Courant alternatif — H.S. n°6 (ou 5 ?) — 3E
trimestre
2001
Mensuel édité par l’Organisation communiste libertaire
(OCL)
Unité des libertaires ? 2
Appel à l’unité 4
Voie étroite d’une convergence nécessaire 7
Lecture critique 36
Quelle unité des révolutionnaires ? 42
Lutte des classes et racines du mouvement anarchiste 50
Ni plateforme, ni synthèse 59
Anarchistes et francs-maçons 64
La question coloniale 69
Unité dans les luttes ? 77
Appel à une solidarité internationale 80
UNITÉ DES LIBERTAIRES ?
MYTHES ET RÉALITÉS DU MOUVEMENT ANARCHISTE
!
En janvier 2001, les éditions du Monde libertaire et les éditions Alternative libertaire (Belgique) publiaient une brochure intitulée: Unité Pour un mouvement libertaire, signée Jean-Marc Raynaud avec la complicité de Roger Noël dit Babar. Ce texte était l'occasion de sortir des archives un document datant de 1934, «La synthèse anarchiste» selon Voline.
Le 22 mars suivant, les deux auteurs, rejoints par un troisième camarade, J.C., rendaient public pour signatures individuelles ou collectives un second texte Unité! Appel pour un mouvement libertaire, annonçant une première rencontre entre signataires pour les 13 et 14 octobre 2001, dans la perspective «d'une initiative pour la tenue des états généraux du mouvement libertaire».
Fin août, L'Appel comptait près de 400 signataires issus de la militance anarchiste francophone, dont une centaine devraient se rencontrer à Niort cet automne.
Ce type d'initiative est récurrent dans le milieu anarchiste. Les personnes au fait de l'histoire des quarante dernières années de ce courant politique auront en mémoire La Lettre au mouvement anarchiste international de l'UGAC (Union des groupes anarchistes communistes) en 1966, ou plus récemment l'Appel pour une Alternative libertaire, initié par l'Union des travailleurs communistes libertaires en 1990. Textes qui à leur manière proposaient également des débats en vue de regroupement pour gagner en cohésion politique et en efficacité.
La particularité de l'Appel 2001 est qu'il émane non pas d'une tendance communiste libertaire, ou révolutionnaire, mais de militants de la Fédération anarchiste francophone, plutôt partisans d'une stratégie de synthèse organisationnelle, et qui, jusqu'ici, nous avaient habitué à une défense inconditionnelle de la Fédération Anarchiste, considérée comme LA structure anarchiste, centre de gravité d'une «mouvance» jugée peu significative et parfois méprisée.
Cet appel paraît également dans une période de redynamisation des luttes politiques et sociales à l'échelle nationale et internationale, dans lesquelles des anarchistes sont présents, et tirent même certains succès, au moins médiatiques. Cependant, il est vrai que ce succès d'image est générateur de frustrations, au moins à l'échelle du mouvement anarchiste hexagonal : l'incohérence de l'intervention des différentes structures se réclamant de l'anarchisme lors des manifestations contre le sommet européen de Nice en est une illustration éloquente. A l'échelle internationale, les regroupements et les restructurations sont également à l'ordre du jour, et l'Espagne ou l'Amérique du Nord nous fournissent des pistes intéressantes.
Le mouvement anarchiste en France est pour sa part composé d'un nombre conséquent d'organisations politiques et syndicales, de groupe locaux, d'associations, d'individualités, qui successivement et en fonction des événements se trouvent en positions phares ou en retrait, travaillent ensemble ou séparément, de concert ou en concurrence, plus ou moins à la recherche d'une hégémonie organisationnelle sur «le mouvement», ce qui se traduit généralement par d'avantage d'inertie que de dynamique.
L'intérêt de «l'Appel» est donc de proposer un questionnement à l'ensemble du courant anarchiste, qui peut éventuellement conduire vers une pratique d'échanges et de débats qui fait cruellement défaut à tout ce petit monde.
Cependant, la bonne volonté affichée ne doit pas conduire à une fausse naïveté, et nous faire prendre les vessies de l'unité pour les lanternes de la révolution sociale. Il existe, entre tous ceux et toutes celles, structures ou individus, qui se réfèrent à l'anarchisme, des clivages fondamentaux qui structurent l'histoire comme l'état actuel du courant anarchiste, et qui déterminent des conceptions radicalement opposées, théoriquement et pratiquement, de l'anarchisme. Et l'abandon de l'idée même de révolution, perceptible dans la dynamique en cours ainsi que dans certains articles publiés récemment à Lyon ou ailleurs, n'est ni des moindres, ni anodine.
Il est donc nécessaire de questionner ces clivages si l'on souhaite qu'un débat réel s'instaure et que des pratiques communes émergent, de façon à ne pas vivre sur l'illusion d'une possible unité de l'ensemble des libertaires, dont on ne tarderait pas à constater qu'il s'agit de l'union impossible de la carpe et du lapin.
Ce numéro hors série de Courant Alternatif se propose de contribuer à ce questionnement, en livrant un certain nombre d'éléments historiques et contemporains, théoriques et pratiques, qui fondent les lignes de fractures qui traversent «le» mouvement, sans prétendre retracer son histoire complète. Seuls ont été pris, à des périodes différentes, quelques exemples qui nous ont paru illustrer nos remarques précédentes. On pourrait en citer d'autres aussi importants et aussi éclairants à nos yeux. En revanche ce numéro reste très hexagonal ce qui est une lacune, que nous comblerons peut-être lors d'une prochaine livraison.
Mais il propose également un certain nombre de pistes de travail
possibles pour tous ceux et toutes celles qui, comme nous, tentent de réduire
cette fracture pour aller toujours plus loin sur les chemins d'une révolution
communiste et libertaire.
LE CHEMIN SE TRACE EN MARCHANT !
L'arrogance d'un capitalisme triomphant aujourd'hui mondialisé, l'implosion en vol des fausses espérances du “socialisme” autoritaire, les impasses gestionnaires des stratégies réformistes rose-vert... expliquent sans doute le retour en force des libertaires dans la nouvelle vague de contestation anti-capitaliste qui émerge aux quatre coins de la planète.
Au cœur de cette nouvelle vague, le courant libertaire irradie de ses valeurs l'ensemble des mouvements sociaux, tant du point de vue de sa critique radicale de l'exploitation, de la domination, de l'avant-gardisme, du capitalisme et de l'État que de ses modes de fonctionnement démocratiques (assemblées générales souveraines, contrôle des délégations, action directe, désobéissance civile...)
Et pourtant, les libertaires (en tant que force politique cohérente) ne parviennent pas à peser de leur poids véritable sur le cours des événements et se retrouvent systématiquement à la remorque d'un confusionnisme pseudo-citoyen dont la réalité affichée est d'aménager l'accessoire sans toucher à l'essentiel de l'ordre capitaliste.
Face à ce constat, d'évidentes questions s'imposent...
Suffirait-il que les libertaires (et leur penchant légendaire à l'éparpillement) s'unissent en un large mouvement tout en gardant leurs spécificités particulières ?
Suffirait-il que les libertaires s'émancipent enfin de la mythologie nostalgique du grand soir et des barricades ?
Sans rien soustraire sur le fond, les libertaires oseront-ils/elles ouvrir le chantier de l'urgente actualisation de leurs grands principes ?
Suffirait-il que les libertaires aient la volonté de la mise en œuvre d'une stratégie d'alliances avec tous les anti-autoritaires qui partagent l'essentiel de leurs aspirations et de faire un bout de chemin avec eux sur la voie d'une société libertaire pluraliste...
A ces questions (et à bien d'autres), nous sommes quelques-un-e-s
à vouloir donner des réponses collectives et novatrices,
car nous préférerons toujours le réel au fantasme,
le rassemblement à l'éparpillement, l'union à la division,
le mouvement aux rentes de situation, les dynamiques sociales aux dogmes
mythiques, les alliances au repli sur soi, un présent possible à
un futur incantatoire, la complexité du réel aux simplifications
manichéennes...

Libertaires en action, nous valoriserons toujours ce qui nous est commun par rapport à ce qui nous oppose car l'idéal libertaire est le seul qui vaille et qui mérite qu'on lui consacre le meilleur de soi-même !
Alors, camarades qui faites vivre l'espérance libertaire au quotidien... Camarades d'ici et d'ailleurs, des syndicats et des organisations, des réseaux et des collectifs, des groupes et des coordinations, des alternatives de vie et des structures autogérées... Camarades qui encore hésitez aux frontières du mouvement...
Qu'en pensez-vous ?
Le présent appel n'a pour seule ambition que de créer une dynamique collective qui permette de répondre clairement aux interrogations d'un futur possible. Son objectif n'est en aucun cas d'inciter à la désertion des structures existantes ou d'en créer une nouvelle. Il est de transcender, de dépasser les cloisonnements hérités du passé et de renforcer la dynamique unitaire à laquelle aspirent de plus en plus de libertaires.
Il se résume à mettre en valeur ce qui nous unit pour être enfin en capacité de peser sur le cours du réel social et politique.
Nous, libertaires de cœur et de toutes origines, nous vous appelons à signer cet appel, individuellement et/ou collectivement.
Nous vous appelons à le mettre en actes en créant partout
où cela est possible des collectifs Pour un mouvement libertaire
avec toutes celles et tous ceux qui veulent faire de l'anarchisme social
un projet de société crédible et ouvert sur notre
époque.
fax 05.46.76.82.60
libertaire@swing.be
http://users.skynet.be/AL/
MOUVEMENT LIBERTAIRE ET UNITÉ :
LA VOIE ÉTROITE D’UNE CONVERGENCE NÉCESSAIRE
Cette contribution est en quelque sorte une synthèse de ce numéro de Courant Alternatif, bien que son rédacteur ne soit plus membre de l'OCL depuis plusieurs années. Elle recoupe cependant les doutes et interrogations qui travaillent toute personne soucieuse du développement d'un mouvement anarchiste révolutionnaire en phase avec les problématiques contemporaines, et capable de peser dans le rapport de force politique et social. Une plus grande cohérence du courant anarchiste est pour cela indispensable, et en ce sens nul ne peut être insensible à la question de l'unité. Cependant, les bonnes intentions ne suffisent pas, et une pratique commune ne peut se faire que sur de l'implicite, sans objectifs communs, et en niant les clivages qui existent entre ceux et celles qui se réclament du courant libertaire. Les personnes peu au fait des divergences théoriques et pratiques évoquées ou suggérés ici, en trouveront les développements et les illustrations dans les articles à suivre de ce numéro. Quant aux militant-es aguerri-es du courant libertaire, ils et elles trouveront matière à alimenter leurs réflexions et leurs pratiques, si la perspective de changer le monde ne leur est pas devenue étrangère.
OCL St-Nazaire
Le texte qui suit est une tentative de synthétiser les raisons qui m'ont poussées à signer l'appel «Unité ! Pour un mouvement libertaire», en essayant de mesurer les limites et les potentialités de cette initiative et d'avancer quelques propositions. N'étant plus adhérent de l'OCL, mais ayant conservé beaucoup d'affinité avec cette organisation, ce document n'engage bien évidemment que son unique auteur. Je remercie Courant Alternatif d'accueillir ces quelques réflexions, mélange de certitudes et d’hypothèses, qui se veut avant tout un appel à contribution dans le cadre des rencontres organisées par les signataires mais aussi en dehors.
SUR L’APPEL
UNE ABSENCE DE CONTENU POLITIQUE
La première remarque qui s'impose est l'absence de tout contenu politique dans cet appel. Pas même un paragraphe, quelques phrases donnant quelques indications d'orientation ou de positionnement sur cette proposition ou résumant la spécificité éventuelle de la période, un contexte social et politique particulier pouvant inciter les camarades initiateurs à avancer la problématique de l'unité des libertaires même si la forme «Appel» ne permet pas de développer un tant soit peu. Mais tout de même, il est regrettable qu'une telle initiative soit lancée sur des bases politiques aussi inexistantes.
Volonté de ratisser large ? Appel à l'implicite ? Difficultés de fournir des éléments nouveaux et convaincants sur la nécessité de l'unité des libertaires ? Unité motivée par le seul état de désunion des libertaires, renvoyant là à un problème consubstantiel au mouvement ? Sans se prêter au jeu de l'interprétation, on ne peut que souligner cette première carence.
