Philippe OYHAMBURU

LA REVANCHE DE BAKOUNINE
ou DE L’ANARCHISME À L’AUTOGESTION







Éditions Entente, 1975
 
 
 

À Likiñano, anarchiste basque
«... et au mât de Norilsk monta le drapeau noir.»
(URSS 1954 - Cité par Luis Mercier-Vega dans L'increvable anarchisme.)
 
 

Table des matières






Préface d'Armand Gatti 3
Avant-propos : l'autogestion est une idée et une pratique anarchiste 4
Petit bréviaire terminologique 6

I. QU'EST-CE QUE L'ANARCHISME ? 8

1. Dans libertaire il y a liberté 9
Aspects négatifs et aspects constructifs. Liberté et autorité. Dieu. Les Religions. Le Pouvoir. L'État. Les Sociétés sans État.

2. L'anarchie est la plus haute expression de l'ordre 21
Le fédéralisme politique: L'ordre, l'organisation, l'association, le contrat, la solidarité. La commune, la province, la région. Le délicat problème de la nation : il y a patrie et patrie. Internationalisme, cosmopolitisme, antimilitarisme, pacifisme.
Le fédéralisme social: Collectivisme et individualisme, anarchisme individualiste et communisme libertaire, les anarchistes chrétiens. L'autogestion. Solutions anarcho-syndicalistes et solutions communistes libertaires. Le «conseillisme».

3. Socialisme libertaire contre socialisme autoritaire 40
Où et quand a eu lieu «l'accident de parcours». L'homme total et le producteur. Opposition sur le problème de l'État. La fin et les moyens. De l'utopie. Messianisme marxiste. Dogmatisme marxiste et pragmatisme anarchiste. Élitisme et spontanéisme. Le Parti. Parlementarisme et électoralisme.

II. UN PEU D'HISTOIRE 67

4. Précurseurs et fondateurs 68
Précurseurs. Stirner. Proudhon. Bakounine.

5. Un combat de titans : Bakounine contre Marx 80
Vie de Bakounine. Deux caractères en présence. Panslavisme et pangermanisme. L'AIT. La Commune.

6. L'anarchisme gagne la première manche 103
L'AIT (suite et fin). La «propagande par le fait». Le communisme libertaire. L'anarcho-syndicalisme. Quelques continuateurs de Proudhon et de Bakounine. L'éthique anarchiste. Les mouvements anarchistes dans le monde de 1872 à 1914.

7. Le marxisme gagne la deuxième manche 119
Russie (1917-1918). La «makhnovtchina». Cronstadt. Autres tentatives autogestionnaires confisquées.

8. De la théorie à la pratique: l'Espagne autogestionnaire 138
Le contexte géographique et historique. Pourquoi l'anarchisme fut-il évincé ? L'expérience autogestionnaire.

III. LE PRÉSENT 158

9. Coucou les revoilà ! 159

10. Les mouvements anarchistes actuels 169
Les mouvements anarchistes dans le monde. Les mouvements anarchistes en France, leurs défauts, leurs qualités.

11. L'autogestion et les autres idées anarchistes
dans la gauche française 182
La révolte contre l'État, l'autorité, le pouvoir. L'utopie. L'individualisme.

En guise de conclusion: qui gagnera la troisième manche ? 197

ANNEXES
1. Citations 199
2. Bibliographie 209


Préface
Tête de bois ou lisière de la forêt, les étymologues n'ont pas encore réussi à dire à laquelle des deux réalités se rattache la préhistoire Oyhamburu (Oihan = bois, Buru = tête).

L'histoire Oyhamburu quant à elle est faite d'un personnage central, le chorégraphe des ballets Etorki autour duquel gravitent des dizaines d'autres personnages de même origine. L'auteur de ce livre en est le dernier en date. Il vient à la suite d'autres Oyhamburu tous Philippe de prénom pour qui la machine ronde, sillonnée et resillonnée sous forme de tournées, s'est avérée un peu trop étroite pour contenir toutes les danses (basques) et tous les chants (basques aussi) dont ils sont remplis.

Les additionner n'est-ce point créer un monstre ?

Enfance à Montevideo + père dans Chargeurs réunis + la langue basque + la découverte de l'Europe pendant qu'Irun brûle + le lycée de Bayonne + Saint-Cyr avec sur le calot «Gora Euskadi Azkatuta» + l'occupation allemande + l'anarchiste basque Likiniano (auquel ce livre est dédié) + les mouvements séparatistes + le métier de filetier dans les chasses à la palombe + celui de physionomiste de casino + les amours russes, britanniques, belges, italiens, yougoslaves, grecs, espagnols, hollandais, irlandais, turcs, libanais, tunisiens, mexicains, argentins, allemands (de ce point de vue les Oyhamburu sont plus qu'en Philippe, ils sont un atlas tout entier) + radio Outre-Mer + O.R.T.F. + les ballets Oldarra + le parti communiste + la fondation des ballets Etorki (ils lui apportent la consécration mondiale) + ...

Au bout il n'y a plus de monstre, mais un homme qui a eu le génie d'organiser sa vie comme un ballet. Comment cet être ailé a-t-il pu se transformer en auteur-bulldozer défrichant les forêts, les champs, les chemins, les routes, et même les autoroutes ? Il le dit lui-même en commentaire à une date :

1975 : un de mes vieux rêves se réalise, j'écris. Et je peux dire ce que je pense. Gora Durruti !

Plus qu'une «pensée» c'est un cri qui vaut toutes les préfaces.
 
 
 

Armand Gatti.

Avant-propos
L'autogestion est une idée
et une pratique anarchiste

Il existe actuellement dans le monde un courant profond qui aspire à une révolution nous débarrassant une fois pour toutes du capitalisme aliénant et de l'impérialisme meurtrier, mais qui se refuse chaque jour plus à voir dans le socialisme réalisé, cette «révolution césarienne» comme l'appelle Albert Camus, la panacée et la solution de remplacement du règne de l'argent.

D'où l'aspiration à une nouvelle société que certains appellent «le socialisme dans la liberté» et que d'autres veulent débarrassée de toute référence au «socialisme», qu'ils veulent donc complètement «ré-inventée».

Les premiers comme les seconds s'appuient de plus en plus sur les idées d'autogestion. Mais apparaît alors une curieuse contradiction, particulièrement dans la gauche française non communiste : elle se veut à la fois marxiste et autogestionnaire. Or ni le passé, ni le présent, ni la pratique, ni la théorie des expériences révolutionnaires ne permettent une telle confusion.

La première erreur, dans ce domaine, consiste à faire remonter l'autogestion aux années 1960. Or, si le mot est apparu à ce moment-là à propos de l'expérience yougoslave, la chose date de bien avant. Les définitions de l'autogestion — qui s'imposent au début de cet ouvrage — nous le feront mieux comprendre. Par exemple, dans le livre La CFDT et l'autogestion, on trouve ceci : «L'autogestion est un changement radical dans la situation des travailleurs. Ils ne sont plus subordonnés à un pouvoir extérieur puisque, de simples vendeurs de leur force de travail, ils deviennent collectivement leur propre employeur.» Et, plus loin: «... c'est le fait, pour les travailleurs, de s'administrer eux-mêmes, de se diriger eux-mêmes». Enfin, pour en terminer avec la centrale autogestionnaire, cette dernière définition de E. Maire et de J. Julliard: «(l'autogestion est)... l'intervention directe des individus et des groupes dans les domaines où se joue leur propre destinée».

Cependant ces définitions, si elles impliquent des prolongements politiques et psychologiques immenses, restent un peu trop économiques, encore que la dernière ait remplacé le mot «travailleur» par le mot «individu» ; s'il est bon d'avoir des définitions courtes et claires, quitte à les commenter ensuite (y compris la plus simple et la plus étymologique : «l'autogestion, c'est gérer soi-même») il faut aussi rappeler que l'autogestion n'est pas seulement une doctrine économique, mais aussi une philosophie. J'y reviendrai plus longuement mais je veux tout de suite citer des sources qui illustrent ce deuxième aspect. En mai 1968, l'Institut autogéré d'urbanisme disait: «... c'est l'action directe sur la vie, sur sa vie», et Pierre Denis, quelques mois après: «Il s'agit d'un nouveau type d'homme.» Enfin, Gurvitch définit l'autogestion: «... le droit des producteurs et des consommateurs (...) à une participation effective à tous les aspects du travail, de la sécurité, du bien-être, de l'éducation, de la création culturelle, ainsi qu'à toutes les manifestations possibles de l'autonomie juridique...»

Comme on le voit, il s'agit bien d'une transformation profonde et radicale, non seulement de l'échafaudage économique, mais de toute la société, c'est-à-dire qu'il s'agit de ne plus diviser, comme nous le faisons dans les sociétés occidentales depuis quelques siècles, l'humanité en deux : d'une part ceux qui créent, qui dirigent, qui contrôlent, et qui ne sont pas toujours et seulement les exploiteurs économiques, car un intellectuel pauvre, journaliste ou professeur par exemple, peut avoir des «pouvoirs», et d'autre part tous les autres, qui sont la majorité, et à qui on enlève toute possibilité de création, de diriger la vie, de diriger leur vie. Il s'agit au fond d'une grande révolution contre le pouvoir, l'autorité, et, pour citer l'Encyclopaedia Universalis: «... elle (l'autogestion) repose sur l'invalidation de toute autorité et le refus de toute délégation de pouvoir.»

Ça y est ! Nous y sommes ! Nous sommes en plein anarchisme ! Qu'est-ce que l'anarchisme ? C'est ce que je vais essayer de définir dans la première partie de ce livre, ce qui me conduira à retrouver les créateurs de l'autogestion, en l'occurrence Proudhon1 et les anarchistes à sa suite2 et ce qui aidera à comprendre l'antagonisme profond entre ces théories et le marxisme.

Nous verrons dans une deuxième partie qu'il a existé non seulement une aspiration autogestionnaire ancienne, mais aussi une pratique, pour de plus ou moins brèves périodes, dans les cent dernières années, notamment en 1871, en 1917, en 1919-1920, en 1936-1939.

Enfin, nous retrouverons dans une troisième partie les idées et les aspirations traditionnelles de l'anarchisme réapparaissant en Mai 68, et, de nos jours, dans la gauche autogestionnaire française.


Petit bréviaire terminologique
Les problèmes de l'autogestion et de l'anarchisme sont très vastes, pas toujours faciles à débrouiller, à analyser, à traduire clairement ; ce qui complique encore les choses, c'est la terminologie, où chacun patauge à qui mieux mieux. Un de mes amis anarchistes, qui est également au Parti socialiste, s'est entendu dire que «l'on ne pouvait pas être socialiste sans être marxiste». Corrigeons déjà cette première erreur : le terme «socialiste», apparu vers 1830, appartient à toute l'école révolutionnaire du XIXe siècle, puisque Marx, qui était la science infuse, comme chacun sait, qualifia les saint-simoniens, fouriéristes et autres proudhoniens de «socialistes utopiques», lui-même s'adjugeant en toute modestie le qualificatif de «socialiste scientifique». On doit donc signaler au passage que ce furent Fourier et Proudhon qui créèrent la «science sociale» et non Marx. Par la suite, le mouvement auquel Marx et Bakounine jeunes se raccrochèrent est le «communisme» (Cabet, le communisme utopique, etc.) mais, très vite, ce seront les marxistes seuls qui garderont, pendant assez longtemps, le titre de communistes, alors que la tendance anarchiste sera appelée «socialiste-révolutionnaire» ou «collectiviste». Le terme «anarchiste», lancé par Proudhon dans sa nouvelle acception politique, se répandra ensuite, mais lui-même et ses partisans seront souvent appelés «mutuellistes» et «fédéralistes». Quand plus tard la tendance Kropotkine-Malatesta prévaudra dans le mouvement ouvrier des pays latins, elle deviendra le «communisme anarchiste», puis le «communisme libertaire», libertaire étant un mot créé par Joseph Déjacques et repris par Sébastien Faure. De leur côté, les descendants de Marx, prépondérants en Allemagne, ne seront plus des «communistes» mais des «socialistes», et le mot «communiste» désignera, à partir de 1917, les partisans de la révolution bolchevique. Les anarchistes se diviseront en «anarcho-syndicalistes», en «communistes libertaires» et en «anarchistes individualistes», encore que les mots «syndicalistes révolutionnaires» apparaissent avant 1914 et soient repris par Albert Camus et que l'on trouve aussi «anarchistes socialistes», entre autres, sous la plume de l'excellent théoricien Ernestan.

Il faut revenir en arrière pour évoquer aussi les termes «marxien», qui équivaut évidemment à marxiste, et «bakounien» ou «bakouninien», ou «bakouniniste», qui équivalent à «anarchiste» et sont beaucoup moins employés que «marxiste», les anarchistes n'ayant pas le culte de la personnalité. On peut citer aussi pour mémoire «proudhonien» et «éducationiste», l'éducation de l'homme étant la condition du succès de l'anarchie. «Anarchie» peut être évidemment employé dans son sens classique de «désordre», de «manque d'organisation», et Proudhon et Bakounine l'employaient aussi dans ce sens, ce qui ne simplifie pas les choses, car, par ailleurs, ils l'employaient dans l'acception voulue par Proudhon, c'est-à-dire «sans gouvernement» («a» : privatif, «arkhia» : commandement, autorité, gouvernement). Proudhon d'ailleurs l'écrivit d'abord, pour bien en faire ressortir le sens étymologique, «an-archie», avec un tiret. Mais les erreurs des typographes, envers lesquelles il ne pouvait qu'être compréhensif puisqu'il avait lui-même exercé ce métier, et la malignité de ses ennemis firent disparaître le tiret neuf fois sur dix, et il finit par faire de même. Il est curieux d'ailleurs de relever que ce furent ses adversaires réactionnaires qui le traitèrent tout d'abord d'«anarchiste», exactement comme ils l'avaient fait cinquante ans avant avec Babeuf, et qu'il prit la balle au bond et accepta ce terme qu'il employa comme un défi dans le célèbre dialogue imaginé par lui (voir chap. 4) dans son pamphlet Qu'est-ce que la propriété ? (1840).

Une distinction, utile, est maintenant courante, l'«anarchie» gardant son sens traditionnel d'avant 1840, et l' «anarchisme» étant l'ensemble des théories et des mouvements politiques s'en réclamant. Mais bien des auteurs ne font pas cette distinction et emploient indifféremment les deux termes.

Les «bolcheviks», qui étaient la partie majoritaire du Parti social-démocrate russe (appellation qu'il conserva jusqu'en 1917), les «mencheviks» en étant le groupe minoritaire, furent appelés en Europe des «maximalistes», ce qui en est la traduction. A signaler que l'«Union soviétique» n'a rien de soviétique, puisque les conseils de soldats, d'ouvriers et de paysans appelés «soviets» furent liquidés par l'État léniniste. Mais le communisme international nous a habitués à ces confusions. Ainsi «démocratie populaire», pour des pays où la démocratie véritable n'existe pas et où le régime est complètement impopulaire, est une jolie réussite. Il est vrai que chez nous le capitalisme est «libéral» !

Enfin, tout au long de cet ouvrage, j'aurai à opposer deux types de socialisme, que l'on appelle de nos jours «socialisme autoritaire» et «socialisme dans la liberté»; j'emploierai, de préférence à cette dernière expression, les mots «socialisme libertaire», à la fois pour plus de commodité et par respect de l'histoire, puisque ce «socialisme dans la liberté» a toujours été revendiqué par les anarchistes. En outre, «socialisme dans la liberté» et «socialisme autogestionnaire» tendent à ne faire qu'un et sont de plus en plus revendiqués par les mêmes, si l'on excepte la «social-démocratie» qui n'est pas le socialisme mais un capitalisme à peine déguisé.

J'emploierai aussi parfois, à la place de «socialisme autoritaire» et «socialisme libertaire», les termes «marxisme» et «anarchisme», ou «socialisme étatique» et «socialisme anti-autoritaire» pour mieux montrer qu'ils sont interchangeables.

Signalons enfin le mariage un peu hybride qu'a voulu faire Daniel Guérin en créant le «marxisme libertaire», ce qui rejoint les deux ou trois marxologues (Maximilien Rubel entre autres) qui pensent, non sans arguments, que Marx était anarchiste ou ceux, plus rares (je n'en connais qu'un, François Muñoz), qui pensent que Bakounine était marxiste.

Quant à l'autogestion, j'en ai donné plusieurs définitions dans mon avant-propos. P. O.



 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
I
 
 
 
 

QU’EST-CE QUE L’ANARCHISME ?


 
 


1. DANS LIBERTAIRE IL Y A LIBERTÉ
L'anarchisme contestataire et l'anarchisme constructif

Si on peut donner une idée de l'autogestion par quelques courtes définitions, il est plus difficile de résumer l'anarchisme dans des formules lapidaires, puisqu'il comporte, en plus de l'autogestion, bien d'autres aspects. Citons cependant le Robert : «Conception politique qui tend à supprimer l'État, à éliminer de la société tout pouvoir disposant d'un droit de contrainte sur l'individu.»

L'anarchisme est donc avant tout une dénonciation et une révolte contre l'autorité. «Révolte viscérale», diront les beaux esprits pour qui toute conviction combative et approfondie est «viscérale». Or il s'agit au contraire d'une analyse très fouillée des aliénations subies par l'homme, et d'une révolte d'autant plus violente qu'elle est réfléchie et motivée. On a dit aussi que l'anarchisme était «une aspiration consciente vers la liberté.»

Il y a donc tout un aspect de l'anarchisme qui est contestataire, ce qui n'est pas si mal étant donné les tares de la société du XIXe siècle auxquelles il s'en prenait, et étant donné que ces abus de la coercition et du pouvoir ont pris au XXe siècle les proportions que l'on sait. C'est ainsi que Marcuse pourra dire, dans Éros et civilisation : « (...) Le développement du progrès semble être lié à l'intensification de la servitude. Dans tout l'univers de la civilisation industrielle, la domination de l'homme par l'homme croît en étendue et en efficacité. Cette tendance n'apparaît pas comme un recul accidentel et passager sur le chemin du progrès. Les camps de concentration, les génocides, les guerres mondiales et les bombes atomiques ne sont pas des rechutes dans la barbarie, mais les résultats effrénés des conquêtes modernes de la technique et de la domination. L'asservissement et la destruction de l'homme par l'homme les plus efficaces s'installent au plus haut niveau de la civilisation, au moment où les réalisations matérielles semblent permettre la création d'un monde réellement libre...»

Contester la civilisation occidentale au XXe siècle apparaît donc comme encore plus nécessaire qu'au XIXe, et c'est ce que dit Bernard Thomas dans Les anarchistes : «On ne peut récuser sans examen, par polémique, des pans entiers de la pensée humaine au moment précis où le besoin d'y voir clair se fait sentir.»

Ces «pans entiers de la pensée humaine» me semblent les mots justes pour désigner l'anarchisme, contestataire et négateur d'une part, mais positif et constructif de l'autre, étant anti-autoritaire mais libertaire, anti-théiste mais humaniste, anti-étatique mais fédéraliste, anti-capitaliste mais socialiste, anti-patriote quand il s'agit de l'État-nation artificiel mais patriote quand il s'agit de la nation naturelle, anti-chauvin mais internationaliste, anti-militariste mais pacifiste, anti-dogmatique et anti-utopique mais réaliste et praticien, anti-parlementariste mais véritablement démocrate. L'anarchisme représente donc une conception optimiste de l'homme.

Liberté et autorité

Voyons d'abord le point de départ de l'anarchisme c'est-à-dire sa dénonciation de l'autorité, du pouvoir, de la domination que l'homme arrive à exercer sur l'homme. On pourrait aussi attaquer le thème non par son antithèse, l'autorité, mais par sa thèse, la liberté. Chacun sait que la liberté est une abstraction. Pourtant, pourtant...

Peut-être la liberté n'est-elle en effet qu'un but jamais atteint, comme le bonheur, mais de même qu'entre le malheur intrinsèque et le bonheur total il y a le « mieux-être», n'y a-t-il pas entre la «Liberté» avec une majuscule, et l'esclavage, un «mieux-vivre» ? On peut tout de même parfois «palper» la liberté dans sa vie, comme on peut parfois être heureux et le savoir, et n'y a-t-il pas une différence entre la contrainte que l'on ressent dans le métro d'une grande capitale, quand on rentre chez soi, avec des problèmes d'argent ou de santé, un travail qui a été particulièrement idiot et épuisant dans la journée, un temps gris, un horizon d'immeubles, les nerfs fatigués et les poumons mal aérés, et la sensation de liberté qu'on peut avoir à courir la montagne, sans obligation professionnelle, sans obsession d'argent, les yeux rassasiés de beauté et les poumons d'air pur ? Et, pour passer du concret au théorique, du particulier au général, ne peut-on accepter cette définition de la liberté par Bakounine, qui s'y connaissait en liberté puisqu'il passa en prison huit ans de sa vie et que celle-ci, avant et après ce calvaire, fut un feu d'artifice continuel d'événements passionnants où la liberté, le génie et l'imprévu se mêlèrent sans cesse ? Bakounine, qui, lui, peut être considéré autant «viscéralement» que «rationnellement» libertaire, écrit dans La Commune de Paris et la notion de l'État : «... [Par liberté] j'entends la seule liberté qui soit vraiment digne de ce nom, la liberté qui consiste dans le plein développement de toutes les puissances matérielles, intellectuelles et morales qui se trouvent à l'état de facultés latentes en chacun (...)

«(...) La liberté illimitée de chacun par la liberté de tous, la liberté par la solidarité, la liberté dans l'égalité, la liberté triomphant de la force brutale et de l'autorité.»

On commence à y voir un peu plus clair. Ainsi, si la liberté totale n'existe pas, puisqu'on se heurte toujours à quelque obstacle tel que la mort, la maladie, l'orage, les moustiques, etc., et la liberté des autres, il y a dans ce passage de Bakounine une idée essentielle que l'on pourrait traduire et développer ainsi : puisque nous avons déjà assez d'entraves à notre liberté, dont la liste est longue, à commencer par les défauts physiques ou psychologiques dont la naissance ou les circonstances nous ont affligés, luttons au moins farouchement contre tous ceux que la société nous impose et, s'il faut se soumettre et s'adapter aux obstacles naturels à la liberté de l'homme, il est révoltant et stupide que ce dernier se soit créé lui-même d'autres limitations à son épanouissement sous forme de tabous religieux ou de restrictions morales, et surtout qu'il se soit laissé imposer par quelques individus des règles servant non pas au bien commun mais à l'enrichissement et à la domination de ces derniers.

La révolte contre Dieu

Quand Bakounine dit que «la révolte contre Dieu est nécessaire» car «la religion fait de Dieu le maître et du monde l'esclave», il pose bien les bases de son humanisme. Quant à Proudhon, à qui on a assez reproché de ne s'être jamais débarrassé de ses attaches religieuses, il est conscient tout au long de son œuvre du rôle que les exploiteurs ont fait jouer à Dieu : «Dieu, c'est tyrannie et mystère, Dieu c'est le mal»3 et son commentateur Pierre Ansart, dans Sociologie de Proudhon, explique l'anti-théisme du père de l'anarchie : «Le prêtre remet à Dieu l'origine du droit, du bien, de la liberté, il érige un législateur extérieur et supérieur à l'homme. Du créateur véritable du droit, le prêtre fait un être subordonné ; de l'homme il fait un fidèle comme l'homme d'État fera du citoyen un sujet... L'Humanité est et doit être l'antithèse de Dieu. Le divin, loin de symboliser la protection d'une providence, exprime tout ce dont une société libre doit se défaire : l'autorité, la fatalité, la tyrannie, l'inégalité des classes et la misère...»

«C'est la lutte de Prométhée contre Dieu, c'est le mouvement de l'humanité vers le progrès», ajoute Ansart. Mais Proudhon reste moins anti-théiste que Bakounine, et d'ailleurs il n'accepta jamais la qualification d'athée.

Bakounine, lui, c'est la révolte formidable de l'homme total, de l'homme libre : «Si Dieu existait, écrit-il, il n'y aurait pour lui qu'un seul moyen de servir la liberté humaine : ce serait de cesser d'exister...»

Cependant — et nous verrons plus loin les points communs entre l'individualisme anarchiste et l'individualisme chrétien — il y a deux points, dans la lutte antireligieuse, sur lesquels les théoriciens libertaires ont mal ou peu exprimé leurs idées. Ainsi ils sont, comme Marx et comme tout le XIXe siècle, résolument scientistes,4 et à ce titre attaquent les religions, avec raison d'ailleurs étant donné le support qu'elles représentaient pour les possédants, mais sans avoir vu les limites de la science dans ce domaine. En effet, il fallait analyser ce qu'avaient de valable les religions, car il y a dans la croyance en l'au-delà un désir de connaître et d'expliquer qui est non seulement défendable, mais au fond «scientifique». C'est le «Il y a plus de chose...» de Shakespeare, et c'est toute la science moderne para-psychologique qui est concernée. Autrement dit, Marx s'est trompé là aussi, tout n'est pas matière, mais énergie, et si l'âme, l'esprit, l'impalpable sortent bien d'un corps matériel, il semble qu'ils aient ensuite une vie autonome.

D'autre part, l'anarchisme n'a pas précisé qu'il était au fond très proche des religions dans leur conception d'un homme double, capable du meilleur et du pire, donc libre d'exercer ses meilleurs instincts comme ses plus mauvais, et non déterminé uniquement par des processus matériels et économiques. Ce vieux fond commun à la plupart des religions n'est malheureusement que trop exact, puisqu'on a vu dans un même lieu des représentants de notre commune espèce faire la preuve de dévouements inouïs — je veux parler des camps de concentration et je pense à la prostituée admirable de Vercors — et agir comme les pires bêtes jouant avec des enfants avant de les jeter aux fours crématoires. Que dire aussi de ces êtres bestiaux qui, en Mai 68, écrabouillèrent des crânes avec joie et violèrent à une douzaine une jeune fille dans un car de police ! Il y a donc possibilité de choix, possibilité de liberté, chez l'homme, il y a Eichmann et il y a Beethoven, il y a Staline et il y a Bakounine.

Mais si les penseurs anarchistes furent trop anti-religieux sur ce point, ils ne le furent pas assez sur un autre, encore que leur révolte essentielle contre Dieu impliquait toutes les autres. Ils n'ont pas vu — et le XIXe siècle européen et égocentrique en était la cause — que toutes les religions n'étaient pas à mettre dans le même sac. Aujourd'hui — bien qu'il y ait toujours des chauvins pour vous rebattre les oreilles avec la «civilisation judéo-chrétienne» — on commence à découvrir,5 grâce à la nouvelle école anthropologique, à quel point les trois religions abrahamiques ont pesé sur l'histoire du monde, dominant l'Europe, l'Amérique, l'Afrique et une partie de l'Asie, et y supplantant des religions et des sociétés tolérantes. Car elles, ces trois religions, qui ont nom christianisme, judaïsme et islamisme, toutes trois nées au même endroit comme par hasard, sont à l'image même du pouvoir politique qu'elles ont partout tendu à renforcer, elles sont unitaristes, intolérantes (alors que le vaudou ou l'hindouisme ne jettent aucun interdit sur les autres croyances), militaristes, dans les faits sinon dans les écrits («Tu ne tueras point»), aliénant la femme et condamnant la liberté sexuelle. Bref, elles ont coïncidé partout et toujours avec les idées et les pratiques despotiques des États occidentaux ou sémitiques, et on peut se demander s'il n'y a pas de rapports de cause à effet entre la nature de ces religions et le totalitarisme de ces théocraties qui ont détruit ou repoussé des civilisations africaines ou amérindiennes qui, elles, étaient des sociétés sans État, tolérantes sur le plan métaphysique comme sur les questions du «péché de chair», ignorantes de la propriété privée, du pouvoir de l'argent et de l'obligation du travail forcé.

Ce relativisme quant aux religions, le marxisme et l'anarchisme ne l'ont pas exprimé. Mais on doit à la vérité de dire que l'anarchie étant une révolution totale, elle devait immanquablement s'attaquer aux problèmes autres qu'économiques, et c'est ce qui eut lieu. Dès Bakounine, on trouve chez ce dernier, et ensuite tout particulièrement chez les anarchistes du début du siècle, la défense de la femme, de l'égalité des sexes, de «l'union libre», de la liberté sexuelle, du «droit à la procréation», du droit au divorce, ce qui rend la révolte anarchiste contre Dieu beaucoup plus conséquente et complète que celle de Marx qui n'aborde jamais les problèmes du sexe et du cœur, et pour cause : leur importance dans les comportements humains aurait risqué de mettre toutes ses théories en pièces.

Le pouvoir

Dieu, c'est l'autorité. Il est plus facile d'analyser l'autorité que la liberté. Mais l'autorité n'est souvent qu'un moyen, le vrai problème étant celui du pouvoir. Encore qu'il faille distinguer, car certains hommes ont des pouvoirs, une puissance, dont ils ne se servent que pour s'aider eux-mêmes et aider les autres. Il y aura aussi des cas où l'autorité ne sera pas forcément accompagnée d'un pouvoir. Ce dont il s'agit, c'est du pouvoir coercitif, du pouvoir s'exerçant au détriment d'autres hommes, du pouvoir qui pour exister, a instauré l'autorité, d'où il résulte que les deux choses s'interpénètrent. Quoi qu'il en soit, c'est certainement l'invention la plus diabolique du monde, car dès qu'on décrète, au nom de Dieu, de l'État ou de la collectivité elle-même, que tel individu a le droit de vie ou de mort sur tel autre, ou le droit de propriété, ou le droit de cuissage, etc., sans que la collectivité soit consultée sans qu'elle contrôle, on ouvre les portes à la dictature et à l'exploitation. Écoutons sur ce sujet deux Russes qui ont tous deux beaucoup souffert. D'abord Bakounine: «Rien n'est aussi dangereux pour la morale privée de l'homme que l'habitude du commandement. Le meilleur des hommes, le plus intelligent, le plus désintéressé, le plus généreux, le plus pur, se gâtera infailliblement et toujours à ce métier. Deux sentiments inhérents au pouvoir ne manquent jamais de produire cette démoralisation : le mépris des masses populaires et l'exagération de son propre mérite.» Ensuite Soljénitsyne : «Oh! qu'il est difficile de perdre le goût du pouvoir»6 , et il raconte comment lui, officier soviétique, pourtant arrêté et en marche vers la prison, n'aurait jamais pu admettre de porter sa valise, d'ailleurs fort lourde ; dans le convoi de prisonniers traînant dans la campagne russe, il la donne à porter à un prisonnier allemand quinquagénaire dont les efforts au bout de quelques kilomètres apitoient les autres prisonniers, soviétiques eux, qui prennent la valise à tour de rôle, tous... sauf lui, l'officier. Et cette autocritique courageuse et lucide sur le pouvoir, sur l'inégalité en Union soviétique, n'est rien à côté des pages admirables et amères (ibid., p. 113 et ss.) où Soljénitsyne décrit d'un humour froid, grinçant, terrible, le comportement de celui qui a l'investiture du Guépéou. Là c'est le pouvoir, discrétionnaire, illimité, sur les inférieurs. On torture, physiquement et moralement, on urine sur la figure d'un condamné à genoux, on fait raconter à une Soviétique, inculpée pour avoir entretenu des rapports avec un étranger (oh ! liberté), ces mêmes rapports avec détails dûment exigés («Alors ? ces Américains, ils l'ont ciselée ou quoi ?»), on fait l'amour devant un jeune inculpé de 17 ans — peu importe ! il ne compte pas —, on fait arrêter le mari d'une femme qu'on convoite, sans aucun motif autre que de vouloir s'envoyer la future esseulée7. C'est ça le pouvoir ! Le pouvoir, c'est l'abus, c'est l'autorité, intouchable, depuis le chef de l'État jusqu'au moindre flic. Écoutons, dans un autre registre, un témoignage également utile, celui de René Dumont observant impartialement les tentations du pouvoir chez Fidel Castro, pourtant révolutionnaire admirable il n'y a pas si longtemps : «... Fidel le grand seigneur vit très largement, il comprend que ses adjoints aient de gros besoins, et les récompense parfois seigneurialement. Ses fidèles viennent de recevoir gratuitement des Alfa-Roméo de luxe, qu'ils peuvent utiliser pour leurs besoins personnels (...) On disait en juillet 1969 qu'il y en avait 600 et que celui qui établirait les listes des attributaires pourrait connaître ainsi quels étaient les vrais titulaires du pouvoir.»8

Le principe d'autorité a été inculqué aux peuples qui ont souvent oublié de le remettre en question. Pourquoi ce pouvoir, au nom de quoi, pourquoi certains le détiennent-ils ? Ce sont d'ailleurs toujours les mêmes qui l'ont, le pouvoir... non, pas exactement, il est passé des mains de la caste des nobles et des prêtres aux mains de la classe des riches, puis de la bureaucratie révolutionnaire, mais, dans tous les cas, l'autorité s'appuie sur la force armée pour régner. Tout ce que s'est permis le peuple, de temps en temps, c'est de discuter des formes de l'autorité, pour la restreindre évidemment, alors qu'il fallait, comme les anarchistes, s'attaquer à la racine du fléau, au principe même de l'autorité. Cependant il y eut contre le pouvoir des révoltes dures, par exemple celle de Spartacus, celle des Jacques, des paysans allemands, des gueux aux Pays-Bas, etc. Mais souvent aussi, rappelle Proudhon, «les hommes qui ont le plus besoin de liberté en raison de leur détresse sont ceux mêmes qui, en raison de leur ignorance et de leur lassitude, aspirent aux formes sommaires de l'autorité. C'est le peuple qui, avili, réclame le tyran». Et, ajoutera Ernestan, écrivain belge libertaire: «Ce qui sanctionne, concrétise et constitue cette autorité, c'est l'État, avec sa violence organisée.»

L'État

Nous voici donc arrivés à la bête noire des anarchistes, l'État. Ici le lecteur sursaute : «Ces anarchistes, ils sont fous ! Supprimer l'État !» Cependant, évoquer le problème est déjà salutaire, car ce même lecteur, qui sait et aime réfléchir, va se poser, sans doute pour la première fois, des questions : «Et au fond, c'est vrai, qu'est-ce que c'est que l'État ?... Pourquoi l'État ?»

Les anarchistes n'ignoraient pas qu'ils s'attaquaient là à «un gros morceau». Ils savaient bien qu'ils allaient à contre-courant, un courant qui avait derrière lui plusieurs siècles de conformisme, de résignation, d'aveuglement face à la puissance de l'État. Et Kropotkine écrit avec beaucoup de bon sens: «Si chaque socialiste veut se reporter en arrière dans ses souvenirs, il se rappellera sans doute la foule de préjugés qui se réveillèrent en lui lorsqu'il arriva la première fois à penser que l'abolition de la propriété privée du sol et des capitaux devient une nécessité historique. La même chose se produit aujourd'hui chez celui qui entend dire pour la première fois que l'abolition de l'État, de ses lois, de son système entier de gérance, de gouvernementalisme et de centralisation devient aussi une nécessité historique (...) Toute notre éducation — faite, remarquez-le, par l'Église et par l'État, dans l'intérêt des deux — se révolte contre cette conception. Est-elle cependant moins juste pour cela ? Et dans l'holocauste des préjugés que nous avons déjà fait pour notre émancipation, celui de l'État doit-il survivre ?» (Le communisme libertaire.)

Eh oui, c'est ce même «holocauste de préjugés», jolie formule de Kropotkine, qu'on demande au lecteur. Et avant de répondre à la question: «Comment pourrait-il y avoir des sociétés sans État ?», voyons un peu ce qu'est l'État et ce qu'il peut ou a pu représenter de malfaisance.

La première idée de Proudhon, de Bakounine, de Kropotkine, c'est que l'État n'est pas une structure «naturelle» mais artificielle.

Les sociétés sans État

L'ethnologue Pierre Clastres, dans son livre remarquable La société contre l'État, tire de son étude des sociétés indiennes l'idée que «le pouvoir politique n'est pas inhérent à la nature humaine, mais à la culture». C'est ce que voulait dire Bakounine quand il écrivait dans Dieu et l'État : «L'État n'est point la société, il n'en est qu'une forme historique, aussi brutale qu'abstraite.» Ainsi, premier point, la société, la vie entre hommes, avec son organisation, peut exister sans l'État. La preuve en est justement fournie par les observations de Clastres, qui a vécu au milieu des Indiens amazoniens où certes des pouvoirs existent, mais non des pouvoirs coercitifs : «L'idée de donner un ordre ou d'avoir à lui obéir est complètement étrangère à un Indien.» Évidemment, l'Européen imbu de lui-même et de sa civilisation «judéo-chrétienne» s'écriera : «Oui, mais ce sont des sauvages ! Des groupes primitifs ! Des sociétés de subsistance !» Voire ! Est-ce si primitif que cela de ne travailler que quelques heures par jour, parfois par semaine, tout en prévoyant et en amassant des surplus pour toute l'année ? Est-ce si primitif que cela d'avoir des chefs qui n'ont aucun droit de vie ou de mort sur leurs sujets et dont le rôle principal est d'être l'arbitre des conflits, l'orateur et le conteur avec, comme avantage, celui de pouvoir posséder plusieurs femmes, mais aussi avec l'obligation du «don» (le «potlach» des Indiens d'Amérique du Nord existe donc aussi en Amazonie ?) ! Bien sûr nous avons, là aussi, à lutter contre un siècle d'ethnologie égocentrique, d'ethnocentrisme, car, pour nous, une société sans État est une société de sauvages. Ainsi les Européens, quand ils condescendent à admirer certaines sociétés africaines, ne choisissent parmi celles-ci que les «empires», empire du Songhai, du Mali, du Bornou. Or l'Afrique, jusqu'au XVIe siècle, était en majorité composée de sociétés sans État. Et si l'Amérique avait ses impérialistes en la personne des Incas et des Aztèques elle était aussi en majorité une société sans État où de surcroît la propriété individuelle du sol était une chose totalement inconnue. La nouvelle école d'ethnologie, celle des Monod, des Clastres, des Jaulin, nous enseigne au contraire que l'homme primitif doit être pris au sérieux, qu'il est adulte, et que le fait qu'il soit différent de nous, même politiquement, ne veut pas dire qu'il soit inférieur.

J'aurais même tendance à trouver bien des leçons à prendre dans ces sociétés sans État, sans «service militaire obligatoire» (depuis les Sioux jusqu'aux Patagons, la guerre n'est faite que par des volontaires), sans coercition sexuelle, sans travail forcé, puisque chez les Amazoniens «trois ou quatre heures journalières d'activités paisibles suffisent amplement à assurer la subsistance»,9 et pour toute l'année, infligeant ainsi un démenti aux anthropologues ethnocentristes qui les classent dans les «sociétés de pénurie», alors qu'en fait les Amazoniens, en toute logique, ne travaillent plus à partir du moment où les besoins sont satisfaits et que les Blancs, par réflexe imbécile, continuent à travailler bien au-delà de la satisfaction des besoins. Aussi les Indiens peuvent-ils consacrer de longues heures à la palabre, à la chasse, aux arts, à la fête, pendant que l'ouvrier européen du XIXe et du XXe siècle s'aliène de plus en plus sur le plan culturel et humain et a une journée de travail bien plus longue que dans la Rome antique ou au Moyen Âge. Il est vrai que le bourgeois qui le dirige ne vaut guère plus. Mais, de toute façon, on se croit le nombril du monde, le «monde gréco-latin», «judéo-chrétien», et on juge les «sauvages» par le même petit bout de la lorgnette que les premiers colonisateurs. Les découvreurs français et portugais du Brésil écrivaient avec mépris des autochtones qu'ils étaient «sans foi, sans loi, sans roi !».10 «Mais cela ne pouvait durer, ajoute Pierre Clastres, (...) grande était la réprobation des premiers observateurs européens à constater que des gaillards pleins de santé préféraient s'attifer comme des femmes de peintures et de plumes au lieu de transpirer sur leurs jardins. Gens donc qui ignoraient délibérément qu'il faut gagner son pain à la sueur de son front. C'en était trop, et cela ne dura pas : on mit rapidement les Indiens au travail et ils en périrent» (d'où la traite des Noirs). «Deux axiomes en effet paraissent guider la marche de la société occidentale dès son aurore : le premier pose que la vraie société se déploie à l'ombre protectrice de l'État, le deuxième énonce un impératif catégorique : il faut travailler.»

Il y eut cependant des esprits honnêtes et avisés qui comprirent que la supériorité n'était pas chez les colonisateurs européens, mais au contraire chez les prétendus «sauvages». Diderot, qu'on n'a pas sans raison qualifié de précurseur de l'anarchie, s'adresse en ces termes à un des colonisateurs fameux de l'époque : «Ah ! Monsieur de Bougainville, éloignez votre vaisseau des rives de ces innocents et fortunés Haïtiens ; ils sont heureux et vous ne pouvez que nuire à leur bonheur. Ils suivent l'instinct de la nature, et vous allez effacer ce caractère auguste et sacré. Tout est à tous et vous allez leur porter la funeste distinction du tien et du mien ; leurs femmes et leur filles sont communes, et vous allez allumer entre eux les fureurs de l'amour et de la jalousie. Ils sont libres...» (Voyage autour du monde.)

Il est curieux de constater que ces lignes prémonitoires de Diderot coïncident avec les études des ethnologues modernes indianophiles : pas plus à Tahiti que chez les Indiens n'apparaissent les systèmes et les morales européens, donc pas d'État, pas de propriété privée, pas de pudibonderie ni de goût du péché. Et Clastres ne tire pas seulement la conclusion que ces sociétés peuvent être considérées comme «sociétés d'abondance» et «sociétés du loisir», il dit aussi que c'est parce qu'elles ignorent la coercition de l'État qu'elles évitent l'exploitation. Il exprime donc l'idée, peut-être encore plus clairement que les anarchistes, que c'est bien l'aliénation politique qui précède toutes les autres. Tant qu'il n'y a pas division de la société en «dominants» et «dominés», tant qu'il n'y a pas pouvoir hiérarchique, l'exploitation de l'homme par l'homme n'existe pas. Par contre, toutes les aliénations deviennent possibles dès qu'un pouvoir discrétionnaire s'établit. «L'émergence de l'État, écrit Clastres, détermine l'apparition des classes.» Ce n'est donc pas, comme a cru l'inventer Marx génialement, l'aliénation économique qui est la mère de toutes les aliénations, c'est la suppression de la liberté qui a permis l'exploitation économique.

Évidemment, je vois ce que vont me rétorquer les économistes, et même les sociologues, c'est que ce régime de relative abondance et de loisirs indéniables n'est possible que dans de «petites sociétés». Clastres s'interroge d'ailleurs là-dessus en toute honnêteté et constate qu'en effet des éléments étatiques (et donc coercitifs, cela va ensemble dans sa pensée) apparaissent chez les anciens Tupi-Guaranis qui étaient plusieurs millions, chiffre énorme pour l'Amérique du Sud de la Renaissance. Il semblerait alors que plus le groupe humain est vaste, plus ses problèmes sont complexes et plus les besoins de l'organisation et de la coercition se font sentir. Or, indépendamment de l'argument anarchiste et autogestionnaire qui veut qu'organisation et autoritarisme ne soient pas forcément liés, il y a un autre argument auquel Clastres n'a pas pensé : si les sociétés deviennent coercitives au fur et à mesure qu'elles augmentent démographiquement, pourquoi justement ne pas s'en tenir aux conceptions anarchistes qui voient le salut politique dans le fédéralisme, dans l'autonomie des petits groupes, dont le nombre même et le développement économique moderne, auquel les anarchistes assistaient déjà au XIXe siècle, entraîneront corollairement l'association et la liaison, ce que les autogestionnaires modernes traduisent par : centralisme économique mais décentralisation politique ?

Clastres n'est pas le seul ethnologue à avoir tiré des enseignements politiques de ses observations ethnographiques. Jean Monod prolonge sa pensée dans une direction tout aussi passionnante. Il nous fait toucher du doigt que le marxisme est un phénomène bien circonstanciel : «Le marxisme ne repose pas sur une connaissance des civilisations, c'est une théorie réductrice de l'histoire, fondée sur l'analyse de la lutte entre les parties, dans un moment d'une circonstance donnée.» (De l'ethnocide, ouvrage édité sous la direction de Robert Jaulin.) Et plus loin : «Le respect de la civilisation indienne et la recherche d'une autre façon pour la civilisation occidentale d'exister sont liés.»

Il en résulte donc que notre attachement à la notion d'État est aussi un réflexe circonstanciel ; c'est parce que le phénomène «État» est de notre temps et de notre civilisation occidentale que nous avons du mal à nous en débarrasser mentalement. Or il faudrait que tous ceux que la civilisation actuelle révolte et dégoûte s'appliquent, d'une part, à faire une critique en profondeur du système étatique et, d'autre part, cherchent des exemples de civilisations ou de théories sociétaires différentes. Et c'est bien parce que l'anarchisme est de tous les temps et de toutes les latitudes, par sa remise en question de l'État et du pouvoir, qu'il peut non seulement répondre à nos questions, mais constituer la partie théorique de ces expériences disparues ou confirmées dans quelques recoins de l'Amazonie, du Mexique, de l'Afrique ou de l'Océanie, mais non moins réelles, et souvent beaucoup plus riches et équilibrées qu'on nous l'a enseigné.

Il est intéressant à ce sujet de relever que Proudhon imaginait dans la société anarchiste un organisme central jouant exactement le rôle du chef indien amazonien, celui d'arbitre entre les parties vivantes de la nation, c'est-à-dire les producteurs, les communes, les régions: «L'État, le pouvoir, quel que soit le nom que vous lui donniez, ramené à ses justes limites qui ne sont ni de légiférer ni d'exécuter, ni même de juger, mais de surveiller, de rappeler le sens des lois, d'intervenir dans leurs contradictions (...)»

Et Kropotkine dit au début du siècle ce que Clastres exprime en 1974 : «(...) si l'homme, depuis ses origines, a toujours vécu en société, l'État n'est qu'une des formes de la vie sociale, toute récente encore pour nos sociétés européennes. L'homme vécut des milliers d'années avant que les premiers États ne fussent constitués ; Grèce et Rome existèrent des siècles durant avant d'arriver aux Empires macédonien et romain, et pour nous, Européens modernes, les États ne datent que du XVIe siècle. Ce n'est qu'alors que la défaite des communes libres fut achevée, et que parvint à se constituer cette assurance mutuelle entre l'autorité militaire, judiciaire, seigneuriale et capitaliste qui a nom État... » (Anarchie, sa philosophie, son idéal.)

On peut illustrer cette description historique de Kropotkine par un détail du passé d'Euskadi qui m'avait toujours semblé inexplicable : au XIVe siècle, les provinces basques de Guipuscoa et du Labourd établirent un traité au nom duquel «[elles] ne se combattraient pas, même au cas où l'Espagne et la France seraient en état de guerre». Or le Guipuscoa appartenait nominalement à l'Espagne et le Labourd à la France. Mais c'est là qu'on voit tout ce qu'il restait de pouvoir réel aux cités dont parle Kropotkine, ou, dans ce cas-ci, aux régions.

Je voudrais, avant de terminer, revenir sur un autre danger que représentent les États modernes. Si tout ensemble économique, dès qu'il s'étend géographiquement et démographiquement, ne permet ni la liberté, ni le contrôle par la base de ses destinées ou du moins l'entrave presque absolument, il faudrait aussi rappeler quelques méfaits de ces grands ensembles économiques qui se sont confondus avec et ont été consolidés par les États. Ces derniers ont développé une puissance dangereuse non seulement pour la paix extérieure mais également pour les possibilités intérieures de démocratisation, et Mercier-Vega a pu écrire dans L'increvable anarchisme : «... Ce qui, pour le critique libertaire du XIXe siècle, paraissait déjà monstrueux, a été dépassé en puissance, en moyens, en privilèges (...) Les exigences de la lutte pour l'hégémonie internationale (...) ont également contribué à conférer à l'État des pouvoirs de plus en plus étendus, dans des domaines de plus en plus variés.»

Il arrive donc que le développement technique et le développement de la puissance de l'État, qui vont de pair, permettent une distribution de moyens matériels pacifiques énormes, mais aussi une fabrication et un usage de moyens matériels de destruction tout aussi énormes. Il n'y a qu'à comparer le nombre de tués, très minime, qu'entraînait une guerre entre deux peuples indiens, et les hécatombes modernes : 100 millions de morts au bas mot entre 1914 et 1975, avec la grande saignée de 1914-1918 (10 millions environ), le génocide nazi accompagné des morts de la guerre 1939-1945 (quelque 50 millions), le génocide intérieur soviétique (20 millions au moins), plus les guerres ou massacres d'Arméniens, d'Espagnols, de Malgaches, d'Algériens, de Vietnamiens, d'Indonésiens, de Kurdes, etc. A croire que ces saignées rendent bien service aux États principaux du monde, les aidant à régler leurs problèmes économiques et démographiques. En tout cas, la puissance militaire démesurée de quelques «Grands» doit être un sujet de réflexion pour la gauche mondiale, pour tous ceux qui espèrent changer de société, car comment envisager une révolution alors que les grands États possèdent un tel potentiel militaire et policier ? Si, en 1936, le peuple espagnol pouvait résister à l'armée rebelle, au moins dans les premières semaines, c'est que l'armement de cette dernière n'avait rien de comparable avec les forces armées chiliennes au service de la réaction en 1973. Rappelons qu'une des rares expériences de socialisme dans la liberté a été balayée par quelques tanks et quelques avions. Tant que les États auront de tels moyens techniques à leur disposition, aucune révolution n'est possible. Il reste, bien sûr, la possibilité de se fournir en armes chez les «Grands» eux-mêmes et de s'appuyer militairement sur l'un ou l'autre. Mais c'est une arme à double tranchant qui, si elle a sauvé le Vietnam et protège encore Israël, n'a sauvé ni les Chiliens ni les Kurdes du génocide. Il suffit que le pays fournisseur d'armes vous abandonne pour que tout soit perdu. On l'a bien vu dès 1938 quand l'URSS a décidé d'abandonner l'Espagne républicaine, ou quand l'Iran de 1975 a cessé de protéger les Kurdes irakiens. On l'a vu aussi en 1945, alors que l'Espagne et la Grèce progressistes croyaient naïvement leur heure de liberté venue, mais le partage de Yalta les ayant cyniquement laissées dans la sphère capitaliste, elles n'avaient plus personne à qui demander de l'aide. Et si l'Espagne, encore exsangue de son million de morts, ne bougea presque pas, les «kapetanios» grecs moururent par milliers pour n'avoir pas compris qu'il ne suffit pas d'être communiste pour recevoir des armes de l'URSS. De plus, cette aide est souvent payée cher, et l'on sait à quel point Castro s'est déshonoré en approuvant les tanks soviétiques à Prague en 1968.

L'immense puissance militaire et atomique de quelques grands États nous incite donc à réfléchir sur ces grands ensembles économiques et politiques qui empêchent depuis longtemps toute paix et toute autonomie humaine et qui illustrent ce principe que ce n'est pas la guerre qui engendre l'État, mais l'État qui engendre la guerre.


