Rudolf ROCKER
LES SOVIETS TRAHIS PAR LES BOLCHEVIKS
Traduit de Der Bankrott des russischen StaatKommunimus,
Berlin, 1921,
par Pierre Galissaire
D’après les Éditions Spartacus,
Série B, n° 154, février 1998.
Rudolf Rocker, par Jean Barrué 4
Chapitre I. — La faillite du communisme d'État russe 6
La calomnie, arme de la bourgeoisie, — Il faut prendre position — L'atmosphère
étouffante du despotisme — La faillite du socialisme d'État.
Chapitre II. — Un faux argument historique 14
L'exemple de la Révolution française — LÉNINE
et le système des conseils
Chapitre III. — L'activité «contre-révolutionnaire»
des anarchistes russes 18
Une manœuvre de Boukharine — Les anarchistes à la pointe du
combat — Massacres commis par les bolcheviks. Position des anarchistes.
Chapitre IV. — Nestor MAKHNO et les bolcheviks 25
Contre Wrangel le gouvernement traite avec MAKHNO — Nouvelles trahisons
et calomnies des bolcheviks.
Chapitre V. — L'insurrection de Cronstadt 31
Une résolution unanime de Cronstadt — Les étapes de la
révolution — «Appel au prolétariat du monde entier».
Chapitre VI. — Origine et signification de l'idée de conseils
38
La Ire Internationale et l'idée
de dictature — Les conceptions opposés de MARX-ENGELS et de BAKOUNINE.
Chapitre VII. — L'idée de dictature, héritage de la
bourgeoisie 42
Les leçons de la Révolution française — Conquête
ou destruction de l'État.
Chapitre VIII. — De la nature de l'État 46
La commissariocratie, nouvelle classe — Comment naquit l'État
moderne.
Chapitre IX. — De l'essence de la révolution populaire: liberté
et socialisme 51
Révolution bourgeoise ou révolution des masses — Les
aspirations profondes des masses — La discipline et les révoltes
ouvrières,— Les bolcheviks contre l'initiative de la base — Le retour
des propriétaires capitalistes.
Chapitre X. — La IIIe Internationale,
organe de la politique d'État bolchevique 59
Quand s'ouvrent les yeux — Le rôle de la IIIe Internationale.
Chapitre XI. — L'influence du bolchevisme sur le mouvement ouvrier
international 64
Les conditions de l'unité du mouvement ouvrier — Noyautage ou
compétition loyale.
Chapitre XII. — La malédiction du centralisme 69
Unité des forces, indépendance de la pensée et
de l'action — «Qui détient le pouvoir en abuse».
Rudolf Rocker 1
On ignore à peu près tout, en France, du mouvement anarchiste de langue allemande entre 1880 et 1933. Aucun effort n'a été fait pour traduire et diffuser les écrits de MOST, ROCKER, LANDAUER, RAMUS — pour ne citer que quelques noms ! Indifférence ou paresse ? Je ne sais, mais la comparaison avec l'immense travail fourni par nos camarades espagnols ne tourne pas à l'honneur du mouvement libertaire français. Cependant, les éditions Spartacus ont récemment publié un texte fondamental d'Arthur LEHNING : Anarchisme et marxisme dans la révolution russe2 (écrit en 1929) et elles présentent aujourd'hui aux lecteurs la Faillite du communisme d’État russe,3 de Rudolf ROCKER. Cet écrit, paru en 1921, «constitue la première critique globale des principes du bolchevisme publiée en langue allemande du côté anarchiste» (A. LEHNING). Le traducteur est notre camarade Pierre GALLISSAIRES à qui nous devons une nouvelle et excellente traduction de l'Unique et sa Propriété, parue à Lausanne, aux éditions de l'Âge d'homme.
Rudolf ROCKER naquit à Mayence le 25 mars 1873. Ses parents étaient pauvres et il les perdit alors qu'il n'avait pas dix ans. Il fut élevé dans un orphelinat et son enfance fut malheureuse. À quatorze ans il partit travailler en qualité d'apprenti relieur et, dès quinze ans, il découvre les idées sociales et prend une part active au mouvement ouvrier allemand. Il fut initié à l'anarchisme par les écrits de Johann MOST (1846- 1906). L'anarchiste exilé allemand MOST avait fondé à Londres la revue Freiheit en 1879. Condamné à seize mois de prison à la suite d'un article sur l'exécution du tsar ALEXANDRE II, MOST, à l'expiration de sa peine, émigra à New York (décembre 1882) et continua là-bas la publication de Freiheit. Les articles de MOST firent une grosse impression sur le jeune ROCKER et, bien plus tard, en 1921, il devait préfacer une brochure de MOST, réédité à Berlin, et qui avait paru à New York en décembre 1889 : Der kommunistische Anarchismus.
Malgré la répression féroce qui frappait alors en Allemagne toute propagande subversive, le jeune ROCKER introduisit clandestinement et diffusa de nombreuses brochures anarchistes. Selon la vieille coutume de la Wanderschaft, une fois son apprentissage terminé, il fit son tour d'Allemagne, profitant de ses pérégrinations pour semer un peu partout les idées anarchistes. C'est ainsi qu'en 1891 il assista à Bruxelles à une grande réunion anarchiste et se lia d'amitié avec le militant antimilitariste hollandais Domela NIEUWENHUIS. En 1892, il est expulsé d'Allemagne pour «propagande écrite» : il vient à Paris où, dit-il, «je connus mieux les idées libertaires et spécialement celles de d'Élisée RECLUS qui me firent grosse impression».
C'est l'époque de la grande chasse aux anarchistes en France. ROCKER est expulsé et se rend à Londres, milite dans le mouvement allemand émigré et fait la connaissance de KROPOTKINE, MALATESTA, Louise MICHEL. À partir de 1893, son activité s'exerce au sein du mouvement israélite londonien de tendance libertaire et il devient l'éditeur de l'hebdomadaire rédigé en yiddish, Frei arbeiter Stimme (La Voix du travailleur libre). Ce journal, qui n'a jamais cessé sa parution, fut transféré à New York et est certainement, à l'heure actuelle, le doyen de la presse anarchiste mondiale. ROCKER dirigea aussi la revue juive Germinal et consacra vingt ans de sa vie à cette tâche. Il fit aussi quelques voyages aux États-Unis et au Canada, prononçant des conférences en anglais qui connurent un vif succès.
Il participa, en 1907, avec MALATESTA et SCHAPIRO, au congrès anarchiste d'Amsterdam. Son opposition à la guerre de 14-18 lui valut d'être arrêté par les autorités anglaises et il fut interné dans un camp de concentration jusqu'à la fin de la guerre. En mars 1918, il fut expulsé vers l'Allemagne... où, très rapidement, les autorités allemandes l'expulsèrent à leur tour. Il vécut alors à Amsterdam jusqu'au début de la révolution allemande et rentra alors à Berlin. Sous la dictature de NOSKE, il fut interné dans un autre camp de concentration. Une fois libéré, il participa au regroupement des anarcho-syndicalistes allemands : au congrès des 27-30 décembre 1919, il fait adopter «La déclaration des principes du syndicalisme» qui repoussait l'État et l'étatisme et rejoignait les conceptions de la fédération espagnole. Le congrès de 1919 groupait les représentants de 100.000 ouvriers allemands et allait être l'origine de la future Association internationale des travailleurs (A.I.T.).
Le nazisme et la guerre conduisirent ROCKER aux États-Unis. En 1956, il perdit sa compagne Milly WITKOP, militante anarchiste d'origine israélite. Il mourut en 1958 dans la banlieue de Compond (États-Unis) au sein d'une vieille communauté fondée par des compagnons anarchistes individualistes.
Propagandiste par l'action, ROCKER le fut aussi par l'écrit.
Il a écrit une cinquantaine de brochures et ses articles, épars
dans la presse anarchiste internationale, rempliraient plusieurs volumes.
Mais il nous laisse aussi des œuvres qui dépassent la simple actualité.
Deux biographies : Johann Most, la vie d'un rebelle et Max Nettlau,
l'Hérodote de l'anarchisme. Et surtout Nationalisme et culture
et Régression et révolution. Il serait souhaitable
que ces deux derniers ouvrages soient connus du public français.
Jean BARRUÉ
CHAPITRE I
La faillite du communisme d'État russe
La Russie présente depuis quelques mois les signes d’une crise intérieure, dont les inévitables conséquences pourraient avoir une importance sans doute plus décisive pour son proche avenir que toutes les secousses qui l'ont ébranlée jusqu'ici au cours de la révolution. Les compromis économiques du gouvernement russe avec le capitalisme étranger, la révolte de Cronstadt, la déclaration de guerre ouverte aux anarchistes et aux syndicalistes faite par LÉNINE au Xe Congrès du parti communiste, la féroce persécution de tous les partis et tendances socialistes non bolcheviques et, last but not least, l'indéniable processus de décomposition à l'intérieur du parti communiste lui-même sont autant de phénomènes dont on ne peut méconnaître l'importance ni mesurer aujourd'hui les effets sur le mouvement ouvrier international. C'est précisément l'extraordinaire importance de la crise actuelle pour l'ensemble du mouvement socialiste qui nous pousse à prendre publiquement position.
Dans le cas présent, ce n'est pas tant la critique en elle-même que les manifestations qui l'accompagnent et les circonstances dans lesquelles elle est faite qui rendent terriblement difficile une prise de position claire et sans équivoque sur la question. Il ne s'agit en effet pas seulement d'oppositions théoriques déterminées et de conceptions différentes des phases probables du développement social, mais encore de problèmes d'une importance historique mondiale, dont la solution dans l'un ou l'autre sens exerce une influence puissante sur l'avenir de l'Europe et de l'ensemble du monde civilisé. Aussi, tout socialiste et révolutionnaire sincère devrait-il aborder ces problèmes avec d'autant plus de prudence et de maîtrise de soi, éliminer toutes les questions de nature personnelle de son horizon et s'efforcer de rechercher le point central et l'origine profonde de tous les phénomènes en question. Mais, même dans ce cas, un jugement n'aura toujours qu'une signification relative, étant sujet à maintes opinions erronées, principalement sur les points d'importance secondaire ; du moins aura-t-on la satisfaction personnelle de s'être gardé de ces impulsions aveugles dues à des humeurs passagères qui furent jusqu'à présent un obstacle insurmontable à tout vrai jugement.
Dans la grande bataille pour ou contre Moscou, qui a maintenant commencé dans tout le mouvement ouvrier, on ne trouve à vrai dire pour le moment guère d'exemples d'une telle manière de traiter le problème. Il semble que l'on veuille au contraire empêcher tout approfondissement de la question par de frénétiques déformations des faits et un culte borné des grands mots. Une haine aveugle, une imbécile phraséologie jouent toujours le rôle plus éminent dans un combat qui est d'une importance vitale pour le développement du mouvement socialiste. Mais, il faut le dire dès maintenant, la responsabilité de cet état désolant incombe presqu'entièrement aux hommes de Moscou et aux partis communistes qui suivent leurs directives. Nous ne voulons pas parler des débordements personnels de quelques-uns, qui se laissent emporter par leur tempérament ou la passion politique, mais d'une méthode froidement appliquée, qui ne recule devant aucune bassesse, aucune diffamation personnelle, lorsqu'il s'agit d'atteindre un but donné ou de se débarrasser d'un adversaire gênant. Un coup d'œil sur la presse des différents partis communistes, en particulier en Allemagne, suffit pour s'assurer que notre affirmation n'est, hélas, que trop bien fondée. Qui n'est pas aveuglément d'accord avec «les diktats» et les idées des hommes au pouvoir à Moscou et de leurs petits suiveurs à l'étranger, se voit irrémédiablement étiqueté «contre-révolutionnaire» et flétri comme traître au mouvement ouvrier. Toute la polémique de ces gens vise pour ainsi dire à l'empoisonnement moral des puits. Il est cependant remarquable que ceux-là mêmes qui s'efforcent de discréditer comme «petite-bourgeoise» et au service de la bourgeoisie toute tendance du mouvement ouvrier qui leur déplaît aient emprunté à la même bourgeoisie cette arme tristement connue de la suspicion systématique des adversaires politiques.
La calomnie, arme de la bourgeoisie4
Lorsque ROBESPIERRE et SAINT JUST préparaient la condamnation des hébertistes, la presse jacobine commença à accuser ces derniers d'être des «agents de PITT». Depuis lors, ce jeu criminel ne cesse d'être joué et la dernière guerre nous a amplement fourni en exemples du procédé. Quiconque osait, en Angleterre, en France ou ailleurs, dire un mot de protestation contre la grande boucherie des peuples était traité d'agent allemand par la meurtrière presse patriotique, tandis qu'en Allemagne même, tout opposant à la guerre était évidemment un «espion anglais». Or cette misérable méthode, dont l'utilisation était restée jusqu'à présent l'apanage douteux du plus bas terrorisme journalistique bourgeois, est aujourd'hui l'arme préférée de la presse du parti communiste russe et de ses tristes succursales à l'étranger.
