L’ARNAQUE CITOYENNE







Courant alternatif — HS n°9 — 2e trimestre 2003
Mensuel édité par l’Organisation communiste libertaire (OCL)
 
 

Édito 2

Langue et citoyenneté 5

Historique critique du mouvement suffragiste en France 15

Quelques caractéristiques du suffragisme aux États-Unis 38

Emma Goldman l’anarcha-féministe et le suffrage des femmes. 42

Suffragisme... citoyenneté et républicanisme 47

Comment le citoyennisme traverse le mouvement féministe ? 52

Les recherches d’une nouvelle citoyenneté 60

Citoyenneté, droits et devoirs : mais de quel droit ! 69

L’école de la citoyenneté et vice versa ! 74

Antiglobalisation et citoyennisme 79

Sans la revendication de l’abolition de l’État, l’anticapitalisme,
c’est du pipeau ! 82

Le citoyennisme comme rempart de l’ordre capitaliste 89


ÉDITORIAL







Aujourd'hui on nous sert du citoyen à toutes les sauces, du tri des déchets aux merdes de chiens en passant par toutes les normes de comportement individuel. Il faut participer, dans des cadres bien précis, à la société telle qu'elle est afin que celle-ci ne dérive pas trop ! Fini les idées de Révolution, de société communiste. Place à la participation/gestion, à l'intégration/assimilation, au contrôle des excès... de toutes les formes de domination !

“Les vaches sont bien gardées”

A l'origine être citoyen signifiait appartenir à une collectivité dont on était membre agissant en instituant la loi par des pratiques politiques : le débat (les palabres) puis le vote. Dès le départ, il y a eu ceux qui étaient citoyens (une infime minorité) et toute une masse d'exclus. Comme ce sont les citoyens titulaires qui décident des critères d'accès à la citoyenneté, son extension fut l'occasion de longues et difficiles luttes.

Sur le papier, cela apparaissait comme un projet émancipateur pour tous ceux et toutes celles qui étaient exclus de ces droits civiques qui déterminaient la vie d'une collectivité sous tous ses aspects. En France les hommes de nationalité française ont attendu 1848 pour avoir ces droits, les femmes de nationalité française attendront 1945, quant aux immigrés résidant en France ils et elles attendent toujours...
 
 

Et alors ? Cela ne change rien au “Schmilblic” ! “Les vaches sont bien gardées”! Le suffrage universel, basé sur une délégation de pouvoir totale a été dans l'Histoire une “victoire” démobilisatrice pour les mâles non possédants, puis pour les femmes. Il demeure l'instrument de la domination économique et sociale d'une petite minorité sur la grande majorité. Aucune réelle libération n'a pu s'obtenir par les urnes car cette libération implique en fait à la fois la destruction des structures économiques et de l'organisation sociale et politique leur correspondant. Le peuple dit “souverain” peut élire autant de prolétaires, autant de femmes qu'il veut, ces élus ne peuvent que gérer toutes les formes de domination existantes (économique, patriarcale, culturelle,...) et si éventuellement ils et elles dérogeaient à leur fonction de reproduction de cette société en refusant leur intégration/assimilation, ce système a prévu légalement et en dernier ressort de les détruire (pouvoirs spéciaux militaires inscrits dans toutes les constitutions d'États démocratiques) car comme chacun et chacune devrait savoir “l'armée est le dernier rempart de la démocratie “ ! Bien sûr on peut toujours rêver d'une démocratie participative dans le cadre d'une commune, d'un quartier et même prôner un “municipalisme libertaire”. A part l'aménagement des chemins communaux, le tri des déchets, l'organisation de fêtes et rencontres culturelles, les moyens matériels de l'école communale quand l'État n'a pas imposé sa fermeture... le “Small is beautiful” a ses limites définies par l'État qui contrôle, via les préfectures, toutes les décisions prises par n'importe quelle commune de France. C'est ainsi qu'un maire, qu'un conseil municipal peut être puni et même démis de ses fonctions, et si par “bonheur” une collectivité locale quelconque entrave la bonne marche de l'État et du capital concernant par exemple l'aménagement du territoire, c'est en toute légalité républicaine que le Préfet peut passer outre en imposant par la force de ses flics et militaires les décisions du pouvoir central.

Le renouveau actuel

Le citoyennisme n'est pas une idée nouvelle car on la retrouve sur le devant de la scène dans toutes les périodes importantes de la société française depuis de révolution française de 1789.

Aujourd'hui nous assistons à un renouveau du citoyennisme. Ce renouveau a correspondu avec l'arrivée et le maintien au pouvoir de la gauche et il a été en grande partie porté, revendiqué par des mouvements de contestation, d'identités particulières (liés à l'immigration, femmes, régionalistes, homo,...) qui se sont constitués (de 1975 à 1995) doucement, insidieusement, progressivement en mettant de côté jusqu'à les combattre les analyses de classe de la société. Le bicentenaire de 89 a d'ailleurs été le temps fort de la réponse du pouvoir pour finir d'intégrer ces mouvements. Ce renouveau est lié aussi à l'abandon de l'idée de révolution dans l'extrême gauche et chez certains libertaires. La pratique actuelle est une démarche protestataire à l'intérieur du système qu'on veut finalement intégrer.
 
 

De «citoyen» à «citoyen», il y a d'ailleurs eu un glissement sémantique où on est passé du nom à l'adjectif jusqu'à des caricatures. On est passé, d'une appartenance collective à un corps politique et social pouvant agir dans des périodes données pour transformer fondamentalement la société, à un processus individuel de personnes isolées qui vont éventuellement exercer, par des mouvements d'opinion, un simili contrôle sous forme de protestation (qui peut avoir des formes radicales), pétition, pratiques de lobbying, sur les travers les plus choquants ou impossible à vivre. A aucun moment il ne s'agit de refaire le monde mais d'atténuer les effets d'une politique qui nous échappe. La société civile est devenue le substitut du prolétariat. Ses instances représentatives sont des associations, O.N.G. sur des thèmes divers qui reproduisent le fonctionnement des syndicats institutionnalisés et en perte de vitesse. Cette montée du citoyennisme correspond donc à un affaiblissement des corps intermédiaires (idéologiques, le syndicalisme classique, tout ce qui est des médiations entre le capital et le travail) et elle joue un rôle très précis dans le redéploiement capitaliste actuel marqué par une formidable offensive de la bourgeoisie. Le citoyennisme réhabilite l'État, des tas de mouvements se tournent vers lui comme on se tourne vers un arbitre neutre ; le plus caricatural étant la grande majorité du mouvement voulant aménager la globalisation actuelle du capital.

