et nous mettrons l'accent sur les écueils et obstacles qu'elles ont rencontrés. A la suite de cet examen approfondi, nous tenterons d'actualiser les données de la question.


II.
De l'individu stirnérien
au producteur proudhonien



Les idées anarchistes apparaissent pendant les années 1840, en réaction aux professions de foi socialistes et communistes devenues courantes depuis peu. Remarquons le paradoxe : celles-ci étaient nées en s'opposant à l'individualisme «bourgeois» et désiraient le bien du «plus grand nombre». A son tour, l'anarchisme s'affirme contre la prétention sociétaire à régenter l'individu et prône son émancipation face aux contraintes de l'État-multitude. Pour Stirner et Proudhon, lesquels expriment le mieux cette réaction à l'époque, l'individu est un être en chair et en os, unité de base de la société, à nul autre pareil et n'ayant rien à voir avec l'homme «total», fantôme du devenir historique ou religieux qu'ont voulu imposer les partisans de la grégarité communautaire ou étatique, à savoir les Saints-Simoniens, les Fouriéristes, les Cabétiens et autres idéologues de la sociabilité. Encore que chez eux certains individus aient été destinés à jouer un rôle particulier et élitaire, de «prophètes» en somme, et en tant que tels aient eu une tendance certaine à s'attribuer des mérites et un destin qui les ont transformés, à la longue, en caste ou classe prédominante. Cela bien entendu, en attendant l'avènement de la société communiste paradisiaque promise.

Il en est tout autrement chez Stirner : pour lui, l'individu est l'«Unique», l'«égoïste» qui agit en fonction de ses propres intérêts, sans pour autant léser ceux d'autrui ni exclure toute forme d'association librement consentie, refusant en revanche la tutelle de l'État sous toutes ses formes. Cette association est un contrat passé avec d'autres individus autonomes, sur une base absolue de réciprocité et pour une durée déterminée, donc résiliable aussitôt que nécessaire :

«Si je puis utiliser (tout autre être), je me mets d'accord avec lui et m'unis avec lui, afin de renforcer mon pouvoir par cet accord et de faire plus, grâce à notre force commune, je ne vois absolument rien d'autre qu'une multiplication de ma force et je ne la fais durer qu'aussi longtemps qu'elle est ma force multipliée. Mais, ainsi, c'est une association.»1

L'individu stirnérien n'est plus une «force de travail» soumise à la volonté de la collectivité ; il «utilise l'association et l'abandonne sans souci de devoir ou de fidélité, quand il pense ne plus pouvoir en tirer aucun profit d'elle». Il n'y a là pour lui aucun sacrifice, car il n'y consent que pour son propre profit, par intérêt personnel. Pour ce qui est du sacrifice, il ne «sacrifie que ce qui n'est pas en son pouvoir, c'est-à-dire qu'il ne sacrifie rien du tout.»

Signalons que Stirner établit une distinction entre révolution et révolte. Si la première

«consiste dans un renversement des conditions, de l'état des choses existant (“status”) de l'État ou de la société, c'est par conséquent un acte politique ou social. La seconde a, certes, comme conséquence inévitable une transformation des conditions, mais elle n'en part pas. Trouvant son origine dans le mécontentement des hommes avec eux-mêmes, ce n'est pas une levée de boucliers, mais un soulèvement des individus, un surgissement sans égards pour les institutions qui en sortent. La révolution avait pour but de nouvelles institutions, la révolte, elle, nous amène à ne plus nous laisser organiser, mais à nous organiser nous-mêmes et ne place pas de brillantes espérances dans des “institutions”. Combat contre l'ordre établi, puisque, quand elle réussit, celui-ci s'écroule de lui-même, elle n'est que la difficile extraction du moi hors de cet ordre.»

Si pour Stirner, la force de travail de l'individu doit se libérer de la tutelle sociale, chez Proudhon l'individu est surtout le producteur qui est dépossédé de son produit par la bourgeoisie, classe dominante. Il croit en la valeur de l'association et à la fédération des hommes, lesquels, après avoir établi entre eux des groupements de producteurs et de consommateurs, selon leurs besoins et leurs désirs, constituent une force collective antinomique à l'État et aux possédants. Une fois ceux-ci privés de leurs prérogatives, leur pouvoir s'usera et l'exploitation de l'homme fera place à une société expurgée de tout gouvernement : l'Anarchie.

Pour Proudhon aussi, l'individu est «unique» à sa manière ; il possède en lui une capacité fondamentale : sa volonté — son franc arbitre —, laquelle crée l'aspiration à la dignité, à l'indépendance et constitue la condition sine qua non de la liberté:

«Il ne faut pas considérer, comme le font les communistes ou socialistes contemporains, que l'homme n'a de valeur que par la société, qu'il en est le produit, qu'elle lui confère une fonction, une spécialité, qu'il lui doit tout et qu'elle ne lui doit rien. Ce système conduit à la déchéance de la personnalité, à l'absolutisme oriental ou césarien. Il asservit l'individu, pour rendre la masse libre. C'est de la tyrannie et non de l'association. Il n'y a pas d'exemple d'une communauté qui, fondée dans l'enthousiasme, n'ait fini dans l'imbécillité.»2

Ces lignes extrêmement lucides ont pris bien du poids depuis et ravivent l'intérêt qu'on peut porter à celui qui écrivait encore que «l'homme ne veut pas qu'on l'organise, qu'on le mécanise ; sa tendance est à la désorganisation, à la défatalisation.»3
 
 

Cette démarche est sous-tendue par sa finalité éthique : la «dignité» et l'intégrité de chaque individu, au nom de la justice définie comme le «respect spontanément éprouvé et réciproquement garanti de la dignité humaine, en quelque personne et dans quelque circonstance qu'elle se trouve compromise et quelque risque que nous expose sa défense.»4 Cette visée établit entre les hommes un rapport de connexité et de solidarité qui fonde leur fraternité réelle, garantie par le respect mutuel de leur autonomie individuelle.

Sur un plan plus large, il n'est plus question d’harmonie sociale entre toutes les classes existantes, ni d'association entre le Capital et le Travail mais, à l'inverse, d'une opposition irréductible entre eux, de leur lutte implacable. Ici, Proudhon est rejoint par Marx sur lequel il a indubitablement exercé une influence : l'affirmation d'une lutte de classes absolue, l'importance du travail, du développement des forces productives et des rapports de production, le rôle de la science, le principe idéo-réaliste (qui peut équivaloir à la conception matérialiste de l'Histoire chez Marx). Ils ont encore en commun leur profond athéisme (bien que la Providence soit remplacée chez l'un par l'aspiration à la justice et chez l'autre par le sens de l'Histoire). Malgré ces affinités d'analyse, une grande divergence les oppose néanmoins : la finalité de la lutte des classes. Chez Marx, il s'agit d'une simple permutation historique où le prolétariat succède à la bourgeoisie défaillante ou ayant cessé de jouer son rôle progressiste ; ses acquis restent malgré tout valables. Pour Proudhon, il s'agit d'une rupture profonde et irrémédiable, le rôle de la bourgeoisie est terminé et c'est contre elle que doit s'affirmer le prolétariat, cela hors de son territoire et sans la cautionner en participant à ses simulacres de démocratie. C'est d'ici que naît l'idée de l'abstention politique et d'une lutte totale sur le plan économique ; d'où la nécessité d'organiser la classe ouvrière en dehors de l'influence dominante, de favoriser son développement autonome. Principe qui mène à la théorie anarchiste d'abord, puis au syndicalisme révolutionnaire. La formule proudhonienne «l'atelier doit remplacer le gouvernement» résume cette perspective. Il est à noter également que si pour Marx le prolétariat est représenté exclusivement par les ouvriers de la grande industrie, chez Proudhon, il s'étend aux ouvriers des petites entreprises, aux paysans pauvres et, à la limite, aux petits artisans n'employant personne.

Peu avant de disparaître, Proudhon rappellera son credo : «Toutes mes idées économiques, élaborées depuis vingt-cinq ans, peuvent se résumer en ces trois mots : fédération agricole-industrielle ; toutes mes vues politiques se réduisent à une formule semblable : fédération politique ou décentralisation5

Pour parvenir à ce but, il préconise l'«initiative des masses, par le concert des citoyens, par l'expérience des travailleurs, par le progrès et la diffusion des lumières, la révolution par la liberté». Par l'enchaînement des actes révolutionnaires on arrivera à l'«abolition de tous les pouvoirs, spirituel, temporel, législatif, exécutif, judiciaire, propriétaire.»6 La force collective qu'il prône ressemble comme une jumelle à la «force multipliée» des Uniques de Stirner, bien qu'elle soit conçue d'une manière plus durable et systématique dans le temps et l'espace. C'est ainsi qu'il déplore qu'en 1848 les Clubs, sociétés populaires par excellence — tout comme les sections de 1793, préfigurant tout autant les Soviets russes —, n'aient joué un rôle plus important, et qu'on n'ait pas songé à les développer et renforcer.
 
 

A sa suite ou simultanément, plusieurs quarante-huitards radicaux signent l'acte de naissance de l'Anarchie. Citons le Manifeste de l'Anarchie, d'Anselme Bellegarrigue, le premier périodique anarchiste, publié en 1850, où l'auteur s'en prend à la servitude volontaire, bien dans la lignée d'Étienne de La Boétie: «Vous avez cru jusqu'à ce jour qu'il y avait des tyrans ! Eh bien, vous vous êtes trompés, il n'y a que des esclaves : là où nul n'obéit, personne ne commande.»7

Quant à Joseph Déjacque, il attaque avec violence et poésie la hiérarchie et sa muse, l'Autorité : «Duègne édentée, Mégère aux doigts crochus, Méduse au front couronné de vipères, Autorité ! Arrière et place à la liberté !... Place au peuple en possession directe de sa souveraineté, à la commune organisée».8 Émigré en Amérique, Déjacque lancera à la Nouvelle-Orléans un journal de langue française, Le Libertaire, le devancier de l'organe du même nom fondé, en 1895, par Sébastien Faure et Louise Michel.

Pour mieux mesurer le mérite et l'intérêt de ces convictions libertaires, rappelons le contexte du moment : la réaction louis-napoléonienne sévit en France ; l'esclavage des Noirs a toujours cours aux États-Unis ; celui des «nègres blancs» russes ne sera supprimé qu'en 1861 dans l'empire des tsars ; le machinisme industriel se développe à grands pas, le bagne de l'usine aussi ; dans les arts, règne l'académisme le plus plat et, parmi les doctrines sociales les plus avancées, la «calotte» et le socialisme d'État prédominent. Bref, l'horizon est plus que terne.


III.
Bakounine :
Programmes de l'anarchisme révolutionnaire




C'est à cette époque que fait irruption sur la scène révolutionnaire européenne celui qu'on a surnommé le «démon de la révolte» et qui va profondément bouleverser les esprits de son temps : Michel Bakounine. Ex-barricadier de 1848, condamné à mort puis gracié trois fois, emmuré pendant huit ans, il parvient à s'enfuir en 1861 de son exil sibérien. Loin d'être abattu par ses longues détentions, il se lance à corps perdu dans le combat révolutionnaire. Après un essai infructueux de débarquement en Pologne, afin d'y secourir les insurgés locaux, il passe par Londres, en 1864. Il y rencontre Marx, à la demande de celui-ci, lequel lui propose d'adhérer à l'Internationale naissante. L'entrevue est amicale, Marx se disculpe de l'accusation d'avoir colporté des calomnies à l'égard de son interlocuteur. D'ailleurs, il écrit peu après à Engels que l'évadé russe «lui a beaucoup plu, je l'ai trouvé mieux qu'autrefois [...] en somme, c'est un des rares hommes que je retrouve après seize ans ayant marché en avant et non en arrière».9 Rien ne laisse encore prévoir la formidable empoignade qui les opposera bientôt.

Bakounine n'adhère pas tout de suite à l'Internationale, car il se préoccupe de perspectives d'action plus immédiates et il croit davantage à la forme d'organisation secrète, fort répandue depuis des décennies. Il va sans dire à ce propos que dans nul pays il n'est possible alors d'afficher ouvertement des opinions révolutionnaires. Il se rend donc en Italie, jugée propice à ses projets, et se consacre entièrement à l'organisation de réseaux nationaux et internationaux. Il élabore à cette fin plusieurs programmes et statuts de sociétés secrètes ; cela en plusieurs langues et parfois avec des variantes. Tous ces écrits sont bien évidemment manuscrits et resteront longtemps dispersés parmi les correspondants et amis de Bakounine. Ce n'est que récemment que la plupart d'entre eux sont devenus accessibles publiquement. Ils s'échelonnent de 1864 à 1872 et ont été très peu utilisés jusqu'ici par les biographes de Bakounine. Son activité organisationnelle est demeurée par conséquent assez méconnue. C'est la raison pour laquelle nous allons nous y attarder quelque peu.

Le premier programme, en 1864, dit de Florence, est celui de la «Fraternité internationale révolutionnaire» ou «Alliance». Selon son biographe H. E. Kaminsky, cet écrit de Bakounine constitue pour l'anarchisme le «pendant» du Manifeste communiste de Marx.10 En effet, reprenant et radicalisant les analyses et positions de Proudhon, Bakounine édicte les principes de base de l'anarchisme révolutionnaire. Ce texte a été sous-estimé pour la bonne raison qu'il est resté longtemps manuscrit, jusqu'à ce que Nettlau l'hectographie dans sa monumentale étude et que certains biographes commencent à s'y référer. Étant donné la valeur de ce programme fondateur, il nous paraît bon d'en citer de larges extraits.

Prenant à contre-pied la religiosité de Mazzini et d'autres calotins sociaux, Bakounine affirme que le premier devoir du révolutionnaire est d'être athée et de revendiquer pour la terre et pour l'homme «tout ce que les religions ont transporté dans le ciel et attribué à leurs dieux». Par suite, la morale, débarrassée de «toute théologie et de toute métaphysique divine», n'a d'autre source que la «conscience collective des hommes». Ennemi du «principe d'autorité» et de toutes ses applications et conséquences «soit dans le monde intellectuel et moral, soit dans le monde politique, économique et social», l'anarchiste révolutionnaire reconnaît que la justice s'incarne dans la «réalisation de la plus grande liberté et la plus parfaite égalité de droit et de fait».

Dans un passage d'une limpidité remarquable, il définit la conception anarchiste de l'organisation sociale et politique :

«Il faut qu'il [le révolutionnaire] soit fédéraliste, comme nous, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de son pays. Il doit comprendre que l'avènement de la liberté est incompatible avec l'existence des États. Il doit vouloir par conséquent la destruction de tous les États et en même temps celle de toutes les institutions religieuses, politiques et sociales ; telles qu'Églises officielles, armées permanentes, pouvoirs centralisés, bureaucratie, gouvernements, parlements unitaires, universités et banques de l'État, aussi bien que monopoles aristocratiques et bourgeois. Afin que sur les ruines de tout cela puisse s'élever enfin la société humaine libre et qui s'organisera désormais non plus, comme aujourd'hui, de haut en bas et du centre à la circonférence, par voie d'unité et de concentration forcées, mais en partant de l'individu libre, de l'association libre et de la commune autonome, de bas en haut et de la circonférence au centre, par voie de fédération libre.

Il faut qu'il adopte, tant en théorie qu'en pratique et dans toute l'ampleur de ses conséquences, ce principe : tout individu, toute association, toute commune, toute province, toute région, toute nation ont le droit absolu de disposer d'elles-mêmes, de s'associer ou de ne point s'associer, de s'allier avec qui elles voudront et de rompre leurs alliances sans égard aucun pour les soi-disant droits historiques, ni pour les convenances de leurs voisins ; et qu'il soit fermement convaincu que seulement lorsqu'elles seront formées par la toute-puissance de leurs attractions et nécessités inhérentes, naturelles et consacrées par la liberté, ces nouvelles fédérations des communes, des provinces, des régions et des nations deviendront vraiment fortes, fécondes et indissolubles».11

Retenons un autre passage où le droit national est analysé d'une façon on ne peut plus actuelle :

«Il faut donc que [le candidat à l'adhésion à l'Alliance] réduise le soi-disant principe de la nationalité, principe ambigu, plein d'hypocrisie et de pièges, principe d'État historique, ambitieux, au principe bien plus grand, bien plus simple, et le seul légitime, de la liberté : chacun, individu ou corps collectifs, étant ou devant être libre, a le droit d'être lui-même, et personne n'a celui de lui imposer son costume, ses coutumes, sa langue, ses opinions et ses lois ; chacun doit être absolument libre chez soi».

Il va de soi que cette liberté nationale ne débouche pas sur un «patriotisme de clocher», bien au contraire :

«toutes ces idées étroites, ridicules, liberticides et par conséquent criminelles de grandeur, d'ambition et de gloire nationale, bonnes seulement pour la monarchie et pour l'oligarchie, aujourd'hui également bonnes pour la grande bourgeoisie, parce qu'elles leur servent à tromper les peuples et à les ameuter les uns contre les autres pour mieux les asservir».

Autre point capital :

«Le travail, étant seul producteur des richesses sociales, quiconque en jouit sans travailler est un exploiteur du travail d'autrui, un voleur, et le travail étant la base fondamentale de l'humaine dignité, l'unique moyen par lequel l'homme conquiert réellement et crée sa liberté, tous les droits politiques et sociaux ne devront appartenir désormais qu'aux seuls travailleurs».

Nous trouvons ici la ligne directrice d'après laquelle va s'enclencher le syndicalisme révolutionnaire.

De même pour le problème paysan:

«La terre, don gratuit de la nature à chacun, ne peut être et ne doit être la propriété de personne. Mais ses fruits en tant que produit du travail, ne doivent revenir qu'à ceux qui la cultivent de leurs mains».

Relevons encore la rupture d'avec la vision patriarcale et familiale de Proudhon : la femme et l'enfant sont perçus comme des individualités en tous points égales de l'homme :

«La femme, différente de l'homme mais non à lui inférieure, intelligente, travailleuse et libre comme lui, doit être déclarée dans tous les droits politiques et sociaux son égale ; dans la société libre, le mariage religieux et civil doit être remplacé par le mariage libre et l'entretien, l'éducation et l'instruction de tous les enfants devront se faire également pour tous, aux frais de la société, sans que celle-ci, tout en les protégeant soit contre la stupidité, soit contre la négligence, soit contre la mauvaise volonté des parents, ait besoin de les en séparer, les enfants n'appartenant ni à la société, ni à leurs parents, mais à leur future liberté».

A propos justement de liberté, notons un passage où Bakounine la définit de très belle manière :

«Il n'est point vrai que la liberté d'un homme soit limitée par celle de tous les autres. L'homme n'est réellement libre qu'autant que sa liberté, librement reconnue et représentée comme par un miroir par la conscience libre de tous les autres, trouve la confirmation de son extension à l’infini dans leur liberté. L'homme n'est vraiment libre que parmi d'autres hommes également libres : et comme il n'est libre qu'à titre humain, l'esclavage d'un seul homme sur la terre, étant une offense contre le principe même de l'humanité, est une négation de la liberté de tous. La liberté de chacun n'est donc réalisable que dans l'égalité de tous. La réalisation de Ia liberté dans l'égalité du droit et du fait est la justice.»

En ce qui concerne la réalisation de la révolution sociale, on pourrait penser que la Commune de Paris, en 1871, s'est inspirée du plan établi par Bakounine :

«En même temps qu'elle se localisera partout, la révolution prendra nécessairement un caractère fédéraliste. Aussitôt après avoir renversé le gouvernement établi, les communes devront se réorganiser révolutionnairement, se donner des chefs, une administration et des tribunaux révolutionnaires, bâtis sur le suffrage universel et sur la responsabilité réelle de tous les fonctionnaires devant le peuple. Pour défendre la révolution, leurs volontaires formeront en même temps une milice communale».

Cependant, aucune commune ne restera isolée, sinon elle périra et elle aura donc pour «nécessité de propager la révolution au-dehors, de soulever toutes les communes voisines à mesure qu'elles se soulèveront, de se fédéraliser avec elles pour la défense commune». Les délégués ou députés envoyés par chaque commune à «un point de réunion convenu» seront «investis de mandats impératifs, responsables et révocables». Des «propagateurs révolutionnaires» et non des «commissaires révolutionnaires officiels avec des écharpes quelconques», seront envoyés dans la province et dans toutes les communes et associations insurgées. Soulignons que presque toutes ces positions et tous les principes définis ne sont pas des inventions personnelles de Bakounine ; pour la plupart, ils cheminaient souterrainement depuis les années 1830. Par contre, leur expression et la synthèse opérée sont tout à fait nouvelles et ce n'est nullement le fait du hasard : Bakounine avait beaucoup lu les écrits saint-simoniens, fouriéristes et proudhoniens. En outre, il avait été «instruit» par son expérience personnelle de quarante-huitard européen. C'est donc inspiré par la maturation théorique et les fruits de l'expérimentation sociale qu'il a rédigé ce programme.
 
 

Bakounine rédige une autre version de ce programme pour des amis suédois ; c'est à partir de Suède, en effet, qu'il a tenté une expédition de renfort en Pologne, lors de l'insurrection de 1863, et il se préoccupe toujours d'y conserver des points d'appui pour des actions ultérieures vers la Russie. Il convient de donner une explication sur la forme d'organisation secrète préconisée : vu les circonstances de l'époque, c'est la seule possibilité pratique pour ceux qui veulent changer le monde. De plus, Bakounine a été influencé par un bref et décevant passage à la Franc-Maçonnerie et surtout par les habitudes conspiratrices des Italiens ex-mazziniens qui l'ont rejoint. Sur le fond, il ne croit qu'en l'action de masse et conserve là-dessus ses convictions juin-quarante huitarde ; cependant, il estime indispensable l'existence d'une organisation secrète qui servirait en quelque sorte d'«état-major» à la révolution. Un état-major anonyme et secret qui se garderait bien de se substituer au peuple dans sa lutte émancipatrice. Là, il se distingue nettement de la société secrète de type blanquiste «bien autrement réglementée et organisée d'une manière tout à fait despotique, digne de l'esprit impérieux de Louis [Blanqui]». La finalité de la conception bakouniniste s'en démarque totalement : il ne s'agit pas d'établir la dictature d'un seul ou d'un groupe de conspirateurs, ni d'un lieu ou ville sur d'autres ; la centralisation
absolue et pour ainsi dire dictatoriale est exclue :

«Je veux que l'ordre, le calme dans les affaires soit le résultat non d'une unique volonté, mais de la volonté collective bien organisée de beaucoup d'associés répandus dans chaque pays et dans tous les pays. C'est mettre l'action occulte, mais puissante de tous les intéressés à la place de la direction d'un seul centre — Mais pour que cette décentralisation devienne possible il faut une réelle organisation, et il n'y a pas d'organisation sans une certaine réglementation — qui n'est à la fin rien que le produit d'une entente ou d'un contrat mutuel».12

Au surplus, la démarche est également antagoniste : les fins dernières de la Fraternité bakouninienne sont ouvertement proclamées, le secret ne règne que sur les moyens. Alors que chez les blanquistes tout est secret : tant les objectifs ultimes que les moyens et structures internes, tout cela étant à la dévotion d'un seul homme — le dictateur révolutionnaire —, soit une conception directement héritée des jacobins et de Babeuf.

Dans un programme ultérieur de l'organisation secrète révolutionnaire des «Frères Internationaux» (1868), Bakounine prend d'ailleurs à partie encore plus violemment la conception jacobine ou blanquiste de la révolution. Critique dont nous pouvons, avec le recul du temps, constater la toujours actuelle acuité :

«Il ne faut pas s'étonner si les jacobins et les blanquistes qui sont devenus socialistes plutôt par nécessité que par conviction, et pour qui le socialisme est un moyen, non le but de la Révolution, puisqu'ils veulent la dictature, c'est-à-dire la centralisation de l'État et que l'État les amènera par une nécessité logique et inévitable à la reconstitution de la propriété, il est fort naturel, disons-nous, que ne voulant pas faire une révolution radicale contre les choses, ils rêvent une révolution sanguinaire contre les hommes.

Mais cette révolution sanguinaire fondée sur la construction d'un État révolutionnaire puissamment centralisé aurait pour résultat inévitable, comme nous le prouverons davantage plus tard, la dictature militaire d'un maître nouveau. Donc le triomphe des jacobins ou des blanquistes serait la mort de la Révolution.

Nous sommes les ennemis naturels de ces révolutionnaires, futurs dictateurs, réglementateurs et tuteurs de la Révolution, qui, avant même que les États monarchiques, aristocratiques, et bourgeois actuels, soient détruits, rêvent déjà la création d'États révolutionnaires nouveaux, tout aussi centralisateurs et plus despotiques que les États qui existent aujourd'hui, qui ont une si grande habitude de l'ordre créé par une autorité quelconque d'en haut et une si grande horreur de ce qui leur paraît les désordres et qui n'est autre chose que la franche et naturelle expression de la vie populaire, qu'avant même qu'un bon et salutaire désordre se soit produit par la révolution, on rêve déjà la fin et le musellement par l'action d'une autorité quelconque qui n'aura de révolution que le nom, mais qui en effet ne sera rien qu'une nouvelle réaction puisqu'elle sera en effet une condamnation nouvelle des masses populaires, gouvernées par des décrets, à l'obéissance, à l'immobilité, à la mort, c'est-à-dire à l'esclavage et à l'exploitation par une nouvelle aristocratie quasi révolutionnaire».13


IV.
L'organisation bakouniniste





L’organisation bakouniniste, elle, ne vise à unir qu'une centaine de frères internationaux et un nombre variable de frères nationaux pour chacun des pays européens, tout au plus deux à trois cents pour le plus grand d'entre eux. Leur profil correspond à celui d'«individus dévoués, énergiques, intelligents, et surtout amis sincères, et non ambitieux ni vaniteux, du peuple, capables de servir d'intermédiaires entre l'idée révolutionnaire et les instincts populaires».

Animés par la passion éthique, ces révolutionnaires exerceront «non pas un pouvoir ostensible quelconque, mais une dictature collective de tous les Alliés... dictature sans écharpe, sans titre, sans droit officiel et d'autant plus puissante qu'elle n'aura aucune des apparences du pouvoir».14

Bien que Bakounine prenne soin de préciser que si «l’on s’amuse à jouer aux Comités de Salut public et à la dictature officielle, ostensible, vous serez dévorés par la réaction que vous aurez créée vous-mêmes», l'emploi du terme «dictature», même vidé de tout sens par le contexte, se prête à toutes les ambiguïtés. Voyons ce que pense Arthur Lehning de ces «pilotes invisibles au milieu de la tempête révolutionnaire» :

«Il s'agissait pour Bakounine d’inspirer de ses idées un petit groupe d'hommes d’une valeur réelle et efficiente, mais aussi de leur communiquer la volonté d’action. A leur tour, ils devaient agir dans les milieux et sur le plan où ils déployaient leur activité, c'est-à-dire celui de l'organisation et des principes de l'Internationale. Les plus intimes se consultaient entre eux et avec Bakounine. De la sorte, celui-ci était en relation avec des militants de divers pays et entretenait avec eux des rapports personnels soit par correspondance soit par des rencontres occasionnelles. Il pouvait ainsi harmoniser la propagande et éventuellement l'action. Dans le mouvement ouvrier et surtout dans le mouvement révolutionnaire, cette façon d'agir n'a rien de spécial».15

James Guillaume, intime de Bakounine, témoigne sur la nature de cette organisation, laquelle n'avait rien de commun avec les anciennes sociétés secrètes où il fallait «obéir à des ordres venus d'en haut» ; ce n'était que le «libre rapprochement d'hommes qui s'unissaient pour l'action collective, sans formalités, sans solennité, sans rites mystérieux, simplement parce qu'ils avaient confiance les uns dans les autres et que l'entente leur paraissait préférable à l'action isolée».16
 
 

Dans l'organisation bakouniniste, c'est donc la confiance qui lie les membres les uns aux autres. Qu'un membre malveillant s'introduise et elle s'en trouve toute viciée. Bakounine l'apprend à ses dépens à la suite de ses rapports avec Serge Netchaiev. Russe, fils de serf, étudiant brimé par le régime tsariste, Netchaiev conçoit une haine mortelle pour tout le système en place et en arrive à subordonner tous les moyens, avouables ou non, à son objectif ultime: la destruction jusqu'aux racines du tsarisme. Il commence par participer à des mouvements revendicatifs d'étudiants puis, après s'en être assuré le contrôle, les détourne en vaste conspiration contre le régime. Il avance même la date de l'insurrection décisive — 1870 —, assez plausible, car c'est l'année où les paysans, tout juste libérés du servage, doivent encore en subir le lourd fardeau en étant obligés de racheter leurs propres terres à leurs anciens seigneurs. Recherchant des appuis et une caution à ses projets, Netchaiev vient en Suisse, y rencontre Bakounine et, lui faisant miroiter cette apothéose insurrectionnelle sur sa terre natale, le mystifie et abuse de sa confiance : il se fait remettre une somme rondelette (le fonds Bakhmétiev) et mêle le vieil insurgé à ses douteuses intrigues.

De retour en Russie, le grand jour attendu ne donne rien et, pris à son propre piège, Netchaiev assassine un étudiant dont le seul tort est d'avoir mis en doute son autorité et la réalité de ses projets. L'enquête policière ne tarde pas à faire la lumière sur ce meurtre sordide, cela avec l'aide empressée des complices mêmes de Netchaiev et, circonstance aggravante, membres de son organisation.

L'affaire débouche sur un énorme scandale qui éclabousse tout le milieu révolutionnaire russe. Bakounine, en particulier, est accusé d'avoir été l'instigateur de Netchaiev et on lui attribue la paternité du Catéchisme du révolutionnaire, une sorte de manuel machiavélien du conspirateur, trouvé sur un complice de Netchaiev. Pourtant, le ton et le contenu de ce texte n'ont rien de commun avec la radicalité bakouninienne, surtout dans les préceptes de basse manipulation des uns et des autres. L'influence du blanquiste russe Tkatchev et des mémoires du babouviste Buonarroti sur ce document a été dûment établie depuis, surtout ces dernières années par les travaux de Michael Confino, d'Arthur Lehning, de Piroumova et du dernier en date des biographes soviétiques de Bakounine, Grafsky. Néanmoins, plusieurs historiens occidentaux n'ont pas craint, parfois jusqu'à aujourd'hui, de présenter Bakounine comme le père du «jésuitisme jacobin» de Netchaiev.

Netchaiev parvient cependant à se réfugier en Suisse et présente sa cause sous un jour plus favorable à sa personne, en accusant l'étudiant assassiné d'avoir voulu le dénoncer. Malgré cela, Bakounine perce son jeu et prend ses distances avec lui dans une lettre capitale, découverte également il y a seulement quelques années par M. Confino. Cette circonstance peut s'expliquer par le souci de Bakounine de ne pas la rendre publique, afin de ne pas nuire à l'intrigant Netchaiev — en difficulté à ce moment, car menacé d'extradition — par solidarité, aveugle pourrait-on dire, antitsariste.

Dans cette lettre de rupture, Bakounine déclare à Netchaiev que

«le système de mystification, qui devient de plus en plus votre système principal et exclusif, votre moyen et votre arme essentielle, est funeste à la cause même (...). Mais ce monde [les révolutionnaires], il faut l'organiser et le moraliser réellement. Tandis que vous, grâce à votre système, vous le corrompez et préparez en lui des traîtres envers vous-mêmes et des exploiteurs du peuple (...) suivant le système jésuitique, vous tuez systématiquement en eux tout sentiment humain personnel, tout sens personnel de la justice — comme si le sentiment et le sens de justice pouvaient être impersonnels —, vous cultivez en eux le mensonge, la défiance, le mouchardage et la délation».

Cela, non pas parce que Bakounine tendrait à idéaliser les révolutionnaires «vertueux» ; il n'entretient aucune illusion sur eux : ils n'agissent pas par pure «conscience, ni de propos délibéré», mais à cause de leur propre situation dans la société. Si on les place dans une

«situation qui leur permette d'exploiter et d'opprimer le peuple : on peut affirmer à coup sûr qu'ils l'exploiteront et l'opprimeront en toute tranquillité. Il n'y a en eux par conséquent que très peu de vertu innée. Mettant à profit la situation désastreuse qui les rend vertueux malgré leur volonté, il faut donc éveiller, éduquer et fortifier en eux cette vertu, la rendre passionnée et consciente au moyen d'une propagande constante et par la force de l'organisation. Or vous faites exactement le contraire.»

Il redéfinit à cette occasion le but et les tâches de l'organisation révolutionnaire : «Aider l'autodétermination du peuple sur la base d'une égalité absolue, de la liberté humaine complète et multiforme, sans la moindre ingérence de quelque pouvoir que ce soit, même provisoire ou de transition, c'est-à-dire sans l'intermédiaire de tout État.» Il rappelle une nouvelle fois que nous «sommes les ennemis déclarés de tout pouvoir officiel, même si c'est un pouvoir [ultra-révolutionnaire] ; ennemis de toute dictature publiquement reconnue, nous sommes des anarchistes sociaux-révolutionnaires».17 Pour dissiper toute équivoque, il réaffirme avec force que la confiance réciproque des révolutionnaires ne peut s'établir que par la

«sincérité absolue entre tous les membres. Tout jésuitisme est banni de leurs relations, de même que la lâche méfiance, le contrôle perfide, l'espionnage et le mouchardage mutuels ; absence et défense sévère de toute critique derrière le dos. Si un membre a quelque chose à dire contre un autre membre, il doit le faire à la réunion générale et en sa présence. Contrôle fraternel commun de chacun par tous ; un contrôle qui ne soit en aucun cas tracassier, mesquin, ni surtout haineux, doit remplacer votre système de contrôle jésuitique, et devenir une éducation morale, un soutien de la force morale de chaque membre et le fondement d'une confiance fraternelle mutuelle, sur laquelle s'appuie toute la force intérieure et extérieure de la Société».18

Toutefois, il concède à Netchaiev que son système jésuitique — mensonge, ruse, mystification et, par nécessité, violence — peut être employé contre les ennemis. Ici, nait une nouvelle ambiguïté, car la notion d’«ennemis» peut être assez fluctuante — on l'a vu à maintes reprises depuis — et surtout par opposition, on a vu tant d'amis de la veille se transformer en ennemis irréconciliables du jour, qu'il parait devoir être réservé sur cette concession, certainement circonstancielle, de Bakounine vis-à-vis de Netchaiev.

En fait, après avoir sondé les limites extrêmes de ses principes organisationnels, Bakounine fait appel en dernier ressort à son critère absolu : la passion éthique (clin d'œil à Fourier). Guidant la conscience et l'action du révolutionnaire, elle est malgré tout appuyée sur le garde-fou qu'est le «contrôle fraternel de chacun par tous», de manière à ce que l'«unité de la pensée et de l'action» puisse prendre corps. Cependant, ces rapports internes ne sont pas livrés à la fantaisie, loin s'en faut, et sont régis par des statuts ou un règlement très précis, objets de la plus minutieuse attention de Bakounine.

Considérons, par exemple, le Règlement secret de l'«Alliance de la Démocratie socialiste», datant de 1868. La structure déterminante est représentée par le «Comité central permanent», dont l'Assemblée générale est l'instance suprême. Les membres ne sont admis qu'à l'unanimité ; un bureau central de quelques membres, constitue le pouvoir exécutif de l'Alliance, du moins en dehors des Assemblées générales du Comité central; il est chargé en particulier d'entretenir des relations avec les comités et bureaux nationaux, au besoin de leur envoyer des délégués extraordinaires pour la propagande ou l'action, sur demande de la section centrale. Une structure complémentaire, le Comité de surveillance, veille à ce que nul n'outrepasse ses responsabilités. L'un des buts assignés est de faire adhérer le maximum d'organisations ouvrières à l'Association Internationale des Travailleurs, afin que le travail de l'Alliance «ne soit que le développement politique et révolutionnaire de cette Association.»
 
 

Le règlement de la «Fraternité internationale», autre organisation bakouninienne, adopte dans l'ensemble le même fonctionnement interne, sauf que les assemblées générales deviennent des congrès, devant réunir la majorité des membres, et ne pouvant prendre des décisions qu'à la simple majorité en ce qui concerne les questions courantes, et à la majorité des deux tiers pour les questions importantes. Le Comité central et les Comités nationaux demeurent ; ces derniers se décomposent en bureau exécutif et en Conseil de surveillance. L'unanimité est requise pour l'admission de nouveaux frères. Le Comité national est considéré comme existant à partir de trois membres frères. Les exclusions sont décidées à la simple majorité, mais doivent être entérinées dans tous les cas par le Congrès qui suit.

Dans un programme ultérieur de cette même Fraternité internationale, Bakounine indique que cette organisation n'a pas seulement pour mission de préparer la révolution. Elle devra encore se conserver durant la révolution afin de substituer son action collective, strictement solidaire et occulte, à «tout gouvernement ou à toute dictature officielle, cette dernière ne pouvant manquer d'étouffer le mouvement révolutionnaire dans les masses et d'aboutir à la reconstruction de l'État politique, directeur, tutélaire et par là même nécessairement bureaucratique, militaire, oppresseur et exploiteur — c'est-à-dire à une nouvelle domination bourgeoise.» Encore une prémonition remarquable sur le devenir des révolutions. Constatons en tout cas chez Bakounine la nécessité de la permanence de l'organisation révolutionnaire, exerçant une activité critique et vigilante.
 
 

Dans ce même programme, un peu plus loin, Bakounine énonce la loi suprême de sa démarche organisationnelle :

«substituer toujours et partout la pensée et l'action collectives à toutes les initiatives individuelles», [car, pour lui,] «dans la révolution sociale, seules la pensée, la volonté et l'action collectives auront leur place».19

Avec tous ces éléments, nous avons une compréhension assez nette de ce qu'ont pu être les organisations ou Fraternités bakouniniennes, qui constituaient en fait, étant donné les circonstances de l'époque, des organisations anarchistes spécifiques et même, pour certains, le prototype de l'organisation communiste libertaire telle qu'elle peut être conçue de nos jours.

Il était clair pour Bakounine que cette organisation spécifique devait se cantonner à son rôle défini d'état-major «invisible». Pour lui, il n'était nullement question qu'elle se substitue à l'action effective des véritables forces révolutionnaires qu'étaient alors les ouvriers et la partie la plus précaire du prolétariat, le lumpenprolétariat, en Occident ; les paysans et les en-dehors vagabonds, cosaques libres, déclassés de toutes sortes, jusqu'au brigand (rien à voir avec la pègre dans le sens occidental), en Russie.
 
 

Au sujet des ouvriers, il reprend la ligne proudhonienne : ils doivent s'organiser «en dehors du radicalisme bourgeois». La

«base de cette organisation est toute trouvée : ce sont les ateliers et la fédération des ateliers ; la création des caisses de résistance, instruments de lutte contre la bourgeoisie, et leur fédération non seulement nationale, mais internationale ; la création de chambres de travail, comme en Belgique».20

Quant aux paysans russes, il recommande d'utiliser la survivance de la commune rurale pour instaurer directement la société libre. Il fait également état du potentiel existant chez une partie de la jeunesse bourgeoise et noble, qui peut se dévouer de manière efficace à la révolution en «allant au peuple», c'est-à-dire le servir dans des emplois à but social tels qu'instituteurs, médecins, agronomes, etc. Conseil qui fut très suivi à l'époque en Russie.

Tous ces écrits bakouniniens ont eu, tant en Russie qu'en Occident, une influence prépondérante durant les années 1870. Ce qui s'inscrit en faux contre l'opinion répandue par ses détracteurs politiques ou certains historiens dits «bourgeois», prompts à plier l'échine et à prêter leur plume aux puissants du jour, selon lesquels Bakounine aurait été incapable de s'exprimer à fond et de façon cohérente sur les objectifs et moyens de la révolution sociale. Pour ne pas rester dans les généralités, donnons un échantillon de cette variété d'«historiens», florissante durant les années 1950-1960, avec Henri Arvon, «agrégé de l'université, docteur ès lettres». Ce monsieur s'est fait une spécialité de pourfendre «de l'intérieur» l'anarchisme, soit d'y consacrer des études apparemment objectives et en réalité très négativement orientées. Considérons son petit ouvrage Michel Bakounine ou la vie contre la science (tout un programme !). Extrayons-en quelques passages révélateurs :

«Dans la pittoresque galerie des révolutionnaires du XIXe siècle, Michel Bakounine, “Pétrel des tempêtes”, semble incarner l'action subversive dans tout ce qu'elle a pendant le siècle dernier de romantiquement exaltant et historiquement inefficace [...] En 1870, il est l'âme d'un soulèvement à Lyon, goûtant ainsi pendant quelques heures aux plaisirs enivrants d'un pouvoir quasi dictatorial [...] conséquences immédiates et, il faut bien l'avouer, souvent désastreuses de cette activité révolutionnaire... » [Voici le bouquet] : «Privée apparemment de tout rattachement à une pensée qui lui permettrait de survivre, la doctrine de Bakounine revêt de nos jours un aspect anachronique, un peu farfelu, et par certains côtés réactionnaire».

Arvon lui attribue bien entendu le Catéchisme révolutionnaire de Netchaiev, et lui prête le désir de suivre sa prétendue devise : «A toute vitesse à travers la boue». Relevons encore quelques appréciations fleuries :

«La pensée de Bakounine toute affectée d'erreurs qu'elle est... esprit brouillon, dominé par des passions parfois inavouables (?) [...] l'utopie directrice de la doctrine de Bakounine est l'anarchie».21

On peut comprendre à la lecture de cette diatribe philostalinienne comment de tels auteurs ont pu intoxiquer les esprits pendant des décennies sur la nature et le sens de la doctrine anarchiste. Écartons cette «production» et constatons paradoxalement, chez les historiographes soviétiques de ces dernières années, une sorte de réhabilitation de Bakounine. La dernière étude, parue en 1985, de V. G. Grafsky, tranche nettement d'avec Arvon : l'auteur y souligne le rôle positif joué par Bakounine dans la lutte contre le tsarisme et les valeurs fondamentales de la société bourgeoise. Le propos s'appuie sur une exposition fouillée de ses idées et positions, souvent à l'aide d'amples citations, et quelques pages significatives de l'Empire knouto-germanique et d'Étatisme et Anarchie figurent même en annexe. Bien évidemment, les divergences avec le socialisme scientifique, à savoir avec Marx et Engels, ne sont pas tues, mais relativement bien rendues. Son nouveau, le socialisme anti-autoritaire bakouninien est longuement examiné. Ici, pas de jugement à l'emporte-pièce mais, redisons-le, approche se voulant objective et scientifique. Tout de même, ne rêvons pas, c'est l'hommage d'un ennemi et, comme il sied dans ce cas, il y a une présentation défavorable ou incomplète des idées bakouniniennes, passées au «prisme» marxiste-léniniste :

«Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine, révolutionnaire russe, est l'un des représentants les plus en vue du populisme révolutionnaire et de l'anarchisme. Sa haine sincère et passionnée envers toute oppression et sa disposition à se sacrifier au nom du triomphe de la révolution sociale lui ont attiré de nombreux révolutionnaires et personnes à tendances démocratiques. En même temps sa vision embrouillée et entièrement illusoire des voies concrètes menant vers l'émancipation sociale a contribué à le transformer en adversaire d'idées du socialisme scientifique. «[...] Avec son nom sont liées la naissance et la diffusion des idées de ce que l'on appelle l'anarchisme collectiviste [...] Les aspects les plus forts de son enseignement furent les dénonciations de l'exploitation et de toutes les formes possibles d'oppression dans les sociétés contemporaines, de l'obscurantisme religieux, de la servilité de la science libérale, ainsi que la défense des méthodes de lutte révolutionnaires contre les réformistes bourgeois».22

Grafsky justifie enfin son étude par l'actualité de Bakounine, due à la résurgence de l'anarchisme en Occident, ce qui s'expliquerait selon lui par la crise que traverse celui-ci depuis quelques années.

Notons en tout cas l'estime et la volonté d'explication qu'on chercherait en vain chez Arvon et encore moins chez son émule Jacques Duclos, mitron guépéoutiste qui avait forcé sa constipation naturelle pour pondre Ombres et lumière - Bakounine et Marx de triste mémoire.


V.
L'Alliance, l’AIT et l'affrontement avec Marx





Sans que cela soit une circonstance atténuante pour les historiens bakouninophobes, répétons que la plupart des textes de Bakounine cités ici sont restés ignorés jusqu'aux éminents travaux de M. Confino et surtout d'Arthur Lehning. Cela ne les a pas empêchés d'exercer une influence indubitable sur les personnes qui en eurent connaissance. La meilleure preuve en est l'Alliance, qui parvint à regrouper soixante-dix frères internationaux (sur cent visés) et compta dans sa section genevoise, en 1868, cent quarante-cinq membres. Ce sont également ses adhérents qui fondèrent l'imposante section espagnole et l'active section italienne, toutes deux affiliées à l'AIT.

En effet, suite au refus opposé par le Conseil Général de Londres de l'Association Internationale des Travailleurs à une première demande d'adhésion globale de l'Alliance, celle-ci décida de dissoudre son organisation secrète internationale et ne conserva que sa section publique de Genève. On sait que Marx utilisa comme principal argument pour les exclusions de Bakounine et de James Guillaume la persistance de l'Alliance secrète. Qu'en a-t-il réellement été ? Si les contacts permanents ont continué entre Alliés, en grande partie à cause des liens personnels tissés, et si la branche espagnole, la Allianza, conserva sa structure clandestine, estimée adéquate aux conditions de lutte locales, il apparaît certain, selon Arthur Lehning, que l'Alliance ne fonctionnait plus comme une organisation secrète et que, par conséquent, l'accusation de Marx ait été dénuée de fondement. D'ailleurs, elle n'a pas été étayée dans le rapport de la commission d'enquête constituée au congrès de La Haye, et Marx a dû recourir à une accusation personnelle contre Bakounine pour emporter l'adhésion des membres de ladite commission. A ce sujet, relevons un fait qui allait avoir d'importantes répercussions organisationnelles : au sein de cette fameuse commission d'enquête, composée de cinq membres, se trouvait un agent de la police française, Van Heddeghem dit Walter, lequel s'absenta, d'ailleurs, au moment du compte-rendu et du vote de la commission, soit pour laisser faire par «plus policiers que lui» cette basse besogne, soit pour ne pas trop attirer l'attention sur sa petite personne, car il regrettera peu après que Benoît Malon n'ait pas été inclus dans la «charrette» des exclus.23 Ajoutons que parmi les témoins à charge cités par l'accusation contre Bakounine et l'Alliance se trouvait encore un autre provocateur français, Dentraygues dit Swarm, lui aussi membre de la coterie marxiste. Nous verrons plus loin les effets pervers et funestes de cette infiltration policière parmi les partisans de Marx.