Maria SPIRIDONOVA5 et les maximalistes : des contre-révolutionnaires ! les anarchistes : des contre-révolutionnaires ! les syndicalistes : des contre-révolutionnaires ! MAKHNO : un contre-révolutionnaire ! les insurgés de Cronstadt : des contre-révolutionnaires ! Et qui ne le croit pas ne peut naturellement qu'être un contre-révolutionnaire !
Les circonstances particulières du développement de la révolution russe ont permis aux partisans du «communisme» moderne de mettre cette tactique jésuitique en pratique aussi longtemps et avec autant de succès. L'explosion de la révolution russe fut en effet le premier signe flamboyant du réveil de l'humanité dans l'horrible monotonie de la tuerie qui avait transformé l'Europe en un immense abattoir. Le monde entier se prit à respirer de nouveau : le maléfice était rompu ! L'effrayante hypnose de la folie meurtrière, qui avait entraîné depuis des années l'humanité dans une ronde insensée de sang et de ruines, avait perdu sa force — on sentait venir sa fin. De même qu'autrefois la guerre d'indépendance des colons américains avait donné une puissante impulsion à l'idée révolutionnaire dans l'ancienne France, la Révolution russe agissait maintenant sur l'évolution politique en Allemagne et en Autriche, précipitant l'écroulement des puissances centrales. La révolution avait délivré le monde de la malédiction de la guerre, ce qui explique l'immense enthousiasme qu'elle souleva dans la classe ouvrière tout entière et même dans des milieux d'habitude tout à fait étrangers à la cause révolutionnaire. On y voyait le début d'une ère nouvelle en Europe et au sein des masses prolétariennes se levait un puissant désir de libération de l'esclavage salarié, surtout après la chute de KERENSKI et la prise du pouvoir par les bolcheviks.
Dans les pays latins, cette sympathie sans mélange pour la Révolution russe avait une autre raison particulière. Là où les traditions du vieux mouvement bakouniniste sont encore vivantes dans les masses ouvrières, on n'était que trop porté à confondre le bolchevisme avec les idées de Bakounine et ses tentatives de réalisation.
Lorsque, par la suite, les puissances impérialistes de l'Entente mobilisèrent contre la Russie et y déchaînèrent la contre-révolution, lorsque les hordes de KOLTCHAK, DENIKINE et WRANGEL menacèrent l’existence de la république soviétique, la sympathie de tout vrai révolutionnaire, de quelque tendance qu'il se réclame, alla sans partage à la Russie soviétique. Et tous ceux qui sont un tant soit peu au courant des choses savent que beaucoup d'entre eux, bien qu'ils fussent fondamentalement opposés aux théories bolcheviques, n'en restèrent cependant pas à une sympathie platonique. Telle fut en particulier l'attitude de nos camarades anarchistes, aussi bien en Russie même que dans tous les autres pays. Des hommes comme KROPOTKINE, MALATESTA, BERTONI, Domela NIEuWENHUIS, Sébastien FAURE et bien d'autres, qui s'étaient dès le début expressément opposés au bolchevisme, se placèrent sans hésiter un instant aux côtés de la Russie révolutionnaire, non pas parce qu'ils étaient d'accord avec les principes et directives bolcheviques, mais simplement parce qu'ils étaient des révolutionnaires et, comme tels, les ennemis de toute tentative contre-révolutionnaire.
La presse anarchiste et syndicaliste s'efforça particulièrement d'observer une grande retenue dans sa critique des idées bolcheviques, pour ne pas apporter d'eau aux moulins de la contre-révolution. Bien des nouvelles qui nous parvenaient, bien des mesures du gouvernement soviétique que nous pensions devoir être fatales au développement de la révolution, furent passées sous silence, car l'on se disait que ce n'était pas le moment de critiquer. Chacun ressentait toute la force des énormes difficultés qui s'amassaient en Russie et menaçaient le cours des événements révolutionnaires. Aussi se disait-on qu'il est plus facile de formuler des critiques que d'améliorer les choses et c'est ce sentiment instinctif de responsabilité qui fit que beaucoup d'entre nous se turent à une époque où la Russie, saignant de mille blessures, devait se battre pour son destin. Mais ce fut justement cette position difficile, où l'irrésistible pression des circonstances poussa toutes les tendances non bolcheviques du mouvement socialiste en général, qui donna aux partisans sans scrupules du bolchevisme la possibilité de diffamer comme contre-révolutionnaires tous ceux qui suivaient une autre voie et ne voulaient pas se plier à leur diktat.
Il faut prendre position
Les temps ont depuis bien changé. La Russie elle-même est arrivée à un tournant de son évolution interne, qui pourrait être décisif pour son proche avenir. Les fameux 21 points6 de LÉNINE et la tentative de la «IIIe Internationale» d'attirer l'ensemble du mouvement ouvrier dans le sillage du communisme d'État nous forcent à prendre publiquement position.
Ceux qui croyaient que les dirigeants russes étaient obligés par la fatalité de la guerre de prendre des mesures auxquelles ils répugnaient en leur for intérieur, et qu'avec la fin des hostilités l'état de guerre dans la vie politique russe verrait aussi venir son terme, ont été amèrement déçus. L'état des choses ne s'est pas amélioré, il est devenu tout simplement insupportable. Une terrible réaction domine aujourd'hui le pays, y étouffant toute vie spirituelle.
Au cours des derniers mois, nous avons eu l'occasion de nous entretenir avec des douzaines d'hommes et de femmes qui avaient pris part aux congrès de la IIe Internationale et de l'Internationale des syndicats rouges à Moscou et qui nous ont rapporté ce qu'ils avaient vécu et appris. Parmi eux se trouvaient des partisans des tendances socialistes les plus diverses et des citoyens de huit nations différentes, mais quel changement d'hier à aujourd'hui !
Autrefois, la plupart de ceux qui revenaient de Russie n'étaient que louanges sur tout ce qu'ils avaient vu. Tout était comme il faut, chaque limitation de liberté justifiée par l'absolue nécessité dans la situation critique du pays et le moindre début de doute signifiait une haute trahison de la cause révolutionnaire. Cela dit, quatre-vingt-dix pour cent de nos rouges pèlerins, partis pour La Mecque moderne puiser la sagesse révolutionnaire à sa source, n'avaient absolument rien appris sur l'état véritable de la Russie. La plupart ne connaissaient pas le russe et logeaient à l'Hôtel Lux, à Moscou, ou dans quelque autre logement convenable. Une troupe d'employés zélés — pour la plupart agents de la Tchéka — s'occupaient amplement du bien-être physique et intellectuel de leurs hôtes et les renseignaient sur tous les détails du merveilleux monde communiste. Sous leur conduite, ils visitaient ainsi usines, écoles, théâtres, etc., et faisaient dans de confortables wagons de chemin de fer, ou même en auto, des excursions dans le pays — toujours sous les yeux vigilants des agents soviétiques, attentifs à ce que rien ne vienne troubler le programme prévu. On leur montrait des villages à la Potemkine et ils s'en émerveillaient ; quant à l'état réel des campagnes, fort peu d'entre eux en voyaient quelque chose. La plupart ne soupçonnaient même pas qu'ils étaient victimes d'un mauvais charme de théâtre. En outre, le ministère des Finances se montrait très prévenant pour hôtes et délégués, ce qui ne contribuait naturellement pas peu à faire monter chez plusieurs de quelques degrés encore l'enthousiasme dû. Ainsi le monde est-il depuis quelques années inondé d'un flot d'articles de journaux, de brochures et de livres écrits par des gens qui, après avoir passé six ou huit semaines en Russie, se sont sentis obligés de communiquer leurs «expériences» à leurs contemporains étonnés. Nul autre que Bill HAYWOOD7 vient de nous en donner un exemple typique en remplissant, deux jours à peine après son arrivée à Moscou, les colonnes du journal londonien Daily Herald d'un véritable hymne à la louange de la Russie soviétique. Lorsqu'un homme comme HAYWOOD ne recule pas devant une aussi niaise escroquerie, n'ayant apparemment même pas compris le caractère réprouvable d'une telle manière d'agir, que peut-on bien attendre d'esprits subalternes de troisième ou quatrième qualité ?
Mais, comme nous le disions, un grand changement est intervenu en ce domaine et l'on sent qu'un profond dégrisement se fait jour. Parmi les douzaines de camarades socialistes des tendances les plus diverses évoqués plus haut, revenus de Russie ces dernières semaines, nous n'en avons plus trouvé un seul pour prononcer un jugement empreint de la même naïveté qu'autrefois. Tous, sans exception, étaient très inquiets et la plupart, amèrement déçus par ce qu'ils avaient vu, donnaient libre cours à leurs sentiments. Nous avons vu des hommes, partis enthousiastes, voire fanatiques partisans du bolchevisme, rentrer totalement brisés et ayant perdu tout espoir. Parmi eux, un camarade espagnol qui, quelques mois auparavant, avait encore accusé publiquement les syndicalistes allemands de mentalité contre-révolutionnaire pour avoir communiqué au monde l'appel au secours désespéré des anarcho-syndicalistes russes et exigé des dirigeants russes la libération des révolutionnaires emprisonnés.
L'atmosphère étouffante du despotisme
Ce ne furent nullement les terribles conditions économiques existant en Russie qui amenèrent ces hommes et ces femmes à réviser leur opinion, mais avant tout l'atmosphère étouffante de l'insupportable despotisme qui y pèse aujourd'hui comme un épais nuage et auquel il a été réservé de pousser à leur limite les pires excès du tsarisme. L'impitoyable répression de toute pensée libre, l'absence de toute garantie de liberté personnelle, ne serait-ce qu'à l'intérieur de certaines limites comme c'est le cas même dans les pays capitalistes, la suppression de tous les droits donnant aux travailleurs la simple possibilité de faire connaître leurs idées et leurs sentiments — tels que la liberté de réunion, le droit de grève, etc. — l'effroyable développement d'un système de police et d'espionnage qui dépasse tout ce qui a pu exister dans ce sombre domaine, la pétaudière des commissaires et l'aveugle routine de toute une hiérarchie de fonctionnaires sans esprit, qui a depuis longtemps étouffé tout mouvement d'autonomie et de vie dans les masses — tout cela, parmi de nombreux autres faits que l'on ne peut plus dissimuler aujourd'hui avec la même habileté qu'autrefois, a ouvert bien des yeux qui semblaient avoir succombé sans espoir à l'hypnose générale.
Mais d'autres phénomènes troublants se manifestent aujourd'hui, que beaucoup, revenus il y a seulement quelques mois, auraient alors estimés impossibles. Des gens qui, il n'y a pas longtemps, déclaraient traître à la classe ouvrière et contre-révolutionnaire quiconque osait émettre la moindre critique au sujet des méthodes et manière d'agir des dictateurs moscovites, sont aujourd'hui devenus leurs furieux adversaires. Le parti communiste ouvrier allemand (KAPD) en offre un exemple classique, lui dont les chefs aux regards avides de roubles guignaient Moscou, essayant de s'attirer la bienveillance et les bonnes grâces de la centrale russe par une phraséologie «révolutionnaire» aux limites du ramollissement cérébral. Il y a trois mois à peine, ces lilliputiens de l'esprit, qui ne se plaisent que dans des poses de héros de tragédie et ont de terribles colères lorsque d'aucuns ne prennent pas leur sotte farce au sérieux, rampaient à la lettre aux pieds de la IIIe Internationale et se séparaient de leurs têtes les plus capables pour profiter de la manne de roubles ; or les voici maintenant qui rivalisent formellement dans la diffamation de cette même Internationale et de l'Union soviétique: «LÉNINE ne veut pas la révolution ! La IIIe Internationale est la plus grande escroquerie qui soit ! TROTSKI, ZINOVIEV, RADEK et consorts, des escrocs ! Le gouvernement soviétique devenu simple représentant du capitalisme ! Le gouvernement bourgeois soviétique, avocat des intérêts de la bourgeoisie internationale !», tels sont aujourd'hui les titres du journal l'Ouvrier communiste. Nous avons bien peur, quant à nous, que d'aussi soudains retournements politiques ne se renouvellent souvent et que les bolcheviks ne doivent encore connaître beaucoup d'amères déconvenues, de la part précisément de leurs partisans les plus fanatiques et les plus servilement dévoués. La dernière prise de position du parti communiste allemand (KPD) et l'affaire LEVI et Camarades sont de mauvais présages, et qui donnent à penser. Ces phénomènes sont inévitables, car un parti qui doit acheter ses propagandistes et ses hommes de confiance en leur versant régulièrement de fortes sommes, loin de se faire ainsi de vrais amis, favorise l'extension autour de lui d'une zone marécageuse de corruption, qui attire irrésistiblement tous les aventuriers politiques et qui lui sera à plus ou moins brève échéance fatale.
Pour l'observateur sérieux, les condamnations actuelles des chefs du KPD ne sont pas plus importantes que les louanges passées de ces messieurs. On doit aussi peu en tenir compte, pour une étude sérieuse des événements russes, que des invectives de la presse bourgeoise, mais elles sont importantes comme symptômes de l'état actuel des choses.