Cela ne fonctionne pas si bien que cela car dans nos sociétés démocratiques un nombre croissant d'exclus ne se sent plus représenté dans ce système politique qui paradoxalement n'a jamais eu autant de prétendants à sa gestion. Il faut dire que la soupe citoyenne est bonne et nourrissante, mais il n'y en aura jamais pour tout le monde !
 
 

Mais au-delà des pertes de repère, au-delà de tout ce qui s'écroule, il faut quelque chose qui nous tienne pour nous faire vivre ensemble. Nécessairement de nouvelles collectivités d'appartenance vont naître qui n'émaneront pas forcément de politiciens machiavéliques.

ALORS ? LA SEULE CHOSE QUE NOUS POUVONS FAIRE C'EST DE CONTRIBUER A LA RENAISSANCE DE L'IDÉE DE RÉVOLUTION !


LANGUE ET CITOYENNETÉ







Vau mielh esser auseu de bòsc qu'auseu de gàbia
(Il vaut mieux être oiseau des bois qu'oiseau de cage, proverbe limousin)

Actuellement, le français est la langue nationale de la France. Cela semble évident, mais ce n'est qu'en 1992 que cela a été officialisé par l'introduction dans l'article 2 de la Constitution de la phrase: “La langue de la République est le français”. Tout en sachant que d'autres langues, non officielles, sont parlées en France, que le français est parlé dans d'autres pays et que certains des états voisins sont officiellement multilingues, la plupart de nos concitoyens considèrent comme allant de soi qu'une langue coïncide avec une identité nationale. Ce n'est en fait pas très fréquent et résulte d'une politique forgée depuis quelques siècles en France, voire quelques décennies dans d'autres pays.
 
 

NOUS SOMMES TOUS DES BARBARES

Cependant le lien entre citoyenneté et langue est bien plus ancien puisqu'il remonte à l'antiquité grecque. Pour être citoyen d'une cité grecque, il fallait parler la langue grecque (même si elle comprenait alors au moins quatre dialectes différents). Les langages des autres peuples, incompréhensibles aux grecs étaient qualifiés de barbares. Les barbares étaient tous ceux qui ne pouvaient être compris et n'étant pas grecs ne pouvaient être citoyens. L'acquisition de la langue faisait partie des conditions nécessaires pour devenir citoyen.

Cette théorie de la supériorité d'une langue sur les autres a en particulier été développée par Platon (dans le dialogue de Cratyle). Pour lui, le grec était une langue “bien-formée” et toutes les autres langues, les langues barbares, étaient “mal-formées”. Ce n'était nullement le résultat d'une comparaison linguistique (Platon ne parlant aucune autre langue), mais l'affirmation d'un principe idéologique. Nous parlons tous une ou des langues qui ne peuvent être comprises d'autres personnes ; nous sommes tous des barbares pour ceux qui ont une haute idée de leur propre langue. Il faut souligner également que si au départ le terme de barbare désignait l'étranger, le “non civilisé”, il n'a pris une connotation de cruauté et de sauvagerie qu'à partir du 19e siècle dans les manuels d'histoire de France.

Les romains ont repris cette distinction, mais en reconnaissant que les Grecs dont ils étaient en partie héritiers en terme de civilisation pouvaient échapper à la qualification de barbares. Pendant tout le Moyen âge, si de nombreuses langues se développent (non seulement sur le plan oral, mais aussi administratif et littéraire), pour la plupart des lettrés les seules langues nobles restent le grec et le latin. Ce sont eux qui forgent le terme de “barbarismes” pour désigner les mots ou tournures issues d'une langue étrangère. Par contre les souverains des États féodaux ne se préoccupent pas de l'unification de la langue de leurs territoires et ne cherchent pas à imposer leur langue aux peuples qu'ils dominent. Par exemple les souverains anglais ont laissé se développer cette langue bien qu'eux-mêmes aient parlé en normand, en français ou en langue d'oc.

LES DÉBUTS DE LA CENTRALISATION

C'est à la renaissance, avec le début de la construction des États modernes et en particulier à travers la rivalité entre le royaume de France et l'empire germanique, que vont apparaître des tentatives d'asseoir sa domination au moyen de la langue. Pour appuyer cette domination, les lettrés des institutions savantes créées par les souverains (en France, le Collège du Roi, actuel Collège de France est créé par François 1er en 1530) essayent de valoriser la langue de leur souverain en lui attribuant une filiation antique avec le latin, le grec ou l'hébreu, nouvellement promu langue noble par les humanistes (et l'exercice était rude pour trouver des liens entre la langue divine, l'hébreu, et le français ou l'allemand !).

Si dans les premiers temps, l'expansion territoriale du royaume de France ne s'est pas attaquée aux langues parlées dans les régions nouvellement conquises, une rupture se produit en 1539. En publiant l'ordonnance de Villers-Cotterêts, François 1er s'attaque non seulement au latin qui restait largement répandu dans les actes officiels, mais aussi aux langues régionales. Sous prétexte que “les arrests (...) soient faits et escrits si clairement qu'il n'y ait ne puisse avoir aucune ambiguïté ou incertitude, ne lieu de demander interprétation”, il s'agit de soumettre les populations de France au pouvoir central. D'ailleurs, dans les faits, au cours des siècles suivants ce sont en premier lieu les juges des parlements puis les administrations (fiscales en particulier) qui introduiront la langue française dans les provinces. Si le petit peuple francophone y a gagné le droit d'être jugé et imposé dans une langue qu'il comprend à peu près (à peu près seulement, car le jargon de la justice ou de l'administration est — comme aujourd'hui — bien éloigné du français populaire), les Bretons ou Languedociens n'entendent pas mieux le français que le latin. Il n'y a pas eu de résistance à cette conquête linguistique de la France ; l’ordonnance de 1556 de Jeanne d'Albret imposant le “lengadge deu present pays” en Béarn reflétait une volonté similaire à celle du roi de France et d'ailleurs Louis XIII imposera par édit le “langage françois” en pays de Navarre, Béarn, Andorre et Donezan.
 
