Sport, culture & répression
Petite collection Maspero n°109, 1976
(Réédition 1976)
Table
Présentation 2
Jean-Marie Brohm, Sociologie politique du sport10
Pierre Laguillaumie, Pour une critique fondamentale du sport 22
Jean-Marie Brohm, La civilisation du corps : sublimation et désublimation répressive 45
François Gantheret, Psychanalyse institutionnelle de l’éducation physique et des sports 68
Ginette Berthaud, Éducation sportive et sport éducatif 78
Jean-Marie Brohm, Une politique ouvrière :le
P.C.F.
et la collaboration de classe 105
J.-N. B., D’une olympiade à l’autre 127
Présentation
Le numéro de Partisans consacré au sport, en partie reproduit ici, est paru immédiatement après les événements révolutionnaires de Mai-juin 68. Il en porte les traces. Il était conçu, en effet, comme la critique freudo-marxiste d'un point aveugle fondamental de l'idéologie bourgeoise nichée dans l'institution sportive. Cet appareil idéologique d'État qu'est l'institution sportive était passé inaperçu des protagonistes de Mai. Le feu de la critique, qui s'était emparé de toutes les autres institutions (Université, Théâtre, Famille, Armée, Arts, etc.), avait épargné paradoxalement le sport qui était le grand absent des événements, au point même que la gauche réformiste, avec Mendès-France en tête, pouvait tenir un grand meeting au stade Charléty...
Au lendemain de Mai, il importait avant tout de montrer que le sport reflète non seulement les catégories idéologiques bourgeoises ou bureaucratiques, mais encore qu'il est structurellement médiatisé par l'appareil d'État, car, comme le dit Marx dans L'Idéologie allemande, «toutes les institutions communes passent par l'intervention de l'État et reçoivent une forme politique».
C'est donc une analyse de sociologie politique du sport que proposait le numéro de Partisans. Cette sociologie faisait l'objet d'une recherche militante que nous poursuivions depuis quelques années, avec des camarades marxistes de l'École émancipée qui luttaient contre la ligne sociale-chauvine du P.C.F. en matière de sport. Commencée par deux articles déjà parus dans Partisans, «Former des âmes en forgeant des corps»1 et «Sociologie politique du sport»2 ici reproduit, cette analyse provoqua immédiatement une discussion universitaire qui montrait directement la dimension politique de la sociologie du sport.
Jean Meynaud, dans un ouvrage par ailleurs très documenté : Sport et Politique,3 critiquait en ces termes notre position : «J.-M. Brohm, refusant toute histoire et toute existence autonomes du sport moderne, le considère comme un simple élément de la structure industrielle capitaliste. Pour lui, le sport, que l'on ne saurait étudier valablement hors de la totalité des rapports sociaux dans lesquels il est intégré, condense les traits typiques des catégories et des structures du processus capitaliste [...]. En ce qui concerne la fonction du sport dans les rapports sociaux capitalistes, Brohm avance que la pratique sportive, par la place dominante qu'y tient la compétition, est facteur d'aliénation des sportifs. [...] Promu de la sorte à une fonction d'intégration sociale, le sport constitue un instrument politique. [...] Au niveau international, cette idéologie s'insère désormais dans celle de la coexistence pacifique : le sport tend à devenir, nous dit Brohm, l’opium de la fraternité entre les peuples, de la compréhension entre les oppresseurs et les opprimés.»4
Après avoir concédé que «cette thèse correspond à tellement de faits et de comportements mentionnés en cet ouvrage», J. Meynaud affirmait paradoxalement que, «si l'influence du capitalisme sur le sport est manifeste, cela ne signifie pas nécessairement que le sport, dans son essence même, est un simple élément du processus de production capitaliste, un mode de relation spécifique de ce régime. En réalité, il ne serait pas difficile d'établir que cette thèse attribue au système des traits de la pratique sportive qui sont le résultat de la civilisation technique comme telle.»5
Autrement dit, Meynaud rejoignait la position de Dumazedier et autres, qui veulent faire du sport «un moyen de culture» ou «le placer au service de l’homme.»6
Néanmoins, l'orientation générale de la discussion était donnée. Elle se mena avec les camarades de la tendance du Manifeste, liée à la tendance syndicale Front unique ouvrier et à l'A.J.S. ; dès cette époque, ils critiquaient le «gauchisme anti-sport» et soutenaient la thèse du «sport ouvrier», voire du «sport rouge» (éducatif bien sûr), au nom d'un ouvriérisme primaire.7
Mais c'est avec le parti de la «démocratie avancée» et du sport démocratique, le P.C.F., que la discussion fut la plus âpre, parce que recouvrant un enjeu politique réel : l’hégémonie idéologique sur les enseignants et étudiants en éducation physique, que l'École émancipée8 commençait à toucher en profondeur. Dès la parution du numéro de Partisans, le P.C.F. réagit devant les thèses «aventuristes et nihilistes» des «gauchistes». Le P.C.F. lança même une grande campagne de discussion idéologique. Il n'est pas possible de mentionner tous les articles parus. Nous n'en citerons que deux.
En janvier 1969, dans les Cahiers du communisme, revue du comité central du P.C.F., J. Rouyer, après avoir longuement chanté les louanges de la coexistence pacifique par le sport et développé l'idéologie sportive du P.C.F., s'arrêtait aux «positions de quelques idéologues gauchistes du sport qui influencent certains enseignants d'E.P. eux-mêmes (un numéro spécial de Partisans est à ce point de vue fort éloquent)».9
Voici comment on résumait, à l’usage des cadres du P.C.F., nos positions : «On nous donne une vision apocalyptique du sport. Naturellement, ce nihilisme culturel rejette toute perspective de lutte pour un sport éducatif. [...] Cette tendance nihiliste rejoint l'idéalisme universitaire dans le mépris commun du sport. [...] On retrouve la vieille idée réactionnaire d'une culture du corps, de la jouissance libre spontanée, naturelle, sorte de culte de l’élan vital et de l’instinct déjà glorifié par Bergson et qui trouve ici d'apparentes justifications scientifiques auprès d'un Freud arrangé et du penseur à la mode, Marcuse...»
Quelques mois plus tard, la revue L'École et la Nation critiquait encore une fois nos thèses : «D'autres thèses gauchistes conduisent pratiquement, suivant leur multiples variantes, à la lutte pour un loisir politique et sexuel, à l'identification du sport et de la politique ou à la politisation provocatrice d'organisations de masse sportives ou de loisirs. [...] Cette philosophie propre à la petite bourgeoisie, [...] c'est le culte renforcé de l'individualisme, de la liberté en soi la glorification des pulsions instinctuelles qui rappelle l'élan vital de Bergson. Au fond, c'est le refus des acquis de la civilisation qui se cache derrière une lutte abstraite contre la répression, le refus de la maîtrise du comportement, de la socialisation, la dictature égoïste de l'instinct sexuel, des besoins du moi.»10
Dans l'article ici reproduit, intitulé «Une politique ouvrière», nous avancions le pronostic, dès 1968, que le P.C.F., parti travailliste «ouvrier-bourgeois», selon l'expression de Lénine, développait son jaurésisme sportif dans le cadre d'un programme de gouvernement et que le sport démocratique serait un élément essentiel de la politique d'union des forces démocratiques et populaires... De fait, le programme de gouvernement du P.C.F., Changer de cap, développe longuement les mesures qu'il entend prendre pour la jeunesse et le sport en cas d'accession des forces de gauche au pouvoir.11 Le développement du sport de masse et d'élite est une composante essentielle de la politique révisionniste du parti néo-stalinien pour asseoir sa domination idéologique sur la jeunesse. Aussi, de concert avec les forces bourgeoises les plus rétrogrades, le P.C.F. présente la forteresse sportive qu'est la R.D.A.12 comme le modèle d'éducation à atteindre : ce pays «socialiste» où, de l'école maternelle jusqu'à l'usine, l'appareil d'État, imbriqué dans l'appareil du parti, contrôle étroitement la jeunesse et lui impose l'obligation de la pratique sportive compétitive et sélectionniste ! Le mot d'ordre stalinien : Prêt pour la défense et la production ! devient l'idéal stakhanoviste d'une jeunesse robotisée et laminée par la douche sportive : Sport macht frei !
Dans l'autre camp, celui des «gauchistes», l’accueil fut meilleur.
A la suite d'une série de conférences que nous fîmes avec les camarades de l'École émancipée dans toute la France, la revue L'École émancipée publiait une étude très documentée de Dominique Robert, «Signification politique du développement du vrai sport à l'école», qui actualisait nos positions à partir de la critique de la politique du secrétariat d'État à la Jeunesse et aux Sports. En même temps, Georges Lapassade, dans son livre Procès de l'université, institution de classe,13rendait hommage au numéro de Partisans en ces termes : «Domaine négligé par la critique de l'intelligentsia et par la plupart des gauchistes (l'excellent numéro spécial de Partisans sur ce sujet prend du coup une importance historique), la politique du secrétariat d'État à la Jeunesse et aux Sports est silencieusement un des meilleurs supports de l'idéologie nationaliste. [...] L'actuel régime porte au plus haut point l'entreprise d'intégration de la jeunesse par le sport. Malgré quelques trop rares résistances dans les milieux de l'éducation physique, cette dernière cède le pas à la fabrication d'une élite sportive susceptible de participer, fût-ce involontairement, à la propagande nationaliste dont le régime est obsédé. Gaullistes et “progressistes”, la main dans la main, prônent les vertus de l'entraînement sportif, de la compétition, du dépassement individuel au nom du drapeau tricolore.»14
A l'étranger, en particulier en Europe occidentale, la critique marxiste du sport se développa également à mesure que s'approfondissait la crise générale du capitalisme monopoliste d'État.
En Suisse, les camarades de la ligue marxiste révolutionnaire publiaient, en septembre 1970, une petite brochure militante dans leurs cahiers Spartacus: «Le sport, embrigadement des jeunes», qui s'inspirait largement des positions de Partisans pour critiquer les mesures politiques du gouvernement suisse en matière de sport.
En Italie, les camarades regroupés autour de la maison d'édition Samona et Savelli publiaient dans leur collection Nuova Sinistra l'essentiel du numéro de Partisans (les articles de Pierre Laguillaumie, Ginette Berthaud, André Redna, et Jean-Marie Brohm) avec une préface de Pietro Angelini.
En Allemagne enfin, plusieurs contributions originales venaient enrichir la critique du sport. En 1969, Bero Rigauer, dans Sport und Arbeit,15prolongeait et systématisait la problématique que nous avions posée en 1969: à savoir le caractère de fétichisme marchand de la compétition sportive, qui compare des forces sportives sur un marché de la performance. Il analysait aussi en particulier l'idéologie que produit le système de la compétition sportive et qui est très proche de l'idéologie du travail capitaliste industriel.
Un an plus tard, Gerhard Vinnai, dans Fussballsport als Ideologie,16étudiait le sport comme «dédoublement idéologique du monde du travail aliéné», et parlait explicitement du caractère marchand du sport... surtout professionnel.
Ces réflexions théoriques-critiques étaient
complétées récemment par l'investigation historique
de Ulrike Prokop, Soziologie der Olympischen Spiele-Sport und Kapitalismus,17qui
montrait les origines positivistes (comtiennes) de la philosophie sociale
impérialiste du baron Pierre de Coubertin et le caractère
institutionnel d'intégration idéologique des masses prolétariennes
par les Jeux olympiques, mystification des mass media, culte positiviste.
Cependant, le numéro de Partisans ne se voulait pas seulement une «analyse théorique» du phénomène social et politique que représente le sport actuel, et ainsi ouvrait-il toute une série de perspectives, tant sur le plan d'une compréhension globale du système sportif que sur celui d'une pratique (pédagogie, interventions, etc.). Il était impossible, dans notre esprit, que ce numéro fût lu comme une pure analyse socio-politique-universitaire, ni comme une recette pédagogique nouvelle. C'est ce que nous voulons souligner ici encore une fois, en tentant de réduire cette «coupure» qui existe entre ce que l’on dit et ce que l'on fait, coupure qui permet de se sortir à bon compte des contradictions «gênantes» rencontrées dans la pratique de chaque jour.
Notre projet était un projet militant et contestataire, ne serait-ce que par le fait de «dire des choses» que d'autres ne disent pas ou ne veulent pas dire. Nous n'avons rien inventé, ni découvert, surtout pas une nouvelle «vérité» devant laquelle il faudrait «se mettre a genoux» (comme dit Marx)... L'unité de nos analyses tient dans la certitude que rien ne se fait ou n'existe par pur hasard, et que le sport n'échappe pas à cette règle.
Comme tout phénomène social, le sport a des bases matérielles, économiques et politiques. Le sport n'est pas une «idée», ni une «valeur», une abstraction quelconque que l'on pourrait juger «bonne» ou «mauvaise» ; c'est une pratique qui s'exerce dans certains lieux, qui a besoin d'administrateurs, de règlements, d'argent, de temps, de publicité, d'éducation... pour pouvoir exister. Le sport est une institution, c'est-à-dire une forme sociale visible avec une organisation juridique et matérielle, un ensemble de conduites à exécuter, des normes et des sanctions. Mais une institution ne se donne presque jamais immédiatement à l'observation, elle «résiste», pourrait-on dire, à l'analyse (et avec elle, ses utilisateurs) dans et par ses structures mêmes. Ainsi, l'analyse d'une institution est déjà une intervention : le numéro de Partisans a d'ailleurs été conçu comme tel par l’institution sportive et ses «défenseurs» ou utilisateurs, ce qui explique les réticences ou les attaques.
Notre intervention s'est proposé de débusquer le sujet de l’institution sportive, c'est-à-dire l'ensemble des forces sociales, économiques, politiques, idéologiques qui la traversent et lui donnent sa dimension historique, forces que précisément l’institution a pour fonction de nier. En particulier, l'analyse des phénomènes de pouvoir, des systèmes d'action, de décision, de contrôle, de négociation de l'institution sportive ne peut laisser subsister aucun doute sur le fait que le sport désigne un processus d'intégration sociale dans le cadre d'un rapport de forces. «Ce qui est symbolique dans l'institution, c'est le fait de représenter dans un secteur particulier de la pratique sociale le sens du système social tout entier.»18
L'institution sportive n'a jamais été remise en question, ni même seulement «questionnée», si ce n'est sur le plan de la forme, à travers toutes les tentatives réformistes de ceux qui réclament un «bon sport», avec de «bons» enseignants «bien» formés, de «bonnes» conditions de travail, de «bonnes» installations sportives, de «bons» moyens financiers...
Nous avons préféré analyser d'abord ce qu'est le sport, avant de nous demander s'il vaut mieux qu'il soit démocratique ouvrier, ou «rouge», convaincus que ces dernières questions avaient toutes les chances d'en masquer d'autres, fondamentales.
Le sport fait partie d'une certaine forme d'usage social du corps, et il était primordial de remarquer que les techniques du corps, le statut du corps, le symbolisme corporel changent dans l'histoire en fonction de l'organisation des classes sociales, de la structure familiale, des croyances...
Cette inscription du corps dans l'ordre culturel est prise en charge par de multiples institutions jouant un rôle d'accueil et de tutelle, dont fait partie l'institution sportive qui, dans les différentes périodes de la vie des individus, et dans les différents secteurs de la vie sociale, attribue au corps un statut culturel déterminé.
Qu'il s'agisse de travail, de repos, d'éducation, de loisirs, de communication, le sport a en quelque sorte «son mot à dire» sur le corps qu'il a pour charge d'instituer. En effet, il n'y a pas d'idée neutre du corps, de la même façon qu'il n'y a pas d'infrastructures ou de superstructures sociales «neutres» : le corps est une institution qui mérite d'être analysée, et nous refusons d'en donner une image «naturelle», en dehors de la réalité sociale qui l'a institué ; nous refusons de mythifier le corps. Comme le dit Barthes : «Le mythe ne nie pas les choses, sa fonction est au contraire d'en parler ; simplement il les purifie et les innocente, les fonde en nature et en éternité. Il leur donne une clarté qui n'est pas celle de l'explication, mais celle du constat.»19
Il nous a paru intéressant de dévoiler et d'analyser l'aspect normatif et adaptatif du sport par rapport à ce corps qui sera transformé en «corps obéissant», tel qu'il doit l'être pour produire et reproduire des forces de travail. Les institutions qui s'occupent du corps, que ce soit pour le former, le soigner, le détendre, le font en vue de la productivité du travailleur ou de la récupération de sa force de travail ; le sport ne fait que transposer au niveau de l'activité non directement productive (c'est ce qui distingue le sport du travail) la compétition économique et sociale.
A partir de ces constatations, il ne nous est plus possible d'envisager la question de l'éducation du corps sous l'aspect de l'éducation sportive.
L'activité sportive est une activité de type totalitaire qui induit un comportement corporel spécifique : compétitivité, rendement, mesure, quantification, hiérarchie, conditionnement psycho-affectif de contrôle et de domination. En conséquence, nous avons essayé de questionner l'activité sportive sur le plan de l'éducation et de la pédagogie, questions qui demandent à être approfondies, tant sur le plan de la discussion que sur celui de la pratique.
Nous analysons le type de rapports que le sport introduit entre l'individu et son propre corps, ainsi que ceux qui peuvent exister entre l'entraîneur (ou le maître) et le sportif (ou l'élève). Ces rapports que nous qualifions globalement de rapports de dépendance se rangent, selon nous, dans les mécanismes d’ordre et d'autorité, mécanismes que nous ne pouvons cautionner a priori sans en élucider la fonction sociale par rapport a l’organisation sociale globale, c'est-à-dire sans analyser les relations entre le sport et l'ensemble des rapports sociaux.
Quant au corps dont le sport nous donne l’image, il représente une sorte d'amoncellement de muscles et de trajets nerveux qui ne posent apparemment que des problèmes de technique et de fonctionnement, un corps an-historique ou trans-historique, pourrait-on dire. Est-ce vraiment cela, le corps d'un individu ? Est-ce cette évidence chiffrée, classée, répertoriée ? Il est certain que, dans sa logique structurelle, le sport ne peut tenir compte de l'histoire corporelle des individus, de ce qui se joue en eux quand ils pratiquent ce type d'activité, du pourquoi et du comment de cette pratique, mais en même temps on peut dire que le sport met à mort tout un pan (et peut-être le plus fondamental) des individus. Ainsi, ce qui pose problème et qui détermine précisément la décision de faire du sport, le corps de chacun d'entre nous, est-il négligé par l’activité sportive, qui transforme le corps en un système clos (où il n'y aura pas de «bavures») et cohérent, un lieu biologico-anatomique qui élimine d'office l'analyse et la conscience de ce qui peut s'instaurer dans l’ordre du désir et du fantasme.
Pourtant, le sport prend en charge une certaine réalité fantasmatique, qui n'est jamais dite ou parlée, certes, mais qui correspond à ce désir de restauration ou de replâtrage fonctionnel du corps : il permet de combler les manques, les lacunes, il rend efficace, il perfectionne la forme, il rassure, d'une certaine façon, sur l’image que l'on a de notre corps, nous convainc de notre puissance. Il instaure du «positif » du plus, du mieux, valeurs sûres de notre système éducatif et de notre morale sociale, et en même temps il empêche tout effort d'analyse et de compréhension de soi. Nous pouvons dire que le rôle essentiel du sport serait de «colmater» l'angoisse née du corps, de l'apaiser, de la convertir en «angoisse justifiée» — selon l’expression d'Hélène Deutsch — pour pouvoir ensuite la liquider.
Le corps du sportif, ou celui de l'enfant que l’on a pour charge d'«éduquer» devient cette «positivité», ce lieu d'aménagement social garanti contre tout surgissement de l’inattendu, du souvenir, de la conscience de ce qui se joue dans le corps et entre les individus.
Il est à remarquer, d'ailleurs, que l'éducation corporelle est toujours basée sur l'activité et le mouvement et que l'important est de faire, de produire quelque chose (de «positif») avec son corps. L'inactivité et le non-mouvement ne sont pas considérés comme «éducatifs», ce que l'on peut dire de son corps ou de celui des autres non plus ; ce qui existe en nous comme insatisfaction, malaise ou angoisse, paresse ou rage est disqualifié et tu. Peut-être cela reflète-t-il encore une fois l'organisation sociale qui, au niveau de l'éducation (des corps ou des esprits...) fonctionne sur l’idée d'une quantité de travail ou de savoir que l'on administre et que l’on acquiert morceau par morceau, que l'on s'approprie chaque fois un peu plus avec effort et humilité, à l’image de ce self-made-man du monde industriel qui s'est approprié la richesse et le pouvoir grâce à son dynamisme et à la sueur de son front...
Le sport, dit justement J. Ellul, «est un facteur de massification en même temps que de discipline ; et à ce double titre, il coïncide exactement avec une civilisation technicienne et totalitaire. Le sport prend ainsi l'exacte suite du travail mécanisé, il assure la relève lorsque l’homme quitte son travail, de façon qu'à aucun moment cet homme ne soit indépendant des techniques. Il retrouve dans le sport le même esprit, les mêmes critères, la même morale, les mêmes gestes, les mêmes objectifs qu'il avait à peine quittés en sortant de l’usine ou du bureau».20
L'année 1972 est l’année des Jeux olympiques de Munich. C'est aussi l’année anti-impérialiste par excellence. Au moment où les bombardements massifs de l’Indochine rouge par l'impérialisme U.S. rappellent tragiquement à tous les peuples du monde le combat héroïque des révolutionnaires indochinois, se tient encore une fois, comme à Mexico (dans un climat politique certes différent), la mascarade olympique où les jeunes du monde sont censés se donner fraternellement la main, pendant que les bombes à billes U.S. dépècent les camarades vietnamiens, que la torture fasciste en Grèce, en Espagne, au Brésil, massacre les militants ouvriers et étudiants et que le révisionnisme stalinien des Brejnev, Husak et Gierek étouffe l'opposition communiste et démocratique à coups de camisoles de force et de valium idéologique. Ce volume «Partisans» se veut, comme le numéro de la revue en 1968, un élément dans la lutte contre l'idéologie impérialiste des banquiers et aristocrates du sport qui, comme Brundage, défendent le sport amateur, mais couvrent le racisme sportif de l'Afrique du Sud.
L'année 1972 est aussi l'année de la «diplomatie
du ping-pong» inaugurée par la Chine de Chou En Lai. L'entrée
de la Chine à l'O.N.U. préfigure bien évidemment l’entrée
de la Chine au Comité international olympique (comme au B.I.T. et
autres institutions de collaboration de classes à l'échelle
internationale). La participation de la Chine aux Jeux olympiques n'est
plus qu'une question de temps. Si elle ne participe pas aux Jeux de Munich,
ce n'est pas faute d'avoir été invitée. Peut-être
la verrons-nous participer aux Jeux de Moscou, capitale des «nouveaux
tsars», en 1980, si la candidature de Moscou se confirme... En tout
cas, la participation de la Chine communiste et de ses satellites au mouvement
sportif international (après l'U.R.S.S., les démocraties
populaires et Cuba) fermerait le cercle universel du sport : celui-ci deviendrait
alors réellement un sport mondial, un sport de la «troisième
période» selon la terminologie maoïste... C'est à
la critique de cet «universel abstrait» qu'est consacré
ce recueil d'essais.
Sociologie politique du sport
Ce court essai a uniquement pour but de dégager quelques éléments
de compréhension théorique d'un phénomène social
de plus en plus envahissant : le sport. Depuis plusieurs années,
en France notamment, le sport est devenu un secteur dominant de la
vie sociale, qui imprègne progressivement la conscience de toutes
les couches de la population. Le sport est devenu un fait social quotidien.
De plus, il s'est dégagé une idéologie sportive,
dont les effets sont devenus directement politiques. Je voudrais,
en présentant ces quelques analyses à la discussion, contribuer
à éclaircir, d'un point de vue critique, c'est-à-dire
politique, les aspects sociologiques du sport.
Cet article ne constitue qu'une problématique, et vu sa dimension restreinte, je mettrai l'accent principal sur le point important, à mon avis, des trois aspects fondamentaux d'une sociologie politique du sport qui reste encore à écrire dans toute son ampleur. Le livre de G. Magnane, Sociologie du sport, n'est malheureusement qu'un tour d'horizon empirique de quelques aspects du sport.21 Ces trois aspects fondamentaux sont:
1. Analyse des structures et des rapports sociaux objectifs impliqués dans le sport: sociologie dialectique du sport
La structure capitaliste industrielle se reflète dans le sport. La première tâche, celle sur laquelle j'insisterai dans cet article, sera donc d'essayer de montrer comment le sport est une partie intégrée dans la totalité concrète : la société capitaliste dans son dynamisme. Il s’agit donc de saisir cette réalité sportive à l'intérieur de l'unité du processus capitaliste. Le sport n'a pas d'histoire et d'existence autonomes. Sa fonction sociale et politique, comme nous le verrons, lui est dictée par sa place dans le tout des rapports sociaux. Les moments et les éléments particuliers du sport portent en eux la structure de la totalité. J'essaierai donc de montrer comment le sport condense d'une manière spécifique, c'est-à-dire originale, les traits typiques des catégories et structures capitalistes. J'analyserai donc les catégories centrales impliquées dans le sport, l'horizon de déterminations au-delà desquelles le sport ne peut pas aller. Le destin sportif est un destin capitaliste, qu'on le veuille ou non. Il ne peut être question dans cette société aliénée de faire du sport un îlot protégé et privilégié d'humanisme et de culture. D'autre part, il faut analyser le mouvement propre du sport, sa logique interne. Tel sera le moment de l'explication immanente. Le deuxième moment d'une sociologie dialectique du sport est de procéder à l'anatomie de son principe constituant : le principe du rendement corporel, qui est le moteur de son prodigieux essor.
2. Analyse des effets de l'activité sportive sur l'individu : critique de l'aliénation sportive
De même que Marx a dénoncé sans cesse les effets du machinisme capitaliste sur l'ouvrier, il nous faut aussi critiquer les effets sur l'individu de la pratique sportive telle qu'elle tend à s'établir de manière dominante : la compétition. Le sportif est enchaîné à son activité, le sport l'aliène, le rive à ses mécanismes. Il apparaît de plus en plus que le sportif devient un rouage, un pur objet de performances entre les mains d'un entraîneur ou d'une organisation de préparation olympique... Par son mode de vie proposé, le sport est un modèle socialement accepté d'existence intégrée, ce qui en fait un instrument politique. Il faudra donc faire la critique de l'aliénation sportive, ce qui, dans le cadre de cet article, ne pourra être entrepris que très sommairement. L'aliénation sportive n'est pas liée, disons-le en passant, à l'intention de ceux qui songent à réformer le sport (mais déjà Coubertin songeait à le faire), seulement aux mauvais effets du sport, à ses abus, à ses «excès regrettables» certes, mais évitables, mais bien plutôt à son essence même. Le sport est une activité du corps qui, en termes freudiens, réinstaure tous les aspects aliénés du principe de réalité : la répression.
3. Analyse de l'idéologie politique sportive : critique de la mystification sportive
Avec l'étatisation du sport, il s'est créé une idéologie sportive nationale dont l'expression la plus systématique est la fameuse «doctrine nationale du sport» et l'expression organisationnelle, le ministère de la Jeunesse et des Sports. Comme toute superstructure idéologique, le sport tend à la cohésion de la société capitaliste minée par ses contradictions. En tant qu'«expression de rapports matériels dominants»,22 l'idéologie sportive, comme toutes les autres idéologies, a pour tâche de donner une réponse mystifiée aux problèmes sociaux de son époque. Le sport s'insère dans la vaste mystification de la «civilisation des loisirs». Il détourne une revendication profondément juste en lui donnant un contenu idéologique dont l'essence même est de ne pas remettre en question le fonctionnement et le cadre de cette société déchirée. L'étatisation croissante du sport va de pair avec la mobilisation sportive totale de la nation en vue de la compétition sportive internationale. Là aussi le sport est devenu un puissant facteur de l'idéologie de «la coexistence pacifique entre États à régimes sociaux différents», selon l'expression consacrée. Dans un univers impérialiste agonisant, rongé par ses terribles contradictions, le sport n'a pas tardé à devenir l'opium de la fraternité entre les peuples, de la compréhension universelle des oppresseurs et des opprimés.
Dans le cadre de cet article, je ne développerai relativement
que le premier point, me réservant de consacrer un autre article
sur les deux points suivants que je ne ferai qu'esquisser.
SPORT ET SOCIÉTÉ CAPITALISTE INDUSTRIELLE DÉVELOPPÉE
Il faut dégager l'analogie structurelle profonde qui existe entre l'organisation et le fonctionnement d'un type de société donnée et une activité socialisée qui s'imprègne du principe de ce fonctionnement : le rendement, comme conséquence de la course au profit. Je voudrais montrer que le sport est une doctrine qui voit l'homme avec les yeux du machinisme industriel, comme Descartes, «avec sa définition des animaux-machines», voyait, selon l'expression de Marx,23 «avec les yeux de la période des manufactures». Le développement du sport est intimement lié à celui du machinisme industriel capitaliste. Ainsi le sport moderne est l’activité corporelle type d'une société industrielle dont le fondement est l'organisation scientifique du travail et la croyance pragmatique au progrès linéaire dont on feint de croire qu'il peut se poursuivre à l'infini. Quels sont donc les traits du sport qui reflètent les caractères de la société globale ?
1. Propriété privée, loi du profit et concurrence : compétition marchande et compétition sportive
«La société actuelle est fondée sur la concurrence», dit Marx dans Misère de la philosophie, et il poursuit dans Le Capital : «La concurrence impose les lois immanentes de la production comme lois coercitives externes.» La course au profit capitaliste sur la base de l'appropriation privée engendre la guerre de tous contre tous, la lutte pour l'existence. L'individu isolé doit se battre pour exister, se placer, se «caser», assurer sa carrière, bref, il doit s'imposer au détriment des autres et contre les autres. L'idéologie du self-made-man n'est qu'une transposition mystifiée de cet état de fait. Dans tous les secteurs de la vie sociale et culturelle s'instaure la compétition entre les groupes et les individus avec les effets inévitables : mythe de la réussite, agressivité et conflit, égoïsme et narcissisme. La domination structurelle de la propriété privée, fondement de cette compétition, réduit l'activité humaine à n'être qu'une course au profit, une accumulation de gains et de bénéfices de tous ordres. Même dans la recherche scientifique ou la production littéraire, la compétition capitaliste s'installe. La propriété intellectuelle les droits d'auteur isolent les créateurs les uns des autres et introduisent le conflit larvé dans les rapports humains. Bref, la concurrence, la compétition pervertissent tous les rapports humains, même les plus élémentaires comme ceux de l'homme et de la femme (on a même pu parler à ce propos d'«athlétisme sexuel» !). Les psychologues U.S. n'ont pas tardé à constater les effets de l'american way of life sur le psychisme de l'individu. Dans La Personnalité névrotique de notre temps, K. Horney souligne les contradictions introduites par la compétition généralisée. L'individu, et cela Freud l'avait déjà noté, souffre d'un besoin névrotique de comparaison quantitative et qualitative.
Tel est le fondement général, et le sport n'est que la perversion systématique de l'instinct agonal ludique par la compétition. Il est théorie et pratique expérimentales, pourrais-je dire, de la compétition interindividuelle. Un entraîneur U.S. n'hésite d'ailleurs pas à déclarer franchement: «Une compétition saine est le mode de vie américain. Notre système tout entier est basé sur la compétition. Alors, pourquoi ne l'aurions-nous pas dans l'éducation physique ?» (Bud Wilkinson.)
La compétition est ainsi l'essence même du sport, c'est ce qui fait son caractère spécifique et son dynamisme. Le sport ne fait que transposer au niveau de l'activité non directement productive (et c'est ce qui le distingue du travail) du loisir, du temps libre, la compétition sociale, mais sous une forme ludique aliénée. La compétition sportive n'est pas, comme la compétition économique, anarchique, aveugle, brutale, elle est rationalisée, c'est-à-dire rendue moralement acceptable, canalisée : elle n'est apparemment qu'un jeu librement choisi et accepté ; on peut toujours, après tout, arrêter la compétition sportive, ce qui n'est pas le cas de la compétition économique qui, elle, est vitale. Le sport ne fait donc que refléter, c'est-à-dire, en termes dialectiques, reproduire en déformant, le fondement des rapports humains dans le capitalisme, par lequel le commerce humain, la coexistence, l'échange ne peuvent se faire que sur le mode compétitif qui est la réification suprême de la forme marchande, comme le montre Lukacs. La forme marchande, dit Lukacs dans Histoire et Conscience de classe, «comme forme dominante des échanges organiques dans une société, exerce une influence décisive sur toutes les manifestations de la vie. Elle imprime sa structure à toute la conscience de l'homme».
Cette structure, c'est la comparaison quantitative sur le marché. L'échange marchand se fait en fonction d'un rapport quantitatif : le temps de travail incorporé, matérialisé, par la valeur-argent. Dans le domaine quantitatif, il n'y a que du plus ou du moins, et la quantité est la matrice privilégiée pour la comparaison. Or la comparaison est une des finalités de la compétition. C'est elle qui permet d'ordonner les valeurs dans une série linéaire réversible sur la base d'une plus ou moins grande incorporation d'une valeur commune (pour la marchandise, le temps de travail ; pour le sportif, la performance brute). Comme dit M. Seurin, professeur d'E.P.S.: «La compétition, c'est bien cela : chercher à être le premier (classement), à vaincre un adversaire (victoire), à faire mieux dans des circonstances données que ce que d'autres ont pu faire (record).» Dans tous les cas, c'est une comparaison : il s'agit d'être le premier, le vainqueur, le meilleur.
Ainsi, à travers le sport, le jeu, qui comprend indubitablement un élément agonal, est réifié par l'introduction de la compétition systématique, quantifiée spatialement et temporellement, mesurée avec une précision sans cesse croissante. Le sport est ainsi devenu la logique abstraite de la compétition, la systématique formelle des lois, des principes, des règles de la compétition. Chose remarquable, on tend de plus en plus à parler des autres espèces sociales de compétition sur un mode sportif (prix littéraire, compétition électorale). Le sport, en tant que superstructure, se nourrit sur le sol des rapports de production capitalistes, mais en retour, il tend à développer son mouvement propre. Et ce mouvement tend vers une autonomie juridique de plus en plus poussée. Le sport devient le modèle formel parfait de tous les cas possibles de compétition à instaurer entre les humains. Il est la réglementation a priori de la compétition.
2. La hiérarchie sociale : le classement et la sélection sociale
Tout le corps social repose sur la hiérarchie sociale, c'est-à-dire l'échelonnement des individus et des groupes dans la pyramide sociale en fonction de leur position de classe. La structure sociale est une structure verticale dont l'idéologie dominante est la promotion sociale, l'avancement, c'est-à-dire la possibilité apparente de gravir les échelons de la pyramide sociale jusqu'au sommet. La hiérarchie est l'essence et la consécration officielle de l'inégalité parmi les hommes. Elle est le ciment de l'ordre oppressif, du rapport maître-esclave, de l'exploitation de l'homme par l'homme. Cette hiérarchie se caractérise par son mode de perpétuation : la sélection sociale et le classement social. Pour assurer l'ordre, la classe dominante est obligée d'assurer les rapports entre les divers étages de la hiérarchie. Elle y procède essentiellement par deux moyens, qui sont d'ailleurs complémentaires : le classement et la sélection.
Elle dispose les individus, apparemment égaux au départ, dans une série croissante ou décroissante en fonction de leur aptitude. Le mot d'ordre de la hiérarchie est : chacun à sa place. L'individu atomisé n'a jamais que la place qu'il mérite. La hiérarchie est le positivisme de l'ordre établi. Pour établir les rangs, elle sélectionne, c'est-à-dire choisit les individus soigneusement. La hiérarchie se reproduit elle-même. C'est ce qu'enseigne l'analyse de toute bureaucratie. C'est ce qu'exprime Marx à propos de la bureaucratie prussienne: «Les individus doivent prouver leur aptitude en passant des examens».24 L'examen, le choix ne mettent pas, bien entendu, en cause les structures établies. Dans la société capitaliste actuelle, il est difficile de trouver un secteur qui n'obéisse pas à ce principe bureaucratique. Gravir les échelons de la hiérarchie sociale, tel est le moule formel d'activité proposé à l'individu. Dans l'appareil d'État, dans l'armée, dans l'Église (dans l'appareil stalinien), dans l'université, dans la fonction publique, l'individu a l'espoir (soigneusement entretenu) de se promouvoir, d'arriver au sommet. La hiérarchie tend ainsi à devenir une pure forme ouverte à tous apparemment par ordre de mérite, mais en réalité elle masque le contenu profond : l'inégalité réelle des individus. En tout cas, ce principe permet de maintenir solidement la cohésion sociale par l'espoir de réussite.
Le sport, pourrait-on dire en termes ironiques, est la poésie de la hiérarchie, le spiritualisme de la hiérarchie. Le sportif est immédiatement classé par sa valeur. Il est situé dans l'échelle des valeurs sportives. Le sport consacre avant tout la hiérarchie des valeurs sur la base de l'objectivité visible. Comme dit J.-P. Bastardy : «Dans le sport, [...] les hiérarchies sont précises, rigoureuses, évidentes, l'esprit satisfait alors son besoin d'ordre. [...] Un univers où Bobet est le plus fort cycliste du monde, Zatopek le plus fort coureur du monde [...] est un univers ordonné.»25 Le sport est donc avant tout la consécration objective de la valeur sur la base de la compétition. Est le plus fort celui qui gagne. Comme dit J.-P. Bastardy : «L'homme fort, devenu héros, introduit dans le monde l'ordre de la logique.» Le jeune sportif qui se consacre au sport de compétition peut espérer gravir tous les échelons de la hiérarchie sportive jusqu'à faire partie de cette aristocratie auréolée de prestige qu'est le groupe de champions.
C'est pourquoi le sport voit renaître sans cesse l'idéologie du self-made-man (cf. Mimoun) : l'homme qui arrive par sa volonté opiniâtre et ses efforts. Le champion héroïque est celui qui, idéologiquement parlant, a longuement et patiemment travaillé et franchi tous les degrés de la gloire : depuis l'humble champion d'académie jusqu'au champion olympique. En tout cas, il existe, par le sport, des valeurs physiques universellement reconnues : on sait immédiatement qui est le meilleur. Cette tendance à l'objectivation sociale des valeurs est d'ailleurs une constante idéologique des mass media : on publie régulièrement la cote du disquaire, la bourse du livre, la liste des hommes politiques les plus célèbres ou populaires. On organise le grand prix du disque, les prix littéraires, les concours de beauté, de muscle, sans compter les innombrables jeux radiophoniques. Le sport participe de cette idéologie névrotique de cotation à tout prix, de valorisation reconnue.
3. L'objectivation du profit et la mesure
Dans le cadre d'une économie capitaliste, c'est-à-dire marchande généralisée, la marchandise représente sur le marché l'objectivation de la production : le produit. La quantité de marchandises produites est le critère-référence de la production, la mesure de son développement, de son progrès. Dans le cadre d'une économie de concurrence, le producteur privé doit pouvoir calculer avec le plus de précision possible sa production. Il doit donc pouvoir l'objectiver.
Cette objectivation des résultats est un fait typiquement capitaliste. Le capitalisme a introduit dans tous les rapports humains, dans tous les secteurs de la vie sociale, la quantification, la mesure (ce n'est pas par hasard si la psychologie U.S. est celle qui est le plus portée vers la quantification des faits psychiques, vers la mesure des scores, etc.). Un sociologue, P. Sorokin, caractérise cette manie comme quantophrénie ou testomanie. Elle s'introduit, s'infiltre partout. Mesurer, tel est le mot d'ordre. Seule la métrique permet le jugement. C'est ce que j'appellerai le positivisme du résultat. Il n'est que l'expression de la domination structurelle de la valeur d'échange sur la valeur d'usage. Le temps abstrait de travail, mesuré quantitativement, étant le sang et la chair métriques de la valeur d'échange, on comprend que la quantité mesurée soit la catégorie dominante de la production et, par médiation, de la vie sociale. Comme dit Marx: «Il n'y est plus question de la qualité. La quantité seule décide de tout.»
Le sport est le reflet parfait de cette quantophrénie galopante. Non seulement le sport moderne est né dans toute son ampleur avec la société capitaliste industrielle, mais encore son développement est caractérisé par l'introduction progressive de la mesure, c'est-à-dire l'objectivité quantitative. Le sport participe donc de cette structure capitaliste type : l'objectivation. En effet, le premier moment du sport est le résultat : le fait brut de la victoire ou du chronomètre. Le sportif vaut ce que vaut son résultat, et toute son activité est suspendue à ses performances possibles. Seul compte le résultat : le résultat est le prestige du quantitatif. Comme dit J.-P. Bastardy : «Il transforme le jugement en événement brut, objectif, contre lequel il n'y a rien à dire. [...] En effet, ce qui est de l'ordre du quantitatif se saisit immédiatement, facilement, car il s'agit de quelque chose qui est en dehors de nous et qui vaut pour tout le monde. [...] Or le sport offre sur ce plan un vaste débouché. C'est qu'il crée un personnage indubitable, bourré à éclater d'évidences : le champion. Le champion, c'est justement le premier, le plus fort. Et un champion, cela se mesure. Sa couronne est faite de chiffres : mètres, centimètres, minutes, secondes. Pas de discussion. Le champion est un fait brut, un événement, presque une chose. Le champion du 400 m, le 1er du Tour de France, c'est aussi évident qu'une pierre. Personne ne peut le nier.»
Le sport ne fait donc ici aussi que refléter le processus d'objectivation du travail par l'introduction du temps quantifié, du temps marchand, du temps salarié. Dans le travail salarié, l'activité de l'homme est réduite à son activité laborieuse et celle-ci à son produit objectivement mesuré et quantifié. L'objectivation du travail est telle que, selon l'expression de Marx,26 «...les hommes s'effacent devant le travail, que le balancier de la pendule est devenu la mesure exacte de l'activité relative de deux ouvriers comme il l'est de la célérité de deux locomotives. Alors il ne faut pas dire qu'une heure de travail d'un homme vaut une heure d'un autre homme, mais plutôt qu'un homme d'une heure vaut un autre homme d'une heure. Le temps est tout, l'homme n'est plus rien. Il est tout au plus la carcasse du temps. Il n'y est plus question de la qualité. La quantité seule décide de tout». Cette analyse remarquable s'applique de façon saisissante au sport. En effet, l'allure du sport est déterminée par l'introduction du temps «et du rendement qui le suit à mesure que grandit le rôle de l'horloge», comme le note M.-J. Amsler.27 Et ce temps est un temps qui mesure les records, c'est-à-dire un temps rationnel, mécanique, linéaire. En effet, la quantification fidèle et adéquate des résultats exige «la référence au temps objectif et à la chronométrie» (M. Bouet). Et, comme le note le même auteur: «On sait quelle précision est recherchée dans la mesure du temps en sport et comment, dans certaines épreuves, on tend de plus en plus au chronométrage automatique.»28 On pourrait, de ce point de vue, faire une sociologie du sport sous l'aspect de la mesure dans le sport.
4. Rendement technique : machinisme industriel et sport
La production est liée à la notion de productivité du travail. Le développement capitaliste est, entre autres, le développement de cette productivité liée au développement du machinisme industriel.