La faillite du socialisme d'État
Ce que nous pouvons observer aujourd'hui en Russie, c'est l'écroulement d'un système, la déclaration de faillite du socialisme d'État dans sa forme la plus rebutante. Le caractère personnel ou, comme certains le prétendent, le manque de caractère des acteurs de ce drame n'y joue qu'un rôle secondaire. Quand LÉNINE lui-même se voit obligé de dire qu'au moins cinquante pour cent des «commissaires» soviétiques ne devraient pas être à la place qu'ils occupent, cela ne prouve pas encore en soi que son système est mauvais. Mais qu'il ne puisse plus se débarrasser des mauvais esprits qu'il a déchaînés et qui lui mangent maintenant la soupe sur la tête, c'est là un phénomène qui a sa racine dans le système et qui ne peut être expliqué que par lui.
LÉNINE, ce grand opportuniste, le sent bien, même s'il n'ose l'avouer ouvertement. Il sait que l'expérience bolchevique a irrémédiablement fait faillite et que rien au monde ne peut faire que ce qui est arrivé ne soit arrivé. C'est pourquoi il appelle le capitalisme international à sa rescousse, tout autre chemin lui étant barré. Lui reprocher d'être soudain devenu modéré, dire que l'on doit chercher dans ce changement d'opinion l'explication de son actuelle politique de compromission est sans aucun fondement, et même simplement absurde. Le gouvernement russe ne passe pas accord avec le capitalisme étranger parce que LÉNINE et d'autres avec lui sont effectivement devenus modérés, mais parce qu'il n'a plus d'autre moyen. Le pas qu'il fait aujourd'hui n'est pas dû à un changement d'idées, mais à l'inflexible nécessité, née de circonstances qu'il a lui-même plus que quiconque contribué à créer.
Certes, il pourrait volontairement partir, cédant la place aux éléments de gauche, mais c'est justement là ce que ne fait pas un gouvernement. C'est en effet une caractéristique essentielle de tout pouvoir, que ceux qui le détiennent cherchent par tous les moyens à conserver le monopole de leur domination. En ce qui concerne l'actuel gouvernement soviétique, il faut encore tout spécialement considérer que son retrait, dans les conditions présentes, aurait obligatoirement de lourdes conséquences personnelles pour ses membres, d'où la nécessité actuelle pour eux d'affirmer leur pouvoir sans aucune concession. La phrase célèbre de LÉNINE : «Nous sommes prêts à tous les compromis dans le domaine économique, mais à aucun dans le domaine politique», est à ce point de vue très claire et peut difficilement prêter à méprise.
Ainsi s'explique aussi la persécution des anarchistes, syndicalistes, maximalistes, etc., menée ces temps derniers avec une ardeur toute particulière : ne sont-ils pas justement ceux qui pourraient faire obstacle au virage à droite et ne doivent-ils pas, en conséquence, c'est-à-dire en vérité dans l'intérêt de la raison d'État, être écartés d'une manière ou d'une autre ?
Le fait que le gouvernement soviétique n'ait même pas hésité à fermer l'imprimerie du Golos Truda 8 qui s'occupait principalement de l'édition des œuvres de KROPOTKINE, est sans doute la meilleure preuve du cours que les bolcheviks ont fait prendre à leur machine d'État. On se dirige toutes voiles dehors, vers la droite et, afin que le passage se fasse le plus aisément possible et sans de trop graves conflits, l'intérêt de l'actuelle politique gouvernementale exige la mise à l'écart des éléments de gauche.
Il se passe aujourd'hui en Russie des événements semblables à ceux de mars 1794, pendant la Révolution française. Lorsque ROBESPIERRE et la poignée d'hommes, qui avaient alors entre leurs mains les destinées de la France, infléchirent leur politique vers la droite, ils furent forcés d'abattre l'opposition de gauche. Ils envoyèrent à l'échafaud les hommes de la Commune, hébertistes et enragés — c'est-à-dire ceux que le girondin BRISSOT nommait de manière significative les «anarchistes» — tout comme aujourd'hui, en Russie, on emprisonne ou livre au bourreau les vrais défenseurs du système soviétique, les anarchistes, les syndicalistes et les maximalistes. La politique de ROBESPIERRE a conduit la France au 9 Thermidor, puis à la dictature militaire de NAPOLÉON. À quels abîmes la politique de LÉNINE et de ses camarades conduira-t-elle la Russie ?
CHAPITRE II
Un faux argument historique
Nous avons dit plus haut que les conditions historiques particulières dans lesquelles la Révolution russe s'est déroulée jusqu'ici sont venues fort à propos pour les bolcheviks dans leur combat contre leurs adversaires politiques. La situation extrêmement difficile dans laquelle s'est trouvée la République soviétique pendant les premières phases du régime bolchevik, lorsque les hordes de la contre-révolution, soutenues par l'étranger, menaçaient son existence même, a fait que l'on accepta chaque mesure de coercition du gouvernement russe, chaque mesure de répression par la violence de la critique publique comme allant pour ainsi dire de soi et que l'on s'habitua à les justifier moralement en considération des terribles circonstances. Aussi compréhensible qu'une telle conception nous apparaisse, elle n'en comporte pas moins le grand danger de troubler l'esprit critique au point de le supprimer peu à peu tout à fait. C'est, en effet, ainsi que l'observateur perd, sans même en être conscient et insensiblement, tout jugement personnel et tout sens des proportions des événements réels. Une hypothèse faite sous réserves devient finalement à ses yeux un principe inflexible et une nécessité fatale. Ainsi, un grand nombre de nos propres camarades anarchistes — et absolument pas des moins valables — en vinrent-ils à plaider pour les bolcheviks à chacun de leurs actes, parce qu'ils les tenaient pour «historiquement nécessaires». La plupart de nos camarades, en Russie même, furent victimes de la même hypnose, jusqu'à ce que les cruelles expériences qu'ils firent leur aient enfin ouvert les yeux.
On prit l'habitude d'approuver les yeux fermés tout ce qui venait de Russie et, lorsqu'on n'était pas précisément enthousiasmé par bien des mesures adoptées, on se consolait en disant qu'elles étaient inévitables dans l'intérêt de la révolution. On en vint ainsi à s'accommoder de tout acte despotique du gouvernement et de chaque violation brutale des plus élémentaires droits de l'homme, fussent-ils dirigés contre d'authentiques révolutionnaires, au moins aussi dévoués à la cause du socialisme que les porte-parole de l'État bolchevik.
«Que voulez-vous, nous disait-on, les révolutions ne se font pas avec de l'eau de rose. Au moment où toute la réaction internationale s'est unie pour combattre la révolution, le gouvernement soviétique est tout simplement obligé de prendre de telles mesures... Et l'on attirait avec une prédilection particulière notre attention sur l'histoire de la grande Révolution française pour nous convaincre, par l'argument de l'expérience historique, de ce que tout grand bouleversement social est lié à des phénomènes semblables à ceux que nous observons aujourd'hui en Russie.
L'exemple de la Révolution française
Malheureusement, c'est justement tout le contraire que nous montre l'expérience historique. La véritable «dictature» de ROBESPIERRE et de ses partisans et, avec elle, la persécution de toutes les tendances vraiment révolutionnaires, ne commença que lorsque la révolution fut finie et que l'État centralisé eut pris sa succession. Même dans la période la plus critique que la France révolutionnaire eut à traverser, on n'osa jamais en venir à étouffer la presse révolutionnaire des différentes tendances et à ne plus autoriser que les organes officiels du gouvernement. Les plus extrêmes partisans de la dictature n'osèrent pas même rêver de telles mesures. Même à l'époque la plus terrible, lorsque les armées étrangères se trouvaient sur le territoire français et que la contre-révolution relevait en Vendée et dans d'autres régions sa tête menaçante, on ne pensa ni à supprimer la liberté de réunion ni à interdire toute critique des affaires publiques, comme c'est le cas en Russie depuis des années. Certes, les Jacobins s'efforcèrent sans trêve de rassembler toutes les forces révolutionnaires entre les mains d'un gouvernement central fort, mais leurs tentatives n'eurent pas de succès aussi longtemps que la révolution suivit une ligne ascendante. Même des hommes comme Jacques Roux, LECLERC, VARLET, DOLIVIER, CHALIER et bien d’autres éléments ultra-révolutionnaires qui furent toujours les bêtes noires de ROBESPIERRE et de ses partisans, purent poursuivre publiquement leur propagande orale et écrite. Et que l'on n'aille pas croire que la critique publique contre l'Assemblée nationale, puis la Convention, se faisait sur un ton modéré ! Un coup d'œil sur la presse révolutionnaire de l'époque suffit pour se convaincre du contraire.
Cette liberté d'expression des opinions était d'ailleurs le moteur nécessaire au progrès de la révolution et au développement de l'initiative créatrice du peuple. Si la Révolution française fut capable de surmonter tous les obstacles qui s'accumulèrent devant elle et de délivrer le pays — et l'Europe avec lui — de la tyrannie de la monarchie absolue et du joug du servage, ce fut parce que les forces révolutionnaires surent conserver leur autonomie et ne se soumirent à aucune dictature gouvernementale. Les sections révolutionnaires de Paris et des provinces, au sein desquelles se rassemblaient les hommes d'action, formant pour ainsi dire le système nerveux de ce grand mouvement populaire, représentaient un contrepoids sûr à la toute-puissance d'un gouvernement central, qui ne pouvait que gêner l'élan révolutionnaire et lui faire manquer ses buts. Ce n'est que plus tard, lorsque les forces révolutionnaires actives se furent épuisées au combat et que les Jacobins eurent réussi à dépouiller les sections de leur autonomie et à les incorporer en tant qu'organes subordonnés à l'appareil central d'État que commence le déclin de la révolution. La victoire de ROBESPIERRE fut aussi celle de la contre-révolution. Le 24 mars 1794 et le 9 Thermidor sont les deux piliers sur lesquels s'édifia la victoire de la réaction.
Renvoyer à la Révolution française pour justifier la tactique des bolcheviks en Russie, c'est donc faire preuve d'une totale méconnaissance des faits historiques, qui présentent une tout autre image. À tous les moments décisifs de la Révolution française, en effet, l'initiative de l'action vint, à vrai dire, directement du peuple. C'est dans cette manifestation créatrice des masses que réside tout le secret de la révolution et c'est précisément parce que les forces révolutionnaires purent se développer librement et chaque tendance au sein du peuple trouver la place adaptée à son efficacité que la révolution fut capable d'abattre tous ses ennemis et de supprimer radicalement l'ignominieux système féodal. Et c'est précisément parce que le gouvernement bolchevik a réussi à paralyser tout mouvement autonome des masses, à supprimer par la force brutale toutes les autres tendances, étouffant ainsi systématiquement toute véritable initiative révolutionnaire au sein du peuple, qu'il est obligé aujourd'hui de revenir au capitalisme, après que ses membres se soient rendu compte qu'ils ne peuvent aboutir par leurs seules forces à la réalisation de leurs buts initiaux. Les soviets auraient pu jouer en Russie le même rôle que les sections pendant la Révolution française, mais une fois qu'ils eurent été dépouillés de leur autonomie par le pouvoir central, qui ne laissa subsister d'eux que le nom, ils perdirent immanquablement toute influence féconde sur le cours de la révolution : il ne leur resta plus qu'à traîner l'existence inutile et végétative d'organes subordonnés de l'État.
Lénine et le système des conseils
Les bolcheviks n'ont jamais été partisans d'un véritable système des conseils. En 1905, LÉNINE expliquait par exemple au président du soviet de Saint-Pétersbourg que «son parti ne pouvait sympathiser avec l'institution démodée du système des conseils». Mais, comme les premières étapes de la Révolution russe s'étaient justement développées sur cette base du système des conseils, les Bolcheviks durent, lorsqu'ils prirent le pouvoir, s'accommoder bon gré mal gré de cet héritage, très douteux à leurs yeux. Toute leur activité tendit alors à les dépouiller peu à peu de tout pouvoir et à les subordonner au gouvernement central. Qu'ils y aient réussi, voilà bien, à notre avis, l'immense tragédie de la Révolution russe. En travaillant systématiquement à la subordination de toutes les manifestations de la vie sociale au pouvoir absolu d'un gouvernement doté de tous les droits, on ne pouvait qu'aboutir à cette hiérarchie bornée de fonctionnaires, qui a été fatale au développement de la Révolution russe.