Il semble donc patent que l'Alliance bakouninienne ait été effectivement dissoute sous sa forme secrète. Cela dit, il est probable que Marx ait cru sincèrement en sa persistance. D'ailleurs, lui-même avait fait partie de plusieurs sociétés secrètes et, selon A. Lehning, Bakounine était pareillement persuadé, en 1872, que Marx était encore organisé de manière occulte avec les six anciens membres de la Ligue des Communistes — société secrète allemande ayant existé durant les années 1847-1850 —, qui siégeaient à ce moment avec lui au Conseil Général de Londres.24 Du reste, Bakounine devait certainement garder en tête l'étrange conversation qu'il avait eue avec Marx en 1848 :

«Je rencontrais (Marx) à Berlin. Des amis communs nous forcèrent à nous embrasser [Bakounine avait été accusé d'être un “agent russe” par la Gazette rhénane dirigée par Marx, aussi lui en voulait-il, NDA]. Et alors, au milieu d'une conversation moitié badine, moitié sérieuse, Marx me dit : «Sais-tu que je me trouve maintenant à la tête d'une société communiste secrète si bien disciplinée que si j'avais dit à l'un de ses membres : “Va tuer Bakounine”, il t'aurait tué». Je lui répondis que si (sa) société secrète n'avait (pas) autre chose à faire qu'à tuer les gens qui lui déplaisent, elle ne pouvait être qu'une société de valets ou de fanfarons ridicules».25

Comme nous l'avons vu, l'Alliance constituait pour Bakounine une organisation révolutionnaire spécifique, aussi prenons connaissance de la façon dont il concevait son rapport avec l'AIT, l'organisation ouvrière de masse (elle compta à ce moment près de deux millions de membres, dont 1.200.000 en Europe)26 :

«L'Alliance est le complément nécessaire de l'Internationale [...]. Mais l'Internationale et l'Alliance, tout en tendant au même but final, poursuivent en même temps des objets différents. L'une a pour mission de réunir les masses ouvrières, les millions de travailleurs, à travers les différences des nations et des pays, à travers les frontières de tous les États, en un seul corps immense et compact ; l'autre, l'Alliance, a pour mission de donner à ces masses une direction réellement révolutionnaire. Les programmes de l'une et de l'autre, sans être aucunement opposés, sont différents par le degré même de leur développement respectif. Celui de l'Internationale, si on le prend seulement au sérieux, contient en germe, mais seulement en germe, tout le programme de l'Alliance. Le programme de l'Alliance est l'explication dernière de celui de l'Internationale.27

Ainsi l'Internationale n'avait pour but que de regrouper les masses ouvrières des différents corps de métiers et de tous pays sur une base politique large et non arrêtée car si ses «fondateurs avaient donné à cette grande Association une doctrine politique [...] socialiste, philosophique, déterminée et positive, ils auraient commis une faute».28 Pour Bakounine c'était donc une internationale syndicale avant la lettre, ayant pour but exclusif de défendre les intérêts de la classe ouvrière sur son terrain d'élection — l'économique — et, à partir de là, de faire progresser sa conscience de classe vers une direction révolutionnaire. Cela n'empêchait nullement, bien au contraire, les ex-alliancistes d'œuvrer en son sein vers une radicalisation du mouvement tout entier. Mais c'était sans compter avec Marx et l'influence grandissante qu'il exerçait sur le Conseil Général de Londres. L'affrontement était par suite inévitable.
 
 

Nous n'aborderons pas ici tous les antagonismes et divergences qui ont séparé les deux hommes, cela nous entraînerait trop loin de notre sujet, aussi traiterons-nous uniquement de leurs désaccords sur les plans stratégique et organisationnel.

Rappelons que pour Marx le cerveau pensant du mouvement ouvrier ne pouvait être que les communistes, la

«partie la plus résolue des partis ouvriers, la fraction qui va toujours de l'avant et surtout qui “du point de vue théorique” a l'avantage sur le reste de la masse prolétarienne de comprendre les conditions, la marche et les résultats généraux du mouvement ouvrier». [En outre, selon lui une] «partie importante de la bourgeoisie passe au prolétariat, et en particulier ceux des idéologues bourgeois qui se sont haussés à l'intelligence théoriques du mouvement général de l'histoire».29

Il était donc clair que ne pouvant sécréter ses propres dirigeants, le prolétariat devait être guidé par ces «idéologues bourgeois». En cela, Marx ne faisait que suivre la tradition jacobine et socialiste de la première moitié du XIXe siècle ; il ne pouvait donc adopter qu'une conception organisationnelle centraliste et manifester une incompréhension totale lorsque Bakounine parlait de la «libre organisation des masses ouvrières de bas en haut», qu'il qualifiait lui, tout bonnement de «sottise».30

Son activité au sein de la Ligue des Communistes en 1848 démontre cette option : les membres ayant des démêlés avec la police allemande, il se fait donner un blanc-seing par quelques-uns de ses partisans pour décider du sort de l'organisation :

«... Les circonstances actuelles exigent impérieusement une direction énergique de la société (des communistes) à laquelle un pouvoir discrétionnaire est momentanément indispensable.

(Le Comité central de la Société des Communistes) décide :

Article 1er. Le comité central est transféré à Paris.

Article 2. Le comité central de Bruxelles confère au membre de la société, Charles Marx, pouvoir discrétionnaire pour la direction centrale momentanée de toutes les affaires de la société, sous responsabilité envers le comité central à constituer et envers le prochain congrès.

Article 3. Le comité charge Marx de constituer à Paris, aussitôt que les circonstances le permettront, parmi les membres les plus convenables de la société, un nouveau comité central à son choix, et d'y appeler même des membres de la société qui ne seraient pas domiciliés à Paris.

Article 4. Le comité central de Bruxelles se dissout.

Ainsi décidé à Bruxelles, le 3 mars 1848.
Le comité central, [signé Engels, G. Fischer, Gigot, H. Heingers, K. Marx]»31

Peu de temps après, il décrète avec Engels la dissolution de l'organisation, sans même consulter les autres membres ! A travers cette première expérience organisationnelle, on peut voir en filigrane le comportement qu'il va adopter au sein de l'AIT. Sa démarche reste identique, conforme à son «centralisme narcissique » pourrait-on plaisamment souligner! Ainsi, il se fait délivrer des blancs-seings par le Conseil Général pour rédiger en son nom des Adresses et Circulaires ; pour adjoindre de nouveaux membres au Conseil Général, il procède par cooptation, ayant le choix du prince, et lorsqu'il a besoin d'une majorité sûre, comme au Congrès de La Haye, il distribue des mandats en blanc à ses partisans. On n'est jamais si bien servi que par soi-même, dit le dicton, eh bien, là on le voit excellemment illustré ! Un autre exemple scabreux : lors de la Conférence de Londres, en 1871, les délégués des sections de l'AIT ne disposent que de dix mandats, alors que les membres du Conseil Général en possèdent treize ! De même, Marx s'octroie, avec son alter ego Engels, la représentation de plusieurs pays : la Russie, l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie, le Danemark, cela sans pour autant être tenus, ni l'un ni l'autre, d'en rendre compte au secrétaire général du Conseil de Londres de l'AIT ! Et pourtant, par cette attitude lourdement bureaucratique, Marx et Engels ne veulent pas représenter un «parti» dans le sens organique, mais pensent surtout à contrôler de près les destinées du mouvement ouvrier afin d'en chapeauter l'évolution générale. Ce n'est pas non plus par simple vanité, égocentrisme ou bien encore par culte de leurs personnes — ils ne sont pourtant pas dépourvus de suffisance — qu'ils agissent ainsi ; c'est tout simplement parce qu'ils sont persuadés de détenir la vérité scientifique du devenir social !

Cette certitude idéologique se reflète clairement dans la lettre de Marx, du 28 mars 1870, adressée au Comité de Brunswick — le Comité central du parti ouvrier social-démocrate allemand. Il y affirme la nécessité pour le Conseil Général de l'AIT de demeurer à Londres, car «étant placé à présent dans la position heureuse d'avoir la main directement sur ce grand levier de la révolution prolétarienne», qu'est à ses yeux l'Angleterre. Il s'oppose en conséquence à ce que se crée un Conseil régional anglais, car ce serait une «folie, nous dirions presque un crime, de le laisser tomber [le grand levier] dans des mains purement anglaises». Pourquoi ? parce que si les «Anglais ont toute la matière nécessaire à la révolution sociale. Ce qui leur manque, c'est l'esprit généralisateur et la passion révolutionnaire. C'est seulement le Conseil Général qui peut y suppléer, qui peut ainsi accélérer le mouvement vraiment révolutionnaire dans ce pays et par conséquent partout».32 On comprend qu'à la longue les Anglais aient fini par se lasser d'être maniés comme un «levier» et que le leader des trade-unions, John Hales, ait parlé de «fers brisés» pour marquer sa rupture d'avec l'emprise tyrannique de Marx et d'avec le Conseil Général de l'AIT à sa dévotion.33

C'est tout aussi naturellement, au Congrès de La Haye, que Marx et Engels vont ressusciter leur vieille antienne de 1848 en proposant au prolétariat de se constituer en parti politique et de se donner comme «premier devoir» la «conquête du pouvoir politique», et conséquemment la transformation du Conseil Général de l'AIT en une sorte de «centrale de partis politiques nationaux — “governing body”» (Marx).

Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que Marx perçoive Bakounine comme un danger pour le pouvoir quasi discrétionnaire qu'il exerce dans le Conseil Général, et qu'il lui prête de sombres desseins, dont celui de vouloir transférer celui-ci à Genève, ce qui signifierait selon lui que «l'Internationale tomberait sous la dictature de Bakounine». Son désir d'écarter ce dangereux rival l'amène à le tenir dans le mépris le plus profond, tant sur le plan personnel que théorique :

«(Le programme de Bakounine au congrès de l'AIT à Lausanne) est un bavardage creux, un chapelet d'idées vides, qui veulent donner le frisson, bref une improvisation insipide calculée uniquement de façon à produire un certain effet à un moment donné [...] Grotesque programme cette olla podrida (mixture infecte) de lieux communs usés [...] Quant à Bakounine lui-même, un des êtres les plus ignorants dans le domaine de la théorie sociale, il y fait figure subitement de fondateur de secte. Mais le programme théorique de cette Alliance n'était qu'une simple farce.»

Rien de surprenant donc que Marx ne pense plus, selon sa propre expression, qu'à «excommunier» le révolutionnaire russe. En outre, il est hors de question pour lui de se soumettre à un quelconque «contrôle continu», aussi «fraternel» soit-il, de la base de l'AIT et encore moins de lui rendre des comptes.

Notons également que, à la différence de Bakounine, Marx n'est nullement un homme d'action ; celle-ci se situe pour lui au niveau des analyses, prises de position, décrets, circulaires et autres «communications». Par exemple, bien qu'il salue avec éclat la Commune de Paris, il s'avère complètement incapable d'organiser, à Londres, une manifestation de soutien de l'AIT aux Communards.
 
 

C'est toujours en homme de cabinet qu'il conçoit le rôle messianique de la classe ouvrière, intronisée en démiurge historique. Sur ce point, sa critique de Bakounine énonçant que des «ouvriers devenus des représentants du peuple, cessent d'être des ouvriers», est très révélatrice : il rétorque que cela serait impossible, «aussi peu qu'un fabricant d'aujourd'hui cesse d'être un capitaliste parce qu'il devient conseiller municipal !».34

Mieux au fait de la réalité humaine et sociale, Bakounine, lui, ne se fait aucune illusion sur la représentation ouvrière, car il a observé que la masse a tendance à désigner des responsables qu'elle ne soumet pas, soit par indifférence, soit par apathie, à un «contrôle continu». Ce qui conduit inévitablement à une source de dépravation pour tous les individus qui se trouvent investis d'un pouvoir social quelconque, du fait que

«à force de se sacrifier et de se dévouer, ils se sont fait du commandement une douce habitude, et, par une sorte d'hallucination naturelle et presque inévitable chez tous les gens qui gardent trop longtemps en leurs mains le pouvoir, ils ont fini par s'imaginer qu'ils étaient des hommes indispensables. C'est ainsi qu'imperceptiblement s'est formée, au sein même des sections si franchement populaires des ouvriers en bâtiment, une sorte d'aristocratie gouvernementale ».35

Selon Bakounine, cette inertie de la classe ouvrière est aussi imputable, à l'époque bien que l'on puisse ici aussi actualiser sans peine, à la propagande intéressée et au plus haut point

«corruptive des prêtres, des gouvernements et de tous les partis politiques bourgeois, sans en excepter les plus rouges, [qui] a répandu une foule d'idées fausses dans les masses ouvrières, et que ces masses aveuglées se passionnent malheureusement encore trop souvent pour des mensonges qui n'ont d'autre but que de leur faire servir, volontairement et stupidement, au détriment de leurs intérêts propres, ceux des classes privilégiées».36

Nous sommes loin de l'idéalisation marxiste de l'ouvrier, «nouveau Prométhée!» Idéalisation non gratuite, car elle s'accompagnait d'un renfort, à ses yeux décisif, sous la forme des «transfuges» de la bourgeoisie, les «idéologues» qui aideraient l'ouvrier à sortir de son ignorance et à le guider sur la voie de son rôle historique, cela au besoin jusqu'à se substituer à lui pour impulser la «bonne» direction. C'est par cette analyse que Marx justifiait son propre rôle au sein de l'AIT. Ici encore, Bakounine le soumettait à une rude critique :

«Du moment que l'Association Internationale se partagerait en deux groupes» l'un comprenant l'immense majorité et composé des membres qui n'auraient pour toute science qu'une foi aveugle dans la sagesse théorique et pratique de leurs chefs ; et l'autre composé seulement de quelques dizaines d'individus — directeurs —, cette institution qui doit émanciper l'Humanité se transformerait elle-même en une sorte d'État oligarchique, le pire de tous les États ; et qui plus est, que cette minorité clairvoyante, savante et habile qui assumerait, avec toutes les responsabilités, tous les droits d'un gouvernement d'autant plus absolu que son despotisme se cache soigneusement sous les apparences d'un respect obséquieux pour la volonté et, pour les résolutions du peuple souverain, résolution toujours inspirée par lui-même à cette soi-disant volonté populaire — que cette minorité, disons-nous, obéissant aux nécessités et aux conditions de sa position privilégiée et subissant le sort de tous les gouvernements, deviendrait bientôt et de plus en plus despotique, malfaisante et réactionnaire».37

Bakounine en conclut que l'AIT ne pourrait devenir un instrument d'émancipation que lorsqu'elle se «sera d'abord émancipée elle-même», en cessant d'être divisée en la «majorité des instruments aveugles et la minorité des machinistes savants». Intuition confirmée à un autre niveau, un demi-siècle après, par l'apparition de «machinistes savants» marxistes-léninistes, bientôt mués en «mécaniciens de l'Histoire», avec comme combustible des dizaines de millions de travailleurs.
 
 

Les conceptions organisationnelles et leur application au sein de l'AIT, recoupaient ainsi des divergences théoriques fondamentales, aux antipodes l'une de l'autre, et ne pouvaient conduire qu'à une sèche rupture. Elle se produisit, en 1872, lors du congrès de l'AIT. En l'absence de Bakounine, absence forcée car il ne pouvait traverser l'Allemagne ou la France sous menace d'être arrêté et emprisonné — ce que Marx savait très bien —, ses adversaires ont beau jeu de manœuvrer avec une majorité de mandats acquise d'avance. Pour faire exclure son rival, Marx commet néanmoins l'erreur de placer le débat sur un plan personnel, en l'accusant d'escroquerie dans une obscure affaire d'avance sur traduction de son Capital, non remboursée à un éditeur russe. Cette peu élégante tactique provoque la réprobation générale dans l'AIT, même parmi les «marxistes» du moment ou à venir. Voyons par exemple comment juge cette intrigue, quelques dizaines d'années plus tard, l'un des adeptes de Marx et non des moindres puisqu'il s'agit d'Otto Ruhle, le communiste ultra-gauche allemand :

«Marx avait triomphé de l'adversaire abhorré. Non content de couper entre lui et son rival les liens de la fraternité de parti, il avait encore assouvi sa haine en le déshonorant. Bakounine avait négligé, du moins à en croire le Congrès, de reverser 300 roubles à Marx sur sa traduction du Capital ; et Marx, ce Marx mêlé à mille sombres affaires et qui avait vécu toute sa vie de l'argent des autres, lui en faisait un cas de pendaison. Il lui était licite de guerroyer pour une politique objective dont il attendait, à l'exclusion de toute autre, la libération du prolétariat. Il était dans son droit le plus strict en convoquant l'Internationale pour essayer de se délivrer de Bakounine, car Bakounine faisait tout ce qu'il pouvait pour contrecarrer et déprécier sa politique. Mais qu'il se servît pour triompher objectivement de moyens aussi honteux que de souiller l'adversaire, c'est un geste déshonorant qui ne salit pas Bakounine et qui avilit au contraire son auteur. On voit bien là le trait fatal d'un caractère : ni les questions politiques ni le mouvement ouvrier, ni l'intérêt de la révolution, rien ne passe jamais pour Marx qu'après le souci de sa propre personne. Qu'un concile de révolutionnaires internationaux prêt à faire sauter à la première occasion le code de la propriété personnelle et de la morale bourgeoise ait chassé, proscrit, expulsé, sur la dénonciation de son chef, le plus génial, le plus héroïque, le plus fascinant de ses membres sous le prétexte d'une infraction aux lois bourgeoises de la propriété, c'est une des plus sanglantes plaisanteries de l'Histoire».38

La sévérité du jugement sans appel d'Otto Ruhle nous semble malgré tout incomplète, car elle porte uniquement sur les moyens employés et non sur les fins politiques auxquels ils se subordonnent naturellement. Or, celles-ci n'ont pas été vraiment abordées à La Haye : le débat a été escamoté par ce règlement de comptes personnels. Pourtant, s'il avait été posé à la loyale, il aurait pu déboucher sur un tout autre résultat ; peut-être même plus favorable à Marx, comme la clarification des positions respectives entre collectivistes anarchistes et socialistes réformistes d'État allait le montrer quelques années plus tard.

La voie choisie par Marx est autre : bille en tête, il profite de sa majorité circonstancielle pour renforcer considérablement le rôle omnipotent du Conseil Général et faire adopter, la nécessité de la transformation des sections de l'AIT en partis politiques, en leur fixant pour but la «conquête du pouvoir politique d'État». Puis, se voyant débordé par plus centralistes et politiciens que lui — les blanquistes, ses alliés jusque-là —, il les joue en transférant d'office le siège du Conseil Général de l'AIT à... New-York, c'est-à-dire le plus loin possible du théâtre d'opérations européen. Il en confie de plus le contrôle à des émigrés allemands, choisis parmi ses plus fidèles partisans.

Cette manœuvre désespérée ne l'empêche pas d'essuyer une défaite totale : la plupart des sections de l'AIT désavouent les décisions de La Haye et maintiennent leurs liens avec les exclus, Bakounine et James Guillaume. La Fédération Jurassienne prend la relève du Conseil Général et impulse l'activité de l'AIT. Malgré un congrès fantoche à Genève, en 1873, où les marxistes doivent «sortir de terre des mandats» (Becker) pour ne pas se retrouver uniquement entre Suisses allemands, la scission fractionnelle de Marx fait long feu et disparaît dans les impasses de l'Histoire.

En réalité, Marx a répété le coup de la Ligue des Communistes, lorsque son contrôle lui avait échappé. Signalons que tous ces événements sont bien connus et figurent en bonne place dans les comptes rendus de congrès ou travaux consacrés à l'AIT ; ce qui n'a cependant pas découragé les falsificateurs et autres manipulateurs patentés, lesquels ont tellement œuvré depuis un siècle pour travestir ce pitoyable résultat, qu'il nous faut aujourd'hui rétablir avec insistance les faits têtus : l'AIT n'a pas disparu en 1872 — elle ne trébuchera que bien après sur des obstacles que nous allons bientôt analyser —, c'est la fraction marxiste qui a été réduite à sa plus simple expression, à savoir purement germanique. Encore que plusieurs des plus fermes et fidèles partisans de Marx, cela depuis plus de vingt ans, comme Eccarius et Jung, finissent par critiquer ses manœuvres, dénoncer sa «dictature» et quitter le navire.


VI.
L'AIT fédéraliste : apogée et disparition




Les fédéralistes, réunis en congrès à Saint-Imier, peu après le Congrès de La Haye, commencent par annuler les décision qui y ont été prises, en particulier les exclusions de Bakounine et de James Guillaume, puis déchoient le Conseil Général de New York et prennent position avec force et netteté sur la question centrale de l'action politique du prolétariat :
 
 

3e Résolution
Nature de l'action politique du prolétariat



Considérant

Que vouloir imposer au prolétariat une ligne de conduite ou un programme politique uniforme comme la voie unique qui puisse le conduire à son émancipation sociale, est une prétention aussi absurde que réactionnaire ;

Que nul n'a le droit de priver les fédérations et sections autonomes du droit incontestable de déterminer elles-mêmes et de suivre la ligne de conduite politique qu'elles croiront la meilleure, et que toute tentative semblable nous conduirait fatalement au plus révoltant dogmatisme ;

Que les aspirations du prolétariat ne peuvent avoir d'autre objet que l'établissement d'une organisation et d'une fédération économique absolument libres, fondées sur le travail et sur l'égalité de tous et absolument indépendantes de tout gouvernement politique, et que cette organisation et cette fédération ne peuvent être que le résultat de l'action spontanée du prolétariat lui-même, des corps de métiers et des communes autonomes ;

Considérant que toute organisation politique ne peut rien être que l'organisation de la domination au profit des classes et au détriment des masses, et que le prolétariat s'il voulait s'emparer du pouvoir politique deviendrait lui-même une classe dominante et exploitante

Le congrès réuni à Saint-Imier déclare:

1° Que la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat.

2° Que toute organisation d'un pouvoir politique soi-disant provisoire et révolutionnaire pour amener cette destruction ne peut être qu'une tromperie de plus et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements existant aujourd'hui.

3° Que, repoussant tout compromis pour arriver à l'accomplissement de la révolution sociale, les prolétaires de tous les pays doivent établir, en dehors de toute politique bourgeoise, la solidarité de l'action révolutionnaire.39

A la suite de quoi les délégués des fédérations et sections espagnole, italienne, jurassienne, française et américaine concluent un pacte d'amitié, de solidarité et de défense mutuelle contre la tendance du «parti autoritaire, qui est celui du communisme allemand, à substituer sa domination et le pouvoir de ses chefs au libre développement et à cette organisation spontanée et libre du prolétariat». Ils sont rejoints peu après par les Anglais, les Belges, les Portugais et les Danois. Sur le coup de l'émotion suscitée par l'éclat de Marx contre Bakounine et James Guillaume, peut-on dire, car certains d'entre eux, comme les Belges, les Hollandais et les Anglais sont plus opposés aux méthodes de Marx qu'à ses idées et ne tarderont pas à y revenir par la bande.

La fermeté des prises de position adoptées par le Congrès de Saint-Imier contraste avec l'affaiblissement des liens organisationnels qui y est accusé : en réaction au centralisme autoritaire de l'ex-Conseil général de Londres, les congressistes prônent une autonomie absolue des fédérations et sections de l'AIT. De surcroît, ils dénient «tout pouvoir législatif et réglementaire accordé aux congrès», qu'ils soient régionaux ou généraux et où, en aucun cas, la majorité ne «pourra imposer ses résolutions à la minorité». Ils donnent l'exemple de l'«organisation espagnole comme la meilleure à ce jour» ; la grève est indiquée comme la meilleure arme de lutte économique, «sans illusions» toutefois. Une commission, en l'occurence une section de la fédération italienne, est chargée de présenter un projet d'organisation universelle de la résistance et un plan général de statistiques. Cette commission se transforme par la suite en bureau de correspondance et de statistiques.

En voulant empêcher la répétition d'agissements bureaucratiques, les fédéralistes, victimes de ce que nous appellerons le «syndrome Marx», tombent dans l'excès inverse et nient la nécessité de tout lien organisationnel sérieux. Leur cohésion va fatalement s'effriter, les bonnes volontés s'user, l'isolement des uns et des autres s'accroître et le mouvement centripète condamner toute démarche unitaire et suivie.

Pourquoi cette évolution ? L'autoritarisme de Marx et de l'ex-Conseil Général de Londres a servi, certes, de repoussoir. Les Jurassiens, réunis en congrès, à Sonvilliers, en tirent la conclusion que la

«société future ne doit être rien autre chose que l'universalisation de l'organisation que l'Internationale se sera donnée. Nous devons donc avoir soin de rapprocher le plus possible cette organisation de notre idéal. Comment voudrait-on qu'une société égalitaire et libre sortît d'une organisation autoritaire. C'est impossible. L'Internationale, embryon de la future société humaine, est tenue d'être, dès maintenant, l'image fidèle de nos principes de liberté et de fédération, et de rejeter de son sein tout principe tendant à l'autorité, à la dictature».40

Parmi les signataires, on remarque le nom de Jules Guesde, lequel a pris une part active à la rédaction de ce texte ; il se fera pourtant connaître plus tard comme un marxiste «pur et dur».

L'exagération est manifeste : tout lien poussé ou initiative dynamique sont interprétées comme des actes autoritaires. Prenons-en pour preuve la position défendue par Paul Brousse — lui aussi promis au reniement — lors du congrès de l'AIT de Genève, en 1873. A une proposition de créer une commission centrale de l'AIT, il répond sans sourciller qu'une

«commission centrale même sans pouvoir, n'ayant pas de droits, n'ayant que des devoirs, ne me semble pas sans danger. Elle aura ses créatures, se propagande officielle, sa statistique officielle, ses prétentions. Elle profitera de tous les moyens possibles pour asseoir son autorité, pour devenir un gouvernement. Elle y réussira. Bientôt, sous une autre forme, le Conseil Général que l'on vient d'abattre sera de fait rétabli [...] Vous voulez abattre l'édifice autoritaire, l'anarchie est votre programme, et vous paraissez reculer devant les conséquences de votre œuvre. N'hésitez pas. Vous avez donné un coup de hache, une portion de l'édifice est tombée. Donnez-en un second, un troisième, et que l'édifice s'écroule».41

Ce qui s'écroula en réalité, ce fut l'AIT devant de tels «coups de hache» anti-organisationnels, assénés de surcroît par le futur dirigeant du Parti socialiste possibiliste et même Président du Conseil municipal de Paris ! Quoiqu'il en soit, c'est la tendance générale des Jurassiens : tous efforts ou propositions organisationnels sont immédiatement assimilés à des tentatives autoritaires. De tels procès d'intention ne pouvaient conduire qu'au même et seul jugement négatif et, circonstance aggravante, décourager immanquablement toutes les bonnes volontés soucieuses d'activité collective suivie Le «syndrome Marx» s'installe pour longtemps.

Il est vrai que l'hostilité des Jurassiens à toute organisation ou coordination reposait aussi sur un autre argument de poids : le danger représenté par une infiltration policière. Rappelons que deux agents provocateurs avaient joué un rôle essentiel lors de la manœuvre de Marx contre Bakounine. Mis en confiance par leur docilité, Marx n'avait pas hésité à leur confier la tâche de réorganiser la section française, en compagnie d'un certain Laroque. Ce dernier est même chargé personnellement de collecter de l'argent à Bordeaux par Engels, cela «sans attendre l'approbation ou le refus du Conseil Général». Le «collecteur» disparaît peu après de la circulation, les poches pleines ! Van Heddeghem, dit Walter, avait été chargé, lui, d'organiser la section de Paris, avec un pouvoir discrétionnaire, car il disposait du «droit de suspendre l'organisation ou un membre quelconque de son district, jusqu'à l'arrivée de la décision du Conseil Général». Il est rapidement «arrêté» et adopte à l'audience une attitude des plus piteuses : il plaide en pleurnichant les circonstances atténuantes, déclare qu'il a été la malheureuse dupe des Internationaux, qu'ils ont abusé de sa jeunesse et de son inexpérience, mais que les ayant vus à l'œuvre et les connaissant maintenant, il n'aura pas d'autres préoccupations que de les démasquer. Engels lui-même est obligé de reconnaître que c'était un «mouchard et même un agent bonapartiste». Quant à l'autre émissaire marxiste, Dentraygues dit Swarm, il se révèle encore plus nuisible. Citons Jules Guesde qui le dénonce violemment dans un article fameux, les «Proconsuls marxistes», paru dans le Bulletin de la Fédération Jurassienne : 1

«Le Swarm, qui, après avoir contribué, au congrès de La Haye, à expulser de notre Association Bakounine et James Guillaume, avait ensuite, de son autorité privée, étendu cette expulsion au compagnon Paul Brousse [de Montpellier], vient de se révéler devant le tribunal de Toulouse sous son véritable jour.
Sous prétexte d'affilier les ouvriers de notre Midi à l'Internationale, et grâce aux pleins pouvoirs de Marx, il rabattait le gibier socialiste dans les filets de la police thiériste. C'est lui qui a dénoncé les trente-six victimes de Toulouse, les quatre victimes de Béziers, etc., et c'est son témoignage qui les fait condamner à l'heure qu'il est. Il s'appelle de son vrai nom Dentraygues. “Vous êtes la cheville ouvrière de l'accusation” a pu lui dire en face le président du tribunal, sans soulever de sa part la moindre protestation».42

Guesde tirait argument de cette grossière provocation pour condamner définitivement le «système de l'organisation autoritaire dont Marx et le Conseil général sont les soutiens» et rendait responsable la «fonction d'initiateur attribuée par le congrès de La Haye à une organisation centrale» :

«Laissez la classe ouvrière, dans chaque pays, s'organiser anarchiquement, au mieux de ses intérêts, et les Dentraygues ne seront plus possibles :

1° Parce que les travailleurs de chaque localité se connaissent entre eux et ne seront jamais exposés à s'en remettre à un homme qui puisse les trahir, les vendre

2° Parce que, en admettant même que la confiance qu'ils ont placée en l'un des leurs ait été trompée, le traître, limité à sa seule section, ne pourra jamais livrer qu'une section aux policiers de la bourgeoisie.

L'autonomie des sections, des fédérations, n'est pas seulement l'esprit de l'Internationale, mais sa sécurité.»

Il est rétrospectivement amusant de constater que le futur gardien de l'orthodoxie marxiste était à la pointe du combat contre Marx et le Conseil Général. Quoi qu'il en soit, sa dénonciation du danger jumelé entre centralisation et infiltration policière devient une pierre de touche des conceptions organisationnelles des fédéralistes autonomes. Cela dit, quelle pantalonnade pour Marx et Engels ! Bien entendu soigneusement camouflée par tous leurs hagiographes et exégètes.
 
 

Un autre argument joue implicitement : le danger de voir les intellectuels accaparer la direction du mouvement ouvrier. Disposant des capacités indispensables et surtout du temps nécessaire à vaquer au sein de l'organisation, ils ne peuvent que s'imposer aux travailleurs manuels. Déjà au congrès de l'AIT de Genève, en 1866, les délégués de Paris et plusieurs autres de Suisse avaient demandé que la qualité de travailleur manuel soit exigée pour être membre de l'Association, de crainte que des «ambitieux et des intrigants s'introduisent dans l'Association, afin de s'en rendre maîtres dans un temps plus ou moins long et de la faire servir à leur intérêt personnel, et par conséquent la détourner de son but». Cette motion avait été repoussée une première fois. Les Parisiens revinrent encore là-dessus au moment de la discussion des statuts. En vain encore. La députation parisienne persista ; Fribourg déclara qu'il «pourrait arriver un beau jour que le congrès ouvrier fût composé en majeure partie d'économistes, de journalistes, d'avocats, de patrons, etc., chose ridicule et qui anéantirait l'Association».43

Projection dénuée de toute gratuité, si l'on considère les organes dirigeants des organisations dites ouvrières depuis près d'un siècle. Tolain, délégué parisien, lui aussi alla plus loin :

«Autre chose est faire simplement partie de l'Association, autre chose est, et bien plus délicate, remplir le rôle de délégué au congrès. Ceci demande des garanties supérieures au point de vue de la cause qu'il s'agit de servir. Nous ne haïssons personne ; mais, dans les conditions présentes, nous devons considérer comme des adversaires tous les membres des classes privilégiées, soit au nom du capital, soit au nom d'un diplôme. On a assez longtemps accusé la classe ouvrière de s'en remettre aux autres de son salut, de compter sur l'État, etc. Aujourd'hui, elle veut échapper à ces reproches ; elle veut se sauver elle-même, sans la protection de personne. Il faut donc que ses délégués n'appartiennent ni aux professions libérales ni à la caste des capitalistes».44

Ainsi, la défiance était-elle nettement affichée et il est probable que Marx et Engels, représentants éminents des deux catégories indiquées, étaient ouvertement visés par les Parisiens. La majorité des congressistes, composée des délégués anglais, allemands et suisses, repousse définitivement cette proposition. Cinq ans plus tard, après avoir assisté à la Conférence arrangée de Londres, en 1871, Paul Robin, ex-allianciste, constate également le danger en affirmant que les «ouvriers enverront dans des Conseils, ayant ou tendant à avoir de l'autorité, des gens de loisir complet ou relatif, rentiers ou hommes à professions privilégiées, avocats, journalistes, professeurs, médecins, ouvriers émancipés possédant leur outillage, ayant des aides». Tirant la leçon pour lui-même, étant médecin, Robin se démit de toute responsabilité :

«Ayant une de ces professions privilégiées, je n'accepterai plus de faire partie d'aucun conseil ouvrier administratif ou contrôleur, et je m'en tiendrai à rendre à la cause de la révolution sociale à laquelle je reste dévoué, les services spéciaux qu'elle aura à attendre de ceux de ma profession.

Mon but sera atteint si je puis arriver à ce que la mesure que je prends à mon égard soit généralisée ; à ce que les ouvriers n'aient plus désormais à tous les degrés que des conseils administratifs, sans cesse surveillés par l'Assemblée générale ou ses représentants spéciaux et temporaires ; des conseils composés de vrais ouvriers subissant les conditions ordinaires de l'industrialisme actuel, payés au taux usuel pour le temps qu'ils donneront à la chose commune, et aidés au besoin par des employés également payés et dont ils seront responsables .»45

Attitude extrêmement honnête qui honore son auteur, mais très mal accueillie par ceux à qui cette admonestation était adressée, le Conseil Général et Marx, lesquels s'empressèrent d'exclure immédiatement cet «empêcheur de tourner en rond». Robin continuera à militer activement avec les Jurassiens ; il se consacrera par la suite à sa spécialité — la pédagogie — avec chaleur et rigueur. Il sera l'un des néo-malthusiens partisans de l'eugénisme puis, à l'âge de 74 ans, prendra de lui-même congé de la société. Belle figure, en tout cas, en cette époque de reniements et d'abdications.
 
 

Bakounine, quant à lui, participe activement aux congrès de la Fédération Jurassienne de Sonvilliers et de Saint-Imier, puis ressuscite en 1872 l'Alliance Internationale des Social-Révolutionnaires et s'occupe subséquemment de la fondation de ses sections slaves. Il rédige ainsi les programmes des Fraternités Russe, Serbe et Polonaise, reprenant en grande partie, mais d'une manière plus achevée, ses programmes précédents. Il écrit également de longs articles et lettres pour dénoncer le putsch marxiste dans l'AIT. On y trouve de remarquables anticipations sur le devenir du socialisme d'État et de ce qu'il appelle l'idéal «knouto-germanique». Malheureusement, la plupart de ces écrits resteront inédits jusqu'à ces dernières années et n'exerceront donc pas l'influence souhaitable sur la suite des événements. Miné par des ennuis de santé, le vieux lion estime sa mission internationaliste terminée et prend congé, le 12 octobre 1873, de ses compagnons dans une fort belle lettre, qui prend en fait valeur de testament. Il y remercie ses compagnons, en particulier les Jurassiens, de lui avoir «gardé leur estime, leur amitié et leur confiance», ce malgré les «artifices de nos ennemis communs et les calomnies infâmes qu'ils ont déversées contre lui» ; il les remercie de ne pas s'être laissés intimidés par la dénomination de «bakouninistes» qu'on leur avait jetée à la face ; pareille constance leur ayant fait «remporter une victoire complète» contre les «tentatives dictatoriales de M. Marx».

La victoire de la liberté et de l'Internationale contre l'intrigue autoritaire «étant complète», il considère que la liberté d'agir «selon ses convenances personnelles est rendue à chacun» ; aussi estime-t-il pouvoir démissionner de la Fédération Jurassienne et de l'Internationale. D'autant plus qu'étant donné son état de santé, son rôle ne peut se limiter dorénavant qu'à la propagande théorique ; ce qui ne lui paraît pas le plus important dans l'immédiat car il termine sa lettre en affirmant que le

«temps n'est plus aux idées, il est aux faits et aux actes. Ce qui importe avant tout aujourd'hui, c'est l'organisation des forces du prolétariat. Mais cette organisation doit être l'œuvre du prolétariat lui-même. Si j'étais jeune, je me serais transporté dans un milieu ouvrier, et, partageant la vie laborieuse de mes frères, j'aurais également participé avec eux au grand travail de cette organisation nécessaire. Mais ni mon âge, ni ma santé ne me permettent de le faire».46

Il se consacre désormais à ses problèmes personnels, tout en rédigeant en russe un de ses textes majeurs, Étatisme et Anarchie, complet en soi mais premier volume d'une étude prévue en plusieurs qui ne verront pas, hélas, le jour. De même, il veut s'atteler à la rédaction de ses souvenirs mais, désirant résoudre une fois pour toutes et ses problèmes financiers et l'avenir de sa famille (sa femme polonaise et les trois enfants qu'elle a eus de l'international italien Gambuzzi — car, en réalité, son «mariage» avait été de circonstance et sa compagne avait sa pleine liberté sexuelle), il se lance dans une folle entreprise, celle de la communauté agricole de la Baronata. Il se révèle piètre agriculteur et gestionnaire désastreux, ce qui l'amène à engloutir une somme importante prêtée par son compagnon Cafiero. Les conséquences sont dramatiques : il se fâche avec ses meilleurs amis et compagnons Jurassiens ; rupture tue à l'extérieur, mais aux effets très néfastes au sein de la Fédération Jurassienne. Désespéré, Bakounine va tenter de se faire tuer dans une insurrection en Italie, en réchappe de peu, et termine tristement sa vie dans la gêne et la maladie. Jusqu'au dernier moment, il conserve malgré tout son esprit de révolte et prêche à une jeune Russe qui le soigne que «l'autorité déprave, la soumission à l'autorité abaisse».47

L'AIT maintenue tient quatre congrès : Genève (1873), Bruxelles (1874), Berne (1876) et Verviers (1877). C'est son apogée, période généralement occultée par les historiens du mouvement ouvrier, et pourtant déterminante, car c'est là qu'a lieu véritablement la démarcation entre les réformistes, partisans du socialisme d'État et de la conquête du pouvoir étatique, et les révolutionnaires, tenants résolus de la lutte économique de classe. A tel point que leur cohabitation devient impossible. La rupture est consommée au Congrès socialiste universel de Gand (1877). Les Allemands, les Hollandais, les Belges et les Anglais — du moins les fédérations nationales qui les représentent à l'AIT — prennent nettement parti, sous l'impulsion du Belge De Paepe, en faveur de la participation aux instances bourgeoises. Les autonomistes, regroupés autour de la Fédération Jurassienne, ne préconisent pas pour autant l'abstention politique, comme beaucoup de leurs adversaires de mauvaise foi ont voulu le faire croire mais, fidèles à la conception proudhonienne, ils condamnent la participation au parlementarisme bourgeois fixée comme but, au détriment de la lutte ouvrière économique.

Se retrouvant entre convaincus et affinitaires, d'une part, en butte à la persécution internationale, d'autre part, les autonomistes ne vont plus organiser de congrès internationaux. Ce sont les congrès de la Fédération Jurassienne qui en tiennent lieu, assemblant à chaque fois d'autres autonomistes étrangers. Ce n'est donc plus l'Internationale d'antan, mais plutôt une mouvance proche d'une organisation spécifique, quoique plus informelle que l'Alliance et surtout, au fil des ans, de plus en plus éloignée des masses laborieuses. En outre, une nouvelle subdivision s'opère dans ses rangs entre ceux qui prêchent la propagande par le fait insurrectionnel et ceux qui y sont réticents.
 
 

Déjà en 1876, Malatesta avait adressé au nom de la Fédération italienne une déclaration sur la propagande par le fait. Le «fait insurrectionnel, destiné à affirmer par des actes les principes socialistes» est considéré comme le moyen de propagande le plus efficace et le seul qui «sans tromper et corrompre les masses, puisse pénétrer jusque dans les couches sociales les plus profondes et attirer les forces vives de l'humanité dans la lutte que soutient l'Internationale».48 Une insurrection improvisée à Bénévent, en Italie, la même année, tourne au fiasco sans décourager ses initiateurs, bien au contraire, mais la stratégie choisie rebute tout de même bon nombre d'autres. Cette dernière circonstance, ajoutée à la répression patronale et étatique réduit les effectifs de la Fédération Jurassienne à quelques dizaines de membres — au lieu des centaines de ses débuts — et fait péricliter la coopérative horlogère de production de l'organisation. A tel point que son principal animateur, James Guillaume, est obligé de s'exiler à Paris, en 1878, faisant disparaître avec son départ le Bulletin de la Fédération. Un nouvel organe, le Révolté, publié à Genève, voit le jour ; Pierre Kropotkine en est la cheville ouvrière.

L'isolement géographique a contribué au déclin des Jurassiens ; les communards français réfugiés et plusieurs internationaux russes et italiens ont servi un temps de liaison internationale, bien que laminés par des questions personnelles. En effet, Jules Guesde, rentré en France en 1876, joue sa carte personnelle, mettant au besoin de l'«eau dans son vin» et lance son périodique, l'Égalité. Paul Brousse, resté sur ses positions extrémistes, publie clandestinement un autre organe français, l’Avant-Garde. Benoît Malon et Gustave Lefrançais, de leur côté, se mettent en retrait des antiautoritaires.

L'amnistie accordée en France aux communards, en juillet 1880, accélère la démarcation et marque la fin d'une époque. Guesde et Brousse, les deux amis d'antan, les Castor et Pollux de l'AIT fédéraliste, fondent ensemble le Parti Ouvrier Français, sur la base d'un programme minimum que Guesde est allé chercher chez son ex-bête noire, Marx, à Londres. Leur entente ne dure guère et se dénoue pour ainsi dire comiquement : aux congrès ouvriers de Paris et Saint-Étienne, en mai et septembre 1882, les broussistes se retrouvent majoritaires et expulsent les guesdistes ! Qu'à cela ne tienne, chacun crée son propre parti et va naviguer côte à côte pendant vingt ans, dans une «neutralité armée», avant de se retrouver de nouveau ensemble, en compagnie de Jean Allemane et du blanquiste Édouard Vaillant, pour fonder le Parti socialiste SFIO, en 1905. Devenus ce qu'ils abhorraient hier — électoralistes —, ils se lanceront à la conquête des pouvoirs publics, avec un certain succès puisque Brousse deviendra Président du Conseil municipal de Paris et Guesde, ministre de la Guerre en 1914-1916 !
 
 

Comment expliquer la trajectoire de ceux qui fulminèrent un temps contre la conquête du pouvoir d'État et le centralisme étouffant du Conseil Général marxiste de l'AIT, pour terminer comme les plus sûrs garants de l'ordre capitaliste, tout en étant estampillés «socialistes» ? Il y a des raisons objectives: la production capitaliste connaît un essor considérable et fait la part plus belle aux ouvriers, lesquels lui sont indispensables pour l'assurer. Échaudés par les échecs sanglants de 1848 et 1871, ceux-ci penchent de plus en plus vers des remèdes moins violents et se laissent circonvenir par la participation aux instances bourgeoises, ayant l'espoir de voir par ce biais leurs conditions de vie s'améliorer. Les socialistes se trouvent donc à point nommé pour représenter ces aspirations. Quant à l’explication subjective du reniement d'ultra-révolutionnaires, elle peut signifier le retour au bercail de jeunes bourgeois revenus de leurs exaltations primesautières ; mais un retour «honorable». D'autant plus que tenue à l'écart du gouvernail de la société par les ploutocrates, l'intelligentsia trouve là un moyen idéal de faire reconnaître ses «talents et capacités particulières». Par conséquent, tout en soutenant la cause ouvrière, elle acquiert une sorte de «légitimité» à justifier son «bon choix», quitte à jeter aux orties ses engouements anarchistes de jeunesse, pour se tenir prête à partager les «responsabilités» du pouvoir d'État avec la bourgeoisie jadis si honnie.

Les révoltés jusqu'au-boutistes, eux, croient l'agonie du système toute proche et pensent pouvoir l'accélérer avec quelques insurrections ou attentats spectaculaires, à l'instar des populistes russes qui avaient cru abattre l'autocratie en assassinant Alexandre II. C'est la fuite en avant à toute vapeur: lors de son procès à Lyon, en 1883, Kropotkine ne donnera pas plus de dix ans de survie à la société bourgeoise !
 
 

En résumé, le mouvement ouvrier, uni et homogène à ses débuts, s'est progressivement différencié en plusieurs tendances rivales, tentant chacune de son côté d'agir sur les facteurs d'évolution ou de révolution économique et sociale. Le Grand Chambardement tardant à survenir, on en vient de part et d'autre à étudier les moyens d'en hâter l'apparition en insistant désormais sur les conditions subjectives. C'est ainsi que les tendances se transforment en organisations spécifiques, afin de mieux faire passer les messages idéologiques et d'en accroître l'influence sur les travailleurs. Ceci à l'exception notable de ceux qui se dénomment dorénavant anarchistes et qui, croyant à la proximité de la révolution sociale, nient justement toute nécessité organisationnelle, d'une part, parce qu'ils veulent se conformer dès maintenant aux règles régissant la société de leurs vœux et, d'autre part, parce que gardant en tête le syndrome Marx, ils se défient de toute organisation quelque peu structurée.


VII.
La propagande par le fait
et l'«Anarchie subventionnée»




Pour les anti-autoritaires, les incompatibilités avec les socialistes réformistes et étatistes sont devenues flagrantes, aussi ne pensent-ils qu'à s'en démarquer, ne serait-ce que par la dénomination. Lors des congrès de 1879 et 1880 de la Fédération Jurassienne, à la Chaux-de-Fonds, en Suisse, sur proposition de Carlo Cafiero et de Kropotkine, le communisme anarchiste est fixé comme but et le collectivisme défini comme forme transitoire de la société. Ces objectifs ont pour corollaire l'«abolition de toutes formes de gouvernement et la libre fédération des groupes producteurs et consommateurs».

A une rencontre tenue secrètement à Vevey, toujours en Suisse, en 1880, trente-deux «meneurs politiques» anarchistes, dont Kropotkine, Élisée Reclus, Pierre Martin et cinq autres français déterminent les moyens tactiques à utiliser pour atteindre le communisme anarchiste. Ils s'accordent pour recommander la propagande par le fait et adoptent un programme rédigé par le Suisse Herzig et l'Allemand Otter :

«1°) Destruction intégrale par la force des institutions actuelles.
2°) Nécessité de faire tous les efforts possibles pour propager par des actes l'idée révolutionnaire et l'esprit de révolte.
3°) Sortir du terrain légal pour porter l'action sur le terrain de l'illégalité, qui est la seule voie menant à la révolution.
4°) Les sciences techniques et chimiques ayant déjà rendu des services à la cause révolutionnaire, il faut recommander aux organisations et aux individus faisant partie des groupes, de donner un grand poids à l'étude et aux applications de ces sciences, comme moyen d'attaque et de défense.
5°) L'autonomie des groupes et des individus est acceptée, mais afin de maintenir l'unité d'action, chaque groupe a le droit de correspondre directement avec les autres groupes, et pour faciliter ces relations un bureau central de renseignements internationaux sera créé».49

Ce programme est tenu secret pour l'instant et Jean Maitron, qui le reproduit dans sa monumentale et incontournable thèse sur cette période, l'a retrouvé parmi des archives de police, ce qui dénoterait une présence policière à cette réunion officieuse, sans que l’on sache s'il faille la mettre au crédit ou au discrédit de son résultat. On relèvera néanmoins la bizarrerie organisationnelle adoptée : autonomie «acceptée», «droit de correspondre» et un bureau de «renseignements». Ceci explique peut-être cela. Sinon, c'est toujours l'image de la société future qui se trouve projetée dans ce schéma, mais d'une manière très floue.

La participation policière est, par contre, tapageuse lors de la création du premier journal anarchiste français paru après la Commune : la Révolution sociale. Le préfet de police parisien, Louis Andrieux, s'était déjà distingué dix années auparavant, en s'opposant à Bakounine et aux communards lyonnais. Dans ses Mémoires, il explique et justifie son initiative. Il commence par un postulat stupéfiant, lourd d'interrogations jusqu'à nos jours : «On sait que les auteurs des crimes politiques, quand ils restent inconnus, sont toujours des agents provocateurs, et que c'est toujours la police qui a commencé !»
 