 

NAISSANCE DE LA CITOYENNETÉ ET ÉRADICATION DES PATOIS

L'ordonnance de Villers-Cotterêts n'a pas produit un développement important de la langue française. Celle-ci s'est essentiellement répandue dans l'administration et dans la bourgeoisie des villes de province. Cela explique bien le décalage qui s'est produit lors de la Révolution Française entre ces élites politiques de la bourgeoisie montante et le peuple des provinces. Les idées nouvelles telles que la citoyenneté (le terme date de 1783, à l'aube de la Révolution) s'exprimant et se débattant en français, il fallait que cette langue soit imposée à toute la population pour que celle-ci devienne citoyenne.

Or, à cette époque, sur 26 millions d'habitants, 12 n'étaient pas francophones et une grande partie des autres n'avaient qu'une connaissance limitée de cette langue ou ne pratiquaient qu'un de ses dialectes régionaux. L'abbé Grégoire dans son rapport à la Convention du 30 juillet 1793 (intitulé : Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française), après avoir énuméré trente patois (mêlant des patois de langue d'oïl, de langue d'oc ou d'autres langues), constate au niveau du français : “le nombre de ceux qui le parlent purement n'excède pas trois millions et le nombre de ceux qui l'écrivent correctement encore moindre”.

On trouve plusieurs types de justification à la volonté d'unifier la langue. Les citations suivantes, toutes de Barère de Vieuzac, député de Bigorre à la Convention, recouvrent l'ensemble du champ des justifications employées par les jacobins à l'époque de la Révolution Française comme de nos jours. On trouve tout d'abord un principe idéologique : “Chez un peuple libre, la langue doit être une et la même pour tous.” Ce principe d'unicité n'est en rien justifié puisque, d'une façon générale, les populations sont plus libres lorsque leurs particularités culturelles sont reconnues que lorsqu'elles sont niées.

La seconde justification est celle de l'égalité devant la loi. C'est la reprise du principe énoncé dans l'édit de Villers-Cotterêts. Mais si “tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits”, l'obligation d'être jugés dans une seule langue introduit une inégalité pour ceux dont ce n'est pas la langue maternelle. Le troisième principe est un principe d'autorité : “Le législateur parle une langue que ceux qui doivent exécuter et obéir n'entendent pas”. Les citoyens ne sont plus libres, mais soumis aux ordres de ceux qui sont au pouvoir, et effectivement pour s'assurer de cette soumission, il est nécessaire que tous comprennent.

Le quatrième principe se situe au niveau du type d'organisation politique : “Citoyens, vous détestez le fédéralisme politique, abjurez celui du langage”. La bourgeoisie révolutionnaire fut tiraillée entre deux courants : le fédéralisme qui sera représenté par les Girondins et le centralisme jacobin dont la plupart des partis politiques actuels sont héritiers. Cette volonté centralisatrice confine au racisme lorsque Barère déclare : “Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton et la haine de la révolution parle allemand ; la contre révolution parle l'italien et le fanatisme parle basque”. On peut remarquer que pour parler de l'alsacien ou du corse, il les assimile à des langues étrangères. De plus cette classification abusive et révisionniste occulte le fait qu'il y ait eu des révolutionnaires non francophones avant et après 1789, et qu'il y a eu autant de francophones contre-révolutionnaires.

Enfin, Barère ajoute un dernier justificatif qui montre bien de quelle classe il est issu : “Les jargons sont autant de barrières qui gênent les mouvements du commerce”. Bien sûr, la diversité linguistique n'a jamais empêché le commerce, mais les puissances économiques se trouvent toujours renforcées lorsqu'elles peuvent imposer leur langue dans les relations commerciales ; nous le voyons bien aujourd'hui avec le rôle de l'anglais américain dans l'économie et en particulier dans les secteurs les plus modernes.

COLONIALISME INTÉRIEUR ET EXTÉRIEUR

La Révolution Française n'a pas eu le temps ni les moyens de mener à bien son œuvre d'unification de la langue et d'éducation de tous les citoyens en français. D'ailleurs la tâche était impossible : devant le manque d'instituteurs francophones, il a fallu, dès le 20 octobre 1794 autoriser l'enseignement bilingue. Cependant les idées jacobines nées à cette époque vont se développer au cours du 19e siècle pour aboutir aux lois fondatrices de la 3e République. En 1871, Gambetta déplorait encore le fait que le français ne soit pas assez répandu : “nous qui parlons notre langue, tandis que tant de nos compatriotes ne font que la balbutier”.

C'est Jules Ferry qui sera l'artisan du développement de la langue française en organisant l'enseignement élémentaire (1881-1884). Il ne s'agit pas seulement d'éduquer tous les citoyens, mais de les éduquer en français, celui-ci devenant la seule langue d'enseignement pour toutes les matières. L'utilisation des langues locales à l'école est sanctionnée par des mesures vexatoires et des signes infamants. La désignation de ces langues est elle-même discriminatoire : baragouin, charabia, patois, jargon ainsi que sabir ou petit nègre.

De même que l'école permet la colonisation intérieure des provinces peu francisées, les colonisations lointaines s'accompagnent d'une volonté de “civiliser” les populations conquises, comme si elles n'avaient pas auparavant de civilisation, pas de culture ni de langues. Jules Ferry est aussi l'artisan du protectorat imposé à la Tunisie et de la conquête, souvent violente, du Bas Congo, de Madagascar et du Tonkin. A propos des colonies, il est nécessaire de signaler que si, en Afrique du Nord, l'arabe dialectal était interdit à l'école, l'arabe littéraire pouvait être enseigné dans le secondaire comme “langue étrangère”, ce qui est sacrément paradoxal.