Lorsque Lénine explique aujourd'hui qu'il faut faire en sorte que le capitalisme soit dirigé dans les eaux du capitalisme d'État, le socialisme ne pouvant se développer qu'à partir de ce dernier, ce n'est autre chose qu'une phrase destinée à couvrir son embarras et dictée par la dure pression des conditions actuelles — il le sait mieux que quiconque. Mais il faut bien rendre moins amer aux ouvriers socialistes l'actuel cours à droite et l'on ne peut se montrer trop difficile dans le choix des arguments. Nous prétendons, quant à nous, que les cruelles persécutions auxquelles sont soumises aujourd’hui en Russie les tendances socialistes les plus variées — et tout spécialement celles de gauche — et la répression brutale et systématique de toute opinion ne tendant pas à l'aveugle justification du système actuel, ne naissent absolument pas du sentiment de la nécessité de défendre les conquêtes de la révolution et l'existence de la république soviétique contre des intrigues ennemies, mais au contraire de l'aveugle suffisance autoritaire d'un petit groupe, qui cherche à couvrir sa soif de puissance du nom glorieux de «dictature du prolétariat».
CHAPITRE III
L'activité « contre-révolutionnaire » des anarchistes russes
Une manœuvre de Boukharine
Lors de la séance finale du congrès de l’Internationale des syndicats rouges à Moscou, il s'est produit un incident significatif : BOUKHARINE, qui n'assistait au congrès qu'en qualité d'observateur, prit soudain la parole, au grand étonnement des délégués étrangers, pour lancer une attaque pleine de haine contre les anarchistes. Les délégués avaient véritablement des raisons d'être étonnés, une minorité parmi eux étant seulement en mesure de deviner la cause profonde de ce pénible épisode.
Peu après l'arrivée des délégués étrangers, une commission spéciale s'était en effet constituée, avec mission de présenter à LÉNINE et à d'autres représentants importants du gouvernement soviétique une requête demandant la libération des anarchistes et anarcho-syndicalistes emprisonnés. On promit aux membres de cette commission de faire tout ce qui pouvait être fait dans ce domaine et l'on s'engagea en même temps à ne pas parler publiquement au congrès de cette pénible affaire. La commission tint sa parole et, pendant toute la durée du congrès, la question des révolutionnaires incarcérés ne fut pas évoquée. On peut alors imaginer la stupeur des membres de la commission, lorsque soudainement et pour ainsi dire juste avant la fermeture des portes, BOUKHARINE traîna sans aucune motivation cette question devant le forum du congrès. Mais la stupeur fut encore plus grande lorsque, le délégué français SIROLLE ayant demandé la parole après le discours de BOUKHARINE pour faire une déclaration au nom de la commission, le président du congrès, LOZOVSKY, la lui refusa catégoriquement. Ce comportement autoritaire du président, accordant la parole à un non-délégué — et, qui plus est, sur une question qui n'était pas à l'ordre du jour du congrès — pour refuser le droit de réponse à un délégué, suscita de manière bien compréhensible une vive émotion dans le congrès. Les remous furent tels que le congrès faillit s'achever dans le chaos et que LOZOVSKY se vit finalement obligé de céder à la volonté générale des délégués et d'accorder la parole à SIROLLE, concession devenue absolument nécessaire, si l'on voulait éviter une rupture publique.
L'intention de BOUKHARINE n'était que trop évidente. Il voulait tout simplement prendre le congrès par surprise, pour épargner au gouvernement d'autres explications sur une question très incommode et extrêmement délicate pour lui. Mais, pour des délégués étrangers, pas encore suffisamment au fait des habitudes russes, la manœuvre était un peu trop grosse et elle manqua son but.
BOUKHARINE essaya d'expliquer que l'on ne devait en aucun cas comparer les anarchistes russes à ceux des autres pays, car il s'agissait en Russie d'une espèce tout à fait particulière, contre laquelle le gouvernement devait se défendre. Les anarchistes incarcérés étaient de simples criminels, des partisans du «chef de bande» MAKHNO, des gens que l'on avait pris les armes à la main, contre-révolutionnaires avérés, etc.
M. BOUKHARINE est, sans aucun doute et à sa manière, un homme adroit qui, s'il avait à l'époque honoré de sa présence la tristement célèbre conférence antianarchiste de Rome n'aurait certainement pas déshonoré cette compagnie. Mais, malheureusement pour lui, ses affirmations ne pêchent que par la moindre faute d'entretenir des rapports tendus avec la réalité des faits. Il s'agit dans son cas des libres inventions d'un homme qui cherche à sauver par tous les moyens le prestige menacé de son gouvernement, fût-ce aux dépens de la vérité.
L'immense majorité des anarchistes emprisonnés en Russie soviétique ne sont pas plus des partisans de MAKHNO qu’ils n’ont été pris les armes à la main. La raison de leur emprisonnement ne leur a jamais été communiquée, on les a jetés au cachot uniquement à cause de leurs idées. Quelques-uns des camarades récemment incarcérés ont ainsi exigé des agents de la commission extraordinaire une justification de leur emprisonnement. «Vous n'avez rien fait, leur fut-il répondu, mais vous pourriez faire quelque chose.» Que l'on se représente la tempête d'indignation qui s'élèverait dans un État bourgeois courant dont la police ferait preuve d'une telle cynique franchise.
Qu'en est-il, en fait, de l'activité prétendument «contre-révolutionnaire» des anarchistes russes ? Il suffit de considérer d'un peu plus près leur rôle dans la révolution pour se convaincre que l'accusation portée contre eux par les bolcheviks manque de tout fondement réel et ne peut être attribuée qu'à la calomnie malveillante pour raisons politiques.
Lorsqu'éclata la révolution, les anarchistes jouèrent un rôle important et furent parmi les éléments les plus actifs du mouvement révolutionnaire dans son ensemble. Ils avaient alors un grand nombre de quotidiens et leur propagande avait pénétré profondément dans les masses. À Cronstadt, Odessa, Iékaterinbourg et dans nombre d'autres villes importantes, ils avaient les masses ouvrières avec eux. Parmi les différentes tendances, les anarchistes-communistes et les anarcho-syndicalistes jouissaient de la plus grande influence.
Les anarchistes furent les premiers à attaquer le gouvernement provisoire et ce, à une époque où LÉNINE et les bolcheviks parlaient encore en faveur de l'Assemblée nationale. De même, ils avaient fait leur le mot d'ordre «Tout le pouvoir aux Soviets !», alors que les bolcheviks ne savaient même pas encore quelle attitude ils devaient prendre à l'égard de ces derniers.
Les anarchistes à la pointe du combat
Lorsque commença la lutte ouverte contre le gouvernement KERENSKY, les anarchistes furent les premiers en lice pour mettre les masses en mouvement. Avant même que n'éclatent les soulèvements de Moscou et de Pétrograd, les ouvriers anarchistes d'Iékaterinbourg s'étaient déjà levés, mais, à Moscou et à Pétrograd, ils se trouvèrent aussi à la pointe du mouvement. Ce fut l'anarchiste Anatole Grigorievitch ZELESNIAKOV qui, conduisant les matelots de Cronstadt, pénétra au Parlement et renvoya les députés dans leurs foyers, ZELESNIAKOV, dont la tête avait été mise à prix 400.000 roubles par DENIKINE et qui devait tomber en juillet 1919 dans la lutte contre les gardes blancs près d'Iékaterinoslav.
C'est un fait historique incontestable que, sans l'aide énergique des anarchistes, les bolcheviks ne seraient jamais arrivés au pouvoir. Les anarchistes combattirent partout aux endroits les plus dangereux. Ainsi, lorsque les gardes blancs se furent alliés à Moscou aux bandes de tueurs des Cent-Noirs,9 et retranchés dans l'Hôtel Métropol, ce sont eux qui prirent d'assaut ce bastion, après une sanglante bataille, qui dura trois jours entiers.
Dans le passage suivant, extrait de la revue les Temps nouveaux, un de nos camarades russes a décrit de manière très expressive les événements de cette époque : «LÉNINE s'empressa de publier un décret — ce fut son premier — dans lequel il déclarait que son parti se nommait désormais le parti des communistes. Ce décret parut dans les Izvestia, qui annonçaient par ailleurs que le gouvernement était décidé à introduire le communisme dans toute la Russie. La fédération anarchiste de Petrograd demanda alors à LÉNINE d'expliquer ce qu'il entendait par communisme et de quelle manière il pensait l'appliquer, s'il voulait le communisme libre ou bien plutôt un communisme à sa façon, inventé par les bolcheviks pour mettre les masses paysannes et ouvrières à la remorque de leur parti. LÉNINE répondit qu'il souhaitait sérieusement introduire le communisme libre dans toute la Russie, ajoutant cependant que cela ne pouvait être réalisé que graduellement et demandant en même temps la collaboration énergique de tous les groupes anarchistes, afin qu'il soit en mesure de remplir cette difficile et immense tâche. Les anarchistes furent assez naïfs pour prendre ces mots pour argent comptant et soutenir les bolcheviks dans leur lutte pour le but commun.»
Tout cela se passait à une époque où les bolcheviks n'étaient pas encore sûrs de l'avenir le plus proche, où les dangers menaçaient de tous côtés et où les éléments contre-révolutionnaires se mettaient à l'ouvrage dans tous les coins du pays. À Petrograd en particulier, les soutiens de la réaction ne dormaient pas : ils cherchaient par tous les moyens à exciter les masses ignorantes au meurtre et au pillage pour faire tomber le nouveau gouvernement. Dans cette période extrêmement critique pour eux, les bolcheviks, voyant que les anarchistes étaient un précieux soutien, n'hésitèrent pas à faire usage de cette force aussi longtemps que la situation l'exigea. Ainsi, en décembre 1917, alors que Petrograd était en proie à des hordes de soldats revenant du front et autres éléments douteux. Ces bandes, armées jusqu'aux dents, pénétraient dans les magasins et dépôts de vivres et pillaient à cœur joie. Les bolcheviks envoyèrent des gardes rouges aux endroits menacés pour mettre fin aux pillages. On essaya d'abord avec les matelots, dans lesquels on avait encore quelque confiance. Après quelques tentatives timides, ceux-ci passèrent finalement du coté des pillards, faisant cause commune avec eux. Dans cette situation extrêmement fâcheuse, seuls les anarchistes se montrèrent capables de s'opposer aux hordes en question et de faire cesser les pillages, non sans devoir le payer chèrement, laissant sur le terrain un grand nombre de morts et de blessés.
Une fois les dangers passés, les bolcheviks commencèrent à regarder les organisations anarchistes avec méfiance, ils virent en elles des ennemis dangereux, plus dangereux encore que les contre-révolutionnaires, car leur influence sur les paysans et les ouvriers devenait chaque jour plus grande et ils organisaient partout des unions syndicalistes et des communautés villageoises selon leurs conceptions. Le gouvernement bolchevik n'osa cependant pas les combattre tout de suite, car le sol sous ses pieds était encore beaucoup trop instable. On entama alors une lutte sournoise contre eux dans la presse bolchevique. On comptait toujours pouvoir attirer à soi les meilleurs éléments parmi les anarchistes, en leur offrant des postes officiels dans l'appareil gouvernemental, ce qui réussit malheureusement avec nombre d'entre eux, qui occupent encore aujourd'hui de très importantes charges dans l'administration soviétique.
Massacre par les bolcheviks. Position des anarchistes
Après l'armistice avec l'Allemagne, la misère se fit sentir de manière très dure dans les masses. Les «commissaires du peuple» ne trouvèrent d'autre remède à ce mal que d'édicter décret sur décret, ce qui ne pouvait évidemment avoir aucun effet. Les anarchistes, comme tous les autres révolutionnaires sérieux, voyant maintenant où menaient les agissements des bolcheviks, ne purent naturellement rester indifférents à la ruine générale qui menaçait le pays et la population tout entière. Ils commencèrent donc à réagir avec les socialistes-révolutionnaires de gauche. Leur première œuvre fut de créer des cuisines populaires et des asiles pour la population affamée et sans logis. Mais ils essayèrent avant tout de rassembler les travailleurs des villes et des campagnes dans des syndicats et de créer des communautés communistes villageoises.
Le comte de MIRBACH, représentant du gouvernement allemand à Moscou, laissa entendre à LÉNINE qu'un État digne de ce nom ne pouvait tolérer à aucun prix les agissements de gens comme les anarchistes, ce qui fournit à ce dernier un prétexte pour passer aux actes. Il ordonna la prise d'assaut et l'occupation des locaux anarchistes. Dans la nuit du 14 avril 1918, on encercla donc tous les bâtiments où les anarchistes se réunissaient, on amena canons et mitrailleuses et on les mit en action. Le bombardement dura toute la nuit et la bataille fut si violente que l'on crut qu'une armée étrangère tentait de prendre la ville. Le lendemain, le quartier où les combats avaient fait rage offrait un aspect effrayant : les coups de canon avaient transformé les maisons en demi-ruines, entre les meubles en pièces et les murs écroulés, dans les cours et sur le pavé, gisaient partout des cadavres. Partout, on pouvait voir aussi des restes sanglants de corps humains, têtes, bras, intestins ou oreilles et le sang s'écoulait dans les caniveaux. Le gouvernement bolchevik avait triomphé. Bela KUN, le futur dictateur de la Hongrie, qui avait dirigé ce massacre, était vainqueur.