 

Inquiet d'entendre parler de propagande par le fait et du projet de faire sauter le Palais-Bourbon (la Chambre des députés), et mis au courant des difficultés des anarchistes de faire paraître un journal, il profite de l'aubaine pour pénétrer au sein du milieu et «subventionner l'Anarchie». Ce cas étant un modèle du genre, citons longuement le piquant récit de cette provocation :

« Les compagnons cherchaient un bailleur de fonds ; mais l'infâme capital ne mettait aucun empressement à répondre à leur appel. Je poussai par les épaules l'infâme capital, et je parvins à lui persuader qu'il était de son intérêt de favoriser la publication d'un journal anarchiste. On ne supprime pas les doctrines en les empêchant de se produire, et celles dont il s'agit ne gagnent pas à être connues. Donner un journal aux anarchistes, c'était placer un téléphone entre la salle des conspirations et le cabinet du préfet de police. On n'a pas de secrets pour un bailleur de fonds, et j'allais connaître, jour par jour, les plus mystérieux desseins. Le Palais-Bourbon serait sauvé ; les représentants du peuple pouvaient délibérer en paix.
Ne croyez pas, d'ailleurs, que j'offris brutalement les encouragements du préfet de police. J'envoyai un bourgeois, bien vêtu, trouver un des plus actifs et des plus intelligents d'entre eux. Mon agent expliqua qu'ayant acquis quelque fortune dans le commerce de la droguerie, il désirait consacrer une partie de ses revenus à favoriser la propagande anarchiste. Ce bourgeois qui voulait être mangé n'inspira aucune suspicion aux compagnons. Par ses mains, je déposai un cautionnement dans les caisses de l'État, et le journal la Révolution sociale fit son apparition.
C'était un journal hebdomadaire, ma générosité n'allant pas jusqu'à faire les frais d'un journal quotidien. Mlle Louise Michel était l'étoile de ma rédaction. je n'ai pas besoin de dire que “la grande citoyenne” était inconsciente du rôle que je lui faisais jouer, et je n'avoue pas sans quelque confusion le piège que j'avais tendu à l'innocence de quelques compagnons des deux sexes.
Tous les jours, autour d'une table de rédaction, se réunissaient les représentants les plus autorisés du parti de l'action ; on dépouillait en commun la correspondance internationale ; on délibérait sur les mesures à prendre pour en finir avec “l'exploitation de l'homme par l'homme” ; on se communiquait les recettes que la science met au service de la révolution. J'était toujours représenté dans les conseils, et je donnais au besoin mon avis, qui plus d'une fois remplit l'office de paratonnerre».50

Riche d'enseignements ! Notons que l'«un des plus actifs et des plus intelligents» des anarchistes fut Émile Gautier, figure de proue du mouvement parisien du moment, docteur en droit et excellent orateur, mais plus naïf que l'ouvrier cordonnier Jean Grave qui eut plus de «nez» dans cette affaire. Lorsque l'agent d'Andrieux, le Belge Spilleux dit Serraux, vint lui proposer le «coup», il se tâta d'abord puis voulut accepter sous conditions, c'est-à-dire faire paraître le journal, mais envoyer paître rapidement Serraux. La «fine mouche», en l'occurrence Andrieux, subodora la chose et se rabattit sur Gautier.51 Celui-ci finit tout de même par s'émouvoir de voir publiés les noms et adresses des membres et groupes anarchistes français dans les colonnes du journal. Cela rendit le fait patent et entraîna la disparition de la Révolution sociale, au bout de 56 numéros et de presque une année de parution.

L'«office de paratonnerre» dont parle Andrieux est aussi intéressant à connaître ; il fut rempli à l'occasion d'un pseudo-attentat anarchiste. Après avoir visé la Banque de France, le Palais de l'Élysée, la préfecture de police, le ministère de l'Intérieur, écartés sans peine par Serraux, l'homme d'Andrieux, on retint pour «se faire la main» la statue de Thiers, récemment inaugurée à Saint-Germain. Voyons les circonstances exactes, narrées avec un humour facile par Andrieux :

«Les compagnons partirent pour Saint-Germain, emportant l'infernale machine ; c'était une boite à sardines, remplie de fulmicoton et soigneusement enveloppée dans un mouchoir. Je connaissais ce complot plein d'horreur ; je savais l'heure du départ pour Saint-Germain ; je connaissais l'heure du crime projeté. Qu'allais-je faire ? Il fallait que l'acte fût consommé pour que la répression fut possible. Je n'hésitai point à sacrifier le libérateur du territoire pour sauver le Palais-Bourbon. Quand la nuit fut venue, les compagnons se glissèrent dans l'ombre à travers les arbres séculaires ; ils suivirent la rue de la République jusqu'à la rue de Poissy, où sur une petite place, s'élève la statue plus grande et plus lourde que nature.
La pâle lueur de la lune éclairait le visage du vieillard de bronze qui regardait d'un air narquois les conspirateurs.
L'un d'eux hissa la boite à sardines sur le socle de la statue, entre les pieds du fauteuil où M. Thiers assis déploie sur sa cuisse gauche quelque chose qui doit être une carte de géographie.
Une longue mèche pendait le long du piédestal. L'un des compagnons y mit le feu, tandis que ses camarades parsemaient le sol de proclamations révolutionnaires ; puis, quand le feu commença à monter lentement le long de la mèche, les compagnons s'enfuirent à toutes jambes, jusqu'au bas de la colline, et continuant leur course à travers la plaine, ils escaladèrent les barrières du chemin de fer.
Quand ils rentrèrent à Paris, ils attendirent avec impatience les nouvelles de Saint-Germain. Ils n'avaient pas assisté au spectacle des ruines qu'ils avaient faites ; ils n'en savaient pas l'étendue.
Quelle ne fut pas leur déception, lorsqu'ils apprirent qu'ils avaient tout au plus réussi à réveiller quelques paisibles habitants de la silencieuse cité de Saint-Germain. La statut était intacte ; le fulmicoton n'avait pas mordu sur le bronze ; une large tache noire était la seule trace de l'attentat. Je connaissais les noms des conspirateurs ; j'avais voyagé avec eux, du moins par procuration, j'avais tout vu, tout entendu.»

Selon Jean Grave, ce furent «deux ou trois Méridionaux, fraîchement venus de Marseille, et dont le révolutionnarisme... verbal les disposait à couper dans n'importe quel godan», qui allèrent déposer cette fameuse « boîte de sardines», laquelle n'occasionna qu'un «éclat de rire». Pour cette fois-ci pourrait-on ajouter, car le procédé s'est répété à maintes et maintes reprises depuis et a souvent provoqué des conséquences malheureuses. La leçon n'a pas été suffisamment retenue et il s'est toujours trouvé des naïfs ou des imbéciles pour tremper dans des provocations policières. Or, ces mouchards ont souvent trouvé des «défenseurs», comme le relève Grave :

«Dévoiler les mouchards, ce serait si facile si tous les camarades voulaient raisonner à l'aide du simple bon sens. Mais à beaucoup le simple bon sens ne suffit plus lorsqu'il s'agit des choses de la propagande. Ils font intervenir un tas de considérations qui n'ont rien à voir avec la question, ne font que la compliquer et l'embrouiller. (...) Si vous attaquez leur “homme”, c'est par jalousie ou parce qu'il ne pense pas comme vous».52

Grave s'en prend ainsi aux anarchistes à «âme de chrétien» qui n'admettent pas que l'on «puisse penser mal des autres». Au demeurant, Grave a tendance à minimiser l'influence des mouchards sur l'évolution du mouvement, ce qui semble paradoxal pour lui qui avait été si décrié dans le milieu anarchiste à cause de sa «flicomanie». Et pourtant, il y a eu des infiltrations policières notables à l'époque : en 1882, lors des troubles de Montceau-les-Mines, l'agent provocateur Brenin est démasqué ; à Lyon, centre du mouvement libertaire d'alors, un agent de la préfecture, Valadier, réussit à s'introduire au sein de la rédaction des journaux anarchistes, lesquels sont cependant soumis à une censure et à une répression permanentes, puisqu'un même organe est obligé, par exemple, de changer sept fois de titres en moins de deux ans !
 
 

Les infiltrations policières n'ont jamais été une exclusivité anarchiste, comme certains ont voulu le faire croire à une époque, loin s'en faut ! Toutes les organisations révolutionnaires de quelque importance ont toujours été pénétrées par des provocateurs et des traîtres. A commencer par Grisel qui fit échouer la Conspiration babouviste des Égaux, en 1796 ; puis même le grand Blanqui, l'«Enfermé» qui passa trente-trois ans de sa vie en prison, a été compromis par le document Taschereau, découvert en 1848 dans les archives de la police, dans lequel il dénonçait Barbès et ses compagnons de l'insurrection manquée de 1839 (à moins que cela n'ait été de sa part qu'une tactique pour se débarrasser de rivaux). Durant cette révolution de 1848, le nouveau préfet de police, Caussidière, découvre avec stupeur que son propre adjoint, Delahodde, nommé secrétaire de la préfecture, ainsi que le capitaine de ses gardes, Chenu, sont des agents de la police louis-philipparde infiltrés au sein des sociétés secrètes révolutionnaires depuis des années. Delahodde avait même purgé des peines de prison, pour mieux «moutonner» ses camarades de geôle qui ne pouvaient se méfier d'un aussi «pur» révolutionnaire.53
 
 

Au sein du mouvement révolutionnaire russe, le reniement, la trahison ou la provocation constituent pour ainsi dire une tradition souvent respectée. Mentionnons d'abord Outine, le calomniateur de Bakounine et partisan inconditionnel de Marx : rapidement déçu par le manque de perspectives en Europe, il implore son pardon au tsar et retourne en Russie. Léon Tikhomirov, l'un des populistes les plus en vue, fait de même dans les années 1880. Evno Azev, le chef de l'organisation terroriste de combat des socialistes-révolutionnaires, est un agent direct de l'Okhrana, la police secrète tsariste. L'organe bolchevik, la Pravda, a été fondé en 1912 également par un agent provocateur, Jitomirsky. De surcroît, Malinovsky, le leader de la fraction bolchevique à la Chambre des députés russe, la Douma, bien que «chéri» par Lénine, fut aussi un agent de l'Okhrana, fusillé comme tel en 1918. Tous ces agents furent donc souvent bien placés et eurent, par conséquent, une influence déterminante sur leur organisation ou sur l'évolution des événements. Du reste, il n'y a pas de quoi s'en étonner, c'est de bonne guerre : l'État bourgeois s'est défendu comme il a pu contre ses ennemis. L'État «ouvrier» moscovite a fait bien mieux depuis, c'est-à-dire pire, en suscitant de toutes pièces des organisations pseudo-antibolcheviques, les manipulant selon ses besoins et en infiltrant, en outre, la plupart des associations d'émigrés russes.
 
 

Prenons note qu'Andrieux révéla rapidement sa manipulation, soit quatre ans après, de crainte probablement d'être rendu responsable de «bavures» éventuelles, car sa Révolution sociale n'avait parlé que de bombes, incendies et explosions. Il lui fallut donc se couvrir auprès de ses successeurs à la préfecture de police. La réaction la plus curieuse à sa divulgation fut celle de Jules Guesde : il lui attribua par la suite la «paternité» de l'anarchisme en France. Ainsi, celui qui avait dénoncé auparavant le centralisme marxiste au sein du mouvement ouvrier comme un danger de pénétration policière changeait dorénavant son fusil d'épaule !

En 1880, les ponts ne sont pourtant pas encore coupés avec les socialistes. Au Congrès du Havre, les quelques anarchistes présents réussissent même à faire adopter une motion préconisant le «communisme libertaire comme but final». Ce n'est qu'au Congrès de Paris, le 22 mai 1881, que se produit véritablement la scission. Elle intervient sur une question organisationnelle, qui peut sembler paradoxale pour des anarchistes : ils décident de ne prendre la parole au congrès qu'au nom de leurs groupes et non à titre personnel. Devant le refus des socialistes, ils tiennent leur propre congrès du 25 au 29 mai 1881, date de la fondation officielle du mouvement anarchiste français.

Le Congrès international de Londres, en juillet de la même année, parachève le schisme. Trente et un délégués, tous désignés par un numéro et non par leur nom personnel représentent 56 fédérations et 46 sections ou groupes non fédérés. Parmi ces délégués figurent Louise Michel, Pierre Kropotkine, Émile Pouget et le fameux Serraux, la «mouche» d'Andrieux. Deux résolutions capitales y sont votées. L'une à une «infime minorité», concerne la création d'un bureau international de renseignements (!), ayant son siège à Londres et comprenant trois membres titulaires et trois suppléants. Son existence restera fantomatique. L'autre motion, incontestablement la plus importante, est celle sur la propagande par le fait. Elle reprend presque au mot à mot celle de Vevey :

«Le Congrès émet le vœu que les organisations adhérentes veuillent bien tenir compte des propositions suivantes : il est de stricte nécessité de faire tous les efforts possibles pour propager par des actes l'idée révolutionnaire et l'esprit de révolte dans cette grande fraction de la masse populaire qui ne prend pas encore part au mouvement, et se fait des illusions sur la moralité et l'efficacité des moyens légaux. En sortant du terrain légal sur lequel on est généralement resté jusqu'à aujourd'hui, pour porter notre action sur le terrain de l'illégalité qui est la seule voie menant à la révolution, il est nécessaire d'avoir recours à des moyens qui soient en conformité avec ce but... Il est absolument nécessaire de diriger nos efforts de ce côté, en se souvenant que le plus simple fait, dirigé contre les institutions actuelles, parle mieux aux masses que des milliers d'imprimés et des flots de paroles, et que la propagande par le fait dans les campagnes a encore plus d'importance que dans les villes. Le Congrès recommande aux organisations et individus faisant partie de l'Association internationale des travailleurs, de donner un grand poids à l'étude des sciences techniques et chimiques, comme moyen de défense et d'attaque».54

Cette dernière recommandation laisse rêveur : on pense frayer le chemin de la Révolution sociale à coups d'explosifs ! Autant la conception stratégique de propager par le fait était séduisante, car cela pouvait être aussi bien le fait économique, social, individuel ou autre qui traduirait dans la vie concrète et quotidienne les aspirations libertaires — ce à quoi vont d'ailleurs s'occuper bon nombre de compagnons —, autant la réduire à la simple expression des «moyens chimiques et techniques» paraît, avec le recul du temps, tout à fait saugrenu, sinon aberrant.

Une autre incohérence y fait suite : le congrès ne se reconnaît aucun droit autre que celui d'indiquer les lignes générales de ce qui lui paraît être la meilleure organisation socialiste révolutionnaire, et s'en rapporte à l'initiative des groupes pour les «organisations secrètes et autres qui leur sembleraient utiles au triomphe de la révolution sociale». Cela était conforme, en somme, à la tendance déjà exprimée lors des derniers congrès de la Fédération Jurassienne. Si le moindre doute pouvait encore subsister sur son refus d'assumer ses prises de position, le congrès de Londres précise qu'il «est bien entendu que les délégués des organisations qui se sont fait représenter à Londres n'ont pas pu prendre de résolutions définitives. Ce sera aux groupes et fédérations à décider définitivement si elles les acceptent». Comment ? En correspondant ! Car chaque groupe adhérent «aura le droit de correspondre directement avec tous les autres groupes et fédérations qui pourront lui donner leurs adresses». Vœu on ne peut plus pieux et suggestion restée «lettre morte». On comprend que le souvenir du Conseil Général centraliste de Marx ait hanté les esprits des congressistes, mais cette fuite devant les responsabilités organisationnelles était simplement suicidaire et son effet boomerang va provoquer l'éclipse des idées libertaires, en tant que courant révolutionnaire majoritaire, au point qu'il leur faudra emprunter par la suite d'autres voies organisationnelles et sociales pour s'exprimer.

Il est à signaler que Kropotkine s'est opposé comme il a pu à ces résolutions. Il était partisan de reprendre plutôt la forme d'organisation bakouniniste, secrète et publique, c'est-à-dire de ressusciter l'Alliance ; par deux fois, il est intervenu également contre la recommandation d'étudier les «sciences chimiques» comme moyen privilégié de la propagande par le fait. Il a tenté, en outre, d'attirer l'attention sur le problème bien plus important des «presses clandestines» dans les pays où il était impossible de faire paraître librement des journaux, et est parvenu avec peine à imposer une prise de position du congrès sur la morale révolutionnaire.

Il est symptomatique de relever que la plus grande opposition à ces deux points vint de l'agent d'Andrieux, Spilleux-Serraux, appuyé par d'autres délégués de Paris, des 11e, 16e et 20e arrondissements, dont les fameux bombistes de la «boîte de sardines» explosive contre la statue de Thiers. Serraux proposa bien évidemment la suppression du terme «morale» et refusa fermement l'établissement d'un bureau quelconque de statistiques, de renseignements ou autres attributions, sous le prétexte que ce serait reconstituer là, sous un nom ou un autre une «autorité». Enfin, il proposa la clôture du congrès sans recommander la presse clandestine et affirma pour habiller sa manœuvre qu'il est du «devoir de tous, de se rendre solidaires de tout acte révolutionnaire». Là-dessus, le délégué de Levallois-Perret, un de ses suiveurs imbéciles, augmenta la confusion en disant qu'il est «difficile de déterminer où commence l'acte révolutionnaire et où commence l'acte bourgeois». De la bonne besogne confusionniste, accomplie sans opposition sérieuse des autres congressistes, à savoir Louise Michel, Charles Malato, Émile Pouget, Grave, Malatesta, Merlino et autres révolutionnaires éprouvés.55

Remarquons la présence au congrès de Londres du représentant de la communauté icarienne d'Iowa, aux États-Unis, laquelle avait évolué du socialisme patriarcal et religieux de Cabet au communisme libertaire. (D'ailleurs, un journal intitulé le Communiste libertaire y est publié en 1881, sous la rédaction de Jules Leroux, le frère de Pierre Leroux).

A partir de ce moment, à l'exception de l'Espagne qui poursuit sa voie propre, collectiviste bakouninienne, orientée vers les producteurs des champs et des villes, la France devient le centre de gravité du mouvement anarchiste international. Elle recouvre ainsi sa vocation de «Patrie des révolutionnaires et des révolutions» du XIXe siècle. L'évolution des idées anarchistes dans l'Hexagone va induire les courants internationaux jusqu'en 1914. C'est pour cette raison que nous allons maintenant concentrer notre attention sur cette période de l'anarchisme français.
 
 

Les manifestations par le «fait insurrectionnel» s'y multiplient, les idées anarchistes gagnent du terrain et pour les combattre les autorités saisissent le prétexte du congrès de Londres et inculpent une soixantaine d'anarchistes de Lyon et d'ailleurs, en 1883, pour tentative de reconstitution de l'AIT, toujours interdite dans l'Hexagone. A leur tour, les accusés profitent du procès pour retourner l'accusation contre l'ordre bourgeois et donner de l'ampleur à leur propagande. Kropotkine, Émile Gautier, Bordat, Pierre Martin utilisent le prétoire comme tremplin durant des heures, ce qui ne leur évite pas d'écoper malgré tout de plusieurs années d'emprisonnement. Émile Gautier, l'un des plus brillants propagandistes anarchistes de l'époque a droit, lui, à un traitement privilégié : il est libéré avant terme, sous promesse de rompre avec l'Anarchie. Promesse tenue, car il va se consacrer désormais à des publications scientifiques, tout à fait éloignées de la chimie et du terrain social. Il ne fera qu'une entorse à sa promesse, bien plus tard, lorsqu'il préfacera les mémoires de Goron, ex-chef de la sûreté, dont il s'avérera avoir été un ami d'enfance ! Il y poussera le paradoxe jusqu'à «faire compliment» à celui qui avait arrêté les fameux anarchistes cambrioleurs Duval et Pini, d'avoir conservé «l'âme séditieuse d'autrefois», sous l'«écharpe tricolore du chef de la sûreté», compliment venant d'un «vieux camarade, et régulier qui a mal tourné !».56

Le mouvement est ralenti ; les journaux paraissent cahin-caha ; les congrès sont rejetés comme des «vestiges du parlementarisme», car traçant une «ligne de conduite unique et aliénant la liberté des fédérations». Malgré tout, une tentative de «Conférence anarchiste internationale» a lieu en 1889, ce durant une semaine. Aucun ordre du jour n'étant prévu, elle se déroula «dans les pires conditions d'anarchie, au sens vulgaire du terme» (Jean Maitron). Il n'y eut aucune résolution, aucun vote et ce fut en fait une «conversation à bâtons rompus». Rien d'étonnant en cela, car la conception dominante en France à ce moment est la plus laxiste qui soit :

«Libre entrée et droit à la discussion pour tout compagnon car tant que les individus se présenteront parlant au nom d'autres personnes, ils seront tentés de se croire exprimer un avis collectif et, partant, croiront que leur opinion, leur parole ont plus de valeur que s'ils agissaient en leur nom personnel ; en un mot, ils seront tentés de légiférer...».57
 
 

Des sophismes de ce genre constituent la règle générale, non d'individus isolés de toute vie sociale, mais de propagandistes de renom tel Jean Grave, le principal rédacteur de la Révolte, qui prône la libre entente et la libre initiative :

« Les individus faisant partie de plusieurs groupes à la fois basés sur des actes différents de propagande... Une fois le but atteint, l'acte de propagande accompli, le groupe se dissout, se reforme sur des nouvelles bases, se sépare des éléments qui n'acceptent pas cette nouvelle conception, en acquiert de nouveaux et la propagande se fait par des groupes qui vont ainsi se transformant continuellement, habituant les individus à se mouvoir, à agir, sans s’encroûter dans la routine et l'immobilité, préparant ainsi les groupements de la société future, en forçant les individus à agir d'eux-mêmes, à se rechercher selon leurs tendances, selon leurs affinités».58

Lorsqu'il se rendra compte que l'époque était loin d'accoster la «terre d'Anarchie», Grave tempérera cette vision idyllique de l'activité propagandiste. Cependant, le mal aura été fait : l'émiettement et l'érection de l'autonomie individuelle en principe absolu vont diluer et atomiser le mouvement anarchiste français. Jean Maitron chiffre à 600-800 militants pour le pays entier, durant la décade 1880-1890, et à 1000 militants actifs, 4500 sympathisants et 100.000 personnes sensibilisées aux idées anarchistes, en 1894. C'est bien peu en regard des buts visés et surtout de l'avènement de la société future attendue.

Cette fuite éperdue en avant provoque une coupure nette avec les luttes sociales. Le choix de la propagande par le fait, à l'exclusion de toute autre tactique ou stratégie, creuse immanquablement un fossé avec les préoccupations immédiates des travailleurs. Pour masquer cette carence, l'Anarchie prend la forme d'une religion, propagée par des prophètes et des rêveurs exaltés. A cet élan mystique ne manquent que des martyrs ; ils ne vont pas tarder à apparaître. En effet, plus la liquidation sociale se fait désirer, plus l'affreux ordinaire du quotidien devient insupportable à certains qui recourent alors à des actes qui «font en quelques jours plus de propagande que des milliers de brochures» (Kropotkine, dans l'Esprit de révolte), sans pour autant déclencher l'insurrection spontanée des masses si attendue.

En fait, cette pratique marque une rupture complète avec la tradition d'association, d'union et de solidarité des décennies précédentes du mouvement ouvrier, et de l'AIT fédéraliste en particulier. Au contraire, elle s'affirme comme un brusque réaction contre ces valeurs sociétaires, comme on peut le constater à travers la tendance anti-organisationnelle qui va prévaloir dans le milieu anarchiste et faciliter le dérapage vers le «bombisme».


VIII.
Anti-organisationnels et bombistes




Gaetano Manfredonia, auteur d'une thèse récente sur l'individualisme anarchiste, définit fort bien la caractéristique dominante de cette période :

«Initiative individuelle, libre entente, communisme libre, propagande par le fait, spontanéité du fait révolutionnaire, telles furent les notions qui délimitaient le champ idéologique de l'anarchisme des années 1880, et qui toutes renvoient à une conception de l'individu autonome, agent de la transformation sociale.»59

Dans ces conditions, quels peuvent être les rapports entre ces «individus autonomes» ? Quasiment nuls, car il n'existe aucune fédération, ni liaison stable, seuls des groupes les réunissent périodiquement. De quelle manière ? Émile Gautier la définit explicitement au procès de Lyon :

«Il faudrait s'entendre sur ce qu'est un groupe. A Paris, au moins, les groupes anarchistes sont de simples rendez-vous où des amis se réunissent chaque semaine pour parler entre eux des choses qui les intéressent. La plupart du temps, même, on n'y voit guère que de nouvelles figures, à l'exception d'un petit noyau de quatre ou cinq fidèles».

En somme, ce sont des sortes de clubs de rencontre ou des «cafés du Commerce» anarchistes — les boissons, apparemment, en moins. Au cas où on ne l'aurait pas bien compris, Gautier revient sur le sujet au procès :

«Si l'on a essayé de tirer argument contre tels ou tels groupes anarchistes, de l'existence de timbres, de la nomination de secrétaires, de la tenue de réunions privées périodiques... Je mets au défi l'accusation de produire quoi que ce soit d'analogue à la charge des groupes anarchistes parisiens — les seuls que je connaisse, les seuls dont je puisse parler à bon escient —, je mets au défi l'accusation de prouver que ces groupes anarchistes aient été autre chose que des lieux de rendez-vous, de simples réunions temporaires dont le personnel varie à chaque fois, où le premier venu peut entrer, d'où il peut également sortir sans remplir aucune formalité, sans payer aucune cotisation, sans même qu'on lui demande son nom ni ses opinions.»60

C'est par conséquent un lieu extrêmement ouvert, sans aucune obligation ni devoir pour les participants, ni de décliner leur nom et qualité, ni de s'engager dans quelque activité que ce soit. L'individu est complètement libre et autonome dans le groupe et celui-ci, à son tour, l'est pareillement dans la fédération éventuelle ; aucun lien ni coordination n'existent. Mieux encore, comme le commente Gaetano Manfredonia, «au nom des principes d'autonomie individuelle et de libre initiative, tout lien organisationnel stable se trouve rejeté comme étant “autoritaire”, donc anti-anarchiste». Il n'y a pas à s'étonner, par conséquent, si des malades mentaux ou surtout des agents provocateurs apparaissent dans ces groupes, s'y expriment à loisir et y tiennent des discours les plus incendiaires et provocateurs. Même Jean Grave finit par s'indigner qu'il y ait des «détraqués» et des escrocs qui discutent à perte de vue sur le «droit à estamper» les compagnons. En effet, la voie illégaliste, logique pour des révolutionnaires, face à un système qu'ils contestent, est diversement interprétée par les uns et les autres, au point d'instituer la «reprise individuelle» comme moyen d'émancipation, au besoin par le meurtre. Ravachol commence par là : il assassine un vieil ermite pour s'emparer de son «magot» (acte peut-être inspiré ou du moins à mettre en parallèle avec le personnage de Raskolnikov dans le roman Crime et Châtiment, de Dostoïevski). D'autres pratiquent l'illégalisme de façon moins criminelle, c'est ainsi que sont consacrés l'union libre, le déménagement à «la cloche de bois», et autres procédés de débrouillardise. Tous ces moyens sont inclus globalement dans la propagande par le fait quotidien, certes, mais sa meilleure expression demeure pour beaucoup «l'éloquence sauvage de la dynamite». Pendant des années, elle reste sur le plan verbal, puis à partir d'exactions policières, un premier mai, un cycle d'attentats meurtriers s'enclenche. En l'espace de deux ans, elle va volatiliser tous les acquis libertaires pour ne plus donner de l'anarchiste que l'image de l'«homme à la bombe».

Le terrain avait été bien préparé depuis quelque temps par des individualistes forts en gueule et appointés par la préfecture : les Martinet, Georges Renard et le rédacteur mystérieux de l'International, feuille d'incitation à la propagande par le fait, paraissant à Londres (!) :

«Il devient indispensable de faire parler sur un ton élevé tout ce que la science a mis à notre disposition... Ainsi à côté du vol, du meurtre et de l'incendie, qui deviennent naturellement nos moyens légaux [!?] pour faire connaître notre ultimatum à tous les dirigeants de la société actuelle, nous n'hésiterons pas à placer la chimie dont la voix puissante devient absolument nécessaire pour dominer le tumulte social, et faire tomber brutalement entre nos mains la fortune ennemie, sans gaspiller le sang des nôtres... Occupons-nous de chimie et fabriquons vivement bombes, dynamite et autres matières explosives, beaucoup plus capables que les fusils et les barricades pour amener la destruction de l'état des choses actuel.»61

Cet organe fait même paraître un Indicateur anarchiste, où sont décrits les moyens de fabriquer ces «produits anti-bourgeois». Il recommande la destruction par le feu de toutes les «paperasses», afin de supprimer le gouvernement ! L'anonyme auteur conseille donc d'incendier les bureaux des ministères, des contributions, des notaires, ce au moyen de «circulaires commerciales» inflammables ! Autant dire que la signature de ce fatras provocateur est bien lisible. Certains ne s'y trompent pas et ont droit aux pires insultes : «petits papes anarchistes», «obscurcisseurs de cervelles», «bandes des docteurs, avocats et autres chiures bourgeoises», «charlatans, vipères et compagnie». Jean Grave et la Révolte sont tout particulièrement visés. Nombre de simples filous et cambrioleurs, œuvrant soi-disant dans un but militant, mais en fait pour leur propre petit compte, y voient la caution morale et révolutionnaire de leurs combines.

Quant aux explosifs, il ne s'agit plus de la «boîte de sardines» marseillaise d'Andrieux, mais de véritables et meurtrières bombes — leur mode d'emploi a été largement diffusé par des personnes «bien intentionnées» — et il se trouve des exaltés ou des «innocents» manipulés pour en faire usage. Pourtant, le modèle de cette stratégie, les populistes terroristes russes, aurait dû servir de leçon par sa piteuse évolution. Rappelons les faits : après plusieurs tentatives sanglantes, ils réussissent à atteindre et tuer le tsar Alexandre II. Certes, ce n'était pas un parangon de démocratie et ne manifestait que des velléités de réformes ; cela dit, il avait tout de même aboli le servage en Russie, en 1861, peut-être ou même certainement sous la pression des événements et des répercussions de la défaite subie dans la guerre de Crimée, en 1854-1855, contre les Anglo-Français. Cependant, à travers son assassinat c'est toute sa politique qui se trouve condamnée auprès de son successeur, Alexandre III, lequel s'empresse d'introduire une noire réaction. C'est aussi un coup d'arrêt au mouvement souterrain que menaient, parmi les masses paysannes, des milliers de révolutionnaires anonymes qui avaient suivi le conseil de Bakounine d'aller au peuple et de se mettre à son service. Voulant accélérer l'Histoire par quelques actes héroïques, les terroristes russes avaient cru faire l'économie de la nécessaire prise de conscience des masses paysannes, engourdies encore par deux siècles et demi de servage. On retrouve ici aussi la nocivité du schéma conspirateur blanquiste : un petit groupe d'«élus» se substitue et choisit pour tous.

Au surplus, cette politique du pire se double d'une ingénuité déroutante : Jéliabov, le chef terroriste, emprisonné au moment de la mort d'Alexandre II, revendique hautement la responsabilité de l'acte, alors qu'aucun soupçon ne pesait sur lui. La police s'intéresse immédiatement à son entourage, tend des guets-apens et cueille ainsi les auteurs survivants de l'attentat ! Le corollaire provocateur se vérifie là encore : l'un des terroristes les plus en vue, Degaiev, trahit ses compagnons et donne ainsi le coup de grâce à l'organisation. Tout ceci n'empêche pas des rescapés de poursuivre la même tactique : en 1887, une tentative d'attentat contre Alexandre III échoue et plusieurs conspirateurs sont pendus, dont le frère aîné de celui qui se fera connaître plus tard sous le nom de Vladimir Lénine. Plusieurs populistes échappent au coup de filet et émigrent d'abord à Zürich, puis à Paris. C'est à ce moment qu'un certain Abraham Hekkelman se fait remarquer, sous le nom de Landesen, par son verbalisme révolutionnaire. Quelques années auparavant, il avait été suspecté d'être un agent provocateur par Vladimir Bourtsev, le Sherlock Holmes du mouvement révolutionnaire russe. En vain, tant était grand son crédit auprès de ses camarades «chrétiens», comme disait Grave. Ce Hekkelman-Landesen acquiert une si grande autorité morale au sein du groupe de populistes parisiens que, le 28 mai 1890, il répartit avec un «soin diabolique» (Jean Longuet) plusieurs bombes entre ses principaux camarades. Le lendemain, comme par hasard, la police parisienne perquisitionne au domicile de ces derniers et en arrête vingt-sept. Nullement inquiété, Hekkelman reste tranquillement chez lui ; pour le décider à partir, il «fallut les démarches pressantes de deux naïfs militants, B. et S., tous deux très estimés dans la colonie [russe de Paris. NDLA] et qui se précipitent un soir chez Landesen, lui apprirent les arrestations de leurs camarades et les suspicions qui pesaient sur lui».62 Il disparaît ainsi de la circulation durant des années, suffisamment pour se refaire un nouvel état civil ; il abjure le judaïsme, se convertit à l'orthodoxie et se marie avec une jeune bourgeoise belge. Il continue néanmoins à rendre de substantiels services à la police tsariste, au point d'être anobli et nommé, sous le nom de général Harting, son chef à l'étranger. Il ne sera définitivement démasqué, par Bourtsev, qu'en 1909.

On retrouve encore un autre agent secret tsariste dans l'affaire du groupe anarchiste de Liège : il s'en avère être l'artificier et le chef ! La patte du chef de l'Okhrana, Ratchkovsky, y apparaît clairement ; quelques années plus tard, la fabrication des fameux Protocoles des Sages de Sion lui sera imputée.

On pourrait penser que ces événements, bien connus sur le moment, auraient pu ouvrir les yeux des compagnons sur les dangers du «bombisme». Nenni, ils se contentent de marquer tout au plus les limites de ce moyen de lutte : ainsi, en 1891, Kropotkine constate que

«ce fut l'erreur des anarchistes en 1881. Lorsque les révolutionnaires russes eurent tué le tsar... les anarchistes européens s'imaginèrent qu'il suffirait désormais d'une poignée de révolutionnaires ardents, armés de quelques bombes, pour faire la révolution sociale... Un édifice basé sur des siècles d'histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d'explosifs.» (La Révolte, n°32, 18-24 mars 1891).

Toutefois, il n'y a pas autocritique car il note que l'erreur ne fut pas inutile puisqu'elle permit aux anarchistes de «maintenir leur idéal dans toute leur pureté» ! Pour la période d'attentats qui va suivre, les anarchistes en vue éviteront tout de même d'en faire l'apologie et, selon Jean Maitron, les «condamneront entre les lignes» !

Tout commence le 1er mai 1891. Le commissaire de police de Levallois-Perret se montre excessivement zélé en faisant passer à tabac plusieurs anarchistes, coupables d'avoir déployé un drapeau rouge ! Quelque temps après que les anarchistes aient été sévèrement condamnés — déni de justice qui indigne les compagnons parisiens —, les domiciles du juge et du procureur, ayant officié au procès de cette affaire, sont l'objet d'attentats à la bombe. Grâce à la dénonciation d'une indicatrice infiltrée dans son entourage, Ravachol, l'auteur de ces explosions, est rapidement identifié.63 Détail croustillart : la maréchaussée rate de peu Ravachol à son domicile de Saint-Denis, car il vient d'en déménager, aidé par son voisin, un brigadier de gendarmerie à qui il lui était arrivé d'offrir des cigares ! Ajoutons que dans la charrette à bras contenant les affaires de Ravachol et poussée par le pandore compatissant figurait en bonne place une caisse de dynamite.64

Ravachol se fait tout de même arrêter peu après, à cause de son prosélytisme, ayant voulu convertir à ses idées le garçon de café du restaurant Véry, lequel, peu réceptif, le repère et le dénonce à la première occasion. Des compagnons le vengent en faisant exploser le restaurant Véry, puis le commissariat des Bons-Enfants et d'autres lieux, en causant cette fois plusieurs décès. L'ère de la «bombomanie» bat son plein. Elle crée une telle panique que, chose étrange, les magistrats deviennent une profession à risques et sont considérés comme indésirables par leurs propriétaires, ainsi que le relate l'ex-chef de la sûreté Goron:

«Beaucoup (de magistrats) reçurent congé, et quand ils se présentèrent dans d'autres maisons pour louer, on les éconduisit quelquefois même sans politesse. Il y eut un concierge qui dit un jour, avec beaucoup de dignité : “Monsieur, nous ne recevons pas de magistrats dans la maison.” M. Dresch, le commissaire de police qui avait arrêté Ravachol, resta pendant plusieurs semaines sans autre domicile que la maison d'un ami !»

Curieux effets d'actes anarchistes, à moins que M. Goron n'exagérât grandement en affirmant qu'un anarchiste «avouant carrément ses opinions était en revanche accueilli à bras ouverts.»65

Mus par le même héroïsme sacrificiel que les terroristes russes, des anarchistes se mettent donc à appliquer à la lettre les préceptes «détonnants» de la propagande par le fait, prêchés en vain à cette échelle depuis des années. D'innombrables actes similaires, heureusement moins meurtriers, œuvre d'émules plus ou moins sincères ou même de mauvais plaisants, emboîtent le pas à la ravacholite. Ensuite, les choses se gâtent avec les attentats sanglants d'Émile Henry, Léauthier (qui poignarde un diplomate serbe en train de dîner parce qu'ayant une tête et une parure de bourgeois !), Auguste Vaillant et Caserio.

Or, le phénomène n'est pas incontrôlable pour tout le monde, le pouvoir d'État ne tarde pas à le retourner en sa faveur. Les souvenirs de l'ex-commissaire de police Ernest Raynaud sont sur ce plan extrêmement édifiants.66

Selon lui, un certain Puibaraud, inspecteur général des services administratifs du ministère de l'Intérieur, en 1893, joua le rôle clé dans la plupart des affaires et provocations politiques de cette période. Ce Puibaraud ne payait pas de mine : avec «sa grosse moustache noire, sa calotte de cheveux blancs et sa face ronde de marguillier, vous eussiez juré, à le voir, un bourgeois débonnaire, un paisible rond-de-cuir», mais il cachait «sous son air rondouillard, une clairvoyance aiguisée et une volonté tendue. C'était un vieux routier, il savait plus d'un tour», ayant fait de la «ruse une vertu». Il sut trouver un employeur à l'échelle de son talent dissimulé, en la personne du ministre et politicien de haute volée Charles Dupuy.

L'année 1893 avait vu l'affaire scandale de Panama ébranler le régime parlementaire, tant il s'était révélé corrompu et compromis. Dupuy, «autoritaire à poigne», fut chargé de sauver les meubles. Il tenta une manœuvre de diversion, comme souvent en pareil cas, en ordonnant la fermeture de la Bourse du Travail, le 1er mai 1893. Cela ne se retourna pas vraiment en sa faveur ; il met alors en place le fameux préfet de police Lépine et utilise une première fois Puibaraud dans le coup monté des «papiers Norton», par lequel il se débarrasse de deux rudes adversaires, Millevoye et Déroulède.

Ce qui inquiétait particulièrement Dupuy, toujours selon Raynaud, c'était la propagande libertaire qui s'étalait au grand jour et tenait les esprits dans un état de rébellion latent. Les socialistes et les fauteurs de coups d'État, dit-il un jour à Puibaraud, je «m'en charge ! Je sais par où les prendre, mais je m'avoue effrayé par ce virus d'anarchie qui s'est introduit dans l'organisme social où il exerce de terribles ravages. C'est ce virus, surtout, qu'il s'agit d'éliminer. Il constitue à mes yeux le véritable péril». En effet, les premiers attentats anarchistes avaient été assez bien accueillis, selon Raynaud, par le peuple qui acclamait les propagandistes par le fait, comme des «libérateurs», car ces actions ne visaient d'abord que les «tyrans, les souverains, les chefs d'État, les satisfaits, les magistrats et les policiers». De plus, l'anarchie était fort à la mode parmi les littérateurs et les artistes, sinon dans les salons mondains.

Puibaraud répondit à Dupuy qu'il s'engageait à enrayer ce péril à la condition de disposer de lois nouvelles mettant les anarchistes hors la loi et transformant leurs convictions en délit d'opinion. Devenu directeur général des recherches à la Préfecture, Puibaraud se mit à l'œuvre. Ainsi, lorsque le 9 novembre 1893, Vaillant jette sa bombe parmi les «bouffe-galette de l'Aquarium» (surnom donné à la Chambre des députés par le Père Peinard), ne faisant que quelques blessés légers, Dupuy, qui préside l'Assemblée fait preuve d'un sang-froid extraordinaire et se permet même un mot historique : «La séance continue !»

Selon Raynaud, Dupuy avait appris par un mouchard de Puibaraud le projet de Vaillant, désespéré par l'iniquité sociale, et loin de s'y opposer avait chargé ses services de remédier à son manque de moyens. Ainsi, un compagnon «cambrioleur», sorti opportunément de prison, fournit à Vaillant de l'argent et les éléments de la bombe à clous, fabriqués au laboratoire municipal de la Préfecture, ceci afin d'être vraiment sûr de son effet inoffensif. Toute la classe politique, mouillée jusqu'au cou dans le scandale de Panama, est fort aise de l'aubaine : l'attentat lui sert de paratonnerre et l'attention de l'opinion est détournée vers les boucs émissaires que sont ces «dangereux anarchistes». D'autant plus que Puibaraud organise toute une campagne d'attentats bidons dans tous les quartiers de Paris, provoquant un revirement dans l'opinion à l'égard des anarchistes.
 
 

Dans la foulée, les «bouffe-galette» n'ont plus qu'à voter les lois scélératesde 1894 et la boucle est bouclée. Les idées libertaires sont enfin considérées comme un délit d'opinion et la répression peut s'exercer massivement : deux mille perquisitions à travers le pays, des dizaines de condamnations pour délit d'Anarchie ; enfin, procès de trente anarchistes de renom. Ce dernier tourne malgré tout à la confusion de l'accusation et la quasi-totalité des accusés sont relâchés. Signalons un incident cocasse pendant les débats. Le procureur Bulot, l'ennemi juré des anarchistes, ouvre son courrier au cours d'une audience, probablement pour se délecter des nombreuses lettres de dénonciations d'anarchistes qu'il ne cesse de recevoir quotidiennement, lorsqu'il se lève soudain et demande une suspension de séance : «Je demande une suspension d'audience d'une minute. Je viens de décacheter un paquet qui m'est arrivé par la poste et qui contient des matières fécales. Je demande la permission d'aller me laver les mains.» Ce qui permet à l'un des accusés, Fénéon, de provoquer l'hilarité générale en commentant : «Depuis Ponce Pilate, on ne s'était pas lavé les mains avec autant de solennité.»67 Le «Parti d'en rire» gagna ce jour-là des adhérents, d'autant plus que les bureaucrates affolés avaient poussé la délicatesse jusqu'à interdire formellement pour le jour de l'an 1894 «l'exercice de toute industrie avec fourneau ou s'annonçant à l'aide d'instruments bruyants».68 L'ébullition des marmites avait atteint son point limite : c'est la fin d'une époque. Ayant obtenu ce qu'il voulait, l'État bourgeois n'avait plus besoin de «bombomanie» et cette activité va disparaître, dorénavant, de l'actualité des décennies suivantes.

Quant à Puibaraud, il indisposa sérieusement, par ses méthodes provocatrices, ses propres collègues de la Préfecture, et fut écarté de ses fonctions. Rejeté par ses commanditaires, décidément bien ingrats, il termina tristement son existence, oublié de tous. Ajoutons que l'activité de provocateur appointé ne fut pas toujours de tout repos. Un certain Gustave Buisson, dit le Petit Pâtissier, après s'être infiltré dans le groupe anarchiste du Havre, en dénonça plusieurs membres, arrêtés et condamnés. Monté à Paris et ne se croyant pas démasqué, il veut poursuivre son mouchardage. Deux compagnons parisiens, garçons de café de surcroît (la profession a pourtant eu mauvaise réputation sur ce même plan), l'attirent sous le prétexte d'un coup quelconque au bord du canal Saint Denis, le jugent et l'exécutent.69 Ils sont découverts et déportés au bagne. Malgré tout, leur acte donne à réfléchir et freine l'ardeur des émules du Petit Pâtissier.

La grande majorité des anarchistes, dont Kropotkine, Reclus, Grave, Malato et Malatesta, finissent par se désolidariser totalement des attentats. C'est un peu tard car ils se sont laissés, certes à leur insu, dicter la ligne de conduite du mouvement durant des années par les officines de leur ennemi. C'est donc pour eux, sans conteste, une lourde défaite. Ils vont essayer d'en tirer les leçons, parce qu'en fin de compte c'est bien à partir de là que le mouvement a dérapé. Désormais, une frontière nette va s'établir entre le courant communiste libertaire social et la mouvance anarchiste individualiste, promise encore à faire parler d'elle de manière retentissante.


IX.
De la libre entente au
«Parti ouvrier anarchiste (CGT)»





Après un an et demi de répression qui conduit plusieurs anarchistes — Pouget, Malato, Louise Michel — à s'exiler à Londres, une amnistie permet au mouvement français de reprendre vie. L'activité militante s'exprime toujours et surtout par des périodiques : le Libertaire réapparaît en 1895, fondé par Sébastien Faure et Louise Michel ; les Temps nouveaux succèdent à la Révolte, toujours avec l'inamovible et persévérant Jean Grave ; enfin, le Père Peinard entame une nouvelle série sous la plume alerte d'Émile Pouget.

Pour bien montrer la cohérence des idées anarchistes, les mêmes militants en vue produisent toute une série d'ouvrages, en particulier dans la Bibliothèque sociologique des Éditions Stock. Ce sont souvent des articles, gonflés une première fois en brochure, puis revus et augmentés en volume. Pierre Kropotkine, toujours à Londres, car l'accès de la France lui est interdit, participe aussi à ce mouvement éditorial. L'ensemble de ces ouvrages forme un fonds théorique solide et ancre dans bien des têtes les conceptions libertaires. Cependant, il faut constater le flou des moyens pratiques préconisés : en quelque sorte, les buts une fois fixés, à chacun de se débrouiller pour les atteindre. La libre initiative et la libre entente entre les individus constitue la panacée en matière d'organisation. Malato parle bien timidement d'une «fédération libertaire des ouvriers et paysans», «idée malheureusement entravée dans son exécution par différentes causes, mais qui est toute à reprendre». Quelle sont ces causes ? L'auteur n'en dit pas plus et se contente d'affirmer qu'avec

«mille centres d'action, groupes, comités, fédérations, autonomes mais en rapport constant les uns avec les autres et n'ayant pas peur, lorsque les circonstances l'exigent, de subordonner leurs préférences personnelles à la nécessité d'une action commune l'anarchisme est plus fort et surtout moins vulnérable que lé socialisme autoritaire avec sa hiérarchie, ses mots d'ordre, ses parlements et ses ficelles rudimentaires que le gouvernement peut trancher du premier coup de sabre.»70

On se console comme on peut, mais il vaut mieux avoir quelque chose à «trancher» que rien du tout, pourrait-on ajouter. En bon «bouif»,71 Jean Grave enfonce son clou dans la question, fort mollement car il lui faut passer par des banalités de base comme, par exemple, reconnaître qu'à

«chaque fois que l'être humain veut accomplir quelque chose, il se voit forcé d'associer ses efforts à ceux d'autres êtres pensant comme lui, pour donner à son travail la plus grande extension possible, tout l'effet qu'ils peuvent comporter. Et c'est ce que sont forcés de faire, quoi qu'ils disent, ceux qui nient l'utilité du groupement. Mais ces efforts que l'on apporte en commun, en vue de leur aire rendre la plus grande somme d'effets possible, il faut, pour atteindre son but, les coordonner dans l'action collective, prendre chacun la place qui lui convient, ou lui semble la plus propre à son genre d'activité. Que les uns dénomment cela organisation, les autres entente, qu'importe le nom, si la chose s'accomplit».