Dans le cadre d'une économie de profit, le souci de la productivité du travail est un souci intéressé : il s'agit de fabriquer de la plus-value relative. D'où l'importance de l'organisation du travail sur un mode scientifique (taylorisme), de l'augmentation du rendement de la force productive. Le principe de rendement, tel est le principe structurel de l'économie de profit. Produire plus et plus vite. Le progrès capitaliste est symbolisé idéologiquement par l'augmentation quantitative de la production, dont on feint de croire qu'elle peut se poursuivre indéfiniment et harmonieusement. Le machinisme technique est le moteur de développement (en liaison, bien entendu, avec la lutte des classes qui oriente ce développement), la lutte contre le temps, son expression. Le capitalisme a produit une idée nouvelle, «l'idée de rendement, c'est-à-dire de rapport temps-travail-production», comme dit M.-J. Amsler. Toute la production est donc devenue une course au rendement par l'amélioration de la technique, par la technicisation croissante de la production. Comme dit Marcuse29 : «Les techniques fournissent la base même du progrès, la rationalité technologique fournit le modèle d'esprit et de comportement pour les réalisations productives.»
Ce dynamisme se retrouve intégralement dans le sport. Le progrès physique humain est objectivé par le progrès des performances sportives. Ce progrès est linéaire et ascendant : la progression est constante et l'on ne voit pas pour l'instant ce qui pourrait l'arrêter : les limites sont toujours reculées, les barrières franchies.
La notion de progrès implique la notion de progression infinie. Tel est le fondement de l'optimisme béat, positiviste, de certains spécialistes du sport. Le progrès humain se situe pour eux au niveau d'un fait brut : mètre, seconde, kilo. Un professeur d'éducation physique commente ainsi les progrès sportifs accomplis entre Helsinki et Rome par les femmes30 : «Nous sommes rêveurs devant l'ascension constante des performances réalisées. Peu de journées se sont passées sans qu'un record olympique, voire un record du monde, n'ait été battu. Dans cette impressionnante manifestation de la qualité physique jointe à un travail constant d'amélioration de la technique, les femmes ont apporté leur part.» Dans toutes les disciplines, «le record olympique a été battu, la progression est donc indiscutable. Elle se manifeste non seulement dans les performances réalisées par les championnes olympiques, mais aussi dans le niveau de l'ensemble des concurrentes. [...] En huit ans, l'écart est énorme». Cette opinion typique caractérise réellement le sport : — le progrès physique humain est l'augmentation des performances ; la technique est le moyen essentiel du perfectionnement.
Le sport est, là aussi, la perversion au jeu par l'introduction systématique du rendement corporel. Le sport est la théorie et la pratique du corps comme rendement maximum. Il est devenu la science expérimentale du rendement corporel. Du point de vue politique, le sport mondial de compétition est devenu une course au rendement engagée par 15.000 athlètes d'États solidement encadrés.
La technique et l'entraînement corporel des sportifs adoptent structurellement le principe de fonctionnement de la production capitaliste, la rationalisation par le calcul systématique. Dans le cadre d'une civilisation urbaine et industrielle dominée de plus en plus par le machinisme et l'automation, «les techniques du corps», selon la célèbre expression de M. Mauss,31 tendent à ressembler profondément aux mouvements et aux déplacements composés de la machine. Les mouvements du corps sont identiques à ceux de la machine. Dans le cadre de la rationalisation croissante du processus mécanique du travail, le travail est morcelé, décomposé en éléments précis, en manipulations partielles autonomes. Cela entraîne inévitablement que «les sujets doivent eux aussi être nécessairement décomposés rationnellement d'une manière correspondante» (Lukacs) : les mouvements du corps sont atomisés, standardisés, objectivés comme des mécanismes. «Incorporé comme partie mécanisée dans un système mécanique» (Lukacs), le travailleur voit ses gestes rationalisés, séparés avec précision de l'ensemble de sa personnalité, ils deviennent une concrétisation, une cristallisation de l'espace, c'est-à-dire qu'ils sont canalisés dans l'espace, qu'ils sont codifiés. Cette rationalisation mécanique se retrouve dans le sport, qui est la rationalisation la plus extrême du geste naturel.
L'augmentation du rendement corporel implique à l'heure actuelle quatre processus.
a) Un entraînement rationnel, méthodique, intensif, continu, progressif
De la même manière que l'artisanat est dépassé désormais dans la production, on doit admettre qu'en sport nous sommes entrés, comme dit J. Bobet, dans une période qui «marque la fin de la fantaisie, de l'improvisation, de tout ce qui constituait l'artisanat en matière de sport».32
En effet, toujours selon J. Bobet, «pour approcher la perfection, pour améliorer le rendement de l'homme, on n'a plus le droit de s'amuser» ! Le sport est devenu une activité sérieuse qui mobilise tout l'individu. Le sportif s'entraîne toute l'année. La somme de travail effectué atteint souvent des proportions gigantesques. L'entraînement se fait de plus en plus forcené et nous n'en sommes, paraît-il, qu'à «la fin de la préparation empirique» ! A l'heure actuelle, il n'est pas faux de dire qu'il existe véritablement des athlètes-forçats qui tournent sur la piste du matin au soir. Certains coureurs parcourent facilement 30 km par jour ! Certains nageurs U.S. ont pour résidence permanente un aquarium. Le robot du sport est en train de naître.
b) Une technicisation croissante
Dans tous les domaines, la technique choisie est celle qui est la plus efficace, la plus rentable. L'exemple typique de ce phénomène est, en ski, l'adoption par tous les coureurs de la position dite en œuf. Celle-ci est, selon l'expression même de l'un de ses créateurs, M.-G. Joubert, «l'attitude la plus aérodynamique trouvée par le skieur». Elle permet le «maximum d'efficacité». Tout le corps du sportif est donc mobilisé techniquement. Plus rien n'est laissé au hasard. La recherche du rendement entraîne l'éducation technique du corps tout entier. Les moindres parties du corps sont utilisées rationnellement. Le corps est de plus en plus saisi sous l'angle instrumentaliste. L'organicité du corps propre est supprimée et le corps tout entier, devenu l'instrument technique possible, est transformé en outil polyvalent.
A l'organicité naturelle du corps se substitue, se surajoute la technicité pragmatique des gestes utiles. De plus, le sportif soumet son corps au calcul, comme le capitaliste sa production. Le calcul est, comme la mesure, un aspect central du principe de rendement. Comme dit Lukacs, le principe de rendement est «le principe de la rationalisation basée sur le calcul, sur la possibilité de calcul». L'unité du processus sportif est déterminée par le pur calcul. Les gestes techniques «plongés dans le temps abstrait exactement mesurable, le temps qui est devenu le temps de la physique» doivent être calculés «comme on calcule le travail prévisible effectué par une machine». Le corps du sportif est de plus en plus réduit à un engin mécanique obéissant aux lois de la cinématique et de la pesanteur. Le corps du sportif est enveloppé dans une spatio-temporalité abstraite, mathématique ; même le temps cardiaque n'est plus la durée existentielle des passions vécues, il est devenu le contenant des pulsations sportives enregistrées, mesurées par le trajet de l'aiguille du chronomètre, la ligne nodale des grains d'efforts.
c) L'hyperspécialisation sportive
La spécialisation sportive est un fait patent : on n'est pas escrimeur, mais épéiste ou fleurétiste. Le skieur se spécialise en slalom ou en descente, le sprinter choisit entre le 200 m ou le 100 m... Cette spécialisation est la conséquence la plus directe du principe de rendement qui commande aussi la division sans cesse croissante de la division du travail. La productivité entraîne une spécialisation forcenée. Au «travail en miettes» de Friedmann, rationalisé par le calcul capitaliste, correspond l'individu émietté, hyper-spécialisé, agent passif et exclusif d'une opération partielle soumise à un haut rendement.
Ces traits se retrouvent intégralement dans le sport. Dans le travail comme dans le sport, l'individu total est divisé, transformé en rouage automatique d'un travail partiel, atrophié jusqu'à n’être qu'une anomalie, qu'une croissance monstrueuse d'une capacité laborieuse ou sportive poussée à son extrême développement. Il y a une analogie profonde entre l'objectivation factorielle d'une capacité hyperdéveloppée et la réification de la force de travail métamorphosée en chose. Dans un cas comme dans l'autre, c'est «une faculté (ou un complexe de facultés) qui est détachée de l'ensemble de la personnalité, objectivée par rapport à elle et qui devient chose, marchandise» (Lukacs). Ainsi les capacités sportives deviennent des choses (que le sportif fait valoir sur le marché sportif en les comparant à d'autres choses du même type par la médiation de la compétition). Je rappelle pour mémoire que la notion, peut-être un peu forcée, de marché sportif n'est pas une vue de l'esprit. Il existe réellement un marché de l'emploi des sportifs (des footballeurs par exemple, qui sont cotés comme des marchandises et qui sont vendus, au sens propre du terme, avec contrat). Le sportif n'est plus l'agent de ses capacités sportives. Celles-ci développent leur propre légalité externe. Comme dit toujours Lukacs: «Elles ne se relient plus seulement à l'unité organique de la personne, elles apparaissent comme des choses que l'homme possède et extériorise tout comme les divers objets du monde extérieur.» Il est inutile d'insister sur ce fait : la plupart des sportifs veillent sur leurs chevilles, leurs muscles, comme si c'étaient des capitaux en banque, à tel point qu'il leur est souvent interdit de faire du ski ou du football quand ils en auraient envie, pour ne rien risquer. Cette aliénation sportive, qui mériterait de longs développements, culmine dans l'assurance que prennent certains sportifs sur leurs jambes, sur leurs bras... La chair et le sang sont vraiment devenus choses.
d) La sélection méthodique des sportifs: le stakhanovisme sportif
De nos jours, le sport est la sélection systématique d'une élite de champions capables d'aller le plus loin possible dans la performance. Dans tous les pays du monde, la prospection des jeunes champions commence à devenir méthodique. A travers un certain nombre d'épreuves sélectives successives, on décèle celui qui sera l'heureux élu. Celui qui devra suivre strictement la planification proposée de son entraînement, des compétitions prévues, de la préparation olympique. Voici ce que dit un entraîneur U.S. déjà cité (Bud Wilkinson) : «Nous commençons à mettre nos garçons en condition durant l'été avec une série d'instructions écrites. Nous leur disons d'être à un certain poids quand ils se présenteront le 1er septembre. Nous leur disons combien de courses rapides ils doivent faire chaque jour, quelles distances ils doivent parcourir et quels exercices ils doivent pratiquer. Chaque joueur suit religieusement [?] ces ordres pendant le dernier mois et demi de l'été. Il y a tant de compétitions pour avoir une place dans notre équipe que chaque joueur sait que s'il ne fait pas cela, il ne jouera pas au football à Oklahoma.» Je pense qu'il n'est pas exagéré de rappeler ce que disait Taylor : ce qui importe, «c'est d'exécuter ponctuellement des ordres donnés dans les moindres détails».
CONCLUSION
J'ai passé beaucoup de points sous silence. Je tenais seulement à procéder à une première approximation. Je pense que le sport va prendre un développement idéologique considérable et qu'il est du devoir d'un militant marxiste de critiquer méthodologiquement un phénomène social qui prend des proportions politiques aussi considérables. Si j'ai tant insisté sur la comparaison structurelle, l'analogie profonde entre principe social capitaliste et dynamisme sportif, c'est parce que je pense qu'il est très important de convaincre ceux des «marxistes» qui croient possible de «réformer» le sport. Je fais allusion ici à beaucoup de camarades du P.C.F. Pour ne pas paraître entièrement «négatif», «destructeur», il aurait fallu discuter de manière approfondie sur une culture du corps qui ne soit pas répressive, c'est-à-dire qui ne soit pas basée sur un principe de réalité aliéné, le principe de rendement, mais sur un principe de plaisir ludique. De ce point de vue, la critique de l'aliénation individuelle par le sport me permettrait d'envisager les points suivants :
— organisation planifiée de l'existence : préparation
au travail ;
— sexualité réprimée : acceptation de la frustration
du plaisir ;
— infantilisation poussée : soumission à l'autorité
de l'entraîneur ;
— formation du caractère : moralité sportive et hygiène
;
— loisirs sains et pas chers : civilisation des loisirs à prix
unique.
Enfin, pour être complet, il faudrait analyser le sport en France, notamment du point de vue politique :
— la doctrine nationale du sport ;
— le sens du ministère de la Jeunesse et des Sports ;
— l'attitude du P.C.F. en matière de sport ;
— l'idéologie de la fraternité internationale sportive
;
— l'étatisation du sport et la planification olympique.
Pour une critique fondamentale du sport
Notre intention est de donner un aperçu général sur l'analyse socio-politique du sport telle qu'elle est entreprise actuellement par des militants se réclamant du marxisme. Cette analyse est faite du point de vue du matérialisme historique, du point de vue de la lutte des classes du prolétariat.
Méthodologiquement, le sport est une réalité complexe à cerner et difficile à situer avec précision dans la structure de l'être social. C'est ce qui explique les différentes perspectives particulières par lesquelles nous l'avons approchée. Nous voudrions ici systématiser au préalable quelques points de méthode.
Le sport n'est pas un phénomène abstrait, un fait de culture en général, un acquis de l'humanité. Le sport n'est pas une entité supra-historique parcourant le cours des siècles. Comme toute réalité sociale, le sport s'inscrit dans le cadre de rapports de production qui déterminent fondamentalement sa structure interne, sa nature profonde. A l'heure actuelle, le sport est déterminé par la société capitaliste, par des rapports de classe. Le sport, comme tout fait social, a donc une nature de classe. Mais, en tant que pratique sociale d'un type déterminé, le sport est conditionné par le développement des forces productives. Le sport moderne est lié à l'avènement du machinisme industriel et au type scientifique, technique d'organisation de !a production. Le sport moderne est donc, en définitive, dans tous ses phénomènes et manifestations, lié structurellement à une base économique, à une infrastructure donnée : aux rapports de production capitalistes industriels.
En exprimant cela, nous exprimons le caractère superstructurel du sport.
Nous avons consacré une partie de nos analyses à l'étude de ces rapports de la superstructure sportive à l'ensemble de la base socio-économique. Il restait encore à analyser d'une part la superstructure sportive comme telle ; d'autre part, ses rapports avec les autres couches superstructurelles.
Nous avons ainsi analysé successivement les rapports de l’organisation sportive et de l’État, qui est la superstructure dominante dans la phase actuelle du capitalisme monopoliste. D'autre part, nous avons reporté l'ensemble de l'organisation sportive mondiale à l'économie mondiale dominante, à l'impérialisme. Par ailleurs, nous avons mis à jour les thèmes idéologiques dominants du sport pour les confronter à l'ensemble de l’idéologie bourgeoise actuelle. Là aussi nous sommes arrivés à rattacher directement le sport, comme ensemble de représentations collectives, de préjugés, de mythes à l'existence de rapports de production déterminés, à l’existence de la domination de classe de la bourgeoisie, tant il est vrai que les pensées dominantes ne sont jamais que les pensées des classes dominantes.
Enfin, en reprenant l'essentiel des idées de Reich, Marcuse... sur la psychologie de masse, nous avons essayé de montrer comment le sport déterminait la structure caractérielle de masse, lui donnant une forme préfasciste, mais était aussi en retour déterminé par elle. En ce sens, nous avons aussi situé le sport comme structure d'accueil sociale au même niveau (toutes proportions gardées) que la famille bourgeoise.
Comme facteur de «socialisation» et d'«éducation», le sport joue en effet le même rôle que la famille et la religion, dans la structuration des pulsions, du moi et surtout du surmoi.
Le cadre général étant fixé, nous allons d'abord procéder à une étude de l'organisation sportive et de ses caractères fondamentaux qui détermineront toute notre analyse, à savoir l'unité fondamentale du sport.
L'UNITÉ FONDAMENTALE DU SPORT
Qu'est-ce que le sport ? Telle est la première question à laquelle il faut répondre. S'il n'est pas possible de donner une définition complète en quelques lignes, il est par contre indispensable de préciser le cadre fondamental qui fait l'originalité et l'unité du sport, ce qui nous permettra d'envisager le problème dans son aspect global.
Historiquement, l'unification du sport s'est réalisée progressivement et ne s'est achevée qu'après la Seconde Guerre mondiale. De nos jours, le sport est une unité mondiale qui se renforce et s'étend sans cesse. Cette unité est d'ailleurs une unité hiérarchique. C'est le sommet de l'organisation qui détermine l'ensemble du phénomène sportif. Le sport est très fortement hiérarchisé et de plus en plus centralisé. Ainsi, il n'y a pas de secteur sportif autonome par rapport à cette centralisation.
1. Le sport est avant tout une organisation mondiale dominée par un «gouvernement international» du sport. Ce sont les fédérations internationales, le Comité olympique international et tous les organismes de ce type, privés ou publics, qui le gèrent, l'administrent, le dirigent et le contrôlent. C'est cette administration qui détermine une pratique mondiale du sport. Les Jeux olympiques, les championnats et tournois internationaux sont l'expression de l'unité du sport mondial dans l'organisation d'une compétition cosmopolite permanente.
Toute la structure organisationnelle du sport est fondée sur cette réalité au sommet. Il faut bien comprendre qu'avant la lutte entre les diverses conceptions du sport (sport éducatif, sport de masse, sport rouge, etc.) il y a d'abord la réalité de la pratique mondiale du sport, déterminée par une structure verticale hiérarchique, qui va du champion au débutant, du comité olympique au petit club de village.
Cette réalité est clairement exprimée dans une brochure du ministère de la Jeunesse et des Sports : L'Institut national des sports, dédicacée par le général de Gaulle:
«Le sport, comme la science et l'art, ignore les frontières. Ses règles et sa structure sont universelles : toutes les fédérations nationales sont groupées en fédérations internationales. Bref, cette unité que les nations n'ont pu faire en des siècles sur le plan politique, le sport l'a réalisée en moins de cinquante ans dans son domaine propre. [...] L'Institut national des sports [...] est une université sportive au service du sport mondial.»33
Cette unité du sport est cimentée par un langage universel : le record.
C'est, en fait, le record qui joue le rôle déterminant dans l’organisation du sport, permettant à chacun de se mesurer mondialement selon les mêmes critères. Le record est le langage qui unit le sportif débutant au champion de tous les temps. Il est le lien et le seul lien concret qui unifie, centralise la pratique sportive et lui donne un contenu objectif. C'est le record qui impose aux organismes d'établir des règlements uniformes précisant l'organisation des compétitions et codifiant les techniques particulières de chaque spécialité. Le record est au sport ce que l'argent est à l'économie politique : le moyen de comparaison et d'échange abstrait.
La comparaison universelle est possible, la confrontation pacifique sportive peut jouer son rôle politique d'union des peuples.
Le sport ne peut donc se comprendre que dans le cadre de la coexistence pacifique.
L'unicité du sport au sommet exige une véritable coopération «fraternelle» entre les peuples dans le respect d'une idéologie cosmopolite : l'idéologie de l'humanité sportive.
La confrontation sportive mondiale à l'heure actuelle n'est possible que par la collaboration étroite des U.S.A. et de l'U.R.S.S., au-delà des contradictions politiques qui traversent le statu quo international.
L'unité mondiale du sport est donc avant tout politique. Le sport est non seulement une des manifestations de la coexistence pacifique, mais il contribue à la maintenir. Le «front uni» des sportifs de pratiquement tous les courants politiques, issus de régimes idéologiquement incompatibles, offre au monde l'image hypocrite de la véritable fraternité humaine. L'idée de la «trêve olympique», alors que le Vietnam est encore à l'heure des bombardements américains, prouve que le sport ne peut exister que dans la mascarade de la «paix mondiale».
Cette unité n'est pas encore totale, puisque la Chine de Mao Tsé-toung ne participe pas à la collaboration entre les U.S.A. et l'U.R.S.S., ni au mouvement sportif mondial. Elle n'a pas encore suivi les pas de la bureaucratie stalinienne qui, reniant les principes marxistes de la lutte contre l'impérialisme, collabore ouvertement avec les États-Unis et les laisse gouverner et exploiter le monde selon leurs besoins économiques et financiers.
Paul VI a très bien compris le rôle du sport et des compétitions internationales qui lui permettent de jeter des perspectives de paix et d'amitié mondiale sans que le système soit transformé, ce qui assure bien évidemment, en accord avec les thèses de l'Église, la survie et la domination du capitalisme. C'est ainsi qu'on l'a vu bénir des cyclistes et dernièrement des joueurs de football de quatre équipes internationales et déclarer que «les matchs de football contribuaient pour leur part à nouer des relations fraternelles entre les hommes de toutes conditions, de toutes nations et de toutes races, lorsqu'ils sont pratiqués à bon escient et dans un esprit de fair-play.
«Votre union, en organisant périodiquement les championnats européens de football, qui mettent aux prises des équipes nationales de tout le continent, aide à rapprocher les fils de notre vieille et toujours jeune Europe, qu'ils soient de l'Est ou de l'Ouest. Elle développe par là les échanges humains qui parfois aboutissent à l'établissement de véritables relations d'amitié entre joueurs et dirigeants de pays différents. Elle permet de donner aussi — et non seulement aux sportifs mais encore aux innombrables spectateurs qui assistent directement ou indirectement, grâce à la radio et à la télévision, à ces rencontres — une vision des hommes et des choses qui dépasse l'horizon limité que des barrières souvent artificiellement dressées entre divers peuples imposent aux fils d'une même civilisation, d'un même continent.»34
Aussi, à partir de cette triple unité, le sport apparaît comme un phénomène hiérarchisé, où la pratique de masse, la pratique du débutant, est conditionnée par les critères et les exigences de la pratique au sommet. Le «sportif» n'est plus celui qui court pour son plaisir dans une nature libre et sauvage — celui-là, libre de s'arrêter quand il veut, libre de sa direction, de sa vitesse, de son élan, de sa respiration, est l'image de la joie de l'enfant dans un jeu physique libre. Le «sportif», même s'il ne participe pas directement à une compétition organisée, est nécessairement conditionné par le champion, sa technique, ses records et son idéologie. L'enfant sportif naît champion. Le sport moderne, dont le cadre et les conditions d'existence sont déterminés par le plus haut niveau mondial, s'est installé avec les mêmes formes d'organisation dans tous les secteurs.
C'est ainsi que l'organisation mondiale du sport se trouve reproduite systématiquement et d'une manière similaire au niveau de chaque nation, de chaque ville et de chaque club. Le modèle international permet de conserver la véritable unicité du sport, tant au niveau de l'organisation que de la pratique et de ses impératifs politiques.
2. Le sport d'État
Tous les pays pratiquement sont engagés aujourd'hui dans la confrontation sportive internationale. Aussi ont-ils repris nécessairement les formes et les principes d'organisation proposés et retenus par le «gouvernement mondial du sport». Chaque État organise et contrôle son sport national avec ses compétitions, ses champions, ses records, son comité olympique et ses fédérations. Cette organisation nécessite donc une planification nationale et une étatisation des structures sportives.
Le sport est devenu aujourd'hui un sport d'État.
Chaque pays cherche à développer ses propres forces, à sauvegarder un maximum d'autonomie pour assurer son prestige dans les confrontations avec les autres nations, compte tenu de la nécessité de respecter les règlements et le cadre-référence imposé par l'appareil mondial. Il s'agit donc, pour des raisons de prestige, d'intégrer totalement le sport dans la vie nationale.
De plus, le développement gigantesque du sport, l'importance des forces nécessaires pour l'organisation de manifestations mondiales ne permettent plus aux fédérations d'assurer leur tâche, tant sur le plan de l'administration que sur le plan financier. Ce cadre est si important que la réorganisation des fédérations dans le sens d'une plus grande centralisation ne peut conduire qu'à un contrôle total par l'État.
L'objectif de l'étatisation du sport est de toute évidence de pouvoir contrôler et coordonner les masses et notamment la jeunesse et de mieux impulser la vie dans le sens d'un effort national unique. Cette étatisation se fait en France sous l'égide d'un ministère de la Jeunesse et des Sports. Non seulement le sport militaire et civil, mais encore le sport scolaire et universitaire sont pris en charge par l'État de manière croissante. L'étatisation progressive de l'A.S.S.U. (ex-O.S.S.U.) illustre parfaitement ces problèmes.
De plus, il suffit de constater partout l'ingérence des structures les plus répressives de l'État aux postes de direction de l'organisation du sport. La participation de l'armée aux Jeux de Grenoble, la mise en place de C.R.S. dans les piscines et sur les plages, la nomination du colonel Crespin à la présidence du Comité de préparation olympique et à la direction de l'éducation physique et des sports suffisent à éclairer les perspectives de l'État.
Ainsi, en France, le sport va se trouver sous l'autorité directe et totale de l'État capitaliste qui ne l'utilisera à tous les niveaux que dans le but de satisfaire les besoins du grand capital.
Dans le cadre de son économie nationale, l'État tend, suivant les impératifs d'une planification, à contrôler la gestion et l'utilisation financière du sport, et ne plus laisser les groupes financiers l'exploiter d'une manière trop anarchique.35
Le sport est maintenant devenu intégralement un rouage du capitalisme monopoliste d'État, dont les serviteurs inconditionnels sont les CHAMPIONS. Le champion, d'ores et déjà athlète d'État, n'est plus que le porte-parole du grand capital sur le marché sportif, l'agent propagandiste de la bourgeoisie. Le champion, au service donc de sa nation, attend une gratification du gouvernement. C'est ainsi que de Gaulle peut affirmer : «Quand les champions, par leurs efforts continus, donnent l'exemple, et par leurs résultats apportent au patrimoine de la France, et dès lors qu'ils sont convenables à tous les égards, le gouvernement doit reconnaître et sanctionner leurs mérites.»
SPORT ET INDUSTRIE
Parfaitement intégré dans le système d'économie capitaliste, le sport, d'une part, subit l'exploitation systématique et forcenée des groupes financiers nationaux, et, d'autre part, produit et développe sa propre industrie.
C'est un lieu commun de rappeler l'utilisation du sport par le monde industriel. La faune publicitaire, qui gravite autour de lui, a transformé les stades en véritables champs de foire internationaux et les athlètes en hommes-sandwichs, colportant les mérites de telle chicorée ou de tel alcool, liés par une série de contrats à des impératifs de mannequins. L'effort du champion ne porte plus sur la victoire que si elle est rentable. Radios, télévision, trusts des journaux à informations sportives font des champions les héros des temps modernes et s'empressent de transformer le monde sportif en un monde d'affaires.36
Plus significatif encore est le fait que le sport ait réussi à développer sa propre industrie. Il nous suffirait d'énumérer tous les secteurs touchés pour nous apercevoir que le sport est totalement imbriqué dans le système qui impose la course au profit. La lutte pour la conquête de nouveaux marchés fait rage. A l'heure actuelle, les nombreuses victoires obtenues par les skieurs français ont permis au monopole français de conquérir le marché mondial du ski.
Tous les secteurs concernant l'équipement sportif (locaux, matériel, etc.) reposent à leur manière les mêmes problèmes. L'industrie du sport pénètre toutes les branches industrielles et commerciales (produits pharmaceutiques, alimentation, habillement, tourisme, etc.). Il existe aujourd'hui un mode de vie sportif.
Le dernier produit de cette industrie, parallèlement au développement de «l'industrie de l'amusement», a été la sortie de gadgets, dont le schuss de Grenoble a indiqué la consécration. Photos de champions, porte-clés, fétiches, bientôt statuettes de nouveaux apôtres du monde sportif capitaliste, permettent un développement permanent de la vente, renforcent l'aliénation de chacun aux formes d'exploitation du travail. Ce dernier phénomène n'est que l'aboutissement logique d'un processus déjà engagé depuis longtemps. La course au profit ne recule devant rien. Le sport est un excellent moyen de propagande, de prestige et de rentabilité, que le gaullisme cherche à favoriser, d'une manière systématique, dans le cadre d'une politique des loisirs organisés par les «fabricants de vacances». Le sport français est entièrement au service des financiers du gaullisme. Le sport mondial participe de la stratégie économique capitaliste mondiale. Cette intégration s'est d'ailleurs réalisée sans le moindre heurt, étant donné que le sport contient en lui tous les germes, et reflète toutes les formes de la société capitaliste.
LE SPORT EST D’ESSENCE BOURGEOISE
La systématisation et l'organisation du sport s'imbriquent étroitement dans celle du capitalisme. Ses tendances centralisatrices reflètent la centralisation par l'État des structures économiques. Le sport est dans son essence doublement bourgeois.
Non seulement l'apparition du sport moderne, c'est-à-dire du sport pratiqué dans certaines formes d'organisation, qui diffèrent radicalement de celles de l'antiquité, est historiquement un phénomène qui date de l'avènement du machinisme industriel bourgeois dans la phase ascendante du capitalisme, non seulement le développement mondial du sport a suivi le développement mondial du capitalisme, mais encore et surtout à l'heure actuelle, l'organisation interne, les structures, les formes et le contenu sont d'essence bourgeoise.
Il serait intéressant de ce point de vue de tenter une histoire politique de l'évolution du sport en fonction de sa liaison structurelle avec la société bourgeoise. Si le premier point, origine historiquement bourgeoise du sport, est généralement admis, le second, c'est-à-dire sa nature intrinsèquement bourgeoise, ne l'est pas — même par certains qui se réclament du marxisme. C'est donc au rappel des traits essentiels des catégories, structures et formes bourgeoises du sport que nous devons procéder.
Le sport, comme système organisé d'une pratique corporelle,
reflète dialectiquement les catégories bourgeoises. Comme
dit Marx : «Les catégories expriment des formes et des modes
d'existence, souvent de simples aspects particuliers de cette société.»37
En ce sens, le sport est une condensation et un combiné original
des catégories bourgeoises.
LE SPORT, REFLET DES CATÉGORIES DU SYSTÈME CAPITALISTE INDUSTRIEL
1. Compétition — rendement — mesure — record
Le système capitaliste basé sur l'appropriation de la propriété privée des moyens de production n'est en fait qu'une immense compétition mondiale, une concurrence sociale généralisée. La loi de la jungle capitaliste apprend à chacun que son voisin est un rival, qu'il faut vaincre et abattre par tous les moyens.
Le moteur interne de tout ce processus est la recherche systématique du rendement, qui doit être précisément mesuré, toujours amélioré dans le but de s'approprier de nouveaux marchés.
De ce point de vue, le sport se présente comme le modèle parfait de la compétition humaine engagée sur tout le globe et dans tous les secteurs. La loi de la concurrence se retrouve intégralement dans l'organisation des concours et championnats sportifs. Elle engendre nécessairement, à tous les niveaux, la recherche du rendement maximum qui ne peut trouver son expression que dans la quantification précise du travail accompli. Cette quantification exige une mesure stricte, précise, contrôlée internationalement, pour que s'établisse un étalon-référence mondial, unifiant la pratique à tous les niveaux : le record.
Le schéma: compétition <----> rendement <----> mesure record est parfaitement le reflet du processus de production capitaliste. La mise en œuvre d'une force de production sportive n'a trouvé d'ailleurs sa forme actuelle qu'au moment de la révolution industrielle. L'apparition de la machine à vapeur, et le passage du capitalisme mercantile au capitalisme industriel, a profondément et progressivement modifié les rapports entre l'homme et la machine, et entre les hommes eux-mêmes. Le champion est fabriqué à l'image de l'ouvrier, le stade à celle de l'usine, l'activité sportive est devenue une production qui prend toutes les caractéristiques de la production industrielle.
2. Division du travail — spécialisation
A ceux qui pensent que le sport peut être un agent du développement physique complet, il faut rappeler que la pratique sportive entraîne l'hyperspécialisation — on n'est plus skieur, on est slalommeur, descendeur...
La concurrence sportive sévère exige que la capacité de l'individu soit entièrement orientée vers la rationalisation d'une technique particulière. Il n'est plus possible à l'heure actuelle d'être champion partout. Le processus sportif a nécessairement bousculé l'individu, ses capacités physiques, de même que la division du travail, ce que l'on appelle le «travail en miettes», a entraîné l'hyperspécialisation, l'idiotisme du métier.
Dans le travail industriel comme dans le sport, l'individu est devenu l'opération d'une formation exclusive. Le sport est à l'image directe du travail à la chaîne.
3. Taylorisation
A la suite des modifications des formes de production, le travail dans les usines a été nécessairement rationalisé, les gestes de chaque ouvrier strictement déterminés. Le geste doit être économique pour être rentable.
De même, la recherche de la performance, de la course au rendement, a amené très vite les théoriciens du sport à tayloriser la force sportive. D'ailleurs la plupart des théoriciens de l'organisation scientifique du travail ont vu leurs méthodes appliquées dans le processus de rationalisation sportive et réciproquement.
De Démeny au développement de la biomécanique, de Taylor, Gastev, à Diatchkov, ces recherches sur le rendement du mouvement, sur les capacités de la «machine animale», sur le fonctionnement du moteur humain, ont connu un développement simultané et combiné à la fois dans l'industrie et dans le sport. A l'heure actuelle, cette science expérimentale du mouvement, cet humanisme taylorisé s'appelle dans les pays de l'Est, dits socialistes, «l'humanique», c'est-à-dire «la technologie du rendement». «Cette science de la meilleure forme à donner à la vie humaine, cette science du rendement humain, on pourrait l'appeler “humanique”, pour souligner son principe fondamental, la technologie scientifique de la forme à donner à la vie humaine.»38
C'est au niveau de l'entraînement sportif, des techniques sportives, au niveau de la sélection des aptitudes, que cette taylorisation s'est vu systématisée. Il existe des instituts spécialisés impulsant la recherche sur la machine humaine sportive.
C'est de plus au niveau de l'amélioration du matériel (cendrée, ballons, perches en fibres de verre, skis, etc.) que s’est développée une recherche systématique dans des laboratoires et centres de recherches spécialisés.
La taylorisation s'est enfin introduite dans le domaine des relations de groupe, des relations interprofessionnelles. Le contrôle de ces relations, la manipulation pseudo-scientifique des affects sportifs deviennent eux-mêmes une des conditions du succès sportif (émotivité, etc.).
A la rationalisation biologique a succédé la rationalisation psychologique. (Cf. le travail des entraîneurs soviétiques sur le pavlovisme cérébralo-affectif.)
Tous ces efforts, toutes ces recherches conduisent le sportif à accomplir une série de gestes hautement automatisés et seulement ceux-là, obéissant à la stratégie supérieure de l'entraîneur dans la lutte pour la victoire et contre les records.
4. L'homme-machine
Cette rationalisation outrancière conduit l'ouvrier et le sportif à ne plus être que les appendices d'un processus de production qui ne leur appartient plus. L'activité de l'athlète autour d'une piste abstraite, réifiée, est identique à celle de l'ouvrier devant sa machine, à la différence près que l'un accomplit volontairement ce que l’autre est obligé de faire pour vivre. Ils sont devenus des machines. Paul Morand, parlant des coureurs d'une équipe de relais, traduit bien ce passage de l'homme à un simple objet, un instrument de production: «Le travail en commun les avait fondus en un seul bloc-moteur à huit bielles».39
Ouvrier névrosé, producteur de records avec son corps-outil, le sportif, esclave par vocation, se fait machine au service de son «entraîneur-patron». L'activité humaine perd tout son caractère de qualité concrète pour devenir un simple facteur de production.
5. Travail abstrait
L'ouvrier qui répète le même geste toute la journée n'a pas de plus proche frère que le coureur qui tourne régulièrement autour d'une bordure de ciment, aussi mécaniquement que les aiguilles de son chronomètre. Profondément lié aux secondes qui passent sur un circuit fermé, artificiel, abstrait, il retrouve l'angoisse de l'ouvrier rivé à sa machine, luttant physiquement pour suivre le rythme imposé par le travail à la chaîne.
Leur activité est rendue totalement abstraite, et cela à quatre niveaux.
a) Au niveau de l’activité
Les gestes, les activités sont de plus en plus la répétition d'eux-mêmes. L'hypertechnicisation conduit à une précision et à une abstraction de plus en plus aliénantes, tant sur le plan de la nécessité du rendement que sur le plan de la qualité du travail demandé. Le ski, la voile, autrefois moyens de locomotion, deviennent des activités qui, au lieu d'avoir pour fin le plaisir de la promenade et de la lutte avec l'obstacle naturel, sont d'ores et déjà des activités mécanisées par l'apparition de compétitions où les difficultés sont créées ou recréées artificiellement (bâtons de slalom, flotteurs pour la voile, etc.) selon les impératifs d'une codification stricte, où la lutte abstraite contre le temps est le facteur central.
b) Au niveau de son corps
Le corps est saisi dans ce contexte comme un pur moyen à maintenir un haut niveau de rendement. Il ne s'agit plus de façonner son objet, ni de lutter librement dans le courant d'une rivière, il s'agit de vivre en robot spécialisé, exploitable à merci, il s'agit de mettre en marche ses bras comme les pales d'un bateau, au service d'un entraîneur-contremaître, qui ne vous connaît que dans les deux mille mètres cubes d'eau «civilisée» de la piscine olympique. Le corps n'existe plus ou existe indépendamment de la totalité de l'homme.
c) Au niveau du temps
L'abstraction temporelle provient de l'intégration totale au règne de la chronométrie. Dans ce monde mécanisé, le chronomètre est roi. La manie de tout mesurer, de tout tester, n'est plus d'ailleurs le seul fait des sportifs, bien que ces phénomènes pathologiques soient implantés dans le sport au niveau de l'institution. Le chronomètre arrête le temps et le fixe pour une durée indéterminée dans le record. Les normes traditionnelles du temps, les repères temporels de notre vie journalière sont supprimés. Le champion, pour être trop attaché au rythme de son chronomètre, vit hors du temps.
d) Au niveau de l’espace
L'abstraction spatiale procède de la systématisation d'un cadre coupé des rapports vivants avec la nature organique. Que ce soient les stades, les piscines, les pistes de ski, le sport se déroule dans une enclave fermée, mécanisée, étrangère à la nature. Le contact direct avec l'élément naturel n'existe plus. Il s'y intercale l'écran sportif. La «cendrée» a remplacé la forêt, les haies ne sont plus que les éléments d'un décor factice, le stade n'est plus qu'un enclos de nature policée, uniformisée, mécanisée, réifiée, impalpable comme une ligne d'arrivée.
La jouissance des éléments est remplacée par leur exploitation. La nature est saisie sous son aspect de rentabilité pour le geste sportif. La neige est bonne, elle n'est plus belle. La nature elle-même est réifiée.
6. L'aliénation sportive
En définitive, la pratique sportive organisée, systématique, qu'elle soit amateur ou professionnelle, est une aliénation de l'individu en ce sens que celui-ci perd sa liberté, intégré à un univers sportif qu'il ne maîtrise plus mais qui, en retour, le domine et lui apparaît comme une force étrangère. Cette aliénation du sportif est triple : par l'organisation sportive, par l'entraîneur et par son activité.
A l'heure actuelle, le sportif, qu'il soit scolaire, civil, militaire, amateur ou professionnel, débutant ou champion, est de plus en plus écrasé par l'appareil sportif. La machinerie du système sportif l'intègre comme un de ses rouages. Le sportif est l'«appendice de la machine» sportive. L'organisation devient une immense superstructure dont il ne contrôle ni la finalité, ni les ressorts internes. C'est l'État, qui de partout étend son contrôle, sa domination. Autrement dit, dans le sport et par le sport, le sportif choisit «librement», par sa pratique, de se soumettre à l'État. Les fédérations sportives, qui sont les organismes de tutelle du sport, représentent en définitive les intérêts de l'État comme toute autre administration publique. Le sportif est donc de plus en plus soumis à une bureaucratie à une légion de fonctionnaires sportifs. Toute son activité est contrôlée par un ensemble de règlements, lois, normes qui restreignent de plus en plus sa liberté, non seulement sportive mais aussi civile. Un athlète ne peut pas changer de club à sa guise, il ne peut choisir à un certain niveau les compétitions auxquelles il désire participer. C'est la fédération à laquelle il est affilié, c'est son club, c'est la hiérarchie sportive qui décident.
Par ailleurs, en tant que champion confirmé, le sportif est soumis à des normes de comportement restrictives. Un athlète olympique est parqué lors des jeux dans un camp spécial (appelé village) où, bien sûr, femmes et hommes couchent séparément. Son droit d'intervenir est de plus en plus restreint.
Bref, par tous les aspects du cadre administratif qui l'entoure, le sportif ne s'appartient plus, il appartient au système, il appartient à l'État. L'aliénation sportive est un aspect de l'aliénation étatique. Le problème que pose cette aliénation est donc un problème politique : celui du dépérissement de l'État.
Et puis, le sportif est aliéné à son «double» paternel: l’entraîneur. Il se soumet une nouvelle fois à l'autorité. Les rapports entre le sportif et l'entraîneur, quant aux fondements sociaux, sont les mêmes que par rapport au patron, et quant aux fondements psychologiques, les mêmes que par rapport au père. D'une part, on retrouve l'exploitation, d'autre part l'infantilisation.
«— Je vous suis, dit Stéphan : obéir au doigt et
à l'œil, chercher à comprendre le moins possible. Et ne pas
m'inquiéter puisque tout est pour mon bien et la réussite.
Je n'ai pas oublié vos leçons...
«— Ça ne me déplaît pas, dit Henckel, mais
j'ajoutais toujours : «De bon cœur et avec le sourire.» [...]
Nous souffrirons. Toi le premier. Mais d'une bonne fatigue celle-là,
tu le sais bien...
« [...] Maintenant tu m'appartiens et je vais m'occuper de toi
comme tu le mérites.»40
En dernière analyse, l'athlète s'est vendu, corps et âme, à son «entraîneur-père-patron-directeur de production», comme Faust a vendu son âme à Satan et comme l'ouvrier vend sa force de travail au patron.
Enfin l'activité du sportif lui devient aliénée. Le caractère de nécessité s'impose de plus en plus — que ce soit par l'entraînement, la compétition, la technique sportive, son activité n'est plus la sienne propre, libre, spontanée, mais l'activité d'une logique sportive inéluctable. Son corps est un simple instrument déterminé par l'entraîneur en fonction des performances établies. C'est le record, c'est la victoire qui lui imposent des sacrifices, un style de vie, bref son activité.
De plus, le sportif, dès qu'il est pris dans l'engrenage, ne peut plus s'en sortir. La hiérarchie des performances, la progression des records, l'abstraction de l’idée de progrès lui commandent de ne plus s'arrêter, de toujours améliorer sa valeur sportive. C'est la logique du sport qui décide du développement de sa carrière sportive.
C'est ce qui explique pourquoi il est si difficile à un sportif de quitter l'arène sportive. Il a toujours l'impression qu'il est l'égal de lui-même et qu'il peut progresser.
De plus, l'exercice physique est devenu pour lui une drogue. Il est intoxiqué au sens propre du terme. Il court, il s'entraîne machinalement comme il le fait depuis des années (cf. Mimoun). Cette activité pour laquelle il a consenti de durs sacrifices pendant sa jeunesse est devenue son besoin — on retrouve ici tous les mécanismes de l'intériorisation. L'activité du sportif lui est devenue étrangère à l'intérieur de lui-même.
Enfin, le sportif est pris dans un univers dont il ne peut plus se défaire. Il ne peut vivre dans un autre monde. Arrêtant la pratique active, il collectionne ses souvenirs de gloire, ouvre un bar grâce à ses titres sportifs, devient lui même entraîneur ou dirigeant administrateur sportif.41 Il s'intègre totalement et définitivement au système en continuant à le perpétuer.
L'intégration du sport dans la conscience des jeunes est d'ailleurs telle qu'on ne peut rencontrer de jeunes sportif qui ne se soient identifiés à Jazy, Kopa ou à Anquetil... L'aliénation sportive est totale. Le sportif se retrouve enchaîné, prolétaire du sport, à un processus qu'il ne contrôle pas, et dont les mécanismes, mais aussi l'idéologie, ne sont que le «reflet» de l'idéologie bourgeoise.
