GENRE ET SEXUALITÉ





Offensive
Édité par Offensive Libertaire et Sociale (OLS)
pp. 10 à 29.
n°4 — Octobre 2004



 
 

GENRE ET SEXUALITÉ





Offensive
Édité par Offensive Libertaire et Sociale (OLS)
pp. 10 à 29.
n°4 — Octobre 2004
 
 
 

La libération sexuelle aurait eu lieu. Bel alibi pour permettre à l’économie du sexe de rattraper le retard qu’elle avait sur les autres domaines industriels. Pas une publicité qui ne mette en avant des femmes nues pour vanter les mérites d’un yaourt ou d’une voiture, pas un seul spot qui ne vante une boisson sans jouer sur l’ambiguïté du plaisir qu’elle procure : le sexe (hétérosexuel et mâle) devient la forme par excellence du plaisir et du désir. Il n’y aurait de désir et de plaisir que sexuels : il faudrait jouir facilement, intensément et fréquemment. «Tout de suite et dès que je le veux»: la sexualité est entrée à l’ère de la consommation.

Mais la consommation n’est pas égalitaire : entre ceux qui payent et celles qui posent, entre ceux qui achètent et celles qui se vendent, il y a un fossé que les médias creusent chaque jour. Le corps des femmes est présenté comme un objet de plaisir. Un objet, c’est le message.

Cependant, les hommes non plus n’échappent pas au rouleau-compresseur des nouvelles normes de beauté et de comportement. De Jean Gabin à Brad Pitt, la beauté masculine se serait efféminée. Ce qui est sûr, c’est que les multinationales espèrent bien faire grimper les chiffres de vente des produits de beauté masculins au niveau des profits colossaux générés par l’industrie cosmétique féminine.

Mais si la sexualité est toujours le lieu d’inégalités, ce n’est pas le simple fait du capitalisme, qui prolifère sur le terreau du patriarcat, mais bien la conséquence logique de la domination masculine. Les représentations sociales de la sexualité sont incroyablement pauvres, dominatrices et hétéro-sexistes, alors que le corps en son entier peut être un terrain de jeu sans pareil et que le plaisir, c’est l’Autre dans toutes ses dimensions, quel que soit son sexe.

L’ignorance qu’ont les femmes (et les hommes) de leur corps est une source de souffrances et de frustrations. S’il est indispensable de rappeler que nul-le ne doit nous libérer, et que l’émancipation sera l’œuvre des seul-e-s opprimé-e-s, il est tout aussi indispensable de questionner les modèles de libération qui nous sont proposés.


L’INSTINCT SEXUEL N’EXISTE PAS





Croire que la sexualité humaine obéit à une pulsion naturelle ou instinctive revient à légitimer nombre de comportements dominateurs et sexistes appris au cours de la vie. La sexualité humaine est une construction sociale et on peut donc vouloir la révolutionner.
 
 
 

DEPUIS FREUD (au moins), on a coutume de penser la sexualité comme une pulsion irrépressible et naturelle que la société refoulerait ou sublimerait. Même les mouvements de libération sexuelle, dans la droite lignée de Diderot, Fourier ou Reich, considèrent que la sexualité humaine originaire est bonne, et que c'est la société qui l'empêche de se développer, qui la restreint ou la corrompt. Au vu d'un certain nombre de travaux, il est désormais possible de penser autrement : la sexualité en tant que telle est une pure construction sociale et il n'existe aucun «instinct» sexuel préexistant à la société qui le construit.

PAS DE SEXUALITÉ NATURELLE

Les travaux de Boris Cyrulnik1 montrent clairement à quel point le vécu conditionne ce qu'on appelle la sexualité. Ses études sur les enfants «sauvages», comme toutes celles sur le sujet, montrent bien que les enfants non-socialisés n'ont rien qui se rapproche de ce que l'on appelle sexualité. Élevé par des ânes, un enfant pourra avoir du désir sexuel, mais seulement pour les mulets qu'il a côtoyés durant sa vie. Pour les enfants totalement «sauvages», il faut dans le meilleur des cas plusieurs années de socialisation pour que le désir sexuel apparaisse, sans quoi il ne se manifeste pas, y compris dans des mises en situations «érotiques». Voilà qui permet déjà d'entamer sérieusement la conception naturaliste de la pulsion sexuelle irrépressible qui nous gouvernerait toutes et tous.

LIBÉRATION OU NORMALISATION SEXUELLE ?

Michel Foucault a été l'un des premiers à jeter un pavé dans la mare du «naturalisme sexuel». En pleine période de durcissement des affrontements entre puritanisme et libération sexuelle, il écrit le premier tome de son Histoire de la sexualité : La volonté de savoir.2 Dans cet ouvrage, il s'attaque à l'«hypothèse répressive» qu'il juge être erronée, voire instrumentalisée au service d'une norme sociale. En effet, selon cette hypothèse répressive dont les méfaits sont couramment dénoncés par la quasi-totalité de l'extrême gauche, la sexualité aurait été, depuis l'avènement de la bourgeoisie (en gros le XVIIe siècle), la cible d'une répression croissante. Au contraire, Foucault étudie l'archéologie de la sexualité moderne, en montrant combien, c'est en réalité le mouvement inverse qui s'est opéré. En lieu et place d'une répression, c'est une mise en dispositif, une mise en discours qui a eu lieu depuis cette époque. La sexualité n'a pas été réprimée, elle a été au contraire étudiée, analysée, pensée, discutée, incitée, etc. La psychanalyse est alors l'apogée de ce dispositif normalisateur. Car si Foucault refuse que la sexualité ait été réprimée, ce n'est pas pour autant qu'il considère qu'une libération a eu lieu. En effet, il faut selon lui penser l'évolution autrement.

La sexualité n'a pas de signification préexistante au sens qu'une société lui donne. Ainsi, il est possible de voir les traces d'une mise en discours, d'une scientificisation de la sexualité dès le XVIIe siècle. L'Occident, à l'inverse de l'Orient qui en a fait un art (Foucault parle de l'ars erotica oriental), a mis en place une scientia sexualis, une science de la sexualité. D'un phénomène important, mais peu étudié auparavant, la sexualité a été disséquée, analysée, on l'a soumise à la question et promue au rang de déterminant des comportements sociaux. Il suffit de repenser aux théories freudiennes du lapsus ou de la libido qui motiverait inconsciemment l'ensemble des attitudes et désirs, pour comprendre ce que veut dire Foucault. L'Occident s'est efforcé de parler à tort et à travers du sexe, au point d'en faire une chose primordiale, «la» chose primordiale pourrait-on presque dire : tout trouble est susceptible d'être sexuel, toute motivation peut trouver sa source dans une pulsion refoulée, être vraiment soi-même signifie assumer pleinement ses désirs, etc. Ce que dit Foucault, ce n'est pas que la sexualité de la Renaissance ou du Moyen-Âge était mieux ou moins bien : il analyse simplement le socle qui fait exister le sexe tel qu'il est aujourd'hui. Et ce socle est celui de la normalisation psychanalytique et inquisitrice du pouvoir : pas forcément du pouvoir étatique, mais du micropouvoir, celui qui, à chaque instant fait que les individu-e-s s'efforcent d'agir en adéquation à ce qui est normal, à la norme sociale. Comme il le dit très clairement en conclusion de son ouvrage : «Et nous devons songer qu'un jour peut-être, dans une autre économie des corps et des plaisirs, on ne comprendra plus bien comment les ruses de la sexualité, et du pouvoir qui en soutient le dispositif, sont parvenues à nous soumettre à cette austère monarchie du sexe, au point de nous vouer à la tâche indéfinie de forcer son secret et d'extorquer à cette ombre les aveux les plus vrais. Ironie de ce dispositif : il nous fait croire qu'il en va de notre “libération”.»

L'INJONCTION AU SEXE

Même si Foucault, qui est mort en 1984, ne parlait pas évidemment de la situation à l'aube du XXIe siècle, il est clair que l'injonction permanente à la sexualité, notamment au travers de la publicité, où le plaisir sexuel est un argument de vente pour le moindre soda, véhicule ou produit laitier (sous-entendu : «buvez-ça, conduisez-ça ou mangez-ça, le plaisir que vous en retirerez sera sexuel et immédiat»), participe de cette mise en discours du sexe, de cette injonction sexuelle permanente. On s'aperçoit d'ailleurs que cette injonction est non seulement puissante, mais aussi qu'elle définit le cadre même de ce que doit être la sexualité. Si boire un soda est présenté comme le moyen d'atteindre un orgasme instantané, la conception du sexe qui en découle est justement celle d'un plaisir immédiat, renouvelable à volonté, et qui doit être la norme pour toute personne. La conception de la sexualité qui en dérive est donc profondément individualiste, souvent machiste, et toujours consumériste : «tout, tout de suite, et maintenant», oblitérant de la sorte les plaisirs différents qui laissent la place au temps et à l'autre.
 
 




LES SCRIPTS SEXUELS

Toute cette complexe machinerie sociale qu'est le dispositif de normalisation sexuelle se concrétise dans les comportements érotiques au quotidien. Tout d'abord, il est clair que l'arsenal psychanalytique et, plus couramment, la simple opinion commune stigmatisera tout comportement déviant de la norme : homosexualité, bisexualité, plurisexualité, monosexualité, absence de sexualité, etc. Mais cette pesanteur sociale se manifeste aussi dans les attitudes mêmes liées au sexe. Deux auteurs américains, John Gagnon et William Simon3 ont ainsi développé le concept de script sexuel qui permet de comprendre la sexualité, non comme le principe originaire duquel découleraient les autres phénomènes sociaux, mais bien comme le dérivé d'un contexte social et historique donné. En gros, cela consiste à repérer les régularités sociales dans les comportements sexuels, et d'en définir les grandes lignes afin de les analyser. Le substantif «script» permet ainsi de penser la sexualité comme le déroulement scénarisé d'une dramaturgie établie socialement, et qui concerne à la fois la perception et l'interprétation des événements psycho-physiologiques liés au plaisir et à l'excitation. Ainsi, «une jeune fille qui se demande si elle va avoir un premier rapport sexuel avec son petit ami doit prendre en compte la manière dont sont perçues socialement les femmes qui “le font”, sa propre interprétation de ce que l'événement signifierait pour elle avec ce partenaire, ainsi que les conversations éventuelles avec son petit ami sur le fait que leurs contacts physiques ne sont pas allés jusqu'au bout de ce qu'on attend aujourd'hui d'une relation entre deux amoureux, et enfin les réactions des paires à qui elle va conter la nouvelle».4 Les scripts sont donc un élément structurant pour l'imaginaire sexuel et la perception des individu-e-s : un script récurrent dans nos sociétés prévoit que c'est à l'homme de faire les propositions. De la même façon, la séquence sexuelle est généralement encodée par étapes : baisers, puis caresses sur le corps, puis attouchements génitaux, et enfin pénétration. Gagnon note ainsi qu'au cours du XXe siècle, ce déroulement qui mène à la pénétration (socialement considérée comme un aboutissement) s'est allongé, et qu'il s'effectue de moins en moins avec le/la même partenaire : la première relation sera plus souvent une mise en œuvre du baiser, puis la seconde ira plus loin dans le script, et ainsi de suite. De la même façon, se déshabiller totalement avant de commencer les caresses est la preuve d'une plus grande intimité acquise par des couples de longue date, alors que dans les scripts de découverte sexuelle, le déshabillement participe plus souvent à l'élaboration d'une scène. Même ce que l'on pense comme «spontanéité sexuelle» est inscrit et scripté en fonction des lieux, moments et attitudes qui le rendent possible. Il faut enfin garder à l'esprit que ces scripts ne sont pas neutres : ils s'organisent à partir des normes de comportement qui structurent la société, et apprennent ainsi notamment une différenciation sexistes des attitudes.5 Et la force des scripts est justement de permettre aussi à deux conceptions inégalitaires et antinomiques de coexister (et donc de se pérenniser) par compromis et apprentissages différenciés.

Il n'existe pas de phénomène humain qui n'ait de sens (ou qui ne soit défini, et donc construit) socialement. La sexualité n'échappe évidemment pas à cet état de fait. Pouvoir penser la sexualité en termes de construction sociale et de dispositif normalisateur plutôt que de pulsion naturelle à assouvir peut permettre de prendre le recul suffisant pour refuser les injonctions dominatrices et sexistes qui se camouflent sur le mode du «c'est naturel, on n'y peut rien». Cela ne signifie pas qu'il soit facile d'être libre de définir totalement sa propre sexualité, en parfaite adéquation avec les envies que l'on peut avoir, mais cela permet tout au moins de refuser la culpabilisation qui frappe tout désir anormal et de combattre le consumérisme, qui phagocyte aussi peu à peu cette dimension de la vie. Le queer assume la construction à la racine de la sexualité, et se propose justement de jouer à l'extrême avec cette potentialité qu'offre la maîtrise de tout dispositif6 : jouons alors à ce qui nous plaît, et ne nous embarrassons pas de normes ou de nature. Ne libérons pas notre sexualité, car ce serait pour la jeter aussitôt dans les bras de l'inquisition normalisatrice, mais construisons-la plutôt selon nos envies et utopies.
 
 
 

Pirouli

À LIRE :

Michel Foucault
Histoire de la sexualité
T.1 La volonté de savoir
Éd. Gallimard (1976)

Un classique déstabilisant, qui bat en brèche des idées reçues, qu'elles soient «réactionnaires» (comme l'hystérie féminine), ou «engagées» (comme la répression sexuelle} et rapproche l'idée de sexualité de celle de dispositif.
 

À VOIR :

Venus Boyz
Film suisse de Gabriel-le Baur
(2002)

Ce documentaire nous fait rencontrer plusieurs femmes transgenres vivant aux États-Unis.
Ces individus nés avec un sexe féminin ont choisi de transgresser pour une soirée ou pour une vie la frontière qui les séparait du masculin : certaines endossent les habits de la virilité, d'autres choisissent l'androgynie, d'autres encore inventent tout simplement d'autres genres... Un film humain et politique qui permet de mesurer la dimension subversive et émancipatrice du mouvement queer.