Comme souvent chez lui, cette position est immédiatement contrebalancée par celle de voir

«resurgir, dans ces fédérations que l'on voulait vastes, des comités centraux, des programmes communs, minimum, par conséquent, et d'autres rouages autoritaires que l'on se figurait avoir transformés, parce que l'on y accolait de nouvelles formules, parce qu'on les affublait de noms nouveaux.»72

C'est la crainte de se voir «enrégimenté» qui l'emporte encore.

Peu à peu, cependant, la nécessité naturelle de s'associer, ne serait-ce que le temps d'un congrès, revient à l'ordre du jour. D'autant plus que si les anarchistes avaient rejeté le besoin de tenir des congrès, ils ne dédaignaient pas d'aller perturber ceux des socialistes ; aussi, c'est avec quelque raison que ceux-ci leur refusent l'entrée aux Congrès de Zurich (1893) et de Londres (1896), en imposant comme condition de participation la reconnaissance du socialisme d'État. Un congrès antiparlementaire est convoqué à Paris pour 1900. Plusieurs rapports sont rédigés à cette occasion. Le congrès étant interdit, ils paraissent en articles ou en brochures. Le groupe très actif des Étudiants Socialistes Révolutionnaires Internationalistes de Paris publie ainsi un Rapport sur la nécessité d'établir une entente durable entre les groupes anarchistes et communistes révolutionnaires. Un luxe de précautions y sont prises : il y est déclaré que les auteurs ne visent à «aucune espèce d'organisation centralisée, ni à aucune espèce d'autorité administrative». Les groupes n'abandonneraient nullement leur autonomie dans la nécessaire union ; le but avoué est d'être en contact les uns avec les autres, d'avoir les adresses idoines et de correspondre ou éventuellement de se réunir. Suivent les raisons impérieuses de se lier : «Rien de sérieux» n'a été entrepris pour lutter contre la réaction; à des moments critiques, ils ont été obligés de s'adresser à des journaux bourgeois pour convoquer les libertaires ; des mésententes personnelles, jointes au manque de liaison entre les groupements locaux, ont entraîné parfois la décadence, sinon la disparition de certains mouvements nationaux.

Un autre inconvénient est souligné : les journaux sont exclusivement dépendants de ceux qui les possèdent et leurs rapports avec les groupes sont plutôt accidentels ou même hostiles, car «charbonnier est maître chez lui» (cité par nous). En fin de compte, les auteurs voudraient

«quelque chose qui nous permit de nous mettre en rapport les uns avec les autres — entre les quartiers d’une grande ville comme Paris, entre les différentes communes d’un pays, ou même entre les camarades des différents pays — toutes les fois que nous pourrons en avoir besoin. Qu’on appelle la chose “entente”, “alliance”, “union”, “fédération” ou “bureaux de correspondance”, le nom nous importe peu. Mais ce sera toujours le commencement d'une organisation, nous dira-t-on peut-être, “et cette organisation pourra aboutir plus tard à une centralisation !».73

Les auteurs répudient ce danger d'évolution au nom de leurs principes libertaires. Le syndrome Marx exerce toujours des ravages et hante les esprits dès qu'on parle d'organisation. C'est tout de même lancer le bouchon un peu loin et effacer des mémoires l'Alliance bakouniniste ou bien alors ses anciens membres craignent de dévoiler sa structure et son fonctionnement ? Hormis cette hypothèse, on ne comprend pas très bien que l'inorganisation générale des anarchistes ne provoque pas de réactions contraires, et que le groupe des ESRI soit amené à conclure son rapport en précisant que son appel pour une union n'est adressé qu'à ceux qui en sont partisans (!) et espère que les autres n'y feront pas obstacle !

Même cette pudeur surprenante pour proposer un bureau de correspondance et une fédération ne trouve pas grâce devant Jean Grave. Dans un rapport postérieur rédigé pour le même congrès interdit, il commence par stigmatiser l'absurdité de ceux qui sous prétexte qu'on a essayé jusqu'ici

« d'enrôler, de discipliner, et de mener les individus en des systèmes hiérarchiques et centralisés que l'on décorait du nom d'organisation, nous avons vu, parmi les anarchistes, des camarades affirmer que, ne voulant plus d'autorité, ils ne voulaient plus d'organisation».

Il constate ensuite le manque de cohésion, lequel amène les anarchistes à «tirailler un peu au hasard, sans lien d'aucune sorte, perdant ainsi une partie de leur force faute de solidité pour donner plus de suite à leur action». Il ne le déplore cependant pas car il pense que ce n'est pas un «si grand mal», parce que c'est la

«méthode des partis autoritaires de décréter l'entente, la fédération, en créant des organisations et des groupements qui avaient pour but d'assurer cette union et cette unité de but.»

La fédération, selon lui, ne sortira que de l'agglomération progressive des groupes et non parce que l'on aura décidé de créer un groupement chargé de l'organiser. D'ailleurs, à son avis, une entente et des relations existent bien entre les groupes anarchistes ; ce qui fait défaut, c'est leur coordination, leur continuité et leur généralisation. Il se félicite au passage de la propagande antimilitariste menée depuis vingt ans, ce qui a permis de donner de l'ampleur à l'affaire Dreyfus (!).74

Pour Grave, s'il avaient été «centralisés ou fédéralisés au début de leur propagande, les anarchistes auraient perdu en initiative et en autonomie, ce qu'ils auraient pu gagner en unité». Le bureau de correspondances proposé ? Parlons-en, Grave lui-même en avait été chargé au Congrès de Londres et, bernique, c'est resté lettre morte. Il ne faut pas confondre cohésion et unification, en procédant par le «sommet au lieu de partir de la base». Il faut donc que les anarchistes en ressentent le besoin impérieux et acquièrent la conviction nécessaire pour mieux se lier entre eux. De même, il n'a aucune «répulsion» prononcée contre la désignation d'un «parti anarchiste». Si, sous ce vocable, on veut «désigner seulement une catégorie d'individus qui, ayant un fonds d'idées communes, ont, de ce fait, une certaine solidarité effective et morale contre leur adversaire : la société bourgeoise». Le contrepoids, coutumier chez lui vient du rejet d'organe «chargé d'exprimer les idées du parti», car

«dans un groupe, aussi petit soit-il, il y a toujours forcément des divergences d'idées parmi les membres qui le composent. Et lorsque ce groupe affirme des idées comme siennes, ce n'est qu'une moyenne de ces idées, car s'ils les exposaient toutes, ce ne serait plus une affirmation qu'il ferait, mais un simple exposé contradictoire. Or, comment ferez-vous un organe officiel du parti anarchiste exprimant les idées du “parti anarchiste”, alors que les anarchistes ne sont et ne peuvent être d'accord sur toutes les questions ?».

Que Grave mette en cause le principe de la délégation, on peut le comprendre jusqu'à un certain point, mais qu'il pose comme postulat un désaccord «forcé» entre les anarchistes, voilà qui paraît absurde, car si c'était vraiment le cas, quels seraient alors les points communs qui justifieraient leurs convictions libertaires ? C'est prôner le culte de l'originalité à un degré excessif, si l'on veut lutter pour la réalisation de son idéal social. Cette attitude mérite d'être soulignée, car c'est une constante humaine pourrait-on dire, revenant à déclarer, selon l'exemple classique, qu'une bouteille est à moitié vide alors qu'elle n'est qu'à moitié pleine. En termes organisationnels, cela consiste à mettre en avant toutes les raisons possibles et imaginables de ne pas être d'accord sur quoi que ce soit, plutôt que d’insister sur celles d'une union fondamentale ; à se dresser systématiquement, en fin de compte, les uns contre les autres. C'est alors la désunion complète, et on rejoint ainsi par la bande la conception dominante des sociétés inégalitaires de la «guerre de tous contre tous» ; attitude antinomique à l'éthique révolutionnaire propagée par les fondateurs de la doctrine anarchiste, comme nous l'avons vu plus haut. Poing fermé ou main ouverte, il faut choisir !

Cette approche «négativiste» de l'organisation, non seulement Grave l'adopte, mais encore il la revendique :

«Une unité de vues est irréalisable ; ensuite, elle serait funeste ; parce que ce serait l'immobilité. C'est parce que nous ne sommes pas d'accord sur certaines idées que nous les discutons, et qu'en les discutant nous en découvrons d'autres que nous ne soupçonnions as. Il faut une grande divergence d'idées, de vues, d'aptitudes, pour organiser un état social harmonique.»75

C'est loin d'être une opinion individuelle, elle est au contraire prépondérante à l'époque dans les milieux anarchistes.

Malgré les satisfecit que Grave se décerne, le développement des idées anarchistes connaît alors une stagnation certaine; d'autant que le «Grand Soir» si attendu n'est pas arrivé. Pour se disculper de toute accusation de passivité, il devient plus commode de s'en prendre à l'«ignorance de la foule», à l'abrutissement des travailleurs par l'État et les partis réformistes. L'Anarchie devient une conception élitiste : Grave parle des «difficultés de se faire comprendre par la foule» et de «l'amener à nous et non descendre à elle».76 Étrange évolution de l'anarchiste propagandiste à l'anachorète libertaire !

Ultime argument anti-organisationnel de Grave : le danger représenté par la répression policière pour un groupe central. Il suffirait qu'il soit «tracassé» pour en disperser les membres et surtout «entraver cet échange de correspondances que l'on veut créer». Compte tenu de la modestie du lien visé, l'inquiétude peut sembler disproportionnée.

Comment expliquer l'attitude de Grave, qui est une des figures de proue de l'anarchisme français à ce moment ? C'est un ouvrier cordonnier autodidacte, à l'enfance misérable, véritable «fils du peuple», devenu un ardent propagandiste si sourcilleux sur l'orthodoxie de la doctrine qu'il est surnommé le «Pape de l'Anarchie» par de méchantes langues. Son raisonnement, ses positions et jugements paraissent souvent justes sur le fond mais, comme nous l'avons constaté à plusieurs reprises, ils se neutralisent sur le plan pratique immédiat. Malgré sa bonne plume, son émotivité le rend incapable de prendre la parole en public (tout comme d'ailleurs le talentueux Émile Pouget). Peut-être est-ce cette inhibition qui le complexe et l'amène à se réfugier sur son œuvre de publiciste — il éditera quarante ans durant d'excellents périodiques — et à s'y recroqueviller à la moindre tentative d'ingérence.
 
 

Avec Fernand Pelloutier, nous avons affaire à une personnalité d'une tout autre envergure : lui a les pieds bien plantés dans le sol social. Venu du socialisme à l'anarchisme (tout comme Sébastien Faure ou Constant Martin, lui, du blanquisme), cela en 1892, en pleine «ravacholite», il s'est complètement immergé dans des tâches syndicales ; il a eu une part prépondérante en particulier, dans la fondation des Bourses du Travail, qu'il a su préserver de l'immixtion des politiciens guesdistes. Dans sa célèbre Lettre aux anarchistes, en 1899, il dresse un bilan sans complaisance du mouvement:

«Nous avons jusqu'ici, nous anarchistes, mené ce que j'appellerai la propagande pratique [par opposition avec la propagande purement théorique de Grave] sans l'ombre d'une unité de vues. La plupart d'entre nous ont papillonné de méthode en méthode, sans grande réflexion préalable et sans esprit de suite, au hasard des circonstances.»77

Il constate qu'à la «merveilleuse» propagande par l'écriture anarchiste, on n'a pu opposer qu'une «propagande agie» des plus médiocres. Ce qu'il estime fort dommage car, à son avis, l’anarchiste «a des ressources d'énergie et une ardeur prosélytique pour ainsi dire inépuisable» !

Ce que Pelloutier demande donc, c'est le «choix ferme par chacun de nous, à la lumière de sa propre conscience, d'un mode particulier de propagande et la résolution non moins ferme d'y consacrer toute la force qui lui a été départie.» Cela d'autant plus que le premier congrès général du Parti socialiste venait d'avoir lieu et que les syndicats ouvriers y brillaient par leur absence, preuve de leur défiance envers le parlementarisme et l'utilité des réformes. En effet, les socialistes de diverses nuances avaient réussi à mettre un terme provisoire à leurs «abominables querelles» entre le « Torquemada en lorgnon, l’aspirant-fusilleur d'anarchistes,78 Lafargue et Zévaès » (Pelloutier). Il faut mentionner que cette même année 1899 avait vu l'entrée sensationnelle d'un socialiste, Millerand, au gouvernement bourgeois de Waldeck-Rousseau, dont le général Gallifet — le massacreur des Communards de 1871 — avait été nommé, en contrepoids, ministre de la Guerre ! Tout ceci pour préserver l'unité nationale menacée par l'affaire Dreyfus. Le «fusilleur de la Commune donnait la main au défenseur des fusillés» : cela suscita bien évidemment une terrible tempête; dans un verre d'eau, car les réformettes et l'appétit de pouvoir d'État de maints socialistes finirent par prendre le dessus et ils adoptèrent la bonne habitude des cabinets ministériels. C'est pour cette raison que Pelloutier affirmait que l'existence du Parti socialiste est extrêmement «précieuse», qu'il «faudrait l'inventer, s'il n'existait pas, tant sa morgue et son outrecuidance rendent haïssable à la masse corporative le socialisme politique». Suivaient quelques lignes extrêmement pertinentes et actuelles sur le Parti socialiste qui «ne sera pas seulement encore un parti parlementaire, paralysant l'énergie et l'esprit d'initiative que nous cherchons à inspirer aux groupes corporatifs, il sera de plus un parti contre-révolutionnaire, trompant l'appétit populaire par des réformes anodines, et les associations corporatives, renonçant [...] se confieront encore aux irréalisables promesses de la politique».

Pelloutier définissait ensuite de manière remarquable les anarchistes :

«Proscrits du Parti, parce que non moins révolutionnaires que Vaillant et Guesde, aussi résolument partisans de la suppression de la propriété individuelle, nous sommes en outre ce qu'ils ne sont pas : des révoltés de toutes les heures, des hommes vraiment sans dieu, sans maître et sans patrie, les ennemis irréconciliables de tout despotisme, moral ou matériel, individuel ou collectif, c'est-à-dire des lois et des dictatures (y compris celle du prolétariat) et les amants passionnés de la culture de soi-même».

Cette dernière affirmation était pour lui fondamentale, complémentaire de la lutte économique, afin que la prise de conscience des ouvriers qui, après s'être «longtemps crus condamnés au rôle d'outil, veulent devenir des intelligences pour être en même temps les inventeurs et les créateurs de leurs œuvres».79 C'est là, à ses yeux, le rôle de l'Anarchie. Quant aux syndicats, ils doivent «semer dans la société capitaliste même le germe des groupes libres de producteurs par qui semble devoir se réaliser notre conception communiste et anarchiste». Notons aussi sa prise de position pour la grève générale, sur laquelle s'opère d'ailleurs la démarcation d'avec les guesdistes et les socialistes politiciens. Pour lui, c'est le moyen par excellence de renverser la société d'oppression, se substituant donc au fameux coup de main violent ou au Grand Soir décisif.

Succombant prématurément à l'âge de trente-trois ans — la lourde tâche qu'il s'était fixée y a contribué —, Pelloutier est le pionnier du syndicalisme révolutionnaire, lequel prend une grande extension avec la réunification des différents syndicats et de la Fédération des Bourses du Travail, au sein de la Confédération Générale du Travail (CGT). Suivant son exemple, bon nombre d'anarchistes y consacrent désormais le meilleur de leurs efforts.
 
 

L'un de ceux qui s'y investissent le plus est Émile Pouget. Il est loin d'être un inconnu dans le mouvement anarchiste, on peut même dire que c'est l'un de ses fondateurs en France, puisqu'il le suit depuis 1879. Il participe au Congrès de Londres, en 1881, puis prend part à la manifestation de Louise Michel, en 1883, transformée en pillage de boulangerie. C'est en tentant de délivrer la «bonne Louise» des mains des argousins qu'il est arrêté et condamné avec elle pour les faits. Après trois années d'emprisonnement, il reprend la cognée et crée en 1889 une publication extrêmement populaire, le Père Peinard, réincarnation anarchiste du brûlot de la Révolution française, le Père Duchêne, repris déjà une première fois en 1871, lors de la Commune de Paris. Pouget y démontre un sacré talent de journaliste et d'écrivain faubourien.

Donnons un aperçu du programme du vieux «gniaff» :

«Il est aussi connu que la crapulerie des généraux ; il est plus bref que la Constitution de 1793 et a été formulé, il y a un peu plus d'un siècle, par l'Ancien, le Père Duchêne : “Je ne veux pas que l'on m'em...mielle !” C'est franc. Ça sort sans qu'on le mâche ! Et cette déclaration autrement époilante que celle des Droits de l'Homme et du Citoyen, répond à tout, contient tout, suffit à tout. Le jour où le populo ne sera plus emmiellé, c'est le jour où patrons, gouvernants, ratichons, jugeurs et autres sangsues téteront les pissenlits par la racine. Et, en ce jour-là, le soleil luira pour tous et pour tous, la table sera mise.
Mais mille marmites, ça ne viendra pas tout de go ! La saison est passée où les cailles tombaient du ciel, toutes rôties et enveloppées dans des feuilles de vigne. Pour lors, si nous tenons à ce que la Sociale nous fasse risette, il faut faire nos affaires nous-mêmes et ne compter que sur notre poigne».

Ce langage cru et direct attire non seulement le succès auprès des lecteurs, mais également pas mal d'ennuis de la part des autorités à Pouget et aux gérants de la publication. Au cours de son exil forcé à Londres, en 1894, Pouget fait la connaissance des trade-unions anglais et se rend compte de leur capacité de résistance au capitalisme. Dès son retour en France, il se met à propager le credo syndicaliste:

«S'il y a un groupement où les anarchos doivent se fourrer, c'est évidemment à la Chambre syndicale [...] Le problème est celui-ci : “Je suis anarcho, je veux semer mes idées, quel est le terrain où elles germeront le mieux ?”. “J'ai déjà l'usine, le bistrot... je voudrais quéque chose de mieux : un coin où je trouve des prolos se rendant un peu compte de l'exploitation que nous subissons et se creusant la tête pour y porter remède... Ce coin existe-t-il ?” Oui, nom de dieu ? Et il est unique: c'est le groupe corporatif !»

Pouget s'emploie à faire entrer les compagnons dans les syndicats — certains sont réticents, sinon hostiles —, car les «grosses légumes feraient une sale trompette si les anarchos, qu'ils se figurent avoir muselés, profitaient de la circonstance pour s'infiltrer en peinards dans les Syndicales et y répandaient leurs idées, sans bruyance, ni flaflas».80 Payant de sa personne, il participe de plus en plus à la CGT, devient son secrétaire général adjoint et rédacteur en chef de son organe, la Voix du Peuple. Il contribue également à en définir la théorie et la pratique dans de nombreux articles et quelques brochures capitales. Son syndicalisme est d'une nette coloration libertaire : il vise d'abord et avant tout la «disparition du salariat et du patronat». La lutte est menée exclusivement sur le terrain économique, en opposition totale à la stratégie des politiciens guesdistes de conquête des pouvoirs politiques. C'est d'ailleurs avec raison que le vieux James Guillaume voit dans la CGT la «continuation de l'Internationale» fédéraliste et anti-autoritaire, dans la tradition bakouniniste. Cette fois, enrichi par l'expérience de plus de vingt ans de militantisme anarchiste, Pouget développe avec ses compagnons, une stratégie et une tactique claires et précises. Conformément à la devise de la Première Internationale, «l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes», la stratégie repose sur l'Action directe, en dehors de tout intermédiaire ou substitut de la volonté de lutte et de conquête des travailleurs. Celle-ci est fondée sur la «valeur personnelle de chacun et par là elle fait véritablement œuvre éducative, de même qu'elle réalise une œuvre de transformation».81

Le prolétariat échappe ainsi à la condition de troupeau dont les dirigeants et les possédants sont les bergers. Le «bonheur ne se donne pas, il se conquiert et se réalise» dit l'Action directe, affirme Victor Griffuelhes, un autre théoricien syndicaliste révolutionnaire, pourtant venu du blanquisme.

Le principal moyen tactique adopté est la grève, «gymnastique de révolte», soit partielle et locale, soit générale et expropriatrice ; dans les deux cas, elle n'est nullement spontanée mais mûrement préparée. La grève générale n'est pas envisagée comme totalement pacifique, la violence est pour ainsi dire inévitable, aussi tend-elle à devenir révolutionnaire et insurrectionnelle, remplaçant ainsi le coup de main blanquiste et l’insurrection armée, conçus comme uniques moyens de faire basculer le vieux monde.82

Sur proposition d'Émile Pouget et de Paul Delesalle, le congrès à Toulouse de la CGT, en 1897, approuve deux autres importants moyens de lutte ouvrière : le boycottage et le sabotage. Le premier est une «mise à l'index, l'interdit jeté sur un industriel ou un commerçant, l'invite aux ouvriers de ne pas accepter de travail chez lui, et si c'est un commerçant débitant qui est boycotté, l'invite aux consommateurs de ne pas se servir à sa boutique» ; c'est également la possibilité de se défendre contre la rapacité des intermédiaires qui tentent de «récupérer, sur le dos du consommateur, les améliorations obtenues par le producteur». Le label est sa contrepartie, car il respecte les conditions syndicales. Quant au Sabotage, il est la mise en pratique de la maxime : «A mauvaise paye, mauvais travail» ; il frappe le patron au «cœur, c'est-à-dire au coffre-fort.»83
 
 

Toutes ces conceptions fondent le syndicalisme révolutionnaire et marquent la prédominance des anarchistes à la CGT, de 1902 à 1908, au point que l'un des leaders cégétistes d'après, Lucien Niel, écrivit que la CGT avait cessé d'être un organisme corporatif pour se transformer en un Parti Ouvrier Anarchiste!84 Boutade non dénuée de vérité, mais surprenante si l'on examine la conception organisationnelle et le fonctionnement interne de la CGT. Ce qui frappe d'abord, chez les anarchistes et leurs partisans, majoritaires alors au sein de la Confédération, c'est le refus de tout démocratisme. Par exemple, au Congrès de Bourges, en 1904, ils rejettent la représentation proportionnelle proposée par les réformistes. Voyons comment Émile Pouget explique cette position a priori paradoxale :

« Les méthodes d'action de l'organisation confédérale ne s'inspirent pas de l'idée démocratique vulgaire ; elles ne sont pas l'expression du consentement d'une majorité dégagée par le procédé du suffrage universel. Il n'en pouvait être ainsi, dans la plupart des cas, car il est rare que le syndicat englobe la totalité des travailleurs ; trop souvent, il ne groupe qu'une minorité. Or si le mécanisme démocratique était pratiqué dans les organisations ouvrières, le non-vouloir de la majorité inconsciente et non syndiquée paralyserait toute action.
Mais la minorité n'est pas disposée à abdiquer ses revendications devant l'inertie d'une masse que l'esprit de révolte n'a pas animée et vivifiée encore. Par conséquent il y a, pour la minorité consciente, obligation d'agir, sans tenir compte de la masse réfractaire, — et ce, sous peine d'être forcée à plier l'échine, tout comme les inconscients.»85

D'ailleurs, selon Pouget, la masse n'a pas lieu de s'en plaindre car, aussi amorphe soit-elle, elle est tout de même la première à bénéficier de l'action de la minorité ; alors que les militants ont droit à tous les dommages de la lutte, étant souvent les victimes de la bataille. A l'inverse du suffrage universel qui donne la

«direction aux inconscients, aux tardigrades (ou mieux à leurs représentants) et étouffe les minorités qui portent en elles l'avenir», [la méthode syndicale aboutit à un] «résultat diamétralement opposé : l'impulsion est imprimée par les conscients, les révoltés et sont appelées à agir, à participer au mouvement, toutes les bonnes volontés.»

Sur le terrain politique, Pouget estime que la représentation proportionnelle se justifie davantage, car la

«mécanique simpliste du suffrage universel, les gros bataillons inconscients font bloc et écrasent les minorités conscientes, alors la représentation proportionnelle se justifie davantage car elle permet à ces dernières de se manifester.»

En dépit de ce refus de tout démocratisme, la structure et le fonctionnement organisationnel de la CGT sont tout ce qu'il y a de plus démocratique et fédéraliste. Constituée de deux sections, les Fédérations corporatives et les Bourses du Travail, elle est dirigée par un comité fédéral qui réunit les délégués de chaque organisation adhérente ; délégués révocables à tout moment car ils restent en contact permanent avec le groupement qui les mandate. Le congrès est l'instance souveraine. On y vote par mandats, non proportionnels aux effectifs de chaque corporation ou organisation adhérente, mais par groupement — c'est là le refus du démocratisme souhaité par les réformistes majoritaires en effectifs mais minoritaires en organisations représentées. Le congrès entérine ou non les rapports des responsables qu'il a chargés d'assumer plusieurs activités : le secrétaire général, son adjoint, la rédaction de son organe, la Voix du Peuple, et autres comités et commissions. Ces responsables consacrent tout leur temps à leur activité, ils sont rémunérés, très faiblement d'ailleurs, on les appelle des «permanents».

La CGT est ainsi une organisation de masse regroupant une minorité consciente et agissante, avec des fins libertaires ouvertement proclamées et des moyens adaptés à la réalité sociale et économique du moment. Son fonctionnement rompt avec le refus de toute délégation, devenu traditionnel chez les anarchistes français.

On peut y voir la résurgence du courant anti-autoritaire de la Première Internationale et même, sous un aspect informel, de l'Alliance bakouninienne, incarnée cette fois par les anarchistes qui assument la direction de la CGT, sans être pour autant organisés spécifiquement. Après une parenthèse de trente ans et les errements de la propagande par le fait, l'anarchisme opère un retour à ses racines proudhoniennes et bakouninistes, réussissant enfin à se débarrasser du syndrome Marx, si inhibant jusqu'alors. Est-ce que cette intervention des anarchistes sur le plan économique et social suscite-t-elle l'unanimité dans leurs rangs ? Nullement, loin de là, comme nous allons le voir.


X.
Les individualistes, la révolution russe de 1905 et le congrès d'Amiens (1906)




Bien que la majorité des anarchistes français se soient engagés dans l'action syndicale de la CGT, certains y restent fermement opposés. Ils estiment le syndicat impuissant à accomplir la révolution et privilégient, par exemple, la grève spontanée à la grève organisée car, dans ce cas, si les revendications débouchent sur des négociations ou des accords, il y a, selon eux, pactisation avec les patrons et l'État. Par conséquent, le syndicalisme corrompt la volonté révolutionnaire et favorise l'esprit de corporation, au détriment de l'ensemble de la classe et, en particulier, des laissés-pour-compte du système : les sans-travail, les trimardeurs (il y a près de 400.000 chemineaux en France vers 1900), les travailleurs saisonniers, voire les délinquants au casier judiciaire et les prostituées, soit toute main-d'œuvre malléable à merci.

Des figures de renom, tels Sébastien Faure, Jean Grave et Ernest Girault, se situent parmi ces opposants au syndicalisme mais, pour l’essentiel, ils se recrutent parmi les anarchistes individualistes. Avec les premières traductions françaises de Stirner, l'individualisme verbeux, provocateur et suspect d'antan s'est en quelque sorte légitimé, devenant plus cohérent. L'Anarchie n'est plus une doctrine sociale, mais une philosophie et un art de «vivre sa vie». En effet, les «feux de Bengale» de la propagande par le fait n'ayant pas provoqué le Réveil de l’Esclave (titre d'une publication anarchiste), une mue s'est opérée chez les anarchistes, surtout individualistes.

Tout en restant partisans du communisme libertaire, ils ne veulent pas remettre à des lendemains lointains leur émancipation et considèrent qu'il faut commencer par régénérer les individus un par un, en faisant la «révolution des cerveaux», et se libérer de l'influence néfaste de la société dominante, afin de préparer dès maintenant une société anarchiste. De nouveaux domaines d'activité s'ouvrent donc pour les plus actifs d'entre eux : l'éducation, non cantonnée aux enfants mais destinée également aux adultes, par le biais des cours du soir ; le problème de la natalité et le néo-mathusianisme, y compris l'eugénisme et l'avortement ; le végétarisme—végétalisme pour les plus radicaux : sans œufs ni produits laitiers ; les colonies anarchistes et milieux dits libres où l'on tente de vivre le plus anarchistement possible ; enfin, les activités antipatriotiques et antimilitaristes, de manière plus systématique qu'auparavant.

Désillusionnés par le manque de réceptivité des masses à leurs desseins subversifs, les individualistes se sont complètement repliés sur eux-mêmes. Ils nient l'existence de classes sociales et ne reconnaissent que les individus : les uns volontaires et conscients, les autres passifs et inconscients. Ces derniers leur paraissent tout aussi dangereux que les exploiteurs car, soumis et résignés, ils en sont les dignes pendants et complices. En 1905, l'un des rédacteurs de l'Anarchie, le journal hebdomadaire des individualistes, s'en prend même avec mépris aux ouvriers, inférieurs aux moutons car «dans une bergerie, quand on veut tondre un mouton, il cherche à s'échapper, on l'attache donc. Pour l'ouvrier, c'est superflu: il tend lui même le dos.»86 Au regard des individualistes, l'anarchiste ne doit pas être déterminé par le milieu, mais au contraire être son déterminant.

Deux personnalités émergent alors du milieu individualiste : Albert Libertad et Paraf-Javal. Liés comme deux bons jumeaux, ils animent les Causeries populaires, sises rue du Chevalier-de-la-Barre, à Montmartre. Ils propagent et, à l'occasion, mettent en pratique leur nouvelle doctrine d'affranchissement de l'individu. Paraf-Javal prône une conception «scientifique» de l'Anarchie, élaborée quasi mathématiquement : la démonstration part de l'analyse logique d'un phénomène, hors de tout préjugé, par le libre examen, pour devenir dans sa conclusion un théorème fondamental et catégorique. Ainsi, le libre-penseur est celui qui pense a posteriori, en partant des connaissances physiques, à la différence de l'«abruti» qui juge avant examen, a priori».87 Libertad est un peu moins simpliste dans son raisonnement et possède surtout un réel talent de journaliste. Fondateur de l'Anarchie, l'organe officiel des individualistes, il s'en prend avec force à tous les oppresseurs et imposteurs, sans pour autant épargner leurs coresponsables, les résignés et préconise la «joie de vivre » de l'individu, hors de toute entrave, à travers l'épanouissement de ses vrais besoins et aspirations. Remarquons en particulier son originale application du système Taylor à la vraie vie : il recommande la «grève des gestes inutiles», afin de se débarrasser des fausses activités et des actes nuisibles. Parmi celles-là et ceux-ci, tous les métiers inutiles et parasitaires, dont le but est un luxe ridicule, un contrôle arbitraire, une défense de l'État et de la fortune des riches. Dans ces conditions, travaillant lui-même irrégulièrement comme correcteur de publications libertaires ou amies, on conçoit que Libertad n'ait eu que peu de sympathie envers le syndicalisme, lequel ne triait aucunement les professions de ses adhérents.

Malgré leur outrance indéniable, toutes ces idées à contresens des notions reçues auraient présenté un intérêt certain s'il n'y avait eu chez leurs inventeurs un contexte «scandaliste» (dixit Libertad) et exhibitionniste, débouchant inévitablement sur des polémiques et querelles de personnes ou de boutique. Ce qui amène Paraf-Javal à édicter un théorème des «faux-anarchistes» : «la plupart n'étaient que des abrutis, car seuls sont véritables les anarchistes scientifiques», à savoir les individus «décidés à être libres-penseurs en toutes circonstances et capables de l'être». D'ici sourdent des attaques contre l'ancien «jumeau» en Anarchie, Libertad et ses compagnons, «tous ignorants, plus sales et plus pathologiques que la plupart de leurs contemporains qu'ils qualifient de bourgeois [...] (ils sont) souvent alcooliques, tabagiques et mégalomanes».88 En apparence loufoques, ces dissensions dégénèrent cependant, d'une manière dramatique : des bagarres de plus en plus violentes mettent aux prises les disciples respectifs des «frères ennemis», puis après la mort de Libertad, en 1908, d'un anthrax mal soigné (et non à la suite d'un passage à tabac policier comme l'a dit la légende), des règlements de comptes à coups de revolver provoquent des morts d'homme. Paraf-Javal cède le terrain, s'éloigne des milieux anarchistes et va propager sa bonne parole dans un endroit estimé plus adéquat : la Franc-Maçonnerie (il parvient à contrôler entièrement une loge, avant de créer sa propre obédience maçonnique, où il innove en remplaçant les trois points symboliques par un trait d’union !).

Bien que fort critiques de l'engagement social et syndical de la majorité de leurs compagnons, les individualistes n'y sont pas systématiquement opposés, ainsi que l'affirme Ernest Armand, l'un de leurs principaux théoriciens :

«S'il entre dans un syndicat, l'anarchiste n'y pénètre que comme membre d'une profession déterminée dans l'espoir légitime d'obtenir par l'action collective une amélioration de son sort individuel : mais qu'il obtienne une réduction d'heures de travail, une augmentation de salaire, il ne verra là rien d'anarchiste. Au point de vue économique, dans les conditions actuelles, chaque anarchiste s'en tire de son mieux : celui-ci en travaillant chez un patron, cet autre agissant extra-légalement, celui-là en profitant du syndicat, cet autre encore en œuvrant dans une colonie communiste ; mais, sauf en ce qui concerne la colonie communiste et à condition que cette entreprise soit réellement communiste, aucune de ces façons de se tirer d'affaire n'est plus “an-archiste” l'une que l'autre ; ce sont des “pis aller”, rien de plus, rien de moins.»89

Ainsi, Libertad gagna son pain comme correcteur ; quant à Paraf-Javal, après avoir énoncé que le «syndicat est un groupement où les abrutis se classent par métiers, pour essayer de rendre moins intolérables les rapports entre patrons et ouvriers. De deux choses l'une : ou ils réussissent, alors la besogne syndicale est nuisible», fait amende honorable en écrivant cette fois qu'il était partisan d'entrer dans les syndicats pour «montrer aux syndiqués qu'ils sont des abrutis et pour essayer de les amener à ne plus l'être. J'ai moi-même donné l'exemple à un moment donné et suis entré dans un syndicat».90 Eh oui, les belles phrases et démonstrations ne nourrissaient pas son homme dans la société dominante, et pour tenir, il fallait soit jouer le jeu du salariat, soit essayer de «vivre en camaraderie anarchiste» avec d'autres compagnons, en s'associant dans des coopératives, des communautés de vie et de travail, soit encore être «réfractaire économique», c'est-à-dire agir «extra-légalement», selon l'expression d'Ernest Armand, autrement dit pratiquer la reprise individuelle ou l'illégalisme : cambriolage, fausse-monnaie ou toute autre activité dite officiellement de droit commun.
 
 

C'est bien évidemment les deux dernières solutions qu'adoptèrent les anarchistes individualistes en rupture de ban d'avec la société bourgeoise. Plusieurs colonies furent mises sur pied, tinrent plus ou moins longtemps, pour finir par péricliter soit à cause de l'environnement hostile, soit par un mauvais fonctionnement interne, soit encore par absence d'affinité véritable entre les participants. Parmi les coopératives de production, les imprimeries tinrent davantage. Quant à l'illégalisme, ce ne fut pas un phénomène nouveau, mais la continuation de l'activité pionnière de Duval et Pini. Au début du siècle, Alexandre Jacob et ses « travailleurs de la nuit» en sont les meilleurs représentants. Si, pour Jacob, cette activité était sélective et ne s'exerçait que contre les représentants éminents et parasitaires de la bourgeoisie, au point de consacrer dix pour cent du produit de ses cambriolages à la propagande du mouvement anarchiste, chez ses compagnons la motivation bifurque vite vers un profit personnel et ils ne se préoccupent nullement d'aider les compagnons libertaires, ni même de justifier idéologiquement leur besogne, purement crapuleuse. La «reprise individuelle», loin d'émanciper, ne débouche finalement que sur un cul-de-sac, à une fréquentation quasi inévitable de la pègre, avec tout son cortège de provocations, mouchardages et basses compromissions. Armand fut, en particulier, victime d'une sombre affaire de fausse monnaie (et aussi de sa concupiscence sexuelle) qui lui valut une condamnation de cinq ans d'emprisonnement.91

Mauricius, un anarchiste individualiste en vue de l'époque, qui relate cet épisode malheureux advenu à Armand, fait état d'une provocation de même style à laquelle il échappa de peu. Étant à ce moment directeur de l'Anarchie et ne sachant comment se procurer l'argent nécessaire à la publication du journal, il vit venir à lui un certain Pierre-Napoléon Jacob (aucun rapport avec le fameux et digne homonyme illégaliste), qui lui proposa de le tirer d'affaire par de moyens qu'il avait théorisés dans l'Anarchie : «Je pratiquerai l'illégalisme, jetant mon épée de Brennus dans toutes les balances, même celles des misères, la mienne seule étant intéressante à mon sens.» Profession de foi avec laquelle on «remplit les prisons», commente Mauricius qui continue : « Je refusai. Alors il m'envoya sa femme. C'était une belle fille, la chair est faible, elle m'attira chez elle, puis, après ses démonstrations amoureuses, elle me présenta un beau “louis” de 20 francs qui sonnait bien : “Sept francs, me dit-elle, je peux en avoir autant que tu en veux”. Je me suis sauvé, j'avais compris.»
 
 

L'histoire ne s'arrête pas à cette sagacité «post-charnelle», peut-être exagérée avec le recul du temps par Mauricius car, quelques mois après, ne voilà-t-y pas que ce Pierre Jacob et sa tentatrice de femme comparaissent en cour d'assises, sous l'inculpation de fabrication et émission de fausse monnaie. Ils déclarent pour leur défense qu'ils «appartenaient aux services de la préfecture de police où ils étaient appointés à raison de 150 francs par mois et qu'ils n’avaient fabriqué de la fausse monnaie que pour se faire bien voir des milieux anarchistes !» Cité comme témoin, le chef de la «Brigade anarchiste» à la préfecture reconnut que c'étaient bien des indicateurs, mais déclara ignorer leur couverture de «faux monnayeurs !»

Mauricius argue de plusieurs affaires de ce genre et de la fin de la majorité des anarchistes «expropriateurs» pour affirmer que

«faire du cambriolage, du faux-monnayage, de l'escroquerie et même du maquereautage (car on alla jusque-là à cette époque dans certains milieux anarchistes) un moyen de se libérer économiquement était une utopie puérile et dangereuse. Comme je l'ai écrit dans Confessions : l'illégalisme ne libérait pas l'individu, il l'amenait en cour d'assises.»92

Certes, l'expropriation des expropriateurs fut appliquée également durant ces mêmes années par les révolutionnaires russes, non seulement par les anarchistes, mais aussi par les socialistes révolutionnaires et même les bolcheviks, afin de se procurer les moyens de mener leur lutte, et il y a ici matière à nuances, mais constatons que là aussi, dans la plupart des cas, cela se termina mal, soit que les expropriateurs conservèrent par devers soi leur butin, soit que cela déboucha sur un énorme scandale, à base de provocation policière ici aussi, (comme dans le cas des bolcheviks qui s'étaient fait prendre la main dans le sac en train de négocier des titres volés). Enfin, constatons en ce qui concerne le présent propos, que l'illégalisme anarchiste individualiste fut un échec pour la plupart de ses initiateurs, avant de connaître une issue encore plus malheureuse et sanglante avec les «bandits tragiques», quelques années plus tard.
 
 

La première secousse révolutionnaire du siècle se produit en Russie, en 1905. A la suite de la défaite militaire de l'Empire face aux Japonais, les révolutionnaires se jettent à l'assaut du tsarisme. Tantôt par des concessions et réformes, tantôt par une féroce répression, le tsar autocrate réussit à maîtriser la situation. Malgré le reflux de la vague révolutionnaire, les anarchistes s'y multiplient, compte tenu du minimalisme des socialistes-révolutionnaires et des sociaux-démocrates, l'une des raisons de l'insuccès de la révolution. Une cinquantaine de groupes anarchistes naissent dans l'Empire, regroupant des tendances semblables à celles existant en France : individualistes, communistes libertaires et syndicalistes. Le mouvement devient un phénomène important, ralliant des milliers de membres, souvent d'anciens militants socialistes-révolutionnaires, sociaux-démocrates ou même bundistes (Parti Ouvrier Social-Démocrate Juif), lesquels veulent mener ainsi une lutte radicale et impitoyable contre les séides tsaristes. Le mouvement libertaire russe connaît cependant des difficultés identiques à celles de son homologue français : liaison insuffisante entre les groupes, provocations policières, excès illégalistes, ajoutés à la répression de la lutte armée.

Sur le plan organisationnel, la tendance dominante est d'abord celle existant en Occident, d'autant plus qu'elle est surtout représentée par les anarchistes russes de l'exil : libre entente entre les individus au sein d'un groupe et libre union entre les groupes, selon leurs désirs ou volontés. Les congrès sont souhaités, mais les décisions prises n'engageraient que ceux qui seraient d'accord avec elles. Le rôle de liaison et de coordination entre les groupes fédérés ne peut être rempli par des comités, car ils «tendent toujours à devenir, et le deviennent rapidement, comme tout gouvernement, un frein pour le développement ultérieur». Le vote est exclu, l'unanimité est considérée comme la seule solution ; si la question est trop importante pour qu'il y ait une concession de part et d'autre, la seule issue est la scission. Le groupe reste complètement autonome et libre dans son activité. Toute publication ne représente que le point de vue du groupe qui l'édite et il ne saurait être question d'un organe central du mouvement. Toutes ces prises de positions sont émises lors d'une assemblée de communistes libertaires russes en exil, en 1906, à Londres. C'est en quelque sorte une mise au point théorique de l'anarchisme, compte tenu de la révolution russe de 1905, et au diapason de l'orientation générale du mouvement international. Parmi les auteurs de ces rapports et analyses, notons les noms de Pierre Kropotkine, Zabrejnev (futur rédacteur en chef de la Pravda), I. Vétrov (qui deviendra un historien de renom dans les années 1920), et surtout Maria Korn, rédactrice de trois rapports sur la question de la politique et de l'économie, sur l'organisation et sur la grève générale.93

Il se trouve, toutefois, d'autres militants actifs, en Russie même, pour prôner une tout autre conception organisationnelle. Reprenant les acquis de ce qu'il trouve de meilleur chez l'anarchisme français, à savoir les thèses syndicales révolutionnaires d'Émile Pouget, Novomirsky élabore un programme anarcho-syndicaliste (le terme apparaît ici pour la première fois). Il recommande une organisation générale des anarchistes russes et même internationaux. Étant bien informé des événements et des tendances à l'étranger, et engagé dans l'action directe et insurrectionnelle en Russie, son analyse s'efforce d'être la plus concrète et de sortir des généralités abstraites traditionnelles. L'organisation qu'il préconise doit se distinguer d'un club, où ont lieu des débats et discussions, pour être une «organisation politique dans le meilleur sens du terme, car elle doit aspirer à devenir la force politique nécessaire pour briser la violence organisée que représente l'État».

Cette caractéristique lui semble s'exprimer le mieux à travers le terme «Parti» : tous «les socialistes anti-autoritaires doivent s'unir dans un Parti Anarchiste Ouvrier. L'étape suivante serait la formation d'une immense union de tous les éléments révolutionnaires sous l'étendard noir du Parti Anarchiste Ouvrier International. Ce n'est qu'alors que les anarchistes constitueront une force suffisante pour lutter contre les réactionnaires déclarés ou masqués».

Ce parti se distingue des clubs de propagande ou de libre discussion, lesquels se contentent de faire naître la conscience, alors que le parti se donne le but de «combiner les actions de ses membres» et il a besoin d'une plate-forme théorique déterminée, sans laquelle il est «impossible d'atteindre l'unité d'action». Le programme est donc la «condition vitale indispensable de toute activité du Parti du Travail», ne se limitant pas à propager mais organisant aussi l'action de ses membres.

[Ce] «Parti anarchiste est le seul révolutionnaire, à la différence des partis conservateurs qui veulent garder l'ordre politique et économique actuel, et des partis progressistes qui désirent, eux, réformer l'État d'une manière ou d'une autre, afin de réformer les rapports économiques correspondants, car les anarchistes ne tendent, eux, qu'à détruire l'État, afin de supprimer l'organisation économique actuelle et l'édifier sur un principe nouveau. Cette organisation anarchiste n'a rien à voir avec la conception de Lénine où le Parti repose principalement sur des statuts contraignants et où ses membres deviennent des fonctionnaires. Elle n'a rien de commun non plus avec la conception social-démocrate où organiser signifie établir un Comité central au-dessus des individus. L'organisation anarchiste est l'union libre d'individus luttant pour un but commun94

Toujours selon Novomirsky, le programme du Parti anarchiste doit être complété par une conception tactique correspondant aux besoins quotidiens des travailleurs. Dans la situation de la Russie d'alors, cette tactique doit consister à prolonger au maximum la période révolutionnaire, commencée en 1905, par tous les moyens possibles, à savoir : répondre par la terreur révolutionnaire à la terreur gouvernementale, en visant tout à la fois les sbires et les responsables de la répression, les capitalistes et les grands propriétaires terriens. Les expropriations de banques ou d'établissements d'État fourniront les moyens financiers nécessaires.

Cette lutte armée directe doit se doubler d'une organisation économique des travailleurs par le moyen des syndicats révolutionnaires les plus nombreux possibles, regroupés dans chaque ville, à travers tout le pays.

Pour résumer, Novomirsky établit quatre points :

«1. Il nous est indispensable d'élaborer un programme et une tactique clairs et sur la base des principes généraux de ces programme et tactique d'unir tous les éléments sains de l'anarchisme russe dans une fédération unique : le Parti Ouvrier Anarchiste.
2. Il est indispensable de se différencier organisationnellement et théoriquement de tous les éléments douteux qui propagent et pratiquent la théorie du vol, comme “moyen de lutte pour l'anarchisme”.
3. Il nous est nécessaire de placer comme objectif central de notre travail, la participation au mouvement syndicaliste révolutionnaire, afin de le rendre anarchiste.
4. Notre mot d'ordre pratique : un large boycott de tous les établissements d'État, en particulier l'armée et le parlement, la proclamation dans les villages et les villes de communes ouvrières avec des soviets de députés ouvriers, en qualité de comités industriels, à leur tête.»95

Avec le recul du temps, on peut constater que ce programme sera l'ordre du jour dix ans plus tard, du moins jusqu'au coup d'État bolchevique.

Lorsque Novomirsky cherchait à se délimiter des «éléments douteux» du milieu anarchiste, il faisait allusion à ceux qui se collaient l'étiquette anarchiste sur le dos pour couvrir leurs petites activités de «reprise individuelle» ou bien encore d'accomplir des actes de terreur «sans motif», à la Émile Henry, c'est-à-dire en assassinant des bourgeois ou des gens pris au hasard.

Pour Novomirsky, cette dernière activité n'était pas complètement dénuée de «motifs» policiers dans certains cas, ces provocations servant utilement au régime pour faire l'amalgame avec les actes terroristes révolutionnaires.

En tout cas, mis à part l'organisation des communes ouvrières et des syndicats révolutionnaires, impossibles à réaliser compte tenu de la répression tsariste, le reste fut mis en pratique par la plupart des groupes anarchistes dans l'Empire russe. Ils ne succombèrent, au prix de lourdes pertes, que submergés sous le nombre, à partir de 1910, tout en plantant les germes d'action révolutionnaire qui purent éclore en 1917.
 