2. L'anarchie est la plus haute expression de l'ordre

 
 

Le fédéralisme politique
 
 
 

L'ordre, l'organisation, l'association, le contrat, la solidarité
C'est très joli tout cela, me direz-vous, mais que mettre à la place de l'État ? Comment voulez-vous que les choses fonctionnent, qui empêchera les voleurs de voler, les assassins de tuer, les fêtards de gêner les dormeurs couche-tôt ? Qui courra aux frontières pour défendre la patrie ? Eh bien ! justement, l'anarchisme ne veut plus de frontières, ne veut pas non plus de «patrie» dans le sens désormais classique qui assimile la patrie à «l'État-nation». Mais il ne faut pas anticiper. Avant de parler du fédéralisme anti-étatique, il faut expliquer comment l'anarchisme en arrive là. En fait, il sait très bien que la liberté n'a rien à voir avec la désorganisation et le désordre, et qu'au contraire l'anarchie politique est le contraire de l'anarchie au sens commun. D'où la très belle définition D'Élisée Reclus: «L'anarchie est la plus haute expression de l'ordre», ce qui, plus développé, pourrait s'énoncer : plus l'homme est responsable, plus il a de chances de trouver une harmonie et une organisation dans sa vie sociale, alors que si on lui enlève responsabilité et autonomie il n'a plus que l'idée de tromper une autorité qui lui est imposée d'en haut et dont on ne lui explique plus depuis longtemps les pourquoi. Comme le dit l'écrivain Marc Legasse : «L'État est une chose qui a toujours fait rire le Basque. Quoi de plus drôle qu'un douanier, un gendarme, un percepteur, un contrôleur, un instituteur (...) Tous des rouages inconscients qui reçoivent leurs ordres d'un endroit que nous ne voyons pas, pour des raisons que nous ne connaissons pas et qui ne servent à rien.» (Paroles d'un anarchiste basque.)

L'anarchisme, qui est révolte individuelle mais aussi révolte collective, ne veut pas que la liberté, il veut aussi la justice. Comment donc concilier la liberté de chacun avec la liberté de tous, sinon par certaines règles ? Mais la différence entre la loi d'un État centralisé et la règle anarchiste, c'est que cette dernière est le résultat d'une élaboration commune de tous les intéressés. On substitue donc — et c'est là l'essentiel de la proposition et de la révolution anarchistes —à la loi étatique établie au bénéfice de quelques-uns la loi formulée par la base, par le peuple, et, bien évidemment, une organisation de boulangers ne sera pas conçue par des chaudronniers, ou un règlement d'agriculteurs voté par des aviateurs, ou une loi corse élaborée par des Poitevins, etc. Au principe d'autorité imposée, on substitue le principe d'association, de contrat, étant bien entendu que dans cette entente chaque partie est consultée et apporte autant qu'elle reçoit. Le monde social et économique s'organiserait alors de bas en haut, du principal intéressé, l'individu, aux groupements d'individus que peuvent être les collectivités industrielles, agricoles, géographiques, culturelles. On n'est plus dans l'abstraction étatique qui profite à ceux-là seuls qui tirent les ficelles, mais dans une réalité concrète. Proudhon, qui est une mine de formules bien frappées, nous propose cette image : «Dans le corps social, comme dans le corps physique, l'ordre ne résulte pas de l'autorité, mais de l'organisation», formule que reprendra plus tard Kropotkine sous une forme plus politique : «Notre corps ressemble plus à une fédération qu'à un État totalitaire.»

On commence à entrevoir la justesse et la profondeur de la formule de Reclus qui a donné son titre à ce chapitre : il faut donc, dans une société sans maîtres et sans esclaves, de l'ordre et de l'organisation, et les règles nées de ces principes ne seront pas, comme nous les vivons aujourd'hui, édictées par les exploiteurs sans consultation des exploités, mais élaborées par tous et en évitant qu'un groupe ne puisse imposer sa domination à un autre. Pour cela il faut à tout moment pouvoir remettre en question ces «contrats d'association». Stirner, pourtant anarchiste individualiste, voit très bien les aspects communautaires du système : «L'objectif à atteindre n'est pas un autre État (l’«État populaire» par exemple),11 mais l'association, association toujours changeante et renouvelée, de tout ce qui existe.» (L'unique et sa propriété, 1846.) Et Proudhon a longuement expliqué ses idées fédéralistes : ce contrat et cette association libres, remplaçant la contrainte des gouvernants traditionnels, sont d'autant plus démocratiques que, chaque fois qu'il le faudra, ils seront révisés par les contractants dont les intérêts peuvent évoluer, étant donné la complexité des relations sociales et les changements techniques ou économiques possibles. C'est le point de départ du fédéralisme proudhonien où l'on remplace l'État par un ensemble d'unions volontaires dont le nombre et la variété même impliquent nécessairement qu'elles «se fédèrent» entre elles, et qui sont beaucoup plus solides que les structures de l'ancien pouvoir politique dominateur, car elles ne sont plus imposées de force par des centres de décision abstraits et lointains, mais établies sur les principes de l'acceptation, de la compétence et du contrôle des intéressés : «Le principe appelé, selon moi, à régir la politique moderne n'est autre que le principe de fédération, corollaire de celui de la séparation des pouvoirs, lequel à son tour est la base universellement reconnue de tout gouvernement libre et régulier, à plus forte raison de toute institution républicaine, et a pour opposé le principe de l'agglomération des peuples et de la centralisation administrative.» (Proudhon, Fédération et unité en Italie.)

Plus tard, les deux autres grands penseurs libertaires coïncideront parfaitement avec la pensée du typographe bisontin. Bakounine d'abord, qui écrira : «Quand les États auront disparu, l'unité vivante, féconde, bienfaisante, tant des régions que des nations, [...] se développera dans toute sa majesté...», et Kropotkine, qui, quoique initiateur du communisme libertaire, respecte la dimension individualiste de l'anarchie: «Nous nous représentons une société dans laquelle les relations entre membres sont réglées non plus par des lois — héritage d'un passé d'oppression et de barbarie — non plus par des autorités quelconques, qu'elles soient élues ou qu'elles tiennent leur pouvoir par droit d'héritage, mais par des engagements mutuels, librement consentis et toujours révocables, ainsi que par des coutumes et usages, aussi librement agréés. Ces coutumes, cependant, ne doivent pas être pétrifiées et cristallisées par la loi ou par la superstition, elles doivent être en développement continuel, s'ajustant aux besoins normaux, au progrès du savoir et des inventions et au développement d'un idéal social de plus en plus rationnel et de plus en plus élevé.»

Cette révolution anarchiste peut avoir des répercussions profondes puisqu'elle prône une société où, plus la participation se fait avec les autres, plus la construction sociale et économique a chance d'être solide, éliminant ainsi l'ancienne attitude de concurrence où l'homme était un loup pour l'homme, attitude psychologique non pas naturelle mais développée par les exploiteurs et à leur profit. Ainsi l'anarchisme répandrait une solidarité qui existe encore chez les humbles, et qui se manifeste parfois, surtout dans les pays pauvres. Dans sa conférence aux ouvriers du val de Saint-Imier, en Suisse, Bakounine les exhorte à «... établir d'abord dans leurs groupes, et ensuite entre tous les groupes, une vraie solidarité fraternelle non seulement en paroles, mais en action, pas seulement pour les j ours de fêtes, de discours et de boisson, mais dans leur vie quotidienne».

Ordre, organisation, associations, fédéralisme, voilà donc les principes de l'anarchisme constructif. Mais il reste à en voir les modalités.
 
 
 

La commune, la province, la région
La société anarchiste ne donnant pas la prééminence à l’économique seul, il est normal qu'elle parte dans deux directions principales, l'organisation politique, ou fédéralisme politique, et l'organisation économique, ou fédéralisme économique, ce qui, en langage moderne, s'appelle autogestion, quoiqu'on puisse évidemment donner à ce dernier terme son sens large, philosophique.

On a souvent dit que la base de la société anarchiste était la seule commune. Ce n'est pas exact. Les théoriciens et les révolutionnaires libertaires ont pris la commune comme point de départ (Commune de Paris, Commune de Budapest) parce qu'elle est une entité souvent très complète, déjà complexe, facile à déterminer cependant. Mais Proudhon comme Kropotkine ont souvent insisté sur la diversité et la souplesse de leur décentralisation, et ils ont prononcé les mots de «quartier», de «club», de «région», de «province».12 Étant «fédéralistes» et non pas seulement «autonomistes», ils tendent autant à lier qu'à séparer, et tous les échelons de la vie sociale les intéressent, depuis le village jusqu'aux États-Unis d'Europe. Quant aux expériences autogestionnaires de ces cent dernières années, elles n'ont pas eu que la commune comme cadre, puisque les soviets russes étaient souvent des conseils de soldats, de paysans, d'ouvriers, puisque, à côté de la Commune de Budapest, il y eut en Hongrie des expériences de paysannerie autogérée et que les Espagnols libertaires ont préféré la notion de «collectivité», à celle de commune (voir chap. 8).

On a reproché aussi à Proudhon d'avoir voulu, avec la commune, redonner vie à une forme de société qui avait fait son temps. Kropotkine, décidément théoricien solide, répond à ces critiques: «Nous pouvons aussi (...) dire que l'État est une forme tout aussi ancienne que la commune. Seulement il y a cette différence : tandis que l'État nous représente dans l'histoire la négation de toute liberté, l'absolutisme et l'arbitraire, la ruine de ses sujets, l'échafaud et la torture, c'est précisément dans l'affrontement des communes contre l'État que nous retrouvons les plus belles pages de l'histoire. Certes, en nous transportant vers le passé, ce ne sera pas vers un Louis XI, un Louis XV ou une Catherine II que nous porterons nos regards ; ce sera plutôt sur les communes ou républiques d'Amalfi et de Florence, vers celles de Toulouse et de Laon, vers Liège et Courtray, Augsbourg et Nuremberg, vers Pskov et Novgorod (...).

«Mais il y a autre chose. Pour le bourgeois du Moyen Âge, la commune était un État isolé, nettement séparé des autres par ses frontières. Pour nous, «commune» n'est pas une agglomération territoriale, c'est plutôt un nom générique, un synonyme de groupement d'égaux. La commune sociale cessera bien vite d'être un tout nettement défini. Chaque groupe de la commune sera nécessairement attiré vers d'autres groupes similaires des autres communes ; il se groupera, se fédérera avec eux par des liens tout aussi solides que ceux qui le rattachent à ses concitoyens.»

Ainsi Kropotkine reprend à son compte les reproches qu'on peut faire aux communes du Moyen Âge, tout en signalant leur supériorité sur les États centralisés et en ajoutant que les anarchistes ne conçoivent pas la commune comme un État en puissance, comme un «micro-pouvoir» plus ou moins développé. Et sa description des imbrications d'associations que pourra faire naître ce genre de société me semble primordiale. On pourrait ainsi voir le citoyen d'une commune non seulement s'occuper de la marche de sa cité ou de son village mais être en même temps, par exemple, membre d'une association intercommunale de natation, sociétaire de l'association provinciale (ou plutôt nationale) des écrivains en langue bretonne et enfin affilié au syndicat régional, ou international, des métallurgistes. L'homme ne serait plus «unidimensionnel», car ces associations ne seraient pas pour lui un passe-temps sans responsabilité, mais les rouages mêmes de la société future.

Il est curieux de constater que, dans la France actuelle, les communes ont encore beaucoup de prérogatives, ce qui est la preuve que la lutte entre centralisme et décentralisation n’est pas encore finie. Mais le pouvoir a tourné la difficulté en ne donnant pas de crédits aux municipalités, ce qui est un bon moyen de freiner leurs pouvoirs et de garder le sien. Et si dernièrement on a vu le gouvernement prendre position contre les milices locales, c'est qu'il en a tout de suite flairé le danger. D'une part elles pouvaient, évidemment, le débarrasser de quelques blousons noirs ou de quelques contestataires, mais imaginez un instant qu'une cité communiste, qu'un village corse possèdent leur milice qui pourrait un jour se retourner contre les forces de l'«ordre» ! C'est tout l'édifice qui serait en danger, puisque le pouvoir de l'État repose sur la force armée et qu'il lui faut surtout en garder l'exclusivité.

Le système du fédéralisme politique part donc de la base, la commune, avec ses ramifications qui peuvent être un groupement de locataires, un ensemble artistique, un quartier, un faubourg (sans compter les organisations professionnelles que nous étudierons dans le fédéralisme économique). Avec ces dernières, les communes élisent leur conseil, les conseils de toutes les communes élisent un conseil provincial, les conseils provinciaux un conseil national, et les conseils nationaux un conseil international, avec circulation incessante du sommet à la base et de la base au sommet, ce qui pourrait constituer une bonne illustration du fameux «centralisme démocratique» et qui est le contraire même de ce qui se passe dans les partis communistes. Cette décentralisation permettrait entre autres une réduction de la bureaucratie et des «services» qui sont d'autant plus tatillons et irresponsables qu'ils sont éloignés des centres vitaux et des unités de base. Voir le Basque de Marc Legasse qui ne comprend rien aux mobiles du percepteur et du douanier, ou de l'intérêt que peut avoir un instituteur à enseigner une langue qu'ils ne connaissent pas à des petits Basques dont il ne connaît pas la langue.

Il faut signaler, au stade de la province, une réaction salutaire de Proudhon qui critique la division artificielle de la France en 86 départements (nous sommes au milieu du siècle dernier) et qui demande la reconstitution et la pleine et entière autonomie de «douze grandes régions provinciales s'administrant elles-mêmes». Il associe «indépendance municipale et indépendance provinciale» et demande simultanément l'administration de la commune par les paysans et les ouvriers, mais aussi celle de la province par les provinciaux. Il donne même la priorité à la «région-province» qui sera pour lui le groupe politique de l'avenir.
 
 
 

Le délicat problème de la nation: il y a patrie et patrie
Cette «organisation décentralisée», synonyme même de l'anarchie, avec son étape «commune» et son étape «région» ou «région-province», Bakounine pense qu'elle est seule «... capable de résoudre les problèmes sociaux et nationaux».

Nous y voilà! Les problèmes nationaux ! Il faut être reconnaissant à Bakounine de ne pas les esquiver, alors que le marxisme les a évités, ces problèmes qui empoisonnent l'histoire humaine depuis vingt siècles, le XXe n'étant certes pas une exception. Or ils n'empoisonnent pas l'histoire de l'humanité parce que ce sont de faux problèmes, mais parce que ce sont de vrais problèmes qui ont toujours été mal réglés, mal compris et présentés à leur manière par les «États-nations» qui — c'est le comble ! — accompagnent cette négation du droit des peuples à l'autonomie de grands couplets sur le patriotisme.

Mais voyons les choses dans l'ordre. Il faut tirer des théories anarchistes du XIXe siècle une double constatation : la première est que tout est possible, que tout est virtuellement implicite dans ces positions, pour que les peuples opprimés puissent recouvrer leur indépendance. La seconde est qu'il est dommage que Proudhon et malheureusement beaucoup d'anarchistes à sa suite n'aient jamais voulu définir la nation, et, du fait de leur traditionnel anti-étatisme et anti-patriotisme, admettre explicitement que, dans leurs fameuses unités organiques, c'est-à-dire la province, la région ou la nation, pouvaient prendre place aussi les entités culturelles et ethniques, leurs textes se rapportant surtout aux dimensions géographiques et économiques.

Aussi y a-t-il des anarchistes contemporains qui s'indignent que les Juifs des États-Unis aient leur organisation libertaire propre, et qui couvrent cette section de sarcasmes, comme si l'anarchisme devait être cosmopolite. De même la création toute récente de la FACO (Fédération Anarchiste-Communiste d'Occitanie) a provoqué de violentes critiques, ce qui est bien plus une manifestation de conformisme que de progressisme. Or il y a nation et nation, il y a patrie et patrie, et Bakounine qui était, lui, à la fois véritablement russe et profondément internationaliste, l'avait très bien compris. On lui a même souvent reproché son panslavisme. On verra plus loin que ce panslavisme était tout le contraire d'un impérialisme russe, mais il faut se replacer dans le contexte historique du XIXe siècle, où Serbes, Croates, Slovènes, Tchèques, Slovaques et Polonais étaient sous le joug turc ou germanique, pour comprendre que le panslavisme de Bakounine — dont je reparlerai longuement dans le chapitre «Marx contre Bakounine» — ressemble énormément au bretonnisme des Bretons, au kurdisme des Kurdes ou au kabylisme des Kabyles, c'est-à-dire qu'il est une réaction de Slave face à l'oppression des peuples slaves. Mais cette réaction légitime de Bakounine ne doit faire oublier ni son internationalisme, ni son adhésion aux mouvements des autres peuples opprimés. Ainsi, pour illustrer le premier, il faut citer sa lettre à Ogarev : «Tu n'es rien que russe, alors que moi je suis international !» Notons au passage le mot «international», qui marque une nuance avec «internationaliste». Quant à sa sympathie pour la lutte des autres peuples, voici ce qu'il en dit: «L'État n'est pas la patrie, c'est l'abstraction politique, juridique, de la patrie ; les masses populaires de tous les pays aiment profondément leur patrie ; mais c'est un amour réel, naturel. Pas une idée : un fait (...).

«Et c'est pour cela que je me sens franchement et toujours le patriote de toutes les patries opprimées.» (Circulaire à mes amis d'Italie, 1871.)

C'est vrai qu'il y a chez Bakounine une grande lucidité et qu'à tout moment il différencie les patries artificielles des patries naturelles. Ainsi, dans son ouvrage Fédéralisme, socialisme et anti-théologisme, il écrit: «Conséquemment, abandon absolu de tout ce qui s'appelle “droit historique” des États ; toutes les questions relatives aux frontières naturelles, politiques, stratégiques, commerciales, devront être considérées désormais comme faisant partie de l'histoire ancienne.

«Reconnaissance du droit absolu de chaque nation, grande ou petite, de chaque peuple, faible ou fort, de chaque province, de chaque commune à une complète autonomie.

«De ce qu'un pays a fait partie d'un État, s'y fût-il même adjoint librement, il ne s'ensuit nullement pour lui l'obligation d'y rester très attaché (...) le droit de la sécession est le premier, le plus important de tous les droits politiques.

«La Ligue fera une guerre à outrance à tout ce qui s'appelle gloire, grandeur et puissance des États. A toutes ces fausses et malfaisantes idoles auxquelles ont été immolées des millions de victimes humaines, nous opposerons les gloires de l'humaine intelligence se manifestant dans la science et d'une prospérité universelle fondée sur le travail, sur la justice et sur la liberté.»

Bakounine attire ensuite l'attention sur les dangers d'une certaine conception de la «nationalité» qui «[...] éminemment aristocratique, méprise les dialectes des populations non lettrées, nie la liberté des provinces et l'autonomie des communes.»

Seulement, comme il s'attaquait en même temps à un certain patriotisme, à une certaine forme totalitaire de la nation, beaucoup d'anarchistes à sa suite oublièrent ses positions en faveur des peuples, entités culturelles et ethniques. Ainsi Makhno, le grand anarchiste ukrainien, eut une attitude un peu contradictoire. D'une part, il fit appliquer dans les écoles des régions libérées par lui l’enseignement de la langue non pas «(...) décidée par notre armée, mais celle demandée par le peuple lui-même en la personne des instituteurs, des élèves et de leurs parents [...]» et naturellement ce fut l'ukrainien, et non le russe, qui fut choisi, alors qu'au même moment Dénikine le faisait proscrire dans les régions occupées par les armées blanches. Quant aux bolcheviks, ils ne voulaient même pas employer le terme «Ukraine», mais «Russie du Sud». Cela fait penser à la «Région de l'Ouest» de nos gouvernants pour ne pas dire Bretagne ! Quand un problème gêne les étatistes, capitalistes ou marxistes, ils le nient.

Néanmoins, à côté de ce réflexe libertaire de Makhno, il y a des erreurs qui rappellent justement celles des marxistes et qui furent celles de tout le mouvement ouvrier. Voici un texte makhnoviste: «En parlant de l'indépendance de l'Ukraine, nous entendons cette indépendance non pas comme nationale, dans le genre petliourien, mais comme l'indépendance sociale et laborieuse des ouvriers et des paysans. Nous déclarons que le peuple travailleur ukrainien (ainsi que tout autre) a le droit de forger sa propre destinée non pas en tant qu'entité nationale mais en tant qu'entité de travailleurs.»13

Pourquoi le peuple ukrainien n'aurait-il pas le droit de «forger sa propre destinée» en tant que groupe social mais aussi en tant que groupe national ? Plus tard, les anarchistes espagnols ignoreront de la même façon tout ce qu'avaient de profondément légitime les mouvements autonomistes de la péninsule Ibérique, encore que dans leur histoire ils aient souvent eu le réflexe «ibérique», dans le bon sens du terme, c'est-à-dire en faveur de la décentralisation, et non le réflexe «hispanique», celui de nier la diversité des peuples espagnols. Ainsi il y eut une époque où, sous la dictature de Primo de Rivera, les anarchistes catalans et «l'Estat catala», mouvement autonomiste catalan, marchèrent la main dans la main.

Pour remonter plus loin, il est intéressant de relever qu'au XIXe siècle les organisations syndicales espagnoles, d'inspiration bakouninienne, se déclarèrent prêtes à proclamer «les États-Unis d'Espagne», ce qui représente la solution de l'avenir pour ce pays. Une fois de plus l'anarchisme se montrait prospectif !

Si les anarchistes n'ont pas toujours compris et ne comprennent pas encore bien le problème «nationalitaire», pour employer une terminologie chère à Person, ils avaient l'excuse d'être dans un mouvement ouvrier qui a commencé par «nier le problème par omission», nous venons de le voir, pour ensuite le nier dans les faits, tout en le proclamant dans la théorie. Il faut cependant ouvrir ici une parenthèse, et d'importance. Lénine, qui a le plus souvent «aggravé», considérablement le marxisme, l'a, au moins sur ce point, amélioré. Car il est évident que sa façon de régler la question nationale — on la lui doit tout autant qu'à Staline — représente, sinon l'idéal, du moins un progrès considérable par rapport à l'époque tsariste. Évidemment, si le droit à la sécession reste un mythe, si le Parti est le lien centraliste et totalitaire qui réduit toutes les tentatives d'autonomie politique, il n'en est pas moins vrai que des dizaines de cultures nationales furent sauvées grâce aux bolcheviks et que, depuis soixante ans, on écrit et on fait des films en géorgien, en ukrainien, en ouzbek, en tadjik, en arménien, etc., pendant que le breton et le basque se meurent.

Il est exact par ailleurs que Marx a ignoré le problème de la nation. Il est très joli de lancer : «Les ouvriers n'ont pas de patrie, on ne peut leur enlever ce qu'ils n'ont pas», cela fait beaucoup d'effet, mais c'est rigoureusement inexact. Les ouvriers ont une patrie, ce ne sont pas des bêtes, ils s'expriment en lithuanien, en mossi, en provençal ou en zapotèque, et les découvertes du structuralisme linguistique nous ont assez appris l'importance qu'avait une langue, véhicule de tout un passé culturel, dans le comportement d'un peuple, même chez les couches les plus déshéritées. Et Marx continue (aussi peu prophète que Bakounine l'était, lui) : « ... ces démarcations nationales et antagonismes entre les peuples disparaissent déjà de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie.» C'est sans commentaire ! Une quarantaine de guerres en cent ans, toutes plus ou moins nationalistes, et Marx prévoit la disparition des «démarcations nationales» !

La vérité est que la résistance des peuples à la centralisation des «États-nations» gêne Marx et, comme toujours, quand des faits ne «rentrent» pas dans ses théories, il les falsifie ou les ignore. Parfois aussi, il dévoile le fond de sa pensée et sa préférence ; ainsi dans un de ses écrits les moins «marxistes», les plus libertaires, La guerre civile en France, il ne peut s'empêcher pourtant de glorifier le centralisme : «... L'unité des grandes nations (...) est devenue un puissant facteur de la production sociale...» et, à propos des Jacobins: «...centralisation rigoureuse offerte en modèle par la France de 1793...»

Régis Debray s'étonne, dans un article paru dans Le Nouvel Observateur 14 que le marxisme n'ait rien eu à dire sur ce problème de la nation :

«Puisque la prédiction de Nietzsche s'est réalisée et que le XXe siècle est bien le siècle des grandes guerres nationales et internationales, on eût aimé que la seule philosophie vivante de notre époque, comme dit Sartre, ait quelque chose à dire sur la seule question qui, à notre époque, peut faire sauter la planète, sous la forme de ce conflit étrangement millénaire opposant dans le désert du Sinaï deux communautés cimentées par deux religions, langues et “formations psychiques” irréductibles : la nation juive et la nation arabe. Et le Vietnam ? Le Biafra ? L'Irlande ? Le Québec ? Les Kurdes ? Grecs et Turcs ?

«Quant aux deux faits majeurs de l'histoire contemporaine, le soulèvement du Tiers Monde et la scission sino-soviétique, ils resteront d'incompréhensibles énigmes si l'on se borne à les traiter uniquement en termes de classes et d'idéologies.»

Il y a aussi une autre région du monde qui devrait intéresser Régis Debray, dont j'admire par ailleurs le réalisme politique, c'est la Bolivie. Ne croit-il pas qu'une des causes de l'échec du «Che» ait été justement son impréparation, due à son marxisme et sa méconnaissance des problèmes nationalitaires ? Car en Bolivie, que je sache, on parle à 70 % le ketchua et l'aymara, et on y a les yeux bridés et la peau jaune ; le Blanc y est haï par l'Indien, avec raison d'ailleurs, après quatre siècles de coups de pieds au cul («con esta cara»..., «avec cette tête», me disait un Aymara ivre, assis par terre devant la gare de La Paz, voulant dire par là que sa peau lui interdisait autre chose que la misère) ; aussi le problème en Bolivie n'est-il pas seulement social, mais national, car le peu de métis, le peu de sang blanc qui subsiste, domine l'autochtone, le colonisé, l'Indien. Alors, Guevara, savait-il tout cela ? Pouvait-il, avec sa peau blanche de Basque argentin, recueillir la sympathie et la confiance du peuple ? N'aurait-il pas mieux fait d'apprendre d'abord l'aymara, avant d'essayer d'apporter Karl Marx aux Indiens ?

Cela me rappelle une amie trotskyste qui me disait récemment au Mexique : «Problème indien ? Il n'y a pas de problème indien, il n'y a qu'un problème de paysans exploités.» Autrement dit, qu'on parle suédois ou malgache, qu'on vive sur une banquise ou à New York, qu'on soit musulman ou libre penseur, qu'on ait 1,60 m ou 1,90 m, qu'on soit bête et laid ou beau et intelligent, tout est réductible à des processus économiques ? Décidément il y a des erreurs qui ont la vie dure ! Comme le dit Jean Monod : «C'est au nom du socialisme que l'on nie au Pérou l'indianité des Ketchuas.»

De Marx, il faut passer à Staline, non sans avoir signalé que Lénine, ayant été jacobin et centraliste («l'impitoyable centralisme de Lénine», disait Rosa Luxembourg), eut aussi sa part dans le processus anti-nationalitaire de Staline. On sait que Joseph Djougachvili, qui parlait parfaitement le géorgien et le russe avec un fort accent, acceptait évidemment les autonomies culturelles locales, qu'il avait tout de même aidé à faire éclore (cf. Le marxisme et la question nationale et coloniale), mais qu'il était impitoyable face à toute velléité d'autonomie politique. Ainsi Soljénitsyne nous raconte avoir rencontré à la prison de la Loubianka des Estoniens arrêtés pour «aspirations criminelles à l'autodétermination». Quand je pense qu'à peu près au même moment un ex-ministre du gouvernement basque, communiste, me disait à Karl-Marx-Stadt : «Les Basques ont le droit de décider de leur sort, jusqu'à l’autodétermination...!»

Staline n'a pas fait que déporter les Baltes ou assassiner les Tatars, il a aussi écrit : «Les peuples ont certes le droit de disposer d'eux-mêmes, mais c'est au prolétariat d'exercer ce droit et, à l'intérieur du prolétariat, à son avant-garde, le Parti communiste15

Revenons aux anarchistes. Ils ont suivi un peu ce courant, non pas dans son aspect totalitaire, mais dans son côté anti-nationalitaire. Et cependant Bakounine, sinon Proudhon, avait bien mis les points sur les i, et Kropotkine, plus près de nous, s'attaquera au fait que «... depuis le début de ce siècle, on crie “décentralisation, autonomie”, et on ne fait que centraliser, tuer les derniers vestiges d'autonomie !» (Le gouvernement représentatif).

Il semble d'ailleurs que ce soit seulement après Kropotkine, au premier quart du XXe siècle, que les anarchistes aient oublié les leçons de Bakounine. Et Nettlau nous rappelle l'action de l'anarchiste géorgien Cherkesof, et les réactions positives des milieux anarchistes du début du siècle : «Les aspirations à l'autonomie locale des Géorgiens du Caucase furent vivement appuyées par Cherkesof, qui fut pendant des années l'interprète de ces espérances alors inconnues de l'opinion publique (...) La sympathie pour les Arméniens, les Finlandais et les Persans contribua à susciter chez les milieux libertaires un courant favorable aux petits États que l'on jugea préférables et supérieurs culturellement aux grands, comme le furent les communes par rapport aux États (...) La commune, la cité, le village symbolisent la paix, tandis que l'État, grand ou petit, est tôt ou tard un foyer de guerre.»16

Ce texte rend assez bien la tournure générale des positions anarchistes sur la question de la nation : on n'y a pas assez défini la composante culturelle et linguistique de celle-ci, mais, d'une part, la théorie libertaire y conduit tout droit, puisque non seulement elle respecte toute autonomie, mais qu'elle est construite sur l'autonomie des groupes, et d'autre part, dans la pratique, les masses anarchistes, qu'elles soient ukrainiennes ou catalanes, n'ont jamais renié leur langue maternelle.
 
 
 

Internationalisme, cosmopolitisme, antimilitarisme, pacifisme
Si l'anarchisme est fédéraliste et s'il admet les nations «réelles» en les opposant aux nations «factices», il est en conséquence internationaliste. Il le fut, historiquement, en théorie et en pratique, dès le début, puisqu'une des discussions entre «fédéralistes» et «marxiens », dans la 1re Internationale, se produisit à ce sujet, les premiers étant à la fois pour le respect des entités «régionales» et pour la suppression des frontières artificielles, et les seconds pour la constitution de sections par entités politiques existantes, c'est-à-dire les États. La Fédération jurassienne, bastion libertaire de la 1re Internationale, rétorque aux marxistes : «(...) Prendre pour base de notre organisation fédérative le fait artificiel des nationalités politiques, c'est rompre (...) avec nos premiers principes. Nous voulons supprimer les frontières, nous voulons détruire les États politiques, et nous commencerions par nous parquer dans des fédérations calquées sur les frontières des nationalités actuelles ?» Et les Jurassiens décident de s'appuyer plutôt sur «(...) l'affinité naturelle, qui sera par exemple l'identité de langue, la position géographique, la similitude d'intérêts économiques».17 C'est, entre autres, une bonne réponse aux critiques de la section yiddish des libertaires juifs américains. Et c'est évidemment une bonne introduction à l'internationalisme, qui sera une constante chez les libertaires, non seulement, répétons-le, dans leurs écrits idéologiques, dans leur presse, mais dans leur pratique. La Commune de Paris sera internationaliste, avec le Juif hongrois Frankel, avec le Polonais Dombrowsky, avec l'Italien La Cecilia, avec, à Lyon, le Russe Bakounine. Celui-ci parlera six langues et écrira directement en russe, allemand et français. Kropotkine vivra en Russie, en Angleterre, en France, en Suisse. Malatesta de même. Quand Durruti, Ascaso et Jover se sentiront en danger en Espagne, ils feront indifféremment de l'action politique avec les anarchistes de Cuba, du Mexique ou d'Argentine. On retrouvera en Espagne, parmi les combattants ou les journalistes qui suivront les événements, autant de libertaires internationaux que de communistes, ainsi les Italiens Berneri et Barbieri, les Français Simone Weil, Cottin, auteur de l'attentat contre Clemenceau, Gaston Leval, Sébastien Faure, la Juive russe Emma Goldman, l'Anglais Orwell, l'Américain Einstein, pour ne citer que les plus connus. Et si les marxistes ont eu alors une longue période «internationaliste», qui correspondait en fait à l'obéissance passive à Moscou, il est intéressant de constater le nationalisme farouche que constitue l'expérience chinoise, qui se dit marxiste, et qui se moque à un tel point de l'internationalisme prolétarien qu'elle a été une des premières à reconnaître Pinochet. Quant à l'URSS, installant des usines chez les colonels grecs, ou la Pologne moderne, brisant la grève des mineurs asturiens en apportant son charbon à Franco, il vaut mieux n'en point parler. C'est peut-être ce que Marx voulait dire par : «... la croissance des forces productives conduit à la suppression des barrières nationales...»

Quant aux citoyennes soviétiques qui furent arrêtées parce qu'elles avaient eu des rapports charnels avec des étrangers, elles sont bien loin, les pauvres, et à contrecœur, de la «république universelle ouvrière» que préconisait Flora Tristan.

L'internationalisme des anarchistes connut dans ses excès des aspects cosmopolites, nous l'avons vu plus haut à propos des Juifs américains et des Occitans libertaires, mais aussi dans ce mouvement «espérantiste», à forte participation anarchiste, qui ne peut que hérisser tous ceux qui, comme moi, aiment la splendide variété des langues parlées du monde entier. Bien sûr, il faut se comprendre entre peuples ; mais choisir pour cela une langue fabriquée, artificielle, qui de plus est uniquement à base d'idiomes indo-européens, c'est faire preuve à la fois d'anti-naturalisme et d'égocentrisme occidental. Quand on pense à tous les efforts qu'ont déployés et déploient encore les espérantistes pour parler et répandre une langue où il n'y a aucune racine chinoise (500 millions de locuteurs), aucune racine arabe (200 millions de locuteurs), aucune racine hindi, bengali, bihari, etc. (400 millions de locuteurs), si ce n'est par l'intermédiaire lointain du sanscrit, aucune racine bantoue, japonaise, malaisienne etc., on est tenté de dire qu'ils furent vains et mal employés. Souhaitons pour l'avenir des solutions linguistiques internationalistes plus adaptées à l'humaine réalité, dans sa richesse et sa variété, comme celle où l'on verrait les enfants de demain devenir bilingues ou trilingues aussi naturellement que sont monolingues les petits écoliers de 1975, et où l'on enseignerait, en plus de la langue maternelle, une ou deux langues de communication, choisies suivant le contexte géographique et les besoins économiques ou techniques : swahili et arabe en Afrique, malay, chinois et hindi en Asie, espagnol et anglais en Amérique, russe, allemand et français un peu partout ailleurs. Mais sans jamais oublier la richesse naturelle de toutes les langues parlées, dont la diversité ne constituera plus un obstacle à la compréhension entre les peuples puisqu'elle sera toujours accompagnée d'une autre langue de grande diffusion. Bakounine disait à ce propos: «Je ne me fatiguerai jamais de le répéter : l'uniformité c'est la mort. La diversité c'est la vie.»

Autre conséquence du fédéralisme et de l'internationalisme, le pacifisme et son corollaire l'antimilitarisme. Ce dernier s'adresse, ne l'oublions pas, aux conflits extérieurs mais aussi aux conflits intérieurs. Proudhon et les premiers anarchistes français savaient de quoi ils parlaient, puisqu'en 1831 on avait envoyé 20.000 hommes de troupe mater la révolte des Canuts. Mais revenons, une fois de plus, aux causes : «Qui dit «État» dit nécessairement «guerre ». L'État cherche et doit chercher à être fort, plus fort que ses voisins ; sinon il sera un jouet dans leurs mains. Il cherche forcément à affaiblir, à appauvrir d'autres États pour leur imposer sa loi, sa politique, ses traités de commerce, pour s'enrichir à leurs dépens. La lutte pour la prépondérance, qui est à la base de l'organisation économique bourgeoise, est aussi la base de l'organisation politique. » (Kropotkine, La décomposition des États, cité par Bernard Thomas dans Les anarchistes.)

L'État est donc la cause, la guerre l'effet, et être pacifiste sans être anti-étatiste, c'est se vouer à voir les mêmes causes reproduire continuellement les mêmes effets. Mais l'anarchisme ne croit pas à la fatalité des guerres. «En matière économique, la juridiction de la guerre est incompétente. Un seul parti reste à prendre : organiser sur d'autres données l'antagonisme humanitaire. En ce sens seulement, la paix, une paix émulative, où les forces en combattant se reproduisent, la paix est la conclusion logique de l'évolution guerrière de l'Humanité.» (Proudhon, La guerre et la paix, 1861.)

Ainsi les théoriciens anarchistes concordent et ne séparent pas la cause, l'État, de l'effet, la guerre, et de ce sur quoi ils s'appuient tous deux, le militarisme. Mais ils pensent que, pour une fois, s'attaquer au moyen, c'est-à-dire à ce dernier, est aussi efficace que s'en prendre aux causes. Comme le dit si bien Boris Vian : «Hitler tout seul, merveilleux spectacle. Mais 85 millions de lampistes derrière lui, et finie la rigolade.»18 Entre Proudhon et Vian, chronologiquement parlant, d'autres anarchistes attaqueront aussi le militarisme : «L'État est né de la force militaire ; il s'est développé en se servant de la force militaire ; et c'est encore sur la force militaire qu'il doit logiquement s'appuyer pour maintenir sa toute-puissance. A tous les soldats de tous les pays qui ont la conviction de combattre pour la justice et pour la liberté, nous devons expliquer que leur héroïsme et leur vaillance ne serviront qu'à perpétuer la haine, la tyrannie et la misère.»

Ce texte de 1935 est signé de 35 anarchistes dont Emma Goldman et Malatesta, un de ceux justement qui, dans le camp anarchiste, refusèrent la guerre de 1914, comme Lénine dans le camp marxiste, alors que l'immense majorité des marxistes et des anarchistes se laissa dominer par le réflexe patriotique et par le sentiment que les pays alliés représentaient la défense du progrès et de la liberté et l'Allemagne la barbarie et la réaction, alors que, depuis quarante ans, Allemagne, France et Angleterre se conduisaient aussi inhumainement en Afrique, que ce soit au Tanganyika, au Gabon ou au Kenya.

Bakounine s'était attaqué aussi aux militaires dans le Catéchisme révolutionnaire,19 écrit directement en français en 1865, année où il résidait en Italie. «Aucun des pays fédérés ne pourra conserver d'armée permanente, ni d'institution qui sépareront le soldat du citoyen. Causes de ruine, de corruption, d'abrutissement et de tyrannie intérieurs, les armées permanentes et le métier de soldat sont en outre une menace contre la prospérité et l'indépendance de tous les autres pays. Chaque citoyen valide doit au besoin devenir soldat pour la défense soit de ses foyers, soit de la liberté. L'armement matériel doit être organisé dans chaque pays par commune ou par province...»

Ce problème de deux armées, l'armée de métier et l'armée du peuple, est à l'ordre du jour. Il ne doit pas nous faire oublier que la question essentielle est tout de même la suppression de toute armée, la suppression des guerres. Mais on peut admettre l'argument «nous ne pouvons être les seuls à désarmer», et il faut évidemment un désarmement général, ou alors que se produise, au stade collectif et national, ce qu'un Gandhi avait su vivre et faire adopter par les masses indiennes, c'est-à-dire la non-violence, la non-violence tout de suite, sans attendre que les autres commencent. Peut-être ce désarmement général dépendra-t-il justement du courage d'une grande puissance qui commencerait la première à désarmer unilatéralement. Je crois que malheureusement ce n'est pas demain la veille qu'on verra des dirigeants américains ou soviétiques s'inspirer de cette extraordinaire doctrine gandhiste de la non-violence. Car ce serait leur perte : supprimez la force armée, policière et militaire, aux États-Unis et en URSS, et les peuples danseront sur le cadavre de ces régimes abhorrés, et peut-être aussi sur ceux de Ford et de Brejnev ! En France, ce serait différent, du moins je l'espère : j'aimerais ainsi que si Giscard décrétait la suppression de l'armée et de la police, on l'invite à une immense surprise-party, ce qui ne serait pas pour lui déplaire, et que dans cette fête, où Mitterrand, Marchais, Krivine et Jean-Paul Sartre seraient aussi conviés, on voie les drapeaux noirs se mêler fraternellement aux bannières bretonnes, occitanes, basques et corses, et qu'on ressuscite le grand carnaval du Moyen Âge, celui où pendant plusieurs jours toute licence était permise, non seulement sexuelle, mais sociale, c'est-à-dire que tout patron qui recevait un grand coup de pied au derrière d'un de ses ouvriers ne pouvait lui en garder rigueur. Et dans cette joie populaire, les déguisements les plus applaudis seraient évidemment ceux de général, de policier et de percepteur !

Toute une branche de l'anarchisme, athée ou chrétienne, a combattu la violence sous toute ses formes. L'un des inspirateurs de Gandhi fut Tolstoï, anarchiste chrétien qui prévoyait ce qui se passerait dans les armées modernes de France ou des États-Unis : «Les refus d'obéissance deviendront de plus en plus fréquents. Et alors, de la guerre et de l'armée sous la forme qu'elles présentent actuellement, il ne restera plus que le souvenir. Et ces temps sont proches !» (Tolstoï, La Revue blanche, 15-10-1897.)

Bien sûr, il anticipe un peu, et de la désertion à la paix universelle, il y a un pas et une étape que nous ne verrons peut-être jamais. Mais il est évident que la désertion généralisée peut être un frein au bellicisme, comme «l'en-dehors» hippy peut être un frein au capitalisme ; le tout est que, dans le cas de la non-violence comme de la «non-participation», elles se répandent assez pour changer le cours des choses.

Il faut signaler enfin que, comme toujours, les anarchistes ne furent pas que prédicateurs, mais qu'ils vécurent leurs doctrines. Un Bontemps fit tout ce qu'il put pour ne pas être mobilisé en 1914, et quand enfin il ne put échapper au front en fin 1917, il décida envers et contre tous de ne pas tuer, y réussit jusqu'à ce que deux éclats d'obus lui trouent le bras, ce qui lui permit de rester non violent sans danger.

Un Lecoin, qui toute sa vie combattit la guerre et le militarisme par des actions non violentes, fit à 74 ans vingt-deux jours de grève de la faim pour que et jusqu'à ce que les objecteurs de conscience de la guerre d'Algérie fussent libérés de prison.

Le fédéralisme social
 
 
 

Collectivisme et individualisme.
Anarchisme individualiste et communisme libertaire.
Les anarchistes chrétiens.
Il ne faut pas oublier que si l'anarchisme met l'accent sur la liberté, ce n'est pas pour oublier la justice sociale et économique. Simplement, il affirme que la liberté permet la justice, alors que sans liberté il n'y a aucune chance d'émancipation humaine, et les faits lui ont donné raison. Cela dit, l'anarchisme est un socialisme. Et comme corollaire de la lutte pour la liberté, l'anarchie déclare «pas de liberté sans égalité» et, par la voix de Bakounine, dans Fédéralisme, socialisme et anti-théologisme : «(...) que la liberté sans le socialisme, c'est le privilège, l'injustice, et que le socialisme sans liberté, c'est l'esclavage et la brutalité.» François Mitterrand ne désavouerait pas !

Cependant, avant de parler de ce «fédéralisme socialiste», avant de parler de cette autogestion plus strictement économique, il me faut faire une large parenthèse sur un aspect absolument «a-marxiste» du socialisme libertaire qui perçoit deux composantes, et non une seule, du problème social : l'individu et la collectivité. Pas moyen, dit-il, de privilégier le premier, comme le font les chrétiens, ni la deuxième, comme le font les marxistes. Il y a donc ces deux aspects dans l'anarchisme, l'individualisme et le collectivisme, mais, contrairement aux classifications sommaires et à l'opinion même d'anarchistes contemporains, ces deux aspects sont inséparables. Évidemment il y a Stirner, et l'individualisme anarchiste à sa suite, mais aucun exégète sérieux ne pourra opposer fondamentalement Stirner aux communistes libertaires, si ce n'est dans la conduite privée, ce qui est déjà grave, sans nul doute, les individualistes se refusant à tout combat social et politique en groupe. Au fond c'est la branche sceptique et aristocratique du mouvement, et on peut, chez les activistes libertaires, leur reprocher à juste titre ce repli hautain et un peu désabusé dans leur tour d'ivoire. Mais la pensée anarchiste-individualiste, que ce soit chez Stirner, chez Armand, chez Bontemps, n'a jamais envisagé l'anarchie sans l'association avec les autres hommes. Bontemps appelle cela «l'anarchisme social». Évidemment, comme l'anarchiste individualiste ne se veut aucune attache politique et aucun garde-fou à sa liberté, c'est la porte ouverte à toutes les déviations. C'est pourquoi il convient, dans ce domaine, d'être très circonspect. On peut reprocher à un individualiste de «rester au-dessus du troupeau», de se désintéresser des luttes, peut-être après y avoir plongé et y avoir été déçu par quelque vilenie ou trop d'imbécillités, ou d'imbéciles, ou par le sectarisme. Mais si cet homme est un Stirner, ou même un Berthier, c'est-à-dire des écrivains dont la pensée peut aider les autres hommes à sortir de leurs impasses, on ne peut les condamner au même titre que l'anarchiste de droite dont l'idéologie, elle, est faite de mépris du troupeau et d'un sentiment de supériorité élitiste. Celui-ci n'est plus un anarchiste, historiquement et idéologiquement parlant. Quant au refus de s'engager, quant à une certaine méfiance vis-à-vis de certains engagements, on peut l'illustrer par une chanson de Brassens, Les deux tontons, qui représente une attitude fort critiquable. Je m'en prends évidemment au texte d'une chanson et non à la personnalité fort sympathique de son auteur, dont la bonté et le comportement fraternel envers les déshérités sont proverbiaux. Dans Les deux tontons Brassens malmène d'une même ironie «... celui qui était pour les Anglais et celui qui était pour les Teutons». S'il voulait s'en prendre à la stupidité des guerres, il aurait pu choisir une situation moins ambiguë, car la résistance aux Allemands peut être justement considérée comme une violence nécessaire, le patriotisme véritable et légitime commençant à partir du moment où l'on résiste à ceux qui veulent vous empêcher d'être maître chez vous. C'était un patriotisme aussi respectable que celui des Algériens en 1954 ou celui des Corses actuellement. Si Brassens est un non-violent, qu'il le dise, mais qu'il ne laisse pas croire que toute résistance, passive ou active, est à écarter.

Il est évident aussi que l'attitude de l'anarchiste individualiste comporte toujours une part d'égoïsme, car on y voit cette tendance, comme l'écrit Bakounine, «(...) qui pousse l'individu à conquérir et à stabiliser son bien-être, sa prospérité, son bonheur, contre tout le monde, au détriment et sur le dos des autres». Pas de place donc pour l'égoïsme dans l'anarchie... mais un dernier mot cependant sur ces irréductibles anarchistes individualistes qui sont souvent des écrivains, bien nantis du côté droits d'auteur, mais qui sont aussi parfois quelques vieux typographes, en tout cas humbles et pauvres, mais dont c'est la fierté et la dignité de se retirer dans une tour d'ivoire de solitude, motivée d'ailleurs la plupart du temps par la mainmise de la bureaucratie communiste sur la classe ouvrière. Ce sont ces vieux anarchistes farouches, autodidactes et fiers, que l'on vit soudain réapparaître en Mai 68, les yeux grands ouverts et les oreilles dressées, de la joie plein le regard, comme celui qui me parla un jour sur la place de l'Horloge en Avignon en juillet 1968.

D'ailleurs il y a souvent dans l'attitude de l'individualiste plus de respect humanitaire que d'égoïsme. On préfère ne pas intervenir dans la vie des autres de peur d'y être une cause de plus de malheur ou d'esclavage, mais ce n'est pas pour cela qu'on a oublié dans son cœur les sources de joie et de fraternité.

Tout ce côté individualiste de l'anarchisme n'est pas accessoire. On s'en rend compte chaque jour davantage. J'y reviendrai à propos de la conception marxisto-économique de l'homme dans le chapitre suivant, mais, dès maintenant, je voudrais souligner à quel point l'importance donnée à l'individu par l'anarchisme rejoint la révolte actuelle contre l'asservissement de l'homme sacrifié pendant des siècles tour à tour au nom de Dieu, de l'État, de la patrie, de la classe, ou de toute entité «supérieure». Aujourd'hui on se met à réfléchir un peu sur tous ces «molochs» et, à vrai dire, quand un député UDR parle à la radio «de la défense de la patrie» cela fait rigoler bien des jeunes. Mais la gauche aussi avait ses «garde-à-vous», ses «grands sacrifices», ses morales des «lendemains qui chantent». Dans On a raison de se révolter, Gavi dit à Sartre : «(...) On risque d'en revenir au mythe religieux du grand soir. Une manière comme une autre d'espérer quelque chose «derrière» qui peut t'amener à accepter l'existence telle quelle. Pour moi, la mort, c'est la mort. Je n'ai qu'une vie. Je me fous de l'histoire et des générations à venir. Je lutte pour que quelque chose change dans mon existence. Je veux jouir. Maintenant, une fois, mille fois. Et quand je suis heureux, j'ai envie d'avoir plusieurs jours dans un. Je veux des amours, pas un, des femmes que j'aime, pas une, des enfants et pas d'enfants, être au journal et dans les Cévennes et dans les Andes...»

Pour en terminer avec l'individualisme anarchiste, il faut citer les chrétiens, et surtout Tolstoï. Tolstoï peut-il être considéré comme anarchiste ? Il s'agit évidemment du Tolstoï d'après 1874, et on peut alors répondre par l’affirmative, car il attaque violemment le pouvoir étatique, et, on vient de le voir, l'armée, car il est objecteur de conscience et contre toute violence. On trouvera d'ailleurs plus tard dans les prisons soviétiques des adeptes de Tolstoï refusant de porter l'uniforme. Tolstoï combat aussi la propriété privée, la coercition sous toutes ses formes : «Je considère tous les gouvernements comme de complexes institutions sanctifiées par la tradition et la coutume, et destinées à commettre par la force et dans l'impunité les crimes les plus révoltants.»20

Quant à Emmanuel Mounier dans Communisme, anarchisme et personnalisme, s'il rejette les défenseurs de l'amour libre, tels Sébastien Faure et Émile Armand, il accepte de nombreuses positions anarchistes mais sans toujours trancher entre ses sympathies libertaires et ses raisonnements marxistes.

On peut donc résumer les deux aspects de l'anarchisme en disant qu'il cherche le développement de l'individu, mais en augmentant ses facultés d'association et de solidarité afin de composer une société harmonieuse. Évidemment, il y a un double aspect dans l'individu, son besoin d'autonomie et ses besoins sociaux, c'est-à-dire sa nécessité de vivre avec les autres, en tenant compte des autres. D'où le collectivisme, le communisme-libertaire. D'où aussi la reconnaissance de l'importance de la création, du travail, qui donne sa joie à l'homme et le relie aux autres : «L'homme ne s'émancipe de l'agression tyrannique qu'exerce sur chacun la nature extérieure que par le travail collectif; car le travail individuel, impuissant et stérile, ne saurait jamais vaincre la nature» (Bakounine. Conférence aux ouvriers de Saint-Imier.)
 
 
 

L'autogestion. Solutions anarcho-syndicalistes
et solutions communistes libertaires. Le conseillisme.
Ce collectivisme s'articulera, nous l'avons vu, sur des bases politiques, mais aussi sur des bases économiques. C'est ce qu'on peut appeler le fédéralisme socialiste ou, tout simplement, l'autogestion, dont j'ai proposé quelques définitions et sur laquelle je reviendrai longuement dans le chapitre «L'autogestion et quelques autres idées anarchistes dans la gauche française».