Pour parfaire l'éducation des citoyens, tout en leur inculquant la langue française, il était important de leur donner une image nationale de l'État français à travers l'enseignement de l'histoire. Cela a amené à enseigner une histoire falsifiée d'une France quasiment éternelle partant des Gaulois et sans contradictions de cultures ou de choix politiques. Dans cette vision d'une France éternelle, la république est inscrite dans la continuité d'un État qui a été forgé par les rois. C'est ainsi aussi que l'on a fait apprendre “Nos ancêtres les gaulois...” à des générations de petits africains. Dans l'optique du développement de la langue française sur tous les continents, se créé en 1883 l'Alliance française, qui s'appelait au départ: “Alliance nationale pour la propagation de la langue française dans les colonies et à l'étranger”.

Évidemment, la France n'est pas le seul pays où on a pu assister à une politique d'unification de la nation autour d'une langue. On peut en citer deux cas particulièrement significatifs : la Roumanie et Israël. Plusieurs populations des Balkans parlaient une langue d'origine latine métissée avec les langues slaves ou d'autres langues de cette région. Elles se répartissent en quatre dialectes : dacoroumain, aroumain, mégléno-roumain et istro-roumain. Seul le premier de ces dialectes est assez répandu, sur un territoire correspondant à l'actuelle Roumanie. Depuis le 10e siècle, il est écrit en caractères cyrilliques et a beaucoup emprunté aux langues slaves.

C'est cependant autour de ce dialecte que se développe un mouvement nationaliste à base linguistique : en 1827, Ion Heliade Radulescu fonde la Société Littéraire qui se donne pour but de réorganiser l'enseignement et développer la littérature et la presse de langue roumaine. Tout est fait pour redonner à la langue un caractère latin : abandon de l'alphabet cyrillique en 1836, modification de l'orthographe pour la rendre plus proche du latin, remplacement par des néologismes d'origine latine des mots slaves, turcs, hongrois, allemands...

Tandis que Radulescu fait ce travail en Valachie, Asachi fait de même en Moldavie et Cipariu en Transylvanie, ainsi il est fait “une démonstration du caractère unitaire et distinctif de cette langue autour de laquelle devait se réaliser l'union politique”. Cette volonté politique aboutira à la création de la Roumanie en 1878 et à l'absorption par celle-ci de la Transylvanie en 1918. Les traces de cette politique nationaliste autour de la langue se font toujours sentir aujourd'hui et les minorités (hongrois, allemands, tsiganes...) ont toujours du mal à être reconnues comme citoyennes à part entière.

Le nationalisme peut même amener à unifier des populations autour d'une langue morte. En 1860, lorsqu'est créée l'Alliance israélite universelle, l'hébreu n'était plus qu'une langue morte, réservée au domaine liturgique par les plus croyants des israélites. Tous pratiquaient dans leur vie courante le yiddish, le judéo-espagnol, le judéo-arabe, ou tout simplement les langues des pays où ils résidaient. Eliezer Ben Yéhoudan décide de recréer la langue hébraïque, en utilisant la base de l'hébreu de l'antiquité, en créant des néologismes, en éliminant tous les mots trop calqués sur une autre langue.

Il a fait partie des premiers juifs européens à aller s'installer en Palestine et créé en 1890 la Va'ad halashon, commission de la langue hébraïque. Le mouvement sioniste linguistique a donc précédé le sionisme politique qui n'est théorisé par Herzl qu'à partir de 1896. A la création de l'État d'Israël, en 1948, Va’ad halashon deviendra l'Académie de la langue hébraïque et l'hébreu deviendra la langue officielle de l'État. Il était d'ailleurs logique que dans un État fondé sur une base religieuse (même s'il prétend être laïque), la langue officielle soit la langue sacrée de cette religion. Cela implique que dans cet État, les seuls véritables citoyens, ceux qui parviennent à avoir une représentation politique, sont ceux qui pratiquent correctement l'hébreu, excluant non seulement les arabes mais aussi les juifs plus récemment immigrés.

PEU DE CONCESSIONS, BEAUCOUP DE BLOCAGES

Une fois les langues régionales de France suffisamment laminées, il fut possible d'accorder quelques concessions aux régionalistes. Cela a commencé par la loi Deixonne adoptée le 22 décembre 1950. Cette loi “sur l'enseignement des langues et dialectes locaux” autorisait l'enseignement de quatre langues : breton, basque, occitan et catalan, avec épreuves facultatives au bac et stages facultatifs pour les normaliens. Encore, la mise en place de ces enseignements s'accompagnait de nombreuses restrictions. Le corse, le flamand et l'alsacien restaient exclus parce qu'assimilés à des langues étrangères. En Alsace, l'allemand a progressivement été autorisé, surtout à partir de 1971, mais les dialectes alsaciens restent exclus. Le corse n'a été autorisé qu'à partir de 1974.

Depuis un demi siècle de nombreux décrets, circulaires et notes de service ont organisé ces enseignements tout en maintenant des restrictions et en ne donnant que des moyens très limités. Aujourd'hui encore, il a été impossible d'intégrer les écoles Diwan parce qu'elles pratiquent l'enseignement par immersion et que le breton y est à la fois langue enseignée et langue d'enseignement. Il est temps de voir maintenant tout ce qui aujourd'hui contribue à limiter les droits des citoyens qui utilisent une autre langue que le français.

Comme il a été rappelé en introduction, c'est en 1992 que fut modifié l'article 2 de la constitution pour officialiser le français comme langue de la République. Cette modification a été décidée officiellement pour protéger le statut du français, en particulier contre “l'invasion” de la langue anglaise. Elle a été adoptée par la majorité d'union de la gauche, avec le soutien de la droite. Depuis onze ans, cet article n'a pas été utilisé contre l'anglais, mais uniquement contre les langues régionales. Le Conseil Constitutionnel et le Conseil d'État s'en sont servi en particulier contre l'enseignement des langues régionales (refus de l'intégration des écoles bretonnes Diwan, menaces contre les quelques classes bilingues de l'Éducation nationale) et contre la ratification de la Charte Européenne des langues régionales et minoritaires.