 

Faisons une parenthèse pour signaler que la question organisationnelle est à l'origine de la scission entre Lénine et ses partisans (les Bolcheviks = majoritaires) et ceux de Martov (Mencheviks = minoritaires) au sein du Parti Ouvrier Social-Démocrate Russe, à son congrès de 1903. Le débat avait achoppé sur la qualité de membre du parti, plus restrictive pour Lénine et plus large pour ses opposants. Cet article des Statuts était devenu le centre du litige entre les protagonistes pendant de longues années jusqu'en 1917. Quant au fonctionnement du Parti, la structure pyramidale — le Comité central coiffant et décidant de tout — n'avait nullement été remise en cause. Chez tous les autres partis et organisations de l'Empire russe : Socialiste-Révolutionnaire, Partis social-démocrates polonais, letton, ukrainien, géorgien et autres, la même tendance centraliste domine. L'Okhrana, la police secrète tsariste, utilisa d'ailleurs cette circonstance pour infiltrer ses agents et neutraliser, souvent avec succès, l'activité de ces partis.

En France aussi, la police sut infiltrer Henri Girard à des postes responsables de la CGT. Profitant de ses tares — penchant alcoolique, coureur de jupons, et les dettes inhérentes et inévitables —, elle réussit à faire nommer cet ancien ouvrier socialiste à la place de secrétaire général du Comité pour la Grève générale de la CGT, cela pendant dix ans jusqu'à la mort du bonhomme, en 1902.96 En effet, le gouvernement trouvait son compte à entretenir la pomme de discorde qu'était le mot d'ordre de grève générale entre les syndicalistes et les socialistes. Ce divorce finit par prendre forme lors du congrès d'Amiens en 1906, dont la Charte adoptée est on ne peut plus claire :

«La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classe, qui oppose sur le terrain économique les travailleurs en révolte contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière.»97

Le syndicalisme s'assignait comme double tâche d'accroître le mieux-être des travailleurs par la réalisation d'aspirations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, et de préparer l'émancipation intégrale qui ne pouvait se réaliser que par l'expropriation capitaliste. La grève générale était le principal moyen d'action envisagé et le syndicat, groupe de résistance, était promis, dans l'avenir, à devenir le groupement de production et de répartition, base de la réorganisation sociale.

Les syndiqués avaient l'entière liberté, en dehors de leur activité syndicale, de participer à toutes formes de lutte philosophique ou politique, sans pour autant les pratiquer au sein du syndicat. Le Congrès rejetait subséquemment toute immixtion de «partis ou de sectes». Il s'agissait de se démarquer une bonne fois pour toutes des socialistes et d'autres politiciens visant à inféoder la lutte syndicale ; toutefois, les anarchistes, ou du moins certains d'entre eux, étaient également visés, on s'en rendit compte l'année suivante au Congrès d'Amsterdam. Le syndicalisme, se muant en «Parti du Travail» , (selon la brochure du même titre de Pouget), décrétait mener seul la lutte de classe sur son terrain de prédilection, à savoir économique, hors de toute influence de politiciens ou d'idéologues et, se suffisait donc à soi-même. C'est en quelque sorte la résurrection à l'échelle hexagonale de la Première Internationale, dans la droite ligne de l'ultime conseil de Bakounine. La Charte d'Amiens devient ainsi l’acte de la naissance officielle du syndicalisme révolutionnaire.


XI.
Le Congrès anarchiste international d'Amsterdam (1907)




La Fédération communiste libertaire d'Hollande et le Groupement communiste libertaire de Belgique ont lancé, en 1906, l'initiative de convoquer un congrès international. La première a pris sur elle la charge d'organiser matériellement la tenue du congrès durant une semaine ; le second a publié, sous la rédaction d'Henri Fuss, cinq numéros d'un Bulletin de l'Internationale libertaire ayant pour tâche de préparer l'ordre du jour et de faire connaître les rapports présentés. Entre soixante et quatre-vingts délégués, à titre individuel ou de représentants des Fédérations anarchistes de divers pays, sont présents. Les plus nombreux proviennent du pays receveur et des nations voisines, Belgique et Allemagne. Parmi les participants les plus connus, relevons les noms d'Errico Malatesta, Luigi Fabbri Italie) ; Emma Goldman (États-Unis) ; Nicolas Rogdaev et Wladimir Zabrejnev (Russie) ; Domela Nieuwenhuis et Christian Cornelissen (Hollande) ; Henri Fuss, Georges Thonar et Émile Chapelier (Belgique) ; Rudolf Rocker et Alexandre Schapiro (Fédération des anarchistes Juifs de Londres). La délégation française est réduite, car beaucoup de Français demeurent hostiles à la tenue de congrès, spécifiques ou autres. Des syndicalistes anarchistes de la CGT sont malgré tout présents : Pierre Monatte, Benoît Broutchoux, R. de Marmande et Amédée Dunois (bizarrement délégué de la Suisse romande, bien que parisien bon teint) ; Pierre Ramus (Autriche), quoique vivant à Londres, est là aussi ; le Dr. Friedeberg conduit une importante délégation allemande ; des ressortissants de la Bohème (Tchécoslovaquie), de Pologne, de Bulgarie, de Serbie et d'Argentine accordent, par leur présence, un aspect indéniablement international et représentatif au congrès. Bien que se compter soit jugé intéressant, il est convenu que les décisions prises à la majorité n'auront pas un caractère obligatoire, ni pour la majorité ni pour la minorité ; ceci, conformément à la tradition bien assise du mouvement anarchiste.

Le Congrès se qualifie de quatrième, à la suite des congrès socialistes de Zurich (1893), de Londres (1896) et de celui interdit de Paris (1900). En fait, en tant qu'anarchiste homogène, il peut être qualifié de second, après la Conférence de Londres (1881), où avait été décidée la funeste propagande par le fait. Sa tâche implicite est justement d'en tirer les leçons et d'éliminer ses malencontreux effets. L'ordre du jour adopté reflète bien cette préoccupation :

«1. L'anarchisme et le syndicalisme ; 2. Grève générale et grève politique ; 3. Anarchisme et organisation ; 4. L'antimilitarisme comme tactique de l'anarchisme ; 5. Éducation intégrale de l'enfance ; 6. L'association productrice et l'anarchisme ; 7. La Révolution en Russie ; 8. Alcoolisme et anarchisme ; 9. La littérature moderne et l'anarchisme ; 10. Les libertaires et la langue mondiale ; 11. L'Anarchisme et la religion et 12. L'Anarchisme comme vie et activité individuelles.»

Quatre autres points, réservés aux partisans de relations internationales, doivent être traités au cours de deux ultimes séances non publiques :

«1. Organisation de l'Internationale libertaire ; 2. Rédaction d'une déclaration de principes communistes-anarchistes ; 3. Création d'un bulletin international, organe de renseignements ; 4. Le but de a nouvelle Internationale.»98

Le meeting inaugural se déroule en présence d'un millier d'assistants qui chantent l'Internationale. C'est l'Allemand Friedeberg qui prononce le premier discours. Il s'en prend avec véhémence à la Social-démocratie allemande et à son unique moyen d'action, le «parlementarisme corrupteur». Il y oppose l'action directe sous toutes ses formes et la propagation méthodique de l'idée de la grève générale révolutionnaire. Dix autres orateurs lui succèdent, dont Malatesta, Emma Goldman, Rogdaev, Pierre Ramus et Cornelissen.

Le jour suivant, le lundi 26 août 1907, on passe à la lecture des rapports sur l'état du mouvement anarchiste dans les différents pays. Trois cents compagnons, délégués inclus, assistent à la séance du soir, laquelle se termine sur le dernier rapport d'activité sur l'Angleterre de Karl Walter. Le lendemain, les congressistes nomment le président du jour et ses deux assesseurs, puis la parole est accordée à Amédée Dunois sur la question cruciale de l'organisation. Il commence par estimer dépassée, désormais, l'opposition de la majeure partie des anarchistes à l'organisation. Jadis, les partisans de celle-ci eussent été soupçonnés d'«arrière-pensées rétrogrades et de visées autoritaires». L'«initiative individuelle» était censée suffire à tout ; la réalité de la lutte de classe était niée, transformée en «antagonismes d'opinion auxquels la propagande consistait justement à préparer l'individu». C'est ainsi que l'anarchisme avait perdu de vue le «terrain solide de la réalité et de l'action pratique pour s'échouer sur les rives désolées de l'individualisme». L'organisation n'était plus conçue que sous des «formes inévitablement oppressives pour l'individu» et toute action collective était systématiquement repoussée. Une évolution s'est produite en France : le syndicalisme et l'antimilitarisme ont maintenant occupé la première place. L'anarchisme est devenu une «théorie révolutionnaire, un programme concret de transformation sociale, l'expression théorique la plus parfaite des tendances du mouvement prolétarien», et non plus l'«épanouissement suprême du vieil individualisme bourgeois». Dunois le définit même comme le «fédéralisme intégral, associationniste au premier chef».

L'orateur écarte l'argument individualiste contre l'organisation : «on ne voit pas comment une organisation anarchiste pourrait nuire au développement individuel de ses membres. Personne, en effet, ne serait tenu d'y entrer, ni même, y étant entré, de n'en pas sortir». Selon lui, cet argument ne résiste pas à l'examen, car il se retournerait tout aussi bien contre toute forme de société. L'objection des syndicalistes possède, à ses yeux, plus de consistance. L'existence d'un mouvement ouvrier d'orientation nettement révolutionnaire en France est le «grand fait auquel risque de se heurter, sinon de se briser, toute tentative d'organisation anarchiste». En effet, contrairement aux «groupements d'opinion, petites chapelles où ne pénètrent que des fidèles ; l'organisation syndicale, elle, ne désespère pas d'arriver à contenir, dans ses cadres souples et mobiles, le prolétariat tout entier». C'est donc là que se trouve la place des anarchistes, afin de ne pas se séparer du peuple, le «moteur indispensable de toute révolution». A moins d'avoir, comme les social-démocrates, des «intérêts différents de ceux du prolétariat à faire valoir — intérêts de parti, de secte ou de coterie ?» Le rôle des anarchistes n'est-il pas d'aller vers le prolétariat, et non l'inverse, de vivre sa vie, de «gagner sa confiance et de l'exciter, par la parole et l'exemple, à la résistance, à la révolte, à la révolution» ? Cela dit, Dunois résoud la question en avançant que le rôle des anarchistes qui pensent être la «fraction la plus avancée, la plus audacieuse et la plus affranchie, de ce prolétariat militant organisé dans les syndicats, c'est d'être toujours à ses côtés et de combattre, mêlés à lui, lors des mêmes batailles». Pour rester fidèles à cette mission d'éducateurs, d'excitateurs de la classe ouvrière, les anarchistes doivent néanmoins se grouper entre eux afin de «conférer à leur activité syndicale le maximum de force et de continuité». Plus ils seront forts, et ils ne le seront qu'en se groupant, plus «forts seront aussi les courants d'idées que nous pourrons diriger à travers le mouvement ouvrier».

Peuvent-ils pour autant se contenter de cette tâche d'éducation des militants, à «entretenir en eux la sève révolutionnaire, à leur permettre de se connaître et de se rencontrer» ? N'auraient-ils pas une «activité propre à exercer “directement” ?» Il pense que oui et fournit une définition précise du rôle de la minorité révolutionnaire agissante :

«La révolution sociale ne peut être que l'œuvre de la masse. Mais toute révolution s'accompagne nécessairement d'actes qui, par leur caractère — en quelque sorte technique — ne peuvent être que le fait que d'un petit nombre, de la fraction la plus hardie et la plus instruite du prolétariat en mouvement. Dans chaque quartier, chaque cité, chaque région, nos groupes formeraient, en période révolutionnaire, autant de petites organisations de combat, destinées à l'accomplissement des mesures spéciales et délicates auxquelles la grande masse est le plus souvent inhabile.»

Dunois entendait par là que des groupes affinitaires, où les individus se connaissent bien et se font confiance, sont plus à même d'accomplir des actions audacieuses et décisives, impossibles à réaliser spontanément par la masse. Cela, sans qu'il y ait une substitution quelconque à la volonté de celle-ci. D'ailleurs, il désigne la propagande anarchiste, comme objet essentiel et permanent de l'activité d'un groupe, tant sur le plan théorique que sur le plan pratique. Activité qui a été menée individuellement jusqu'ici et qu'il s'agirait donc d'assurer de manière plus collective et suivie. En France, malgré le grand nombre d'anarchistes, l'obstacle principal reste le manque d'entente et d'organisation. Il faudrait un mouvement anarchiste qui rallierait «sur un terrain commun, toutes les forces qui, jusqu'à ce jour, bataillent isolément». Il sortira de l'action commune des anarchistes, de leur

«action concertée, coordonnée. Inutile de dire que l'organisation anarchiste n'aurait pas la prétention d'unir tous les éléments qui se réclament, bien à tort parfois, de l'idée d'anarchie. Il suffirait qu'elle groupât, autour d'un programme d'action pratique, tous les camarades acceptant nos principes et désireux de travailler avec nous».

Cette intervention d'Amédée Dunois nous apparaît capitale et empreinte à la fois du meilleur esprit bakouninien et d'une juste et claire vision des tâches dévolues aux anarchistes révolutionnaires. Certains des congressistes d'Amsterdam ne partagent pas tout à fait cet avis, comme on s'en aperçoit à travers les interventions suivantes. Georges Thonar, par exemple, renonce à la sienne, s'associant complètement à celle de Dunois, mais se déclare adversaire de tout vote et demande au congrès de rejoindre sa position. Cette attitude contradictoire provoque un tumulte ; Malatesta prend immédiatement position pour le vote, n'y voyant nul inconvénient. Monatte lui emboîte le pas en ne voyant pas ce qu'il peut y avoir d'anti-anarchique, autrement dit d'autoritaire, dans le vote, qu'il n’est nulle question d'assimiler au vote parlementaire et au scrutin universel. Au syndicat, c'est à chaque instant qu'on use du vote et, vraiment, il n'y constate absolument rien de contraire aux principes anarchistes. Il s'élève contre les «camarades qui, à propos de tout, des choses les plus futiles, éprouvent le besoin de soulever des questions de principe».

Christian Cornelissen considère que le vote ne serait blâmable que s'il obligeait la minorité ; de Marmande abonde dans son sens et le débat se trouve désamorcé. Ensuite, un individualiste, Croiset, s'oppose à Dunois : il interprète l'Anarchie comme opposée à tout système d'organisation, car elle a pour «résultat fatal de limiter, toujours plus ou moins, la liberté de l'individu», et, en se donnant la «vaine ambition de devenir pratiques», les anarchistes se sont placés sur la pente glissante de l'organisation (!?). Les idées anarchistes doivent selon Croiset «conserver leur pureté ancienne, plutôt que tendre à devenir plus pratiques». Cette objection caricaturale ne rencontre pas d'échos. Siegfried Nacht intervient dans le même sens que Dunois et prône l'action qui, seule, éduque le peuple et lui donne une «mentalité révolutionnaire». Il définit cependant de façon curieuse, dans la révolution future, la fonction des masses comme «l'infanterie de l'armée révolutionnaire», alors que les groupes anarchistes, «spécialisés dans les besognes techniques, en formeront l'artillerie»! Dommage qu'il n'ait mentionné ni l'état-major, ni la cavalerie (laquelle va jouer un rôle considérable, sinon primordial, dans les révolutions mexicaine et russe).

D'autres intervenants émettent quelques réticences à l'endroit du rapport de Dunois, sans oser, cependant, le contredire. Emma Goldman se dit «en principe favorable à l'organisation» mais redoute un éventuel «exclusivisme», et exige le respect de l'autonomie individuelle, principe essentiel de l'Anarchie. Elle n'accepte l'organisation qu'à une seule condition : c'est qu'elle soit «basée sur le respect absolu de toutes les initiatives individuelles et ne puisse en entraver le jeu ni l'évolution». Remarquons l'incongruité de ce «toutes», source de toutes les confusions possibles et imaginables que semble omettre Emma.

La prise de position de Dunois a, semble-t-il, décontenancé par sa clarté les anti-organisationnels, mais une résistance subsiste et c'est Errico Malatesta qui se charge de la désarmer. Se voulant conciliant, il attribue à une querelle de mots la division sur la question de l'organisation, sur le fond de laquelle, il en est persuadé, tout le monde est d'accord. Tous les anarchistes, à quelque tendance qu'ils appartiennent, sont d'après lui, d'une certaine façon, des «individualistes». Mais la réciproque est loin d'être vraie. La première catégorie recouvre ceux qui «revendiquent, pour toutes les individualités humaines, la leur aussi bien que celle d'autrui, le droit au développement intégral» ; la deuxième catégorie comprend ceux qui ne «songent qu'à leur seule individualité et n'hésitent jamais à lui sacrifier autrui. Le tsar de toutes les Russies est de ces derniers».

Malatesta continue d'asséner quelques vérités d'évidence à l'individualisme compris de cette manière en interprétant comme un «non-sens énorme», l'affirmation d'Ibsen : « l'homme le plus puissant du monde, c'est celui qui est le plus seul !» Car ce qui libère l'individu, «ce qui lui permet de développer toutes ses facultés, ce n'est pas la solitude, c'est l'association». Bien que la coopération soit indispensable, il estime, toutefois, que l'association doit laisser une entière autonomie aux individus qui y adhèrent, et la fédération respecter dans les groupes cette même autonomie. Il préconise des organes d'expression de groupements, et non d'individus, car ainsi toutes les opinions peuvent y être librement confrontées. Au sujet de l'autorité et de l'autoritarisme, il faut s'entendre : les anarchistes s'élèvent contre celle de l'État, mais s'il s'agit de l'autorité «purement morale qui découle de l'expérience, de l'intelligence ou du talent, et, tout anarchistes que nous sommes, il n'est personne d'entre nous qui ne respecte cette autorité-là».

Il termine son intervention par un curieux axiome : qu'il s'agisse des «organisateurs», des fédéralistes, ou des individualistes opposés à toute sorte d'organisation, ce qui les distingue ce n'est pas l’autoritarisme supposé, parce qu'ils auraient un bureau et qu'ils prendraient des décisions, pour les premiers, et l'autoritarisme réel de fréquents groupes où est proclamée bruyamment la «liberté absolue de l'individu», pour les seconds, c'est surtout le fait de «ne rien faire ou pas grand-chose». Il en conclut que les «mots divisent et l'action unit. Il est temps de nous mettre tous ensemble au travail pour exercer une influence effective sur les événements sociaux [...] Tâchons donc que l'Internationale anarchiste devienne une réalité pour nous mettre à même de faire rapidement appel à tous les camarades, pour lutter contre la réaction, comme pour faire acte, en temps voulu, d'initiative révolutionnaire, il faut que notre Internationale soit !».
 
 

La discussion reprend à la septième séance du congrès, le 28 août au matin. Divers intervenants reprennent et précisent certains détails du discours de Malatesta, puis on passe au vote de la motion d’Amédée Dunois, amendée par Emma Goldman, quant à l'initiative individuelle, et par Malatesta et le Tchèque Vohryzek, sur la forme organisationnelle envisagée. Une deuxième motion, celle de Ramus, fait en quelque sorte double emploi, elle n'obtient que 13 voix pour et 17 contre, tous les autres s'abstenant ; elle se voit donc repoussée. Celle de Dunois est adoptée par 46 voix contre une seule. C'est la consécration de l'anarchisme en tant que théorie sociale et non comme une philosophie de l'individu. Elle marque une étape importante dans l'histoire du mouvement, aussi nous la reproduisons intégralement :

« Les anarchistes réunis à Amsterdam, le 27 août 1907.
Considérant que les idées d'anarchie et d'organisation, loin d'être incompatibles, comme on l'a quelquefois prétendu, se complètent et s'éclairent l'une l'autre, le principe même de l'anarchie résidant dans la libre organisation des producteurs ;
Que l'action individuelle, pour importante qu'elle soit, ne saurait suppléer au défaut d'action collective, de mouvement concerté ; “pas plus que l'action collective ne saurait suppléer au défaut d'initiative individuelle (adjonction Emma Goldman) ;
Que l'organisation des forces militantes assurerait à la propagande un essor nouveau et ne pourrait que hâter la pénétration dans la classe ouvrière des idées de fédéralisme et de révolution;
Que l'organisation ouvrière, fondée sur l'identité des intérêts, n'exclut pas une organisation fondée sur l'identité des aspirations et des idées ;
Sont d'avis que les camarades de tous les pays mettent à l'ordre du jour la création de groupes anarchistes et la fédération des groupes déjà créés. Adjonction Vohryzek-Malatesta :
La Fédération anarchiste est une association de groupes et d'individus où personne ne peut imposer sa volonté, ni amoindrir l'initiative d'autrui. Vis-à-vis de la société actuelle, elle a pour but de changer toutes les conditions morales et économiques et, dans ce sens, elle soutient la lutte par tous les moyens adéquats.»

Ce dernier amendement n'ajoute rien et se perd dans les généralités, ce qui ne ressemble guère à Malatesta ; il l'a probablement contresigné pour faire plaisir à Vohryzek et aboutir, enfin, à désembourber le débat.

Quoi qu'il en soit, cette résolution sur l'organisation anarchiste constitue une date historique et une publication libertaire de l'époque affirme qu’il ne sera «plus possible à nos adversaires social-démocrates d'invoquer notre vieille haine de toute espèce d'organisation pour nous bannir du socialisme sans autre forme de procès. Le légendaire individualisme des anarchistes a été tué publiquement à Amsterdam par les anarchistes eux-mêmes, et toute la mauvaise foi de certains de nos adversaires ne saurait parvenir à le ressusciter».99

La huitième séance, le 28 août après-midi, est privée ; le public et les journalistes n'y sont pas admis. L'organisation pratique de l'Internationale est à l'ordre du jour. Après plusieurs interventions dilatoires, dont celle d'Emma Goldman qui propose comme seul lien un bulletin, au lieu et place du Bureau international de correspondance de cinq membres envisagé, tout le monde se met d'accord sur sa création. Ses attributions consistent à créer des archives internationales, accessibles aux camarades, et à entretenir des rapports avec les anarchistes des différents pays, soit directement, soit par l'intermédiaire de trois camarades choisis par les fédérations ou groupes des pays intéressés. Les individus peuvent faire partie de l'Internationale, à condition d'avoir été identifiés par une organisation, par le Bureau ou bien par des camarades connus de lui. Une résolution dans ce sens est adoptée par le congrès. Celle d'Emma Goldman, portant sur l'existence d'un seul bulletin, ne recueille que quatre voix. Le siège du Bureau est fixé à Londres ; parmi les cinq membres élus figurent Malatesta (malgré ses protestations !), Rudolf Rocker et Wilquet (Allemands), A. Schapiro (Russe) et John Turner (absent au congrès !).
 
 

A en juger par ce résultat concret, la montagne organisationnelle édifiée à grande peine durant le congrès a accouché d'une souris : le Bureau désigné paraît tout à fait formel, son rôle également. Il aura une certaine activité jusqu'en 1911, puis disparaîtra dans le paysage !

Considéré comme le plus ancien champion de l'organisation et de l'action collective, Malatesta salue la création de l'Internationale comme une «affirmation du désir de solidarité et de luttes communes». L'existence du Bureau lui paraît d'«importance moindre». Le plus important à ses yeux, est le «désir de lutter ensemble et l'intention de se tenir en relation pour n'avoir pas à se chercher quand arrive le moment d'agir, avec le risque que le moment passe avant qu'on se soit trouvés (!)».100
 
 

Mis en appétit par le hors-d'œuvre épicé de l'organisation, le congrès passe au plat de résistance de l'ordre du jour : les rapports entre le syndicalisme révolutionnaire et l'anarchisme. La neuvième séance, le mercredi 28 août au soir, s'ouvre devant une salle comble. Pierre Monatte, membre du comité de la CGT prend la parole. Âgé à ce moment-là de vingt-cinq ans, c'est déjà un militant ouvrier expérimenté, bien au fait de l'activité syndicale. Il expose magistralement la nature et les buts du syndicalisme révolutionnaire qui s'est affirmé, contrairement au socialisme et même à l'anarchisme, moins par des théories que par des actes et «c'est dans l'action plus que dans les livres qu'on doit l'aller chercher».101

C'est, cependant l'anarchisme qui a le plus inspiré le syndicalisme, qui a «entraîné le mouvement ouvrier dans la voie révolutionnaire et a popularisé l'idée de l'action directe». A son tour, le syndicalisme a «rappelé l'anarchisme au sentiment de ses origines ouvrières». C'est au sein de la CGT que ces deux courants se sont le mieux incarnés, pour «le plus grand bien de l'un et de l'autre». Monatte explique longuement ce qu'est la CGT, son activité, son fonctionnement et sa particularité dans le mouvement ouvrier international. La Confédération a su se garder aussi bien des immixtions politiciennes que des tentatives de corruption gouvernementale ; sa principale arme est l'action directe, c'est-à-dire «agir par soi-même, ne compter que sur soi-même», dans la droite ligne de la Première internationale. Il énumère les différentes formes qu'elle peut revêtir — la grève, le sabotage, le boycott, etc. — et le grand moyen révolutionnaire qu'est la grève générale. Le syndicalisme a ranimé l'esprit révolutionnaire, disparu avec le verbalisme ou pis encore, l'électoralisme et le parlementarisme de Guesde ou le gouvernementalisme et le ministérialisme de Jaurès, d'une part, et le révolutionnarisme des anarchistes «réfugiés superbement dans la tour d'ivoire de la spéculation philosophique», d'autre part, il «importe donc que l'expérience syndicaliste du prolétariat français profite aux prolétaires de tous pays». C'est la tâche qui incombe, selon Monatte, aux anarchistes partout où il y a un mouvement ouvrier. C'est ainsi que la lutte de classe pourra se développer «dans toute son ampleur et donner son maximum d'effet». Il mentionne la fameuse proclamation du Congrès d'Amiens — «le syndicalisme se suffit à lui-même» — parfois mal comprise par certains anarchistes, alors que cela signifie simplement que la «classe ouvrière, devenue majeur,. entend enfin se suffire à elle-même et ne plus se reposer sur personne du soin de sa propre émancipation». Quel anarchiste «pourrait trouver à redire à une volonté d'action si hautement affirmée ?»

Le syndicalisme ne «s'attarde pas à promettre aux travailleurs le paradis terrestre. Il leur demande de le conquérir, en les assurant que leur action jamais ne demeurera tout à fait vaine. Il est une école de volonté, d'énergie, de pensée féconde. Il ouvre à l'anarchisme, trop longtemps replié sur lui-même, des perspectives et des espérances nouvelles». Monatte appelle donc les libertaires à se joindre au syndicalisme. Il ne cache pas qu'il y a des imperfections, devant être éliminées, en particulier la tendance des individus à

«s'en remettre du soin de lutter à leur syndicat, à leur fédération, à la Confédération, à faire appel à la force collective, alors que leur énergie individuelle aurait suffi. Nous pouvons, nous anarchistes, en faisant constamment appel à la volonté de l'individu, à son initiative et à son audace, réagir vigoureusement contre cette néfaste tendance au recours continuel, pour les petites comme pour les grandes choses, aux forces collectives».

Le fonctionnarisme syndical pose aussi problème, mais tout cela peut s'éliminer ou se corriger par un «esprit de critique toujours en éveil».

La dixième séance, le 29 août au matin, voit le congrès lier ensemble les questions du syndicalisme et de la grève générale, Siegfried Nacht soulève un incident en accusant l'individualiste Croiset d'avoir remis, la veille au soir, à des journalistes bourgeois d'Amsterdam des informations sur la séance privée tenue dans la journée. Cela provoque l'indignation du Congrès. Croiset prend la parole pour reconnaître le fait, et se soumet aux reproches qu'on pourrait lui faire pour sa «légèreté coupable». Un blâme lui est adressé par la majorité des congressistes.

La séance de l'après-midi reprend sur une motion en faveur de la révolution russe, unanimement votée, puis la discussion se poursuit à propos de l'intervention de Monatte. Cornelissen émet des réserves : les anarchistes doivent soutenir le syndicalisme et l'action directe, mais à une condition : c'est qu'ils soient révolutionnaires dans leur but, qu'ils «ne cessent de viser à la transformation de la société actuelle en une société communiste et libertaire».

Pour appuyer son propos, il cite le cas des diamantaires d'Amsterdam et d'Anvers, d'ouvriers d'Angleterre et des États-Unis, qui ont tous utilisé l'action directe pour s'aménager des privilèges corporatifs ; il s'élève également contre l'action directe dirigée contre la modernisation des moyens de production.

Errico Malatesta lui succède à la tribune. Dans le plus grand silence de la salle, il engage longuement le fer avec Monatte : il déclare s'en prendre à la conclusion de celui-ci, affirmant que le «syndicalisme est un moyen nécessaire et suffisant de révolution sociale», en d'autres termes que le «syndicalisme se suffit à lui-même». Il distingue d'abord le mouvement ouvrier du syndicalisme : l'un est un fait, l’autre une doctrine, un système. Par ailleurs, ill est tout à fait partisan de l'un et de l'autre, à la différence des anarchistes intellectuels qui se sont enfermés dans la «tour d'ivoire» de la pure spéculation». Il est même pour des syndicats «largement ouverts à tous les travailleurs sans distinction d'opinions, des syndicats absolument neutres». Toutefois, c'est pour y propager leurs idées que les anarchistes doivent y participer, en les utilisant comme un moyen, le «meilleur, évidemment, de tous les moyens qui nous sont offerts», alors que les syndicalistes, tendent, au contraire, à faire de ce moyen un but, menaçant «l'anarchisme dans son existence même». Or, même s'il se «corse de l'épithète bien inutile de révolutionnaire, le syndicalisme n'est et ne sera jamais qu'un mouvement légalitaire et conservateur, sans autre but accessible — et encore ! — que l'amélioration des conditions de travail». A l'appui de sa démonstration, il cite le cas des grandes trade-unions nord-américaines. Après avoir été radicalement révolutionnaires, tant qu'elles étaient faibles, elles sont devenues, au fur et à mesure qu'elles croissaient en nombre et en richesse, des organisations nettement conservatrices, «uniquement préoccupées à faire de leurs membres des privilégiés dans l'usine, l'atelier ou la mine et beaucoup moins hostiles au capitalisme patronal qu'aux ouvriers non organisés» ; ceux justement que les social-démocrates flétrissent en les traitant de «prolétariat en haillons» (Lumpenproletariat), et que les anarchistes défendent non moins, sinon plus, que les autres.

Selon Malatesta, l'erreur de Monatte et des syndicalistes révolutionnaires provient d'une «conception trop simpliste de la lutte de classe» : ils pensent que les intérêts économiques de tous les ouvriers — de la classe ouvrière — seraient solidaires et qu'ils suffirait que les «travailleurs prennent en mains la défense de leurs intérêts propres pour défendre du même coup les intérêts de tout le prolétariat contre le patronat». Il en va autrement selon lui : au sein de la classe ouvrière elle-même, existent, comme chez les bourgeois, la compétition et la lutte. Bien plus, certains ouvriers sont plus près de la bourgeoisie que du prolétariat : outre les exemples cités par Cornelissen, Malatesta prend le cas des ouvriers usant de violence contre les «jaunes», pourtant aussi exploités qu'eux ! Là, à notre avis, Malatesta exagère quelque peu et montre son ignorance concrète de la lutte de classe, mais apparemment il veut à tout prix condamner la démarche concurrentielle des syndicalistes révolutionnaires et tout argument lui est bon. Il enfonce donc la porte ouverte par Monatte sur le danger des fonctionnaires syndicaux rémunérés, danger comparable au parlementarisme ! La grève générale ne trouve même pas grâce à ses yeux : elle ne débouchera sur rien, si elle n’est pas accompagnée d'une insurrection. D'ailleurs, la grève générale n'est valable qu'active, c'est-à-dire en continuant le travail pour soi. Pour conclure, il déplore que beaucoup de compagnons se laissent absorber par le mouvement ouvrier car «encore une fois, l'organisation ouvrière, la grève, la grève générale, l'action directe, le boycottage, le sabotage et l'insurrection armée elle-même, ce ne sont là que des moyens. L'anarchie est le but». Celui-ci dépasse de beaucoup les intérêts d'une classe : l'anarchie se propose la «libération complète de l'humanité actuellement asservie, au triple point de vue économique, politique et social». Gardons-nous donc, achève Malatesta, de «tout moyen d'action unilatéral et simpliste» ; le syndicalisme ne peut pas être l'unique moyen, encore moins «doit-il nous faire perdre de vue le seul but qui vaille un effort : l'Anarchie !»

Il semble que Malatesta ait soit mal écouté l'intervention de Monatte, soit sérieusement méconnu la réalité du syndicalisme révolutionnaire français, car tant les critiques énoncées, que les comparaisons faites — sans raison pourrait-on dire —, sont éloignées du sujet. C'est plutôt à un procès d'intention qu'il se livre, en interprétant à sa manière la tradition de l'Internationale et en évoquant une Anarchie bien abstraite. C'est ce que se charge de lui répondre Henri Fuss, lequel précise qu'il est «impossible de ne voir dans le prolétariat organisé qu'un fertile terrain de propagande» et un «simple moyen» ; la lutte de classe se déroule dorénavant sur le terrain économique et le «temps n'est plus où la révolution consistait à mettre la main sur quelques hôtels-de-ville et à décréter, du haut d'un balcon, la société nouvelle» (allusion à l'insurrection du Bénévent, en 1874, à laquelle avait participé Malatesta et qui s'était piteusement terminée). «La révolution sociale, à laquelle nous marchons, continue Fuss, consistera dans l'expropriation d'une classe. Dès lors, l'unité de combat n'est plus, comme autrefois, le groupe d'opinion, mais le groupe professionnel, union ouvrière ou syndicat. Celui-ci est l'organe le mieux approprié à la lutte de classe. L'essentiel est de l'orienter progressivement vers la grève générale expropriatrice, et c'est à quoi nous convions les camarades de tous pays».

Le Français Benoît Broutchoux, militant ouvrier anarchiste formé à la dure école des mineurs du Nord, proteste également et donne un «démenti formel aux théories de Malatesta».

Pierre Ramus ne s'associe pas non plus aux réserves de Malatesta ; les moyens d'action directe du syndicalisme révolutionnaire sont proprement anarchistes, donc le syndicalisme est «contenu dans l'anarchisme» et non l'inverse. Toutefois, le syndicalisme ne peut se suffire à lui-même, l'anarchisme doit, après lui avoir fourni ses armes de guerre, lui donner une philosophie et un idéal, alors il sera devenu l'anarchisme lui-même et pourra se suffire à lui-même. Il termine en déclarant : «Soyons anarchistes d'abord et par-dessus tout ; soyons ensuite syndicalistes. Mais réciproquement, non pas!»

La réponse de Monatte est vive : à travers les «âpres critiques » adressées par Malatesta aux conceptions révolutionnaires nouvelles, il a cru entendre «résonner la voix d'un passé lointain». A ces conceptions nouvelles dont le «réalisme brutal l'effraie, Malatesta n’a fait qu'opposer en somme, les vieilles idées du blanquisme qui se flattait de renouveler le monde par le moyen d'une insurrection armée triomphante». Il s'inscrit en faux contre les reproches de minimalisme révolutionnaire et déclare que «notre anarchisme vaut le vôtre et nous n'entendons pas plus que vous mettre notre drapeau dans notre poche». Si la pratique du syndicalisme a pu engendrer dans certains pays des «erreurs et des déviations, l'expérience est là qui nous empêchera d'y retomber». Et si, au lieu de «critiquer de haut les vices passés, présents ou mêmes futurs du syndicalisme, les anarchistes se mêlaient plus intimement à son action, les dangers qu'il peut receler seraient à tout jamais conjurés !»
 
 

Néanmoins, le charme est rompu : le désaccord exprimé va laisser des cicatrices dans le mouvement et creuser un fossé entre les uns et les autres. Le débat est considéré comme clos et à la treizième séance, le vendredi 30 août, on procède au vote de quatre motions, toutes adoptées d'ailleurs à une très large majorité, bien qu'elles contiennent par endroits des contradictions ! La première, celle de Cornelissen-Vohryzek-Malatesta, appuyée par Rogdaev, Emma Goldman, Wilquet, de Marmande et Knotek, est approuvée par 33 voix contre 10. Elle est bien entendu favorable aux syndicats, à la fois comme des «organisations de combat dans la lutte de classe en vue de l'amélioration des conditions de travail et comme des unions de producteurs pouvant servir à la transformation de la société capitaliste en une société communiste anarchiste». La restriction vient de la «tâche des anarchistes, qui est de constituer dans ces organisations l'élément révolutionnaire, de propager et de soutenir seulement telles formes et manifestations d’“action directe” (grèves, sabotage, boycottage, etc.) qui portent en elles-mêmes un caractère révolutionnaire et vont dans le sens de la transformation de la société» et du fait que les anarchistes «considèrent le mouvement syndicaliste et la grève générale comme de puissants moyens révolutionnaires, mais non comme des succédanés de la Révolution», qu'ils pensent que la «destruction de la société capitaliste et autoritaire peut se réaliser seulement par l'insurrection armée et l'expropriation violente et que l'emploi de la grève plus ou moins générale et le mouvement syndicaliste ne doivent pas faire oublier les moyens plus directs de lutte contre la force militaire des gouvernements».
 
 

C'était faire peu de cas de la lutte extrêmement violente menée par la CGT contre l'armée et la police, utilisées à ce même moment par le gouvernement français pour briser et réprimer de manière sanglante les grèves et mouvements revendicatifs. Il y avait comme un hiatus entre les vœux exprimés et la réalité des événements. Les auteurs de la motion apparaissaient comme des donneurs de leçons et des professeurs de révolution vis-à-vis des prolétaires, engagés au sein de la minorité révolutionnaire consciente et agissante qu'était la CGT.

La deuxième motion, celle de l'Allemand Friedeberg, était encore plus en retrait : elle distingue nettement la lutte de classes et l'émancipation du prolétariat d'avec les idées et aspirations de l'anarchisme qui «tend — par-dessus les aspirations immédiates des classes — à la délivrance économique et morale de la personnalité humaine, à un milieu exempt d'autorité, et non pas à un pouvoir nouveau, celui de la majorité sur la minorité». Un amalgame bizarre est établi avec le parlementarisme du socialisme marxiste, le mouvement syndical corporatif, et la grève pour les droits politiques — tout à fait hors du sujet et non mentionnés lors du débat. La motion s'achevait sur l'esprit anarchiste qui «pouvait pénétrer le mouvement syndicaliste et l'amener à l'avènement d'une société exempte de toute autorité». Elle est tout de même adoptée par 36 voix contre 6.

La motion d'Amédée Dunois, contresignée par Monatte, Fuss, Nacht, Fabbri et K. Walter, rappelait la réalité de la lutte de classe menée par la masse des producteurs, dont l'organe spécifique et fondamental était l'organisation syndicale, appelée à se transformer en groupe producteur et à être «dans la société actuelle le germe vivant de la société de demain». Elle engageait les

«camarades de tous pays, sans perdre de vue que l'action anarchiste n'est pas tout entière contenue dans les limites du syndicat, à participer activement au mouvement autonome de la classe ouvrière et à développer dans les organisations syndicales les idées, de révolte, d'initiative individuelle et de solidarité qui sont l'essence de l'anarchisme».

Approuvée par 28 voix contre 7, elle est complétée par la motion Nacht-Monatte, appuyée par les mêmes signataires, à propos de la grève générale expropriatrice tenue pour un «remarquable stimulant de l'organisation et de l'esprit de révolte dans la société actuelle et pour la forme sous laquelle peut s'accomplir l'émancipation du prolétariat». Elle n'a rien de commun avec la grève politique, et se présente comme la principale voie menant à la «destruction de la société actuelle et à l'expropriation des moyens de production et des produits». Cela s'inscrivait, par conséquent, en opposition aux réserves de Malatesta, contre sa tactique insurrectionnelle et sa prétention affichée de juger limitée aux seuls intérêts de la classe ouvrière la grève générale. Néanmoins, la motion est également approuvée par 25 voix.

La suite de l'ordre du jour voit Emma Goldman proposer une motion en faveur de l'«acte de révolte de l'individu comme de la masse entière». Bien que cela pût s'interpréter de diverses façons — approbation des attentats individuels ou terroristes, ou encore de mouvements insurrectionnels —, à savoir la résurrection de la funeste propagande par le fait, et qu'aucune discussion n'ait été entamée pour dissiper cette confusion, la motion est adoptée de manière expéditive à l'unanimité. En effet, le congrès est très en retard dans son ordre du jour, et on n'a plus le temps de décortiquer le sens des mots. On décide de traiter la question antimilitariste au Congrès antimilitariste qui se déroule en même temps dans le voisinage. La question suivante sur l'Alcoolisme et l'anarchisme est exposée par le professeur Van Ree : il combat l'usage de l'alcool non seulement dans ses abus, mais également dans son usage modéré et s'élève même contre l'usage des boissons modérées «hygiéniques». La question est renvoyée à plus tard, le temps probablement de «boire un petit coup», afin de se remettre des émotions et de mieux réfléchir sur le sujet !

La question de l’Association de production et l'anarchisme est brièvement abordée par le Hollandais Samson qui se déclare favorable aux coopératives de production et aux colonies libertaires, pouvant être utiles aux travailleurs en vue de leur émancipation. L'Éducation intégrale de l'Enfance est traitée par de Marmande qui conclut que les Bourses du travail et les Unions ouvrières sont le mieux à même de déterminer le caractère de l'éducation à donner aux enfants d'ouvriers. Les rapporteurs E. Armand et Mauricius de l'Anarchisme comme vie et comme activité individuelle n'étant pas présents, on passe outre à la question. Celles de l'alcoolisme, de 'association de production et de l'espéranto ne donnent pas lieu à des motions à vote, faute de temps pour les discuter, et Errico Malatesta prononce le discours de clôture du congrès, dans sa dix-septième et ultime séance, le samedi 31 août. Il se félicite de la tenue de ce premier congrès qui a «ouvert la voie menant à l'union féconde [...] Sans doute, des divergences de vues se sont manifestées entre nous ; elles n'affectaient pourtant que des points secondaires. Tous, nous nous sommes trouvés d'accord dans l'affirmation des principes essentiels». Et il appelle les compagnons à œuvrer pour la propagande et l'organisation «avec plus que jamais de confiance et d'énergie».

Une salve d'applaudissements «accueille ces paroles vibrantes. L'enthousiasme est à son comble. La joie éclaire les visages» [dixit le compte rendu] et tous se lèvent pour chanter l'Internationale.

Les syndicalistes révolutionnaires présents au congrès ont tenu deux réunions pour mettre sur pied un Bureau de presse commun entre les différentes organisations syndicales internationales, en attendant un «internationalisme pratique pour maintenir les liens de la plus étroite solidarité» (Dunois).
 
 

C'est ainsi que se déroula cet important congrès anarchiste international. Important à plusieurs titres : ce fut le premier véritable du genre depuis la conférence de Londres, en 1881 ; il permit d'aborder les questions pendantes du mouvement libertaire, surtout celles de l’organisation et du syndicalisme révolutionnaire, déterminant sa pratique sociale et marquant les clivages internes. Il donna lieu aussi à une rencontre physique des militants internationaux, qui ne connaissaient jusqu'alors que de nom et qui purent ainsi procéder à une confrontation ouverte de leurs diverses démarches militantes. Par contre, ses résultats concrets furent limités, les liens tissés étant assez lâches et aucune décision véritable n'ayant ouvert de perspectives pratiques communes. C'est ce qui explique qu'il n'y ait plus eu d'autres congrès durant de longues années ; les organisations et la plupart des militants ayant été accaparés par leur besogne nationale ou quotidienne, et c'est bien dommage, en cette période d’avant 1914, où les relations internationales étaient si nécessaires pour conjurer les dangers de guerre, pointant à l'horizon.


XII.
Les cégétistes libertaires
et les illégalistes (Bonnot et cie) en action




Tandis que certains anarchistes se targuent de leur «orthodoxie» leur appuyer leur prétention à la prééminence révolutionnaire, les anarchistes engagés dans le syndicalisme révolutionnaire au sein de CGT se chargent de mener une pratique d'affrontement direct de classe. La véritable différence entre les deux tendances se situe vraiment à ce niveau, conséquence directe de leurs conceptions organisationnelles opposées. Les premiers se fient presque exclusivement à l'initiative individuelle et à la réceptivité «spontanée» des masses, alors que les seconds appliquent strictement une pratique organisationnelle de minorité consciente et agissante. Celle-ci se base sur l'activité autonome de chaque syndicat adhérent, reliée et coordonnée aux autres syndicats de la Confédération par le Comité confédéral, lequel n'est pas un organisme de direction mais, selon Pouget :

«lieu de coordination et d’amplification de l'action révolutionnaire de la classe ouvrière ; il est donc tout le contraire des organismes démocratiques qui par leur centralisation et leur autoritarisme étouffent la vitalité des unités composantes. Dans CGT, il y a cohésion et non centralisation ; il y a impulsion et non direction ; le Fédéralisme y est partout ; à chaque degré, les organismes divers, — depuis l’individu, le Syndicat, la Fédération ou la Bourse du Travail, jusqu'aux sections confédérales — sont tous autonomes. C’est cela qui fait la puissance rayonnante de la CGT : l’impulsion ne vient pas d’en haut, elle part d’un point quelconque et ses vibrations se transmettent en s'amplifiant à la masse confédérale.»102

Quant au Conseil syndical, il exécute les décisions de l'assemblée générale du syndicat qui, elle, est «toujours souveraine. Tous les syndiqués doivent venir aux assemblées ; s'ils négligent d'y assister, ils doivent acquiescer aux décisions prises. Il ne peut en être autrement, sans retomber dans les dangers du démocratisme où les inconscients et les veules entravent les énergiques. Les décisions de l'assemblée générale doivent donc être sans appel, quel que soit le nombre des présents». Les congrès nationaux de la CGT, organisés tous les deux ans, sont les équivalents des assemblées générales des syndicats de base : ils favorisent une «fermentation utile; les courants d'opinion se dégagent, l'orientation se précise».103
 
 

Toutes ces précisions ont leur poids, car elles permettent de distinguer cette minorité révolutionnaire — digne continuatrice de l'AIT — de celle du type blanquiste qui se substitue délibérément à ses mandants, et d'écarter les appréhensions de certains anarchistes sur la nature et la finalité de la CGT, qui ne paraissent, à ce moment, aucunement fondées.
 
 

Si, sur le papier, tout cela paraît très beau, qu'en est-il en fait ? Eh bien la lutte menée par l'action directe et ses modalités — grève, sabotage, boycottage, label — donne des résultats probants. Pouget dresse une statistique des grèves et actions menées de 1890 à 1905 ; le pourcentage des grèves terminées favorablement passe de 56 sur cent, de 1890 à 1900, à 62, de 1901 à 1904, et à 65,67 pour l'année 1905. Le nombre de grévistes bénéficiaires montre une progression encore plus nette : de 1890 à 1900 : 23,38 pour cent, de 1901 à 1904, à 79 pour cent, et en 1905 à 83,24 pour cent.104

C'est à ce moment que la bourgeoisie française choisit de passer le relais à des politiciens radicaux et jacobins, au passé de «gauche», c'est-à-dire «connaissant» mieux leur sujet et pouvant ainsi juguler cet assaut victorieux de la classe ouvrière organisée. Clemenceau, [ex-maire de la commune de Montmartre, en mars 1871, mêlé à l'affaire des canons qui déclencha la Commune de Paris], devient «Sinistre de l'Intérieur», puis Président du Conseil durant les années 1906- 1908. Le «Premier flic de France», comme il se qualifie lui-même, donne la mesure de ses talents répressifs : 104 années de prison, 667 ouvriers blessés et 20 tués, ainsi que 392 révocations, uniquement pour les années 1907-1908.105 Cette dernière année est culminante : à la suite du massacre d'ouvriers à Draveil-Villeneuve-Saint-Georges, dans lequel le provocateur Métivier — responsable cégétiste à la solde de Clemenceau — joue un rôle capital, 12 dirigeants confédéraux sont arrêtés, choisis parmi les plus virulents : Griffuelhes, Pouget, Delesalle, Janvion, Monatte, Merrheim et d'autres moins connus. D'ailleurs, que ce soit pour des raisons de ce genre ou pour antimilitarisme, les dirigeants cégétistes sont régulièrement embastillés, puis acquittés ou bien condamnés à des peines de prison.

