Sport, culture & répression
Petite collection Maspero n°109, 1976
(Réédition 1976)
Table
Présentation 2
Jean-Marie Brohm, Sociologie politique du sport10
Pierre Laguillaumie, Pour une critique fondamentale du sport 22
Jean-Marie Brohm, La civilisation du corps : sublimation et désublimation répressive 45
François Gantheret, Psychanalyse institutionnelle de l’éducation physique et des sports 68
Ginette Berthaud, Éducation sportive et sport éducatif 78
Jean-Marie Brohm, Une politique ouvrière :le
P.C.F.
et la collaboration de classe 105
J.-N. B., D’une olympiade à l’autre 127
Présentation
Le numéro de Partisans consacré au sport, en partie reproduit ici, est paru immédiatement après les événements révolutionnaires de Mai-juin 68. Il en porte les traces. Il était conçu, en effet, comme la critique freudo-marxiste d'un point aveugle fondamental de l'idéologie bourgeoise nichée dans l'institution sportive. Cet appareil idéologique d'État qu'est l'institution sportive était passé inaperçu des protagonistes de Mai. Le feu de la critique, qui s'était emparé de toutes les autres institutions (Université, Théâtre, Famille, Armée, Arts, etc.), avait épargné paradoxalement le sport qui était le grand absent des événements, au point même que la gauche réformiste, avec Mendès-France en tête, pouvait tenir un grand meeting au stade Charléty...
Au lendemain de Mai, il importait avant tout de montrer que le sport reflète non seulement les catégories idéologiques bourgeoises ou bureaucratiques, mais encore qu'il est structurellement médiatisé par l'appareil d'État, car, comme le dit Marx dans L'Idéologie allemande, «toutes les institutions communes passent par l'intervention de l'État et reçoivent une forme politique».
C'est donc une analyse de sociologie politique du sport que proposait le numéro de Partisans. Cette sociologie faisait l'objet d'une recherche militante que nous poursuivions depuis quelques années, avec des camarades marxistes de l'École émancipée qui luttaient contre la ligne sociale-chauvine du P.C.F. en matière de sport. Commencée par deux articles déjà parus dans Partisans, «Former des âmes en forgeant des corps»1 et «Sociologie politique du sport»2 ici reproduit, cette analyse provoqua immédiatement une discussion universitaire qui montrait directement la dimension politique de la sociologie du sport.
Jean Meynaud, dans un ouvrage par ailleurs très documenté : Sport et Politique,3 critiquait en ces termes notre position : «J.-M. Brohm, refusant toute histoire et toute existence autonomes du sport moderne, le considère comme un simple élément de la structure industrielle capitaliste. Pour lui, le sport, que l'on ne saurait étudier valablement hors de la totalité des rapports sociaux dans lesquels il est intégré, condense les traits typiques des catégories et des structures du processus capitaliste [...]. En ce qui concerne la fonction du sport dans les rapports sociaux capitalistes, Brohm avance que la pratique sportive, par la place dominante qu'y tient la compétition, est facteur d'aliénation des sportifs. [...] Promu de la sorte à une fonction d'intégration sociale, le sport constitue un instrument politique. [...] Au niveau international, cette idéologie s'insère désormais dans celle de la coexistence pacifique : le sport tend à devenir, nous dit Brohm, l’opium de la fraternité entre les peuples, de la compréhension entre les oppresseurs et les opprimés.»4
Après avoir concédé que «cette thèse correspond à tellement de faits et de comportements mentionnés en cet ouvrage», J. Meynaud affirmait paradoxalement que, «si l'influence du capitalisme sur le sport est manifeste, cela ne signifie pas nécessairement que le sport, dans son essence même, est un simple élément du processus de production capitaliste, un mode de relation spécifique de ce régime. En réalité, il ne serait pas difficile d'établir que cette thèse attribue au système des traits de la pratique sportive qui sont le résultat de la civilisation technique comme telle.»5
Autrement dit, Meynaud rejoignait la position de Dumazedier et autres, qui veulent faire du sport «un moyen de culture» ou «le placer au service de l’homme.»6
Néanmoins, l'orientation générale de la discussion était donnée. Elle se mena avec les camarades de la tendance du Manifeste, liée à la tendance syndicale Front unique ouvrier et à l'A.J.S. ; dès cette époque, ils critiquaient le «gauchisme anti-sport» et soutenaient la thèse du «sport ouvrier», voire du «sport rouge» (éducatif bien sûr), au nom d'un ouvriérisme primaire.7
Mais c'est avec le parti de la «démocratie avancée» et du sport démocratique, le P.C.F., que la discussion fut la plus âpre, parce que recouvrant un enjeu politique réel : l’hégémonie idéologique sur les enseignants et étudiants en éducation physique, que l'École émancipée8 commençait à toucher en profondeur. Dès la parution du numéro de Partisans, le P.C.F. réagit devant les thèses «aventuristes et nihilistes» des «gauchistes». Le P.C.F. lança même une grande campagne de discussion idéologique. Il n'est pas possible de mentionner tous les articles parus. Nous n'en citerons que deux.
En janvier 1969, dans les Cahiers du communisme, revue du comité central du P.C.F., J. Rouyer, après avoir longuement chanté les louanges de la coexistence pacifique par le sport et développé l'idéologie sportive du P.C.F., s'arrêtait aux «positions de quelques idéologues gauchistes du sport qui influencent certains enseignants d'E.P. eux-mêmes (un numéro spécial de Partisans est à ce point de vue fort éloquent)».9
Voici comment on résumait, à l’usage des cadres du P.C.F., nos positions : «On nous donne une vision apocalyptique du sport. Naturellement, ce nihilisme culturel rejette toute perspective de lutte pour un sport éducatif. [...] Cette tendance nihiliste rejoint l'idéalisme universitaire dans le mépris commun du sport. [...] On retrouve la vieille idée réactionnaire d'une culture du corps, de la jouissance libre spontanée, naturelle, sorte de culte de l’élan vital et de l’instinct déjà glorifié par Bergson et qui trouve ici d'apparentes justifications scientifiques auprès d'un Freud arrangé et du penseur à la mode, Marcuse...»
Quelques mois plus tard, la revue L'École et la Nation critiquait encore une fois nos thèses : «D'autres thèses gauchistes conduisent pratiquement, suivant leur multiples variantes, à la lutte pour un loisir politique et sexuel, à l'identification du sport et de la politique ou à la politisation provocatrice d'organisations de masse sportives ou de loisirs. [...] Cette philosophie propre à la petite bourgeoisie, [...] c'est le culte renforcé de l'individualisme, de la liberté en soi la glorification des pulsions instinctuelles qui rappelle l'élan vital de Bergson. Au fond, c'est le refus des acquis de la civilisation qui se cache derrière une lutte abstraite contre la répression, le refus de la maîtrise du comportement, de la socialisation, la dictature égoïste de l'instinct sexuel, des besoins du moi.»10
Dans l'article ici reproduit, intitulé «Une politique ouvrière», nous avancions le pronostic, dès 1968, que le P.C.F., parti travailliste «ouvrier-bourgeois», selon l'expression de Lénine, développait son jaurésisme sportif dans le cadre d'un programme de gouvernement et que le sport démocratique serait un élément essentiel de la politique d'union des forces démocratiques et populaires... De fait, le programme de gouvernement du P.C.F., Changer de cap, développe longuement les mesures qu'il entend prendre pour la jeunesse et le sport en cas d'accession des forces de gauche au pouvoir.11 Le développement du sport de masse et d'élite est une composante essentielle de la politique révisionniste du parti néo-stalinien pour asseoir sa domination idéologique sur la jeunesse. Aussi, de concert avec les forces bourgeoises les plus rétrogrades, le P.C.F. présente la forteresse sportive qu'est la R.D.A.12 comme le modèle d'éducation à atteindre : ce pays «socialiste» où, de l'école maternelle jusqu'à l'usine, l'appareil d'État, imbriqué dans l'appareil du parti, contrôle étroitement la jeunesse et lui impose l'obligation de la pratique sportive compétitive et sélectionniste ! Le mot d'ordre stalinien : Prêt pour la défense et la production ! devient l'idéal stakhanoviste d'une jeunesse robotisée et laminée par la douche sportive : Sport macht frei !
Dans l'autre camp, celui des «gauchistes», l’accueil fut meilleur.
A la suite d'une série de conférences que nous fîmes avec les camarades de l'École émancipée dans toute la France, la revue L'École émancipée publiait une étude très documentée de Dominique Robert, «Signification politique du développement du vrai sport à l'école», qui actualisait nos positions à partir de la critique de la politique du secrétariat d'État à la Jeunesse et aux Sports. En même temps, Georges Lapassade, dans son livre Procès de l'université, institution de classe,13rendait hommage au numéro de Partisans en ces termes : «Domaine négligé par la critique de l'intelligentsia et par la plupart des gauchistes (l'excellent numéro spécial de Partisans sur ce sujet prend du coup une importance historique), la politique du secrétariat d'État à la Jeunesse et aux Sports est silencieusement un des meilleurs supports de l'idéologie nationaliste. [...] L'actuel régime porte au plus haut point l'entreprise d'intégration de la jeunesse par le sport. Malgré quelques trop rares résistances dans les milieux de l'éducation physique, cette dernière cède le pas à la fabrication d'une élite sportive susceptible de participer, fût-ce involontairement, à la propagande nationaliste dont le régime est obsédé. Gaullistes et “progressistes”, la main dans la main, prônent les vertus de l'entraînement sportif, de la compétition, du dépassement individuel au nom du drapeau tricolore.»14
A l'étranger, en particulier en Europe occidentale, la critique marxiste du sport se développa également à mesure que s'approfondissait la crise générale du capitalisme monopoliste d'État.
En Suisse, les camarades de la ligue marxiste révolutionnaire publiaient, en septembre 1970, une petite brochure militante dans leurs cahiers Spartacus: «Le sport, embrigadement des jeunes», qui s'inspirait largement des positions de Partisans pour critiquer les mesures politiques du gouvernement suisse en matière de sport.
En Italie, les camarades regroupés autour de la maison d'édition Samona et Savelli publiaient dans leur collection Nuova Sinistra l'essentiel du numéro de Partisans (les articles de Pierre Laguillaumie, Ginette Berthaud, André Redna, et Jean-Marie Brohm) avec une préface de Pietro Angelini.
En Allemagne enfin, plusieurs contributions originales venaient enrichir la critique du sport. En 1969, Bero Rigauer, dans Sport und Arbeit,15prolongeait et systématisait la problématique que nous avions posée en 1969: à savoir le caractère de fétichisme marchand de la compétition sportive, qui compare des forces sportives sur un marché de la performance. Il analysait aussi en particulier l'idéologie que produit le système de la compétition sportive et qui est très proche de l'idéologie du travail capitaliste industriel.
Un an plus tard, Gerhard Vinnai, dans Fussballsport als Ideologie,16étudiait le sport comme «dédoublement idéologique du monde du travail aliéné», et parlait explicitement du caractère marchand du sport... surtout professionnel.
Ces réflexions théoriques-critiques étaient
complétées récemment par l'investigation historique
de Ulrike Prokop, Soziologie der Olympischen Spiele-Sport und Kapitalismus,17qui
montrait les origines positivistes (comtiennes) de la philosophie sociale
impérialiste du baron Pierre de Coubertin et le caractère
institutionnel d'intégration idéologique des masses prolétariennes
par les Jeux olympiques, mystification des mass media, culte positiviste.
Cependant, le numéro de Partisans ne se voulait pas seulement une «analyse théorique» du phénomène social et politique que représente le sport actuel, et ainsi ouvrait-il toute une série de perspectives, tant sur le plan d'une compréhension globale du système sportif que sur celui d'une pratique (pédagogie, interventions, etc.). Il était impossible, dans notre esprit, que ce numéro fût lu comme une pure analyse socio-politique-universitaire, ni comme une recette pédagogique nouvelle. C'est ce que nous voulons souligner ici encore une fois, en tentant de réduire cette «coupure» qui existe entre ce que l’on dit et ce que l'on fait, coupure qui permet de se sortir à bon compte des contradictions «gênantes» rencontrées dans la pratique de chaque jour.
Notre projet était un projet militant et contestataire, ne serait-ce que par le fait de «dire des choses» que d'autres ne disent pas ou ne veulent pas dire. Nous n'avons rien inventé, ni découvert, surtout pas une nouvelle «vérité» devant laquelle il faudrait «se mettre a genoux» (comme dit Marx)... L'unité de nos analyses tient dans la certitude que rien ne se fait ou n'existe par pur hasard, et que le sport n'échappe pas à cette règle.