SPORT ET IDÉOLOGIE BOURGEOISE
L'idéologie sportive est inséparable de l'idéologie bourgeoise. Les grands idéologues du sport, Thomas Arnold, Coubertin, ont été de grands idéologues bourgeois. Il faudrait consacrer une étude complète à l'analyse de cette idéologie. Il est d'ailleurs paradoxal que Coubertin, ce grand bourgeois de la IIIe République, ce chantre de la patrie et des valeurs bourgeoises, qui avait des préoccupations politiques directes quant à la solution de la question sociale, ait pu faire, en l'espace d'une cinquantaine d'années, l'unanimité. L'idéologie olympique est une idéologie universellement acceptée comme un bien commun à l'ensemble de l'humanité. «Le sport est démocratique et international par nature et par vocation.» L'idéal olympique de Coubertin est donc devenu l'idéal transcendantal de tous les peuples sportifs.
Or, on sait, par Marx, que l'idéologie dominante est l'idéologie de la classe dominante. L'idéologie sportive en est un auxiliaire puissant. Le champion est la réalisation vivante de l'homme tel que le veut le capitalisme. Le sportif débutant, ouvrier champion, recherche l'évasion comme un salut et ne retrouve que la forme achevée de son enchaînement au travail.
Le sport, condensant «les traits typiques des catégories et structures capitalistes»,42 est un facteur déterminant dans le renforcement de l'idéologie bourgeoise. Nous ne pouvons ici qu'en récapituler les thèmes les plus mystificateurs.
1. Hiérarchie et promotion sociale
Le sport offre, par les possibilités de promotion et de succès, un maigre espoir de réussite sociale. La promotion sportive est inséparable de la promotion du travail. Le champion, le sportif en général, est l'être qui, par son succès sportif, termine la carrière sportive comme les médailles du travail récompensent quarante ans de bons et loyaux services à la patrie et au travail. Le sportif est surtout celui qui sait s'intégrer dans une hiérarchie : rapports hiérarchiques entre dirigeants et dirigés, entre les valeurs sportives, entre les concurrents. Ce principe, basé sur la sélection, impose aux faibles de rester dans l'ombre, oubliés, écrasés, au niveau de l'ouvrier qui n'a pas eu la chance d'hériter d'un père propriétaire capitaliste.
De plus, ce n'est pas par hasard si toutes les structures hautement hiérarchisées (Église, armée, bureaucratie) prônent le sport avec tant d'acharnement.
L'éducation sportive, en habituant les gens à évoluer dans un cadre hiérarchisé, en leur inculquant les normes de l’autorité, de la discipline..., les conduit à accepter ultérieurement, avec moins de heurts, le cadre autoritaire socio-politique répressif.
2. Travail—Patrie
L'idéologie du labeur, de la rédemption par le travail, de la réalisation de soi dans la production, trouve un puissant appui dans l'idéologie stakhanoviste du sport. La morale du sport est une morale de l'effort, du dépassement de soi dans la souffrance sous le signe du «Toujours prêt au travail». La somme d'efforts physiques exigée par le sport moderne nécessite une justification qui trouve son expression dans la glorification du don de soi et du sacrifice.
En plus, l'accomplissement fidèle des tâches quotidiennes par le sportif est utilisé par l'ordre répressif pour incruster dans les individus le sens du devoir, du travail bien fait, de la fidélité. Travail, Patrie sont les mots d'ordre du sport. Les pays de l'Est bureaucratisés ont d'ailleurs repris ce slogan bourgeois, en popularisant l'adage célèbre : «Prêt pour la production et la défense du pays». La mobilisation sportive est une pré-mobilisation patriotique.
3. Fair-play
Le sport est présenté par tous les idéologues comme un exercice moral permettant d'acquérir les vertus civiques. Herzog, parlant du sport, n'a-t-il pas dit que «sa nature propre fait précisément de lui l'allié le plus puissant de la morale» ?
C'est dans la notion de fair-play que se concentre cette morale. Bien que la pratique sportive démontre tous les jours que le fair-play entre les concurrents ou les nations est une vue de l'esprit, les idéologues bourgeois ne s’accrochent pas moins à cette notion mystificatrice. Une récente conférence de M. Maheu (U.N.E.S.C.O.) peut être considérée comme la charte moderne de l'idéologie sportive actuelle.43 L'idée de trêve, de chevalerie, d'humanisme et de culture serait un moyen de concorde universelle grâce au respect d'un code d'honneur international : le fair-play. Le mélange d'ardeur et de loyauté de la compétition ouvrirait la voie au respect mutuel, à la détente puis à l'entente, enfin à la coopération loyale entre les peuples et les individus. Cette mystification totalitaire cache évidemment la réalité de la jungle capitaliste, où la guerre de tous contre tous est la loi. La notion de fair-play débouche directement dans la pratique de la collaboration de classe. C'est ainsi que Maheu disait dans son discours : «Oui, le sport est une chevalerie, car c'est un honneur, une éthique et une esthétique, mais qui se recrute dans toutes les classes et tous les peuples et les brasse fraternellement à travers la terre entière».44
On a noté souvent que le sport était effectivement un moyen de brassage social et de connaissance, de compréhension entre les classes sociales. Le fair-play entre les classes est le fondement du fair-play sportif. A l'échelle internationale, comme nous l'avons déjà dit, il est le reflet de la coexistence pacifique.
4. Une morale mystificatrice en acte
Le sport à l'heure actuelle est un puissant moyen d'abrutissement intellectuel et d'endoctrinement moral. Il est même une morale en acte. Dès 1888, Léon Bourgeois écrivait : «Les exercices corporels peuvent être de véritables leçons pratiques de moralistes.» La bourgeoisie gaulliste ne s'y est pas trompée et son ex-porte-parole, M. Herzog, le soulignait dans un article de la revue E.P.S., «La Portée morale du sport».
La morale sportive n'a d'autre rôle que de satisfaire la morale bourgeoise. «La morale naît sur le terrain déchiré de la lutte de classes et sert toujours les intérêts de la classe dominante», écrivait déjà Trotsky.45
Face à l'oppression et au contrôle bureaucratique des masses par la pratique sportive, il nous faut rappeler inlassablement qu'il n'existe qu'un seul sport et que ce sport est bourgeois dans son essence, sa finalité, son idéologie, son organisation.
Dans ces conditions, parler d'humanisme sportif, de sport éducatif ou de culture du sport, revient à admettre que l'éducation, la morale et la culture bourgeoises sont un facteur d'humanisme.
L'acceptation idéologique, politique, du sport, est une profonde capitulation devant l'ordre bourgeois. Prôner l'éducation sportive revient à revendiquer l'intégration de la jeunesse paysanne, ouvrière et étudiante à l'ordre bourgeois.
LE SPECTACLE SPORTIF
C'est dans le spectacle sportif que se cristallisent toutes les caractéristiques du sport bourgeois. Il suffit d'avoir assisté à une grande compétition sportive pour avoir connu la grande corrida bourgeoise.
La réalité sportive actuelle est inséparable du spectacle sportif. Le spectacle sportif est la consécration visible du sport qui se vend.
1. La valeur marchande du spectacle sportif
Le sport comme fait de masse quotidien est d'abord le spectacle de masse quotidien. La prolifération des compétitions sportives est essentiellement la prolifération et l'organisation de spectacles. L'industrie y a trouvé une source de profit considérable. La vénalité sportive, que les réformateurs essaient de supprimer par les exhortations morales, est constituante de ce spectacle sportif. Les sportifs-marchandises, qu'ils soient amateurs ou professionnels, sont traités, manipulés avec les méthodes du marketing sur le marché sportif. Le moteur, en effet, du spectacle sportif, est l'attrait qu'exercent les hommes-spectacles sur le public. C'est donc toujours la valeur marchande (et non sa valeur d'usage, qui est nulle) qui constitue le dynamisme du spectacle sportif. C'est une valeur d'échange à réaliser sur le marché sportif.
2. La valeur «culturelle» du spectacle sportif
En attirant des masses considérables, le spectacle sportif est une sorte de consommation culturelle qui correspond strictement aux besoins de la production culturelle de masse du système. La vente des loisirs est avant tout la vente du spectacle et des activités annexes qui s'y rattachent (concours de pronostics, turfs, etc.) dans une société de consommation.
Nombreux sont ceux qui, les uns prêtres du régime gaulliste, les autres apôtres sportifs du P.C.F., osent encore soutenir que le spectacle sportif a une grande valeur culturelle avec une signification sociale (cf. Rouyer) et font semblant de croire que les compétitions purement sportives auxquelles assiste le public peuvent être séparées de l'arrière-plan culturel et politique. S'ils condamnent les abus commerciaux et les excès du chauvinisme, ils ne maintiennent pas moins que «les grandes heures» des confrontations sportives représentent un moment culturel dans le progrès de l'humanité.
Or, il n'est pas possible de parler de culture lorsque la culture en question est le produit massif direct d'une industrie et d'une entreprise commerciale dont le seul objectif est le profit. Toutes les grandes manifestations sportives les plus spectaculaires ne sont que des prétextes à des placements avantageux de capitaux. Présenter les Jeux olympiques d'hiver de Grenoble, comme le fait par exemple le colonel Crespin, comme un fait de culture, c'est admettre que le secteur commercial sportif peut être la source et le moyen d'une culture. Présenter le Tour de France, les finales de coupe, les combats de boxe, les courses automobiles comme des faits de culture, c'est réduire la culture à une mascarade de foule.
La «culture» sportive n'est d'ailleurs qu'un vaste carnaval dont le cérémonial correspond exactement aux nécessités exigées par un régime autoritaire ou, en dernière limite, fasciste.
3. Le cérémonial préfasciste du spectacle sportif
L'organisation des spectacles sportifs s'est faite dans le sens d'une codification et d'un rituel de plus en plus précis et méticuleux. Les cérémonies sportives sont organisées d'après un protocole rigoureux. Il n'est pas exagéré de dire que le cérémonial sportif, l'organisation rituelle de la fête sportive, avec sa préparation et sa cérémonie finale, ressemblent au cérémonial militaire.
Du point de vue historique et politique, il est remarquable de voir que, de plus en plus, l'armée et les structures les plus répressives de l'État (sans compter l'appui de l’appareil clérical) sont de plus en plus pressants dans l’organisation même des compétitions sportives.
La grande parade commence par un défilé militaire. La cérémonie aux couleurs, l'audition recueillie des hymnes nationaux, les défilés de masse des équipes au même pas et dans le même uniforme rappellent étrangement des manifestations de masse encore présentes dans les mémoires. Fanfares, couleurs, réanimation de la flamme symbolique, hymnes nationaux représentent le décalque grotesque du cérémonial militaire.
En plus, ce protocole sportif est accompli le plus souvent par le personnel militaire — que ce soit l'orchestre d’harmonie, les C.R.S., les flics ou les boy-scouts, dans tous les cas la manifestation sportive est solidement encadrée par l'appareil militaire. Enfin, la clôture de la cérémonie sportive est elle-même l'apothéose semi-mystique, semi-fasciste de la jubilation militaire : remise des décorations, ordre du jour et citation, redéfilé, reparade.
Il s'agit ici d'une structuration massive de la population par un cérémonial mystique qui a la même fonction que toutes les grandes manifestations de masse organisées par l'Église, l'armée ou les bandes fascistes.
4. Spectacle sportif et mobilisation de masse
Le spectacle sportif est devenu le rituel obsessionnel de masse d'une société où peut surgir à tout moment le fascisme ou toute forme de dictature militaire. Il ne nous semble pas inutile de rappeler que tous les États totalitaires fascistes, militaires ou bureaucratiques, ont un goût particulier pour les manifestations de masse (Hitler, Franco, Pétain, Mussolini).
Ce cérémonial constitue le cache qui va permettre les grandes manœuvres de foule. Il s'agit d'un exercice rituel de mobilisation des masses, qui a une fonction politique évidente : le contrôle des masses. Encadrées par un appareil militaro-policier, les foules viennent participer à une manifestation de masse où l'État étale ses fastes et sa puissance. En rassemblant périodiquement ses «sujets» autour de thèmes nationalistes et chauvins, l'État opère une pression idéologique systématique.
Dans les pays fascistes, autrefois, et dans la plupart des pays aujourd'hui, le lien apparaît encore plus évident : c'est l'État lui-même qui organise pour son prestige ce rassemblement (1936 : Jeux de Berlin). Les derniers Jeux de Grenoble ont constitué d'ailleurs un «centre d'intérêt national pour tous les Français», jusqu'à Waldeck Rochet dont les intérêts convergèrent avec ce «fait de culture». L'État gaulliste, non seulement, par la voix de M. Malraux, clame sa politique culturelle dans la maison de la culture de Grenoble, mais organise des Jeux à la hauteur de sa prétention nationale. La mobilisation de tous les Français, sportifs ou non, fut savamment orchestrée par la radio, la télé et la presse. Jusqu'à L'Humanité-Dimanche du 18-2-68 qui déclarait en présentant les premières photos des Jeux : «Nous sommes persuadés que nos lecteurs seront sensibles à cet effort qui permet à L'Huma-Dimanche d'être le seul magazine français non spécialisé à publier, dès cette semaine, de tels documents.»
Cette mobilisation idéologique et physique de la population par le sport entraîne une dépolitisation massive de l'atmosphère publique. Toute la presse, tous les mass media commentent les moindres gestes des champions, les moindres incidents et résultats des compétitions et laissent dans l'ombre l'actualité politique fondamentale.
La mobilisation des esprits est un asservissement de la conscience critique, et cela d'autant plus que se produit une identification de masse avec les objectifs nationalistes du sport. Sous cet aspect, le sport est un puissant moyen de mise en condition politique, et l'on peut parfaitement lui appliquer la dénomination d'opium du peuple au double sens de ce terme : d'une part, obscurcissement des facultés critiques (évasion, fuite, extase) et d'autre part, compensation, substitution pour les malheurs réels. Par l'identification nationale, le sport constitue un puissant moyen d'homogénéisation et de cohésion sociale et il est présenté comme tel par ses apôtres et idéologues.
5. Spectacle sportif et exploitation politique
L'identification à l'oppresseur, c'est-à-dire à l'État capitaliste et à ses agents propagandistes : les soldats missionnaires du sport, Jazy, Goitschell,46 se fait au travers d'un processus, qu'on peut appeler la catharsis de foule, dont nous voudrions tirer des conclusions politiques.
a) Canalisation des énergies
Le rassemblement passionnel des masses autour d'une lutte dont l'enjeu est hautement valorisé conduit à des explosions affectives dont l'énergie est canalisée par celui qui la met en jeu : l'État.
Les décharges agressives libidinales, les réactions sado-masochistes, l'explosion, l'éclatement de la structure caractérielle des masses, loin de conduire à l'agression contre le système capitaliste, contribuent à le consolider. Le processus consiste à transformer l'énergie libidinale agressive en une identification collective avec les idéaux sociaux des oppresseurs. L'individu de masse intériorise le spectacle et s’identifie aux acteurs-metteurs en scène. Les spectacles sportifs ont repris à leur compte la fonction sociale autrefois dévolue aux fêtes collectives, carnavals, etc. Le carnaval représente la canalisation périodique de l'insatisfaction, du mécontentement et de l'agressivité des masses. Les rencontres sur les stades ne sont, de ce point de vue, que la suite logique des combats antiques de gladiateurs et des corridas encore actuelles, où le goût de la violence est roi.
Cet aspect a été particulièrement noté par Lewis Mumford dans Technique et Civilisation, montrant que le spectacle des dieux du stade est un facteur de stabilisation de l'ordre existant et de l'enrégimentement des foules. «La principale de ces institutions est sans doute le sport de foule. [...] Le sport, au sens d'un spectacle de masse avec la mort comme stimulant sous-jacent, apparaît lorsqu’une population a été entravée, enrégimentée, et déprimée à tel point qu'il lui faut participer au moins par personne interposée aux actes difficiles de force, d'habileté ou d'héroïsme, afin de réveiller son sens diminué de la vie.»47
b) Renforcement du culte de l'agression : support de Thanatos
Si le sport constitue une canalisation des énergies de foule, il offre également un support à l'investissement du goût du sang et du culte de l'agression. Ce sport de masse est sans conteste l'expression la plus répressive, la plus totalitaire et terroriste de cet instinct de mort dont parlait Freud dans ses Essais de psychanalyse.
Le sport de foule est la culture de l'instinct de mort que le système capitaliste a contribué à libérer et à activer à une échelle de masse. Dans tout spectacle sportif règne l'attente de la mort. L'ivresse et l'hystérie des masses en délire ne sont pas une invention journalistique. Il faut avoir connu l'explosion d'une foule pour constater que le sport est l'incitation à l'autodestruction, à l'excitation morbide.
Le sport, loin de contribuer à une culture collective émancipatrice, à la libre communauté d'Éros dont parle Marcuse, représente l'assouvissement le plus totalitaire des masses par le biais de la manipulation de leurs affects, de leurs passions, de leurs esprits sous le règne de Thanatos. Nous ne pouvons mieux faire qu'évoquer l'exemple du paysan brésilien qui s'identifie à Pelé, tandis que l'appareil clérico-féodal le maintient dans un état de servitude.
Cet assouvissement demeure le support le plus important de l'utilisation politique des grands moments du sport dans le sens du nationalisme et du chauvinisme.
c) Nationalisme — chauvinisme
Depuis le patriotisme de village jusqu'au patriotisme national, le sport continue à entretenir le chauvinisme régionaliste et nationaliste. Les athlètes eux-mêmes sont récompensés au titre des services éminents rendus à la nation — c'est-à-dire pour leur contribution au service du patriotisme et du moral du pays.
Toute la presse sportive ne fait d'ailleurs qu'exciter, entretenir et propager ce chauvinisme. Il faut noter qu'historiquement, mais ce n'est pas l'objet de l'article, les grands renouveaux sportifs des nations se sont faits sous l'égide du nationalisme («Vater» Yahn, Hitler, Hébert, Pétain, de Gaulle, etc.). Le sport a d'ailleurs toujours été conçu et présenté comme un excellent moyen de préserver le sentiment patriotique de la jeunesse et, à ce titre, est particulièrement prisé à l'armée (cf. Pierre de Coubertin).
Les grandes compétitions internationales, malgré les pieuses recommandations du comité olympique, reflètent l’affrontement politique direct des nations engagées et sont préparées comme des luttes politiques.
Les équipes sportives ne sont que des délégations nationales qui représentent directement l'honneur et le prestige du pays (la débâcle française de Rome a été ressentie comme une catastrophe nationale, de la même manière que le coq gaulois a chanté haut les victoires de Killy aux J.O.).
Facteur de rentabilité capitaliste, structure de manipulation et d'assouvissement permanent des masses, agent de propagation de l'idéologie bourgeoise répressive, et de préparation physique et psychique aux normes fascistes, autorisant les gouvernements les plus réactionnaires à utiliser son cadre pour exploiter les masses, le spectacle sportif, indissolublement lié au sport en tant que phénomène actuel, est devenu un des maillons essentiels du renforcement de l'aliénation du travail dans le domaine des loisirs et de la «culture».
Cette aliénation déguisée, la mobilisation idéologique des esprits, s'effectue au travers d'une intense production de mythes.
MYTHOLOGIE DU SPORT
Comme ensemble de représentations collectives, le sport est devenu un système solidement structuré et cohérent de mythes. Le sport est devenu le domaine de la mythologie laïque qui fleurit sur une population intellectuellement asservie par les puissances du capital, de l'État et de l'Église. Les thèmes essentiels de cette mythologie reflètent les préoccupations d'un univers où les contradictions, les déchirures, les antagonismes nécessitent une réponse hallucinatoire, imaginaire.
Ces mystifications représentent l'instrument idéologique nécessaire au maintien de la cohésion du système. Sous cet aspect, le mythe sportif, d'une part, trahit les réalités du système, les «reflète» et, d'autre part, il les voile. Telle est la double nature du mythe. La mythologie sportive est non seulement partie intégrante de l'idéologie bourgeoise, mais aussi la formulation paroxystique des thèmes de la mythologie bourgeoise.
1. Le sport est la systématisation de la croyance au progrès linéaire
L'amélioration de la performance, l'extension de la pratique de la compétition et le nombre croissant des pratiquants sont censés représenter un progrès de l'homme. Le sport reflète et amplifie l'optimisme officiel d'un système dont le développement économique aurait la vertu de conduire à un progrès d'ensemble de la société.
Après chaque exploit sportif, après chaque manifestation du progrès des performances, les technocrates du sport laissent entendre que l'humanité est en progrès sur le plan physique. L'augmentation des capacités sportives de la population est présentée comme l'amélioration de sa condition physique, de même que l'augmentation de travail est présentée dans tous les régimes comme le signe de la santé et de la vitalité des producteurs. L'idéal stakhanoviste, dont la pratique effective est restreinte à une élite minoritaire, est l'idéal de progrès des individus. Nous contestons cette notion de progrès linéaire et éternel, qui n'est en définitive que la réalisation de la domination.
2. Ce mythe makhnoviste engendre le mythe du surhomme, le mythe de l'homme qui crée son propre dépassement, qui franchit dans la douleur et l'effort les limites biologiques, qui recule sans cesse les possibilités physiologiques. La courbe ascendante des records serait le signe de cette montée irrésistible vers le surhomme.
Dans certains régimes, ce surhomme a un visage bien défini ; il est censé allier «la pureté morale, la perfection physique et le développement intellectuel». Cet homme nouveau serait en train de naître dans le régime «socialiste» grâce aux loisirs et à la pratique sportive.
3. D'autre part, l'héroïsme sportif devient le complément à l'héroïsme militaire et à la sainteté morale et religieuse.
Incarnant toutes les vertus morales, le champion, héros-sportif-robot, devient le missionnaire, le propagateur infatigable d'une morale universelle, la morale de la fraternité internationale entre les peuples.
Les délégations sportives se présentent dans le cadre des échanges culturels entre régimes sociaux et politiques différents, comme les porte-parole de la paix et de la compréhension entre les peuples. Ils représentent le plus beau témoignage de la coexistence pacifique et de la fraternité dans la recherche de l'humanité nouvelle dont ils seraient les précurseurs et les héros, à l'heure où la guerre éclate encore partout dans le monde. «Aimez-vous les uns les autres sous les bombes et sur les stades», tel est le nouvel évangile sportif de ces braves représentants de la jeunesse studieuse, vertueuse et sportive de tous les pays.
4. Le sport est devenu lui-même une religion.
Les compétitions sportives, par leur caractère quasi-sacré et semi-mystique, ont revêtu les caractères des fêtes religieuses traditionnelles. «La première caractéristique de l’olympisme moderne est celle d'être une religion : Religio Athletae.»48
Certaines épreuves, particulièrement pénibles, épuisantes, ont revêtu le caractère symbolique du chemin de croix et de la crucifixion : le décathlonien ou le marathonien écroulés à l'arrivée, morts de sport, ont sacrifié leur existence pour la rédemption sportive de l'humanité. Tel autre gravissant solennellement les marches du podium sacré, trempe avec émotion la torche olympique dans le creuset d'où jaillit la flamme purificatrice, tandis que les Judas médusés par la solennité du serment jurent de ne plus trahir leur idéal au nom de la fidélité à leur baptême : les dieux du Stade sont les maîtres de l'univers.
CONCLUSION
Les différentes perspectives, par lesquelles nous venons d'aborder le problème sportif, nous ont permis, non seulement de comprendre cette réalité mondiale, à partir d'une analyse et d'une expérience empiriques, mais surtout de la juger comme une totalité concrète.
C'est en saisissant le sport, non comme un fait isolé, mais dans son aspect global, c'est-à-dire vu dans sa dimension sociale, que nous avons pu comprendre son unicité. Or, comprendre un phénomène social, c'est le comprendre comme un tout. Il n'est pas possible d'isoler les bons aspects du sport de ses aspects nuisibles, comme le font à l’heure actuelle tous les réformateurs sportifs qui essaient de le purifier de toutes ses scories.
Toutes les dimensions, tous les secteurs, tous les niveaux du sport
se conditionnent réciproquement et sont conditionnés par
le terrain qui les nourrit : la société d'exploitation de
classe. C'est pourquoi il est impossible de réformer le sport dans
le cadre actuel. Le réformisme sportif est une illusion d'utopiste.
Le sport comme forme de domination, de répression (compétition-rendement)
disparaîtra dans une société communiste.
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Jean-Marie Brohm
La civilisation du corps :
sublimation et désublimation répressive
L’UNITÉ RÉPRESSIVE ET LES FONDEMENTS DE LA CULTURE CAPITALISTE DU CORPS
La civilisation des loisirs et la culture de masse actuelles, produits des rapports de production capitalistes et expressions d'un état donné d'organisation de la société bourgeoise au stade avancé du pourrissement impérialiste, offrent un certain nombre de modèles d'activités physiques, déterminent un style corporel particulier, proposent des normes sociales à la vie physique de l'individu. Ils imposent une somme de «techniques du corps» selon la célèbre expression de M. Mauss, c'est-à-dire non seulement des façons socialement contrôlées d'utilisation du corps, mais encore et surtout des modes typiques de rapports avec le corps. La société actuelle impose aux individus un usage rigoureusement déterminé de leur organisme et définit les multiples rapports qu'ils entretiennent avec lui. On peut dire avec W. Reich que la structure sociale s'incruste organiquement dans la structure biologique des individus, s'imprime matériellement dans leur corps. Les structures sociales se matérialisent corporellement, et l'activité générale ou particulière de l'organisme, jusque dans ses fondements psychosomatiques, reflète très exactement le fonctionnement général de la société, son principe d'organisation.
Qu'il s'agisse de la motricité, des gestes, des mouvements, de la sexualité, de la symbolique corporelle, des rythmes biologiques fondamentaux, du développement physique, de l'économie énergétique, de la gamme des sensations, des affects, la société détermine technologiquement et institutionnellement le statut socio-culturel, la condition politique du corps. Cette condition et ce statut représentent les fondements de la culture capitaliste du corps et se résument en quelques mots : l'asservissement, la paupérisation physique, la répression instinctuelle, l'abrutissement culturel. La culture du corps dans le régime capitaliste est entièrement déterminée par les objectifs socio-politiques du système d'exploitation de classe, de l'appareil de répression. C'est ce que nous voudrions analyser en montrant la nécessité actuelle de l'institution du corps.
1. Économie politique et culture du corps
En systématisant brièvement, on peut circonscrire l'analyse de la culture capitaliste du corps aux trois secteurs dominants de l'économie politique de la «civilisation des loisirs» : la production, la consommation et le temps libre («le loisir»). Entre ces trois domaines de la vie quotidienne, il y a une unité remarquable, cimentée par la centralisation répressive de la société de classe capitaliste et de son État.
Dans le cadre de la production capitaliste industrielle avancée et vu les conditions sociales et politiques d'extraction de la plus-value ouvrière, qui se font sans cesse plus dures et plus concentrationnaires, l'organisme du travailleur, sa force de travail, est de plus en plus asservie aux mécanismes généraux de l'exploitation de classe. Le pompage de la plus-value absolue et relative fait que les conditions de travail (cadences, horaires, journée de travail) de la force de travail deviennent plus totalitaires. Les analyses de Marx à ce sujet dans Le Capital sont plus actuelles que jamais.
Dans ce secteur de la consommation, le système est obligé d'intégrer entièrement l'organisme dans le cycle des marchandises. Il contrôle ainsi la reproduction de l'instrument le plus indispensable au capital : la force de travail. D'autre part, il contribue à «régulariser» les conditions de la consommation en développant chez l'individu la puissance abstraite de consommation, en lui inculquant le réflexe de consommation à vide, car la plupart du temps, le consommateur n'a pas les moyens de consommer. Cette stratégie orchestrée par la publicité est nécessaire à l’appareil pour manipuler les besoins, les désirs, les aspirations des individus en dehors des heures de travail dans le sens de la subordination, de l'attachement au système.
Enfin, dans le domaine du temps «libre», le système encourage la diffusion massive de «techniques du loisir» qui insèrent l'individu, en dehors de son travail, dans le champ d'activités «libres» socialement contrôlées.
Ces techniques, «récupérées» par l'appareil,
sont le complément indispensable des techniques d'adaptation et
de mobilisation au labeur. Elles comprennent non seulement des techniques
de récupération de la force de travail (détente passive),
mais aussi des techniques d'amusement physique qui occupent utilement et
agréablement l’individu (boules, pêche, jardinage, sport,
loisirs de plein air, spectacle sportif). Toutes ces techniques ont un
seul et même objectif : permettre à l'individu de continuer
à travailler dans des conditions normales d'exploitation et l'empêcher
de remettre en question la machine de répression et le système
d'aliénation.
2. L'humanisme du corps dans la «civilisation des loisirs»
Au niveau de l'idéologie bourgeoise dominante s'est pourtant développé le thème d'une culture supérieure du corps, à mesure que s'est consolidé le mythe du mens sana in corpore sano, qui apparaît massivement à l'heure de la culture de masse «démocratique». Nombreux sont ceux, en effet, qui pensent que le développement des forces productives, que l'extension de la consommation, l'augmentation du temps libre et des loisirs auraient redonné au corps la place qui lui revient dans la culture, ainsi que la possibilité d'un développement culturel libre et harmonieux. Partout se fait jour l'idéologie d'une culture authentique du corps, d'un développement harmonieux de la personnalité dans le cadre du système actuel du travail. Bref, le nouvel humanisme est aussi et avant tout un humanisme du corps. Cet humanisme du corps est le reflet mensonger de la réalité, la protestation impuissante des réformateurs sociaux devant le caractère réel du destin présent de l'organisme et de son existence actuelle.
En même temps, il est l'expression intéressée des exigences du système. Pour que celui-ci puisse continuer à fonctionner normalement, dans l'équilibre et la croissance, il lui faut trouver le moyen d'intégrer le corps, de le culturaliser selon ses objectifs.
2. Culture de masse et fétichisme marchand du corps
L'actuelle culture de masse est un culte du corps aliéné, une exploitation du corps. Celui-ci est devenu la sphère réifiée spécifique, un thème particulièrement virulent qui traverse toutes les couches de la superstructure idéologique dont il est devenu en quelque sorte le symbole fétichisé : le «body». La culture de masse est la culture du «body».
Jamais le corps n'a tant été mis en valeur, exploité, commercialement et publicitairement, jamais le bien-être n'a tant été promis, programmé, jamais enfin les valeurs corporelles n'ont été mises en avant avec tant de persévérance dans la persuasion. Il s'est créé toute une idéologie du luxe corporel, quand ce n'est pas de la luxure. Cette idéologie du luxe, c'est l'idéologie de la consommation du corps par le corps, pour le corps, l'idéologie du bonheur physique et du bien-être corporel. Cette luxure, ce strip-tease social massif, c'est le spectacle du corps-marchandise largement étalé, c'est la profusion de la marchandise sexuelle, des objets du sexe, de la vénalité sexuelle. La vente massive des images du corps (publicité, cinéma, publications «obscènes et osées») est la mercantilisation de la luxure populaire. L'exhibitionnisme de la culture de masse s'alimente au voyeurisme de masse.
L'explosion culturelle du corps est avant tout l'apparition massive des images du corps dans toutes les sphères des mass media. Le corps est montré sous toutes ses faces, si l'on peut dire, dans toutes les attitudes et positions, il est exposé au regard, au point qu'on pourrait qualifier l'actuelle culture de masse de voyeuriste-exhibitionniste. La culture de masse est le spectacle du corps. La levée apparente du tabou sur le corps est d'abord et avant tout la visualisation massive de toutes les parties du corps. C'est évidemment la nudité qui est concernée dans ce processus. Le corps nu (comme le corps bronzé ou musclé) est devenu une valeur d'échange dans l'actuelle culture capitaliste. Le nu, qui était autrefois une valeur esthétique, artistique, est devenu, grâce au spectacle de la marchandise, une valeur commerciale. Le nu, comme d'ailleurs l'ensemble du corps, s'est désublimé, s'est dégradé en valeur marchande.
4. Loisirs et détente physique
Par ailleurs, tout un secteur de la culture de masse actuelle manifeste une préoccupation croissante pour le corps. Il s'agit du secteur des loisirs et des sports. Les questions de l'éducation physique, des sports, de la relaxation, des loisirs physiques de plein air, reflètent les préoccupations d'un certain nombre d'individus désireux de procurer au corps, et par là à l'ensemble de la personnalité, une détente et un équilibre salutaire dans l'actuelle «civilisation technicienne». En fait, les loisirs de masse sont devenus pour la plupart des individus des loisirs physiques tant et si bien que la notion de loisir devient presque synonyme de détente physique, d'exercices physiques, de retour à la nature, d'activités corporelles de compensation. La civilisation des loisirs se veut d'abord et avant tout une revanche du corps abruti par les conditions de la «civilisation urbaine et technicienne». La civilisation des loisirs est une civilisation des sports et de la culture physique et ce n'est pas hasard si le «sociologue du loisir» Dumazedier, soutient que la pratique des exercices physiques de loisirs ira croissant dans cette civilisation.
5. Labeur et «homme total» : le cosmonaute ou Stakhanov
Enfin, jusque dans le travail, on manifeste de l'intérêt pour le «bien-être physique». Le travail doit être rendu attrayant, moins fatigant, moins pénible. Le développement même de la production capitaliste exige que le corps, l'organisme, la force de travail deviennent un facteur de production rentable, adapté et équilibré. La «joie dans le travail» exige un traitement scientifique du corps pour que l'individu accepte plus «librement» son rôle d’appendice de la machine, de machine intégrée à la machine. La culture du travail est donc devenue de nos jours une culture du corps au travail, une théorie et une pratique de son fonctionnement comme force productive (gymnastique de pause, etc.).
C'est évidemment l'humanisme sportif qui représente l’aspect le plus caractéristique de ce nouvel opium qu'est l’humanisme des loisirs. L'homme total ne serait pas loin de naître prospectivement (on avance parfois la date de 1985) à mesure que s'établirait la civilisation des loisirs. Dans les pays dits socialistes, cet homme total a même un visage idéologiquement défini. Il est la synthèse «socialiste», harmonieuse, d'une triple perfection : sain moralement, physiquement développé, intellectuellement cultivé, cet homme est le prototype de l'homme du règne des loisirs et de la liberté socialiste. Le sportif, ou le cosmonaute sportif, est l'incarnation prophétique de cet être mythique, et la pratique des sports est déjà représentée comme le moyen privilégié de cette rénovation physique et morale, de cette régénération humaine et sociale.
6. Vers une civilisation du corps ?
La thèse de Freud, en effet, selon laquelle le progrès de la civilisation est inséparable de la répression, du refoulement de la partie physique, instinctuelle de l'organisme, de la sphère sensuelle du corps, semble de nos jours infirmée par l'explosion considérable des formes culturelles et des cadres sociaux où le corps se manifestait jusqu'à présent. La civilisation qui, jusqu'à présent, reposait sur le refoulement du corps semble remettre le corps à l'honneur. La culture qui s'était édifiée grâce au renoncement au corps, au renoncement à la satisfaction des pulsions sexuelles notamment, semble transformée en une culture du corps, en une glorification du corps érotique, en une culture érotique. La sourde mélodie des instincts dont parlait Freud semble devenir la tumultueuse clameur des instincts déchaînés. Par ailleurs, de toutes parts s'affirme la revendication du droit au corps, à l'exercice physique, à la culture du corps. Bref, la civilisation, qui était encore récemment une civilisation contre le corps, semble se transformer en une civilisation du corps, la culture négative, en une culture positive, affirmative du corps. Le corps, qui semblait ne pas pouvoir être une valeur culturelle, est devenu une valeur-fétiche qui pénètre toutes les sphères de la culture : il est devenu le grand médiateur de la culture contemporaine en régime capitaliste hautement développé.
La question qui se pose est donc celle-ci : la civilisation du corps est-elle une libération du corps, une culture réelle ou une répression, et même une sur-répression du corps ? L’organisme humain est-il vraiment le grand sacrifié du progrès de la culture ?
La culture du corps, dont nous examinerons quelques — traits typiques, démontre chaque jour son unité répressive. Non seulement l'organisme est de plus en plus mutilé dans le travail, réduit à n'être qu'une force abstraite et rentable ; non seulement il est plongé dans un univers urbain hostile qui tue ses rapports et ses échanges organiques avec la nature, mais il est encore investi, exploité mercantilement par le cycle des marchandises et le spectacle sexuel. Le système capitaliste doit donc nécessairement contrôler, manipuler, administrer le corps, son énergie, ses pulsions, ses besoins, ses désirs pour l'intégrer à la production, lui faire accepter ses normes de consommation et l'adapter à ses loisirs. Tel est le fondement de la culture capitaliste du corps.
La manipulation du corps s'inscrit essentiellement dans un double processus : celui de la sublimation répressive, celui de la désublimation répressive. Ces processus concernent le contrôle et la domestication des pulsions et des aspirations de l'organisme, notamment de son énergie érotique. Ils aboutissent à la question centrale de la cuturalisation de l'individu : la répression du principe de plaisir, dont le corps est l'agent et le porteur et qui résume l'aspiration à une vie libre et pacifiée, la subordination du principe de plaisir au principe de réalité, dont le contenu est le condensé des impératifs et des normes de la société de classe. Si la sphère du travail exploité est le domaine de la répression pure, le domaine des loisirs, de la culture de masse est le règne de l'auto-répression «librement consentie».
L'individu revendique ce que le système lui propose. A l'abrutissement
du travail succède l'asservissement et paupérisation d'un
organisme qui n'a d'autres plaisirs que de se préparer à
produire de la plus-value et à s'étourdir dans les maigres
ersatz
sociaux du programme historique du principe de plaisir, dont
la formulation résonne dans l'œuvre de quelques négativistes
freudo-marxistes «utopiques»49
et qui s'intègre dans la dialectique pulsionnelle de la révolution
permanente : de la liberté pulsionnelle à la liberté
politique.
L'ACCENTUATION CAPITALISTE DE LA SUBLIMATION RÉPRESSIVE
1. Les fondements socio-économiques de la sublimation répressive
Chaque individu qui entre dans la société doit se plier à l'appareil de répression de ses pulsions et de ses désirs. Cette œuvre est essentiellement celle de «l'éducation» qui consiste à préparer l'enfant à travailler et à s'adapter à la société et à ses «normes». L'intégration de l'individu à la société est essentiellement le résultat de la renonciation sexuelle au profit de la productivité sociale utile et de la soumission à l'autorité. Le travail culturel, dit Freud, «repose sur la contrainte au travail et le renoncement aux instincts».50 L'énergie sexuelle ainsi dégagée est investie dans le travail culturel, c'est-à-dire, avant tout, dans la production et dans la formation de collectivités. Ce travail culturel, qui est toujours à refaire aux dépens de la satisfaction, est ainsi une répression, une sublimation répressive, c'est-à-dire que les pulsions sexuelles sont détournées de leur but sexuel, la jouissance, et orientées vers des buts socialement valorisés qui n'ont plus rien de sexuel : le travail.
L'énergie sexuelle trouve une dérivation et une utilisation dans d'autres domaines. La répression sexuelle qui débute dès la première enfance consiste donc essentiellement à préparer l'individu au travail par la constitution en lui d'une force de travail adaptée aux exigences de la réalité en place. Freud lui-même a vu la raison profonde, socio-politique, du travail de répression exercé par la société : la nécessité économique qu'il baptisait Ananké... «La base, dit-il, sur laquelle repose la société est en dernière analyse de nature économique : ne possédant pas assez de moyens de subsistance pour permettre à ses membres de vivre sans travailler, la société est obligée de limiter le nombre de ses membres et de détourner leur énergie de l'activité sexuelle vers le travail. Nous sommes là en présence de l'éternel besoin vital qui, né en même temps que l'homme, persiste jusqu'à nos jours.»51
Dès lors, le passage du principe de plaisir au principe de réalité est essentiellement le passage de la jouissance infantile au travail adulte, du plaisir au labeur. Dans un univers où règne la nécessité économique, la nécessité du défoulement pulsionnel, des frustrations et de la sublimation «productive » dépend de la nécessité du travail et par conséquent du report de la satisfaction. Bien que «l'éternel soin vital» dont parle Freud ne soit, à l'heure actuelle, que la conséquence de l'anarchie de la société capitaliste, du gaspillage énorme de la société bourgeoise dont les forces productives pourraient largement, en régime communiste, satisfaire les besoins de l'homme et lui permettre de vivre sans travailler, grâce notamment à l'automation, Freud a parfaitement raison de saisir la cause de la répression dans l'obligation du travail en régime de pénurie organisée. Le travail nécessaire, qui est l'expression la plus claire du principe de réalité, est incompatible avec les exigences du principe du plaisir, telles que peut les vivre l’enfant dans son corps : le narcissisme érotique, c'est-à-dire la recherche du plaisir corporel autonome, du plaisir d’organe comme fin en soi.
En effet, le travail est une activité où le corps devient un moyen rationnel, efficace, une force de travail dont le principe n'est pas la jouissance, le libre développement esthético-ludique, mais l'efficacité, le rendement. Par conséquent, le corps infantile, le corps d'amour qui est pour l'enfant une sphère de libre jouissance, doit être transformé en facteur de production compatible avec les structures en place des rapports de production. Intégrer efficacement, sans trop de heurts, l'enfant dans la vie adulte, telle est la tâche principale de l'éducation. «L'éducation doit donc inhiber, interdire, réprimer, et c'est à quoi elle s'est de tout temps amplement appliquée.»52 Ce processus implique que l'individu passe d'un rapport érotique avec son corps à un rapport de maîtrise, de domination. Mais ce processus se heurte au contenu primaire de la sexualité infantile tout entière orientée vers le plaisir corporel auto-érotique.
2. Les mécanismes de la sublimation répressive
Le processus d'adaptation du corps de l'enfant au travail passe par la transformation répressive de la sexualité infantile, et plus généralement par la neutralisation érotique de l'organisme humain. Pour maintenir sa domination, l'appareil transforme l'organisme en objet-sujet de labeur utilisant l'énergie érotique. Il transforme, selon l'expression de M. Bonaparte, «la puissance libidinale en puissance de travail». Ce processus, qui commence très tôt et n'est jamais complètement achevé, comprend plusieurs mécanismes:
— répression des pulsions partielles pré- et non-génitales
perverses ;
— répression de l'auto-érotisme du corps, du narcissisme
physique ;
— unification répressive des différentes tendances partielles
sous le primat de la génitalité adulte ;
— transformation de la génitalité en force rentabilisée
de reproduction de l'espèce ;
— désensualisation générale de l'organisme, notamment
de la sensibilité et de la musculature, désérotisation
générale de la sexualité et des objets sexuels.
La direction générale de la sublimation répressive suit donc deux voies : d'une part, le travail aliéné, répressif, déplaisant, c'est-à-dire le labeur dans l'exploitation de classe ; d'autre part, la génitalité adulte, la reproduction monogame dans le mariage bourgeois. Autrement dit, le but de l'organisme n'est pas sa satisfaction, son libre jeu, mais son utilisation à d'autres fins utiles. La sexualité perd sa qualité érotique primaire pour devenir une énergie sociale rentable et contrôlée. L'activité sexuelle proprement dite devient une activité productive et ce à double titre, dans la mesure où elle permet la production de futurs producteurs et aussi dans la mesure où elle constitue, en tant que processus de décharge libidinale, un soulagement énergétique nécessaire à la récupération de la force de travail. La sexualité est donc tolérée comme travail et hygiène. Elle est toujours subordonnée au labeur, soit en contribuant à améliorer le rendement du travail, soit en constituant un moyen de récupération physique.