Par le bâton ou la carotte, Clemenceau veut à tout prix réduire la CGT. Juste avant le congrès de Marseille, fin 1908, il fait emprisonner Griffuelhes et Pouget, ses deux «bêtes noires». Son calcul est simple : en démontrant une prétendue irresponsabilité des irréductibles, il veut les isoler du reste des dirigeants — où il a un homme-lige, Latapie —, et modérer l'orientation de la CGT. Son dessein ne réussit qu'en partie : le Congrès ne désavoue nullement les dirigeants emprisonnés, mais Griffuelhes démissionne du secrétariat général, suivi de son adjoint Pouget, après que le trésorier confédéral Albert Lévy lui ait cherché, en son absence, des poux dans la tête. Il sera par la suite blanchi de tout soupçon de détournement de fonds, mais restera tout de même en arrière, se consacrant à des études théoriques et à sa propre activité syndicale.

Après un intermède réformiste, vite interrompu par les bévues du nouveau secrétaire général, Lucien Niel, c'est un militant libertaire, Léon Jouhaux, fils d'un communard de Paris et petits-fils d'un insurgé (fusillé) de juin 1848, qui occupe, pour un bail, cette responsabilité.

Loin de défaire la CGT, la répression gouvernementale a favorisé lon essor : ses effectifs passent de 100.000 membres, en 1902, à 400.000, en 1908, sur un total de 900.000 travailleurs syndiqués. Son combat pour les huit heures de travail quotidien, contre les bureaux de placement, pour le repos hebdomadaire, les augmentations de salaires et améliorations des conditions de travail, souvent conclu victorieusement, en a fait le représentant des meilleures aspirations émancipatrices du mouvement ouvrier.
 
 

La manière forte de Clemenceau ne donnant pas assez de résultats, les ex-socialistes renégats Aristide Briand et Viviani, se succédant aux postes ministériels et à la Présidence du Conseil, s’emploient à corrompre la CGT par des réformes sur les retraites ouvrières, sur les contrats collectifs de travail, sur l'arbitrage obligatoire et sur la capacité commerciale ; toutes rejetées avec force par les syndicalistes révolutionnaires. Bien au contraire, ceux-ci lancent offensive sur offensive sociale : en mars 1909, coup sur coup, deux grèves de postiers suivies d'un essai avorté de grève générale ; en 1911, grèves des cheminots, des marins de Terre-Neuve, des dockers et des travailleurs du bâtiment, en 1912, grève des inscrits maritimes qui bloque le trafic des ports de commerce ; en 1913, grève générale des mineurs du Nord ; l'année suivante, en février 1914, de nouveau grève générale des mineurs, sauf dans le Nord et le Pas-de-Calais. La CGT repousse systématiquement tous les projets de réforme mis en avant par le gouvernement ou bien issus de l'initiative parlementaire. Ses effectifs grimpent à 600.000 en 1912, et, au 1er janvier 1914, ils se montent à 839.931 membres.106

Évidement, tout n'est pas rose chez la CGT, loin de là ; des querelles individuelles, provenant de chocs de personnalités ou de caractères (celui de Griffuelhes est plus que rude et lui vaut de solides inimitiés), divisent les dirigeants. La minorité réformiste — partisans d'une unité d'action avec le Parti socialiste — reste importante et se voit renforcée par l'adhésion de la puissante Fédération des Mineurs. Le fonctionnarisme syndical s'ancre, lié au charisme des chefs, sans cesse réélus ou confirmés dans leurs fonctions par la base ; la plupart des Fédérations adhérentes ne se préoccupent que de leurs intérêts catégoriels immédiats, et restent indifférentes aux revendications des autres Fédérations, a fortiori aux aspirations révolutionnaires globales. Citons l'analyse sans complaisance de Georges Dumoulin, un mineur anarchiste, devenu responsable confédéral :

«Pour tous, c'est la course aux avantages par des chemins tortueux et parlementaires. L'esprit de classe se définit mal et s'exprime encore plus mal. Ce n'est plus l'action directe coordonnée, c'est l'action particulariste éparpillée, c'est ce qui amènera l'une après l'autre la grève des cheminots, celles des inscrits maritimes, puis celle des mineurs, toutes trois influencées par des politiciens.
Je passe rapidement sur cette situation d'avant-guerre, mais le mal a des racines plus profondes. La masse des syndiqués est atteinte du même malaise que les chefs. On va plus loin. Jouhaux dresse un rapport dans lequel il est fait état de l’“immoralité de la classe ouvrière”. L'alcoolisme sévit plus que jamais dans les ports et des méthodes démoralisantes de travail restent en honneur chez les syndiqués. Dans le bâtiment (épine dorsale de la CGT d'alors. NDA), on va de préférence au gros salaire. Mieux vivre, sans amélioration de la conscience individuelle. Merrheim et Lenoir signalent les mêmes maux dans la métallurgie. Dans la bijouterie, chez les coiffeurs et garçons de café, on va aux courses de chevaux.
Un prolétariat pourri de convoitise qui conserve encore l'instinct de sa classe, mais qui en perd de plus en plus l'esprit. Un prolétariat ignorant qui ne sait pas lire, qui ne veut pas lire ou qui lit des saletés. Des militants qui jouent d'interminables manilles chez des camarades bistrots».

Dumoulin est encore plus sévère avec la masse des non-syndiqués : chez eux

«on savait ce que c'était de profiter de l'action des autres. On savait bien que les gros salaires venaient de l'action syndicale, on profitait sans agir. On était le public des réunions publiques. On était ceux qui disent du mal de la CGT pour être bien avec le patron. [...] On est allé au syndicat parce qu'il pouvait servir momentanément à l'obtention d'un gros salaire. On a cessé de payer ses cotisations parce que, le gros salaire obtenu, le syndicat ne servait plus à rien.»107

Erreurs, corruption des dirigeants, des syndiqués et des non-syndiqués, bref du prolétariat entier, selon Dumoulin, ont dissous la conscience de classe.

Toutefois, il faut nuancer ce tableau très noir, brossé en juin 1918, c'est-à-dire avant l'armistice de novembre 1918, car il exprime aussi la rancœur personnelle de l'auteur contre l'impréparation du prolétariat face à la guerre de 1914. Certes, tout cela est vrai et juste, mais ne doit pas cacher malgré tout la volonté révolutionnaire persistante de nombreux militants cégétistes. D'ailleurs, les anarchistes de la CGT sont bien conscients de tous ces défauts et font ce qu'il peuvent pour les corriger. Le fait essentiel demeure que la CGT applique strictement la Charte d'Amiens tenant à distance les politiciens socialistes ou gouvernementaux, et que ses options révolutionnaires sont maintenues fermement, au moins sur le principe.
 
 

De leur côté, les anarchistes qui restent à l'écart de la CGT continuent leur petit bonhomme de chemin de propagande, presque exclusivement par l'écrit, et sont toujours aussi opposés à toute forme d'organisation. Jean Grave poursuit ses publications et manie, pareil à lui-même, ses sempiternels paradoxes : «Un individu qui voudrait résister seul au milieu de la foule serait bientôt écrasé. D'autre part, vouloir grouper les hommes sous un programme général, ce serait les vouer à la dislocation lorsqu'il s'agissait de passer à l'action» (!?).108 Il constate tout au plus que l’«esprit de prosélytisme qui animait les premiers anarchistes, et qui manque chez les nouveaux, et c'est à cette absence qu'il faut attribuer les motifs d'inertie de la plupart de ceux qui se prétendent anarchistes».
 
 

Il en tient pour principaux responsables les individualistes : «bourgeois ratés, auxquels il ne manque que le capital pour faire les types les plus accomplis du mufle exploiteur». Tout cela serait dû, selon lui, à une «mauvaise digestion des idées» si, parfois, concède-t-il, l'activité anarchiste est en sommeil, ce n'est pas imputable à l'éparpillement des efforts, mais bien à «l'indolence, à l'apathie, à l'indifférence du plus grand nombre des individus et de ce que, chez eux, les idées ne sont pas encore passées à l'état de convictions».109 Pour sa part, il est toujours convaincu qu'il est absurde de

«vouloir amener les anarchistes à se concerter en vue d'un programme commun d'action. Il y a des différences de tempéraments, de caractères, qui entraînent des façons de voir les choses différemment. Et ces façons de voir et d'agir ont le droit de se faire jour et de s'exercer au même titre les unes que les autres».

Ainsi, n'est-il pas souhaitable que les anarchistes s'entendent pour «établir un programme commun, ce ne pourrait être qu'au détriment des initiatives et de la naissance d'idées originales». Ce qui l'est moins, peut-on commenter, c'est son attitude de plus en plus isolée et déphasée dans le milieu anarchiste et dans le cours des événements.

Isolé, Kropotkine l'est également en Angleterre ; en outre, âgé et souffrant, il est limité dans son activité. Il publie néanmoins les résultats importants de ses recherches sur la Révolution française, sur l'Entr'aide, «source positive et certaine de nos conceptions éthiques» et «meilleure garantie d'une plus haute évolution» de l'espèce humaine.110 Il met ainsi au net les points forts de la théorie communiste libertaire ; mentionnons en particulier son excellente définition de la méthode employée :

«L'Anarchie représente une tentative d'appliquer les généralisations obtenues par la méthode inductive-déductive des sciences naturelles à l'appréciation des institutions humaines. Elle est aussi une tentative de deviner, sur la base de cette appréciation, la marche de l'humanité vers la liberté, l'égalité et la fraternité, afin d'obtenir la plus grande somme possible de bonheur pour chacune des unités dans les sociétés humaines.»111

Coupé de toute pratique sociale, dans son exil anglais, il ne se rend pas bien compte des dangers latents de l'étatisme et assure que le communisme d'État est impossible, il l'a si «souvent démontré, qu'il serait inutile d'insister sur ce sujet».112 Quant à la pratique organisationnelle spécifiquement anarchiste, elle brille singulièrement par son absence dans ses écrits de l'époque.

Malgré tout, à la suite du Congrès d'Amsterdam, plusieurs tentatives d'organisation ont lieu en France. Les anarchistes du nord du pays se réunissent en congrès en décembre 1907 ; son résultat concret est la création du journal Le Combat, avec un comité de rédaction équivalent à un «bureau fédératif d'une Fédération n'existant pas en fait» (!). En juin 1908, une fédération est créée dans la région parisienne. Le projet est repris l'année suivante avec plus de sérieux : une déclaration de principes est publiée, reprenant en gros les motions adoptées au congrès d'Amsterdam. Son organisation comprend des sections, reliées par un comité fédéral réunissant un délégué par groupe, assisté d'un suppléant ; chaque groupe ne dispose que d'une voix, quel que soit le nombre de ses membres. Une assemblée générale est prévue tous les quatre mois. Les cotisations sont mensuelles, versées par les groupes au prorata de leurs adhérents. Cette fédération vivote, et l'un des anarchistes les plus actifs du moment, G. Durupt, se plaint qu'il n'y ait plus d'«atmosphère», et que les groupes soient «emplis de bafouilleurs». Il attribue une grande responsabilité à l'influence désagrégatrice de Jean Grave. Un projet de «Parti libertaire», avec une large autonomie des groupes, voit le jour, à l'instigation des insurrectionnalistes du Parti socialiste et des partisans de Gustave Hervé, mais il avorte aussi. En 1910, une Alliance Communiste Anarchiste est mise sur pied ; ses structures trop distendues ne lui permettent pas de durer. Une Fédération Communiste lui succède, en juin 1911 ; elle change bientôt son nom en Fédération Anarchiste Communiste, Louis Lecoin en est le secrétaire. En septembre 1912, elle envisage une carte d'adhérent et des timbres mensuels de cotisation. Des congrès régionaux se réunissent en même temps. Tous envisagent un congrès national à Paris, en 1913, pour fonder enfin la Confédération Anarchiste tant attendue.113
 
 

Ce soudain souci de s'organiser «sérieusement» n'est pas fortuit. Il correspond à la volonté nette de se démarquer des anarchistes individualistes, lesquels viennent de défrayer la chronique avec les exploits spectaculaires de Jules Bonnot et de ses amis. En effet, depuis la mort d'Albert Libertad, en 1908, L'Anarchie, le journal qu'il avait fondé, a poursuivi son existence cahin-caha, plusieurs directeurs se succédant pour en assurer la parution. Au point de vue théorique. Paraf-Javal s'est discrédité auprès des compagnons en portant devant la «justice bourgeoise» le différend qui l'opposait aux partisans de Libertad ; aussi, c'est André Lorulot qui prend tout d'abord la relève. Il a participé à la colonie libertaire de Saint-Germain, de 1905 à 1907, puis a collaboré régulièrement à L'Anarchie, et a tâté de la prison pour antimilitarisme. Mis à part la lutte de classes et le principe de l'organisation, il ne se différencie guère des communistes libertaires. Tout au plus insiste-t-il davantage sur la vigilance à observer pour une solidarité véritable entre individus, basée sur la réciprocité et débouchant naturellement sur le communisme :

«L'anarchiste individualiste admet la solidarité comme un levier, une arme, une force nouvelle. Ce n'est pas un dogme que l'on respecte ou un devoir auquel on obéit — c'est un intérêt qu'il est sage d'écouter. Le solidariste conscient procède par sélectionnement, il n'égare pas sa fraternité. Pour lui conserver sa valeur utilitaire il choisit ses associés en se basant sur le principe de la réciprocité.
Le communisme est la forme de relations sociales qui aplanit les barrières économiques et détruit toute obligation en matière de production et de consommation. C'est la forme de camaraderie la plus intégrale, la solidarité la plus avantageuse, celle qui permet aux intérêts individuels de mieux se coordonner. Pas de véritable entraide sans le communisme.»114

Cette véritable fraternité, c'est la camaraderie anarchiste. Il reste individualiste parce que tout doit partir de l'individu qui agit sur lui-même et sur le milieu. «Pour faire la révolution autour de soi, il faut d'abord être capable de la faire en soi-même», affirme-t-il, se situant dans la continuité de Libertad. Tout comme lui, il s'en prend aux résignés, aux complices du système. Le prolétaire ne trouve pas grâce à ses yeux :

«Il se courbe devant le riche exploiteur, léchant ses battes avec servilité. Tour à tour : soldat criminel, ouvrier avachi, collaborateur des policiers, soutien de tous les despotismes, le peuple ne peut pas, du jour au lendemain, devenir capable de vivre sa destinée, avec fierté, logique et solidarité.»115

C'est une des raisons pour laquelle, selon lui, les attentats anarchistes n'ont pu être compris par le «cerveau fruste des masses inconscientes». Éducation de soi-même et révolte, voilà les vertus qu'il prône ; refusant de sacrifier le présent pour un avenir révolutionnaire hypothétique, l'individualiste anarchiste doit tirer de son existence toutes les joies qu'elle peut lui offrir. «Vivre sa vie», hors de toute servitude, de tout obstacle. Justement, si celui-ci est représenté par des «prolétaires inconscients», que se passe-t-il ? Là-dessus, il reste évasif et n'accepte l'illégalisme que s'il est «intéressant, en étant fait sérieusement avec des risques minimes et des profits satisfaisants.»116
 
 

Les autres théoriciens et rédacteurs de L'Anarchie, tels Ernest Armand et Le Rétif (le futur Victor Serge), se veulent plus individualistes, faisant bon marché de la solidarité et au nom du culte forcené du «Moi», encouragent tous les excès, y compris les «réfractaires économiques». Tant et si bien qu'ils finissent par trouver de fervents adeptes du «vivre à tout prix et par n'importe quel moyen» ; au point que le bureau de rédaction du journal soit parfois visité par de drôles d'individus qui bondissent les «yeux exorbités», réclamant, avec «force gesticulations, une bombe, un browning, une arme pour saigner les bourgeois, pour faire un coup»,117 sans que l'on sache exactement s'il s'agit de provocateurs ou d'«agités du bocal». Bref, certains ne se contentent pas de l'illégalisme «à la pépère» de Lorulot et préfèrent pratiquer la «cambriole», de menus larcins ou même l'estampe de-ci, de-là. Voici qu'arrive un «gone» de Lyon, mécanicien hors pair, chauffeur talentueux et décidé à tout : Jules Bonnot. Il s'abouche avec des individualistes désespérés par l'iniquité sociale et voulant s'en sortir par quelque «gros coup». En décembre 1911, ils attaquent, rue Ordener à Paris, un garçon de recettes, puis commettent d'autres agressions, toujours en auto, n'hésitant pas à tuer ceux qui leur résistent ou même à «éliminer» les témoins (dixit Garnier). Parmi leurs victimes figurent un rentier nonagénaire et sa servante ; un chauffeur travaillant dans un garage ; un agent de la circulation ; un automobiliste récalcitrant et deux employés de banque, ceci sans compter quelques blessés. Les «bandits en auto» font la «Une» des journaux en quête de sensationnel, cette forme de délinquance et d'hold-up en auto étant la première du genre. Des récompenses sont promises, la «mouchardite» devient aiguë. Les «grandes oreilles» ne tardent pas à savoir de qui il retourne : les auteurs de ces sanglantes attaques sont vite repérés et, certains d'entre eux, arrêtés sur «renseignements». Acculé, Bonnot abat le sous-chef de la Sûreté, Jouin, s'enfuit puis trouve la mort après un long siège. «Donnés», Valet et Garnier subissent aussi un long siège, à Choisy-le-Roi, où la police se voit renforcée par les zouaves de l'armée ! L'issue leur est également fatale. Une grande rafle cueille tous leurs proches et un procès a lieu en février 1913.

Ce qui est important et révélateur à la fois, c'est l'attitude des théoriciens individualistes, que l'on peut tenir responsables de la mode illégaliste. Lorulot a été pour le moins réservé et, de plus s'est toujours montré hostile aux actions violentes ; on ne peut lui reprocher que le mépris accordé aux inconscients, complices du système. Malgré tout, c'est le seul parmi tous à se demander, après l'exécution de Callemin, Soudy et Monnier, si

«nous n'avons pas quelque responsabilité indirecte, involontaire, dans ces hécatombes. Non en prêchant l'illégalisme, ce que peu de nous ont fait, n'en déplaise à nos détracteurs, mais en appelant à la lutte, à la révolte, à la vie, des natures maladives, ou impatientes, simplistes ou mal équilibrées. Mais non, c'est le tort de la parole humaine de germer en des terrains variés et d'y donner les fruits les plus différents.»118

Il reconnaissait donc la légitimité de l'arbre mais non des «fruits».

Armand se défila en écrivant qu'il s'était imaginé de manière abstraite l'illégaliste et qu'en fait il était a-légal. Hormis cette finasserie, il n'accabla pas les illégalistes et s'en voulut même solidaire. Par contre, Le Rétif, inculpé lui-même de recel de deux revolvers volés, se mit à bêler avec le troupeau contre les illégalistes, jurant qu'il leur avait toujours été opposé. Comme il deviendra coutumier de cette façon de procéder, à savoir de brûler ce qu'il avait adoré la veille, coinçons la queue du renard avec sa tirade enthousiaste, parue le 4 janvier 1912, dans L'Anarchie, au lendemain même de l'affaire de la rue Ordener :

«Qu'en plein jour l'on fusille un misérable garçon de banque, cela prouve que des hommes ont enfin compris les vertus de l'audace [...] Je ne crains pas de l'avouer : je suis avec les bandits. je trouve que leur rôle est le beau rôle ; parfois je vois en eux des hommes. Ailleurs, je ne vois que des mufles et des pantins. Les bandits prouvent de la force. Les bandits prouvent de l'audace. Les ban dits prouvent leur ferme volonté de vivre.
Cependant que les “autres” subissent le propriétaire, le patron et le policier, votent, protestent contre les iniquités et crèvent comme ils ont vécu, misérablement. Quel qu'il soit, j'aime mieux celui qui lutte. Peut-être disparaîtra-t-il plus jeune, connaîtra-t-il la chasse à l'homme et le bagne ; peut-être finira-t-il sous le baiser abominable de la veuve. Il se peut ! J'aime celui qui accepte le risque de la grande lutte : il est viril. Puis, vainqueur ou vaincu, son sort n'est-il pas préférable à la végétation maussade et à l'agonie infiniment lente du prolétaire qui mourra abruti et retraité, sans avoir profité de l'existence ?
Le bandit, lui, joue. Il a donc quelques chances à gagner. C'est assez. Le bandit est viril !»119

Dans ses Mémoires, Le Rétif — le-troubadour-de-la-«virilité» des bandits, devenu Victor Serge — le chantre-du-bolchevisme, fera preuve d'«amnésie» sur cet écrit de jeunesse. Au procès, il jouera le «théoricien» égaré dans une affaire qui n'est pas la sienne et attribuera sa condamnation au délit d'opinion (alors que ce fut pour recel), et au fait de n'avoir pas voulu collaborer avec la préfecture. Cela est à son honneur ; ce qui l'est un peu moins, c'est son attitude lors de la parution de Lorulot à l'audience, en tant que témoin à décharge : il exige que celui-ci soit aussi inculpé pour avoir fréquenté et hébergé des illégalistes. N'ayant pas obtenu satisfaction, il l'accusera ouvertement de délation !

Un autre individualiste en vue, Mauricius, défendit ouvertement la cause des «bandits tragiques» en publiant une apologie de leur «crime» : «poussés par l'implacable logique des faits, nous supprimerons les crimes de la société par le crime contre la société».120 Bien que cela ait été assez éthéré, plutôt à effet littéraire, il deviendra clandestin quelque temps, sera arrêté puis acquitté, en 1915.

Cependant, le fait patent était que Bonnot et ses compagnons sortaient des milieux anarchistes individualistes. D'ailleurs, ils observaient strictement les principes de vie édictés par Libertad et l'école «scientifique» : buveurs d'eau et végétariens, très soignés de leur personne, ils faisaient de la gymnastique en prison. Cela dit, ils refusèrent de couvrir leurs actes crapuleux du manteau de l'Anarchie ; ce n'était pas pour la cause, au moins en partie comme Jacob et ses «travailleurs de la nuit», qu'ils agirent mais pour eux-mêmes et c'est à ce titre qu'ils furent sévèrement jugés par la plupart des anarchistes. Remarquons encore que c'était, dans leur grande majorité, des jeunes d'une vingtaine d'années et que leurs actions furent menées avec un grand amateurisme : improvisation des «coups», manque de discrétion, aucune véritable organisation pour la suite des opérations (guère étonnant pour des individualistes !). En somme, des voleurs de vélos et de motos passés trop vite à l'attaque de banques et à des agressions. Enfin, ils surent payer avec courage la responsabilité de leurs actes. Au nombre des morts, ils firent match nul avec la société : neuf de chaque côté. Bientôt, les «engalonnés», des professionnels ceux-là, accomplirent un carnage incommensurablement pire.

Pour conclure sur l'illégalisme, selon Victor Méric, ses «ravages parmi des milliers de jeunes gens enthousiastes furent incalculables. Pour avoir sacrifié à l'idole illégaliste, les anarchistes ont peuplé les bagnes et les prisons ; ils sont devenus la chose des geôliers et des chaouchs. Singulière méthode pour réaliser sa vie».121

Avec ces tristes affaires, la déliquescence du milieu individualiste s'étala au grand jour. Beaucoup manquèrent du courage élémentaire et, ne pensant qu'à soi, n'hésitèrent pas à recourir à la délation et à des «arrangements». La doctrine en fut complètement déconsidérée.

Dans l'imagerie populaire, il y avait déjà l'anarchiste poseur de bombes, dès lors que s'y ajoutait le «bandit», le mouvement anarchiste français se sentit menacé dans ses œuvres vives. Il fallait veiller à contrôler de plus près l'appellation d'«anarchiste» et se démarquer des «déviationnistes» criminels. Le congrès d'août 1913 s'y employa. Il réunit environ 130 délégués de 60 groupes (24 de Paris et 36 de province), et quelques individualistes perturbateurs qui, fait unique dans les annales anarchistes, furent expulsés de l'assemblée.

Il faut préciser que Mauricius, leur porte-parole, était venu porteur d'un rapport sur sa conception de l'anarchisme, laquelle tranchait trop d'avec celle des congressistes. Par exemple, pour que les «droits de l'individu ne soient pas étouffés», il refusait, sur le plan organisationnel, que le vote puisse avoir lieu, qu'une majorité se dégage et que des commissions soient nommées. Il n'y voyait qu'un danger d'«embrigadement et d'inféodation à un groupe de directeurs». Le principe de la délégation et le mandat, mis en pratique au congrès, constituaient le «plus grand ridicule qui ait été jeté sur les anarchistes depuis cinquante ans».122 Notons que Jean Grave insista particulièrement pour que Mauricius soit expulsé.

La Fédération Communiste Révolutionnaire Anarchiste est créée au congrès, à partir d'un consensus théorique que Sébastien Faure se charge d'exprimer par un manifeste qu'il lit devant l'assemblée : antimilitarisme, antiparlementarisme, action syndicale et condamnation de l'individualisme, séparé désormais par un «abîme infranchissable» du communisme libertaire. Des fédérations régionales naissent, fondées sur le principe intangible de l'indépendance des individus au sein du groupe et de l'autonomie des groupes au sein de la Fédération régionale ou nationale. Des liens aussi lâches ne permettent pas une activité suffisamment suivie, juste des campagnes d'opinion, comme celle contre la loi des 3 ans de service militaire et le militarisme en général. Toute l'activité se limite donc à la propagande, au moyen des journaux, brochures et diverses publications. La tâche pratique de mener une lutte sociale et économique contre le système est en fait dévolue à la CGT. Telle est la situation en France, à la veille de la conflagration de 1914.


XIII.
L'Union sacrée et la «der des ders»





Dès 1905, la rivalité franco-allemande bat son plein. Un contentieux existe depuis la guerre de 1870 ; les patriotes français ont le regard fixé sur la fameuse ligne bleue des Vosges symbolisant les deux provinces perdues : l'Alsace et la Lorraine. A ceci s'ajoutent une concurrence effrénée pour la conquête de colonies africaines, ainsi que l'inquiétude de l'impérialisme anglais, soucieux de préserver sa «perle» des Indes et autres richesses des convoitises allemandes et turques. L'Empire austro-hongrois a de son côté à faire face aux irrédentistes serbes. C'est par là que le baril s'enflamme : l’héritier du trône autrichien est assassiné par des nationalistes serbes, à Sarajevo. L'Autriche déclare la guerre à la Serbie et par le jeu des alliances, les alliés respectifs en viennent aux prises. Toute l’Europe s'embrase en août 1914. Quelle est l'attitude des organisations ouvrières des pays protagonistes ?

D'abord et avant tout en Allemagne, le pays où le mouvement socialiste est le plus fort, le Parti social-démocrate ayant 110 députés (sur 400) et près de 4 millions de voix. Les syndicats qui en sont directement dépendants comptent, eux, plus de trois millions de membres. Eh bien, quarante années de collaboration de classes ont tellement intégré la Social-démocratie à sa bourgeoisie nationale, qu'elle vote unanimement, frénétique et enthousiaste, le 4 août 1914, les crédits pour la guerre ! En décembre 1914, seul Karl Liebknecht votera contre de nouveaux crédits et, en mars 1915, il aura que Ruhle pour se joindre à lui contre le vote du budget.

Comment expliquer cette prise de position en porte à faux avec toutes les résolutions des congrès internationaux des Partis socialistes ? Il y a la difficulté de tenter de mobiliser la classe ouvrière allemande au moment même d'une mobilisation militaire, la répression implacable qui s'ensuivrait (K. Liebknecht sera par la suite condamné à quatre années d'emprisonnement pour son opposition à la guerre), et, surtout, la menace d'anéantissement de toute l'activité social-démocrate si laborieusement édifiée depuis des décennies. Il y a encore le sentiment généralement répandu chez les syndicats allemands, riches et puissants, de la solidarité étroite des intérêts ouvriers et capitalistes dans le développement industriel et commercial de l'empire. Enfin, il y a le phénomène important de la notion de guerre défensive contre les hordes barbares du tsarisme, symbolisant la féodalité et la réaction : ce en quoi la Social-démocratie est bien fidèle au Marx russophobe qui estimait, dès 1848, que l'Allemagne devait mener une guerre «révolutionnaire» contre la Russie.
 
 

Dans l'Empire russe, en pleine expansion économique, le mouvement ouvrier augmente numériquement et politiquement : à la veille de la déclaration de guerre, un mouvement de grève touche 250.000 ouvriers à Saint-Pétersbourg. L'autocratie se débat avec toutes ses contradictions nées de la survivance de privilèges féodaux, de la croissance économique, des mouvements nationalistes de ses nombreuses colonies (Finlande, Pologne, Ukraine, Caucase, Asie, etc...) Rien de tel qu'une bonne petite guerre pour refaire l'unité nationale et restaurer l'autorité défaillante du pouvoir d'État, c'est ce que se disent Nicolas II et son entourage. Le pari réussit en bonne partie: de nombreux social-démocrates, Plekhanov en tête, prennent la défense de la Patrie menacée par l'impérialisme allemand. Les socialistes-révolutionnaires les rejoignent en masse ; certains anarchistes, tels Kropotkine et Tcherkessov, vivant pourtant en exil, embrassent aussi la cause des Alliés, espérant une transformation du régime à la suite d'une victoire. Un petit nombre de social-démocrates, dont Lénine est la tête pensante, prône au contraire un défaitisme révolutionnaire, c'est-à-dire qu'à travers la victoire des Empires centraux ils entrevoient la chute du tsarisme et une possibilité de rénovation sociale.

En Angleterre, les trade-unions, forts de plus de trois millions de membres, et les socialistes, disposant de cinquante députés, sont hostiles à la guerre et n'y prennent part qu'en traînant les pieds. Plusieurs pays européens adoptent la neutralité : l'Italie (du moins au début), la Hollande et les pays scandinaves, enfin l'Espagne et le Portugal.

En France, le problème est plus ardu à résoudre. Va pour les socialistes qui, malgré l'assassinat de Jaurès, l'«apôtre de la paix», retrouvent les accents des soldats de l'an II et des communards de Paris pour bouter hors les envahisseurs allemands (remarquons que danger en Europe vient toujours de l'Est, peut-être est-ce là un restant de la crainte atavique des invasions barbares du début de l’ère chrétienne ?). Gustave Hervé, l'insurrectionnel du Parti socialiste, celui qui avait planté le «drapeau tricolore dans le fumier», se transforme en ardent cocardier. Jules Guesde et Marcel Sembat entrent au gouvernement d'Union Sacrée. La cause est donc rapidement entendue : il s'agit là aussi d'une guerre «défensive». A la différence près que pour «mieux se défendre» tout le monde attaque : les Français se précipitent pour libérer l'Alsace-Lorraine ; les Allemands envahissent la Belgique pour contourner les positions françaises (et éviter une perte de 100.000 hommes, dira le député social-démocrate allemand le Dr Koster, lequel déplore l'hostilité des ouvriers belges car, en cas d'acceptation, ils auraient pu obtenir le suffrage universel, des lois protectrices de la femme et de l'enfant, des assurances sociales, bref, un «mieux-être social»).123

C'est pour la CGT, l'organisation de masse à direction libertaire, dans laquelle se reconnaissent de nombreux prolétaires français, que la partie s'avère être la plus difficile à jouer. Depuis ses tout débuts, elle s'est violemment opposée à l'armée et au militarisme. Yvetot et d'autres dirigeants sont allés maintes fois en prison sous l’accusation d'antimilitarisme. Elle a régulièrement dénoncé la course aux armements, la loi des trois ans de service militaire obligatoire, les crédits pour l'armée, les discours bellicistes et autres menaces d'en découdre. Elle a pris une part prépondérante au succès de la manifestation, hostile à l'armée et au militarisme, de 50.000 Parisiens au Pré-Saint-Gervais, le 16 mars 1913. Il faut signaler à sa décharge qu'à chaque fois qu'elle a essayé d'avoir une action commune contre les menaces de guerre, avec son homologue allemande, celle-ci, complètement inféodée à la Social-démocratie, s’y était refusée, sous prétexte de devoir passer par la voie politique, savoir par l'intermédiaire de leurs partis socialistes respectifs ! Néanmoins, depuis des lustres, sa conduite est toute tracée : en cas de déclaration de guerre et de mobilisation générale, déclarer la grève générale insurrectionnelle. Certes, en juillet 1914, sous l'influence de Jaurès un glissement se produit : son antimilitarisme se mue en lutte pour la paix. Nuance qui a son intérêt car le dérapage continue avec le manifeste du 29 juillet 1914 : la CGT rappelle son opposition à la guerre, mais souligne en même temps la responsabilité de l'Autriche (ce qui la rapproche de la position officielle du gouvernement) ; elle appelle à des manifestations populaires partout dans le pays en faveur de la paix. Le surlendemain, à la suite de l'assassinat de Jaurès, contre toute attente, ce n'est pas l'indignation contre les fauteurs de guerre français qui prévaut, mais le constat du «fait accompli» et de la «crise qui s'ouvre». A l'enterrement de Jaurès, le 4 août, Jouhaux prononce son fameux discours et saute le pas : il parle longuement de Jaurès en termes très élogieux (non justifiés par leurs divergences politiques), puis déclare que

«cette guerre, nous ne l'avons pas voulue [...] Nous serons les soldats de la liberté pour conquérir aux opprimés un régime de liberté, pour créer l'harmonie entre les peuples par la libre entente entre les nations, par l'alliance entre les peuples. Cet idéal nous donnera la possibilité de vaincre».124

C'est le ralliement, discret mais réel, à la cause nationale et c'est à ce titre que Jouhaux a droit aux félicitations de tous, de la gauche à la droite réunies. C'est la fameuse «Union Sacrée». En regard des luttes antimilitaristes d'antan, c'est le monde à l'envers, comment l'expliquer ? Jouhaux lui-même dira ensuite qu'il a voulu éviter par-dessus tout que ses paroles puissent être une cause quelconque de répression à l'égard de la classe ouvrière et c'est dans ce sentiment qu'il a parlé. En effet, il y avait la menace suspendue du célèbre «carnet B», à savoir des trois mille et quelques militants révolutionnaires fichés par la police comme dangereux et à arrêter immédiatement en cas de guerre. Le ministre de la guerre et général Messimy avait publiquement menacé de «coller contre le poteau d'exécution» les meneurs de la CGT et d'envoyer au camp de concentration les militants antimilitaristes. Ce n'étaient pas des paroles en l'air, la soldatesque étant alors toute-puissante. Dumoulin, secrétaire-adjoint de la CGT, adversaire de l'Union Sacrée, ne mâche pas ses mots : il affirme que c'est la peur qui a provoqué le revirement de la majorité du Comité confédéral de la CGT : «on a eu peur de la guerre, on a eu peur de la répression, simplement parce qu'on est des hommes comme les autres».125 Mobilisé lui-même, envoyé à Verdun et partageant la dure vie des «poilus», il fait un constat douloureux et méritoire de la situation, en août 1915 :

«Au début de la guerre, comme durant les quelques jours qui en précédèrent la déclaration, l'impuissance pacifiste s'est affirmée dans tous les pays à un degré égal. L'antimilitarisme n'avait nulle part tué ni l'orgueil national ni le préjugé des races. Notre antimilitarisme, plus tapageur que le pacifisme des travailleurs allemands, n'était pas parvenu à stériliser le poison répandu à profusion par la presse du mensonge parmi les masses des ignorants échappant à toute propagande saine. Notre défaut a été de surestimer la valeur de notre antimilitarisme et nos militants auraient bien agi en acceptant la responsabilité de notre impuissance au lieu de la rejeter sur le dos des chefs ouvriers allemands.»126

Dumoulin ajoute ailleurs que les cégétistes ne s'étaient pas assez intéressés au jeu des alliances diplomatiques. Certes, il y avait des clauses secrètes et cela aurait été difficile d'en prendre connaissance. Cependant, Dumoulin sous-estime visiblement la responsabilité de la Social-démocratie allemande, tout de même flagrante. Malgré tout, celle des dirigeants cégétistes est aussi engagée et rien ne sert de la dissimuler derrière des causes externes. Malgré la marée cocardière, il y avait une minorité ouvrière prête à agir et si le Comité confédéral de la CGT avait proclamé envers et contre tout la grève générale contre la mobilisation, il aurait été d'abord fidèle à lui-même et à la stratégie suivie depuis des années, ensuite une réaction prolétarienne aurait tempéré l'ardeur guerrière. D'ailleurs, les responsables militaires de la mobilisation s'attendaient à dix pour cent de désertions et se sont réjouis de n'avoir eu que deux pour cent de défections !127 Il est probable, ainsi que Jouhaux l'a expliqué lui-même, que la direction de la CGT n'a pas seulement craint pour elle-même, mais surtout une «Saint-Barthélemy» de ses meilleurs militants.

Cela dit, sans pour autant justifier le comportement de Jouhaux et du Comité confédéral cégétiste, donnons la version de Monatte, resté hostile à la guerre :

«Je ne ferai pas au Bureau confédéral le reproche de n'avoir pas déclenché la grève générale devant la mobilisation ; non ! Nous avons été impuissants, et les uns et les autres ; la vague a passé, nous a emportés».128

Même Merrheim, principal adversaire au sein de la CGT de l'Union Sacrée, reconnaîtra en 1919 que

«Nous étions complètement désemparés, affolés ; pourquoi ? Parce que à ce moment la classe ouvrière de Paris soulevée par une crise formidable de nationalisme n'aurait pas laissé aux agents de la force publique le soin de nous fusiller. Elle nous aurait fusillés elle-même».129

Quoi qu'il en soit, Jouhaux devint commissaire à la Nation et, avec tous les autres dirigeants cégétistes, participa étroitement à l'effort de guerre du gouvernement, ce jusqu'en 1917.
 
 

Quant aux anarchistes, surpris par la rapidité des événements, ils n'ont pas le temps de réagir collectivement, faute d'une véritable organisation fédérale, et les décisions sont prises individuellement. Certains se laissent mobiliser, d'autres désertent et partent à l'étranger. Sébastien Faure publie courageusement des textes hostiles à la guerre et à l'Union Sacrée, mais l'événement, c'est en février 1916, le manifeste des Seize (quinze en fait, la localité ayant été prise pour un nom de personne) en faveur des Alliés contre l'Allemagne. Parmi les signataires figurent des militants en vue : Kropotkine, Grave, Malato, Paul Reclus, Marc Pierrot, Cornelissen et Tcherkessov. Leur déclaration est contresignée par une centaine d'autres anarchistes, dont la moitié d'Italiens. Bien que cela fut une tendance extrêmement minoritaire dans le mouvement anarchiste international, elle lui porta un tort considérable. Pour expliquer cette position déroutante, il faut faire appel au passé et mettre en parallèle la prise de position de Karl Marx, lors de la guerre franco-prussienne de 1870, quand il écrivait à Engels que les

«Français ont besoin d'être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir de l'État sera utile à la concentration de la classe ouvrière allemande. La prépondérance allemande, en outre, transportera le centre de gravité du mouvement ouvrier européen de France en Allemagne ; et il suffit de comparer le mouvement dans les deux pays, depuis 1866 jusqu'à présent, pour voir que la classe ouvrière est supérieure à la française tant au point de vue de la théorie qu'à celui de l'organisation. La prépondérance, sur le théâtre du monde, du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon.»130

Cet écrit venait d'être révélé au public par l'ouvrage de James Guillaume, Karl Marx pangermaniste, et a dû provoquer une forte réaction de la vieille génération anarchiste, qui détestait déjà Marx comme fossoyeur de l'Internationale et à ce même titre abhorrait son héritière, Ia Social-démocratie allemande. Il faut tenir compte de cet aspect subjectif et passionnel pour saisir l'esprit de cette époque. De même, le fait que la République française ait été menacée par des empereurs et leur clique aristocratique est à prendre également en considération (quoique l'autocratie russe ait été, à ce niveau, un allié plutôt compromettant).

Au début des hostilités, tout le monde était profondément persuadé de la brièveté de la guerre. En France, certains enthousiastes se voyaient en trois semaines à Berlin, encouragés par la masse déferlante de l'armée russe. Les hostilités se prolongeant, une partie du pays étant envahie et, une atroce guerre des tranchées opposant d'immenses masses humaines, avec des pertes considérables, la fleur au fusil disparut pour laisser place à la lucidité critique. Beaucoup s'aperçurent alors comment ils s'étaient fait berner par le «bourrage de crâne ». Il ne s'agissait plus de mener la «der des ders» des guerres — pour faire la paix éternelle ! —, mais de servir de cobayes à d'effroyables machines à tuer et de se faire massacrer pour que quelques généraux soient constellés de médailles. La guerre «fraîche et joyeuse» devint pour tous une horrible boucherie, où périrent un grand nombre d'hommes dans la force de l'âge.

Du côté russe, les premiers succès avaient vite fait place à des désastres sans nom. Toutes les tares du régime autocratiques apparurent spectaculairement aux yeux de tous : haut-commandement incapable, logistique quasi-inexistante, spéculateurs et prévaricateurs prospérant incroyablement à l'arrière. Afin de soulager le front occidental, l'État-major russe envoyait à l'attaque de positions allemandes inexpugnables, hérissées de mitrailleuses et de canons, des soldats munis de mauvais fusils avec quelques cartouches, cela sans aucune préparation d'artillerie, faute d'obus très souvent ! La «grande faucheuse» se régalait : les millions de morts et de blessés sur le front russe provoquèrent un mouvement d'indignation de plus en plus profond. Début 1917, un incident anodin — le refus d'une unité de cosaques de réprimer une manifestation d'affamés, à Pétrograd —, fait s'écrouler comme un château de cartes le régime tricentenaire des Romanov. Un gouvernement provisoire lui succède. Incapable lui aussi de mettre fin à la tuerie, il se voit renversé par quelques milliers de soldats et quelques ouvriers pétrogradois. Lénine et ses partisans, les bolcheviks, ainsi que ses alliés, les socialistes-révolutionnaires de gauche, instaurent un nouveau gouvernement, le Soviet des Commissaires du Peuple, puis signent une paix séparée avec l'Allemagne et l'Empire austro-hongrois, en février 1918.

L'abandon russe du camp allié est compensé par l'entrée en guerre des États-Unis, mais le moral des «poilus» faiblit, car maintenant tous sont conscients de l'absurdité de cette tuerie générale et, en outre, influencés par l'éclatement de la révolution russe. En avril 1917, des mutineries surviennent sur le front français ; elles sont durement réprimées. Par la même occasion, le pouvoir des généraux s'occupe des pacifistes de l'arrière. L'ex-lieutenant d'Hervé, Almereyda, emprisonné, est retrouvé «suicidé» dans sa cellule.
 
 

Sébastien Faure qui, malgré la censure, faisait paraître avec l'aide de Mauricius, le journal pacifiste Ce qu'il faut dire, est victime d'une grossière provocation policière : on l'inculpe d'«outrages aux mœurs», c'est-à-dire d'avoir pincé les fesses d'une adolescente ! Lui, durant douze ans, l'extraordinaire pédagogue de La Ruche, communauté d'enfants ! Malgré le comique de l'accusation, il est tout de même condamné à six mois de prison.131 Très atteint moralement, il ne s'en remettra que grâce à l'appui sans faille des compagnons. Armand, tout individualiste qu'il est, s'est élevé contre la boucherie guerrière : il est accusé d'avoir aidé à déserter un certain Raymond Bouchard, un individu douteux adonné aux drogues et qui a déjà fait condamner à quinze ans de travaux forcés le pacifiste Gaston Rolland, ce pour l'avoir hébergé. Armand «plonge», lui, pour cinq ans !

L'indomptable Louis Lecoin, ouvrier jardinier et anarchiste intrépide, déjà condamné pour avoir refusé de marcher, lorsqu'il était soldat, en 1910, contre les cheminots grévistes, puis de nouveau embastillé durant cinq ans pour antimilitarisme, se lance dès sa sortie de geôle, en novembre 1916, avec d'autres compagnons, dans une propagande acharnée pour une paix immédiate ; il se voit nouveau arrêté et condamné. Âgé de 24 ans en 1911, il subira en tout huit années d'emprisonnement pendant une décennie ! Des dizaines d'autres anarchistes, dont Lepetit qui purge deux ans, sont condamnés pour propagande pacifiste. Cela, en vertu des méthodes «clemencistes», (le «briseur de grèves» étant entre-temps revenu au pouvoir). D'ailleurs, outré par cette répression, un anarchiste, Émile Cottin, tire le 19 février 1919 sur le «Père-La-Victoire» et le blesse de deux balles. Il est condamné d'abord à mort, puis sur intervention de Clemenceau lui-même, à dix ans de réclusion, alors qu'un mois après, Villain, l'assassin de Jaurès, est acquitté !132

Il n'est pas mauvais de rappeler qu'il y eut des anarchistes conséquents, en fait les plus nombreux dans le mouvement, qui ne faillirent pas à leurs convictions, contrairement à l'opinion répandue par les détracteurs bolcheviks dont la tendance constante a été de mettre en avant la seule attitude des «Seize» ralliés à l'Union Sacrée.


XIV.
Le «mirage du soviétisme»
et la crise de l’anarchisme





L'instauration d'un pouvoir présenté comme celui des soviets en Russie, en octobre 1917, est à la source d'un des plus tragiques malentendus du siècle. Depuis la révolution de février 1917 qui avait mis à bas le tsarisme, les soviets («conseils» en français) étaient devenus les organes de base de la démocratie directe des travailleurs russes. Devant l'impuissance du gouvernement révolutionnaire provisoire des libéraux et socialistes révolutionnaires, dirigé à la fin par le fantasque Kérensky, la dualité des pouvoirs avait favorisé de plus en plus ceux qui réclamaient «tout le pouvoir aux soviets sur place et au centre», avec pour corollaire les revendications de la «Terre aux paysans, l'usine à l'ouvrier», et surtout de «Paix immédiate, sans annexions ni contributions». Lénine sut remarquablement s'adapter à ces mots d'ordre et surtout les utiliser pour accomplir le coup d'État d'octobre 1917, prétendument au nom des soviets et, en réalité, au bénéfice exclusif de son parti et de son centre unique de décision : le comité central. Cette substitution fut vite décelée mais, étant donné les circonstances, elle fut considérée comme provisoire. Les anarchistes russes, assez nombreux quoique insuffisamment organisés entre eux, soutinrent et même collaborèrent avec les bolcheviks. En effet, il leur sembla que ceux-ci avaient jeté aux orties tout l'héritage social-démocrate et s’étaient ralliés aux thèses libertaires. Avec le temps, ils s'aperçurent que ce n'était pas tout à fait le cas, que le fond centraliste et étatiste habitait toujours la tête de Lénine et de ses fidèles. Cependant, la guerre civile, l'intervention étrangère et la menace d'une restauration de l'ordre ancien honni, firent taire leurs critiques et les amenèrent à participer étroitement à la défense de ce qu'ils appelèrent les «acquis de la révolution», ceci sous la direction du parti bolchevik. Ce n'est qu'à la fin de l'année 1919, lorsque la victoire contre les Blancs devint probable et que le nouveau pouvoir bolchevik démontra sa volonté d'hégémonie et qu'il en vint à les réprimer directement, que de nombreux anarchistes s'en détachèrent, sans d'ailleurs tous prendre parti, les armes à la main, contre lui. Après la répression de l'insurrection des marins de Kronstadt, en mars 1921, leur réserve se transforma en hostilité déclarée et la rupture fut consommée. Bien évidemment, il était trop tard, la nouvelle autocratie s'était solidement installée, disposait d'un fort appareil étatique de contrôle et de répression et pouvait faire face sans trop de difficulté à toutes les contestations internes.