Disons simplement que Proudhon veut accéder à l'égalité économique, tout comme dans son fédéralisme politique, par l'action de la base. Ici, simplement, il s'agira d'associations de producteurs, de travailleurs, de ceux qui créent toute la richesse d'un pays. Plus tard, l'anarchisme se scindera, car certains libertaires donneront dans ce but la primauté au syndicat, et ce sera l'anarcho-syndicalisme, alors que le reste du mouvement anarchiste lui criera casse-cou et restera fidèle aux enseignements de Proudhon, c'est-à-dire à l'idée d'une société reposant autant sur ses composantes géographiques que sur ses composantes économiques. Mais cet «autogestionarisme» économique, plus centralisé que l'autogestion politique, communale et provinciale, devrait tout de même être toujours contrôlé par elles, pour qu'à aucun moment un organisme ne devienne trop puissant. Ainsi le «conseillisme», c'est-à-dire l'organisation et le contrôle des travailleurs au niveau d'un atelier, d'une usine, peut-il se concilier avec un syndicalisme plus vaste qu'il devrait contrôler à tout moment. Mais il ne faut pas non plus que la société autonome dont rêve Proudhon se réduise à la simple gestion d'une entreprise par les producteurs. Ceux-ci doivent avoir un rôle politique, sur le plan local, et économique, sur le plan productif. C'est à ces vérités que devait se heurter «Che» Guevara qui commençait à voir, amèrement, le mauvais tournant que prenait l'expérience cubaine et qui disait: «Pour que l'homme socialiste soit plus complet, il faut accentuer sa participation consciente, individuelle, à tous les mécanismes de direction et de production.»

Consultons encore Kropotkine sur ces problèmes des rapports entre organismes autogestionnaires et organismes politiques : «L'idée de communes indépendantes pour les groupements territoriaux, et de vastes fédérations de métiers pour les groupements par fonctions sociales, les deux s'enchevêtrant et se prêtant appui pour satisfaire les besoins de la société, permit aux anarchistes de concevoir d'une façon concrète, réelle, l'organisation possible d'une société affranchie. Il n'y a plus qu'à ajouter les groupements par affinités personnelles, groupements sans nombre, variés à l'infini, de longue durée ou éphémères, surgissant selon les besoins du moment pour tous les buts possibles (...)

«Ces trois sortes de groupements, se couvrant comme un réseau les uns les autres, arriveraient ainsi à permettre la satisfaction de tous les besoins sociaux : la consommation, la production et l'échange ; les communications, les arrangements sanitaires, l'éducation, la protection mutuelle contre les agressions, l'entraide, la défense du territoire, la satisfaction enfin des besoins scientifiques, artistiques, littéraires, d'amusement. Le tout toujours plein de vie et toujours prêt à répondre par de nouvelles adaptations aux nouveaux besoins et aux nouvelles influences du milieu social et intellectuel.» (La science moderne et l'anarchie.)


3. Socialisme libertaire contre socialisme autoritaire

 

Où et quand a eu lieu l'accident de parcours ?

J'aurais pu appeler ce chapitre «Anarchisme contre marxisme» mais j'ai préféré employer le mot socialisme, commun à toute la famille anti-capitaliste, puisque le mot anarchisme, servant de repoussoir, empêche souvent d'aller plus loin et de mener une recherche plus approfondie de la vérité. Mais je ne suis pas de ceux qui pensent que «socialisme libertaire» et «socialisme autoritaire» soient deux branches plus ou moins réconciliables d'un socialisme initial ; si ces deux expressions emploient bien le même mot, elles désignent en fait deux philosophies, deux révolutions, radicalement différentes.

«L'accident de parcours», qui sert aux communistes orthodoxes à désigner le stalinisme, est maintenant de plus en plus évoqué — progrès décisif et récent — à propos du léninisme. Mais déjà d'autres vont plus loin, et commencent à se demander si Lénine n'était pas inclus dans Marx. Ainsi Merleau-Ponty écrit: «Il n'y a pas grand sens à recommencer le bolchevisme au moment où son échec révolutionnaire éclate. Mais il n'y a pas grand sens non plus à recommencer Marx si sa philosophie est en cause dans cet échec, à faire comme si cette philosophie sortait intacte de l'affaire, et terminait en droit l'interrogation et l'autocritique de l'humanité.» (Merleau-Ponty, Les aventures de la dialectique.)

Maurice Clavel, à propos de l'excellente émission «Apostrophes» de Bernard Pivot et Gilles Lapouge21 qui réunissait d'une part Panine et Dominique Desanti, ex-calomniatrice des libertaires espagnols (mais je ne suis pas de ceux qui accrochent à quelqu'un un grelot pour toute la vie ; Desanti a ouvert les yeux un jour, et ce fut douloureux, et c'est respectable), et d'autre part Ellenstein, aux lunettes «cerclées d'acier» comme l'écrit très finement Claude Sarraute, Clavel, donc, pose la vraie question, la seule question: «L'accident de parcours» que les communistes veulent seulement stalinien, ne remonte-t-il pas plus haut ? Le débat resta très ouvert sur l'«accident». S'agit-il de Staline, de Lénine, de Marx ? Chacun sait qu'il s'agit de Marx, de Marx auquel Proudhon écrivait, tenez-vous bien, dès 1844, dans une lettre pourtant admirative et affectueuse : «Votre pensée me fait peur pour la liberté des hommes.» Chacun le sait au fond. Très peu encore en conviennent. Et pourtant c'est très clair et je vais dire pourquoi.

«Dans la pensée marxiste, il y a, au départ de l'humanité, un homme naturel, un «individu générique et social», que la propriété aliène et détruit, que la révolution collectiviste recrée et rend à lui-même. Dès lors, dans le socialisme advenu, la moindre erreur ou faute, réelle ou supposée, ne peut être le fait que d'un être inexplicablement et monstrueusement redénaturé. Il n'y a plus de pardon puisqu'il n'y a plus de péché, le seul péché ayant été le capitalisme. Il n'y a plus que des démons, comme aux procès de Moscou. C'est tout. Mais c'est infus à toute pensée marxiste, et sans doute socialiste. C'est le mensonge d'où tous les autres mensonges et crimes dérivent. Le Goulag est né en 1844.»

Eh oui ! «l'accident de parcours» n'est pas un «accident» mais la suite logique du marxisme, et il est dommage que la plupart des collaborateurs du Nouvel Observateur ne l'aient pas compris ! Et pourtant il semblerait que Jean Daniel soit sur la bonne voie et qu'il ait compris, lui, que, contrairement à la pratique marxiste, la «fin ne justifie pas les moyens».

On sait que Marx est fils d'Hegel et donc qu'il conçoit que «chaque chose élabore en son sein des éléments contraires qui la décomposent». Il en découle pour lui que toute évolution est nécessaire, inévitable,22 et il essaie de corriger ce fatalisme en disant : «(...) tout change (...), tout se modifie (...), tout coule (...), on n'entre pas deux fois dans le même fleuve (...). La lutte est le père de toute chose. » Si la lutte est décisive, alors rien n'est écrit d'avance... ? Il n'y aura pas que cette contradiction chez Marx. Il poursuit son échafaudage historico-économique en expliquant maintes fois avec Engels que la féodalité engendre la bourgeoisie, qui engendre le capitalisme qui, par sa concentration, amène l'augmentation du prolétariat et sa misère, ce qui engendre enfin la révolution et le socialisme. On se demande ce qu'engendrera le socialisme...

Il est évident que l'histoire racontée ainsi est un peu simplifiée et n'explique pas du tout la fin de Rome par les invasions barbares et la disparition non seulement de systèmes sociaux mais de civilisations entières. Il semble au contraire que toute l'histoire soit le terrain d'un perpétuel antagonisme entre la liberté et l'autorité, celle-ci permettant non seulement des tyrannies économiques, mais aussi des tyrannies morales, ou les deux (esclavage, roture, infériorité du primaire, du manuel). Je ne pense pas que le marxisme soit la grande invention révolutionnaire de l'humanité, mais que celle-ci a exprimé, exprime et exprimera toujours la révolte de l'individu contre le pouvoir, qui est parfois abattu, qui se reconstitue toujours, l'aspiration et la révolte libertaires recommençant aussi éternellement. Croire que l'humanité a trouvé depuis Marx le remède à ses malheurs est un acte de foi aussi discutable que celui des chrétiens pour lesquels il y a «avant Jésus-Christ» et «après Jésus-Christ.»

L'homme total et le producteur

Mais l'origine de «l'accident de parcours» est surtout dans la volonté de Marx de vouloir réduire l'homme individuel à l'homme collectif, et Clavel l'a très bien compris. Cette réduction de l'individu à ses composantes socio-économiques est la base du marxisme et, pour la rendre plausible, Marx se conduit en idéologue autoritaire comme il se conduira en tacticien autoritaire. Ce déterminisme, d'abord historique, puis économique, gêne les marxistes eux-mêmes. Ainsi Daniel Guérin, qui se veut «marxiste libertaire», écrit : «Que devient, en effet, la liberté humaine, dans une perspective où il ne reste à l'individu qu'à prendre conscience de la nécessité historique où il est entraîné, où le «haïssable moi», bête noire de Pascal, Hegel et Marx, compte bien peu devant l'histoire ? Rubel est, de tous les marxologues, le plus enclin à prêter à Marx des tendances «libertaires» ; pourtant, il ne peut s'empêcher de déplorer que la conception matérialiste de l'histoire ne distingue pas suffisamment la «sphère du comportement humain» de celle de la «structure matérielle», et il a bien du mal à fondre dans un tout l'ambivalente pensée de Marx.»23

Bien sûr, le premier besoin de l'homme est de manger, de se vêtir ou de se protéger du froid. Mais, s'il est déterminé par ces besoins, dès qu'il les a satisfaits, il en a évidemment d'autres qui vont être tout aussi essentiels ; très vite il se différencie de l'animal et n'est plus seulement un faisceau de besoins matériels. Avoir un compagnon, une compagne — ou plusieurs — représente une situation qui peut avoir des composantes économiques, mais qui comporte évidemment des aspects sexuels et émotionnels : jalousie, exclusivisme, tendresse, attachement des sens ou du cœur, homosexualité, etc. Est-ce que la «lutte des classes» peut expliquer l'impuissance, ou un tempérament physique très fort, ou des tendances homosexuelles, ou incestueuses ? Dès le départ le postulat marxiste est faux: l'homme n'est absolument pas réductible à ses besoins matériels. Son corps, son cœur, son cerveau, son sexe sont autant de domaines qui ne relèvent pas de la lutte des classes. Henri Lefebvre, pourtant marxiste, écrit: «Marx laissera délibérément de côté la question de l'individu. Les rapports sociaux entre les hommes (...) sont présentés comme «nécessaires» et «indépendants» de leur volonté.»

De plus, quand Marx et Engels écrivent dans Une idéologie allemande: «Vivre, c'est d'abord manger, boire, se vêtir et quelques autres choses. Le premier acte dans l'histoire est donc la production des moyens destinés à satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle (...)», ils assimilent des actes naturels (manger, boire et «quelques autres choses») et l'acte de produire, qui, complètement différent, a nécessité pensée, création, et donc libre choix. Il n'y a pas dans l'histoire humaine la seule «force des choses» mais aussi la «force des hommes». Et si on aborde le domaine politique, il est évident que la révolution est autant en chacun de nous que dans la concentration industrielle. Pour que la vieille société s'écroule, il faut aussi changer en soi le vieil homme, il faut une prise de conscience et un combat individuels. Anarchisme et christianisme se rejoignent sur ce point : rien n'est écrit d'avance et le poids décisif de l'individu sur sa destinée, et même sur la destinée collective, entre en ligne de compte. C'est pourquoi les expériences communistes piétinent, sauf peut-être en Asie, car elles ne viennent plus, depuis longtemps, de la base, de chaque individu, qui dès lors ne se sent plus concerné.

Il est curieux d'ailleurs à ce sujet que les marxistes, qui reprochent aux historiens bourgeois de donner plus d'importance aux hommes («providentiels» ou non) qu'aux faits socio-économiques, se soient empressés, eux, d'ériger en sauveurs Marx, Lénine, Staline, Mao, Castro. On n'est pas à une contradiction près !

Il est donc sommaire de vouloir expliquer tous les comportements des hommes par les faits économiques. Mais si l'individu et ses composantes sexuelles et psychologiques pèsent aussi d'un grand poids, il est évident que tous ces facteurs, les premiers comme les seconds, varient suivant l'ethnie et la géographie, qui sont autant de réalités auxquelles on ne peut appliquer de la même façon un schéma unique, suivant qu'on soit Yorouba, Tibétain, Écossais ou Algonquin. Chaque groupe humain diffère non seulement par la latitude et l'altitude, mais aussi par sa civilisation : quelques-uns en sont encore à l'âge de pierre, d'autres en pleine société de consommation, et certains enfin à l'âge féodal. Comment expliquer les lois de la plus-value aux Indiens nord-américains, eux qui luttent de toute leur force contre le mode de vie industriel, refusant de s'intégrer aux villes, au système du travail à la chaîne et de la propriété individuelle ? Pour eux les solutions ne peuvent être que spécifiques, culturelles, nationales, car le «prêt-à-penser» marxiste ne s'adapte pas à leur cas. Ils sont souvent si hostiles aux modes de production occidentaux que, même quand on leur donne une ferme et des terres, ils ne savent ni ne veulent les exploiter, refusent ce compromis et montrent ainsi leur attachement à une civilisation, la leur, qui fut détruite par les Blancs à force de dépossession tribale. Les faits, qui nous sont rapportés par l'équipe de Jaulin dans De l'ethnocide,24 sont complétés dans le même ouvrage par les conclusions théoriques de Jean Monod : «La lutte des classes culminant dans un socialisme qui ne remet en question aucune des options fondamentales par lesquelles la civilisation industrielle affirme son incompatibilité avec toute autre forme de civilisation, cette lutte n'est que le masque «progressiste» d'une entreprise d'extension et de négation menée par une civilisation particulière au détriment des autres.

Ce masque progressiste, c'est le «projet révolutionnaire inspiré du marxisme» dont «le caractère non scientifique (...) procède par généralisation ethnocentrique» et qu'il faut considérer comme «(...) une mascarade et un piège au terme desquels le «Tiers Monde», privé de lui-même, ne peut échapper à l'oppression capitaliste qu'en «rivalisant» de modernisme avec la civilisation occidentale. Et Monod poursuit :

«La tenaille est si bien maniée qu'on peut se demander si le projet n'est pas concerté, surtout lorsque l'on constate que des «conseillers marxistes» des gouvernements sud-américains ont été formés dans les universités nord-américaines. Gigantesque récupération d'une révolution possible à l'échelle d'un continent, la révolution «socialiste» n'a-t-elle pour but que de préserver l'Occident ? Efficace coupe-feu à l'embrasement redouté ? Ce qu'il y a de fâcheux dans le marxisme des intellectuels bourgeois dogmatisant en Europe sur le dos des ouvriers se double ici de ce que ces intellectuels formés par et tournés vers l'Europe ou les États-Unis, dogmatisent sur le dos de populations dont, ou bien ils ignorent la civilisation ou bien ils nient qu'elles en aient une, quand ils ne s'acharnent pas à la détruire» (Jean Monod, De l'ethnocide).

On a vu plus haut à quel point cet ethnocentrisme des Occidentaux pouvait être un rideau de fumée devant des faits ethnographiques susceptibles de nous aider à en comprendre bien d'autres. Ne peut-on rapprocher de toutes ces constatations le fait que le marxisme a bien délimité la classe porteuse de l'avenir, celle des prolétaires, c'est-à-dire les travailleurs ayant déjà une place précise dans la société industrielle, et en excluant par exemple le «lumpenproletariat», le prolétariat en haillons (le mot est de Marx) pour lequel il a un incroyable mépris : «(...) la racaille en haillons, cette pourriture inerte des couches les plus basses de l'ancienne société, peut se trouver parfois, d'un sursaut brusque, entraînée dans une révolution prolétarienne. Cependant, ses conditions de vie la feraient incliner à se laisser acheter pour favoriser des mœurs réactionnaires.»25

Ce texte suscite deux remarques. La première, dont on verra une confirmation dans le chapitre consacré à Bakounine contre Marx, c'est que ce dernier n'avait pas «bon cœur» (ces termes feront sourire certains, mais pour moi ne prêtent à aucune ironie) et n'était pas un humaniste. S'il l'avait été, il n'aurait jamais traité d'un tel mépris ceux que Brecht devait prendre si souvent comme héros de ses pièces et qui ne sont évidemment pas que des héros négatifs. S'il avait eu un peu plus de cœur, il n'aurait pas choisi exclusivement la classe ouvrière européenne comme centre de ses préoccupations, mais aussi les moujiks russes ou les Noirs des États-Unis et d'Afrique, alors bien plus odieusement exploités.

La deuxième c'est que la condamnation du «lumpen» par Marx n'a été confirmée par les faits que dans certaines occasions. Ainsi, on sait que les nazis et les fascistes italiens ont bénéficié, dans des circonstances économiques bien précises, de l'appoint du «lumpen». Mais toute l'histoire des révoltes et des révolutions ouvrières nous enseigne au contraire le haut niveau et la violence révolutionnaires du «lumpenproletariat», qui est certainement celui qui souffre le plus de l'iniquité sociale et du mépris moral dans lequel on le tient. Bakounine, là encore, analysait différemment de Marx et disait : «(...) par «fleur du prolétariat» j'entends surtout cette grande masse, ces millions de non-civilisés, de déshérités, de misérables et d'analphabètes, ce «lumpen prolétariat» que Messieurs Engels et Marx prétendent soumettre au régime paternel d'un gouvernement très fort.»26

Or, n'est-ce pas Bakounine qui a raison en donnant sa confiance au «prolétariat en haillons», qu'il rencontre souvent en Italie, qu'il aime et apprécie, attendant de lui des réactions spontanément révolutionnaires ? Pensons aux révoltes de prison, aux personnalités rarement pro-marxistes et rarement pro-capitalistes, tels Albertine Sarrazin et son mari, Jean Genet, Alphonse Boudart, et bien des prisonniers ou ex-prisonniers noirs américains passés de la révolte individuelle à la lutte collective des Noirs ! Cohn-Bendit rappelle dans son livre Le grand bazar un fait symptomatique et sympathique. Alors qu'il est en pleine bagarre au quartier Latin et qu'il sait que les flics lui en veulent à mort, puisqu'ils lui ont déjà dit : «Mon petit père, tu vas payer ! C'est dommage que tu n'aies pas crevé à Auschwitz avec tes parents !» il se voit soudain, sans l'avoir demandé, entouré par trois adolescents : «A un moment trois «loulous» sont venus me voir et m'ont dit: «On va te protéger.» Et ils ne m'ont pas quitté de toute la soirée, mes gardes du corps ! C'était marrant, dès que quelqu'un me faisait chier : «Laisse-le tranquille. Il a quelque chose d'important à faire.» C'était un jeu.»

Pendant la guerre d'Espagne la brigade anarchiste «la colonne de fer», comptait dans ses rangs de nombreux marginaux qui se conduisirent avec la plus grande loyauté, le plus grand courage, la plus grande intelligence des faits politiques. Et Durruti, Ascaso et Jover, pendant l'époque héroïque où ils ravitaillèrent les mouvements anarchistes internationaux en pillant des banques, peut-on leur enlever pour ça la moindre parcelle de conscience révolutionnaire ?

Tout ce qui précède nous amène à la même conclusion : il n'y a pas un homme producteur porteur seul du devenir de l'humanité. Il y a un homme total, et quand la CFDT propose de remplacer «prolétaire» par «travailleur», elle fait déjà un — timide — pas en avant.

Évidemment, Marx a essayé de défendre ses idées contre l'anarchisme et sa composante individualiste. Mais alors que Bakounine connaît bien le marxisme, puisqu'il a traduit Le Capital en russe, alors que les ouvriers jurassiens lisent et comprennent cet indigeste ouvrage, Marx, Engels et leurs partisans «(...) se sont souvent contentés de les [les théories anarchistes] condamner en bloc (...) sans, semble-t-il, se donner la peine de les étudier vraiment et de les discuter».27 Et voici l'illustration de ce qui précède sous la forme d'une critique de l'anarchisme par Marx que rapporte et résume Arvon: «Selon Marx, l'anarchisme est un phénomène de la vie sociale, bien que ses théoriciens déclarent échapper à toute contingence politique et sociale. Pour que l'anarchisme puisse naître, c'est-à-dire pour que l'homme puisse se bercer dans l'illusion que sa propre conscience est absolue et souveraine, il faut d'une part que le travail intellectuel soit complètement séparé du travail manuel, de sorte que les philosophes puissent oublier l'origine sociale de leurs idées, il faut d'autre part que le philosophe appartienne à une classe qui, dépassée par l'évolution économique, s'efforce de s'accrocher à une conscience démunie désormais de toute infrastructure sociale afin de l'opposer à l'assaut des forces productives».28 Ouf ! Quel galimatias ! De deux choses l'une, ou c'est Arvon qui résume mal, ou c'est Marx qui est complètement fumeux ! Que dites-vous de ce «philosophe qui s'efforce de s'accrocher à une conscience démunie d'infrastructure sociale pour s'opposer à l'assaut des forces productives» ? Je comprends mieux maintenant pourquoi Le Capital est le livre le plus commenté et le moins lu du monde !

Essayons cependant d'y voir clair : Marx reproche aux anarchistes de se bercer de l'illusion que leur conscience est «absolue et souveraine». C'est une mauvaise analyse, surtout lorsqu'on la compare à la clarté des coups de boutoir bakouniniens contre les théories marxistes ; c'est une mauvaise analyse car les anarchistes n'ont jamais, au grand jamais, nié que l'homme soit un «animal social». Ce qu'ils reprochent au marxisme, c'est de soumettre le destin individuel à un déterminisme historico-collectif. Pour eux l'histoire est un va-et-vient perpétuel entre la volonté de l'individu et celle du groupe, entre les oppositions et les coïncidences des désirs de l'un comme de l'autre. Quant à ce philosophe qui «s'efforce de s'accrocher..., etc.», je renonce à expliquer. Comment une intelligence comme celle de Marx n'a-t-elle pas essayé d'analyser un peu plus sérieusement les théories anarchistes qui le gênaient pourtant bien dans ses tentatives de diriger seul la 1re Internationale?

Et quand plus loin Arvon, qui vient de qualifier les lignes précédentes de «condamnation étonnamment lucide de l'anarchisme» (!!!), ajoute : «Marx formule pour la première fois le reproche que les socialistes ne cesseront de faire aux anarchistes : l'an-historicité, sur laquelle repose leur doctrine et qui leur interdit toute ouverture sur le devenir historique», il y a de quoi franchement rigoler ! Car qui s'est trompé dans ses prévisions historiques, sinon le marxisme ? Où est la disparition des classes moyennes ? Où est l'augmentation du nombre des prolétaires alors que le secteur tertiaire ne cesse de grossir ? Où est la disparition des antagonismes nationaux ? Où en est le dépérissement de l'État ? Où en est l'aliénation en régime marxiste ? Alors parler «d'an-historicité» anarchiste, au moment où l'aspiration à la liberté, à la responsabilité de chacun (la «conscience absolument souveraine»), à l'autogestion, toutes belles et bonnes idées libertaires, courent de nouveau les rues, cela me semble une analyse ridicule de Marx et d'Arvon, dont l'excuse est sans doute d'avoir écrit tout cela avant 1968.

Sur les contorsions de Marx pour faire entrer les faits dans son lit de Procuste, il y a des témoignages des marxistes eux-mêmes. Ainsi Isaac Deutscher, trotskyste, donc marxiste, avoue : «Comme ils voyaient dans le capitalisme une étape sur le chemin qui menait du féodalisme au socialisme, ils exagéraient les avantages de cette étape, ses caractères progressifs, son influence civilisatrice.» Il est vrai que «ils», ce sont les bolcheviks. Mais si on remplaçait bolcheviks par marxistes, il n'y aurait pas une ligne à corriger dans ce texte. En fait le grand mérite de Marx est d'avoir su rompre avec l'idéalisme du XVIIIe siècle. Son excuse est d'avoir eu sous les yeux une époque où effectivement le capital se concentrait à toute allure, amenant la concentration et la paupérisation ouvrières. Mais la suite devint plus complexe. Ce qu'il y a de manifeste en tout cas — sans jeu de mot — c'est que si l'anarchisme est bien de tous les temps et de tous les pays,29 le marxisme est, lui, non le refus du monde de son siècle, mais une adaptation à ce monde. Il fallait que le capitalisme se développe pour que les idées marxistes soient démontrées, et il fallait qu'il soit synonyme d'un certain progrès, ce qui reste à prouver.

Opposition sur le problème de l'État

L'affrontement essentiel du socialisme libertaire et du socialisme autoritaire va cependant se situer sur un autre plan, encore que tout se tienne, celui de l'État — et à ce sujet il me faut bien préciser ma position : je ne mets pas dans le même sac Marchais, Staline, Lénine, Marx. S'il est juste de remonter à Lénine et à la dictature du Parti qu'il imposa pour expliquer la facilité avec laquelle Staline a pu régner, s'il est juste aussi de chercher les origines de cette dictature d'un parti dans l'autoritarisme de Marx, on ne peut ignorer que chacun tour à tour a augmenté les aspects négatifs de la doctrine. Il est certain d'autre part que Marchais et les communistes français ne peuvent être rendus responsables de ce qu'ils n'ont pas fait, et pour cause, puisqu'ils n'ont jamais eu le pouvoir, mais il est symptomatique et inquiétant que vingt ans après la mort de Staline, une des premières choses que fasse Cunhal, alors qu'il n'a pas la totalité du pouvoir, c'est d'interdire un parti d'extrême... gauche, et d'user de moyens dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils ne sont pas démocratiques.

La grande différence entre Marx et les communistes actuels, c'est que ces derniers n'osent même plus parler de «dépérissement de l'État»... Il ferait beau voir ! En revanche, il est évident que Marx et les fondateurs de la doctrine sont partis, comme les anarchistes, des mêmes conceptions : l'État est coercitif, il permet la tyrannie d'une classe, il doit disparaître. Voici les sources :

MARX. — «Il n'y a pas à perfectionner mais à supprimer l'État, qui n'est que l'organisation de la classe exploitante, pour garantir son exploitation et maintenir la soumission des exploités» (Le Capital, résumé, et sans doute mis en français digestible, par Gabriel Deville).

ENGELS. — «Tant que l'État existe, pas de liberté. Quand régnera la liberté, il n'y aura plus d'État.»

— «Le premier acte par lequel l'État se manifeste réellement comme représentant de la société tout entière, à savoir la prise de possession des moyens de production au nom de la société, est en même temps le dernier acte propre de l'État. L'intervention de l'État dans les affaires sociales devient superflue sur un terrain après l'autre, et s'endort(sic)30 ensuite d'elle-même. Au gouvernement des personnes se substituent l'administration des choses et la direction du processus de production. L'État n'est pas aboli, il meurt» (l'Anti-Dühring).

LÉNINE. — «Sur la suppression de l'État comme but, nous sommes complètement d'accord avec les anarchistes» (L'État et la révolution).

— «L'État est un produit de l'antagonisme irréconciliable des classes» (L'État et la révolution).

Cette concordance entre marxisme et anarchisme permet à Daniel Guérin de dire qu'ils sont «les deux pousses d'une même tige».31 Mais les textes précédents sont exceptionnels, largement contredits par d'autres, et surtout par toute une pratique centralisatrice, autoritaire, pro-étatique. L'opposition entre les deux familles politiques va donc devenir fondamentale et non pas accessoire, comme le pensent Guérin et les sympathiques militants de l'Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA).

En 1864, Marx rédige le projet de statuts de la 1re Internationale, alors appelée Association Internationale des Travailleurs (AIT). C'est le premier organisme ouvrier qui se bat à visage découvert, puisque Marx, comme Bakounine, n'a animé jusqu'alors que des sociétés secrètes. Marx sait qu'elle est en majorité proudhonienne et trade-unioniste. Aussi son texte ne doit-il pas choquer ces deux tendances anti-étatistes. Écoutez plutôt: «L'émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné.» Cependant, si ce passage apparaît tel quel dans les textes en français, italien et espagnol (pays dont les sections sont en majorité anarchistes), on voit apparaître, comme par hasard, dans les textes allemand et anglais, un final légèrement différent : «... doit être subordonné en tant que moyen...»,32 c'est-à-dire que Marx fait déjà apparaître, pour les sections où elle ne sera pas trop combattue, l'idée que le parti politique est un moyen. Au congrès de 1871, Marx rajoute: «... cette organisation du prolétariat en parti politique33est nécessaire pour assurer le triomphe de la révolution sociale.» Enfin, point final, au Congrès d'Amsterdam de 1872, il fait adopter ce passage : «La conquête du pouvoir politique est le grand devoir du prolétariat», ce qui correspondait à sa conviction profonde, puisqu'il avait écrit dans Le Manifeste: «La première étape de la révolution ouvrière, c'est la constitution du prolétariat en classe régnante, la conquête du régime démocratique. Le prolétariat usera de sa suprématie politique pour arracher peu à peu à la bourgeoisie tout le capital, pour centraliser entre les mains de l'État,34 c'est-à-dire du prolétariat organisé en classe dirigeante, tous les instruments de production.» Et, plus loin, Marx parle de la «centralisation du crédit entre les mains de l'État» et «(...) d'organisation d'armées industrielles».

Les cartes étaient sur table, Marx annonçait la couleur. Même si l'État est présenté comme le «prolétariat organisé en classe dirigeante», la porte est ouverte à son renforcement. Et ces positions de Marx impliquent trois choses : d'abord que le dépérissement de l'État vient après sa consolidation, ensuite qu'il s'agit de représenter la classe ouvrière par un parti, et enfin que la recherche de la conquête du pouvoir politique amène nécessairement le parlementarisme et l'électoralisme. Ces trois conséquences sont tout de suite prévues par les anarchistes qui vont combattre d'autant plus violemment la théorie de la prise du pouvoir d'État qu'ils savent qu'elle est une des préoccupations majeures de Marx pour lequel le problème de l'État n'a pas la même importance que pour eux, puisque chez Marx, il n'est qu'un reflet, qu'une conséquence de là domination de classe, et qu'il doit disparaître avec elle. Et l'on sait comme les textes marxistes sur la disparition de l'État sont rares et on cherche encore dans son œuvre le moindre passage expliquant comment cet organisme qui se renforce pourrait s'affaiblir un jour.

Bakounine le comprend très bien: «(...) Selon la théorie de M. Marx, le peuple non seulement ne doit pas détruire l'État, mais doit au contraire l'affermir, le rendre encore plus puissant et, sous cette forme, le mettre à la disposition de ses bienfaiteurs, de ses tuteurs et de ses éducateurs, les chefs du Parti communiste, en un mot à la disposition de M. Marx et de ses amis qui commenceront aussitôt à l'affranchir à leur manière. Ils prendront en main les rênes du gouvernement, parce que le peuple ignorant a besoin d'une bonne tutelle ; ils créeront une banque d'État unique qui concentrera entre ses mains la totalité du commerce, de l'industrie, de l'agriculture et même la production scientifique, tandis que la masse du peuple sera divisée en deux armées : l'armée industrielle et l'armée agricole, sous le commandement direct des ingénieurs de l'État qui formeront une caste politico-savante privilégiée.»35

Et, dans un autre texte, Bakounine est encore plus prophétique: «... Tout cela exigera une science immense et beaucoup de têtes débordantes de cervelle dans ce gouvernement. Ce sera le régime de l'intelligence scientifique, le plus aristocratique, le plus despotique, le plus arrogant et le plus méprisant de tous les régimes. Il y aura une nouvelle classe, une hiérarchie nouvelle... et le monde se partagera entre une minorité dominant au nom de la science, et une immense majorité ignorante. Alors gare à la masse des ignorants ! Un tel régime ne manquera pas de soulever de très sérieux mécontentements dans cette masse, et, pour la contenir, le gouvernement illuminateur et émancipateur de M. Marx aura besoin d'une force armée non moins sérieuse. Car le gouvernement doit être fort, dit M. Engels, pour maintenir dans l'ordre ces millions d'analphabètes dont le soulèvement brutal pourrait tout détruire et tout renverser.»

Y a-t-il une description plus exacte, soixante-dix ans à l'avance, du régime soviétique ?

Il faut aussi rappeler que la plupart des citations marxistes-léninistes anti-étatiques que j'ai proposées plus haut correspondent à un certain tournant opportuniste dans la vie de Marx comme dans celle de Lénine. Marx, par exemple, tient compte, au début, de l'opposition proudhonienne et bakouninienne dans la 1re Internationale, puis, petit à petit et jusqu'à l'exclusion de Bakounine en 1872, arrive à ses fins, jette le masque, affirme ses idées sur l'importance du parti et de l'État. Mais entre-temps il y a eu la Commune, qui a appliqué les idées anarchistes, et qui a suscité un intérêt et une sympathie passionnés dans la gauche internationale. Alors Marx fait un virage à 180°, ce qui ne lui est pas difficile puisque, sur le plan théorique, et surtout dans des écrits d'avant Le Manifeste, il a parlé du dépérissement et de l'inutilité de l'État. Il écrit alors La guerre civile en France et y applaudit à «...l'auto-gouvernement des producteurs» et aux tendances et réalisations anti-étatiques des Communards. Seulement, quelques mois plus tard, il attaque à boulets rouges les anarchistes dont il venait de défendre les idées, et réussit à faire exclure Bakounine et Guillaume de l'AIT. Alors ? Quel est le vrai Marx, celui qui glorifie les «auto-gouvernants» ou celui qui les chasse de la 1re Internationale ? Armand Marc-Lipiansky, dans le numéro déjà cité de L'Europe en formation, consacré à «Anarchisme et fédéralisme», propose une explication: «Y aurait-il deux Marx, le théoricien et l'homme de parti ? Mais qu'en serait-il alors de l'unité de la pensée et de l’action ? Ou n'est-ce pas Bakounine qui voit juste lorsqu'il écrit, parlant de la Commune: «... Les marxiens eux-mêmes, dont toutes les idées avaient été renversées par cette insurrection, se virent obligés de tirer devant elle leur chapeau; ils firent plus: à l'envers de la plus simple logique et de leurs sentiments véritables, ils proclamèrent que son programme et son but étaient les leurs. Ce fut un travestissement vraiment bouffon, mais forcé. Ils avaient dû le faire, sous peine de se voir débordés et abandonnés de tous, tellement la passion que cette révolution avait provoquée en tout le monde avait été puissante» (Lettre à La Liberté de Bruxelles). Que la Commune de Paris, dans son déclenchement et ses aspirations premières, ait été une révolution socialiste, révolutionnaire, anti-autoritaire, c'est une évidence, reconnue par Marx lui-même. Elle fut cette «négation audacieuse, bien prononcée, de l'État» (Bakounine, La Commune de Paris et la notion de l'État) que préconisait depuis plusieurs années Bakounine quand, dans l'Internationale, combattant avec la dernière énergie toute forme d'étatisme, même «révolutionnaire» ou populaire, il dénonçait dans le marxisme la tendance à un «communisme d'État».»

Plus loin, Marc-Lipiansky revient sur cette dualité Marx-théoricien et Marx-politicien qui, pour moi, ne peut excuser une double attitude, car, de deux choses l'une, ou Marx ne fait pas ce qu'il pense, et c'est grave, et cette hypocrisie est bien celle que l'on trouve chez des dirigeants du PC osant parler des «libertés», ou alors il agit suivant ses convictions profondes, et il est vraiment un autoritariste : «Que Marx, ajoute Marc-Lipiansky, n'ait jamais abandonné l'utopie anarchiste de sa jeunesse, c'est probable. Que le marxisme ait été défiguré et trahi d'abord par Engels, puis par Lénine et ses épigones, et que les tenants du «marxisme établi» n'offrent de la pensée de Marx qu'une misérable ou sinistre caricature, c'est une évidence. Mais on peut se demander si les germes de cette trahison ne sont pas dans la pensée de Marx lui-même, et notamment dans la contradiction entre les méthodes préconisées et la finalité poursuivie, entre la théorie et la pratique.» Je suis d'accord avec ce texte, sauf sur un point : il n'est pas possible que le Marx de 1872 ait eu vis-à-vis de l'État les mêmes idées qu'en 1840, car il est alors beaucoup plus obnubilé par l'importance du Parti et de la prise du pouvoir d'État que par le dépérissement de celui-ci. Les textes de 1871 sont donc dictés par l'opportunisme.

Le tournant opportuniste de Lénine date de 1917. Il publie alors L'État et la révolution dont sont extraites mes citations. Or, encore plus que chez Marx, tout, avant et après36 le virage anti-étatique, est pro-étatique, centralisateur, autoritariste. Que s'est-il passé ? Eh bien, il est arrivé à Lénine ce qui est arrivé à Marx, c'est-à-dire que les faits ont infirmé leurs théories sur le «raffermissement du pouvoir politique», avec la différence que Marx écrit La guerre civile en France après la Commune, alors que Lénine précède avec son livre la Révolution d'Octobre. Mais le génial Oulianov sent qu'elle sera une lame de fond de la base, une révolution spontanéiste, et qu'il s'agit plus de s'y insérer que de la provoquer. De plus, il a l'expérience de 1905, date des premiers «soviets», et il sait que ce sont des organisations de la base. Et lui qui avait alors attaqué ce pouvoir autogestionnaire37 fait aussi son virage, écrit L'État et la révolution et, dans la même foulée, s'écrie, début 1918 : «Les idées anarchistes revêtent aujourd'hui des formes vivantes !» pour, quelques mois après, faire tirer au canon sur les anarchistes de Moscou, ce qui entame une série de persécutions contre eux qui ne cessera pas et sera accompagnée d'emprisonnements, d'exils et d'exécutions. Comme pour Marx, la courte période libertaire est un «corps étranger» dans le comportement et la doctrine léninistes. C'est l'époque où il adopte l'expression, rare sous la plume de Marx et d'Engels, de «dictature du prolétariat», qu'il explique ainsi: «Tous les citoyens se transforment en employés salariés de l'État, personnifié lui-même par les ouvriers armés.» Il emploie aussi le terme de «demi-État» et exprime le vœu — à ce moment-là — que cette dictature évite la hiérarchisation et la bureaucratie. Mais il ne peut s'empêcher d'annoncer l'avenir et ses propres méthodes futures en ajoutant: «La dictature est un pouvoir qui s'appuie directement sur la violence et n'est liée par aucune loi.»

Quelques mois après il sera pris par le piège traditionnel du pouvoir et par ses anciennes et habituelles théories dont les principes engendrent non seulement la «dictature du prolétariat» mais la dictature de l'élite du prolétariat, c'est-à-dire du Parti, et c'est ce qui se produit. Seulement Lénine, déjà plus «jacobin» que Marx, va, de par cette préparation idéologique et la pression des événements, pousser très loin les excès d'une direction élitiste et, c'est le cas de le dire, «partisane». Et quand Trotsky dénonce la bureaucratie stalinienne comme un «accident», ou comme une «dégénérescence» du léninisme, il se moque du monde, d'abord parce qu'il a présidé lui-même, et avec Lénine, à la naissance et au renforcement de cette bureaucratie, et ensuite parce qu'on ne peut à la fois établir une dictature et l'empêcher de régner par la multiplication des rouages coercitifs, j'ai nommé la bureaucratie. Et Kaménev en 1921, impartialement, signalera que l'on était passé de 250.000 fonctionnaires pour tout l'Empire tsariste, à 240.000 bureaucrates pour la seule ville de Moscou !

Évidemment on peut être à l'origine d'un état de choses et se rendre compte un jour qu'on a fait fausse route. C'est ce qui semble être arrivé à Lénine qui, à la fin de sa vie, regretta cet enchaînement pourtant fatal. La dictature entraîne non seulement la multiplication du nombre des fonctionnaires, mais aussi le renforcement de leur pouvoir. Peut-être aussi que l'opportunisme de Lénine, qui était autant une qualité qu'un défaut, l'aurait poussé, s'il avait vécu, à répudier cette dictature du Parti qu'il avait tant prônée, mais dont il voyait soudain les enchaînements catastrophiques. Peut-être que son humanisme, réel ou supposé, doublé d'un pragmatisme certain, l'aurait amené à faire un nouveau virage, dans l'autre direction celui-là, c'est-à-dire en direction de l'autogestion sociale et économique par les masses russes, permettant ainsi une révolution profonde et durable où la liberté et la créativité du peuple auraient complètement changé la situation. Mais voilà, dommage, son grand tort fut d'être marxiste ! Sans oublier cependant qu'il eut, lui aussi, sa part dans le développement des côtés négatifs du marxisme, de certains aspects en tout cas, car il n'y avait pas chez Marx une telle importance donnée au «Parti». Mais il y avait déjà le «Parti», la «centralisation », et Lénine n'a fait qu'amplifier considérablement leur importance. Quand, au début du siècle, Rosa Luxembourg et Trotsky (pourquoi Trotsky oublia-t-il en 1918 ses critiques de 1903 ? Eut-il alors l'enivrement du pouvoir?) le traitèrent de jacobin pour ses façons de concevoir la discipline et le rôle des dirigeants dans le parti, ils avaient raison, et ils avaient des raisons de le faire.

La fin et les moyens

Il apparaît que, dans la conduite des marxistes de la 1re Internationale comme dans celle des bolcheviks, le respect de la ligne droite n'est pas la qualité primordiale des uns et des autres. Dans les deux cas, on semble donner la priorité à la victoire coûte que coûte, même s'il faut pour cela renier tel ou tel point essentiel de la doctrine. On sait que ce machiavélisme se retrouve largement dans les partis communistes actuels.

Chaque fois que Marx s'est trouvé confronté à des faits qui gênaient sa théorie, il les a ignorés. Cette attitude relève du fameux principe: «La fin justifie les moyens.» «Puisque l'ensemble de notre idéologie est juste, qu'elle va dans le sens de l'histoire, qu'elle sauve l'humanité, les, quelques faits gênants pour elle ne peuvent être qu'accidentels et provisoires. Méprisons-les !» C'est, en quelque sorte, l'esprit de synthèse marxiste qui élimine l'esprit d'analyse marxiste, positif lui.

Mais c'est surtout à propos de la grande bataille autour de l'État que les marxistes vont montrer leur attachement à la formule «La fin justifie les moyens» : «Selon les marxistes, ce joug étatique, cette dictature, est une phase de transition nécessaire pour arriver à l'émancipation totale du peuple: l'anarchie ou la liberté étant le but, l'État ou la dictature le moyen. Ainsi donc, pour affranchir les masses populaires, on devrait commencer par les asservir. (...) aucune dictature ne peut avoir d'autre fin que de durer le plus longtemps possible (...) la liberté ne peut être créée que par la liberté.»38

Cette réaction des penseurs anarchistes contre le machiavélisme, eux qui furent aussi des hommes d'action, qui se battirent sur les barricades ou furent emprisonnés, est à saluer d'un grand coup de chapeau. Décidément l'anarchisme n'est pas qu'un idéal politique, mais un humanisme ! Avoir vu que, même dans l'arène politique, non seulement la fin ne justifiait pas les moyens, mais au contraire que les moyens conditionnaient la fin, en plein XIXe siècle, après quatre cents ans d'histoire dominée par Machiavel, c'est remarquable et c'est fécond : c'est de là que peut sortir une révolution qui, comme dit Semprun Maura, est à «réinventer».

Il ne faut pas oublier non plus que le catholicisme, qui aurait dû être le premier défenseur des «bons moyens», avait été, dans sa participation à la conduite des États, tout aussi machiavélique ; pensons aux Jésuites ! Les marxistes leur emboîtèrent le pas, et Ernestan a pu écrire: «(...) il fut tacitement convenu que la fin justifie les moyens, conviction non seulement monstrueuse mais radicalement fausse, attendu que les moyens sont inséparables de la fin, qu'ils déterminent la fin et que le socialisme étant un perpétuel devenir, ses moyens sont sa fin.»39

Quelques années avant Tolstoï et Gandhi, voici donc un mouvement qui veut changer le monde, mais qui refuse de le faire suivant les mœurs et dans les ornières habituelles. Proudhon ironise déjà contre les marxistes en disant : «La dictature démocratique (deux mots qui ne devraient jamais être accouplés [P. O.]), c'est l'absolutisme pris pour se sauver de l'absolutisme...», et il redit la même chose en termes économiques: «(...) C'est l'arbitraire administratif pour empêcher l'arbitraire commercial...» Nous dirions : la dictature politique pour supprimer l'inégalité sociale. Et Bakounine revient à la charge : «Les marxiens40 affirment que seule la dictature transitoire — la leur évidemment — peut créer la volonté du peuple. Nous leur répondons : aucune dictature ne peut avoir d'autre objet que de se perpétuer (...)» (Étatisme et anarchisme, 1873).

Il y a aussi une autre pratique marxiste qui découle de cette prédominance donnée aux moyens, soi-disant sanctifiés par une fin juste. «Est moral, disait Lénine, ce qui est utile au prolétariat», ce qui fera s'écrier Soljénitsyne dans L'archipel du Goulag : «... du temps où la morale n'était pas relative !», se référant à la période tsariste, ce qui est assez discutable, car la défense des «bons moyens» n'a toujours été qu'une hypocrisie dans les sociétés chrétiennes régnant par le fer et le feu. J'aime mieux ce passage de Carlos Semprun-Maura dans Révolution et contre-révolution en Catalogne : «Pourtant le problème se pose aujourd'hui comme hier, en Catalogne et ailleurs, de savoir si la révolution signifie la mise en place d’une bonne hiérarchie (État ouvrier) avec ses bons camps de concentration, ses bons pelotons d'exécution, sa bonne torture, etc. (...)»

Je reviendrai sur ce problème très important de la violence, mais je veux signaler une pratique que l'on attribue aux communistes depuis Staline seulement, alors que — je m'excuse de me répéter mais les faits historiques sont têtus — elle a commencé avec Marx et Engels. C'est cette habitude odieuse, exaspérante, efficace malheureusement, mais jamais défendable, qui consiste à remplacer la discussion théorique par l'injure ou la calomnie. On verra au chapitre «Marx contre Bakounine» à quel point les auteurs du Manifeste se conduisirent bassement, et combien l'injure et la diffamation visant Bakounine et d'autres ennemis politiques furent habituelles chez eux. Et, depuis cent ans, c'est une triste et longue litanie de calomnies adressées à tous les adversaires principaux, secondaires, permanents ou occasionnels du marxisme. Bakounine fut poursuivi pendant trente ans de sa vie par le petit article paru dans La Gazette rhénane, le journal de Karl Marx, où on laissait entendre qu'il était un agent du Tsar. Plus tard, il fut exclu de l'Internationale par Marx et Engels, non pour des motifs idéologiques, mais pour malhonnêteté!41 Auparavant Marx avait essayé de démolir Proudhon non seulement sur le plan théorique, ce qui était son droit le plus strict, mais sur le plan de sa réputation... et il attendit pour exécuter ce deuxième volet de ses attaques que Proudhon fût mort...

En 1896, à Londres, au Congrès qui consacrera la scission entre socialistes et anarchistes, Marx étant mort, Mme Aveling, sa fille, qui traduisait les discours, s'ingéniait à tronquer ceux des libertaires...

Le 2 mars 1921, Radio-Moscou annonce une mutinerie à Cronstadt, «menée par un général tsariste et organisée par le contre-espionnage français»42 !

Cinq jours après, au Congrès du Parti communiste, Lénine parle de la révolte des marins et du peuple de Cronstadt comme d'un «mouvement petit-bourgeois anarchiste» (en trois ans «anarchiste» était donc devenu une insulte) et décrit les révoltés comme «un conglomérat mal défini ou une association d'éléments disparates légèrement plus à droite que les bolcheviks semble-t-il et peut-être même plus à gauche».

Sur ces mêmes événements, Trotsky s'exprime ainsi : «(...) évidemment le gouvernement révolutionnaire ne pouvait pas «faire cadeau» aux marins insurgés de la forteresse qui protégeait Pétrograd, simplement parce que quelques anarchistes et socialistes révolutionnaires douteux patronnaient une poignée de paysans réactionnaires et de soldats en rébellion.» Tant de mensonges, en si peu de lignes, c'est un record ! Plus tard Makhno, trahi par ce même Trotsky, fut qualifié de «bandit anarchiste» et «d'allié de la réaction». On fit aussi courir le bruit qu'il était antisémite.43

Puis il y eut la période stalinienne qui, comme on le sait, ne fit que continuer, amplifier et systématiser la méthode. Tous les grands chefs de l'aventure léninienne devinrent des contre-révolutionnaires, des fascistes, des agents de l'étranger. Et le plus odieux, c'est lorsque le stalinisme tuait et calomniait en même temps. Ainsi Andres Nin, dirigeant espagnol du POUM trotskyste, enlevé, torturé et exécuté par le NKVD en Espagne avec l'aide du Parti communiste espagnol, fut dénoncé comme... hitlérien. Pendant tout le temps où l'on recherchait son cadavre et où les anarchistes et les trotskystes demandaient: «Donde esta Nin ?»,44 les moscoutaires répondaient: «En Salamanca o en Berlin»45 !

Les anarchistes espagnols furent submergés par une quantité de racontars ignobles... qui ont la vie dure. Dans un long ouvrage sur la Résistance, paru récemment, et qui eut droit à une bonne critique du Nouvel Observateur, Alain Guérin répète ces calomnies éculées : les anarchistes étaient «des bandits», ils emmenaient leurs ennemis au paseo46et, le comble, «ils brûlaient l'argent». Des ex-bandits, nous avons vu effectivement qu'il y en avait parmi eux ; pour le paseo, il est assez insidieux de mentir ainsi par omission, quand on sait que cette triste coutume eut lieu chez les franquistes et chez les communistes, qui, de plus, possédaient des geôles, à Barcelone et à Valence, où on ne pouvait se tenir ni debout, ni couché. Enfin l'événement auquel fait allusion Guérin, quand il parle «d'argent brûlé», s'est effectivement produit à la suite de l'attaque d'une banque par les miliciens libertaires de Barcelone qui brûlèrent les billets de banque, dans un grand feu de joie. Et ce qu'oublie de dire Guérin, c'est que ces gens croyaient tellement à la révolution totale, à l'avènement d'un monde nouveau, que pas un ne mit un billet dans sa poche !

On sait l'invraisemblable manière injurieuse dont Blum fut traité par le PCF avant de devenir son allié. On sait — pour ceux qui croient au changement du même PCF — comment la dernière campagne contre Mitterrand fut décidée, exploitée, arrêtée au bord de la calomnie personnelle mais n'ayant pas exclu la calomnie politique.

Cette diffamation politique est souvent décidée contre tout homme qui prend trop d'importance, à l'extérieur comme à l'intérieur du PC ; ainsi Lecœur, Tillon et Marty, ce dernier étant devenu évidemment «un flic». Par ailleurs si les dirigeants communistes s'adjugent le droit de «fabriquer» ou de «démolir» un homme, il faut entendre leurs hurlements si on ose contre eux attaques et critiques. Et les hommes de gauche ont trop souvent cédé à ce chantage, de peur de mêler leurs voix à celles de la réaction et de «désespérer Billancourt». Malheureusement encore, quand Kravtchenko et Le Figaro dénonçaient les camps, c'était eux qui disaient vrai, et Khrouchtchev ne fit que le répéter dix ans plus tard. Aussi s'agit-il de voir les choses en face : il n'y a pas deux vérités, une prolétarienne et une capitaliste, il n'y a pas de «bonne» torture, ni de «bons» camps de concentration, il y a l'assassinat, la coercition, les excès du pouvoir, l'autorité, et il y a en face la liberté et la dignité de l'homme. Quant à cette crainte — qui existe encore non seulement au PC mais dans toute la gauche française — de dénoncer les crimes ou les injustices communistes de peur d'apporter de l'eau au moulin réactionnaire, elle procède de cette méconnaissance de l'idée gramscienne : «La vérité est révolutionnaire», et de l'habitude de penser que «malgré tout... quoi qu'on en dise... oui, je sais bien... mais l'expérience socialiste reste supérieure à l'expérience capitaliste». Supérieure en quoi ? En bien ou en mal ?