Ce processus est facilité par le fait que l'organisme a été totalement désérotisé et que toute la libido a été concentrée sur l'appareil génital, «lequel, tel une sorte de gérant, dirige l'entreprise de décharge érotique de l'organisme entier.»53 Celui-ci devient alors l'enjeu de performances sportives, la manifestation de «l’athlétisme sexuel». La sexualité génitale devient elle-même travail et récompense pour le travail fourni. En procurant une satisfaction partielle, la génitalité constitue «la récompense des organes pour leur bon fonctionnement et en même temps les encourage à de nouvelles performances».54
3. La rationalisation industrielle de la sublimation répressive
Or, à l'heure actuelle, la sublimation répressive du corps demeure une nécessité absolue pour l'appareil de production entièrement soumis aux impératifs du rendement, de la productivité. La sublimation du corps, loin de diminuer, n'a fait qu'augmenter. La sublimation s'est faite technologique et institutionnelle. A l'heure actuelle, l'accélération de la production, la recherche frénétique de la productivité, la rationalisation croissante du travail sur le dos de la classe ouvrière entraînent une sublimation répressive de plus en plus poussée de l'organisme, qui doit être totalement réduit en une puissance abstraite énergétique, en une somme polyfonctionnelle de techniques instrumentales, bref en une pure et abstraite force de travail. Il y a une véritable course au rendement de la sublimation : la sublimation elle-même obéit au principe de rendement.
La productivité croissante du travail social est liée à la répression croissante, à l'extension du champ des frustrations, des dérivations libidinales, des renoncements, et ceux-ci contribuent à augmenter la productivité par l'apport d'énergie érotique non utilisée. Le travail industriel-capitaliste actuel exige que l'organisme soit transformé en un appareil efficace, c'est-à-dire en un auxiliaire opérationnel de la machine. Les nombreuses études psycho-sociologiques faites à ce sujet confirment que le travail à la chaîne, le travail automatisé, parcellisé, le travail de haut rendement, de surveillance, tels qu'ils tendent à devenir dominants, entraînent une rationalisation sans cesse plus poussée de l'organisme humain. La rationalisation de l'appareil de production entraîne une rationalisation biologique croissante de la machine animale, du moteur humain. Dans le système homme-machine ou homme-automate (cf. les conceptions d'Ochanine) où il s'agit de maximiser les performances globales du système considéré comme totalité, l'organisme est réduit à un pur opérateur abstrait, à un outil «polyvalent», selon le terme de Friedmann.
Dans ce système où l'organisme humain doit avoir un fonctionnement optimum, c'est-à-dire totalement réaliste, entièrement soumis au principe de réalité, afin que ses relations avec la machine soient parfaitement intégrées et opérationnelles, le corps humain est transformé en un système de communications, en un système stimulus-réponse. Puisque le travail est considéré comme une chaîne, une série de signaux et de réponses qui se succèdent, la mise en condition de l'organisme se résume surtout en la perception des signaux et en l'adaptation des réponses, et cela sur un rythme élevé. C'est ce behaviorisme industriel qui exige la désexualisation du corps, seule condition du rendement. La productivité du travail est inconciliable avec la sexualité érotique. Cette mobilisation du corps sous le règne du principe de rendement comprend essentiellement quatre processus de rationalisation biologique.
a) La cybernétisation des récepteurs sensoriels. Toutes les sphères de la sensibilité sont transformées en purs récepteurs d'information, en canaux de signalisation. L'œil, l'oreille sont devenus des organes cybernétiques abstraits. La qualité érotique de la perception se perd au bénéfice des informations abstraites, rationalisées. Les tâches de vigilance, de discrimination, désérotisent complètement la sensibilité réifiée.
b) La mécanisation, l'automatisation des mouvements et des gestes qui ressemblent structurellement aux mouvements de la machine et se calquent sur eux. Cette mécanisation, qui s'opère au détriment du plaisir ludique du mouvement, opérationnalise entièrement la musculature.
c) L'automatisation et la formalisation des fonctions mentales, psycho-sensorielles surtout, et la modélisation des mécanismes nerveux supérieurs (mémoire, etc.).
d) Le traitement et la manipulation des «états fonctionnels» de la machine animale.55
La phrase de Marx sur l'homme appendice de la machine reste plus vraie que jamais. Ce processus de rationalisation biologique de la force de travail, de sublimation répressive, commencé depuis l'ère capitaliste industrielle, ne peut aller qu'en s'accentuant et entraîner une sublimation de plus en plus profonde de l'organisme. La désexualisation, c'est-à-dire la réification et l'abstraction du corps, est un fait irréversible en régime capitaliste. Seule l'automation dans le règne de la liberté, le communisme, c’est-à-dire l'abolition du travail nécessaire, peut renverser fondamentalement ce processus.
La recherche du rendement biologique tend de nos jours devenir une pratique systématique. Depuis les premiers travaux de la physiologie du travail jusqu'à nos jours, la liste des sciences du rendement n'a cessé de s'accroître (learning, behaviorisme, pavlovisme, médecine sportive, science du mouvement). A l'heure actuelle, la science du rendement a trouvé son unité autour de son fondement pratique : la productivité de la force de travail. Les idéologies du travail commencent à systématiser les propositions de cette science de l'adaptation au travail. C'est dans les pays de l'Est que cette nouvelle science, couverte du label marxiste-léniniste, se développe le plus. Celle-ci est définie comme la discipline scientifique qui s’occupe des lois générales régissant la capacité de rendement de l'homme en tant que force productive aux différents âges de la vie. Cette science «étudie, dit W. Sieger, de manière générale et systématique, la formation de l'homme, ainsi que sa reproduction simple et élargie, en tant que force de travail».56 «Cette science de la meilleure forme à donner à la vie humaine, cette science du rendement humain, on pourrait l'appeler humanique, pour souligner son principe fondamental : la technologie scientifique de la forme à donner à la vie humaine.»57
La meilleure forme donnée à la vie humaine en régime «communiste» est définie comme la capacité de rendement de l'organisme ; autrement dit, le contenu de l'existence communiste est donné par le rendement, c'est-à-dire, dans le cas concret des pays dits socialistes, par l'asservissement total à l'exploitation de la force de travail, la subordination aux objectifs anti-ouvriers de la production dominée par la bureaucratie exploiteuse.58 La meilleure forme à donner à la vie a un visage sinistre : «Allié au bonheur social, l'organisme sain, capable du maximum d'adaptation et par là du maximum de rendement, est la cause d'une joie de vivre infinie, du sentiment que la vie est entièrement remplie.»59 Cette programmation de l'homme communiste, cette humanique de l'adaptation au travail aliéné trouve son expression dans l'humanique sportive, dans le sport de compétition. Celui-ci est devenu partout la science expérimentale de la sublimation rentabilisée, l'industrie, l'institution de la sublimation socialement contrôlée, du rendement répressif.
C'est pourquoi «le sport de compétition a été et demeure le vaste champ d'expérimentation sociale permettant d'étudier scientifiquement la capacité de rendement de l'homme sain et son accroissement. C'est là une de ses fonctions sociales».60 Le sport devient le modèle de la forme à donner à la vie : la planification de la sublimation et de la répression, le contrôle total sur l'existence. «Par la planification à long terme de l'entraînement, par la forme même de l'entraînement et de la vie des sportifs, par leur préparation aux compétitions, il a créé une base valable pour l'introduction d'une planification méthodique pour la conduite de la vie.»61 Le sport, comme science du rendement, devient réellement la préparation au labeur et au système concentrationnaire de contrôle de la vie.
Résumons-nous :
— toute culture basée sur le travail nécessaire aliéné
dans le cadre d'une société de classe exige la sublimation
du corps, la mort du corps d'amour et sa transformation en objet-sujet
de labeur, en agent de Thanatos ;
— la sublimation est une désérotisation, c'est-à-dire
une modification du rapport de l'individu à son corps. Celui-ci
n'est plus une sphère de plaisir autonome, mais un instrument. La
finalité s'est déplacée du sujet vers l'objet et du
plaisir vers la productivité ;
— la centralisation répressive des tendances sexuelles partielles
sous le primat de la génitalité fait du corps une machine
de reproduction. La sexualité devient donc directement une force
productive. Comme dit Marx, «la plus haute fonction du corps, c'est
l'activité sexuelle», car elle permet de produire de nouveaux
corps62 ;
— la recherche du rendement, la rationalisation de l'appareil de production
conduisent à la rationalisation biologique, psychosomatique, du
corps, à sa transformation de plus en plus poussée en puissance
de rendement, et par conséquent entraînent une sublimation
de plus en plus intense.
C'est donc l'intensification de la sublimation répressive qui interdit de parler aujourd'hui de libération du corps, de culture supérieure du corps. Dans cette optique, la discussion sur les loisirs s'éclaire déjà singulièrement. Nous allons voir comment le processus de sublimation répressive est soumis à sa propre dialectique, au processus de désublimation répressive.
LA NÉCESSITÉ SOCIALE ACTUELLE DE LA DÉSUBLIMATION RÉPRESSIVE
1. La dialectique de la sublimation et de la désublimation
A mesure que la sublimation s'étend et se fait plus profonde, la désublimation devient plus large, plus répressive, plus brutale. La sublimation entraîne en effet sa propre «négation», la désublimation. Cette dialectique semble avoir été entrevue par Freud lui-même dans ses Cinq leçons sur la psychanalyse : «Sans doute il est tentant, dit-il, de transfigurer les éléments de la sexualité par le moyen d'une sublimation toujours plus étendue, pour le plus grand bien de la société. Mais, de même que, dans une machine, on ne peut transformer en travail mécanique utilisable la totalité de la chaleur dépensée, de même on ne peut espérer transmuer intégralement l'énergie provenant de l'instinct sexuel. Cela est impossible. Et en privant l'instinct sexuel de son aliment naturel, on provoque des conséquences fâcheuses.»
Nous avons déjà vu comment la sexualité est satisfaite à titre de reproduction et d'hygiène, c'est-à-dire est elle-même manipulée pour permettre à l'individu de conserver son équilibre mental et physique. Pour éviter les conséquences fâcheuses, c'est-à-dire, entre autres, les névroses, les incapacités de travail, et autres phénomènes incontrôlés, il faut donner à la sexualité son «aliment naturel» sous une forme qui soit compatible avec l'ordre existant. Tel est le fondement de la désublimation répressive. Pour que la machine animale continue à fonctionner normalement, il faut lui accorder quelques gratifications. C'est la récupération de la force de travail, sa reconstitution qui exigent la désublimation sexuelle et physique. C'est donc la nécessité du travail qui implique que l'on accorde quelques satisfactions libidinales.
En effet, il est impossible de déplacer entièrement l'énergie sexuelle vers le travail. Les individus doivent avoir un minimum de satisfactions pour pouvoir continuer à fonctionner normalement. Sans cette «ration», ils succombent à des troubles.63 C'est pourquoi la société tolère un minimum de désublimation. Mais les satisfactions ne sont plus des satisfactions réelles, c'est-à-dire qui ont trait aux buts primaires du principe de plaisir, car ces buts sont incompatibles avec l'ordre existant. «La société, dit Freud, ne voit pas de plus grand danger à sa culture que celui que présenteraient la libération des instincts sexuels et leur retour à leurs buts primitifs.»64 C'est pourquoi les satisfactions accordées ne sont jamais que des satisfactions substitutives entièrement intégrées à l'ordre établi. Bien plus, ces satisfactions contribuent même à enchaîner l'individu à l'ordre établi et à consolider celui-ci.
Si le domaine du travail est le domaine de la sublimation répressive, le domaine des loisirs est le domaine de la désublimation répressive. La culture de masse est la culture pure de la désublimation.
Ce sont les caractéristiques de la sublimation qui déterminent celles de la désublimation, laquelle représente en quelque sorte le complément nécessaire à la manipulation des individus. Nous allons examiner les traits essentiels de cette désublimation.
2. Le soulagement, la détente, le «défoulement» physique, sensuel et sexuel
C'est l'aspect le plus caractéristique et le plus massif de la désublimation répressive. De nombreux auteurs ont noté la libéralisation croissante des mœurs, de la sexualité, qui se dépuritaniseraient en quelque sorte, et qui iraient de pair apparemment avec l'affirmation croissante des exigences physiques, du bonheur physique, de la volonté d'émancipation érotique. Apparemment, en effet, le corps se libère de plus en plus, s'installe souverainement dans la culture de masse et la civilisation des loisirs. Il s'installe même de manière sauvage et débridée. C'est ce que la grande presse qualifie un peu vite de défoulement, de relâchement des mœurs, de volonté de jouissance matérialiste. Dans tous les secteurs des mass media, de la culture de masse, des loisirs, en effet, on voit apparaître des activités, des normes, des comportements, des images, des modèles, qui semblent être en effet une immense affirmation explosive de la libido et de ses revendications.
Le nudisme, l'érotisme séméiologique des mass media, les multiples attractions sexuelles (strip-tease des boulevards, concours de sexe, etc.), les innombrables marchandises sexuelles, les activités physiques des camps exotiques de nature (Club Méditerranée), le soulagement organique passif dans les parcages de camping populaire, le dévêtissement sur les plages, le tourisme de banlieue, le libertinage juvénile dans les piscines, le flirt massif dans les dancings, l'évocation suggestive des danses modernes yé-yé, tout cela témoigne effectivement d'une sorte de retour massif de ce qui était refoulé. Mais cette apparente libération n'est que la conséquence, le processus inverse de la sublimation répressive, c'est-à-dire du refoulement. La désublimation répressive est le signe de la puissance du travail social du refoulement. Le corps libéré est encore sous la domination de la société qui le réprime et qui lui permet à présent de s'ébaudir. Les excès qu'on a coutume de signaler dans l'actuelle désublimation de la culture de masse sont encore des excès administrés, contrôlés. La délivrance sensuelle, grossière, brutale, massive, est corrélative de la domestication féroce d'Éros infantile, paradigme de tout plaisir réel. La culture de masse est même l'organisation scientifique, manipulée, de cette désublimation, de ce défoulement. Que ce soit par les cris, le vacarme, les trépignements, le débridement acoustique des musiques et la turbulence physique des danses yé-yé, des spectacles «hot», que ce soit par la frénésie rythmique des techniques sociales d'extase, la culture de masse, au moyen des marchandises et des mass media, cultive systématiquement cette transe des sens, des muscles et des nerfs.
Si l'on voulait pousser l'analogie à fond, et nous pensons qu'il faut le faire, la désublimation répressive est à l'individu ce qu'est la fête orgiaque à la collectivité. Écoutons encore une fois Freud: «Malgré toutes les privations et restrictions qui sont imposées à l'individu, la violation périodique des prohibitions constitue partout la règle, et nous en avons la preuve dans l'institution des fêtes qui au début n'étaient que des excès autorisés par la loi (souligné par nous), ce qui explique la gaieté qui les caractérisait. Les saturnales des Romains et le carnaval de nos jours se rapprochent sur ce point essentiel des fêtes des primitifs pendant lesquelles on se livrait à des débauches comportant la violation des commandements les plus sacrés.»65
Chez l'individu de masse aujourd'hui, la désublimation est le carnaval permanent de la morne quotidienneté, ce n'est même plus une fête, mais un ennui. Tandis que l'orgie est une désublimation limitée qui tranche sur le reste de la vie quotidienne, soumise à des impératifs et des normes stricts et formant une sphère strictement limitée dans le temps et l'espace, autrement dit, qui n'est pas soumise à l'organisation spatio-temporelle ordinaire, la désublimation actuelle est elle-même soumise à cette spatio-temporalité «réaliste» et devient quotidienne. Il n'y a pas de frontières entre la sublimation et la désublimation. Elles passent l'une dans l'autre et se conditionnent réciproquement. En ce sens, il n'y a pas cette alternance caractéristique de la fête, ce passage brutal de l'abstinence à la licence. Dans la désublimation répressive (la culture de masse), l'abstinence est elle-même licence et la licence abstinence, la répression est bonheur et le bonheur répression.
Dans la fête, la transgression périodique des interdits ne supprime pas pour le reste du temps ces mêmes interdits, mais contribue au contraire à les renforcer après la fête. De même, dans la désublimation, les «satisfactions», le défoulement, la débauche de la culture de masse ne remettent pas en question les prohibitions, les répressions, les frustrations, mais contribuent au contraire à les stabiliser, à les justifier par l'existence même de ces soupapes de sécurité. Comme dit Marcuse, la désublimation répressive est «une délivrance à l'égard de la répression, un soulagement du corps qui échappe temporairement aux dépravations du labeur ; c'est même le soulagement d'un corps sensuel qui jouit des bienfaits de la culture de masse. Mais c'est néanmoins la délivrance d'un corps soumis à la répression, d'un instrument de labeur et de divertissement dans une société qui l'organise contre sa propre libération.»66
La désublimation des sens est un aspect caractéristique d'une civilisation sensorielle. La turbulence sensorielle, systématiquement organisée par la culture de masse et la civilisation des loisirs, est la réponse culturelle à la répression, à la sublimation des sens dans le travail et la productivité. A mesure que l'organisation sensorielle de l'organisme est de plus en plus intégrée à la rationalisation du travail et que les sens sont de plus en plus cybernétisés, la culture de masse devient de plus en plus l'exutoire d'une certaine débauche sensorielle. La discipline de la sensibilité dans le processus du travail, le fonctionnement rationalisé de la circulation des informations sensorielles, le silence obligatoire, la mutilation de la sphère érotico-ludique de la sensibilité par les conditions répressives du travail en milieu industriel, bref, la mort du libre jeu, non réprimé, des sens, la désérotisation de la sensibilité, la pétrification sensorielle conditionnent la compensation sociale, qui est frénésie sensorielle.
C'est le bruit musical, par exemple la musique de variétés et les chansons yé-yé, qui reflète le mieux ce besoin de dérèglement acoustique. Que ce soit par les juke-box, la vente massive des disques de variétés, la présence permanente de la musique yé-yé (d'une affligeante ressemblance sur toutes les chaînes de radio), la culture de masse organise ce besoin de libération de l'oreille. La désublimation de l'ouïe est immédiatement répressive en ce sens que c'est une désublimation qui s'opère dans le cadre du système de la marchandise musicale et ne permet pas de s'attaquer aux fondements sociaux qui nécessitent un tel «défoulement acoustique».
On retrouve le même phénomène dans la désublimation musculaire, qui est encore plus prononcée que la désublimation sensorielle. La culture de masse, et surtout les loisirs offrent d'innombrables occasions d'une agitation musculaire, d'une désublimation de la motricité. Depuis les cavalcades en moto et autres formes violentes de turbulence musculaire qui ont tendance à proliférer (toutes les techniques de vertige physique) jusqu'aux formes plus sociabilisées de désublimation musculaire (sport, etc.), l'actuelle culture de masse se caractérise par la résurgence de l'activité musculaire pure, sauvage, incontrôlée.
C'est dans les danses juvéniles de masse modernes que l'on constate le plus clairement le phénomène (jerk, hula-hoop, twist, let-kiss). La désublimation collective des muscles et de la motricité opère comme un calmant, ou comme un besoin d'activité considérable qui doit être satisfait brutalement, sans limite, ni mesure. Aux gestes réglés, disciplinés du travail s'opposent l'agitation frénétique des danses aux rythmes obsessionnels, la débauche d'expression musculaire, de la voix du geste. Le mouvement désublimé retrouve tout ce qui lui était interdit : mimiques érotiques, gesticulations violentes, contorsions semi-obscènes. On danse jusqu'à épuisement, on tournoie jusqu'au vertige de la répétition compulsionnelle (jerk).
3. La manipulation du corps-marchandise et l'idéologie du bien-être : la désublimation dans la consommation
C'est d'abord par la culture de la marchandise que réapparaît socialement et massivement le corps. L'hypertrophie du corps se manifeste essentiellement par la prolifération de l'industrie du corps. La culture de masse gravite en effet presque intégralement autour du corps, qui est devenu un champ infini d'exploitation mercantile. L'émergence du corps est fondamentalement le jaillissement du corps-marchandise. Le «retour du refoulé» corporel est le triomphe de la marchandise corporelle.
Un des aspects les plus caractéristiques du commerce du corps est la multiplication des marchandises, biens, services, objets, produits, qui sont censés procurer à l'organisme une satisfaction ou contribuer à son bonheur et à son bien-être. La plupart de ces «gadgets» se rapportent soit au narcissisme, soit à la sexualité. La rhétorique publicitaire de ce genre de commerce est particulièrement abondante dans les publications féminines ou dans les revues à grand tirage. Qu'il s'agisse de refaire pousser les cheveux, de grandir, de maigrir, de perdre des pieds plats, des varices, la cellulite, de galber une poitrine défaillante, de retrouver une peau saine ravagée par l'acné et les points noirs, d'avoir bonne haleine, de supprimer les pellicules, d'empêcher la transpiration, de «gommer» les rides compromettantes, de redonner aux dents leur éclat, d'épiler «les ombres disgracieuses», le système de la marchandise présente au corps le mirage d'une perfection physique mercantile.
Cet illusionnisme est encore accentué par l'exploitation publicitaire permanente du culte du muscle, du culturisme. Les multiples méthodes de «gonflette», crèmes, gelées, appareils divers qui s'offrent sur le marché garantissent en quelques semaines, parfois en quelques jours, une musculature puissante et virile. Ils font miroiter l'image d’un individu harmonieusement développé, bien proportionné, en plein équilibre psycho-physique, sûr de lui, et par-dessus tout, sachant plaire aux femmes, par son muscle-appeal. Cette propagande de virilisation à bon marché s'inscrit également dans le cadre de la démagogie psycho-manipulatoire de toutes les méthodes du style dynam-institut, qui luttent contre la timidité et le manque d'assurance.
Par ailleurs, le système propose non seulement à l'homme des biceps, un torse et des cuisses d'athlète, à la femme une poitrine ferme, des hanches de starlette et des jambes d'ondine, mais encore à tous deux le bronzage.
Une des valeurs corporelles la plus commerciale est bien le hâle du corps. Il existe même des appareils électriques (ultra-violet) qui procurent tout le soleil nécessaire en chambre. Quoi qu'il arrive en tout cas, il faut être bronzé. Cette qualité confère au corps une valeur d'échange sexuelle non négligeable. Toutes les images, représentations sociales, du corps en maillot de bain, le représentent au soleil, bien bronzé. Le muscle bronzé est d'ailleurs le signe de la santé et de la jeunesse. Il est devenu maintenant, avec la «civilisation des loisirs», synonyme de vacances. Autour de ce mythe agissant s'est constituée également une industrie prospère : les produits, crèmes, lotions pour la peau, contre le soleil. Être bronzé est le signe social du vacancier heureux. C'est pourquoi tout le secteur commercial (tourisme, loisirs, industrie des produits de beauté) utilise à fond cette recherche du soleil et de la peau bronzée et l'exploite largement.
Mais les marchandises du corps deviennent encore plus exigeantes. A mesure que l'abrutissement commercial gagne de plus en plus profondément les couches populaires, les marchandises du corps offrent des vertus et promettent des qualités de plus en plus «miraculeuses». L'«offre» des qualités corporelles devient de plus en plus vaste et osée. Des produits «révolutionnaires» permettent de rester en forme toute la journée, de se sentir en plein «boum», d'effacer la fatigue en un tour de main, de se refaire une peau neuve quotidienne (pilules, dragées, liqueurs). D'autres produits, encore plus «sensationnels», permettent aux individus de se refaire une «virilité-minute» sérieusement compromise, de retrouver le plein épanouissement sexuel et la pleine capacité amoureuse.
Enfin, dans un souci d'hygiène sexuelle, les multiples équipes de spécialistes diffusent, discrétion assurée, des manuels d'entente amoureuse, d'harmonie du couple et autres documents révolutionnaires sur l'éducation sexuelle. On vend les techniques, codifiées, d'épanouissement sexuel, de connaissance sensuelle de la femme ; on vend ce qu'il faut savoir sur la vie «intime» du couple. Même l'appareil clérical donne sa caution morale à la diffusion commerciale, massive, publicitaire, des méthodes de régulation des naissances, de prise de température et des techniques Ogino. Tout cela au nom de la santé et du bien-être. D'autre part, l'appareil commercial utilise largement l'attrait que provoque la connaissance de techniques amoureuses inconnues, secrètes, mystérieuses des Indes et du Moyen-Orient (Kama-Sutra, etc.).
Ces exemples typiques éclairent singulièrement le caractère répressif de l'actuel commerce du corps. Dans les conditions capitalistes actuelles, le corps est pour l'immense majorité des individus, abrutis par le labeur, vieillis, déprimés, fatigués par la civilisation urbaine et industrielle, une sphère de malaise, d'insatisfaction, d'imperfections physiques diverses, qui sont à l'origine de cette immense et puissante aspiration à la perfection, au bien-être, à la satisfaction physique, au bonheur et à l'esthétique du corps. C'est ce désir d'une corporéité réellement appropriée qui ne soit pas étrangère ni mutilante ou inesthétique, que manipule et exploite le système de la marchandise. Il entretient publicitairement cet élan vers l'épanouissement physique total du corps, afin d'alimenter la consommation de ses produits qui se présentent comme des remèdes, des «antidotes», des contrepoisons aux maux, défections et imperfections de l'organisme. Il réussit donc à détourner les revendications des buts réels qui seuls permettraient une réelle satisfaction : l'abolition du mode de travail actuel, prémisse d'une véritable culture du corps.
A mesure que le corps est de plus en plus sublimé dans la production, il est de plus en plus désublimé dans la consommation. Celle-ci est même un des moyens les plus efficaces de la désublimation, y compris la désublimation sexuelle, qui s'accomplit sur le mode de la consommation du sexe. La consommation de masse du corps et des marchandises corporelles est devenue un des modes institutionnels les plus efficaces de la désublimation répressive. Le bonheur que Freud voyait dans la satisfaction des pulsions fondamentales est remplacé par la jouissance d'objets qui se rapportent tous, mais de manière médiate seulement, au corps. C'est la mystification mercantile. Les qualités, les états de l'homme sont projetés dans les choses sociales qui peuvent, en retour, les procurer à l'individu qui les consommera. Ce phénomène est un aspect du fétichisme de la marchandise.
La logique généralisée de cet associationnisme magique veut que l'ensemble des objets de consommation fasse le tour de ce qu'un individu peut espérer comme bonheur, bien-être et santé. Les marchandises peuvent offrir les satisfactions refusées par ailleurs. C'est en elles que le corps se désublime, en particulier Éros. L'affirmation croissante du corps aliéné, manipulé, administré dans les marchandises est la négation sans cesse accentuée, le refoulement sans cesse plus profond du corps authentique. Ce processus est l'expression la plus criante de la réification du corps. Le corps est vraiment traité comme chose dans un univers de choses. La sublimation, en niant le corps, projette le corps refoulé dans les choses, dans les marchandises, le chosifie, ce qu'exprime N. Brown67 : «La sublimation est une mortification du corps et elle transfère la vie du corps dans les choses mortes. Il y a dans toute sublimation une mort du corps.» Cette vie, ce sont les choses sociales, les marchandises qui en héritent. «Plus la vie, dit encore N. Brown, passe dans les choses, moins il y a de vie dans le corps et en même temps l'accumulation croissante des choses représente une énonciation toujours plus complète de la vie perdue du corps.»68
Ce double processus est non seulement celui du corps traité et exploité comme une marchandise, mais encore et surtout de la marchandise traitée et exploitée comme corps. A mesure que le corps est mis en valeur comme une marchandise à consommer, les marchandises, surtout au niveau des signes publicitaires, s'imprègnent des attributs corporels, en particulier des caractéristiques secondaires de la sexualité (oralité, épiderme, etc.). La culture de masse mercantile est une culture des zones érogènes partielles et des qualités sexuelles secondaires. Le corps semble satisfaire ses exigences en profitant de l'apparente explosion sexuelle et érotique qui traverse de part en part l'actuelle culture.
Les qualités érogènes immédiates du corps semblent irradier dans toutes les sphères des mass media, à tel point que l'on peut qualifier les choses, principalement les marchandises, d'après la relation qu'elles entretiennent avec telle ou telle qualité sexuelle principale ou secondaire, telle ou telle zone érogène (phallus, bouche, épiderme, sein, etc.). Il en est de même des images sociales, surtout des images et des signes publicitaires, cinématographiques, du corps. La séméiologie de la culture de masse est en grande partie une séméiologie du corps, du corps atomisé, partialisé, découpé suivant les impératifs du spectacle de la marchandise.69
La culture de masse s'approvisionne aux sources mêmes de l'énergie libidinale corporelle qu'elle investit socialement, mercantilement. Entre la culture de masse et le corps s'établit un rapport capitaliste d'investissement, de publicité, d'exploitation commerciale. Le corps est devenu sous son aspect total, ou atomisé en ses différents segments, le grand médiateur marchand de la publicité. C'est par son intermédiaire et son pouvoir que les marchandises participent de sa dynamique érotique. La séméiologie publicitaire est quasiment une séméiologie du corps érotisé.
Dans le domaine des représentations sociales collectives du corps, en particulier dans les images publicitaires qui circulent dans l'ensemble de la sphère des communications de masse, le corps est pétrifié et chosifié artificiellement par son rôle de médiateur mercantile, de représentant hallucinatoire de la marchandise. Il est dans le domaine des mass media le porte-valeur de l'érotisme de la marchandise, ou plus exactement l'érotisme du corps s'est absorbé dans un éther omniprésent, dans le cercle infini de la circulation marchande. Les «remous» de la libido ont été pris en charge par la transaction des marchandises sur le théâtre imaginaire des multiples écrans publicitaires (cinéma, affiches, mode, etc.). Comme le dit très justement E. Morin70 : «L'érotisme de la marchandise est avant tout publicitaire.» Si la publicité est la mise en scène spectaculaire de l'érotisme de la marchandise corporelle c'est parce que le corps traité comme marchandise est le plus facilement «exploitable» au niveau de sa généralité la plus abstraite, à savoir son essence érotique. La publicité exploite le plus facilement sa vertu érogène immanente, ce que E. Morin appelle son «fluide érotique».71
En outre, le spectacle des marchandises offre à bon compte un érotisme de substitution, un érotisme imaginaire, réifié, un simulacre d'érotisme. C'est la marchandise qui jouit des vertus érotiques, tandis que son consommateur éventuel peut toujours se consoler d'être érotisé par délégation.
Le système de la marchandise utilise à fond le pouvoir libidinal du corps pour créer des liens érotiques avec les marchandises. En somme, il se crée tout un réseau d'associations mercantiles-libidinales. Les objets à faire acheter sont mis en liaison intime avec des qualités érotiques, généralement féminines, qui sont associées à leur usage. Il s'établit une sorte d'adéquation naturelle entre le sexe et l'automobile par exemple, ou entre la beauté féminine et les frigidaires ou les postes de télévision. Autrement dit, pour «être dans le vent», les marchandises doivent s'érotiser, se mettre en rapport avec le corps humain dans son aspect physique sensuel raffiné. Ce corps est en effet toujours présenté comme abstraitement désirable, entouré, auréolé, d'une beauté abstraite réifiée. C'est ainsi que des jambes parfaites ornent le capot d'une automobile ou des mains de star enveloppent un transistor comme on caresserait un objet sexuel. Tel bébé aussi par exemple, dans sa chair moelleusement rose, orne, comme un pot de fleurs, un appareil de télévision. Celui-ci s'est fait chair infantile, perversement désirable. Mais à travers ces images parfaites s'élabore une image sociale, collective, abstraite, du corps, une norme, qui, comme nous le verrons encore, impose secrètement une technologie corporelle, une conscience corporelle déterminées. C'est par les grands canaux des mass media en effet que l'individu normalise ses gestes, ses attitudes, évalue sa perfection physique (qualité de la peau, canons de beauté, etc.), imite des standards corporels fixés par des personnages vedettes (identification).
Si la première forme de consommation corporelle était la consommation de marchandises par le corps, la deuxième, beaucoup plus profonde, est la consommation du corps par le corps. C'est le corps lui-même qui devient l'objet de la consommation, et non plus seulement les objets se rapportant au corps. C'est au niveau de la sexualité que cet aspect est le plus manifeste. La sexualité n'est tolérée qu'en tant qu'objet de consommation génitale. La consommation sexuelle n'est jamais qu'un élément de l'hygiène physique nécessaire au maintien de la répression de la sexualité.
L'idéal hygiénique (le healthy sex life) de la sexualité est l'idéal même des congrégations du couple, de l'industrie du cosmétique, de la rééducation psychothérapeutique, du sport et des autres institutions de masse qui traitent scientifiquement de l'équilibre et de la santé sexuels, de l'harmonie du couple, de la santé génitale et de l'équilibre des sens. Cette sexualité aseptisée, régularisée, contrôlée, est évidemment nécessaire au traitement social de la reproduction de «l'enfant désiré». La prétendue libération sexuelle dans la culture de masse n'est que la désexualisation d'Éros par la consommation soigneusement canalisée dans le sens de la monogamie et du mariage bourgeois.
Le système mercantile fait de la consommation un rapport réifié entre l'homme et les marchandises. Entouré de toutes parts d'images qui l'incitent à entrer en relation avec ces précieux objets exposés, l'individu anticipe sur le mode hallucinatoire, fantasmatique, sa rencontre avec l'objet. Et cette rencontre est déjà suggérée dans l'image qu'on lui offre. C'est ainsi que l'image objective du corps devient de plus en plus typiquement standardisée sur le mode de la marchandise exposée. Le corps devient un spectacle mercantile. Qu'il soit en train de consommer, qu'il soit support de marchandise ou marchandise tout court, le corps est toujours présent sur un mode conventionnel, suggestif. Il invite toujours à la consommation, il est toujours une invitation, une incitation. Les attitudes du corps se modèlent sur le langage plastique de la marchandise qui remplit son rôle de provocation à la consommation. C'est ainsi que l'on voit la captation quasi érotique par les mains de l'objet convoité, la prise de possession amoureuse par les jambes de tel ou tel matelas super-élastique et reposant, la mine épanouie du visage devant la caresse du rasoir électrique, la relaxation conventionnelle heureuse du corps à l'écoute d'un disque.
Dans tous les cas, le corps mime ses rapports anticipés avec l'objet désiré. Il se crée une sorte d'art mercantile du mime publicitaire soigneusement stéréotypé. Cette adoration des nouvelles idoles introduit donc de nouvelles techniques corporelles de consommation (imaginaires, fantasmatiques). Tout se passe sur le mode du «c'est comme si vous y étiez», en plus vrai que nature. Et cette éminente valeur de suggestion est obtenue par la participation émotionnelle musculaire du corps. On imagine de moins en moins une publicité pour un objet qui le présente simplement comme objet tout nu. Toujours il est présenté en situation avec le corps, ou plus généralement avec une partie du corps presque toujours dénudée. Dans ce processus, le corps s'extériorise entièrement et devient lui-même une image objectivée. Ces tendances sont l'amorce de la création et de la diffusion idéologique massive de techniques latentes du corps, de techniques permettant de normaliser les rapports de l'homme à la marchandise. Le fétichisme de la marchandise, l'adoration de l'objet de consommation deviennent directement l'expression technique du corps qui simule ses attitudes.
La nouvelle technologie corporelle, identificative, réifiée, est celle, massive, du mime publicitaire. C'est à notre avis un domaine trop longtemps méconnu que cette imprégnation structurelle du corps de l'homme par les objets marchands. Les gestes de l'individu, ses attitudes, se modèlent sur ceux des objets en spectacle et sur leurs modes d'utilisation. Cette «mimicry» marchande est particulièrement nette dans le phénomène yé-yé où l'allure globale des jeunes gens et jeunes filles se calque parfaitement sur la structure des objets de la panoplie du parfait yé-yé (allures vestimentaires, démarches, etc.). Les techniques du corps sont ici déterminées fondamentalement par des objets et images fétiches.
Le corps se trouve ainsi utilisé, manipulé, acheté, vendu comme une chose parmi d'autres choses. La réification corporelle par la marchandise opère surtout sous forme de fétichisme du corps. C'est en le fétichisant que la culture de masse a réussi à faire du corps un objet culturel maniable et opérationnel, en l'intégrant dans le monde des fétiches qui s'appellent les marchandises. La culture de masse opère une double fétichisation du corps : fétichisation sexuelle, fétichisation marchande. Elle fait du corps un équivalent général, abstrait, réifié à la fois de la marchandise et du sexe. Le fétichisme de la marchandise transforme le corps en simple valeur d'échange intégrée dans une série de valeurs marchandes.
Par cette forme fantastique (Marx), la valeur d'usage du corps diffère de sa valeur d'échange. Le fétichisme sexuel, lui, transforme toutes les parties du corps en équivalents sexuels le long d'une ligne symbolique associative complexe. «Le substitut de l'objet sexuel est généralement une partie du corps peu appropriée à un but sexuel (les cheveux, les pieds) ou un objet inanimé qui touche de près l'objet aimé, et de préférence son sexe (des parties de ses vêtements, son linge). Ces substituts peuvent en vérité être comparés au fétiche dans lequel le sauvage incarne son Dieu.»72 C'est évidemment la publicité qui concentre tous ces processus. Comme nous l'avons vu, la publicité est un symbolisme dégradé du corps. Tous les objets sont utilisés pour être rapportés médiatement ou immédiatement au corps ou à certaines de ses parties. C'est la marchandise qui est devenue le substitut sexuel et la consommation programmée, la substitution de l'érotisme libre. La sexualité mercantile devient la consommation de marchandise sexuelle, depuis le corps-marchandise réellement prostitué jusqu'aux publications érotiques qui vendent des fantasmes à bon marché (masturbation, sado-masochisme, voyeurisme, etc.). La sexualité est réifiée. Et «la sexualité réifiée est chose agréable qui n'a besoin que d'un mode d'emploi. On peut éprouver davantage en suivant la notice jointe à la marchandise.»73
L'industrie marchande du corps est l'industrie du bonheur physique, du bien-être corporel, du confort physique. C'est la désublimation dans la consommation qui est présentée comme le bonheur. L'efficacité répressive de la consommation corporelle est déterminée par l'efficacité des aspirations profondes de l'homme, par la manipulation des besoins et instincts au profit de l'appareil économique en place.
Si le corps est omniprésent dans la culture de masse, c'est parce que celle-ci permet de canaliser socialement, au profit de l'appareil, le retour des pulsions refoulées. Leur satisfaction se fait au moyen de marchandises. La désublimation répressive est en fait la satisfaction sur le mode du gadget. Ce sont les exigences du corps qui sont traduites dans le langage de la marchandise. Aux exigences fondamentales du corps (programme du principe de plaisir), le système capitaliste en place répond par les sollicitations et les avances sans cesse renouvelées de la marchandise. Si Freud pensait que le bonheur (entendu comme la satisfaction des instincts dans la liberté et l'abondance) est impossible, étant donné le caractère antagoniste des exigences instinctuelles et des nécessités de la civilisation, la civilisation massive et mercantile actuelle est en train de transformer le bonheur en valeur culturelle qui a son expression sur le marché: la consommation du bonheur physique.
La société capitaliste en place profitant de la productivité croissante et des nécessités mercantiles offre une image culturelle du bonheur ; elle affirme que le bonheur physique, condition de tout bonheur, est possible grâce aux vertus magiques des objets-et-services-marchandises. Le «retour de ce qui était refoulé» (nostalgie du bonheur) se greffe ainsi culturellement sur le dynamisme de la marchandise.
C'est ici qu'il faut poser la question d'I. Caruso à propos du bien-être, qui est devenu l'idéologie mensongère de la société de consommation : «Le bien-être c'est bien, mais à quoi sert-il ?»74 Cette question est particulièrement pertinente en ce qui concerne le corps. La tendance actuelle, avons-nous vu, est de faire du corps un fétiche de consommation, un fétiche à consommer. Et c'est ce fétiche que l'on présente ensuite à grands renforts de publicité comme le bonheur modèle. L'idéologie du corps dans la culture de masse est devenue une technique répressive du bonheur. Et c'est ce fétichisme qui sert de camouflage aux vrais problèmes et aux vraies solutions.
La consommation du corps est l'alibi d'un monde où précisément le corps est vécu (notamment dans la production) pour la grande majorité des gens sur le mode du malaise, du malheur, de l'exploitation, de l'aliénation et de la mort à venir ; d'un monde qui, par sa logique interne, est incapable d'assurer le bonheur réel de l'individu. Faute d'un bonheur réel, les individus peuvent toujours se contenter, sinon des images publicitaires sur le mode du fantasme, du moins d'une satisfaction approximative et par procuration grâce aux marchandises. C'est ce processus qu'à la suite de H. Marcuse, nous désignons unidimensionnalité marchande, qui n'est autre que ce vaste effort de l'appareil pour mobiliser totalement le corps et l'esprit, la raison et l'imagination, les besoins et les désirs des individus. C'est par la culture de masse qu'émerge une unidimensionnalité corporelle, celle du corps comme marchandise dans un univers de marchandises.
POUR CONCLURE
L'analyse de la culture capitaliste du corps nous a conduit à esquisser une critique d'ensemble de la culture actuelle dont l'expression la plus typique est cette fameuse civilisation des loisirs et la culture de masse. L'étude des modèles culturels typiques du corps dans la société capitaliste industrielle (sport, loisirs de plein air, tourisme de masse, consommation massive du corps, spectacle omniprésent) illustre le mieux la place qui est faite au corps dans l'actuelle société. Ainsi, la critique de l'idéologie du «body» est aussi la critique de la société qui réserve au corps une place fausse, aliénée.
Le corps est actuellement entièrement objet, chose, source d'exploitation.
Il est objet technique, mais jamais sujet de plaisir ou de réelle
liberté. Il est manipulé par des techniques, répertorié,
intégré, pétrifié, exposé, et par-dessus
tout, contrôlé grâce à de fausses techniques
de bonheur qui font le bonheur de la technique, de la répression,
de la paupérisation, de l'administration. «Ces techniques
se classent en rubriques, dit H. Lefebvre : propreté et hygiène,
décontraction et détente, équilibre et adaptation
à l'environnement, sport et santé.»75
Le corps individuel est le décalage parfait, le reflet totalitaire
du grand corps social, il en est même son langage, sa traduction
immédiate.
Psychanalyse institutionnelle
de l’éducation physique et des sports
DE L’ACTIVITÉ PHYSIQUE ET DE SES CONNOTATIONS FANTASMATIQUES
Une constatation clinique sans cesse renouvelée avec les malades mentaux psychotiques est l'appétence qu'ils éprouvent, à un stade précoce de la maladie, pour l'exercice physique. Cela est tout particulièrement vrai chez de jeunes hommes, qualifiés de «prépsychotiques» ou de «borderlines» (cas-frontières), c'est-à-dire dont la structure de la personnalité est proprement psychotique, mais qui parviennent encore à sauvegarder une certaine unité du Moi et du monde extérieur, au prix d'une lutte interne très importante.
On voit ces jeunes gens pratiquer avec acharnement les exercices corporels les plus divers, qui tous ont pour objet de renforcer la «maîtrise» corporelle, le sentiment d'unité, et de se cuirasser de muscles. Ce sont de fidèles adeptes du culturisme, du yoga. Ils sont capables de «faire des abdominaux», de l'haltérophilie ou des exercices de musculation aux espaliers pendant des heures d'affilée : le plus souvent en solitaire.
Il est d'ailleurs remarquable que ce genre de comportement se rencontre essentiellement chez les hommes : les femmes font état de soucis du même ordre, mais touchant plus spécialement l'esthétique du visage. Ici jouent donc des prises en charge sociales de la fantasmatique individuelle, des «structures d'accueil», sur lesquelles nous aurons à revenir.