Sur le plan de l'enseignement, le Conseil d'État, prétendant lutter contre les inégalités entre les citoyens, s'est prononcé sur le plan pédagogique, allant au delà de ses prérogatives, pour dire que “l'immersion va au delà des nécessités de l'apprentissage d'une langue régionale”. Il considère que ce serait privilégier ces langues régionales que de les enseigner ainsi, mais le français n'est-il pas enseigné par immersion dans tous les établissements français en France et à l'étranger ? Il y a donc bien là une discrimination entre les citoyens.

La Charte Européenne des langues régionales et minoritaires est un texte comprenant 97 articles. Le gouvernement avait finalement accepté d'en signer 39 (le minimum étant 35 articles pour que ce texte puisse entrer en vigueur). Le Conseil Constitutionnel ne s'est même pas penché sur ces articles, il s'est contenté de s'appuyer sur le préambule de cette charte pour déclarer qu'elle “pourrait être en contradiction avec la Constitution” et recommander, comme le lui avait suggéré Chirac, de ne pas la ratifier. Le gouvernement s'oppose à l'entrée dans l'Union Européenne de la Turquie entre autres raisons parce que les droits de la minorité kurde ne sont pas reconnus, mais il fait de même en France.

Face à ces blocages, il y a eu le 21 novembre dernier une discussion à l'Assemblée Nationale pour modifier l'article 2 de la constitution. La modification de la phrase incriminée par l'ajout de la formule “dans le respect des langues régionales qui font partie de son patrimoine”, avait été proposée par des députés de droite (Le Fur, UMP et Bayrou, UDF) mais a eu le soutien de députés de gauche. Pour le gouvernement, représenté à ce débat par le ministre de la justice, la législation actuelle est satisfaisante et n'a pas à être modifiée. D'autres députés de droite comme Myard (UMP ) accusaient les partisans de la modification d'être “instrumentalisés par des gens qui veulent la fin la République”. Au final de ce brillant débat, 50 députés ont voté contre la proposition et 39 pour... Tous les autres étaient absents; l'égalité entre les citoyens ne mobilise pas les élus.

Malgré tout, le gouvernement Raffarin se voulant décentralisateur, il ouvre des possibilités de reconnaissance... sans réels moyens comme charger cette coquille vide qu'est la DGLFLF (Délégation générale à la langue française et aux langues de France, créée en 1999) d'organiser des “assises de langues de France” qui ne vaudront sans doute pas plus que les “assises des libertés locales”. Il souhaite surtout se débarrasser de la question sur les régions en leur donnant la possibilité d'aider un peu les langues régionales, si elles le veulent bien et si elles ne sont pas coincées par des coupes budgétaires.

Un fait divers montre bien comme on est loin encore de l'égalité de traitement entre citoyens d'origine différente. Au mois de mai 2001, le journal La vie parisienne a publié un article intitulé : “22 raisons de dire merde aux Corses”, qui était un ramassis de préjugés et d'injures. Attaqué par une association corse, le journal été condamné en première instance et en appel. La cour de cassation a annulé le jugement en considérant qu'on ne pouvait pas définir les Corses comme une communauté et donc qu'ils ne pouvaient se considérer attaqués et diffamés... Nier l'existence des minorités, c'est le meilleur moyen de les empêcher de se défendre contre les attaques dont elles font l'objet.

LES “CITOYENNISTES”
CONTRE LES LANGUES RÉGIONALES

Les attaques contre les langues et cultures régionales viennent aussi bien de droite que de gauche, voire même d'extrême-gauche. Tout d'abord, on peut citer l'actuel ministre de l'Éducation Nationale, Luc Ferry, qui en digne héritier de Jules Ferry combat les langues régionales en les assimilant à l'intégrisme : “Nous assistons à une dérive communautaire depuis une dizaine d'années qui a commencé par l’affaire du foulard et qui peut aller jusqu'au cas des écoles Diwan”. La dénonciation du communautarisme (qui est un refrain fréquent) oppose en réalité les cultures régionales ou d'origine étrangère à la culture française qui elle aurait une vocation universelle ; c'est en fait une façon encore plus aiguë de privilégier la langue et la culture de sa propre communauté. De plus, il se permet de dénoncer les parents qui mettent leurs enfants dans les Calandretas (écoles occitanes), alors que ce sont des écoles privées sous contrat, tout comme celles où il scolarise ses filles.

En bon gaulliste, la position de Jacques Chirac peut se résumer ainsi : oui à la diversité culturelle, mais surtout pas chez nous. En effet, il est à la fois capable de demander au Conseil Constitutionnel d'empêcher la ratification par la France de la Charte Européenne et de déclarer en septembre 2002: “Il n'y aura pas de globalisation humanisée et maîtrisée sans respect de la diversité des cultures et des langues”. Nous ne nous étendrons pas sur le cas de la majorité du personnel politique de droite, elle est tout à fait semblable, c'est à dire sauf quelques exceptions hostiles à toute reconnaissance des langues régionales.

Ils ont reçu l'appui de certains membres de l'Académie française qui sont montés au créneau en décembre dernier. Tout d'abord, dans un discours virulent, Hélène Carrère d'Encausse s'est attaquée à la DGLFLF, trouvant scandaleux que dans le titre de cet organisme le français soit mis à égalité avec les “langues de France”. Elle s'est même attaquée à Raffarin parce que celui-ci avait déclaré vouloir “assurer la primauté du Français, langue de la République” ; pour elle, il ne doit y avoir de primauté, qui suppose l'existence d'autres langues reconnues, mais unicité telle que l'a définie il y a cinq siècles l'Édit de Villers-Cotterêts. Bertrand Poirot-Delpech a appuyé la position de sa collègue dans un article du Monde du 25 décembre, en faisant par ailleurs étalage de son inculture puisque pour lui les langues régionales sont des “parlers dépourvus de grammaire et de littérature de portée universelle”. Enfin, il n'est pas surprenant de trouver des intégristes de la défense du français dans cette institution puisqu'elle a été créée pour ça.