Le lendemain de ce coup de force, l'émotion fut très grande. Toute la population était indignée et la protestation générale fut si forte que LÉNINE et TROTSKI furent obligés de se réhabiliter aux yeux du peuple. Ils expliquèrent qu'il n'était pas dans leurs intentions de s'en prendre à tous les anarchistes, mais seulement à ceux qui ne voulaient pas se soumettre à la dictature. Là-dessus, les anarchistes qui se trouvaient entre les mains de la Tchéka furent remis en liberté, mais les organisations anarchistes furent dissoutes, leurs librairies fermées et leur littérature brûlée. Une bonne moitié des groupes fut éliminée alors, une autre partie des camarades languit encore derrière les murs des prisons et le reste est disséminé sur l'ensemble du territoire russe, comme autrefois sous le régime tsariste.
Ces faits, dont l'exactitude nous a été confirmée depuis par toute une série de camarades russes bien connus dans le mouvement international, nous donnent une image assez claire de l'évolution politique en Russie. Sur l'activité des anarchistes à cette époque et sa tendance générale, il suffira de citer ici la résolution adoptée le 25 août 1918 au congrès de la confédération des anarcho-syndicalistes panrusses. Le congrès décida:
« 1. — De lutter contre le pouvoir de l'État et du capitalisme; de réunir les soviets indépendants en fédérations et d'entreprendre la réunion des organisations ouvrières et paysannes indépendantes en vue de la production ;
» 2. — De recommander aux travailleurs la création de soviets libres et la lutte contre l'institution des conseils des commissaires du peuple, car ils représentent une forme d'organisation qui ne peut qu'avoir des conséquences funestes pour la classe ouvrière ;
» 3. — De dissoudre l'armée militariste et d'armer ouvriers et paysans ; de leur expliquer en même temps la caducité de la notion de «patrie socialiste», car la patrie des ouvriers et des paysans ne peut être que le monde entier ;
» 4. — De lutter de la manière la plus ferme contre les contre-révolutionnaires tchécoslovaques et toutes les autres tentatives impérialistes, sans oublier ce faisant que le parti ultra-révolutionnaire des bolcheviks est, lui aussi, devenu conservateur et réactionnaire
» 5. — De remettre directement aux mains des organisations ouvrières et paysannes la distribution des vivres et autres biens de consommation ; d'arrêter les expéditions armées contre les paysans, qui les rendent hostiles aux ouvriers, affaiblissant ainsi la solidarité entre ouvriers et paysans et portant préjudice au front révolutionnaire, au profit de la contre-révolution.»
On peut apprécier différemment la valeur théorique et pratique de cette résolution, mais, pour peu que l'on soit encore en possession de ses cinq sens ou n'y soit pas directement intéressé, politiquement ou d'une autre manière, personne n'osera prétendre que de telles activités et revendications puissent être qualifiées de contre-révolutionnaires.
Bien au contraire, l'évolution ultérieure en Russie nous a prouvé que nos camarades avaient jugé la situation de manière tout à fait exacte et que nombre de leurs prévisions se sont réalisées à la lettre. Jamais les anarchistes russes n'ont rendu service à la réaction, prêté main-forte en quoi que ce soit à ses efforts. Au contraire, ils ont toujours été les premiers dans l'arène quand il s'est agi de combattre les manœuvres de la contre-révolution et dé risquer sa vie pour la défense de la révolution ; ils ont fait d'immenses sacrifices en vies et les traiter de contre-révolutionnaires est une déloyale infamie même si elle est commise dans l'intérêt d'un gouvernement ou d'un parti «communiste».
Aussi longtemps que les bolcheviks eurent besoin des anarchistes, ils ne songèrent d'ailleurs pas à les flétrir aux yeux du monde comme contre-révolutionnaires. Au contraire, la presse bolchevik les cita même un jour à ses propres partisans comme exemple d'énergie et de résolution révolutionnaire et bien des «têtes» actuelles du parti auraient, en effet, besoin qu'on leur mit un tel exemple sous les yeux. Nous ne rappellerons ici que le rôle fort peu héroïque joué par ZINOVIEV et KAMENEV, au cours de ces journées mémorables qui précédèrent le soulèvement d'Octobre 1917. Ils étaient alors les adversaires les plus acharnés du soulèvement qui donna pourtant le pouvoir à leur parti et qu'ils cherchèrent à empêcher par tous les moyens. Nul autre que LÉNINE lui-même ne les accusa alors, dans un texte public, de lâcheté et de manque de caractère, leur reprochant d'«avoir oublié toutes les idées fondamentales du bolchevisme et de l'internationalisme révolutionnaire prolétarien». Mais ils ont, par la suite, fait amende honorable en bonne et due forme et ont été réintégrés dans la communauté des saints. Des souvenirs aussi cuisants n'empêchent cependant absolument pas les mêmes gens de traiter de contre-révolutionnaires tout un chacun, qui n'est pas prêt à danser au son de leurs instruments. Ce serait là une farce par trop comique, si elle n'était en même temps si indiciblement tragique.
On ne peut s'empêcher de penser au mot du fameux «préfet des barricades» parisien CAUSSIDIÈRE au sujet de BAKOUNINE en 1848 : «Quel homme ! Le premier jour d'une révolution, il fait tout simplement merveille, mais le deuxième, il faudrait le fusiller.»
C'est en effet la même politique qu'appliquèrent les bolcheviks envers les anarchistes : le premier jour, on leur tressa des couronnes, le deuxième on les mit en croix. Mais politiciens et hommes au pouvoir de tous les temps et de tous les pays agirent-ils jamais autrement ? Les bolcheviks ont prouvé qu'ils ne font pas exception à cette règle.
CHAPITRE IV
Nestor Makhno et les bolcheviks
Il convient de dire ici quelques mots de Nestor Makhno et de son mouvement, qui sont pris à partie de la manière la plus virulente dans la presse bolchevique. Il est intéressant de voir comment on emploie contre lui la même méthode que contre les anarchistes en général, à savoir la louange ou la condamnation selon que l'on a besoin de lui ou non. Il y eut des périodes où la presse bolchevique décria MAKHNO comme un contre-révolutionnaire de la pire espèce, allié de DENIKINE et de WRANGEL, et d'autres, où la même presse le célébra comme un bon révolutionnaire, allié du gouvernement soviétique. Rien d'étonnant à ce qu'ensuite les bruits les plus extravagants coururent sur sa personne et les motifs de ses activités.
Un camarade connu à MOSCOU, et notre ami de longue date, nous a fait parvenir l'esquisse biographique suivante, qui définit bien la personnalité du chef des partisans ukrainiens :
«Nestor MAKHNO, aujourd'hui âgé d'environ trente ans, est un simple paysan. Membre actif du mouvement révolutionnaire depuis 1901, il appartint à un groupe terroriste anarchiste. Condamné à mort pour le meurtre d'un policier de la province d'Iekaterinoslav, sa peine fut commuée, en raison de son très jeune âge, en travaux forcés à perpétuité. Délivré par la révolution en 1917, il revint dans son pays natal et prit part à l'organisation de la population villageoise.
» Au début de 1918, la réaction commença en Ukraine. Les Autrichiens, les Allemands et l'hetman SKOROPADSKY gouvernaient le pays. Les paysans, les ouvriers et les révolutionnaires étaient violemment persécutés et abattus en masse. MAKHNO, avec six camarades, fonda une organisation de combat, qui engagea une lutte des plus résolues contre les troupes étrangères et la police de l'hetman. Leurs succès accrurent rapidement le nombre de leurs partisans et le petit groupe compta bientôt dans les deux cents hommes.
» Une fois l'Ukraine débarrassée de la soldatesque étrangère, et des bandes armées de l'hetman SKOROPADSKY, MAKHNO commença la lutte contre PETLIOURA. A la fin de l'année, il disposait déjà d'une véritable armée de francs-tireurs.
» PETLIOURA battu, les bolcheviks occupèrent l'Ukraine. En tant qu'anarchiste, Makhno ne pouvait faire cause commune avec eux, bien qu'on lui fit les promesses les plus engageantes, comme par exemple de le nommer commandant des forces armées ukrainiennes à la seule condition qu'il consentit à être placé sous les ordres de TROTSKI. MAKHNO refusa, en expliquant qu'il lui était impossible de collaborer avec des gens dont le but était la conquête du pouvoir. Il se consacra alors à l'agitation et organisa la lutte contre la nouvelle armée réactionnaire de DENIKINE, mais les bolcheviks déclarèrent qu'ils ne pouvaient la confier à une armée de francs-tireurs et, ne se sentant pas assez forts pour marcher contre les makhnovistes, ils crurent pouvoir briser la résistance de MAKHNO en lui refusant les munitions. TROTSKI dit qu'il n'en livrerait que si MAKHNO acceptait de se soumettre au commandement de l'Armée rouge. Celui-ci se trouvait dans une position dangereuse, pris avec ses partisans entre le marteau et l'enclume — entre DENIKINE et l'Armée rouge. Il avait environ cinquante mille hommes, mais presque pas de munitions. Dans sa lutte contre l'hetman et Petlioura, il avait été quasiment seul, l'Armée rouge étant à cette époque encore extrêmement faible et mal organisée, aussi les bolcheviks l'avaient-ils alors abondamment fourni — et, à vrai dire, dans leur propre intérêt. Maintenant, on refusait d'un seul coup tout droit d'exister aux makhnovistes, sous prétexte qu'ils étaient des francs-tireurs, mais en réalité parce que Makhno n'acceptait pas de se soumettre aux ordres de TROTSKI.
» Ce dernier avait cru qu'en refusant les munitions aux makhnovistes, il rendrait leur chef docile. Lorsqu'il vit que MAKHNO restait sur sa position, il décida de l'abattre à n'importe quel prix. Au cours d'une réunion à Kharkov, le 29 avril 1919, il traita MAKHNO de simple bandit et déclara qu'il valait mieux que l'Ukraine soit occupée par les Blancs plutôt que livrée aux makhnovistes, car, si DENIKINE avait le pays en mains, les paysans appelleraient d'eux-mêmes les bolcheviks.
» Ainsi s'explique que MAKHNO fut laissé sans armes et que l’Armée rouge resta l'arme au pied, lorsque DENIKINE, dans une furieuse attaque contre les makhnovistes désarmés, perça leur front. Certes, l'Armée rouge fut elle aussi contrainte de reculer, mais le but recherché par cette tactique était atteint : MAKHNO fut complètement battu et obligé d'abandonner le champ de bataille avec le reste de ses troupes. En même temps, on expliquait dans la presse bolchevique la retraite de l'Armée rouge par la trahison de MAKHNO, que le gouvernement soviétique déclarait hors la loi. Lorsque l'on découvrit peu après son frère dans un hôpital, croyant tenir MAKHNO lui-même, on le fusilla.
» Grâce à la défaite de MAKHNO, DENIKINE avait conquis un énorme avantage. Ses troupes, repoussant l'Armée rouge devant elles, pénétrèrent victorieusement en Russie. Dans cette situation critique, MAKHNO réussit cependant à réorganiser ses partisans, à assaillir DENIKINE sur ses arrières et, par un audacieux coup de main, à le couper de son approvisionnement en munitions et en vivres. Ainsi l'Armée rouge fut-elle en mesure de reprendre l'offensive et, dans la presse bolchevique, on reconnut derechef à MAKHNO la qualité de révolutionnaire, tandis que le gouvernement annulait la mise hors la loi du prétendu «chef de bandits». Mais, après la défaite définitive de DENIKINE, TROTSKI exigea le désarmement des makhnovistes et, devant leur refus, MAKHNO fut une fois de plus déclaré bandit et hors la loi. La dure lutte qui s'engagea alors entre lui et les bolcheviks et prit bien souvent des formes terribles ne put connaître de décision définitive avant que l'entrée en scène de WRANGEL n'ouvrît une nouvelle phase dans les rapports du gouvernement soviétique avec les makhnovistes.»
Ces informations de notre camarade russe nous ont été confirmées depuis en tous points par beaucoup d'autres, reçues de première main. J'ai ainsi sous les yeux un manuscrit de 114 pages sur le mouvement makhnoviste, qui m'a été transmis de Russie et dans lequel tous les détails des faits de caractère général rapportés ci-dessus sont étayés par des documents. La publication de ce matériel dans les délais les plus courts permettra au lecteur d'avoir une image claire de MAKHNO et de son mouvement, qui devrait en même temps détruire complètement les légendes forgées par les bolcheviks sur lui et sur sa cause.
Contre Wrangel,
le gouvernement bolchevik traite avec Makhno
Au début de 1920, MAKHNO fut obligé de se battre à la fois contre WRANGEL et contre les bolcheviks. Mais la situation prit peu à peu une tournure tellement critique que le gouvernement soviétique dut de nouveau recourir à son aide. La guerre avec la Pologne avait sérieusement épuisé les forces militaires russes, si bien que l'Armée rouge ne put faire face aux poussées impétueuses de WRANGEL, qui était équipé en armements modernes de la manière la plus libérale par les puissances de l'Entente. Devant un tel danger, qui aurait pu être fatal pour lui, le gouvernement soviétique se décida encore une fois à renouer avec le «bandit» MAKHNO, que la presse soviétique ne se lassait pas de dénoncer comme l'«allié du baron blanc» WRANGEL.