PROBLÈMES SEXUELS ET PROBLÈMES SOCIAUX



Suzanne Képès, auteure de nombreux ouvrages sur la sexualité et les femmes, donne aujourd’hui des consultations de psychosomatique de la sexualité. De sensibilité fortement libertaire, elle présente brillamment, dans son livre «Le corps libéré. Psychosomatique de la sexualité» les maux principaux de la sexualité contemporaine et les entraves sociales au bonheur des individu-e-s. Cet ouvrage, remarquable par sa sagesse, est à conseiller à tout-te-s, jeunes ou âgé-e-s, célibataires ou en couple.
 

Vous avez été médecin du travail, gynécologue, fondatrice du Planning familial. Vous donnez aujourd'hui des consultations de psychosomatique de la sexualité. Pouvez-vous préciser ce qu'est la psychosomatique ?

Cela vient de deux termes : «psyché», l'esprit, et «soma», le corps. Elle n'est pas enseignée dans les facultés de médecine. La psychosomatique part de l'idée qu'il y a des liens étroits entre les conflits dans le mental et les conséquences corporelles.

Vous parlez de la bisexualité psychique qui montre que la séparation hommes-femmes n'est pas si simple ?

La bisexualité psychique existe chez tous les êtres humains. C'est un potentiel qui n'a pas toujours la capacité de se manifester ni d'être reconnu par la personne elle-même. C'est une réalité surtout évoquée par le psychanalyste Jung. Elle part de l'idée que dès qu'on est un être humain, on a des côtés qui sont la tendresse, la douceur, chez les hommes comme chez les femmes. Aujourd'hui, on se rend compte qu'il y a forcément chez l'être humain des hormones qui proviennent des deux sexes. La bisexualité psychique est sous-tendue par une bisexualité hormonale.

Les besoins économiques, publicitaires font qu'il est plus commode pour une société de diviser le genre humain avec, d'un côté, les hommes et, de l'autre, les femmes.

Cette situation est une source de souffrance extrême. L'immixtion de la société dans les genres est massive. Les batailles contre l'homosexualité existent toujours d'ailleurs. Pourtant, on ne naît ni hétérosexuel ni homosexuel. Mais, le poids et la violence de la société dans l'intimité même du corps, du cerveau et de l'apparence est une violation de la personnalité. Dans une époque tourmentée comme la nôtre, souvent notre seul possibilité de nous évader, est de laisser se développer en nous l'aspiration à la liberté, y compris du corps.

Vous dites que la normalité n'existe pas lorsqu'on parle de sexualité. Toutefois, on trouve chez les personnes qui viennent vous consulter un certain nombre de problèmes récurrents.

Si on commence par les femmes, il est classique de retrouver comme trouble psychosomatique le vaginisme, qui est la contraction involontaire du vagin, et les dyspareunies (douleur durant les rapports sexuelles, à l'entrée du vagin ou dans le fond). Il est apparu que dans tout ces cas, il y avait la possibilité d'un traitement psychothérapeutique.

Pendant longtemps on a confondu le désir et le plaisir, ce qui fait qu'on catégorisait ces femmes sous le nom de frigides. Cette étiquette a été le début du complot contre les femmes. Mais les hommes ne savaient pas et ne savent toujours pas que, pour que les femmes aient du plaisir, il faut qu'elles soient éveillées aux sensations voluptueuses sur les endroits de leur corps qui sont faits pour ça (le clitoris et son capuchon, ainsi que les lèvres à l'entrée du vagin, riches en corpuscules érogènes, à la différence du fond de celui-ci). C'est possible à condition que les caresses ne soient pas faites de manière maladroite. Un homme peut être guidé à la condition qu'il accepte d'être guidé et que sa partenaire accepte de le guider. Nombre d'hommes viennent en consultation avec leur femme, en disant qu'elle est frigide. Je leur demande alors comment ils le savent. Ils répondent qu'elle ne jouit pas quand ils la pénètrent. Je leur demande comment ils savent qu'une femme doit jouir quand ils la pénètrent. Ils disent que si le bon Dieu leur a donné un pénis, c'est pour faire jouir leur compagne. Je dois leur expliquer que le pénis ne sert pas à cela, mais à beaucoup d'autres choses : à les faire jouir eux-mêmes, à donner des enfants, etc. Il faudrait qu'ils apprennent les endroits qui font plaisir à leur compagne, et s'ils ne le savent pas, qu'ils le lui demandent. Actuellement, le grand travail est d'informer les gens. Il n'existe pas de véritable éducation sexuelle. Elle est faite de tabou, notamment chez les femmes.

Le regard masculin est aussi source de souffrances dans les relations sexuelles ?

Les femmes ont depuis des millénaires été attentives aux appréciations de valeur érotique que les hommes portent sur elle. Leur situation dans la société étant inférieure, elles ont tendance à croire que ce que disent les hommes est la vérité. La sexualité reflète une situation qui se joue dans la société à tous les échelons. Beaucoup de femmes pourraient avoir plus de valeur professionnelle, commerciale, politique si elles étaient libres d'exprimer leur joie, leur plaisir sans tenir compte du regard masculin. Nombre d'hommes se fondent sur le modèle de la télévision où les femmes sont censées se tordre de joie quand les hommes les pénètrent. Il y a une falsification des médias, pas toujours de manière volontaire, mais souvent parce qu'ils sont ignorants de la réalité humaine.

Les souffrances masculines sont tout aussi fréquentes, bien que vécues différemment.

Les hommes sont pris dans un étau de publicité féroce et d'images sur la virilité avec l'obligation d'avoir des muscles développés et un pénis triomphant. L'homme impuissant ou qui éjacule de manière précoce devient honteux. La prolifération des sexologues

 

LA SEXUALITÉ FRANÇAISE CONTEMPORAINE



L’âge des premières règles est tombé à 12 ans, soit 3 ans plus tôt que pour les filles du début du XXe siècle ! Pour les garçons, la première masturbation se situe à un âge médian d'environ 14 ans : 2/3 des garçons se sont masturbés avant d'avoir connu un premier baiser sur la bouche. Pour les filles, l'auto-érotisme, lorsqu'il existe, est bien plus tardif: 42% des femmes contre 82% des hommes déclarent pratiquer la masturbation en 1993.

L'âge moyen du premier baiser est de 14 ans, alors que le premier «rapport sexuel» est déclaré aux alentours de 17 ans et demi, et ce, quelque soit le sexe (même si tes garçons déclarent, dans 61% des cas, l'avoir fait par désir, curiosité ou attirance et les filles, dans 59% des cas, par amour ou tendresse).

6% des garçons et filles déclarent pouvoir être attirés par une personne du même sexe, mais seulement un sur 100 et une sur 200 affirment une attraction exclusive. Les enquêtes masculines révèlent 4,1% d'hommes ayant eu un rapport avec un autre homme (96,6% de ces hommes ont par ailleurs des rapports avec des femmes). Les chiffres de lesbianisme sont malheureusement inconnus.

La question «au total, au cours de votre vie, avec combien de personnes (du sexe opposé) avez-vous eu des rapports sexuels ?» n'est pas comprise de façon identique par les deux sexes : les hommes répondent en moyenne 11,3 et tes femmes 3,4 ! Les hommes se réfèrent ainsi à des «actes», les femmes à des «relations».

L'éventail des pratiques s'élargit considérablement chez les jeunes générations (même si les hétérosexuel-le-s de moins de 20 ans ont encore des pratiques moins diversifiées que leurs aîné-e-s) : en 1993, les caresses bucco-génitales (fellation et cunnilingus) ont été pratiquées par 90% des personnes de 25-34 ans, contre 60% des personnes de plus de 54 ans. En 1992, 30% des hommes et 24% des femmes déclarent avoir pratiqué au moins une fois la sodomie au cours de leur vie (contre 19% et 14% en 1970). Les répondant-e-s déclarent plus souvent l'activité que la passivité dans les caresses génitales : au cours du dernier rapport, la masturbation sur le partenaire est déclarée par 53% des hommes et 44% des femmes (alors que seulement 40% des femmes et 32% des hommes disent l'avoir été).

Le couple fonctionne sur un schéma tripartite. Les deux ou trois premières années de vie commune en sont la première phase, et se caractérisent par une moyenne de 3 à 4 rapports par .../... semaine, une forte exigence attachée à l'exclusivité sexuelle et un niveau assez élevé de dysfonctionnements sexuels (éjaculation précoce, absence d'orgasme), bien que ce soit la phase où les partenaires se déclarent le plus satisfaits de leur relation sexuelle: durant cette phase, la sexualité est un lien fondateur du couple. La seconde phase commence au bout de quelques années, et le nombre de rapports se stabilise à environ 2 par semaine. Le niveau de dysfonctions sexuelles recule, en même temps que celui de la satisfaction sexuelle déclarée: la fonction sexuelle se mue en un rituel rassurant qui entretient et matérialise le lien de couple. La troisième phase démarre généralement lorsque naît un enfant. Le désir (surtout féminin) diminue alors généralement et même ses hausses subséquentes n'atteignent presque jamais le niveau antérieur à l'enfantement : c'est comme si te lien du couple se transférait de la sexualité vers les enfants, et tes rôles de genre se renforcent alors: «c'est en se créant un environnement peuplé d'objets, mais dont le conjoint fait partie, que les individus forgent à deux un couple plus résistant», écrit Michel Bozon.

SOURCES: Maryse Jaspard, La sexualité en France, Éd. La Découverte, 1997 et Michet Bozon, Sociologie de la sexualité, Éd. Nathan, 2002.

leur a permis de se confier à des médecins, mais qui donnent surtout du Viagra. Peu connaissent la relaxation qui permet aux hommes de prendre leur autonomie par rapport aux préjugés ambiants. Il faut que les hommes se libèrent des clichés, de cette ambiance où l'on confond érection et virilité.
 
 




Vous dites que l'idée de performance est toxique pour le bonheur dans le couple.

Les normes imposées de la société sont telles que chacun les rapportent dans son couple. Les femmes, qui ne se plaignaient pas auparavant de l'éjaculation précoce, pensent qu'elles ne peuvent pas jouir de ce fait. Les hommes se sentent coupables. La femme peut aussi être en cause. Parfois, les hommes, en changeant de compagnes, «guérissent» de leur éjaculation précoce. Le plus important est le désir, la volonté de faire du bien à l'autre.

Existe-t-il un rapport entre la domination masculine et la sexualité ?

A l'apparition de la pilule, des hommes ont résisté à la contraception de leur femme, avec comme prétexte qu'ils avaient beaucoup moins de plaisir désormais. Cela mettait souvent en avant la rivalité au sein du couple. Les hommes, habitués à décider du nombre d'enfants dans la famille, se rendaient compte que ce pouvoir n'était plus de leur côté. Une fois, un homme est venu me voir et m'a expliqué qu'il ne voulait plus avoir de relations avec sa femme car elle prenait la pilule. Puis, un jour, il m'a dit: «Vous comprenez, mon père a eu douze enfants de trois femmes différentes, et j'ai l'air de quoi vis-à-vis de mon père ». On retrouve trop souvent la volonté de faire comme le père.

Vous pensez qu'il faut combattre ce que vous appelez la fragmentation.

Notre société a eu un mouvement continu vers la dislocation, la séparation. Les hommes comme les femmes sont séparé-e-s de leur corps. En médecine, on étudie les organes mais pas l'être humain. Ainsi, de nombreuses personnes ont dit de moi, en raison de mes nombreuses activités (gynécologue, médecin du travail, psychomaticienne, professeure) «elle s'intéresse à tout, elle prend une chose et en prend une autre». Mais, en fait, je me suis toujours intéressée à l'être humain dans sa globalité. J'ai toujours voulu examiner tout ce qui peut faire que l'être humain soit heureux.
 
 
 

Propos recueillis par Pirouli
Mis en forme par Gildas.

 

À LIRE :

Suzanne Képès
Le corps libéré
Psychosomatique de la sexualité
Éd La Découverte 2004 (1ere éd. 2001)

Sallie Tisdale
Parlons cul
Éd. Dagorno 1997

LA CONTRACEPTION DANS LES PAYS DU SUD



Si, en Europe, la contraception est synonyme d'un plus de liberté pour les femmes, sa signification est tout autre dans nombre de pays du Sud. Il y a en effet eu, et il y a toujours, des campagnes de contraception et de stérilisation plus ou moins forcées (par exemple en échange de bons de nourriture...), visant les femmes les plus pauvres, notamment les indigènes. Il n'y a bien sûr pas de suivi médical par la suite. «Les femmes occidentales qui emploient un contraceptif hormonal le font sur la base d'un choix "’en connaissance de cause’, bénéficient d'un statut nutritionnel adéquat et ont accès à un diagnostic et un traitement suivis. L'Indienne ou la Bangladaise moyenne se voit refuser tous ces avantages. La perte significative de sang menstruel reconnue comme un effet secondaire des contraceptifs hormonaux à effet prolongé est spécialement dommageable pour une femme déjà sérieusement anémiée» («Écoféminisme», Vandana Shiva et Maria Mies.)

Les savoirs contraceptifs et abortifs que possédaient les femmes, ou au moins certaines d'entre elles, par exemple nos «sorcières», dans toutes les cultures, y compris dans la société islamique médiévale, ont été annihilées. Désormais, les moyens de contraception sont distribués par des multinationales, en accord avec des politiques pro- ou anti-natalistes, mais en tout cas sans se soucier de l'avis des principales concernées.


DES DIFFÉRENCES SEXUELLES DIFFÉRENCIÉES





La société hétérosexiste conditionne les individus à des comportements sexuels stéréotypés qui sont souvent source de frustration et de souffrance pour les uns, les unes et les autres.