Des intégristes de la défense du français, on en trouve aussi dans le “pôle républicain”, du Pasquaio-chevènementiste Abitbol qui défend au parlement européen la reconnaissance des seules langues déjà langues nationales, jusqu'à des personnalités considérées comme “de gauche” telles que Bernard Cassen, Régis Debray ou Pierre Péan. Bernard Cassen (du Monde Diplomatique et d'ATTAC), ne manque pas une occasion de dénoncer la menace de l'anglais, mais refuse de reconnaître aux autres langues les mêmes droits qu'au français. Régis Debray est passé du romantisme révolutionnaire à la mitterrandolâtrie puis au patriotisme pur jus : “Je suis français avant d'être républicain et républicain avant d'être socialiste”. Pierre Péan et Philippe Cohen, même s'ils peuvent faire certaines critiques judicieuses à l'égard du quotidien Le Monde, ont aussi une argumentation dénonçant le caractère “anti-français” de ce journal et appuient leur démonstration sur le fait que Jules Antoine Colombani, père du directeur, est vraiment Corse !

La défense de la langue française contre les langues régionales est aussi largement répandue dans les organisations “laïcardes”, du très intégriste CNAL (Comité national d'action laïque) à la FCPE (fédération des conseils de parents d'élèves) et aux syndicats SNUDI-FO, SE-UNSA, SNES-FSU. Ce sont les recours de ces organisations qui ont été jugés par le Conseil d'État et ont permis à celui-ci d'empêcher l'entrée des écoles Diwan dans l'éducation nationale. Au nom de la laïcité et de l'unicité de la République, la “Libre Pensée” s'oppose à l'ouverture de classes bilingues ou d'écoles associatives, mais il est vrai que depuis que cette association est tombée aux mains de militants du “Parti des Travailleurs”, la pensée n'y est plus libre...

Pour finir ce tour d'horizon des défenseurs du français contre les langues régionales, il faudrait citer la plupart des courants du PS, du Manuel Valls qui a voté avec la droite la répression de l'insulte au drapeau ou à l'hymne national, à Arnaud Montebourg qui veut conserver l'article 2 actuel dans la constitution de la “6e République”, et à P. Cassen de la “gauche républicaine” qui déclare que Diwan est une secte. Une mention spéciale peut être réservée enfin à Arlette Laguiller qui a déclaré sur TV-Breizh qu'elle était contre l'enseignement du breton par immersion parce que “le français est une langue supérieure et le breton n'est même pas une langue écrite” !

LA LANGUE EST UN OUTIL POLITIQUE

Contrairement à Staline qui estimait (dans A propos du marxisme en linguistique) que “la langue comme moyen de communication entre les hommes sert également toutes les classes”, la langue n'est pas seulement un moyen de communication, elle est aussi un moyen de domination et un enjeu de pouvoir. Par exemple, dans les anciennes colonies d'Afrique noire, ce sont bien les minorités qui ont traité avec les colonisateurs en apprenant leur langue qui ont pu se constituer en élite à la fois économique et intellectuelle, arriver au pouvoir à l'indépendance et s'y maintenir jusqu'à aujourd'hui en maintenant la dépendance culturelle et économique avec l'ancienne métropole.

Autre exemple : aux États-Unis, la classe économico-politique dirigeante se recrute essentiellement parmi les anglophones alors que la pression démographique des minorités est de plus en plus importante. Face à cela s'est développé depuis une vingtaine d'années un vaste mouvement de défense de l'anglais qui fait adopter l'anglais comme langue officielle des états et restreindre l'éducation bilingue. De nombreux États ont adopté cette position conservatrice inspirée par les élites et très peu ont officialisé le plurilinguisme.

Pour revenir à la Grèce, il faut signaler que la langue grecque moderne connaît deux formes : le demotiki et le katharevoussa. Depuis l'indépendance du pays, chaque forme a été tour à tour langue officielle, en fonction des régimes au pouvoir, les régimes de gauche préférant la première et les régimes de droite la seconde (par exemple le régime des colonels avait rétabli le katharevoussa). Cela est significatif du fait que pour être un “bon citoyen” on doit écouter “la voix de son maître”.
 
 
 

Alain (OCL Limoges)

 

Bibliographie

De nombreuses informations ont été tirées des ouvrages suivants :

Calvet, Louis-Jean, Linguistique et colonialisme, petit traité de glottophagie, Payot 1974

Calvet, Louis-Jean, L'Europe et ses langues, Plon 1993

Citron, Suzanne, Le mythe national, l'histoire de France en question, Éditions ouvrières et EDI 1987

Gendre, Claude et Javelier, Françoise, École, histoire de France et minorités nationales, Fédérop 1978

Tevanian, Pierre, Le racisme républicain, L'Esprit frappeur 2001

Tozzi, Michel, Apprendre et vivre sa langue, Syros 1984

ainsi que de l'hebdomadaire occitan La Setmana (VISTEDIT, BP 486, 64234 LESCAR CEDEX)
 
 


HISTORIQUE CRITIQUE DU
MOUVEMENT SUFFRAGISTE
EN FRANCE







Le droit de vote et plus largement la citoyenneté ont été présentés un peu partout dans le monde, depuis la Révolution française, comme les outils de l'égalité entre les citoyens, qui étaient uniquement des hommes. De ce fait, dans divers pays, des militantes de plus en plus nombreuses (et pas mal de militants, car le mouvement suffragiste fut assez largement mixte) ont mis ensuite toute leur énergie à acquérir le suffrage pour les femmes, dans l'espoir d'obtenir par ce biais leur accession à la citoyenneté, et dans la même logique leur égalité avec les hommes. Un choix stratégique malheureux, peut-on dire rétrospectivement, à la suite de révolutionnaires hommes et femmes contemporains des suffragistes. Car la mobilisation nécessitée par cet objectif réformiste s'est effectuée au détriment de luttes bien plus porteuses de rupture avec le système patriarcal et capitaliste, notamment celles remettant en cause les rôles sociaux qu'il impose ou favorisant la libération sexuelle des femmes. Il a fallu attendre le milieu du siècle dernier pour que des mouvements de femmes soient ici et ailleurs porteurs de tels thèmes, d'essence libertaire. Mais le suffrage «universel» avait déjà permis (après 1848 seulement, car auparavant le vote était censitaire) a la bourgeoisie d'asseoir son pouvoir sur le territoire français au détriment de la classe ouvrière, en entretenant l'illusion pour celle-ci d'une participation par les urnes à la gestion de la société. Et le même suffrage, posé comme revendication principale et prioritaire, et finalement obtenu pour les femmes, a aidé dans l'intervalle cette même bourgeoisie à renforcer son pouvoir, en engageant semblable processus d'intégration à leur égard.