Comme tout phénomène social, le sport a des bases matérielles, économiques et politiques. Le sport n'est pas une «idée», ni une «valeur», une abstraction quelconque que l'on pourrait juger «bonne» ou «mauvaise» ; c'est une pratique qui s'exerce dans certains lieux, qui a besoin d'administrateurs, de règlements, d'argent, de temps, de publicité, d'éducation... pour pouvoir exister. Le sport est une institution, c'est-à-dire une forme sociale visible avec une organisation juridique et matérielle, un ensemble de conduites à exécuter, des normes et des sanctions. Mais une institution ne se donne presque jamais immédiatement à l'observation, elle «résiste», pourrait-on dire, à l'analyse (et avec elle, ses utilisateurs) dans et par ses structures mêmes. Ainsi, l'analyse d'une institution est déjà une intervention : le numéro de Partisans a d'ailleurs été conçu comme tel par l’institution sportive et ses «défenseurs» ou utilisateurs, ce qui explique les réticences ou les attaques.
Notre intervention s'est proposé de débusquer le sujet de l’institution sportive, c'est-à-dire l'ensemble des forces sociales, économiques, politiques, idéologiques qui la traversent et lui donnent sa dimension historique, forces que précisément l’institution a pour fonction de nier. En particulier, l'analyse des phénomènes de pouvoir, des systèmes d'action, de décision, de contrôle, de négociation de l'institution sportive ne peut laisser subsister aucun doute sur le fait que le sport désigne un processus d'intégration sociale dans le cadre d'un rapport de forces. «Ce qui est symbolique dans l'institution, c'est le fait de représenter dans un secteur particulier de la pratique sociale le sens du système social tout entier.»18
L'institution sportive n'a jamais été remise en question, ni même seulement «questionnée», si ce n'est sur le plan de la forme, à travers toutes les tentatives réformistes de ceux qui réclament un «bon sport», avec de «bons» enseignants «bien» formés, de «bonnes» conditions de travail, de «bonnes» installations sportives, de «bons» moyens financiers...
Nous avons préféré analyser d'abord ce qu'est le sport, avant de nous demander s'il vaut mieux qu'il soit démocratique ouvrier, ou «rouge», convaincus que ces dernières questions avaient toutes les chances d'en masquer d'autres, fondamentales.
Le sport fait partie d'une certaine forme d'usage social du corps, et il était primordial de remarquer que les techniques du corps, le statut du corps, le symbolisme corporel changent dans l'histoire en fonction de l'organisation des classes sociales, de la structure familiale, des croyances...
Cette inscription du corps dans l'ordre culturel est prise en charge par de multiples institutions jouant un rôle d'accueil et de tutelle, dont fait partie l'institution sportive qui, dans les différentes périodes de la vie des individus, et dans les différents secteurs de la vie sociale, attribue au corps un statut culturel déterminé.
Qu'il s'agisse de travail, de repos, d'éducation, de loisirs, de communication, le sport a en quelque sorte «son mot à dire» sur le corps qu'il a pour charge d'instituer. En effet, il n'y a pas d'idée neutre du corps, de la même façon qu'il n'y a pas d'infrastructures ou de superstructures sociales «neutres» : le corps est une institution qui mérite d'être analysée, et nous refusons d'en donner une image «naturelle», en dehors de la réalité sociale qui l'a institué ; nous refusons de mythifier le corps. Comme le dit Barthes : «Le mythe ne nie pas les choses, sa fonction est au contraire d'en parler ; simplement il les purifie et les innocente, les fonde en nature et en éternité. Il leur donne une clarté qui n'est pas celle de l'explication, mais celle du constat.»19
Il nous a paru intéressant de dévoiler et d'analyser l'aspect normatif et adaptatif du sport par rapport à ce corps qui sera transformé en «corps obéissant», tel qu'il doit l'être pour produire et reproduire des forces de travail. Les institutions qui s'occupent du corps, que ce soit pour le former, le soigner, le détendre, le font en vue de la productivité du travailleur ou de la récupération de sa force de travail ; le sport ne fait que transposer au niveau de l'activité non directement productive (c'est ce qui distingue le sport du travail) la compétition économique et sociale.
A partir de ces constatations, il ne nous est plus possible d'envisager la question de l'éducation du corps sous l'aspect de l'éducation sportive.
L'activité sportive est une activité de type totalitaire qui induit un comportement corporel spécifique : compétitivité, rendement, mesure, quantification, hiérarchie, conditionnement psycho-affectif de contrôle et de domination. En conséquence, nous avons essayé de questionner l'activité sportive sur le plan de l'éducation et de la pédagogie, questions qui demandent à être approfondies, tant sur le plan de la discussion que sur celui de la pratique.
Nous analysons le type de rapports que le sport introduit entre l'individu et son propre corps, ainsi que ceux qui peuvent exister entre l'entraîneur (ou le maître) et le sportif (ou l'élève). Ces rapports que nous qualifions globalement de rapports de dépendance se rangent, selon nous, dans les mécanismes d’ordre et d'autorité, mécanismes que nous ne pouvons cautionner a priori sans en élucider la fonction sociale par rapport a l’organisation sociale globale, c'est-à-dire sans analyser les relations entre le sport et l'ensemble des rapports sociaux.
Quant au corps dont le sport nous donne l’image, il représente une sorte d'amoncellement de muscles et de trajets nerveux qui ne posent apparemment que des problèmes de technique et de fonctionnement, un corps an-historique ou trans-historique, pourrait-on dire. Est-ce vraiment cela, le corps d'un individu ? Est-ce cette évidence chiffrée, classée, répertoriée ? Il est certain que, dans sa logique structurelle, le sport ne peut tenir compte de l'histoire corporelle des individus, de ce qui se joue en eux quand ils pratiquent ce type d'activité, du pourquoi et du comment de cette pratique, mais en même temps on peut dire que le sport met à mort tout un pan (et peut-être le plus fondamental) des individus. Ainsi, ce qui pose problème et qui détermine précisément la décision de faire du sport, le corps de chacun d'entre nous, est-il négligé par l’activité sportive, qui transforme le corps en un système clos (où il n'y aura pas de «bavures») et cohérent, un lieu biologico-anatomique qui élimine d'office l'analyse et la conscience de ce qui peut s'instaurer dans l’ordre du désir et du fantasme.
Pourtant, le sport prend en charge une certaine réalité fantasmatique, qui n'est jamais dite ou parlée, certes, mais qui correspond à ce désir de restauration ou de replâtrage fonctionnel du corps : il permet de combler les manques, les lacunes, il rend efficace, il perfectionne la forme, il rassure, d'une certaine façon, sur l’image que l'on a de notre corps, nous convainc de notre puissance. Il instaure du «positif » du plus, du mieux, valeurs sûres de notre système éducatif et de notre morale sociale, et en même temps il empêche tout effort d'analyse et de compréhension de soi. Nous pouvons dire que le rôle essentiel du sport serait de «colmater» l'angoisse née du corps, de l'apaiser, de la convertir en «angoisse justifiée» — selon l’expression d'Hélène Deutsch — pour pouvoir ensuite la liquider.
Le corps du sportif, ou celui de l'enfant que l’on a pour charge d'«éduquer» devient cette «positivité», ce lieu d'aménagement social garanti contre tout surgissement de l’inattendu, du souvenir, de la conscience de ce qui se joue dans le corps et entre les individus.
Il est à remarquer, d'ailleurs, que l'éducation corporelle est toujours basée sur l'activité et le mouvement et que l'important est de faire, de produire quelque chose (de «positif») avec son corps. L'inactivité et le non-mouvement ne sont pas considérés comme «éducatifs», ce que l'on peut dire de son corps ou de celui des autres non plus ; ce qui existe en nous comme insatisfaction, malaise ou angoisse, paresse ou rage est disqualifié et tu. Peut-être cela reflète-t-il encore une fois l'organisation sociale qui, au niveau de l'éducation (des corps ou des esprits...) fonctionne sur l’idée d'une quantité de travail ou de savoir que l'on administre et que l’on acquiert morceau par morceau, que l'on s'approprie chaque fois un peu plus avec effort et humilité, à l’image de ce self-made-man du monde industriel qui s'est approprié la richesse et le pouvoir grâce à son dynamisme et à la sueur de son front...
Le sport, dit justement J. Ellul, «est un facteur de massification en même temps que de discipline ; et à ce double titre, il coïncide exactement avec une civilisation technicienne et totalitaire. Le sport prend ainsi l'exacte suite du travail mécanisé, il assure la relève lorsque l’homme quitte son travail, de façon qu'à aucun moment cet homme ne soit indépendant des techniques. Il retrouve dans le sport le même esprit, les mêmes critères, la même morale, les mêmes gestes, les mêmes objectifs qu'il avait à peine quittés en sortant de l’usine ou du bureau».20
L'année 1972 est l’année des Jeux olympiques de Munich. C'est aussi l’année anti-impérialiste par excellence. Au moment où les bombardements massifs de l’Indochine rouge par l'impérialisme U.S. rappellent tragiquement à tous les peuples du monde le combat héroïque des révolutionnaires indochinois, se tient encore une fois, comme à Mexico (dans un climat politique certes différent), la mascarade olympique où les jeunes du monde sont censés se donner fraternellement la main, pendant que les bombes à billes U.S. dépècent les camarades vietnamiens, que la torture fasciste en Grèce, en Espagne, au Brésil, massacre les militants ouvriers et étudiants et que le révisionnisme stalinien des Brejnev, Husak et Gierek étouffe l'opposition communiste et démocratique à coups de camisoles de force et de valium idéologique. Ce volume «Partisans» se veut, comme le numéro de la revue en 1968, un élément dans la lutte contre l'idéologie impérialiste des banquiers et aristocrates du sport qui, comme Brundage, défendent le sport amateur, mais couvrent le racisme sportif de l'Afrique du Sud.
L'année 1972 est aussi l'année de la «diplomatie
du ping-pong» inaugurée par la Chine de Chou En Lai. L'entrée
de la Chine à l'O.N.U. préfigure bien évidemment l’entrée
de la Chine au Comité international olympique (comme au B.I.T. et
autres institutions de collaboration de classes à l'échelle
internationale). La participation de la Chine aux Jeux olympiques n'est
plus qu'une question de temps. Si elle ne participe pas aux Jeux de Munich,
ce n'est pas faute d'avoir été invitée. Peut-être
la verrons-nous participer aux Jeux de Moscou, capitale des «nouveaux
tsars», en 1980, si la candidature de Moscou se confirme... En tout
cas, la participation de la Chine communiste et de ses satellites au mouvement
sportif international (après l'U.R.S.S., les démocraties
populaires et Cuba) fermerait le cercle universel du sport : celui-ci deviendrait
alors réellement un sport mondial, un sport de la «troisième
période» selon la terminologie maoïste... C'est à
la critique de cet «universel abstrait» qu'est consacré
ce recueil d'essais.
Sociologie politique du sport
Ce court essai a uniquement pour but de dégager quelques éléments
de compréhension théorique d'un phénomène social
de plus en plus envahissant : le sport. Depuis plusieurs années,
en France notamment, le sport est devenu un secteur dominant de la
vie sociale, qui imprègne progressivement la conscience de toutes
les couches de la population. Le sport est devenu un fait social quotidien.
De plus, il s'est dégagé une idéologie sportive,
dont les effets sont devenus directement politiques. Je voudrais,
en présentant ces quelques analyses à la discussion, contribuer
à éclaircir, d'un point de vue critique, c'est-à-dire
politique, les aspects sociologiques du sport.