S'il est aujourd’hui relativement courant d'expliquer comment sont faits les enfants, le problème est toujours abordé d'un point de vue purement biologique. Aucune information n'est jamais dispensée sur la sexualité et le plaisir en tant que tels. Selon Suzanne Képès, psychosomaticienne : «pour de nombreuses femmes à partir de 17 ans et jusqu'à 60 ans et plus, l'ignorance de leur propre corps et de leur sexualité provoque toutes sortes de méfaits. Les malaises et les plaintes des femmes, dans la plupart des cas, proviennent de leur volonté de conformer leur sexualité et leurs fantasmes aux désirs masculins. Par ailleurs, beaucoup d'hommes croient que les femmes doivent jouir comme eux, en même temps qu'eux. Ils imaginent aussi que la satisfaction et la jouissance de leurs compagnes sont entièrement tributaires de leurs performances érectiles».7 Plus généralement, on peut même dire que la société moderne tend à camoufler, à invisibiliser le plaisir sexuel des femmes : on présente toujours la jouissance masculine et le désir masculin comme irrépressibles, sans se préoccuper des femmes et de leurs désirs. Or, ceci influe beaucoup sur le développement psychologique féminin : la sexualité est fondamentale dans la construction de l'individu-e.

DES ATTENTES DIFFÉRENTES ?

Michel Bozon8 rend compte des attentes différenciées qui préfigurent le premier rapport sexuel. 61% des filles déclarent l'avoir entrepris par amour ou tendresse, contre seulement 38 % des garçons. La majorité d'entre eux (59%) déclare plutôt l'avoir fait pour découvrir une nouvelle expérience ou assouvir un désir. L'étude d'Annick Houel sur les constructions féminines mises en œuvre dans la littérature dite «rose», et plus précisément les romans Harlequin, va en effet dans ce sens. Cette importante maison d'édition canadienne publie 47 titres par mois, quinze millions de volumes par an et couvre 90 pays. Ces romans, dévorés par trois millions de lectrices en France, sont construits sur des modèles récurrents : l'héroïne rencontre (souvent fortuitement) un homme viril, s'ensuit alors une confrontation polémique, puis un jeu de séduction, et enfin la révélation de l'amour qui se clôt par le mariage («happy» end dans 100% des cas : une exigence de la maison). Le désir féminin y est systématiquement présenté comme non assumé, voire inconscient, et doit être forcé par les étalons peuplant les pages des livres. Voici un extrait présenté par Houel de l'un de ces romans: «Douces et lestes, les mains de Juan glissèrent sur sa gorge jusque derrière sa nuque. Elle le repoussa mais il enroula ses cheveux entre ses doigts, la fit lentement basculer en arrière et pressa sa bouche contre la sienne. Bouleversée, Rosie se sentit aussi démunie qu'un oiseau dans la tourmente. Il la caressait avec une tendresse infinie. Elle appuya les mains sur ses épaules mais il interpréta son geste comme un jeu et la serra plus étroitement contre lui. “Je vous en supplie, nous nous connaissons à peine”, balbutia-t-elle. Désespérée, elle réalisait à quel point son corps frémissant sous les baisers de Juan révélait des sentiments contradictoires».

L'analyse de Houel est éclairante : «Le premier baiser est, dans toutes ces scènes, imposé par l'homme, au corps défendant de l'héroïne, et comme tel, souvent dénoncé comme légitimation du viol. [...] L'ambivalence ainsi manifestée est celle qu'on retrouve dans le fantasme de viol, dont le baiser, pris de force est une des figures. Ambivalence qui autorise la femme à se poser comme extérieure, à n’avoir pas à assumer son désir, voire à pouvoir s'en indigner. C'est à l'homme qu'il revient de le prendre en charge».9 Si la sexualité masculine se construit dans l'objectivation et la domination, la sexualité féminine est formatée sur le mode de la dénégation et de la passivité.

Bourdieu parle de la jouissance masculine comme «jouissance de la jouissance féminine, du pouvoir de faire jouir».10 Il s'agit alors de la pure expression d'une volonté de pouvoir, où l'orgasme féminin viendrait se conformer à la vision qu'ont les hommes de la sexualité, et attesterait de leur virilité dans cette représentation à peine plus élaborée de la soumission. D'où, d'ailleurs, les orgasmes simulés : représentations parfaites de ce jeu de pouvoir et de domination. Michel Bozon11 met en valeur les différences construites entre le désir masculin et féminin : «L'érotisme féminin a besoin d'étapes en douceur, par paliers presque insensibles» alors que «l'homme veut tout, et tout de suite; [...] le désir de l'homme est toujours invasion, intrusion brutale et violente.»

LES ÉVOLUTIONS

Ces constructions sexuelles évoluent d'ailleurs au cours de la vie. Ainsi : «lorsque la femme tombe enceinte, puis qu'un enfant naît, il se produit une forte baisse conjoncturelle du rythme des rapports sexuels tant que l'enfant est très jeune, et la récupération ultérieure ne retrouve jamais le niveau préalable. Avec la procréation, les partenaires effectuent en effet une transition des rôles conjugaux à des rôles parentaux, dans lesquels la sexualité n'est plus le vecteur principal de la relation.»12 La vieille dichotomie entre la maman et la putain semble alors reprendre ses droits... Mais à l'inverse, Michel Bozon note aussi les différences notables, surtout en matière de désir féminin et de rythme des rapports (plus élevé), lors des relations qui suivent un premier divorce : lorsque le mythe du prince charmant finit de s'effacer s'élabore peut-être une plus grande liberté.

Enfin, il faut noter l'évolution, malgré tout, dans certaines régions du globe et notamment en Europe du Nord (à l'inverse des pays latins), qui tend vers une harmonisation des attentes et comportements masculins et féminins en matière d'activité sexuelle : la passivité des femmes y est de moins en moins la norme. Puisque ces stéréotypes ne sont pas immuables, qu'attendons-nous pour les mettre au rebut ?
 
 
 

Pirouli

À LIRE :

T. Lenain et A. Guillerey
Je me marierai avec Anna
Éd. Nathan, 2004
Livre pour les 4-8 ans

Cora n'aime pas Bastien, elle est amoureuse d'Anna, sa meilleure copine. Sa mère lui dit qu'une fille ne peut pas se marier avec une fille. Mais Cora s'en fiche pas mal, elle est amoureuse d'Anna quoi qu'en dise sa mère.

L. Alaoui et S. Poulin
Marius
Ed. L’Atelier du Poisson Soluble, 2002
Album pour les 3-6 ans

«Maintenant maman a un amoureux et mon papa aussi. L'amoureux de maman n'aime pas qu'on lui coupe la parole et l'amoureux de papa rouspète quand je parle en même temps que le monsieur de la télévision.»
 
 


L’HUMANITARISME RÉPUBLICAIN CONTRE
LES MOUVEMENTS HOMOS





À l’ère du néo-libéralisme et du néo-patriarcat, qui peut prétendre que la situation décrite dans ce texte, écrit par la sociologue Christine Delphy en 1997, est révolue tant en Amérique qu’en Europe ?
 
 

Dans les années soixante-dix, il existait dans les milieux «progressistes», vis-à-vis de l'«homosexualité», deux approches complémentaires : l'une, interprétative, qui définissait l'homosexualité dans les termes de la théorie dominante — psychanalytique — comme premièrement sexuelle et deuxièmement maladive. L'autre, son pendant politique, était la position dite «libérale», pour laquelle il fallait faire preuve de tolérance vis-à-vis des «homosexuels», qui après tout ne l'avaient pas fait exprès et qui étaient déjà bien assez punis par le simple fait de n'avoir pas achevé leur parcours psychosexuel et d'être restés bloqués en chemin. Plantés.

PLUS À PLAINDRE QU'À BLÂMER

L'interprétation est toujours la même aujourd'hui. Les gens qui ont eu la malchance de naître avec un programme incomplet ne comportant pas la commande «Génitalité adulte» sont des Peter Pan du cœur et du cul, condamnés à l'incarcération à vie dans l'adolescence, ce purgatoire de la culture occidentale. Éternels gamins sans le bénéfice de l'innocence, voués au touche-the-wrong-pipi, aux passions malheureuses pour les profs et aux disques de Dalida, ils ne connaissent jamais la maturité émotionnelle — la version privée de la force tranquille — qu'apporte un coït hétérosexuel, et a fortiori plusieurs (sans même parler des hormones de l'autre sexe qui sont fournies comme qui dirait gratuitement lors de l'échange des fluides et qu'on pourrait comparer à un supplément vitaminé).

Tout ceci était déjà connu il y a trente ans, du moins par les personnes éduquées, et cette minorité éclairée refusait qu'on impute à faute aux homosexuels ce qui devait être considéré comme un arrêt de croissance,
 
 



douloureux pour tout le monde13 : les arrêtés et les autres. C'était une position d'une grande humanité, qui faisait honneur à ses tenants, et leur fait toujours honneur. Car ils n'ont pas disparu, les tenants. Les aboutissants, eux, les récipiendaires de cette générosité, sont en train de changer, au terme d'un processus hélas aussi vieux que la nature humaine et qui veut que si on leur donne ça (geste montrant une moitié de main), ils prennent ça (geste montrant le bras et suggérant une amputation ). Qui, ils ? Mais tous ! Les pédés, les cheminots, les «Français d'origine maghrébine» et autres Arabes... les femmes ! Même les femmes ! Elles veulent le beurre et l'argent du beurre, qu'on leur ouvre la porte et être payées autant que les hommes — une revendication qui, soit dit en passant, est incompréhensible à quantité d'hommes qui, selon un rapport récent de la RATP donneraient volontiers 30% de leur salaire tous les mois pour qu'on arrête de leur balancer les portes dans la figure. Les «homos», c'est pareil, ils veulent être homos et le montrer. Ce n'est pas étonnant, dans ces conditions, que les tenant du titre : «génital adulte», qui savent ce qu'ils ont peiné pour l'avoir, les rappellent à la raison, ou comme l'a si bien dit un chef de l'élite éclairée, Alain Finkielkraut, à un peu de «pudeur». Car c'est la marque d'une société moderne que de tolérer le handicap — mieux : de tout faire pour en atténuer les conséquences. Sécurité sociale, emplois réservés, rampes d'accès, numéros verts, SOS-Amitié : on ne saurait trop faire pour soulager la misère. Mais entre une société «moins dure», comme le demande avec une sage mesure Martine Aubry, autre cheffe humanitaire, et le monde à l'envers (ou une société «toute molle»), il y a une marge. Revendiquer son handicap, c'est affirmer que ce n'est pas un handicap. A quoi servirait alors la délicatesse d'un Finkielkraut ? À quoi servirait qu'il se donne tout ce mal pour faire semblant de ne pas s'apercevoir que l'autre est homo, si l'autre le dit (qu'il l'est) ?

On ne peut pas traiter avec humanité un handicapé qui refuse d'être handicapé : s'il veut être traité avec humanité, il doit accepter qu'il est handicapé, c'est le bon sens même. Il est clair qu'une société ne peut être humaine que s'il y a des gens avec qui l'être. De même qu'il faut des chômeurs si on veut avoir des allocations-chômage, des pauvres vieux si on veut un minimum-vieillesse, des femmes-au-foyer sans retraite si on veut des pensions de reversion, etc. L'humanité ne vient pas toute seule à une société, il faut que tout le monde y mette du sien. La solidarité a été adaptée, modernisée. L'image archaïque de la solidarité, c’était un cercle de gens debout, ce qui, comme chacun en est conscient, est contraire aux critères de convergence. Aujourd'hui, quand on pense «solidarité», on voit un bras qui se tend, d'en haut, et qui tire une main située plus bas, «forcément plus bas» ! C'est comme ça que la personne attachée à la main d'en bas sort du fossé. Ou plus exactement, n'y tombe pas, mais n'en sort pas non plus. Car si elle en sort, il n'y a plus besoin de solidarité et donc plus de solidarité. Le moment du film qui symbolise le mieux la solidarité, c'est cet instant où la personne est entre le gouffre et le plat, tenue à bout de bras. Il faut s'arrêter là, à la suspension : c'est cela l'image, que dis-je, la photo même de la solidarité contemporaine.

COMME TOUT SPORT D'ÉQUIPE, LA SOLIDARITÉ
EXIGE DES SUSPENSEURS ET DES SUSPENDUS

Or les catégories traditionnellement objets à la fois d'opprobre et de pitié, et donc candidates naturelles à la place de suspendues, les femmes, les Arabes, les «homos», entre autres, depuis un certain temps traînent des pieds, quand elles ne refusent pas carrément de jouer le jeu de la solidarité.

On prendra pour exemple de cette mauvaise volonté le regroupement des lesbiennes et des gays, qui, amorcé il y a 27 ans, se poursuit. Sous des formes variées : séparément ou ensemble, pour faire de la politique ou du vélo, ou les deux. Et toujours les deux pourrait-on dire. Car en se mettant ensemble, que ce soit pour chanter ou pour écrire à leur député, les lesbiennes et les gays font un acte, des actes, éminemment politiques ; quelle que soit leur analyse de la société, quelles que soient leurs revendications, elles et ils ont franchi un pas énorme. Être ensemble ? Cela paraît élémentaire. Et pourtant, pour le faire, il a fallu briser bien des tabous. Car faire des saletés, c'est une chose, mais rechercher la compagnie d'autres malades, c'est... morbide ! On nous faisait comprendre que, pour notre bien, il fallait tout au moins fréquenter le plus possible les gens «normaux». Or, depuis 1970, avec des fortunes diverses, mais dans une proportion croissante, les homos ont renoncé à tenter de parler aux gens qui ne peuvent ou ne veulent pas entendre parler d'eux, elles et ils ont décidé... de se parler entre eux. Et qu'ils et elles le disent ou non, leur être-ensemble dit, crie, qu'elles et ils ne s'estiment plus malades, mais isolés. Et quand on comprend qu'on vous a isolé-e, on n'est pas loin de comprendre qu'on est opprimé-e. Car l'isolement est l'une des grandes manœuvres de l'oppression et le principal facteur dans sa continuation.