Il ne faudrait pas clore cette longue série de mensonges, d'injures et de trucages sans citer ses manifestations plus récentes. En 1968, elles sont dignes de leur passé ! Cohn-Bendit est «... un agent sioniste payé par la CIA» (L'Humanité, mai 1968). Marchais écrit: «Les faux révolutionnaires de Nanterre servent les intérêts du pouvoir gaulliste et des grands monopoles capitalistes», et Andrieu va plus loin : «Voilà qui nous confirmerait, s'il en était besoin, dans notre conviction qu'une partie des groupes dits gauchistes sont directement branchés sur le ministère de l'Intérieur» (L'Humanité, 1970).

Sartre, traité par les communistes de «chacal à stylo» et de «hyène dactylographe» résume bien tout cela, mais on ne peut que lui reprocher d'en parler au passé : «De 45 à 52 la calomnie était le procédé le plus utilisé par le PC. Le plus bel exemple, c'est Nizan. On sait qu'il a quitté le Parti en 39-40, aussitôt on apprend qu'il est un traître, à preuve qu'il y en a un, Pluvinage, dans un de ses romans. D'ailleurs il émargeait au ministère de l'Intérieur, on y avait vu sa signature (...) D'un autre écrivain, qui était en effet sorti du Parti: « Il était bien obligé de faire ce que la police voulait, il avait épousé une putain qui avait été en carte. Marty, il espionnait les révolutionnaires dès l'époque de la mer Noire» (On a raison de se révolter).

Fallait-il que le Parti soit bête, pour ne pas l'avoir démasqué plus tôt. Pensez ! Depuis 1917 !

Je sais ce qu'on va me dire : tout cela existe dans tous les partis, c'est de bonne guerre, il n'y a pas qu'au PC qu'on essaie de salir l'ennemi. Premièrement, il n'y a que dans le mouvement communiste international que cela existe de cette manière, avec cette ampleur, cette imbécillité... mais aussi cette efficacité, cette systématisation. Deuxièmement, il est vrai que cela se trouve aussi dans d'autres milieux politiques. Eh bien ! je le regrette, le condamne tout autant et y reviendrai dans le chapitre sur «Les mouvements anarchistes actuels... et leurs défauts». Mais on doit à la vérité de dire que, dans le mouvement anarchiste, le mensonge n'a jamais été une arme habituelle, une arme politique, une arme prônée et employée par les théoriciens du mouvement.

En revanche, il est un domaine où les anarchistes ne sont pas sans taches, c'est celui de la violence, encore qu'il faille distinguer entre la violence communiste, qui s'est exercée après la prise de pouvoir, et la violence libertaire qui se considère comme une légitime défense face à la violence du pouvoir. J'en reparlerai dans le paragraphe sur «La propagande par le fait» et dans le chapitre sur les «Mouvements anarchistes actuels», mais il faut dire tout de suite, dans ce paragraphe sur «la fin et les moyens», que la systématisation de la violence chez les anarchistes est une faille, et de taille, dans le principe de «la fin ne justifie pas les moyens ». Évidemment on peut, et on doit, considérer la plupart des révolutions populaires, même violentes, comme le dernier argument, le dernier moyen de secouer un joug. Mais, par ailleurs, il eût fallu être plus conséquent, et étendre au domaine de la violence ce qu'on avait découvert dans celui de l'État. Il eût fallu comprendre et affirmer que le moyen violence ne peut apporter la fin non-violence. D'où les réactions de Tolstoï et de beaucoup d'anarchistes athées, contre la violence : «L'idée que l'anarchie peut être instaurée par la force est aussi fallacieuse que l'idée qu'elle peut être maintenue par la force. La violence ne peut pas conserver l'anarchie, elle ne peut pas lui donner naissance» (E. Armand, L'En dehors).

Je crois que le mouvement anarchiste, qui s'est montré profond et complet sur beaucoup de sujets (la patrie, la guerre, l'exploitation, la liberté) n'a pas assez approfondi ce thème et a trop continué sur sa lancée de sympathie envers Ravachol, Vaillant, Bonnot, etc., malgré la réaction anarcho-syndicaliste des années 1900. Actuellement encore il est dommage que lorsqu'on dit «anarchie», on pense uniquement Baader.47 Ce qui ne veut pas dire que le problème soit simple, et qu'on doive systématiquement condamner la violence. J'en donnerai deux exemples. Quand Durruti, Ascaso et Jover se trouvent à Cuba dans les années 20, ils sont témoins d'enlèvements et de tortures de paysans par les gardes-chiourme des propriétaires terriens. Ils décident alors de tuer l'un d'entre eux, et le font, ce qui redonne courage aux exploités cubains et les mobilise. Quant au deuxième exemple, il est du domaine de la futurologie : quel démocrate, quel libertaire, quel progressiste dans le monde n'applaudirait à l'exécution de Pinochet ? Sont-ce là des violences inutiles, ou la justice la plus élémentaire ?

Il n'est donc pas facile d'avoir une position bien tranchée au sujet de la violence, mais il y a à en parler, à en parler plus, et longuement. En outre, si la violence bolchevique fut celle d'une autorité en place, il est exact que les anarchistes espagnols, une fois maîtres — pas pour longtemps — de la situation, commirent également des excès. Il serait peu honnête de le nier. Il faut simplement affirmer bien fort que la violence du clergé et des grands propriétaires espagnols, depuis des siècles, excusait bien des vengeances, et que les exemples de prêtres espagnols dénonçant des ouvriers ou des nationalistes basques catholiques pour les faire arrêter ou condamner à mort sont nombreux avant 1936 ou au début de la guerre civile. Il est bon cependant de citer le témoignage courageux d'un anarchiste, Juan Peiro, fusillé plus tard par les franquistes et qui, en pleine guerre d'Espagne, s'exprime ainsi : «(...) J'affirme en toute responsabilité que tous les secteurs antifascistes, depuis l'Estat Catala jusqu'au POUM, en passant par l'Esquerra republicana et par le PSUC48 ont donné un contingent de voleurs et d'assassins au moins égal à celui qu'ont donné la CNT et la FAI (...)

«Les hommes ont tué pour tuer, parce qu'on pouvait tuer dans l'impunité et, dans cette tempête, les hommes ont été assassinés, non parce qu'ils étaient fascistes ou ennemis du peuple, ou ennemis de notre révolution ou quoi que ce soit qui y ressemble. Ils l'ont été par caprice et de nombreux immolés sont tombés à cause de rancunes et de comptes à régler.»49

Je préfère ce courage lucide aux mensonges par omission des staliniens !

Cependant, je voudrais compléter ces quelques lignes trop brèves, car le sujet est vaste, sur la violence, par un passage d'un remarquable ouvrage collectif anarchiste, Autogestion, État, Révolution: «Dans une situation donnée (révolution, lutte antifasciste) on peut être amené à des actes de violence, le fait de prendre un fusil et s'en servir, par exemple. Nous ne voulons pas ici prêcher pour un nouveau dogme : la violence partout ou la non-violence intégrale. Tout d'abord parce que nous n'y croyons pas et pensons qu'il y a parfois obligation à se défendre, de la manière que l'on peut... Mais précisément nous pensons aussi que la nécessité a ses limites ou qu'elle a bon dos, comme on voudra, et qu'entre le camarade disant: «C'est la guerre, tant pis pour les œufs cassés», et celui disant: «C'est la guerre, oui, mais essayons de casser le moins d'œufs possible», nous préférons encore le deuxième. Il y a une certaine griserie des armes et de la violence en elle-même, personne n'en disconviendra, et il est si facile de liquider un problème... en supprimant un homme ! Aussi ne croyons-nous pas à la sacro-sainte excuse de la «passion» révolutionnaire, ou du moins nous en méfions-nous beaucoup, car nous savons qu'en Espagne et dans nos rangs, oui, certains avaient la gâchette par trop sensible : le maintien de «l'ordre révolutionnaire» se confond parfois très vite avec une certaine «terreur», et le meilleur milicien anarchiste peut également se transformer très vite en tchékiste s'il n'y prend garde. Cela n'est pas agréable à dire, mais nous sommes bien obligés de le constater, pour tenter de prévenir nos futures défaillances.»

Un dernier mot sur la violence, celle des léninistes, car là on ne peut remonter à Marx qui fut toute sa vie un chercheur pacifique et à qui on ne peut reprocher la moindre prise de position en faveur de la violence, celle-ci ne venant que comme conséquence de la subordination des moyens au but qui lui est certes imputable. On croit trop, en effet, que les exécutions politiques ne commencèrent qu'avec Staline et il faut répéter que, malheureusement, Lénine fut souvent impitoyable. En 1918, il demanda que les juges qui prononçaient des condamnations trop clémentes soient exclus du Parti !

Les exécutions de mencheviks, d'anarchistes, de chrétiens orthodoxes commencèrent sous Lénine qui demanda le renforcement de la peine de mort en 1922 à propos du procès des socialistes révolutionnaires où il y eut 14 condamnations capitales. Des femmes de socialistes révolutionnaires, enceintes, furent emprisonnées dès 1918... Plus tard, en 1962, on peut relever que la peine de mort est prononcée en URSS pour viol, concussion, fausse monnaie, dilapidation des biens de l'État...

De l'utopie

On sait que Marx a qualifié le saint-simonisme, le fouriérisme et l'anarchisme, de «socialismes utopiques». Quant à lui, homme sérieux, il s'est réservé pour sa doctrine le terme de «socialisme scientifique». Depuis, il est admis que les premiers sont des socialismes farfelus, et que l'on n'entre dans les choses constructives qu'à partir de Marx. On verra là aussi que la durée d'une supercherie ne la transforme pas en la vérité, son contraire.

D'abord il faudrait s'entendre sur le mot utopie, qui ne veut rien dire et qui veut tout dire. Si l'on entend par là un système qui n'est pas réalisé au moment où on en parle, le fouriérisme, l'anarchisme, le marxisme, l'indépendance de l'Irlande et l'homme-volant sont, au XIXe siècle, des utopies. Si, en revanche, on prétend subjectivement faire une différence entre des systèmes réalisables et des systèmes irréalisables, on peut discuter à l'infini, tant que le temps n'est pas venu départager les candidats de chaque idéologie. Évidemment, le marxisme s'est concrétisé dans les faits, quoique la plupart des marxistes disent pour le défendre que les régimes communistes actuels n'en sont qu'une caricature. Pour moi qui pense le contraire, je suis donc bien forcé d'admettre que le marxisme a pris corps alors que l'anarchisme est une utopie, encore que les sociétés sans État existent, et qu'il faudrait les étudier, celles du passé et celles d'aujourd'hui, avant de dire que l'anarchisme n'est pas réalisé.

Je pense surtout que l'anarchisme étant une révolution beaucoup plus vaste que le marxisme, il est normal que l'humanité, qui ne progresse que lentement — et encore avec des avancées et des retours en arrière, puisqu'elle est souvent passée d'une «an-archie» harmonieuse à la dictature des États — que l'humanité, donc, ne soit prête à y accéder qu'avec du temps, encore que soient nombreux les signes d'une saturation évidente des masses, face à l'étatisme industriel centralisateur, bêtifiant et abrutissant. Je pense surtout qu'on a beau jeu de dire qu'un système ou qu'un projet sont utopiques tant qu'ils ne sont pas réalisés, et il faut se rappeler les sarcasmes des incrédules envers les autonomistes irlandais, minuscule petit bouchon face à l'immense Empire britannique, ou envers ceux qui croyaient depuis des siècles que l'homme volerait dans les airs ou qu'il atteindrait la Lune. «C'est en cherchant l'impossible que l'homme a toujours réalisé le possible», a écrit Bakounine.

Le plus apparemment utopique dans l'anarchie réside dans la conception qu'on peut vivre sans État. Mais, nous l'avons vu, ceci n'est à contre-courant que dans la mesure où on considère les faits dans l'optique d'un homme tout à fait circonstanciel comme l'est l'Européen du XIXe ou du XXe siècle. Et de la même façon que la république a paru comme irréalisable aux Français ayant vécu mille ans de royauté, l'anarchie paraît irréalisable à cet Européen ethnocentriste qui croit utopique tout ce qu'il n'a pas vécu ou vu.

En fait, le seul côté utopique de l'anarchie est sa croyance en une amélioration possible de la société, en un homme plus constructif que destructeur. On peut le lui reprocher, en tout cas le fait est indéniable, et, je l'ai dit, l'anarchisme est optimiste. Pour lui, ce n'est pas la société libertaire qui est utopique, mais c'est la société actuelle qui est malade, et, de la même façon que l'individu connaît des périodes de maladies morales ou physiques, mais aussi des états de santé, de même la société peut recouvrer sa santé. Il est même curieux que l'homme se conduise individuellement plus sagement que collectivement. Pourquoi ces groupes d'individus que sont les sociétés ne pourraient-ils pas lui ressembler, et, au lieu de vivre dans un délire destructeur (le vol par la propriété capitaliste, le racisme, la guerre, la torture), vivre dans un délire ludique de joie, d'imagination, de tension créatrice et non de tension criminelle ?

Messianisme marxiste

S'il y a donc une certaine foi en l'homme, que l'on pourrait qualifier d'utopique, dans l'anarchisme, il faut alors considérer que Marx est un utopiste, puisqu'il croit à un progrès inévitable. Cependant le marxisme s'est voulu prophétique, puisqu'il prédit ce progrès, alors que les anarchistes le croient possible, mais non obligatoire, puisqu'ils croient au libre arbitre: «De système, je n'en ai pas, j'en repousse formellement la supposition. Le système de l'humanité ne sera connu qu'à la fin de l'humanité (...) ce qui m'intéresse c'est de reconnaître sa route et, si je puis, de la lui frayer».50 Marx s'est, en revanche, voulu précis dans sa futurologie, et comme ses continuateurs ont accentué ce côté messianique, ils lui ont rendu un mauvais service ; on tenait avec lui un nouveau prophète et avec Le Manifeste un nouvel évangile. Il suffit de voir les réactions des furieux dogmaticiens actuels :« Comment, vous avez dit ça ! Mais ce n'est pas marxiste !» Et il faudrait se mettre à genoux et demander pardon.

Cependant, si les fidèles ont rendu encore plus rigide la pensée prophétique du «Maître», il ne faut pas faire retomber toutes les erreurs sur les continuateurs de sa pensée.
 
 

Dogmatisme marxiste et pragmatisme anarchiste

En fait, c'est Marx l'utopiste et Bakounine le réaliste, car si Marx est parti de la réalité pour construire sa théorie, il ne veut plus ensuite revenir aux faits de peur d'avoir à la réfuter. Les anarchistes, eux, ont «frayé le chemin», comme dit Proudhon, mais ils laissent aux masses le soin d'inventer la révolution, ce qui est la philosophie même de l'autogestion. Et ils remplacent, pour bâtir l'avenir, «la prévision par l'aptitude au changement», formule d'Edgard Morin qui semble directement issue des penseurs anarchistes. Ainsi Bakounine, à propos de la Commune, dit que si les communistes veulent imposer leurs idées, les socialistes-révolutionnaires veulent, eux, les propager, et jamais d'après un plan tracé à l'avance et conçu par quelques intelligences supérieures ! Ailleurs, il dit que la société future non seulement ne sera pas celle «rêvée par quelques savants» mais qu'elle ne sera pas établie «à force de décrets». Et, répondant aux critiques faites aux Communards, il ajoute: «Je crois que beaucoup de socialistes très conséquents dans leur théorie reprochent à nos amis de Paris de ne pas s'être montrés suffisamment socialistes dans leur pratique révolutionnaire (...) Je ferai observer aux théoriciens sévères de l'émancipation du prolétariat qu'ils sont injustes envers nos frères de Paris, car entre les théories les plus justes et leur mise en pratique, il y a une distance immense qu'on ne franchit pas en quelques jours (...) Tout ce que les individus peuvent faire, c'est d'élaborer, d'éclaircir et de propager les idées correspondantes à l'instinct populaire, et de plus, c'est de contribuer par leurs efforts incessants à l'organisation révolutionnaire de la puissance naturelle des masses...»51 (Bakounine, La Commune de Paris et la notion de l'État).

Il n'y a donc aucun «volontarisme», typique du marxisme, chez les anarchistes, qui ont dit par ailleurs qu'ils n'avaient aucun plan détaillé de la future société idéale, qu'ils «tenaient compte des hommes tels qu'ils sont» (Joseph Déjacques), s'opposant au dogmatisme marxien par un pragmatisme constant: «La doctrine tue la vie» (Bakounine), «Une révolution dure des siècles» (Proudhon, (Lettre à Michelet, 1860).

Il faut se demander aussi si cette façon de donner une telle primauté à la théorie n'est pas le meilleur moyen de laisser s'installer dans les cerveaux de la masse exploitée que c'est une Idée qui, petit à petit, plus tard, amènera prospérité et bonheur, ce qui est une source de résignation ou de passivité dans le présent.

Quand les anarchistes disent «destruction de l'État», ce n'est pas une théorie plus ou moins vaseuse, c'est une synthèse et un terme général que les paysans hongrois de 1919 ou les Indiens mexicains de 1910 traduisent par «possession de la terre», ou que l'étudiant de Nanterre traduit par «meilleure bouffe aux Resto U», ou que les paysans du Larzac traduisent par «nous voulons vivre en paix et en Occitans» ou que le Basque traduit par «assez de radio en français, de messe en latin, de préfet corse et d'évêque tourangeau», ou enfin que l'ouvrier et l'employé parisiens traduisent par «assez de vie idiote, assez de métro-boulot-dodo». Toutes ces revendications «utopiques» sont bien concrètes, bien compréhensibles, se rapportant à aujourd'hui, et non à ce fameux «demain on rase gratis» des communistes qui n'arrive jamais.

Élitisme et spontanéisme. Le Parti

Daniel Guérin dit que «si l'anarchisme est beaucoup moins compact, beaucoup plus fluide que le marxisme, c'est parce qu'il n'y a jamais eu un parti anarchiste unique et discipliné pour enserrer et peut-être figer sa pensée».

Il est évident que, là aussi, les méthodes diffèrent et qu'elles ont eu des répercussions historiques décisives. La prise du pouvoir par Lénine et la confiscation du mouvement spontané des soviets par les bolcheviks doivent beaucoup à l'existence d'un parti très organisé et très discipliné. En revanche, le spontanéisme des «conseils» et le manque de rigueur organisationnel des anarchistes russes, sauf Makhno, permirent cette dépossession d'un mouvement de masse par une petite minorité. Il n'est donc pas question de nier l'efficacité du parti et de la discipline, mais il faut aussi se demander si, une fois de plus, ce moyen autoritaire n'est pas plus un mal qu'un remède. C'est la volonté de suprématie du Parti et son organisation rigoureuse qui ont engendré les épurations, les exécutions et, en couronnement, la dictature schizophrénique de Staline. Faut-il donc s'organiser et se discipliner face au pouvoir parfaitement organisé et discipliné de la réaction, en risquant que cet acte de défense ne porte en lui le germe de la dictature ? La réponse n'est pas facile car le «spontanéisme» a ses bons et ses mauvais côtés. Il n'est pas question ici d'aller contre le spontanéisme des idées, qui est fécond, mais contre celui de l'organisation. Dans le premier domaine, il est évident que les anarchistes sont contre Marx et Engels, qui emploient rarement ce mot, alors qu'il apparaît tout au long de l'œuvre de Proudhon et de Bakounine, et que le premier marxiste à l'employer fréquemment est Rosa Luxembourg. On connaît les textes anti-spontanéistes de Lénine dont celui-ci (Que faire ?) : «Les ouvriers ne pouvaient pas avoir la conscience sociale-démocrate (le parti de Lénine s'appelait alors social-démocrate [P. O.]). Celle-ci ne pouvait leur venir que de l'extérieur52. L'histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu'à la conscience trade-unioniste, c'est-à-dire à la conviction qu'il faut s'unir en syndicats, se battre contre les patrons... Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques, élaborées par les représentants cultivés des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois. De même, en Russie, la doctrine sociale-démocrate surgit, d'une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier, comme le résultat naturel et inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels...

«Tout culte de la spontanéité du mouvement ouvrier, toute diminution du rôle de l'élément conscient... signifie par là même... un renforcement de l'influence de l'idéologie bourgeoise (...)»

Ce texte illustre ce que je voulais dire par «spontanéisme dans les idées», domaine où les anarchistes croient, au contraire de Lénine, à la possibilité d'apports originaux et profonds de la base. Mieux, l'expérience de la vie de travail, de l'exploitation, engendre des idées aussi fécondes que celles des théoriciens dont le rôle est avant tout de «mettre en théorie», de donner des noms et des classifications à ces révoltes en cours. Il est sûr que l'expérience ouvrière de Proudhon lui a servi autant que ses lectures. Il est sûr que Bakounine a beaucoup appris dans les révolutions du XIXe siècle auxquelles il participait le fusil à la main, et dans les contacts journaliers avec les ouvriers suisses. Mais Bakounine lui-même fut surpris par l'insurrection de Dresde, qu'il anima ensuite, mais qui avait débuté sans qu'il ne l'ait prévue ni préparée. Et les ouvriers de Lip n'avaient pas eu besoin de lire Proudhon pour devenir autogestionnaires. De la même façon, Mai 68 ne fut pas conçu par un état-major révolutionnaire, mais par la base, en l'occurrence des étudiants de Nanterre qui vivaient une oppression, celle des études sclérosées, hors de la réalité, celle de la pudibonderie, et qui prirent leur révolte en main.

On peut aussi reprocher à Lénine son manque de logique : s'il faut à la classe ouvrière des théoriciens extérieurs à elle pour avoir une conscience «social-démocrate», au nom de quel miracle spontanéiste découvrit-elle toute seule une défense de ses intérêts de l'importance des syndicats ?

Il ne faut donc pas croire que la base est incapable d'avoir des idées spontanément. Il est question, en revanche, tout en lui laissant ses possibilités de création et de participation collective à la révolution, de ne pas en déduire pour cela qu'il faille laisser le spontanéisme régner dans l'action, dans l'organisation. Tout le délicat problème de la révolution non autoritaire est là: liberté dans les idées, dans la discussion, mais discipline et coordination dans l'action. Le vrai centralisme démocratique consisterait à adopter et à faire appliquer, dans l’action, surtout en période révolutionnaire, la décision prise à la majorité, quitte à revenir à l'opinion de telle ou telle minorité, si la première décision se révèle mauvaise au feu de l'action. C'est l'époque «des cent fleurs» chinoise, malheureusement révolue. Cette discipline dans l'action, respectant la liberté dans la théorie, éviterait l'inefficacité, les tiraillements, la stérilité des excès spontanéistes. Tous les théoriciens libertaires ont été très prudents sur ce sujet, et sur la nécessité de l'organisation, depuis Proudhon et Cœurderoy jusqu'à Élisée Reclus et Kropotkine.

Quant à savoir s'il faut ou non un parti pour représenter la classe ouvrière, on sait que ce n'est pas tant sur le besoin d'une organisation que se sont opposées les deux tendances de l'AIT, mais sur sa nature. La branche libertaire voulait une organisation, en l'occurrence l'AIT, mais non d'après le principe marxien d'un parti centralisé avec, comme par hasard, direction à Londres. Elle voulait une fédération de sections fondées sur des critères linguistiques et géographiques.

Plus tard, il en émanera non seulement l'anarcho-syndicalisme, c'est-à-dire l'acceptation de s'organiser dans les syndicats, mais même des partis comme la FAI, la Fédération Anarchiste Ibérique, dont le fonctionnement, à côté de la CNT, syndicat anarchiste, ne manquera pas d’efficacité. Seulement les anarchistes conçoivent une organisation radicalement différente de celle des communistes. Dans la France de 1975, l'ORA, l'Organisation Révolutionnaire Anarchiste, déclare: «Il ne s'agit pas, pour nous, d'édifier une organisation avant-gardiste semblable à un parti séparé de la classe ouvrière, centralisé et hiérarchisé, reproduisant en son sein l'idéologie dominante, mais d'élaborer une organisation spécifique dont le but est d'assurer un débat politique permanent et de répondre au besoin de formation, de coordination et de confrontation des pratiques des militants ouvriers, se réclamant de la théorie communiste libertaire.»

Et, pour commencer, pour ne pas reproduire en leur sein «l'idéologie dominante», les organisations anarchistes ont toujours eu deux ou trois principes organisationnels inébranlables. Contrairement à l'usage instauré par Lénine, ils ne veulent pas la hiérarchie et la différenciation d'avec la base que représentent les «révolutionnaires professionnels, dont le métier est l'action révolutionnaire» et qui vivent «aux frais du Parti». Il n'y a donc pas de «permanents » dans les mouvements anarchistes et, à la CNT espagnole qui comptait 2.600.000 adhérents en 1939 à la veille de la défaite, il y avait toujours un seul secrétaire appointé. Ainsi quand Durruti, Jover et Ascaso n'étaient pas en prison, avant 1936, il leur fallait chercher du travail, et comme c'était des manuels, ils se réembauchaient toujours à l'usine (ou en boutique puisque Ascaso était coiffeur), ce qui était le meilleur moyen de rester en contact avec les exploités. En revanche, on ne dira jamais assez l'immense supercherie qui consiste à nous présenter les candidats du Parti communiste comme métallurgistes ou électriciens, alors qu'ils n'ont pas remis les pieds à l'usine depuis vingt ou quarante ans. Évidemment, tous les arguments sont bons pour récolter des voix. Et l'on sait maintenant que Thorez n'a jamais été mineur, et pourtant le PCF et lui-même l'ont toujours proclamé.

L'origine ouvrière de certains dirigeants communistes n'évite pas que leurs partis soient dirigés par une élite, ce qui faisait bondir Bakounine : «Prétendre qu'un groupe d'individus, même les plus intelligents et les mieux intentionnés, seront capables de devenir la pensée, l'âme, la volonté dirigeante et unificatrice du mouvement révolutionnaire et de l'organisation économique du prolétariat de tous les pays, c'est une telle hérésie contre le sens commun et contre l'expérience historique, qu'on se demande avec étonnement comment un homme aussi intelligent que M. Marx a pu la concevoir» (Bakounine, Lettre au journal de Bruxelles La Liberté, 1872).

Et Bakounine sait bien qu'on va atténuer cet élitisme en mettant parfois des travailleurs aux postes de commandes, mais il voit l'imposture que cela représente: «(...) cette minorité (dictature du prolétariat), nous disent les marxistes, sera composée de travailleurs ou d'anciens travailleurs, peut-être, mais dès qu'ils deviendront des gouvernants ou des représentants du peuple, ils cesseront d'être des travailleurs (...)» (Bakounine, Étatisme et anarchie).

Enfin Bakounine nous décrit, avec cent ans d'avance, le «permanent» d'aujourd'hui : «Ah ! c'est qu'il existe dans la classe ouvrière un petit nombre d'ouvriers à demi littéraires, prétentieux, vaniteux, ambitieux, et qu'en toute justice on pourrait appeler des ouvriers bourgeois. Ils aiment à se poser comme des chefs, comme des hommes d'État des associations ouvrières, et l'on conçoit qu'ils craignent la compétition des hommes sortis de la classe bourgeoise, souvent plus modestes et moins ambitieux qu'eux, mais qui pourraient, sans le vouloir, les éclipser» (Bakounine, Lettre aux compagnons de la Fédération des Sections internationales du Jura, 1873).

Il y a là un thème qu'on n'a pas assez fouillé, celui du «permanent communiste» qui a sacrifié — il faut le reconnaître — toute ambition d'argent, mais qui remplace l'ascension économique par l'ascension sociale. Quoi de plus grisant, en effet, pour un ancien manuel, de savoir parler, de savoir écrire... et de pouvoir dominer. Ah ! il est bien exact que l'exploitation n'est pas qu'économique, et que le «pouvoir» a bien des facettes ! Et ce texte de Bakounine ne nous éclaire-t-il pas sur la manière dont on traite les intellectuels dans les partis communistes ?

Rien de cela chez les anarchistes où non seulement les responsables ne sont ni permanents, ni appointés, mais où en plus ils ne sont pas rééligibles, la révocabilité et la rotativité des tâches étant de règle chez eux, et le contrôle de tout délégué étant la base même du système autogestionnaire qu'il s'agit de faire fonctionner non seulement dans la société future, mais dès maintenant dans l'organisation politique ou syndicale. Quelle révolution si, dès aujourd'hui, tous les partis qui se disent autogestionnaires se mettaient à appliquer en leur sein le principe de l'élaboration collective, du contrôle des tâches, de la révocabilité des élus !

Ce courant d'air pur qui circule de la base au sommet est également le meilleur moyen d'empêcher la sclérose, les tics et le formalisme de beaucoup de partis. Pour reprendre les termes de Daniel Guérin à propos du PC et de la CGT : «Le vieillissement et la phraséologie», «l'archaïsme de slogans éculés», un «attachement simiesque à des rites traditionnels qui se sont peu à peu vidés de leur contenu»... ou à des rites dont l'origine n'a rien à voir avec le socialisme autoritaire, comme la célébration de la Commune et de Louise Michel, comme le chant de l’Internationale, trois manifestations ou personnes typiquement anarchistes.

Parlementarisme et électoralisme

Le marxisme s'est divisé en deux courants : d'une part le socialisme autoritaire russe et d'autre part la social-démocratie. Mais dans un cas comme dans l'autre la prise du pouvoir politique a impliqué la participation au jeu politique existant, donc aux élections, aux parlements, parfois aux gouvernements.

Les anarchistes sont réputés au contraire pour leur abstentionnisme. Il ne faudrait pas voir en eux cependant ces irréalistes fieffés qu'on a voulu nous présenter, encore que beaucoup d'entre eux aient accumulé les erreurs de tactique par intransigeance. Bakounine n'est pas tombé dans ce travers et, quoique anti-parlementariste, il place la République et le régime électoral au-dessus de la royauté, qui correspondait pour son époque à nos modernes dictatures.

Mais les continuateurs de Bakounine ont oublié de faire ces nuances à propos du régime démocratique bourgeois, qui a tout de même permis ces garde-fous et ces contre-pouvoirs que sont le syndicalisme, la liberté de la presse, et l'électoralisme lui-même. Il est vrai qu'à force d'être bernés par la bourgeoisie, avec ou sans parlement, les révolutionnaires en venaient à un anti-électoralisme systématique.

Cependant les anarchistes n'auront pas toujours une position aussi nette, car l'anti-parlementariste a ses limites. Ainsi si, en 1934, l'abstention de la CNT et de la FAI amena la réaction espagnole au pouvoir, avec les massacres d'ouvriers que l'on sait, en 1936, ces deux mêmes organisations n'indiquèrent pas formellement leur désir de faire voter pour le Front populaire, mais leurs troupes comprirent à demi-mot ce désir, et la victoire électorale contre la réaction fut écrasante grâce aux votes des anarchistes.

Là aussi, comme pour la violence, un débat beaucoup plus poussé devrait avoir lieu, non seulement au sein du mouvement anarchiste, mais dans tous les mouvements de gauche, sur les limites et les possibilités de l'électoralisme.



 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
II
 
 
 
 

UN PEU D’HISTOIRE


 
 


4. Précurseurs et fondateurs

 

Précurseurs

On s'étonnera de trouver dans ce chapitre des noms d'hommes politiques, de philosophes, d'écrivains, qu'on n'a pas coutume de considérer comme anarchistes. Il faut bien préciser à ce sujet que : a) le mot anarchisme n'existant pas dans son sens politique jusqu'au XIXe siècle, ses précurseurs ne se sont nécessairement pas vu attribuer ce qualificatif ; b) ce n'est pas parce qu'un homme ne se déclare pas anarchiste que ses idées ne sont pas proches de l'anarchie ; je pense à Han Ryner, à Boris Vian, à Albert Camus, à Jacques Prévert, au Canard Enchaîné, aux situationnistes, à Semprun-Maura, etc. ; c) beaucoup d'hommes ont été très proches de l'anarchisme, ou même anarchistes, au cours de leur vie, pour ensuite changer d'idées, et le plus souvent terminer leur vie dans la respectabilité et l'accommodement aux valeurs classiques, ainsi Gambetta, Vlaminck, Fénéon, Henri de Régnier.

Puisque nous parlons ici de précurseurs de la pensée anarchiste, si je cite des personnalités aussi contradictoires qu'Aristippe, Zénon d'Elée, Miguel Servet, Giordano Bruno, Rabelais, La Boétie, Chelchicky, Comenius, Winstanley, Diderot, Fichte, Shelley, c'est qu'ils ont tous attaqué, avec l'anarchisme, les mêmes ennemis de la liberté et de l'épanouissement de l'homme. Ainsi Aristippe enseigna qu'on pouvait se passer de l'État, Protagoras posa le grand principe humaniste et individualiste : «L'homme est la mesure de toute chose», Zénon fut typiquement un anarchiste humaniste avant la lettre en proclamant que l'impulsion éthique propre à chaque homme est capable de le conduire naturellement au bien, vers une cité et une société débarrassées des contraintes autoritaires habituelles.

On peut noter d'ailleurs que la plupart des penseurs grecs furent, malgré leur religion «folklorique» toute de façade, des matérialistes et des humanistes, et le mythe de Prométhée peut être considéré comme la première prise de conscience anarchiste.

De la Grèce on peut passer à l'autre bout de la Méditerranée avec, plus près de nous et dans un autre contexte, Miguel Servet, Giordano Bruno, Vanini, qui tous trois attaquèrent la grande puissance autoritariste et anti-humaniste de l'époque, la religion. Ils furent brûlés vifs comme hérétiques. Puis on arrive à Rabelais dont l'abbaye de Thélème, premier phalanstère, réactualisé par les communautés anarchistes, fut une courageuse réaction contre l'intolérance de son temps. Dans une ambiance de guerres religieuses et de tueries au nom des dogmes, Rabelais imaginait et décrivait un îlot de tolérance, de vie idyllique, de liberté pour chacun et pour tous : «En cette règle n'était que cette clause : Fais ce que voudras, parce que des gens libres, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et un aiguillon qui les poussent toujours à des actes vertueux...».53

Quoi de plus sympathique que ces «utopistes» comme Rabelais ou Fourier dont l'imagination, le désir de progrès et l'aspiration au bonheur sont si grands que non seulement ils prévoient un monde différent mais le décrivent minutieusement, ce qu'on leur a assez reproché, alors qu'il est évident que chacun a le droit et le devoir de rêver, et que les rêves ont souvent des côtés bien précis. De plus, dans le cas de Rabelais, il est probable qu'il a su créer ces îlots de bonheur non seulement dans ses livres mais aussi dans sa vie, qui fut mouvementée et souvent très heureuse, prouvant ainsi que les seuls «professeurs de bonheur» acceptables sont ceux qui ont été capables de le vivre. D'où la grande sympathie que fait naître le personnage de Bakounine chez celui qui découvre sa vie de déchaînements volcaniques, de chaleur humaine, de bonheurs et de malheurs, surtout s'il la compare avec celle de ce «pisse-froid» de Marx.54

De la même réaction contre le fanatisme naît la démarche d'un La Boétie qui, dans son Discours de la servitude volontaire (1548), exprime les mêmes idées réalistes que celles des penseurs anarchistes du XIXe. Car n'est-ce pas le fruit du bon sens le plus réaliste que de désigner celui qui nous opprime comme n'ayant rien de divin ni de surnaturel et qu'il suffirait «(...) non que vous le poussiez, que vous le branliez mais que vous ne le souteniez plus : et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé la base, de son poids même fondre en bas et se rompre». N'est-ce point là une incitation à la grève générale, une préfiguration du film L'an 01 où tout le monde ayant fait à l'heure H un pas de côté face à son établi, sa machine à écrire, son poste de téléphone, tout le système s'est écroulé !

Il faut citer aussi dans les précurseurs de l'anarchie des hommes tels que les Tchèques Comenius et Chelchicky, tous deux de «l'Union des Frères bohèmes», le premier promoteur d'une pédagogie libératrice et le second adversaire de l'exploitation sociale, de la guerre, de la peine de mort et qui, n'en déplaise à M. Engels et à son mépris de la langue tchèque,55 écrivit dans cette langue ; des Anglais comme Winstanley, surnommé the Digger (le Laboureur), qui essaya de profiter de la chute de la monarchie anglaise pour établir Les lois de la liberté, titre de son livre paru quelques années après, et surtout enfin les philosophes du XVIIIe siècle, Diderot, Lessing, Fichte et bien d'autres. Il est curieux de remarquer à ce sujet combien l'idéologie du siècle des Lumières tendait à s'opposer à l'État, demandant la réduction de ses pouvoirs ou sa suppression ; même un Sylvain Maréchal, qui devait participer plus tard à la «Conspiration des Égaux» de Babeuf et de Buonarotti, écrivit des ouvrages nettement libertaires et maintint ses idées dans un passage du Manifeste des Égaux, passage désavoué ensuite par la majorité de ceux-ci, car le tournant pro-autoritaire du siècle — il est triste de le constater — se situe avec et dans la révolution française. A part Godwin, toutes les velléités anarchistes de la pensée philosophique du XVIIIe disparurent pendant cinquante ans. Et voir dans les «Égaux» une réaction antiétatiste est une conclusion hâtive. Ce fut une réaction contre l'absence de justice sociale de la révolution française, mais sans en critiquer les aspects étatistes et autoritaires.

En revanche, Godwin (1756-1836) peut être considéré comme le lien entre Diderot et Proudhon. Son livre, Analyse sur la justice politique et son influence sur la morale et le bonheur, est la première manifestation de l'anarchisme politique. Il attaque l'État de front : «La société est née de nos nécessités, l'État de nos vices» ; il comprend, comme toute la pensée anarchiste postérieure, que l'éducation des hommes peut seule permettre de faire disparaître l'État, qui n'existe que grâce à la faiblesse morale et culturelle des gouvernés ; il s'en prend aussi aux sacro-saintes institutions de la propriété, de la religion, du mariage. Et comme par là-dessus il est partisan de la révolution française, dont il ne voit alors que les côtés positifs, comme ses idées provoquent un grand enthousiasme parmi ses contemporains anglais (Shelley sera fasciné par Godwin et épousera sa fille), il est attaqué violemment par le pouvoir. Pasteur, sa carrière brisée, il sera plus tard défroqué, et mourra dans la pauvreté après avoir obtenu l'humble poste de gardien huissier de l'Échiquier.

Mais, désormais, la réaction anti-autoritaire, et non seulement socialiste, était en marche. Avant Proudhon, les systèmes et les hommes se multiplient, qui prônent à la fois la liberté individuelle et la libération économique. Toujours en Angleterre, Owen (1771-1858) conçoit l'idée de communautés villageoises où fonctionneraient des unités industrielles et agricoles, et où la coopération remplacerait la concurrence ; c'est avec raison qu'il peut intituler un de ses ouvrages Une nouvelle conception de la société (1813), une des grandes inventions de l'anarchisme étant de substituer à la concurrence, cette véritable guerre économique, la solidarité et l'association. Il est à remarquer d'ailleurs que toute cette école pré-anarchiste fut désignée dédaigneusement par Marx sous le vocable de «socialisme utopique», alors que c'est l'Anglais Thompson, disciple d'Owen, qui découvre la notion de «plus-value», attribuée à Marx, et que c'est Victor Considérant, disciple de Fourier, qui exprime la plupart des idées du Manifeste, avant Le Manifeste ; bref ce socialisme dit «utopique» semble déjà bien «scientifique.»

Puisque j'en suis à Considérant, il me faut parler de Fourier (1772-1837). On oublie trop souvent qu'il a fait une critique très approfondie du capitalisme dont il voit les aspects injustes et aberrants, la «pauvreté naissant de l'abondance», et qu'on doit le classer aussi parmi les précurseurs anarchistes car il s'en prit également à l'État qui enfante un «ordre social déséquilibré». De plus, son éthique l'apparente aux libertaires : il attaque la morale religieuse qui prône la résignation, l'ascétisme et la crainte de l'enfer. Sa cité future, ou «phalanstère», verra au contraire l'épanouissement de l'homme intégral dans le bonheur et l'harmonie.

Les pères de l'anarchie déclareront plus tard ce qu'ils doivent à Fourier, et Bakounine écrira dans Fédéralisme, socialisme et anti-théologisme : «Le mérite de ces deux systèmes socialistes (Bakounine traite aussi du saint-simonisme), d'ailleurs différents sous beaucoup de rapports, consiste principalement dans la critique profonde, scientifique, sévère, qu'ils ont faite de l'organisation actuelle de la société, dont ils ont dévoilé hardiment les contradictions monstrueuses, ensuite dans le fait d'avoir fortement attaqué et ébranlé le christianisme, au nom de la réhabilitation de la matière et des humaines passions (...).» Ce qui n'empêche pas Bakounine de voir les limites du fouriérisme, écrivant un peu plus loin dans le même ouvrage : «Le double tort des fouriéristes consista d'abord en ce qu'ils crurent sincèrement que, par la seule force de leur persuasion et de leur propagande pacifique, ils parviendraient à toucher le cœur des riches, au point que ceux-ci finiraient par venir d'eux-mêmes déposer le surplus de leur richesse aux portes de leurs phalanstères; et, en second lieu, en ce qu'ils s'imaginèrent qu'on pouvait théoriquement, a priori, construire un paradis social où l'on pourrait coucher toute l'humanité à venir. Ils n'avaient pas compris que nous pouvons bien énoncer les grands principes de son développement futur, mais que nous devons laisser aux expériences de l'avenir la réalisation pratique de ces principes.»

On reconnaît bien là une des constantes de la pensée anarchiste : la révolution peut être «indiquée» par les théoriciens, mais ce sont les masses qui non seulement la feront mais même l'inventeront.

Max Stirner (1806-1856)

Nous avons vu plus haut que l'anarchisme individualiste, dont Stirner fut le précurseur, n'est pas fondamentalement l'ennemi du collectivisme libertaire. Le dilemme est : faut-il changer la société d'abord, ou faut-il attendre que l'homme change le premier, sinon pas de changement de société possible ? Les jeunes mouvements anarchistes actuels, trop imprégnés de marxisme, ne comprennent sans doute pas assez — et pourtant les expériences socialistes devraient les éclairer — que la transformation individuelle est sinon plus du moins aussi importante que la transformation collective. Celle-ci est un leurre, on commence enfin à le comprendre, s'il n'y a pas parallèlement un progrès de l'individu, possible grâce à l'éducation à la formation, mais aussi à la création commune et à l'autogestion.

Il est tendancieux en tout cas de ne voir en Stirner qu'un égoïste et un individualiste. Mais avant d'étudier ses idées, rappelons qu'il naquit en 1806 à Bayreuth où son père fabriquait des flûtes. Il s'appelait Johann Schmidt de son vrai nom, et le surnom de Stirner lui venait de l'énormité de son front (Stirn). Très jeune, il étudie Hegel — le «grand-père» de l'anarchisme et du marxisme — et se retrouve à Berlin dans le groupe des hégéliens de gauche que fréquentent Engels et Marx. Engels composera sur lui un petit poème :

Regardez ce calme ennemi de la contrainte.
Il se contente encore de bière, demain il boira du sang.
Comme si c'était de l'eau.
S'il entend crier à bas le roi, il ajoute tout aussitôt
A bas aussi les lois !

Pauvre Stirner qui fut inoffensif toute sa vie, et qu'Engels voit comme un futur buveur de sang ! En fait Stirner comme Fourier, et au contraire de Bakounine, aura une petite vie, plutôt triste et minable. Il buvait un peu, fumait beaucoup, mais aussi, on doit le noter, vivra toute son existence comme un bohème. Le jour de son mariage, raconte son biographe Victor Basch, le pasteur le trouve en train de jouer aux cartes avec ses témoins. Le mariage sera d'ailleurs malheureux, ce qui, avec les ennuis d'argent, ne contribuera pas peu à attrister sa vie.

Si donc Stirner, qui est certainement avec Proudhon et Bakounine un des fondateurs de l'anarchisme, est individualiste, il n'est pour cela ni égoïste, ni désintéressé du combat général et du combat social. Il prône, avant Proudhon, l'association libre, qui est la condition de la désaliénation des individus. Il est le premier des trois grands théoriciens à répondre par avance aux empiétements prévisibles du système marxiste où, au nom de l'homme social, on écrase l'individu sous prétexte d'une future et problématique désaliénation qui n'arrive jamais. Son œuvre principale, L'unique et sa propriété, est aussi contestataire que constructive et, si elle s'élève contre l'État, Dieu, le travail, la propriété, le communisme naissant, elle comporte aussi de nombreuses idées positives. D'abord sur l'éducation, où Stirner montre son souci d'une pédagogie radicalement différente et prouve qu'il croit à un homme nouveau, capable de se diriger sans la contrainte principale, celle de l'État. Il est également socialiste quand il écrit: «Les ouvriers disposent d'une force formidable. Qu'ils parviennent à s'en rendre compte [...] et rien ne pourra leur résister. Il suffirait qu'ils cessent tout travail et s'approprient tous les produits. Ce produit de leur travail qu'ils s'approprieraient est à eux comme venant d'eux.» (L'unique et sa propriété.)

Il faut citer aussi un passage remarquable où, en quelques lignes, Stirner fait comprendre certains mécanismes sociologiques, traite de la propriété, de l'association et donne enfin au mot égoïste une résonance nouvelle : «Si les hommes parviennent à perdre le respect de la propriété, chacun aura une propriété, de même que tous les esclaves deviennent hommes libres dès qu'ils cessent de respecter en leur maître un maître. Alors pourront se conclure des alliances entre individus, des associations égoïstes, qui auront pour effet de multiplier les moyens d'action de chacun et d'affermir sa propriété sans cesse menacée.» (L'unique et sa propriété.)

Stirner est un des penseurs les plus importants des temps modernes, oublié, méconnu, occulté lui aussi par l'ombre immense de Marx. Il a compris le premier que le socialisme marxiste n'était pas une contestation globale du régime de l'argent, mais sa continuation. Ainsi, il a très bien prévu l'intégration moderne au système capitaliste d'une partie de la classe ouvrière contemporaine : «Bourgeois et ouvriers croient à la «réalité» de l'argent. Ceux qui n'en ont pas sont aussi pénétrés de cette réalité que ceux qui en ont. «L'argent régit le monde», tel est le tonique de l'époque bourgeoise.» (L'unique et sa propriété, 1848.)

Cela n'empêche pas Stirner de comprendre parfaitement la révolte des dépossédés contre les possédants : «La question de la propriété (...) ne sera résolue que par la guerre de tous contre tous. Les pauvres ne deviendront libres et propriétaires que lorsqu'ils s'insurgeront, se soulèveront, s'élèveront. Quoi que vous leur donniez, ils voudront toujours davantage, car ils ne veulent rien de moins que la suppression de tout don.» (L'unique et sa propriété.)

Proudhon

Il n'est pas question ici, et dans les limites de ce volume, de résumer le vaste système proudhonien, dont nous avons vu des aspects essentiels à propos du fédéralisme politique, et dont j'ai exposé plus brièvement quelques thèmes à propos du fédéralisme social, cette autogestion sur laquelle je reviendrai plus longuement à la fin du livre, puisqu'elle fait une réapparition impétueuse dans le courant révolutionnaire contemporain.

Proudhon naît à Besançon en 1809, d'une mère cuisinière et d'un garçon brasseur. Lui-même, avant de devenir typographe, sera gardien de vaches. D'ailleurs toute la famille est de souche paysanne. «15 quartiers de roture !», annoncera-t-il fièrement. Plus tard il gravira les échelons qui feront de lui un autodidacte ; boursier au collège de Besançon, typographe, journaliste, député, emprisonné, exilé... et surtout un des grands penseurs des deux derniers siècles, un des seuls à être passé de la condition de prolétaire à celle de philosophe, d'homme politique, d'écrivain, un des meilleurs de son époque, car Marx, Engels, Bakounine, Kropotkine, Lénine, Trotsky, Staline seront tous des grands bourgeois, des nobles ou des petits-bourgeois.

En 1842, son coup d'éclat de Qu'est-ce que la propriété ? (1840) lui vaut les assises, mais la prison ferme ne lui est administrée que sept ans après, pour d'autres menues babioles. Il se marie civilement à Sainte-Pélagie. En 1858, il écope à nouveau de trois ans, puis s'exile en Belgique, est amnistié en 1860, revient en France où se situe alors son entrevue avec Napoléon III, qu'on lui a assez reprochée, et meurt dans la misère en 1864.

Auparavant il a pris part à la révolution de 1848 et accepté de faire une entorse à son anti-parlementarisme en devenant député. Mais l'installation de la bourgeoisie au pouvoir le chassera bien vite de ce poste honorifique qui lui aura donné l'occasion de prononcer quelques discours révolutionnaires excellents. Il connaît Marx et Bakounine, et avec ce dernier il discute des nuits entières. Après ses années de prison et d'exil a lieu la fameuse entrevue avec Napoléon le Petit, mais aucune trace ne reste de cette réunion qui eut lieu chez Émile de Girardin. André Salmon, qui nous rappelle ce fait insolite de la vie de Proudhon dans La terreur noire, pense que l'empereur, «ce fils adultérin d'Hortense et d'un aide de camp de Louis», ancien socialiste et «carbonaro», avait sans doute voulu se concilier la classe ouvrière à la veille des guerres nationalistes. On est en effet en 1859, Proudhon vient d'être amnistié et est revenu de Belgique. En tout cas il semble que l'anarchiste ait réussi à avoir une certaine influence sur le monarque qui accordait peu après le droit de grève à la classe ouvrière.

L'entrée fracassante de Proudhon dans la politique correspond à son attaque violente du principe de propriété en 1840 : «Si j'avais à répondre à la question suivante: Qu'est-ce que l'esclavage ? et que d'un seul mot je répondisse : c'est l'assassinat, ma pensée serait d'abord comprise. Je n'aurais pas besoin d'un long discours pour montrer que le pouvoir d'ôter à l'homme la pensée, la volonté, la personnalité, c'est un pouvoir de vie et de mort, et que faire un homme esclave, c'est l'assassiner. Pourquoi donc à cette autre demande : Qu'est-ce que la propriété ? ne puis-je répondre de même : c'est le vol, sans avoir la certitude de ne pas être entendu, bien que cette proposition ne soit que la première transformée ?... Tel auteur enseigne que la propriété est un droit civil, né de l'occupation et sanctionné par la loi ; tel autre soutient qu'elle est un droit naturel, ayant sa source dans le travail : et ces doctrines, tout opposées qu'elles semblent, sont encouragées, applaudies. Je prétends que ni le travail, ni l'occupation, ni la loi ne peuvent créer la propriété ; qu'elle est un effet sans cause : suis-je répréhensible?

«Que de murmures s'élèvent !

«La propriété c'est le vol ! voici le tocsin de 93 !

«Voici le branle-bas des révolutions !...» (Qu'est-ce que la propriété ?, 1840.)

En même temps qu'il s'attaque à la sacro-sainte propriété, Proudhon, dans la pétulance de ses 31 ans, fait un autre coup d'éclat : il s'empare du vieux terme décrié d'anarchie, et va le lancer, au moins pour un siècle, sans doute pour plus, dans l'arène politique : «Quelle forme de gouvernement allons-nous préférer ? Eh ! pouvez-vous le demander, répond sans doute un de mes plus jeunes lecteurs, vous êtes républicain.

«Républicain oui; mais ce mot ne précise rien. Res publica, c'est la chose publique; or quiconque veut la chose publique, sous quelque forme de gouvernement que ce soit, peut se dire républicain. Les rois aussi sont républicains.

« Eh bien ! vous êtes démocrate ?
—Non.
—Quoi ! vous seriez monarchique ?
—Non.
—Constitutionnel ?
—Dieu m'en garde.
—Vous êtes donc aristocrate ?
—Point du tout.
—Vous voulez un gouvernement mixte ?
—Encore moins.
—Qu'êtes-vous donc ?
—Je suis anarchiste.» (Qu'est-ce que la propriété ?, 1840.)