Le 16 octobre, fut signé le traité suivant entre le gouvernement
soviétique et MAKHNO :
Accord sur la coopération provisoire dans les opérations
militaires
entre la République soviétique ukrainienne et l'armée
révolutionnaire
des francs-tireurs d'Ukraine (makhnoviste) :
« 1. — L'armée révolutionnaire des francs-tireurs ukrainiens (makhnovistes) se joint aux forces de l'armée républicaine en tant qu'armée de corps-francs, qui est soumise au commandement de l'Armée rouge dans ses opérations. Elle conserve cependant son organisation actuelle, sans faire siens les principes et les règlements organisationnels de l'armée républicaine régulière.
» 2. — L'armée révolutionnaire des francs-tireurs makhnovistes, qui se trouve sur territoire soviétique le long du front ou transversalement à lui, ne peut intégrer dans ses rangs ni des parties de l'Armée rouge ni des déserteurs de cette dernière.
» Note : les éléments de l'Armée rouge ou les soldats rouges isolés qui rencontreront les corps-francs sur arrière de WRANGEL devront s'intégrer à nouveau à l'Armée rouge, dès que la jonction avec elle aura été établie.
» Les francs-tireurs makhnovistes, qui se trouvent encore derrière l'armée de WRANGEL, ainsi que les parties de la population qui, dans ces régions du pays, se sont jointes à l'armée des corps-francs, resteront dans ses rangs, même s'ils avaient été auparavant mobilisés par l'Armée rouge.
» 3. — L'accord entre le commandement de l'Armée rouge et l'armée révolutionnaire des corps-francs makhnovistes a pour but l'écrasement de l'ennemi commun, l'armée blanche. Les makhnovistes se déclarent d'accord avec la demande du commandement de l'Armée rouge que cessent les actes d'hostilité de la population contre cette dernière. Le gouvernement soviétique publiera de son côté le présent accord, afin d'assurer le plus grand succès possible aux tâches fixées.
» 4. — Les familles des soldats de l'armée révolutionnaire
des corps-francs makhnovistes qui résident sur le territoire de
la république soviétique jouiront des mêmes droits
que les soldats de l'Armée rouge et recevront du gouvernement soviétique
ukrainien tous les avantages convenus.»
Accord sur la coopération provisoire dans les questions politiques
entre le gouvernement soviétique ukrainien et l'armée
révolutionnaire
des corps-francs makhnovistes :
» 1. — Libération immédiate de tous les révolutionnaires emprisonnés et cessation de toutes les poursuites sur le territoire de la république soviétique contre tous les makhnovistes et anarchistes n'ayant pas combattu les armes à la main contre le gouvernement soviétique.
» 2. — Complète liberté d'agitation, par la parole et par l'écrit, pour tous les makhnovistes et anarchistes, leurs idées et leurs principes, sous contrôle de la censure militaire, dans la mesure où il s'agit de questions militaires. Le gouvernement soviétique met à la disposition des makhnovistes et anarchistes, qu'il reconnaît comme organisation révolutionnaire, tout le matériel nécessaire pour l'impression et la publication de livres, revues et journaux, et ce, sur la base des règles techniques générales en vigueur pour les publications de ce genre.
» 3. — Libre participation aux élections aux soviets, ainsi que droit pour les makhnovistes et anarchistes de devenir membres des soviets ; leur est garantie en outre la libre participation à la préparation du prochain Ve Congrès des soviets d'Ukraine, prévu pour décembre 1920.
» Adopté par les représentants des deux parties
à la conférence du 16 octobre 1920.
Signé: Bela KUN - V. POPOV»
C'est sur la base de cet accord que les francs-tireurs makhnovistes et l'Armée rouge combattirent côte à côte contre WRANGEL. Le succès ne tarda guère : la troisième semaine de novembre voyait en effet la défaite complète de l'armée du «baron blanc», dont les restes se précipitaient dans une fuite éperdue vers le sud, poursuivis par l'Armée rouge.
Nouvelles trahisons et calomnies des bolcheviks
Qu'advint-il alors ? À peine les hordes de WRANGEL définitivement battues, le gouvernement soviétique rompit de la manière la plus vile les accords passés avec MAKHNO et l'Armée rouge et, se retournant brusquement contre ses alliés de la veille, il les écrasa sauvagement. MAKHNO, qui ne put se sauver que d'extrême justesse, fut de nouveau traité par les bolcheviks de «bandit» et de «traître» ; tous les anarchistes, qui avaient été libérés conformément aux accords, et parmi eux les amis de MAKHNO, TCHUBENKO et VOLINE (W. M. EICHENBAUM10 ), furent de nouveau arrêtés ainsi que de nombreux autres, qui avaient jusqu'alors joui de la liberté.
Telles sont les différentes périodes de l'histoire de ce que l'on appelle le «mouvement makhnoviste» jusqu'à aujourd'hui. Les simples faits que nous venons de rapporter montrent clairement que MAKHNO est aussi peu un traître qu'un contre-révolutionnaire et que tous les bruits mis en circulation dans le monde par les bolcheviks sur son compte et celui de son mouvement sont de purs mensonges, répandus dans l'intérêt de la raison d'État. Si quelqu'un a des raisons de se plaindre d'avoir été trahi — et trahi de la manière la plus honteuse —, c'est bien en vérité MAKHNO. Ce fut en effet trahison, non seulement envers lui, mais aussi envers la cause de la révolution, que de le laisser au printemps 1919 sans aide ni munitions et de donner ainsi à DENIKINE la possibilité de battre et de disperser ses francs-tireurs. Et ce fut trahison de la pire espèce que la manière dont le gouvernement soviétique viola ensuite les accords qu'il avait passés avec lui, manière qui ne peut que rappeler les méthodes politiques d'un César BORGIA.
À la face du monde, le gouvernement soviétique a traité MAKHNO de contre-révolutionnaire, après avoir reconnu lui-même dans un traité le caractère révolutionnaire de son mouvement. Il le qualifie de brigand et de bandit de droit commun, mais nous demandons alors comment un gouvernement — et, qui plus est, un gouvernement qui se plaît à se nommer «communiste» — peut conclure des traités d'une éminente portée militaire et politique avec un individu de cette espèce. Si MAKHNO est un bandit, un vulgaire égorgeur, que sont alors ceux qui passent alliance avec ce voleur de grand chemin et s'engagent par contrat avec lui ? Que l'on ne nous dise pas que le gouvernement soviétique se trouvait dans une situation de toute dernière extrémité lorsqu’il se décida à conclure son accord avec MAKHNO : même cette éventualité ne saurait justifier son comportement. N'était-il pas, d'ailleurs, dans une situation semblable, quand DENIKINE menaçait son existence et qu'il abandonna malgré tout MAKHNO et les siens à leur sort ? À cette époque aussi, il savait que ce cruel abandon des makhnovistes mettrait l'Armée rouge en périlleuse position, comme ce fut le cas. Mais on sacrifia alors MAKHNO, parce que l'on voulait se débarrasser de lui.
Non, les hommes d'État de Moscou ne savent que trop que MAKHNO n'est pas un bandit de grand chemin. Ils savent qu'il se bat pour un état de choses qui ne ressemble en rien à celui qu'ils ont créé, qui lui est même directement opposé. Ils savent aussi que l'homme qui a, par deux fois, sauvé la Russie de la catastrophe d'une contre-révolution victorieuse, ne peut être un contre-révolutionnaire. Tout cela est bien connu des chefs du gouvernement bolchevik, mais, MAKHNO et son mouvement ne se laissant pas intégrer dans leurs structures étatiques, il leur faut les éliminer, et ce à n'importe quel prix. Voilà pourquoi MAKHNO est un «bandit», un «traître», un «contre-révolutionnaire» : il ne peut être autre chose, tout comme les anarchistes en général et les autres tendances révolutionnaires qui ne récitent pas le credo bolchevique. Que ces affirmations n'aient rien à voir avec la réalité a peu d'importance : le mensonge a toujours été une des règles d'airain de toute diplomatie et ne peut, en tant quel tel, être banni de la prétendue «diplomatie prolétarienne».
CHAPITRE V
L'insurrection de Cronstadt
La même «diplomatie prolétarienne» des dirigeants russes a réussi à faire passer le soulèvement de Cronstadt pour une entreprise des «Blancs», préparée soigneusement et de longue date par des éléments contre-révolutionnaires en exil. Cette déformation manifeste et voulue des faits a depuis fait le tour de toute la presse communiste internationale et même trouvé accès dans des milieux qui ne manifestent généralement pas une sympathie démesurée pour les idées bolcheviques. Aujourd'hui, nous sommes en mesure de juger justement toutes les causes et le caractère authentique de cet événement et nous devons encore une fois constater qu'il en est de l'esprit contre-révolutionnaire des matelots de Cronstadt exactement comme des activités «contre-révolutionnaires» des anarchistes et des makhnovistes. Le Novy Put lui-même, journal expressément bolchevik de Riga, fut assez imprudent pour révéler le vrai caractère de l'insurrection de Cronstadt (à ce qu'il semble, la rédaction n'avait pas dû recevoir à temps les instructions nécessaires de Moscou). En effet, l'intéressant aveu suivant lui échappait dans son numéro du 19 mars 1921 :
«Les matelots de Cronstadt sont en majorité anarchistes. Ils ne se situent pas à droite, mais à gauche des communistes. Dans leurs derniers radiogrammes, ils proclament : “Vive le pouvoir des soviets !”, alors qu'ils n'ont pas une seule fois déclaré : “Vive l'Assemblée nationale !” Pourquoi se sont-ils soulevés contre le gouvernement soviétique ? Parce qu'ils ne le trouvent pas assez soviétique. Ils ont inscrit sur leur drapeau le même mot d'ordre mi-anarchiste, mi-communiste que les bolcheviks eux-mêmes avaient proclamé il y a trois ans et demi, au lendemain de la révolution d'Octobre. Dans leur lutte contre le gouvernement soviétique, les insurgés de Cronstadt ont manifesté en différentes occasions leur haine profonde du “bourgeois” et de tout ce qui est bourgeois. Ils ont déclaré que le gouvernement soviétique s'était embourgeoisé, que ZINOVIEV avait “pris du ventre”. Il s'agit là d'une insurrection de gauche, et non de droite.»
Cette opinion du journal bolchevik Novy Put sur l'insurrection de Cronstadt a été confirmée depuis en tous points. Tous les documents et toutes les proclamations des insurgés en sont une preuve : on n'y trouve pas un mot qui permette de conclure à des menées contre-révolutionnaires. Le mouvement tout entier eut un caractère purement spontané et se développa à partir des conditions locales. Les matelots de Cronstadt ont toujours été l'un des éléments les plus énergiques et les plus dévoués du mouvement révolutionnaire russe. Ils avaient déjà joué un rôle important en 1905 et, lorsqu'éclata la révolution en 1917, ils furent les premiers dans l'arène, faisant preuve d'une inflexible résolution. Sous le gouvernement de KERENSKY, ils proclamèrent la commune de Cronstadt et combattirent l'idée d'une Assemblée nationale, dans laquelle ils voyaient un danger pour la révolution. Lorsque commença le soulèvement d'Octobre, qui devait mener les bolcheviks au pouvoir, ils furent à nouveau en tête du mouvement, avec le mot d'ordre : «Tout le pouvoir aux soviets !»
Au cours des sanglants combats avec YOUDENITCH, les matelots de Cronstadt furent le plus solide rempart de la révolution, contre lequel se brisèrent les tentatives contre-révolutionnaires. Leurs conceptions anarchistes les poussèrent à chercher énergiquement à conserver leur indépendance, lorsque le gouvernement central de Moscou se mit en devoir de réduire de plus en plus les droits initiaux des soviets. Toutes les tentatives de TROTSKI pour les soumettre aux mêmes règlements que ceux que l'on avait imposés peu à peu à l'armée restèrent en grande partie vaines et, aussi longtemps que celui-ci dut concentrer toutes ses forces contre les armées contre-révolutionnaires, il fut obligé d'accepter bon gré mal gré cet état de choses. On comprend cependant aisément que des tentatives ininterrompues de cette sorte n'aient guère contribué à rendre les matelots de Cronstadt favorables au gouvernement, surtout quand, renouvelées de manière encore plus vigoureuse une fois la guerre finie, elles portèrent leur méfiance à son comble.
Au mois de février 1921, d'importants troubles, provoqués par la mise en application d'une nouvelle classification dans la distribution des vivres, éclatèrent parmi les ouvriers de Petrograd, qui se mirent en grève. Nombre d'entre eux furent jetés en prison, ce qui ne fit naturellement que dégrader un peu plus le climat. Les choses en étaient là lorsque les matelots de Cronstadt envoyèrent une délégation à Petrograd pour étudier la situation sur place et convenir si possible avec les ouvriers d'une action commune.