Cet article ne constitue qu'une problématique, et vu sa dimension restreinte, je mettrai l'accent principal sur le point important, à mon avis, des trois aspects fondamentaux d'une sociologie politique du sport qui reste encore à écrire dans toute son ampleur. Le livre de G. Magnane, Sociologie du sport, n'est malheureusement qu'un tour d'horizon empirique de quelques aspects du sport.21 Ces trois aspects fondamentaux sont:
1. Analyse des structures et des rapports sociaux objectifs impliqués dans le sport: sociologie dialectique du sport
La structure capitaliste industrielle se reflète dans le sport. La première tâche, celle sur laquelle j'insisterai dans cet article, sera donc d'essayer de montrer comment le sport est une partie intégrée dans la totalité concrète : la société capitaliste dans son dynamisme. Il s’agit donc de saisir cette réalité sportive à l'intérieur de l'unité du processus capitaliste. Le sport n'a pas d'histoire et d'existence autonomes. Sa fonction sociale et politique, comme nous le verrons, lui est dictée par sa place dans le tout des rapports sociaux. Les moments et les éléments particuliers du sport portent en eux la structure de la totalité. J'essaierai donc de montrer comment le sport condense d'une manière spécifique, c'est-à-dire originale, les traits typiques des catégories et structures capitalistes. J'analyserai donc les catégories centrales impliquées dans le sport, l'horizon de déterminations au-delà desquelles le sport ne peut pas aller. Le destin sportif est un destin capitaliste, qu'on le veuille ou non. Il ne peut être question dans cette société aliénée de faire du sport un îlot protégé et privilégié d'humanisme et de culture. D'autre part, il faut analyser le mouvement propre du sport, sa logique interne. Tel sera le moment de l'explication immanente. Le deuxième moment d'une sociologie dialectique du sport est de procéder à l'anatomie de son principe constituant : le principe du rendement corporel, qui est le moteur de son prodigieux essor.
2. Analyse des effets de l'activité sportive sur l'individu : critique de l'aliénation sportive
De même que Marx a dénoncé sans cesse les effets du machinisme capitaliste sur l'ouvrier, il nous faut aussi critiquer les effets sur l'individu de la pratique sportive telle qu'elle tend à s'établir de manière dominante : la compétition. Le sportif est enchaîné à son activité, le sport l'aliène, le rive à ses mécanismes. Il apparaît de plus en plus que le sportif devient un rouage, un pur objet de performances entre les mains d'un entraîneur ou d'une organisation de préparation olympique... Par son mode de vie proposé, le sport est un modèle socialement accepté d'existence intégrée, ce qui en fait un instrument politique. Il faudra donc faire la critique de l'aliénation sportive, ce qui, dans le cadre de cet article, ne pourra être entrepris que très sommairement. L'aliénation sportive n'est pas liée, disons-le en passant, à l'intention de ceux qui songent à réformer le sport (mais déjà Coubertin songeait à le faire), seulement aux mauvais effets du sport, à ses abus, à ses «excès regrettables» certes, mais évitables, mais bien plutôt à son essence même. Le sport est une activité du corps qui, en termes freudiens, réinstaure tous les aspects aliénés du principe de réalité : la répression.
3. Analyse de l'idéologie politique sportive : critique de la mystification sportive
Avec l'étatisation du sport, il s'est créé une idéologie sportive nationale dont l'expression la plus systématique est la fameuse «doctrine nationale du sport» et l'expression organisationnelle, le ministère de la Jeunesse et des Sports. Comme toute superstructure idéologique, le sport tend à la cohésion de la société capitaliste minée par ses contradictions. En tant qu'«expression de rapports matériels dominants»,22 l'idéologie sportive, comme toutes les autres idéologies, a pour tâche de donner une réponse mystifiée aux problèmes sociaux de son époque. Le sport s'insère dans la vaste mystification de la «civilisation des loisirs». Il détourne une revendication profondément juste en lui donnant un contenu idéologique dont l'essence même est de ne pas remettre en question le fonctionnement et le cadre de cette société déchirée. L'étatisation croissante du sport va de pair avec la mobilisation sportive totale de la nation en vue de la compétition sportive internationale. Là aussi le sport est devenu un puissant facteur de l'idéologie de «la coexistence pacifique entre États à régimes sociaux différents», selon l'expression consacrée. Dans un univers impérialiste agonisant, rongé par ses terribles contradictions, le sport n'a pas tardé à devenir l'opium de la fraternité entre les peuples, de la compréhension universelle des oppresseurs et des opprimés.
Dans le cadre de cet article, je ne développerai relativement
que le premier point, me réservant de consacrer un autre article
sur les deux points suivants que je ne ferai qu'esquisser.
SPORT ET SOCIÉTÉ CAPITALISTE INDUSTRIELLE DÉVELOPPÉE
Il faut dégager l'analogie structurelle profonde qui existe entre l'organisation et le fonctionnement d'un type de société donnée et une activité socialisée qui s'imprègne du principe de ce fonctionnement : le rendement, comme conséquence de la course au profit. Je voudrais montrer que le sport est une doctrine qui voit l'homme avec les yeux du machinisme industriel, comme Descartes, «avec sa définition des animaux-machines», voyait, selon l'expression de Marx,23 «avec les yeux de la période des manufactures». Le développement du sport est intimement lié à celui du machinisme industriel capitaliste. Ainsi le sport moderne est l’activité corporelle type d'une société industrielle dont le fondement est l'organisation scientifique du travail et la croyance pragmatique au progrès linéaire dont on feint de croire qu'il peut se poursuivre à l'infini. Quels sont donc les traits du sport qui reflètent les caractères de la société globale ?
1. Propriété privée, loi du profit et concurrence : compétition marchande et compétition sportive
«La société actuelle est fondée sur la concurrence», dit Marx dans Misère de la philosophie, et il poursuit dans Le Capital : «La concurrence impose les lois immanentes de la production comme lois coercitives externes.» La course au profit capitaliste sur la base de l'appropriation privée engendre la guerre de tous contre tous, la lutte pour l'existence. L'individu isolé doit se battre pour exister, se placer, se «caser», assurer sa carrière, bref, il doit s'imposer au détriment des autres et contre les autres. L'idéologie du self-made-man n'est qu'une transposition mystifiée de cet état de fait. Dans tous les secteurs de la vie sociale et culturelle s'instaure la compétition entre les groupes et les individus avec les effets inévitables : mythe de la réussite, agressivité et conflit, égoïsme et narcissisme. La domination structurelle de la propriété privée, fondement de cette compétition, réduit l'activité humaine à n'être qu'une course au profit, une accumulation de gains et de bénéfices de tous ordres. Même dans la recherche scientifique ou la production littéraire, la compétition capitaliste s'installe. La propriété intellectuelle les droits d'auteur isolent les créateurs les uns des autres et introduisent le conflit larvé dans les rapports humains. Bref, la concurrence, la compétition pervertissent tous les rapports humains, même les plus élémentaires comme ceux de l'homme et de la femme (on a même pu parler à ce propos d'«athlétisme sexuel» !). Les psychologues U.S. n'ont pas tardé à constater les effets de l'american way of life sur le psychisme de l'individu. Dans La Personnalité névrotique de notre temps, K. Horney souligne les contradictions introduites par la compétition généralisée. L'individu, et cela Freud l'avait déjà noté, souffre d'un besoin névrotique de comparaison quantitative et qualitative.
Tel est le fondement général, et le sport n'est que la perversion systématique de l'instinct agonal ludique par la compétition. Il est théorie et pratique expérimentales, pourrais-je dire, de la compétition interindividuelle. Un entraîneur U.S. n'hésite d'ailleurs pas à déclarer franchement: «Une compétition saine est le mode de vie américain. Notre système tout entier est basé sur la compétition. Alors, pourquoi ne l'aurions-nous pas dans l'éducation physique ?» (Bud Wilkinson.)
La compétition est ainsi l'essence même du sport, c'est ce qui fait son caractère spécifique et son dynamisme. Le sport ne fait que transposer au niveau de l'activité non directement productive (et c'est ce qui le distingue du travail) du loisir, du temps libre, la compétition sociale, mais sous une forme ludique aliénée. La compétition sportive n'est pas, comme la compétition économique, anarchique, aveugle, brutale, elle est rationalisée, c'est-à-dire rendue moralement acceptable, canalisée : elle n'est apparemment qu'un jeu librement choisi et accepté ; on peut toujours, après tout, arrêter la compétition sportive, ce qui n'est pas le cas de la compétition économique qui, elle, est vitale. Le sport ne fait donc que refléter, c'est-à-dire, en termes dialectiques, reproduire en déformant, le fondement des rapports humains dans le capitalisme, par lequel le commerce humain, la coexistence, l'échange ne peuvent se faire que sur le mode compétitif qui est la réification suprême de la forme marchande, comme le montre Lukacs. La forme marchande, dit Lukacs dans Histoire et Conscience de classe, «comme forme dominante des échanges organiques dans une société, exerce une influence décisive sur toutes les manifestations de la vie. Elle imprime sa structure à toute la conscience de l'homme».
Cette structure, c'est la comparaison quantitative sur le marché. L'échange marchand se fait en fonction d'un rapport quantitatif : le temps de travail incorporé, matérialisé, par la valeur-argent. Dans le domaine quantitatif, il n'y a que du plus ou du moins, et la quantité est la matrice privilégiée pour la comparaison. Or la comparaison est une des finalités de la compétition. C'est elle qui permet d'ordonner les valeurs dans une série linéaire réversible sur la base d'une plus ou moins grande incorporation d'une valeur commune (pour la marchandise, le temps de travail ; pour le sportif, la performance brute). Comme dit M. Seurin, professeur d'E.P.S.: «La compétition, c'est bien cela : chercher à être le premier (classement), à vaincre un adversaire (victoire), à faire mieux dans des circonstances données que ce que d'autres ont pu faire (record).» Dans tous les cas, c'est une comparaison : il s'agit d'être le premier, le vainqueur, le meilleur.
Ainsi, à travers le sport, le jeu, qui comprend indubitablement un élément agonal, est réifié par l'introduction de la compétition systématique, quantifiée spatialement et temporellement, mesurée avec une précision sans cesse croissante. Le sport est ainsi devenu la logique abstraite de la compétition, la systématique formelle des lois, des principes, des règles de la compétition. Chose remarquable, on tend de plus en plus à parler des autres espèces sociales de compétition sur un mode sportif (prix littéraire, compétition électorale). Le sport, en tant que superstructure, se nourrit sur le sol des rapports de production capitalistes, mais en retour, il tend à développer son mouvement propre. Et ce mouvement tend vers une autonomie juridique de plus en plus poussée. Le sport devient le modèle formel parfait de tous les cas possibles de compétition à instaurer entre les humains. Il est la réglementation a priori de la compétition.
2. La hiérarchie sociale : le classement et la sélection sociale
Tout le corps social repose sur la hiérarchie sociale, c'est-à-dire l'échelonnement des individus et des groupes dans la pyramide sociale en fonction de leur position de classe. La structure sociale est une structure verticale dont l'idéologie dominante est la promotion sociale, l'avancement, c'est-à-dire la possibilité apparente de gravir les échelons de la pyramide sociale jusqu'au sommet. La hiérarchie est l'essence et la consécration officielle de l'inégalité parmi les hommes. Elle est le ciment de l'ordre oppressif, du rapport maître-esclave, de l'exploitation de l'homme par l'homme. Cette hiérarchie se caractérise par son mode de perpétuation : la sélection sociale et le classement social. Pour assurer l'ordre, la classe dominante est obligée d'assurer les rapports entre les divers étages de la hiérarchie. Elle y procède essentiellement par deux moyens, qui sont d'ailleurs complémentaires : le classement et la sélection.
Elle dispose les individus, apparemment égaux au départ, dans une série croissante ou décroissante en fonction de leur aptitude. Le mot d'ordre de la hiérarchie est : chacun à sa place. L'individu atomisé n'a jamais que la place qu'il mérite. La hiérarchie est le positivisme de l'ordre établi. Pour établir les rangs, elle sélectionne, c'est-à-dire choisit les individus soigneusement. La hiérarchie se reproduit elle-même. C'est ce qu'enseigne l'analyse de toute bureaucratie. C'est ce qu'exprime Marx à propos de la bureaucratie prussienne: «Les individus doivent prouver leur aptitude en passant des examens».24 L'examen, le choix ne mettent pas, bien entendu, en cause les structures établies. Dans la société capitaliste actuelle, il est difficile de trouver un secteur qui n'obéisse pas à ce principe bureaucratique. Gravir les échelons de la hiérarchie sociale, tel est le moule formel d'activité proposé à l'individu. Dans l'appareil d'État, dans l'armée, dans l'Église (dans l'appareil stalinien), dans l'université, dans la fonction publique, l'individu a l'espoir (soigneusement entretenu) de se promouvoir, d'arriver au sommet. La hiérarchie tend ainsi à devenir une pure forme ouverte à tous apparemment par ordre de mérite, mais en réalité elle masque le contenu profond : l'inégalité réelle des individus. En tout cas, ce principe permet de maintenir solidement la cohésion sociale par l'espoir de réussite.