Les revendications, parlons-en. Au début des mouvements féministes et homosexuels, on dénonçait la famille ; maintenant on veut en être. J'ai dit ce que je pensais du contrat d'union civile («Du contrat d'union civile, du mariage, du concubinage et de la personne, surtout féminine», Nouvelles Questions Féministes, n°2, 1992). Il est dommage que les lesbiennes et les gays soient devenus aveugles, ou indifférents, à la nature patriarcale du mariage, et revendiquent à leur bénéfice un contrat fondé sur le postulat de dépendance de l'un des deux membres du couple. Mais d'un autre côté, le contrat d'union civile me semble présenter une qualité, qui, si elle ne rédime pas tous ses défauts, en fait néanmoins une proposition valable aujourd'hui et maintenant: il promeut la visibilité. Or la visibilité est précisément ce que la société ne tolère pas. Le message de Finkielkraut:

«FAITES CE QUE VOUS VOULEZ, MAIS
DE LA DISCRÉTION, QUE DIABLE !»

C'est le discours le plus classique, un discours qui paraît anodin, et justement, libéral : après tout, on n'est pas tenu de «s'afficher». Et c'est pourtant ce qui montre qu'il n'y a aucune différence entre la position «non-éclairée» dite homophobe et la position libérale : la dernière n'est pas moins répressive, elle est plus hypocrite, c'est tout.

Car dans une société obsédée par la «différence sexuelle», qui guette tous les signes de conformité maximale, adéquate, insuffisante aux prescriptions de genre, obsédée par l'hétérosexualité (et non pas, comme on le croit, par la sexualité), vivre sans se cacher nuit et jour, c'est forcément s'afficher. Il n'y a pas de demi-mesure, de position médiane ou neutre, pas plus qu'il n'y a de troisième sexe. Ou bien on «passe» — on passe pour hétérosexuel-le — ou bien les gens «se posent des questions», et finissent par trouver des réponses. La discrétion, c'est la double vie : la clandestinité en temps de paix. Mais y a-t-il un temps de paix pour les femmes, ou pour les «homos», constamment sur le qui-vive, constamment en danger ? D'être «démasqués» quand elles/ils tentent de «passer», ostracisés et discriminés voire agressés dès qu'elles/ils sont démasqués. Et puisqu'on ne se cache pas quand on n'a rien à dissimuler, les «homos» finissent par croire elles/eux-mêmes qu'elles/ils font quelque chose de mal. La discrétion, c'est aussi écouter les histoires hétérosexuelles de ses collègues, des voisins de restaurant, sans jamais moufter, et sans jamais parler de soi. C'est être seule. C'est mentir. Un peu, beaucoup, par action, par omission. Même à ses amis. L'estime de soi ne résiste pas longtemps à ce traitement. Vivre dans la peur, dans le mensonge, dans la solitude, dans le mépris de soi : voilà ce que nous imposent ces libéraux qui ne demandent que de la discrétion.

Les mouvements homos ne font pas l'affaire des libéraux. D'abord, nous disent-ils, il n'y en a plus besoin. C'est comme pour les femmes. En 1970, au moment où se créait le mouvement féministe, on se demande pourquoi il se créait, car les libéraux-experts-ès-oppression-des-autres nous l'affirmaient : tout était déjà fait, il n'y avait plus rien, mais rien à demander. Aujourd'hui, ils remettent ça: maintenant, en 1997, les femmes ont «tout obtenu». Avant, oui, ça, il y avait de quoi faire ; et ce nouvel avant se situe, curieusement, en 1970, au moment où déjà...

Donc, les mouvements homos sont parfaitement inutiles ; ils auraient pû l'être — utiles — quand ils n'existaient pas ; mais aujourd'hui, aujourd'hui «que l'homophobie a disparu»... Ben oui, elle est partie — par où ? Je ne sais pas, en tous les cas, elle n'est plus là, vous voyez bien que vous n'avez rien à faire ici, circulez, dispersez-vous. C'est drôle comme les experts et les mouvements sociaux sont décalés dans leur timing. Les mouvements sociaux ne sont jamais là au bon moment, ou au bon endroit, ou sous la bonne forme aux yeux des experts. Sans doute qu'à force d'en voir, ils sont blasés. Touraine, par exemple, il fait la fine bouche devant le mouvement de décembre 95. Pas un vrai mouvement social. Déjà il avait refusé son certificat au mouvement des femmes : «se trompent d'ennemi». Celui de décembre 95 : «mouvement corporatiste de privilégiés (c'est le nouveau nom des cheminots)». Recalé aussi. Dur.

Mais pas si dur que le jugement qu'ils portent sur les mouvements gay et lesbien. Ceux-là chiffonnent fortement les experts ès-universalisme, ès-civilisation, ès-tout. Ils y voient un grave danger. D'abord pour nous : la ghettoïsation. Et ils nous rappellent que la malencontreuse manie des juifs d'Europe centrale de construire des ghettos et de s'enfermer dedans, au lieu d'aller comme tout le monde boire de la vodka et échanger des blagues antisémites dans les pubs locaux, leur a attiré des bricoles («pogroms» en russe) : le Slave est une race fière qu'on ne peut snober impunément. C'est sympa d'avoir des spécialistes de l'histoire qui nous aident. Ensuite (plus sérieusement ?) ils se posent la question : ceux-là, puisqu'ils n'ont plus rien à faire, pourquoi restent-ils ensemble ? Ce doit être pour comploter. Et contre qui ? Mais tout simplement contre la République. Le regroupement des homos, c'est du com-mu-nau-ta-ris-me, ni plus ni moins. Personne ne sait exactement ce que c'est — c'est la fonction du mot politique que d'être flou et plein de menaces d'autant plus terribles qu'elles sont moins précises. On craint le pire,
 

UN ÉTAT GAY EN ARIÈGE, PEUT-ÊTRE ?

Cette hystérie est surprenante, et son prétexte plus encore. Le communautarisme, le vrai, c'est la coexistence dans un même État de règles différentes pour des segments différents de la population, qu'on appelle alors



des communautés. C'était le cas dans l'ancien Liban, où les Druzes avaient un droit civil différent des maronites, qui avaient un droit civil différent des musulmans. C'est toujours le cas en Israël, en Inde (entre autres pays), où des «codes de statut personnel» règlent le mariage, la succession, etc. selon l'appartenance religieuse des gens. Ce n'est pas, à ma connaissance, ce que demandent les mouvements homos, ni ici ni ailleurs. En fait, ils demandent très exactement le contraire : ils demandent à ce que la loi commune leur soit appliquée ; à ce que soient abrogées les exceptions et dérogations qui les constituent en catégorie spécifique. C'est la situation présente qui constitue un communautarisme de fait ; pas leur fait mais celui de la société qui les traite de façon discriminatoire. Et ils veulent la fin de cette situation.

Le reproche de communautarisme est si mal fondé et les accusations de «complot contre l'unité de la Nation» si grotesques, qu'il faut se demander ce qu'ils recouvrent. Le vrai contenu du «libéralisme en matière de moeurs» est révélé par la colère qui saisit les libéraux-humanitaires quand nous nous unissons, et qui est, elle, bien réelle.

Les mouvements les gênent parce que nous n'arrivons plus en ordre dispersé devant les représentants de l'organisation hétéro-patriarcale. Et la beauté de cette organisation, formidable et diffuse, c'est qu'elle peut être représentée par n'importe lequel des ses Lacombe Lucien. C'est pourquoi ils nous voulaient, nous veulent seuls. Pour nous avoir tout à eux. Quand nous suivions leurs règles d'amants sadiques : ne vois personne, ne parle à personne, attends mon coup de téléphone ; quand nous étions déboussolés par leurs instructions contradictoires, égarés par nos courses de cachette en cachette, étourdis de mensonges, les nôtres, les leurs, quand nous étions affolés de solitude ; alors nous tombions dans leurs bras, malades : comme ils nous avaient toujours dit que nous étions. Et ils pouvaient exercer sur nous leur «humanité», leur «solidarité». Nous étions suspendus à leurs lèvres, d'où sortaient des paroles de compassion, suspendus à leurs mains, d'où sortaient des ordonnances de valium, suspendus à leur compréhension, à leur tolérance, à leurs conditions. Le bourreau était le soigneur, le soigneur était le saigneur : voilà la vérité du libéralisme, qu'il se cache sous les dehors de l'universalisme républicain (alias libéralisme humanitaire alias humanitarisme libéral), ou sous ceux plus connus du parent abusif, de l'amoureux possessif, du harceleur, du mari violent. Le souteneur est l'archétype de cette figure. Qui cogne et qui console. Qui console et qui cogne. La figure de la toute puissance. C'est un rôle auquel on renonce difficilement. Et pourtant, il va bien falloir. Qu'ils y renoncent. Quand ils font semblant de s'amuser de la «fierté» homo — fièr-e-s, mais de quoi, Grand Dieu !, ils rient jaune. Car ils savent que ce système ne tenait que par leur capacité à nous imposer une façon de vivre objectivement honteuse et donc une honte subjective qui nous paralysait, nous laissait à la merci de nos saigneurs. Ils savent que se laver de la honte, c'est lever la paralysie ; qu'à leur humanitarisme, nous répondons par une solidarité entre égaux. Et que les mouvements — féministe, homo, et les autres, y compris ceux qui n'existent pas encore ne disparaîtront pas : on ne nous suspendra plus.
 
 
 

Christine Delphy
Christine Delphy dirige la revue
«Nouvelles questions féministes» (NQF)
AGIR :
 

Librairie Violette and Co
102 rue de Charonne, 75011 PARIS
ouvert du mardi au samedi de 11 h à 20h30
et le dimanche de 14h à 19h.
01 43 72 16 07

Violette and Co, c'est une librairie consacrée aux textes et aux images qui mettent en valeur les femmes et les homosexualités sous toutes leurs formes. Romans, essais, beaux livres, polars, BD, revues, etc. sont rassemblés dans un espace unique où se rencontrent les féminismes, les réalités — et les imaginaires — lesbiens et gais, et toutes les questions de genre. C'est un lieu chaleureux et animé qui invite toutes celles et ceux qui aiment les littératures hors des sentiers battus et qui s'interrogent sur nos sociétés. Une mezzanine est dédiée à l'accueil de rencontres littéraires, de lectures, de débats ainsi que d'expositions. Violette and Co, la librairie des filles et des garçons manqués... et de leurs ami-e-s !

Act-up

Association issue de la communauté homosexuelle, veillant à la défense de toutes les populations touchées par le sida. Ce n'est pas une association caritative mais une association de personnes touchées par le VIH et qui voit avant tout dans ce virus une question politique. Par le biais de la lutte contre le sida, Act-up se mobilise sur les questions du monopole des laboratoires pharmaceutiques, de la prison, des inégalités Nord/Sud, de la prostitution... Act-up Paris
BP 287,
75525 Paris cedex
11 01 48 06 73 89
www.actupp.org

Groupe du 6 Novembre

Né en 1999, ce groupe non-mixte rassemble des lesbiennes issues des migrations forcées, des colonisations, etc.
En articulant féminisme, antihomophobie et lutte contre le racisme, son but est de remédier à la non-interrogation des rapports de domination générés par la classe sociale, l'origine ethnique, l'exploitation économique dans les milieux féministes et lesbiens.
groupedu6novembre@yahoo.fr
 
 
 
 
 
 


LES LESBIENNES JOUISSENT SANS ENTRAVES




Instrumentalisées par la pornographie hétéro-mâle, la sexualité des lesbiennes est pour certaines un terrain de liberté. Que font les lesbiennes au lit (ou ailleurs) ? Elles se libèrent des normes patriarcales et du diktat de la pénétration vaginale.
 
 

Notre système patriarcal, fondé sur la division des êtres en deux catégories de sexes entraînant la domination des hommes sur les femmes s'appuie, entre autres, sur l'hétérosexualité. Aujourd'hui, bien que des progrès aient eu lieu pour la reconnaissance des homosexuel-le-s dans de nombreux pays, elles et ils ont encore du chemin à parcourir pour leur visibilité et leur acceptation. Cette lutte pour la visibilité est d'autant plus difficile à mener pour les lesbiennes qui subissent la double oppression du patriarcat : en tant que femmes, et par rapport à l'hétérocentrisme, en tant que lesbiennes. Dans le régime politique hétérosexuel, la sexualité des femmes est niée ; on considère que c'est grâce aux hommes que les femmes peuvent avoir du plaisir par la sacro-sainte pénétration du vagin par le pénis. Ainsi, y compris dans la sexualité, les hommes doivent être actifs, puissants et dominateurs tandis que les femmes sont assignées à un rôle passif où leur plaisir dépend des hommes. L'autonomie sexuelle des femmes est occultée. Enfin, le patriarcat et l'hétérosexualité font des femmes les servantes des hommes en les enfermant dans le mariage (80 % des tâches ménagères sont effectuées par les femmes, chaque année, en France 300 femmes meurent sous les coups de leur conjoint) et dans le rôle de mère reproductrice.

Ceci posé, on prend la mesure de la lesbophobie ambiante. Les lesbiennes transgressent le rôle qui leur est imparti. Elles refusent de correspondre à ce que la société attend d'elles, elles rejettent le mariage et la maternité (telle que la société l'impose, c'est à dire en couple hétérosexuel) ; elles trahissent leur genre en s'écartant de la voix «normale» qui mène à «la» Femme. Enfin, elles se passent des hommes, elles sont indépendantes d'eux économiquement et sexuellement. Pour se protéger et assurer son maintien, le régime hétérosexuel use donc des armes du déni et de l'invisibilisation ; les relations amoureuses et sexuelles entre femmes sont tout simplement niées, considérées comme inexistantes car impossibles puisqu'il n'y a point de salut hors du phallus. Mais la réalité est bien différente de ce que l'on veut nous faire croire.