Précisons que ce phénomène de ralliement aux bolcheviks ne fut pas l'exclusivité des anarchistes, mais se manifesta tout aussi bien chez les autres tendances révolutionnaires anciennes : que ce soient les socialistes-révolutionnaires, les mencheviks, les bundistes (Parti social-démocrate ouvrier juif) ou même les fractions social-démocrates dissidentes (jusque-là hostile à Lénine, Trotsky se rallia à lui dès son retour, en 1917, en Russie). Cette seconde Union Sacrée, prétendue révolutionnaire, au nom du «mirage du soviétisme», fut en fin de compte encore plus funeste au mouvement révolutionnaire russe et international.

Revenu en Russie, après quarante ans d'exil, Kropotkine prend vite conscience de l'état des choses et dans une fameuse Lettre aux travailleurs de l'Europe occidentale, le 10 juin 1920, il expose son analyse de la situation. Il s'élève d'abord contre toute intervention armée des puissances alliées en Russie, car elle serait dirigée en premier lieu contre la révolution sociale russe, qu'il relie à ses devancières anglaise et française, et qui, selon lui, «cherche à édifier une société dans laquelle toute la production des efforts combinés du travail, de l'habileté technique et des connaissances scientifiques, irait entièrement à la communauté elle-même. Toute intervention renforcerait, écrit-il, les méthodes dictatoriales bolcheviques, et provoquerait l'hostilité du pays à l'égard des nations occidentales. Il considère comme un fait irréversible l'indépendance des anciennes colonies de l'Empire russe : la Finlande, la Pologne, les pays Baltes, l'Ukraine, la Géorgie, l'Arménie, la Sibérie etc. Il estime que la révolution russe essaie de progresser là où la Révolution française s'est arrêtée, à savoir l'égalité de fait, économique. Malheureusement, cette tentative est l’œuvre de la «dictature fortement centralisée d'un parti», continuateur dans une certaine mesure de la conception centraliste et jacobine de Babeuf. Il pense que c'est en train d'aboutir à un fiasco et apprend «comment le communisme ne doit pas être introduit, même par une population fatiguée de l'ancien régime et n'opposant aucune résistance active à l’expérience faite par les nouveaux gouvernements». L'idée des soviets, poursuit-il, est une «grande idée», d'autant plus qu'ils doivent être composés par «tous ceux qui prennent une part réelle à production de la richesse nationale par leur propre effort personnel». En présence de la dictature d'un parti, ils perdent toute signification, surtout s'il n'y a aucune liberté de presse ni de campagne électorale pour leur désignation. Cette dictature est une «condamnation à mort pour la nouvelle construction». La nouvelle bureaucratie créée par les bolcheviks est encore pire que la française qui «exige, par exemple, l'intervention de 40 fonctionnaires pour vendre un arbre abattu par un orage sur une route nationale». Les travailleurs occidentaux doivent en tirer les leçons, car «s'en rapporter au génie de dictateurs de parti», c'est le meilleur moyen de ne pas accomplir la révolution, de rendre sa réalisation impossible». Il met en garde contre de telles directives, et il termine en préconisant une grande Internationale qui ne soit pas à l'image ni de la seconde ni de la troisième, toutes deux dirigées par un seul parti, mais qui regrouperait les syndicats du monde, tous ceux qui produisent la richesse du monde pour «se délivrer de son présent assujettissement au Capital».

En 1920, lors de la visite d'un camarade étranger, le vieil apôtre du communisme libertaire déclare encore que les «communistes, avec leurs méthodes, au lieu de mettre le peuple sur la voie du communisme, finiront par lui faire haïr jusqu'au nom».133 Prévision des plus exactes, hélas, bien que Lénine n'usa de ce terme qu'à partir de 1918, dans le but évident de couvrir de cette appellation noble son galimatias théorique, que le social-démocrate Charles Rappoport qualifiera alors tout bonnement de « blanquisme à la sauce tartare».

L'analyse de Kropotkine fut partagée par la grande majorité des anarchistes russes, mais une partie non négligeable d'entre eux choisit néanmoins de continuer à œuvrer avec les bolcheviks, quitte à adhérer officiellement à leur parti. Ce fut, entre autres, le cas de notre vieille connaissance Kibaltchiche, ex-Le Rétif, l'admirateur de la «virilité des bandits», ex-directeur de l'Anarchie et ex-théoricien de l'anarchisme individualiste, devenu dorénavant Victor Serge. Son patron, Zinoviev, le président de l'Internationale Communiste, lui confia la tâche malaisée de justifier son reniement. C'est ce qu'il fit dans une brochure publiée en France, en 1921, Les Anarchistes et l'expérience de la révolution russe.134
 
 

Dans sa préface, le bougre ne craint pas d'affirmer que plusieurs militants anarchistes étrangers — dont Lepetit et Vergeat, mystérieusement disparus au cours de leur voyage de retour vers la France, disparition à laquelle il aurait pu certainement apporter «sa» lumière —, se «sont accordés» avec les idées qu'il exprime dans ces pages. Il constate, malgré tout, que dans plusieurs pays, «nombre de militants anarchistes, croient devoir adopter à l'égard de la dictature prolétarienne de Russie une attitude nettement hostile qui révèle le plus souvent une inexpérience et un traditionalisme gros de dangers» (!). Il se charge donc de répéter ici quelques «vérités élémentaires». Après l'«expérience de la guerre et de la révolution, procéder à une révision complète et méthodique de nos idées», en effet, mais dans quel sens ? celui du «fait nouveau» dans l'histoire : «la victoire de la révolution d'octobre [...] la victoire des soviets [...] la victoire de la révolution sociale». La progression reflète bien le mensonge officiel bolchevik de la coïncidence de leur coup d'État avec les notions qui lui sont antinomiques : soviets et révolution sociale. Suit un gros mensonge de Serge lui-même : «la révolution sociale en Russie est en grande partie l'œuvre du bolchevisme». Lui, il n'est arrivé sur place qu'au début de 1919, donc il n'est pas en état d'en juger, mais c'est tellement commode de colporter cette version officielle, qu'il va s'empresser de répandre en France par la suite avec ses deux ouvrages mythomanes : L'An I et l'An II de la révolution. Sa définition du bolchevisme vaut son pesant de boudin : un «mouvement à gauche du socialisme — qui le rapproche de l’anarchisme — inspiré par la volonté de réaliser immédiatement la révolution. Volonté de révolution : l'essentiel du bolchevisme se résume dans ces trois mots». Ramener la révolution sociale aux appétits de pouvoir d'une petite caste d'intellectuels doctrinaires, en voilà une performance ! Tout cela n'est que jeu de mots, procédé où il était déjà passé maître auparavant, comme nous l'avons vu. Mais il y a plus grave, lorsqu'il justifie la terreur bolchevique :

«Du point de vue de ceux qui la (Révolution) font, c'est une rude et dangereuse besogne, parfois une sale besogne à laquelle il faut se mettre botté jusqu'aux genoux, les manches retroussées, sans craindre les haut-le-cœur. Il s'agit de nettoyer la terre de la pourriture du vieux monde. Il faudra remuer la boue à pleines pelletées : et dans cette boue, il y aura beaucoup de sang»

On y sent le relent de Netchaiev parlant de la «révolution à toute vapeur, à travers le sang et la boue». La terreur rouge était à appliquer «sous peine de mort», une «faiblesse eût peut-être amené la défaite». Celle-ci aurait conduit à la terreur blanche, «cent fois plus atroce». Ici, Serge prend l'exemple de la Commune de Paris, les Versaillais auraient fait en deux semaines trois fois plus de victimes que la terreur rouge en Russie, en trois ans de révolution ! comme celui de Pinocchio, son nez a du s'allonger considérablement avec cet énorme mensonge : Latsis, l'idéologue tchékiste, a reconnu lui-même près d'un million sept cent mille victimes de la terreur rouge, dont un grand nombre de paysans et d'ouvriers. Sans ciller, Serge réduit cela à dix mille petites victimes de «boue et de sang». Il s'agit bien là d'une menterie volontaire, car il était bien placé, à Pétrograd, pour connaître le dessous des statistiques du régime.

Suit une réminiscence anarchiste individualiste : le mépris de la masse «pervertie par l'ancien régime, relativement inculte, souvent inconsciente, tiraillée par les sentiments et les instincts du passé». Tout cela pour amener la justification de la dictature révolutionnaire : «J'avoue ne pas concevoir que l'on puisse être révolutionnaire (autrement que d'une façon purement individualiste) sans reconnaître la nécessité de la dictature du prolétariat.» «Sur le prolétariat», aurait-il dû écrire pour que cela corresponde à la réalité. Au cas où il n'aurait pas été bien compris, il récapitule plus loin la quintessence de son nouveau credo :

«Suppression des libertés dites démocratiques ; dictature appuyée au besoin par la Terreur ; création d'une armée ; centralisation pour la guerre, de l'industrie, du ravitaillement, de l'administration (d'où étatisme et bureaucratie) ; enfin, dictature d'un parti... Il n'est, dans ce redoutable enchaînement de nécessités, pas un anneau que l'on puisse ôter, pas un anneau qui ne soit rigoureusement conditionné par celui qui le précède et qui ne conditionne celui qui le suit.»

Citons son point d'orgue : «Toute révolution est un sacrifice du présent à l'avenir.» C'est à se demander si c'est bien le même Kibaltchiche, ci-devant Le Rétif, qui s'exprime ici. Les mânes de ses ex-amis de la bande à Bonnot ont dû tressaillir en lisant une telle insanité ! On comprend que Victor Serge-Kibaltchiche, ayant embrassé avec fougue sa nouvelle foi, se devait de démontrer son allégeance et justifier son appartenance au Parti bolchevik, cette «minorité énergique et novatrice obligée de suppléer, par la contrainte, à l'éducation des masses attardées (!?)», mais quelle trahison tout de même des idéaux de sa jeunesse et quelle abjection pour accomplir sa basse besogne ! Ce triste sire n'en restera pas là, servant officiellement de cicérone aux anarchistes et révolutionnaires étrangers en visite à la Mecque rouge, il intoxiquera quelque temps les esprits et fera ses rapports à qui de droit. Le plus surprenant ne sera pas de le retrouver, une quinzaine d'années plus tard, posant à la victime du stalinisme !

Parmi les anarchistes ralliés au bolchevisme, il s'en trouva heureusement peu pour atteindre ce degré de servilité. Le plus grand nombre d'entre eux soit quittèrent le parti, s'ils y étaient entrés, soit prirent leurs distances, à la suite de la répression de l'insurrection de Kronstadt, puis de l'interdiction des tendances au sein du parti et de l'introduction de la NEP qui la suivirent. Tel fut le cas, en particulier, d'Alexandre Berkman et d'Emma Goldman.
 
 

Le «mirage du soviétisme» eut des effets tout aussi pernicieux à l'étranger, et tout particulièrement en France. La censure gouvernementale, accompagnée de la dénonciation des bolcheviks complices des Allemands, ce jusqu'en 1919, y contribuèrent pour une bonne part. Selon le principe «les ennemis de mes ennemis sont mes amis», beaucoup d'opposants à la guerre crurent reconnaître en Lénine et ses partisans d'authentiques pacifistes conséquents. Le mythe du «pouvoir des soviets» acheva de convaincre les éléments les plus révolutionnaires, dont bon nombre d'anarchistes.

A tel point qu'un premier Parti communiste, section française de l'Internationale Communiste, fut créé début 1919, reconnaissant la «dictature momentanée du prolétariat». Il ne compta quasiment que des anarchistes. Le moins étonnant n'est pas de retrouver d'anciens individualistes en fervents adeptes du bolchevisme. Lorulot écrit, en novembre 1918, qu'en «période de révolution une certaine dictature est nécessaire» ; en 1921, il persistera et signera : la «dictature de fer du prolétariat» sera une «dictature des élites sur les brutes». Mauricius et même Armand avouent éprouver une «certaine sympathie» à l'égard des bolcheviks; Charles-Auguste Bontemps estime lui aussi que la dictature «est un mal, mais un mal nécessaire» pour aider à «installer un système communiste».135

Le Parti communiste se transforme, lors de son congrès du 25-28 décembre 1919, en une Fédération communiste des soviets, ce qui témoigne de l'influence prépondérante des anarchistes car sa structure est fédérale : les soviets de base forment des soviets de région qui, à leur tour, désignent un soviet central, l'ensemble reflétant la volonté d'un contrôle permanent de la base. Autant dire tout de suite que l'existence de l'une et de l'autre organisations communistes ne fut à aucun moment reconnue par Moscou, puisque c'est le parti issu de la scission du Congrès de Tours du Parti socialiste, qui eut toutes ses faveurs. Toutefois, le cas est assez éloquent pour montrer toute la fascination exercée par le «mirage du soviétisme» sur beaucoup de compagnons libertaires. D'ailleurs, la plupart regagnèrent le giron anarchiste, à l'exception notable de certains syndicalistes révolutionnaires et anarchistes de la CGT, membres de la minorité hostile à Jouhaux : Monatte, Rosmer, Amédée Dunois etc. Ces derniers mirent beaucoup plus de temps à s'apercevoir de leur fourvoiement.

Entre temps, l'information circulant mieux, les témoignages concordants se faisant plus nombreux, le masque soviétique du régime bolchevik tombe et tous peuvent se rendre compte de sa véritable nature. Pour mieux s'en démarquer, la Fédération communiste anarchiste de 1914 change son nom, dès sa reconstitution, en Union Anarchiste (UA), franchement et définitivement hostile aux bolcheviks à partir de la fin 1920.

Dumoulin et Merrheim, les deux leaders de la minorité cégétiste hostile à l'Union Sacrée, à la différence de Rosmer et Monatte, ne se laissent pas berner par Lénine. Merrheim l'avait affronté à Zimmerwald, en 1915, et avait vite percé le personnage : «c'est un guesdiste, cent fois plus sectaire que tous les guesdistes réunis, ce qui n'est pas peu dire», ne désirant que la «dictature sur tout et sur tous, sa dictature à lui, dût la civilisation reculer d'un siècle». Le militant ouvrier retrouvait, dans le «mysticisme des adorateurs de Lénine», le même sentiment qui animait, vingt ans auparavant, les enthousiastes du général Boulanger, la même ardeur inconsciente d'individus «cherchant un sauveur, l'homme qui fera la révolution pour eux».136 Dumoulin, revenu au bercail auprès de Jouhaux et devenu l’«homme fort» du Comité confédéral, s'oppose violemment aux moscoutaires et est l'artisan principal de la scission syndicale de 1921 d'avec la minorité bolchevisante et ses alliés anarchistes. Ceux-ci, à leur tour, se séparent en 1924, des affidés de Lénine. Ainsi, la CGT, tout comme le mouvement ouvrier international, se trouve scindée, en trois tronçons : la CGT de Jouhaux, membre de l'Internationale syndicale d'Amsterdam, la CGTU bolchevisée, affiliée à l’Internationale Syndicale Rouge, et la CGT Syndicaliste Révolutionnaire de Pierre Besnard et des anarcho-syndicalistes, adhérente à l’Association Internationale des Travailleurs, ayant son siège à Berlin.
 
 

Le mouvement anarchiste français et international, sorti déjà très éprouvé par la guerre, se retrouve plus divisé encore face à la nouvelle situation créée par l'avènement du bolchevisme. Le congrès de l'Union anarchiste n'a lieu qu'en novembre 1920, près de sept ans après le précédent (1913). Un congrès international avait été prévu pour septembre 1914, il n'aura lieu qu'en décembre 1921, à Berlin. Les anarchistes ont été pris de court par les événements, pour ne pas dire complètement dépassés. La cause évidente est le manque de liaison et tout simplement d'organisation réelle ; que l'on imagine ce qu'une organisation du type de l'Alliance bakouninienne aurait pu réaliser: adopter un point de vue général, le faire connaître, définir une ligne de conduite pratique et la mettre en œuvre, ce aussi bien à propos de la guerre que du phénomène bolchevik. Au lieu de cela, une longue césure, suivie de la division générale des forces. Au congrès de l'U.A., à Lyon, Mauricius, revenu de son emballement bolchevik, à la suite d'un séjour sur place de neuf mois, invite ses compagnons à élaborer un programme agraire et industriel, afin que les crises révolutionnaires de l'avenir ne prennent plus les anarchistes au dépourvu. Un autre congressiste propose même la fondation d'écoles de militants ; d'une manière générale, on souligne l'importance capitale qu'il y aurait à étudier les problèmes d'ordre politique, agraire et industriel.

Quant aux individualistes, ils sont de plus en plus écartés des congrès et organisations. D'ailleurs, Lorulot s'éloigne définitivement de l'anarchisme et se consacre exclusivement à la dénonciation du cléricalisme ; Armand affirme nettement qu'il n'est pas révolutionnaire et se consacre désormais à son hobby de «camaraderie amoureuse», allant jusqu'à fonder une «Internationale pour le combat contre le propriétarisme corporel, la jalousie sexuelle et l'exclusivisme amoureux !» Tout aussi sérieusement, il revendique la propriété personnelle des moyens de production pour l'individu et devient le «pape» d'une petite secte où toute préoccupation sociale est exclue, la «ruse» étant considérée comme le seul moyen pour l'individualiste «affranchi» de s'en sortir.

Or, l'affirmation de l'autonomie individuelle n'a pas été l'exclusivité des individualistes mais, on l'a vu, une constante dans le mouvement anarchiste international et surtout français. Cette notion, mariée à l'autonomie des groupes dans l'organisation, s'appuyait sur le principe intangible de la libre-entente. C’est là que gisait donc le vrai problème. Dans un article intitulé «Organisons-nous», Lecoin insiste sur la nécessité d'une «cohésion bien ordonnée» pour parer à l'inefficacité du mouvement. Un autre militant en vue, Georges Bastien, écrit : «nous n'obtiendrons notre maximum de rendement au point de vue propagande et action que par l'organisation». Se rendant compte, en 1925, de la réticence de certains partisans dogmatiques de l'autonomie individuelle, il les stigmatisera en affirmant qu'ils «ont peur de voir mutiler leur moi dans une organisation. C'est pourquoi ils la rejettent d'une façon catégorique ou détournée en chicanant sur chaque minuscule détail. Tout leur répugne à l'association régulière».137 La nécessité d'une organisation spécifique cohérente et cohésive se fait par conséquent de plus en plus sentir, quitte à réviser certaines valeurs traditionnelles de la doctrine. C'est la tâche que se donnent justement plusieurs rescapés du mouvement anarchiste russe et ukrainien, réfugiés en cette même année à Paris.
 
 

L'échec le plus cuisant des anarchistes se produit en Russie. Pendant toute l'année 1917, leurs rangs s'étaient sans cesse renforcés, jusqu'à compter des dizaines de milliers d'adhérents aux Fédérations anarchistes de Petrograd et de Moscou, publiant chacune un quotidien, ainsi qu'à travers tous les centres importants du pays. Leur participation aux journées de juillet 1917 — l'insurrection manquée contre Kérensky —, à tous les mouvements de grèves et, bien sûr, aux combats d'octobre 1917, récupérés par les seuls bolcheviks, montre l'influence déterminante qu'ils ont eue à ce moment. Et pourtant, ils ne se défient pas assez tôt du nouveau pouvoir léniniste, s'en désintéressent en quelque sorte, s'affairant à réaliser immédiatement les transformations sociales et économiques auxquelles ils ont si longtemps rêvé. Ce n'est pas non plus qu'ils restent inorganisés : à Moscou, ils forment 50 détachements de gardes noires, ayant un état-major commun et groupant des milliers de membres. L'attaque vient du côté le plus inattendu pour eux : dans la nuit du 12 au 13 avril 1918, les 26 clubs anarchistes de Moscou sont pris d'assaut par des unités aux ordres des bolcheviks et de leurs alliés socialistes-révolutionnaires de gauche. Ne voulant pas un combat fratricide, 600 anarchistes se rendent. En automne 1918, les gardes noires de Moscou se sentiront suffisamment fortes pour envisager de renverser Lénine, c'est le danger de la contre-révolution qui, seul, les en dissuadera. En effet, l'Union Sacrée autour des bolcheviks contre les menaces de restauration de l'ancien régime va brouiller toutes les pistes et contribuer à l'effacement progressif et irréversible des libertaires.138 A cet instant, Kropotkine déplore le manque de liaison entre les anarchistes et projette la création d'un «parti anarchiste», pour «ne pas rester les bras croisés». Il emploie le mot «parti» dans un sens différent de celui des politiciens, c'est uniquement parce que le mot «groupe» lui semble faible et limité pour faire face à la situation. En fait, c'est un Parti anarcho-syndicaliste, regroupant un «noyau de militants anarchistes honnêtes, dévoués et capables de dépasser leurs vanités personnelles», qu'il souhaite et il regrette de ne plus être assez jeune pour s'y employer à fond. Notons que par rapport à la presse et à l'imprimé, il privilégie les contacts personnels et la correspondance.139
 
 

En Ukraine, les choses évoluèrent différemment. Les bolcheviks y étaient, au début, quasi inexistants et s'appuyèrent sur l'extraordinaire mouvement insurrectionnel makhnoviste, animé par les groupes anarchistes locaux. Disons en résumé, qu'ils eurent beaucoup plus de mal à se rendre maîtres de la situation. Relevons qu'une puissante confédération anarchiste, le «Nabat» (Le Tocsin), exista en Ukraine durant plusieurs années ; son apothéose devait être le congrès anarchiste panrusse de Kharkov, en novembre 1920, malheureusement étouffé dans l'œuf par les léninistes qui sentirent vite le danger.

La structure organisationnelle et le fonctionnement du Nabat méritent d'être signalés : de caractère spécifique, il se donne pour tâche exclusive de propager les idées libertaires parmi les travailleurs. Les militants et les sympathisants s'organisent en groupes et en cercles : sur recommandation de membres de groupes, les sympathisants peuvent être admis à participer à l'organisation. Les groupes forment des fédérations régionales ou urbaines, lesquelles, à leur tour, constituent la Confédération. Chaque groupe désigne un secrétaire, chargé de gérer son activité et d'être en relation avec les autres groupes et organisations. Les fédérations régionales et urbaines mettent sur pied un secrétariat, désigné en assemblée générale. Ce secrétariat s'occupe de fournir aux groupes de la littérature, les propagandistes et agitateurs nécessaires, et se charge de l'activité générale de la fédération. Les délégués des groupes forment le soviet de la fédération, lequel examine toutes les affaires concernant l'organisation ; ses décisions sont appliquées par le secrétariat de la fédération. Celui de la Confédération est élu par le congrès de toutes les organisations anarchistes adhérentes et assume ses responsabilités jusqu'au congrès suivant. Ses attributions sont de publier un organe de presse, d'éditer des ouvrages, d’organiser des écoles de propagandistes, de répartir les militants actifs entre les organisations, de convoquer les congrès et d'entretenir les relations avec les organisations anarchistes d'autres pays. La discipline organisationnelle tient en l'obligation morale pour chaque membre de mettre en pratique les principes et les tâches de l’organisation. En particulier, toute responsabilité prise doit être assumée. Toute intervention au nom du groupe doit être, au préalable, discutée et approuvée à une assemblée générale du groupe. Les responsables doivent régulièrement rendre compte de l'accomplissement des tâches qu'on leur a confiées.

La Conférence du Nabat, réunissant des anarcho-syndicalistes et des communistes libertaires, attirait l'attention sur l'abus du nom d’anarchistes par toutes sortes d'éléments douteux, qu'elle recommandait de dénoncer soit oralement, soit par tract ou publication. Elle rappelait à ce sujet qu'aucun anarchiste digne de ce nom ne pouvait être membre d'une tchéka, d'une milice quelconque, d'un tribunal, être geôlier ou participer à d'autres institutions à caractère répressif. De même, aucun anarchiste ne pouvait être directeur ou responsable d'institutions de caractère bureaucratique-autoritaire. Ces résolutions pratiques, extraites d'un ensemble important d'autres résolutions prises lors de la première Conférence du Nabat, du 12 au 16 novembre 1918, montrent le sérieux du type d'organisation créée et explique sa bonne marche pendant plus de trois ans. Nous ne disposons pas d'informations suffisantes sur les autres organisations existantes alors en Russie ou en d'autres parties du territoire, mais nul doute que si, dans leurs grandes lignes, elles avaient correspondu aux vœux de Kropotkine et aux principes du Nabat, le cours des événements en eût été changé.140 C'est du moins la conviction intime des membres du groupe d'anarchistes russes en exil, sis d'abord à Berlin puis à Paris et qui compte dans ses rangs Piotr Archinov et Nestor Makhno. Ce groupe va s'efforcer d'analyser les raisons exactes de l'échec du mouvement anarchiste en Russie et d'en tirer les leçons tant sur le plan théorique que pratique pour le mouvement international. Il y a là une heureuse conjonction avec les préoccupations des compagnons français, traumatisés par les reniements de l'Union Sacrée et par la bolchevisation croissante du mouvement ouvrier.


XV.
La Plate-forme organisationnelle
du groupe Diélo Trouda





La figure de Nestor Makhno étant assez familière, donnons quelques éléments biographiques au sujet de Piotr Archinov (de son vrai nom Marine). C'est un ouvrier serrurier de formation : il a commencé à travailler comme cheminot en Ukraine orientale. A l'âge de dix-sept ans, en 1904, il sympathise avec les idées de la fraction bolchevique du Parti ouvrier social-démocrate russe, mais s'aperçoit rapidement de leur inadéquation à la situation révolutionnaire que connaît alors le pays et devient communiste libertaire. L'heure est à la lutte armée, afin de faire face à la répression implacable des séides tsaristes : ainsi, il fait sauter, âgé seulement de dix-neuf ans, le 23 décembre 1906, un immeuble où demeurent les membres d'une expédition punitive de police. Plusieurs officiers cosaques et gendarmes y périssent. Peu après, le 7 mars 1907, il exécute publiquement d'un coup de revolver le chef des ateliers de chemins de fer d'Alexandrovsk, responsable non seulement de l'oppression des ouvriers depuis des années mais aussi d'en avoir dénoncé cent vingt, lors des grèves et insurrections de 1905 et 1906, et dont près d'une centaine ont été soit condamnés à mort, soit envoyés aux travaux forcés. Arrêté et condamné à mort, Archinov parvient à s'évader dans des conditions rocambolesques, grâce à l'aide de compagnons, puis poursuit son activité. Appréhendé à nouveau et re-condamné à mort, il réussit à s'évader encore. Nullement découragé, il continue à militer activement, en faisant passer par contrebande des armes et de la littérature anarchiste par la frontière autrichienne. Arrêté en 1910, il doit à un heureux concours de circonstances, grâce à un bon usage de divers pseudonymes, de ne pas être soupçonné pour certains de ses actes terroristes et de ne se voir condamné qu'au bagne politique des Boutirkis, à Moscou.141 Il y rencontre Makhno et de solides liens d'amitié et d'idées se tissent entre eux. Ils décident même d'éditer un jour une revue théorique communiste libertaire, dont l'absence se faisait sentir déjà à cette époque.
 
 

Février 1917 ouvre les portes du bagne aux survivants de l'époque héroïque. Archinov reste à Moscou et participe intensément au travail de la Fédération anarchiste locale. Lors de son séjour dans cette ville, en mai-juin 1918, Makhno lui demande instamment de revenir en Ukraine, mener ensemble la lutte. Il y arrive début 1919 et prend immédiatement une responsabilité importante à la commission culturelle du mouvement makhnoviste, se chargeant entre autres de publier l'organe des insurgés. Il reste au sein du mouvement jusqu'à la fin 1920 et est alors chargé d'écrire son histoire. Clandestin à Moscou, il s'acquitte de sa tâche, non sans mal car il lui faudra recommencer quatre fois la rédaction de son ouvrage, les premiers manuscrits ayant été saisis par la Tchéka au cours de perquisitions. Il gagne clandestinement Berlin, y fait éditer son livre et prend part aux activités des anarchistes russes qui y sont réfugiés. C'est ainsi qu'il édite avec eux une première revue, Le Messager anarchiste (en russe), dont 7 numéros paraissent de juillet 1923 à mai 1924. Ayant retrouvé Nestor Makhno, après que celui-ci ait connu les pires difficultés à échapper aux provocations de la Tchéka à travers l'Europe, ils décident de se mettre à l'abri en venant vivre à Paris. Ils y fondent la revue Diélo trouda (La Cause du travail), en 1925, dans laquelle vont paraître d'excellentes études et analyses. Un certain nombre de compatriotes vont y participer, mais aussi des Polonais : Walecki, Ranko (Goldenberg), et Ida Mett (Gilman), connaissant parfaitement le russe. Une réflexion collective les amène à publier, en juin 1926, un projet de Plate-forme organisationnelle pour une Union générale des anarchistes, qui va faire date dans l'histoire de l'anarchisme. Ce texte sera longtemps connu sous le nom de Plate-forme d'Archinov, car sa présentation avait été signée par lui, en tant que secrétaire du groupe. C'est là une erreur, la rédaction a été collective, l'expression de ses idées fondamentales également ; d'ailleurs, plusieurs autres textes seront signés aussi collectivement par le groupe. C'est ce que va nous montrer une étude chronologique de leur parution dans Diélo trouda.

Notre problème organisationnel, de Piotr Archinov, paraît en août 1925 et donne en quelque sorte le signal du processus. Il y examine attentivement la situation politique de la Russie, constate les ravages exercés par le bolchevisme, mais fait un mea culpa du mouvement anarchiste qui a pris au cours de la révolution un retard impardonnable sur le plan théorique et organisationnel, se limitant trop souvent à des «positions justes, certes, mais trop générales, agissant simultanément en ordre dispersé, en multiples petits groupes, divergeant souvent sur de nombreux points tactiques». Gardant la tête froide, il étudie posément toutes les perspectives que peuvent offrir les bolcheviks, les socialistes russes et les libéraux. Les premiers ne peuvent emprunter que la voie de «l'exploitation et de l'asservissement prolongés des masses». La seule question est de savoir s'ils partageront leur pouvoir avec la bourgeoisie. Les seconds, tous étatistes, n'apparaissent que comme les «partis des promesses socialistes, rien de plus» ; quant aux libéraux et aux monarchistes déclarés, ils iraient jusqu'à s'unir aux bolcheviks, uniquement pour retrouver une partie de leurs privilèges. Les anarchistes restent les seuls partisans véritables de la révolution sociale, entraînant le mouvement ouvrier en avant et non en arrière. La seule

«conscience de cela doit décupler nos forces et nous encourager à un combat long et acharné. La route du prolétariat est sinueuse et pénible ; plus d'une fois, la lassitude, le doute saisiront les rangs révolutionnaires, mais aussi difficile que soit cette voie, personne d'entre nous ne doit refuser la lutte et abdiquer, en acceptant la soumission à l'ordre des choses actuel. Que l'esprit ne meure pas ! Ce dicton populaire doit, plus que jamais, rester présent en chaque ouvrier et en chaque combattant révolutionnaire».

Archinov soulignait les «divergences, les dissensions, l'absence de solidarité et de responsabilité collective» qui avaient empêché jusque-là le mouvement anarchiste de jouer un rôle essentiel dans les luttes sociales. La seule solution se trouvait dans «l'organisation commune de nos forces sur la base de la responsabilité collective et de la méthode collective d'action».142

Tcherniakov, un anarchiste russe très en vue pendant la révolution, publie un article, La tâche immédiate, où il préconise la création d'un parti anarchiste, lequel n'aurait évidemment rien d'autoritaire ni de commun avec les partis socialistes étatistes.143 Son modèle serait la Fédération jurassienne bakouniniste. Voline lui répond, dans le numéro qui suit, en réfutant l'usage du terme «parti», trop empreint d'aspiration à un pouvoir d'État. Il ne le fait par formalisme, car il rappelle que le fait de nommer un président de séance à une réunion était considéré, il y a peu, comme antianarchiste. Cela dit, il donne comme modèle d'organisation le Nabat ukrainien, auquel il a participé un certain temps. Il y revient d'ailleurs dans un article où il commente l'activité du Nabat et en particulier la déclaration et les résolutions adoptées à la Conférence de Koursk. Il avait été chargé de rédiger une plate-forme théorique, tâche qu'il n'a pu mener à bien, mais il en donne une idée en proposant de retenir de chaque tendance anarchiste — à savoir, communiste, syndicaliste et individualiste — ce qui peut être compatible entre elles et rejeter le reste. C'est grosso modo, la future synthèse qu'il proposera, de concert avec Sébastien Faure. Le problème organisationnel lui semble d'importance secondaire, bien que devant s'inspirer du Nabat : «union sur la base du fédéralisme, avec quelques éléments d'une centralisation naturelle, libre et technique, c'est-à-dire (n'ayons pas peur des mots) la fusion entre la discipline fraternelle et libre et la responsabilité collective». C'est justement sur la discipline que porte l'article de N. Makhno, dans le même numéro de la revue.144

A ce moment, la correspondance avec les compagnons restés en URSS, même déportés, est encore possible, aussi, dans chaque numéro de la revue, une rubrique leur est consacrée. Certains d'entre eux prônent un plus grand sens de l'organisation, tellement elle paraît indispensable et les réticences à son égard leur semblent, vues de leur situation, comme incompréhensibles ou enfantines.

Il faut attendre le numéro 10 de mars 1926, pour voir paraître une réponse collective du groupe des anarchistes russes à l'étranger aux articles de Voline sur la Synthèse. Celle-ci est systématiquement réfutée comme incohérente et peu informée de l'histoire de l'anarchisme (allusion à l'adhésion tardive de Voline, peu avant 1914, aux idées libertaires). L'article Le problème organisationnel et l'idée de synthèse (intégralement reproduit en annexe du présent ouvrage), affirme qu'il ne s'agit pas de bouleverser la doctrine, sa colonne vertébrale restant le «communisme libertaire», mais de s'inspirer du «matériel accumulé par l'anarchisme pendant les années de son processus vital et de sa lutte sociale».

C'est dans le numéro 13-14, de juin-juillet 1926, que paraît la première partie de la Plate-forme organisationnelle. A la fin du numéro, Ida Mett fait le compte-rendu de la réunion du 20 juin 1926, date de la parution de la Plate-forme et premier anniversaire de la revue. A cette occasion, plusieurs camarades français, italiens, bulgares et d'autres (dont un Chinois), ont été invités.

Archinov prend d’abord la parole, en tant que secrétaire du groupe, récapitule la démarche de celui-ci et présente la Plate-forme comme le résultat de sa réflexion collective, l'amenant à une orientation idéologique et tactique homogènes. L'orateur ajoute que le travail accompli par le groupe peut avoir une signification pour l'anarchisme international, du fait qu'il trace le premier la voie pour la sélection et la concentration des forces anarchistes et qu'il n'y en a pas d'autre pour assurer leur développement mondial. Makhno lui succède, il attire l'attention sur l'absence de l'influence anarchiste parmi les paysans avant la révolution, ce qu'il attribue à l'inexistence d'un esprit organisationnel et de coordination parmi les anarchistes, d'une part, et au préjugé courant chez eux sur le pseudo-caractère petit-bourgeois de la paysannerie, d'autre part. Il estime que Diélo trouda accomplit une œuvre essentielle pour résoudre les tâches révolutionnaires et politiques du mouvement anarchiste. Ensuite, Maria Korn parle brièvement pour saluer le travail entrepris par Diélo trouda et lui souhaite le succès. Sébastien Faure prend à son tour la parole et affirme qu'il prône lui aussi depuis longtemps une solide organisation anarchiste. Cependant, il ne pense pas que l'on puisse y réunir des adeptes de tendances opposées. En conclusion, il rappelle qu'il est dans le mouvement anarchiste français depuis 35 ans et qu'il ne voit pas où se trouve la crise dont il serait sensé souffrir. Un camarade bulgare intervient pour se rallier à la démarche de Diélo trouda, car un essai d'organisation anarchiste synthétique en Bulgarie n'a rien donné. Le camarade chinois déclare qu'il y a une telle disproportion entre l'état social, économique et politique de l'Europe et de la Chine, qu'on ne peut envisager les choses de la même façon. En Europe, le progrès technique et culturel est tel que les anarchistes devraient davantage agir que bavarder. Faute de temps, la réunion s'achève là-dessus, bien qu'il y ait encore plusieurs intervenants inscrits.

La publication de la Plate-forme se poursuit dans les livraisons suivantes de la revue. Quel est son contenu ? Les arguments avancés dans les premiers articles de Diélo trouda sont repris et développés. La cause principale de l'insuccès du mouvement anarchiste tient en l'«absence de principes fermes et d'une pratique organisationnelle conséquente». L'anarchisme doit «rallier ses forces en une organisation générale agissante, comme l'exigent la réalité et la stratégie de la lutte sociale des classes», ceci dans le droit fil de la tradition bakouniniste et des souhaits de Kropotkine. Cette organisation établirait pour l'anarchisme une ligne générale tactique et politique, menant à une «pratique collective organisée». Pour tout ceci, l’élaboration d’un programme homogène est nécessaire. La Plate-forme en représente les grandes lignes, lesquelles sont à approfondir et à élargir par toute la collectivité de l'Union générale des anarchistes. La Plate-forme se divise en trois parties : une générale, où sont affirmés et réaffirmés les principes fondamentaux du communisme libertaire : la lutte des classes, la nécessité d'une révolution sociale violente, le rejet de la démocratie, la négation de l'État et de l'autorité, le rôle des anarchistes et des masses dans la lutte et la révolution sociales, la période transitoire et le syndicalisme ; la partie constructive traite des problèmes de la production industrielle et agraire, de la consommation, puis de la défense de la révolution ; enfin; la dernière partie est consacrée aux principes de l'organisation anarchiste, reposant sur l'unité idéologique, l'unité tactique ou méthode collective d'action, la responsabilité collective, le fédéralisme et les attributions du Comité exécutif de l'Union générale des anarchistes (voir le texte intégral publié en annexe).

Ida Mett revient dans le numéro 16, septembre 1926 de la revue, sur la question de la direction idéologique des masses. Il faut comprendre par là, explique-t-elle, que les anarchistes doivent rendre dominante leur conception de la révolution parmi les travailleurs, et non pas aspirer à prendre le pouvoir d'État, tels les partis politiciens. Le mois suivant, elle fait le compte-rendu d'une réunion-débat consacrée à la Plate-forme, faisant suite à celle écourtée du 20 juin.

Archinov intervient le premier, réitère sa constatation de l'absence d'une idéologie déterminée et de principes organisationnels précis. A qui la faute, interroge-t-il, aux circonstances objectives ou à nous-mêmes ? Il penche pour la deuxième explication. Il donne I'exemple de Kronstadt : s'il y avait eu une organisation anarchiste au moment de l'insurrection de mars 1921, le mouvement aurait été étendu à tout le pays et les choses auraient tourné différemment. De même, en ce moment, faute d'une organisation, les anarchistes sont incapables d'intervenir en faveur des travailleurs russes hostiles aux bolcheviks. Le mouvement anarchiste, malgré les efforts d'individus et de groupes isolés, se trouve sous la menace d'une désintégration. Nombre de camarades, n'ayant pas vécu l'expérience révolutionnaire des Russes et des Italiens, se consolent en se disant que la Révolution corrigera la situation de leur mouvement. Pure illusion ! Bien au contraire, la révolution anéantira ceux qui ne se seront pas organisés à temps. L'anarchisme est l'idéologie de la classe ouvrière et sa meilleure tactique, aussi il doit se présenter de manière unitaire tant théoriquement qu'organisationnellement. Le hollandais Cornelissen lui répond que si le mouvement n’a pu résoudre le problème organisationnel depuis trente ans, c'est trop tard pour le faire maintenant, car on se trouve chaque jour devant des situations pressantes.
 
 

Voline intervient alors estimant, au contraire, qu'il n'est pas trop tard pour résoudre ce problème mais qu'il faut au préalable clarifier la doctrine. Il cite l'expérience du Nabat. Par contre, il voit dans les principes organisationnels de la Plate-forme, une déviation bolchevique : à savoir, le parti, le programme, la ligne politique et la direction des masses.

Plusieurs autres libertaires présents interviennent sur différents points, sans vraiment traiter l'ordre du jour comme le constate Archinov dans son discours final. Il fait remarquer que malgré leur aspect polémique, les critiques avancées n'ont pas été argumentées et que rien n'a été proposé à la place des positions critiquées. Pour lui, il est difficile de répondre au raisonnement du camarade Ioudov : «le groupe des anarchistes russes à l'étranger développe l'idée d'une lutte et d'une stratégie révolutionnaires de classe, cela signifie qu'il aspire au pouvoir». Il ne peut renvoyer le critique qu'à des études plus sérieuses sur le sens de ces mots. Si on n'a pu résoudre le problème organisationnel depuis trente ans, comme le dit le camarade Cornelissen, il n'est pas trop tard pour le faire maintenant et il est illusoire de se reposer sur les syndicats pour la prise en mains économique de la révolution, à moins qu'ils ne soient d'orientation anarchiste. Il répond à l'accusation de déviation bolchevique lancée par Voline, en disant que sur le plan théorique l'anarchisme n'a rien à voir avec le bolchevisme et les socialistes étatistes, ce qui le prémunit déjà de ce danger ; en outre, il n'aspire pas à la conquête du pouvoir d'État. L'idée de la direction idéologique des masses ne contredit nullement l'anarchisme, c'est là au contraire que se trouve sa mission, sinon il n'a aucune raison d'être. Il n'est pas exact non plus que la révolution russe et le bolchevisme aient démontré la nocivité de la direction idéologiques des masses, c'est la méthode étatiste qui a démontré la sienne. La nouveauté dans la démarche du groupe Diélo trouda tient en l'aspiration à «organiser l'influence idéologique de l'anarchisme sur les masses, non pas comme un facteur faible et intermittent, mais comme un facteur constant de la lutte sociale révolutionnaire des travailleurs». Sur ce, la rencontre s'achève.

Dans le numéro 18, novembre 1926, paraît un Supplément de la Plate-forme, contenant les réponses à une première série de questions (posées par la vieille kropotkinienne Maria Korn, alias Isidine, de son vrai nom Goldsmidt). Ces questions sont au nombre de six : la majorité et la minorité dans le mouvement anarchiste ; la structure et les traits essentiels du régime des soviets libres ; la conduite idéologique des événements et des masses ; la défense de la révolution ; la liberté de presse et de parole ; le principe anarchiste : à chacun selon ses besoins (voir le texte complet du Supplément en annexe).

Dans le numéro 20-21, janvier-février 1927, de Diélo trouda, plusieurs articles commémorent le dixième anniversaire de la Révolution russe de février 1917. Celui de Linsky constate l'impossibilité actuelle, à cause de l'omnipotence du Guépéou, de mettre sur pied en URSS des organisations ouvrières indépendantes. Il compare la situation des ouvriers russes à celle des ouvriers allemands en 1916-1917 et ne voit que les comités d'usine capables de réagir ; les anarchistes doivent les orienter de la manière la plus radicale contre le régime bolchevik. Maxime Ranko, dans un autre article, insiste sur la différenciation idéologique à opérer dans les rangs anarchistes, afin de créer une Internationale anarchiste capable d'agir sur le cours des événements. Archinov répond aux questions d'un certain F(léchine?), à propos du rôle des anarchistes au lendemain de la révolution sociale, du danger de nouvelle guerre et sur le terrorisme individuel. Sa réponse la plus intéressante nous semble être sur la définition des soviets, conçus à la différence des soviets bolcheviks de députés ouvriers et soldats, comme des organisations ouvrières et paysannes de production et de consommation. Quant à la Terreur, ce ne saurait être un acte individuel, mais la politique mûrement réfléchie d'une organisation, compte tenu de la situation exacte du pays où elle s'exercerait.

Sous le titre de La lutte pour l'esprit d'organisation, la revue publie le compte-rendu d'une nouvelle réunion organisée avec des camarades polonais et bulgares. Au nom du Groupe des anarchistes russes à l'étranger, Archinov prend la parole ; il indique que la discussion sur la question organisationnelle a lieu à Paris depuis presque un an et que l'on peut déjà distinguer deux tendances par rapport au projet de Plate-forme du groupe : l'une organisationnelle, l'autre désorganisatrice. Ce qui correspond aux trois attitudes adoptées à l'égard de la Plate-forme : l'une positive, l'autre critique-réservée et la dernière «jemenfoutiste» individualiste. La première attitude est pour l'instant la plus répandue ; la seconde apparaît sous la forme des questions posées par Maria Korn dans le Supplément, quant à la troisième, elle considère que l'anarchisme doit pouvoir se trouver dans la poche de chacun et qu'il n'est nul besoin d'«organisations», ni encore moins de Plate-forme. Voline est le représentant le plus typique de cette position anti-organisationnelle ; d'ailleurs, il prépare en ce moment une réponse à la Plate-forme, afin de démontrer son contenu antianarchiste. Bien que cela ne promet pas d'être passionnant, attendons de voir ce que cela va donner. Sur ce, Archinov répète encore une fois tous les points forts de la Plate-forme. Makhno lui succède ; il abonde dans le sens d'Archinov et aurait voulu répondre aux critiques de nos «opposants par malentendu», mais ils n'ont pas répondu à l'invitation de participer à la réunion et il lui est difficile de les critiquer en leur absence. De toute façon, leur irresponsabilité tant organisationnelle que politique ne les mènera que dans un marais où ils ne pourront que «coasser», rien de plus. Il est clair depuis longtemps que notre mouvement a besoin de souder ses forces, sans quoi il ne pourra jamais influencer les événements révolutionnaires, même lorsqu'ils prendront un caractère nettement libertaire. C'est parce que les «opposants par malentendu» ne s'en sont jamais préoccupés et n'y pensent absolument pas, qu'ils se mettent à rechercher ce qui peut y avoir d'antianarchiste dans la Plate-forme. Ils ne pourront recruter que des éléments entrés par hasard dans le mouvement anarchiste, n'ayant pas vécu la pénible expérience de la révolution russe. Leur néant politique et organisationnel apparaît nettement, — poursuit l'exilé ukrainien —, lorsqu'ils veulent réfuter les leçons de notre expérience révolutionnaire, acquise avec «notre sang, notre cœur et nos nerfs».
 
 

Un vieux militant du mouvement bulgare prend la suite et explique que c'est justement ce «jemenfoutisme» de certains anarchistes qui s'est révélé être le principal obstacle au développement des idées libertaires en Bulgarie. Un autre Bulgare précise qu'il ne faut surtout pas confondre le problème de l'organisation du mouvement anarchiste avec celui de la société future. Ce sont là deux problèmes extrêmement importants qu'il faut traiter à part. Un certain Gricha Br. aborde la question de la majorité et de la minorité ; il ne comprend pas pourquoi c'est la minorité qui devrait s'incliner devant la majorité et non le contraire. Archinov lui répond que ce n'est pas là une question de principe, mais une question de sagesse pratique, sinon aucune ligne de conduite ne serait possible. La réunion se termine avec le souhait unanime de prolonger, lors d'autres rencontres, le débat sur les questions traitées par la Plate-forme organisationnelle.