Le sport, pourrait-on dire en termes ironiques, est la poésie de la hiérarchie, le spiritualisme de la hiérarchie. Le sportif est immédiatement classé par sa valeur. Il est situé dans l'échelle des valeurs sportives. Le sport consacre avant tout la hiérarchie des valeurs sur la base de l'objectivité visible. Comme dit J.-P. Bastardy : «Dans le sport, [...] les hiérarchies sont précises, rigoureuses, évidentes, l'esprit satisfait alors son besoin d'ordre. [...] Un univers où Bobet est le plus fort cycliste du monde, Zatopek le plus fort coureur du monde [...] est un univers ordonné.»25 Le sport est donc avant tout la consécration objective de la valeur sur la base de la compétition. Est le plus fort celui qui gagne. Comme dit J.-P. Bastardy : «L'homme fort, devenu héros, introduit dans le monde l'ordre de la logique.» Le jeune sportif qui se consacre au sport de compétition peut espérer gravir tous les échelons de la hiérarchie sportive jusqu'à faire partie de cette aristocratie auréolée de prestige qu'est le groupe de champions.
C'est pourquoi le sport voit renaître sans cesse l'idéologie du self-made-man (cf. Mimoun) : l'homme qui arrive par sa volonté opiniâtre et ses efforts. Le champion héroïque est celui qui, idéologiquement parlant, a longuement et patiemment travaillé et franchi tous les degrés de la gloire : depuis l'humble champion d'académie jusqu'au champion olympique. En tout cas, il existe, par le sport, des valeurs physiques universellement reconnues : on sait immédiatement qui est le meilleur. Cette tendance à l'objectivation sociale des valeurs est d'ailleurs une constante idéologique des mass media : on publie régulièrement la cote du disquaire, la bourse du livre, la liste des hommes politiques les plus célèbres ou populaires. On organise le grand prix du disque, les prix littéraires, les concours de beauté, de muscle, sans compter les innombrables jeux radiophoniques. Le sport participe de cette idéologie névrotique de cotation à tout prix, de valorisation reconnue.
3. L'objectivation du profit et la mesure
Dans le cadre d'une économie capitaliste, c'est-à-dire marchande généralisée, la marchandise représente sur le marché l'objectivation de la production : le produit. La quantité de marchandises produites est le critère-référence de la production, la mesure de son développement, de son progrès. Dans le cadre d'une économie de concurrence, le producteur privé doit pouvoir calculer avec le plus de précision possible sa production. Il doit donc pouvoir l'objectiver.
Cette objectivation des résultats est un fait typiquement capitaliste. Le capitalisme a introduit dans tous les rapports humains, dans tous les secteurs de la vie sociale, la quantification, la mesure (ce n'est pas par hasard si la psychologie U.S. est celle qui est le plus portée vers la quantification des faits psychiques, vers la mesure des scores, etc.). Un sociologue, P. Sorokin, caractérise cette manie comme quantophrénie ou testomanie. Elle s'introduit, s'infiltre partout. Mesurer, tel est le mot d'ordre. Seule la métrique permet le jugement. C'est ce que j'appellerai le positivisme du résultat. Il n'est que l'expression de la domination structurelle de la valeur d'échange sur la valeur d'usage. Le temps abstrait de travail, mesuré quantitativement, étant le sang et la chair métriques de la valeur d'échange, on comprend que la quantité mesurée soit la catégorie dominante de la production et, par médiation, de la vie sociale. Comme dit Marx: «Il n'y est plus question de la qualité. La quantité seule décide de tout.»
Le sport est le reflet parfait de cette quantophrénie galopante. Non seulement le sport moderne est né dans toute son ampleur avec la société capitaliste industrielle, mais encore son développement est caractérisé par l'introduction progressive de la mesure, c'est-à-dire l'objectivité quantitative. Le sport participe donc de cette structure capitaliste type : l'objectivation. En effet, le premier moment du sport est le résultat : le fait brut de la victoire ou du chronomètre. Le sportif vaut ce que vaut son résultat, et toute son activité est suspendue à ses performances possibles. Seul compte le résultat : le résultat est le prestige du quantitatif. Comme dit J.-P. Bastardy : «Il transforme le jugement en événement brut, objectif, contre lequel il n'y a rien à dire. [...] En effet, ce qui est de l'ordre du quantitatif se saisit immédiatement, facilement, car il s'agit de quelque chose qui est en dehors de nous et qui vaut pour tout le monde. [...] Or le sport offre sur ce plan un vaste débouché. C'est qu'il crée un personnage indubitable, bourré à éclater d'évidences : le champion. Le champion, c'est justement le premier, le plus fort. Et un champion, cela se mesure. Sa couronne est faite de chiffres : mètres, centimètres, minutes, secondes. Pas de discussion. Le champion est un fait brut, un événement, presque une chose. Le champion du 400 m, le 1er du Tour de France, c'est aussi évident qu'une pierre. Personne ne peut le nier.»
Le sport ne fait donc ici aussi que refléter le processus d'objectivation du travail par l'introduction du temps quantifié, du temps marchand, du temps salarié. Dans le travail salarié, l'activité de l'homme est réduite à son activité laborieuse et celle-ci à son produit objectivement mesuré et quantifié. L'objectivation du travail est telle que, selon l'expression de Marx,26 «...les hommes s'effacent devant le travail, que le balancier de la pendule est devenu la mesure exacte de l'activité relative de deux ouvriers comme il l'est de la célérité de deux locomotives. Alors il ne faut pas dire qu'une heure de travail d'un homme vaut une heure d'un autre homme, mais plutôt qu'un homme d'une heure vaut un autre homme d'une heure. Le temps est tout, l'homme n'est plus rien. Il est tout au plus la carcasse du temps. Il n'y est plus question de la qualité. La quantité seule décide de tout». Cette analyse remarquable s'applique de façon saisissante au sport. En effet, l'allure du sport est déterminée par l'introduction du temps «et du rendement qui le suit à mesure que grandit le rôle de l'horloge», comme le note M.-J. Amsler.27 Et ce temps est un temps qui mesure les records, c'est-à-dire un temps rationnel, mécanique, linéaire. En effet, la quantification fidèle et adéquate des résultats exige «la référence au temps objectif et à la chronométrie» (M. Bouet). Et, comme le note le même auteur: «On sait quelle précision est recherchée dans la mesure du temps en sport et comment, dans certaines épreuves, on tend de plus en plus au chronométrage automatique.»28 On pourrait, de ce point de vue, faire une sociologie du sport sous l'aspect de la mesure dans le sport.
4. Rendement technique : machinisme industriel et sport
La production est liée à la notion de productivité du travail. Le développement capitaliste est, entre autres, le développement de cette productivité liée au développement du machinisme industriel.
Dans le cadre d'une économie de profit, le souci de la productivité du travail est un souci intéressé : il s'agit de fabriquer de la plus-value relative. D'où l'importance de l'organisation du travail sur un mode scientifique (taylorisme), de l'augmentation du rendement de la force productive. Le principe de rendement, tel est le principe structurel de l'économie de profit. Produire plus et plus vite. Le progrès capitaliste est symbolisé idéologiquement par l'augmentation quantitative de la production, dont on feint de croire qu'elle peut se poursuivre indéfiniment et harmonieusement. Le machinisme technique est le moteur de développement (en liaison, bien entendu, avec la lutte des classes qui oriente ce développement), la lutte contre le temps, son expression. Le capitalisme a produit une idée nouvelle, «l'idée de rendement, c'est-à-dire de rapport temps-travail-production», comme dit M.-J. Amsler. Toute la production est donc devenue une course au rendement par l'amélioration de la technique, par la technicisation croissante de la production. Comme dit Marcuse29 : «Les techniques fournissent la base même du progrès, la rationalité technologique fournit le modèle d'esprit et de comportement pour les réalisations productives.»
Ce dynamisme se retrouve intégralement dans le sport. Le progrès physique humain est objectivé par le progrès des performances sportives. Ce progrès est linéaire et ascendant : la progression est constante et l'on ne voit pas pour l'instant ce qui pourrait l'arrêter : les limites sont toujours reculées, les barrières franchies.
La notion de progrès implique la notion de progression infinie. Tel est le fondement de l'optimisme béat, positiviste, de certains spécialistes du sport. Le progrès humain se situe pour eux au niveau d'un fait brut : mètre, seconde, kilo. Un professeur d'éducation physique commente ainsi les progrès sportifs accomplis entre Helsinki et Rome par les femmes30 : «Nous sommes rêveurs devant l'ascension constante des performances réalisées. Peu de journées se sont passées sans qu'un record olympique, voire un record du monde, n'ait été battu. Dans cette impressionnante manifestation de la qualité physique jointe à un travail constant d'amélioration de la technique, les femmes ont apporté leur part.» Dans toutes les disciplines, «le record olympique a été battu, la progression est donc indiscutable. Elle se manifeste non seulement dans les performances réalisées par les championnes olympiques, mais aussi dans le niveau de l'ensemble des concurrentes. [...] En huit ans, l'écart est énorme». Cette opinion typique caractérise réellement le sport : — le progrès physique humain est l'augmentation des performances ; la technique est le moyen essentiel du perfectionnement.
Le sport est, là aussi, la perversion au jeu par l'introduction systématique du rendement corporel. Le sport est la théorie et la pratique du corps comme rendement maximum. Il est devenu la science expérimentale du rendement corporel. Du point de vue politique, le sport mondial de compétition est devenu une course au rendement engagée par 15.000 athlètes d'États solidement encadrés.
La technique et l'entraînement corporel des sportifs adoptent structurellement le principe de fonctionnement de la production capitaliste, la rationalisation par le calcul systématique. Dans le cadre d'une civilisation urbaine et industrielle dominée de plus en plus par le machinisme et l'automation, «les techniques du corps», selon la célèbre expression de M. Mauss,31 tendent à ressembler profondément aux mouvements et aux déplacements composés de la machine. Les mouvements du corps sont identiques à ceux de la machine. Dans le cadre de la rationalisation croissante du processus mécanique du travail, le travail est morcelé, décomposé en éléments précis, en manipulations partielles autonomes. Cela entraîne inévitablement que «les sujets doivent eux aussi être nécessairement décomposés rationnellement d'une manière correspondante» (Lukacs) : les mouvements du corps sont atomisés, standardisés, objectivés comme des mécanismes. «Incorporé comme partie mécanisée dans un système mécanique» (Lukacs), le travailleur voit ses gestes rationalisés, séparés avec précision de l'ensemble de sa personnalité, ils deviennent une concrétisation, une cristallisation de l'espace, c'est-à-dire qu'ils sont canalisés dans l'espace, qu'ils sont codifiés. Cette rationalisation mécanique se retrouve dans le sport, qui est la rationalisation la plus extrême du geste naturel.
L'augmentation du rendement corporel implique à l'heure actuelle quatre processus.
a) Un entraînement rationnel, méthodique, intensif, continu, progressif
De la même manière que l'artisanat est dépassé désormais dans la production, on doit admettre qu'en sport nous sommes entrés, comme dit J. Bobet, dans une période qui «marque la fin de la fantaisie, de l'improvisation, de tout ce qui constituait l'artisanat en matière de sport».32
En effet, toujours selon J. Bobet, «pour approcher la perfection, pour améliorer le rendement de l'homme, on n'a plus le droit de s'amuser» ! Le sport est devenu une activité sérieuse qui mobilise tout l'individu. Le sportif s'entraîne toute l'année. La somme de travail effectué atteint souvent des proportions gigantesques. L'entraînement se fait de plus en plus forcené et nous n'en sommes, paraît-il, qu'à «la fin de la préparation empirique» ! A l'heure actuelle, il n'est pas faux de dire qu'il existe véritablement des athlètes-forçats qui tournent sur la piste du matin au soir. Certains coureurs parcourent facilement 30 km par jour ! Certains nageurs U.S. ont pour résidence permanente un aquarium. Le robot du sport est en train de naître.
b) Une technicisation croissante
Dans tous les domaines, la technique choisie est celle qui est la plus efficace, la plus rentable. L'exemple typique de ce phénomène est, en ski, l'adoption par tous les coureurs de la position dite en œuf. Celle-ci est, selon l'expression même de l'un de ses créateurs, M.-G. Joubert, «l'attitude la plus aérodynamique trouvée par le skieur». Elle permet le «maximum d'efficacité». Tout le corps du sportif est donc mobilisé techniquement. Plus rien n'est laissé au hasard. La recherche du rendement entraîne l'éducation technique du corps tout entier. Les moindres parties du corps sont utilisées rationnellement. Le corps est de plus en plus saisi sous l'angle instrumentaliste. L'organicité du corps propre est supprimée et le corps tout entier, devenu l'instrument technique possible, est transformé en outil polyvalent.