UNE SURESTIMATION DU POIDS DES LIBERTAIRES
L'appel est tout de même introduit par deux affirmations :
Première affirmation :
«L’arrogance d'un capitalisme triomphant aujourd’hui mondialisé, l'implosion en vol des fausses espérances du «socialisme» autoritaire, les impasses gestionnaires des stratégies réformistes rose-vert... expliquent, sans doute, le retour en force des libertaires dans la nouvelle vague de contestation anti-capitaliste qui émerge aux quatre coins de la planète.
Au cœur de cette nouvelle vague, le courant libertaire irradie de ses valeurs l'ensemble des mouvements sociaux, tant du point de vue de sa critique radicale de l'exploitation, de la domination, de l'avant-gardisme, du capitalisme et de l'État... que de ses modes de fonctionnement démocratiques (assemblées générales souveraines, contrôle des délégations, action directe, désobéissance civile...)»
Entre le «retour en force des libertaires aux quatre coins de la planète», et un «courant libertaire (qui) irradie de ses valeurs l'ensemble des mouvements sociaux», le constat semble pour le moins contestable.
Les mouvements sociaux sont-ils à l'offensive, en France, en Europe, au niveau mondial ? Où et comment se manifeste l'«irradiation» libertaire de ces mouvements par la «critique radicale de l'exploitation, de la domination, de l'avant-gardisme, du capitalisme et de l'État» ? Sur quelles données s'appuient les auteurs pour avancer une telle affirmation ? Bien sûr les partis et organisations marxistes-léninistes des années 60-70 ont perdu de leur attrait et ne sont plus hégémoniques dans ce qui s'appelait le «camp révolutionnaire». Les militants de cette génération ont soit été vaincus (extermination, répression, prison), soit ont abandonné la lutte, soit se sont reconvertis dans une espèce de néo social-démocratie qui s'est engagée dans le «combat» contre le néolibéralisme. Ce sont ces courants qui dominent largement les mouvements «anti-globalisation» (Seattle, Porto Alegre...), possèdent des relais dans les médias et certains Parlements, disposent de moyens d'organisation assez considérables, de subventions nationales ou internationales (programmes de l'ONU) assez confortables et qui, en l'espèce, ont 3 ou 4 longueurs d'avance sur les libertaires...
Enfin, il est quelques coins de la planète (Pérou, Colombie, Népal, Turquie, Sri-Lanka...) où les ML sont encore tout-puissants. Faut-il ajouter que dans 80% des pays, les libertaires n'ont strictement aucune présence !1
La seconde affirmation de l'appel va dans le sens que ce qui est dit plus haut :
«Et pourtant, les libertaires (en tant que force politique cohérente) ne parviennent pas à peser de leur poids véritable sur le cours des événements et se retrouvent systématiquement à la remorque d'un confusionnisme pseudo-citoyen dont la réalité affichée est d'aménager l'accessoire sans toucher à l'essentiel de l'ordre capitaliste.»
Comment peut-on irradier à ce point les mouvements sociaux et se retrouver «systématiquement à la remorque» du réformisme ? Il y a là une contradiction de taille. Qui renvoie à un oubli, un non-dit : l'idée de révolution, la perspective de remplacer le capitalisme par un modèle de société non capitaliste (socialiste, communiste ou communiste libertaire) est aujourd'hui balayée de la scène historico-politique. Elle n'est portée que par des groupes de taille extrêmement réduite, sans influence, agissant bien souvent sans autre boussole que la nécessité ou le désir de résistance et de lutte, et la réaffirmation de quelques principes (auto-organisation, action directe, solidarité...) et d'une identité idéologique. C'est pourquoi, contrairement à ce qui est dit dans l'appel, les libertaires pèsent «de leur poids véritable sur le cours des événements» qui est d'une légèreté équivalente à celle de leurs propositions, de leur capacité de mobilisation et de leur cohérence.
DES PROPOSITIONS SANS CONTENU
Plus loin, il est suggéré («Suffirait-il que...») aux libertaires :
— de s'unir «en un large mouvement tout en gardant leurs spécificités particulières»;
— de s'émanciper «enfin de la mythologie nostalgique du grand soir et des barricades» ;
— d'«ouvrir le chantier de l'urgente actualisation de leurs grands principes» ;
— d'avoir «la volonté de la mise en œuvre d'une stratégie d'alliances avec tous les anti-autoritaires qui partagent l'essentiel de leurs aspirations et de faire un bout de chemin avec eux sur la voie d'une société libertaire pluraliste...»
Voici quatre idées qui veulent dire quelque chose sans ne rien dire mais tout de même en le disant. Bel exemple de confusionnisme.
Un mouvement large ? Large comment ? Jusqu'où ? Pour faire quoi ? Sur quels contenus et avec quelle stratégie et quel fonctionnement ? Par rapport à quelles dialectiques de luttes ? Le flou ainsi entretenu n'est-il pas synonyme de nouvelle «synthèse» anarchiste, cette utopie de vouloir faire tenir tous les libertaires dans une maison commune, c'est-à-dire vide de contenu, sans unité véritable, ni efficacité ?
En finir avec la mythologie du grand soir et des barricades ? Bien sûr, encore que cette mythologie-là n'est plus beaucoup prégnante dans le mouvement libertaire : la plupart des militant-e-s engagé-e-s dans des luttes — forcément partielles et par définition «réformistes» — n'ont bien souvent d'autres horizons en tête que la prochaine échéance (action, réunion, manif...) de la lutte qu'ils mènent. En finir avec le romantisme (ou plutôt le romanesque) de la révolution ? Évidemment, mais au profit de quoi : de l'élaboration d'une stratégie de rupture révolutionnaire (avec des épisodes nécessairement violents et il est clair que nous préférerions qu'ils ne le soient pas) ou du choix d'une perspective gradualiste obéissant à une vision possibiliste, c'est-à-dire au mirage réformiste de la transformation sociale ?
Actualiser les grands principes ? Dire cela ne mange pas de pain. Mais cette actualisation a commencé il y a déjà quelques dizaines d'années2 ... Sans doute le choix de quelques textes de référence permettrait de retravailler tout cela. Mais ce travail d'«actualisation» ne saurait précéder les débats sur les pratiques, les interventions, les possibilités ou non d'une dynamique d'action unitaire, ni masquer les divergences : tous les libertaires n'ont peut-être pas les mêmes «principes».
S'allier avec les anti-autoritaires qui partagent l'essentiel de nos aspirations ? La question ne se pose même pas. C'est déjà le cas dans de nombreuses situations de lutte. La presse libertaire ouvre déjà ses colonnes à des camarades qui ne sont pas toujours estampillés comme anarchistes (d'ailleurs, qui délivre les labels ?). Un courant libertaire un peu plus présent dans les luttes de classes et donc avec une plus grande visibilité et influence dans la société en général aura forcément une capacité d'accueil plus grande, que ce soit en termes d'intégration-fusion ou sous la forme de coopération ou d'alliance. Rappelons simplement ici que la question des alliances avec d'autres révolutionnaires anti-autoritaires n'est pas seulement un choix volontariste de non-sectarisme mais le résultat d'une dialectique entre d'une part l'existence de mouvements sociaux importants, de leurs niveaux de radicalisation et du degré de polarisation qu'ils suscitent et d'autre part les composantes libertaires identifiables comme telles présentes et entendues dans ces mouvements. Cela suppose évidemment que les libertaires ne soient ni à côté de ces mouvements, ni à la remorque.
Si le texte de l'appel est relativement neutre ou silencieux sur les raisons de l'éparpillement des libertaires en de multiples organisations, collectifs, syndicats, associations, groupes locaux, réseaux, le «Petit rappel méthodologique» qui lui est adjoint en pointe quelques-unes.
DES CONSTATS DISCUTABLES
AUTOUR DE LA DIVISION DES LIBERTAIRES
«— Aujourd'hui plus personne (et a fortiori plus aucune organisation) ne peut prétendre avoir un projet de société global alternatif... crédible. Par contre chacune ou chacun détient les clés d'une partie de la réponse. L’affirmation d'un projet libertaire crédible passe par la mise en commun de ces réponses...»
C'est sans doute vrai. Quant à la mise en commun des réponses, qu'est-ce que cela signifie ? La recherche d'une improbable (et sans doute pas souhaitable) synthèse ou la confrontation des analyses, des éléments de réponses que chaque composante porte dans son intervention, ses écrits et ses débats internes. Mais, il y a des positions politiques dans le mouvement libertaire qui ne pourront pas être mises en commun en l'état au risque de tenter l'impossible mariage de la carpe et du lapin : attitude face à la guerre du Kosovo, aux luttes de libération nationales, au revenu garanti, à l'école, etc. Qui dit divergences de fond ne veut bien sûr pas dire impossibilité du débat et de comptes-rendus reflétant la multiplicité des analyses, mais on est alors encore bien loin de la «mise en commun de ces réponses».
«— Les divisions actuelles du mouvement libertaire sont le fruit de polémiques du passé. Si nos querelles historiques nous divisent, nos pratiques d'aujourd'hui nous rassemblent. Quelle est encore la pertinence de l'existence des «tendances» libertaires des siècles passés ?»
C'est sans doute ici une des affirmations les plus contestables. Que le passé ait à voir avec le présent est une évidence : comme individus ou comme groupes/organisations, nous sommes toujours le produit de notre trajectoire et de notre histoire. Par contre dire que «nos pratiques d'aujourd'hui nous rassemblent» est complètement faux ! On peut le regretter mais certainement pas le nier. Combien de tentatives unitaires ces dernières années se sont soldées par des échecs (marche des femmes) ou n'ont réuni qu'une partie du mouvement (marche sur Biarritz, contre le G7 à Lyon), dans un climat de compétition (voire d'agression) entre composantes. Et on ne peut seulement accuser le sectarisme des uns ou des autres : ces échecs du passé récent comme la rareté des interventions cordonnées et/ou unitaires des libertaires aujourd'hui en 2001 renvoient bien à des divergences politiques, sur des orientations, des priorités, des pratiques, sur la conception de l'intervention.
Enfin, si les catégories «historiques» de l'anarchisme (anarcho-syndicalisme, communisme libertaire, individualiste) ont perdu de leur facteur discriminant, il en est d'autres qui se sont juxtaposées, qui tiennent au rapport à l'organisation, aux modes d'insertion dans le combat politique, aux analyses parfaitement opposées sur tel ou tel sujet comme sur des stratégies plus globales.
«— Aujourd'hui l'adhésion à telle ou telle organisation ou à tel ou tel courant du mouvement libertaire tient le plus souvent du hasard de la géographie ou de rencontres amicales que de choix réfléchis et pesés entre les différentes «tendances»...»
Ce constat empirique est en grande partie vrai. Mais pas totalement. Comment expliquer alors que des camarades changent d'organisation (c'est il est vrai devenu assez rare) ou décident, après plusieurs années de militantisme, ou de quitter leur organisation ou au contraire de rejoindre celle qui leur correspond le mieux.
«— Aujourd'hui, aucune force libertaire n'est capable de peser seule sur la réalité sociale et politique. Par contre, additionnées, multipliées, les différentes «tendances» sont en capacité d'atteindre la masse critique susceptible de pouvoir peser sur le réel.»
«— Aujourd'hui, les organisations/syndicats libertaires ne regroupent qu'une faible partie de celles et ceux qui se retrouvent dans l'idéal libertaire (celles et ceux-ci refusant souvent de choisir entre les différentes «chapelles»)...»
Ces deux constats n'en font qu'un et prolonge le premier : ne plus avoir de «projet de société global alternatif crédible», c'est aussi pour chacune des organisations ne plus être «capable de peser seule sur la réalité sociale et politique», en conséquence de quoi «les organisations/syndicats libertaires ne regroupent qu'une faible partie de celles et ceux qui se retrouvent dans l'idéal libertaire».
Reste que si la division, l'éclatement voire la compétition entre les organisations ou groupes demeurent des tendances lourdes oblitérant toutes tentatives d'unité, ici ou là, des moments de rencontres et de convergences ont existé et sont donc à ce titre parfaitement reproductibles. Il faut maintenant en examiner les potentialités et les limites.
QUELLE UNITÉ ?
Lorsque l'on parle de l'unité des libertaires, se pose immédiatement toute une série de questions autour de son amplitude, de ses formes organisées, de son expression, des degrés d'efficacité qu'elle permettrait ou non d'atteindre. Plutôt que de parler de l'unité de tous les libertaires (objectif parfaitement impossible), il semble plus raisonnable de chercher à s'inscrire dans une perspective d'unité maximale, en tenant compte à la fois du possible et du souhaitable, mais toujours en référence à une cohésion et une efficacité.