Les lesbiennes n'ayant aucun modèle prédéterminé, elles ont tout à inventer. Et cela est particulièrement vrai en matière de sexualité. Ainsi, dans la sexualité lesbienne, tout n'est déjà pas axé autour de la pénétration. Celle-ci peut certes avoir lieu, et elle peut être source de grandes jouissances, mais elle n'est pas indispensable. Elle ne constitue pas le passage obligé de l'acte sexuel. C'est peut-être la raison pour laquelle nous pensons davantage à solliciter «tout» notre corps. Les parties génitales telles que le clitoris, le vagin, la vulve, et les seins ont certes une grande importance et nous n'hésitons pas à les exciter. Mais les parties érogènes ne se limitent plus aux seules parties génitales : de l'oreille aux doigts de pieds, de la bouche à la nuque, du genou au dos, tout notre corps est source de jouissances. Les caresses se mêlent aux bisous plus ou moins avides, la voix, les cris, les murmures accompagnent les baisers sauvages ou tendres.

De plus, quand il y a pénétration, cela n'est pas nécessairement de façon unilatérale et monotone ; les variations sont quasi infinies : une seule des femmes peut pénétrer l'autre (ou les autres), ou bien elles peuvent se pénétrer mutuellement, en même temps, de façon successive, et à différents endroits. La pénétration peut être vaginale, buccale ou anale et les partenaires peuvent se pénétrer à l'aide de la main, des doigts (un ou plusieurs), d'objets divers et variés (carottes, godemichés, cuillères, etc.), de la langue, du nez même ! La taille des objets pénétrants peut varier à l'infini, ce qui permet une réelle adaptation aux désirs et aux besoins de celle qui est pénétrée. Sans oublier celle qui pénètre, qui peut sentir de façon très diverse l'intimité du corps de sa compagne.

Les relations sexuelles des lesbiennes profitent des multiples positions possibles qui résultent de la conjugaison des différentes parties du corps associées de mille façons : les lesbiennes aiment le «69», mais elles ont d'autres façons de faire l'amour : sexe contre sexe, par pénétration mutuelle, l'une faisant un cunnilingus pendant que l'autre pénètre sa compagne, en excitant le «point G», le clitoris, les deux à la fois, en se pénétrant au niveau du vagin ou de l'anus, en frottant son sexe contre une partie du corps de l'autre, etc. Et par ailleurs, elles peuvent échanger les rôles très aisément ! Sans oublier que la sexualité des lesbiennes se pratique à deux ou à plusieurs.14 Enfin, alors que la sexualité hétéro instaure d'entrée un rapport de domination héritée du patriarcat, contre lequel il est certes possible de lutter, mais la tâche est ardue, la sexualité des lesbiennes permet, d'entrée, un rapport égalitaire. Dans le rapport hétérosexuel, la domination est présente au départ, même si elle peut être contestée et combattue, voire neutralisée. Dans la sexualité lesbienne à l'inverse, c'est le rapport d'égale à égale qui s'impose au départ, même s'il n'est pas toujours cultivé.
 
 
 

Laurence et Nolwenn

 


LA QUEER
PUZZLE DES IDENTITÉS SEXUELLES




Le terme «Queer», littéralement, signifie étrange, «louche», mais c'est aussi une insulte lesbo/gay-phobe dont ont fait les frais plusieurs générations de non-hétéros. La réappropriation du mot par un ensemble de militant-e-s à la fin des années quatre-vingt, aux États-Unis, marque un tournant générationnel dans le domaine des luttes autour des sexualités. Aux revendications structurées essentiellement autour des identités gay et lesbienne succède un discours non identitaire, anti-assimilationniste et s'en prenant non plus seulement à l'intolérance ou à l'hétérosexisme, mais directement aux contraintes de la normalité.

Ce renouveau est en partie dû à l'effritement de la politique communautariste, ses rapports de pouvoir internes entraînant des divisions et de nouvelles marges: les «folles» chez les gays, les S-M chez les lesbiennes, etc.; ceux-celles qui ne ressemblent pas au stéréotype blanc-che, en bonne santé, physiquement «attirant-e» et bien intégré-e à la société de consommation. Quant au mouvement féministe, il ne faisait pas exception dans l'invisibilisation des expériences de femmes dites minoritaires, qu'il s'agisse d'origines ethniques ou d'orientations sexuelles. Le sida étant passé par là, aussi, avec son lot de discours stigmatisant des «populations à risque», des alliances se sont créées autour d'un nouvel activisme protéiforme, dont Act Up est assez représentatif. Dès le départ, la stratégie de coalition politique fut donc centrale, dans une volonté de dépasser l'individualisme, mais aussi l'essentialisme, démontrant combien les positionnements politico-identitaires étaient conjoncturels et non déterminés par une «vérité» intrinsèque. C'est justement suite à une réunion d'Act Up New York que fut créé Queer Nation en 1990, expression la plus médiatisée de l'activisme queer. Ce dernier s'adresse à toutes celles et à tous ceux qui se définissent en dehors des normes identifiées de sexe/genre et de sexualité, en contradiction avec elles, ou jouant sur le brouillage de ces catégories. Mais il y a de multiples manières d'être queer et aucun critère particulier n'est central dans la définition du mouvement : il ne peut y avoir de modèle défini de l'«étrangeté» ou de l'«anormalité».

BOUSCULER LA NORMALITÉ

Pour Queer Nation, il s'agit de mettre en évidence le fait que la sexualité n'est pas juste une affaire privée et que les normes hétérosexuelles sont omniprésentes dans l'espace public. Son but est de rendre cet espace véritablement démocratique, sans danger et source de plaisir pour tou-te-s. Sa tactique est de visibiliser de vastes espaces de normalisation, de franchir les frontières balisées ou invisibles (implicites) entre le monde normal et le monde queer. Les Queer Nights Out sont une façon de perturber le cours paisible des pratiques et représentations normalisées. En s'introduisant dans des bars et lieux de consommation straight,15 les activistes de Queer Nation dénoncent la ségrégation. «Els» tendent aussi à imposer à la vue de tou-te-s un autre univers affectif ordinaire. «Sortir du placard sans rentrer au ghetto», pourrait être la devise de ce type d'actions. «Els» inversent l'usage ordinaire du pouvoir en montrant que l'intégrité de l'espace social et culturel de la «majorité» est aussi soumise la bonne volonté — contrainte — des transgenres, lesbiennes, bisexuel-le-s, gays, etc. de rester invisibles...
 
 



Parallèlement, un courant queer s'est développé dans les universités américaines. L'objet de la théorie queer est principalement l'étude critique des processus de construction identitaire autour des questions de sexe et sexuelles. Ce qui implique une approche décentrée et déconstructive des catégories présentées comme évidentes dans le système de savoir et de pouvoir hétérosexuel. Les théoricien-ne-s queer montrent que ce système est structurant y compris pour les minorités insurgées qui se définissent bel et bien par rapport à l'hétérosexualité et son découpage binaire du monde. Dans l'opposition hétéro/homo, seul le second terme suscite interrogations théoriques, éthiques, juridiques et médicales. A l'inverse, la dimension contingente de l'hétérosexualité est systématiquement occultée. La notion d'«orientation sexuelle» au sein des minorités sexuelles pose d'autres problèmes très concrets : la relégation au second plan des différences telles que le sexe, l'origine ethnique, la classe socio-économique. Cela prend alors forme d'une nouvelle normativité sexiste, raciste et classiste (entre autres) qui a tout de commun avec celle de la société hétéronormée. Il ne s'agit pas de figer de nouvelles identités (sous-cultures), mais bien de montrer les différentes dimensions du pouvoir qui traversent la vie des individu-e-s, et d'exposer les implications multiples de chaque positionnement social. Dans un même temps, les auteur-e-s du champ queer tentent de démontrer le caractère construit et toujours intrinsèquement hiérarchisé des différences et oppositions binaires, comme dans le cas des sexes. La division de l'humanité en deux catégories incommensurables, hommes et femmes, ne va pas de soi, y compris sur un plan biologique.16 La logique de complémentarité reproductive réduit un ensemble complexe de variables à une classification dichotomique qui relève du politique.

CONTRE LA COHÉSION IDENTITAIRE

En France, l'écho est relativement faible, même s'il prend de l'ampleur depuis quelques années sur le terrain des débats théoriques engagés. Cependant certains groupes se sont revendiqués ou se revendiquent queer : Le Zoo,17 le parodique Homosexualité et Bourgeoisie, le Gloss (Groupement de Lopettes Organiquement Sexuelles et Subversives), les Panthères Roses. Au début des années quatre-vingt-dix, le fanzine Star18ancré dans une culture anarchiste et engagé aux côtés des féministes, mettait déjà en évidence les angles morts et les contradictions des positionnements identitaires et militants, le conformisme et l'oppression homophobe vécus au sein même de milieux dits «conscientisés».

Actuellement, bien des points de réflexion fondamentaux sont asphyxiés par l'opposition manichéenne entretenue entre queer et féminisme. Il n'est tout simplement pas honnête, ni réaliste, de la part de certain-e-s théoricien-ne-s français-e-s de présenter la queer en faisant de l'attaque du féminisme, qui plus est dans sa version matérialiste, un de ses objets principaux. A l'évidence, la queer doit au moins autant aux luttes féministes et antiracistes qu'aux théories dites postmodernes. Toujours est-il qu'une partie des queers anti (ou «post»)-féministes, et des (pro)féministes anti-queer, ont en commun une vision assez dogmatique du politique reléguant finalement au second plan la convergence et la complémentarité pratiques.

Dans l'optique de déconstruction des catégories de sexe, ce sont sans doute les queers qui laissent le plus de place à des minorités qui sont habituellement traitées comme des bêtes curieuses ou bien reléguées aux notes de bas de page : transsexuel-le-s et transgenres, avec toutes les variations possibles.19 Ne serait-ce que pour cette parole, qui se situe au-delà des discours d'expertise, la politique queer mérite qu'on lui prête attention. La Queer c'est à la base, la volonté de rejeter le sentiment protecteur de cohésion identitaire au profit d'une déstabilisation des repères-mêmes qui fondent l'hégémonie de l'hétéronormalité... tout en reconnaissant les implications de chacun-e par rapports aux divers référents sociaux (et non naturels) qui font qu'il existe des centres et des marges, des oppresseurs et des opprimé-e-s.
 
 
 

Zoespack!

 

À LIRE :
 

Béatriz Preciado
Manifeste contra-sexuel
Ed. Balland, 2000

Figure du mouvement queer français et de la philosophie lesbienne radicale, Beatriz Préciado propose un manuel de résistance aux normes sexuelles dites «naturelles». Puisque la sexualité est une technique, nous pouvons modifier notre façon de baiser et nous émanciper de la dictature du genre. L’auteure propose un nouveau concept : la «contra-sexualité» qui vise à déconstruire les sexes, les corps, les zones érogènes, la pénétration, grâce notamment au «gode», élément symbolique dérivé du godemiché. Parfois déconcertant, ce manifeste très sérieux ouvre le champ d’un érotisme émancipé du patriarcat.



 
 
 
 
 
L'HÉTÉROSEXUALITÉ EST UN SYSTÈME POLITIQUE !



Il est un monde merveilleux rempli d’évidences. Il y a les bébés roses, à qui on apprend la douceur, la vulnérabilité. Leur sphère sera le privé et leur accomplissement la maternité. Ce seront des femmes. Il y a les bébés bleus, dont on fera les rois de l'arène publique, du pouvoir et de la décision. Ce seront des hommes. C'est comme ça, il n y a aucune raison que ça change. Chacun et chacune à sa place est ainsi fabriqué pour se marier, fonder une famille, se reproduire, consommer, travailler, ne pas se poser de questions. Ainsi va la bonne marche du monde, ça n'a pas de nom, c'est normal, évident. Mais ce monde idyllique est en danger. Les menaces, elles, ont de nombreux noms (enculé, pute, gouine, pédé, salope,...). Ou plutôt des insultes, qui servent d'épouvantail pour quiconque ne rentrerait pas bien dans sa couleur. Et pourtant, des déviants existent. Mais ils doivent rester sagement à la porte.
Dehors ces êtres masculins qui ne veulent pas devenir des hommes, dominateurs de l'autre moitié de l'humanité ! Dehors ces êtres féminins qui préfèrent leurs amantes à leur maître (que beaucoup appellent mari} et qui revendiquent leur plaisir sexuel ! Dehors ces êtres qui se construisent des identités ne correspondant pas au rose ou bleu de leur naissance ! Pour cela, ce monde dispose d'armes d'invisibilisation massive, de missiles de la honte et autres bombes biologisantes. Autant d'outils puissants, qui confinent les pas-comme-il-faut dans le placard, les poussent à se taire, à donner une bonne image, dans l'espoir d'être un jour considérés comme tout le monde, enfin normaux. Un jour, les déviant-e-s refusent de se taire. En observant du dehors ce monde qui vivrait si bien sans elles, elles réalisent que le rose et le bleu sont bien trop étriquées ! Alors elles se nomment et nomment le monde. Elles renomment les évidences en oppression et aliénation. Puis elles prennent les armes à leur tour : les missiles antimissiles de la fierté. Désormais, elles sont trans, pédés, gouines, féministes. Le monde n'est plus normal, il devient hétéro-patriarcal. Elles sont fières de ne pas êtres complices de la domination masculine, fières d'explorer les terres interdites du désir, fières de pratiquer des sexualités non reproductives, fières d'adopter tour à tour les identités multiples qui s'offrent à elles, fières de sortir de l'asservissement de la Femme. Elles n'étaient pas les seules à la porte. Du dehors, il apparaît que la couleur de peau et le pays d'origine sont aussi des motifs d'exclusion. Qu'une majorité crée des richesses au profit d'une minorité. Que les puissants se font la guerre pour être plus puissants. Qu'on pourchasse les prostitué-e-s parce que le sexe reste tabou. La catégorisation aliène tout te monde. Alors certaines personnes du dedans réalisent que rose ou bleu ne leur convient pas non plus. Que vouloir devenir un vrai mec ou une femme parfaite est illusoire et aliénant. Mais les missiles de la honte et les grenades du conformisme continuent à pleuvoir. Des déviant-e-s persistent à vouloir intégrer ce faux-semblant de paradis, et, bien au chaud sous la couverture de honte, ils cautionnent, sans s'en apercevoir, l'apparente puissance de ce monde. Faisons la preuve que vivre autrement est possible, dénonçons l'hétérosexualité comme système politique, refusons la nature, la normalité, l'ordre symbolique. Affrontons la morale, claquons fièrement la porte, ne soyons plus complices de la mascarade hétérosexuelle. Désintégrons le système plutôt que tenter de nous y intégrer. Il nous fait la guerre. Repensons autrement les rapports humains. — Les pAnthèrEs rOses. 2003

www.pantheresroses.org



GENRE ET HOMOPHOBIE



On ne naît pas hétérosexuel, on le devient... et pas toujours ! Malgré les contraintes fortes à respecter, l’hétéronorme qui pèsent sur les individu-e-s en les enfermant dans les stéréotypes masculins et féminins.
 