A l'organicité naturelle du corps se substitue, se surajoute la technicité pragmatique des gestes utiles. De plus, le sportif soumet son corps au calcul, comme le capitaliste sa production. Le calcul est, comme la mesure, un aspect central du principe de rendement. Comme dit Lukacs, le principe de rendement est «le principe de la rationalisation basée sur le calcul, sur la possibilité de calcul». L'unité du processus sportif est déterminée par le pur calcul. Les gestes techniques «plongés dans le temps abstrait exactement mesurable, le temps qui est devenu le temps de la physique» doivent être calculés «comme on calcule le travail prévisible effectué par une machine». Le corps du sportif est de plus en plus réduit à un engin mécanique obéissant aux lois de la cinématique et de la pesanteur. Le corps du sportif est enveloppé dans une spatio-temporalité abstraite, mathématique ; même le temps cardiaque n'est plus la durée existentielle des passions vécues, il est devenu le contenant des pulsations sportives enregistrées, mesurées par le trajet de l'aiguille du chronomètre, la ligne nodale des grains d'efforts.
c) L'hyperspécialisation sportive
La spécialisation sportive est un fait patent : on n'est pas escrimeur, mais épéiste ou fleurétiste. Le skieur se spécialise en slalom ou en descente, le sprinter choisit entre le 200 m ou le 100 m... Cette spécialisation est la conséquence la plus directe du principe de rendement qui commande aussi la division sans cesse croissante de la division du travail. La productivité entraîne une spécialisation forcenée. Au «travail en miettes» de Friedmann, rationalisé par le calcul capitaliste, correspond l'individu émietté, hyper-spécialisé, agent passif et exclusif d'une opération partielle soumise à un haut rendement.
Ces traits se retrouvent intégralement dans le sport. Dans le travail comme dans le sport, l'individu total est divisé, transformé en rouage automatique d'un travail partiel, atrophié jusqu'à n’être qu'une anomalie, qu'une croissance monstrueuse d'une capacité laborieuse ou sportive poussée à son extrême développement. Il y a une analogie profonde entre l'objectivation factorielle d'une capacité hyperdéveloppée et la réification de la force de travail métamorphosée en chose. Dans un cas comme dans l'autre, c'est «une faculté (ou un complexe de facultés) qui est détachée de l'ensemble de la personnalité, objectivée par rapport à elle et qui devient chose, marchandise» (Lukacs). Ainsi les capacités sportives deviennent des choses (que le sportif fait valoir sur le marché sportif en les comparant à d'autres choses du même type par la médiation de la compétition). Je rappelle pour mémoire que la notion, peut-être un peu forcée, de marché sportif n'est pas une vue de l'esprit. Il existe réellement un marché de l'emploi des sportifs (des footballeurs par exemple, qui sont cotés comme des marchandises et qui sont vendus, au sens propre du terme, avec contrat). Le sportif n'est plus l'agent de ses capacités sportives. Celles-ci développent leur propre légalité externe. Comme dit toujours Lukacs: «Elles ne se relient plus seulement à l'unité organique de la personne, elles apparaissent comme des choses que l'homme possède et extériorise tout comme les divers objets du monde extérieur.» Il est inutile d'insister sur ce fait : la plupart des sportifs veillent sur leurs chevilles, leurs muscles, comme si c'étaient des capitaux en banque, à tel point qu'il leur est souvent interdit de faire du ski ou du football quand ils en auraient envie, pour ne rien risquer. Cette aliénation sportive, qui mériterait de longs développements, culmine dans l'assurance que prennent certains sportifs sur leurs jambes, sur leurs bras... La chair et le sang sont vraiment devenus choses.
d) La sélection méthodique des sportifs: le stakhanovisme sportif
De nos jours, le sport est la sélection systématique d'une élite de champions capables d'aller le plus loin possible dans la performance. Dans tous les pays du monde, la prospection des jeunes champions commence à devenir méthodique. A travers un certain nombre d'épreuves sélectives successives, on décèle celui qui sera l'heureux élu. Celui qui devra suivre strictement la planification proposée de son entraînement, des compétitions prévues, de la préparation olympique. Voici ce que dit un entraîneur U.S. déjà cité (Bud Wilkinson) : «Nous commençons à mettre nos garçons en condition durant l'été avec une série d'instructions écrites. Nous leur disons d'être à un certain poids quand ils se présenteront le 1er septembre. Nous leur disons combien de courses rapides ils doivent faire chaque jour, quelles distances ils doivent parcourir et quels exercices ils doivent pratiquer. Chaque joueur suit religieusement [?] ces ordres pendant le dernier mois et demi de l'été. Il y a tant de compétitions pour avoir une place dans notre équipe que chaque joueur sait que s'il ne fait pas cela, il ne jouera pas au football à Oklahoma.» Je pense qu'il n'est pas exagéré de rappeler ce que disait Taylor : ce qui importe, «c'est d'exécuter ponctuellement des ordres donnés dans les moindres détails».
CONCLUSION
J'ai passé beaucoup de points sous silence. Je tenais seulement à procéder à une première approximation. Je pense que le sport va prendre un développement idéologique considérable et qu'il est du devoir d'un militant marxiste de critiquer méthodologiquement un phénomène social qui prend des proportions politiques aussi considérables. Si j'ai tant insisté sur la comparaison structurelle, l'analogie profonde entre principe social capitaliste et dynamisme sportif, c'est parce que je pense qu'il est très important de convaincre ceux des «marxistes» qui croient possible de «réformer» le sport. Je fais allusion ici à beaucoup de camarades du P.C.F. Pour ne pas paraître entièrement «négatif», «destructeur», il aurait fallu discuter de manière approfondie sur une culture du corps qui ne soit pas répressive, c'est-à-dire qui ne soit pas basée sur un principe de réalité aliéné, le principe de rendement, mais sur un principe de plaisir ludique. De ce point de vue, la critique de l'aliénation individuelle par le sport me permettrait d'envisager les points suivants :
— organisation planifiée de l'existence : préparation
au travail ;
— sexualité réprimée : acceptation de la frustration
du plaisir ;
— infantilisation poussée : soumission à l'autorité
de l'entraîneur ;
— formation du caractère : moralité sportive et hygiène
;
— loisirs sains et pas chers : civilisation des loisirs à prix
unique.
Enfin, pour être complet, il faudrait analyser le sport en France, notamment du point de vue politique :
— la doctrine nationale du sport ;
— le sens du ministère de la Jeunesse et des Sports ;
— l'attitude du P.C.F. en matière de sport ;
— l'idéologie de la fraternité internationale sportive
;
— l'étatisation du sport et la planification olympique.
Pour une critique fondamentale du sport
Notre intention est de donner un aperçu général sur l'analyse socio-politique du sport telle qu'elle est entreprise actuellement par des militants se réclamant du marxisme. Cette analyse est faite du point de vue du matérialisme historique, du point de vue de la lutte des classes du prolétariat.
Méthodologiquement, le sport est une réalité complexe à cerner et difficile à situer avec précision dans la structure de l'être social. C'est ce qui explique les différentes perspectives particulières par lesquelles nous l'avons approchée. Nous voudrions ici systématiser au préalable quelques points de méthode.
Le sport n'est pas un phénomène abstrait, un fait de culture en général, un acquis de l'humanité. Le sport n'est pas une entité supra-historique parcourant le cours des siècles. Comme toute réalité sociale, le sport s'inscrit dans le cadre de rapports de production qui déterminent fondamentalement sa structure interne, sa nature profonde. A l'heure actuelle, le sport est déterminé par la société capitaliste, par des rapports de classe. Le sport, comme tout fait social, a donc une nature de classe. Mais, en tant que pratique sociale d'un type déterminé, le sport est conditionné par le développement des forces productives. Le sport moderne est lié à l'avènement du machinisme industriel et au type scientifique, technique d'organisation de !a production. Le sport moderne est donc, en définitive, dans tous ses phénomènes et manifestations, lié structurellement à une base économique, à une infrastructure donnée : aux rapports de production capitalistes industriels.
En exprimant cela, nous exprimons le caractère superstructurel du sport.
Nous avons consacré une partie de nos analyses à l'étude de ces rapports de la superstructure sportive à l'ensemble de la base socio-économique. Il restait encore à analyser d'une part la superstructure sportive comme telle ; d'autre part, ses rapports avec les autres couches superstructurelles.
Nous avons ainsi analysé successivement les rapports de l’organisation sportive et de l’État, qui est la superstructure dominante dans la phase actuelle du capitalisme monopoliste. D'autre part, nous avons reporté l'ensemble de l'organisation sportive mondiale à l'économie mondiale dominante, à l'impérialisme. Par ailleurs, nous avons mis à jour les thèmes idéologiques dominants du sport pour les confronter à l'ensemble de l’idéologie bourgeoise actuelle. Là aussi nous sommes arrivés à rattacher directement le sport, comme ensemble de représentations collectives, de préjugés, de mythes à l'existence de rapports de production déterminés, à l’existence de la domination de classe de la bourgeoisie, tant il est vrai que les pensées dominantes ne sont jamais que les pensées des classes dominantes.
Enfin, en reprenant l'essentiel des idées de Reich, Marcuse... sur la psychologie de masse, nous avons essayé de montrer comment le sport déterminait la structure caractérielle de masse, lui donnant une forme préfasciste, mais était aussi en retour déterminé par elle. En ce sens, nous avons aussi situé le sport comme structure d'accueil sociale au même niveau (toutes proportions gardées) que la famille bourgeoise.
Comme facteur de «socialisation» et d'«éducation», le sport joue en effet le même rôle que la famille et la religion, dans la structuration des pulsions, du moi et surtout du surmoi.
Le cadre général étant fixé, nous allons d'abord procéder à une étude de l'organisation sportive et de ses caractères fondamentaux qui détermineront toute notre analyse, à savoir l'unité fondamentale du sport.
L'UNITÉ FONDAMENTALE DU SPORT
Qu'est-ce que le sport ? Telle est la première question à laquelle il faut répondre. S'il n'est pas possible de donner une définition complète en quelques lignes, il est par contre indispensable de préciser le cadre fondamental qui fait l'originalité et l'unité du sport, ce qui nous permettra d'envisager le problème dans son aspect global.
Historiquement, l'unification du sport s'est réalisée progressivement et ne s'est achevée qu'après la Seconde Guerre mondiale. De nos jours, le sport est une unité mondiale qui se renforce et s'étend sans cesse. Cette unité est d'ailleurs une unité hiérarchique. C'est le sommet de l'organisation qui détermine l'ensemble du phénomène sportif. Le sport est très fortement hiérarchisé et de plus en plus centralisé. Ainsi, il n'y a pas de secteur sportif autonome par rapport à cette centralisation.
1. Le sport est avant tout une organisation mondiale dominée par un «gouvernement international» du sport. Ce sont les fédérations internationales, le Comité olympique international et tous les organismes de ce type, privés ou publics, qui le gèrent, l'administrent, le dirigent et le contrôlent. C'est cette administration qui détermine une pratique mondiale du sport. Les Jeux olympiques, les championnats et tournois internationaux sont l'expression de l'unité du sport mondial dans l'organisation d'une compétition cosmopolite permanente.
Toute la structure organisationnelle du sport est fondée sur cette réalité au sommet. Il faut bien comprendre qu'avant la lutte entre les diverses conceptions du sport (sport éducatif, sport de masse, sport rouge, etc.) il y a d'abord la réalité de la pratique mondiale du sport, déterminée par une structure verticale hiérarchique, qui va du champion au débutant, du comité olympique au petit club de village.
Cette réalité est clairement exprimée dans une brochure du ministère de la Jeunesse et des Sports : L'Institut national des sports, dédicacée par le général de Gaulle:
«Le sport, comme la science et l'art, ignore les frontières. Ses règles et sa structure sont universelles : toutes les fédérations nationales sont groupées en fédérations internationales. Bref, cette unité que les nations n'ont pu faire en des siècles sur le plan politique, le sport l'a réalisée en moins de cinquante ans dans son domaine propre. [...] L'Institut national des sports [...] est une université sportive au service du sport mondial.»33
Cette unité du sport est cimentée par un langage universel : le record.