Voici le grand mot lâché; il sera repris et illustré sur les champs de bataille ukrainiens, dans les montagnes suisses, dans les collectivités espagnoles, à Nanterre en 1968. Et pourtant le rude Bisontin accumulait les difficultés, n'hésitant pas à prendre comme bannière un terme péjoratif depuis vingt-cinq siècles !

Mais il ne le lance pas en l'air, il va au contraire bâtir tout un système autour de cette «an-archie», de cette absence de gouvernement : «L'homme, pour arriver à la plus prompte et la plus parfaite satisfaction de ses besoins, cherche la règle : dans les commencements cette règle est pour lui vivante, visible et tangible ; c'est son père, son maître, son roi. Plus l'homme est ignorant, plus son obéissance, plus sa confiance dans son guide est absolue. Mais l'homme dont la loi est de se conformer à la règle, c'est-à-dire de la découvrir par la réflexion et le raisonnement, l'homme raisonne sur l'ordre de ses chefs : or, un pareil raisonnement est une protestation contre l'autorité, un commencement de désobéissance. Du moment que l'homme cherche les motifs de la volonté souveraine, de ce moment-là l'homme est révolté. S'il n'obéit plus parce que le roi commande, mais parce que le roi prouve, on peut affirmer que désormais il ne reconnaît plus aucune autorité».56

Proudhon, comme tous les penseurs anarchistes, commence par jeter à bas tous les faux dieux. Il condamne tout d'abord la révolution de 1789, uniquement politique, et non économique et sociale. On peut dire à ce sujet qu'il fait la même analyse que Marx. Pendant plusieurs années, celui-ci l'admire fort, reconnaît en lui un grand analyste économique, emploie même le terme de «scientifique» à son sujet ; puis soudain, en 1847, c'est la rupture et l'attaque virulente, sans ménagement et sans nuances. On se demande dans quelle mesure ce Proudhon qui avait presque tout inventé avant lui (Marx reconnaît entre autres qu'il avait fait «du temps de travail la mesure de la valeur économique du produit du travail») ne l'a pas «gêné».

On se doute bien que si Proudhon était proche de Marx par bien des analyses économiques, les solutions qu'il proposait étaient différentes. Il s'élève contre l'État, contre l'unité (Jaulin dirait l'unitarisme) : «La nationalité et l'Unité, voilà donc aujourd'hui la foi, la loi, la raison d'État» et il développe sa critique très lucide de l'aliénation individuelle par ces molochs : «Le citoyen n'a plus à s'occuper que d'accomplir dans son petit coin sa petite tâche, recevoir son petit salaire, élever sa petite famille et s'en remettre pour la suite à la Providence du gouvernement.»

«L'État, c'est le mutisme constitutionnel du peuple, l'aliénation de sa pensée et de son initiative entre les mains d'un homme, monarque, ou de quelques hommes, oligarques : et les deux pouvoirs, législatif et exécutif, installés, le peuple n'a plus qu'à se taire et obéir. Nous autres anarchistes nous disons au contraire : (...) ce qu'on appelle l'État et dont l'existence suppose, d'un côté, des citoyens soi-disant délégués ou mandataires, en fort petit nombre, qui font la loi et qui commandent ; de l'autre, une multitude innombrable réputée souveraine et qui ne fait qu'obéir, l'État, dis-je, n'existe plus...»

Enfin, voici le fameux texte proudhonien, in extenso, qui fut repris par Mai 68 et écrit sur les murs sous forme abrégée, sans en citer l'auteur: «Être gouverné, c'est être à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, cotisé, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, commissionné, présumé, mystifié, volé, puis à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré.»

On comprend que Mai 68 ait repris ce texte si vivant dont l'actualité est frappante, et qui devrait renvoyer une fois de plus, s'il en était besoin, M. Arvon à ses chères études sur «l'an-historicité» anarchiste...

Proudhon diffère de Marx — qu'il connaît et avec qui il correspond — par l'individualisme de sa doctrine. Il appréhende que dans le communisme marxien «(...) le moi collectif, comme un maître invisible, asservisse le moi individuel (...)», rejoignant ainsi Stirner. Enfin ses solutions sont à l'inverse de celles de Marx : pas d'État centralisé ni de parti unique. Il veut des communes libres, librement fédérées, une «fédération des fédérations», bref une autogestion dont la formule chimique pourrait être:
 
 

«anarchie + autogestion = fédéralisme autogestionnaire».57





Ennemi de toute contrainte, Proudhon dénonce celle, politique, de l'État, celle, matérielle, de l'argent et enfin celle, spirituelle, de l'Église.

Il est injuste de dire, comme l'a fait Marx, que le socialisme de Proudhon est utopique. Même si son œuvre n'est pas toujours cohérente, et même si Marx a rendu plus clair et plus systématique son ensemble économique, il n'en reste pas moins que Proudhon, le premier, a employé et défini les mots «socialisme scientifique» ; à leur propos, il exprime une autre idée essentielle, qui s'oppose au dogmatisme marxien, et que Jean Bancal résume ainsi : «Pour bâtir ce socialisme scientifique, il faut le fonder sur une science de la société méthodiquement découverte et rigoureusement appliquée. En effet, Proudhon affirme dès 1839 : «Il existe une science de la société (...) science qu'il ne faut pas inventer, mais découvrir».58 Cette «science sociale» (...) a pour objet d'étudier les comportements des hommes en société et de dégager les lois qui les régissent effectivement.» (Jean Bancal, AutogestionS 5-6, 1968).

Il est un thème sur lequel on a beaucoup attaqué Proudhon, avec ou sans raison, c'est celui de la propriété. Car, contrairement aux apparences des analyses incendiaires de 1840, Proudhon accepte certaines formes de propriété et ne s'en prend qu'aux grands propriétaires, industriels ou agricoles, qui peuvent légalement s'enrichir grâce à une «propriété capitaliste», où la possession de l'argent, d'une usine ou de grands domaines, permet que «l'argent appelle l'argent» et que le travail des uns augmente la richesse des autres.

Il va même plus loin dans son refus d'accepter la propriété capitaliste, il prône ce qu'aucun parti de gauche n'a jamais osé faire, la grève des loyers : «Je propose d'opérer la liquidation des loyers. Tout acquittement de terme vaudra au locataire part proportionnelle et indivise dans la maison par lui habitée.» (Idée générale de la révolution au XIXe siècle, 1851.)

Mais si Proudhon s'est attaqué violemment à ce genre de propriété, ce qui lui a valu la haine de la bourgeoisie de son époque, il n'est pas contre toute propriété. Au contraire, son attachement à la liberté individuelle, qui est aussi grand que son désir de justice sociale, lui fait défendre la propriété «modérée» comme garantie de cette liberté. Il rejoint ainsi Stirner qui disait: «La propriété ne doit et ne peut donc être abolie ; ce qu'il faut, c'est l'arracher aux fantômes pour en faire ma propriété... Alors s'évanouira cette illusion que je ne suis pas autorisé à prendre tout ce dont j'ai besoin».59

Proudhon pense à la possession individuelle d'un «chez-soi», à la liberté qu'on peut y avoir à l'installer et à l'améliorer suivant son travail et son talent, mais il pense aussi à l'autogestion, à la copropriété : «Rendre l'ouvrier copropriétaire de l'engin industriel et participant de ses bénéfices, au lieu de l'y enchaîner comme un esclave, qui oserait nier que telle ne soit la tendance du siècle ?» (Des réformes à opérer dans l'exploitation des chemins de fer, 1865, cité par Bernard Thomas dans Les anarchistes.)

On voit que nous sommes en plein dans les problèmes de l'autogestion actuelle, où l'on comprend à la fois l'immense motivation que peut être l'intéressement matériel de l'ouvrier aux progrès de son usine, et à la fois le danger de «petit capitalisme» coopératif, de solution égoïste et «anarchique» qu'il peut engendrer. Ces problèmes furent ceux de Proudhon, dont le mutuellisme et la «Banque du Peuple » ne purent se développer, quoiqu'ils soient à l'origine de beaucoup de coopératives et de sociétés de secours mutuel en France, en Angleterre et aux États-Unis.

Peut-être est-il bon que Proudhon nous entraîne à quelques réflexions sur la question de la propriété. Au moment où la fureur anti-capitaliste et collectiviste soulève tant de révolutionnaires, et soulèvera les communistes marxistes comme les communistes libertaires contre la propriété, Proudhon n'a-t-il pas raison de rappeler qu'elle n'a pas que des aspects négatifs ? Il s'agit, bien sûr, d'une possession de terres, d'un outil, d'une maison, ne permettant d'exploiter personne. Pierre Ansart, analysant cette position proudhonienne, écrit : «Le rapport de propriété a rendu possible une union plus intime de l'homme à ses biens (...) la propriété de la terre a exalté les énergies, stimulé la persévérance et l'acharnement de l'homme à transformer ce qu'il devait considérer comme une part de lui-même (...)» (Sociologie de Proudhon.)

Peut-être n'a-t-on pas assez réfléchi sur ce besoin qu'a l'homme de posséder quelque chose à lui, qu'il peut transformer, améliorer, embellir, imprégner de sa personnalité. Peut-être le prolétaire et l'employé modernes sont-ils d'autant plus aliénés qu'ils ne possèdent ni la propriété de leur travail, ni celle de leur maison. La vie en appartement interdit comme on sait tout aménagement un peu poussé et personnel des locaux, d'où le besoin irrépressible des Français moyens d'avoir leur auto, leur caravane, leur baraque à la campagne. Au lieu de s'en moquer, ne faudrait-il pas réfléchir sur ce que la concentration industrielle et citadine a d'inhumain puisqu'elle a supprimé non seulement la possession de la terre mais aussi celle du foyer, ce qui semble être un des fondements de la liberté individuelle, les Bohémiens et les Peuls nomades ayant toujours une roulotte ou une tente, bien à eux ?

Ne pourrait-on sinon obtenir du moins désirer une civilisation radicalement différente où l'on supprimerait la vie en appartement, la vie dans les grandes villes ? Ce serait une révolution beaucoup plus vaste et profonde que «l'appropriation des moyens de production», et d'ailleurs l'une n'empêche pas l'autre. Jusqu'à quand en effet nous accrocherons-nous à tout prix à cette civilisation industrielle qui nous enlève toute joie en échange de l'électricité, d'une salle de bains60 et de la télévision ?

Proudhon a raison, la propriété est non seulement la condition d'un épanouissement individualiste inhérent à l'homme, elle est aussi la condition de certaines de ses facultés créatrices. Aussi, même si c'est une utopie — et énoncer une utopie est déjà un premier pas, c'est mieux que d'être aveugle — il faut dire et crier que l'homme est fait pour avoir une maison ou une terre à lui, et non pour vivre dans les «petites boîtes» que chante Graeme Alwright. Et si, avec Bakounine, je suis résolument contre l'héritage et la transmission de l'argent d'une génération à l'autre, je pense en revanche que la maison peut rester aux proches, compagne, enfants ou amis comme si elle faisait partie de la personnalité familiale, transmettant avec et dans ses murs l'esprit des ancêtres.

Bakounine

Comme pour Proudhon, je ne vais pas revenir dans ce paragraphe sur les idées de Bakounine, qui apparaissent tout au long de ce livre. Je me bornerai à signaler ce en quoi il diffère de Proudhon, le complète ou l'amplifie.

D'abord, dans la praxis, l'apport de Bakounine est indéniable. Avec Proudhon, l'anarchisme est une philosophie, une tendance politique, même si le Bisontin se fait à un moment élire député et réside pendant quelques années de sa vie en prison. Avec Bakounine on passe à l'action, la «divine action», comme l'écrivait Romain Rolland. Avant Bakounine il y a des révolutionnaires dans tous les coins de l'Europe, et 1848 verra leurs révoltes, révoltes encore incohérentes, prématurées. Avant lui il y a des anarchistes, c'est-à-dire Proudhon, et des précurseurs comme Déjacque, Cœurderoy, Bellegarrigue. Mais c'est avec lui que l'on verra enfin des anarchistes révolutionnaires et nous verrons dans le chapitre suivant que Bakounine sera toute sa vie engagé dans l'action révolutionnaire, avec d'autres révolutionnaires, qu'il enrichit, et qui l'enrichissent.

Il y aura aussi des apports et des nuances théoriques. Tout d'abord sur le problème de l'autorité et de la liberté. Aucune contradiction entre les deux penseurs sur ce sujet, mais, évidemment, Bakounine, de par son tempérament et ses séjours dans les prisons — celles de Russie n'ont aucun rapport avec Sainte-Pélagie — est furieusement épris de liberté. Il apportera donc à l'anarchisme naissant tout un développement de théories anti-autoritaires substantielles. Par ailleurs, si Proudhon a mis en place l'essentiel de la doctrine, c'est-à-dire la suppression de l'État et son remplacement par le fédéralisme politique et l'autogestion, Bakounine va mettre l'accent, non sur les mécanismes économiques, mais sur le politique, sur la lutte totale et révolutionnaire contre le pouvoir d'État. Et, dans les domaines sociaux, économiques, il va se distinguer de Proudhon en refusant son mutuellisme, à la fois trop économique et insuffisamment collectiviste à ses yeux.

Enfin, et pour rester dans les grandes lignes seulement, on peut reprocher au seul Bakounine, à travers ses déclarations sur la nécessité de faire table rase, de tout détruire pour reconstruire ensuite, d'être l'inspirateur de la «propagande par le fait» et de la violence postérieures des anarchistes. Mais on peut aussi mettre au compte de Bakounine bien d'autres apports, bénéfiques ceux-là, comme l'internationalisme, qui ne supprime pas chez lui l'attachement aux «vraies» patries, nous l'avons vu.


5. Un combat de titans:
Bakounine contre Marx

 
 

Dans un article intitulé «Communisme d'État ou socialisme libertaire»,61 Arnaud Marc-Lipiansky fait une analyse excellente de ce qui fut un débat «fondamental» entre Bakounine et Marx, débat que certains ont voulu minimiser, d'où la naissance d'hypothèses telles que «Marx libertaire» ou «Bakounine marxiste». Cependant, si je suis d'accord avec Marc-Lipiansky pour considérer que les différends entre anarchistes et marxistes sont fondamentaux, je le suis moins quand il écrit : «Plus qu'aux hommes et à leurs faiblesses, nous nous intéresserons donc aux idées et aux courants qu'ils incarnent (...)» On ne peut, à mon avis, séparer les idées de ceux qui les expriment car, contrairement à ce qu'on croit, elles sont la chair de leur chair, elles sont le fruit de leur tempérament et de leur existence. Quand on lit par exemple le Mahomet de Rodinson, on découvre à quel point tel ou tel aspect de la religion musulmane est issu de telle ou telle circonstance de la vie du prophète. Évidemment, il y a des «idées dans l'air» et les idéologies naissent autant d'un individu bien caractérisé que de ce qu'il a pu apprendre autour de lui. Ainsi Mahomet a étudié le christianisme et s'en est inspiré, ainsi Bakounine a rencontré Proudhon et est devenu anarchiste. Mais il l'était sans le savoir. Et, par ailleurs, vouloir faire abstraction de la personnalité de Bakounine et de celle de Marx à propos de l'affrontement de leurs idées, et ensuite de leur propagation, fort inégale, c'est ignorer que, partant d'un homme, les idées retournent aux hommes, et qu'il n'y a pas de théorie indépendante du comportement de chacun, autrement dit que vouloir séparer la politique de la psychologie et de la morale est une conception fausse dont nous payons les effets. Si Bakounine a été «libre», dans sa vie, dans sa morale, s'il a été toujours loyal et intellectuellement honnête, s'il a aimé furieusement ce bas-monde, s'il a toujours aimé et été aimé de ceux qui le côtoyaient, s'il a détesté l'autorité et les contraintes, et si Marx a été mégalomane, caustique, méprisant, calomniateur, rancunier, messianique, ne vivant que dans ses livres et dans sa famille, incapable d'affronter et de côtoyer les gens du peuple, intellectuellement dictatorial et suprêmement arriviste, tout cela a des rapports très précis avec les deux mouvements qu'ils ont chacun engendrés. Et s'il y a eu telle ou telle déviation, tel ou tel changement, tel ou tel enrichissement ou appauvrissement des théories premières, c'est que celles-ci sont vécues par des hommes en chair et en os et que, de Lénine à un militant communiste grec, de Malatesta à un syndicaliste libertaire suédois, les tempéraments et les conceptions morales de chacun ont changé les données. Mais oublier le côté personnel de l'affrontement Bakounine-Marx, pour ne voir que le cheminement de leurs idées, c'est vouloir ignorer les causes et ne parler que des effets, c'est faire la même erreur que nous répétons actuellement en politique, où, à chaque occasion, nous nous attachons aux théories abstraites en oubliant ce qui doit être leur point de départ et leur point d'arrivée, c'est-à-dire l'individu concret. D'où aussi cette habitude, fatale à mon avis, de lutter pour la victoire des idées, en se moquant pas mal des moyens employés. C'est là qu'on revient à Bakounine : pas de théorie sans pratique, pas de fin différente des moyens, pas de mœurs politiques où tout est permis, alors que, dans les mœurs tout court, il y a tout de même une tentative de condamnation de l'assassinat, du mensonge, de la haine, de la diffamation.

L'étude de la vie de Bakounine, ses heurts personnels et non seulement théoriques avec Marx, la manière dont celui-ci escamota le débat sur ces derniers et voulut salir son adversaire, tout cela me semble très essentiel pour tous ceux qui veulent comprendre où va le monde actuel qui, sans éthique dans les mœurs politiques et internationales, court à sa perte.

Enfin, je reviendrai dans ce chapitre sur les différends théoriques entre les deux hommes, exposés sous des formes plus personnalisées que dans le chapitre «Socialisme libertaire contre socialisme autoritaire» afin de combattre cette présomption généralisée qui fait déclarer péremptoirement que «Bakounine n'est pas intelligent, que ses écrits ne valent rien...,» etc., avis méprisants exprimés naturellement par ceux qui n'ont pas lu une ligne de lui. Mais, évidemment, s'il a osé attaquer «saint Marx», il ne pouvait être qu'idiot...

Vie de Bakounine

La famille de Bakounine fait partie de cette noblesse campagnarde russe qui, n'ayant pas les moyens financiers de vivre en ville, décide de résider dans ses terres par force ou par goût.62 Michel, troisième de onze enfants, naît en 1814. Comme c'est la coutume chez les boyards, il devient officier, mais, déjà, il n'aime pas la discipline et quitte l'armée. Alors on lui promet une vie de fonctionnaire et à cette seule idée... il s'échappe de chez lui. Il ne s'est jamais entendu avec son père que sa mère admire et suit en tout point, mais ce départ est un déchirement car il adore ses sœurs, et ressent même pour l'une d'elles toutes les apparences de l'amour.

Il vit quelque temps à Moscou où se lient ses premières amitiés (Herzen, Biélinsky) et où il dévore Fichte, Kant et Hegel.

En 1840, il part pour Berlin et fréquente lui aussi les milieux hégéliens de gauche. Il lit Les compagnons du tour de France de George Sand, adore ce livre dont il connaîtra l'auteur quelque temps après, et Le socialisme et le communisme de la France contemporaine de Lorenz Stein, qui l'impressionne non moins vivement. D'autres amitiés se nouent, entre autres avec Tourgueniev, avec le musicien Reichel et le poète Herwegh, mais comme ces deux derniers sont dans l'opposition libérale et que lui-même commence à être le point de mire des agents du tsar, ils s'enfuient tous en Suisse où Bakounine se fait de nouveaux amis, le prolétaire Weitling et le fils Vogt. C'est en Suisse qu'il connaît son premier amour avec Jeanne Pescantini, Russe de Riga mariée à un Italien, mais, malgré un amour partagé, les convictions religieuses de la jeune femme l'empêchent de quitter son mari pour suivre Bakounine.

L'ambassade russe le convoque et lui montre un ordre de regagner la Russie. Il s'enfuit en Belgique puis débarque à Paris en 1844. Là il fait connaissance de toute l'intelligentsia contestataire de l'époque, Michelet, Liszt, la comtesse d'Agoult, Cabet, Considérant. Mais ses plus grands amis seront George Sand et Proudhon. La rencontre avec ce dernier et avec ses idées sera décisive pour le jeune Russe. Un soir, Karl Vogt les laisse tous deux dans l'appartement de l'ami Reichel, rue de Bourgogne, et quand il revient le lendemain matin après sa nuit de sommeil, il les retrouve tous deux à la même place continuant à discuter.

Malgré toutes ses relations brillantes, Michel a une vie difficile, car sa famille lui envoie très peu d'argent. Mais, un jour de 1847, il ressent une grande joie : les Polonais de Paris lui ayant demandé de parler à l'un de leurs banquets, il fait ses premières armes comme orateur, non sans appréhension ; après quelques minutes de désarroi, son discours devient enflammé et soulève l'enthousiasme de l'auditoire.

Cette première victoire personnelle va vite s'accompagner d'une blessure morale qui le fera souffrir toute sa vie. L'ambassade russe, qui s'est émue du discours panslaviste mais anti-tsariste de Bakounine, essaie de stopper la carrière de celui qu'elle a à l'œil depuis sept ans, en employant une tactique policière bien connue : elle lance le bruit qu'il est un de ses propres agents. La calomnie se répand jusqu'à la Chambre où un ministre s'en empare et se voit sommé de s'expliquer par le journal La Réforme. Évidemment, silence ; mais Bakounine doit encore s'exiler et subir en Belgique les séquelles diffamatoires : «Il est non seulement à la solde de la réaction», lui qui l'abhorre, mais «il est un criminel de droit commun, enfui de Russie pour un vol».63 On devine la tristesse de ces journées bruxelloises mais, soudain, c'est la nouvelle de l'explosion parisienne, le peuple y est dans la rue. Bakounine fonce à Paris, et comme il rencontre des difficultés de train et de diligence, il s'y rend à pied. Là, au milieu du peuple en armes, c'est l'ivresse, la joie, l'espoir.64

La révolution contre le despotisme se répand en Europe comme une traînée de poudre. Bakounine commence alors sa carrière de révolutionnaire internationaliste. Il est à Prague pour le congrès slave et les émeutes qui s'ensuivent. Il est surtout à Dresde où le surprend l'insurrection, dont il prend la tête avec son ami Wagner, qui l'aime et l'apprécie et qui laissera apparaître les idées de son ami russe, pourtant encore informes, dans ses futurs écrits, L'art et la révolution et L'œuvre de l'avenir. Bakounine, lui, semble avoir préféré le musicien au théoricien politique, et davantage encore l'interprète au compositeur. Mais il adore la musique et demande souvent à Wagner de se mettre au piano et de jouer pour lui. Il assiste à la répétition générale de la IXe Symphonie et s'écrie: «Tout périra, rien ne subsistera. Une seule chose restera éternellement: la IXe Symphonie !» Rudes hommes qui étaient témoins des premières années d'existence d'un chef-d'œuvre et en étaient conscients !

C'est à partir de Dresde que commenceront à circuler des histoires, favorables celles-là, sur Bakounine, qui va prendre peu à peu sa dimension légendaire. Et tout d'abord cette anecdote sur sa bonté : «Un milicien aurait été arrêté parce qu'il avait tiré sur un pigeon, pour essayer son fusil. On l'aurait pris pour un espion et amené à l'Hôtel de Ville où, par trop troublé, il se serait embrouillé dans son explication. Bakounine l'aurait alors sauvé en se mettant derrière lui et en lui soufflant ce qu'il devait dire.» (Kaminsky, Bakounine. La vie d'un révolutionnaire).

C'est à Dresde aussi qu'on le voit assis sur un baril de poudre, recevant, un cigare à la bouche, les émissaires des barricades à l'Hôtel de Ville.

Malheureusement, l'émeute est vaincue, Wagner s'échappe, Bakounine est arrêté et livré par les troupes prussiennes aux Autrichiens. Ses premiers mois de prison ne sont pas trop durs : il reçoit de l'argent et des livres de celles et de ceux qui l'aiment et ne l'oublient pas : Jeanne Pescantini, sa sœur Mathilde et ses amis allemands.

Il est condamné à mort, mais sa peine est immédiatement commuée en travaux forcés à perpétuité. Tout cela ne serait rien si une troisième mesure ne s'ensuivait : on l'emmène à la frontière russe où l'attend une escouade de militaires. Il retrouve le sol de la patrie après neuf ans, et parle russe aux soldats: «Mes enfants, chez soi on meurt plus facilement !».65 Mais l'officier le fait taire.

Dès lors, son calvaire russe commence. Il passera douze ans dans les geôles du tsar et ce, hormis les dernières années en Sibérie, dans des conditions atroces. Bien sûr son image va grandir en Europe, et Michelet écrit à Herzen: «Sachez (...) que dans cette maison, la première place (...) est occupée par un Russe, notre Bakounine»,66 mais il n'en saura rien avant son évasion en 1861. Il est certain cependant que ces années d'épreuve vont le marquer profondément et déterminer cet amour de la liberté qu'il va transformer en théorie. Il faut dire aussi que Bakounine est un être éminemment sociable, et que la solitude va être aussi dure pour lui que le manque de liberté. Il écrit à sa sœur, alors qu'il est encore emprisonné en Autriche : «Il faut avoir vécu une année entière dans une captivité isolée et avoir, comme moi, devant soi un nombre infini d'années pareilles, pour comprendre comment la communauté des hommes est nécessaire pour le bonheur, le bien-être et la moralité de chacun.»67

C'est alors, dans ses premiers mois de captivité de l'horrible forteresse Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg, qu'il reçoit dans son cachot la visite du comte Orlov lui transmettant le désir du tsar Nicolas 1er de le voir écrire sa vie et de la lui adresser «non comme à un juge mais comme à un confesseur». Cette confession, retrouvée en URSS après 1917 et à qui on fit la publicité que vous devinez, fut de tout temps la source de grandes critiques envers cette prétendue «trahison» de Bakounine. Il est toujours facile, du fond d'un cabinet de lecture, de jeter la pierre à celui qui pourrit au fond d'une cellule. Mais à celui qui parle de trahison, il faut conseiller de lire La Confession en entier. C'est un monument d'habileté psychologique et politique, car, sous les aspects d'une confession humble et pleine de repentir, Bakounine lance au tsar des vérités qu'aucun de ses ministres n'aurait osé lui dire. De plus, il ne livre aucun de ses amis, et annonce dès le début de sa lettre qu'il ne pourrait en être question car il veut bien perdre la vie mais pas l'honneur.

Voici quelques passages de La Confession sur la révolution de février 1848 : «J'eus donc ainsi l'occasion de voir des ouvriers... Sire, je vous l'assure, jamais et nulle part, dans aucune autre classe sociale, je n'ai trouvé autant de noble abnégation, ni tant d'intégrité vraiment touchante, de délicatesse dans les manières et d'aimable gaieté unie à pareil héroïsme que chez les simples gens sans culture, qui ont toujours valu et qui vaudront toujours mille fois plus que leur chef.»68

Plus loin, Bakounine ose même parler de l'état de la Russie d'alors : «En parcourant le monde, on découvre partout beaucoup de mal, d'oppression et d'injustice, mais peut-être plus encore en Russie que dans les autres États. [...] mais, en Europe occidentale, il existe un remède contre le mal : la publicité, l'opinion publique, et enfin la liberté, qui anoblit et élève toujours les êtres. Ce remède n'existe pas en Russie (...) Mais la plus grande souffrance est celle du peuple, du pauvre paysan russe qui, se trouvant au plus bas de l'échelle sociale, ne peut opprimer personne et doit endurer des vexations de la part de tous, suivant le proverbe russe : seul le paresseux ne nous bat pas (...). Et je me demandais pourquoi le gouvernement actuel, autocratique, investi d'un pouvoir sans borne... n'employait pas sa toute-puissance à la libération, à l'élévation et à l'instruction du peuple russe.»69

Toutes ces vérités assénées au tsar sont naturellement entremêlées de remords sur ses péchés. C'est le côté rusé de paysan russe de Bakounine. Il arrive même à placer dans sa confession une revendication d'autonomie pour la Pologne et l'Ukraine.

Le tsar lit, annote, montre à son fils, mais semble ne pas être dupe, et Bakounine restera huit longues années en prison, les plus terribles de sa vie. Sa santé s'altère, il a le scorbut, il vomit, son corps immense s'enfle et se déforme. Il craint de ne pouvoir, moralement et cérébralement, résister et écrit à sa sœur: «Je suis encore en possession de toutes mes facultés intellectuelles et morales, mais je sais que cela ne peut plus durer longtemps. Mes forces physiques ont déjà beaucoup baissé ; le tour de mes forces morales ne peut pas tarder à venir.»

Et c'est à cet homme qu'on reproche d'essayer de se sauver de la folie et de la mort par cette prétendue «trahison» de la confession au tsar !

Tourguéniev, fidèle à l'amitié née dix-sept ans plus tôt, use de son influence pour obtenir la grâce de son ami, mais en vain. Il peut cependant lui faire parvenir des livres.

Enfin, en 1857, Alexandre II qui a succédé à Nicolas 1er et qui a répondu à la mère de Michel demandant aussi la grâce : «Tant que votre fils vivra, il ne sera jamais libre» (pour un «agent du tsar» on voit que le traitement est sans pitié), Alexandre II, donc, consent à l'envoyer en Sibérie qui alors, contrairement à l'époque soviétique, constitue sinon un petit paradis, du moins une amélioration énorme dans la vie d'un prisonnier. Bakounine peut circuler, lire, écrire et même... se marier avec une jeune Polonaise, Antonia. Il se remet aussitôt à propager ses idées, par mille moyens. Bref le vieux lion n'est pas mort. Il va le prouver en s'évadant d'une façon fort habile, par Nicolaïevsk, le Japon et la Californie.

Il débarque à Londres, il a 47 ans, une deuxième vie va commencer pour lui. L'incorrigible lutteur apprend que les Polonais s'insurgent contre le tsar. Il court vers eux, mais l'expédition rocambolesque, par la Suède, échoue — Herzen, autre ami de toujours, lui reproche d'être «un mauvais conspirateur»70 et Ogareff lui écrit : «Ta trop grande confiance en tout le monde, résultat de ta bonté, et ton inconscience d'enfant (...)».71

Antonia le retrouve à Londres et, pour une fois, Bakounine va vivre quelques mois de calme dans sa vie, en lune de miel à Florence, puis à Ischia. Mais déjà il crée coup sur coup l’«Alliance internationale de la démocratie socialiste» et son pendant en société secrète, la «Fraternité internationale».

Nous sommes en 1864. Bakounine a fait un saut qualitatif important : de révolté aux idées généreuses mais imprécises d'avant la prison, il est passé au rang de théoricien, sans oublier évidemment l'homme d'action. Car son premier texte important, ce Catéchisme révolutionnaire qu'on confondra insidieusement avec le Catéchisme d'un révolutionnaire de Netchaïev, comporte toutes ses idées principales, c'est-à-dire un proudhonisme revu et augmenté par lui : athéisme, anti-autoritarisme, pas d'égalité sans liberté, mais aussi pas de liberté sans égalité — se montrant ainsi plus socialiste que Proudhon — anti-étatisme, fédéralisme, lutte pour l'égalité de la femme, pour la suppression de l'héritage, etc.

La même année se crée à Londres l'AIT, l'Association Internationale des Travailleurs dans laquelle sera bientôt admise, non sans mal, l'Alliance internationale de Bakounine.

En 1867 a lieu à Genève le Congrès de la Paix dont les initiateurs sont Victor Hugo, Louis Blanc, Élie et Élisée Reclus, Jules Vallès, Stuart Mill, Most, Jacoby, Garibaldi.

«Bakounine parle à la deuxième séance. Bien qu'il n'ait que 52 ans, il a l'air d'un vieillard. Gros, édenté, le géant aux cheveux longs et à la barbe flottante fait pourtant grande impression, lorsque, salué par une interminable ovation, il monte à la tribune qui craque sous ses pas lourds. Comme le discours qu'il a préparé est trop long, il improvise. Sa voix tonitruante, la violence de son langage direct, sa personnalité, sa légende, tout en lui s'impose et il déchaîne des vagues d'enthousiasme.» (Kaminsky, Bakounine.)

Le reste de sa vie se confond avec les luttes de l'AIT pour lesquelles j'ai réservé un paragraphe spécial. Disons seulement que désormais la vie de Bakounine se passera en Suisse, avec quelques intermèdes italiens, et qu'il vivra auprès des ouvriers anarchistes jurassiens que James Guillaume lui fait connaître. Il y prouve une fois de plus que, contrairement aux clichés faciles sur «l'aristocrate russe», il a toujours aimé vivre avec les prolétaires et ce passage de Kaminsky nous le rappelle: «Bakounine se rend au Locle à l'initiation de Guillaume. Il est naturel que le célèbre révolutionnaire fasse grande impression dans cette région quelque peu perdue dans la montagne. S'il passionne les réunions publiques, s'il «épate» au banquet donné en son honneur... il charme tout autant dans l'intimité [...].»

Mais les années d'emprisonnement ont marqué le grand corps de Bakounine. Il meurt après quelques dernières folies, après quelques dernières joies et quelques dernières peines, le 1er juillet 1876, à 62 ans. «Quand tu as carillonné, descends du clocher», aimait à dire le grand lutteur.72

Deux caractères en présence

Marx naît quatre ans après Bakounine, d'un père avocat israélite qui se fit protestant pour pouvoir exercer sa profession quand la Rhénanie devint prussienne. Le jeune Karl part à Berlin où, comme Stirner, Engels, Bakounine, il devient hégélien de gauche. Revenu à Francfort, il remplace en 1842 Bauer à la direction de la Rheinische Zeitung (Gazette rhénane) et en devient le rédacteur en chef. Il se brouille alors avec sa mère qui lui refuse sa part de l'héritage paternel, qu'il ne touchera que beaucoup plus tard, ce qui le forcera à vivre de longues années dans la misère. Il épouse une aristocrate, Jenny von Westphalen.

Exilé pour causes politiques en France, il y fait la connaissance de Proudhon et de Bakounine. En 1847, il crée la société secrète de la «Ligue des Communistes». Après divers exils et un retour en Rhénanie, il s'installe définitivement à Londres où son seul ami, l'industriel Engels, l'aide financièrement, mais Marx, digne et d'allure bourgeoise, faisant de grands efforts pour dissimuler sa misère, répugne à demander des secours d'argent. Enfin, il récupère son héritage à la mort de sa mère en 1863, et connaît une vie moins pauvre jusqu'à sa mort en 1883, après avoir arrêté toute activité politique dès 1876.

Voyons, avant de relater les affrontements entre les deux hommes, ce qu'ont dit ceux qui ne se sont pas contentés d'étudier les œuvres de Marx, mais aussi sa vie et son caractère. Ainsi François Agny nous apprend qu'il était un très bon père de famille, adoré par ses filles, mais qu'en dehors du cercle familial et d'Engels il ne s'attachait à personne. «En lisant sa correspondance avec Engels, on découvre que l'orgueilleux penseur ne jugeait personne digne de lui; ne l'approchaient que des flatteurs ou des intrigants. Cet isolement a profondément durci l'âme de Marx (...) Son collaborateur et bienfaiteur a connu lui aussi le monde du travail, mais il l'a observé d'un certain niveau, en tant que patron puisqu'il surveillait la firme de son père, la manufacture de filature «Ermen et Engels» à Manchester. Quelle que soit la sympathie du jeune Engels pour le prolétariat, sa position, surtout à cette époque, l'écarte un peu du monde travailleur auquel il se consacre. Comment ce grand ami des humbles ne réagit-il pas aux lettres, parfois grossières pour les militants, que son ami lui adresse ? Marx débride sa hargne en toute liberté : quelle tristesse de lire les jugements du théoricien sur ceux qu'il fréquente ! Stirner sera dénommé «le mari de la couturière», comme si le travail manuel de sa compagne était dégradant.. Proudhon : «Ce parvenu de la science qui se rengorge de ce qu'il n'est pas et de ce qu'il n'a pas» (on sait que Proudhon était un ancien ouvrier)... cependant le cas le plus grave à nos yeux réside dans sa façon de parler des humbles et des travailleurs. Ils sont ignorants, prétentieux, discoureurs, phraseurs, bouffis d'orgueil (lettre à Kugelmann, 9-10-1866)... Après la Commune les rescapés deviennent «une poignée de voyous» (lettre à Bolte, 23-11-1871). Bien d'autres injures émaillent les missives de Karl Marx mais il est charitable de ne pas poursuivre ces recherches. Comment un penseur peut-il porter un intérêt sincère à une classe qu'il méprise tellement ? La doctrine marxiste est fondée par un animateur qui foncièrement méprise l'homme et surtout les plébéiens. Je ne doute pas que lorsqu'il écrit les mots «ouvriers» ou «travailleurs», ces mots n'évoquent pour lui qu'une abstraction, une matière première indispensable à ses études... » (François Agny, Du dogme à la réalité, dans La Rue, n° 13, 2e et 3e trimestre 1972.)73

C'est sans commentaires ! Et ce texte a d'autant plus d'intérêt que non seulement il est basé sur le propre courrier de Marx, mais qu'en plus nous sommes ici en dehors de la bataille contre Bakounine, dont l'importance politique pour Marx aurait pu à la rigueur excuser la virulence. Or nous voyons que sa hargne et sa causticité caractéristiques se sont manifestées non seulement contre ceux qui ont osé se mettre sur sa route, mais aussi en direction de gens qui ne lui ont fait aucun mal et qui se trouvent être — c'est le comble — des ouvriers. S'il a méprisé le «lumpen», comme nous l'avons vu plus haut, le reste du prolétariat ne valait guère mieux à ses yeux.

Arvon, dont les sympathies théoriques vont plus à Marx qu'à Bakounine, qu'il égratigne souvent au passage, admet cependant la méchanceté de l'auteur du Capital, d'abord envers Proudhon: «(...) la polémique entre Proudhon et Marx a été l'objet de nombreuses études. On n'a pas fini d'épiloguer sur la volte-face subite de Karl Marx qui, dans La sainte famille, va jusqu'à comparer l'écrit de Proudhon Qu'est-ce que la propriété ? à celui de Sieyès Qu'est-ce que le Tiers État? en déclarant que si Sieyès a eu le mérite d'avoir formulé le premier les revendications de la bourgeoisie française, Proudhon peut s'enorgueillir d'avoir rédigé le premier le manifeste scientifique du prolétariat, et qui, deux ans après, ridiculise le Système des contradictions économiques ou philosophiques de la misère du même auteur dans le dur pamphlet Misère de la philosophie

Voyons maintenant le comportement de Marx dans un cas précis, celui de ses rapports avec Bakounine. Il est vrai qu'il y avait de quoi rager. A peine Marx est-il débarrassé de l'adversaire Proudhon, mort en 1864, que se met en travers de sa route un autre anarchiste, et de taille. Il fera donc tout pour l'éliminer. Et, pour commencer, il essaiera de la diffamation. C'est une bien laide histoire, mais pas accidentelle ni fortuite, puisqu'elle commence en 1848 et se continuera, par Engels interposé, jusqu'à bien après la mort de Bakounine.

On se rappelle la provocation policière de l'ambassade russe de Paris en 1847. Quelques mois après, La Gazette rhénane, le journal de Marx, reproduit la calomnie sous la plume de son correspondant parisien. Il se trouve, comme par hasard, que le représentant russe à Paris était un ami des von Westphalen, la belle-famille de Marx. Quoi qu'il en soit, La Gazette publie ces lignes: «En ce qui touche à la propagande slave, on nous a assuré hier que G. Sand est en possession de papiers et de documents qui compromettent gravement M. Bakounine, le Russe proscrit de France, en établissant qu'il est un instrument de la Russie ou un agent nouvellement rentré à son service, et qu'il faut le rendre responsable de l'arrestation des malheureux Polonais.»

Bakounine, indigné, demande à George Sand de rétablir la vérité. Elle le fait immédiatement et, dans sa lettre de mise au point à Marx, elle écrit: «Les faits que vous a communiqués votre correspondant sont totalement faux...», et elle rassure Bakounine dans une lettre: «(...) l'infâme et ridicule calomnie (...). Non, je n'ai jamais eu la moindre accusation contre vous entre les mains et je ne l'aurais pas accueillie, soyez-en certain. L'article du Nouveau Journal rhénan auquel je donne le plus formel démenti est une invention gratuite, odieuse (...)»

Marx publie la mise au point et les deux hommes se rencontrent peu après. Bakounine ne tient pas rigueur à Marx, qui lui dit cependant: «Sais-tu que je me trouve maintenant à la tête d'une société secrète communiste si bien disciplinée que si j'avais dit à un seul de ses membres «vas tuer Bakounine», il te tuait ?»

Il y aura plusieurs réconciliations entre les deux hommes au cours de leur vie, mais rarement sincères. Cette fois-là Bakounine s'imagine de bonne foi que la calomnie ne réapparaîtra plus. Il a tort. Trois ans après, alors qu'il est au fond de son cachot de Pierre-et-Paul, dans l'état physique que l'on sait, un certain Urquhardt, de l'entourage de Marx, affirme que Bakounine «a été reçu à bras ouverts par le Tsar, qu'il n'est plus en prison et fête sa trahison au champagne». Quand Bakounine, après son évasion, retrouvera Marx à Londres, celui-ci s'empressera de se désolidariser d'Urquhardt, mais il est curieux que la diffamation parte toujours de son entourage. Elle réapparaîtra, reprise par la réaction, en 1871 à Marseille, où Bakounine se cache après la Commune de Lyon ; en effet, le préfet envoyé par Gambetta pour s'assurer de sa capture annonce dès son arrivée au maire Esquiros qui veut protéger Bakounine: «C'est un agent russe et prussien, nous en avons la preuve!» On remarque que, pour la circonstance, il est devenu en plus agent de la Prusse.

Non seulement la calomnie principale — nous allons voir qu'il y en aura d'autres — poursuivit Bakounine toute sa vie, mais elle continua bien après. Ainsi Arvon écrit à propos de La Confession : «(...) Il n'en reste pas moins que cet écrit, s'il ne justifie pas la suspicion que Karl Marx a fait peser sur Bakounine, reste troublant à plus d'un égard74

Ces lignes sont d'autant plus tendancieuses qu'elles semblent rapprocher l'épisode de La Confession de la calomnie «agent du tsar» qui date de 1847 ! Tout cela n'est pas très joli, Monsieur Arvon ! Car on sait parfaitement et sans conteste possible que Bakounine n'a jamais été l'agent du tsar, et qu'après sa Confession il est resté encore huit ans en prison dans des conditions épouvantables ; il n'y a donc rien de «troublant à plus d'un égard» là-dedans.

Il y eut deux autres occasions où Engels et Marx essayèrent d'éliminer la concurrence de Bakounine par des attaques personnelles. Quand ce dernier connut Netchaïev, subit son influence, puis s'en débarrassa, ils continuèrent longtemps à assimiler les deux hommes. Et c'est aussi à la suite d'une indélicatesse de Netchaïev qu'ils se permirent de renvoyer Bakounine de la 1re Internationale sous l'accusation «d'escroquerie». Bakounine avait touché 900 roubles d'avance pour traduire Le Capital. Après en avoir traduit une grande partie, Bakounine, appelé à des tâches révolutionnaires plus urgentes, abandonna ce travail non sans avoir demandé à Netchaïev de prévenir l'éditeur, et de s'adresser à Joukovsky pour continuer la traduction. Netchaïev ne s'occupa de rien, si ce n'est d'écrire une lettre de menaces à l'éditeur au cas où il réclamerait quoi que ce soit. Bakounine, apprenant cette démarche, en fut fort irrité et ce fut d'ailleurs le début de la brouille avec le ténébreux nihiliste. Mais Engels et Marx veillaient au grain, et ils se jetèrent sur ce mince prétexte pour affirmer, publiquement cette fois-ci, que Bakounine était un escroc. Voilà le motif de son expulsion de l'Internationale ! C'est beau, la pratique marxiste ! Rühle, biographe de Marx, ne peut s'empêcher d'écrire : «Qu'il (Marx) se servit pour triompher de moyens aussi honteux que de souiller l'adversaire, c'est un geste déshonorant qui ne salit pas Bakounine et qui avilit au contraire son auteur. On voit bien là le trait fatal d'un caractère: ni les questions politiques, ni le mouvement ouvrier, ni l'intérêt de la révolution, rien ne passe jamais pour Marx qu'après le souci de sa propre personne. Qu'un concile de révolutionnaires internationaux, prêt à faire sauter à la première occasion le code de la propriété personnelle et de la morale bourgeoise, ait chassé, proscrit, expulsé, sur la dénonciation de son chef, le plus génial, le plus héroïque, le plus fascinant de ses membres sous le prétexte d'une infraction aux lois bourgeoises de la propriété, c'est une des plus sanglantes plaisanteries de l'histoire.» (Cité par Kaminsky).

Enfin, troisième calomnie, précédant un peu chronologiquement la dernière, Engels et Marx essayèrent de lancer le bruit que Bakounine avait détourné à son profit les fonds panslavistes confiés à Herzen. Cela vole très bas.

Il faut ajouter que, dans Les prétendues scissions de l'Internationale,75 écrit en 1872, Marx s'attache à attaquer et à diffamer personnellement les principaux militants favorables à Bakounine. Kaminsky commente ce texte ainsi : «Sa brochure laisse... une impression pénible. Le fond du débat y est à peine effleuré. Marx considère les anarchistes comme des intrigants ou des agents de la police. De même qu'il dira au Congrès de La Haye que tous les chefs du prolétariat anglais sont vendus à Gladstone, il affirme que les chefs des ouvriers allemands qui adoptent les théories de Lasalle sont des mouchards, et il va jusqu'à soupçonner l'intégrité de Malon, qui a été un des héros de la Commune. Mais le plus grand intrigant est pour lui Bakounine (...).

«Il ne pense qu'à atteindre Bakounine, pas un mot dans Les prétendues scissions ne rend justice à la personnalité du défenseur de Dresde ou ne reconnaît seulement sa bonne foi.»76

Nettlau, historien de l'anarchie, évoque aussi cette époque : «A l'automne 70, la haine de Marx se double de l'agressivité brutale d'Engels (...). Marx et Engels, dans toute cette machinerie — qui peut être maintenant démontée dans les moindres détails — agissaient avec ce stupéfiant manque d'honnêteté qui est le propre de toutes leurs polémiques, basées sur une documentation insuffisante, que, selon leur habitude, ils complétaient par des affirmations arbitraires que leurs disciples considéraient comme véridiques, alors qu'elles étaient de déplorables déformations, erreurs ou déguisements dénués de scrupules.»77

C'est cependant au moment du Congrès de La Haye, en 1872, au moment où il faut éliminer Bakounine à tout prix, que les attaques se font plus venimeuses, non seulement dans Les prétendues scissions... mais dans cet autre pamphlet, d'Engels celui-là, Les bakouninistes au travail, qui est comme le couronnement des intrigues des deux hommes. Le même Max Nettlau dira sur cet écrit : «(...) Je ne connais rien qui soit plus rempli de mensonges, de calomnies et de falsifications !»

Il est significatif que l'ensemble des calomnies et tripatouillages d'Engels et de Marx ait recueilli le même genre de condamnation de la part de marxistes tels que Bernstein, Mehring, Brupbacher, Steklor, Michels ; Mehring écrira : «Il était inexcusable que l'on ait voulu faire perdre à Bakounine son renom d'honnêteté... et malheureusement la faute en fut à Marx.» Et Bernstein : «Dans cette lutte entre Marx et Bakounine, le dernier apparaît, d'un point de vue purement humain, sans conteste dans une lumière plus favorable que son adversaire; même celui qui croit que Marx défendait dans ce différend les intérêts du mouvement ouvrier qui ne permettait pas de concessions sentimentales, ne peut que regretter que Marx n'ait pas conduit cette lutte avec d'autres moyens et en d'autres formes.»78

Il faut aussi rappeler que Marx et Engels ne désarment pas après l'expulsion de Bakounine, et Engels écrit à un ami : «Outine nous a raconté encore de nouvelles choses tout à fait extraordinaires sur Bakounine. Ce gaillard a très fidèlement appliqué son «catéchisme»79 dans la pratique ; depuis des années lui et son alliance ne vivent que de chantages (...) tu ne peux te figurer quelle bande de fripouilles sont ces gens-là.»80

Après la mort de Marx et de Bakounine, Engels continua à attaquer violemment ce dernier ; on connaît aussi cette fameuse diatribe qu'il conclut cependant par : «[...] mais on peut lui pardonner beaucoup, il a compris Hegel.»

Tout cela n'est pas très beau, et on peut maintenant accepter cette citation de Jean Barrué que j'étais tenté de placer au début de ce paragraphe, mais qui eût alors choqué le lecteur non averti : «De Marx à Staline, à Duclos, à Ulbricht, quelle chute ! Reconnaissons que Marx était intelligent, qu'il avait un esprit puissant, mais qu'avec toutes ses qualités il était, comme on dit familièrement, un beau salaud.»

Pour en venir à des avis plus nuancés, qui cependant ne contredisent pas ce qui précède, je voudrais citer ce long passage de Kaminsky nous ramenant aux différences profondes entre Marx et Bakounine: «(...) (Marx) n'a pas de biographie. Trente ans de British Museum, une table à écrire, des livres. Il disparaît derrière son œuvre... il exerce une réelle autorité sur ceux qui l'approchent. Seulement leur nombre est restreint. Car la façade personnelle du grand homme est quelque peu ennuyeuse. Ce révolutionnaire donne plutôt l'impression d'un bourgeois ou, pour être plus exact, d'un professeur d'université barbu et entiché de son importance. On l'admire, mais on ne l'aime pas. On ne peut imaginer que quelqu'un puisse entrer chez lui et lui donner dans le dos une tape amicale...

«Bakounine est le contraire. C'est le grand ami : on l'embrasse, on rit avec lui, on pleure contre son épaule. Il n'a pas de chez-soi, mais on atteint son intimité à quelque endroit qu'il se trouve. Sa vie est sans cesse en ébullition, il parcourt l'Europe, il échafaude des projets souvent fantastiques, il aime et est aimé, il hait et est haï, puis il se réconcilie, toujours sincère, toujours changeant d'humeur : aujourd'hui optimiste, demain pessimiste en détresse ; généreux, ingénu et rusé à la fois, un enfant encore sous des cheveux blancs (...)

«Pendant la révolution de 1848, Marx était rédacteur d'un journal, révolutionnaire bien entendu, tandis que Bakounine luttait sur les barricades de Prague ou de Dresde comme un des chefs de l'insurrection. On peut, enfin, exprimer cette différence dramatique par une formule : Marx est étudié, Bakounine est imité.»

Il est intéressant aussi de savoir comment Bakounine jugeait Marx, car lui ne remplaçait pas l'analyse de caractère par l'injure: «(...) Je le respectais beaucoup pour sa science et pour son dévouement passionné et sérieux, quoique toujours mêlé de vanité personnelle, à la cause du prolétariat, et je cherchais avec avidité sa conversation, toujours instructive et spirituelle lorsqu'elle ne s'inspirait pas de haine mesquine, ce qui arrivait hélas ! trop souvent. Jamais pourtant il n'y eut d'intimité franche entre nous. Nos tempéraments ne se supportaient pas. Il m'appelait un idéaliste sentimental et il avait raison ; je l'appelais un vaniteux perfide et sournois, et j'avais raison aussi.»

Enfin, pour finir par un peu d'air pur, voici deux portraits de Bakounine, le premier de Benoît Malon : «Éloquent, sympathique, actif, suprêmement organisateur, pénétrant connaisseur et habile manœuvrier d'hommes, Bakounine réussit à mettre en échec l'hégémonie récente de Karl Marx, à imposer son pessimisme négateur et son diable au corps à une nombreuse armée de militants pris surtout dans la jeunesse des pays celto-latins.»