L'APPEL : UN ACCUEIL CONTRASTÉ
Tout d'abord le nombre de signatures est plutôt encourageant. Plus de 400 signataires à l'heure actuelle (mi-septembre), c'est loin d'être négligeable, surtout si l'on considère la diversité assez représentative des courants libertaires qui s'y retrouve (membres des différentes organisations, de collectifs ou indépendants), d'autant que pas mal de camarades pas en contact régulier avec un réseau militant, n'ont pas été informés de l'appel ou ne le sont qu'actuellement. Mais, 400 ou 500 personnes, ce n'est pas un raz-de-marée, même à l'échelle des libertaires. Beaucoup de camarades très actifs/ves n'ont pas rejoint cet appel. Si certain-e-s n'y croient pas — pour des raisons les plus diverses d'ailleurs — d'autres se situent plutôt dans une position d'attente.
Enfin, du côté des signataires, les expressions individuelles ou collectives sous forme de contributions ou de propositions comme les premières tentatives de rencontres et de débats au niveau local (Nantes, région Centre...), sont restées peu nombreuses. Là aussi, c'est semble-t-il l'attentisme qui domine.
LES ÉLÉMENTS D’UN PROCESSUS
Le premier élément positif qui pourrait sortir de cette proposition de rencontres et de regroupement, c'est certainement — pour la première fois ! — l'introduction d'une culture du débat politique au sein de la «famille» libertaire, du débat, de l'expression des contradictions, de la confrontation même lorsque les divergences sont manifestes mais qui en finisse avec les attaques ou les polémiques non étayées, voire les calomnies pures et simples et les procès d'intention, attitudes qui s'expriment d'ailleurs rarement publiquement mais qui entretiennent un climat détestable dans le «milieu» et l'affaiblissent objectivement.
Le processus d'unité des libertaires est confronté à deux exigences constantes qui dans le passé ont toujours été pensées comme antinomiques : la reconnaissance de la pluralité des options et la nécessaire cohérence pour une efficacité maximale. Ces deux pôles de la contradiction libertaire ont été dans le passé résolus par le schéma «synthésiste» et la proposition «plateformiste», le premier visant à englober tous les courants libertaires (individualistes, anarcho-syndicalistes, communistes libertaires) dans une structure minimale commune (un contrat fédératif) avec donc des principes très généraux, un mode d'organisation peu contraignant mais peu efficace et une expression peu synthétique car se traduisant plutôt par la juxtaposition de positions (d'où incohérences, cacophonie...), le second modèle sous le prétexte d'une cohésion maximale opérant une délimitation très précise des communistes libertaires (partisans de la lutte de classes) sur un modèle organisationnel et un mode d'intervention assez rigide, proche à certains égards de la forme-parti et la recherche d'une «ligne» politique laissant peu de place à l'expression des différences et des contradictions, notamment la fameuse «unité tactique».
Cela fait bien longtemps que ces modèles ont vécu mais le courant libertaire français vit encore largement sur cet héritage-là.
Si les questions autour de l'organisation et de la stratégie demeurent toujours actuelles, elles ne se posent plus exactement dans les mêmes termes, tout simplement parce que nous sommes immergés dans un «réel» aux identités multiples et aux subjectivités éclatées et que les mouvements sociaux, les formes de résistances, les aspirations à modifier ce réel se débattent entre hétérogénéité et cohérence et que les militant-e-s mêmes, comme individus et groupes, sont parcourus de contradictions ou de clivages qui ne sont réductibles ou assumables que sous la condition d'avoir été préalablement exposés.
Entre pluralisme revendiqué et cohérence nécessaire, il faut donc avancer dans une démarche-processus. Un processus où le pluralisme n'est pas un obstacle mais un élément décisif voire une condition de la cohérence et de l'efficacité.
Le pluralisme, ce n'est pas la juxtaposition figée de positions, de références, de catégories intemporelles, de même que la cohérence ne peut naître d'un énième manifeste libertaire aussi vite approuvé qu'inefficient dans la lutte sociale. C'est une articulation de tout cela dans un processus dialectique complexe entre investigations thématiques et élaboration d'hypothèses stratégiques, se déclinant sur des modes d'interventions et des formes d'organisation adéquates. Tout d'abord, parce que la manière de débattre, d'exposer les divergences, de prendre le temps de trouver des positions qui fassent consensus (alternative donc à la fois au vote majoritaire excluant et à la recherche de l'impossible unanimité paralysante) seront des éléments déterminants sur lesquels les libertaires seront jugés, appréciés ou rejetés. Mais aussi parce qu'un travail d'élaboration réalisé dans un climat de confiance, de respect et de solidarité est presque toujours beaucoup plus riche en contenu, en vécu, et donc aussi plus efficace de ce point de vue.
Bien évidemment le pluralisme de ce processus revendiqué ici n'a de sens que s'il s'inscrit dans une cohérence, dans un ensemble de propositions, de problématiques, de positionnements et d'interrogations qui l'identifie clairement et lui fournit une capacité opérationnelle. Faute de quoi, cette tentative d'unité des libertaires se transformerait rapidement en un regroupement sans contours, accueillant tout ce qui se dit anarchiste ou libertaire et donc allant tout droit à l'échec.
Cette question de la cohérence évidemment ne va pas de soi et doit être abordée de manière progressive, par un travail thématique, synthétisé dans des rencontres et mis en discussion ensuite pour approbation. Les initiateurs de l'appel sont conscients de la difficulté puisqu'ils parlent d'un processus devant s'étaler sur plusieurs années. Il ne serait pas inutile que parallèlement, un premier document définissant une sorte de socle commun des signataires soit élaboré définissant assez précisément à la fois une orientation générale et un cadre d'action, d'intervention et de débat.
L’INTERVENTION POLITIQUE DES LIBERTAIRES
Comme il a été dit plus haut, ces dernières années la plupart des divergences se sont fait jour lorsqu'il y a été proposé (et à plusieurs reprises par l'OCL) des moments d'unité sur des interventions communes, des tentatives de campagnes politiques autonomes de celles des cartels de la gauche néo-réformiste.
Rappelons qu'il s'agissait, à l'occasion d'une mobilisation sur un thème donné (le FMI, le G7, la marche des femmes), à la fois spécifique et assez global, d'essayer de mettre en place une dynamique collective des libertaires sur des bases anticapitalistes, une dynamique associant une dimension de lutte et de débat (sous forme de forums préparés...), avec une certaine visibilité (tracts et affiches communes, cortège commun), des contenus discutés entre plusieurs composantes3 (articles, contributions, argumentaires) et mis en commun («4 pages», brochures...), un mode d'intervention qui visait à la fois l'affirmation de la présence publique d'un courant politique et aussi d'un moment de rencontres directes, de débats, de socialisation d'expériences de lutte et de réflexions. Ces propositions ont eu le mérite d'exister et celle de Lyon a été une relative réussite malgré son cadre étroit. Mais dans la plupart des cas, elles n'ont rencontré qu'indifférence ou hostilité (boycott, campagne parallèle d'organisations, mise en concurrence...).
L'intervention des libertaires condense toutes les divergences.
Car cela renvoie à des questions de contenu et aussi de forme (qui sont en principe chez les libertaires une partie du contenu).
Mais cela renvoie également à une multitude de thèmes qui sont de l'ordre de l'analyse de la situation, du capitalisme, des forces en présences, des niveaux de lutte et de résistance sociale, de radicalisation politique...
Derrière tout cela, on retrouve ce que l'on désignait naguère sous le terme de stratégie : qu'est-ce qu'il s'agit de développer à moyen terme4 pour tous ceux et celles qui n'ont pas renoncé à placer l'émancipation sociale dans leur horizon ? Quels axes, quels contenus, quels objectifs, quelles propositions y compris en terme d'auto-organisation et/ou de contre-pouvoir un mouvement révolutionnaire, un groupe rupturiste, avance-t-il auprès de ceux et celles qui veulent lutter, s'organiser, résister, que ce soit sur des objectifs partiels ou en rejoignant une dynamique plus globale ?
L'intervention politique des libertaires, qu'elle soit locale, sectorielle ou sur des thèmes et échéances plus globaux est le point nodal de toute la démarche. De manière très générale, il est impératif, si l'on veut éviter l'écueil d'un regroupement informe et confus, que la réflexion intègre dès le départ des éléments fondamentaux qui opèrent une délimitation nette d'un camp politique, d'une aire de la rébellion et de la subversion sociale : une politique non étatique (mieux, anti-étatique), anti-institutionnelle, non médiatique, une politique qui dans la manière de s'élaborer et de se déployer indique clairement que ceux et celles qui la portent développent un autre projet et une autre logique que les partisans plus ou moins avoués du jeu institutionnel (participation aux élections, lobbying, personnalisation et starisation de ses leaders...) et que nous militons bien pour une transformation révolutionnaire de la société.
Se trouve ainsi posée, et réglée, la question des alliances, des coalitions fourre-tout avec des groupes ou forces politiques (extrême-gauche, écolos plus ou moins Verts...) avec lesquels il peut nous arriver d'intervenir de manière plus ou moins conflictuelle sur des luttes ponctuelles mais qui, par ailleurs, s'inscrivent sans équivoque dans une démarche d'aménagement du capitalisme.
En résumé: quelle(s) intervention(s) aujourd'hui pour l'émancipation sociale ? Face à la globalisation de la domination capitaliste, quelle lutte globale libertaire anticapitaliste ?
LES SUJETS QUI FÂCHENT
Parallèlement à cette question centrale de l'intervention sur laquelle l'unité des libertaires a jusqu'ici été impossible, et bien évidemment dialectiquement lié, il convient de lister dans un premier temps, les principaux sujets qui fâchent.
— l'antifascisme : et incidemment l'alliance avec les démocrates, les réformistes. La baisse d'influence électorale de l'extrême droite rend la question moins cruciale. Et pourtant... le positionnement vis-à-vis du «fascisme» exprime le plus souvent un positionnement vis-à-vis de la démocratie réellement existante ou idéalisée.
— les luttes de libération nationales (et le nationalisme) : point particulièrement polémique dans le milieu. Au-delà du débat-polémique abstrait et théorique et des caricatures, qu'est-ce que les libertaires ont à dire sur la situation concrète en Euskadi, en Irlande du Nord, en Tchétchénie, en Palestine ? Quelle émancipation sociale face à la domination coloniale ?
— les «utopies concrètes», lieux alternatifs, squats, écoles parallèles ou crèches parentales, bref toutes ces structures mises en place par les libertaires et autres «alternatifs» : subversion ou intégration/aménagement du système ?
— le syndicalisme : anarcho, révolutionnaire, alternatif, anti-syndicalisme...
Il existe tout de même 3 CNT dans l'Hexagone ! Gageons que si des représentants de ces trois organisations se croisent dans les états généraux, les discussions risquent d'être assez animées à défaut d'être intéressantes ! Par ailleurs de nombreux camarades font d'autres choix (SUD, mais aussi CGT, FSU et pourquoi pas encore et toujours FO ou la CFDT...). De nombreux camarades, pourtant salariés, pour diverses raisons, ne s'engagent pas ou seulement ponctuellement dans le syndicalisme qu'il soit «combatif», «radical» ou «révolutionnaire». Différence de situations ou différence d'appréciation sur ce type d'engagement ?
Si l'on veut éviter les polémiques stériles (mon orga est la meilleure, la tienne c'est de la merde...), les débats devraient êtres posés en terme de contenu: quelles luttes libertaires sur les lieux d'exploitation ? comment faire de la politique (eh oui !) sur les lieux de travail, puisque les patrons ne se privent pas d'en faire quotidiennement ?5 Et peut-être : quels outils d'expression et de débats les libertaires investis dans les luttes d'entreprises peuvent-ils mettre en place, indépendamment de leur boutique et de leur autodéfinition (anarcho-syndicaliste, syndicaliste révolutionnaire, autre...).
Les États généraux du mouvement libertaire sont l'occasion d'y voir un peu plus clair, de demander des informations et analyses sur les pratiques en entreprise. Mais aussi, et surtout, de poser quelques questions utiles en regard des enjeux et contenus de la lutte anticapitaliste aujourd'hui et de tracer peut-être des perspectives par sous-blocs thématiques : précarité, plans sociaux, solidarité, luttes interprofessionnelles, critique du travail et du productivisme...