Une résolution unanime de Cronstadt
Le 1er mars, se tint à Cronstadt une assemblée générale des équipages des navires de ligne, où furent présentés les rapports des délégués. L'assemblée adopta à l'unanimité la résolution suivante :
«Après avoir entendu le rapport de la délégation élue par l'assemblée générale des équipages, l'Assemblée décide de présenter et soutenir les revendications suivantes :
» 1. — Vu que les soviets actuels n'expriment pas la volonté des ouvriers et des paysans, organisation immédiate de nouvelles élections, avec vote secret et entière liberté de propagande pré-électorale pour tous les ouvriers et paysans.
» 2. — Liberté de réunion pour les syndicats et les organisations paysannes.
» 3. — Liberté de parole et de la presse pour les ouvriers et les paysans, les anarchistes et l'aile gauche des socialistes-révolutionnaires (SR).
» 4. — Convocation d'une conférence sans-parti des ouvriers, des soldats de l'Armée rouge et des matelots de Cronstadt, Petrograd et de la région de Petrograd avant le 10 mars 1921.
» 5. — Libération des détenus politiques de tous les partis socialistes et de tous les ouvriers, paysans, soldats de l'Armée rouge et matelots emprisonnés lors des soulèvements ouvriers et paysans.
» 6. — Élection d'une commission spéciale, chargée de réviser les procès des détenus des prisons et des camps de concentration.
» 7. — Suppression de toutes les «sections politiques» spéciales, aucun parti ne devant jouir de prérogatives pour sa propagande ni être, en plus de cela, soutenu par l'État. (Étaient visées ici les organisations spéciales de surveillance créées au sein de chaque institution civile ou militaire russe, auxquelles ne pouvaient appartenir que des membres du P. C.) Elles doivent être remplacées par des commissions spéciales pour l'enseignement et l'éducation, dont les frais seront couverts par l'État.
» 8. — Suppression de tous les postes de contrôle. (À savoir les unités militaires placées dans les gares et sur les routes pour empêcher l'entrée des vivres qui n'étaient pas achetés ou vendus par l'État.)
» 9. — Rations égales pour tous les travailleurs, à l'exception de ceux qui travaillent dans des industries dangereuses pour la santé.
» 10. — Suppression des sections communistes dans tous les corps militaires et des postes communistes dans les usines et entreprises. Si le besoin se fait sentir d'en créer de nouveaux, ils devront être nommés directement par les compagnies elles-mêmes et par les ouvriers au sein des entreprises et ateliers.
» 11. — Liberté totale pour les paysans de disposer de leurs grains et de posséder du bétail, aussi longtemps qu'ils n'emploient pas de salariés.
» 12. — Nous appelons tous les corps militaires et les camarades dans les écoles militaires à se joindre à notre mouvement.
» 13. — Nous demandons que soit donnée à nos résolutions la plus large diffusion possible.
» 14. — Nomination d'une commission mobile de contrôle.
» 15. — Liberté du travail artisanal, aussi longtemps que du personnel rétribué n'est pas employé.»
Cette résolution fut alors présentée à un rassemblement de citoyens de Cronstadt, auquel étaient venues 16.000 personnes, et adoptée à l'unanimité. Le 2 mars, les délégués des navires, des corps militaires, des entreprises et des syndicats — environ 300 en tout — se réunirent et nommèrent un «comité révolutionnaire provisoire» chargé de préparer les élections au soviet. Celui-ci publia une feuille quotidienne d'information, les Izvestia, rendant compte des différentes phases du mouvement. Notre camarade russe ISIDINE a donné dans les Temps nouveaux parisiens de nombreux extraits des Izvestia de Cronstadt, qui sont autant d'éloquents témoignages de l'esprit et du caractère de ce mouvement si bassement calomnié. Ainsi peut-on lire dans l'article intitulé «Pourquoi nous nous battons» :
« La patience des travailleurs est à bout.11 Déjà, ici et là dans le pays, se sont fait jour les premiers signes de la résistance à un système d'oppression et de violence. Les travailleurs se sont mis en grève, mais les gendarmes bolcheviks étaient sur leurs gardes et ont pris toutes les mesures nécessaires pour étouffer dans l'œuf l'inévitable troisième révolution. Elle est malgré tout arrivée et ce sont les travailleurs qui la font...
» Ici, à Cronstadt, a été posée la première pierre de la troisième révolution, qui ouvrira grand le chemin à la cause du socialisme. Cette révolution doit convaincre les masses ouvrières de l'Est et de l'Ouest que ce qui a eu lieu jusqu'ici chez nous n'a absolument rien à voir avec le socialisme...
» Les ouvriers et paysans avancent, laissant derrière eux aussi bien l'Assemblée constituante et son régime bourgeois que la dictature du parti communiste, de ses Tchékas et de son capitalisme d'État, qui étranglent le peuple travailleur comme la corde du bourreau.
» La révolution d'aujourd'hui donne aux ouvriers la possibilité d'élire leurs soviets librement, sans avoir à craindre les pressions de quelque parti que ce soit, et aux syndicats bureaucratisés de se transformer en libres associations de travailleurs manuels et intellectuels.»
Les étapes de la révolution
Dans l'article intitulé «Les étapes de la révolution», paru dans le numéro du 12 mars, on pouvait lire :
«Le parti communiste s'est emparé du pouvoir en repoussant les paysans et les ouvriers, au nom desquels il agissait... Un nouveau servage, qui se nomme “communisme”, est apparu. Le paysan a été transformé en simple journalier, l'ouvrier en esclave salarié de l'entreprise étatisée, le travailleur intellectuel réduit à l'état de nullité. Le temps est aujourd'hui venu de renverser la commissariocratie. Cronstadt, vigilante gardienne de la révolution, Cronstadt ne dormait pas. Cronstadt, qui fut aussi en mars et en octobre à la tête du mouvement, est aujourd'hui de nouveau la première à lever le drapeau de la révolte, pour la troisième révolution des travailleurs. (...) [Souligné dans le texte.]
» L'autocratie est tombée. La Constituante appartient au passé. La commissariocratie tombera de même. Le temps est venu d'un véritable pouvoir ouvrier, du pouvoir des soviets !»
Dans l'«Appel aux travailleurs, soldats et matelots rouges» paru dans le numéro du 13 mars, l'accusation du gouvernement soviétique, selon laquelle les généraux blancs et les popes dirigeaient le mouvement, est repoussée avec colère et indignation :
«Ici, à Cronstadt, le 2 mars, nous nous sommes levés contre le joug exécrable des communistes et nous avons déployé la bannière rouge de la troisième révolution.
» Soldats rouges, matelots, travailleurs, Cronstadt révolutionnaire fait appel à vous !
» Nous savons que l'on vous trompe, que l'on vous cache la vérité sur ce qui se passe ici, que l'on vous cache que nous sommes prêts à risquer notre vie pour la cause sacrée de la libération des ouvriers et des paysans. On cherche à vous faire croire que des généraux blancs et des popes se trouvent à la tête de notre comité révolutionnaire. Pour mettre fin une fois pour toutes à ces mensonges, voici les noms de tous les membres de ce comité :
1. PETRITCHENKO, employé au bureau du navire de ligne Pétropavlovsk,
2. YAKOVENKO, téléphoniste au télégraphe
de Cronstadt,
3. OSSOSOV, machiniste sur le navire de ligne Sébastopol,
4. PEREPELKINE, électricien à bord du Sébastopol,
5. ARKHIPOV, premier machiniste,
6. PATRUCHEV, premier électricien du Pétropavlovsk,
7. KUPOLOV, médecin auxiliaire
8. VERCHININE, matelot sur le Sébastopol,
9. TUKINE, ouvrier électricien,
10. ROMANENKO, gérant du chantier de réparations,
11. ORECHINE, surveillant à la troisième école
du travail,
12. PAVLOV, ouvrier munitionnaire,
13. BAÏKOV, gestionnaire du matériel roulant de la forteresse,
14. VALK, employé dans une scierie
15. KILGAST, pilote.»
Dans ce même numéro du 13 mars, on trouve un «Appel au prolétariat du monde entier» particulièrement émouvant :
« Depuis douze jours, une poignée de travailleurs, matelots et soldats de l'Armée rouge véritablement héroïques, coupés du reste du monde, subissent les assauts des bourreaux communistes. Nous restons fidèles à la cause que nous avons faite nôtre — la libération du peuple du joug qui lui a été imposé par le fanatisme d'un parti — et nous mourrons en criant : “Vivent les soviets librement élus !” Puisse le prolétariat du monde entier le savoir. Camarades, nous avons besoin de votre aide morale : protestez contre les actes de violence des autocrates communistes !»
Ce dernier appel des rebelles de Cronstadt devant la mort qui les menaçait retentit comme un cri dans le désert : personne ne l'entendit. Personne ne reconnut la grandeur de la cause pour laquelle ils mettaient leur vie en jeu. C'est à peine si l'on sut qu'une soldatesque déshumanisée les massacra par milliers, comme l'avaient été jadis les hommes et les femmes de la Commune de Paris par les hordes abruties d'un GALLIFET. Cependant, alors que les communards ont une place dans le cœur de géant du prolétariat mondial, ceux dont le sang a coulé sur les pavés de Cronstadt furent dénoncés comme traîtres et contre-révolutionnaires par leur propre classe. Ils furent jugés sans que l'on connaisse leur cause et leurs derniers cris ne furent pas entendus. Ces hommes combattirent cependant pour une cause qui avait été aussi celle de leurs bourreaux : les paroles mêmes, que les rebelles de Cronstadt inscrivirent sur leurs drapeaux, avaient servi de slogans aux bolcheviks préparant la révolution d'Octobre 1917 et renversant le gouvernement de KERENSKY. Qui aurait pu alors seulement s'imaginer en rêve que la «dictature du prolétariat», quelques années plus tard seulement, s'opposerait aux porte-parole de ces mêmes idées dont les futurs dictateurs avaient dû se servir comme d'enseignes dans leur lutte pour la conquête du pouvoir politique ! Même si cette sanglante satire de l'histoire est aujourd'hui encore peu comprise, le temps viendra où l'on en saisira le sens profond. Alors, on jugera autrement les rebelles de Cronstadt et la cause pour laquelle ils se sont battus et ont versé leur sang.
«Appel au prolétariat du monde entier»
Le principal argument avancé contre eux fut la sympathie exprimée envers le soulèvement par la presse contre-révolutionnaire. Dans un article, paru dans le numéro du 20 avril de la Revue hebdomadaire de la presse russe, RADEK a tenté d'exploiter ce fait au maximum, croyant ainsi avoir fourni à ses lecteurs la preuve du caractère contre-révolutionnaire de l'insurrection elle-même. Les lecteurs de la presse communiste sont, on le sait, très faciles à contenter, aussi ne faut-il pas s'étonner de ce que l'article, écrit par Radek avec une logique de procureur, ait fait, depuis, le tour des feuilles communistes des différents pays. Bien peu ont eu jusqu'ici l'idée d'examiner sérieusement la valeur de ce fameux argument ; il suffit qu'il vienne de Moscou. En vérité, cependant, il ne prouve rien du tout : c'est une vérité d'expérience que les réactionnaires de toute nuance ont toujours cherché à faire feu de tout bois. Si, par exemple, le gouvernement espagnol réprime depuis des années la presse anarchiste et syndicaliste, tandis qu'il laisse paraître sans l'inquiéter l'organe madrilène du parti communiste, cela n'est pas dû au fait qu'il a une prédilection quelconque pour El Comunista, mais simplement parce qu'il croit pouvoir, par cette tactique, diviser le mouvement ouvrier et affaiblir ainsi son influence. Et si l'ex-gouvernement impérial allemand a permis pendant la guerre à LÉNINE et à ses amis de Suisse de traverser l'Allemagne en wagon plombé12 pour se rendre en Russie, ce ne fut pas non plus parce qu'il éprouvait une sympathie particulière pour le bolchevisme, mais simplement parce qu'il pensait agir ainsi dans l'intérêt de sa politique. Vouloir tirer de pareils faits des conclusions comme celles que RADEK, et tant d'autres avec lui, ont tirées de l'insurrection de Cronstadt est tout aussi infâme qu'absurde.
Le fait est que les insurgés ont refusé avec mépris toute aide de la réaction. Lorsque la nouvelle du soulèvement parvint par exemple à Paris, les capitalistes russes, qui y vivent en exil, leur firent offrir 500.000 francs. Or les insurgés ont catégoriquement refusé cette offre.
Lorsque, par ailleurs, un certain nombre d'officiers contre-révolutionnaires leur offrit, également de Paris, leurs services par radiogramme, ils répondirent par le même canal : «Restez où vous êtes ! Nous n'avons pas d'emploi pour vos semblables !»