Chez les uns comme chez les autres, l'évolution est similaire : elle va d'un souci de perfection du corps, que l'on pourrait qualifier de para-normal, vers une inquiétude profonde, un soin caricatural et délirant, et finalement un abandon complet. Ainsi, chez tel jeune homme de dix-neuf ans, j'ai pu constater l'évolution suivante : dans les premiers temps de l'invasion schizophrénique, une certaine inquiétude quant à son esthétique musculaire : «Mes épaules ne sont pas assez larges ; il faut que je renforce mes muscles dorsaux...» Pour y pallier, il se livrait tous les matins, en solitaire, à des exercices de musculation, dont la caractéristique était la répétition.
Cependant son inquiétude ne s'apaisait pas ; il en vint à interroger fréquemment et anxieusement son entourage sur la rectitude de sa colonne vertébrale ; persuadé qu'elle tendait à se dévier, il pratiquait alors des exercices de «maintien». Puis le caractère délirant de cette inquiétude corporelle devint de plus en plus évident : cette colonne vertébrale était déviée parce qu'il avait subi telle et telle influence, elle serait rétablie si... En même temps que s'affirmait ce caractère délirant, ce rationalisme morbide, étaient progressivement abandonnés les exercices physiques. Cette évolution — relativement typique — permet donc d'en saisir le sens : ils tenaient lieu de rationalisation délirante, et devenaient inutiles dès lors que celle-ci venait à s'exprimer verbalement ; ils étaient un délire en acte.
Ces mêmes malades montrent un malaise assez aigu lors des activités en groupe, sports collectifs par exemple (sauf si une technique rigide intervient), ou surtout à l'occasion d'activités physiques dans lesquelles une libération du geste, un rythme du mouvement, est l'objectif principal. Tout ce qui est ouverture, élation, détente, abandon des appuis, leur est fort malaisé et source de répugnance.
Ce qui sous-tend cet ensemble de symptômes est clair pour qui a eu affaire à de tels malades, tout particulièrement en psychothérapie : il s'agit là d'une angoisse profonde, très archaïque, de morcellement du corps propre, de mise en péril de son unité. Les travaux de Mélanie Klein et de ses élèves76 ont particulièrement bien montré l'origine de ces fantasmes, à partir de l'agressivité orale visant le corps maternel, des représentations inconscientes de sa destruction, et de la crainte du talion ; être soi-même déchiré, mis en pièces, par le «mauvais objet», projection à l'extérieur de l'agressivité du sujet. Je n'entrerai pas dans le détail de ces mécanismes, maintenant très largement acceptés par les psychanalystes, me contentant de renvoyer aux ouvrages cités de l'école kleinienne. Qu'il nous suffise ici d'affirmer que cette appétence pour une «culture physique», pour la musculation, pour la maîtrise corporelle, est une manifestation d'un fantasme de restauration, de «replâtrage», de réunification du corps, chez des sujets qui se sentent en péril.
Il serait toutefois erroné de limiter ce genre de fantasmes à des «malades». La clinique psychanalytique montre quotidiennement que les mêmes fantasmes sous-tendent la vie inconsciente de tous les individus, même s'ils n'y occupent pas une place aussi prépondérante, et s'ils n'occasionnent pas une angoisse aussi importante. Il est des moments de l'évolution de l'enfant et de l'adolescent où ils sont plus particulièrement réactivés : je pense surtout à la puberté et à l'adolescence. Les rapides transformations corporelles et l'incertitude du statut social, du côté du «réel», la dynamique propre à l'adolescence, au réveil œdipien et aux tentations de défense régressive qu'il apporte parfois, du côté de l'imaginaire, font que ces fantasmes d'incertitude corporelle, la nécessité à tout prix de «cuirasser» — selon l'expression de W. Reich — un corps dont l'unité est menacée, conduisent bien souvent à une frénésie physique et sportive, clairement observable dans bien des cas.
Parmi les éléments anxiogènes, j'ai cité un facteur «exogène» : l'incertitude du statut social. Il convient à ce sujet de rappeler les thèses de M. Mauss77 sur les «techniques du corps» : ensemble de modes de se servir de son corps, pour marcher, courir, danser, chasser, dormir, faire l'amour..., dont Mauss montre le caractère symbolique, les rites d'initiation sont des rites d'apprentissage symbolique de ces modes d'être corporellement dans la cité ; ce sont des rites de naissance à une image sociale du corps ; le statut social est avant tout un statut corporel.
J'en donnerai un autre exemple : dans une séance de «dynamique de groupe», le départ d'un des membres du groupe crée immédiatement — comme presque toujours en pareil cas — une vive anxiété dans le groupe. Les métaphores employées font explicitement référence à un morcellement corporel : on se dit «amputé», on fait allusion à l'éclatement, au «démembrement» du groupe ; les contributions personnelles font très souvent allusion à des accidents, des opérations. La menace qui pèse sur une unité artificielle, le groupe, fait vaciller le sentiment d'unité corporelle. Mais plus significatif est le mécanisme d'échappement à cette menace : la référence aux statuts sociaux extra-groupe, référence disparue pour un temps alors que le groupe assurait sa cohésion, réapparaît de façon très nette.78
Un élément supplémentaire doit être signalé : j'ai cité le complexe d'Œdipe, et tout particulièrement sa réactivation à la puberté (c'est-à-dire au moment où le désir interdit trouverait les moyens de se réaliser) comme facteur déclenchant de cette régression. Les pulsions sexuelles visant le parent de sexe opposé sont l'objet d'un interdit puissant ; elles sont dangereuses pour le sujet dans la mesure où elles l'affrontent à cet interdit et au talion. Elles le menacent corporellement, et réactivent le danger que constituaient les pulsions orales agressives.
C'est à la menace de morcellement corporel ainsi évoquée que l'activité physique tente de répondre. On voit que le danger est issu tant de la force, ressentie comme dommageable pour l'intégrité du sujet, des pulsions sexuelles, de la libido, que des pulsions de mort liées à l'agressivité orale. Deux voies de «résolution» s'ouvrent alors au sujet, en ce qui concerne son économie générale et son activité physique en particulier : ou bien il parvient à «désintriquer» pulsions libidinales et pulsions de mort, à affronter l'Œdipe, et il lui devient possible d'aborder une activité physique de jouissance du mouvement, de liberté du rythme, en un mot de plaisir corporel ; ou bien reculant devant l'Œdipe, retranché dans des positions régressives qui, loin d'apaiser le conflit, ne font que réactiver des angoisses plus archaïques, il édifie un barrage aux pulsions de mort, barrage dérisoire et sans cesse à reprendre, et toute son activité physique se centre sur une maîtrise du corps, une cuirasse défensive qui se lézarde aussitôt, en même temps que s'en affirme le caractère répétitif et sado-masochique.
DES RAISONS DU CHOIX D’UNE VOIE DE RÉSOLUTION, ET DE LEUR DÉTERMINATION SOCIO-POLITIQUE (STRUCTURE D'ACCUEIL)
Tout ce qui vient d'être énoncé porte sur des organisations fantasmatiques individuelles. Leur résolution selon tel ou tel mode peut tout entier se comprendre en s'en tenant à l'analyse individuelle — ce que fait le plus généralement la psychanalyse. Il est cependant possible d'embrasser plus largement le problème, comme le fait Freud dans Malaise dans la civilisation par exemple : en tentant de voir quelle relation lie l'organisation sociale et le désir individuel. Il apparaît alors clairement que l'organisation sociale exige une certaine inhibition de la satisfaction érotique : pas de culture possible, pas de «société», de quelque ordre qu'elle soit, sans une répression d'Éros, une canalisation de la satisfaction dans des voies étroites et rigoureuses.
«Il est impossible, écrit Freud,79 de ne pas se rendre compte dans quelle large mesure l'édifice de la civilisation repose sur le principe du renoncement aux pulsions instinctuelles, et à quel point elle postule précisément la non-satisfaction (répression, refoulement ou quelque autre mécanisme) de puissants instincts. Ce “renoncement culturel” régit le vaste domaine des rapports sociaux entre humains.» Quel que soit le modèle des structures de la parenté dans une société donnée, il fonctionne comme une loi, restrictive de la satisfaction pulsionnelle comme principe de réalité, opposé au principe de plaisir. Le mécanisme de la répression est socialement inéluctable ; son impact sur l'individu, nécessaire. La transgression fantasmatique est constitutive de la névrose.
Il y aurait un grave contresens à voir de façon simpliste dans la théorie psychanalytique une justification sociologique de la répression ; la pseudo-genèse alléguée par Freud, qui part d'un individu non-socialisé, satisfaisant tous ses désirs, pour suivre la somme des renoncements qu'imposent la rencontre de l'autre et l'organisation matérielle et intersubjective de cette rencontre, cette genèse est une «genèse idéale» destinée à soutenir une thèse ontologique. Il est intéressant d'ailleurs d'en noter les résonances rousseauistes, et plus encore de constater que c'est dans une relation de travail que Freud prend son exemple initial de la rencontre et des débuts de la répression :
«Lorsqu'il eut découvert qu'au moyen de son travail, il avait entre ses mains — au sens propre — l'amélioration de son sort terrestre, l'homme primitif ne put rester indifférent désormais au fait que l'un de ses semblables travaillât avec ou contre lui.» Cette nécessité vient pour Freud se greffer sur la relation de groupement sexuel, et le conduit à énoncer cette idée fondamentale : «La vie en commun des humains avait donc pour fondement : premièrement, la contrainte au travail créée par la nécessité extérieure, et deuxièmement, la puissance de l'amour, ce dernier exigeant que ne fussent privés, ni l'homme de la femme, son objet sexuel, ni la femme de l'enfant, cette partie séparée d'elle-même.»
Si, comme nous l'avons dit, ces considérations doivent être entendues conformément à leur propos, qui n'est pas sociologique, mais ontologique (il n'est pas de société sans répression du désir, mais il n'est pas non plus de désir sans répression : il n'y a que des besoins ; le désir est corrélatif de son interdit, il est intériorisation du manque, fantasmatisation de la satisfaction), les contresens n'ont cependant pas manqué, et chez les psychanalystes eux-mêmes. Il est en effet bien facile de transcrire ces considérations selon des conceptions orthopédiques, psychagogiques, et de faire de la psychanalyse une pédagogie de la vie en société, voire une école du renoncement.
Ces considérations n'avanceraient guère notre propos, et ne justifieraient pas qu'on l'abordât sous un autre angle que celui de l'analyse individuelle, s'il n'y avait lieu de voir de plus près ce que, dans cette perspective, l'on entend par civilisation, organisation sociale et culture.
D'autres déterminations que celles du «vivre ensemble» viennent en effet informer cette organisation sociale ; il s'agit de vivre ensemble dans la structure précise de certains rapports de production.
Ici, l'analyse de H. Marcuse nous paraît tout à fait pertinente, qui met en évidence que les formes de la répression ne sauraient être identiques selon qu'il s'agit d'une économie de marché ou d'une économie planifiée, selon que la propriété est collective ou privée. «Alors que n'importe quelle forme du principe de réalité exige déjà un contrôle répressif extrêmement étendu et intense sur les instincts, les institutions historiques spécifiques de la domination introduisent des contrôles additionnels par dessus ceux qui sont indispensables à toute association humaine civilisée. Ces contrôles additionnels naissant des institutions spécifiques de la domination sont ce que nous appelons sur-répression.»80
Cette sur-répression, restriction à détermination socio-politique de la totalité des échanges possibles, fait qu'il existe des structures d'accueil sociales, d'accueil à certains modes d'investissement ou de résolution des conflits, préférentiellement à d'autres. En d'autres termes, les institutions, médiations entre l'organisation sociale et les individus, imposent à ceux-ci, non seulement un système de conduites, mais aussi un système de névroses.81
Il nous faut constater que la structure d'accueil que constitue l'organisation réelle et symbolique de l'éducation physique et du sport dans notre société est tout particulièrement orientée. Ce qui y prévaut est un mode sado-masochique du rapport de l'individu à son corps et au corps d'autrui. Les termes de maintien, de maîtrise (du corps propre, du déplacement...) en marquent la vocation.
Mais cette sur-répression du plaisir corporel possible ne nous paraît finalement pas fondamentale ; elle n'est que consécutive d'une finalité beaucoup plus fermement enracinée : à savoir le souci du rendement. L'idée d'un plaisir corporel gratuit est proprement inconcevable pour l'éducateur physique, il y voit, scandalisé, le gaspillage de quelque chose. L'enfant se dépensant, sans compter, dans la cour de récréation, lui fait soupirer : ah ! si seulement il mettait la même ardeur dans les cours d'éducation physique... ! Car tel est l'impact de la structure socio-économique que toute activité physique qui, au moins, ne mime pas l'efficacité, y prend un tour contestataire. La justification consciente de ces déterminations (car il faut une justification, une rationalisation, à titre de masque, et afin qu'une conscience de l'absurde n'engendre pas une conscience de classe), cette justification est fournie par une morale de l'effort : le plaisir est plus grand, d'avoir su retarder sa satisfaction..., ce qui serait vrai, s'il n'y avait là métaphoriquement, une répétition très exacte de ce qui se passe dans le domaine de la production : au bénéfice de qui va ce «manque à jouir» ? qui profite de la «plus-value du plaisir» ?
On ne saurait alors s'étonner que, sous sa forme la plus fruste, naissante, une contestation exige la possibilité du «jouir immédiatement», quitte à connaître les déceptions de l'éjaculation précoce. L'un des buts avoués de l'E.P. et du sport dans la société que nous vivons, est la répression de la satisfaction érotique, non sa réalisation, même sublimée.82 Le critère en est la souffrance. Nous avons vu récemment une jeune stagiaire faire trimer la classe qui lui était confiée jusqu'à la limite de l'épuisement. Pourquoi ? «Je n'ai pas l'impression de les avoir fait travailler, si elles n'ont pas souffert.»
Il ne m'appartient pas de détailler plus avant les diverses formes de cette structure d'accueil, et leur rapport étroit et direct avec l'organisation sociale. Les autres articles de ce volume sont là pour le mettre en évidence. Mais il est clair que, des deux voies que j'ai indiquées plus haut, dans lesquelles peut s'engager la tentative de résolution du conflit, c'est la voie défensive et régressive qui se trouve accueillie et favorisée : celle qui lie pulsions de vie et pulsion de mort, et engage dans l'impasse psychotique.
C'est à une régression devant l'angoisse œdipienne que répond le plus aisément l'éducation physique et sportive dans notre société. Elle ne me semble d'ailleurs pas, en cela, se distinguer d'autres institutions, et tout spécialement de l'institution pédagogique dans son ensemble. Il n'est pas de mon propos d'en faire l'analyse, mais ii me paraît certain que nous y retrouverions les mêmes processus à l'œuvre : la convergence, par le truchement des institutions, de l'aliénation sociale et de l'aliénation individuelle ; et, peut-être, dans leur analyse, un terrain de reconnaissance mutuelle de la sociologie marxiste et de la psychanalyse.83
Dans tout ce qui précède subsiste une ambiguïté fondamentale ; il convient maintenant de l'expliciter et de tenter de la lever. Aussi bien, à notre sens, cette ambiguïté n'est-elle pas fortuite, mais constitutive du psychisme humain.
Nous avons, en effet, tenté de montrer qu'une source importante d'angoisse reposait sur un ensemble de fantasmes visant le corps, la mise en péril de son unité, la crainte de son morcellement sous l'impact des pulsions agressives projetées à l'extérieur ; nous avons soutenu cette thèse, que le rôle inavoué, mais néanmoins premier, de l'éducation physique et du sport, est de colmater cette angoisse, de lui fournir des motifs imaginaires de s'apaiser, de la convertir, comme le dit Hélène Deutsch, en angoisse justifiée, de la liquider. Un problème majeur, cependant, se pose, et qu'on ne saurait passer sous silence. Cette angoisse est fantasmatique, elle repose sur les dangers «imaginaires» de morcellement corporel ; et l'exercice physique, lui, est bien réel ; c'est de l'exercice d'un corps objectif qu'il s'agit. Quel est le rapport entre la mobilisation effective du corps, et la mobilisation imaginaire — mais efficace, du moins dans une certaine mesure — de l'image du corps ?
Qu'on ne s'y trompe pas, la question est centrale. C'est celle-là même qu'il nous faut tenter de résoudre, si nous voulons jeter un pont entre la thèse marxiste d'un déterminisme matériel, et la thèse freudienne d'une organisation symbolique et fantasmatique du psychisme individuel et collectif. Il est maintes et maintes fois prouvé, qu'il n'est d'organisation efficace sur le psychisme individuel, que l'organisation symbolique. Il est de même maintes et maintes fois prouvé que le substratum efficace, le primum movens qui s'impose à toute analyse, le fondement premier de toute action ou pensée humaine, est l'organisation effective des rapports de production dans une société donnée. Comment se fait la reprise symbolique et efficace des éléments de la réalité ? Comment la réalité psychique se nourrit-elle de la réalité matérielle ? Voilà ce qu'il est urgent de tenter de comprendre.
Prenons au passage un exemple, pour montrer la centralité de cette question. Lévi-Strauss démontre, en certains passages difficilement réfutables de son œuvre, comme ceux qui traitent des pratiques shamanistiques, qu'il existe une efficacité symbolique84: c'est-à-dire un impact sur le réel — voire le réel physiologique — de pratiques qui trouvent leur fondement exclusivement dans la trame symbolique d'une société. Ainsi le shaman guérit-il effectivement des maladies, par le seul jeu de pratiques qui «parlent», mettent en discours, les rapports symboliques entre la maladie et sa signification sociale. La maladie, ainsi, devient une rupture du discours, et la guérison un rétablissement de la parole perdue, qui faisait de son porteur un poète, un anarchiste, un malade, un beatnik...
Une première série de critiques «marxistes» à Lévi-Strauss consiste à dire qu'il ne tient pas compte de l'organisation matérielle réelle des sociétés qu'il étudie, mais de leur seule organisation mythologique. Ces critiques ne tiennent pas à un examen un peu approfondi de l'œuvre de Lévi-Strauss ; à aucun moment l'ensemble des rapports socio-économiques n'est ignoré, à aucun moment il n'est exclu de l'analyse. Il se trouve seulement qu'il s'insère de façon cohérente dans les ensembles symboliques évoqués.
Aussi une seconde série de critiques s'est-elle développée : les sociétés dont rend compte Lévi-Strauss seraient typiquement préindustrielles. Dans de telles sociétés, il y aurait encore une congruence totale entre la structure symbolique et la structure socio-économique. Par contre, l'avènement de la société industrielle aurait introduit une scissure radicale entre ces deux ordres de réalité ; ainsi en serait-il à propos de Mauss et des «techniques du corps» (nous avons déjà développé cet exemple). Les techniques symboliquement efficaces ne recouvriraient plus les techniques effectivement efficaces dans la société industrielle. Elles ne seraient plus que des parodies d'un «paradis perdu», comme le folklore, par exemple, n'est plus que parodie d'une joie perdue, d'un plaisir du corps oublié. La technologie industrielle a relégué les techniques du corps au rang d'alibi du plaisir corporel ; et la domination capitaliste se sert de ces souvenirs de paradis perdu, les utilise comme instrument d'aliénation, comme drogue.
Toutes ces critiques sont fondées, mais n'échappent pas à ce qu'elles dénoncent. Elles rappellent toutes le faux problème du langage comme infra ou superstructure : savoir si c'est le langage — le symbole — qui est premier, ou les rapports de production. Comme s'il pouvait exister un langage débarrassé des déterminations socio-économiques, comme s'il pouvait exister une organisation des rapports de production qui n'eût point à être parlée, c'est-à-dire mise en discours, prise en charge par un système symbolique qui en assure la mainmise efficace sur le psychisme individuel.
Je ne prétends pas aller très loin dans ce problème ; considérons-le seulement du petit bout de notre lorgnette : notre thèse sera la suivante.
L'organisation des rapports de production doit s'implanter dans le psychisme individuel, sous peine de pouvoir à tout moment être contestée par ceux-là mêmes qui en sont la cheville «ouvrière» ; elle doit l'informer, le structurer. Cette intériorisation doit jouer non seulement au niveau d'une logique consciente, mais du substratum de toute logique, au niveau du fantasme. Le corps est le médiateur privilégié de cette intériorisation, et l'éducation physique et le sport sont les instrument privilégiés de cette médiation.
Pourquoi cette centralité corporelle ? Pour se l'expliquer, il convient de revenir ici sur l'analyse freudienne des concepts de pulsion, et d'étayage des pulsions.85
La pulsion n'est pas le besoin ; il y a un besoin réel, physiologique, de manger, besoin qui peut être immédiatement satisfait et apaisé par une action sur le monde extérieur. Sur ce besoin physiologique s’étaye la pulsion orale. Pour Freud, ce qui différencie d'abord pulsion et besoin, c'est le caractère transitoire et la satisfaction possible, par un apport approprié, de l'un, et le caractère permanent de l'autre.
PERSPECTIVES DE RECHERCHES POUR UNE ÉTUDE CRITIQUE ET UNE PÉDAGOGIE CRITIQUE DE L ÉDUCATION PHYSIQUE ET SPORTIVE
Plusieurs points resteraient à développer : en particulier, dans ce passage, cette reprise au niveau du psychisme individuel des déterminations sociales, pourquoi et comment le corps et ses techniques occupent une place centrale et privilégiée. C'est toute l'œuvre de Freud qu'il conviendrait, à ce sujet, de réexaminer : son prétendu «biologisme» ; sa référence au corps, à une spatialité, à une organisation neuronique, à titre d'image. Ayant radicalement situé son domaine de recherche dans le registre de la réalité psychique, du fantasme, de la sexualité, Freud ne peut plus faire allusion au corps que comme image de fonctionnement : métaphoriquement. C'est donc de la reprise, dans un langage, des éléments du réel, qu'il s'agit.
Mais — et c'est ce que j'ai voulu marquer par la notion de structure d'accueil — ces éléments du réel ne se présentent pas vierges. Ils sont déjà, eux-mêmes, articulés en un langage, celui des déterminations socio-économiques ; déjà pris dans une chaîne signifiante, dont une analyse rigoureuse permet de mettre à jour les déterminants : les rapports de classe. Trop souvent, cette direction de l'analyse échappe à la réflexion psychanalytique. On ne voit pas d'ailleurs comment il pourrait en être autrement. Centrée sur l'organisation individuelle, sur l'analyse du désir, elle est amenée à prendre ces éléments du réel «pour du bon pain» et à n'en considérer que la prise en charge signifiante dans le discours de l'analysé.
Du même coup, cette non-reconnaissance de la détermination socio-économique de ces éléments du réel est, «objectivement», une caution donnée à leur prétendue virginité politique ; et, en cela, la psychanalyse a pu apparaître comme antimarxiste. Bien plus, ignorant — de facto — les déterminations socio-économiques et les institutions qui les véhiculent, elle les récupère malgré elle; l'institution psychanalytique devient ainsi, tout autant que n'importe quelle institution, un instrument d'aliénation.
C'est donc dans la double direction : — d'une analyse du fantasme : le corps comme référence individuelle n'a de sens qu'en tant que corps fantasmé, lieu du désir et de l'interdit ; — et d'une analyse des déterminants socio-économiques : il n'y a pas de «réel» physique politiquement neutre, que doit être conduite l'étude critique de l'éducation physique et sportive.
Ajoutons ce corrélat essentiel : la relation pédagogique supporte tout le poids de ces déterminations, et les véhicule. C'est dans une relation de transfert et de contre-transfert affectifs, que l'éducateur et l'élève échafaudent ensemble un fantasme corporel commun ; et c'est par le biais de cette même relation que sont véhiculées les significations socio-économiques des techniques du corps. Il n'y a pas, par conséquent, d'étude critique de l'éducation physique et sportive sans une pédagogie critique : à savoir, la possibilité de la reconnaissance, dans le rapport pédagogique, et d'abord pour l'éducateur, de ses implications affectives, et de la place qu'il tient comme travailleur dans le système des rapports de production et d'échange.
La mise en œuvre d'une telle analyse, des transformations des institutions
qui permettront d'y parvenir, constitue le premier objectif révolutionnaire
concret des professeurs et futurs professeurs d'éducation physique.
Éducation sportive et sport éducatif
Dans tous les secteurs culturels de la société s'est développée l'idée, largement exploitée par l'État bourgeois, que le sport est non seulement un moyen privilégié d'éducation physique des individus, mais aussi un moyen irremplaçable pour leur formation générale, morale, civique et culturelle. Parallèlement à cette propagande idéologique, a été introduite systématiquement l'organisation du sport dans les entreprises, à l'armée, dans toutes les cellules naturelles de la société. Mais c'est à l'école, là où toute la jeunesse est rassemblée, que l'on met sur pied l'éducation sportive et que l'on réclame à grands cris son organisation rationnelle et systématique. Une déclaration de M. Pompidou86 montre la place prépondérante qu'occupe désormais le sport dans les préoccupations «éducatives» de l'État : «Lorsqu'une nation est en forme, cela se traduit dans tous les domaines», y compris dans celui du sport. C'est pourquoi l'ex-Premier ministre affirmait : «Cela doit se compléter par la généralisation du sport à l'école.» Et de conclure par ces mots combien significatifs : «Ce qui est vrai de l'école l'est de la caserne. Tout cela je le sais, et nous nous en occupons.»
En effet, Faites du sport ! est devenu le mot d'ordre général que propose la bourgeoisie et ses idéologues aux jeunes, pour répondre à leurs besoins culturels, pour meubler leurs loisirs, occuper leur esprit et résoudre leurs problèmes. La réflexion récente de M. Missoffe à D. Cohn-Bendit, lors de l'inauguration de la piscine de Nanterre, a à cet égard valeur d'exemple : «Si vous avez des problèmes sexuels, trempez-vous dans la piscine.» Après la démission de Missoffe, le nouveau (et passager) ministre de la Jeunesse et des Sports, M. Nungesser, déclarait sans ambages : «La jeunesse doit trouver un exutoire dans le sport.»87
L'activité sportive est conçue en effet par tout le monde comme moyen de manifester la vitalité d'un pays, et, dit-on, un des plus sympathiques et des moins nocifs. Elle est en outre présentée unanimement comme une acquisition de la culture et la pratique d'une morale. Toutes les nuances des forces de la nation française, depuis les «éducateurs marxistes» du P.C.F. jusqu'aux théoriciens de la participation gaulliste, admettent la grande valeur éducative, morale et culturelle du sport. Le sport est devenu, comme l'espéranto, le médium universel de l'humanisme moderne, la pierre philosophale en matière d'éducation. C'est ainsi qu'un membre du P.C.F. écrit: «Le sport n'est pas seulement un divertissement, il a une fonction éducative, c'est-à-dire qu'il participe au développement de la société comme une dimension de la culture.»88 A quoi semble répondre l'Essai de doctrine du sport de Borotra : «Il initie de plus les masses à une éthique, à une manière d'être, à un comportement moral.»89
Or, cette prétendue fonction éducative et morale assignée au sport ne peut pas être neutre et isolée ; elle appartient au système global de contrôle et d'administration du temps libre des individus, au système de répression en général ; elle ne fait que répondre aux objectifs généraux de l'actuelle société de classe en matière d'éducation. Il n'y a pas de «culture» ni de «société» en soi, comme il n'y a pas d'éducation sportive en soi capable de former la personnalité de l'homme en général. C'est le développement des forces productives, les contradictions de classe, les impératifs économiques du système, les besoins idéologiques de l'appareil d'État et de ses structures dominantes qui ont fait de l'éducation sportive un vaste système de prise en main de la jeunesse et de répression.
Les idées dominantes sont les idées de la classe dominante, disait Marx dès 1845 : l'éducation dominante est l'éducation qu'impose la classe dominante. L'éducation sportive est l'éducation que la bourgeoisie instaure en fonction de ses intérêts généraux de classe. La fonction éducative, l'éthique, le comportement moral ont des caractéristiques de classe : ils sont bourgeois, ils font partie de la culture bourgeoise. La conception matérialiste de l'éducation s'applique ici également à l'éducation sportive. L'histoire montre qu'à chaque étape du développement de la société de classe, l'éducation physique et sportive a toujours été subordonnée aux objectifs généraux de la classe au pouvoir, et cela depuis Sparte jusqu'à Vichy et G. Hébert, en passant par le nationalisme de Jahn, le national-socialisme et aujourd'hui le gaullisme. Saisi sous l'angle sociologique le plus large, le sport est de nos jours l'éducation typique d'une société capitaliste industriellement avancée. Cette démonstration a été faite par ailleurs90 ; nous n'y reviendrons donc pas. Nous retiendrons seulement que «l’homme» que l'éducation doit réaliser (et surtout l'éducation sportive) est l'homme tel que la société capitaliste veut qu'il soit.
Sport éducatif pour quoi faire, et pour qui ? Telle est la question centrale.
Le sport a toujours été l'enfant chéri des gouvernements réactionnaires en matière d'éducation et de domination des jeunes. Ce n'est pas par hasard. Nous prétendons qu'il est un des facteurs essentiels de la mise en condition et du façonnement des corps et des esprits dans un sens autoritaire et répressif. C'est dans cette optique que notre article se propose d'étudier l'essentiel des mécanismes de la répression sportive, et par conséquent de dénoncer le mythe de la prétendue éducation par le sport.
Il est évident que, lorsque nous parlons de sport comme «éducation», il ne s'agit pas de n'importe quel sport, mais d'une forme déterminée qui seule mérite sociologiquement ce titre de sport. Le fait nouveau, depuis quelque temps, est la systématisation, soit à titre expérimental, soit à titre d'application, d'une forme de travail sportif, d'une forme d'organisation «pédagogique» du sport, qui tendent à devenir dominantes. Ces formes reflètent l'exigence de la rationalisation sportive et sont dictées par le principe du rendement.
Sans entrer dans tous les détails techniques, nous avons dégagé les principes fondamentaux qui président à la structuration de ces formes. Nous l'avons fait à partir de l'analyse de quelques «expériences pilotes» en cours dans le secteur scolaire contrôlé par le ministère de la Jeunesse et des Sports et qui nous ont semblé, par leur caractère typique, préfigurer l'image à venir du cadre sportif et de l'encadrement par le sport : la systématisation «démocratique» de la répression et l'organisation fonctionnelle du rendement. Il est clair en effet que, pour que le sport ait une action conforme aux intentions «éducatives» de l'État, il faut qu'il ait une forme déterminée, qu'il soit organisé en fonction de principes précis et qu'il repose sur des «valeurs» d'un certain type. Ce sont ces nouvelles structures sportives qui déterminent le système sportif dominant actuel.91
LA MISE SUR PIED D’UN CADRE D’ORGANISATION RÉPRESSIF : LE SYSTÈME SPORTIF
«L'efficacité nécessite une méthode et une organisation collectives.»92 Organiser le sport de façon systématique, c'est en premier lieu élaborer un cadre à l'intérieur duquel les individus devront «s'adapter» aux formes de travail qu'exigent les activités sportives et la compétition. La lutte contre soi, contre les autres, contre les records, l'effort pour améliorer les performances exigent en effet un travail de longue haleine, dont l'objectif final est la pratique effective et rentabilisée d'un ou plusieurs sports : c'est pourquoi cette lutte généralisée, cette mobilisation physique nécessitent une organisation méthodique efficace, qui permette d'aboutir à la compétition sportive. Nous qualifierons cette méthode sportive de système sportif, système de travail collectif, réseau administratif structuré, visant à la meilleure intégration fonctionnelle des individus et des choses («clubs de travail», «collectifs stables», groupes de compétition, équipes diverses, etc.). Ce «cadre démocratique» est la mise sur pied d'une bureaucratie scolaire au sens propre et figuré du terme : l'éducation par la comptabilité et le secrétariat généralisés, l'administration des chiffres et des performances. C'est ainsi que Robert Mérand définit le cadre pédagogique93 : «L'activité sportive, conçue comme processus éducatif, suppose des mesures qui sont la marque de l'homme. La compétition, c'est un calendrier de rencontres, un système de collectifs cohérents, une organisation du temps appelée cycle ; c'est aussi la transmission aux fins d'assimilation de l'expérience accumulée dans chaque spécialité.»
a) La compétition comme moteur du processus
La mobilisation des individus se fait à partir et au sein de la compétition, qui joue le rôle de moteur dans l'organisation du système : c'est à partir de la compétition que sont structurées toutes les activités sportives et physiques. Cette forme d'organisation, déjà expérimentée dans plusieurs établissements scolaires «pilotes» a montré que le rendement du travail sportif scolaire basé sur la compétition est «satisfaisant». Le sport pose en effet des problèmes précis à résoudre par les élèves : il représente une succession de «tâches objectives» auxquelles doit répondre l'élève. La «méthode active» n'est donc ici qu'un pavlovisme sportif supérieur, un conditionnement instrumental. A ce niveau, le sport est la pratique expérimentale de «la résolution des tâches» dont la fécondité a été démontrée sur les rats et autres animaux de laboratoire en psychologie expérimentale. La «résolution des tâches», c'est la recherche de la réussite en compétition, la victoire.
Mais ces séquences d'apprentissage exigent, comme dans les expériences du learning, une «motivation» qui est fournie par la sanction de la compétition, ce qu'en psychologie on appelle le «renforcement». En effet, l'élève est placé dans ce cas dans une situation telle qu'il est contraint de participer activement dans le cadre de son équipe à cette action, l'enjeu étant la victoire immédiate qui exerce une «pression participationniste». C'est pourquoi l'organisation de la compétition passe d'abord par celle de ce qu'un théoricien «marxiste» du sport, R. Mérand, appelle «le climat de réussite», état d'esprit indispensable à tout le système et qui garantit le bon déroulement de «l'action éducative».
b) Le travail de l'entraînement
La compétition a non seulement l'avantage de motiver les élèves, mais aussi de constituer «la source et le contrôle de l'entraînement».94 Aussi, l'entraînement, c'est-à-dire la préparation à la performance, au rendement, occupe-t-il une place capitale ; il consiste à mobiliser l'élève en vue de la compétition future, sanction ultime du travail pédagogique. Il sera donc mené avec sérieux et application, ordre et méthode. Il n'y a pas de place pour l'improvisation, pour la spontanéité, pour la liberté physique et ludique : il faut s'entraîner rationnellement. C'est le seul moyen d'atteindre l'efficacité et la rentabilité qui se matérialisent par l'amélioration des performances, des résultats. Or, pour acquérir ces résultats, il faut respecter des normes de travail précises et une discipline générale rigoureuse.
Qu'apprend donc l'élève au cours de l'entraînement ?
Le but est d'améliorer les résultats : pour cela, il faut que le cadre de travail soit agencé de telle façon que l'acquisition de ceux-ci soit la plus efficace et la plus rapide possible. Les séances d'entraînement se déroulent alors dans ce «climat de réussite» propre à tenir chaque élève en état de mobilisation constante dans la recherche de la victoire sur les autres et sur lui-même, et à lui faire réaliser chacun de ses gestes au maximum de ses capacités de rendement. C'est ainsi que l'amélioration des résultats est perpétuellement accélérée, tendue à l'extrême vers un objectif brut : la performance, la victoire, le record. L'individu est rivé corps et âme à ce que l'on appelle «le désir de progresser», afin de pouvoir corriger les fautes techniques ou les maladresses de comportement qu'il a commises, vaincre et faire mieux la prochaine fois. Dès lors, le simple succès dans la compétition, la pure efficacité de l'entraînement deviennent les seuls critères de l'éducation physique. Le cycle compétition-entraînement est en effet conçu «comme un moyen, (le seul moyen) de mettre réellement à jour le niveau exact de l'élève dans l'activité considérée et de lui en faire prendre conscience».95
La performance est précisément cette victoire que l'on ne peut s'octroyer sans peine et qui nécessite une énorme quantité de travail, d'innombrables répétitions. Dès qu'il admet la compétition et le rendement corporel, le sport doit nécessairement passer par cette forme de travail, et depuis l'apprenti-champion jusqu'au champion de valeur internationale, l'entraînement sportif est avant tout une quantité de travail impressionnante. Évelyne Letourneur, «notre» gymnaste exemplaire, confirme que, «pour réussir en gymnastique, il faut aimer le travail», mais que, «du point de vue moral, cela nous apporte la volonté, l'autorité, la maîtrise». Tel est le prix de la victoire !
c) Contrôle et objectivation des performances
L'importance que l'on donne au contrôle du travail et à l'enregistrement des résultats révèle le mode sur lequel on mobilise les individus. Il est vérifié une fois de plus que la compétition instaure nécessairement la performance, le record, la sélection des meilleurs ; et ceux-ci, l'objectivation, la mesure des gestes, la comptabilité des performances. L'objectif final de l'éducation sportive, qui est l’apprentissage du rendement corporel optimum dans un temps et un espace donnés, produit le système sportif, l’industrie organisée de la performance, dont l'aspect le plus caractéristique est la rationalisation du système de mesure des résultats de la compétition. La manie de l'objectivation, des chiffres, des barèmes, des quotations, des tableaux de progression, qui se généralise, est ici la traduction immédiate de ce qu'un sociologue bourgeois, Sorokine, appelait «quantophrénie» et «testomanie».
L'évolution pédagogique est matérialisée par le progrès des chiffres et des notes qui sont consignés au tableau des résultats ou sur les fiches de contrôle, et qui sont censés représenter le progrès physique de l'individu ainsi que la qualité de l'enseignement. Les «produits» objectifs du travail sportif, les performances, sont immédiatement enregistrés et viennent alimenter cette passion du fichier et du renseignement, qui ont toujours été l'apanage d'un système bureaucratique. Cette forme de contrôle pédagogique devient elle-même l'enjeu de compétitions : «L'émulation par affichage des résultats des groupes est ainsi une forme très intéressante de compétition.»96
d) Technique de l'autorité et autorité de la technique
Le professeur ou l'entraîneur-éducateur devient dans cet ensemble sportif un «super-administrateur-stratège-leader» chargé de diriger, de contrôler, d'animer l'ensemble de l'entreprise sportive dont il est le responsable. Il devient nécessairement une autorité, un chef, le centre même du processus de mobilisation physique qu'il impulse. Il incarne l'unité du système sportif.97 Même un leader «non autoritaire» (extérieurement du moins) devient dans cet ensemble un facteur d'ordre et d'autorité. Sa place et son rôle lui sont dictés par la logique immanente du fonctionnement de l'entreprise sportive collective. Telle est la logique du sport comme système :
— l'autorité morale du maître devient aussi autorité
technique dans un univers entièrement technique,
— l'objectif même du système est un objectif technique
: le rendement, toutes les activités (compétition, entraînement,
sélection, contrôle des résultats) sont techniquement
maîtrisées et contrôlées,
— le processus même d'éducation consiste uniquement à
transmettre, implanter, perfectionner des techniques corporelles efficaces,
— les relations des enfants aux choses, au temps, à l'espace
sont de pures relations d'instrumentalité, des rapports techniques,
— les relations des enfants à leur corps deviennent des relations
de maîtrise, de domination technique. Le corps est vécu sur
le mode d'un outil efficace,
— enfin, les relations pédagogiques du maître à
l'élève, et les relations collectives sont des relations
objectives, déterminées par la logique du système.
Ce sont des relations opérationnelles-fonctionnelles.
Dans ce «système homme-machine» sportif miniaturisé, le «modèle» de la classe sportive est le modèle industriel où les sujets et les objets, les hommes et les choses sont intégrés en fonction d'un seul principe d'organisation : le rendement collectif au sein d'un univers spatio-temporel abstrait. Chronométrie, abstraction, quantification, contrôle institutionnel, autorité technique, voilà l’essence du système sportif tel qu'il tend à s'établir à l’école.
Ce cadre est en quelque sorte l'illustration miniaturisée de l'univers «unidimensionnel» global. L'individu est rivé à des impératifs techniques (entraînement, compétition) qui camouflent les structures de domination autoritaires. La mobilisation sportive qui enchaîne l'individu à la progression des performances («qu'il faut améliorer») détermine un réseau d'administration technique où les hommes et les choses entièrement objectivés sont intégrés fonctionnellement : seule compte la rationalité du rendement. La «pédagogie» devient dans cet ensemble la transmission opérationnelle de techniques sportives et la conduite rentabilisée de l'entreprise sportive : le «club» ou le «collectif» sportif.
Cet opérationnalisme pratique reflète d'ailleurs l'opérationnalisme théorique : le behaviorisme, le pavlovisme, la structurologie sous toutes leurs formes. L'instrumentalisme sportif est ainsi la condition de la domination par le sport. L’autorité de la technique s'est transformée en technique de l'autorité. La logique du sport organisé et de la compétition est une logique de répression, et si cette logique est spontanément acceptée, justifiée, recherchée par le sportif, librement consentie, ce n'est pas parce qu'elle n'est pas répressive mais à ce point intériorisée, assimilée par l’individu qu'elle lui paraît être sa volonté propre. La répression externe est devenue autorépression.
Nous venons d'analyser sommairement le cadre technique, fonctionnel, dans lequel se déroule l’«éducation sportive». Ce cadre est typique, selon nous, des tendances actuelles en matière d'organisation pédagogique et sportive. Il tend à devenir dominant, car c'est celui qui est le plus rentable du point de vue des objectifs sportifs visés par le système de répression. En ce sens, l'organisation, l'administration de ce système sportif obéit au principe de rendement, c'est-à-dire à la rationalisation de l’efficacité. Saisi du point de vue de ses avantages, ce cadre permet la meilleure mobilisation sportive de la jeunesse pour les raisons que nous voudrions énumérer rapidement.
a) C'est un système totalitaire, c'est-à-dire un système où rien n'est laissé au hasard, où tout est prévu et prévisible, bref où tout peut être administré, contrôlé, manipulé. Objets et sujets, hommes et choses techniques, buts et moyens s'intègrent réciproquement. Ce cadre est donc un cadre intégratif, une structure d'accueil objective.
b) C'est un cadre qui mobilise tous les participants, enfants et entraîneur, dans la mesure où il fixe avec précision à chacun d'eux un rôle, une fonction. Dans certaines écoles, la division du travail sportif est à ce point poussée que la répartition des tâches est déterminée jusque dans le détail ; un tel tient le chronomètre, tel autre note les temps, tel autre encore prépare les ballons, tel autre enfin range le matériel. Ce cadre, qui est cimenté par l’unité du but : le meilleur résultat d'ensemble à obtenir dans le meilleur temps, est donc un cadre organique répressif où la division du travail — même si elle est circulaire, c'est-à-dire interchangeable — maintient les participants au système.