C'est, en fait, le record qui joue le rôle déterminant dans l’organisation du sport, permettant à chacun de se mesurer mondialement selon les mêmes critères. Le record est le langage qui unit le sportif débutant au champion de tous les temps. Il est le lien et le seul lien concret qui unifie, centralise la pratique sportive et lui donne un contenu objectif. C'est le record qui impose aux organismes d'établir des règlements uniformes précisant l'organisation des compétitions et codifiant les techniques particulières de chaque spécialité. Le record est au sport ce que l'argent est à l'économie politique : le moyen de comparaison et d'échange abstrait.
La comparaison universelle est possible, la confrontation pacifique sportive peut jouer son rôle politique d'union des peuples.
Le sport ne peut donc se comprendre que dans le cadre de la coexistence pacifique.
L'unicité du sport au sommet exige une véritable coopération «fraternelle» entre les peuples dans le respect d'une idéologie cosmopolite : l'idéologie de l'humanité sportive.
La confrontation sportive mondiale à l'heure actuelle n'est possible que par la collaboration étroite des U.S.A. et de l'U.R.S.S., au-delà des contradictions politiques qui traversent le statu quo international.
L'unité mondiale du sport est donc avant tout politique. Le sport est non seulement une des manifestations de la coexistence pacifique, mais il contribue à la maintenir. Le «front uni» des sportifs de pratiquement tous les courants politiques, issus de régimes idéologiquement incompatibles, offre au monde l'image hypocrite de la véritable fraternité humaine. L'idée de la «trêve olympique», alors que le Vietnam est encore à l'heure des bombardements américains, prouve que le sport ne peut exister que dans la mascarade de la «paix mondiale».
Cette unité n'est pas encore totale, puisque la Chine de Mao Tsé-toung ne participe pas à la collaboration entre les U.S.A. et l'U.R.S.S., ni au mouvement sportif mondial. Elle n'a pas encore suivi les pas de la bureaucratie stalinienne qui, reniant les principes marxistes de la lutte contre l'impérialisme, collabore ouvertement avec les États-Unis et les laisse gouverner et exploiter le monde selon leurs besoins économiques et financiers.
Paul VI a très bien compris le rôle du sport et des compétitions internationales qui lui permettent de jeter des perspectives de paix et d'amitié mondiale sans que le système soit transformé, ce qui assure bien évidemment, en accord avec les thèses de l'Église, la survie et la domination du capitalisme. C'est ainsi qu'on l'a vu bénir des cyclistes et dernièrement des joueurs de football de quatre équipes internationales et déclarer que «les matchs de football contribuaient pour leur part à nouer des relations fraternelles entre les hommes de toutes conditions, de toutes nations et de toutes races, lorsqu'ils sont pratiqués à bon escient et dans un esprit de fair-play.
«Votre union, en organisant périodiquement les championnats européens de football, qui mettent aux prises des équipes nationales de tout le continent, aide à rapprocher les fils de notre vieille et toujours jeune Europe, qu'ils soient de l'Est ou de l'Ouest. Elle développe par là les échanges humains qui parfois aboutissent à l'établissement de véritables relations d'amitié entre joueurs et dirigeants de pays différents. Elle permet de donner aussi — et non seulement aux sportifs mais encore aux innombrables spectateurs qui assistent directement ou indirectement, grâce à la radio et à la télévision, à ces rencontres — une vision des hommes et des choses qui dépasse l'horizon limité que des barrières souvent artificiellement dressées entre divers peuples imposent aux fils d'une même civilisation, d'un même continent.»34
Aussi, à partir de cette triple unité, le sport apparaît comme un phénomène hiérarchisé, où la pratique de masse, la pratique du débutant, est conditionnée par les critères et les exigences de la pratique au sommet. Le «sportif» n'est plus celui qui court pour son plaisir dans une nature libre et sauvage — celui-là, libre de s'arrêter quand il veut, libre de sa direction, de sa vitesse, de son élan, de sa respiration, est l'image de la joie de l'enfant dans un jeu physique libre. Le «sportif», même s'il ne participe pas directement à une compétition organisée, est nécessairement conditionné par le champion, sa technique, ses records et son idéologie. L'enfant sportif naît champion. Le sport moderne, dont le cadre et les conditions d'existence sont déterminés par le plus haut niveau mondial, s'est installé avec les mêmes formes d'organisation dans tous les secteurs.
C'est ainsi que l'organisation mondiale du sport se trouve reproduite systématiquement et d'une manière similaire au niveau de chaque nation, de chaque ville et de chaque club. Le modèle international permet de conserver la véritable unicité du sport, tant au niveau de l'organisation que de la pratique et de ses impératifs politiques.
2. Le sport d'État
Tous les pays pratiquement sont engagés aujourd'hui dans la confrontation sportive internationale. Aussi ont-ils repris nécessairement les formes et les principes d'organisation proposés et retenus par le «gouvernement mondial du sport». Chaque État organise et contrôle son sport national avec ses compétitions, ses champions, ses records, son comité olympique et ses fédérations. Cette organisation nécessite donc une planification nationale et une étatisation des structures sportives.
Le sport est devenu aujourd'hui un sport d'État.
Chaque pays cherche à développer ses propres forces, à sauvegarder un maximum d'autonomie pour assurer son prestige dans les confrontations avec les autres nations, compte tenu de la nécessité de respecter les règlements et le cadre-référence imposé par l'appareil mondial. Il s'agit donc, pour des raisons de prestige, d'intégrer totalement le sport dans la vie nationale.
De plus, le développement gigantesque du sport, l'importance des forces nécessaires pour l'organisation de manifestations mondiales ne permettent plus aux fédérations d'assurer leur tâche, tant sur le plan de l'administration que sur le plan financier. Ce cadre est si important que la réorganisation des fédérations dans le sens d'une plus grande centralisation ne peut conduire qu'à un contrôle total par l'État.
L'objectif de l'étatisation du sport est de toute évidence de pouvoir contrôler et coordonner les masses et notamment la jeunesse et de mieux impulser la vie dans le sens d'un effort national unique. Cette étatisation se fait en France sous l'égide d'un ministère de la Jeunesse et des Sports. Non seulement le sport militaire et civil, mais encore le sport scolaire et universitaire sont pris en charge par l'État de manière croissante. L'étatisation progressive de l'A.S.S.U. (ex-O.S.S.U.) illustre parfaitement ces problèmes.
De plus, il suffit de constater partout l'ingérence des structures les plus répressives de l'État aux postes de direction de l'organisation du sport. La participation de l'armée aux Jeux de Grenoble, la mise en place de C.R.S. dans les piscines et sur les plages, la nomination du colonel Crespin à la présidence du Comité de préparation olympique et à la direction de l'éducation physique et des sports suffisent à éclairer les perspectives de l'État.
Ainsi, en France, le sport va se trouver sous l'autorité directe et totale de l'État capitaliste qui ne l'utilisera à tous les niveaux que dans le but de satisfaire les besoins du grand capital.
Dans le cadre de son économie nationale, l'État tend, suivant les impératifs d'une planification, à contrôler la gestion et l'utilisation financière du sport, et ne plus laisser les groupes financiers l'exploiter d'une manière trop anarchique.35
Le sport est maintenant devenu intégralement un rouage du capitalisme monopoliste d'État, dont les serviteurs inconditionnels sont les CHAMPIONS. Le champion, d'ores et déjà athlète d'État, n'est plus que le porte-parole du grand capital sur le marché sportif, l'agent propagandiste de la bourgeoisie. Le champion, au service donc de sa nation, attend une gratification du gouvernement. C'est ainsi que de Gaulle peut affirmer : «Quand les champions, par leurs efforts continus, donnent l'exemple, et par leurs résultats apportent au patrimoine de la France, et dès lors qu'ils sont convenables à tous les égards, le gouvernement doit reconnaître et sanctionner leurs mérites.»
SPORT ET INDUSTRIE
Parfaitement intégré dans le système d'économie capitaliste, le sport, d'une part, subit l'exploitation systématique et forcenée des groupes financiers nationaux, et, d'autre part, produit et développe sa propre industrie.
C'est un lieu commun de rappeler l'utilisation du sport par le monde industriel. La faune publicitaire, qui gravite autour de lui, a transformé les stades en véritables champs de foire internationaux et les athlètes en hommes-sandwichs, colportant les mérites de telle chicorée ou de tel alcool, liés par une série de contrats à des impératifs de mannequins. L'effort du champion ne porte plus sur la victoire que si elle est rentable. Radios, télévision, trusts des journaux à informations sportives font des champions les héros des temps modernes et s'empressent de transformer le monde sportif en un monde d'affaires.36
Plus significatif encore est le fait que le sport ait réussi à développer sa propre industrie. Il nous suffirait d'énumérer tous les secteurs touchés pour nous apercevoir que le sport est totalement imbriqué dans le système qui impose la course au profit. La lutte pour la conquête de nouveaux marchés fait rage. A l'heure actuelle, les nombreuses victoires obtenues par les skieurs français ont permis au monopole français de conquérir le marché mondial du ski.
Tous les secteurs concernant l'équipement sportif (locaux, matériel, etc.) reposent à leur manière les mêmes problèmes. L'industrie du sport pénètre toutes les branches industrielles et commerciales (produits pharmaceutiques, alimentation, habillement, tourisme, etc.). Il existe aujourd'hui un mode de vie sportif.
Le dernier produit de cette industrie, parallèlement au développement de «l'industrie de l'amusement», a été la sortie de gadgets, dont le schuss de Grenoble a indiqué la consécration. Photos de champions, porte-clés, fétiches, bientôt statuettes de nouveaux apôtres du monde sportif capitaliste, permettent un développement permanent de la vente, renforcent l'aliénation de chacun aux formes d'exploitation du travail. Ce dernier phénomène n'est que l'aboutissement logique d'un processus déjà engagé depuis longtemps. La course au profit ne recule devant rien. Le sport est un excellent moyen de propagande, de prestige et de rentabilité, que le gaullisme cherche à favoriser, d'une manière systématique, dans le cadre d'une politique des loisirs organisés par les «fabricants de vacances». Le sport français est entièrement au service des financiers du gaullisme. Le sport mondial participe de la stratégie économique capitaliste mondiale. Cette intégration s'est d'ailleurs réalisée sans le moindre heurt, étant donné que le sport contient en lui tous les germes, et reflète toutes les formes de la société capitaliste.
LE SPORT EST D’ESSENCE BOURGEOISE
La systématisation et l'organisation du sport s'imbriquent étroitement dans celle du capitalisme. Ses tendances centralisatrices reflètent la centralisation par l'État des structures économiques. Le sport est dans son essence doublement bourgeois.
Non seulement l'apparition du sport moderne, c'est-à-dire du sport pratiqué dans certaines formes d'organisation, qui diffèrent radicalement de celles de l'antiquité, est historiquement un phénomène qui date de l'avènement du machinisme industriel bourgeois dans la phase ascendante du capitalisme, non seulement le développement mondial du sport a suivi le développement mondial du capitalisme, mais encore et surtout à l'heure actuelle, l'organisation interne, les structures, les formes et le contenu sont d'essence bourgeoise.
Il serait intéressant de ce point de vue de tenter une histoire politique de l'évolution du sport en fonction de sa liaison structurelle avec la société bourgeoise. Si le premier point, origine historiquement bourgeoise du sport, est généralement admis, le second, c'est-à-dire sa nature intrinsèquement bourgeoise, ne l'est pas — même par certains qui se réclament du marxisme. C'est donc au rappel des traits essentiels des catégories, structures et formes bourgeoises du sport que nous devons procéder.
Le sport, comme système organisé d'une pratique corporelle,
reflète dialectiquement les catégories bourgeoises. Comme
dit Marx : «Les catégories expriment des formes et des modes
d'existence, souvent de simples aspects particuliers de cette société.»37
En ce sens, le sport est une condensation et un combiné original
des catégories bourgeoises.
LE SPORT, REFLET DES CATÉGORIES DU SYSTÈME CAPITALISTE INDUSTRIEL
1. Compétition — rendement — mesure — record
Le système capitaliste basé sur l'appropriation de la propriété privée des moyens de production n'est en fait qu'une immense compétition mondiale, une concurrence sociale généralisée. La loi de la jungle capitaliste apprend à chacun que son voisin est un rival, qu'il faut vaincre et abattre par tous les moyens.