Est-ce là un langage de contre-révolutionnaires ? Certainement pas, et les dirigeants de Moscou le savent mieux que quiconque. Mais il faut bien que la vérité sur les événements de Cronstadt leur apparaisse particulièrement dangereuse pour qu'ils s'efforcent aussi vigoureusement de dissimuler leurs vraies causes et motivations sous une montagne de déformations systématiques et de contre-vérités patentes. En Russie même, on sait depuis longtemps à quoi s'en tenir à ce sujet ; le temps n'est pas éloigné où on le saura aussi à l'étranger.
CHAPITRE VI
Origine et signification de l'idée des conseils
Il serait fondamentalement de vouloir attribuer à quelques individus la responsabilité de tous ces honteux événements. Ils n'en sont en fait responsables que dans la mesure où l'on peut les considérer comme les représentants d'une certaine tendance idéologique. À vrai dire, les causes de ces phénomènes tragiques viennent de plus loin : ils sont les conséquences d'un système qui ne pouvait logiquement amener un autre état de choses.
Si on l'a jusqu'à présent aussi peu compris, c'est principalement parce qu'on a toujours voulu, dans toutes les considérations sur la révolution russe, unir deux choses, qu'il est en fait absolument impossible d'unir : les conseils et la «dictature du prolétariat». Il y a en effet contradiction essentielle entre la dictature et l'idée constructive du système des conseils, si bien que leur union forcée ne pouvait engendrer autre chose que la désespérante monstruosité qu'est aujourd'hui la commissariocratie bolchevique, fatale à la révolution russe. Il ne pouvait en être autrement, car le système des conseils ne supporte aucune dictature, partant lui-même de présuppositions totalement différentes. En lui s'incarne la volonté de la base, créatrice, du peuple, alors que dans la dictature règnent la contrainte d'en haut et l'aveugle soumission aux schémas sans esprit d'un diktat : les deux ne peuvent coexister. C'est la dictature qui l'a emporté en Russie et c'est pourquoi il n'y a plus de soviets aujourd'hui dans ce pays. Ce qu'il en reste n'est plus qu'une cruelle caricature de l'idée des soviets, un dérisoire et risible produit.
L'idée des conseils, qui embrasse tout l'aspect constructif du socialisme, est l'expression la plus précise de ce que nous entendons par révolution sociale. L'idée de dictature, en revanche, est d'origine bourgeoise et n'a absolument rien de commun avec le socialisme. La première n'est pas du tout une idée neuve, qui ne nous aurait été transmise qu'avec la révolution russe, comme beaucoup le pensent. Elle s'est développée au sein de la fraction la plus avancée du mouvement ouvrier européen, lorsque la classe ouvrière organisée s'apprêtait à dépouiller les derniers restes et scories du radicalisme bourgeois et à voler de ses propres ailes, à savoir lorsque l'«Association internationale des travailleurs» fit la grande tentative de réunir les prolétaires des différents pays pour préparer et amener leur libération du joug de l'esclavage salarié.
La 1re Internationale et l'idée de dictature
Bien que l'Internationale ait eu principalement le caractère d'une grande organisation syndicale, ses statuts n'en furent pas moins rédigés de manière que toutes les tendances socialistes de l'époque puissent trouver place dans ses rangs, dans la mesure où elles se déclaraient d'accord avec le but final de l'association. Que la clarté de conception et la précision dans l'expression des idées ait tout d'abord laissé beaucoup à désirer n'était que très naturel, comme on put s'en rendre compte aux congrès de Genève (1866) et de Lausanne (1867). Mais plus l'Internationale mûrissait intérieurement et s'affirmait en tant qu'organisation de combat, plus rapidement se clarifiaient les conceptions de ses adhérents. La participation pratique à la lutte quotidienne entre le capitalisme et le travail menait tout naturellement à une compréhension plus profonde des problèmes sociaux.
Au congrès de Bâle en 1869, l'évolution interne de la grande union des travailleurs connut son apogée intellectuelle. Outre la question du sol et des biens-fonds qui l'occupa encore une fois, ce fut surtout celle des syndicats qui suscita le plus d'intérêt. Dans le rapport que le Belge HINS et ses amis présentèrent aux délégués, la question des tâches propres et de la signification des organisations syndicales était pour la première fois traitée d'un point de vue tout nouveau, qui n'était pas sans présenter toutefois quelque ressemblance avec les idées de Robert OWEN, lorsqu'il avait fondé, dans les années trente du siècle dernier, sa Grand National Consolidated Trade Union. On déclara clairement et sans équivoque que les syndicats n'étaient pas de simples organes provisoires, dont l'existence ne se justifiait qu'à l'intérieur de la société capitaliste et qui devraient en conséquence disparaître avec elle. Le point de vue des socialistes d'État, selon lequel l'activité syndicale ne pouvait aller au-delà de la lutte pour l'amélioration des conditions de travail dans le cadre du système salarial, lutte ou elle trouvait sa fin, subit une correction essentielle. Le rapport de HINS et des camarades belges disait en effet que les organisations économiques de combat des travailleurs devaient être considérées comme les cellules de la future société socialiste et qu'il était du devoir de l'Internationale de former les syndicats dans ce but. C'est en ce sens que fut adoptée la résolution suivante :
«Le Congrès déclare que tous les travailleurs doivent s'efforcer de créer des caisses de résistance dans les différents métiers. Dès qu'un syndicat s'est créé, il convient d'en prévenir les unions du métier en question, afin que puisse être entreprise la formation d'unions nationales d'industries. Ces unions seront chargées de rassembler tout le matériel concernant leur industrie, de délibérer sur les mesures à prendre en commun et d'œuvrer pour leur réalisation, afin que l'actuel système salarial puisse être remplacé par une fédération des libres producteurs.
» Le congrès charge le conseil général d'organiser la liaison entre les syndicats des différents pays.»
Dans l'exposé des motifs du projet de résolution de la commission, HINS déclarait que «de cette double forme d'organisation en unions locales des travailleurs et unions générales d'industries naîtraient, d'une part, l'administration politique des communes et, de l'autre, la représentation générale du travail — et ce, au niveau régional, national et international. Les conseils des organisations de métiers et d'industries remplaceront le gouvernement actuel et cette représentation du travail remplacera une fois pour toutes les vieux systèmes politiques du passé.»
Cette féconde idée nouvelle était née de la compréhension de ce que chaque nouvelle forme économique de l'organisation sociale devait également engendrer une nouvelle forme de l'organisation politique, bien plus, qu'elle n'était vraiment réalisable que dans le cadre de cette dernière. C'est pour cette raison que le socialisme devait tendre à une forme d'expression propre, que l'on crut avoir trouvée dans le système des conseils du travail.
Les travailleurs des pays latins, où l'Internationale avait alors ses principaux soutiens, développèrent leur mouvement sur la base de l'organisation de combat économique et des groupes de propagande socialiste, œuvrant dans le sens des décisions du congrès de Bâle. Reconnaissant dans l'État l'agent politique et le défenseur des classes possédantes, ils ne recherchèrent pas la conquête du pouvoir politique, mais l'écrasement de l'État et la suppression du pouvoir politique sous toutes ses formes, dans lequel ils voyaient avec un instinct sûr la condition première de toute tyrannie et de toute exploitation. Aussi ne songèrent-ils pas à imiter la bourgeoisie et à fonder un parti politique, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle classe de politiciens de métier. Leur but était la conquête de l'atelier, de la terre et du sol, et ils se rendaient fort bien compte que ce but les séparait fondamentalement de l'activité politique (de la «politique») de la bourgeoisie radicale, toute entière axée sur la conquête du pouvoir gouvernemental. Ils comprenaient que le monopole du pouvoir devait tomber en même temps que celui de la propriété et que c'est l'ensemble de la vie sociale qui devait être construit sur de nouvelles bases. Ayant reconnu que la domination de l'homme sur l'homme avait fait son temps, ils cherchaient à se familiariser avec l'idée de l'administration des choses.
Ainsi opposait-on à la politique d'État des partis la politique économique du travail. On avait compris que c'est dans les entreprises et les industries elles-mêmes qu'une réorganisation de la société dans le sens socialiste devait être entreprise et c'est de l'assimilation de cette idée que naquit celle des conseils. Dans les réunions, les journaux et les brochures de l'aile libertaire de l'Internationale, rassemblée autour de Bakounine et de ses amis, ces idées trouvèrent clarification et approfondissement. Elles furent développées de manière particulièrement claire aux congrès de la Fédération espagnole où apparurent les termes de Juntas y consejos del trabajo (communes et conseils du travail).
Les conceptions opposées de Marx-Engels et de Bakounine
La tendance libertaire dans l'Internationale comprenait parfaitement que le socialisme ne peut être dicté par aucun gouvernement, qu'il doit au contraire se développer organiquement et de bas en haut à partir et au sein des masses travailleuses et que les travailleurs eux-mêmes doivent prendre en main l'administration de la production et de la distribution. C'est cette idée qu'ils opposèrent au socialisme d'État des politiciens socialistes de parti et ces contradictions internes entre centralisme et fédéralisme, ces deux conceptions opposées du rôle de l'État comme facteur de transition au socialisme, constituèrent le point central de la querelle entre BAKOUNINE et ses amis, et MARX et le conseil général de Londres, qui devait se terminer par la scission de la grande union des travailleurs. Il ne s'agissait pas là d'oppositions personnelles, bien que MARX et ENGELS n'aient presque uniquement employé contre les bakouninistes que les mises en suspicion personnelles les plus odieuses, mais de deux conceptions différentes du socialisme et, plus particulièrement, de deux voies d'accès différentes au socialisme. MARX et BAKOUNINE ne furent que les deux plus éminents représentants dans cette lutte pour des principes fondamentaux, le différend aurait surgi aussi sans eux. Ce n'est donc pas en tant qu'opposition de deux hommes, ou la question s'épuiserait, mais de deux courants d'idées, qu'il avait et conserve encore aujourd'hui son importance.
Pendant les cruelles persécutions du mouvement ouvrier dans les pays latins, qui commencèrent en France après la défaite de la Commune de Paris et s'étendirent à l'Espagne et à l'Italie au cours des années suivantes, l'idée des conseils dut par la force des choses passer à l'arrière-plan, toute propagande publique étant interdite et les travailleurs devant concentrer toutes leurs forces, dans leurs groupes illégaux, à la défense contre la réaction et au soutien de ses victimes. Mais elle connut un renouveau de vie avec le développement du syndicalisme révolutionnaire ; c'est surtout pendant la grande période d'activité des syndicalistes français de 1900 à 1907, que l'idée des conseils fut clarifiée, précisée et développée. Un coup d'œil sur les écrits de PELLOUTIER, POUGET, GRIFFUELHES, MONATTE, YVETOT et de beaucoup d'autres — je ne parle pas ici de purs théoriciens comme Lagardelle, qui ne participèrent jamais activement à la pratique du mouvement — suffit pour se convaincre que, pas plus en Russie que dans aucun autre pays, la conception du système conseilliste ne fut jamais enrichie d'une quelconque idée nouvelle que les porte-parole du syndicalisme révolutionnaire n'aient déjà développée 15 ou 20 ans auparavant.
On ne voulait d'ailleurs à cette époque, dans le camp des partis socialistes ouvriers, rien savoir de ce système et la grande majorité de ceux qui, aujourd'hui — principalement en Allemagne —, se prétendent partisans décidés de l'idée des conseils, n'avaient alors que dédain et mépris pour cette «dernière incarnation de l'utopie», les bolcheviks ne faisant pas le moins du monde exception à cette règle générale. Si l'on est aujourd'hui oblige de tirer sa révérence à l'idée socialiste libertaire et syndicaliste des conseils, c'est à la fois un signe important des temps et un nouveau point de départ du mouvement ouvrier international. L'«utopie» s'est avérée plus forte que la «science».
CHAPITRE VII
L'idée de dictature, héritage de la bourgeoisie
Il est incontestable que l’idée des conseils est un produit naturel du socialisme libertaire, qui s'est peu à peu développé au sein du mouvement ouvrier révolutionnaire et, à vrai dire, en opposition à toutes les traditions de l'idéologie bourgeoise et de sa conception de l'État, on ne peut en dire autant de celle de la dictature.
L'idée de dictature n'a pas son origine dans le fond d'idées socialistes. Loin d'être le fruit du mouvement ouvrier, c'est un funeste héritage de la bourgeoisie, dont on a voulu faire bénéficier le prolétariat. Elle est étroitement liée à la recherche du pouvoir politique, issue elle aussi des partis politiques bourgeois.
La dictature est une forme spéciale du pouvoir d'État, à savoir l'État sous le règne de l'état de siège. Comme tous les autres partisans de l'idée d'État, les porte-parole de la dictature partent du préjugé que l'on peut dicter et imposer d'en haut au peuple ce qui est prétendument «bien» et provisoirement nécessaire. Ce préjugé, à lui seul, fait déjà de la dictature un obstacle majeur à la révolution sociale, dont l'élément vital propre est l'initiative directe et la participation constructive des masses. La dictature est la négation du devenir organique, de la construction naturelle du bas vers le haut, l'affirmation que le peuple est mineur et la mise sous tutell