— l'organisation : il ne suffit pas de se proclamer anarchiste et anti-avant-gardiste pour ne pas reproduire des modes d'action et de pensée parfaitement partidaire ! Le patriotisme d'orga existe. Les logiques de pouvoir aussi. Quand ce n'est pas en plus les comportements «militaros» pour le moins machistes, en particulier dans certains SO de manifs. Pour des anarchistes qui sont contre la politicaillerie des partis, le nationalisme, le pouvoir, le militarisme et le machisme, ça fait beaucoup de contradictions et donc aussi quelques bonnes raisons de ne pas être crédibles et de faire fuir ceux et celles qui manifesteraient quelque sympathie pour l'idéal libertaire. Sur la conception de l'organisation, espérons que le débat, si débat il y a, ne partira pas de la tradition et de ses controverses historiques (pour schématiser : Faure, Archinov, Malatesta...) et que d'autres ingrédients seront mis en discussion...
Et en grattant bien les sujets qui fâchent sont nombreux : école/éducation, la cité, culture libertaire oui ou non, chacun-e peut compléter...
Enfin, la manière d'intervenir est également sujette à
controverse : le rapport au réformisme, les actions discontinues
et ponctuelles ou au contraire essayer d'inscrire les interventions dans
une continuité, l'affirmation de l'organisation pour son propre
compte ou l'intervention dans le cadre de collectifs moins restrictifs...

LE CONTEXTE ET SES ENJEUX IMPLICITES
Si l'appel pour un mouvement libertaire n'a pas de contenu, il ne faudrait pas masquer l'existence d'un véritable enjeu implicite qui surdétermine toute cette démarche : le cours pris par le capitalisme actuel, marqué par la globalisation de sa pénétration dans toutes les sphères de la vie comme de son extension à tous les recoins de la planète, la montée de luttes et de résistances se plaçant dans une certaine convergence d'objectifs que les mobilisations dites anti-globalisation ne reflètent que partiellement mais qui doivent être comprises à la fois comme un effet de la situation et aussi, en retour, comme un élément structurant de celle-ci et de la période.
Période historique marquée donc par des convergences dans le cadre d'un nouvel internationalisme accélérant une dynamique de «politisation» autour de cette exigence inédite de «globaliser la résistance» et donc posant de manière immédiate la question des débouchés et du projet de société qu'il soit entr'aperçu dans une perspective «anti-libérale» ou anticapitaliste.
LES MILLE VISAGES DE LA RÉSISTANCE:
DIALECTIQUE LUTTES LOCALES/GLOBALES
Période qui a certes débuté avec la fin de la coupure du monde en deux blocs et la mise en place progressive d'un modèle «homogène» et globalisé du capitalisme, les mobilisations locales ou régionales contre les effets de ce processus : soulèvement zapatiste, grèves de 95 en France et mouvement des chômeurs, mouvement des sans-terre au Brésil et réveil des luttes sociales en Amérique latine avec des contenus de réappropriation (de la mémoire, de la terre, des identités, de la richesse, de la dignité) et la mise en mouvement des communautés des peuples originaires (du Chiapas bien sûr, mais aussi d'autres communautés du Mexique, les populations majoritairement indiennes d'Équateur de Bolivie, les nouvelles générations mapuches du Chili...), toutes ces luttes ainsi que des milliers de mouvements moins connus développant des méthodes d'action directe, d'auto-organisation, de réappropriation avec occupations, piquets, marches, prises de bâtiments officiels : luttes collectives, extralégales et extraparlementaires, s'en prenant aux représentants des diverses oligarchies locales, aux notables, aux structures du pouvoir en place comme aux multinationales qui exploitent sans vergogne, dépossèdent, spolient, contaminent et détruisent des territoires entiers et les populations qui les habitent.
Il devient de plus en plus évident pour beaucoup que ces milliers de luttes et résistances ont à voir les unes avec les autres parce qu'elles s'opposent toutes à la cohérence d'un système de plus en plus unifié. Des liens se tissent et des morceaux de conscience commune sont en train d'éclore : «globalisons la résistance», «un autre monde est possible», «je ne suis pas une marchandise», ces slogans devenus maintenant familiers posent une exigence aussi confuse — et parfois naïve — que forte, qui exprime un besoin de se projeter dans une autre organisation sociale; préoccupations qui renvoient tout bonnement à des orientations de fond, à des questions de projet de société.
Mais pas seulement car il est bien question de pratiques ici et maintenant de solidarité et d'échange de mouvement à mouvement... Une période où des luttes partielles débouchent sur des questionnements plus globaux. Un exemple entre mille : les revendications pour la terre des Mapuches s'en prennent à un mode de développement économique (contre des barrages hydrauliques, l'exploitation forestière, les projets de voies rapides...) comme à un mode de représentation politique (les structures consultatives d'intégration mises en place par l'État). Luttes «identitaires» mais surtout politiques et aussi luttes pour la réappropriation du territoire et la maîtrise de son environnement, des espaces et modes d'organisation de la vie.
Avec la solidarité directe, les liens horizontaux qui se tissent au fil de rencontres internationales ou de mobilisations ponctuelles et la question du devenir de l'humanité posée de manière assez concrète (et non plus en fonction de stratégies issues de schémas verticaux, autoritaires et réducteurs type Troisième Internationale et surdéterminée par la coupure du monde en deux blocs), nous nous trouvons dans une configuration nouvelle qui pousse indéniablement les libertaires, ou une bonne partie d'entre eux/elles, à sortir de la confidentialité et des querelles de cour d'école.
ANTILIBÉRALISME CONTRE ANTICAPITALISME ?
Ces mouvements sont traversés de multiples contradictions, de rapports de force, de luttes d'influence où le poids des courants politiques organisés est loin d'être négligeable. Sans aller trop loin dans le cadre de cet article, il est juste de cliver les choses entre anti-libéralisme (le réformisme revendiqué d'aménager le système) et anticapitalisme. Mais il serait erroné de caricaturer : il y a des gens qui agissent et se mobilisent sur des positions «anti-libérales» mais qui iront au-delà des revendications et des modes de fonctionnement d'organisations comme ATTAC et consorts. D'un autre côté, il y a des «anticapitalistes» (comme par exemple le Parti du Travail belge et autres ML) avec lesquels on ne va pas s'allier. Courants politiques qui sont c'est vrai en perte de vitesse mais qui ont laissé des traces bien vivantes et durables par exemple dans des mouvements qui semblent sympathiques comme le MST brésilien, une grande partie des mouvements populaires mexicains, etc.
Une des caractéristiques majeures de ces mouvements est la revendication d'autonomie (au grand désespoir des organisations léninistes qui regrettent leurs «faiblesses programmatiques» et leur désintérêt pour la prise du pouvoir d'État) en particulier lorsque la dimension rurale et/ou territoriale est déterminante: ces luttes sont certes locales mais elles acquièrent vite une dimension plus globale puisqu'en occupant des terres, en refusant des projets d'aménagements capitalistes ou en s'emparant de terrains pour y construire des logements, il s'agit d'améliorer les conditions de vie avec les exigences qui accompagnent ces besoins : organisation sociale de voisinage basée sur la coopération, autoproduction de biens et services utiles, éducation, santé, justice...
Et puis le débat sur l'anticapitalisme des luttes dites antiglobalisation ne peut se réduire à celui sur la «violence», à l'action des «Black Blocks» dans les manifs, à des échéances ponctuelles mises en spectacle et ritualisées entre tourisme politique, simulacre de l'affrontement et criminalisation à grande échelle, ni même dans des déclarations «radicales» parfois un tantinet donneuses de leçons et donc complètement anti-pédagogiques ou des appels à la révolte civique, citoyenne, respectueuse de l'ordre établi.
Ce qui nous amène à être plus précis sur des propositions, des axes de réflexion, d'orientation, à propos des modes de mobilisation et des issues : se battre contre le capitalisme, c'est se battre au quotidien pour une autre société. Oui, mais laquelle ? Et ne pas s'en tenir à un simple négatif du capitalisme (une société sans exploitation, sans domination, sans armée, sans État, sans ragnagna....) qui pour la plupart des gens y compris ceux qui se révoltent et luttent parfois à nos côtés, n'a guère de sens, ne leur parle pas ou pas assez. L'intérêt d'une unité libertaire serait sans doute de donner corps à un ensemble de propositions et d'interventions visant à acquérir une audience «de masse» (eh oui !) pour y développer les grands traits d'une société libertaire dans la période historique actuelle, avec donc des éléments de réponses actualisés sur tout ce qui finalement se rapporte à la modernité de ses modes de domination : pouvoir, exploitation, dépendance, rapports sociaux...
Ce travail ne se fera pas dans la conscience de quelques cervelles anarchistes plus ou moins inspirées, en déléguant à des «experts» ce travail d'analyse, à des intellectuels comme cela se pratique dans de nombreux mouvements «de gauche», dans des schémas purement théoriques et désincarnés mais à travers tout un travail d'investigation et de mise à plat, par thème (patriarcat, éducation, santé, production industrielle et agricole, énergie, transports, urbanisation, loisirs et modes de vie, échanges économiques...), thèmes qui sont l'objet de luttes mais aussi de questionnements plus profonds et que la critique politique libertaire ne saurait ignorer ou seulement évoquer rapidement.
D'où la proposition de rencontres thématiques devant à la fois donner des éclairages sur les luttes et leurs perspectives et en même temps servir à élaborer des contenus politiques libertaires en termes de «solutions» et de remises en cause plus globales.
Et l'on peut prendre les paris que si tout cela n'est pas fait, les ATTAC et autres résidus de la vieille gauche auront encore de beaux jours devant eux.
La période semble favorable aux idées libertaires et certains camarades n'hésitent pas à surestimer cette opportunité. Mais méfions-nous de ces affirmations. Déjà, dans les années 70, il était question de cela : le mouvement de mai, les luttes de la jeunesse, les syndicats débordés par la nouvelle composition de classe, les révoltes anti-autoritaires et les remises en cause de toutes sortes qui surgissaient un peu partout, les premiers signes de la crise irrémédiable du PC et du léninisme, nombreux étaient les facteurs qui semblaient, en s'additionnant, promettre un avenir radieux au mouvement libertaire. Il n'en fut rien ; le parti socialiste ramassa la mise un certain 10 mai 1981 et les libertaires aujourd'hui comme hier sont toujours aussi marginalisés.
ÉLÉMENTS STRATÉGIQUES
LE SOCIAL ET LE POLITIQUE
Les libertaires ou anarchistes se sont souvent revendiqués de la révolution sociale, laissant le terme «politique» aux partis et à l'État qu'ils combattent. Révolution sociale car il s'agit bien de changer la société, les rapports sociaux, dans la production comme dans l'ensemble de l'activité humaine, y compris dans la manière de prendre des décisions (démocratie directe) ou dans les relations interindividuelles (hommes/femmes, adultes/enfants...).
Mais dans la société réelle, le terme social à un sens plus restreint, c'est un «champ» à côté de l'économique, du politique, du culturel, de la production de signes et de messages (pub, médias...), de la justice, de la guerre, etc., bref le social fait référence à un ensemble de pratiques collectives (activités sociales), de lieux collectifs (habitat social, équipements du même nom), de politiques de gestion et de contrôle des catégories sociales.
Pour autant, les luttes sociales existent, des mouvements sociaux plus ou moins importants surgissent, mais le plus souvent ils visent à satisfaire des revendications posées dans le cadre d'un rapport bien délimité : lutte de salarié-e-s de telle entreprise contre telle mesure ou pour satisfaire telle revendication, lutte de parents d'élèves pour l'ouverture de nouvelles classes dans telle ou telle école, lutte de mal-logé-e-s pour obtenir l'accès au logement social, etc. Nous savons parfaitement que ces luttes n'ont aucun caractère «révolutionnaire» car elles ne s'attaquent qu'à des conséquences de la domination et souvent sur un aspect isolé. Mais nous savons qu'elles sont importantes parce qu'elles cassent l'idée d'un consensus social, qu'elles créent des moments collectifs de solidarité où les rapports changent, qu'elles peuvent être une expérience de l'auto-organisation. Nous savons qu'une lutte gagnée, ce sont des forces accumulées dans la confiance collective et la résignation qui recule, que c'est un peu de dignité retrouvée et qu'à partir de là, d'autres luttes sont possibles. Importantes, elles le sont aussi parce qu'elles portent en elles des valeurs et des exigences qui de manière plus ou moins explicite ne pourront jamais être satisfaites par le capitalisme (égalité, justice...) et qu'elles peuvent parfois déborder des revendications premières et sont amenées alors à poser d'autres questions.