Les participants doivent nécessairement participer sans pouvoir remettre en cause l'ensemble des objectifs du système, ni ce système lui-même, car d'une part il a été pensé, mis sur pied théoriquement, en dehors d'eux, dans le cerveau d'un théoricien, et d'autre part, c'est celui qui donne les meilleurs résultats, qui est le plus rationnel (en fonction du but choisi : la performance). Ne pouvant remettre en question le but, les participants ne peuvent, ipso facto, remettre en question les moyens. Cette tendance est d'ailleurs générale dans la pédagogie contemporaine. L'enfant est obligé de se plier «spontanément» devant la rationalité du système éducatif (programmation, moyens audio-visuels, etc.) dont la logique semble seulement technique.
c) Les caractéristiques essentielles de ce cadre, qui semblent apparemment techniques, sont en réalité autoritaires. L'autorité, la logique de l'autorité, est camouflée par le paravent de la logique sportive. C'est ce que nous avons exprimé en disant que l'autorité de la technique était en réalité une technique de l’autorité. Au travers de la rationalité purement sportive (s'entraîner régulièrement, mesurer les performances, les améliorer, se confronter à des adversaires, obéir à son entraîneur, etc.) s'infiltre toute l'autorité répressive du système social. A l'heure actuelle aussi, la domination du capital dans l'entreprise est justifiée, camouflée par la domination de la «science de l'entreprise». Le savoir technique est la justification du pouvoir sur les hommes. Dans le système sportif comme dans l'entreprise — l'administration des choses (temps — espaces ou engins sportifs, etc.) voile le gouvernement des hommes. Dans le sport, c'est l’entraîneur (et ce qu'il représente), qui médiatise et unit dialectiquement à la fois l'administration des choses et le gouvernement des hommes. L'entraîneur est celui qui sait plus que le débutant et qui en même temps a pouvoir sur lui. C'est parce qu'il sait plus qu'il a le droit d'en imposer au débutant et en le dominant il le maintient nécessairement dans l'état de celui qui sait moins.98
En particulier, l'entraîneur est le véhicule de toutes les valeurs consacrées de l'idéologie bourgeoise et son rôle est de les distiller au nom des impératifs du système sportif. L'entraîneur est un idéologue qui ne dit pas son nom. Mais comme tel, il apparaît moins facilement comme un agent de la répression envers les jeunes. Son autorité semble purement technique, rationnelle, donc acceptable. Pourtant l'entraîneur-éducateur a derrière lui — comme appui objectif — toute l'organisation et la hiérarchie sportive, toute l'imposante objectivité des performances sportives auxquelles il a en quelque sorte contribué par sa science, et enfin et surtout la force objective des choses sportives qui s'énonce ainsi : «Qui ne s'entraîne pas rationnellement [grâce à mon savoir-faire, mes conseils, etc.] ne progresse pas.» L'entraîneur, et le cadre dont il est le centre, est donc indispensable. C'est un pouvoir.
Le cadre est donc un cadre répressif, organisé par la répression et organisant la répression. Le cadre sportif est au centre d'un cercle de répression. A mesure que la répression sportive, par le sport, dans le sport, s'accentue — et cette intensification est liée au système politique d'ensemble —, le cadre, pour être plus efficace, doit nécessairement s'organiser plus, se systématiser davantage (rendement accru, discipline collective, etc.). Mais en se rigidifiant, en s'ossifiant, le cadre devient à son tour plus répressif et plus exigeant envers la liberté individuelle de l'enfant. La collectivisation tourne à la bureaucratisation et à la mobilisation paramilitaire (ordre spatial, évolution collective, travail en groupe, hiérarchisation, etc.). Mais en accentuant la répression externe, le cadre accentue nécessairement aussi l'intériorisation de la répression (cf. plus loin) ; l'enfant participe «spontanément» à sa répression, il se réprime librement, collectivement. Mais à mesure que les participants sont plus réprimés, ils exigent davantage de répression, et celle-ci à son tour accentuera la répression interne. Il y a donc un cycle vicieux de la répression. Autrement dit, celle-ci, de même que le cadre sportif où elle se déroule et qui la fonde, obéit au principe de rendement. La répression se fait de plus en plus efficace, rationnelle, dominatrice. C'est cette répression que nous voudrions analyser, plus exactement certains mécanismes typiques par lesquels elle s'exerce.
LES MÉCANISMES DE LA RÉPRESSION SPORTIVE
1. La constitution d'une force sportive
a) La fabrication d'une force sportive passe d'abord par le contrôle de l’énergie physique de l'individu ; rien n'est laissé au hasard, chaque chose est faite en son temps et à sa place. Il faut d'abord régulariser, discipliner, utiliser la vitalité exubérante de l'apprenti-sportif inexpérimenté pour parvenir à en extraire une force sportive rentable : le contrôle de la mobilisation de l'énergie vitale de l'individu est la première étape essentielle du processus «éducatif» sportif. L'élève n'a plus le droit de s'amuser ou d'improviser, il s'agit pour lui de travailler au sein d'un univers défini dans le temps et dans l'espace, planifié et programmé méthodiquement. Cette soumission à la réalité sportive se présente essentiellement comme une vaste entreprise disciplinaire sur lui-même, sur ce potentiel d'énergie qu'est le corps propre de l'individu. Il s'agit en effet de le faire passer de l'état de réserve énergétique potentielle à celui de puissance productive mesurable et utilisable : c'est là que réside l'originalité du processus «éducatif» sportif.
Le contrôle dans le temps est marqué par l'alternance des dépenses d'énergie, des efforts, et des récupérations, des contre-efforts. L'individu apprend à investir son énergie sur un mode réaliste et adapté. Il apprend une économie énergétique d'un type donné — l'économie du rendement, du travail physique, qui est opposée strictement à l'économie du jeu, de l'activité ludique libre. En ce sens, l'économie sportive fait partie intégrante de la soumission au principe de réalité, qui exige une répartition temporelle déterminée de la libido.
La répression consiste à ce niveau à imposer une temporalité réaliste, «rationnelle», qui, en programmant une séquence de travail déterminée, une planification énergétique, utilise l'énergie en fonction des nécessités et des buts objectifs du rendement, et non en fonction du principe ludique qui est une libre et spontanée dépense d'énergie.
Le contrôle dans l'espace opère surtout par la délimitation d'un secteur abstrait d'évolution (piste, bassin, etc.) et par la manipulation d'objets et d'engins dont l'utilisation procède du même mode que les instruments ou les outils. Il n'existe pas dans le sport de place pour l'expression libre, la recherche esthétique, ludique, l'imagination du mouvement. L'univers est entièrement «technique-géométrique», et c'est en son sein que l'énergie doit s'investir.
Le contrôle et la répression énergétiques représentent donc le principal élément de la transformation de l'organisme infantile, du Moi-plaisir, en force sportive, en Moi-outil.
b) La deuxième étape, étroitement liée à la précédente, est celle qui consiste à apprendre à l'individu à dépasser ses propres limites «naturelles». Cet apprentissage est celui de la résistance à la fatigue, de l'accoutumance à l'effort, qui fera que l'individu saura non seulement se servir de son corps comme d'un instrument dont il a su se rendre maître, mais qu'il pourra solliciter de plus en plus intensément, et de plus en plus longuement. Tel est l'apprentissage de l'aptitude au dépassement de soi que l'on va même définir comme étant l'essence moderne de l'état de santé. L'éducation sportive est l'éducation à la santé moderne. Comme le soulignent les nouvelles Instructions officielles destinées aux professeurs et maîtres d'E.P.S. : «Celle-ci paraît devoir être considérée comme la capacité pour un individu d'ajuster en permanence ses réactions et comportements aux conditions du monde extérieur, de s'accoutumer à l'effort, bref, de se dépasser soi-même.»99 L'éducation sportive est une technique de lutte contre la fatigue, une technique de l'effort.
c) L'énergie physique canalisée dans des formes spatio-temporelles précises va être «cristallisée», investie dans des «techniques corporelles» déterminées. L'éducation sportive est la codification et le perfectionnement technique des gestes et des mouvements. La technicisation du corps explique la fait que les mouvements s'exécutent selon un modèle, un ordre, qui par leur essence technique sont «unidimensionnels». Il n'y a pas trente-six façons de sauter le plus haut, de courir le plus vite, de lancer le plus loin possible. Il n'y en a qu'une, celle techniquement efficace, et la recherche de l'efficacité conduit nécessairement à la répression et au conditionnement technique.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle (il en est de même pour les méthodes d'entraînement) les techniques sportives scolaires sont exactement les mêmes que les techniques sportives de haute compétition. Plus exactement, ces techniques d'élite, éprouvées sur les champions, sont diffusées et introduites dans les milieux scolaires : organiser le sport à l'école, surtout à l’heure actuelle, c'est introduire les mêmes principes techniques d'organisation, d'entraînement, de sélection, de compétition que ceux du sport civil et militaire, c'est-à-dire introduire des méthodes efficaces qui ont «fait leur preuve».
C'est ainsi que les mouvements du corps tendent de plus en plus à être unifiés et intégrés dans une même finalité technique : le geste sportif fait appel au concours efficace de tout ce qui peut contribuer à en améliorer le rendement. Le corps est devenu une totalité de techniques additionnées et concordantes. Dès lors, la solidarité organique des segments corporels, les syncinésies naturelles, les totalités gestuelles spontanées sont supprimées et remplacées par des recompositions, des synthèses qui réunifient les éléments dans le tout d'une interdépendance nouvelle, fabriquée, d'une solidarité purement technique.
Tout le corps participe à présent à l'effort technique spécifique, tout est ordonné par une même préoccupation : le rendement. Le corps est devenu réellement une puissance étrangère à l'individu, il est devenu l'objectivation de sa puissance abstraite de produire des efforts réglés. Tel est le sens du dégagement rationnel et méthodique d'une force sportive. Le corps des individus, c'est-à-dire cette sphère de «plaisir d'organe», selon l'expression de Freud, a été métamorphosé en facteur sportif, autrement dit en moyen, en outil sportif, en force sportive. Le corps de l'individu n'est plus sujet de plaisir, mais objet de performances.
2. L'intériorisation de la morale : le «surmoi sportif».
Pour justifier et masquer la répression, on a besoin d'une caution idéologique. La morale, qui est une intériorisation de la répression, en est le produit direct ; c'est elle qui permet de «normaliser» la pratique sportive en la valorisant. La morale joue ici un rôle considérable en tant qu'expression du surmoi répressif. La morale du sport est le visage et le masque de la répression, elle l'impose et la cache à la fois.
Au cours du développement et par l'éducation, le surmoi fait sienne l'influence des personnes qui ont pu remplacer les parents, les «éducateurs», les instituteurs, les «modèles sociaux» divers, tel le sport, qui véhiculent toutes les «valeurs» de la société. Le surmoi de l'enfant ne se forme pas à l'image des parents, mais bien à l'image du surmoi de ceux-ci, «il s'emplit, dit Freud, du même contenu, devient le représentant de la tradition, de tous les jugements de valeur qui subsistent ainsi à travers les générations».100C'est donc par la continuité répressive de l'éducation que s'instaure la continuité idéologique de la morale. Les éducateurs, eux-mêmes éduqués répressivement, transmettent une éducation répressive. La morale est alors à ce point intériorisée, ses normes tellement «assimilées», qu'elles semblent venir de l'individu lui-même.
Celui-ci réclame «lui-même» la répression et se croit «libre» de se réprimer. L'autorité morale, le contenu idéologique de la morale, est absorbée, dans la conscience (et comme nous le verrons plus loin, dans la musculature) et l'inconscient de l'individu, au point qu'elle semble fonctionner comme si elle était sa propre autorité, sa propre morale, sa propre personnalité. Comme dit Marcuse, «y obéir devient instinctif et presque automatique. Devoir, travail, discipline servent alors de fin en soi... Le renoncement devient partie intégrante de l'univers mental de l'individu, transmise de génération en génération par l'éducation et le climat social.»101
La morale, de contrainte externe, celle du cadre sportif imposé, est devenue morale «librement acceptée», auto-morale, celle de l'effort sportif «gratuit». La répression est spontanément recréée par les individus réprimés. C'est ce qui explique que plus l'individu est réprimé sportivement, et plus il est attaché à cette répression, à cette ascèse sportive qu'il justifie avec acharnement comme étant son libre choix et développement. C'est ce qui explique aussi la «passion» des longues carrières sportives de ceux qui ne peuvent plus se défaire du plaisir de la répression. C'est l'ensemble de ce processus d'intériorisation de la morale, et de sa transmission répressive d'une génération à l'autre que Reich qualifie de «structure caractérielle de masse».102
Quelle est donc cette morale sportive ?
3. La morale sportive «éducative»
C'est essentiellement à travers l'image du champion, véritable «type humain», que l'on s'efforce de dégager dans sa perfection, que l'on propose un modèle, une norme morale à la jeunesse. Le champion, ou son idée, incarne, par le style de vie qu'il pratique, tous les critères moraux socialement admis et reconnus «communément». Sa vie réglée et sobre est mise en valeur et donnée en exemple, parce qu'elle représente avant tout l'acquisition des qualités de labeur : il travaille chaque jour régulièrement, il est habitué à l'effort, il recule par son travail les limites de la fatigue.
Le champion est aussi celui qui a su choisir pour parvenir à son but ; il sait se ménager et concentrer toute son énergie ; il méconnaît les abus et les excès de toutes sortes, propres à disperser ses forces ; il respecte son repos, dose sa nourriture afin de récupérer au mieux sa force de travail. De la base au sommet, la morale du sport est la même, elle exige de l'individu les mêmes devoirs ; nous prétendons qu'elle se résume en définitive en ce triple commandement : savoir travailler, savoir obéir, accepter les frustrations.
a) La notion de travail sportif (au sens de labeur) prend en effet tout son sens dans le système sportif où l'on apprend d'abord à l'individu à s'accoutumer à l'effort. Pour produire des performances, il faut travailler, et c'est pourquoi il n'y a pas de différence essentielle entre le travail à l'usine et le travail sur le stade ; même si ce que produit le sportif est une pure dépense physique improductive, il reste néanmoins que l'analogie structurelle de l'activité sportive avec le travail dans la production industrielle est pertinente. C'est d'ailleurs en ce sens que les Instructions officielles, destinées aux professeurs et maîtres d'E.P.S., mettent l'accent sur l'interdépendance qui existe entre les activités physiques et «les fondements culturels de notre civilisation». «Notre époque est marquée par la croyance dans le progrès matériel et spirituel, et le sport moderne lui-même participe directement de cette idée en cherchant non seulement à dégager un type humain dans sa perfection, mais à accroître par la compétition et le travail acharné qu'elle exige, les possibilités de l’homme.» Le sport au niveau scolaire prépare ainsi directement l'individu au labeur industriel en l'accoutumant au labeur sportif. Entre la préparation à la production, l'école, et la production proprement dite, l'usine, il n'y a pas de rupture. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit d'accepter, à des niveaux différents certes, le labeur, la somme de fatigue sans cesse «niée», le déplaisir, la peine de l'effort et même la souffrance.
Telle est la signification morale du «stakhanovisme sportif» (contrôle, domination, rendement, lutte, souffrance). «L'entraînement physique et la compétition sportive obligent à se battre et à souffrir, enseignent qu'il n'est pas de victoire sur soi-même sans peine.»103 Autrement dit, cette accoutumance à l'effort se double inévitablement d'accoutumance à la souffrance et à la renonciation ; à l'image de la morale chrétienne, c'est le dépassement de soi-même dans l'abnégation. Un véritable culte de la souffrance, doublé de l'héroïsme du travail, a été instauré ; il trouve son expression dans le concept du «bel effort» de l'individu grimaçant dont la valeur morale est pour le moins équivoque. La beauté dans la souffrance a toujours été un thème cher aux apologistes de la crucifixion : le champion n'est rien de plus que l'image profane du Christ magnifié dans son martyr rédempteur. L'énergique expression de saint Paul : «Je châtie mon corps et le réduis en servitude»104 se révèle d'une singulière actualité quant à l'essence du sport sainement et chrétiennement compris ; elle est entièrement reprise par l'Église qui, vivement intéressée par tous les problèmes de l'éducation corporelle, prône le sport comme antidote efficace à la mollesse et à la vie facile : «Le corps doit se soumettre à une discipline rigoureuse, souvent dure, qui le domine et le tienne dans une vraie servitude : accoutumance à la fatigue, résistance à la douleur, habitudes de continence et de tempérance sévères, toutes conditions indispensables pour gagner la victoire.»105 La morale de l'effort sportif sert dans tous les cas à cautionner l'existence du labeur qui attend l'enfant. C'est elle qui permet de justifier moralement, dès l'école, le travail comme le contenu même de la vie. Accoutumé à l'effort, le surmoi «soutenu», «encouragé» par les agences idéologiques de la société, exige avec férocité le labeur dont l'individu ne peut plus désormais se passer. Le travail est devenu effectivement un «besoin» ; imposé à l'origine de l’extérieur, il devient par l'intériorisation «la tendance personnelle» de l'individu, son désir.
b) La soumission à l'autorité d'un supérieur est un autre aspect fondamental de la morale sportive. Le respect de la hiérarchie, de la discipline et de l'ordre, l'apprentissage de l'obéissance sont pour ainsi dire la clef de voûte du système, car «sans discipline», il n'y a pas de travail possible. C'est d'ailleurs pourquoi la pratique sportive gravite autour de l'autorité morale et technique du «maître». Que ce soit par l'attitude personnelle du maître (sanction, encouragement, réprimande) ou par les nécessités objectives du système, l'autorité, l'ordre et la discipline représentent le ciment même de l'éducation sportive, même si cette autorité est «démocratique», cet ordre «accepté», et cette discipline «librement consentie». C'est le système sportif qui exige la discipline, de même d'ailleurs que le travail industriel, c'est-à-dire la production la plus rentable ou le service des forces armées, c'est-à-dire la préparation la plus efficace à la guerre. C'est l'activité sportive même qui commande l'instauration de l'ordre, de certaines formes précises de travail.
En matière de sport, ces formes et moyens sont nombreux, et ils ont fait leurs «preuves» : les exercices de «prise en main» et de «mise en train» des individus au début du travail, par exemple, constituent la transposition scolaire des exercices militaires similaires et ont objectivement la même fonction : établir une atmosphère d’ordre et de discipline. Les exercices de rassemblement et d'«évolutions collectives» sur un rythme imposé, les marches ou courses cadencées, bref tout l'éventail de ce type d'exercices d'ordre présente un seul intérêt : celui de soumettre les individus à l'autorité du maître et d'asseoir celle-ci.
M. Mauss notait d'ailleurs avec perspicacité dans Sociologie et Anthropologie, que toute société transmet des techniques corporelles d'autorité et d'ordre, dont les plus remarquables sont d'après lui les exercices de rangs serrés et de pas cadencés. Ces exercices physiques sont, considérés sous cet angle, des «travaux pratiques» de discipline, des apprentissages d'ordre. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard non plus si les «rites d'initiation» à l'armée ou dans les ordres commencent par des exercices de discipline physique (garde-à-vous, jeûne, etc.).
Dans l'ensemble, tout concourt donc à ce que l'éducation physique sportive soit avant tout une discipline dont l'efficacité «repose essentiellement sur l'existence d'une autorité.»106 Le maître est le chef qui autorise ou interdit, punit ou récompense, prend les décisions, contrôle. Dans ce cas-là, on peut effectivement affirmer que le sport devient une école d'obéissance. Obéissance d'abord à celui qui dirige l'entraînement sportif ; la pratique du sport «oblige sans cesse à obéir, apprend à se soumettre avec confiance au dirigeant sportif».107 Et même si le degré de rigueur ou de libéralisme varie avec chaque éducateur, il n'en reste pas moins l'existence de cette sorte de conditionnement des individus à une obéissance quasiment automatique, qui commence par la réponse musculaire adéquate au signal perçu.
Cet apprentissage de l'autorité prépare, bien sûr, à l'acceptation idéologique des valeurs, règles et normes couramment admises dans la société. Il forme les qualités morales chez les jeunes : «courage, générosité, loyauté, désir de progresser, de vaincre, et aussi discipline, sens des responsabilités individuelles et collectives, etc.». On comprend dès lors pourquoi les instructions officielles destinées aux professeurs d'E.P.S. affirment que le sport, reflétant «les valeurs morales les plus nobles», est capable «de faire éclore des hommes de caractère». La Doctrine des sports fait écho à ces préoccupations morales : «Le sport, par la discipline qu'il impose, découvre la nécessité de la règle, les bienfaits de leffort gratuit et organisé. [...] Par la vie en équipe qu'il implique souvent, il donne le respect de la hiérarchie loyalement établie.»
Cet excellent apprentissage des «relations humaines», cette remarquable école de «sociabilité» représentent, on s'en doute, un excellent moyen de «rééducation des délinquants», universellement mis en pratique, non seulement pour intégrer les «déviants», mais encore ailleurs, dans les pays staliniens, pour combattre les «houligans». Il serait d'ailleurs intéressant de se demander pourquoi le sport, et lui seul, est l'activité de loisir type des centres de rééducation, des maisons de correction, de redressement, des «colonies de vacances», des maisons d'arrêt, des casernes... et maintenant des lycées. Serait-ce un substitut aux besoins sexuels longuement contenus ?
4. La répression sexuelle et la neutralisation érotique du corps
Tous les idéologues du sport ont noté que le sport permettait de neutraliser les désirs sexuels et offrait à la jeunesse un excellent dérivatif à son «trop-plein d'énergie». Comme dit l'un d'eux : «Il y a là un dérivatif non négligeable aux sollicitations (sic) qui assaillent l'adolescent.»108 Même si ce moyen de répression n'atteint pas son but, qui est de tuer Éros, d'infliger une défaite à la sexualité, il constitue en tous les cas le moyen moderne le plus efficace pour contenir, à l'échelle de masse, la «grande marée des besoins sexuels» des adolescents.109 Les excitations excessives, longuement contenues par l'appareil de répression scolaire et social, qui découlent des différentes sources de sexualité, trouvent une dérivation et une utilisation socialement acceptable. C'est le processus classiquement connu sous le terme de sublimation, c'est-à-dire le détournement des pulsions sexuelles de leur objet initial, et leur orientation vers des fins sociales, qui n'ont plus rien de sexuel, mais qui servent à la stabilisation de l'ordre existant (promotion, collectivisation, etc.). Ces buts sont d'ailleurs, comme nous venons de le voir, résumés dans la formule : travail et obéissance, effort et soumission. L'énergie sexuelle, au lieu de servir à satisfaire les tendances de l'individu, sert à alimenter les objectifs de la société de classe et de son appareil d'«éducation».
La plasticité de la libido est ici utilisée, manipulée par le système d'«éducation». En modifiant le but sexuel, l'appareil d'éducation opère une substitution de buts. Il procède à un échange de satisfactions. La satisfaction sexuelle est remplacée par plusieurs sortes de satisfactions substitutives répressives dont les principales sont au nombre de trois.
a) D'une part, le sport remplace le plaisir spécifiquement sexuel, par le plaisir du mouvement, c'est-à-dire investit totalement la libido sur le système musculaire. Les sensations motrices, le plaisir de l'activité musculaire remplacent le plaisir érotique proprement dit, c'est-à-dire la fusion érotique hétérosexuelle. «On sait, dit Freud, que l’éducation moderne fait grand usage des sports pour détourner la jeunesse de l'activité sexuelle ; il serait plus juste de dire qu'elle remplace la jouissance spécifiquement sexuelle par celle que provoque le mouvement et qu'elle fait régresser l'activité sexuelle à un de ses stades auto-érotiques.»110
La jouissance dans le mouvement devient elle-même la plupart du temps la jouissance dans l'effort, le plaisir dans la douleur, c'est-à-dire le plaisir masochiste. Le mouvement pénible connaît une transfiguration érotique : de peine, il est devenu plaisir. Ce destin typique des pulsions sexuelles est particulièrement net dans le sport qui, en tant que mortification systématique, est devenu une pratique organisée du masochisme. Son but est celui de tout masochisme : «jouir de la douleur».111
b) D'autre part, le sport représente une autre satisfaction : la satisfaction du devoir accompli. En se réprimant, le moi de l'individu tire une satisfaction particulière, celle du plaisir de se «maîtriser». En acquérant la maîtrise de son corps propre, devenu parfait instrument de sa volonté de progresser, l'individu satisfait ainsi ce que Freud appelait la «pulsion d'emprise», qui commence «avec les efforts de l'enfant qui veut se rendre maître de ses propres membres».112 Le plaisir d'exécuter une fonction avec succès, le sentiment de progresser, d'apprendre sans cesse à se dominer, la prise de conscience que les choses et le corps obéissent de plus en plus au moi, bref que celui-ci devient de plus en plus «dominateur», provoquent un vif plaisir. Le plaisir a été transformé en domination. Ce processus est facilité par le fait que la musculature, qu'on sollicite intensément, est devenue l'agent direct de cette pulsion d'emprise qui tend de plus en plus à exiger du moi de nouvelles «conquêtes».
A mesure donc que l'agressivité musculaire se tourne de plus en plus contre l'individu, la souffrance musculaire, la douleur, la peine, l'effort deviennent de plus en plus des «satisfactions». Tel est le fondement des rapports sado-masochistes que l'individu sportif entretient nécessairement avec son corps. La répression s'est incrustée directement au niveau musculaire, au point qu'on peut dire avec W. Reich que le surmoi s'est fait cuirasse musculaire. La musculature elle-même fonctionne désormais comme l'agent direct du surmoi. Celui-ci est réellement devenu la chair et le sang de l'individu. Mais la férocité du surmoi musculaire, qui se traduit par l'acharnement à l'entraînement, par la volonté d'épuisement, par la somme accumulée de répétitions et de labeur, se transforme elle-même en «récompense du moi».
Un sentiment de satisfaction, celui du devoir accompli, se manifeste chaque fois que l'individu a renoncé à la satisfaction sexuelle au profit de l’effort sportif. «Quand le moi a fait au surmoi le sacrifice de quelques satisfactions instinctuelles, il en attend, en retour, un surcroît d'amour. Le sentiment d'avoir mérité cet amour se transforme en fierté.»113 Bien entendu, les «louanges du surmoi» sont amplifiées par les récompenses officielles des éducateurs et par les sanctions de la compétition.
c) Enfin, le sport par ses exigences et son organisation même constitue une substitution massive à l’activité intellectuelle critique, c'est-à-dire à l'activité d'investigation. Dans la mesure où il canalise toute l'énergie et l'activité mentale de l'individu, il constitue un obstacle, un écran, au fonctionnement intellectuel libre, autonome.
Il est nécessairement de ce point de vue un puissant moyen d'infantilisation. L'histoire du sport nous enseigne que toutes les forces réactionnaires ont toujours préféré voir la jeunesse s'occuper de sport plutôt que de politique ou de sexualité. Ce n'est pas par hasard, car le sport est un dérivatif intellectuel. Il vaut mieux, du point de vue du système, que la jeunesse s'occupe de techniques sportives, des records ou des noms des champions, que d'élucider le mécanisme de la plus-value ou de la répression sexuelle. Comme tel, le sport est un moyen d'obscurcissement intellectuel, un opium, au sens fort du terme. Cette fonction, analysée par ailleurs, dans l'article de P. Laguillaumie, est une nécessité pour l'éducation actuelle qui organise le camouflage systématique des réalités sociales et politiques.114 La répression de la sexualité infantile, qui est le centre de l'éducation précoce a aussi une fonction sociale précise que Reich a analysée en détail dans La Lutte sexuelle des jeunes (Maspero).
En réprimant la curiosité sexuelle de l'enfant, l'éducation empêche les premières manifestations d'indépendance intellectuelle et entrave le développement de l'esprit critique. L'adaptation sociale nécessite toujours la mise en condition spirituelle, le conformisme intellectuel. L'interdiction sexuelle est ainsi corollaire de l'interdiction de penser, l'inhibition mentale est liée étroitement à l'inhibition sexuelle. Ce n'est donc pas sans raison, ainsi que le souligne Freud, que «les deux points principaux des programmes pédagogiques [...] sont de retarder le développement sexuel de l'enfant et de le soumettre de bonne heure à l'influence de la religion».115
De nos jours, l'introduction systématique du sport à l'école repose sur la nécessité de trouver un substitut laïque à la religion quelque peu malmenée. C'est pourquoi le point pédagogique principal du programme éducatif actuel est le sport. L'expérience a montré, en effet, aux éducateurs que la tâche d'assouplir la volonté sexuelle de la jeunesse n'est réalisable que si, sans attendre l'explosion tumultueuse de la puberté, on commence dès l'école primaire à amener l'enfant à se soumettre à une discipline sexuelle, préparatoire à celle de sa vie adulte. C'est une raison de la volonté de développer systématiquement le sport. La «discipline sexuelle» comprend bien entendu les disciplines «annexes» : discipline au travail et discipline face à l'autorité qui culmine dans la soumission intellectuelle. Cette éducation à la discipline permet de détourner la jeunesse des questions où la liberté intellectuelle critique constitue un risque considérable : celui de la liberté tout court.
A l'intérêt pour les questions sociales et politiques, qui commence à apparaître au moment de l'adolescence, et que les pédagogues bourgeois nomment la «remise en question des valeurs traditionnelles», le système sportif substitue l'intérêt pour les questions sportives. L'adolescent est entièrement intégré dans un cadre de mobilisation qui occupe son corps et son esprit et qui le détourne de chercher l'origine réelle de sa situation, de sa «crise d'adolescence». Comme le dit E. Jones, «nous avons un exemple de substitution dans notre éducation actuelle, qui s'applique à distraire les idées de la jeunesse de sujets défendus en cultivant son intérêt pour les sports».116
Nous avons rapidement analysé l'essentiel de la répression sportive. Il est évident qu'une telle analyse doit être poursuivie, affinée et adaptée aux conditions particulières. Nous voulions seulement dénoncer le caractère suspect a priori de l'unanimité qui s'est faite autour de la notion de «sport éducatif». Nous avons essayé de mettre à nu les ressorts répressifs de cette activité «éducative» qui tend à se généraliser et à s'implanter dans tous les secteurs. Il resterait à présent à procéder à l'analyse de cette espèce d'acharnement des «éducateurs» qui réclament le droit d'éduquer sportivement la jeunesse. Après l'analyse de l'éducation, il faudrait faire l'analyse de l'éducateur, tant il est vrai que la psychologie de l'éducation est d'abord celle des éducateurs.
Les éducateurs représentent toujours les chaînons intermédiaires dans la transmission sociale de la répression. L'éducateur réprimé dans son enfance réprime à son tour l'enfant, investi qu'il est de la puissance que lui confère l'appareil d'éducation. C'est le surmoi de l'éducateur qui constitue la médiation entre la répression externe, imposée par le cadre social, et la répression intériorisée par l'enfant, le surmoi de l'enfant. Soumis lui aussi à la répression dans son enfance, il a intériorisé la répression, il a oublié les restrictions auxquelles il a dû se soumettre et à présent il se conforme à son propre surmoi (c'est-à-dire à celui de ses anciens éducateurs) pour éduquer les enfants ; autrement dit, il transmet la répression sociale qu'il a intériorisée par la médiation de son surmoi.
Ainsi se perpétue la tradition répressive de l'éducation par la transmission des modèles du surmoi, de l'héritage de leur contenu.
L'éducateur, au nom de sa bonne volonté pédagogique,
se fait le véhicule de ce que Freud appelait de manière générale
«les idéologies du surmoi».117
Les limitations de toutes sortes qu'ont dû s'imposer les éducateurs
pour atteindre leur situation de pédagogues se répercutent
directement dans leur enseignement. Ainsi, dans le cadre notamment de tous
les mécanismes de transfert qui interviennent dans la relation pédagogique,
un aspect devient particulièrement typique chez les éducateurs
physiques. Déçus dans leurs rêves de champions, ceux-ci
projettent leurs fantasmes de gloire sur ceux qui peuvent éventuellement
accomplir ce qu'eux-mêmes n'ont pas réussi à faire
: obtenir le succès. Dès lors, l'éducation sportive
consiste pour le maître à obtenir collectivement de futurs
champions qui puissent réaliser ses propres fantasmes de toute-puissance.
LA RÉPUBLIQUE DES SPORTS, MAILLON INDISPENSABLE À LA POLITIQUE D'EMBRIGADEMENT DE LA JEUNESSE
Aujourd'hui, les enseignants s'aperçoivent de plus en plus clairement que les réformes ne changent rien, qu'elles sont «récupérées» aisément par le pouvoir, en particulier par le biais de la participation, pièce maîtresse du système dans quelque domaine que ce soit, et qu'en définitive il faut trouver autre chose que la «contestation pédagogique» si l'on veut engager une lutte réelle et efficace.
Le pédagogue transmet un certain savoir, une certaine pratique intellectuelle ou corporelle, et il est évident qu'il peut changer la forme de sa pratique pédagogique sans pour autant changer la nature de l'orientation qu'il donne à son enseignement. Par exemple, le fait de supprimer les cours magistraux et de les remplacer par du travail en groupes, de supprimer la notation chiffrée et de la remplacer par des lettres, de faire pratiquer l'autodiscipline par les élèves, de leur donner des «responsabilités», etc., ne constitue pas la remise en cause de la nature de l'enseignement, à savoir en particulier sa nature de classe, ni celle du type de savoir transmis (savoir cumulatif), encore moins du contenu idéologique véhiculé (bourgeois). C'est un des tours de passe-passe qu'a opéré le gouvernement, avec un succès relatif il faut le reconnaître, en donnant en pâture aussi bien aux enseignants, aux élèves qu'aux parents, de nouvelles «méthodes» plus libérales, et, dit-on, plus adaptées «aux besoins de la jeunesse d'aujourd'hui et du monde moderne».
C'est pourquoi, depuis l'école primaire jusqu'à l'université, l'enseignant peut, à la limite, avoir n'importe quelle pratique pédagogique, pourvu qu'elle ne remette pas en cause le système dans son ensemble, pourvu que tout se passe bien, dans l'ordre et le calme, sans remous.
A travers l'exemple des républiques des sports, nous pouvons voir les implications politiques directes d'une pratique pédagogique apparemment «neutre» et en particulier montrer :
1) Comment une expérience «pédagogique» peut être érigée en un système para-étatique quand elle correspond aux objectifs gouvernementaux de la classe dominante ;
2) Comment un tel système pédagogique reproduit, dans son principe, dans son organisation et son fonctionnement internes, les structures de la société bourgeoise : rendement, compétitivité, hiérarchie, ordre moral ;
3) Comment les questions pédagogiques sont aseptisées, neutralisées et deviennent de purs problèmes de technique, vidés de leur contenu et de leurs significations politiques ;
4) Comment l'enseignant, même s'il affirme ne pas vouloir «faire de la politique», se met au service d'une politique d'ensemble envers la jeunesse, s'il s'en tient — volontairement ou pas — à l'aspect technique du problème.
LA RÉPUBLIQUE DES SPORTS, MODÈLE DE PARTICIPATION
En octobre 1964 naissait la république des sports au lycée de garçons de Calais, sous l'impulsion d'une équipe d’enseignants en éducation physique. Depuis 1966, toutes es républiques sont regroupées en une fédération nationale, la F.A.R.S. (Fédération des animateurs des républiques des sports) dont les statuts officiels sont :
«— Développer, étendre et créer de nouvelles
républiques des sports ;
— Regrouper les enseignants volontaires pour contribuer à la
recherche pédagogique ;
— Aider au développement du sport national ;
— Travailler en liaison harmonieuse avec les organismes professionnels,
éducatifs et sportifs.»118
Notre critique porte sur quatre points :
a) Un cadre imposé
Il est remarquable que toutes les républiques des sports fonctionnent sur le même modèle, avec les clubs, cycles, entraînements, compétitions, contrôle des résultats, et cela quoi qu'il arrive. En particulier, si l'enseignant réussit (et cela n'est vraiment pas difficile !) à faire admettre à la majorité des élèves, en début d'année, que le travail pourrait s'organiser sous forme de république, il impose ipso facto le cadre-type, avec son organisation et son fonctionnement. Cela signifie qu'en regard des statuts des républiques des sports, celles-ci s'imposent aux élèves plutôt que le contraire. En d'autres termes, on inculque aux élèves le respect de l'institution en tant que telle, tout en leur assurant que chacun peut néanmoins y trouver sa place.
b) Une pédagogie directive
Si les élèves choisissent (toujours à la majorité...) certaines activités proposées, s'ils élisent «démocratiquement» leurs chefs de club, leurs représentants de république, leurs responsables de matériel, leurs arbitres, il n'en reste pas moins que les activités elles-mêmes sont conçues et organisées par le maître, dans leur forme, leur contenu, leur fréquence... Et il est évident que cela se passera ainsi tant que les activités physiques seront conçues comme une somme de techniques à acquérir. Il n'y a pas plusieurs façons d'apprendre à courir vite, lancer loin, sauter haut et dans cette optique-là, la directivité pédagogique est la seule qui puisse assurer des résultats. Or, dans une république des sports, que se passe-t-il ? Étant donné qu'une compétition ou un match (voilà de quoi motiver les élèves) achève chaque cycle d'enseignement, l'élève doit s'entraîner rationnellement, méthodiquement (voilà le contenu des séances) pour aborder la compétition avec le maximum de chances de succès pour son propre club.
c) Une pédagogie traditionnelle
Les promoteurs et les animateurs des républiques des sports prétendent pratiquer une pédagogie active où les responsabilités sont partagées et où l'élève «participe» activement à son éducation. Or, les citoyens des républiques des sports sont peut-être des «participants volontaires» qui «dialoguent» avec leur maître119 ; mais ils doivent de toute façon respecter le travail en cycles, l'alternance des entraînements et des compétitions, l'emploi des techniques sportives modernes, la planification, les mesures, les contrôles, la tenue de leur dossier technique individuel, etc. Et ils reçoivent tout aussi passivement qu'avant ce que le maître a «pensé» pour eux, même s'ils sont par clubs au lieu d'être rangés par ordre alphabétique dans la classe ; même s'ils sont responsables du chronomètre ou de l'affichage des résultats. Cette caricature de pédagogie active, manipulation pédagogique, n'est qu'un moyen comme un autre pour distiller un opium socialement utile.
Traditionnelle, cette pédagogie est camouflée derrière la pseudo-théorie du besoin des jeunes. Quel est donc ce prétendu besoin de sport dont il faudrait développer le goût, au point d'en imposer la discipline ? Pourquoi cette démagogie de «discipline librement consentie» à laquelle se livrent tous les idéologues du sport ? La réponse tient peut-être dans les déclarations des éducateurs. Après Mai 1968, J. de Rette, promoteur des républiques des sports, évoquant les événements révolutionnaires, se faisait prévoyant : «Quant à ceux qui vont se passer, car il va y en avoir d'autres, il vaut mieux en prévenir les effets plutôt que d'en réparer les conséquences.»120
La pédagogie doit être préventive, capable de fournir une armature morale à la jeunesse révoltée. A quoi Cornec, dirigeant de la Fédération des parents d'élèves, fait étrangement chorus quand il déclare : «Il y a juste un an, la France était bouleversée par la révolte de la jeunesse. Tous ceux qui cherchent des solutions à ce problème complexe doivent savoir qu'aucun équilibre ne pourra être trouvé sans la solution préalable de la question du sport scolaire.»121
d) Vers une pédagogies d'État
Les républiques des sports, organisées, depuis 1966, en fédération (la F.A.R.S.), présentent le danger d'être généralisées à grande échelle, étant donné qu'elles peuvent offrir cet «enseignement solidement organisé» dont le gouvernement a besoin. En effet, non seulement elles mènent directement à la pratique sportive souhaitée dans les clubs civils et les fédérations sportives, mais elles peuvent former les futurs cadres sportifs dont le système a besoin.
Un exemple en a été donné dans L'Équipe, qui relate comment les championnats de France scolaires féminins 1969 ont été entièrement organisés et arbitrés par les élèves des républiques sportives de Calais et de Boulogne, et qui conclut : «Le seul fait d'avoir donné à ces jeunes la possibilité de prendre conscience de leurs responsabilités et de les mener à bien suffit à prouver que cette expérience tentée va vers une juste conception des choses.» Et voilà le «tour de force» jamais vu jusqu'à présent : un écolier de 13 ans arbitrant une finale ! Outre l'aspect «phénoménal», il reste l'essentiel : les R.S. produisent de futurs cadres sportifs, de futurs dirigeants, pour le plus grand bien du sport français. Et c'est maintenant cela que l'on attend de l'enseignant et de son enseignement. L'Équipe122 le précise : «Sous le contrôle et avec la collaboration des profs, maîtres d'E.P.S., entraîneurs de clubs, Calais a formé ces dernières années une cinquantaine de jeunes juges-arbitres d'athlétisme, une quarantaine d'arbitres de football, autant de gymnastique.» Voilà l'enseignement «ouvert sur la vie»... celle du sport national qui exige la soumission des enseignés et des enseignants. La pratique du sport pendant les heures scolaires obligatoires, les méthodes pédagogiques adéquates préconisées sont l'expression potentielle d'une véritable pédagogie d'État.
Le 19 novembre 1969, sur les ondes d'Europe n° 1, un grand patron de la médecine affirmait : «Le moyen le plus efficace de lutter contre la drogue et la vague d'érotisme qui touchent, hélas !, une jeunesse sans grand idéal, est de donner à ces jeunes des possibilités de joie de vivre en se dépensant sainement. Il faut construire d'autres stades, des piscines plus nombreuses, développer les activités de pleine nature.»123
Cela traduit admirablement bien l'objectif du gouvernement : la pratique massive du sport par les jeunes doit servir à obtenir l’effet moral en profondeur perdu en particulier depuis Mai 68.
En effet, depuis l'explosion révolutionnaire de la jeunesse en mai 1968, la bourgeoisie a emboîté le pas au ministère de la Jeunesse et des Sports en préconisant la pratique sportive pour lutter contre le «malaise» qui se développe au sein de la jeunesse. Chaban-Delmas, dans une récente interview à L'Équipe (toujours elle !) a justifié la nécessité d'une politique de la jeunesse (menée par un ministère spécialisé), et l'entreprise d'une «croisade» afin de «changer les mentalités» (sic) des jeunes. Domestiquer la jeunesse, l'intégrer, faire naître un «comportement et un état d'esprit exemplaires», façonner des modèles de jeunesse participationniste, tout cela est l'œuvre d'évangélisation purificatrice entreprise par le biais de la pratique sportive de masse.
C'est dans le même contexte, et le même sens, que l'éphémère ministre de la Jeunesse et des Sports, Nungesser, déclarait dans le climat non encore refroidi des barricades et des manifestations : «La jeunesse et le sport sont deux problèmes étroitement liés l'un à l'autre, dans la mesure où la jeunesse doit trouver son exutoire dans le sport.»124 Aujourd'hui, c'est Comiti qui, avec Marcellin, détient l'axe de cette politique d'embrigadement de la jeunesse par le sport à travers l'éducation physique et sportive à l'école, les maisons de jeunes mises au pas, les clubs de loisirs... et les C.R.S. qui tout l'été, dans une atmosphère fraternelle, aident la jeunesse sur les plages. Le sport serait-il ce terrain de réconciliation morale des différentes classes sociales, ce carrefour où l'on apprend à s'estimer et à se comprendre ?
Ce qui nous intéresse ici, ce n'est pas seulement le pourquoi
d'une telle politique gouvernementale, mais aussi le comment et
les moyens qu'elle se donne.
SIGNIFICATION POLITIQUE DU DÉVELOPPEMENT DU
SPORT A L’ÉCOLE
Si, comme le dit Comiti,125 il faut introduire en force le sport à l'école, il y a des raisons, et nous en voulons pour preuve quatre points :
a) Formation du caractère
Les instructions officielles destinées aux enseignants le précisent
: «Le sport scolaire et universitaire qui, par essence, reflète
les valeurs morales les plus nobles, doit continuer à servir l'éducation
en devenant accessible à tous les jeunes et en contribuant à
faire
éclore des hommes de caractère. C'est la raison pour
laquelle, parmi toutes les activités physiques, il doit, dans la
majorité des cas, tenir la plus grande place.» Or,
nous savons que le sport à l'école, c'est la prise de conscience
de son corps par l'enfant sur le mode rendement-compétition-record.