Le moteur interne de tout ce processus est la recherche systématique du rendement, qui doit être précisément mesuré, toujours amélioré dans le but de s'approprier de nouveaux marchés.
De ce point de vue, le sport se présente comme le modèle parfait de la compétition humaine engagée sur tout le globe et dans tous les secteurs. La loi de la concurrence se retrouve intégralement dans l'organisation des concours et championnats sportifs. Elle engendre nécessairement, à tous les niveaux, la recherche du rendement maximum qui ne peut trouver son expression que dans la quantification précise du travail accompli. Cette quantification exige une mesure stricte, précise, contrôlée internationalement, pour que s'établisse un étalon-référence mondial, unifiant la pratique à tous les niveaux : le record.
Le schéma: compétition <----> rendement <----> mesure record est parfaitement le reflet du processus de production capitaliste. La mise en œuvre d'une force de production sportive n'a trouvé d'ailleurs sa forme actuelle qu'au moment de la révolution industrielle. L'apparition de la machine à vapeur, et le passage du capitalisme mercantile au capitalisme industriel, a profondément et progressivement modifié les rapports entre l'homme et la machine, et entre les hommes eux-mêmes. Le champion est fabriqué à l'image de l'ouvrier, le stade à celle de l'usine, l'activité sportive est devenue une production qui prend toutes les caractéristiques de la production industrielle.
2. Division du travail — spécialisation
A ceux qui pensent que le sport peut être un agent du développement physique complet, il faut rappeler que la pratique sportive entraîne l'hyperspécialisation — on n'est plus skieur, on est slalommeur, descendeur...
La concurrence sportive sévère exige que la capacité de l'individu soit entièrement orientée vers la rationalisation d'une technique particulière. Il n'est plus possible à l'heure actuelle d'être champion partout. Le processus sportif a nécessairement bousculé l'individu, ses capacités physiques, de même que la division du travail, ce que l'on appelle le «travail en miettes», a entraîné l'hyperspécialisation, l'idiotisme du métier.
Dans le travail industriel comme dans le sport, l'individu est devenu l'opération d'une formation exclusive. Le sport est à l'image directe du travail à la chaîne.
3. Taylorisation
A la suite des modifications des formes de production, le travail dans les usines a été nécessairement rationalisé, les gestes de chaque ouvrier strictement déterminés. Le geste doit être économique pour être rentable.
De même, la recherche de la performance, de la course au rendement, a amené très vite les théoriciens du sport à tayloriser la force sportive. D'ailleurs la plupart des théoriciens de l'organisation scientifique du travail ont vu leurs méthodes appliquées dans le processus de rationalisation sportive et réciproquement.
De Démeny au développement de la biomécanique, de Taylor, Gastev, à Diatchkov, ces recherches sur le rendement du mouvement, sur les capacités de la «machine animale», sur le fonctionnement du moteur humain, ont connu un développement simultané et combiné à la fois dans l'industrie et dans le sport. A l'heure actuelle, cette science expérimentale du mouvement, cet humanisme taylorisé s'appelle dans les pays de l'Est, dits socialistes, «l'humanique», c'est-à-dire «la technologie du rendement». «Cette science de la meilleure forme à donner à la vie humaine, cette science du rendement humain, on pourrait l'appeler “humanique”, pour souligner son principe fondamental, la technologie scientifique de la forme à donner à la vie humaine.»38
C'est au niveau de l'entraînement sportif, des techniques sportives, au niveau de la sélection des aptitudes, que cette taylorisation s'est vu systématisée. Il existe des instituts spécialisés impulsant la recherche sur la machine humaine sportive.
C'est de plus au niveau de l'amélioration du matériel (cendrée, ballons, perches en fibres de verre, skis, etc.) que s’est développée une recherche systématique dans des laboratoires et centres de recherches spécialisés.
La taylorisation s'est enfin introduite dans le domaine des relations de groupe, des relations interprofessionnelles. Le contrôle de ces relations, la manipulation pseudo-scientifique des affects sportifs deviennent eux-mêmes une des conditions du succès sportif (émotivité, etc.).
A la rationalisation biologique a succédé la rationalisation psychologique. (Cf. le travail des entraîneurs soviétiques sur le pavlovisme cérébralo-affectif.)
Tous ces efforts, toutes ces recherches conduisent le sportif à accomplir une série de gestes hautement automatisés et seulement ceux-là, obéissant à la stratégie supérieure de l'entraîneur dans la lutte pour la victoire et contre les records.
4. L'homme-machine
Cette rationalisation outrancière conduit l'ouvrier et le sportif à ne plus être que les appendices d'un processus de production qui ne leur appartient plus. L'activité de l'athlète autour d'une piste abstraite, réifiée, est identique à celle de l'ouvrier devant sa machine, à la différence près que l'un accomplit volontairement ce que l’autre est obligé de faire pour vivre. Ils sont devenus des machines. Paul Morand, parlant des coureurs d'une équipe de relais, traduit bien ce passage de l'homme à un simple objet, un instrument de production: «Le travail en commun les avait fondus en un seul bloc-moteur à huit bielles».39
Ouvrier névrosé, producteur de records avec son corps-outil, le sportif, esclave par vocation, se fait machine au service de son «entraîneur-patron». L'activité humaine perd tout son caractère de qualité concrète pour devenir un simple facteur de production.
5. Travail abstrait
L'ouvrier qui répète le même geste toute la journée n'a pas de plus proche frère que le coureur qui tourne régulièrement autour d'une bordure de ciment, aussi mécaniquement que les aiguilles de son chronomètre. Profondément lié aux secondes qui passent sur un circuit fermé, artificiel, abstrait, il retrouve l'angoisse de l'ouvrier rivé à sa machine, luttant physiquement pour suivre le rythme imposé par le travail à la chaîne.
Leur activité est rendue totalement abstraite, et cela à quatre niveaux.
a) Au niveau de l’activité
Les gestes, les activités sont de plus en plus la répétition d'eux-mêmes. L'hypertechnicisation conduit à une précision et à une abstraction de plus en plus aliénantes, tant sur le plan de la nécessité du rendement que sur le plan de la qualité du travail demandé. Le ski, la voile, autrefois moyens de locomotion, deviennent des activités qui, au lieu d'avoir pour fin le plaisir de la promenade et de la lutte avec l'obstacle naturel, sont d'ores et déjà des activités mécanisées par l'apparition de compétitions où les difficultés sont créées ou recréées artificiellement (bâtons de slalom, flotteurs pour la voile, etc.) selon les impératifs d'une codification stricte, où la lutte abstraite contre le temps est le facteur central.
b) Au niveau de son corps
Le corps est saisi dans ce contexte comme un pur moyen à maintenir un haut niveau de rendement. Il ne s'agit plus de façonner son objet, ni de lutter librement dans le courant d'une rivière, il s'agit de vivre en robot spécialisé, exploitable à merci, il s'agit de mettre en marche ses bras comme les pales d'un bateau, au service d'un entraîneur-contremaître, qui ne vous connaît que dans les deux mille mètres cubes d'eau «civilisée» de la piscine olympique. Le corps n'existe plus ou existe indépendamment de la totalité de l'homme.
c) Au niveau du temps
L'abstraction temporelle provient de l'intégration totale au règne de la chronométrie. Dans ce monde mécanisé, le chronomètre est roi. La manie de tout mesurer, de tout tester, n'est plus d'ailleurs le seul fait des sportifs, bien que ces phénomènes pathologiques soient implantés dans le sport au niveau de l'institution. Le chronomètre arrête le temps et le fixe pour une durée indéterminée dans le record. Les normes traditionnelles du temps, les repères temporels de notre vie journalière sont supprimés. Le champion, pour être trop attaché au rythme de son chronomètre, vit hors du temps.
d) Au niveau de l’espace
L'abstraction spatiale procède de la systématisation d'un cadre coupé des rapports vivants avec la nature organique. Que ce soient les stades, les piscines, les pistes de ski, le sport se déroule dans une enclave fermée, mécanisée, étrangère à la nature. Le contact direct avec l'élément naturel n'existe plus. Il s'y intercale l'écran sportif. La «cendrée» a remplacé la forêt, les haies ne sont plus que les éléments d'un décor factice, le stade n'est plus qu'un enclos de nature policée, uniformisée, mécanisée, réifiée, impalpable comme une ligne d'arrivée.
La jouissance des éléments est remplacée par leur exploitation. La nature est saisie sous son aspect de rentabilité pour le geste sportif. La neige est bonne, elle n'est plus belle. La nature elle-même est réifiée.
6. L'aliénation sportive
En définitive, la pratique sportive organisée, systématique, qu'elle soit amateur ou professionnelle, est une aliénation de l'individu en ce sens que celui-ci perd sa liberté, intégré à un univers sportif qu'il ne maîtrise plus mais qui, en retour, le domine et lui apparaît comme une force étrangère. Cette aliénation du sportif est triple : par l'organisation sportive, par l'entraîneur et par son activité.
A l'heure actuelle, le sportif, qu'il soit scolaire, civil, militaire, amateur ou professionnel, débutant ou champion, est de plus en plus écrasé par l'appareil sportif. La machinerie du système sportif l'intègre comme un de ses rouages. Le sportif est l'«appendice de la machine» sportive. L'organisation devient une immense superstructure dont il ne contrôle ni la finalité, ni les ressorts internes. C'est l'État, qui de partout étend son contrôle, sa domination. Autrement dit, dans le sport et par le sport, le sportif choisit «librement», par sa pratique, de se soumettre à l'État. Les fédérations sportives, qui sont les organismes de tutelle du sport, représentent en définitive les intérêts de l'État comme toute autre administration publique. Le sportif est donc de plus en plus soumis à une bureaucratie à une légion de fonctionnaires sportifs. Toute son activité est contrôlée par un ensemble de règlements, lois, normes qui restreignent de plus en plus sa liberté, non seulement sportive mais aussi civile. Un athlète ne peut pas changer de club à sa guise, il ne peut choisir à un certain niveau les compétitions auxquelles il désire participer. C'est la fédération à laquelle il est affilié, c'est son club, c'est la hiérarchie sportive qui décident.
Par ailleurs, en tant que champion confirmé, le sportif est soumis à des normes de comportement restrictives. Un athlète olympique est parqué lors des jeux dans un camp spécial (appelé village) où, bien sûr, femmes et hommes couchent séparément. Son droit d'intervenir est de plus en plus restreint.
Bref, par tous les aspects du cadre administratif qui l'entoure, le sportif ne s'appartient plus, il appartient au système, il appartient à l'État. L'aliénation sportive est un aspect de l'aliénation étatique. Le problème que pose cette aliénation est donc un problème politique : celui du dépérissement de l'État.
Et puis, le sportif est aliéné à son «double» paternel: l’entraîneur. Il se soumet une nouvelle fois à l'autorité. Les rapports entre le sportif et l'entraîneur, quant aux fondements sociaux, sont les mêmes que par rapport au patron, et quant aux fondements psychologiques, les mêmes que par rapport au père. D'une part, on retrouve l'exploitation, d'autre part l'infantilisation.
«— Je vous suis, dit Stéphan : obéir au doigt et
à l'œil, chercher à comprendre le moins possible. Et ne pas
m'inquiéter puisque tout est pour mon bien et la réussite.
Je n'ai pas oublié vos leçons...
«— Ça ne me déplaît pas, dit Henckel, mais
j'ajoutais toujours : «De bon cœur et avec le sourire.» [...]
Nous souffrirons. Toi le premier. Mais d'une bonne fatigue celle-là,
tu le sais bien...
« [...] Maintenant tu m'appartiens et je vais m'occuper de toi
comme tu le mérites.»40
En dernière analyse, l'athlète s'est vendu, corps et âme, à son «entraîneur-père-patron-directeur de production», comme Faust a vendu son âme à Satan et comme l'ouvrier vend sa force de travail au patron.
Enfin l'activité du sportif lui devient aliénée. Le caractère de nécessité s'impose de plus en plus — que ce soit par l'entraînement, la compétition, la technique sportive, son activité n'est plus la sienne propre, libre, spontanée, mais l'activité d'une logique sportive inéluctable. Son corps est un simple instrument déterminé par l'entraîneur en fonction des performances établies. C'est le record, c'est la victoire qui lui imposent des sacrifices, un style de vie, bref son activité.
De plus, le sportif, dès qu'il est pris dans l'engrenage, ne peut plus s'en sortir. La hiérarchie des performances, la progression des records, l'abstraction de l’idée de progrès lui commandent de ne plus s'arrêter, de toujours améliorer sa valeur sportive. C'est la logique du sport qui décide du développement de sa carrière sportive.