Pour les libertaires, les luttes sociales, la nature des mobilisations, le degré d'antagonisme qu'elles traduisent sont des éléments tout à fait nécessaires car la société qu'ils/elles visent et le processus pour y parvenir s'appuient sur la mobilisation collective, sur l'auto-organisation et l'auto-activité des exploités.
Néanmoins, ces conflictualités sociales, pour importantes qu'elles soient, ne remettent la logique sociale dominante que très partiellement en question : elles ne peuvent tout simplement pas aller au-delà du cadre qui les a vues naître sans que d'autres paramètres interviennent : degré de généralisation ou de convergence, sentiments et liens collectifs préexistants sur un territoire donné.
Notre vision d'une société communiste libertaire de même que les éléments critiques que nous portons au système de domination capitaliste, patriarcal et autoritaire que nous subissons ne sont pas le simple produit des luttes sociales partielles mais le plus souvent la rencontre d'une révolte multiforme, souvent simpliste au départ, avec des idées, des outils intellectuels, des repères, des analyses, des processus réflexifs d'échanges et de débats, des expériences de sociabilité antagoniste et de solidarité, cette rencontre pouvant déboucher sur une envie de formaliser et de donner un contenu radical plus construit à un désir de changer l'ordre des choses. C'est le champ du politique, aussi bien dans ses aspects utopistes/critiques que dans ses hypothèses stratégiques.
Le courant libertaire se situe dans cet entre-deux, entre les luttes sociales auxquelles les militant-e-s participent (ou dont ils/elles sont les témoins), les mobilisations ponctuelles et un projet d'émancipation sociale et politique souvent très éloigné des préoccupations quotidiennes de nos contemporains. Dans les faits, ne parvenant pas à saisir le fil du projet libertaire par les deux bouts, les anarchistes se sont divisés aussi là-dessus, certains privilégiant les luttes sociales de manière peu critique, les autres se réservant le «travail» d'agitation et de critique radicale. Les dérives sont connues et pas nouvelles : d'un côté les illusions réformistes (revendications «réalistes», syndicalisme, militantisme associatif «responsable», gestion de structures dites alternatives...), de l'autre les chimères immédiatistes (propagande de type insurrectionnaliste, spontanéisme, interventions très idéologisées...).
Sans entrer ici dans le détail de cette problématique, disons simplement que cette extrême polarisation ne mène nulle part car le lien de complémentarité entre lutte sociale et critique radicale a été rompu au profit d'une séparation devenue opposition inconciliable et conflictuelle souvent extrêmement polémique.
La participation à des mouvements de résistance sociale non reliés à une perspective et à des pratiques libertaires (action directe, critique politique, mais aussi débats, socialisation des savoirs...) conduit tout droit à leur intégration dans les structures institutionnelles de la pacification sociale. De même, les positionnements dits radicaux, lorsqu'ils ne rencontrent pas les luttes sociales, lorsqu'ils luttent pour leur propre compte, deviennent de simples postures hors de tout rapport de force et de toute capacité à peser sur le réel. S'il y a un enjeu majeur aux états généraux du mouvement libertaire, c'est sans doute celui-ci : reprendre la problématique luttes sociales/projet d'émancipation libertaire par les deux bouts : un mouvement social et politique accumulant des forces, ouvert à des milliers de personnes, menant globalement et sans concession la lutte libertaire ici et maintenant, capable de combattre les illusions réformistes d'autant mieux qu'il disposera d'embryons de réalisations, d'alternatives, d'expérience concrètes dans les modes d'organisation, dans la présence sociale et les liens de solidarité.
Les références à construire aujourd'hui ne se situent
donc ni dans le seul champ clos des mouvements sociaux ni dans l'éclat
éblouissant de cette belle idée de la révolution mais
dans tout ce qui peut relier l'un et l'autre. Dans le manifeste de Madrid,6
il est dit qu'aujourd'hui, «il n'est pas possible de viser le cœur
de l'État, de prendre d'assaut le Palais d'Hiver ou de fixer la
date exacte de la révolution». Loin de la mythologie épique
d'un grand soir salvateur et de l'esthétique des barricades, il
est donc peut-être temps de commencer à élaborer quelques
hypothèses plausibles et sérieuses sur la manière
d'envisager, au XXIe siècle, un
processus révolutionnaire libertaire.
EN FINIR AVEC LA SCHIZOPHRÉNIE
Indéniablement, le «mouvement libertaire», pour autant qu'il existe, est traversé d'incertitudes liées à sa faiblesse, à son manque de présence dans les mouvements, à son absence de visibilité, à l'inadéquation et l'incohérence de ses discours, de ses propositions ou axes de lutte. Ce malaise qui saisit nombre de militant-e-s se traduit parfois par la confusion de la fin et des moyens (quand par exemple l'organisation anarchiste d'outil devient un but en soi, quand les réponses se font techniques et non plus politiques) ou la recherche de raccourcis qui ne sont jamais neutres et conduisent généralement ailleurs qu'à la destination initialement prévue.
Il y a ainsi un élément moins palpable, qui semble surgir de l'inconscient et du non-dit : la recherche d'une reconnaissance. Auprès des médias, vis-à-vis des autres courants politiques et en général, auprès de tous les acteurs de la pacification sociale et du consensus. Immanquablement, cela entraîne toute une stratégie d'image, de comportements de connivence, de contenus aseptisés et de prises de positions «mesurées» : il ne faut pas choquer et au contraire apparaître comme «responsables» afin d'être plus «crédible» et «attractif», bref plaire et rejoindre ainsi la cour des grands et des gens bien élevés. Mais au-delà des explications psychologiques à ne pas sous-estimer, cette démarche est tout simplement une question de positionnement politique : celui de ne pas assumer sa position minoritaire de militant-e-s révolutionnaires. Ce syndrome des marginalisés et des exclus qui cherchent à tout prix à faire partie du cercle des élus, révèle un profond désir d'intégration à la petite bourgeoisie intellectuelle et au système politique qu'elle soutient, que l'effet miroir des médias permet de mesurer et où le souci de réalisme si souvent évoqué n'est en définitive que l'autre nom du conformisme.
Les luttes ne seront pas plus radicales ou plus libertaires parce que l'on rabâchera avec plus de force la nécessité d'une révolution totale, de l'insurrection, de la table rase, du grand saut dans l'inconnu de l'abolition du salariat, du patriarcat et de l'État.
D'un autre côté, l'exigence de libération sociale ne sera pas plus entendue parce que les libertaires auront «adouci» l'anarchisme, l'auront toiletté pour le rendre plus présentable, moins choquant, avec une «bonne» couverture dans les médias. Ces thèmes que l'on entend parfois ici ou là sont certes parfaitement praticables et le personnel politique comme quelques journalistes friands de nouveautés se jetteront sur ce nouvel OVNI : mais en ce cas, le courant libertaire aura perdu sa capacité critique et subversive, sa capacité à comprendre les enjeux de la période actuelle qui est précisément de ne pas jouer le jeu de la connivence, de briser les cadres de pensée, d'action, de vie, de travail, de consommation, d'information, les rôles sociaux imposés par le capitalisme et d'en inventer d'autres dans des luttes, des rapports de forces et des expériences de sociabilité antagoniste basées sur la seule connivence qui vaille : la complicité solidaire des exploité-e-s. Dans ce travail de ré-élaboration, il n'y a bien sûr pas de recette miracle. Une piste néanmoins. Qu'il soit décidé que pour chaque débat, sur un thème donné, soit abordée en même temps la lutte telle qu'elle existe réellement et que l'on souhaiterait qu'elle soit, c'est-à-dire sa dimension immédiate et ses limites, et une approche qui aborde d'emblée comment ce thème serait traité/approché dans le cadre d'une société communiste libertaire. N'importe quel thème peut être ainsi doublement abordé : éducation, santé, justice, écologie, les questions autour du travail (revenu, répartition de la richesse, productivisme), celles autour du territoire (aménagement, nationalisme, frontières, liberté de circulation...).
Prendre en compte la dimension sociale et «politique» d'un sujet par exemple sur le problème de la santé, c'est certes parler et analyser les luttes dans les hôpitaux pour plus de postes et moins de restrictions budgétaires, mais c'est aussi un combat contre les pouvoirs qui structurent ce domaine : le pouvoir médical, les intérêts des laboratoires de recherche, le poids de l'industrie pharmaceutique et des multinationales de la chimie, l'idéologie du corps parfait et de la performance (zéro défaut), les enjeux de pouvoirs entre les différentes bureaucraties du syndicalisme institutionnel dans le cadre de la redéfinition des règles de la cogestion des organismes sociaux accompagnant le démantèlement de l'État providence, les enjeux financiers d'une privatisation des assurances sociales, etc. On s'éloigne sans doute de l'application des 35 heures dans les hôpitaux mais en tant que libertaires, on reste dans le sujet, non ? Quant à parler d'une médecine ou d'une santé libertaire, les références sur la question ne se bousculent pas.
La cohérence d'une démarche n'est pas à présumer mais ne peut être non plus renvoyée à un futur hypothétique. Des documents d'étape doivent permettre de préciser le contenu de la démarche et témoigner du chemin parcouru comme de celui qui nous attend. Un certain nombre de documents existants permettraient, au cours des mois qui viennent, de servir de base de discussion et d'élaboration collective afin de doter les états généraux d'un premier manifeste (provisoire) lors des rencontres suivantes, ce travail se menant parallèlement (simultanément) aux rencontres thématiques. Parmi ceux-ci, signalons «L'anarchisme au XXIe siècle», manifeste publié à l'occasion de l'acte de naissance du réseau Solidarité Internationale Libertaire.
QUE FAIRE ET COMMENT ?
MÉTHODOLOGIE
Les rencontres de Niort et les suivantes, ne seront possibles et viables que dans un climat dépassionné d'écoute et de respect. Pour tout ce qui oppose les anarchistes entre eux, il convient de laisser chacun exposer librement ses positions et analyses, en essayant de ne pas caricaturer le point de vue de ceux et celles avec lesquels on n'est pas d'accord. Le débat, l'exposition des divergences, la confrontation franche, oui. La polémique plus ou moins calomnieuse : non !
Dire cela relève bien sûr en partie du vœu pieux : la frontière
entre critique et propos caricaturaux est toujours très relative
! Néanmoins, des instances de «modération» dans
les débats peuvent favoriser une certaine sérénité,
une écoute et une libre parole. Espérons qu'elles ne seront
pas nécessaires.

STRUCTURATION
Il est dit dans le «Petit rappel méthodologique» que l'objectif n'est pas «de créer une énième organisation «qui-aurait-la-vérité'» mais de mettre en réseau (transversalité et horizontalité obligent) les libertaires qui veulent sortir de la marginalité groupusculaire pour s’attaquer à la transformation du réel social et politique». Alors réseau, pôle identifié comme tel, espace, quel que soit le terme, il est tout de même question de donner une structuration minimale et une visibilité à ce processus d'unité. Même s'il s'agit de quelque chose de souple, non contraignant, cette structuration aura une existence, une perception et donc une interprétation de la part des différents participants (individus, groupes, orgas) mais aussi à l'extérieur : sympathisant-e-s libertaires, extrême-gauche, partis, médias... Une structure d'animation est d'ores et déjà proposée. Il y a évidemment là un enjeu de pouvoir et de représentation. Sur quel mandat précis les membres qui la composent seront désigné-e-es et/ou élu-e-s ?
Il va de soi que ce comité de liaison (ou autre appellation) ne peut avoir qu'un mandat technique, chargé de l'animation et de la préparation des échéances suivantes et en aucun cas ne pourra prendre de quelconques positions, faire des déclarations, qui iraient au-delà de ce qui a été décidé et d'une déclaration commune éventuellement rédigée et approuvée au terme des rencontres de Niort.
Car si les libertaires rechignent le plus souvent à désigner des «porte-parole», c'est une raison supplémentaire pour que ceux-ci ne soient pas désignés par les médias au détour d'une conversation «amicale» et «privée» avec tel ou telle journaliste... Dans tous les cas, il serait logique que la composition de cet éventuel comité d'animation soit représentative des différentes sensibilités et appartenances qui se sont exprimées et révélées au cours des rencontres de Niort. En fonction de quel mécanisme un équilibre entre les parties pourra-t-il être garanti ? Plusieurs hypothèses sont possibles. En voici une : membres d'organisations, de collectifs ou groupes locaux (non reliés à une organisation) et d'individus.
LES ARTICULATIONS
L'appel à des états généraux du mouvement libertaire concerne essentiellement l'espace francophone européen. Dans les faits sans doute surtout français et Belge wallon, car nous ne savons pas comment s'inséreront les camarades suisses, notamment de l'OSL.