Voici le deuxième, de son meilleur biographe, Kaminsky : «Car Bakounine est le chef-né. Vivant, il trouve partout des hommes qui le suivent : il n'a pas besoin de les chercher ; il s'impose simplement par sa présence ; de sa personne rayonnent instantanément l'autorité, le prestige. Même mort, il communique son tempérament aux révolutionnaires (...) L'histoire de la rencontre d'un anarchiste avec Bakounine mort ou vivant est toujours la même. C'est le coup de foudre.»

Panslavisme et pangermanisme

On a reproché souvent à Bakounine un certain panslavisme. J'y reviendrai, mais il est juste aussi auparavant d'attirer l'attention sur le pangermanisme de Marx. Il apparaît donc que tous deux se sont souvent laissés aller à des réflexes nationaux et même racistes qui étouffaient alors leur internationalisme révolutionnaire. C'est une preuve de plus de l'importance des problèmes nationaux puisqu'ils déterminent de telles réactions, même chez de tels hommes. Mais la position de Bakounine était très proche d'une conception moderne, encore que toute nouvelle, qui distingue comme lui les «patries naturelles» des «États-nations». Aussi son panslavisme est-il toujours un appel aux peuples slaves à se libérer du principal occupant, c'est-à-dire l'impérialisme germanique. Mais en conclure comme Arvon (heureusement que je l'ai, celui-là, comme abcès de fixation et comme collectionneur de contre-vérités !) que l'ouvrage de Bakounine, L'Empire knouto-germanique, prouve l'anti-germanisme de son auteur, c'est de la plaisanterie. Déjà le titre est significatif, où il accouple le knout russe à l'impérialisme «germanique».

Pour montrer qu'il n'était pas anti-Allemand, il n'y a qu'à citer Michelet : «La Russie est, comme on le sait, opprimée par les Allemands ; mais le jour où le vieux cri germanique se fit entendre: «Qui veut mourir avec nous pour la liberté de l'Allemagne ?» un Russe se présenta, se jeta au premier rang, et pas un patriote allemand n'y fut avant lui. Quand l'Allemagne sera l'Allemagne, ce Russe y aura un autel.» (Michelet.)

Bakounine donne de son internationalisme et de son amour de l'Allemagne des preuves aussi irréfutables qu'abondantes. Ainsi ses amis allemands seront parmi les meilleurs, les plus aimés, les plus fidèles (Reichel, Vogt) ; il écrira: «J'ai dit encore aux Slaves : méfiez-vous des passions nationales... Donnez donc la main aux révolutionnaires allemands (...) ne haïssez que vos oppresseurs, les classes privilégiées de toutes les nations, mais unissez-vous avec leurs victimes éternelles, les peuples.» Toute sa vie se passera en Allemagne, en France, en Suisse, en Italie ; il parle russe, allemand, français, italien, anglais, et écrit directement dans ces trois premières langues.

Il faut donc être aveugle pour ne pas comprendre que Bakounine s'en prend uniquement à l'impérialisme allemand, et il démontre une fois de plus son sens prophétique : «Il y a à peine cinq ans que, parmi les cinq grandes puissances de l'Europe, la Prusse était considérée comme la dernière. Aujourd'hui elle veut devenir et, sans doute, elle va devenir, la première. Et gare alors à l'indépendance et à la liberté de l'Europe ! Gare aux petits États surtout, qui ont le malheur de posséder en leur sein des populations germaniques !» (Bakounine, L'Empire knouto-germanique.)

Quelle dénonciation de l'hitlérisme futur ! On pense à ce qu'aurait pu devenir l'Europe si l'Allemagne était restée, comme au début du XIXe siècle, une mosaïque de petits États pacifiques et féconds culturellement (Gœthe, Schiller, Beethoven, Wagner, et j'en passe) au lieu de s'unifier et de se prussianiser ! De quel crime supplémentaire est encore coupable Napoléon, qui, non content d'avoir marqué les lois françaises pour plusieurs siècles de son «Code» malfaisant, a réveillé un nationalisme allemand que Bismarck a repris et développé jusqu'à ses conséquences modernes sous la forme hitlérienne. On le voit, ce beau trio despotique, n'en déplaise au chauvinisme français qui ne veut voir en Napoléon qu'un «despote éclairé» (ce Béotien qui disait que la musique était «le moins désagréable des bruits»), on le voit, ce trio qui a mis l'Europe à feu et à sang pour deux siècles et demi : Napoléon, Bismarck, Hitler ! Et dire que le premier des trois était Corse ! Si j'étais Corse, je ferais disparaître son nom et son socle de toutes les rues d'Ajaccio et de Bastia !

Pas plus qu'il n'est anti-germaniste, Bakounine n'est impérialiste slave. Il s'écrie : «Qui a bombardé Prague ? Étaient-ce des Hongrois, des Allemands, des Italiens ? Non, c'étaient des Slaves, uniquement des Slaves!» Et chaque fois qu'il tente de se rapprocher des exilés polonais, à Paris ou à Bruxelles, il est hérissé par leur nationalisme obtus. En fait, la pensée de Bakounine est conséquente : il comprend que les peuples slaves opprimés veuillent desserrer l'étau prussien, autrichien ou turc, mais il sait que la solution n'est pas dans un vaste ensemble unitaire et étatique, d'où sa défense non seulement de l'autonomie polonaise, mais aussi de l'autonomie ukrainienne. La solution, elle est anarchiste, elle est dans la fédération des communautés slaves libérées, mais non dominées par un seul centre, moscoutaire ou grand-russe.

Si le panslavisme de Bakounine n'est pas ce qu'on en a dit, le pangermanisme de Marx mériterait d'être plus connu. Non pas qu'il ne soit pas sincère quand il dit que «les ouvriers n'ont pas de patrie», mais, tout de même, la classe ouvrière allemande a ses préférences... et même l'Allemagne en son entier... écoutons-le plutôt: «L'unité allemande, de même que la constitution allemande, ne peuvent sortir que d'un mouvement où la décision résultera autant des conflits intérieurs que de la guerre contre l'Est.» (Nouvelle Gazette rhénane, 29-6-1848.)

La «guerre révolutionnaire» contre la Russie sera d'ailleurs un des grands thèmes du journal de Karl Marx, étant bien entendu que, dans sa pensée, l'Allemagne capitaliste est bien supérieure à la Russie tsariste. On verra dans un paragraphe suivant qu'il aura la même attitude pro-germaniste vis-à-vis de la France. Engels va plus loin que lui et pense que certains peuples doivent disparaître : «La prochaine guerre mondiale effacera de la surface de la terre non seulement des classes et des dynasties révolutionnaires, mais encore des peuples réactionnaires tout entiers.» (Engels, Nouvelle Gazette rhénane, 1849.)

Qui sont ces «peuples réactionnaires», et en quoi «un peuple» peut-il être «réactionnaire», c'est assez troublant sous la plume d'Engels ? Mais on comprendra mieux la pensée des deux compères en les citant plus longuement. D’abord Marx : «... Aux phrases sentimentales qu'on nous offre ici au nom des nations contre-révolutionnaires de l'Europe, nous répondons : la haine des Russes a été et reste la première passion révolutionnaire des Allemands et, depuis la révolution, s'y est ajoutée celle des Croates et des Tchèques ; ensemble, avec les Magyars et les Polonais, nous sauvegarderons la révolution par un terrorisme décidé à l'égard de ces peuples slaves. Nous savons maintenant où se trouvent les ennemis de la révolution : en Russie et dans les pays slaves d'Autriche. Nulle phrase, nulle affirmation quant aux avenirs démocratiques de ces pays ne nous empêchera de considérer nos ennemis comme tels (...)

«(...) Lutte impitoyable, combat à mort avec les Slaves traîtres à la révolution, extermination, terrorisme sans égards, non dans l'intérêt de l'Allemagne, mais dans celui de la révolution.» (Marx, article recueilli par F. Mehring, cité par Daniel Guérin dans Ni Dieu ni maître.)

Et voici maintenant Engels : «Les Slaves et, en particulier, les Slaves occidentaux (Polonais et Tchèques) sont essentiellement une race agricole ; ils n'ont jamais fait grand cas de l'industrie et du commerce (...) Les Moraves et les Slovaques avaient depuis longtemps perdu tout vestige de vitalité et de sentiments nationaux (...) L'élément allemand avait fait de grands progrès sur son propre territoire ; dans la capitale même, à Prague, les deux nationalités se contrebalançaient à peu près et partout le capital, le commerce, l'industrie et la culture intellectuelle étaient aux mains des Allemands. [...] La nationalité tchèque mourante (...) tenta en 1848 un dernier effort (...), dont l'échec (...) devait prouver que la Bohème ne saurait désormais exister que comme une partie constituante de l'Allemagne, quoiqu'une portion de ses habitants puisse encore, pendant quelques siècles, continuer à parler une langue autre que l'allemand.» (Engels, Londres, février 1852, cité par Daniel Guérin dans Ni Dieu ni maître.)

Voilà une lettre qu'il ne serait pas bon de publier dans la presse tchèque actuelle, officiellement marxiste ; je comprends aussi pourquoi j'ai vu, un jour de 1973, écrit sur un pont de Prague: Viva Bakunin.

Tout cela n'est pas très reluisant pour le tandem de «l'internationalisme prolétarien» : des «peuples réactionnaires» destinés au génocide, la «haine des Russes, des Croates et des Tchèques», ces Polonais qui «sont essentiellement une race agricole», cette langue tchèque qui n'en a plus que pour quelques siècles, ces peuples slaves auxquels les Allemands amènent le commerce, l'industrie et la culture, cela sent son racisme à plein nez. Peut-être les contempteurs de Bakounine auraient-ils mieux fait de ne pas soulever le lièvre du panslavisme !

L'Association Internationale des Travailleurs (AIT)

Quand l'AIT se crée en 1864, elle est en majorité proudhonienne et trade-unioniste. On a vu plus haut comment Marx endormit au début ses adversaires en temporisant, en cachant ses idées pro-étatiques, puis en les introduisant peu à peu dans les textes de l'AIT. Mais ses adversaires n'étaient pas dupes, et, dès ses premières années, la 1re Internationale fut déchirée par les deux tendances, d'autant plus qu'à partir de 1865 et 1866 les sections jurassiennes deviennent un centre fort actif de théories et de pratiques anarchistes : on refuse les jeux électoraux, on se réunit chaque dimanche dans des auberges de montagne, avec spectacles, fanfares, meetings et, pour les jours de semaine, grèves.

Marx voit dans ces horlogers jurassiens un deuxième nœud de résistance à ses idées, et, comme par hasard, ce diable de Bakounine est avec eux ! Alors Marx envoie des émissaires, des notes secrètes, jusqu'à ce qu'il arrive à scinder le mouvement ouvrier suisse en deux, la minorité genevoise accusant la majorité montagnarde de «professer l'athéisme» ! Outine, l'envoyé de Marx, menace de «faire guillotiner tous ces gens-là»81 ; Marx, lui, emploie le mot «excommunication». Le mot sera abandonné, dans le mouvement communiste qui suivra, mais pas la chose. Au congrès de 1871, les manœuvres marxiennes s'accentuent, car Espagnols, Italiens, Français et Belges suivent la voie des Jurassiens. Alors survient le Congrès de La Haye où Marx et Engels décident leur grand coup : on va expulser Bakounine...

La Haye est choisie parce que plus proche de Londres où Marx a le maximum de délégués à son service, alors que pour Italiens et Espagnols la distance est grande. Les Italiens décident de ne pas s'y rendre. Le seul acte important du Congrès va être l'expulsion de Bakounine et de James Guillaume, le dernier jour, alors qu'un tiers des délégués est parti ! Et malgré cela, malgré les préparatifs de Marx, l'expulsion n'est obtenue que par 27 voix contre 7 et 8 abstentions, et pour le motif officiel que l'on sait : «Le citoyen Bakounine s'est servi de manœuvres frauduleuses tendant à s'approprier la fortune d'autrui, ce qui constitue le fait d'escroquerie...» C'est à en pleurer ! Mais James Guillaume et Bakounine savent qu'ils ont la vraie majorité de l'Internationale pour eux, même si le gouvernement de Thiers a interdit et fait disparaître momentanément la section française. «Heureuse race d'hommes libres, écrira Emmanuel Mounier, James Guillaume, sortant du Congrès, descend dans la rue respirer la joie d'être honnête [...] et le soir, dans une de ces salles boisées, opulentes et sombres, où se réunissent les guildes locales, les victimes de l'ostracisme peuvent avec une calme assurance [...] s'émerveiller aux mélopées des camarades russes et s'échauffer aux séguedilles des Espagnols, pendant que quelque part les comités majoritaires comptent leurs points et préparent de nouvelles manœuvres.» (Communisme, anarchisme et personnalisme.)

Nous verrons plus loin que cette défaite des antiautoritaires n'en fut pas une, puisque Marx et les siens se retrouvèrent à peu près seuls dans l'AIT. De plus, aucun débat de fond n'avait eu lieu. Bakounine nous donne la conclusion de cette étape lamentable de l'histoire ouvrière : «Le triomphe de M. Marx et les siens a été complet. Certains d'une majorité qu'ils avaient longuement préparée et organisée avec beaucoup d'habileté et de soin, sinon avec beaucoup de respect pour ces principes de la Morale, de la Vérité et de la Justice qu'on retrouve si souvent dans leurs discours et si rarement dans leurs actes, les marxiens ont levé le masque et, comme il convient à des hommes amoureux du pouvoir, toujours au nom de cette souveraineté du peuple, qui, désormais, servira de marchepied à tous les prétendants au gouvernement des masses, ils ont audacieusement décrété l'esclavage du peuple de l'Internationale. » (Bakounine, 5-10-1872, lettre à La Liberté de Bruxelles.)82

La Commune

Si j'insère ce paragraphe sur la Commune dans le chapitre des rapports entre Marx et Bakounine, ce n'est pas pour faire l'exégèse de cet événement capital de l'histoire du mouvement ouvrier en général et du mouvement anarchiste en particulier, plusieurs volumes n'y suffiraient pas, mais pour rappeler que là aussi les tempéraments et les idéaux des deux hommes s'opposèrent.

La Commune de Paris est sans nul doute le premier passage de la théorie à la pratique des idées libertaires. L'activité de l'AIT, alors en large majorité proudhonienne et bakouninienne, la précéda et la prépara, même si la spontanéité et la soudaineté de l'événement en rendirent le déclenchement imprévisible aux internationalistes eux-mêmes. Comme toujours, une révolution naît et se déroule par mille initiatives qui se confrontent, s'enchevêtrent et même souvent s'affrontent. C'est ainsi qu'apparurent, surtout vers la fin, des aspects dictatoriaux. Mais en désaccord avec Nettlau en cela, je pense, avec beaucoup d'autres auteurs, que les aspects et les pratiques anti-étatiques de la Commune sont indéniables, sinon comment expliquer, entre autres, le revirement de Marx dans son ouvrage La guerre civile en France ?

Non seulement l'AIT voulut et prépara ce soulèvement, mais ses hommes se trouvèrent à la direction de la Commune où se côtoyèrent des Jacobins comme Delescluze, des Blanquistes comme Ferré et des anarchistes comme Varlin, Marlon, Pindy, Lefrançais, Reclus ou Louise Michel. Ceux-ci imprimèrent à la révolution de 1871 une tournure libertaire. Ainsi le mot «État» est remplacé par «Association», l'idée est lancée d'une «commune» autonome parisienne dans une «fédération» de communes autonomes pour toute la France. On voit que les points essentiels de l'anarchie proudhonienne sont réalisés : on n'attend pas, comme le veut Marx, que l'État dépérisse, on l'abroge purement et simplement, en lui refusant de centraliser à son profit les moyens de production. «La Commune fera la preuve concrète de l'efficience de l'organisation spontanée du bas vers le haut (...) les prétendues complexités de la gestion, la prétendue nécessité des spécialistes, etc., autant de prétextes démagogiques pour inciter les gens à se dépersonnaliser au profit des intérêts d'une caste.»83

Évidemment, les tendances blanquistes traditionnelles réapparurent et s'opposèrent à l'autogestion par la base. Elles voulurent retomber dans le centralisme dictatorial de 1792, avec formation d'un «comité de salut public», mais les anti-dictatoriaux s'opposèrent de toutes leurs forces à ce comité, et se joignirent à eux des hommes comme Vallès, ou comme Fränkel qui ne devait devenir marxiste que plus tard.

Il n'en reste pas moins que la Commune fut à la fois une révolution sociale et une révolution libertaire, prouvant non seulement que les exploités ne voulaient plus des exploiteurs, mais aussi qu'ils étaient capables de se diriger eux-mêmes, de prendre les choses en main avec une grande capacité d'organisation et d'efficacité, accomplissant une révolution «complète», c'est-à-dire suppléant la bourgeoisie dans ce qu'elle affirme être toujours son apanage, le patriotisme, démontrant par sa résistance aux Prussiens que le seul, le vrai patriotisme consiste à ne pas dialoguer avec un envahisseur quel qu'il soit, effectuant aussi une révolution sociale privant les capitalistes des moyens de production, et enfin une révolution anarchiste, avec non seulement ses aspects fédératifs et anti-étatiques, mais aussi ses aspects éthiques. Pendant la Commune il n'y eut pas de vols, pas de crimes, et la joie qui se répandit dans les premières semaines est symptomatique des soulèvements populaires. C'est en cela que réside la portée historique de la Commune, et ceux qui ne veulent en rappeler que l’aspect «socialiste» font œuvre tendancieuse et incomplète.

Évidemment, les Communards furent critiqués par les internationalistes eux-mêmes, mais quand on pense à la situation tragique dans laquelle ils se trouvaient, avec deux armées en face d'eux, la paysannerie française les abandonnant, on peut imaginer qu'ils auraient sans doute été beaucoup plus loin si le temps et de meilleures conditions militaires et économiques leur avaient été donnés. Marx leur reproche, entre autres, de ne pas avoir pris l'argent de la Banque de France, ce en quoi il avait raison. Plus tard Durruti, qui avait dû sans doute lire L'histoire de la Commune de son compatriote basque Lissagaray, voulut éviter cette erreur... mais ne réussit pas à empêcher que l'argent de la République espagnole ne file en URSS.84

On ne peut accepter, en revanche, les reproches que firent les «marxiens» d'alors aux Communards d'avoir été «trop généreux, trop humains». Ces qualificatifs, qui font honneur aux hommes de la Commune, ne peuvent être donnés à quelque mouvement marxiste que ce soit.

Enfin, le reproche le plus important fait à la Commune consiste à dire que son échec est la preuve même de la faillite du système anarchiste. Peut-on parler de faillite, étant donné les circonstances et le rôle précurseur qu'allait jouer dorénavant la Commune dans le mouvement révolutionnaire ouvrier ?

D'ailleurs Marx ne s'y est pas trompé puisqu'il a glorifié, avec toute la gauche européenne, non seulement la Commune en général mais même ses aspects anti-étatiques en particulier, tournant à cette occasion le dos à ses précédentes conceptions. Il écrit textuellement: «(...) elle a eu le mérite de détruire l'appareil d'État et de le remplacer par le pouvoir communal.» Ce sera un tollé chez tous ses adversaires anarchistes qui signaleront tout de suite sa volte-face opportuniste.

Cependant, avant d'en arriver à La guerre civile en France où il porte la Commune aux nues, Marx avait eu une position très différente vis-à-vis des Français : «Les Français ont besoin d'être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir d'État sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande. La prépondérance allemande transférerait en outre, de France en Allemagne, le centre de gravité du mouvement ouvrier européen, et il suffit de comparer le mouvement de 1866 à aujourd'hui dans les deux pays pour voir que la classe ouvrière allemande est supérieure à la classe ouvrière française (toujours prophétique, le vieux barbu ! A quelques mois de la Commune! [P. O.]) sur le plan de la théorie et de l'organisation. La prépondérance, sur le théâtre du monde, de la classe ouvrière allemande sur la française signifierait du même coup la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon.» (Marx à Engels, 20-7-1870.)

Autrement dit peu importent les moyens et que la Prusse rosse les Français, pourvu que les idées de Marx se répandent... par la force de leur valeur, comme on voit. Alors, est-ce, oui ou non, avec Marx qu'ont commencé le machiavélisme et le mépris absolu de la qualité des moyens ?

Mais ce n'est pas tout. Autre lettre du même au même : «Ces hommes qui ont supporté Badinguet vingt ans (...) exigent maintenant, parce que les victoires allemandes leur ont fait cadeau d'une république — et laquelle ! — que les Allemands quittent immédiatement le sol sacré de la France ; sinon guerre à outrance...» (7-9-1870.)

Là on va plus loin, on méprise non seulement la France, mais la volonté de son peuple. Et, pour conjurer une révolution populaire qui couve, Marx se raccroche à tout prix à la victoire allemande : «La tentative de renverser le nouveau gouvernement quand l'ennemi frappe presque aux portes de Paris serait une folie désespérée. Les ouvriers français doivent remplir leur devoir de citoyens, mais en même temps ils ne doivent pas se laisser entraîner par les souvenirs nationaux de 1793.» (Marx, Adresse à l'AIT, 9-9-1 870.)

Heureusement que l'immense majorité des Communards ignore jusqu'au nom de Marx ; sur 75 membres de la Commune, il y aura deux marxistes...

La Commune est alors victorieuse, et voyez le retournement de celui qui vient de proclamer la supériorité de la classe ouvrière allemande qui, par parenthèse, ne bougera qu'en 1919 ! «Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière est entrée dans une phase nouvelle. Mais, de quelque façon que les choses tournent dans l'immédiat, le résultat sera un nouveau point de départ d'une importance historique mondiale.» (Marx à Kugelmann, 15-4-1871.)

Pendant que Marx écrit ces lettres et son livre bien au calme dans son cabinet de Londres, Bakounine a non seulement suivi les événements au jour le jour avec l'intérêt qu'on devine et la passion qu'on lui connaît, mais il passe la frontière franco-suisse dès le 28 septembre 1870 et, six mois avant Paris, participe à la Commune de Lyon qui est vaincue par la réaction. Il a eu le temps de lancer cette proclamation placardée sur les murs de Lyon : «Tous les tribunaux civils et criminels sont suspendus et remplacés par la justice du peuple; le paiement de l'impôt et des hypothèques est suspendu; l'impôt est remplacé par les contributions des communes fédérées, prélevées sur les classes riches.»

Ah! si de nos jours un homme ou un parti lançait de tels mots d'ordre, véritablement révolutionnaires, quel progrès... et quel succès ils obtiendraient !

Échappé à l'arrestation — il se souvient de Dresde — en passant par Marseille d'où il s'échappe déguisé en curé, il exhorte, lui, les ouvriers français non pas à déposer les armes mais au contraire à s'en emparer : «La France comme État est perdue. Elle ne peut plus se sauver par les moyens réguliers et administratifs. C'est à la France naturelle, à la France du peuple d'entrer maintenant sur la scène de l'histoire, de sauver sa liberté et celle de l'Europe entière par un soulèvement immense, spontané, tout populaire, en dehors de toute organisation officielle, de tout centralisme gouvernemental. Et la France, en balayant de son territoire les armées du roi de Prusse, aura du même coup affranchi tous les peuples d'Europe et accompli l'émancipation sociale du prolétariat.»

Si je n'ai pas exposé en détails dans ce chapitre les différends théoriques entre Marx et Bakounine, c'est qu'on les retrouve tout au long de ce livre, dont, on l'a compris, un des buts est de promouvoir un socialisme différent de celui de Marx et de rappeler qu'il en a existé les fondements théoriques et même pratiques. Cependant je voudrais revenir sur le mépris habituel avec lequel on traite Bakounine, «ignoré ou considéré comme révolutionnaire sympathique, certes, mais aussi peu théoricien que possible». Or, contrairement à cette affirmation, nous découvrons tout au long de ce livre que, chaque fois que Marx s'est trompé, Bakounine a au contraire vu juste, et que toutes ses prévisions sont remarquables. En fait Bakounine avait profondément assimilé Hegel et Marx. Ce n'est pas par ignorance du Capital qu'il s'oppose à Marx, c'est bien parce que, ayant traduit et compris cet ouvrage, il en rejette les analyses et les conclusions. Il ne nie à aucun moment l'importance énorme des faits économiques dans l'histoire, mais lui, il les subordonne à d'autres facteurs tout aussi déterminants : «Les communistes allemands, dit-il, ne veulent voir dans toute l'histoire humaine... rien que des reflets ou des contrecoups nécessaires du développement des faits économiques. (...) C'est un principe profondément vrai lorsqu'on le considère sous son vrai jour, c'est-à-dire à un point de vue relatif, mais qui, envisagé et posé d'une manière absolue, comme l'unique fondement et la source première de tous les autres principes, comme le fait cette école, devient complètement faux. [...] L'État politique de chaque pays [...] est toujours le produit et l'expression fidèle de sa situation économique ; pour changer le premier il faut seulement transformer cette dernière. Tout le secret des évolutions historiques, selon M. Marx, est là. Il ne tient aucun compte des autres éléments de l'histoire, tels que la réaction, pourtant évidente, des institutions politiques, juridiques et religieuses sur la situation économique. Il dit: «La misère produit l'esclavage politique, l'État» ; mais il ne permet pas de retourner cette phrase et de dire : «L'esclavage politique, l'État, reproduit à son tour et maintient la misère comme une condition de son existence...»

Bakounine a donc eu toutes les qualités du penseur, esprit d'analyse et esprit de synthèse, et ce n'est pas parce qu'il fut aussi un homme d'action qu'il faut l'oublier. Bien sûr, chez lui l'action précède la théorie alors que chez Marx celle-ci précède l'action, mais on vient de voir les résultats que donne cette dernière méthode : à chaque occasion Marx est obligé de faire des contorsions cocasses pour réadapter ses théories aux faits. Si ces dernières se heurtent si souvent à ceux-ci, c'est bien parce que leur fondement est faux, et que d'avoir donné la primauté à l'économique en oubliant le facteur individuel est une erreur que l'histoire de ces cent dernières années démontre en donnant raison à Bakounine. Et quand Arvon (il ne faut pas l'oublier celui-là. J'espère que tout le monde va se précipiter sur ses livres... et qu'il va m'inviter à dîner) dit que Bakounine «(...) semble incarner l'action subversive dans tout ce qu'elle a pendant le siècle dernier de romantiquement exaltant et d'historiquement inefficace»,85 cela provient de la même attitude qui croit toujours que «romantisme», «action», «barricades» sont nécessairement synonymes d'inefficacité, l'efficacité étant, elle, nécessairement le fait des chers professeurs et des théoriciens en chambre. Un jour viendra où les «chers professeurs» aussi seront dépossédés de la mainmise qu'ils exercent sur la révolution, et où celle-ci se fera sur le tas. Voici ce qu'en disait Bakounine : «L'unité disciplinaire qui ne peut s'établir dans un milieu social quelconque qu'au détriment de la spontanéité créatrice de la pensée et de la vie, tue les nations.»86

Quant au romantisme et à la différence, en effet profonde, entre anarchistes et marxistes, je voudrais, pour les illustrer, terminer par ces lignes d'Emmanuel Mounier, extraites aussi d'Anarchisme, communisme et personnalisme: «En regard de la littérature anarchiste la littérature marxiste moyenne, même chez Marx, frappe par son caractère implacable, un peu pesamment scientifique, hargneux dans l'attaque, maussade dans la défense, plus fanatique que fervente. [...] Terre rêche du pédantisme scientifique. [...] Une odeur de bibliothèque, avec elle, descend sur les masses ouvrières, elle chasse de leurs livres et de leurs pamphlets le grand air des barricades où flottaient, parmi l'odeur un peu emphatique de la poudre, les chansons, les joies des rues, on ne sait quel espoir intact (...) Chez Proudhon, chez Kropotkine, plus d'une fois on retrouvera cet accent dépouillé, cette grâce profonde qui en France s'est fait issue dans les journées révolutionnaires les plus sombres du siècle dernier, et dont les gestes du marxisme sont si dépourvus. Il n'est pas un, d'ailleurs, des écrivains anarchistes qui ne soit un homme de passion et d'aventure. Proudhon, Diderot (...) Bakounine... qui vient «mettre le diable au corps des minutieux horlogers du Jura»... Kropotkine... Élisée Reclus, le doux géographe, bohème et évangélique... James Guillaume, dont l'admirable histoire de la 1re Internationale est un chef-d'œuvre de probité, de sérénité familière ; il faudra aller jusqu'aux écrits intimes de Rosa Luxembourg pour retrouver pareille fraîcheur honnête, pareille absence de ressentiment jusque dans la révolte.»


6. L'anarchisme
gagne la première manche

 
 

Ce titre est tendancieux, je le sais, car la période qu'il couvre, c'est-à-dire de 1872 à 1914, ne fut pas pour l'anarchisme une suite ininterrompue de victoires. Mais il est volontairement tendancieux pour bien «remonter le courant», pour combattre l'idée établie que la prédominance marxiste s'opéra dès l'exclusion de Bakounine de la 1re Internationale. Rien n'est plus faux, et si j'ai intitulé mon chapitre 7 : «Le marxisme gagne la deuxième manche», c'est aussi pour marquer que l'anarchisme ne fut vaincu historiquement que plus tard.

Il faut donc rappeler ici que, pendant la période séparant la Commune de la révolution bolchevique, le mouvement anarchiste, s'il connut des hauts et des bas, fut souvent florissant, faisant parfois jeu égal avec le marxisme, transformé désormais en «socialisme», tant Marx sera enterré par sa «victoire» du Congrès de La Haye, le surpassant parfois aussi considérablement en influence dans plusieurs parties du monde ou pendant certaines périodes.

L'AIT (suite et fin)

Marx et Engels avaient remporté une victoire à la Pyrrhus. Dès que les résolutions de La Haye furent connues, elles furent désavouées par la totalité des fédérations : la fédération jurassienne, la fédération belge, la fédération espagnole, toutes les fédérations françaises, alors dans la clandestinité, la fédération anglaise, la majorité des fédérations américaines et la fédération hollandaise (il n'y avait pas de section représentant la «classe ouvrière de l'avenir», l'allemande). Marx eut beau transférer le Conseil de l'Internationale à New York, cela ne changea pas grand-chose. Il eut même le grand déplaisir de voir lors de la 12e session de New York son homme de confiance mis en minorité. La 1re Internationale, version marxiste, pratiquement défunte dès 1872, cessa officiellement d'exister en 1876.

Pendant ce temps, la victoire des expulsés était acquise et au Congrès de Genève, en 1873, tous les pays sauf l'Allemagne étaient représentés dans l'Internationale, version anarchiste. Cependant, cette branche devait aussi s'éteindre en 1879, moment où les tendances Kropotkine-Malatesta de «propagande par le fait» se substituèrent à l'«entrisme» de Bakounine.

La «propagande par le fait»

Un double mouvement se dessina en effet dans l'anarchisme naissant : tactique, avec l'emploi d'actes violents et individuels se substituant de plus en plus aux actions collectives et politiques, et théorique avec la naissance du communisme anarchiste qui deviendra plus tard le communisme libertaire. Voyons d'abord la tactique.

Si le recours à l'action violente s'imposa très vite parmi les anarchistes, c'est que la défaite de la Commune avait fortement marqué les esprits. On voyait qu'en France tout militantisme ouvrier était interdit, et ce fut en réponse à cette persécution que l'idée du terrorisme naquit. C'est d'ailleurs un Français, Paul Brousse, qui lança en 1877 le mot de «propagande par le fait». Cette même année, au Congrès de Saint-Imier, la solution violente apparut comme la seule possible, les anarchistes d'alors jugeant que ni la propagande orale ni la propagande écrite ne suffisaient à convaincre les masses. Déjà l'année précédente, au Congrès de Berne, ils avaient décidé de donner aux peuples des «leçons de choses de l'anarchie», spécifiant cependant qu'elles pouvaient être violentes ou non. Ce fut, entre autres, la fameuse expédition du Bénévent organisée par Cafiero et Malatesta qui, avec 30 militants, s’emparèrent de quelques villages, y firent des discours, ou les firent faire par le curé (!), brûlèrent les archives et distribuèrent l'argent aux pauvres. Tout le monde fut arrêté !

Ensuite l'ère des attentats va commencer, dûment approuvée par les leaders de l'anarchie, Kropotkine en tête, qui préconisera «(...) la révolte permanente par la parole, par l'écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite».87 Les anarchistes étaient traumatisés par la sanglante défaite des Communards, elle-même venant après les Canuts, la rue Transnonain et bien d'autres insurrections ouvrières matées dans le sang. Ce terrorisme n'est donc qu'une dimension historique et non théorique de l'anarchisme ; on verra plus tard que Kropotkine et Malatesta eux-mêmes se rendront compte de l'impasse où ils auront mis le mouvement avec la «propagande par le fait» qui allait tant lui nuire, et pendant si longtemps, en en faisant oublier les aspects constructifs. Peut-être aussi le terrorisme et «l'illégalisme» trouvaient-ils un bon terrain chez l'individu anarchiste naturellement porté à être autant qu'à avoir, à vivre la doctrine autant qu'à la penser.

En attendant la réaction syndicaliste de la fin du siècle, ce fut donc une longue suite d'attentats qui eurent aussi des résultats positifs en réveillant les masses, en leur montrant, comme en Espagne, où la répression était souvent atroce, que les crimes de la réaction pouvaient ne pas rester impunis. Bref il y eut, même dans ce terrorisme, des aspects positifs qui placèrent souvent le militant anarchiste dans la position de l'ultime sauveur, du seul défenseur farouche des opprimés. L'anarchisme, dans un sens, continua à se faire connaître à un moment où le marxisme avait sombré dans la collaboration de classes et le parlementarisme.

Il n'est pas besoin de revenir longuement ici sur la série d'attentats, que l'on connaît trop, beaucoup mieux en tout cas que les théories proudhoniennes. Résumons-les par quelques dates et faits :

1878 Le ferblantier Hoedel et le Dr Nobiling essaient d'exécuter le Kaiser.

1881-1894 Les groupes anarchistes s'isolent de plus en plus des masses et de leurs organisations.

1882 Mano negra en Andalousie.

1887 Duval s'adonne à la «reprise individuelle».88 Exécution des anarchistes de Chicago.

1890 Descamps est passé à tabac sauvagement par la police après une manifestation à Clichy.

1892 Ravachol, pour venger Descamps, pose ses bombes. On apprend plus tard sa série de crimes, dont certains véritablement très crapuleux. Cependant le personnage est ambigu, et ne manque pas d'une certaine allure. Il est guillotiné.

1893 Pallas est garrotté pour avoir assassiné le maréchal d'Espagne, Martinez Campos.

Deux bombes éclatent au «Liceo» de Barcelone, 22 morts, 50 blessés. Centaines d'anarchistes massacrés et torturés à Montjuich.

Vaillant place une bombe au Palais-Bourbon, 80 blessés. Ch. Dupuy, président de la Chambre : «Messieurs, la séance continue !» Vaillant est guillotiné.

11-12-1893 Lois scélérates.

1894 Caserio exécute Sadi Carnot. Il crie devant la guillotine «Corragio compagni, evviva l'anarchia !».89

Août 1894 Procès des Trente, en conséquence des lois scélérates. Parmi les accusés, Ortiz, un vrai cambrioleur, et la fine fleur de l'anarchie pensante : Sébastien Faure, Félix Fénéon, Jean Grave. Mallarmé vient témoigner en faveur de l'anarchiste Fénéon. Les juges sont ridiculisés par celui-ci. Acquittement général. Cependant, on essaie de museler la plupart des journaux anarchistes dont le fameux Père Peinard d'Émile Pouget (exemple de sa prose : «Une petite marmite destinée au Reille, l'exploiteur de Carmaux, s'esclaffa dans le commissariat des Bons-Enfants.»)90 Les socialistes, craignant pour leur propre presse, viennent au secours des anarchistes.

1897 Canovas del Castillo, président du Conseil espagnol, responsable des tortures de Montjuich, est assassiné par un anarchiste.

1898 Assassinat de l'impératrice Élisabeth d'Autriche par un anarchiste.

1900 Humbert 1er, roi d'Italie, est assassiné par un anarchiste.

1901 Mac Kinley, président des États-Unis, est assassiné par un anarchiste.

1905 Procès retentissant de Marius Jacob, le roi de la «reprise individuelle», qui inspira à Maurice Leblanc son Arsène Lupin.

1909 Semaine sanglante de Barcelone après laquelle Francisco Ferrer est garrotté.

1912 La bande à Bonnot, ou l'anarchisme transformé en gangstérisme.

1918 Assassinat de Sidonio Pais au Portugal.

Le communisme libertaire

Parallèlement à la transformation tactique, l'anarchisme va subir une légère transformation idéologique, Bakounine et, a fortiori, Proudhon n'étant pas jugés assez «communistes» par leurs continuateurs, Kropotkine, Élisée Reclus et Malatesta. Aussi, pendant que les ouvriers du Jura, malgré la perte de leur animateur James Guillaume, exilé à Paris, continuent leurs expériences autogestionnaires sans faire de bruit jusqu'en 1880, le reste du mouvement anarchiste se déclarera dès 1879 «communiste-anarchiste». Les différences seront en fait minimes, la nouvelle tendance mettant l'accent sur l'aspect économique de la révolution à faire et sur son combat collectif, plus qu'individuel. Aussi est-ce Proudhon et Stirner qui seront visés, plus que Bakounine. Élisée Reclus parlera du communisme libertaire comme d'une «anarchie économiquement généreuse» et Kropotkine insistera sur l'économie: «Nous savons fort bien aujourd'hui qu'il est inutile de parler de liberté tant que l'esclavage économique existe.» Mais il n'oublie pas le vrai fondement individualiste de l'anarchie quand il pose la question: «La vie en société est-elle un moyen d'affranchissement pour l'individu ou une cause d'asservissement ?» Au fond les communistes libertaires assistent encore plus que du temps de Proudhon au développement économique de la société industrielle, d'où leurs positions nouvelles, mais ils ne changent pas un iota à l'ABC de l'anarchisme, comme cet autre texte de Kropotkine en fait preuve: «Qu'une société, rentrée en possession de toutes les richesses accumulées dans son sein, puisse largement assurer l'abondance à tous, en retour de quatre à cinq heures par jour de travail effectif et manuel dans la production — là-dessus l'assentiment unanime de ceux qui ont réfléchi à la question nous est déjà acquis (...)

«Il suffit, en effet, de penser au gaspillage inouï, inimaginable, de forces humaines, qui se fait aujourd'hui, pour concevoir ce qu'une société civilisée peut produire, avec quelle petite quantité de travail de chacun... Malheureusement, la métaphysique que l'on nomme l'économie politique ne s'est jamais occupée de ce qui devait constituer son essence, l'économie des forces.

«Sur la possibilité de la richesse dans une société communiste, outillés comme nous le sommes, il n'y a plus de doutes. Là où les doutes surgissent, c'est lorsqu'il s'agit de savoir si pareille société peut exister sans que l'homme soit soumis dans tous ses actes au contrôle de l'État ; s'il n'est pas nécessaire, pour arriver au bien-être, que les sociétés européennes sacrifient le peu de libertés personnelles qu'elles ont reconquises durant ce siècle, au prix de tant de sacrifices.

«Une partie des socialistes affirme qu'il est même possible d'arriver à un pareil résultat sans sacrifier sa liberté sur l'autel de l'État. L'autre, à laquelle nous appartenons, prétend au contraire que c'est seulement par l'abolition de l'État, par la conquête de la liberté entière de l'individu, par la libre entente et la fédération absolument libres, que nous pourrons arriver au communisme, à la possession commune de notre héritage social et à la production en commun de toutes les richesses.»91

L'anarcho-syndicalisme

Le terrorisme écarta la majorité des masses ouvrières de l'anarchisme. Ses penseurs en eurent conscience et avouèrent leur erreur. Dès 1891 Kropotkine écrit: «Un édifice fondé sur des siècles d'histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d'explosifs.»

Dès lors l'ascension de l'anarchisme, stoppée momentanément par quinze ans de terrorisme, ne cessa plus jusqu'en 1914. Elle se fit dans deux directions, d'abord par des initiatives d'individus ou de petites collectivités, mais constructives : créations d'écoles, œuvre primordiale pour les anarchistes qui savent que la révolution est d'abord dans l'esprit de chacun avant d'être dans l'action politique, animation de différentes activités que nous allons évoquer à la fin du chapitre à propos de l'éthique libertaire. Cependant ces expériences, dues le plus souvent aux anarchistes individualistes, ne furent qu'un aspect du renouveau libertaire dont la phase décisive se situa avec le retour aux luttes de masse, c'est-à-dire à l'entrée de la majorité des libertaires dans les syndicats. Les anarchistes ne voulaient pas en effet s'aligner sur les socialistes qui, depuis la Commune, avaient accepté la lutte légaliste et créé des partis politiques, comme Marx le préconisait. Affaiblis par la présence de ces derniers et par leur absence sur la scène politique, affaiblis aussi par les excès sectaires et systématiques du terrorisme, les anarchistes allaient regagner beaucoup de terrain en adhérant aux syndicats et en leur insufflant une combativité indéniable.

«... Cette entrée des libertaires dans le syndicat eut un résultat considérable. Elle apprit d'abord à la masse la signification réelle de l'anarchisme, doctrine qui, pour s'implanter, peut fort bien, répétons-le, se passer de la dynamite individuelle et, par un enchaînement naturel d'idées, elle révéla aux syndiqués ce qu'est et ce que peut devenir cette organisation corporative dont ils n'avaient eu jusqu'alors qu'une étroite conception (...) ; que les hommes libres entrent donc dans le syndicat, et que la propagation de leurs idées y prépare les travailleurs, les artisans de la richesse, à comprendre qu'ils doivent régler leurs affaires eux-mêmes (...)» (F. Pelloutier, L'anarchisme et les syndicats ouvriers, 1895.)

Dès 1894, au Congrès de Nantes, la direction du syndicalisme français passe des guesdistes aux libertaires. Parallèlement, se crée le mouvement des Bourses du Travail, dont Pelloutier devient le secrétaire. La CGT se constitue à Limoges et elle est d'idéologie anarchiste. En 1902, les «Bourses du Travail» et la CGT, toutes deux libertaires, font l'unité. En 1906, la charte d'Amiens marque le début d'un syndicalisme révolutionnaire, remarquable en plus d'un point mais dont apparaîtront aussi les limites et les dangers, précisés au Congrès anarchiste d'Amsterdam par Malatesta. Celui-ci tirera, avec raison, la sonnette d'alarme, voyant dans la solution uniquement syndicaliste un retour au mutuellisme de Proudhon, c'est-à-dire à un corporatisme insuffisant pour créer une véritable situation révolutionnaire. Quand Malatesta s'écrie: «Le syndicalisme ne sera jamais capable que d'améliorer les conditions de travail, et encore», il anticipe sur cinquante ans de vie syndicale française qu'on pourrait fort bien résumer par «possibilités et limites du syndicalisme». Ce rappel à la double lutte, politique et syndicale, sera entendu dans presque tous les mouvements anarchistes internationaux, particulièrement en Espagne, mais en France aussi avec la création en 1910 de la Fédération communiste anarchiste dont Louis Lecoin devint secrétaire.

On peut donc résumer ces fluctuations de l'anarchisme de la manière suivante: issu de l'individualisme stirnérien et du communisme libertaire dont l'extrême variante est l’anarcho-syndicalisme, l'anarchisme «sans adjectif», est un système où l'individu et la collectivité ne sont jamais sacrifiés l'un à l'autre.

Évidemment, les diverses tendances historiques de l'anarchisme persistent de nos jours, nous le verrons, et refusent, plus ou moins, cette synthèse. Ainsi trouverons-nous encore des anarchistes individualistes, des communistes libertaires et des anarcho-syndicalistes, ces deux dernières tendances s'opposant de moins en moins.

Quelques continuateurs de Proudhon et de Bakounine

Il est intéressant de s'arrêter quelques instants, au milieu du déferlement des idées, sur ceux qui les défendirent ou les personnifièrent.
 
 

JAMES GUILLAUME (1844-1915)

L'ami fidèle de Bakounine, l'animateur des montagnards suisses, fut comme la «charnière» entre le premier combattant de l'anarchie et les nouvelles forces montantes, dont le représentant principal allait être Kropotkine, à qui j'emprunte ces lignes consacrées à son ami Guillaume : «Petit et frêle, il avait quelque chose de la raideur et de l'esprit résolu de Robespierre, et un vrai cœur d'or qui ne s'ouvrait qu'à ses seuls amis intimes : sa prodigieuse puissance de travail et son activité infatigable en faisaient un vrai meneur d'hommes» (Autour d'une vie.)

Pour comprendre ce qu'était l'ambiance merveilleuse qu'avait su créer Guillaume, écoutons encore Kropotkine qui, dans le même ouvrage, se penche non sans nostalgie sur son passé. Le passage suivant retranscrit les impressions du communard Lefrançais, échappé aux fusils de Thiers et réfugié chez les Jurassiens: «Pardon, je suis un communaliste, et non un anarchiste, disait-il. Je ne puis travailler avec des fous comme vous» ; et il ne travaillait avec personne qu'avec nous «car, disait-il, vous autres fous, vous êtes encore les hommes que j'aime le mieux. Avec vous, on peut travailler et rester soi-même.»

PIERRE KROPOTKINE (1842-1921)

Le plus grand théoricien de l'anarchie après Proudhon et Bakounine était un prince russe authentique. On l'appellera parfois le «prince noir». Il est né à Moscou en 1842 et, comme fils de prince, est versé dans le «corps des pages». Délicats débuts dans la vie de celui qui prônera plus tard le poignard et la dynamite ! En fait, il est surtout attiré par l'étude et la science et, comme Reclus, s'adonnera d'abord à la géographie, en Sibérie. Mais bientôt il passera de la géographie tout court à la géographie économique, puis aux questions sociales. Devenu anarchiste, il est arrêté et s'évade de Pierre-et-Paul en 1876. Il s'installe à Londres, puis en Suisse et enfin à Lyon où l'on dénombre alors, croit-on, 3.000 anarchistes... Il est bientôt emprisonné à nouveau, par les Français cette fois-ci, mais son procès est une occasion de propagande vibrante en faveur de l'anarchie. Cinq ans de prison ! Nous sommes en 1883. Trois ans après, Clemenceau le gracie. Il rentrera à Moscou en 1917, croyant à une révolution libertaire possible, mais meurt en 1921 cruellement déçu par le bolchevisme. Le jour de ses obsèques, le gouvernement bolchevique permit exceptionnellement aux organisations libertaires moscovites de suivre le cercueil, et on vit dans les rues de Moscou une nuée de drapeaux noirs accompagner le prince noir jusqu'à sa dernière demeure. Lénine avait même permis qu'on laisse sortir des prisonniers anarchistes de leurs prisons, pour vingt-quatre heures, mais la Tchéka s'ingénia à contrecarrer ses ordres, et seuls trois ou quatre anarchistes purent revoir le ciel de la capitale pendant quelques heures. On imagine cependant leur joie de retrouver tant de visages amis derrière le corps de Kropotkine.
 

ÉLISÉE RECLUS (1830-1905)

Une des grandes figures de l'anarchie. Géographe, comme Kropotkine, ayant laissé de nombreux ouvrages dans cette matière, mais aussi philosophe, économiste et surtout homme politique, autant par l'écrit que, malgré ses aspects de frêle intellectuel, par l'action. Adressons-nous une fois de plus à Kropotkine dont la galerie de portraits est excellente : «Quelques réfugiés de la Commune de Paris s'étaient joints à la Fédération (jurassienne [P. O.].) Élisée Reclus, le grand géographe, était du nombre. Le type du vrai puritain et, au point de vue intellectuel, le type du philosophe encyclopédiste français du XVIIIe siècle, l'homme qui inspire les autres, mais qui n'a jamais gouverné et ne gouvernera jamais personne ; l'anarchiste dont l'anarchisme n'est que l'abrégé de sa vaste et profonde connaissance des manifestations de la vie humaine sous tous les climats et à tous les âges de la civilisation ; (...) Pendant la Commune de Paris, il prit simplement un fusil et se mit dans les rangs.»92

LOUISE MICHEL (1830-1905)

Fille naturelle d'un châtelain et de sa servante, la «pétroleuse», comme l'appela la réaction versaillaise, ne devint célèbre qu'avec la Commune et surtout après son retour de Nouvelle-Calédonie où, déportée avec d'autres Communards, elle prit le parti des Canaques en révolte contre la France, apprenant leur langue et leur enseignant à lire.

Une fois amnistiée et revenue à Paris en 1880, elle reprend immédiatement ses activités politiques et ses convictions anarchistes s'affirment. Arrêtée en 1883 à la suite d'une manifestation où quelques morceaux de pain avaient été pris dans une boulangerie, elle est condamnée à six ans de prison. Voici sa défense au procès:

«Ah, certes, Monsieur l'Avocat général, vous trouvez étrange qu'une femme ose prendre la défense du drapeau noir.

«Pourquoi avons-nous abrité la manifestation sous le drapeau noir ? Parce que ce drapeau est le drapeau des grèves et qu'il indique que l'ouvrier n'a pas de pain... Nous n'avons pas fait appel à l'Internationale morte parce qu'on n'a pu en réunir les tronçons et parce que l'Internationale est un pouvoir occulte et qu'il est temps que le peuple se montre au grand jour.

«... Songez-y bien, s'il y a tant d'anarchistes, c'est qu'il y a beaucoup de gens dégoûtés de la triste comédie que depuis tant d'années nous donne le gouvernement.»93

Louise Michel fut libérée avant terme, en 1886. Elle continua de plus belle ses activités et, quand elle mourut, un cortège populaire immense accompagna sa dépouille mortelle.

Elle fut aussi un excellent écrivain, et on chuchota même longtemps que 20.000 lieues sous les mers était dû à sa plume...

ERRICO MALATESTA (1853-1932)

Comme Bakounine, l'anarchiste italien se résume autant dans ses actes que dans ses écrits, quoique ceux-ci n'égalent ni en nombre ni en profondeur ceux du Russe.

Né à Naples dans une famille riche, il devient très tôt contestataire puisque c'est à 14 ans qu'il écrit une lettre insolente au roi Victor-Emmanuel, ce qui lui vaut sa première prison.94 Il y en aura beaucoup d'autres au cours de sa vie qui se passe en conspirations, coups de main, révolutions, en Italie, Serbie, Hongrie, Égypte, Liban, Roumanie, Argentine, États-Unis, Belgique, France, Angleterre. On connaît cette photo célèbre du petit anarchiste italien, en casquette et complet trois pièces, regardant tranquillement trois cops britanniques passer devant lui.

Sa vie se confond donc avec celle du mouvement anarchiste, mais on peut en extraire deux ou trois temps forts.

Aux alentours de ses 20 ans et pendant plusieurs années, il sera l'un des propagateurs et des utilisateurs de la «propagande par le fait». Plus tard, comme Kropotkine, il en viendra à des modes d'action moins désespérés, mais, tout en prônant l'entrée dans les syndicats, il s'oppose à Monatte car le syndicalisme seul, à son avis, ne peut faire la révolution.

Il est un de ceux qui ne tomberont pas dans le délire nationaliste, comme Kropotkine, comme Jean Grave, et il signera en 1915, avec Alexandre Shapiro, Alexandre Berkman, Emma Goldman, Jules Lemaire, Domela Nieuwenhuis et 29 autres anarchistes, un manifeste contre la guerre.