C'est ce qui explique pourquoi il est si difficile à un sportif de quitter l'arène sportive. Il a toujours l'impression qu'il est l'égal de lui-même et qu'il peut progresser.
De plus, l'exercice physique est devenu pour lui une drogue. Il est intoxiqué au sens propre du terme. Il court, il s'entraîne machinalement comme il le fait depuis des années (cf. Mimoun). Cette activité pour laquelle il a consenti de durs sacrifices pendant sa jeunesse est devenue son besoin — on retrouve ici tous les mécanismes de l'intériorisation. L'activité du sportif lui est devenue étrangère à l'intérieur de lui-même.
Enfin, le sportif est pris dans un univers dont il ne peut plus se défaire. Il ne peut vivre dans un autre monde. Arrêtant la pratique active, il collectionne ses souvenirs de gloire, ouvre un bar grâce à ses titres sportifs, devient lui même entraîneur ou dirigeant administrateur sportif.41 Il s'intègre totalement et définitivement au système en continuant à le perpétuer.
L'intégration du sport dans la conscience des jeunes est d'ailleurs telle qu'on ne peut rencontrer de jeunes sportif qui ne se soient identifiés à Jazy, Kopa ou à Anquetil... L'aliénation sportive est totale. Le sportif se retrouve enchaîné, prolétaire du sport, à un processus qu'il ne contrôle pas, et dont les mécanismes, mais aussi l'idéologie, ne sont que le «reflet» de l'idéologie bourgeoise.
SPORT ET IDÉOLOGIE BOURGEOISE
L'idéologie sportive est inséparable de l'idéologie bourgeoise. Les grands idéologues du sport, Thomas Arnold, Coubertin, ont été de grands idéologues bourgeois. Il faudrait consacrer une étude complète à l'analyse de cette idéologie. Il est d'ailleurs paradoxal que Coubertin, ce grand bourgeois de la IIIe République, ce chantre de la patrie et des valeurs bourgeoises, qui avait des préoccupations politiques directes quant à la solution de la question sociale, ait pu faire, en l'espace d'une cinquantaine d'années, l'unanimité. L'idéologie olympique est une idéologie universellement acceptée comme un bien commun à l'ensemble de l'humanité. «Le sport est démocratique et international par nature et par vocation.» L'idéal olympique de Coubertin est donc devenu l'idéal transcendantal de tous les peuples sportifs.
Or, on sait, par Marx, que l'idéologie dominante est l'idéologie de la classe dominante. L'idéologie sportive en est un auxiliaire puissant. Le champion est la réalisation vivante de l'homme tel que le veut le capitalisme. Le sportif débutant, ouvrier champion, recherche l'évasion comme un salut et ne retrouve que la forme achevée de son enchaînement au travail.
Le sport, condensant «les traits typiques des catégories et structures capitalistes»,42 est un facteur déterminant dans le renforcement de l'idéologie bourgeoise. Nous ne pouvons ici qu'en récapituler les thèmes les plus mystificateurs.
1. Hiérarchie et promotion sociale
Le sport offre, par les possibilités de promotion et de succès, un maigre espoir de réussite sociale. La promotion sportive est inséparable de la promotion du travail. Le champion, le sportif en général, est l'être qui, par son succès sportif, termine la carrière sportive comme les médailles du travail récompensent quarante ans de bons et loyaux services à la patrie et au travail. Le sportif est surtout celui qui sait s'intégrer dans une hiérarchie : rapports hiérarchiques entre dirigeants et dirigés, entre les valeurs sportives, entre les concurrents. Ce principe, basé sur la sélection, impose aux faibles de rester dans l'ombre, oubliés, écrasés, au niveau de l'ouvrier qui n'a pas eu la chance d'hériter d'un père propriétaire capitaliste.
De plus, ce n'est pas par hasard si toutes les structures hautement hiérarchisées (Église, armée, bureaucratie) prônent le sport avec tant d'acharnement.
L'éducation sportive, en habituant les gens à évoluer dans un cadre hiérarchisé, en leur inculquant les normes de l’autorité, de la discipline..., les conduit à accepter ultérieurement, avec moins de heurts, le cadre autoritaire socio-politique répressif.
2. Travail—Patrie
L'idéologie du labeur, de la rédemption par le travail, de la réalisation de soi dans la production, trouve un puissant appui dans l'idéologie stakhanoviste du sport. La morale du sport est une morale de l'effort, du dépassement de soi dans la souffrance sous le signe du «Toujours prêt au travail». La somme d'efforts physiques exigée par le sport moderne nécessite une justification qui trouve son expression dans la glorification du don de soi et du sacrifice.
En plus, l'accomplissement fidèle des tâches quotidiennes par le sportif est utilisé par l'ordre répressif pour incruster dans les individus le sens du devoir, du travail bien fait, de la fidélité. Travail, Patrie sont les mots d'ordre du sport. Les pays de l'Est bureaucratisés ont d'ailleurs repris ce slogan bourgeois, en popularisant l'adage célèbre : «Prêt pour la production et la défense du pays». La mobilisation sportive est une pré-mobilisation patriotique.
3. Fair-play
Le sport est présenté par tous les idéologues comme un exercice moral permettant d'acquérir les vertus civiques. Herzog, parlant du sport, n'a-t-il pas dit que «sa nature propre fait précisément de lui l'allié le plus puissant de la morale» ?
C'est dans la notion de fair-play que se concentre cette morale. Bien que la pratique sportive démontre tous les jours que le fair-play entre les concurrents ou les nations est une vue de l'esprit, les idéologues bourgeois ne s’accrochent pas moins à cette notion mystificatrice. Une récente conférence de M. Maheu (U.N.E.S.C.O.) peut être considérée comme la charte moderne de l'idéologie sportive actuelle.43 L'idée de trêve, de chevalerie, d'humanisme et de culture serait un moyen de concorde universelle grâce au respect d'un code d'honneur international : le fair-play. Le mélange d'ardeur et de loyauté de la compétition ouvrirait la voie au respect mutuel, à la détente puis à l'entente, enfin à la coopération loyale entre les peuples et les individus. Cette mystification totalitaire cache évidemment la réalité de la jungle capitaliste, où la guerre de tous contre tous est la loi. La notion de fair-play débouche directement dans la pratique de la collaboration de classe. C'est ainsi que Maheu disait dans son discours : «Oui, le sport est une chevalerie, car c'est un honneur, une éthique et une esthétique, mais qui se recrute dans toutes les classes et tous les peuples et les brasse fraternellement à travers la terre entière».44
On a noté souvent que le sport était effectivement un moyen de brassage social et de connaissance, de compréhension entre les classes sociales. Le fair-play entre les classes est le fondement du fair-play sportif. A l'échelle internationale, comme nous l'avons déjà dit, il est le reflet de la coexistence pacifique.
4. Une morale mystificatrice en acte
Le sport à l'heure actuelle est un puissant moyen d'abrutissement intellectuel et d'endoctrinement moral. Il est même une morale en acte. Dès 1888, Léon Bourgeois écrivait : «Les exercices corporels peuvent être de véritables leçons pratiques de moralistes.» La bourgeoisie gaulliste ne s'y est pas trompée et son ex-porte-parole, M. Herzog, le soulignait dans un article de la revue E.P.S., «La Portée morale du sport».
La morale sportive n'a d'autre rôle que de satisfaire la morale bourgeoise. «La morale naît sur le terrain déchiré de la lutte de classes et sert toujours les intérêts de la classe dominante», écrivait déjà Trotsky.45
Face à l'oppression et au contrôle bureaucratique des masses par la pratique sportive, il nous faut rappeler inlassablement qu'il n'existe qu'un seul sport et que ce sport est bourgeois dans son essence, sa finalité, son idéologie, son organisation.
Dans ces conditions, parler d'humanisme sportif, de sport éducatif ou de culture du sport, revient à admettre que l'éducation, la morale et la culture bourgeoises sont un facteur d'humanisme.
L'acceptation idéologique, politique, du sport, est une profonde capitulation devant l'ordre bourgeois. Prôner l'éducation sportive revient à revendiquer l'intégration de la jeunesse paysanne, ouvrière et étudiante à l'ordre bourgeois.
LE SPECTACLE SPORTIF
C'est dans le spectacle sportif que se cristallisent toutes les caractéristiques du sport bourgeois. Il suffit d'avoir assisté à une grande compétition sportive pour avoir connu la grande corrida bourgeoise.
La réalité sportive actuelle est inséparable du spectacle sportif. Le spectacle sportif est la consécration visible du sport qui se vend.
1. La valeur marchande du spectacle sportif
Le sport comme fait de masse quotidien est d'abord le spectacle de masse quotidien. La prolifération des compétitions sportives est essentiellement la prolifération et l'organisation de spectacles. L'industrie y a trouvé une source de profit considérable. La vénalité sportive, que les réformateurs essaient de supprimer par les exhortations morales, est constituante de ce spectacle sportif. Les sportifs-marchandises, qu'ils soient amateurs ou professionnels, sont traités, manipulés avec les méthodes du marketing sur le marché sportif. Le moteur, en effet, du spectacle sportif, est l'attrait qu'exercent les hommes-spectacles sur le public. C'est donc toujours la valeur marchande (et non sa valeur d'usage, qui est nulle) qui constitue le dynamisme du spectacle sportif. C'est une valeur d'échange à réaliser sur le marché sportif.
2. La valeur «culturelle» du spectacle sportif
En attirant des masses considérables, le spectacle sportif est une sorte de consommation culturelle qui correspond strictement aux besoins de la production culturelle de masse du système. La vente des loisirs est avant tout la vente du spectacle et des activités annexes qui s'y rattachent (concours de pronostics, turfs, etc.) dans une société de consommation.
Nombreux sont ceux qui, les uns prêtres du régime gaulliste, les autres apôtres sportifs du P.C.F., osent encore soutenir que le spectacle sportif a une grande valeur culturelle avec une signification sociale (cf. Rouyer) et font semblant de croire que les compétitions purement sportives auxquelles assiste le public peuvent être séparées de l'arrière-plan culturel et politique. S'ils condamnent les abus commerciaux et les excès du chauvinisme, ils ne maintiennent pas moins que «les grandes heures» des confrontations sportives représentent un moment culturel dans le progrès de l'humanité.
Or, il n'est pas possible de parler de culture lorsque la culture en question est le produit massif direct d'une industrie et d'une entreprise commerciale dont le seul objectif est le profit. Toutes les grandes manifestations sportives les plus spectaculaires ne sont que des prétextes à des placements avantageux de capitaux. Présenter les Jeux olympiques d'hiver de Grenoble, comme le fait par exemple le colonel Crespin, comme un fait de culture, c'est admettre que le secteur commercial sportif peut être la source et le moyen d'une culture. Présenter le Tour de France, les finales de coupe, les combats de boxe, les courses automobiles comme des faits de culture, c'est réduire la culture à une mascarade de foule.
La «culture» sportive n'est d'ailleurs qu'un vaste carnaval dont le cérémonial correspond exactement aux nécessités exigées par un régime autoritaire ou, en dernière limite, fasciste.
3. Le cérémonial préfasciste du spectacle sportif
L'organisation des spectacles sportifs s'est faite dans le sens d'une codification et d'un rituel de plus en plus précis et méticuleux. Les cérémonies sportives sont organisées d'après un protocole rigoureux. Il n'est pas exagéré de dire que le cérémonial sportif, l'organisation rituelle de la fête sportive, avec sa préparation et sa cérémonie finale, ressemblent au cérémonial militaire.
Du point de vue historique et politique, il est remarquable de voir que, de plus en plus, l'armée et les structures les plus répressives de l'État (sans compter l'appui de l’appareil clérical) sont de plus en plus pressants dans l’organisation même des compétitions sportives.
La grande parade commence par un défilé militaire. La cérémonie aux couleurs, l'audition recueillie des hymnes nationaux, les défilés de masse des équipes au même pas et dans le même uniforme rappellent étrangement des manifestations de masse encore présentes dans les mémoires. Fanfares, couleurs, réanimation de la flamme symbolique, hymnes nationaux représentent le décalque grotesque du cérémonial militaire.
En plus, ce protocole sportif est accompli le plus souvent par le personnel militaire — que ce soit l'orchestre d’harmonie, les C.R.S., les flics ou les boy-scouts, dans to