Cette initiative est prise alors que d'autres propositions circulent. La Fédération Anarchiste avait souhaité rencontrer les autres organisations libertaires de l'État français. Suite à une première rencontre avec l'Alternative Libertaire, elle a semble-t-il décidé de faire machine arrière sans que l'on sache précisément pourquoi. Peut-être en saurons-nous plus à cette occasion. Au niveau international, le dernier congrès de la CGT espagnole à été l'occasion de lancer l'initiative du réseau Solidarité Internationale Libertaire (SIL), structure de liaison et de coordination tournée principalement vers l'entraide et la solidarité, la mise en commun de l'information, l'organisation de forums et de rencontres. A ce jour, une vingtaine d'organisations libertaires et anarcho-syndicalistes y a adhéré. Cette initiative est bien entendu complémentaire même si le propos n'est pas tout à fait le même et offre une sorte de prolongement international. Nous sommes donc dans un processus de rapprochement ici, en France, comme au niveau international, et cela est positif même s'il ne faut pas sous-estimer les facteurs de blocage, les divergences et les difficultés de toutes sortes pouvant entraver ces tentatives de coordination.
UN CADRE D’INITIATIVES POUR LE DÉBAT
ET L’INTERVENTION : LES RENCONTRES THÉMATIQUES
Alors «se rencontrer et se parler y compris de nos divergences (ce qui dans l'ambiance actuelle n'est déjà pas rien)», on ne peut qu'y être favorable. J'aurais presque envie d'ajouter : surtout de nos divergences. Parce que c'est là que ça bloque et qu'il faut sans doute aborder les points problématiques avant, ou du moins avec plus de soin que ceux qui font plus ou moins consensus : antimilitarisme, critique de l'État, de l'avant-gardisme, de l'électoralisme, nécessité d'une société (ou plutôt de société ) débarrassée(s) de l'exploitation et de la domination économique, sociale, patriarcale, religieuse...
Dans un deuxième temps, il est proposé «(à l'occasion de rencontres thématiques) de photographier des instantanés de l'état du mouvement sur telle ou telle question en prolongeant ces débats par des actions communes».
Puis «de dégager des convergences et des synthèses utiles pour l'action».
Enfin, «ce processus de rencontres doit se doubler de la création de collectifs unitaires locaux qui permettent tout à la fois d'être des laboratoires d'idées et de «vivre» l'unité dans les faits.»
Pour les «convergences et synthèses utiles pour l'action» comme la «création de collectifs unitaires locaux», on n'en est pas là !! Cela supposerait un niveau d'unité déjà bien avancé, une quasi-unification de toutes les composantes et sensibilités dans un bloc politique unique, dont on voit mal aujourd'hui ce qui pourrait lui donner la moindre consistance. Reste que ces points «synthésistes» ont été posés et qu'ils seront sous-jacents de ces États généraux et de la dynamique initiée à travers l'Appel et les premières rencontres de Niort.
Par contre, l'organisation de rencontres thématiques pouvant déboucher, à travers des débats, sur des actions communes, est une bonne base de départ. Cette démarche, que l'OCL a toujours défendue dans des situations similaires7 a au moins l'avantage d'être praticable, du moins au départ, et permet de travailler sur des contenus.
Les thèmes ne doivent pas être choisis uniquement selon «une photographie de l'instantané du mouvement» mais en fonction de mobilisations sur le terrain et de l'actualité. Par exemple, la lutte antinucléaire, les mobilisations autour des plans sociaux et des licenciements, les campagnes pour la gratuité des transports et des services publics.
L'organisation de rencontres par thèmes est la seule manière d'avancer et de donner une véritable impulsion aux suites de ces rencontres de Niort : elles permettraient d'initier un travail d'approfondissement de la critique libertaire dans tous les aspects de la domination et de l'inscrire dans la durée, dans un processus, un work in progress permanent, au-delà des mobilisations nécessaires mais non suffisantes.
Voici une liste non exhaustive qui pourrait composer la géographie politique d'un mouvement à construire :
— Antinucléaire. Centrales, sites de stockages des déchets, la filière nucléaire répand ses menaces radioactives... Des luttes de sites reprennent et se coordonnent pour une sortie immédiate du nucléaire, contre les Verts et la gauche poubelle. Des échéances importantes au mois d'octobre...
— Sans-papiers/liberté de circulation/droit d'asile/double peine. Les enjeux, les échéances, quelle solidarité, quelles luttes contre l'Europe forteresse ?
— Solidarité internationale. Solidarité libertaire, solidarité de classe (ouvriers, paysannerie...), solidarité entre mouvements. La domination Nord-Sud à l'heure de la globalisation ? Solidarité avec les populations en lutte contre les dominations coloniales et impérialistes (Tchétchénie, Palestine, Kabylie/Algérie...).
— Plans sociaux/licenciements/travail précaire. Quelles résistances aux attaques du patronat et de l'État (restructurations productives ou boursières, flexibilité, précarisation, délocalisations). Quelles luttes contre l'exploitation capitaliste et le productivisme ?
— Lutte des femmes/féminisme/luttes antipatriarcales et capitalisme. L'oppression spécifique des femmes dans la société, du travail à la vie domestique, la rue, les lieux publics, les médias, la pub, les industries culturelles... Rôles sociaux et domination. Quelles luttes contre le patriarcat et l'homophobie ?
— École/éducation. Rôle de l'école. Socialisation et reproduction. Luttes dans l'institution, écoles alternatives.
— Logement/luttes urbaines. Mal-logés, squats (habitat, lieux culturels...), autres luttes urbaines (équipements sociaux, transports...).
— Prisons/justice/répression. Répression des mouvements sociaux, de la rébellion sociale diffuse et des déviances. Contrôle social, campagnes sécuritaires, vidéo-surveillance... Comment résister à la police, les luttes face à l'institution judiciaire, les luttes des prisonniers contre l'enfer carcéral.
— Paysannerie et productivisme. Luttes contre l'agriculture industrielle, les OGM, les brevets, luttes pour la maîtrise des outils de production et de distribution... Luttes paysannes, luttes dans l'espace rural (tourisme, TGV, voies rapides, lignes à haute tension, barrages...)
— L'art et la subversion. Contre la culture commerciale produit de consommation, contre la culture subventionnée, otage des institutions politiques, des artistes, des «travailleurs de la culture» s'organisent et inventent, des œuvres témoignent de la résistance à l'air du temps. Subversion politique, subversion artistique: des points de rencontres ?
— Luttes globales/contre la globalisation... Les mobilisations contre la «mondialisation». Potentialités et limites des mouvements. Les mobilisations contre les sommets. L'intervention des libertaires.
Il s'agit ici d'une liste non limitative (on peut y ajouter la santé, la ou les religions, la communication alternative ou militante, les questions autour des nouvelles technologies et plus largement de la science...) reprenant quelques axes sur lesquels des libertaires sont ou ont été investis au cours de ces dernières années. Elle peut être formulée différemment.
QUELQUES INITIATIVES COMMUNES POSSIBLES
Les thèmes ne manquent pas. Le premier semestre de l'année 2002, l'actualité hexagonale sera accaparée par des élections présidentielles et législatives : les libertaires ne peuvent-ils pas intervenir contre cette farce à l'heure où l'électorat populaire semble s'abstenir de plus en plus massivement, où le PC en pleine déliquescence devra se contenter d'un score de témoignage et où l'extrême gauche est créditée de résultats «historiques». Une campagne commune des libertaires réaffirmant avec force que les élections ne sont pas une solution car elles font partie du problème, serait pourtant une bonne manière d'exister politiquement dans ce contexte et peut-être de vérifier que l'on assiste au «retour en force des libertaires» et de mesurer si le mouvement «irradie de ses valeurs l'ensemble des mouvements sociaux».
Et au fait, on ne fait toujours rien par rapport à la Palestine ? Ce dernier exemple est pourtant un cas d'école sur la question (particulièrement polémique certes...) des luttes de libération nationales. Mais pas seulement : il permettrait aux libertaires (ou du moins à ceux qui se sentent «concernés» et souhaitons qu'ils/elles soient nombreux/ses) d'être offensifs sur la question du sionisme (qui est une forme particulièrement exacerbée d'un nationalisme triomphant, expansionniste et colonialiste), de la complicité des puissances occidentales (États-Unis, pays de l'UE) dans la destruction à tous les niveaux des Palestiniens, de la nécessaire et évidente solidarité avec une population en lutte contre l'anéantissement et de la critique sans concession de sa direction et de ceux qui seraient en mesure de la lui contester (Hamas, Djihad), en prenant en compte les enjeux régionaux (projet de zone de libre-échange de l'aire méditerranéenne, nature des régimes arabes...). Sans doute, l'approche de la question palestinienne pourrait-elle se faire par un travail de solidarité avec des structures de base de la société palestinienne : groupes de femmes, organisations populaires, projets à caractère social issus de la société palestinienne «réelle» (crèches, dispensaires, coopératives).
Enfin, il est un thème sur lequel les libertaires devraient se faire entendre et apparaître sans aucune hésitation ou tergiversation : les sans-papiers, le droit d'asile, la liberté de circulation et d'installation, les centres de rétention, la double peine, tout le dispositif de gestion des flux migratoires visant à maintenir les véritables prolétaires des pays développés dans la clandestinité, la peur, le silence où, à travers une gestion exclusivement policière et répressive du mode d'exploitation, l'État n'a d'autre but que d'exercer une pression maximale sur les conditions de vente de la force de travail de ces catégories tandis que l'on déroule le tapis rouge pour les étrangers hautement qualifiés, ingénieurs informaticiens, scientifiques ou autres : qui parle encore d'unité du salariat ?!
Cette question des sans-papiers (comme celle des «chômeurs») permettrait de mettre en discussion sur des bases concrètes et avec un autre éclairage la problématique de l'intervention des libertaires dans le monde ouvrier ou salarié d'aujourd'hui,8 comme celle autour du territoire, de l'appartenance, des frontières, de la nation et des identités.
Bien évidemment, la situation internationale créée par les attentats de New York et Washington, et les futures échéances européennes «antimondialisation» (Bruxelles, Séville) offre la possibilité et la nécessité d'une réponse et d'une présence des libertaires.
Le climat d'état d'exception permanent et de guerre mondiale qu'entretient et attise l'administration américaine en vue de réaffirmer un leadership mondial, les fausses oppositions entre grandes puissances occidentales et petites puissances islamistes visant à se répartir les zones d'influence, le contrôle à long terme des champs pétroliers et les recettes financières de toute origine en usant des ressources fantastiques qu'offrent les mécanismes de la globalisation et les zones grises de la planète où prolifèrent les paradis financiers off shore, les mafias et leurs méthodes, les opérations de guerre secrète, les manipulations en tout genre, avec une panoplie inédite de personnages de romans d'aventure, marchands d'armes et respectables businessmen, banquiers véreux et executives des multinationales, narco-trafiquants et agents doubles ou triples, mercenaires et analystes financiers, potentats locaux et chefs de guerre, confréries religieuses et hauts gradés de l'état-major de l'US Army, milliardaires de la jet set et commandos d'élite dans une scénographie digne de la plus ambitieuse des productions hollywoodiennes jamais produites, ont pour conséquence les tentatives d'effacement, par le silence, le chantage à l'union sacrée, l'intimidation, la répression, de tous ceux et celles qui s'opposent aux dégâts du capitalisme et du patriarcat, ici comme aux États-Unis, au Moyen-Orient comme dans tous les pays du Sud.
Lors de la guerre du Golfe, les tentatives unitaires proposées par l'OCL n'avaient guère rencontré d'écho (à part à Nantes et dans une moindre mesure à Paris) et les organisations libertaires s'étaient inscrites aux abonnés absents. Il serait invraisemblable qu'aujourd'hui les libertaires ne parviennent pas à coopérer dans un cadre unitaire, afin de donner une expression résolue à un refus commun des logiques de guerre et d'un mode de domination qui les suscite, les attise et s'en nourrit.