Que c'est l'oubli ou le refus de tout l'aspect créatif, esthétique,
ludique : épanouissement, libération, bien-être de
l'activité corporelle. Que c'est aussi l'apprentissage de l'effort
douloureux du dépassement de soi-même (il faudrait déjà
savoir ce qu'est ce «soi-même»), etc. Mais le sport,
dit-on, prépare l'enfant à la vie adulte, et apprendre
à souffrir, c'est apprendre à vivre. Les vertus «psychologiques»
du sport sont la norme, les règles, les valeurs de la société
bourgeoise. La charte officielle de la bourgeoisie en matière de
sport, La Doctrine des sports, élaborée par l'ex-vichyssois
Borotra en 1964, l'explique : «Le sport, par la discipline qu'il
impose, découvre la nécessité de la règle,
les bienfaits de l'effort gratuit et organisé. Par la vie en équipe
qu'il implique souvent, il donne le respect de la hiérarchie loyalement
établie.» Il n'est point besoin de longues démonstrations
pour affirmer que c'est de ce type d'«hommes de caractère»
que le pouvoir a besoin et qu'il veut former par l'école dès
le plus jeune âge, sous le contrôle de ceux qui sont
responsables de la formation de la jeunesse. L'enseignant-formateur-de-caractère
devient cet agent de l'État qui collabore à la domestication
nécessaire de la jeunesse.
b) La formation morale
Complémentaire de la précédente, la formation morale va donner aux jeunes ce «supplément d'âme» qui lui manque : l'esprit de tolérance, le respect d'autrui, le dévouement, la gratuité des actes, etc. C'est tout cela que les autorités universitaires reprennent quand, entre autres, Las Vergnas écrit sur les feuilles d'inscription à l'association sportive de la Sorbonne : «Le sport, par l'effort physique volontaire et réfléchi qu'il implique, constitue une ascèse de nature à fournir à la formation intellectuelle, tout autant qu'à la formation générale, une garantie d'équilibre.»
Dès 1959, Herzog soulignait que le sport, par sa nature propre, «était l'allié le plus puissant de la morale» parce qu'il luttait contre la nonchalance et le laisser-aller. C'est dans son ordre moral que la bourgeoisie se sent menacée, et canaliser les énergies subversives de la jeunesse révoltée devient une nécessité impérative. Le sport est le remède, c'est l'antidote à la «dépravation» sexuelle de la jeunesse, à son «irresponsabilité» politique. C'est l'ordre moral par le muscle. Et la bourgeoisie se tourne le plus facilement pour sa propagande démagogique et nationaliste vers la mythologie du champion : «Je ne vois pas comment on pourrait recruter les sportifs de compétition ailleurs que dans la masse des sportifs. J'ajoute que les champions présentent un caractère exemplaire et un pouvoir d'attraction dont il faut tenir le plus large compte.»126 Comme le savent bien les jésuites, une bonne morale ne va pas sans dieux.127
c) Le recrutement des futurs champions
Pour produire des champions, il faut une large masse de pratiquants sportifs dans laquelle on puisse sélectionner et puiser abondamment. C'est pourquoi il était nécessaire d'introduire le sport à l'école (et maintenant dès l'école primaire, dans le cadre du tiers temps récemment instauré). Trop peu de jeunes pratiquaient le sport dans les clubs civils, aussi était-il nécessaire, du point de vue du gouvernement, d'essayer de faire la jonction entre l'école et les clubs : cela, ce sont principalement les républiques des sports qui le réalisent. En effet, il devient évident pour un animateur de R.S. que son «action éducative» doit être prolongée en dehors de l'école, pendant et après la scolarité de ses élèves. L'objectif des républiques des sports étant la pratique sportive par le plus grand nombre, il faut préparer directement, pendant la scolarité obligatoire, ces futurs pratiquants ou champions. L'école devient le tremplin des fédérations sportives et des clubs, elle alimente la production sportive nationale et aide à sa rationalisation et à sa planification.
C'est ainsi que chaque «citoyen» des républiques des sports reçoit une carte de «sport libre» en entrant en classe de 6e, qui lui donne droit à l'entrée gratuite sur tous les terrains locaux. Les élèves font ainsi des stages dans une ou plusieurs spécialités sportives et établissent le graphique de leurs aptitudes. Cela «permet en tout cas une orientation plus rationnelle que celle qui existe jusqu'alors et qui, il faut bien le dire, relève souvent du hasard.»128 L'enseignant, forgeron d'âmes, devient quelque chose de plus : un sergent-recruteur-entraîneur au service de la politique gouvernementale. Comme le précisent les statuts des républiques des sports, il «aide au développement du sport national».
d) Préparation à la compétitivité de la société nouvelle
Le rapport Montjoie-Ortoli insiste sur la nécessité d'introduire à tous les niveaux la rentabilisation et la compétitivité du système économique et étatique, y compris à l'école où «la mentalité industrielle de la compétitivité» doit s'instaurer. Parlant de l'influence du système d'éducation sur les mentalités, il précise : «Le groupe préconise que soient développées dès l'école les attitudes et les mentalités exigées par l'activité industrielle : [...] l’aptitude à remplir une fonction déterminée dans une organisation d'ensemble, le sens des responsabilités.» Et plus loin: «Il faut d'abord remarquer que la “mission industrielle” de l'appareil éducatif concerne en fait l'ensemble de la nation.» Nous pensons qu'il faut remarquer aussi que le sport est un moyen privilégié : la compétition, la lutte, le rendement, le chronométrage, la mesure, la soumission à une autorité, la rationalisation, tout cela se retrouve dans la pratique sportive et dans la pratique industrielle. L'État avait imposé dès 1967 des instructions officielles aux enseignants en éducation physique et sportive, qui tendent à les transformer en techniciens du rendement sportif. Le rapport Montjoie-Ortoli précise maintenant que ce sont bien des robots adaptés aux exigences de la société industrielle qu'il faut fabriquer !...
Ces quatre points, sommairement développés, suffisent dans le cadre de cet article pour montrer le lien existant entre le sport et la politique gouvernementale : les républiques des sports, la Doctrine des sports, le rapport Montjoie-Ortoli, formes apparemment isolées, prennent figure d'un véritable plan cohérent en matière de domestication de la jeunesse. On comprend dès lors l'importance de l'enjeu du sport à l'école, et le rôle que peuvent jouer les structures paragouvernementales comme les républiques des sports dans ce plan d'ensemble.
LES RÉPUBLIQUES DES SPORTS ou L’AMBIGUÏTÉ» DE LA PARTICIPATION
Ainsi, les R.S. opèrent ce que le gouvernement essaie de mettre en place depuis déjà plusieurs années : la liaison scolaire-civil en matière de sport, l'embrigadement de la jeunesse par la pratique sportive. Elles forment, comme nous l'avons vu, des pratiquants et de futurs dirigeants du sport français. Elles représentent ce type de structure responsable et démocratique de participation autour d'un objectif national : le sport français, pour le plus grand bien de la jeunesse française, forte et saine par le sport.
C'est d'ailleurs aussi la ligne (réformiste et nationaliste) du P.C.F. qui, «sans attendre les changements importants qui seront rendus possibles dans le cadre d'un régime de démocratie avancée» (sic !), est prêt à contribuer au développement et à l'amélioration de la pratique sportive à l'école et hors de l'école.129 Sous couvert de l’«intérêt national» du sport, d'humanisme et de culture, le P.C.F. poursuit sa politique de collaboration de classes, et nous pouvons compter sur lui pour faire fonctionner la machine capitaliste : «Les méthodes pédagogiques feront l'objet d'un effort de rénovation, et le style de vie de l'écolier lui-même devra retenir l'attention en vue d’obtenir un meilleur rendement de l'institution scolaire.»130
L’«ambiguïté» de la participation, celle qui fait croire qu'il est possible d'instaurer une «bonne» participation à l’école par des moyens pédagogiques rénovés et adéquats, est clairement réfractée dans le système pédagogique des républiques des sports.
L'illusion pédagogique demeure, et certains ont l'impression de faire du concret, du rentable, à travers cette méthode simple, cohérente et rationnelle des républiques des sports. D'autres pensent préfigurer l'image de l'enseignant de demain, dynamique et militant, de l'enseignant qui anime, qui impulse, qui est là pour relancer la machine quand elle a tendance à se gripper. D'autres enfin estiment véritablement que leur rôle d'enseignant est de faire aimer le sport aux jeunes, parce qu'ils y ont trouvé eux-mêmes, jadis, des satisfactions personnelles. Tous abandonnent l'éducation physique (que l'on traite de «vieille gym de papa», mais l'analyse ne va guère plus loin) pour la remplacer par l'éducation sportive. Et tous refusent de voir le rôle que leur fait jouer le gouvernement en les associant, dans le cadre d'une participation «démocratique», à l'embrigadement de la jeunesse par le sport. Comme si on ne pouvait «embrigader» les gens que par des paroles ou des discours ! Leur bonne volonté pédagogique est récupérée, elle est utilisée politiquement, que ce soit à l'école par l'intermédiaire de ces républiques, ou hors de l'école par de multiples tentatives de mise sur pied de «Carrefours sportifs», colonies de vacances sportives («Gai Soleil» de Sète), impulsés par la F.S.G.T., «Écoles de sport», etc.
Les républiques des sports ont, dans ce contexte, une signification politique précise : elles deviennent ce point de rencontre stratégique entre le sport et la politique gouvernementale. Elles prennent en charge, pour ainsi dire, l’enjeu politique du sport à l'école.
C'est sur ce terrain que nous nous étions situées dès
l'introduction de cette étude, en insistant sur les implications
politiques d'une pratique pédagogique apparemment neutre, en affirmant
que la pédagogie et le pédagogue ont un sens politique, celui
que l'État bourgeois leur assigne, comme à n'importe quelle
autre institution.
BIBLIOGRAPHIE
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Une politique ouvrière :
le P.C.F. et la collaboration de classe
La politique des organisations ouvrières, syndicales ou politiques, en matière de loisirs et de sport, s'est développée à mesure que ces phénomènes prenaient une importance sociale croissante. Face à la montée gigantesque du phénomène sportif, face à l'importance quotidienne du thème de la civilisation des loisirs, les organisations ouvrières ont adopté une position politique, idéologique, culturelle, parfois même technique, sur les questions de la nature, du rôle, de la finalité des loisirs, sur les questions de l'organisation, de la démocratisation du sport. Certaines organisations ouvrières ou syndicales ont même développé des organismes spécialisés dans ces questions (U.S.F.E.N., U.F.O.L.E.P., U.S.T., F.S.G.T., etc.)131
Il est clair que, dans le cadre de cet article, il n'est pas possible d'analyser toutes les politiques. D'ailleurs cela n'est pas nécessaire, pour deux raisons. D'une part, sous leur apparente diversité, les politiques de ces organisations se ressemblent. En effet, les conceptions se polarisent en fonction des grands courants idéologiques et politiques qui traversent et structurent la classe ouvrière française. D'autre part, seules quelques conceptions ont une importance relative, tant du point de vue doctrinal que du point de vue de l'influence réelle au niveau national. En France, les grands courants se partagent essentiellement entre le réformisme social-démocrate et le réformisme stalinien du P.C.F. Pourtant, nous n'analyserons ici que la politique sportive se rattachant aux conceptions et aux mots d'ordre du P.C.F. En effet :
— la conception du P.C.F. (et de la F.S.G.T.) est la plus «idéologique»,
la plus «cohérente», systématique, donc la plus
intéressante à analyser comme exemple typique ;
— le P.C.F., qui se prétendait autrefois un parti révolutionnaire
et qui se réclame toujours verbalement du marxisme-léninisme
(tout en préconisant les «voies pacifiques et parlementaires
au socialisme», théorie de toute évidence antiléniniste,
ainsi que celle de la coexistence pacifique), doit être jugé
en fonction des intérêts de la classe ouvrière qu'il
prétend représenter, en matière de sport et de loisirs.
En effet, c'est lui (et la C.G.T.) qui contrôle encore largement
— avec les moyens que l'on sait — la classe ouvrière il était
donc nécessaire d'analyser les solutions politiques que propose
ce parti sur la question des loisirs.
A l'heure actuelle, la question des loisirs et des sports a une triple importance au niveau politique — et c'est ce qui justifie les analyses qu'on va lire.
Tout d'abord, le développement même de la société capitaliste (congés payés, tourisme de masse, vacances) a fait de la question des loisirs et des sports une question à l'ordre du jour. Celle-ci est devenue directement politique dans la mesure où elle concernait les intérêts de la classe ouvrière. Tous les thèmes d'une civilisation du tertiaire, d'une société d'abondance, de la civilisation des loisirs, de l’«horizon 85», reflètent les illusions bourgeoises sur la possibilité de la transformation de la société capitaliste en un ordre social qualitativement nouveau, grâce aux possibilités immanentes du système capitaliste.
La première tâche d'un parti ouvrier est donc d'analyser à fond et surtout d'exposer aux militants organisateurs de la classe ouvrière — cadres syndicaux, délégués — le caractère de classe des rapports sociaux, de la «culture», du sport, des loisirs, des mass media, et non de semer des illusions sur le «sport de masse», la «culture de masse», les loisirs «démocratiques», comme le font les dirigeants du P.C.F. Notre analyse insistera assez longuement sur ce point. Nous critiquerons en détail les conceptions du P.C.F. et de la F.S.G.T., qui, rejetant le point de vue de classe fondamental, analysent les phénomènes superstructuraux «culturels» comme des entités sans racines sociales et politiques. Les concepts marxistes déterminés devenant des notions idéalistes indéterminées, les termes de société, culture, humanité, travail, homme, prennent la place des concepts de capitalisme, d'État, de prolétariat, de rapports de classe, d'exploitation, de plus-value.
Par ailleurs, la politique sportive et culturelle d'une organisation ouvrière reflète sa ligne générale et permet même de la préciser concrètement. L'opportunisme du P.C.F. apparaît dans ces questions idéologiques. Celles-ci sont mêmes devenues un champ d'application de sa ligne des «voies nationales, populaires et démocratiques au socialisme». C'est autour des loisirs, du sport, de la «culture» (cf. Garaudy-Aragon) que se rassemblent tous-les-Français-de-bonne-volonté. C'est autour de ces questions que se cimente une large union de la gauche. Ce n'est donc pas hasard si le P.C.F. insiste de plus en plus ouvertement et longuement sur les problèmes de la culture et du sport. C'est pour lui une nécessité politique.
Dans la mesure en effet où le P.C.F. se réclame d'une «démocratisation» et non d'une «bolchevisation» de la culture, de la révolution culturelle, il lui est plus facile de convaincre ses partenaires sociaux de sa bonne volonté démocratique, de sa volonté de rester français et national. L'histoire du mouvement ouvrier atteste d'ailleurs que le révisionnisme, puis la capitulation ont toujours suivi les voies de la culture, les voies de ce qui est social, commun à l'ensemble de la société, et même à l'humanité. Les récentes références à Jaurès sont de ce point de vue significatives. On pourrait même définir les conceptions actuelles de la F.S.G.T. comme du jaurésisme sportif.
Enfin, point capital, surtout de nos jours, les questions du sport et des loisirs intéressent au plus haut degré la jeunesse. L'entrée en scène politique de la jeunesse lycéenne, étudiante et ouvrière est un phénomène capital qui a trouvé son expression grandiose en mai et juin 68. Il n'est plus possible d'ignorer dès lors les conséquences politiques, vis-à-vis de la jeunesse, de toute ligne sportive, de toute perspective culturelle. Le P.C.F., fidèle à son rôle de gardien de l'ordre établi, propose l'éducation sportive de la jeunesse, la formation de citoyens responsables et conscients, la mobilisation sportive des jeunes.
LA POLITIQUE DU P.C.F. OU «L'HUMANITÉ SPORTIVE»
La «pratique sportive mondiale» et la coexistence pacifique : sport et collaboration de classe.
L'adhésion de l'U.R.S.S. en 1951 (presque dix ans après la dissolution par Staline de la IIIe Internationale) au Comité olympique international, et sa participation en 1952 aux Jeux d'Helsinki ont marqué le début réellement mondial du phénomène sportif et de l'organisation sportive internationale. L'olympisme trouvait son achèvement universel par la réconciliation sportive des «deux grands frères ennemis» autour d'un idéal commun. Comme dit Yvon Adam : «Cela a modifié très sensiblement la physionomie du sport mondial et redonné à l'olympisme une nouvelle vigueur.»132 La collaboration de l'U.R.S.S. au sport bourgeois mondial et à l'olympisme a donc été le moyen de donner un puissant élan au progrès sportif de l'humanité. Cette entité transcendante que serait le sport mondial est devenue un des thèmes les plus solides de la collaboration internationale de l'U.R.S.S. «au progrès d'ensemble de l'humanité», comme le souligne J. Rouyer, un des membres du P.C.F. «L'entrée en scène en 1952 de l'U.R.S.S. est un facteur important du progrès qualitatif et quantitatif de la pratique sportive mondiale.»133
Cette «pratique sportive mondiale», dont la nature de classe est volontairement estompée, est la plate-forme programmatique de la collaboration internationale des classes dans le cadre du «dégel sportif». Les compétitions sportives «fraternelles» ont d'ailleurs été de plus en plus présentées dans le cadre de la «détente» Est-Ouest, du «dégel», comme un moyen privilégié d'échanges entre les peuples et d'émulation pacifique pour le bien-être des peuples. Il est évident que l’U.R.S.S., en brisant son isolement sportif — d'ailleurs relatif à cette époque —, ne faisait qu'utiliser un des moyens à sa disposition pour réintégrer le concert des «nations civilisées». Le sport devenait pour elle un moyen d'exportation de propagande (comme les chœurs de l'Armée rouge, les ballets, les artistes).
Mais l'attitude de l'U.R.S.S. ne fut pas toujours telle. L'adhésion de l'U.R.S.S. au «mouvement sportif mondial» ne peut se comprendre qu'à partir d'une analyse politique de l'histoire de l'U.R.S.S. depuis sa fondation. Il est clair que, dans le cadre de cet article, il n'est pas possible de retracer en détail l'histoire sportive de l'U.R.S.S., pour laquelle il manque d'ailleurs une certaine documentation. Mais il est possible d'évoquer les grandes périodes qui sont liées aux grands tournants politiques.134
Au lendemain de la révolution d'Octobre, l'Union soviétique était coupée sportivement du monde capitaliste avec lequel elle ne songeait guère à collaborer, mais qu'elle visait à détruire par l'extension de la révolution prolétarienne, par la permanence de la révolution mondiale. Au troisième congrès de la IIIe Internationale, fut fondée en juin 1921 l'Internationale du sport rouge, plus exactement l'Union du sport et de la gymnastique rouges, dont l'objectif était double : d'une part, détruire l'emprise exercée sur les travailleurs par les groupements sportifs contrôlés par la bourgeoisie et les réformistes, d'autre part, comme le précisaient ses statuts : «Diriger le mouvement sportif prolétarien sur la voie de la lutte de classe révolutionnaire afin d'affranchir le prolétariat du joug du capitalisme et de toute oppression, dans le but de développer la force physique et de favoriser l'éducation politique et révolutionnaire des ouvriers.» Cette I.S.R. luttait durant cette période contre l'Internationale du sport des travailleurs socialistes (qualifiée par elle d'Internationale du sport de Lucerne) contrôlée par les socio-pacifistes et créée en 1920 à Lucerne (d'où son nom). Le sport reflétait strictement, on le voit, la scission socialiste/communiste des années 1920. La lutte des classes se réfractait également au sein de ces organisations et jouait même entre elles.
Durant toute la période des années 1920-1930, l'U.R.S.S. eut fort peu de contacts sportifs avec les pays du monde capitaliste. Elle n'adhérait pas aux fédérations internationales (contrôlées par la bourgeoisie internationale) et refusait de participer aux Jeux olympiques, considérés par elle comme une manifestation impérialiste. L'arrivée de Hitler au pouvoir, favorisée d'ailleurs par la désastreuse tactique135 du Komintern stalinisé, son refus du front unique ouvrier, changea les données du problème. Désormais, la lutte «antifasciste», puis la tactique du front populaire, appliquée comme ligne stratégique générale, primèrent. Désormais, c'est l'alliance de tous les sportifs «contre la guerre et le fascisme» qui guida la politique sportive stalinienne. En France, l'unité organique des sportifs ouvriers se reconstitua, comme dit J. Rouyer, «dans la lutte commune contre le danger fasciste».136
La F.S.G.T. se constitua en 1934 au moment où en France les activités fascistes se multipliaient. On le voit, la politique reflétait la ligne générale d'union des forces populaires, manifestation ouverte de la collaboration de classe. Le front populaire trouvait son expression dans l'union de tous les sportifs français progressistes. Le sport rouge de 1921 se dissolvait dans le sport «travailliste».
Mais il est vrai qu'entre-temps la bureaucratie stalinienne avait définitivement basculé, comme le disait L. Trotsky, «du côté de l'ordre bourgeois». Cette ligne ultra-opportuniste trouva son achèvement, à la Libération en France, dans le changement fondamental des principes inscrits dans les statuts de la F.S.G.T. Désormais, l'organisation ouvrière sportive n'a plus un caractère de classe, mais un caractère d'intérêt public. Il ne s'agit plus de préparer les jeunes ouvriers à la lutte de classe révolutionnaire, mais «de les préparer à leur rôle de citoyen au service d'une République laïque et démocratique».
Comme on peut le constater, l'évolution générale, schématisée ici et raccourcie, suivait fidèlement l'évolution politique. L'organisation du sport d'après des critères de classe était abandonnée, à mesure que l'était la perspective de la dictature du prolétariat au profit de la démocratie bourgeoise. A mesure que l'U.R.S.S. s'engageait de plus en plus nettement dans la stratégie du «socialisme dans un seul pays» avec, pour corollaire, la recherche du maintien du statu quo, la recherche de la collaboration avec les pays capitalistes, l'intégration de la bourgeoisie bureaucratique d'État au système impérialiste mondial s'accentuait et parallèlement, elle s'engageait dans la voie de la collaboration avec les structures sportives internationales bourgeoises qui, comme le dit très justement J. Meynaud, «constituent en somme les éléments d'une administration mondiale de la pratique sportive».137
Bien qu'il n'y ait pas de parallélisme exact entre les deux phénomènes, l'intégration du sport soviétique à la réalité sportive internationale s'est faite au même rythme que les vicissitudes de la politique du «socialisme dans un seul pays», puis, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, après le partage du monde en zones d'influence entre la bureaucratie révisionniste du Kremlin et l'impérialisme anglo-saxon, de la «coexistence pacifique». Ce n'est d'ailleurs pas par hasard si, après 1945, après l'accord stratégique mondial avec l'impérialisme, l'U.R.S.S. a cherché à réintégrer les fédérations sportives internationales. Ce n'est probablement pas non plus l'effet du hasard si l'entrée de l'U.R.S.S. dans l'olympisme (1952) a coïncidé avec la fin du règne de Staline (1953).
De nos jours, la «pratique mondiale du sport» représente la collaboration conjuguée de l'impérialisme et de la bureaucratie du Kremlin et des pays de l'Est dans le cadre du statu quo international, de la coexistence pacifique. Le sport est le langage universel de la compréhension entre les peuples, et les compétitions sportives contribuent à favoriser la paix. Bref, le sport témoigne parfaitement de la possibilité des confrontations pacifiques entre «États à régimes sociaux différents». Comme le disait Khrouchtchev aux participants des dix-huitièmes Jeux olympiques : «Les rencontres des sportifs de divers pays contribuent au rapprochement des peuples, elles jouent ainsi un rôle important dans la consolidation de la paix générale.»138
Forts de cette autorité, les «communistes» français n'ont pas manqué de faire de ce principe leur charte théorique. «A l'échelle mondiale, dit J. Rouyer, le sport devient une pratique universelle (sic !), l'importance et le rayonnement des Jeux olympiques l'attestent. Chaque homme se sent concerné par la performance sportive (sic !). Aujourd'hui, de tels jeux, dans le cadre accepté (par qui ?) de la coexistence pacifique, contribuent à la paix mondiale et à la fraternité mondiale.»139
Si la collaboration de l'U.R.S.S. et des autres pays du camp «socialiste» aux organismes sportifs internationaux, au gouvernement mondial du sport, s'est de plus en plus accentuée à mesure que se précisait la pratique des voies pacifiques et démocratiques vers le socialisme, dans le cadre national et sur la base des «intérêts nationaux du sport», le P.C.F. a de plus en plus pratiqué l'union sacrée. Le P.C.F. appelle tous les Français, quels qu'ils soient, à un front national pour la défense du sport, que la bourgeoisie, et particulièrement le gaullisme, serait incapable de promouvoir. «C'est pourquoi, disait Waldeck Rochet à Ivry, nous souhaitons vivement que les sportifs et les amis des sportifs de toutes opinions — comme c'est déjà le cas à Vitry — mènent avec nous une vigoureuse campagne pour la défense et le développement de l'E.P. et du sport, pour la santé de la jeunesse.»140
Le sport est donc devenu l'image parfaite d'une réelle coopération pacifique, internationale et nationale, entre les classes. Il devient lui-même l'enjeu de la confrontation pacifique d'Etats à régimes sociaux différents. Écoutons encore Waldeck Rochet : «Désormais sur la scène sportive mondiale se rencontrent des athlètes des pays capitalistes, des pays socialistes et aussi des pays nouvellement indépendants qui, pour la première fois, vont confronter leurs jeunes forces avec celles des pays dont la vie sportive est plus ancienne.»141
SPORT ET CULTURE : LES VERTUS CIVILISATRICES DU SPORT
Pour justifier théoriquement la collaboration à une prétendue «pratique sportive mondiale», les idéologues bourgeois du P.C.F. se sont sentis obligés d'inventer l'existence d’une sphère transcendante, d’une entité sociale et culturelle : le sport qui, comme le progrès, la paix ou la culture, flotte dans les nuées de l'histoire universelle. Ce «bien commun» à toute l'humanité, que serait le sport depuis les époques héroïques de l'olympisme grec, mérite, d'après le P.C.F., qu'on y collabore et qu'on favorise son extension. Le sport comme besoin humain, comme fait de culture, est le bien commun du mouvement sportif mondial, de tous ceux qui veulent promouvoir l'humanisme par un idéal élevé.
Le sport comme fait de culture ou «acquis de l'humanité»
La collaboration de classe conduit, même sur le plan théorique,
à voir dans le sport, non pas un phénomène bourgeois,
une réalité capitaliste, mais un fait de civilisation ou
de culture, propre à la société moderne. Les idéologues
du sport le considèrent à la fois comme une expression et
une nécessité de la société industrielle et
technicienne et, tout à fait dans l'optique de la civilisation des
loisirs, comme une nécessité culturelle. Le sport n'est plus
un rouage de la société capitaliste, mais «un produit
de l'activité de l'humanité, une production sociale liée
au travail de l'homme».142
En oubliant de dire qu'il s'agit d'un travail exploité et aliéné
aux impératifs du système capitaliste, on parle du sport
comme d'un «instrument culturel», masquant là aussi
le fait fondamental : que cette culture humaine n'est qu'une culture bourgeoise.
La culture sportive, qui ne serait pas une culture de classe mais une culture
humaine, est présentée en plus comme l'expression de la puissance
de l'homme. Elle serait déjà le signe de l'homme total, de
l'humanisme. «L'activité sociale, dit J. Rouyer, est une manière
d'exprimer la puissance de l'homme sur les choses. Dans la mesure où
il développe l'homme, le sport est un acquis de l'humanisme.»143
Cette prétendue universalité du sport, qu'on voudrait présenter comme le signe de l'universalité en marche de l'humanité, n'est qu'une universalité bourgeoise. Comme le dit très clairement J. Rouyer : «La société, de son côté, voit augmenter directement et indirectement ses forces productives et les rapports sociaux se perfectionnent.»144 (Sic !) On peut au moins accorder à Rouyer que «les rapports sociaux» d'exploitation se perfectionnent, que les rapports de production se font de jour en jour plus efficaces pour écraser la classe ouvrière.
Le sport, besoin fondamental de l'homme moderne
Dans cette optique béate et optimiste, le sport est conçu comme un besoin essentiel de l'homme moderne. «A notre époque, le sport est un besoin humain en même temps qu'une nécessité nationale.»145 C'est Waldeck Rochet qui précise le sens de cette «nécessité nationale» et de ce «besoin humain». «L'éducation physique et le sport sont devenus des activités essentielles à la formation de l'homme moderne. Tous les hommes de progrès ont souligné qu'une éducation vraiment complète comportait nécessairement une large place faite aux exercices physiques. En fréquentant les stades, les enfants, les jeunes filles et les jeunes gens se donnent une constitution physique robuste. Favoriser le sport est donc indispensable pour préserver la santé de la jeunesse de notre pays. De plus, la pratique sportive, l'effort physique sont des activités où peuvent s'épanouir les qualités de courage, d'audace, d'endurance et de maîtrise de soi. En stimulant l'esprit d'équipe et en développant le goût de l'effort et de l'émulation, le sport prépare aux responsabilités sociales.»146
Il est à peine besoin d'insister sur le fait que ce genre de sermon aurait très bien pu être tenu par le ministre de la Jeunesse et des Sports ou par un «éducateur» chrétien. Toutes les notions bourgeoises répressives traditionnelles s'y retrouvent (effort, responsabilité, maîtrise, etc.). Toute la vision de la bureaucratie s'y développe intégralement. Mais aussi toutes les illusions mystifiées sur le «développement de la personnalité» en régime capitaliste, dans le règne de l'exploitation de l'homme par l'homme. Le sport permet «d'assurer le perfectionnement physique optimal de l'homme»,147 car «dans l'activité sportive l'être humain développe simultanément toutes ses aptitudes physiques, intellectuelles, sociales».148 «Le grand besoin d'humanité du travailleur actuel»149 serait donc, selon ces conceptions, assuré dans le cadre bourgeois grâce au sport qui permettrait le développement optimal de toutes les capacités de l'individu. «Si le sport, dit J. Rouyer, est l'occasion pour l'homme d'exercer sa puissance et d'exprimer sa liberté, il doit être, non le moyen d'épuiser son agressivité, mais au contraire un encouragement à la transformation du travail dans un sens humain.»150
Il s'agit autrement dit d’«encourager» les ouvriers à transformer le labeur capitaliste dans un sens humain grâce à la pratique sportive où l'ouvrier a l'impression d'être libre. C'est la manière pour l'ouvrier d'exprimer la puissance de son impuissance à se concevoir autrement qu'éternel esclave salarié, pratiquant librement le sport de son choix pendant ses loisirs. Le sport, dit la plateforme programmatique du P.C.F., «suppose du temps libre, mais aussi du temps disponible pour l'activité. Le sport n'est donc éprouvé en tant que besoin que si le travailleur s'est délassé et a récupéré. Ceci veut dire que la revendication pour la diminution de la semaine de travail est indispensable au développement du sport».151 On reste confondu. L'ouvrier doit récupérer ses forces physiques, se détendre afin de pouvoir ressentir le besoin de faire du sport. Autrement dit, le sens du loisir pour l'ouvrier, c'est la pratique du sport, de même que le sens de la récupération de sa force de travail, c'est d'être en forme pour la pratique sportive. «Le sport, qui est par nature compétition et participation totale active de l'individu, exige une volonté d'action et une bonne forme physique.» (Idem.) Le P.C.F. appelle donc la classe ouvrière à lutter pour la diminution du temps de travail afin qu'elle puisse pratiquer le sport, c'est-à-dire s'aliéner librement à des loisirs contrôlés par la bourgeoisie. On pourrait suggérer au P.C.F. d'organiser la pratique sportive pour les oisifs contraints, les chômeurs, cela lui éviterait de poser le problème de l'échelle mobile des heures de travail.
Il reste néanmoins dans l'arsenal théorique du P.C.F.
encore quelques autres solutions culturelles pour l'ouvrier : le spectacle
sportif du dimanche après-midi et l'identification avec les petits
champions de France. Toujours au nom de l'humanisme, en effet, le P.C.F.
est conduit à valoriser les deux aspects les plus dégradants,
les plus abrutissants et les plus démocratiquement terroristes du
sport bourgeois.
Sous prétexte que les «masses populaires» sont attirées par le spectacle sportif152 (de même qu'elles sont attirées par la Loterie nationale, les faits divers, les histoires d'amour de princesses et le turf), le P.C.F. en vient à justifier le spectacle sportif en général, et en particulier à rehausser la mascarade paramilitaire du grand carnaval olympique et autres compétitions internationales. Rouyer affirme sans sourciller que «le spectacle sportif peut avoir une grande valeur culturelle, une importante signification sociale. [...] Il est surtout le témoignage public du niveau atteint par une activité humaine.»153 C'est pourquoi, fidèle à sa politique, le P.C.F. dans son programme affirme : «Nous reconnaissons la valeur distractives154des spectacles sportifs.»155
Après Tokyo et Innsbruck, le P.C.F. frôlait le lyrisme dithyrambique : «Les manifestations sportives internationales et plus spécialement les Jeux olympiques constituent et constitueront de plus en plus l'expression du niveau atteint par l'éducation physique et sportive s'adressant à la totalité de l'enfance et de la jeunesse masculine et féminine. [...] Pour leur part, les Jeux olympiques seront encore plus dans l'avenir une revue spectaculaire et enthousiasmante des pratiques sportives désormais mondiales.»156 Le P.C.F. et la F.S.G.T. formulèrent d'ailleurs à cette époque une série de propositions «constructives» «pour que les travailleurs et la jeunesse de France puissent assister aux Jeux olympiques de Grenoble» (notamment des permissions exceptionnelles pour les militaires du contingent !), tandis que Waldeck Rochet poussait l'union sacrée sportive jusqu'au crétinisme politique : «Nous souhaitons de tout cœur des succès aux représentants de la France aux Jeux olympiques de Tokyo. Le caractère désintéressé de cette grande compétition internationale ennoblit encore les exploits qui y sont accomplis.»157
D'autre part, le P.C.F., toujours à la pointe du progrès social, fournissait une caution idéologique et morale aux petits soldats sportifs de France, en proposant pour eux «un statut social de sportif de haut niveau, de champion.»158 «Dans la mesure où il représente la collectivité nationale, poursuit Rouyer, où il contribue au développement d'une activité culturelle, il est concevable que la société donne au champion les conditions d'existence nécessaires à cette activité.»159 Le P.C.F. propose donc que le champion, qui a une fonction sociale et humaine utiles, puisqu'il contribue au «développement de la culture», soit protégé socialement. «C'est le rôle social du champion qui doit inspirer la mise au point de son statut.»160
L'utilité sociale du champion est sanctionnée par le P.C.F. sans que soit esquissée la moindre critique du rôle politique de la caste des champions. Bien plus, le P.C.F. propose même de les défendre comme des salariés. «Dans la situation actuelle, le sportif professionnel doit avoir les mêmes droits qu'un salarié.»161 Pour un peu, le P.C.F. proposerait de les syndiquer à la C.G.T. dans une section «salariés sportifs professionnels».
LA F.S.G.T. ET UNE FRANCE «HEUREUSE» ET «PROSPÈRE»
Les conceptions hautement idéologiques du P.C.F. se retrouvent, et de façon accentuée, dans celles de son émanation organisationnelle en milieu sportif et de plein air : la F.S.G.T.162
1. Les beautés du travail et la grandeur de la condition ouvrière
L'aspect le plus frappant du caractère idéologique petit-bourgeois
des conceptions de la F.S.G.T. est la conciliation et la confusion théoriques.
Mais c'est là la caractéristique de tout opportunisme. Pour
masquer les contradictions terribles de la réalité sociale,
on émousse le tranchant de la théorie, ici du marxisme. La
théorie n'est plus élucidation et critique, mais constatation
impuissante et même dissimulation. Or, la première condition
pour développer une politique des loisirs en fonction des intérêts
de la classe ouvrière est de mettre à jour l'essence des
rapports sociaux qui fondent pratiquement la condition ouvrière,
autrement dit de dévoiler sans faux-fuyant, ni valse-hésitation,
l'exploitation de classe, le caractère antagoniste des rapports
de classe, des rapports de production. Mais cette compréhension
marxiste de la réalité sociale s'évanouit de plus
en plus au profit d'un éclectisme empirique et opportuniste, cette
«nuit absolue où toutes les vaches sont noires», selon
l'expression de Hegel. La plupart des concepts marxistes se retrouvent
édulcorés, affadis, dénaturés. Il n'est pas
possible de faire le tour complet de l'arsenal théorique moderne
de la F.S.G.T. Nous voudrions prendre un exemple typique et fondamental
: le concept de travail, et les concepts qui s'y rattachent.
Polémiquant contre la conception bourgeoise traditionnelle, qui voit dans le sport un antidote à l'aliénation du travail, un moyen d'humanisation de l'univers concentrationnaire du travail actuel, la F.S.G.T. se met à son tour à glorifier le travail, mais sans préciser de quel type de travail il s'agit. Elle met en avant la valeur humaine du travail en soi, sans spécifier que le travail capitaliste actuel n'est que la «perte de soi» de l'homme, cette malédiction qui, selon l'expression du jeune Marx, est «fui comme la peste», sans spécifier surtout que le travail est toujours du travail exploité. «Cette théorie prônée officiellement (celle de la bourgeoisie gaulliste) est foncièrement rétrograde, dit le texte de la F.S.G.T., car ce qui compte dans la vie d'un homme, c'est avant tout son travail.163 L'homme ne serait pas ce qu'il est, s'il n'avait été formé par le travail depuis des centaines d'années. Aussi le travail doit être une activité première, un besoin, un acte de production qui émancipe et libère.»164 On croit rêver à lire ce style d'encyclique ! L'histoire du capitalisme, «depuis des centaines d'années» (depuis au moins quatre siècles), c'est-à-dire l'histoire de la société de classe, de l'exploitation de l'homme par l'homme, est justifiée au nom de la formation de l’homme.
Dans le régime capitaliste, le travail n'est jamais un besoin, mais une mutilation des besoins, une répression des besoins. Mais le texte de la F.S.G.T. ne s'en soucie guère. Pour elle, le travail serait déjà devenu le premier besoin de la vie, l'activité première dont parle Marx dans sa Critique du programme de Gotha. Le travail serait même déjà devenu l'exercice en acte de la libération et de l'émancipation, tandis que le travail-formateur-de-l'humanité aurait déjà perdu son caractère de classe pour ne plus être que le travail en soi, le simple rapport productif de l'homme avec la nature, dégagé de ses conditions sociales et politiques. Le concept de classe sociale s’est volatilisé, l'exploitation du travail n'existe plus, puisque ce qui compte avant tout dans la vie d'un homme, c'est son travail...
La F.S.G.T. retrouve ici les théologiens du travail pour qui le travail exprime l'essence de l'homme. Bien sûr, tout n'est pas parfait en ce monde ! Comme dit le même texte : «Malheureusement, dans l'organisation économique de notre pays, il apparaît dans le réel [et non dans l'imagination des idéologues de la F.S.G.T.] comme une nécessité, une obligation, une insatisfaction.» Il s'agit pourtant d'adapter — grâce au sport notamment — l'individu au travail dans un régime d’«insatisfaction», sans remettre en cause de manière révolutionnaire le système économique bourgeois. Le concept d'exploitation de la force de travail a disparu. La révolution, l'abolition du salariat sont mises au rancart au profit de l'humanisme du travail.165
Au travers de cette phraséologie, on reconnaît les échos nostalgiques de l'incantation thorézienne166 : «Produire d'abord, revendiquer ensuite», et la vision humaniste. Ce n'est donc pas par hasard si, pour la F.S.G.T., il y a «unité entre le travail et le sport, qui sont deux activités qui se complètent». «On est loin ici des théories, dit la F.S.G.T., qui consistent à mettre d'un côté le travailleur et de l'autre le sportif, voire à les opposer.» Il est vrai, comme on va le voir, que le sport et les loisirs sportifs complètent «dialectiquement» l'abrutissement du travail et servent à le justifier. Le sport prépare au travail aliéné et le travail aliéné prépare au sport. Telle est leur unité. Au travailleur sportif correspond le sportif travailleur.
2. Le «loisir émancipateur»
La F.S.G.T. conçoit le loisir «comme un temps où le travailleur récupère, se forge un autre moi, s'enrichit et se libère un peu plus».167 C'est probablement en se forgeant un autre moi que le travailleur se libère un peu plus, à moins que ce ne soit l'inverse ? On en revient donc insidieusement aux doctrines de la régénération et du réarmement moral. L'approfondissement intérieur («un autre moi») devient dès lors la clef de la libération sociale. En plus, cette libération sociale est progressive, graduelle («un peu plus»). La libération est soumise au réformisme culturel. Dans le loisir, la libération se fait petit à petit, tandis que restent inchangés les rapports d'exploitation. Le simple fait d'admettre qu'en régime capitaliste les loisirs puissent avoir une fonction émancipatrice, indique déjà le degré de dégradation théorique de la F.S.G.T. Dans une société aliénée, il est impossible que les loisirs ne le soient pas.
Il est donc impossible de vouloir chercher dans les loisirs une compensation non aliénée au travail aliéné. En plus, le moi du travailleur est un et indivisible. Ce n'est pas dans le loisir que le travailleur peut se forger un autre moi. Son moi est soumis en permanence aux dégradations du labeur et les loisirs ne peuvent être que de simples moments passifs de récupération ou de divertissements abrutissants. La F.S.G.T. reprend ainsi à son compte toutes les théories des idéologues de la «civilisation des loisirs», même si en parole elle les critique. Mais l'histoire du mouvement ouvrier l'a prouvé depuis longtemps : on peut masquer une pratique réelle, profondément opportuniste, contre-révolutionnaire même, avec des justifications théoriques formellement justes.168 C'est ce que fait la F.S.G.T. Elle critique la mystification des loisirs capitalistes, mais elle reprend toutes les thèses de ses idéologues, depuis l'enrichissement de la personnalité jusqu'à la culture de masse «démocratique» de Dumazedier et Cie.
Mais qu'on en juge : la F.S.G.T. comprend le loisir «comme un moyen d'émancipation, d'enrichissement de la société, comme un temps où l'homme est susceptible, au travers de l'existence d'un faisceau d'activités diverses et nouvelles, de se restaurer et d'aller vers un épanouissement affectif réel».169 Il s'agit bien effectivement pour la F.S.G.T., comme d'ailleurs pour le P.C.F., de l'enrichissement de la société capitaliste établie et non plus de l'émancipation révolutionnaire de la classe ouvrière mondiale. Non seulement la F.S.G.T. réaffirme qu'il est possible dans le cadre des loisirs actuels de parvenir à un épanouissement-affectif réel, de s'émanciper, mais elle revendique le droit pour l'ouvrier de pratiquer des loisirs qui enrichiront la société capitaliste, qui permettront à la société, à la nation, de s'épanouir. La charte officielle du plein air de la F.S.G.T. proclame même avec solennité «les exigences d'un développement du plein air au service de la nation». «En fait, dit cette charte, les besoins qui doivent être satisfaits sont en premier lieu le repos, qui permet à la population laborieuse de reconstituer ses forces et en second lieu, les besoins sportifs et culturels, qui se développent dans la mesure même où les travailleurs retrouvent leurs forces, et en fonction de l'évolution de la société et de la production des richesses proposées.» Ce jargon ambigu et patelin signifie tout simplement que le loisir n'a d'autre contenu que de permettre la simple récupération de la force de travail de la classe ouvrière au service des propriétaires des moyens de production.