Dans le numéro 23-24, avril-mai 1927, Archinov dresse le bilan de deux années d'existence de la revue et de sa démarche organisationnelle. Il souligne les appuis qu'elle a reçus de toutes parts et, pour se différencier de tous les éléments désorganisateurs, utilise pour la première fois l'expression de Parti communiste libertaire qui, seul, donnera à l'anarchisme la possibilité d'occuper la place qui lui revient au sein des rangs du Travail en lutte. Dans la même livraison de la revue, à la suite de la parution de sa traduction française et des réactions suscitées, favorables ou hostiles, Archinov consacre un long article à la Plate-forme organisationnelle. Pour les uns, c'est un «pas historique en avant dans le développement du mouvement anarchiste ; pour les autres, c'est une malédiction». Il n'y a ici rien d'étonnant, car les «auteurs de la Plate-forme partaient du fait de la multiplicité des tendances contradictoires dans l'anarchisme, non pas pour se donner la tâche de les unir en un tout, ce qui est absolument impossible, mais d'effectuer une sélection idéologique et politique des forces homogènes de l'anarchisme et en même temps de se différencier des éléments chaotiques, petits-bourgeois (libéraux) et sans racines de l'anarchisme». Cette sélection, aussi bien que la différenciation, ne pourra avoir lieu qu'au moyen de l'union de tous les anarchistes théoriquement homogènes en un «collectif politique révolutionnaire, en une Union générale des anarchistes, ou pour s'exprimer plus précisément en un Parti communiste libertaire, ce qui, pour nous, revient au même». Ensuite, Archinov répond à l'objection de Jean Grave, d'accord pour unir les actions mais hostile à leur centralisation. Pour Archinov, ce genre d'attitude est le produit d'un malentendu ou d'une interprétation différente des mots. Tout le chapitre de la Plate-forme traitant du fédéralisme est assez explicite et l'on devrait aisément comprendre de quelle centralisation il s'agit. A propos de la minorité, Grave présente ses concessions à la majorité comme une subordination et lui oppose l'entente. Celle-ci, cependant, ne peut prendre forme que par des concessions de la minorité ou bien, si elles sont jugées trop importantes, la seule issue reste alors la scission. Pareillement, l'appréhension de Grave face au Comité exécutif de l'Union-Parti, ne traduit que sa méconnaissance du travail organisationnel anarchiste. S'il reconnaît la nécessité d'un travail collectif sérieux, lié à l'existence d'une organisation anarchiste générale, il doit accepter la nécessité d'organes, tels que le Comité exécutif de l'Union, ainsi que la responsabilité organisationnelle collective, la discipline, etc.

Archinov réfute une autre objection concernant l'utilisation d'expressions comme la «lutte des classes», les «classes laborieuses», reposant sur la croyance que dans la société anarchiste future, il n'y aurait pas de classes et, par conséquent, de lutte de classes. C'est tout simplement nier la réalité présente, indépendante de la volonté des anarchistes eux-mêmes. Bien qu'aspirant à une société sans classes, tous nos espoirs reposent sur l'aspiration des travailleurs les plus intéressés à la vérité sociale. Voilà pourquoi leur lutte de classe est un des principes de base de l'anarchisme. Le nier, revient à «rejoindre le marais du libéralisme bourgeois, ce qui est souvent arrivé à des anarchistes venus à nous des rangs de la bourgeoisie et n'ayant pas compris l'esprit révolutionnaire du Travail».

Certains camarades d'Europe et d'Amérique du nord ont cru bon d'attirer l'attention sur la contradiction apparente que serait notre négation de la période transitoire et l'affirmation que la réalisation de la société communiste libertaire ne suivrait pas immédiatement la révolution sociale et serait un processus prolongé du travail et de la création sociale. La contradiction n'est ici qu'apparente et provient, encore une fois, de la mauvaise compréhension de l'idée de la période transitoire. Il est évident que le communisme libertaire ne pourra s'instaurer immédiatement et sera le résultat d'une édification tenace et prolongée. Il est indispensable d'avoir en tête une représentation claire des voies et des moyens de cette édification, partant d'un réalisme qui fait, non la faiblesse, mais la force de l'anarchisme, et n'a rien de commun avec la notion de période transitoire, laquelle signifie un laps de temps séparant la révolution de l'avènement de la société libre et incarné par un système politique et économique. Il cite le cas des bolcheviks dont la dictature n'est pas limitée dans le temps et peut durer jusqu'à un siècle. Nous, les anarchistes, nous sommes contre cette notion de période transitoire, car elle suppose la persistance du pouvoir d'État et de l'exploitation des travailleurs. Nous sommes pour la révolution sociale, pour le processus d'une édification sociale directe. Archinov termine son article en posant la question : est-il possible de changer quoi que ce soit au texte de la Plate-forme, pour tenir compte des remarques et critiques faites par les uns et les autres ? Il répond négativement, car il y aura certainement un désaccord à chaque fois pour les points à modifier. Seul un Congrès anarchiste constituant de l'Union générale des anarchistes pourra le faire.

Dans le numéro 25 de Diélo trouda, juin 1927, Tcherniakov revient sur la question du Parti communiste libertaire, dont la création lui semble la seule alternative valable au bavardage creux, au travail individuel des groupes et à la déperdition du temps, des forces et des hommes. Ce n'est qu'ainsi que la révolution anarchiste chassera le bolchevisme. Nestor Makhno publie, lui, un article substantiel sur La défense de la révolution, où il fait largement part de son expérience personnelle.

C'est là-dessus que se clôt, à notre avis, la phase d'exposition de La Plate-forme organisationnelle de Diélo trouda. Maintenant, la traduction française étant parue, ainsi que plusieurs articles d'Archinov, Makhno, Walecki et Ranko dans Le Libertaire, les thèses sont assez bien connues et le véritable débat commence.


XVI.
Le débat sur la Plate-forme





Une première polémique avec Voline, le traducteur en français, s'engage. Ranko lui reproche dans Le Libertaire d'avoir mal traduit ou rendu certains termes et expressions. Il est même proposé de nommer un camarade «expert» devant lequel les deux parties vérifieraient le bien-fondé des récriminations. Mais le jour dit, Voline n'est pas au rendez-vous.145 C'est que les relations personnelles se sont détériorées, depuis peu, entre Voline et Makhno puis Archinov. Jusque-là, il avait été membre à part entière du Groupe des anarchistes russes à l'étranger et avait collaboré régulièrement à Diélo trouda. Qu'est-ce qui a pu provoquer cette tension entre eux ? Certainement quelques manquements personnels et éthiques de Voline à l'égard de Makhno146 ; probablement aussi, le net désaccord au sujet de la Synthèse, que tente de propager Voline depuis quelques années, se référant constamment à l'expérience du Nabat. Référence qui sera moins valable le jour où Diélo trouda publiera la lettre d'un des fondateurs du Nabat resté en Russie décrivant le fonctionnement de la Confédération sous une tout autre forme que celle présentée par Voline (voir texte intégral en annexe). Leurs origines sociales les opposent également : Voline est un intellectuel bourgeois, élevé avec soin par des gouvernantes qui lui ont appris les langues étrangères qu'il possède parfaitement (Allemand et français), alors que Makhno et Archinov sont d'extraction très humble, n'ont pas la même aisance à s'exprimer et ne bénéficient donc pas de la même audience auprès des camarades. Il y a aussi la fréquentation par Voline des loges maçonniques, ce qui convient fort bien à sa notion de Synthèse mais qui est critiqué par ceux qui y voient une collaboration de classes. Il y a aussi, paradoxalement, une différence de culture anarchiste et pas dans le sens que l'on pourrait penser : Archinov et Makhno sont anarchistes depuis plus de vingt ans et connaissent tous les classiques — étudiés au bagne, en particulier — alors que Voline est de formation socialiste-révolutionnaire et n'a adhéré aux idées libertaires, sous l'influence de Kropotkine, que peu de temps avant 1914. Bref, il y a toutes sortes de raisons possibles pour un contentieux entre les anciens compagnons de lutte des années 1919-1920. Comme souvent aussi, la vie en exil et ses difficultés grossit énormément les différends.

Le Groupe des anarchistes russes à l'étranger publie ainsi un communiqué dans Diélo trouda, en décembre 1926, pour dénoncer l'activité malfaisante d'un certain Maïsky, introduit par Voline dans le groupe en 1924, et déjà exclu pour comportement désorganisateur et non éthique. Cette circonstance n'a pas empêché Voline de délivrer une recommandation à cet individu, qui aurait ainsi abusé de la confiance de camarades. Un blâme public est adressé par le Groupe à Voline. Cela n'arrange pas les choses entre les deux parties, loin de là.
 
 

La Réponse de quelques anarchistes russes à la Plate-forme, publiée en avril 1927, est contresignée par sept noms : Sobol, Fléchine, Schwartz, Mollie Steimer, Voline, Lia, Roman, Ervantian. Mais cette signature collective ne trompe personne : Voline est son rédacteur, ne serait-ce que par ses références constantes au Nabat et par son style caractéristique. C'est une brochure de 39 pages très serrées, utilisant de larges extraits de la Plate-forme, se livrant à une critique en règle de tous ses points fondamentaux. Il y a des divergences sur le fond, comme au sujet de la faiblesse du mouvement anarchiste, qui ne s'explique pas, d'après la Réponse, par l'absence d'une organisation ou d'une pratique collective, mais par plusieurs autres raisons:

«a) le vague de plusieurs idées de base de notre conception b) l'assimilation difficile des idées libertaires par le monde actuel, c) l'état mental des masses contemporaines qui s'en laissent conter par les démagogues de toutes nuances ; d) la répression générale du mouvement dès qu'il commence à manifester de sérieux progrès ; e) le renoncement intentionnel des anarchistes à faire usage de la démagogie ; f) le renoncement des anarchistes à toute organisation échafaudée artificiellement, ainsi qu'à toute discipline artificielle

Un point capital de discorde : le refus des auteurs de la Plate-forme de tenir compte de la Synthèse. Autre point de désaccord : la notion de Parti anarchiste, identifiée immédiatement à celle d'un parti politique autoritaire classique. La Réponse s'en prend ensuite à l'anarchisme comme conception de classe, car il est, selon elle, également humanitaire et individuel. La conduite des masses et des événements est soupçonnée de dissimuler une volonté de domination sur les masses, au lieu de «les servir, d'être leurs collaborateurs et leurs aides».

En ce qui concerne la période transitoire, la Plate-forme, selon la Réponse, la nie «platoniquement, phraséologiquement», alors qu'elle «la reconnaît plus que n'importe qui dans nos rangs» ; elle ne serait, en réalité, qu'une «tentative de motiver cette idée et de la greffer sur l'anarchisme». La partie constructive de la Plate-forme est soumise à la même critique virulente, tout est présenté négativement. Au sujet de la défense de la révolution, il est recommandé de privilégier l'armement des travailleurs et les détachements locaux isolés plutôt qu'une armée insurrectionnelle avec État-major commun. La leçon de la révolution russe n'est pas ici retenue : les travailleurs armés ont été vite transformés en gardes rouges, même leur corps défendant, et les détachements armés isolés ont été facilement réduits par les armées régulières. Mais le propos de la Réponse est ailleurs : elle veut démontrer à tout prix le caractère antianarchiste de la Plate-forme et pour cette fin, tout excès est bon, comme lorsque l'armée insurrectionnelle est quasi naturellement transformée en armée rouge ! Avec, bien sûr, une sûreté politique, une Tchéka, prévue soi-disant par la Plate-forme ! Le but de la Réponse consiste à affirmer que la Plate-forme veut la «création d'un centre politique dirigeant, l'organisation d'une armée et d'une police se trouvant à la disposition de ce centre, ce qui signifie au fond, l'inauguration d'une autorité politique transitoire de caractère étatique».

La partie organisationnelle de la Plate-forme est soumise a la même ire pseudo-orthodoxe : la Réponse y détecte une aspiration à un Parti anarchiste centralisé qui n'aurait rien à envier aux bolcheviks. En conclusion, la Réponse n'y va pas par quatre chemins : «Oui, l'essence idéologique est la même chez les bolcheviks et les plateformards». La Plate-forme, c'est uniquement un «révisionnisme caché vers le bolchevisme et la reconnaissance d'une période transitoire», tout y est «inacceptable : ses principes de base, son essence et son esprit même».
 

Cette attaque tout azimut est trop systématique et partiale pour être prise au sérieux : elle sent le règlement de comptes personnels. Comment se représenter les auteurs de La Plate-forme, surtout Archinov et Makhno, comme des bolcheviks inavoués ? Alors qu'ils les avaient combattus les armes à la main, qu'ils avaient vu se faire assassiner par eux leurs meilleurs compagnons ? Un abîme de sang les en séparait. Par contre, Voline avait, lui, entretenu des rapports équivoques, à plusieurs reprises, avec les autorités bolcheviques ; mais ce n'est pas le plus important, ce qui frappe dans la Réponse, c'est l'inexistence, hormis le Nabat idyllisé, de toutes références aux idées et pratiques du mouvement anarchiste. Tout de même, les auteurs de la Plate-forme l'affirmaient eux-mêmes, ils n'innovaient rien, ils ne faisaient que reprendre les acquis des idées et expériences vécues du mouvement. Nous avons vu nous-mêmes que Bakounine avait déjà conçu une organisation spécifique, avec «unité de pensée et d'action», c'est-à-dire une méthode collective d'action, et un «contrôle fraternel et continu de chacun par tous», équivalant à la notion de «responsabilité collective» de la Plate-forme. Pour quiconque ayant suffisamment étudié l'histoire du mouvement, la parenté entre la Plate-forme et les Fraternités bakouniniennes auraient dû être évidente et ne souffrir aucune discussion. C'est faire la part trop belle à la critique partisane et à la volonté de dénigrement qui caractérisaient la Réponse.

Le Groupe des anarchistes russes n'entre pas dans ces considérations historiques et personnelles : il publie, quelques mois après, une Réponse aux confusionnistes de l'anarchisme, où les critiques acerbes de la Réponse de Voline et Cie sont réfutées point par point, leur inconsistance rendue flagrante (voir le texte intégral en annexe). L'accusation de vouloir «bolcheviser l'anarchisme», est relevée comme de la plus basse calomnie. Or, cet argument va servir de lieu commun à tous les détracteurs à venir de la Plate-forme. Pourtant, des avis pleins de bon sens se font connaître dès l'époque, comme celui de L. G. paru dans Le Libertaire :

«La Plate-forme, telle qu'elle est soumise à la discussion, n'est pas présentée comme un credo inattaquable : moi-même et beaucoup y voient des points fort discutables. La Réponse que je viens de lire n'en présente pas moins des points erronés ; j'en cite un pour ne pas encombrer le journal : c'est celui de voir dans la même organisation chiens, chats, loups et agneaux, pour mieux arriver au but, dit la Réponse. J'en ris, car dans ce groupement, il n'y aurait que disputes, morsures et haines avivées. Je sens dans la Réponse beaucoup d'égratignures qui ne prouvent aucune tolérance. De tout cela, je souhaite que l’on délaisse un peu cette longue phraséologie sur ce qui sera demain, et que l'on soit plus terre à terre dans la propagande actuelle.»147
 
 

Deux ans plus tard, Voline, Flechine, Steimer, Sobol et Schwartz publieront une diatribe contre Diélo trouda, accusé cette fois de mener une campagne contre les anarchistes intellectuels. L'anarchisme ouvrier-paysan de la revue sera qualifié de «véritable anarcho-houliganisme» (!?), comparable à de l'antisémitisme !148 Le petit détail qui cloche, c'est qu'en dehors de cette criaillerie, ils ne pourront produire aucun texte exposant enfin leurs propres conceptions. Il n'y a rien là d'étonnant, ce genre de comportement est, somme toute, assez fréquent : incapables de produire par eux-mêmes quoi que ce soit de positif ou de constructif, certains individus, anarchistes ou non, se déclarant plutôt de la tendance la plus radicale, du moins sur le papier, deviennent prompts à se ruer sur toute réalisation, la loupe à la main, pour décréter ce qui est bon ou mauvais. Ces inopportunes «mouches du coche» n'accordent, par contre, aucune importance aux odeurs fétides dans lesquelles elles vivent et se complaisent. La réalité et le vent de l'Histoire les balayent sans retour, mais il faut savoir que ce phénomène existe et réapparaît de temps à autre.

Pendant ce temps, les réunions-débats organisés par Diélo trouda autour de la Plate-forme continuent régulièrement. A celle du 12 février 1927 assistent des militants de toutes les parties du monde : Archinov, Makhno et quatre autres membres représentant le Groupe russe ; Pierre Odéon, de la jeunesse anarchiste de France; Ranko est délégué par le groupe polonais ; plusieurs espagnols : Orobon Fernandez, Carbo et Gibanel ; et un certain nombre de ressortissants à titre individuel : Ugo Fedelli ; Pavel, Bulgare ; Chen, Chinois ; Dauphin-Meunier, Français ; etc. La réunion se tient dans la petite salle d'un café parisien ; on utilise plusieurs langues : le Russe, l'Allemand et bien entendu le Français.

Archinov intervient le premier, comme d'habitude, rappelant les thèses de son groupe et ajoutant que leur application concernait également la France et le mouvement international. Étant pour la plupart des réfugiés, il leur est difficile d'agir en France, ils manquent de base sociale et il serait souhaitable de créer un organe international de langue française qui aborderait les questions essentielles du mouvement. Un Espagnol lui succède et fait part de préoccupations semblables dans son mouvement national. Odéon se proclame partisan de la Plate-forme et demande si les présents ont des mandats pour prendre des décisions. Ranko propose directement de mettre sur pied un Comité provisoire en vue de la création de l'Internationale anarchiste. Plusieurs assistants émettent des réserves, néanmoins une Commission provisoire, composée de Makhno, Ranko et Chen, est créée. Ladite commission envoie une circulaire, le 22 février 1927, à tous les intéressés, récapitulant la démarche entreprise, sur la base de la Plate-forme du Groupe russe. Suit une convocation pour une Conférence internationale, le 20 mars à Bourg-La-Reine, dans une salle de cinéma.

Devant une nombreuse assistance, Makhno énumère tous les points-clé contenus dans la Plate-forme en tant que programme. L'auditoire réagit diversement. Luigi Fabbri propose une légère modification, soutenu par les Français et les Espagnols. On parvient à un accord sur le principe de l'organisation internationale prévue, à partir des points suivants, à savoir, reconnaître :

1) la lutte de tous les frustrés et opprimés contre l'autorité de l'État et du Capital, comme le facteur le plus important dans le système anarchiste ;
2) la lutte ouvrière et syndicale comme une des méthodes importantes de l'action révolutionnaire des anarchistes ;
3) la nécessité dans chaque pays de l'Union générale possible des anarchistes ayant le même but final et la même tactique pratique, reposant sur la responsabilité collective ;
4) nécessité d'un programme positif d'action et de réalisation des anarchistes dans la révolution sociale.149

Au moment où la discussion se stabilise sur cette proposition des Italiens, la police française fait irruption dans la salle et arrête tout le monde. Un mouchard ou un adversaire de la Plate-forme a prévenu les pandores de quelque chose qui se tramait là. Le projet ne capote toutefois pas et le secrétariat provisoire, formé de Makhno, Ranko et Chen, adresse, le 1er avril 1927, une lettre considérant comme acquise la fondation de la Fédération communiste libertaire internationale et reprenant tels quels les points proposés par le groupe russe, avant d'être amendés par les Italiens. C'était aller trop vite et particulièrement maladroit envers les Italiens, lesquels ne tardent pas à faire savoir qu'ils ne peuvent adhérer «pour le moment» à l'initiative. D'autres participants de la réunion font connaître un avis similaire. La situation est donc bloquée par excès de précipitation, ou d'enthousiasme si l'on préfère, de Ranko et Makhno.

Au congrès de Paris de l'Union anarchiste, en automne 1927, les partisans de la Plate-forme l'emportent sur les synthésistes et autres militants réticents. Les partisans de la Synthèse, Sébastien Faure en tête, scissionnent et fondent l'Association Fédérale des Anarchistes. Le vieux tribun n'est pas un adversaire de l'organisation, ni un passif, au contraire, il souhaite une «organisation solide, puissante, capable de relier, à l'heure fixée par la gravité des circonstances, toutes les forces de révolte constituées par des groupements nombreux et énergiques», et un «prolétariat entraîné à l'action décisive par une série de troubles, d'agitations, de grèves, d'émeutes, d'insurrections».150 Il n'a donc rien à voir avec le dilettantisme de Voline et, depuis un bail, il a substantiellement payé de sa personne. Il refuse les thèses de la Plate-forme parce qu'il les trouve trop sectaires et préfère un unanimisme, certes sentimental, du genre «la grande famille», ou comme il le dit lui-même avec humour une «embrassade générale» ; c'est assez sympathique et plein de bonne volonté. Le vieux propagandiste sent que bientôt les anarchistes auront énormément besoin de bonne volonté et d'entraide, car les menaces d'affrontement social et militaire ne manquent pas.151
 
 

En Italie, le fascisme mussolinien s'est instauré depuis quelques années et la réaction règne. Errico Malatesta est assigné à résidence, son courrier est censuré. Il parvient tout de même à prendre connaissance de la Plate-forme et rédige une critique qui paraît dans le Réveil anarchiste, à Genève, d'abord, puis en brochure à Paris. Bien que partisan lui aussi de l'organisation, il n'admet ni la notion de responsabilité collective ni l'existence d'un Comité exécutif. Il pense que les auteurs de la Plate-forme sont «obsédés du succès des bolcheviks dans leur pays ; ils voudraient, à l'instar des bolcheviks, réunir les anarchistes en une sorte d'armée disciplinée qui, sous la direction idéologique et pratique de quelques chefs, marchât, compacte, à l'assaut des régimes actuels et qui, la victoire matérielle obtenue, dirigeât la constitution de la nouvelle société». Archinov publie dans Diélo trouda, l'Ancien et le nouveau dans l'anarchisme, où il répond à ses objections et répète, avec une inlassable patience, les principales caractéristiques de la démarche du Groupe russe (cf. le texte intégral en annexe). Makhno adresse également une longue lettre au vieux compagnon de Bakounine, attribuant à un malentendu leur désaccord. Malatesta met près d'un an à en prendre connaissance, à cause de la censure, et y répond aussitôt. Peut-être la traduction a-t-elle obscurci le sens des mots, mais il reste hostile à la responsabilité collective, à laquelle il oppose la responsabilité morale, et à l’existence d’un comité exécutif, qu’il assimile à un «gouvernement en bonne et due forme», avec ses attributs policiers et bureaucratiques ! Makhno lui répond une deuxième fois :

«Je crois qu'un mouvement proprement social, tel que je conçois le mouvement anarchiste, ne peut avoir de politique positive avant d'avoir trouvé des formes d'organisation plus ou moins stables qui lui donneront les divers moyens de lutte nécessaires contre les différents systèmes sociaux autoritaires. C'est l'absence de ces moyens qui fait que l'action anarchiste, surtout pendant la période révolutionnaire, est amenée à dégénérer en une sorte d'individualisme local, tout cela parce que les anarchistes, se déclarant ennemis de “toutes les constitutions en général”, ont vu les masses s'éloigner d'eux, car ils n'inspiraient aucune espérance d'une quelconque réalisation pratique.
Pour lutter et vaincre, il faut une tactique dont le caractère doit se trouver exprimé dans un programme d'action pratique [...] Dans le domaine des réalisations pratiques, les groupes autonomes anarchistes doivent être capables devant chaque situation nouvelle qui se présente, de formuler les problèmes à résoudre et les réponses à leur donner sans hésitations et sans altérer les buts et l'esprit anarchistes.»152

Malatesta évolue ensuite quelque peu sur la «responsabilité collective», qui lui «paraissait mieux à sa place dans une caserne», car il l'avait comprise comme la «soumission aveugle de tous à la volonté de quelques-uns». Il concède que c'est peut-être une question de mots, car s'il s'agit de l'«accord et de la solidarité qui doivent exister entre les membres d'une association [...], nous serions près de nous entendre».153 C'est certainement l'isolement et un problème de langue qui ont dû créer cette incompréhension chez le vétéran du mouvement.

Pierre Besnard, le leader de la CGTSR et théoricien de l'anarchosyndicalisme, n'a pas d'hésitation, lui, sur la responsabilité collective ; dans l'article consacré à la responsabilité de l’Encyclopédie anarchiste, il en fait un principe organisationnel fondamental du communisme libertaire. Elle n'abolit en rien la responsabilité individuelle de tous les membres du groupement ; il n'y a aucune opposition entre elles. Elle se complètent et se confondent :

« La responsabilité individuelle est la forme originelle de la responsabilité ; elle découle de la conscience. La responsabilité collective en est la forme sociale et finale. Elle élargit la responsabilité de l'individu à la collectivité : en l'étendant ainsi, selon le principe de la solidarité naturelle qui est, en même temps, une loi physique s’appliquant aussi bien aux composants sociaux qu’aux autres parties d’un corps quelconque : animé ou inanimé, elle rend chaque individu responsable de ses actes devant la collectivité tout entière. Et, par réciprocité, par voie de contrôle, elle rend la collectivité responsable devant tous les individus. Comme le fédéralisme lui-même, dont elle est d'ailleurs l'un des principaux éléments, la responsabilité collective s'exerce dans deux sens : ascendant et descendant. Elle fait obligation à l'individu de répondre de ses actes devant le nombre et, à ce dernier, de répondre des siens devant individu.
On peut donc dire que les deux formes de la responsabilité se déterminent l'une l'autre. La responsabilité collective consacre et précise la responsabilité individuelle154

Besnard voyait là, quelque chose de positif rendant l'organisation méthodique et souple à la fois, avec un maximum de force de contraction et de détente.

Marie Isidine publia, elle aussi, une critique, Organisation et parti, de la responsabilité collective, à laquelle elle opposait la responsabilité morale. Elle était surtout en désaccord avec le principe de la décision prise à la majorité que la minorité se devait d’appliquer sans rechigner. Archinov lui répondit peu après (voir les deux textes en annexe).
 
 

Makhno réagit vivement aux critiques qui tendent à mettre en relief le caractère prétendument antianarchiste de la Plate-forme. Il conteste en particulier, celle de Malatesta concernant l'unité tactique, et il s'élève contre l'emploi de n'importe quelle tactique par n’importe quel membre d'une organisation anarchiste, position qu'il attribue au vieil agitateur italien. L'éparpillement des forces ne peut mener à rien et ce n'est pas ainsi, lors de situations révolutionnaires, que l'on pourra aller à la rencontre des masses, remarque-t-il.155

Dans la même livraison de la revue paraît un article de V. Khoudoley, un anarchiste russe resté en URSS et fervent partisan de Diélo trouda. L'auteur relève la nouveauté apportée par la Plate-forme, à savoir la prééminence du politique sur l’économique, c’est-à-dire du groupe idéologique uni sur le syndicat. Ainsi, le Parti communiste libertaire est pour lui la «minorité consciente qui oriente, par son exemple, le mouvement révolutionnaire vers des objectifs libertaires». Les organisations ouvrières et paysannes, syndicats et coopératives, constituent, eux, la «minorité agissante qui accomplit la révolution». Il se réfère à Bakounine pour montrer la filiation de cette conception. La dénomination «Union générale des anarchistes» fait croire que tous les anarchistes devraient se sentir obligés d'en être membres, alors que ce n'est pas le cas. Khoudoley préfère le terme «parti», plus précis car il ne groupe qu'une partie des anarchistes, sut la base d'une sélection théorique affinitaire et à partir d'une volonté commune d'y adhérer ; cela ne signifie nullement une scission avec les autres anarchistes du mouvement. Bref, qu'on laisse s'organiser en parti ceux qui sont partisans d'une théorie homogène. De toute façon, les groupes sont autonomes et peuvent imposer les critères d'appartenance qui leur conviennent. En fin de compte, l'auteur s'étonne qu'on fasse tant de bruit pour un projet que chacun peut accepter ou non. Toujours dans le même numéro de la revue, Archinov publie un texte de synthèse sur le débat provoqué par la Plate-forme. Il énumère les quatre réactions provoquées : hostilité, incompréhension, ignorance volontaire ou involontaire et sympathie ou même enthousiasme. Les résultats sont estimés faibles, compte tenu des buts visés, mais l'abattement de l'anarchisme en de nombreux pays peut l'expliquer. Ceci étant, la Plate-forme est le seul essai, depuis dix ans, de réaliser un pas pratique et positif vers le développement du mouvement. Il cite cependant la lettre très critique d'un camarade d'URSS :

«Je considère que vous avez exagéré en poussant vers l'organisation d'un parti. Votre pensée m'apparaît ainsi : les bolcheviks ont vaincu grâce à leur organisation, cela veut dire que nous aussi, nous nous devons d'en avoir une. Bien sûr, notre armée ne sera pas rouge mais noire, notre Guépéou ne sera pas étatique mais quelque chose d'autre, notre parti ne sera pas centraliste mais fédéraliste. Avec un certain nombre de camarades ici je ne suis pas du tout d'accord avec vous. Vos efforts sont très méritoires pour sortir le mouvement du marais des lieux communs en utilisant l'expérience de ces dernières années... Mais je pense que vous avez succombé à la tentation bolchevique.»

Le correspondant tenait malgré tout à souligner la valeur de la revue, son sérieux et son sang-froid pour poser les questions, c'est pour lui et ses amis un signe que l'anarchisme reste vivant.

Archinov cite d'autres désaccords sur plusieurs points de la Plate-forme : la production, la défense de la révolution ou bien l'emploi de certains termes. Il constate néanmoins que les réactions hostiles à ce jour ont omis le fait essentiel: la « compréhension de nitre approche du problème organisationnel et la méthode adoptée pour le résoudre». Avant tout, la Plate-forme est une tentative pour résoudre une tâche pratique déterminée. Celui qui ne craint pas de regarder en face l'état actuel du mouvement la comprendra sans difficultés. Dans le mouvement anarchiste russe, par exemple, deux tendances existent en ce moment: l'une confusionniste, aux États-Unis, avec la revue Rassviet (L'Aube), laquelle entretient des relations équivoques avec l'émigration russe réactionnaire ; l'autre, mystique, à Moscou. Toute une série d'autres tendances ou nuances existent encore dans le mouvement et qui n'ont rien à voir avec l’anarchisme révolutionnaire ouvrier. Ce n'est pas nouveau, de tout temps, il en a été ainsi et c'est pour cela que le mouvement n'a jamais pu agir de manière solidaire et concertée ; ses actions ont été contradictoires ou même antagonistes, réduisant à rien tout travail pratique. Le milieu est si encombré de ces contradictions, qu'il est loin de vouloir l'unir ou «synthétiser». La seule voie pour sortir du chaos et assainir le mouvement, c'est de sélectionner un noyau de militants actifs sur la base d'un programme théorique et pratique homogène et déterminé, et d'opérer ainsi une différenciation idéologique et organisationnelle. C'est vers cela qu'appelle la Plate-forme. Une organisation théoriquement et tactiquement unie (un parti) évacuera de notre mouvement toutes les contradictions grossières, tant internes qu'externes, lesquelles rebutent les travailleurs, montrera la puissance d'idées et de tactiques du communisme libertaire et regroupera autour de lui, sans aucun doute, la partie révolutionnaire de la paysannerie et de la classe ouvrière. Enfin, que ceux qui ne sont pas d'accord avec cette démarche et ces idées avancent les leurs, pour qu'on se rende compte de l'alternative.

Dans la seconde partie de son texte, Archinov répond aux objections sur certains points. Au sujet de la production, certains ont trouvé que l'unité proposée était contradictoire à la décentralisation, que les soviets paysans et ouvriers, les comités d'usine et de fabriques correspondaient plus à un régime de soviets libres qu'à l’idée de la commune anarchiste. L'unité de production signifie que tout son processus est communiste et appartient à tous et non à des individus ou groupes particuliers, car alors c'est la restauration du capitalisme. Cette unité n'entraîne nullement le centralisme, bien au contraire. Si nous l'avons opposée à la décentralisation, c'est uniquement pour qu'elle ne soit pas le bien de groupes particuliers se concurrençant les uns les autres. Quant au rôle des soviets, il est exécutif et technique, aussi bien pour la production que pour la consommation. Ils n'ont rien de commun avec les soviets politiques, dont les membres n'ont rien à voir avec la production. Dans la Plate-forme, ce n'est que le schéma de la première étape sur la voie de la réalisation de la commune anarchiste qui est esquissé ; s'il y a des erreurs ou inexactitudes, l'intelligence collective du mouvement les remarquera et les corrigera. Les auteurs sont les premiers à venir à leur rencontre, car leur souci n'est pas de masquer les problèmes mais de les résoudre, cela dans un esprit anarchiste le plus authentique. D'ailleurs, leur résolution se fera par la pensée et la pratique collectives du mouvement.

Pour l'organisation, c'est la forme «parti» qui a été la plus critiquée, car apparemment contraire aux principes anarchistes. Cela n'est pas fondé, car il est faux et absurde de penser qu'un parti doit obligatoirement être une organisation autoritaire aspirant au pouvoir. Ce n'est tout bonnement que l'union de personnes qui partagent des convictions déterminées et qui tendent vers des fins précises, lesquelles ne sont pas automatiquement la conquête du pouvoir. Le Comité exécutif si décrié, comme son nom l'indique, est purement exécutif, c'est-à-dire qu'il met en pratique les tâches techniques que lui confie le congrès ; d'ailleurs, il a toujours existé parmi les organisations anarchistes, par exemple, l'Internationale syndicale anarchiste actuelle en possède l'équivalent avec son Secrétariat. En conclusion, Archinov constate que la majorité des objections reposent soit sur une fausse interprétation, soit sur une déformation intentionnelle ; en conséquence, il renvoie les premiers à une meilleure lecture de la Plate-forme, et pour les seconds, il avoue son impuissance. Il achève là-dessus son bilan de trois années de discussions et polémiques diverses.
 
 

A la fin du numéro de la revue, une lettre du collectif des anarchistes de Moscou, signée par Borovoï, Barmach et Rogdaiev, salue l'œuvre entreprise par Diélo trouda comme la seule pouvant sortir de l'ornière l'anarchisme révolutionnaire. Peut-être cela donne-t-il le signal, mais une rafle du Guépéou est opérée au sein des milieux anarchistes d'URSS, jusqu'ici tolérés à grande peine par le régime. Les signataires de la lettre à Diélo trouda, Khoudoley et des dizaines d'autres sont arrêtés, emprisonnés ou envoyés en déportation. Tous les liens avec l'Occident sont évidemment rompus et interdits. Curieusement et de manière concomitante, Archinov est arrêté par la police française, qui lui reproche une activité politique incompatible avec son statut de réfugié politique : il est expulsé vers la Belgique, en janvier 1930. Sous les coups conjugués de la répression stalinienne et républicaine, le travail de clarification et de liaison entrepris par Diélo trouda se trouve annulé en Europe. Après plusieurs mois d'arrêt, la revue reparaît tout de même, mais cette fois à Chicago, aux États-Unis. Archinov poursuit sa collaboration, mais irrégulièrement. Soudain, coup de tonnerre : il publie une brochure, où se référant au Lénine de L'État et la révolution, il reconnaît la nécessité de la dictature du prolétariat, seule issue à l’impasse historique et théorique du moment. A la suite du mouvement révolutionnaire espagnol de 1931, il ne voit pour les anarchistes espagnols qu'une seule alternative : établir une dictature du prolétariat ou bien évoluer vers le réformisme et l'opportunisme. A cette analyse surprenante correspond un conseil encore plus déconcertant : établir un contact avec l'ambassade d'URSS et les partis communistes de tous pays !

Ce reniement est pourtant contrebalancé par des articles virulents contre le bolchevisme et Staline, parus au même moment. Comment expliquer cette contradiction déroutante ? Le témoignage de Nikola Tchorbadjieff, ami intime de Makhno et d'Archinov, avec lesquels il a cohabité plusieurs années à Vincennes, nous fournit la seule réponse logique. A la suite de son expulsion, rapportée au bout de quelque temps, grâce à l'intervention de plusieurs personnalités françaises, Archinov avait connu de grandes difficultés matérielles, et personnelles avec sa femme, lasse de cette vie d'exil. Découragé par les polémiques continuelles et la situation dépressive du mouvement anarchiste, il avait pris contact avec Sergo Ordjonikidzé, à ce moment proche de Staline et tout-puissant, qu'il avait connu personnellement une vingtaine d'années auparavant lorsqu'ils avaient partagé la même cellule en prison. Ordjonikidzé lui avait promis de l'aider à rentrer au pays, mais évidemment à des conditions politiques précises : il lui fallait renier toutes ses critiques du bolchevisme et couper avec le mouvement anarchiste. C'est ce qu'Archinov s'était résolu de faire, non sans cas de conscience car il lui était difficile de renier toute son activité, non seulement de vingt-cinq ans d'anarchisme militant, mais aussi les cinq ans de travail constructif au sein de Diélo trouda. Aussi, dans les deux brochures qu'il publie pour reconnaître l'existence de la dictature du prolétariat et de l'État «ouvrier» en URSS, il n'y a aucune autocritique de son activité, juste un constat détaillé du bilan négatif de l'anarchisme dans les différents pays du monde, au point que sur près de cinquante pages de texte, il n'y a que trois ou quatre phrases politiquement vraiment compromettantes, comme le conseil de prendre contact avec l'ambassade soviétique et de défendre l'État ouvrier face au danger montant de la réaction mondiale. Avant qu'il ne retourne en URSS, en 1933, Nikola Tchorbadjieff lui posa la question : «Es-tu devenu bolchevik ?» — Archinov lui répondit : «M'en crois-tu capable ?», et lui justifia son retour par l'absence de perspectives de travail militant en France et en Europe, alors qu'en URSS, il était prêt à entrer même au Parti communiste afin de continuer à travailler pour l'anarchisme.156

Cela tient donc plus d'un acte de désespoir personnel que d'une évolution politique véritable. En tout cas, Archinov sera fusillé en 1937 à Moscou, sous l'accusation d'avoir voulu «restaurer l'anarchisme en Russie soviétique». Il apparaîtrait, par conséquent, qu'il ait mis à exécution son projet d'action clandestine. Cela nous semble assez conforme à son anarchisme ouvrier fanatique, à son activisme militant et à sa forte volonté personnelle, qualités qu'il avait maintes fois démontrées auparavant.

Quelle aubaine pour les adversaires de la Plate-forme ! Leur pire ennemi, confirmait par son attitude leurs accusations au-delà de tout espoir. Ils ne se gênèrent pas de le faire savoir haut et fort. Celui qui alla peut-être le plus loin fut Max Nettlau. Bien que ne l'ayant pas connu personnellement, il affirma froidement qu'Archinov n’avait jamais été anarchiste : il aurait conservé ses convictions bolcheviques de 1904 et n'aurait été attiré par l'anarchisme que par son aspect plus radical et terroriste. Pour une raison ou une autre, il aurait oublié de revenir au bercail, en 1917, mais il réparait maintenant cet oubli et Nettlau lui souhaitait «bonne route», tout en se félicitant du débarras de cet empêcheur de tourner en rond.157

C'était aller un peu vite en besogne, à notre avis, car bien qu'il ait été le porte-parole attitré de la Plate-forme, Archinov n'était pas son seul auteur, et puis fallait-il aussi établir un rapport de cause à effet pertinent entre ce texte — dont le postulat était la condamnation sans merci du bolchevisme — et son retour en URSS. A notre avis, il n'y en a aucun. En effet, il y a une circonstance qu'il faut sans cesse garder en tête si l'on veut vraiment comprendre la démarche de Diélo trouda, c'est que Makhno et Archinov ont œuvré pendant plus de quinze ans, de 1906 à 1921, au sein du mouvement anarchiste, en commençant par l'action directe, puis le bagne et enfin la révolution et l'extraordinaire mouvement insurrectionnel ukrainien, connu sous le nom de makhnoviste. Aussi, ce sont les leçons et les enseignements de toute leur activité militante et combattante qu'ils ont couchés sur papier avec la Plate-forme. Si l'on veut rejeter celle-ci, il faut également «jeter le bébé avec l'eau du bain», c'est-à-dire rejeter l'expérience révolutionnaire la plus radicale du siècle avec l'Espagne de 1936-1939. C’est pour cette raison que nous considérons comme déplacé et surtout inconséquent tout le pinaillage des critiques de la Plate-forme, soumettant à la «question» ses auteurs, soupesant les nuances millimétriques et traquant sans cesse le «Malin» — la fameuse bolchevisation de l'anarchisme —, entre les lignes de ce texte limpide comme de l'eau de roche. Attitude qui confine au «négativisme», relatif ou absolu, tare rédhibitoire d'une certaine tradition anarchiste.

Qu'est-ce que représentait donc de si extraordinaire, cette fameuse Plate-forme? Pour parer à la confusion et à la dispersion continuelles des idées et forces anarchistes, elle recommandait l'élaboration d'une théorie cohérente et d'une cohésion conséquente dans l'action ; cela passait inévitablement par la définition d'un programme communiste libertaire et d'une ligne politique suivie. Tout cela devait se faire collectivement et non pas par quelques leaders ou chefs reconnus. En fait, cela revenait à reprendre la tradition bakouninienne de l'Alliance et des Fraternités, à la lumière des expériences militantes et historiques vécues par les auteurs de cet écrit. Qui pouvait y redire ? Toujours les mêmes, les éternels velléitaires, les bavards impénitents, tous ceux qui avaient malgré tout quelque chose à perdre, soit leur petite vanité, soit une situation finalement confortable dans la société actuelle. Cela dit, la plus grande opposition vint du milieu russe émigré — n'ayant rien de commun avec les paysans ukrainiens makhnovistes — et de quelques vieilles barbes anarchistes. A ce sujet, le syndrome Marx, qui avait exercé ses ravages avant 1914, fut avantageusement remplacé par celui de Lénine et du parti monolithique, au point que parler de «parti» revenait à agiter une corde dans la maison du pendu ! Peut-être Archinov, Makhno et leurs compagnons auraient-ils dû être plus circonspects, utiliser des euphémismes, mettre des points d'interrogation partout, «marcher sur des œufs», alors qu'en «dignes cosaques», ils ont rué dans les brancards et sabré les têtes de linotte de l'Anarchie !
 
 

La défection d'Archinov n'empêche pas Makhno de poursuivre la diffusion des idées maîtresses de la Plate-forme. Il lance un vibrant appel aux congressistes de l'Union Anarchiste Communiste révolutionnaire, en 1930 à Paris.158 En vain, car les plateformistes y sont mis en minorité, par 14 groupes contre 7. Il est vrai qu'Archinov leur avait trouvé une tendance déviationniste vers le centralisme, une sorte d'application au pied de la lettre des principes organisationnels, sans en garder l'esprit. Il faut quand même attendre 1934, avant qu'une «union sacrée» s'établisse au sein de l'Union Anarchiste (les qualificatifs «communiste» et «révolutionnaire» ont été entre-temps ôtés), à cause de la situation internationale de plus en plus angoissante et de la tentative de coup de force de l'extrême-droite en France, le 6 février 1934. A ce moment, une tendance plateformiste homogène se constitue sous le nom de Fédération communiste libertaire. Ensuite, le Front populaire et les événements d'Espagne vont polariser l'attention et les efforts, de sorte que l'unité pratique primera sur la désunion théorique.


XVII.
La CNT-FAI en 1936-1939







Si la France était la patrie de l'Anarchie, l'Espagne était sa «terre promise», citée déjà comme exemple à suivre du temps de Bakounine. Le collectivisme libertaire y avait des décennies d'existence et d'inlassable activité. La Confédération Nationale du Travail (CNT), syndicat ouvertement anarchiste, fondée le 1er novembre 1910, à l'instar de la CGT libertaire française, avait eu une aspiration hégémonique : en 1919, trois mois avaient été donnés à tous les prolétaires espagnols pour y adhérer, sous peine d'être déclarés traîtres et traités comme tels. Revenue peu après de cette exigence maximale, elle avait néanmoins regroupé des masses d'adhérents de plus en plus imposantes : en 1936, leur nombre sera estimé à deux millions. Quant à la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI), elle avait été créée en juillet 1927, à l'initiative de groupes réfugiés en France. Tenue à la clandestinité jusqu'en 1931, elle fit office d'organisation spécifique veillant à l'orthodoxie doctrinale de la CNT. S'appuyant sur des groupes de base affinitaire, elle ressembla plus à une organisation conspiratrice du type de l'Alliance bakouninienne qu'à l'Union générale des anarchistes préconisée par la Plate-forme. Ce n'est que par la suite et surtout durant la période 1937-1939, que la double appartenance CNT-FAI fut rendue quasi obligatoire pour les militants. Signalons à ce sujet l'incident survenu à Pierre Besnard, le leader anarcho-syndicaliste français. Invité à un congrès anarchiste international à Barcelone, en 1937, il se vit demander s'il était bien membre de la Fédération Anarchiste Française (FAF), créée en 1936 mais concurrente de l'Union anarchiste, ceci afin de pouvoir participer au congrès, sans créer des «difficultés avec certains camarades anarchistes».159 Ne pouvant et ne voulant exciper de cette condition, il refusa d'aller au congrès.

S'il pouvait y avoir quelqu'un de concerné par le projet de Plateforme, c'était donc bien le mouvement espagnol : toutes les questions exposées ou abordées par l'écrit dans Diélo trouda étaient au cœur des préoccupations qui agitaient les compagnons espagnols. Fin 1927 ou début 1928, le groupe Prisma de Béziers édite une traduction espagnole de la Plate-forme en brochure. La traduction suit le texte français, c'est-à-dire reprend les termes et passages contestés par Diélo trouda. Frank Mintz nous communique cette référence et nous indique une autre traduction partielle, accompagnée de commentaires défavorables, parue dans La Protesta de Buenos-Aires.160 Il ajoute que les

«conditions particulières du mouvement ibérique rendirent la discussion très difficile, voire inexistante. En exil, après la participation de certains anarchistes à un coup de main, avec des catalanistes, à la frontière espagnole en 1926, puis la mobilisation pour Sacco et Vanzetti, et la libération d'Ascaso et Durruti, sans compter les activités pour l'Espagne, on ne trouve pas d'échos de débat sur la Plate-forme.»161

Pourtant, à la demande de plusieurs comités régionaux d'Espagne, elle avait été incluse à l'ordre du jour de la conférence fondatrice de la FAI. Sa traduction espagnole n'étant pas encore disponible, elle ne put être discutée et la question fut renvoyée à la réunion suivante. Le témoignage d'un membre de la FAI corrobore cette impression de méconnaissance :

«La Plate-forme a eu peu d'influence sur le mouvement en exil ou de l'intérieur. Des défenseurs, très peu. Tu sais comme nous étions “radicalisés” à cette époque-là et comme nous faisions des réserves sur toute modification ou révision. La Plate-forme fut une tentative de rénovation pour donner une cohérence, une amplitude et un caractère réaliste au mouvement anarchiste international, à la lumière des expériences de la révolution russe et surtout de l'Ukraine. Aujourd'hui, après nos propres expériences, il me semble qu'on n'a pas apprécié à sa juste valeur cette tentative.»162

Plusieurs Espagnols avaient participé, nous l'avons vu, aux rencontres-débats organisés par Diélo trouda. En 1927, à leur sortie des geôles françaises, Ascaso et Durruti s'étaient longuement entretenus avec Nestor Makhno de son expérience ukrainienne. L'exilé leur avait transmis les enseignements qu'il avait retirés de toute son activité et probablement exposé le sens et le contenu du projet de Plate-forme. D'ailleurs, il se tiendra au courant de la situation en Espagne et, en 1931, il sera même question qu'il aille diriger une guérilla dans le nord du pays. Bien que ses grandes lignes aient été connues, il semblerait donc que la Plate-forme n'ait pas été lue et surtout débattue. A ce sujet, il faut tenir compte d'un autre facteur : un certain «isolationnisme» des Espagnols. Vu leur ancienneté, leur propre et riche expérience, ils ne devaient pas se sentir en état de recevoir des «leçons», venues d'ailleurs, et manifestaient une grande confiance en leur propre capacité, pour ne pas dire u