Par ailleurs, et sans doute ces propositions prennent-elles dans ce contexte une importance toute particulière, nous avons devant nous, deux sommets de l'Union européenne, en décembre prochain à Bruxelles et à Séville en juin 2002. La dénonciation des politiques de l'UE en matière économique et sociale (démantèlement et privatisation des services sociaux, précarisation du travail et des conditions de vie, chasse aux immigré-e-s et demandeurs/euses d'asile, remodelage du territoire par une politique de grands travaux afin de satisfaire aux exigences du développement capitaliste dans ses zones d'hyper-profitabilité...) sont l'occasion de donner une expression à la convergence des luttes et résistances sociales du Vieux Continent. Dans un contexte de montée des intentions belliqueuses des grandes puissances, la réaffirmation, dans la rue, dans l'espace public, dans des forums, de la nécessaire opposition à la globalisation capitaliste et à son cortège de destruction et de mort prend tout son sens. Il est des moments où les enjeux dépassent complètement les intérêts de boutique de tel ou tel groupe.
Les rencontres de Niort sont bien évidemment l'occasion d'aborder tout ceci sans mésestimer les difficultés, les questions de rythme, les capacités réelles d'intervention et toutes sortes de «limites objectives». Le 14 décembre, des manifestations sont prévues à Bruxelles. Sans doute une date si rapprochée ne permettra pas de mettre en place une véritable campagne des libertaires. Néanmoins, il serait insuffisant de s'en tenir à une simple déclaration commune et un appel à manifester sans au minimum situer ce sommet de l'UE dans son contexte et mettre les mobilisations en perpective. Pour le sommet de Séville, des camarades de l'État espagnol du réseau Apoyo Mutuo ont lancé un appel à une Marche de la résistance sociale et ont publié dans ce sens un long document intitulé «Six thèses et une proposition». Ce document d'analyse a déjà commencé à circuler dans les réseaux libertaires (sur Internet) et un peu au-delà,9et la proposition qu'il contient est à discuter dès maintenant et à adapter selon les situations. Et là, nous disposons d'un délai plus long pour envisager une participation active.
Les mois qui viennent seront de toute évidence placés sous la conjonction de trois facteurs déterminants :
• l'offensive militariste menée par les États-Unis et une coalition de pays aux contours encore flous aujourd'hui dans son amplitude et ses degrés d'implication,
• la permanence des mobilisations antiglobalisation sur le Vieux Continent avec comme enjeux de ne pas laisser ATTAC et autres sociaux-démocrates s'emparer de la direction du mouvement et de placer au contraire ces échéances dans une perspective de convergence sociale anticapitaliste,
• la double campagne électorale en France (3e fabricant et marchand d’armes au monde)
tout cela dans un climat d'union sacrée, de criminalisation des mouvements sociaux, de chasse aux demandeurs d'asile et aux immigrés et un contexte de décélération-récession de l'économie capitaliste «réelle» née, entre autres, de l'actuelle crise de surproduction.
Il serait absurde de ne pas prendre en compte ces trois éléments-clés
et de livrer des batailles séparées, sans faire le lien entre
ces axes qui dessinent les contours d'une époque et d'un système
de domination et d'asservissement alors même que le projet libertaire
s'oppose aux menées guerrières, militaristes et impérialistes
comme il combat les politiques électoralistes et leur oppose la
mobilisation sociale par la convergence des luttes de résistance
au capitalisme.

EN CONCLUSION — POUR RÉSUMER
• L'appel «Unité — Pour un mouvement libertaire» souffre d'une absence de contenu. Il ouvre ainsi la voie à un regroupement aux contours les plus flous d'une «mouvance libertaire» parcourue de contradictions et d'oppositions ne permettant pas le début d'une cohésion nécessaire à une intervention coordonnée. Néanmoins, il a le mérite d'exister dans une période où le courant libertaire ne dispose pas ou plus du moindre espace de rencontre et de confrontation. Si l'unité de tout ce qui se définit comme libertaire est une chimère, les convergences, les rencontres, les tentatives de rapprochement et de coopération entre points de vue proches sont à favoriser pour tous ceux et celles qui ne se satisfont pas de l'état actuel de ce courant politique.
• Il est possible et souhaitable d'ouvrir un espace de débats, de confrontation entre militants-e-s libertaires. L'introduction d'une culture du débat politique, la circulation des infos, des contributions, des divergences mais aussi les pratiques de solidarité dans une ambiance dépassionnée seraient déjà une petite victoire.
• Cet espace de convergence n'est pas seulement un objectif, c'est un moyen pour construire quelque chose ensemble, qui ne peut être placé que sous le signe du pluralisme et de la solidarité. Ce pluralisme doit pouvoir s'exprimer pleinement à l'intérieur d'un cadre à définir dont le degré de cohérence permettra ou non l'action commune : s'il s'agit bien de se parler, de s'écouter, «de dégager des convergences et des synthèses utiles pour l'action», de rapprocher des points de vue, encore faut-il que ceux-ci ne soient pas trop éloignés.
• L'enjeu est de donner au courant anarchiste un ancrage social, des capacités de mobilisation et une audience dépassant de loin ses capacités actuelles tout en lui permettant d'accroître, en les précisant et les actualisant, le potentiel de ses capacités critiques et révolutionnaires de subvertir l'ordre établi.
• Les rencontres thématiques sont le moyen privilégié de donner corps à un travail de reformulation en profondeur du projet libertaire, dans ses stratégies de lutte comme dans ses propositions politiques.
• Les états généraux doivent parvenir à gérer des activités et des réflexions obéissant à des rythmes différents. Il y a des points d'équilibre à trouver, des moments séparés à mettre en place, entre les débats et décisions sur l'intervention immédiate (par exemple Bruxelles, la guerre...) et le travail de fond d'investigation, de recherche, de socialisation des savoirs et des expériences, notamment à travers les rencontres thématiques.
• La création de collectifs locaux est en grande partie suspendue à la qualité des rencontres de Niort, au degré de cohésion qui s'y exprimera et des propositions qui en sortiront.
• Comme processus organisatif s'auto-instituant, la tentative de faire réfléchir collectivement, de rapprocher, de coordonner, de regrouper les libertaires qui le souhaitent dans une démarche autant cohérente que commune, doit articuler sa dynamique interne de débats et de structuration et ses premières apparitions publiques sans fuite en avant dans l'activisme ni repli sur l'activité réflexive.
• Les états généraux du mouvement libertaire sont un projet se situant dans l'espace francophone européen. Les liens internationaux sont à discuter et à envisager de manière concrète à court terme.
Le pari de l'unité des libertaires est à la fois affaire
de volonté et de possibilité et il n'est pas certain que
ces deux conditions soient réunies. Seul l'avenir le dira. Mais
entre l'éclatement total du courant libertaire auquel on assiste
et l'espoir naïf d'une grande maison commune, il y a l'espace pour
tenter quelque chose qui remette en selle le projet libertaire dans sa
globalité, dans la pluralité de ses expressions et sa nécessaire
cohérence. Sans illusion ni méfiance excessive, ce pari,
je pense, vaut la peine d'être pris.
UNITÉ POUR UN MOUVEMENT LIBERTAIRE :
LECTURE CRITIQUE
L’appel à l'unité a été précédé
en janvier 2001 de la publication d'une brochure «Unité
pour un mouvement libertaire», signée Jean-Marc Raynaud.
Entre le pamphlet, le coup de gueule, et la polémique facile, ce
texte livre un certain nombre d'indications sur le sens possible de l'initiative,
et de ses objectifs. Il est donc intéressant de s'y attarder, même
si ses aspects les plus excessifs et caricaturaux n'apparaissent plus dans
la version policée de l'Appel rendu public en mars 2001.
Cette brochure sur l'unité des libertaires présuppose un certain nombre de certitudes et de postulats contradictoires :
les organisations libertaires sont divisées / la base du mouvement
libertaire est unifiée / le mouvement libertaire n’est pas crédible
et ne pèse pas sur les événements / les libertaires
sont très peu nombreux, ils seront toujours minoritaires / une présence
des libertaires qui s'affirme partout et une visibilité de plus
en plus incontournable / le mouvement libertaire ne pèse pas sur
les événements parce que les libertaires ne sont pas nombreux
/ le mouvement libertaire ne pèse pas sur les événements
parce qu'il est divisé / que les libertaires s'unissent ou non ne
changera pas grand chose au cours de l'histoire / l'unification de la base
libertaire est nécessaire pour être plus nombreux, pour sortir
de la marge et peser sur les événements / cette unification
a déjà commencé à la base, elle ira à
son terme dans les années qui viennent / les organisations libertaires
empêchent cette unification / les militants de base sont là
du fait des hasards de la vie / pour rendre l'unité possible, il
faut dissoudre les organisations ou les vider de leur substance / les organisations
ne représentent que les vieux clivages : individualisme, communisme
libertaire et anarcho-syndicalisme. / la base unifiée représente
une synthèse appelée '”anarchisme social” / la nécessité
de s'unir entre libertaires pour peser sur les indispensables alliances
à construire entre libertaires et non libertaires / l'anarchisme
social est donc cette synthèse ou ce compromis qui permettra aux
libertaires d'être plus nombreux, plus crédibles, plus ouverts
à des non libertaires pour être encore plus nombreux et encore
plus crédibles pour peser sur le cours des événements
et amener à la victoire.
Le but de cet appel est donc l'unité des libertaires et la constitution d'un mouvement libertaire unifié (qui existe déjà) mais qui manque de représentativité. Toutes ces contradictions apparentes ne relèvent pas d'un raisonnement dialectique mais d'une raison analytique qui les dissout toutes dans une conclusion qui appartient plus au monde de la fiction qu'au monde concret de la réalité actuelle. Cette conclusion est la suivante : construire une unité qui permettra de représenter l'anarchisme social dans une structure ou organisation porteuse non de verticalité mais de centralité, qui abandonne les discours idéologiques et politiques pour le concret ou le réel social afin de permettre des alliances avec d'autres forces sociales, politiques et syndicales qui partagent les mêmes aspirations.
REMARQUES GÉNÉRALES
1- Le texte de JMR est un “appel à l'unité des libertaires et à la constitution d'un mouvement libertaire unifié” mais aussi “nous ne pouvons espérer qu'être une minorité, fût-elle forte, il nous faudra, d'une manière ou d'une autre, rallier d'autres militants et d'autres forces, non libertaires, à l'aventure de la réalisation de notre projet. Là est sûrement le sens ontologique de la nécessité de l'unité d'un mouvement libertaire. Car, s'unir entre soi pour pouvoir mieux s'allier avec d'autres, afin de mettre toutes les chances de son côté dans la mise en œuvre et l'aboutissement du rêve et du projet social libertaire, relève tout simplement de l'évidence de la nécessité.” Cette unité donc, qui est l'objet de l'appel, n’en est pas le but en soi, mais un moyen pour réaliser notre projet. Cependant ce moyen est déjà défini et énoncé à plusieurs reprises à savoir : “ces indispensables alliances à construire entre libertaires et non libertaires”. Par ailleurs le chapitre intitulé l’unité, avec qui ? suppose déjà un sujet qui va s'unifier à un X ou Y, “dès lors que l'on a défini les bases de l'Unité, il est aisé de savoir avec qui on va s'unir” ; le on ne nous donne pas plus d'informations sur le sujet en question : est-ce que ce sont les libertaires en général ou un groupe ou JMR lui-même ? Ce on définit deux axes comme condition nécessaire à cette union :
• abandon des vieux clivages, individualisme, anarcho-syndicalisme, communisme libertaire, autonomes/indépendants...
• abandon de l'idée de révolution et de luttes de classes qu'il nomme guerre civile: “...définition du comment pourrait s'effectuer le passage du capitalisme à cette société libertaire et, dans cette perpective, abandon sans ambiguïté de mythification du style grand-soir-barricades ou insurrection spontanée de la population, refus de s'engager dans l'engrenage d'une guerre civile charriant des flots de cadavres, et redéfinition d'une rupture révolutionnaire crédible ! élaboration d'une stratégie où l'unité libertaire s'avère une nécessité pour pouvoir peser sur les alliances que nous serons amenés à conclure pour faire la révolution et faire aboutir notre projet de société. Nous nous unirons, en effet, avec tous ceux et toutes celles qui adhéreront à ces grands axes.»