3. Le sport et ses effets «bénéfiques»
Dans cette perspective, le sport devient un secteur de l'humanisme. La F.S.G.T. «considère le sport comme un moyen d'éducation pouvant contribuer à l'épanouissement des possibilités de chaque individu et à la formation d'un être total ouvert sur la vie, conscient de ses responsabilités sociales».170 Le style volontairement byzantin de ces déclarations doit être «interprété» en fonction d'abord des conceptions générales, implicites ou explicites, de la F.S.G.T. sur l'éducation. Comme on le voit, le sport «éducatif» aurait la vertu, lui aussi, après les loisirs, de contribuer à l'épanouissement de l'homme. «Un tel sport démocratique, immédiatement accessible à tous, apparaît, dans l'état actuel171des besoins humains individuels et sociaux, comme un moyen privilégié d'éducation sociale. En même temps, il contribue au développement complet de la personne en formant ses aptitudes motrices. C'est donc un facteur important d'humanisation et d'éducation.»172
On saisit immédiatement le sens de cette «humanisation» quand on lit quelques lignes plus loin quel est le but de l'éducation : «L'enfant, dit le même auteur, doit s'intégrer au mieux à la société en développement.»173
Autrement dit, l'intégration à la société établie, tel est le sens de l'éducation sportive dont les effets bénéfiques se résument en ceci : «former un citoyen conscient», c'est-à-dire un sujet adapté au monde capitaliste. Il serait facile d'ailleurs de montrer que les conceptions de la F.S.G.T. sont strictement les mêmes que celles des associations de loisirs bourgeoises. Le même style moral, les mêmes conceptions idéalistes sur l'enrichissement de la personnalité servent dans un cas comme dans l'autre à masquer la réalité de la répression de l'individu par l'éducation sportive. En effet, dans toute société de classe, le processus éducatif est contrôlé par la classe dominante, et l'éducation se fait toujours en fonction de ses intérêts. C'est elle qui détermine, par son appareil d'État, ses agences idéologiques, le contenu, la forme, les finalités de l'éducation.
Il faut maintenant insister sur deux points particulièrement répressifs du sport que la F.S.G.T. encourage ouvertement et qui dénoncent le caractère bourgeois du sport : il s'agit de la compétition et de son organisation systématique. Que ce soit en matière de règlements, d'organisation de la pratique (la F.S.G.T. accepte les règlements nationaux et internationaux des fédérations sportives), des objectifs à atteindre (dégager les meilleurs sur une base de masse), de l'idéologie (mythe de la progression des performances, du cosmonaute sportif), la F.S.G.T. accepte le sport tel qu'il est fixé dans son contenu et sa forme par la société bourgeoise et surtout contrôlé par l'État bourgeois du capital monopolistique. D'ailleurs, la F.S.G.T. se voit comme une aile du mouvement sportif français. Elle considère la compétition comme le moyen irremplaçable de la pratique, comme le fondement de l'éducation sportive. Elle accepte ipso facto toutes les conséquences de l'organisation de la compétition. La F.S.G.T. accepte en particulier et justifie les nouvelles formes rationalisées et répressives de l'encadrement sportif de la jeunesse qui se font jour au nom de l'efficacité.174 «De tels résultats déjà acquis dans certains centres sportifs de jeunes, [...] dans des clubs d'entreprises, et mêmes obtenus dans quelques lycées par des professeurs progressistes [?], laissent bien augurer de l'avenir».175 Ces résultats sont ceux d'une compétition systématique et rationalisée.
Dès lors, les effets bénéfiques du sport vont se résumer en un mot : proposer la mobilisation sportive générale de la classe ouvrière et de la jeunesse. Le sport de masse démocratique est devenu alors un moyen privilégié d'encadrement bureaucratique des masses. Cela «suppose, dit le texte de la F.S.G.T., un effort considérable à effectuer pour organiser la compétition, au niveau de la section spécialisée, au niveau du quartier, au niveau de l'atelier, au niveau du département et au niveau national».176 On le voit, l'idée de la structuration sportive de la population a fait du chemin depuis qu'elle a été lancée par les promoteurs d'une nation «saine et virile». Car c'est de cela qu'il s'agit. Le P.C.F., en parti responsable et majeur, propose en effet un programme de gouvernement, une politique sportive, sans avoir le pouvoir, sans être le gouvernement. Le fait de proposer au niveau national la compétition, sans détenir le pouvoir nationalement, revient à inciter la classe dominante à organiser cette compétition — en son nom — puisque c'est elle qui détient le pouvoir. On voit mal en effet qui — si ce n'est la bourgeoisie — peut organiser le sport dans les déplacements (contrôlés administrativement par les préfets), au niveau du quartier (contrôlé par la municipalité — à la rigueur communiste) et bien entendu et surtout de l'atelier (à moins qu'à ce niveau, ce ne soit par le comité d'entreprise ou le syndicat). Le P.C.F. propose en un mot la mobilisation physique de la nation, afin que tous les «citoyens français» soient en forme et éduqués sportivement. Comme dit toujours J. Rouyer : «La vie sportive du citoyen doit être intégrée à sa vie sociale.»177 Et l'on peut ajouter que la vie sociale du citoyen doit être intégrée à sa vie sportive. «Le club doit s'enraciner dans le quartier, la nécessaire compétition178doit être possible sur place [self-service !]. [...] La vie sportive locale doit être systématiquement179organisée [encore une fois par qui ?] pour devenir une motivation puissante et attrayante. L'ouverture sur la compétition “extérieure” doit intervenir comme une suite naturelle.»180
On le voit, le projet d'encadrement est grandiose. Le «citoyen-sportif» fera du sport qu'il le veuille ou non, il sera encadré dans des structures d'accueil — le club — et enserré dans un réseau organisationnel de compétitions et de fêtes sportives (dont les kermesses et cross de L'Humanité donnent une idée).
4. Le club sportif et les «relations humaines»
La pratique sportive «démocratique» de masse, réclamée aujourd'hui par la F.S.G.T., son souci de contrôle du sport à tous les niveaux, s'exprime dans le mot d'ordre de la renaissance du club, lieu d'amitié et de culture, «foyer humain». «Le sport, ce n'est pas seulement l'activité physique individuelle, c'est aussi le club, l'association, la collectivité fraternelle, enrichissante et démocratique.»181 Tous les effets miraculeux, bénéfiques du sport vont se concentrer dans le club, qui a décidément un visage bien connu lui aussi ; il s'agit d'une structure d'accueil, c'est-à-dire d'intégration à la société bourgeoise. L'associationnisme sportif perd là aussi son caractère de classe au profit d'un associationnisme humain, d'une collectivité fraternelle. Ce n'est plus le mot d'ordre prolétarien : «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !», mais le slogan cléricalo-laïque : «Hommes de bonne volonté sportive, donnez-vous la main !»
Nous allons voir en effet comment, par le club, s'instaure le «dialogue humain», la «participation», en un mot la collaboration de classe au niveau du loisir. Le club forme, selon la définition même de la F.S.G.T., «un groupe d'hommes qui se réunissent pour constituer un noyau social stable».182 Ces hommes en général, ces atomes sociaux abstraits, peuvent agir en commun, dialoguer, car leurs caractéristiques, leurs origines de classe se sont évanouies à l'entrée du vestiaire sportif. Dans le club sportif, il n'y a plus que des «démocrates sportifs», qui ont tous en commun le fait d'être des hommes qui mettent en œuvre, comme Kant le souhaitait en son temps, leur «bonne volonté». «Ces dénominateurs communs à l'ensemble du mouvement sportif183sont le seul garant de sa valeur éducative, dans la mesure justement où le club demeure ce qu'il fut à l'origine, c'est-à-dire un groupement volontaire d'hommes qui mettent en commun leur énergie pour participer à une action collectivement décidée.»184 Ce texte représente une sorte de charte de la collaboration de classe. En effet, les dénominateurs communs à l'ensemble du mouvement sportif effacent les frontières de classe.
Cela a deux conséquences majeures. Tout d'abord au niveau de
la
composition sociale, le club n'est pas un club strictement ouvrier.
L'appartenance
de classe n'est pas un critère d'appartenance au club. Y entre
qui veut, pourvu qu'il soit de bonne volonté. Deuxième conséquence
: les objectifs, les activités du club ne sont plus des objectifs
de classe, mais des objectifs nationaux d'intérêt
collectif public : la pratique sportive de masse. On imagine mal en effet
la F.S.G.T. convaincre l'ensemble du mouvement sportif national de lutter
pour la révolution prolétarienne, pour l'expropriation des
expropriateurs.
Ce club de bonnes âmes a bien entendu une fonction sociale, un
rôle «éducatif». Il est d'abord un moyen d'encadrement
: «Le club sportif, au même titre que le cercle de musique
ou la maison de la culture, est un de ces moyens qui permet de rendre la
vie plus riche. C'est au club que peuvent se nouer les amitiés qui
rendent la vie plus belle, plus humaine.»185
Le club, dit J. Rouyer,186 «c'est
aussi la mise en action de la personne totale, le membre du club
peut être plus riche aujourd'hui d'humanité que tel individu
d'une chaîne de montage». En d'autres termes, tandis que l'ouvrier,
morcelé, atomisé, de la production en chaîne est aliéné
par le travail en miettes, le travailleur sportif peut, par le club, être
plus riche d'humanité réelle non aliénée ;
il peut déjà mettre en action sa personne totale sans
même attendre que le communisme réalise les conditions matérielles
de la désaliénation, du règne de la liberté.
Autrement dit encore, dans le club l'ouvrier devient une personne,
chose qu'il n'est pas dans le processus de production. C'est même
une personne totale, non mutilée en apparence par l'abrutissement
du labeur industriel et urbain. Par le club donc, le travailleur devient
une personne double : d'une part, l'ouvrier aliéné
dans son usine ; d'autre part, la personne humaine dans le club. Le problème
est de savoir comment le même individu passe successivement de son
statut d'appendice de la machine à celui d'individu intégral,
de personne totale.
Mais dans son club, l'ouvrier connaît encore une autre désaliénation, celle des rapports sociaux. Par le club, l'ouvrier fait l'expérience non plus de rapports de classe, mais de rapports humains. «Le travailleur, pour reprendre la phrase de Jaurès, apprend à devenir un homme, à avoir des rapports sociaux démocratiques, il peut développer ses aptitudes. [...] C’est une première victoire sur l'aliénation de la vie sociale.»187 En devenant un «homme», le travailleur remporte une victoire sur l'aliénation des rapports sociaux, des rapports de classe. «Elle en appelle d'autres et, à la limite, dans la volonté de trouver un rapport non aliéné avec toute la société,188 l'ouvrier peut accéder à la conscience claire de la réalité de cette société.»189
Cette exigence psycho-sociologique des human relations culmine dans la non moins célébrissime panacée bourgeoise : la morale. Le club est un facteur de moralisation. «Ainsi, c'est la vie du club et les formes collectives de la pratique sportive qui retentissent sur la conscience sociale en suscitant des exigences morales nouvelles et en élevant le sens des responsabilités individuelles.»190 C'est donc au nom de la société (c'est-à-dire, sauf preuve du contraire, la société bourgeoise) qu'on suscite des «exigences morales nouvelles» et qu'on inculque le sens des responsabilités sociales au nom des responsabilités individuelles. «En bref, dit J. Rouyer, c'est l'apprentissage de la vie démocratique, l'acquisition du sens de l'intérêt collectif, la véritable formation civique.»191 L'intérêt collectif, la responsabilité, la formation civique et autres concepts bourgeois idéalistes ont bien sûr un contenu ; il s'agit de la célèbre discipline (librement consentie of course !). Celle-ci n'est autre que «la relation consciente qui s'établit entre les hommes, pour parvenir à l'objectif qu'ils ont fixé en commun».192 Celui-ci n'est autre que l'intérêt collectif. Dès lors, l'ouvrier sportif responsable, et conscient de ses devoirs envers la collectivité, et citoyen modèle, se fixera pour but l'amélioration de la démocratie, le perfectionnement de la culture et des relations humaines. Le club, en un mot, est une véritable école de démocratie.
Telle est, brièvement résumée, la conception moderne de la F.S.G.T. Cette conception, selon les termes mêmes de la F.S.G.T., s'appelle la «Doctrine du sport travailliste [...] qui deviendra demain la doctrine du sport français».193 Le mouvement sportif français est appelé en effet à être profondément transformé par cette charte sportive moderne.
Même le pouvoir est obligé de tenir compte des idées-forces contenues dans la charte travailliste, pressé qu'il est par la justesse des idées progressistes. En un mot, la bourgeoisie évolue sous la pression doctrinale de la F.S.G.T. C'est ce qui est suggéré presque textuellement : «Il est bon de souligner ici que les idées justes ont une telle force et que le besoin des masses est si pressant que, dans l'essai de doctrine du sport, fruit d'une commission du haut comité des sports, [...] nous retrouvons cette idée que le sport doit faire partie du système d'éducation.»194 En quelques mots, il est dit que la charte sportive de la bourgeoisie monopoliste, l'essai de doctrine des sports, qui est un document officiel du ministère des Sports, et où toute la ligne sportive du gaullisme est clairement exposée, notamment en matière d'éducation sportive à l'école, est un sous-produit de la pression des masses, un texte qui «reflète la pression des nécessités».195
La F.S.G.T. est devenue, au nom de l'intérêt public bien compris, la conseillère ès sports de la bourgeoisie. Mais la doctrine des sports travailliste deviendra demain la doctrine du sport français, non seulement en ceci que la bourgeoisie aura compris qu'il est de l'intérêt national de prendre à son compte les idées-forces de cette doctrine, mais encore en ceci que cette doctrine travailliste sera la doctrine du gouvernement démocratique des «forces populaires et républicaines». Ce sera la doctrine de la «démocratie rénovée» qui aura mis fin au pouvoir personnel.
Les idées une fois posées, il faut les réaliser et les faire entrer dans la pratique. «Les principes que nous avons dégagés, affirme le texte de la F.S.G.T., doivent maintenant rentrer partout en application. Ils sont conformes à la fois aux exigences du sport pour tous et à l'évolution du sport de haut niveau. Ils sont conformes aux exigences de notre temps.»196
C'est le sport français (à la fois de masse et d'élite) qui devient la base de la collaboration avec la bourgeoisie, comme dans d'autres domaines, c'est celui de l'économie française, de «l'université française» ou pendant les événements de Mai-Juin, l'ordre public, la légalité, le drapeau français, la paix et le progrès.
Sur cette base de collaboration de classe, la F.S.G.T. propose actuellement la tenue «d'un congrès national du sport et des activités de pleine nature [...] qui devrait marquer une étape importante dans le développement du sport français de masse et de haut niveau».197 La F.S.G.T. s'occupe donc du sport français au même titre que l'État gaulliste. Elle se propose même de réunir tous ceux qui, de près ou de loin, s'intéressent à l'avenir physique de la nation et de la jeunesse afin de développer le sport français, de le rendre compétitif, de lui donner un rang international. Les préoccupations de la F.S.G.T. sont exactement les mêmes que celles du ministère de la Jeunesse et des Sports. La F.S.G.T., toujours à la pointe du progrès, propose ses services à la bourgeoisie pour promouvoir le sport qui, contrôlé par les monopoles gaullistes, ne connaîtrait pas encore le renom nécessaire sur l'arène internationale.
En effet, constate la F.S.G.T., «malgré des améliorations sensibles dans quelques spécialités sportives et des performances de haut niveau international démontrant les possibilités réelles de la jeunesse française, force est de constater que la grande masse de l'enfance et de la jeunesse de notre pays n'est pas en mesure de pratiquer les activités sportives et de pleine nature qui sont reconnues unanimement comme étant des moyens d'une véritable formation humaine. Nul ne peut nier que, si certains efforts ont été accomplis pour améliorer les représentations nationales, en contrepartie, pratiquement rien n'est fait pour créer les conditions dès l'école primaire d'une vraie formation sportive».198 On arrive enfin au bout du voyage. Le sport «démocratique», le sport «éducatif», le sport comme «moyen de culture» ont ici le même visage que le sport bourgeois gaulliste. Ils reposent sur les mêmes intérêts fondamentaux. C'est en leur nom que la F.S.G.T. propose la réunion nationale de tous ceux qui veulent implanter systématiquement le sport en France, le rationaliser, le rendre compétitif. Tout comme le ministère de la Jeunesse et des Sports, il s'agit pour la F.S.G.T. de prospecter dans la jeunesse, «dont les possibilités sont réelles», l'élite sportive, la caste des champions, afin d'améliorer les «représentations nationales», c'est-à-dire de développer le sport de haute compétition, et pour ce faire d'implanter systématiquement, rationnellement, le sport, la formation sportive généralisée, dès l'école primaire. Du scolaire au champion, le sport français trouve son unité nationale, du sport de masse au sport de haut niveau, le lien est direct.
Le P.C.F. avoue d'ailleurs ouvertement qu'il ne conçoit en France qu'un seul sport : «L'activité sportive par nature exige une continuité de la masse à l'élite, une unité d'organisation sur le plan national.»199 Le P.C.F. propose même de collaborer aux structures de l'État bourgeois. Il propose notamment la création d'un «Conseil supérieur du sport français, qui comprendra dans des proportions égales les représentants de l'État, du mouvement sportif et des enseignants d'E.P.S.»200 Autrement dit, le P.C.F. propose pour le sport des structures de dialogue et de participation, et en particulier pour les enseignants d'E.P.S. l'intégration de leur syndicat à l'État. C'est ce que le P.C.F. appelle «la réforme démocratique du sport français».201
La F.S.G.T. propose une politique sportive strictement conforme à celle de son grand inspirateur, le P.C.F., et répondant pleinement aux besoins de la nation. Souhaitant le plein épanouissement de la personnalité de chaque individu et estimant que cette possibilité «ne peut se réaliser qu'au sein d'une société bien organisée, laquelle en retour a besoin d'hommes et de femmes responsables et éduqués, la F.S.G.T. se fixe comme but fondamental la formation d'un citoyen au service d'une République laïque démocratique».202 Elle considère en effet que «seul ce type de société peut favoriser au mieux l'épanouissement de chacun et développer en chacun la conscience de la contribution qu'il doit apporter dans l'organisation sociale».203 Dans ce cadre républicain (la VIe rénovée), l'homme peut développer ses capacités et devenir une personne totale. Dans ce type de société, en plus, chacun doit et peut avoir la conscience de la nécessité de la collaboration aux institutions sociales, la conscience «de la contribution qu'il doit apporter dans l'organisation sociale». Le P.C.F., grand organisateur de la solidarité nationale, rappellera sans aucun doute à la classe ouvrière la conscience de sa contribution à l'organisation sociale, c'est-à-dire jouera dignement son rôle de briseur de grèves et de maintien de l'ordre en compagnie des C.R.S. républicains qui, eux aussi, auront eu entre-temps, grâce au sport peut-être, la conscience de la contribution à apporter aux institutions. Il n'est pas nécessaire d'insister davantage sur le caractère profondément contre-révolutionnaire de ces conceptions petites-bourgeoises. La bureaucratie culturelle et sportive joue ici le même rôle que la bureaucratie syndicale ou politique : servir le peuple, la nation, au nom de la solidarité nationale, au nom des grands intérêts nationaux. La F.S.G.T. et le P.C.F., en tant qu'agences de l'ordre bourgeois, plus exactement en tant que partis «ouvriers-bourgeois» selon l'expression de Lénine, cherchent à replâtrer cet ordre au lieu de l'abolir.
La sentence de Marx s'applique entièrement à eux, ce qui prouve la justesse de la caractérisation sociale de la petite bourgeoisie par Marx : «Les démocrates [...] constituent le peuple. Ce qu'ils représentent, c'est le droit du peuple, ce qui les intéresse, c'est l'intérêt du peuple.»204 «Le caractère propre de la social-démocratie se résume en ce qu'elle réclame des institutions républicaines démocratiques205comme moyen, non pas de supprimer les deux extrêmes, le capital et le salariat, mais d'atténuer leur antagonisme et de le transformer en harmonie. Quelle que soit la diversité des mesures qu'on puisse proposer pour atteindre ce but, quel que soit le caractère plus ou moins révolutionnaire des conceptions dont il puisse être revêtu, le contenu reste le même. C'est la transformation de la société par voie démocratique,206 mais c'est une transformation à l'intérieur du cadre petit-bourgeois.»207
Le sport, le loisir sportif, le sport de masse représentent un des moyens de parvenir à ce but : la démocratie sportive est la prémisse de la démocratie sociale et politique. Le club contribue à former — en tant qu'école de démocratie — le futur citoyen démocrate qui aura conscience de la contribution à apporter à l'organisation sociale. Le sport éducatif contribue à préparer le sportif à son rôle de citoyen,208 grâce notamment à la participation sportive. En effet, le sportif «doit pouvoir prendre sa part de responsabilité dans la vie du club, dans sa gestion, sa direction, il doit exercer son intelligence, sa réflexion sur son activité sportive dans le cadre de la discussion collective, ainsi le fonctionnement même du club doit en faire une école de démocratie».209 Cette illusion petite-bourgeoise est du même type que l'illusion des pédagogues réformistes, croyant préparer, tels Ferrière, Dewey et autres, la démocratie sociale et politique grâce aux cours d'instruction civique, à l'instruction morale et à l'autogestion scolaire, l'autodiscipline.
Le «droit au sport pour tous», mot d'ordre de la F.S.G.T., est le droit pour la société bourgeoise, qui contrôle, par l'État, les fédérations sportives, le sport scolaire, le sport de compétition, le sport militaire, le sport amateur, le sport professionnel, de faire des individus de parfaits citoyens conscients des nécessités nationales, qui, en démocrates responsables, sauront respecter les fondements aliénés de la culture, c'est-à-dire le travail exploité et les loisirs répressifs, et de la démocratie, c'est-à-dire la domination bourgeoise, qui sauront se prostrer devant l'État bourgeois.
En choisissant d'analyser quelques traits typiques des positions contre-révolutionnaires
du P.C.F. et de la F.S.G.T., notamment leurs doctrines des sports et des
loisirs, nous voulions montrer que la compréhension du rôle
des loisirs et du sport ne peut être que politique et exige
donc une critique politique. C'est pourquoi, en montrant que leurs doctrines
«culturelles» ne représentent qu'un élément
de leur politique générale, nous avons placé le débat
sur le plan politique fondamental : révolution socialiste ou adaptation
«gestionnaire» au système capitaliste. Nul fait ne met
mieux en évidence cette réalité profondément
contre-révolutionnaire que les publications du P.C.F. destinées
à la jeunesse et le contenu de l'activité de loisir proposée
aux jeunesses communistes. A cette ligne de réarmement moral s'oppose
la ligne révolutionnaire.
SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES
ADAM Yvon, «Sport et Société», La Nouvelle
Critique, n° 11, février 1968.
ADAM Yvon «Les Activités physiques à l'école
et à l’université en U.R.S.S. — Aspects de l'école
soviétique», Bulletin de la commission de l'enseignement de
l'association France-U.R.S.S., n° 1/2, 1967
BURLES J., «Problèmes actuels de l’éducation physique
et des sports», Cahiers du communisme, janvier 1964.
LAURENT P., BARRAN R., FAURE J.-J., Les Communistes et le sport
à l'heure de Munich, Ed. sociales, 1972.
MÉRAND R. «Rapports de l'éducation physique et
du sport», L'Homme sain, n°1, 1967.
PASSEVANT R., Les Mystères du sport en R.D.A., E.F.R, 1971.
ROUYER J., «Réflexions sur les perspectives humanistes
de la pratique du sport», La Nouvelle Critique, n° 176,
mai 1960.
«Sport et Éducation physique», Recherches internationales,
Ed. de La Nouvelle Critique, Paris, 1965.
F.S.G.T., Congrès de Tarbes, novembre 1965.
Pour une véritable éducation physique et sportive
(propositions du P.C.F. après les Jeux olympiques de Tokyo).
«Les Problèmes de l'éducation physique, du sport
et des activités de pleine nature», Bulletin de l'élu
communiste (spécial) 3e trimestre
1966, édité par le C.C. du P.C.F.
«Activités physiques, éducation et sciences humaines»,
Cahiers
du C.E.R.M., n° 43.
Articles de L'Humanité.
«Le Parti communiste français et les activités
sportives et physiques», L'École et la Nation, n°
180, juin 1969.
D'une olympiade à l'autre...
L'institution sportive est entrée en crise. C'est d'ailleurs la crise de toutes les institutions bourgeoises qui est à l'ordre du jour. Et de la crise des Jeux de Munich (1972) on est passé aux Jeux de la crise généralisée et combinée de l'impérialisme et du stalinisme (Montréal 1976). C'est donc dans un monde inquiet qui sent la poudre, la diplomatie de la C.I.A. et le négoce des armes que vont se tenir les Jeux olympiques d'hiver et d'été, ainsi que les grandes compétitions sportives internationales. Les États bourgeois du «camp occidental» ont tous intégré le sport dans leur stratégie de replâtrage du «nouvel ordre économique mondial», celui des firmes multinationales, des États forts, des polices politiques, du militarisme et des bruits de bottes... Les États du «camp socialiste», pour ne pas se laisser distancer dans cette course (contre la montre?) loyale, en rajoutent, très sportivement d'ailleurs : répression anti-ouvrière, camps de travail et hôpitaux spéciaux pour les opposants communistes et progressistes, mise au pas cadencé des intellectuels. La liste est longue des records battus dans ce domaine. Et pour recoller au peloton des «super-vedettes» la Chine, après avoir regardé un moment la «partie de ping-pong» entre l'Impérialisme américain et la bureaucratie soviétique, se met aujourd'hui à pratiquer avec zèle la «coexistence pacifique» avec les États nationaux ou les forces politiques les plus réactionnaires qui soient : Chili, Espagne, libéraux européens avancés, etc. La politique extérieure de la Chine ne trompe même plus les sportifs du monde entier. Le slogan officiel «amitié d'abord, compétition sportive ensuite» signifie en clair : amitié d'abord avec Pinochet et la veuve de Franco, compétition ensuite avec Kissinger et les banquiers de Londres ou de Paris.
Le Comité d'Organisation des Jeux Olympiques (C.O.J.O.), le Comité International Olympique (C.I.O.), les fédérations sportives [internationales ou nationales], les différents organismes de préparation olympique [liés aux États et financés par des entreprises capitalistes], les clubs sportifs [grands ou petits], les «valeurs sportives», les associations d'entraîneurs, les Instituts sportifs nationaux, les syndicats des sportifs professionnels [ou amateurs...] — tout l'appareil du sport capitaliste monopoliste d'État s'est mis en transe. L'heure est aux bilans, aux règlements de compte, aux petits et gros scandales, aux révélations et aux «graves préoccupations». Bref, l'institution sportive et le mouvement olympique commencent à se poser de sérieuses questions de survie. D'où tous les efforts de «révision de programmes», d'ajustements tactiques, de restructuration organisationnelle, pour tout dire d'aggiornamento de cette entreprise capitaliste d'un type nouveau qu'est le sport de compétition.
C'est cette «grogne et rogne» des agents sportifs eux-mêmes qui explique, dans la conjoncture présente, les prises de parole et de position des différents protagonistes, des «parties intéressées» comme on dit en langage commercial. La sociologie critique, celle qui constate que l'histoire de la société bourgeoise est l'histoire des luttes de classes, n'est pas restée, pour sa part, muette. Elle s'est mise à analyser le spectre qui hante l'univers sportif : la rupture du consensus sportif, la crise idéologique du corps bourgeois.
Pour l'approfondissement de ces questions : Michel BERNARD, Le corps,
Éditions universitaires, Paris, 1972. Chez le même éditeur
[dans la collection corps et culture dirigée par Michel Bernard]
: Daniel DENIS, Le corps enseigné, 1974 ; Jean-Marie BROHM,
Corps
et politique, 1975 ; La revue Esprit, n° 5, mai 1975 : L'éducation
physique ; les trois premiers numéros de la revue Quel Corps
? (avril-mai 1975 ; septembre-octobre 1975 ; novembre-décembre
1975), 1, rue des Fossés-Saint-Jacques, Paris 75005. Enfin, à
paraître chez Christian Bourgois : Jean-Marie BROHM, Critiques
du sport, Essais d'analyse institutionnelle, Paris, 1976.

Scan et corrections : L'Idée Noire, 5/04/07
© 1972, Librairie François Maspero
(Réédition 1976)
1 J.-M. BROHM, Partisans, n° 15, avril-mai 1964.
7 Cf. les articles de Guy DERAIN, «Sport et Politique», La Vérité, revue de l’O.C.I., n° 538, août-septembre 1967, et de Paul BENOUX, «Sport et éducation physique de la jeunesse», Éducation physique, Sport et Société, n° 7, décembre 1969 ; ces articles sont consacrés à la critique de nos thèses.
8 Tendance révolutionnaire dans le syndicalisme enseignant affilié à la Fédération de l'Éducation nationale (F. E. N.).
9 Cahiers du communisme, revue théorique et politique mensuelle du C. C. du P. C. F., n° 1, janvier 1969, p. 58.
10 L'École et la Nation, n° 180, Juin 1969, p. 50-51.
11 Cf. l’opuscule du P. C. F. : P. LAURENT, R. BARBAN. J.J. FAURE, Les Communistes et le sport, Ed. sociales, 1972.
12 Cf. R. PASSEVANT, Les Mystères du sport en R.D.A., E.F.R., 1971.
16 Europäische Verlagsanstalt, 1970.
18 René Lourau, L'Analyse institutionnelle, Ed. de Minuit, p. 90.
19 R. BARTHES, Mythologies, Le Seuil, p, 230.
20 J. Ellul, La Technique ou l'enjeu du siècle, A. Colin, p. 347.
21 Gallimard, coll. «Idées», 1964.
22 K. Marx, L'Idéologie allemande.
24 K. MARX, Critique de la philosophie de l'État de Hegel, Costes.
25 J.-P. BASTARDY, Éducation du corps, Ed. Fleurus.
26 K. MARX, Misère de la philosophie.
27 M.-J. AMSLER, Éducation physique et Sport, n° 67-68.
29 H. MARCUSE, Le Marxisme soviétique, Paris, Gallimard, coll. «Idées».
30 M. Viala, Éducation physique et Sport, n° 52.
31 M. MAUSS, Sociologie et Anthropologie, Paris, P. U. F.
33 L'Institut national des sports, p, 27.
34 Finale Yougoslavie-Italie et match de classement Angleterre-U.R.S.S. de la Coupe d'Europe des Nations.
35 Rappelons à ce sujet, l'article «Le Ski et les Jeux olympiques» dans la revue Éducation physique, Sport et Société qui démontre que l'intervention de l'État dans le choix des stations pour les J. O. de Grenoble, s'est fait en fonction des impératifs des grands financiers français et notamment de Rothschild.
36 Le journal L'Équipe a tiré 1000.000 d'exemplaires pour la mort de Fausto Coppi. Pour tous exemples, consulter La Foire au muscle, de NAUDIN ; Sport et Politique, de MEYNAUD.
37 Introduction générale à la critique de l'économie politique, éd. de la Pléiade, p. 261.
38 Recherches internationales à la lumière du marxisme, n° 48, p. 131.
39 Champions du monde, Grasset, p, 12.
40 Paul MORAND, op. cit., p. 192.
41 Voir le film Quelque chose d'autre, de Vera Chitylova (tchèque).
42 J.-M. BROHM, «Une sociologie politique du sport», Partisans, n° 28 (ci-dessus, p. 10).
43 Le Sport et l'Éducation, discours de Maheu le 28-10-63 au Conseil international pour l'E. P. S. à Paris.
45 Leur morale et la nôtre, Pauvert.
46 Jazy, suppléant U. N. R. aux élections législatives ; Goitschell, membre du bureau du comité U. D. Ve. de Haute-Savoie.
48 Pierre de COUBERTIN, Les Assises philosophiques de l’Olympisme moderne, 1935, avant les XIe Olympiades de Berlin.
49 «Éros, liberté, luxe pacifié, jouissance, libre création.»
50 L'Avenir d'une illusion, Denoël et Steele, p. 23.
51 Introduction à la psychanalyse, Payot, p. 291.
52 FREUD, Nouvelles conférences, Gallimard, p. 233.
53 FÉRENCZI, Thalassa, Payot, p. 42.
55 Fatigue, monotonie, réactivité, troubles psychosomatiques, rythmes biologiques, etc.
56 «L'Éducation physique dans la société socialiste et communiste», Recherches internationales à la lumière du marxisme, n° 48, 1965, p. 120.
58 Cf. J. KURON, K. MODZELEWSKY, Lettre ouverte au parti ouvrier polonais, Cahiers «Rouge», n° 4.
59 W. SIEGER, art. cité, Recherches internationales à la lumière du marxisme, n° 48, 1965, p. 126.
62 Critique de la philosophie de l’État de Hegel, Costes, p. 89.
63 C'est ce que Freud a toujours soutenu, en particulier dans ses considérations sur l’étiologie de la névrose, de l’angoisse (rôle anxiogène de la continence).
64 Introduction à la psychanalyse, Payot, p. 113.
65 Psychologie collective et analyse du Moi, Payot, p, 148.
66 Éros et Civilisation, Ed. de Minuit, p. 13.
69 Cf. le bel article de Violette MORIN, «Érotisme et Publicité», Communications, n° 9, 1967.
70 L'Esprit du temps, Grasset, 1962, p. 161.
72 FREUD, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard, p, 38-39.
73 I. CARUSO, Psychanalyse pour la personne, Le Seuil, p. 93.
74 «L'Ambivalence dans la société du bien-être», Bulletin de psychologie, p. 616.
75 Position contre les technocrates, Paris, Gonthier, p, 217.
76 Cf. en particulier : M. KLEIN, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, et M. KLEIN, J. RIVIÈRE et P. HEIMANN, Développements de la psychanalyse, Paris, P. U. F.
77 Cf. Sociologie et Anthropologie, Paris, P. U. F.
78 À titre d'hypothèse, on peut proposer les remarques suivantes : «les techniques du corps » décrites par M. Mauss, modes initiatiques de la reprise du corps symbolique social dans l'image du corps de l'individu, semblent avoir disparu avec la société industrielle, au profit d'une technologie corporelle, dont le sens est tout différent, qui n'est plus totalisation, si ce n'est dans le sens du profit d’une classe possédante au service de laquelle se trouve cette société industrielle, L'E.P. et le sport, dont la vocation eût été de restaurer ces «techniques du corps» au sens de Mauss, n'ont pu échapper à la détermination socio-économique des rapports de production : ils ont succombé immédiatement à la technologie, s'y sont asservis. Ce n'est que par un leurre dangereux qu'ils peuvent sembler y échapper. On trouvera un développement de ces thèses, dues essentiellement à J.-M. Brohm, dans l'article de celui-ci ( «La civilisation du corps : sublimation et désublimation répressive»), ainsi que dans celui de G. Berthaud.
79 Cf. Malaise dans la civilisation, P.U.F.
80 Éros et Civilisation, Ed. de Minuit.
81 C'est là d'ailleurs, probablement, un des bastions les plus difficilement abordables pour une contestation qui se veut radicale. Le mouvement français de mai-juin 1968 a achoppé sur ce problème de la folie, tournant autour de Sainte-Anne, marquant par certains slogans — «Inventez de nouvelles perversions» — une nécessité, sans parvenir réellement à l’aborder.
82 A qui «s'étonnerait» de ce rapprochement entre le sport et la sexualité, rappelons la réplique du ministre de la Jeunesse et des Sports, informé, lors de l'inauguration d'une piscine universitaire, des revendications étudiantes quant à la liberté de visite garçons-filles dans la cité : «S'ils ont des problèmes sexuels, qu'ils se trempent dans la piscine...» Humanae vitae avant la lettre...
83 Cf. l’article de FUSTERNAÜ, «Contribution à la psychanalyse de l'école en tant qu'institution», Partisans, n°39. (Réédité dans Pédagogie, éducation ou mise en condition ? Petite Collection Maspero/Partisans, n° 91.)
84 Cf. en particulier Anthropologie structurale.
85 Cf. en particulier FREUD, Métapsychologie, «Pulsions et destin des pulsions», Gallimard.
88 Cahiers du C.E.R.M., n° 43, p. 75 ; R. Mérand, cité par Y. Adam.
89 Essai de doctrine, ministère de la Jeunesse et des Sports, p. 20.
90 Cf. Ies articles de J.-.M. BROHM «Former des âmes en forgeant des corps», Partisans, n° 16, avril-mai 1964, et «Sociologie politique du sport», Partisans, n° 28, avril 1966 (reproduit ci-dessus, p. 10 et s.).
91 Les citations concernant l'organisation nouveile du sport sont tirées d'Education physique et Sport, n° 75, mai 1965.
92 E.P.S., n° 75, mai 1965, p. 14.
93 Recherches internationales à la lumière du marxisme, n° 48, 1965, p. 103.
97 R. MÉRAND, Recherches internationales... op. cit., p. 100, reconnaît que la place de l'entraîneur est la «première» : «l'homme qui est au cœur de la pratique sportive : l'entraîneur».
98 Cf. à ce sujet l'intéressant article de G. VIGARELLO, «Entraîneur-Educateur ?», Partisans, n° 28, avril 1966.
100 Nouvelles conférences, Gallimard, p. 95.
101 Éros et Civilisation, Ed. de Minuit.
102 Psychologie de masse du fascisme, Paris, Payot.
103 Essai de doctrine des sports, p. 23.
105 Pie XII, Le Corps humain, Desclée de Brouwer, p. 57.
107 Y. BROSSARD, Vues chrétiennes sur le sport, Flammarion, 1961, p. 46-47.
108 G. DURAND, L’Adolescent et le sport, P. U. F., p. 56.
109 FREUD, Cinq leçons sur la psychanalyse, Payot, p. 53.
110 Trois essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard, p. 212.
111 S. FREUD, Métapsychologie, Gallimard, p. 29.
112 Métapsychologie, Gallimard, p. 30.
113 FREUD, Moïse, Gallimard, p. 157.
114 Cf. volume «Partisans», Éducation ou mise en condition ?, Petite Collection Maspero, n° 91.
115 L’avenir d'une illusion, Denoël et Steele, p. 129.
116 Traité théorique et pratique de psychanalyse, Payot, p. 365.
117 Nouvelles conférences, Gallimard.
118 Éducation physique et sportive, n° 98, mai 1969, p. 69.
120 Sport et Plein Air, juin 1969, revue mensuelle de la F.S.G.T.
123 Cité par L'Équipe du 20-11-1969
127 Cf. J. LAGUILLAUMIE, «Pour une critique fondamentale du sport», Partisans, n° 43 (ci-dessus, p. 22 et s.).
128 Éducation physique et sportive, n° 98, 1969, p. 62.
129 Voir la revue L'École et la Nation, juin 1969.
130 L'École et la Nation, p. 68.
131 Union sportive de la fédération de l'éducation nationale (U.S.F E.N ) — Union française des œuvres laïques de l'éducation physique (U.F.O.L.E.P.) rattachée à la Ligue de l'enseignement — Union des sports travaillistes (U.S.T.) qui bénéficie du soutien de la S.F.I.O. et se réclame de la mémoire de Léo Lagrange — Fédération sportive et gymnique du travail (F.S.G.T.), émanation du P.C.F.
132 «Les Activités physiques à l'école et à l'université. Aspects de l'école soviétique», Bulletin de la commission de l'enseignement de l'association France-U.R.S.S., n° 1/2, 1967.
133 «Signification du sport et du loisir», Recherches internationales..., n° 48, p. 62.
134 Nous nous appuyons ici sur H. W. MORTON, Soviet Sport — Mirror of Soviet Society, New York, Collier Books, 1963 ; J. MEYNAUD : Sport et Politique, Payot, 1966 ; «Sport et Politique», supplément à La Vérité, n° 538.
135 Sur ce point, cf. les analyses de L. TROTSKY, Écrits, III, Ed. de la 4e Internationale.
136 «Signification du sport», op. cit., p. 53.
138 Cité par J. MEYNAUD. Op. cit., p. 238.
139 Recherches internationales..., op. cit., p. 62.
140 Les Jeux olympiques sont pour le P.C.F. «un succès de l'amitié internationale, de l'esprit de paix. [...] Ils ont par ailleurs démontré que la lutte engagée dans le cadre de la coexistence pacifique ne permettait aucun repos, aucun esprit de tranquillité. [...] Lutter pour le développement de l’E.P. et du sport, implique une option : guerre ou paix, car les crédits ne peuvent servir deux fois : à faire des bombes A et des stades. Aussi les sportifs qui connaissent le prix et la valeur des rapports amicaux fraternels doivent-ils prendre place et participer avec ardeur et enthousiasme dans le grand combat pour la paix et le désarmement.»
141 Discours de Vitry, 27 septembre 1964.
142 ADAM, «Activités physiques...», op. cit., p. 68.
143 «Signification du sport et du loisir», op. cit., p. 40.
144 C’est nous qui soulignons.
145 Bulletin de l'élu communiste, n° 26, 1966, p. 3.
147 Y. ADAM, «Sport et Société», op. cit., p. 14.
148 ROUYER, «Réflexions...», op. cit., p. 109.
151 Pour une véritable éducation physique et sportive, propositions du P.C.F., p. 35.
152 Toutes les publications du P.C.F., en particulier L'Humanité et L'Humanité-Dimanche, ont une rubrique sportive fournie et cultivent au même titre que L'Équipe ou France-Soir la mystification sportive.
153 «Réflexions...», op. cit., p. 112.
155 Pour une véritable éducation physique et sportive, op. cit., p. 41.
158 J. ROUYER, «Réflexions...», op. cit., p. 112.
159 Ibid., p. 112, souligné par nous.
162 Fédération sportive et gymnique du travail.
163 C'est nous qui soulignons.
164 F.S.G.T., Congrès de Tarbes, p. 7. Tous les textes doctrinaux de la F.S.G., cités ici sont extraits de ce document.
165 A un auditeur d'Europe 1 qui faisait observer à Séguy que la C.G.T. avait toujours dans ses statuts la notion d'abolition du salariat, l'abolition des classes, celui-ci répondit : «Il ne faut pas prendre ses désirs pour la réalité.»
166 Il est vrai,
comme dit J. Rouyer, que cette époque était celle «d'un
gouvernement où compte l'influence populaire.»
(« Signification du sport...», op. cit.,
p. 45).
167 Il est à noter que la théorie un moi est l'apanage de tous les révisionnisme psycho-sociologiques. Adapter le moi à la réalité établie, le rendre conforme à ses normes, telle est la fonction des «orthopédies» ou «pédagogies» sociales. Sur ce point, cf. MARCUSE, Éros et Civilisation, postface.
168 Tel est le sens du vernis «marxiste-léniniste» actuel du P.C.F.
169 Congrès..., p. 7. C'est nous qui soulignons.
171 C'est nous qui soulignons.
172 J. ROUYER, «Signification du sport...», op. cit., p. 64.
174 Cf. l'article de Ginette BERTHAUD, ci-dessus, p. 78 et s.
175 J. ROUYER, op. cit., p. 63.
176 Congrès..., p. 26. C'est nous qui soulignons.
177 «Réflexions sur les perspectives humanistes de la pratique du sport», La Nouvelle Critique, mai 1966, p. 109.
178 C'est nous qui soulignons.
179 C'est nous qui soulignons.
183 C'est nous qui soulignons.
186 J. ROUYER, op. cit., p. 61.
188 C'est nous qui soulignons.
191 J. ROUYER, op. cit., p. 67.
194 J. ROUYER, op, cit., p. 69.
198 Ibid. C'est nous qui soulignons.
199 R. PASSAVANT, L'Humanité, 22 juin 1968.
204 Le 18 Brumaire de L. Bonaparte, Ed. sociales, p. 44.
205 C'est nous qui soulignons.
206 C'est nous qui soulignons.
209 J. ROUYER, «Réflexions...», op. cit., p. 110.