 

Le sexe est un phénomène entièrement culturel et donc construit ; il n'obéit à aucune loi biologique de renouvellement de l'espèce. Dans une vie, combien de fois fait-on l'amour dans le but d'avoir des enfants ? Ce sont les normes sociales qui nous conditionnent à l'hétéronorme. Pourquoi ne pas pouvoir prendre du plaisir sexuel avec des personnes de sexe identique ? Nous devrions toutes et tous nous interroger sur les carcans construits socialement qui nous inhibent et freinent le plaisir que l'on pourrait avoir avec toute personne consentante, quels que soient son sexe, sa couleur, etc.

HOMOPHOBIE ET CONSTRUCTION MASCULINE

Dans la lignée de la xénophobie, du sexisme et de l'antisémitisme, l'homophobie trouve sa place, pour la première fois dans un dictionnaire de la langue française, en I998. Pour Daniel Borillo,20 ce terme renvoie tout d'abord à deux réalités. S'il s'agit toujours d'une manifestation arbitraire qui consiste à désigner l'autre en tant qu'inférieur-e ou anormal-e, elle se décline suivant deux modes : un versant psychologique se traduisant par le rejet des homosexuel-le-s, et un versant culturel, de nature cognitive, où l'homosexualité en elle-même est rejetée. Borillo s'attache donc à définir les mécanismes au travers desquels ces deux types d'homophobie peuvent se mettre en place. De manière générale, la démarche qu'il met en avant consiste à ne pas stigmatiser l'homophobie comme anomalie sociale monstrueuse, mais bien plutôt à pointer sa place stratégique dans l'organisation de la société actuelle.21

Il l'identifie donc tout d'abord comme relevant structurellement du sexisme. Se référant aux travaux de Daniel Welzer-Lang,22 il écrit : «l'homophobie générale n'est qu'une manifestation du sexisme, c'est-à-dire de la discrimination des personnes en fonction de leur sexe (mâle/femelle), et plus particulièrement de leur genre (féminin/masculin). [...] Et lorsqu'on lance “pédé !”, on dénonce le plus souvent un non-respect des attributs masculins “naturels”, plutôt qu'on ne songe à la véritable orientation sexuelle de la personne.»23 Les diktats genrés de la société moderne, qui obligent les individu-e-s à construire leur identité en rapport avec les stéréotypes masculins et féminins, sont donc mobilisés pour discriminer toute personne qui s'écarte du «droit chemin».
 
 



Mais au-delà de ces comportements, c'est aussi la sexualité en elle-même que questionne Borillo. Pour lui, l'homophobie se construit grâce au statut de normalité conféré à l'hétérosexualité. On a vu précédemment le caractère construit et donc relatif de la sexualité humaine. Pourtant, l'hétérosexualité est toujours considérée aujourd'hui comme allant de soi. La porte est alors ouverte à toutes les théories différentialistes qui, sous couvert de considérer l'homosexualité comme simplement déviante, justifient alors tous les traitements spécifiques et inégalitaires, y compris en droit. L'hétérosexualité masculine (réciproquement féminine), a même titre que les comportements considérés comme virils (réciproquement féminins), sont donc deux facettes d’un même stéréotype social : le «vrai» homme (la «vraie» femme). Le rejet des personnes échappant à cette catégorisation (homosexuel-le-s, hommes efféminés ou femmes masculines permet donc de se rassurer sur sa propre «normalité». Pour citer Borillo : «le stéréotype joue un rôle psychologique majeur, puisqu'il permet d'apaiser l’angoisse identitaire de se voir un jour déserter son statut, son groupe d'appartenance, surtout lorsque celui-ci apparaît comme le modèle à suivre».24 C'est donc en opposition à des atypiques, à des anormaux, que la personnalité masculine peut se construire. Pour le dire autrement, c’est dans le rejet de l'homosexuel que le genre masculin se constitue. Selon Gentaz25 : «l'homophobie, en raison de sa fonction sociopsychique, préserve, tel un condom, les hétérosexuels de la féminité en empêchant toute forme d'intrusion masculine extérieure : c'est une douanière du genre masculin. Nous pourrions dès lors supposer que l’homophobie est constitutive de la psychogenèse de tout individu masculin.»

L'HÉTÉROSEXISME : UN SYSTÈME POLITIQUE

Voici une thèse intéressante : l'homophobie n’est pas une anomalie de la société moderne, mais un de ses piliers. Ni excroissance monstrueuse, ni phobie irrationnelle, la peur et le rejet de l'homosexualité sont des principes organisateurs de la personnalité des individu-e-s, afin de réguler l’organisation en genres sexués préétablis. La leçon est claire. L’homophobie est nécessaire pour une catégorisation sexiste des comportements, elle est idéale pour une société inégalitaire et patriarcale. Monique Wittig écrit en ce sens que l’hétérosexualité est un système politique en soi, dont la famille est la pierre angulaire.26 La contrainte à l'hétérosexualité organise les couples, puis les familles, autour des valeurs organisatrices de notre société. La famille se construit comme le lieu même de l'aliénation sexiste, de la soumission à l’ordre moral. D'une certaine façon, l'hétérosexisme conditionne la triple journée des femmes (travail salarié, domestique, puis sexuel). Il ne faut pas en déduire que toute sexualité inter-sexe est obligatoirement hétérosexiste, mais bien que le couple hétéro est la cellule de base qui contient en germe la totalité d’un système politique.
 
 
 

Pirouli

 
 
 
 


LE CORPS
ENTRE EXHIBITION ET MÉPRIS





Notre époque a-t-elle libéré les corps ? C’est ce que l’on veut croire. Or, derrière le dévoilement des nudités se cache un mécanisme de dépossession de nos identités.
 
 

Notre enveloppe corporelle apparaît comme quelque chose de purement biologique et naturel. Il n’en est rien: la culture humaine façonne les corps dès la naissance. En particulier, en y imprimant les marques de la différence des genres. «Le travail de rendre le corps sexué est une entreprise de longue haleine», fait remarquer Colette Guillaumin.27 Dans notre société, la force et la performance des hommes, la faiblesse et l’obligation de «beauté» des femmes sont les principes de ce formatage. La «fragilité féminine» n'est pas due aux chromosomes mais à notre système patriarcal qui nous inculque un rapport différent à la nourriture ou à l'exercice physique suivant que l'on soit fille ou garçon. On apprend, par exemple, que les hommes ont davantage besoin de manger que les femmes et qu’une athlète est moins performante qu’un athlète. Des études montrent que les résultats sportifs des filles et des garçons cessent d’être égaux seulement après la puberté.28 Cette différence n'est-elle pas liée au fait que les filles sont peu encouragées à faire du sport et moins entraînées ? Au fait qu’une femme «forte» prend le risque d’être vue comme trop masculine ?

Au contraire du corps masculin qui doit prouver sa supériorité, le corps féminin doit s’évertuer à «paraître». En constante représentation, les femmes vivent le regard des autres comme un renforcement de leur identité. Leur corps est un objet qui ne leur appartient pas et qu'elles doivent plier à des exigences esthétiques qui sont en fait celles des hommes.

La violence du règne de la beauté unique n'est pas nouvelle, mais elle se cache
aujourd'hui sous des apparences de «libération». Le modèle à atteindre est celui de femmes qui exhibent leur corps, certes, mais cela n'est pas pour autant émancipateur. Aujourd’hui, les femmes ont intégré de vrais «corsets intérieurs» : la maigreur, la jeunesse, la «forme», le bronzage... Si la maigreur est devenue un attribut essentiel de la féminité, c'est aussi parce qu'elle est un signe de vulnérabilité physique. Et pendant que les femmes martyrisent leur corps avec des régimes, elles gâchent leur énergie et leur santé. Le succès de la chirurgie esthétique est en ce sens un comble : on parvient à convaincre des personnes en bonne santé de passer sur le billard. La mondialisation de la norme actuelle (l'Occidentale jeune, filiforme,...) fait des ravages sur tous les continents : produits blanchissants pour la peau, défrisage et décoloration des cheveux, opération de débridage des yeux... Comment peut-on croire qu'il s'agit d'une libération lorsque les femmes nient leur corps à ce point ?
 
 



Une autre composante essentielle de la beauté est la dimension érotique que doivent travailler les femmes. Car l'esthétisme d'un corps équivaut à sa valeur érotique, «belle» signifiant généralement «sexuellement attirante pour les hommes hétérosexuels». Comme l'affirme Jean Baudrillard, l'émancipation des femmes a accompagné celle des corps sans que l'on ait supprimé l'identification entre femme et sexualité. «L'hypothèse puritaine pèse de tout son poids. A mesure qu'elle se libère la femme se confond de plus en plus avec son corps. En fait, c'est la femme apparemment libérée qui se confond avec le corps apparemment libéré».29 Tant que le corps féminin sera un fétiche, synonyme de sexualité et d'érotisme, il ne sera jamais libéré.
 
 

LA BEAUTÉ, PRINCIPE D'EXCLUSION

La beauté est le critère de classement hiérarchique entre les femmes, mais également, dans notre société obsédée par le look et la mode, entre les êtres en général. Nous vivons bien sous la dictature de la beauté, c'est-à-dire la suprématie du corps mis en scène selon les codes d'une beauté unique et uniforme. Décréter qui est beau ou non est un principe d'exclusion : les corps qui ne correspondent pas aux stéréotypes sont stigmatisés. Il y a les «beaux» corps, généralement aseptisés, que l'on peut/doit montrer, et les autres qu'il faut cacher. Les vieux-vieilles, les handicapé-e-s, les obèses, les malades... sont perçus non seulement comme «anormaux», mais comme des corps honteux qui ne peuvent être assumés, et surtout pas regardés. Ces corps «indignes» nous rappellent la singularité, la fragilité, la vieillesse..., dont on a si peur.

Le «culte du corps» est en fait un formatage impitoyable et cache un dénigrement voire une haine du corps. Notre société occulte le corps, objet de représentation, capital à faire fructifier, «corps libéré comme objet/signe et censuré dans sa vérité subversive du désir».30 Pourquoi ne parvenons-nous pas à «faire corps avec notre corps», à le reconnaître comme épaisseur d'une relation au monde, comme chair, comme présence, comme témoin de notre histoire singulière ? Peut-être parce que nous lui en voulons de ne pas être un «pur objet de création technoscientifique».31 Reconquérir notre sexualité, échange symbolique entre des êtres et non acte de consommation, passe par un nouveau regard sur le corps. Notre vision de la beauté aussi est à redéfinir: elle est plurielle à l'image de la diversité des morphologies et des personnalités.
 
 
 

Leila

 
 

À VOIR :

Carole Roussopoulos
Y'a qu'à pas baiser
film documentaire français, 1973, 25 mn

Alors que l’avortement était toujours illégal, Carole Roussopoulos filmait une IVG en direct, réalisée par des femmes engagées afin de faire valoir leur droit et la possibilité de s émanciper des carcans sexistes de notre société médicalisée.
Disponible auprès de Prospective Image
31 avenue du Champ de Mars
02 38 88 04 05


LE SADO-MASO
ENTRE MYTHE ET RÉALITÉ




Dans cet entretien, plusieurs personnes de la revue Trouble(s) et Xavier (Panthères roses) s’expriment sur ce que le sadomasochisme signifie pour eux-elles. Au-delà des a priori, ils nous font découvrir une sexualité plurielle.
 
 

Vous est-il possible de donner une définition du sadomasochisme ?

Il semble assez difficile de donner une définition de ce qu'est le sadomasochisme. C'est un mélange de jeux sur la soumission et la domination, de jeux autour d'objets fétichistes. Il y a une recherche sur l'alliance entre douleur et plaisir qui peut être complètement distincte des rapports de domination. Je pense que dans la sphère globale SM, ou tout du moins dans celle des pratiquants homos du SM, on parle de SM pour dire partouzes, orgies. C'est aussi un terme qui veut dire libéralisation de la sexualité. La sexualité non reproductive, mise en avant comme telle, et dont la finalité est simplement la jouissance et la connaissance du corps, la connaissance de soi et des autres, est en soi quelque chose de subversif. En ce sens, on pourrait considérer le SM comme subversif. Cependant, certains pourraient y voir aussi une pratique réac si l’on parle de la discipline, de la pratique du SM avec les rapports soumis-dominés qui est souvent accompagnée de jeux tel que la punition, la fessée. Ce qui est intéressant dans la pratique SM, c’est qu’il y a une certaine mise en scène d’un certain nombre de rapports de force, de violences, qui existent, de fait, dans les relations sociales. Le SM est en fait ce que je pourrais appeler une sexualité non reproductive donc une sexualité uniquement de plaisir. Souvent, lors d'une séance SM, personne ne fait l’amour. Comme si ce que nous y faisions avec le reste du corps suffisait à rendre l'acte sexuel inutile. Le SM permettrait ainsi de se libérer d'une sexualité centrée uniquement sur le vagin ou le pénis, sur la pénétration, d'une sexualité qui serait exclusivement reproductrice. On vit dans une société où la sexualité est largement repoussée, c'est quelque chose dont on ne parle pas, on peut l'accepter lorsqu'il s'agit de la reproduction mais la sexualité
en elle-même, le fait d'être dans la recherche du plaisir est peu admis.