En fait il y a deux discours sur l'unité qui se confondent et se mélangent : un discours sur l'unité des libertaires entre eux et un discours sur l'unité des libertaires avec des non libertaires. L'unité des libertaires est nécessaire pour réaliser et construire des alliances avec les non libertaires [il n'est pas expliqué d'où vient cette nécessité] et ces non libertaires sont indispensables pour réaliser le projet social libertaire avec les libertaires. Dans ce cas, les non libertaires ne peuvent qu'être d'accord avec le projet libertaire, qu'est-ce qui les différencie alors des libertaires ? Là, on est obligé de faire appel à notre faculté de supposition et de déduction pour comprendre et il n'y a qu'une réponse : ce sont les moyens de réaliser ce projet qui font la différence. Ces non libertaires qui partagent le projet libertaire ne sont pas libertaires parce qu'ils utilisent d'autres moyens pour aboutir au projet libertaire, ces moyens ne peuvent pas être des moyens révolutionnaires car même les libertaires doivent abandonner dans le projet l'idée même de grand-soir, d'insurrection spontanée et la guerre civile, ces moyens ne peuvent être donc que des moyens institutionnels et réformistes ce que JMR appelle “'la force tranquille d'explications, de recherche de consensus et d'alliances” ou une “rupture révolutionnaire crédible”. En fin de compte, ce texte est un appel à l'unité des libertaires non révolutionnaires à s'allier à des non libertaires non révolutionnaires pour réaliser le projet libertaire. C'est le sens que donne JMR sans en dire les mots (l'implicite) et ceci explique cette phrase énigmatique en parlant de l'anarchisme du XXIe siècle, l'anarchisme social. “Parce qu'il est profondément majoritaire, unitaire et non sectaire, et parce qu'il place la refondation et la rénovation idéologique au service d'une volonté d'agir, il trace une nouvelle frontière dans le mouvement libertaire. Et, se faisant, il fonde un nouveau clivage qui, parce qu'il transcende tous les clivages d'antan, porte en lui l'unité de l'essentiel du mouvement libertaire de demain.” Ce clivage qui n'a jamais été nommé ni mentionné mis à part dans ce passage cité est le clivage réel qui a toujours existé entre anarchiste révolutionnaire et anarchiste non révolutionnaire. Ces vieux clivages qui ne seraient plus pertinents selon JMR. Mais l'ont-ils jamais été ? Pourquoi ignorer que de nombreux anarchistes avaient dénoncé ce découpage arbitraire (du moins entre syndicalistes et communistes) dès qu'ils furent énoncés par Sébastien Faure pour contrer la plateforme des anarchistes russes entre les deux guerres.
1 — L'autre idée qui apparaît dans ce texte et qui renforce cette orientation réformiste du texte d'appel, est l'idée d'avoir un plan, une équipe de bâtisseurs de la société future ou carrément un architecte. “S'il s'agit par contre, d'admettre l'évidence de notre faiblesse numérique actuelle (et sans doute encore pour longtemps), de vouloir bâtir une société libertaire ouverte, pluraliste et non figée, de chercher à associer le plus grand nombre à sa construction, de s'atteler à élaborer les plans de la bâtisse...” “Casser un système social sans être capable de mettre immédiatement en place une alternative politique, économique, sociale, culturelle... crédible, ne relève-t-il pas de l'irresponsabilité et ne conduit-il pas mathématiquement à l'émergence d'une dictature ?” “On connaît le résultat de cette tentative courageuse de reconstruire le monde sans plan d'ensemble, sans architecte et sans organisation de chantier coordonnant l'intervention de différents corps de métiers.” “Il est carrément stupide de croire ou de laisser croire que nous allons refaire le monde en trois jours (mieux que dieu) sans plan, sans expérience, sans avoir jamais manié la truelle et, dans les mêmes conditions, édifier des palais sur des ruines fumantes.” Dans ces passages on assiste à la remise en cause claire et nette d'une idée fondamentale de l'anarchie, c'est-à-dire le refus d'un avant-gardisme quelconque, or l'architecte, individu ou groupe ne peut pas être autre chose qu'une élite privilégiée qui va faire les plans à la place des gens, qui eux seront les bâtisseurs de ces plans.
2 — C'est un texte éminemment politique :
• prise de position politique à l'égard
des organisations et groupes libertaires ;
• prise de position idéologique à
l'égard de l'anarcho-syndicalisme et le communisme libertaire contemporain
;
• prise de position à l'égard des
organisations, groupes et associations non libertaires “proches'”
qui ne sont pas nommés.
3 — C'est un texte sans issue, même s'il y a une conclusion car cette conclusion est frappée d'une impossibilité posée préalablement :
• l'unité des groupes est impossible ; les
groupes s'y opposent ;
• l'unité de la base, une base '”par
hasard" dans les organisations, est impossible à cause du besoin
“d'identité” qui s'est créé après l'adhésion,
par hasard ;
• Unité donc, des “individus” autonomes
ou de la base après dissolution ou abandon des organisations existantes,
et là il ne s'agit plus d'unité ou d'unification d'un mouvement,
mais de la formation ou fondation ou création d'un groupe, d'une
organisation...
• de toute façon, cette unité ne
changera pas grand chose au cours de l'histoire.
4 — La vision de l'auteur sur les organisations et leur fonctionnement ne correspond pas au fonctionnement de toutes les organisations, l'O.C.L. par exemple. Le texte confond les organisations politiques et les positions politiques de ces groupes, il rejette la CNT par exemple ou l'OCL mais aussi l'anarcho-syndicalisme et le communisme libertaire sans qu'ils soient analysés comme projets politiques.
Cette vision de l'anarchiste est une vision qui trouve son origine dans la culture bourgeoise qui représente l'anarchiste comme un sanguinaire qui veut tout faire brûler et tout casser. Cette image, même si elle existe et parfois est utilisée par la propagande anarchiste, ne peut absolument pas représenter l'anarchiste d'aujourd'hui, c'est une représentation qui date d'un siècle.
5 — Le point central du texte et sa raison d'être, “peser sur les événements” et réaliser le rêve anarchiste, n'a jamais été expliqué et pourtant c'est le cœur du sujet. “Peser sur les événements” dépend de la nature des événements, sociale, politique, culturelle... qui ne peut pas être réduite à une équation d'addition. Les moyens d'agir sur la réalité sont et font partie intégrante du projet politique, qui à son tour fait partie des moyens d'agir sur la réalité humaine. Lier l'efficacité du mouvement libertaire au nombre de libertaires, c'est calquer ce mouvement sur le modèle de l'organisation politique bourgeoise : les partis politiques, les syndicats qui tirent leur vérité (leur légitimité) du nombre de leurs effectifs. C'est le système de représentativité. L'anarchisme peut fonctionner et fonctionne sur un autre mode qu'il faut questionner.
6 — Le texte confond aussi l'idéal libertaire avec le projet politique libertaire. L'auteur s'arrache les cheveux pour savoir comment faire, dans notre société libertaire virtuelle, avec les non libertaires. Une société libertaire future devra tolérer les non libertaires, donc aujourd'hui nous devons travailler avec les non libertaires pour construire cette société libertaire qui tolérerait les non libertaires. Un idéalisme naïf et dangereux, justifier une alliance au présent sur une hypothèse du futur, et non sur des projets actuels, sur un engagement au présent. Cette vision idéaliste des choses ne peut mener qu'à de mauvaises questions et des réponses catastrophiques. C'est notre projet politique qui définit notre idéal et non l'inverse. C'est parce que nous ne voulons pas être exploités, parce que nous voulons la libre circulation, parce que nous voulons l'arrêt immédiat du nucléaire, l'égalité des sexes, une société sans classes, etc., c'est pour tout cela que nous voulons une société anarchiste. L'idéal anarchiste vient des pratiques quotidiennes de soutien aux sans papiers, aux luttes contre le nucléaire, le patriarcat, les prisons... Dans toutes ces luttes et dans la vie quotidienne, nous vivons avec des non libertaires et nous soutenons tous les exploité-es sans demander s'ils sont libertaires ou non, et nous n'allons pas les bouffer ou les égorger. L'idéal libertaire est l'image des libertaires et non l'inverse, notre idéal est issu de ce que nous faisons aujourd'hui et non ce que nous ferons demain. C'est pour cette raison que l'efficacité du mouvement libertaire ne se réduit pas à la visibilité ou au nombre de ces effectifs mais à l'influence des idées libertaires sur les libertaires eux-mêmes et dans le corps social, dans sa globalité, par des actions individuelles et collectives qui ne peuvent être qualifiées de libertaire ou non libertaire.
7 — L'anarchisme social est un concept flou et sans contenu politique, l'auteur le définit comme :
• critique radicale de l'exploitation capitaliste
et des aliénations qu'elle induit ;
• critique radicale de la domination de l'état
;
• un combat contre toutes les oppressions ;
• une lutte pour la liberté et la vie,
pour l'égalité économique et sociale, la socialisation
des moyens de production, le fédéralisme libertaire, l'abolition
des frontières, etc.
Cet anarchisme social apparaît plus comme un catalogue de revendications sociales que comme un projet de société. Le fond du problème est évacué, la lutte de classes n'y figure que comme négative : “la réunification d'un corps social aujourd'hui profondément divisé et fracturé”. Cette réunification ne peut se faire qu'au détriment de la lutte de classes ; quant à la lutte anti-patriarcale, elle n'est présente que comme lutte singulière et périphérique et non fondamentale.
8 — Ce texte met en évidence la carence de la pensée libertaire,
le manque d'outils d'analyse. Même si l'auteur ne manque pas de bon
sentiment, de bonne volonté, de bonnes intentions, le résultat
ne peut être qu'à l'image des outils utilisés : un
idéalisme dépassé “parce que l'idéal libertaire
vaut mieux que sa réalité actuelle’, un abandon, un recul
: “Et si ce faisant, nous remettions le rêve révolutionnaire
sur ses pieds en désertant le discours politique pour oser le réel
social ?”, un recentrage du discours libertaire, un rapprochement d'avec
les courants réformistes et une volonté de collaboration
et d'intégration dans une marge de plus en plus grande.
QUELLE UNITÉ DES RÉVOLUTIONNAIRES ?
Le texte10 qui suit est une
synthèse des premiers débats au sein de l'OCL sur la question
de l'unité telle que formulé dans l'Appel : il tente
de présenter une réflexion collective en cours, et espère
être une contribution aux échanges autour de cette question,
contribution qui, pour être constructive, ne peut être que
critique...
UNITÉ...
C'est un fait bien connu, il existe autant de conceptions de l'unité que de parties à unir. L'unité fait partie de ces thèmes récurrents dans l'histoire du mouvement révolutionnaire, contre lesquels personne ne peut être, bien que la définition de l'unité du voisin ou de la voisine ne soit jamais la bonne, et qu'ainsi les bonnes volontés unificatrices se soldent généralement par un accroissement des divisions. Ainsi vont le plus souvent les recompositions politiques.
Notre sympathie pour cette démarche unitaire va donc moins à la question de l'unité même qu’à la démarche d'échanges et de débats qu'une telle volonté suppose. En effet, personne n'a intérêt à réciter ses vérités dans son coin, entre camarades d'une même organisation, ou entre complices d'une même dynamique de lutte. Il est nécessaire d'affirmer et de défendre ses positions dans un espace contradictoire, pour les confronter au réel et à l’adversité, pour progresser individuellement et collectivement, et surtout pour ne pas verser dans les dérives sectaires et idéologiques, et sombrer rapidement dans la sclérose qui menace constamment les révolutionnaires en l'absence de révolution... En d'autres termes, il est indispensable de se confronter avec d'autres, non pas pour bâtir des chimères rassurantes et grégaires, mais pour contribuer aux fondements d’une dynamique révolutionnaire pouvant ébranler l'ensemble des aspects de la domination contemporaine. C'est bien sûr ce que nous faisons quotidiennement dans nos pratiques militantes, mais cette confrontation doit aussi s'exercer à un niveau plus théorique, sur le plan du débat collectif. Ainsi, l'annonce, par les initiateurs de l'appel, d'une brochure-document de travail faisant un état des lieux autour de sujets de fond (le travail, l'individu, la mondialisation...) avec des pistes d'actions collectives semble aller dans ce sens du débat commun.
Il est par ailleurs intéressant de souligner qu'en dehors de l'appel dont il est question dans ce texte d'autres démarches unitaires sont en cours : un appel de la CGT espagnole pour une dynamique unitaire internationale (voir encadré plus loin), et une demande de rencontre faite par le secrétariat aux relations extérieures de la Fédération anarchiste aux principales autres organisations du courant anarchiste francophone.
... DU MOUVEMENT ?...
Cet appel à l'unité postule l'existence d'un «mouvement libertaire». Or, le terme mouvement est ambigu. Parle-t-on là d'une identité de référence, pour un ensemble épars de militant-e-s, ou d'un acteur identifiable sur le terrain des luttes contre l'État, le capitalisme, le patriarcat, et toutes les formes de domination ? L'OCL définit généralement un mouvement ainsi : «Ce n'est pas un simple regroupement de militant-e-s, mais au contraire un ensemble de gens touchés par un problème précis et