Enfin il se battra à partir de 1920 dans le mouvement italien d'occupations d'usines et de résistance au fascisme. Son journal Umanita nuova tire à 50.000 exemplaires et, malgré l'emprise de plus en plus grande de Mussolini, la grève générale est proclamée en 1922. Mais c'est la «Marche sur Rome», l'Umanita nuova est interdite et jusqu'à sa mort, en 1932, Malatesta sera étroitement surveillé par la police mussolinienne qui est postée devant sa maison nuit et jour.

SÉBASTIEN FAURE (1858-1937)

Voici, pour compléter cette série de portraits, nécessairement très incomplète, le plus célèbre des anarchistes français après Proudhon et Élisée Reclus, et qui eut, lui, la chance de survivre à Malatesta et de voir la réalisation de l'idée libertaire en Catalogne et en Aragon.

Voici deux témoignages qui le dépeignent bien. Celui d'André Salmon d'abord : «Sébastien Faure ? Un orateur né. Sa voix mesurée forçait les oreilles les plus molles. Riche des dons du parfait dialecticien, l'orateur anarchiste cultiva classiquement ces précieux dons au long de sa jeunesse studieuse confiée aux Jésuites de Lyon (...) Les Jésuites lyonnais et leurs élèves voyaient en Sébastien Faure une future colonne de l'Église : prédicateur de carême à Notre-Dame... Primat des Gaules... Il serait porteur du flambeau libertaire.» (La terreur noire.)

Et celui de Jean Rabaut : «Anarchiste dès 1891, emprisonné plusieurs années, directeur du Libertaire en 1895 avec Louise Michel, s'est jeté dans la bataille dreyfusarde, crée «La Ruche», établissement libertaire. Projets inachevés de phalanstères, prend la direction de l'Encyclopédie anarchiste (3.000 pages).95

«De quoi vivait-il ? De revenus intermittents d'un portefeuille d'assurances, de conférences peu fréquentées. C'est un orateur exaltant [...] Il est le grand ancêtre, presque le père fondateur.» (Tout est possible.)

L'éthique anarchiste

Il n'était pas question, pour les anarchistes les plus conséquents, de propager des idées sans les vivre. Il y avait une éthique libertaire, plus ou moins floue, plus ou moins précise, et ceux qui la vivaient étaient considérés au début du siècle comme des originaux ou des humanistes, suivant les points de vue. On ne pouvait s'empêcher d'admirer ces hommes intègres, pénétrés des idées de justice sociale, fraternels dans leurs propos et leurs actes, voulant donner la preuve que l'homme peut s'élever à la hauteur d'animal responsable, capable de se passer de lois coercitives, anticipant dans ses attitudes quotidiennes sur la révolution à venir...

Il y eut donc, à côté des Vaillant, des Bonnot, des Ravachol, d'autres libertaires qui enfreignaient la loi d'une façon toute différente, en prônant et en adoptant l'union libre, la liberté sexuelle, le naturisme, la non-violence, l'insoumission, l'avortement. Ils n'attaquaient pas toujours la loi de face, ils étaient «en dehors», du titre même d'un journal d'Émile Armand. Ils s'abstenaient souvent de viande, d'alcool, de tabac, et vivaient parfois de petits métiers annexes, car beaucoup d'entre eux se refusaient à exercer des professions où ils auraient pu exploiter d'autres gens, ou qui, simplement, auraient pu les enrichir. Souvent aussi, il y avait un certain mépris des métiers monotones, des métiers d'esclave, et le refus de s'y soumettre. On vivait à la limite du légal, même après 1914, où l'on retrouve dans la classe ouvrière des traces de la coutume du «macadam», qui consiste à simuler un accident de travail pour toucher une indemnité et se reposer.

Il y avait comme un code moral, non écrit, qui existait parallèlement à la loi officielle qu'on ignorait volontairement, qu'on contournait, qu'on enfreignait parfois, comme dans les cas d'avortement, d'insoumission, d'aide aux réfugiés politiques étrangers : «On pouvait être libéral, radical, syndicaliste même, sans rien changer de sa vie, à la vie par conséquent... Tandis que l'anarchisme exigeait avant tout l'accord des actes et des paroles, un changement total dans la manière d'être...»,96 écrira en 1951 Victor Serge, le Kilbatchiche de la bande à Bonnot, passé de l'anarchisme illégal au bolchevisme, puis écœuré et emprisonné par le pouvoir soviétique, redevenu sympathisant anarchiste après son départ d'URSS.

Ce code moral anarchiste ne sera pas un vain mot. Mercier-Vega, dans son très remarquable L'increvable anarchisme, raconte que Sacco et Vanzetti savaient qui avait mené l'attaque à main armée du 15 avril 1920 à South Braintree où deux hommes avaient été tués. Or ce n'était pas eux. Mais ils ne dénoncèrent personne et allèrent à la chaise électrique sans parler.

Les anarchistes furent, dans le domaine des mœurs, des précurseurs. D'abord en demandant l'égalité des sexes pour transformer, entre autres, les relations dans le mariage. Dès Bakounine, dès le milieu du XIXe siècle donc, ces aspects de l'anarchisme «pour changer la vie», sont assez remarquables : «Abolition, non de la famille naturelle, mais de la famille légale, fondée sur le droit civil et la propriété. Le mariage religieux et civil est remplacé par le mariage libre. Deux individus majeurs et de sexe différent ont le droit de s'unir et de se séparer selon leur volonté, leurs intérêts mutuels et les besoins de leur cœur (...). Dans le mariage libre, l'homme et la femme doivent également jouir d'une liberté absolue. Ni la violence de la passion, ni les droits librement accordés dans le passé ne pourront servir d'excuses pour aucun attentat de la part de l'un contre la liberté de l'autre.» (Bakounine, Catéchisme révolutionnaire.)

Il est réconfortant de voir que Bakounine est conséquent et que, réclamant la liberté en politique, il la demande aussi dans l'amour.97 Quant à sa conception du mariage, qui ressemble dans le domaine social à la conception du «contrat» et de l'«association libre» de Proudhon, elle est tout aussi féconde : «Repoussant d'une façon générale toute intervention de n'importe quelle autorité dans une anion, nous rendons l'homme et la femme plus étroitement unis, beaucoup plus fidèles et loyaux l'un envers l'autre.» (Bakounine, Circulaire à mes amis d'Italie, 1871.)

Il préconise, bien avant qu'elles ne soient instituées, les allocations familiales, ou plutôt les allocations «maternelles» : «Du moment qu'une femme porte un enfant dans son sein, jusqu'à ce qu'elle l'ait mis au monde, elle a droit à une subvention de la part de la société... Toute mère qui voudra nourrir et élever ses enfants recevra également tous les frais de leur entretien.»

Il n'est pas étonnant qu'après cela les libertaires aient maintenu et développé cette liberté et cette égalité sexuelles, parlant bien avant tout le monde de «maternité consciente» et de «procréation contrôlée et ouvertement limitée». «Pas de «chair à canon», ni de «chair à misère», ni de «chair à plaisir». «Deux militants de Bordeaux, les frères Lapeyre, s’étaient même spécialisés dans la stérilisation des mâles par la ligature des canaux ; ils avaient été condamnés à six mois de prison ferme, réduits à trois mois avec sursis, mais après avoir passé quatre mois au fort du Ha».98

Il est curieux de rapprocher de ces faits, cités par Jean Rabaut, l'extraordinaire liberté sexuelle que connut soudain la femme catalane en 1936, après des siècles de domination masculine et de pudibonderie catholique. Les préservatifs se répandirent partout dans la Catalogne libertaire, qui défendait parallèlement la dignité de la femme par une campagne d'affiches contre la prostitution.

Il est évident que tout le système libertaire, où l'on attend de l'homme qu'il soit adulte, responsable, capable de vivre libre, repose sur l'éducation. Les anarchistes en sont conscients et répéteront souvent que sans homme éduqué il n'est pas de révolution possible. On appellera même souvent toute une branche anarchiste «éducationniste». Il est curieux aussi de constater que l'école est à l'image même de la société étatique, c'est-à-dire répressive. Au lieu d'épanouir l'enfant en lui présentant des manifestations de vie diverses et enrichissantes qui ne manqueraient pas d'attirer son attention et son intérêt, on supprime de son éducation tout ce qui pourrait épanouir son corps, ses sens, son esprit, pour ne faire entrer dans ce dernier que les stricts faits historiques ou autres qui vont le conditionner toute sa vie pour en faire un bon serviteur du pouvoir.

Les anarchistes ne pouvaient pas ignorer les problèmes pédagogiques où liberté et autorité s'opposent. Proudhon, l'autodidacte, se montre catégorique sur ce sujet et dit aux ouvriers : «Il faut, pour relever la condition de l'ouvrier, commencer par relever sa valeur par l'éducation, hors de là, point de salut, que les travailleurs se le tiennent pour dit» (De la justice, 1858), mais, s'il demande de s'éduquer, il n'accepte pas l'éducation officielle, qui est «servile» et qui «dresse les enfants à obéir».

Proudhon se montrait dans ce domaine plus disciple que novateur, Fourier ayant été l'initiateur d'une théorie pédagogique profonde, réclamant pour l'enfant une éducation totale, c'est-à-dire l'enseignement conjoint de la pratique et de la théorie, sans séparer les deux comme le font les enseignements technique et secondaire qui perpétuent la séparation des classes, demandant aussi l'éducation morale, la formation du caractère, du corps, de l'esprit. Proudhon reprend tous ces thèmes mais, en bon père de l'anarchie, signale en outre le danger qu'il y a à confier cet enseignement à l'État, qui a tout intérêt à modeler les jeunes intelligences dans la direction qui lui convient.

Les deux grands pédagogues anarchistes qui appliqueront plus tard ces théories seront l'un chrétien et l'autre athée, Tolstoï et Francisco Ferrer. Tolstoï fonde une école à Iasnaïa-Poliana et l'anime pendant quatre ans. Il résume ses idées pédagogiques dans un long texte, De l'instruction du peuple, où il regrette, tels les étudiants de Sartre, le fossé entre la vie et l'école dont il rejette le dogmatisme. Pour lui, les seuls critères sont la liberté et l'expérience, et les rapports maître-élèves, à une époque où, en Russie, on donne le knout très facilement, doivent éviter les punitions, corporelles ou autres. Il conçoit aussi, cinquante ans avant Summerhill, des enfants entièrement libres d'aller en classe ou non, d'y travailler ou non.

Avant de parler de Ferrer, il convient de citer Paul Robin, moins connu, mais dont le système éducatif servit de modèle au grand pédagogue catalan. Cet ex-Communard, nous dit Marc-Lipiansky,99 organisa près de Tours un orphelinat mixte où garçons et filles suivaient les mêmes cours sans discrimination, vivant au grand air, pratiquant la natation, l'équitation, la danse, des métiers manuels, sans compter les études théoriques rendues plus attrayantes par un jardin botanique, un cabinet de chimie, une station météorologique et, dans la tradition de Fourier, passant d'une activité à l'autre et pratiquant «la papillonne». Comme Robin prônait en plus l'éducation sexuelle des enfants, il fut attaqué avec une violence inouïe par les bien-pensants. Mais cela n'est rien en comparaison de la haine que provoqua Ferrer dans le clergé espagnol qui se saisit de la première occasion, c'est-à-dire les mouvements insurrectionnels de Barcelone, pour obtenir sa condamnation à mort ; il fut garrotté en 1909.

Ferrer, véritable saint laïque, appliqua les idées de Robin et de Tolstoï : pas de punitions ni de récompenses, suppression des examens, sports, liberté de l'enfant, mixité. Il faisait payer une pension suivant le salaire des parents. Ayant créé sa première «École moderne» à Barcelone en 1901, il en eut 150, sept ans après, dans toute la Catalogne, sans compter celles d'Espagne, de Suisse, du Portugal, de Hollande et du Brésil. Son assassinat est un des crimes les plus abjects du catholicisme espagnol.

La révolution devant être autant individuelle que collective, autant morale que sociale, les anarchistes se préoccupèrent de bien d'autres domaines, physiologiques ou psychologiques, qui intéressent l'individu. Non seulement ils furent les premiers adeptes du «naturisme», qu'on appelle plus souvent maintenant «nudisme», mais ils propagèrent aussi la diététique, l'hygiène, le retour à la nature et à la vie sauvage. Émile Armand se battait pour la liberté sexuelle, dénonçant le mariage comme «une prostitution à long terme». Le combat pour la contraception, mené en France par lui et aux États-Unis par une juive russe, Emma Goldman, amena aussi la propagation d'un certain néo-malthusianisme dont Jean Rabaut nous a fait comprendre les raisons.

Parallèlement à tous ces mouvements pour une nouvelle éthique, aux essais communautaires et aux écoles dont Sébastien Faure avait essayé une double application avec «La Ruche», se multipliaient aussi — déjà — des tentatives d'«université populaire» et de «théâtre du peuple».

Enfin, les anarchistes s'attaquèrent également au racisme et au colonialisme : «Bien naïfs seraient ceux qui ne voient la colonisation qu'à travers son aspect capitaliste tel que nous l'avons mis en relief pour l'Algérie ; le mal est beaucoup plus profond, il est en rapport du préjugé des races par nous dénoncé (...) la colonisation se révèle donc comme un concept lié directement aux valeurs actuelles de la civilisation occidentale (...). A la colonisation, l'anarchiste opposera l'entente et l'interpénétration ; à l'impérialisme colonial, il substituera la fédération anarchiste.» (E. Angouin, Revue anarchiste, juin 1930, cité par Jean Rabaut.)

Les mouvements anarchistes dans le monde de 1872 à 1914

Ce qui prouve surtout la vitalité de l'anarchisme dans cette première période de son existence, c'est son extraordinaire propagation à travers le monde. Alors qu'à partir de 1920 le mouvement ouvrier international se confondra, sauf exceptions, avec le marxisme, on a dans les années précédentes mille exemples de prise en charge des idées libertaires par les révoltés du monde, ouvriers ou paysans.

En Europe d'abord, où l'on sait que les trois pays latins seront des bastions anarchistes. Nous reviendrons sur le cas espagnol dans un chapitre suivant. On vient de voir aussi l'emprise anarchiste sur la CGT et tout le mouvement ouvrier français d'avant 1914. En Italie l'anarchisme, sous l'impulsion de Malatesta et de Merlino, un de ses juges gagnés par lui à la cause, se répandit en Toscane, à Rome et jusqu'en Sicile, puis dans toute la péninsule. Il connut aussi sa période terroriste, puis syndicaliste, avec même une union organique anarchiste-socialiste, cassée à partir de 1892, avec aussi de grandes grèves revendicatives ou politiques, comme la grève générale dans toute l'Italie pour l'exécution de Ferrer. Les syndicalistes révolutionnaires étaient 150.000 inscrits en 1900 et on crut bien, en 1913, que la révolution était prête à éclater quand une manifestation anti-militariste, organisée à l'instigation de Malatesta et noyée dans le sang, provoqua la grève générale, tous syndicats unis, et une «semaine rouge» qui, malgré les appels désespérés du leader anarchiste, finit par être «récupérée» par la bourgeoisie pour laquelle la guerre toute proche allait servir de moyen de pression.

En Grèce, la propagande anarchiste commença en 1892 et prit rapidement une grande extension. Même s'il ne put compter sur de grandes forces, l'anarchisme grec, il est intéressant de le noter, fut le seul mouvement important de gauche dans ce pays, et un rapporteur grec au Congrès anarchiste de Paris, en 1900, pouvait dire qu'en Grèce «(...) il n'y a pas de socialistes autoritaires, il n'y a que des conservateurs, des libéraux et des anarchistes.» Il arriva que des paysans, organisés par ces derniers, reçurent les percepteurs à coups de fusil.

Nous verrons dans le chapitre suivant le rôle que jouera l'anarchisme en Russie.

On sait que l'Allemagne suivit les directives marxiennes, et que ses organisations prolétariennes essayèrent de s'emparer du pouvoir par la lutte politique légale, ce qui entraîna évidemment la naissance d'une social-démocratie puissante mais collaboratrice du capital. Cependant des anarchistes continuèrent à se manifester et à jouer un rôle dont je reparlerai, ainsi que des anarchistes hongrois et italiens, dans la période 1919-1920.

La Belgique et la Hollande furent «marxisées» dans une moindre mesure, puisqu'on y trouve des grands noms de l'anarchisme ou du «conseillisme» : De Paepe, Nieuwenhuis, Pannekoek. L'Angleterre développa son trade-unionisme, mélange de proudhonisme et de marxisme très dégénérés, mais il faut y signaler l'activité de l'Allemand Rudolf Rocker qui apprit le yiddish et anima les quartiers juifs de Londres dans une direction libertaire. C'est ainsi qu'y naquirent et y existèrent de 1885 à 1914 une Arbeiter freund et un journal, Germinal, tous deux anarchistes.

Aux États-Unis la tradition anarchiste va s'établir pour de longues années. Dès 1851, des disciples d'Andrews, lui-même continuateur d'Owen, vont animer une communauté qui durera dix ans, à Long Island, près de New York, et y prouveront que la «liberté peut unir alors que l'autorité divise».100

Des cercles d'immigrés italiens, allemands et juifs propageaient également l'anarchisme et la «Sonrise Colony» fut une colonie libertaire animée par des Israélites. Dans le même style, la «Modern School» de Stelton (New Jersey) reprit et continua l'œuvre pédagogique de Ferrer.101

Bien avant Sacco et Vanzetti, l'anarchisme tint le devant de la scène avec l'exécution des huit martyrs anarchistes de Chicago après une grève insurrectionnelle (1886), et l'assassinat du président Mac Kinley par Czoglox102 (1901).

L'anarchisme se répandit également au Japon, et surtout en Chine, dès le début du siècle. Les anarchistes chinois publièrent à Paris un journal qui exerça une grande influence sur les intellectuels chinois de gauche. Un mouvement s'organisa, avec envoi d'étudiants d'abord à Pékin, puis en France pour les plus doués, afin d'y étudier les idées libertaires, particulièrement celles de Kropotkine. Parmi ces étudiants (mais il ne pourra se rendre en France) Mao Tsé-toung...103

Ce sera surtout en Amérique latine, terre d'émigration italienne et espagnole, que l'anarchisme se répandra. Au Chili, des groupes et des individualités anarchistes auront une grande autorité. A Cuba, ils représenteront jusqu'en 1925 la principale force du prolétariat. Au Mexique, ils donneront le signal de la révolution en 1910, et se battront jusqu'au bout avec l'indomptable Ricardo Magon qui mourra dans un pénitencier des États-Unis. Enfin, c'est surtout en Argentine que l'on peut parler d'un «anarchisme de masse»104 et de luttes très dures entre le prolétariat libertaire et les forces du capital, depuis 1885, date de l'arrivée de Malatesta, jusqu'en 1914. Plus tard, quand le trio Durruti, Jover, Ascaso, débarquera en Argentine, l'anarchisme y sera encore très puissant.


7. Le marxisme
gagne la deuxième manche

 
 

On sait qu'après la mort de Marx sa doctrine avait dégénéré en réformisme, tout en gardant certains de ses aspects primordiaux, par exemple la nécessité de s'emparer du pouvoir politique. Mais, avec Lénine et la victoire bolchevique, le prolétariat mondial allait se trouver en présence d'un intraitable ennemi du capitalisme, et de la première victoire durable d'un système socialiste. C'est ce qui explique que, pendant des années, il va avoir les yeux tournés vers Moscou, vers le communisme, vers le marxisme. Et comme l'anarchisme en était l'ennemi irréductible, celui-ci fut de plus en plus oublié et abandonné des masses et des intellectuels révolutionnaires. On peut véritablement parler de «marxisme gagnant la deuxième manche», surtout si le chapitre ainsi dénommé est, dans mon esprit, consacré en gros à la période 1917-1967. L'année 1968 représente une coupure avec la période précédente et une résurgence indéniable des idées anarchistes et autogestionnaires, et les explosions conseillistes et libertaires de Bavière, de Hongrie et d'Italie en 1919-1920 peuvent, quant à elles, être classées comme les dernières manifestations de ces idées avant la suprématie du socialisme autoritaire.

Cependant, de même que le titre du chapitre précédent était tendancieux, puisque les cinquante ans qu'il évoquait ne virent pas que des progressions de l'anarchie, de même le titre du présent chapitre, comme toutes les «appellations-choc», ne saurait rendre compte de la complexité des dernières cinquante années. C'est au cours de cette période que se produisit, entre autres, la plus importante révolution libertaire connue, celle d'Espagne, sans compter la tentative anarchiste bolivienne de 1952, que l'on peut évidemment ranger dans le «début de la résurrection» libertaire plutôt que dans la « fin de son déclin», ou vice versa.

A partir du moment où la force anti-capitaliste principale allait être personnifiée par l'URSS et les partis communistes, il devenait difficile aux anarchistes eux-mêmes de développer leur propagande, car chaque fois qu'ils essayaient de dire la vérité sur l'expérience soviétique, ils étaient immédiatement taxés d'alliés de la réaction, et plus cette dernière médisait du communisme russe, plus il devenait difficile de lui emboîter le pas. La radicalisation et la simplification de la lutte désormais circonscrite à deux blocs, celui des pays impérialistes et celui de la patrie du socialisme, allaient fausser le jeu. Il n'y avait plus place pour une troisième voie, ni pour la vérité, ni pour des actions indépendantes de ces deux blocs. Si l'on vit en effet pendant quelque temps encore une force à la fois socialiste et anti-soviétique en France, sous la forme de la SFIO et de la CGT, ces nuances disparurent à partir de 1945 où il n'y eut plus que le monde américain et ses alliés et le monde soviétique et ses satellites. Les anarchistes, ou ce qu'il en restait, ne pouvaient accepter facilement de rentrer dans des syndicats non communistes qui étaient financés par la CIA, et le réflexe de ne pas dire la vérité sur les crimes soviétiques se perpétua longtemps, «de peur de désespérer Billancourt».

Quoi d'étonnant après tout cela que non seulement le mouvement anarchiste périclitât, mais aussi que beaucoup de ses chefs ou de ses militants fissent taire leur idéal, s'enrôlant, par besoin d'efficacité, dans l'un des deux camps, évidemment le soviétique, dont on pouvait oublier les imperfections car, n'est-ce pas, il «en était à ses débuts» et il représentait «l'immense espoir des travailleurs».105 Ce fut le cas de Victor Serge qui, en 1920, faisait de la propagande pour son nouveau parti, le Parti bolchevique... et qui se retrouva dans les geôles staliniennes par la suite. Ce ne fut pas le cas de Lecoin qui ne fut jamais prosoviétique, alors qu'il avait lutté de toutes ses forces contre la guerre et qu'il distribuait des tracts pacifistes à Belleville en novembre 1916 et, se retrouvant en prison, réussit à y faire paraître un numéro antimilitariste du Libertaire. En revanche, la volte-face véritablement décevante des Kropotkine et autres Jean Grave dans le Manifeste des 16, qui prenait parti pour les Alliés, n'avait pas peu contribué à discréditer le mouvement anarchiste malgré la position contraire de Malatesta et des «35».

Il faut signaler une autre cause du recul des anarchistes. Les positions de Lénine en 1917 semblaient aller dans leur sens, d'où un ralliement très important d'anarchistes russes, espagnols, français autour du futur dictateur dont les positions super-centralisatrices postérieures ne furent pas toujours connues tout de suite de l'opinion ouvrière mondiale, et surtout ne furent pas accompagnées du recul nécessaire pour les comprendre et les juger. A preuve que, de nos jours encore, on ne veut pas les admettre, par exemple chez beaucoup de marxistes-léninistes qui pourtant sont, dans leur for intérieur au moins, contre toute dictature.

Enfin, au cours des années qui suivirent, le communisme international profita de moyens matériels importants, soit grâce au financement soviétique qui allait devenir de plus en plus puissant, soit grâce à l'existence de partis communistes forts. Ainsi la presse, la littérature et la propagande marxistes bénéficièrent d'un soutien nouveau et énorme, ce qui fit de Marx, Engels, Lénine et Staline les hommes sinon les plus lus du moins les plus vendus en librairie dans le monde entier. Pendant ce temps Stirner, Proudhon, Bakounine, Kropotkine auront droit au silence et, faute d'aide financière, toute une pléiade d'écrivains anarchistes ne pourront faire connaître leurs œuvres que de quelques initiés. Ainsi Voline, ainsi Ernestan, ainsi Berneri. Seul Hubert Read, sans jamais abandonner un pouce de son idéal libertaire, mourut avec le titre de «Sir» et une audience littéraire correcte.
 
 

Russie (1917-1919)

On tombe des nues quand on apprend par des auteurs sérieux et documentés tels que Voline, Ida Mett, Archinov, Lehning, Body, Skirda, que l'Octobre russe fut une «explosion libertaire», que les «soviets» étaient des organismes autogestionnaires vite dépossédés de leurs pouvoirs par le Parti communiste, que les anarchistes moscovites furent exterminés au canon en 1918, que Makhno établit l'autogestion en Ukraine et résista trois ans aux troupes blanches et aux troupes bolcheviques. On reste songeur en découvrant à quel point l'histoire écrite par les vainqueurs est une histoire falsifiée, tronquée, inexacte, impudique, anti-historique en un mot.

Trois grandes «séquences» émaillent cette belle et triste histoire aussi édifiante que celle de la guerre d'Espagne : l'immense poussée anarchiste et autogestionnaire des premiers mois, la makhnovtchina et le dernier soubresaut de Cronstadt.

Il faut rappeler d'abord l'importance de l'anarchisme russe avant 1917. Certes, l'immense masse des exploités ignorent ses théories, mais le marxisme aussi est très peu connu. Lénine comme Kropotkine sont des exilés, et ce sont des petits groupes d'intellectuels et d'ouvriers qui reçoivent d'eux les directives idéologiques et pratiques, et essaient de les transmettre au peuple. Cependant, au moment où la révolution de 1905 éclate, le Parti social-démocrate de Lénine est mieux implanté, plus puissant, et joue un rôle décisif dans le déclenchement des événements. Mais les anarchistes sont aussi aux premiers rangs, et la meilleure preuve qu'ils y tiennent une place importante, c'est qu'ils sont durement frappés quand vient la répression: «(...) C'est par centaines et par milliers que les anarchistes payèrent un lourd tribut à la révolution.»106 Cette phrase, Skirda ne la lance pas en l'air, pour «faire bien», il l'écrit parce qu'il en a des preuves irréfutables, nombreuses et précises, trouvées dans des archives, des vieux journaux, des témoignages de survivants.

L'influence anarchiste va surtout augmenter après 1906. En effet, la révolution a été si mal préparée par le Parti social-démocrate, l'insuccès a si cruellement trompé les masses, que celles-ci, dans la mesure de leur information, vont se détourner du principal parti organisateur et vont grossir les rangs des mouvements anarchistes. De plus, on peut ajouter à ce fait — dont Skirda et plusieurs auteurs font foi — une autre cause possible à ce retournement : la position «anti-soviets» de Lénine ne déçut-elle pas la grande majorité des révolutionnaires qui avaient commencé en 1905-1906 ce qu'ils allaient rééditer en 1917-1918 ?

De 1904 à 1917, 23 publications et de nombreux ouvrages libertaires furent publiés en Russie ou introduits clandestinement.107 Le groupe de Goulaï Polié subventionna à lui seul trois imprimeries clandestines. A Odessa, en 1907, 170 anarchistes furent emprisonnés, pour cette seule ville et cette seule année.108

Archinov évaluait à 30 ou 40.000 le nombre des anarchistes russes en 1917. Il s'agissait donc non d'un mouvement sur son déclin, mais en pleine ascension.

C'est alors que surviennent les événements de février, puis d'octobre 1917. Et là, quelle qu'ait été l'importance du mouvement libertaire en Russie, il va se produire ce qui a déjà eu lieu dans la Commune, ou ce qui aura lieu ensuite en Hongrie, en Espagne ou à Nanterre, c'est-à-dire que les masses vont s'emparer des idées anarchistes, dormant ainsi la preuve qu'elles sont l'émanation même de la plus vieille révolte et de la plus vieille préoccupation de l'homme : se diriger soi-même et secouer l'autorité, le pouvoir coercitif, l'étatisme arbitraire. Et alors que dans le camp marxiste Lénine confisquera tout pouvoir aux soviets en 1918, après les avoir condamnés en 1905,109 dans le camp anarchiste au contraire on appuiera les conseils d'usine ou de village qui se créeront et s'organiseront en 1917 comme en 1905-1906. Le «soviet», ou «conseil», c'est l'émanation spontanée du peuple qui prend en main non seulement le contrôle mais la gestion d'une fabrique, d'un régiment, d'une communauté paysanne. Il y aura des formes diverses de soviets, suivant le contexte géographique : port, ville de l'intérieur, campagne, ou suivant l'activité professionnelle, ou suivant la nationalité, puisqu'en Ukraine par exemple on sera consciemment anarchiste, alors qu'à Petrograd, ou à Cronstadt plus tard, on le sera spontanément.

Mais cette énorme vague de fond autogestionnaire sera stoppée net par le parti de Lénine qui, après le court intervalle que l'on peut situer de la parution de L'État et la révolution en 1917 à février 1918, changera radicalement ses positions et taxera le contrôle et la gestion ouvriers «d'utopie démagogique». Après s'être écrié : «Les idées anarchistes revêtent aujourd'hui des formes vivantes», il reviendra aux thèses de 1903 et fera tirer au canon sur les 26 clubs anarchistes de Moscou, dans la nuit du 12 au 13 avril de la même année. Ce n'est pas un hasard, ni un incident local ; la persécution va se développer et se poursuivre, plus ou moins durement ou plus ou moins en sourdine, suivant les rapports de forces (cf. l'Ukraine où les bolcheviks sont minoritaires) mais motivée par le fait que les anarchistes s'opposent à l'étatisation de toute l'activité du pays, alors que les bolcheviks ont décidé, eux, cette étatisation immédiate et généralisée, d'où la condamnation irrémédiable des tentatives autogestionnaires. Ainsi «soviets» et anarchistes sont bien dans le même camp, même s'il n'y a pas d'anarchistes dans tel ou tel soviet d'ouvriers ou de paysans. Évidemment — la tactique est la même depuis Marx — Trotsky et Lénine traitèrent les anarchistes de «bandits», de «cambrioleurs», d'hooligans et autres aménités. Plus tard, l'Encyclopédie soviétique (édition de 1950) n'eut qu'à leur emboîter le pas, sous une apparence plus scientifique : «Anarchisme: courant socio-politique réactionnaire, petit-bourgeois, hostile au socialisme scientifique (...) qui subordonne les intérêts du prolétariat aux intérêts de la bourgeoisie.» Il faut maintenant rappeler à quels extrêmes cette lutte anti-autogestionnaire mena Lénine, Trotsky et les communistes. Trotsky préconisa l'obligation du travail forcé qui, «après tout, n'est pas aussi improductif qu'on l'a prétendu». Les syndicats furent étatisés et leurs dirigeants devinrent des fonctionnaires d'État.110 Lénine écrivit: « Toute ingérence directe des syndicats dans la gestion des entreprises doit être reconnue pour absolument néfaste et inadmissible» (Du rôle et des tâches des syndicats, 1922).

Dès le début de la Révolution d'Octobre, donc, les deux tendances s'opposèrent, celle qui voulait que la révolution soit le fait des travailleurs et des paysans eux-mêmes et celle qui tendait à faire tout coiffer par le parti, dans la bonne tradition centralisatrice et étatique marxiste.

Voici deux textes, édifiants, de chacune des deux tendances, cités par l'ouvrage collectif Autogestion, État, Révolution, le premier étant évidemment de la tendance bolchevique et le deuxième des autogestionnaires : «Le droit de donner des ordres dans la gestion de l'entreprise, sa marche et son fonctionnement revient au seul propriétaire. La commission de contrôle (ouvrière) ne participe pas à la gestion de l'entreprise et n'a aucune responsabilité à raison de sa marche et de son fonctionnement. Cette responsabilité continue à incomber au propriétaire [...]. ART. 9. — La commission de contrôle peut, par l'intermédiaire de l'organe supérieur de contrôle ouvrier, soulever la question du séquestre (éventuel) de l'entreprise ou d'autres mesures de contrainte envers l'entreprise, mais elle n'a pas le droit de s'emparer de l'entreprise, ni de la diriger.» L'article 14 stipulait que la commission devrait obéir aux instances supérieures (cité par Limon, p. 92).111 L'autre position était également claire : la voici telle qu'elle est décrite par Pankratova (p. 53) :

«Le contrôle de la production et les commissions de contrôle ne doivent pas être seulement des vérificateurs mais doivent, à l'heure actuelle, être ces cellules de l'avenir qui dès à présent préparent le transfert de la production aux mains des ouvriers.

«C'est ce que proposèrent les anarchistes dans leur résolution à la session du 1er Congrès panrusse des Comités d'usines, le 20 octobre 1917.»

Si encore les communistes avaient supprimé les soviets parce que l'expérience était insuffisante, ou franchement mauvaise... Mais ils ne laissèrent même pas l'autogestion prouver ses possibilités (ou non), ils décrétèrent, avant sa mise en œuvre, qu'elle ne devait pas avoir lieu. C'est pourquoi si l'on dit que, dans le cas russe, l'autogestion n'était pas viable,112 cela reste à démontrer. C'est pourquoi aussi l'expérience ukrainienne et l'expérience espagnole surtout donnent plus d'indications utiles aux partisans de l'autogestion que l'expérience russe, arrêtée trop tôt. Cette dernière promettait cependant d'être tout aussi passionnante.

«Cette tendance (autogestionnaire) se manifesta dans la pratique du contrôle ouvrier dès les premiers jours qui suivirent la Révolution d'Octobre [...]. De l'arbitrage obligatoire à l'arrestation des patrons et à la mise sous séquestre (Pankratova veut dire ici «sous autogestion des entreprises»), la classe ouvrière acceptait d'utiliser tous les moyens pour briser la résistance des capitalistes.

«Au Conseil panrusse de contrôle ouvrier, un porte-parole des comités d'usines (face aux techniciens) déclarait : «Les comités d'usine estiment que le contrôle doit être l'affaire du comité de chaque établissement.» Et l'un d'eux osait dire, douze jours après la parution du décret fabriqué le 16 novembre par ces mêmes techniciens : «Chez nous, aux comités d'usines, on élabore des instructions qui viennent d'en bas pour embrasser toutes les branches d'industrie ; ce sont les instructions de l'atelier, de la vie, par conséquent ce sont les seules instructions qui puissent avoir de la valeur. » (Cité par Limon, p. 74.)

«Et en réponse au décret, les délégués des comités rédigèrent et diffusèrent à partir de ces instructions un Manuel pratique pour l'exécution du contrôle ouvrier.» (Autogestion, État, Révolution)

A ce sens remarquable de l'organisation et de la responsabilité des premiers «soviets», le pouvoir dit «soviétique» répondit par une volonté délibérée de ne leur concéder aucune autonomie, aucun pouvoir. Comme chaque fois que la base veut prendre tout de suite en main sa destinée, elle reçoit la même réponse, que ce soit dans la Russie de 1917 ou dans l'Espagne de 1936 : «C'est trop tôt... c'est prématuré... l'état du pays ne permet pas de... laissez le gouvernement (de gauche) rétablir la situation... ensuite celle-ci s'améliorera..., etc.» Et c'est toujours au nom de ces arguments et de cette tactique qu'on se retrouve quelque temps après, soit avec un gouvernement de gauche qui n'a rien amélioré du tout, soit avec un gouvernement de droite qui a pris le pouvoir. Et ainsi l'autogestion est toujours renvoyée à demain, et ainsi c'est au gouvernement seul qu'on attribue la faculté de redresser une situation économique. Aussi à l'argument: «L'expérience chilienne a été vaincue parce que les masses étaient trop pressées», on peut répondre: «L'expérience chilienne a été vaincue parce que les masses n'ont pas assez pris en main les rouages du pays, y compris les rouages économiques.» C'est parce que la social-démocratie et le communisme autoritaire n'essaient jamais aucune autre voie que gouvernementale qu'on se retrouve, avec ou sans victoire de gauche, dans une société où il y a toujours des exploités, des misères morales et matérielles (y compris dans l'URSS d'aujourd'hui). En outre, la prise en main de ses destinées par le peuple est le seul moyen de le mobiliser, même militairement, et c'est un facteur décisif pour résister à la violence réactionnaire.

Lénine, évidemment, fut le premier à freiner l'élan de la base :

«Les arguments contre cette conception autogestionnaire sont tous invoqués :

«1. C'est la désorganisation, c'est l'anarchie. Exemple: «Au lieu d'une rapide normalisation de toute la production et la distribution, au lieu de mesures qui auraient constitué une approche vers une organisation socialiste de la société, nous trouvons une pratique qui rappelle les rêves anarchistes de communes productives autonomes. » (Stépanov, bolchevik, cité par Pankratova.)

«2. Un pas en avant c'est déjà beaucoup, il ne faut pas aller trop vite : Exemple: «Les communistes de gauche... (qui craignent le capitalisme d'État)... me font rire. Ils n'ont pas songé que le capitalisme d'État serait un pas en avant par rapport à l'état actuel des choses dans notre république des soviets : si dans six mois, par exemple, nous avions instauré chez nous le capitalisme d'État, ce serait un immense succès, et la plus sûre garantie qu'un an plus tard dans notre pays le socialisme sera définitivement assis et immuable» (Infantilisme de gauche, mai 1918, cité par Sartan).113 Six mois... un an... cinquante ans après ce ne sont plus les communistes de gauche qui font rire.

« (...) Lénine aurait expliqué aux ouvriers : «Vous voulez que votre usine soit confisquée (aux patrons ?). Bien, les formules de décrets sont là, nous allons les signer tout de suite (sic). Mais dites, avez-vous appris à prendre en main la production, avez-vous calculé ce que vous produisez, connaissez-vous la liaison entre votre production et le marché russe et international ?», (dialogue imaginé par Sartan). Et les ouvriers seraient restés tout bêtes... La réalité était assez différente ; d'abord parce que le dialogue se passait beaucoup plus houleusement : un soir, fin 1917, à Petrograd, trois ouvriers de l’usine de pétrole Nobel (4.000 ouvriers environ) se présentèrent au local de l'Union anarcho-syndicaliste et racontèrent ce qui suit :

«L'usine a été abandonnée par les propriétaires, et les ouvriers, après de multiples réunions et discussions, ont décidé de la faire marcher collectivement. Ils ont commencé des démarches et se sont adressés au Commissariat du Peuple au Travail, pour demander l'aide nécessaire. Le Commissariat (organe d'État) leur a déclaré qu'il ne pouvait rien faire pour eux dans les conditions du moment : ni leur procurer les combustibles, ni les matières premières, ni le fonds de roulement, ni les moyens de transports, et ni, non plus, de commandes et de clientèle. On leur dit également que le gouvernement prendrait sous peu des mesures générales pour leur remise en marche.

«Les ouvriers décidèrent de se débrouiller. Le Comité ouvrier de l'usine fut alors averti par le Commissariat du Travail qu'un grand nombre d'entreprises se trouvant dans la même situation, le gouvernement avait pris la décision de toutes les fermer, et d'en licencier les ouvriers avec trois mois de salaire. Protestation de l'assemblée générale des travailleurs de l'usine. Le gouvernement, encore assez faible à cette époque, propose une nouvelle assemblée générale où ses représentants viendront expliquer le véritable sens de la mesure prévue et la nécessité générale de son application.

«Les trois ouvriers venus au siège de l'Union anarchiste demandent qu'un orateur vienne à cette assemblée pour exposer le point de vue anarchiste. Chose curieuse, au meeting, ce fut l'orateur anarchiste qui posa les questions que Sartan fait poser à Lénine : Avez-vous les moyens techniques ? Connaissez-vous le marché ? Êtes-vous capables de ne pas devenir des patrons ? Les réponses à ces questions montrent que les ouvriers de Nobel avaient déjà envisagé et prévu tous ces problèmes.

«Le commissaire du Travail en personne, le bolchevik Chliapnikov, prit la parole pour dire: « C'est vous la classe ouvrière de ce pays qui avez voulu que nous nous occupions de vos intérêts. Dès lors, c'est à nous de les connaître, de les comprendre et d'y veiller. Il va de soi que notre tâche est de nous préoccuper des vrais intérêts généraux de la classe laborieuse et non de telle ou telle petite fraction. Il est logique et naturel que nous établissions des plans pour l'ensemble du pays, ouvrier et paysan [...]. Prendre ou tolérer des mesures de faveur à l'égard de telle ou telle collectivité serait [...] criminel vis-à-vis de la classe ouvrière tout entière. (Les conditions sont actuellement dures, le gouvernement passagèrement impuissant...) les ouvriers n'ont qu'à s'y faire comme tout le monde au lieu de chercher à créer des situations privilégiées pour tel ou tel groupe de travailleurs. Une pareille attitude serait essentiellement bourgeoise... Si certains ouvriers, poussés par des anarchistes, ces petits-bourgeois et désorganisateurs par excellence, ne veulent pas le comprendre, tant pis pour eux. Nous n'avons pas de temps à perdre avec les éléments arriérés et les meneurs.»

«Discussion des ouvriers sur le discours de Chliapnikov : «Son discours a été habile mais faux. Pour nous il ne s'agit pas de créer une situation privilégiée. Une pareille interprétation dénature notre vraie pensée. Le gouvernement n'a qu'à permettre aux ouvriers et paysans d'agir librement dans tout le pays... Un gouvernement socialiste devrait recourir à d'autres méthodes pour que la vérité se dégage.»

«Quelques semaines après, l'usine est fermée, les « ouvriers licenciés.» (D'après Voline, La révolution inconnue, Paris, 1938, cité dans Autogestion, État, Révolution.)

Il y a un argument qu'on emploie souvent pour excuser la discipline de fer, la tchéka qui fusillait dans les caves dès 1918, le centralisme étatique, etc., c'est celui de la «nécessité», c'est-à-dire le terrible contexte des premières années, avec la guerre civile et le front intérieur. Or il y a un fait qu'on oublie, et qui est d'importance : la paix, intérieure et extérieure, dura pendant plus d'un an, jusqu'en 1918, et la famine ne fut pas un effet de la guerre civile, mais au contraire une cause de cette guerre civile qui ne reprit qu'après, en 1919. De même on ne peut pas dire que la répression a été une conséquence de prétendues insubordinations anarchistes, elle fut au contraire délibérée, et c'est parce que la répression a commencé dès octobre 1918 contre eux que les anarchistes se sont soulevés, quoique leur manque de coordination et leur manque de cadres en Russie en firent les victimes faciles des bolcheviks chez qui la discipline et le manque de scrupules dans les moyens étaient aussi remarquables que l'abondance de leurs cadres intellectuels. Mais, en Ukraine, ce fut différent.

La «Makhnovtchina»

Makhno n'avait rien d'un intellectuel, et pourtant son mouvement tint tête à plusieurs armées blanches et à l'Armée Rouge de Trotsky pendant trois ans.

Il était fils de paysans pauvres, berger lui-même, puis il devint garçon de ferme et enfin ouvrier fondeur. Dès les événements de 1905, il est pris par la police tsariste, condamné à mort et sa peine commuée en prison à perpétuité. Il lit les auteurs anarchistes pendant ses neuf ans de prison ; en 1917 il est libéré. Il se bat contre les Austro-Allemands à qui le pouvoir bolchevique a concédé sa terre natale, l'Ukraine. Quand les Allemands évacuent ce pays, il se bat contre Petlioura, autonomiste ukrainien considéré comme de droite mais qui se bat contre les armées blanches, et libère une grande partie du pays qu'il organise en communes paysannes libres où tout est mis en commun. Ce «communisme» ne plaira pas au pouvoir central «communiste» qui dépêche contre lui une armée. Alors, pendant trois ans, ce sera une fantastique épopée où ce paysan, qui tient avec lui la moitié de l'immense Ukraine, va se battre tour à tour contre les bolcheviks et contre les «Blancs» de Dénikine et de Wrangel. Les «Rouges», avec le plus grand cynisme, se serviront de lui quand le péril «blanc» sera trop grand et s'allieront avec sa redoutable armée noire, si utile dans une telle situation, pour ensuite se retourner contre lui dès la pression «blanche» desserrée. Ce sera comme un symbole, celui-là même de l'anarchisme ayant à se battre sur deux fronts et à suivre la voie étroite de la lutte contre les deux despotismes, le «rouge» et le «réactionnaire». L'extraordinaire lutteur qu'est Makhno ne réussira pas mal à ce jeu, puisque Trotsky n'arrivera à bout de lui et de l'Ukraine libertaire qu'en 1921, après que le traité de paix conclu avec eux aura, été bafoué par le Comité central du Parti communiste.

Makhno, blessé, est sauvé par quelques partisans et amené jusqu'en Roumanie. Il finira ouvrier d'usine à Paris où il manquera d'être expulsé, s'il n'y avait eu, une fois de plus, Louis Lecoin... Il y meurt un an avant la guerre d'Espagne.

Pendant tout le temps où le drapeau noir flottera sur l'Ukraine, une expérience autogestionnaire extraordinaire s'y déroulera, malgré la guerre qui est partout. L'usine sera aux ouvriers, la terre aux communes paysannes, aucune coercition ne sera appliquée contre aucun parti de gauche, au moment où les anarchistes de Russie, malgré une promesse formelle de légalisation de leurs mouvements, sont incarcérés partout en masse, alors qu'un makhnoviste arrêté par l'Armée Rouge est immédiatement passé par les armes. En échange, les anarchistes ukrainiens fusillent les officiers et commissaires politiques bolcheviques, mais jamais les hommes de troupe à qui ils donneront la possibilité de choisir, ce qui leur ramènera souvent de nouveaux partisans mais redonnera parfois des troupes à Trotsky.

Les calomnies les plus classiques vont être répandues sur le compte de Makhno, qui, à la vérité, en vrai Ukrainien, est emporté, amateur de vodka et de femmes, mais n'est aucunement antisémite comme on le dira longtemps, et comme Kessel s'en fera l'écho dans Les cœurs purs. La meilleure preuve en est qu'un jour on lui rapporte que, 20 juifs ont été assassinés sur son territoire. L'état-major makhnoviste désigne une commission qui découvre les coupables, des paysans d'un village voisin de celui des Israélites ; parmi eux se trouvent plusieurs sympathisants anarchistes. Ils sont cependant fusillés immédiatement sur ordre de Makhno

On sait que le principal collaborateur de Makhno, et plus tard son biographe, sera Eichenbaum, dit Voline, et que plusieurs de ses généraux ou conseillers seront les Juifs Kogan, Zinkovsky, Gottman, Aly, Hélène Keller.

En 1952, un film sur Makhno sera présenté en Ukraine où son souvenir reste vivace. On l'y présente sous les traits les plus infâmes, comme le chef sanguinaire d'une bande de voleurs, et la calomnie antisémite y figurera.

Cronstadt

La dernière manifestation anarchiste de la révolution russe se situe dans l'ultime et furieux sursaut de Cronstadt. On sait qu'il y avait très peu d'anarchistes parmi les marins et la population de la ville. Ce fut cependant une splendide et désespérée explosion libertaire.

Il faut savoir ce qu'était l'Union soviétique en ce début d'année 1921, après quatre ans de pouvoir bolchevique. La famine, les maladies contagieuses, le troc, le marché noir étaient les plaies du pays, et déjà, avant Staline, on avait trouvé des boucs émissaires, les koulaks. Le peuple avait épuisé son potentiel révolutionnaire (comme chaque fois qu'on lui promet la lune pour le lendemain, mais qu'on lui donne la misère pour aujourd'hui) sauf, justement, à Cronstadt, forteresse placée dans une île en face de Petrograd et siège de la flotte rouge, celle-là même qui s'était couverte de gloire dans les journées de février et d'octobre.

Le 22 février 1921, des meetings spontanés se déroulent dans quelques grandes usines de Petrograd pour protester contre la situation économique et alimentaire du pays. Le lendemain, l'usine Troubotchny est en grève. La direction de l'usine révise toutes les fiches individuelles des ouvriers aux fins d'épuration. En réponse, 3.000 ouvriers manifestent et sont dispersés par les «élèves-officiers» de l'Armée Rouge. Le 26 février, l'usine Troubotchny est lock-outée et ses ouvriers perdent leurs rations alimentaires. Les grèves s'étendent, les ouvriers des autres usines réclament l'augmentation des rations alimentaires, la distribution de chaussures promise, la liberté de parole et de presse.

Le «soviet» de Petrograd (contrôlé depuis longtemps par le Parti) refuse de discuter avec les ouvriers tant qu'ils n'auront pas repris le travail.

Le 28 février, l'équipage du Pétroparlosk se joint au mouvement de contestation de la capitale, et le lendemain 15.000 personnes assistent à un meeting sur la place principale de Cronstadt et adoptent la résolution du Pétroparlosk.

Le 2 mars, Lénine et Trotsky signent le communiqué suivant : «Les marins de Cronstadt sont les instruments d'anciens généraux tsaristes qui, en accord avec les traîtres socialistes révolutionnaires, ont monté une conspiration contre-révolutionnaire...» A noter qu'ils étaient en 1917 «la gloire et l'orgueil de l'Armée Rouge». A une séance du soviet de Petrograd une voix s'élève: «C'est votre cruelle indifférence qui nous a poussés à la grève et qui a éveillé la sympathie de nos frères marins. Ils ne sont coupables d'aucun crime. Vous le savez !» (Interruption...) «Il y a à peine trois ans que Lénine, Trotsky, Zinoviev et vous tous avez été dénoncés comme traîtres et espions allemands. Nous, les travailleurs et marins, sommes venus à votre aide. Nous vous avons sauvés de Kerensky. C'est nous qui vous avons portés au pouvoir.»

Les jours suivants, la révolte éclate à Cronstadt qui déclare que la «troisième révolution» a commencé, et qui proclame : «Citoyens, Cronstadt commence une lutte intense pour la liberté. A tout instant, on peut s'attendre à une offensive des communistes dans le but de s'emparer de Cronstadt et de nous imposer à nouveau leur pouvoir qui nous a conduits à la famine, au froid et à la débâcle économique».114 On voit que le mot «communiste» n'a plus aucune auréole, alors qu'à Cronstadt il n'y a que quelques anarchistes, et que les membres du parti s'y battront en tant qu’insurgés.

Le 6 mars, en réponse, les autorités de Pétrograd prennent des otages parmi les familles des marins, soldats et ouvriers de Cronstadt résidant dans la capitale. Cronstadt répond qu'il ne veut pas agir de même car il estime qu'un pareil acte, même effectué dans un accès de haine désespéré, est le plus honteux et le plus lâche à tout point de vue. L'histoire n'a pas encore connu de pareils procédés (mais les bolcheviks seront des initiateurs suivis...).

Le 8 mars, la première bombe tombe sur Cronstadt. Le 13 et le 14, plusieurs régiments refusent de marcher contre la citadelle. Deux régiments sont désarmés de force. Désertions en masse. Les tribunaux de guerre fonctionnent à plein rendement. N'oublions pas que le Comité central a décidé la peine de mort sur procédure secrète, sans entendre les accusés, depuis 1918 ! Ah ! accident de parcours stalinien, où es-tu ?

Heureusement, le pouvoir soviétique a ses tirailleurs sénégalais et ses tabors marocains à lui : il fait venir en renforts des Bachkirs et des Kirguizes !

A Cronstadt c'est un comité de 15 membres qui dirige, avec l'appui de toute la population et de tous les marins. Il comprend six marins et cinq ouvriers... et c'est eux qu'on accuse d'être des «koulaks» ! Voici leur programme:

1. Attendu que les soviets actuels n'expriment pas la volonté des ouvriers et des paysans, procéder immédiatement à la réélection des soviets au scrutin secret, la campagne électorale devant permettre la pleine liberté de propagande pour les ouvriers et les paysans.