Quel lien existe-t-il entre la douleur et le plaisir et en quoi est-ce que le SM met en jeu des concepts considérés comme antagonistes ?

Quand on ne connaît pas vraiment le SM, on tombe un peu dans les clichés en disant que la douleur doit jouer un rôle très important. Ce n’est pas forcément le cas, douleur et plaisir peuvent être liés mais expliquer ce lien est assez difficile. Ce qui est intéressant, c’est de constater ce lien et d’essayer de voir ce que cela implique. En fait, ce rapport étroit entre les deux remet en cause l’idée que la sexualité est basée sur un seul type de plaisir : les caresses, la pénétration. Le SM permet d’interroger le plaisir et de se poser la question d’autres formes de plaisir possibles qui appartiendraient à la sexualité.
 
 
 

LA SEXUALITÉ, VALEUR SÛRE DU CAPITALISME



Les lieux échangistes, les chaînes télé câblées, les boîtes de strip-tease, les salons de massage, la téléphonie rose, la production de matériel porno (vidéo, Internet, presse...), les maisons closes, les «Sexodromes», sans oublier la prostitution de rue, génèrent au niveau international un chiffre d’affaire énorme qui fait de l'industrie du sexe un secteur en plein «boom».

On estime le chiffre d’affaire mondial de la pornographie autour de 52 milliards de dollars, alors qu’il était de six milliards en 1983. Internet est devenu le supermarché mondial de la pornographie : 90% des fichiers téléchargés sont liés au sexe. Cette «cyber industrie» génère un chiffre d'affaire d'un milliard de dollars. Certains sites Internet affichent à eux seuls un chiffre d'affaires de 20 millions de dollars. La pornographie enfantine est en pleine expansion. Et contrairement à ce qu'on peut croire, la pédophilie n'est pas le fait d'une minorité de pervers : sur Internet elle constitue 48% des téléchargements des sites commerciaux pour adultes ! La prostitution comme les autres secteurs économiques s'est mondialisée depuis une dizaine d'années. 90% des femmes prostituées aux États-Unis sont contrôlées par des proxénètes. Au niveau mondiaL, 45% des «achats de services sexuels» ont lieu dans des bordels (certains sont même côtés en bourse).

Le tourisme sexuel représente pour certains pays émergents une telle manne financière que poussés par le FMI et La Banque mondiale ils en font une stratégie de développement. C'est l'armée américaine qui a mis en place pour ses soldats, pendant la guerre du Vietnam, les premières infrastructures de commerce sexuel en Asie du Sud-Est. Les femmes et les enfants enrôlés pour servir de «chair à trottoir» sont les victimes d'un proxénétisme à grande échelle accepté (encouragé ?) par les institutions financières internationales. Les premiers pays fournisseurs de touristes sexuels sont les États-Unis, l'Allemagne, l'Australie, le Royaume-Uni et la France. Depuis 1995, les organisations internationales tendent à la libéralisation des marchés sexuels et à assimiler cette exploitation d'êtres humains à une industrie du «divertissement». Les associations qui défendent les droits des personnes prostituées militent pour l'adoption du statut de «travailleur-travailleuse du sexe». L'Organisation mondiale du travail aussi... Comme te fait remarquer Martin Rhodine. «l'essor planétaire de l'industrie du commerce sexuel est à la fois le fruit de l’impérialisme capitaliste et une des conditions de son développement». La lutte contre la prostitution et l'industrie pornographique fait partie intégrante de ta lutte anticapitaliste.

SOURCES : Judith Mackay, «Atlas de la sexualité dans le monde», Ed. Autrement, 2000 et www.sisyphe.org (un site féministe à ne pas manquer).

Y a-t-il un langage propre au monde SM ?

L'idée d'un langage du SM à été développé par Barthes. Ce qui est important dans ce langage, c'est qu'il repose à la base sur le consentement mutuel de telle ou telle pratique. Ce consentement n'est pas forcément dit ou écrit, il passe par d'autres codes que ceux du langage ordinairement parlé. Le fait de recréer un langage implique que ce n'est pas forcément figé. On développe ce langage, on l'interroge et ce langage-là permet de placer les limites au sein du SM et ainsi de respecter le consentement mutuel.

Est-ce que le SM remet en cause les dichotomies classiques du genre ?

Le SM peut remettre en question les genres et la dichotomie hommes-femmes comme elle peut ne jamais les remettre en cause. Cela peut être remis en question parce que cette dichotomie repose sur une répartition du pouvoir : ce sont les hommes qui l’ont. Dans le SM, en mettant en scène ces rapports de force et cette répartition-là du pouvoir, on remet en même temps en cause les définitions de genres. Une femme peut être dominatrice et, à ce moment-là, c'est elle qui détient le pouvoir au sein du rapport sexuel. Il n'y a pas de nature du SM par rapport au rôle que peuvent jouer les femme et les hommes. Une femme peut, à un moment donné, sortir du rôle que lui a inculqué la société. Il n'y a pas de nature dans le SM dans le sens ou il n'y a a pas d’automatismes. Le jeu peut être simplement une expression d’une rapport de force qui va être surjoué, mais ça peut aussi être une déconstruction du rapport de force. Dans les sexualités subversives, alternatives, on peut par exemple considérer le massage du corps comme un acte sexuel, il faut étendre les champs de la sexualité, étendre la connaissance de soi et des autres. La sexualité est complètement construite. Il y a dans les séances SM une ouverture des champs du possible. Le SM peut être un outil d’apprentissage de la sexualité et de déconstruction du genre. Dans le milieu SM cette notion d’apprentissage de la sexualité est présente. Dans certaines pratiques SM, il y a tout un côté mise en scène, jeux préparés, utilisation d'objets. Si, par exemple, une lesbienne prend un pédé avec un gode-ceinture, ça interroge sur ce que sont la féminité, la virilité, l'aspect génital dans la sexualité. Nous vivons dans une société où la domination et la soumission sont en nous, et vouloir les refuser, les évacuer, n'est peut-être pas la seule solution. Accepter qu'elles soient là et jouer avec peut aussi être un moyen pour les remettre en cause et les combattre.
 
 
 

Entretien avec la revue Trouble(s)
Et Xavier (Panthères roses)
Propos recueillis par Pirouli
Mis en forme par Caro

 
 
 
GENRE, SIDA, MST ET IST



Les relations sexuelles ne sont pas exemptes des inégalités engendrées par les systèmes capitaliste, patriarcal et raciste. Petit état des lieux des inégalités de genre face aux maladies (MST) et infections sexuellement transmissibles (IST).

LES FEMMES : UNE POPULATION À RISQUE

Si l'on considère la hausse des cas de Sida avérés chez les hétérosexuel-le-s, on constate que, sur la même période de temps, 60% des personnes contaminées sont des femmes. Un bon nombre de ces femmes vient d'Afrique sub-saharienne. Les femmes autochtones françaises ont au moins la chance d'être dans un milieu familier, la situation des migrantes et des exilées, quant à elle, est dramatique. Non seulement elles apprennent leur séropositivité alors qu'elles sont souvent déjà au stade terminal du sida mais il faut ajouter à cela les conditions d'accueil précaires pour les migrant-es et exilé-es (dont «les institutions de notre pays» font peu de cas) ainsi que leur grande souffrance psychologique à leur arrivée en France. Suite aux mesures prises par le gouvernement au sujet de l'AME (aide médicale gratuite, dispositif de la couverture maladie universelle ou CMU) qui permettait un accès gratuit aux soins pour les sans-papiers et sans-papières, ces personnes se retrouvent dans l'incapacité de se soigner et n'ont plus qu'à crever dans nos rues. Comble de l'hypocrisie pour un gouvernement qui veut faire des économies aux dépens de 160.000 personnes qui ne représentent à elles toutes que 0,3% des dépenses de santé.

LES HOMOSEXUELS : LE RETOUR DES ÉPIDÉMIES

Les infections sexuellement transmissibles comme la syphilis, les hépatites, les gonococcies, etc., dont certaines avaient presque totalement disparues de nos pays dits industrialisés, font un retour en force depuis 3 ans. Prenons le cas alarmant de la syphilis. Nous sommes passés de 37 contaminations en 2000 à 428 contaminations pour 2003. Cette infection touche 96% d'hommes dont 84% sont des homosexuels ou des bisexuels, 46% sont connus pour être infectés par le VIH et 8% ont découvert leur séropositivité à l'occasion d'un test de dépistage de la syphilis. On a affaire à des personnes qui cumulent plusieurs infections ou maladies. Le fait d'avoir une infection sexuellement transmissible favorise malheureusement la contamination par le VIH étant donné que c'est le même mode de transmission.

D'ailleurs, l'épidémie de sida repart de plus belle chez les gays. 27% des personnes ayant découvert leur séropositivité sur un an sont des homosexuels, dont 50% ont été contaminés dans les 6 mois précédant le test. Nombre de jeunes homos considèrent que le sida est une maladie générationnelle, une maladie de «vieux» et qu'ils sont donc hors d'atteinte. D'autre part, les comportements à risque se multiplient, avec le «bareback» par exemple, comprenez «pratique consciente de relations sexuelles sans capote». Certains vont même jusqu'à les revendiquer voire prôner la contamination de leur-s partenaire-s...
 
 
 

La Noireaude

Sources : «bulletin épidémiologique de L'Institut de veille sanitaire». Concernant la contamination des lesbiennes, des transexuel-les, etc. il faut souligner l'impossibilité de trouver des chiffres. Ce qui montre, une fois de plus, leur invisibilisation dans notre société.



LE SPECTACLE DU SEXE







En réaction contre l’ordre moral, il est de bon ton de défendre la pornographie. C’est oublier un peu vite que cette industrie est au premier rang quand il s’agit de renforcer l’aliénation des sexualités féminines et masculines.
 
 

Peut-on dire aujourd’hui que la pornographie32 rime avec libération sexuelle ? Une chose est sûre, l'esthétique pornographique imprègne toute la culture occidentale. La pub, les médias, l'industrie du disque (clips...), le prêt-à-porter pour enfant, etc. sont saturés d'images de femmes offerte ou de références à la fellation. Il faudrait voir dans cette « libération» de la pornographie le signe d'une révolution de mœurs. Les produits pornographiques transgressent un tabou lié à la représentation explicite de la sexualité, mais ils ne sont pas pour autant synonymes d'une sexualité libre. Ces films et ces photos qui visent à exciter le spectateur prisonnier des valeurs patriarcales. Ils l'enferment dans un point de vue unique, celui de l'homme hétéro. Ces images réaffirment la hiérarchie entre les genres et les stéréotypes : les hommes ne cessent d'affirmer leur virilité par la domination, les femmes sont réduites à l'image de la «putain» (par opposition à la «mère»). Le corps, le désir, la jouissance de ces dernières sont subordonnés aux hommes. Les consommatrices ne peuvent s'identifier qu'à des corps jouissant d'être dominées... ou aux hommes. L'«utopie» qui nous est présentée est bien une caricature du patriarcat, un monde où les pénis sont surpuissants, indéfectibles, et les femmes constamment disponibles et consentantes. Des interdits demeurent, à commencer par la pénétration des hommes qui reste un tabou majeur, pierre angulaire de l'homophobie.

DES TABOUS RENFORCÉS

Que nous dit une pénétration en gros plan ? Elle n'exprime ni plaisir ni désir, elle relève purement et simplement de la pulsion scopique : voir ce qui est interdit, ou impossible à voir. Le sexe-spectacle représente une transgression : il exhibe ce qui est caché, et entretient le fantasme que l'on peut et que l'on doit tout regarder. Ce faisant, il renforce le tabou puisqu'il entretient l'idée qu'il y a quelque chose de terriblement important à voir derrière le voile. Comme si les gros plans dévoilaient quelque chose d'extraordinaire sur notre sexualité. Ces images hyperréalistes montrent crûment des organes en action, toujours infaillibles. Comme pour prouver que le corps est contrôlable, nous rassurer, nous dire «regardez : il n'y a rien de mystérieux, ce sont juste des va-et-vient et des gestes mécaniques.» La pornographie ne cache-t-elle pas une crainte de la sexualité ? Sinon, quel besoin de ces modes d'emploi à suivre ? La majeure partie des films X sont des démonstrations triviales où l'on use des corps comme de machines : une façon de mettre à distance le corps et la sexualité. Le message est que l'homme peut/doit dominer son s corps, et par ce
 
 



biais l'autre. La femme trouve la jouissance dans la passivité, puisque dans la plupart des pornos hétéros une réification et donc une dépréciation du corps féminin est à l'œuvre. Les hommes silencieux, maîtres d'eux-mêmes contrastent avec les femmes, qui gémissent abondamment. On peut interpréter cela comme: «Voyez, n'ayez pas peur, la femme, c'est facile à faire jouir».