La Déclaration de l'État de Virginie proclame en juin 1776 pour la première fois que «tous les hommes sont nés également libres et indépendants», mais le refus de toute restriction au droit de vote fondée sur le sexe ne sera inscrit dans la Constitution américaine qu'en 1920. En France, le suffrage pour les femmes ne sera acquis qu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les mouvements féministes de ces deux pays avaient des origines et des caractéristiques bien spécifiques (voir l'article suivant sur les États-Unis), et pourtant ils ont convergé vers un objectif identique — l'obtention des droits civils (liés entre autres à la famille et au patrimoine) et civiques (en particulier le droit de vote) — parce qu'ils étaient animés par des femmes appartenant aux classes moyennes et traduisaient avant tout leurs aspirations. Avant de voir ici comment s'est opéré un tel processus en France, trois remarques :

— la domination masculine demeure, suffrage universel ou pas, parité ou pas, une réalité dans les sociétés que nous connaissons, parce que celles-ci reposent sur un système d'oppression fondamentalement non aménageable par et/ou pour ses victimes ;

— la lutte contre la condition féminine n'est pas — parce qu'elle ne peut être — un tout homogène, du fait qu'il existe au sein des femmes, comme chez les hommes, des classes sociales défendant des intérêts bien particuliers. De là des disparités entre les revendications, ou des finalités différentes pour une même revendication, qu'il convient d'analyser comme telles pour ne pas se leurrer sur les enjeux respectifs ;

— les références et valeurs de notre époque, en particulier l'héritage laissé par le mouvement des femmes des années 1970, doivent être utilisées avec une extrême prudence pour les périodes antérieures, si on veut avoir une vision claire des combats qui y ont été menés.

FEMMES DU PEUPLE ET «FEMMES SAVANTES»
PENDANT LA «RÉVOLUTION» DE 1789

Des femmes des milieux populaires ont joué un rôle important dans la Révolution française, en particulier chaque fois que s'est posée de façon aiguë le problème des subsistances — par exemple, lors de la marche sur Versailles, les 5 et 6 octobre 1789, dans l'objectif de ramener à Paris «le boulanger, la boulangère et le petit mitron». En revanche, l'opposition à la déchristianisation est plutôt venue de femmes : certaines tentaient d'arrêter les charrettes qui transportaient les ornements arrachés aux autels, boycottaient les curés jureurs, protégeaient les réfractaires et organisaient le culte clandestin. Cette emprise de l'Église plus forte chez elles que chez les hommes constituera un des principaux arguments utilisés par les adversaires du suffrage pour les femmes jusqu'à ce que celui-ci soit accordé ; et, pour la contrer, la nécessité et l'urgence d'une éducation laïque sera constamment mise en avant, que ce soit par des républicaine-s et des socialistes de diverses obédiences ou par des militantes de la cause des femmes (l'utilisation du terme « féministe» n’intervenant qu’après 1880.)

Toujours est-il que les acteurs de 1789 marquent vis-à-vis des femmes une évidente méfiance — due à la fois à leur sexe et à leur classe, car les bourgeois arrivés au pouvoir ne feront jamais appel au peuple qu'en cas de nécessité. Si des femmes avaient été autorisées à voter dans les assemblées populaires du premier degré parce qu'elles étaient... propriétaires, les 1.150 députés aux états généraux sont tous des hommes. Surtout, plusieurs mesures et sanctions vont être prises dès 1793 pour renvoyer dans leur foyer les femmes ayant participé à la «révolution» : elles seront congédiées des armées et des assemblées politiques, leurs clubs et sociétés populaires seront fermés ; enfin, après les émeutes de prairial, un décret leur enjoindra «de se retirer dans leur domicile» et ordonnera «l'arrestation de celles qui se trouveraient attroupées au-dessus du nombre de cinq».

Ce retour à la norme — observable en d'autres lieux et périodes — ne suscite guère de réactions, car la répartition homme/public et femme/privé est bien établie. De plus, la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen permet, grâce au caractère prétendument universel de l'Homme avec un grand H, de nier non seulement les privilèges et inégalités foncières de conditions — les classes sociales — existant avant comme après la «révolution» mais aussi la domination masculine sur l'ensemble de la société. Pire, l'universalisme de la Révolution française, vaste mystification, demeure depuis interprété par nombre d'hommes et de femmes, de par le monde, comme une avancée vers l'égalisation des conditions, les droits de l'Homme et du citoyen étant sacralisés comme la quintessence de la civilisation et de la modernité...

Encyclopédistes et «lumières» en général étaient déjà persuadés que «chaque sexe avait une destination particulière qui dérivait de sa constitution physique» (Nouvel ami des femmes, 1779), donc qu'une détermination sexuelle des personnes imposait des rôles sociaux bien définis. Les constituants vont estimer sans réelle discussion sur la question que les chefs de famille seuls sont citoyens. Même Condorcet — pourtant auteur en 1790 d'un texte sur «l'administration des femmes au droit de cité» qui prône l'égalité absolue dans l'instruction entre les deux sexes — ne propose pas l'égalité politique, lors des débats sur la Constitution girondine de 1793... convaincu qu'elle est irréalisable.

Quelques rares oppositions, connues depuis, à cette opinion : le Journal des droits de l'homme de Labenette, qui publie le 10 août 1791 un texte en faveur des droits de la femme... avant de changer d'avis ; un pamphlet anonyme, Du sort actuel des femmes, imprimé par un Cercle social quelques jours après ; et surtout la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, écrite par Olympe de Gouges début septembre 1791 et adressée à la reine, mais passée à peu près inaperçue.