2. Établir la liberté de parole et de presse pour les ouvriers et les paysans, les anarchistes et les partis socialistes de gauche.

( . .)

5. Libérer tous les prisonniers politiques socialistes.

6. Élire une commission de révision des dossiers des détenus des prisons et camps de concentration.115

7. (...) aucun parti politique ne doit avoir de privilège ni recevoir de l'État des ressources dans ce but. Instituer à leur place des commissions d'éducation et de culture élues dans chaque localité et financées par l'État.

(... )

10. Supprimer les détachements communistes de choc dans toutes les unités de l'armée.

11. Donner aux paysans toute liberté sur leurs terres.116

Et voici ce que leur répond Trotsky : «A ceux de Cronstadt trompés.

«Voyez-vous maintenant où les vauriens vous ont menés ? Voilà où vous en êtes !

«... Tous ces Pétritchenko et autres Tonkine sont maniés comme des pantins par le général tsariste Kozlovesky, les capitaines et autres gardes blancs avérés. On vous trompe ! On vous conte des bourdes !

«Vous êtes entourés de tous côtés. Quelques heures encore et vous serez obligés de vous rendre. Cronstadt n'a ni pain, ni combustible. Si vous persistez, on vous tirera comme des perdrix.»

Et Cronstadt, à quelques jours de la fin, répond superbement :

«Écoute, Trotsky ! les meneurs de la troisième révolution défendent le vrai pouvoir des soviets contre les violences des commissaires... Lénine a dit : «Le communisme c'est le pouvoir des soviets plus l'électrification !» Mais le peuple est persuadé que le communisme du type bolchevique, c'est la commissariocratie plus les pelotons d'exécution !»117

Et ce fut la fin. Le gouvernement refusa toute tentative de conciliation et les 14.000 défenseurs de Cronstadt, dont 10.000 marins, déjà fortement décimés, furent attaqués de tous côtés. Ils se battirent jusque dans les rues, jusqu'au bout. On ne sait combien périrent mais on évalue à 10.000 le nombre des morts dans les deux camps. En tout cas la chasse aux insurgés fut impitoyable et, pendant des mois, on les fusilla :

«Peut-on justifier le massacre insensé et abominable des vaincus de Cronstadt, que l'on fusillait encore par paquets dans la prison de Petrograd, trois mois après la fin du soulèvement ?» (Victor Serge.)

Une chanson dans le style tchatouski avait paru dans les Izvestia de Cronstadt, deux jours avant le massacre :

Débarrassons-nous des chaînes de Trotsky118
Jetons bas le tsar Lénine
Donnons la liberté au labeur
Répartissons-nous les terres, les fabriques, les usines
Le travail instaurera l'égalité
Et avec le travail libre
La fraternité de tous viendra
Ou alors jamais.

Ces hommes étaient vraiment extraordinaires ! Deux jours avant de mourir, ils croyaient au vrai communisme !

Évidemment on essaya de les salir, nous l'avons vu. Ou d'insinuer qu'il ne fallait ni les aider ni les plaindre, car c'eût été affaiblir le pouvoir soviétique: «Ce qui a pu troubler le public occidental et faire accorder créance à la calomnie, c'est la joie manifestée à la nouvelle du soulèvement de Cronstadt par la presse bourgeoise et les partis réactionnaires russes. Mais n'en a-t-il pas toujours été ainsi ? Est-ce que, si une tentative révolutionnaire se produisait en France, les royalistes ne chercheraient pas à pécher en eau trouble ? Et, pendant la guerre, le gouvernement allemand n'a-t-il pas encouragé le mouvement irlandais et même le mouvement bolcheviste russe ? Cela a-t-il empêché ces mouvements d'être nettement révolutionnaires ? Les manœuvres réactionnaires sont toujours un argument facile auquel il ne faut pas se laisser prendre. Quand on pense que, en 1893-1894, Jaurès voyait la main des Jésuites dans les attentats anarchistes (...) !

«(...) Par leurs actes, d'ailleurs, les insurgés de Cronstadt ont montré leur complète indépendance ; manquant de tout, ils ont cependant refusé d'être ravitaillés par l'Entente. Ils ont de même refusé les secours en argent, près de 500.000 F, que se proposaient de leur envoyer des financiers russes de Paris. De Paris également une centaine d'officiers russes des armées réactionnaires ont envoyé par radio à Cronstadt leurs offres de services ; on leur a répondu: «Restez où vous êtes, nous n'avons pas besoin de vous !». » (Isidine, Les Temps nouveaux, mai 1921.)

Voici maintenant la version que Trotsky donne des événements : «Les discussions d'aujourd'hui autour de Cronstadt sont traversées par le même axe de démarcation des classes que le soulèvement de Cronstadt lui-même, alors que la partie réactionnaire des matelots tentait de renverser la direction du prolétariat. Sentant leur impuissance sur l'arène de la politique révolutionnaire d'aujourd'hui, les confusionnistes et éclectiques petits-bourgeois tentent d'utiliser le vieil épisode de Cronstadt pour lutter contre la IVe Internationale, c'est-à-dire le parti international de la révolution prolétarienne. Ces nouveaux mécontents de Cronstadt seront écrasés comme les autres, certes sans l'usage des armes, car ils n'ont pas, par bonheur, de forteresse.» (Coyoacan, 15-1-1938, Trotsky.)

C'est affligeant ! C'est ça le grand homme ! Après de telles lignes, écrites pourtant avec l'avantage du recul, on ne peut s'empêcher de conseiller aux trotskystes... de lire Trotsky !

Seul Lénine eut une minute de sincérité, prélude au retournement de la NEP. Après ses propres calomnies sur les cronstadiens («gardes blancs», etc.), il laissa échapper cette réflexion un peu amère : «A Cronstadt ils ne veulent pas plus de nous que des gardes blancs... Nous avons perdu la confiance des travailleurs.» Cela ne l'empêcha pas de laisser fusiller les insurgés pendant des mois après le 18 mars. Et, en mars 1921 également, le Parti communiste soviétique fêta l'anniversaire de la Commune de Paris...

La vérité sur les premières années de la Russie soviétique a souvent été pressentie et même connue de beaucoup de révolutionnaires qui n'ont voulu ni la regarder en face ni la retenir : il fallait que l'expérience réussisse, puisque c'était la seule révolution socialiste triomphante face au capitalisme régnant depuis un siècle. Or — et tout le dilemme est là — pourquoi changer de système si c'est pour que le nouveau reproduise toutes les tares de l'ancien : le mensonge, la violence, la torture, l'autorité, le gouvernement de l'homme par l'homme, qui est une exploitation morale que l'exploitation économique supprimée n'avait pas fait disparaître, comme le prévoyaient les anarchistes. Au lieu de se voiler la face et de croire que ce qui allait suivre serait mieux, ou d'expliquer cette suite encore pire comme «une déviation», il eût mieux valu faire gagner soixante ans à l'humanité et comprendre courageusement que le grand espoir des masses exploitées n'était pas réalisé par la Révolution d'Octobre, que c'était raté, qu'il fallait se remettre à la tâche et chercher une autre voie, différente de celle qui venait de prouver à quel point elle marchait dans les mêmes ornières que la réaction en s'imposant par la dictature, l'unitarisme, le bâillonnement de la presse et de la parole libres, les injures basses et stupides, les analyses tronquées et fausses. Il fallait tirer un trait sur cette révolution qui avait supprimé l'exploitation économique mais qui instaurait une dictature politique, certes connue depuis longtemps, mais à laquelle le pouvoir soviétique allait donner un développement assez rare dans l'histoire du monde. Il fallait donc comprendre et dire que l'espoir immense était désormais un espoir déçu, et il fallait agir en conséquence. Mais il est vrai que les travailleurs, dans les années qui suivirent, n'eurent guère de choix. Au fur et à mesure des démissions et des trahisons de la social-démocratie, c'était pour eux le communisme ou rien. Aussi ne faut-il plus s'interroger indéfiniment sur ce passé pour se pencher sur le présent, où l'idée que le socialisme autoritaire est un fiasco se répand de plus en plus et où la nécessité de réinventer la révolution aboutira aux vérités essentielles de l'anarchisme.

Le sentiment que la révolution bolchevique entraînait l'espoir du prolétariat vers une voie de garage fut non seulement partagé par les anarchistes les plus conséquents, tels que Malatesta, Lecoin, Kropotkine, Durruti, mais aussi par des marxistes comme Nin ou Rosa Luxembourg ; celle-ci écrivit, à propos de la direction communiste : «La direction a avorté (...), les masses étaient à la hauteur (...), la direction peut et doit sortir du peuple.»119 Quant à Kropotkine, jusqu'à sa mort, il voulut croire que la révolution russe triompherait du régime bolchevique. Il différenciait les deux avec raison, la première ayant été un événement d'une immense portée, freinée par le second. Il exprima quelques mois avant sa mort une idée essentielle: «Les communistes, avec leurs méthodes, au lieu de mettre le peuple sur la voie du communisme, finiront par lui faire haïr jusqu'à son nom (...).

«(...) Et, constatant que l'œuvre révolutionnaire n'avance point, ils (les dirigeants communistes) en augurent que le peuple n'est pas prêt pour avaler les décrets, qu'il faut du temps, des détours, ne veulent pas reconnaître leurs erreurs, et chaque jour ils enlèvent à la masse un morceau des conquêtes de la révolution au profit de l'État centraliste.» (Interview donnée au Libertaire le 28-1-1921, citée par Daniel Guérin dans Ni Dieu ni maître.)

Le peuple a bon dos. C'est toujours lui qui «n'est pas prêt pour...» 0n ne cherche jamais aucune autre cause au fiasco des révolutions...

Avec la défaite de Makhno et de Cronstadt, l'anarchisme disparaissait donc d'Union soviétique comme force politique légale. Malgré la répression léninienne, renforcée par celle de Staline auprès de laquelle elle était une plaisanterie, l'idée anarchiste subsista et subsiste encore : «Les grandes rafles politiques, puis les prisonniers de guerre avaient alimenté la chaudière concentrationnaire. En 1954, le combustible humain vient à manquer. Un grand nombre de camps ferment. En quelques mois les travailleurs-esclaves des camps, mettant à profit la période de transition, l'immense fatigue de l'appareil stalinien qui titube sans Staline, les difficultés de remplacement de la main-d'œuvre servile, s'organisent et reprennent la direction clandestine des camps, jusque-là tenue par les droits communs. Les plus actifs appartiennent aux populations allogènes : Baltes et Ukrainiens surtout. Les grèves éclatent. Vorkouta, puis Norilsk. Et au grand mât de Norilsk monte le drapeau noir makhnoviste [...].

«Dans la plupart des témoignages portant sur les prisons et les camps figurent des anarchistes, intraitables, accrochés à leurs convictions, durs comme cailloux polis par les sévices et les mauvais traitements. Dans ses souvenirs, Anton Ciliga parle des «derniers chevaliers du socialisme». Dans ceux d'Alexandre Weissberg, publiés en français sous le titre de L'accusé, apparaît un petit Juif anarchiste qui tient contre vents et marées alors qu'il n'est plus qu'une larve sans défense dans le froid de l'humidité d'un isolateur :

«Nous sommes en pleine période de répression stalinienne. Les arrestations se multiplient sous les prétextes les plus invraisemblables. Les policiers et les magistrats n'ont qu'un souci : faire avouer le détenu pour échapper eux-mêmes à l'épuration. Coups, tortures, menaces, chantages sont devenus monnaie courante pour obtenir la signature de l'inculpé sous des déclarations qui correspondent à l'accusation.

«Le petit tailleur juif Aïzenberg ne triche pas. Il se dit anarchiste. A la question : «Qui t'a recruté?» il répond : «Le prince Kropotkine.» A celle : «Qui t'a fait rentrer dans l'organisation ?» il réplique : « Citoyen juge, il ne doit pas y avoir longtemps que vous exercez votre profession, sinon vous sauriez que les anarchistes d'idée sont des individualistes. Nous ne reconnaissons aucune organisation... Les gens qui partagent nos idées forment seulement une communauté de pensée. Aucun n'obéit à un autre.»

«Aux injures, aux coups de poing, aux promesses de l'«arranger» (que même ta propre mère ne te reconnaîtra pas), Aïzenberg répond : «Vous pouvez me frapper, c'est votre métier. Vous êtes flics et je suis détenu. J'ai passé sept ans dans la Katorga du tsar. Là aussi on m'a battu. Mais vous n'avez pas le droit de m'insulter. Car je suis un homme comme vous.» Et Alexandre Weissberg écrit: «Ce petit tailleur juif desséché atteignit un record dans l'histoire de la NKVD. Il supporta un interrogatoire ininterrompu de trente et un jours et de trente et une nuits... Toute la prison suivait hors d'haleine ce duel d'un homme seul contre le tout-puissant appareil de la NKVD. (...) Des douze mille détenus, il était le seul qui luttât pour une idée. Nous autres, nous étions les victimes de l'oppression. Lui luttait contre l'oppression». »120

Autres tentatives autogestionnaires confisquées

En 1918, la réaction des peuples contre la criminelle stupidité de leurs gouvernants qui venaient de sacrifier des millions d'hommes pour rien les poussa tout naturellement vers une révolte radicale et une mise en question libertaire du «pouvoir» qui venait ainsi de montrer sa folie absurde.

Aussi les tentatives de révolution qui se firent un peu partout en Europe prirent-elles des formes autogestionnaires et «conseillistes», même quand les anarchistes étaient extrêmement minoritaires dans ces mouvements. Par ailleurs le fait que la révolution bavaroise se soit proclamée «république soviétique» ne doit pas prêter à confusion, puisque «soviétique» au début était bien synonyme d'autogestionnaire. D'ailleurs c'est Gustav Landauer qui est à la tête de la «république soviétique» bavaroise, et c'est un libertaire. La même chose se produit en Hollande où Pannekoek préfère le mot «conseil» au mot «soviet». Le spartakisme lui-même n'eut rien d'un communisme autoritaire, et le fait que Rosa Luxembourg soit une de ses deux têtes pensantes et agissantes en est la meilleure preuve. Elle est membre du PC allemand, mais il y a belle lurette qu'elle est violemment contre le centralisme léninien et ses méthodes élitistes et dictatoriales. Elle est même plus «spontanéiste» que beaucoup d'anarchistes. Malheureusement, comme Landauer, comme Liebknecht, elle est assassinée par l'extrême-droite allemande pendant que la social-démocratie se lave les mains comme Ponce Pilate.

Il est permis de se demander ce qu'auraient pu devenir l'Allemagne et l'Europe si les Soviétiques n'avaient pas abandonné le mouvement révolutionnaire allemand en s'entendant avec la social-démocratie. On sait que Trotsky s'opposa sur cette question à Lénine, ce qui l'honore. On peut s'interroger aussi sur les raisons qui poussèrent Lénine à défendre la position suivante : «Oui, nous faisons une politique bourgeoise, nous ne pouvons faire une politique révolutionnaire que si l'Allemagne révolutionnaire s'insurge pour nous secourir.» Mais une politique bourgeoise à l'intérieur impose bientôt une politique bourgeoise à l'extérieur. Pendant qu'on prétextait l'inaction allemande, les diplomates russes soviétiques soutenaient les réformistes allemands et sabotaient les spartakistes.121

Il faut donc se demander si cette «politique bourgeoise» dont parle Prudhommeaux n'a pas pour cause, chez Lénine, le fait que les Communes de Berlin et de Munich soient conseillistes et libertaires. Pourquoi aurait-il admis en Allemagne ce qu'il combattait depuis un an en Russie ?

En Hongrie il va se passer à peu près la même chose qu'à Berlin. Bela Kun est communiste, mais, entraîné par la poussée populaire et d'accord avec elle, il va appliquer un «conseillisme» absolument identique à l'anarchisme : collectivisation des terres, autogestion des usines, réforme de l'éducation, émancipation de la femme. Ce sera la «République des Conseils», avec conseils de soldats, d'ouvriers, de paysans, de fonctionnaires, de policiers même, et avec aussi des bases géographiques et non pas seulement professionnelles, comme dans le fédéralisme de Proudhon. La «République des Conseils» dure cent trente trois jours au bout desquels son armée est vaincue par une coalition réactionnaire de Français, de Tchèques et de Roumains. Et pourtant, là aussi, on se met à rêver en pensant à ce qu'aurait pu être la révolution européenne si l'Armée Rouge hongroise avait pu faire sa jonction avec celles de Bavière et de Russie.

Plus tard, Bela Kun fut assassiné par Staline, ce qui était évidemment le meilleur moyen de l'empêcher de raconter quelques souvenirs qui eussent fort intéressé les révolutionnaires du monde entier.

L'affaire la plus sérieuse et la plus passionnante se déroula en Italie où, comme en Ukraine, les forces anarchistes étaient puissantes.

Dès 1919,122 la gauche italienne lance l'idée des conseils d'usine ; dans cette gauche on retrouve les syndicalistes, les anarchistes et certains marxistes comme Gramsci. Un an après, les premières occupations d'usines ont lieu et sont accompagnées de reprise des terres par les paysans. Mais le Parti socialiste et les syndicats non anarchistes n'appuient pas, et le mouvement est vaincu. Il reprend quelques mois plus tard, et, cette fois-ci, des centaines d'usines sont occupées. L'idée des «conseils d'usine» devient réalité, et les ouvriers s'arment, défendent les usines occupées, essaient de relancer la production et d'organiser la distribution. Mais, contrairement à ce qui se passera en Espagne seize ans après, les syndicats n'entreront pas dans la bataille, surtout au niveau des chefs syndicalistes. Le PSI en fera de même, sauf sa section turinoise avec Gramsci, qui se fera traiter d'«anarchiste». De plus, à l'inverse de la Catalogne de 1936, le capitalisme n'est pas éliminé. S'appuyant sur l'État, qui, lui aussi, est dominé par la bourgeoisie, il finira par vaincre le mouvement révolutionnaire italien. Celui-ci, en plus des réticences de la hiérarchie syndicale et de l'ensemble des socialistes, n'est pas uni, puisque Gramsci et son Ordine nuovo se heurteront aux anarchistes de Malatesta, de Garino et de l'Umanita nuova, qui se sont battus à fond pour les conseils d’usine et la révolution immédiate. Voici ce qu'écrivait lors l'Umanita nuova : «Travailleurs, une occasion plus favorable que celle-ci — pour tenter d'obtenir la libération définitive — ne s'est jamais présentée jusqu'à présent, et nous ne pouvons savoir si et quand elle se présentera : ne la laissez pas passer en vain ! Aujourd'hui vous êtes la force et l'impuissance du gouvernement contre votre volonté est évidente.»

Cela me rappelle les paroles et la réaction, identiques, d'un de mes vieux amis, ouvrier biarrot, pourtant communiste depuis longtemps, et qui au moment de juin 1968 s'indigna contre ses camarades qui acceptaient de reprendre le travail. Pour lui aussi : «C'était une occasion unique, qu'on ne retrouverait pas, qu'il ne fallait pas laisser échapper...» Mais voilà, le PCF en avait décidé autrement...

Nous sommes donc en 1921. L'anarchisme va être partout repoussé par le marxisme triomphant. Partout sauf en Espagne.


8. De la théorie à la pratique : l'autogestion en Espagne

 

Le contexte géographique et historique

Élisée Reclus a écrit avec juste raison que le principe de la fédération semblait «inscrit sur le sol même de l'Espagne». On pourrait prolonger la pensée du grand géographe en disant que le fédéralisme ibérique naturel, en opposition au centralisme artificiel de Madrid, se devait de faire bon ménage avec le fédéralisme anarchiste de Proudhon et de Bakounine. Je dirai même mieux : plus j'étudie la théorie et l'histoire anarchistes, plus je découvre qu'elles sont la solution même du problème espagnol, et de toute région du monde où cohabitent des peuples très différents, attachés par leur tempérament et par leur histoire à la liberté individuelle et à la liberté du groupe. Basques, Catalans, Galiciens, Castillans, etc. ne pourront s'entendre que le jour où le désir de vivre ensemble émanera de chacun d'eux, avec égalité des droits et des devoirs, et non comme actuellement où il s'agit d'une cohabitation imposée par et au bénéfice du pouvoir central madrilène.

Aussi quand Giuseppe Fanelli, ami de Bakounine, répand les idées anarchistes en Espagne, elles sont, bien qu'il ne parle pas espagnol, très bien comprises et admises. On a vu dans un chapitre précédent que, quelques années plus tard, les anarchistes espagnols proposeront la solution idéale pour leur pays : les États-Unis d'Espagne ! Cette solution, à laquelle il faudra bien venir tôt ou tard, sera le seul moyen de réconcilier des peuples que l'histoire et surtout l'ethnie et la culture ont toujours opposés. Trois langues latines (l'espagnol, le catalan et le galicien, celui-ci très proche du portugais) et une langue pré-indo-européenne (le basque) se partagent la péninsule et l'on sait, pour ne citer que le cas des Basques, que ces derniers ont mené trois guerres civiles contre le pouvoir central en cent ans, et qu'actuellement leurs revendications nationales sont en pleine recrudescence.

De 1868, date du premier voyage de Fanelli, à 1936, l'anarchisme va faire des progrès considérables en Espagne, malgré les dictatures, les répressions, les interdictions et les emprisonnements. A l'époque de l’AIT, l'ancêtre, il y a déjà 80.000 Espagnols qui y ont adhéré. Au cours du XIXe siècle, le syndicalisme catalan, à 80% libertaire, aura 100.000 membres. Évidemment rien ne se passera d'une façon linéaire. Interdits de 1874 à 1881, les anarchistes peuvent reprendre une activité légale grâce à la venue au pouvoir des libéraux. Mais la misère atroce régnant en Espagne développe un terrorisme qui déborde les anarchistes eux-mêmes, ainsi celui de la société secrète andalouse, «La mano negra», dont les attentats, expropriations, incendies furent sauvagement réprimés par le gouvernement qui en profita pour enrayer par la même occasion le mouvement anarchiste. Mais, dans l'ensemble, l'exploitation économique des grands propriétaires et du capitalisme naissant poussait toutes les classes pauvres de la nation à s'allier, et la résistance à la réaction s'amplifiait. En 1910, la CNT (Confederación Nacional del Trabajo), syndicat anarchiste, était créée et, en 1927, la FAI (Federación anarquista ibérica). Les ouvrages les plus lus en Espagne au début du siècle étaient Dieu et l'État de Bakounine et La conquête du pain de Kropotkine.

La classe ouvrière espagnole, comme celle de tous les pays du monde, ressentit un immense espoir au moment de la révolution russe. Mais, dès 1922, les anarchistes espagnols, dont les représentants avaient été à Moscou, refusèrent en connaissance de cause d'adhérer à la IIIe Internationale et d'approuver la «dictature du prolétariat».

Dès lors, la grande force syndicale et révolutionnaire espagnole allait, contrairement aux autres pays du monde, maintenir l'anarchisme comme ligne de conduite et comme but du mouvement.

En face de cette force de la CNT et bientôt de la FAI, la seule puissance politique et syndicale sera celle du Parti socialiste et du syndicat UGT (Union General de Trabajadores), qui comprendra une grande majorité de socialistes et une infime minorité de communistes, le PC espagnol demeurant squelettique jusqu'en 1936. Mais, pour les libertaires européens habitués à voir les organisations anarchistes subir défaite sur défaite, l'Espagne représentait un havre de liberté et d'espoir. Malatesta songera à s'y échapper en 1931, mais il est trop surveillé par la police fasciste. Nettlau, en revanche, y fera un voyage en 1932 et écrira: «Ceux qui, comme moi, sortent du désert des pays européens se sentent en Espagne comme dans une forêt jeune et verdoyante, au milieu d'un peuple qui n'a pas encore oublié la liberté et la dignité humaine.»

La dictature de Primo de Rivera avait pour un temps renvoyé tout le monde dos à dos dans la clandestinité, mais, avec l'avènement de la IIe République en 1931, les anarchistes revenaient en force dans la vie politique et syndicale du pays, surtout syndicale puisqu'ils étaient hostiles au suffrage universel et à la collaboration parlementaire.

L'abstention des anarchistes aux élections de 1934 entraîna la victoire de la droite et les terribles répressions des Asturies. Aussi, en 1936, les libertaires, conscients de cette erreur, votèrent-ils en masse pour le Front populaire, ce qui amena sa victoire et provoqua quelques mois après la rébellion franquiste.

Pourquoi l'anarchisme fut-il évincé ?

Quand Franco et Mola commencent leur soulèvement militaire, se refusant à accepter le verdict populaire, la grande majorité non seulement des ouvriers mais des paysans est socialiste ou anarchiste. Seule la paysannerie basque, profondément catholique, est en dehors du mouvement révolutionnaire ; elle va cependant se scinder en deux avec d'un côté les Navarrais carlistes et de l'autre les Guipuscoans et Biscayens autonomistes. La guerre va donc être fratricide dans toute la péninsule, avec une frontière de classe très nette dans le reste des provinces. La CNT groupe à ce moment-là 1.200.000 adhérents, et l’UGT 1.000.000.

On a beaucoup écrit sur la guerre d'Espagne mais on a répété désespérément les mêmes interprétations erronées. On a commencé par minimiser la puissance anarchiste, car il était difficile de faire passer comme bandits et voleurs plusieurs millions d'Espagnols, puisqu'en 1939 la CNT comptait 2.600.000 adhérents123 !

Ici aussi, ce sont les «vainqueurs» qui ont écrit l'histoire, je ne parle pas des franquistes qui ont mis toute la gauche dans le même sac, mais des socialistes et des communistes qui, avant d'être militairement vaincus, s'étaient emparés du pouvoir d'État, de l'armée, de la police. Et l'on vit pendant des années des comptes rendus tendancieux de la guerre civile, présentant les anarchistes comme des malfaiteurs ou des extrémistes uniquement occupés à brûler les églises et à déterrer les cadavres de nonnes.

J'ai rappelé plus haut l'analyse, aussi bête que méchante, du journaliste communiste Guérin. Mais il est plus étrange de voir des hommes comme London et Tillon, ayant souffert de la toute-puissance du «pouvoir politique» communiste, répéter ces diffamations : «Arthur London, après être sorti de prison à Prague (voir L'Aveu), écrivit un livre sur la guerre d'Espagne intitulé Espagne! Espagne ! (...) où il reprend avec une sorte de délectation tous les mensonges de la propagande stalinienne sur les événements : POUM: espions fascistes, anarchistes : fous ou saboteurs, etc.».124

Les exégèses socialistes sont beaucoup plus nuancées, mais si en général leurs auteurs ont perdu toute illusion sur ce que fut le rôle des communistes dans la guerre civile, s'ils en avaient, ils rectifient rarement leurs jugements sur les anarchistes, comme dans les deux ouvrages, excellents par ailleurs, de Zugazagoitia, ministre républicain livré par les nazis à Franco et fusillé, et de l'Anglais Hugh Thomas : ils reconnaissent l'assassinat de Nin par les moscoutaires, mais n'analysent jamais l'affrontement fondamental entre ces derniers et les anarchistes.

L'expérience autogestionnaire libertaire fut passée sous silence, alors qu'elle est historiquement et socialement le fait le plus important de la guerre d'Espagne et qu'elle se déroula dans des régions agricoles très diverses comme l'Aragon et l'Andalousie, pauvres, ou le Levant, riche, ou dans la concentration industrielle la plus importante d'Espagne, celle de Catalogne, et enfin dans des régions moins traditionnellement anarchistes comme l'Extramadoure et la Castille dont les portions républicaines, tant qu'elles ne furent pas conquises, connurent aussi leurs expériences collectivistes dirigées par le peuple.

Enfin, on a toujours simplifié le déroulement politico-militaire de la guerre d'Espagne suivant le même schéma : aide militaire germano-italienne supérieure à l'aide russe, fermeture des frontières et non-intervention franco-anglaise, d'où abandon de la République espagnole et sa défaite. Ceux qui se veulent un peu plus analystes ajoutent : mésentente entre les partis de gauche, indiscipline et sabotage anarchistes.

La vérité est beaucoup moins simple et encore beaucoup plus triste.

Il y eut en Espagne un double événement, il y eut une guerre civile, mais aussi une révolution. Cette révolution ne fut désirée que par les anarchistes et le peuple en général, et sa première manifestation fut d'arracher pour sa défense les armes au gouvernement républicain. Ce dernier, en bon gouvernement bourgeois, ne voulait pas les donner, et espéra jusqu'au dernier moment, avant le déclenchement de l'insurrection fasciste, juguler celle-ci par les seules forces «légales», l'armée et la police, dont la désertion massive vers le camp des factieux le força bien à armer les ouvriers.

A ce moment se passe ce que l'on tait dans presque tous les manuels, sauf chez des auteurs tels qu'Orwel, Paz, Leval, Chomsky ou Semprun, c'est-à-dire que le peuple se bat sur deux fronts : il contient ou repousse les militaires sur le front de la guerre civile, et il fait la révolution sur le front intérieur. Et c'est là qu'on assiste à cette extraordinaire «leçon de choses anarchiste», dans le bon sens du terme, et qu'on voit un secteur immense de l'économie espagnole fonctionner par et pour le peuple. J'y reviendrai dans un dernier paragraphe, mais je veux en terminer d'abord avec le double aspect politique et militaire.

Cette révolution, où il ne s'agissait pas moins que de déposséder le capital, mais aussi l'État, de la propriété et de la direction des moyens de production et de l'agriculture, et qui commença à se réaliser, devait rassembler contre elle deux forces «de gauche» de grande importance. D'abord tout ce que le gouvernement républicain comptait de bourgeois et de socialistes de droite, puis le PCE. On sait que celui-ci avait à peine quelques milliers d'adhérents en 1936, et 10 députés aux Cortès (moins que les nationalistes basques !). Mais un fait nouveau et primordial allait lui faire jouer un rôle décisif dans la guerre d'Espagne : l'URSS décidait d'envoyer des armes, des tanks, des avions et de la nourriture au gouvernement républicain, ce qui permit à celui-ci de résister pendant plusieurs années.125 Mis à part une petite aide mexicaine, et ce qui continua à passer depuis la France, cet appui militaire allait être le seul que recevrait l'Espagne républicaine. Elle allait aussi le payer très cher. Il s'agissait de Staline, ne l'oublions pas, un homme qui ne donnait rien pour rien et qui ne s'embarrassait pas d'idéologie. La République dut payer d'abord avec l'or de la banque d'Espagne.126 Semprun-Maura cite le chiffre de 510 millions de grammes, qu'on embarqua dès le 25 octobre 1936 en direction d'Odessa. Les armes commencèrent à arriver trois jours après... on voit que la confiance régnait. Cet armement sera d'ailleurs constitué de tanks modernes et d'avions excellents, mais aussi de tout un matériel désuet dont le président Aguirra dira «qu'il datait de la guerre de Crimée», ce qui sera confirmé par Krivitsky, chef de l'espionnage russe en Europe qui franchira plus tard le «rideau de fer» et racontera ses mémoires. On voit donc que, contre l'or espagnol, le gouvernement soviétique se débarrassait d'abord de son vieux matériel. Une partie de cet or, raconte Krivitsky dans ses Mémoires,127 passa aussi par ses mains — car Staline lui avait confié tout spécialement le secteur espagnol — et servit à créer dans toute l'Europe différents bureaux d'achats s'occupant de fournir les armes, sans que l'URSS risquât d'enfreindre la non-intervention. C'est ainsi que le PC français en reçut une bonne partie et Hernandez, ex-dirigeant du PC espagnol passé aussi dans l'autre camp, témoigne que ce fut une bonne affaire : «Le PC français, entre autres, acquit une flottille de 12 bateaux marchands qui sillonnaient les mers pour le compte de la compagnie maritime «France-Navigation» ; il acheta la «Maison du Parti», des automobiles pour ses dirigeants, créa des journaux comme Ce soir, tout cela avec les fonds pour «achats d'armes» que Negrin avait fait déposer entre les mains des dirigeants communistes français, fonds qui, selon Prieto, atteignirent la somme de 2 milliards et demi de francs.»128

Pour compléter l'aspect fructueux et juteux que constitua pour le communisme international la guerre d'Espagne, il faut encore citer Semprun-Maura : «La première décision du gouvernement soviétique est d'annoncer le 3 août 1936 que 1% des salaires mensuels des ouvriers et employés travaillant dans les usines et bureaux d'État serait prélevé pour l'aide à la République espagnole. Bien entendu, pas un sou ne parvint en Espagne (...). Des volontaires pour aller combattre en Espagne se présentent aux organisations du parti, émus sans doute par tout le battage publicitaire. Ils sont arrêtés et déportés en Sibérie, comme le signale Victor Serge dans ses Mémoires (...).»129

La République n'eut pas seulement à régler financièrement l'assistance militaire, elle dut aussi la payer sur le plan politique. Elle dut céder à un chantage qui se manifesta tant que l'aide soviétique continua, c'est-à-dire jusqu'en 1938, et qui consistait à dire : «Débarrassez-vous des trotskystes et des anarchistes, sinon plus d'armes !» Il n'est pas besoin de chercher dans les archives secrètes pour en avoir la preuve ; non, il suffit de lire La Pravda du 17 décembre 1936 : «Quant à la Catalogne, l'épuration des trotskystes et des anarcho-syndicalistes est commencée. Cette œuvre sera conduite avec la même énergie avec laquelle elle a été conduite en URSS.» Vous pouvez lui faire confiance...

Alors commença pour l'anarchisme espagnol cette lutte «triangulaire» que connut Makhno. Il fallait se battre contre Franco, mais il fallait aussi continuellement se battre à l'arrière pour maintenir les conquêtes sociales des paysans et des ouvriers ! On croit rêver : le gouvernement de Madrid et les communistes firent tout ce qu'ils purent, et y réussirent en grande partie, pour détruire une œuvre révolutionnaire, un mouvement de gauche. Tout l'effort de Madrid consista à enlever les usines aux ouvriers et les terres aux paysans. C'est ainsi. «Le danger était patent. Il résidait dans l'antagonisme entre ceux qui voulaient faire progresser la révolution et ceux qui voulaient l'enrayer ou l'empêcher. Autrement dit dans l'antagonisme entre anarchisme et communisme.»130

Car c'est le PCE qui mènera la bataille pour défendre la propriété, restaurer le centralisme et l'autorité de l'État, militariser les milices, aidé en cela par le millier d'agents secrets, de conseillers militaires et de diplomates soviétiques, à la tête desquels on trouve l'ambassadeur à Madrid Rosenberg, le consul de Barcelone Antonov-Ovsenko, les agents du NKVD Krivitsky et Orlov, le général Kleber, aidé aussi par les Togliatti, Marty et autres Geröe, et enfin par leurs propres hommes, les Lister, les Modesto, les El Campesino, dont on gonflera les exploits et la valeur, qu'on «fabriquera» en un mot, suivant la méthode stalinienne.

Le PCE ne fait d'ailleurs pas mystère de ses conceptions de la révolution : «...Ainsi un dirigeant communiste dira en mars 1937 parlant de cette «manie de la socialisation et des saisies» : «Pourquoi les travailleurs sont-ils tombés dans ces erreurs ? En premier lieu par méconnaissance du moment politique dans lequel nous vivons, qui les a amenés à croire que nous étions en pleine révolution sociale.» L'absurdité du mensonge bureaucratique atteint ici un de ses plus beaux sommets : les travailleurs croient vivre une révolution sociale — au point de la faire — mais heureusement le «parti des travailleurs» est là pour les détromper, les armes à la main s'il le faut. Le parti est le «propriétaire de la révolution» et il décide, contre les masses, contre les faits, contre la révolution elle-même, que ce qui est à l'ordre du jour c'est... la révolution bourgeoise ! Dolores Ibarruri l'explique en ces termes dans le journal communiste Mundo obrero du 30 juillet : «C'est la révolution démocratique bourgeoise, qui dans d'autres pays comme la France s'est déroulée il y a plus d'un siècle, qui se réalise maintenant dans notre pays et nous, communistes, sommes les combattants d'avant-garde dans cette lutte(...)».131

Quant à la volonté de Moscou de s'opposer à toute révolution sociale, elle fut toujours évidente, se manifestant par les pressions sur le gouvernement républicain, de Rosenberg, d'Antonov-Ovsenko, d'Orlov, par la lettre de Staline lui-même à Caballero, par le refus de répartir équitablement les armes qui sont confiées au PCE en priorité, les fronts catalans et aragonais étant les plus mal servis, parce qu'aux mains des anarchistes. En fait, la politique soviétique de cette époque est maintenant bien discernable : elle fait tout pour ne pas indisposer les démocraties occidentales, alliées indispensables contre Hitler, et qui, aussi machiavéliques que Staline, avaient tout fait pour détourner les appétits de conquête hitlériens vers l'est. Il ne faut donc pas les effrayer par une révolution sociale en Espagne. Tout est subordonné à la «patrie du socialisme» et on se fout pas mal qu'un peuple exploité depuis des siècles veuille faire sa révolution.

Plus tard, en 1938, l'URSS, amorçant son changement d'alliances et préparant le pacte germano-soviétique, cessera toute aide militaire à l'Espagne républicaine, et les milices internationales feront leur défilé d'adieu à Barcelone après un bel effet oratoire de la Passionaria, qui se rappellera sans doute plus tard ces ignominies soviétiques quand elle condamnera l'invasion de Prague par les tanks russes, ce qui est courageux car elle réside en URSS...

S'il n'y avait pas eu le chantage soviétique, le gouvernement républicain n'aurait pas eu la même attitude. Et l'on vit bien Caballero pencher vers les anarchistes. Mais les Russes le sentirent et réussirent à le faire démissionner. Ce fut dorénavant un homme à eux, Negrin, qui fut président du Conseil.

Par ailleurs l'aide soviétique, que l'on montait en épingle, bénéficia au Parti communiste dont les rangs grossirent non seulement d'adhésions populaires sincères mais aussi de celles des petits industriels et des petits propriétaires terriens qui voulaient résister aux expropriations. Je n'ai pas assez de place ici pour donner les détails de ce camouflage des réactionnaires, de ceux qui n'avaient pu s'échapper en zone franquiste, trouvant dans le PCE une aile protectrice, mais je renvoie le lecteur aux ouvrages cités ceux de Leval, de Paz, d'Orwell, de Semprun, et aussi à ceux de Peirats, de Munis, de Burnett Bolloten, etc.

Par ailleurs, le NKVD ayant envoyé sur place tout ce qu'il avait de meilleur comme agents, les prisons commencèrent à se remplir de trotskystes et d'anarchistes, et un journaliste anglais eut la surprise de se voir accueillir dans une prison barcelonaise en 1938 par le chant de... l'Internationale !

Il était plus difficile d'éliminer les anarchistes, vu leur nombre, que les trotskystes, et on dut alterner avec les premiers l'emploi de la carotte et du bâton. Ainsi on proposa à leurs dirigeants de faire partie du gouvernement ce qu'ils acceptèrent, alors que c'était complètement étranger à leurs principes. Semprun-Maura, dans son ouvrage, les critique beaucoup pour cela, et pour d'autres choses. Je pense comme lui, et comme Leval, plus nuancé, que la base anarchiste espagnole, magnifique, inventive, organisatrice, n'eut pas les chefs qu'elle méritait, surtout après la mort d'Ascaso et de Durruti, celui-ci ayant été justement très lucide et très conscient de ce qui se tramait véritablement. Mais je pense aussi que le rôle des leaders de la CNT et de la FAI était excessivement difficile : absents du gouvernement, ils risquaient de voir la pression soviétique s'y affirmer encore plus ; ministres dans ce gouvernement, ils avalisaient par leur présence une politique antirévolutionnaire. Cependant la cause principale de l'éviction des anarchistes et la confiscation de leur révolution n'est pas dans telle ou telle attitude de leurs dirigeants ou dans le manque d'envergure, certain, de ces derniers mais dans la pression et le chantage soviétiques qui firent que, dès le début de la révolution espagnole, les dés étaient pipés.

Communistes russes et espagnols vont s'attaquer au POUM132 trotskyste parce que plus faible. Andres Nin sera enlevé, torturé et assassiné, et le POUM sera interdit, mais les moscoutaires ne réussiront pas à obtenir des peines de mort du gouvernement républicain et du ministre de la justice nationaliste basque, Irujo, pour ce qui restait de dirigeants trotskystes.

Sentant le danger cependant, les anarchistes décidèrent l'épreuve de force à Barcelone et, en mai 1937, descendirent dans la rue avec les militants du POUM et une partie de l’UGT. Ils en sont maîtres pendant plusieurs jours, mais les ministres anarchistes lancent des appels à leurs militants pour qu'ils déposent les armes, ce qui les démobilise et les désoriente. L'émeute est vaincue. Le dernier acte, politique, de la résistance anarchiste avait eu lieu, mais certaines des expériences autogestionnaires vont passer au travers de toutes les entraves et de toutes les persécutions et continuer jusqu'à la fin de la guerre.

Entre-temps, le NKVD — ou ses représentants espagnols — a assassiné des centaines de militants anarchistes, dont les deux intellectuels libertaires italiens Barbieri et Berneri. Durruti a été tué dès novembre 1936 sur le front de Madrid par une balle perdue, dont on ne saura jamais la provenance.133

Tout ce qu'on sait, c'est que l'immense popularité, l'intégrité et la sagacité politique du leader anarchiste auraient été d'un immense secours pour résister aux empiétements communistes. Et le PCE le savait bien qui essaya contre toute vraisemblance d'accréditer la version d'un Durruti se rapprochant de lui, sous prétexte qu'il aurait lancé la fameuse phrase : «Je suis prêt à renoncer à tout, sauf à la victoire», phrase qu'il n'a jamais prononcée.

En revanche, on peut citer ici ce qu'il répondit effectivement au journaliste canadien Van Passen quelques mois avant sa mort :

«Nous sommes disposés à en finir avec le fascisme, une fois pour toutes, et cela en dépit du gouvernement. [...]

«Aucun gouvernement au monde ne combat le fascisme pour le supprimer. Lorsque la bourgeoisie voit le pouvoir lui échapper des mains elle a recours au fascisme pour maintenir ses privilèges. C'est ce qui arrive en Espagne. Si le gouvernement républicain avait désiré mettre les fascistes hors de combat, il y a belle lurette qu'il aurait pu le faire. Au lieu de les combattre à fond il n'a fait que chercher des compromis et des accords. [...]

«Comme démocrates bourgeois, ces messieurs ne peuvent avoir d'autres idées que celles qu'ils professent. Mais le peuple, la classe ouvrière sont las d'être trompés. Les travailleurs savent ce qu'ils veulent. Nous luttons non pour le peuple, mais avec le peuple, c'est-à-dire pour la révolution. Nous avons conscience que dans cette lutte nous sommes seuls et que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Nous savons d'avance quelle sera l'attitude de la Russie. Pour l'Union soviétique, ce qui compte c'est sa tranquillité. A cette tranquillité, Staline a sacrifié les travailleurs allemands qui vivent sous la barbarie fasciste. Avant, c'était les travailleurs chinois qui avaient fait l'expérience de cet abandon. Nous sommes instruits, nous voulons mener notre révolution, nous la voulons pour aujourd'hui et non plus tard, après la prochaine guerre européenne. Notre attitude sera un exemple pour les ouvriers d'Allemagne et d'Italie, ils verront comment lutter contre le fascisme.»134

On voit les idées de Durruti, sa lucidité, et ce qu'il en est de son prétendu rapprochement avec les thèses communistes.

L'expérience autogestionnaire
 
 
 

Les collectivités agricoles
Au fur et à mesure que la colonne Durruti avançait en Aragon, dès les premiers mois de la guerre, elle libérait des villages qui y instauraient une collectivisation anarchiste, non pas imposée par la colonne, mais simplement favorisée par elle. Cette «autogestion agraire» se produisit d'ailleurs en Andalousie, en Castille, dans la petite portion d'Extramadoure au pouvoir des républicains, au Levant, en Catalogne et en Aragon. Si je parle plus longuement de l'expérience aragonaise, c'est que d'une part elle est plus connue,135 et que d'autre part la position géographique de l'Aragon libertaire, séparé de la Castille républicaine par le front franquiste, adossé à la Catalogne plus libertaire encore que lui, permit un développement plus autonome qu'ailleurs, jusqu'au moment où la colonne Lister vint arrêter le déroulement de cette expérience, sinon unique, du moins très rare, puisqu'il faut remonter à Makhno pour trouver une gestion agricole collective semblable.

En revanche, l'autogestion industrielle, dont je parlerai ensuite, est évidemment dans le droit fil des expériences conseillistes allemandes, hongroises, italiennes, mais elle dura beaucoup plus longtemps.

La révolution agraire put également continuer, par endroits jusqu'en 1939, malgré les oppositions gouvernementales et communistes.

Voici d'abord quelques chiffres, donnés par le militant et écrivain libertaire Gaston Leval dans Espagne libertaire :

Aragon 400 collectivités agraires
Levant 900 — —
Castille 300 — —
Extramadoure 30 — —
Catalogne 40 — —
Andalousie chiffres inconnus.

On voit que l'autogestion dans l'agriculture levantine toucha beaucoup plus de villages qu'en Aragon, mais, compte tenu de ce que celui-ci est beaucoup moins peuplé que le Levant et que la moitié de son territoire était aux mains des franquistes, on comprend que la collectivisation y fut véritablement généralisée. Aussi, lorsque les ennemis des anarchistes prétendirent que la collectivisation avait été le fait de la «terreur» anarchiste, était-il facile de répondre qu'une telle terreur ne pouvait s'appliquer à personne, puisque les villages agricoles aragonais étaient autogérés par la majorité et parfois la totalité de leurs habitants, qui décidaient en assemblée et par vote de la marche à suivre dans tous les domaines. Il est remarquable que, là où les anarchistes étaient en minorité, comme cela arriva en Extramadoure, l'ensemble de la population de tel ou tel village ait appliqué l'autogestion, et que chaque fois que les anarchistes aragonais étaient en majorité, ils aient laissé les autres militants des partis de gauche participer à la gestion. Parfois même, comme à Asco, les familles des condamnés fascistes purent s'intégrer à la collectivité avec les mêmes droits et les mêmes devoirs que les autres paysans.

La collectivisation toucha donc en Aragon la majorité de la population agricole puisque au Congrès de Caspe, en février 1937, les 275 villages participants représentaient 140.000 familles, et que ce chiffre ne cessa d'augmenter jusqu'à octobre, date où la dissolution du Conseil d'Aragon et l'envoi par Madrid de la colonne Lister stoppèrent la progression et, dans la plupart des cas, l'expérience.

La constitution du «Conseil d'Aragon» traduisit le souci et la capacité anarchistes de créer un organisme central, destiné à prendre en charge les problèmes communs, et surtout ceux de la distribution et de la guerre car les collectivités aragonaises comprenaient fort bien que si elles étaient maîtresses de leurs forces armées, elles pouvaient non seulement résister aux fascistes et les vaincre au besoin, mais aussi tenir tête aux empiétements du pouvoir central de Madrid. On sait que ce fut la grande préoccupation de Durruti de prendre Saragosse, ce qui aurait menacé la Navarre franquiste et aurait pu empêcher la conquête du Guipuscoa et la clôture de la frontière française, événements décisifs des premiers mois de la guerre. Toute la frontière française eût été alors en contact avec la zone républicaine, et, étant donné les sympathies de Blum et du Front populaire pour elle, c'eût été un changement primordial. On sait que Durruti fut doublement empêché d'avancer sur Saragosse : d'une part, l'armement soviétique fila à Madrid, et, d'autre part, on préféra au QG de Barcelone une ridicule attaque sur les Baléares à une percée sur le front aragonais. Pour couronner le tout, on supplia Durruti, deux mois après, d'abandonner ce front pour aller prendre un poste à Madrid, terriblement menacée, ce qu'il accepta avec beaucoup d'hésitation, et ce qui devait lui coûter la vie.

Il est curieux que le mot «collectivité» se soit répandu en Espagne pour désigner l'expérience autogestionnaire, alors que jusqu'alors les révolutions populaires avaient toujours employé les mots «commune», «soviet», «conseil», «syndicat». Gaston Leval dit à ce sujet : «[...] et le mot collectiviste fut adopté aussi vite, et se répandit avec la même facilité.

«Il n'est pas interdit d'émettre l'hypothèse que ces deux vocables — collectivité et collectivisme — désignaient mieux, pour les populations, le sens moral, humain, fraternel que ne le faisaient les mots syndicats et syndicalisme. Question d'euphonie peut-être, et d'ampleur de vue, d'humanisme : l'homme au lieu du producteur».136

Dans la plupart des collectivités agraires les mêmes principes libertaires furent appliqués. L'entrée dans la collectivité devait être volontaire ; des paysans furent donc libres de ne pas y participer, et cela se produisit parfois, mais dans ce cas ils ne pouvaient exploiter personne et n'avaient donc pas d'ouvriers agricoles à leur service. On retrouve les idées de Proudhon. Dans l'ensemble, les paysans entrèrent en masse dans la collectivité, qui disposa à ce moment-là de leurs propres terres, des terrains communaux, et des terres des grands propriétaires chassés par la révolution. On vit alors la gestion de toutes ces terres par les paysans, la prise en charge par eux-mêmes de l'école, de l'administration, et souvent aussi on appliqua la décision de supprimer l'argent, ce qui eut effectivement lieu dans plusieurs villages, mais posa des problèmes quand il fallait se rendre dans des villages ou des villes qui n'avaient pas supprimé l'argent et qui n'acceptaient pas les «bons» émis en remplacement et valables seulement localement. Ces limitations à ces indéniables audaces autogestionnaires ne me semblent pas en réduire la portée ni prêter à sourire,137 mais prouvent seulement, ce qui donne raison à la CFDT et au PS, qu'on ne peut réussir une révolution autogestionnaire que si elle est généralisée. Il ne faut cependant pas retarder éternellement la prise en charge des terres ou des usines par ceux qui les travaillent sous prétexte qu'il n'y a pas eu prise du pouvoir au sommet. S'il faut choisir une priorité, mieux vaut que ce soit la première.

C'est pourquoi les paysans aragonais n'attendirent pas qu'un mot d'ordre leur parvienne d'en haut («Ça y est les gars, nous avons le pouvoir... à Paris... ou à Madrid... vous pouvez commencer l'autogestion !») pour s'emparer des terres et les faire fructifier.

Il faut donc rappeler que même si certaines innovations, comme la suppression de l'argent, furent prématurées, l'ensemble des rouages de la province fonctionna non seulement sur le plan agricole, mais aussi sur d'autres plans. Et les anarchistes ne se contentèrent pas de parer au plus pressé, par exemple la récolte des moissons ou l'exploitation des propriétés existantes, ils agrandirent souvent les possibilités des communes, développèrent l'irrigation, le reboisement, créèrent de nouvelles cultures ou de nouveaux élevages de volailles. On a calculé que les rendements s'accrurent en moyenne de 30 à 50%. Les techniques s'améliorèrent, des fermes pilotes furent créées. Quand deux paysans se mariaient ils avaient droit à une semaine de congés payés et la coopérative leur donnait, puisque tout était collectif, une maison et des meubles. Connaissant l'état social qui régnait dans l'Espagne de 1936, on réalise l'immense progrès que de telles mesures pouvaient représenter, surtout dans la campagne et la montagne aragonaises particulièrement pauvres (le film de Bunuel, Las Hurdes, est de 1932...).

Par ailleurs, dans une Espagne républicaine dont un des soucis majeurs allait devenir le ravitaillement, et qui connut très vite une terrible sous-alimentation, les villages aragonais satisfirent non seulement à leurs besoins mais purent aussi ravitailler les troupes, telles la colonne Durruti, et souvent même les grandes villes catalanes.

L'expérience levantine est moins connue, car les témoignages écrits sont beaucoup plus rares que pour l'Aragon. Mais de nombreux témoins de cette époque vi