L'émotion, le désir, la sensualité sont forcément exclus de ces films : ce sont des éléments beaucoup trop complexes et aléatoires par rapport à l'efficacité recherchée. N'oublions pas que ces films consommés sur tous les continents sont les produits d'une des industries les plus florissantes. On voit comment la consommation peut être le vecteur d'une libération, puisqu'elle est synonyme de compulsion et de frustration. Ne pas admettre que ces images conditionnent notre sexualité est une hypocrisie. De même que des spots publicitaires de quelques secondes façonnent notre façon de penser et de consommer, la pornographie formate notre libido. Jusque dans les moindres détails: l'aspect des corps, les scénarios, la respiration, les gestes, les mots... Par ailleurs, on sait que beaucoup d'hommes demandent à leur partenaire de reproduire des scènes pornographiques, et peuvent même les contraindre.33

La pornographie qui fait primer le regard sur les autres sens contribue à désincarner la sexualité. A partir du moment où le regard domine, la chair disparaît et le sexuel devient affaire d'organes circonscrits et séparables du lieu où ils s'assemblent en un tout vivant... : une personne.

Peut-être existe-t-il une autre pornographie, capable de dépasser le point de vue hétéro-masculin et les clichés, de célébrer la fête des corps dans le respect de chacun, d'évoquer le désir et le plaisir. En tous cas, si elle propose sans imposer un regard sur les sexualités, ce n'est sans doute plus de pornographie.
 
 
 

Leila

À VOIR :

Nils Tavernier
Désirs et sexualité
Film documentaire français, 52 mn, 2004,
Kuiv productions

À LIRE :

Janine Mossuz-Lavau
La vie sexuelle en France
La Martinière, 2002


CORPS MARCHANDISE




La famille d’aujourd’hui n’est plus la même que celle d’hier, pourtant la relation homme-femme reste inégalitaire, le couple hétéro reste un lieu de domination où la sexualité n’est pas épargnée, bien au contraire.
 

Inutile de nier les évolutions dans le domaine de la sexualité. Mais si évolutions il y a, il n'y a pas pour autant de révolution. Évolution ne signifie pas automatiquement progrès. Pendant longtemps, la sexualité a été cantonnée à la recherche de procréation par l'Église qui maintenait un ordre moral strict. La relation sexuelle ne pouvait donc avoir lieu qu'au sein d'un couple marié, recherchant à assurer sa descendance. Encore un mythe que l'on a essayé de nous faire avaler, car sinon, comment expliquer le nombre de cocu-e-s de l'histoire humaine, narrée par des auteurs aux noms parfois très catholiques. Selon Nathalie Heinich, le lien avec un seul homme, contractualisé par le mariage, n'est plus le seul mode de relation amenant une femme à la sexualité.

De nos jours, on peut espérer acquérir l'indépendance économique sans pour autant renoncer à une vie sexuelle comme cela a longtemps été le cas. Même si un certain nombre de femmes payent leur indépendance économique en laissant l'usage de leur corps aux hommes contre une compensation financière. Le fait d'être indépendante économiquement et d'assumer une sexualité non-exclusive ne coupe pas d'une vie sexuelle normale mais cela ne va pas sans conséquences. Pour les hommes, une femme non liée à un homme est une femme disponible pour tous. De plus, ce nouveau modèle n'annule pas l'ancien mais se superpose à lui. Nous trouvons donc des femmes indépendantes économiquement, vivant seules et assumant une sexualité non-exclusive mais aussi le modèle totalement antagoniste de femmes au foyer mariées, dépendant totalement de leur mari d'un point de vue économique et social Les pratiques évoluent mais les inégalités restent. Quand on parle d'évolution de la sexualité, on entend plus par là l’évolution des pratiques sexuelles que de la relation où se passe l'acte sexuel. Michel Bozon34 montre comment de nombreuses pratiques qui étaient auparavant uniquement prostitutionnelles ont envahi la sexualité des couples hétérosexuels. Il s'agit de la fellation, du cunnilingus et de la sodomie pour ne citer que les plus répandues. Bien sûr, tout ceci se fait sous le prétexte de la recherche d'un plaisir réciproque mais, comme le souligne Paola Tabet dans Les dents de la prostituée35: «Dans un contexte général de domination des hommes sur les femmes, les rapports entre les sexes ne constituent pas un échange réciproque de sexualité».

UNE DYNAMIQUE PROSTITUTIONNELLE

Dans le mariage, qui est la forme la plus traditionnelle du couple, les rapports économico-sexuels sont particulièrement visibles. «Les femmes doivent fournir des services ménagers, sexuels et reproductifs aux hommes en contrepartie de compensations matérielles plus ou moins importantes», explique Gail Pheterson dans Le Prisme de la prostitution.36 Paola Tabet nous montre que les compensations économiques se font principalement de deux façons qui ne s'excluent pas l'une l'autre. Soit la compensation économique est d'ordre monétaire comme le paiement des factures, du loyer, etc. Soit celle-ci est symbolique et liée au statut social ou au nom. Elle explique par ailleurs comment, dans certains pays d'Afrique, les femmes ne vivant pas en couple se retrouvent également dans des relations d'échange économico-sexuel avec leurs amants, réguliers ou non. Celles-ci se trouvent dans une position intermédiaire entre les femmes mariées et les prostituées. En tant que femmes non-mariées, elles n'ont pas (suivant leur situation financière) à fournir de services ménagers mais uniquement sexuels voire reproductifs. Et, contrairement aux prostituées, elles ne fixent pas le tarif de la prestation mais reçoivent de l'argent ou des cadeaux en fonction du bon vouloir des hommes. Même si c'est moins flagrant dans les pays occidentaux, le principe est le même. «Il n'existe pas de division nette entre les différentes relations économico-sexuelles mais plutôt un éventail de variations, un continuum qui concerne tant les personnes que les aspects des relations elles-mêmes, à savoir leur durée, les prestations fournies par les femmes, les formes et les modalités de compensation, les formes de négociation des prestations.» Les relations hétérosexuelles classiques sont donc basées sur un système d'échange économico-sexuel inégal et la prostitution n'est que l'exacerbation de ce système. La division entre la maman et la putain n'est donc pas aussi nette que ce que l'on essaie de nous faire croire, cette division ne servant qu'à contrôler la sexualité des femmes. Il existe, malgré ce sombre tableau, des couples hétérosexuels dont les pratiques quotidiennes et les échanges tendent vers l'égalité. Malheureusement, les femmes se construisent toujours sur un modèle non-masculin et les hommes sur un modèle antiféminin, ce qui fait que, malgré tous nos efforts, nous avons des conceptions différentes de ce que sont l'amour, la propreté, le respect de l'autre, etc. Dans ces conditions, vivre une relation hétérosexuelle relève de la lutte contre les tendances antagonistes de l'autre et contre sa propre éducation.

Il existe certainement des moyens différents de vivre sa sexualité, ou de ne pas la vivre, d'ailleurs. Des pistes variées sont déjà ou ont été expérimentées : les rapports sexuels non-génitaux, le lesbianisme comme refus du patriarcat, etc. d'autres verront sûrement le jour. Il ne tient qu'à nous de faire évoluer les choses tant individuellement que collectivement.
 
 
 

La Noireaude

Scan et corrections : L'Idée Noire, 5/12/06
 

Offensive est diffusé par la coopérative Co-Errances. Loin d’être une entreprise commerciale classique, celle-ci pose la diffusion de supports alternatifs comme un enjeu politique essentiel.

Co-errances
45, rue d’Aubervilliers
75018 Paris

www.co-errances.org

Abonnement : 4 numéros : 12 ?
(Chèque à l’ordre de Spipasso
à renvoyer à
OLS, c/o Mille Bâbords, 61 rue du consolat 13001 Marseille)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

1 Boris Cyrulnik, «Mémoire de singes et paroles d'hommes», Éd Hachette, [Pluriel], 1998.

2 Michel Foucault, «Histoire de la sexualité», t.1 : «La Volonté de savoir», Gallimard, [Tel], 1976 ; Le développement ultérieur de cette histoire de la sexualité se rapprochera plus d’une histoire de la subjectivité, notamment au travers d'un détour vers les conceptions antiques de La sexualité.

3 John Gagnon et William Simon, «Sexual Conduct. The Social Sources of Human Sexuality», Éd. Aldine, 1973

4 Michel Bozon et Alain Giami, «Les scripts sexuels ou la mise en forme du désir», in «Actes de La recherche en sciences sociales» n°128 «Sur la sexualité» Éd. Le Seuil, juin 1999

5 Voir l’article sur les constructions différenciées de la sexualité, p. 15.

6 Voir à ce sujet l'encart sur Le «Manifeste contra-sexuel» de Beatriz Preciado, p. 22.

7 Suzanne Képès, «Violences sexuelles et prostitution dans la société patriarcale», «La place des femmes», Éd. La Découverte, 1995, p. 313.

8 Michel Bozon, «Sexualité et conjugalité», in Thierry Bloss [dir], «La dialectique des rapports hommes-femmes», Ed.PUF [Sociologie d'aujourd’hui] 2001, p. 246.

9 Annick Houel, «Le double sexe de l'amant» in Marie-Claude Hurtig, Michèle Kail et Hélène Rouch, «Sexe et genre», CNRS éditions, 1991, p. 129-136 (citation p. 131). La citation du roman provient de Suzanna Collins, «Couleur de feu», Harlequin SA, 1984.

10 Pierre Bourdieu, «La domination masculine», Seuil (Essais), 1998, p. 37.

11 Cité par Daniel Welzer-Lang, «L’échangisme: une multisexualité commerciale à forte domination masculine», in Michel Bozon [dir], Sociétés contemporaines n° 41/42, 2001, p. 111-131.

12 Michel Bozon, «Sociologie de la sexualité», Nathan (université), 2002, p. 56.

13 «L'homosexualité, ce douloureux problème» était le titre de l'émission radio publique de Ménie Grégoire que des femmes du MLF allèrent chahuter au printemps 1971, lors de la «fête à Ménie». «C'est la fête à Ménie, Ménie s'est faite belle, Ménie s'est faite homosexuelle, c'est la fête à Ménie» chantèrent Monique, Monique et Christine, des Gouines Rouges, qui avaient composé ce couplet en son honneur sur L'air de «La Java bleue», et aussi, sur un autre air connu : «J'suis amoureuse de Ménie, de Ménie, de ses beaux yeux, d'sa sociologie, et aux conseils de Ménie, de Ménie, souvent j'aspire», à la grande joie des autres féministes et des quelques garçons que nous devions bientôt entraîner dans Le FHAR, créé par Anne-Marie et Maryse peu après.

14 Dans ce domaine, la lecture du livre de Felice Newman «Les plaisirs de l’amour lesbien» (Éd Les Presses libres, 2003) est très utile !

15 Littéralement: «droit», «sans ambiguïté». Utilisé par les minorités sexuelles, ce terme connote une rigidité normative : il réfère plus précisément à la conformité aux valeurs hétérosexuelles, et désigne couramment les hétérosexuel-le-s.

16 Le développement des technologies de pointe a jusqu'à présent abouti à l'absence de corrélation systématique entre le sexe anatomique et le sexe génétique. Ce dernier se décline par ailleurs en plus de catégories que les deux seules XX et XY.

17 Association fondée notamment par Marie Hélène Bourcier à Paris en 1996, organisant débats, séminaires et promouvant la circulation de textes et documents sur les questions queer.

18 «Star», le journal de celles et ceux qui rêvent de toucher Les étoiles, numéros O à 4, juin 1992 à juin 1998. Dernier numéro consultable sur www.europrofem.org

19 Dans la démarche transgenre on compte les travesti-e-s, gay «folles», lesbiennes «butch» et transsexuel-le-s pré, post et non-opéré-e-s, «genderfuckers» qui détournent les éléments corporels et vestimentaires représentatifs des deux sexes. La liste n'est pas exhaustive.

20 Daniel Borillo «L’Homophobie», Éd. PUF (Que sais-je ?), 2000

21 Notamment en référence à Sartre qui déclare qu'il n'y a pas de question juive mais uniquement des questions d'antisémitisme : Jean-Paul Sartre, «Réflexions sur La question juive», Ed. Gallimard. (Folio), 1954.

22 Daniel Welzer-Lang, Pierre Dutey et Michel Dorais (dir), «La Peur de l'autre en soi. Du sexisme à l'homophobie », Éd. VLB, 1994.

23 Borrillo, op. cit. p. 17-18.

24 Ibid. p. 99.

25 Christophe Gentaz, «L’Homophobie masculine : préservatif psychique de la virilité?», in Daniel Welzer-Lang, Pierre Dutey et MicheL Dorais (dir), «La Peur de l'autre en soi. Du sexisme à L'homophobie», Éd. VLB, 1994, p. 219.

26 Monique Wittig, «La Pensée straight», Éd. Balland, 2001.

27 «Sexe, race et pratique du pouvoir, l’idée de nature», Colette Guillaumin, Éd Côté-Femmes, (1992).

28 «Le Mythe de la fragilité. Déceler la force méconnue des femmes», Colette Dowling, Éd. Le Jour Editeur (2001)

29 «Corps de femmes, regards d'hommes, sociologie des seins nus», Jean-Claude Kaufmann, Éd. Pocket (1998).

30 «La Société de consommation», Jean Baudrillard, Éd. Folio (1986).

31 «Sociologie du corps», David Le Breton, Que sais-je? (1992).

32 Nous parlons ici de la production destinée aux consommateurs hétéros, qui domine le marché. Les pornographies gaies et lesbiennes mériteraient une analyse spécifique.

33 Une enquête menée au Québec en 2002 révèle que près de 30% des femmes interrogées ont subi des pressions en ce sens. Lire sur www.sisyphe.org

34 Michel Bozon, «Sociologie de la sexualité» Éd. Nathan, (Université), 2002.

35 Paola Tabet, «Les dents de la prostituée : échange, négociation, choix dans les rapports économico-sexuels», in «Sexe et genre. De la hiérarchie entre les sexes», CNRS éditions, 2002.

36 Gail Pheterson, «Le Prisme de la prostitution», Éd. L'Harmattan, 2002