En revanche, La Défense des droits de la femme de la publiciste anglaise Mary Wollstonecraft, qui paraît en 1792 à Londres, a un impact important dans plusieurs pays. L'auteure, une des nombreuses «femmes savantes» de son époque, y demande l'égalité des sexes dans l'éducation et l'instruction. Elle dénonce, au nom de la justice, de la logique et du progrès, l'attitude des révolutionnaires comme tyrannique, s'en prend à Rousseau qui a préconisé dans Émile le confinement familial pour les filles, et prône la mixité à l'école très tôt. Toutefois, son ouvrage est d'abord un manuel d'«éducation domestique», essentiellement centré sur les mœurs : il défend le rôle irremplaçable de l'école, pour assurer aux femmes leur perfectionnement et leur donner les moyens de diriger leur famille, de nourrir leurs enfants et d'accomplir leur «part du contrat social».
 
 




Au cours des décennies suivantes, la question du droit de vote pour les femmes est rarement posée de façon explicite ; le plus souvent, on parle d'une égalité avec les hommes, guère plus définie. Sans doute parce que les périodes de République sont très brèves jusqu'en 1871, qu'on y recourt peu aux élections, et que de plus celles-ci sont réservées à quelques-uns...

Quoi qu'il en soit, les hommes de la Révolution française ne seront intervenus en faveur des femmes que sur la question du divorce, légalisé en 1792 avec l'instauration du mariage civil dans des conditions identiques pour elles et pour les hommes. Mais pour peu de temps : à la suite du Code civil napoléonien qui consacre l'incapacité juridique de la femme mariée,1 le divorce sera supprimé en 1816 — redevenant un thème de revendication féminin jusqu'à son rétablissement en 1884.
 
 

LES SAINT-SIMONIENNES DANS
LA « RÉVOLUTION» DE JUILLET 1830

On note une forte participation de femmes du peuple aux trois jours d'émeutes parisiennes que connaît le régime de Charles X fin juillet 1830. L'augmentation du coût de la vie les pousse à envahir avec des hommes les Tuileries, provoquant l'abdication du roi, le 2 août... au profit de Louis-Philippe d'Orléans.

Les idées de Saint-Simon connaissent alors un succès important en France (comme en Angleterre et aux États-Unis) ; ses disciples s'activent, en particulier sous l'impulsion du «père» Enfantin qui attire à lui nombre de jeunes ouvrières.2 Certaines d'entre elles (Suzanne Voilquin, Jeanne Deroin...), mettant en commun leurs économies, vont créer deux publications à partir de 1832 (La Femme libre puis La Femme de l'avenir) pour réclamer l'égalité juridique et politique entre les sexes, ainsi qu'une réforme totale des mentalités et comportements — par la libération sexuelle des femmes qui doit conduire à leur émancipation. Pour ces saint-simoniennes, l'affranchissement des femmes est lié à celui de la classe ouvrière ; elles critiquent l'éducation des petites filles, le travail ménager, revendiquent la restauration du divorce... et défendent la maternité.

Dans le même temps, des bourgeoises cultivées se lancent également dans le journalisme. Ces Mmes Legrand, Beaufort ou Bassignac qui craignent le peuple prônent la paix civile par l'harmonisation des intérêts entre les classes ; et elles défendent leur rôle social, souhaitant que les femmes n'aient plus besoin, par nécessité économique, de travailler pour pouvoir se consacrer à leur fonction de mère. Au cours du XIXe siècle, la «presse féminine» prendra ensuite de l'ampleur ; elle sera de plus en plus considérée comme l'instrument privilégié de moralisation de la classe ouvrière : peu à peu, l'ouvrière y deviendra la figure devant servir de médiation entre peuple et bourgeoisie, les sujets politiques y seront abordés... et ces publications seront dirigées par des hommes soucieux de faire passer le message que les femmes doivent rentrer au foyer. Si l'émancipation féminine sera un des thèmes couramment repris, le discours qui l'accompagnera demeurera empreint de vertu et morale, avec une défense du mariage et des bonnes mœurs.

La socialiste Flora Tristan, elle, va remettre l'accent sur la Déclaration des droits de l'Homme comme acte significatif dans l'affranchissement des femmes; mais sans que cet affranchissement résulte d'une action menée par les femmes elles-mêmes : c'est le prolétaire qui doit accomplir une seconde révolution en proclamant les droits de la femme. «Prolétaires, il vous reste à vous, hommes de 1830, écrit-elle dans L'Union ouvrière de 1843, une œuvre non moins grande [que la Déclaration existante] à accomplir — à votre tour, affranchissez les dernières esclaves qui restent encore dans la société française, proclamez les droits de la femme.» (Par ailleurs, si elle milite pour le divorce, F. Tristan se distingue des militantes précédentes... et des suivantes en défendant également l'«amour libre».)

MILITANTES SOCIALISTES DANS LA «RÉVOLUTION» DE FÉVRIER 1848

Sous Louis-Philippe ont lieu à partir de 1832 divers soulèvements ; la politique ultraconservatrice de Guizot favorise la haute bourgeoisie, tandis que se développe une grande crise économique et financière en 1846 et 1847. Le 23 février 1848 éclate une insurrection parisienne, après une campagne pour l'élargissement du suffrage censitaire. On constate une fois de plus la mobilisation de femmes des milieux populaires, que ce soit sur les barricades (parmi les 600 qui seront déférées à la prison de droit commun de Saint-Lazare, il y a un grand nombre de blessées) ou pour fabriquer des munitions. Cependant, la presse féminine n'en parle pas, car, de par leur position morale, sociale et idéologique, la violence de rue répugne à ses rédactrices.

Des femmes se réapproprient l'espace public (souvent avec leurs enfants), réalisant tracts, affiches et pétitions, organisant des réunions. Une délégation se rend auprès de Marrast, le maire de Paris, pour revendiquer le suffrage féminin, mais celui-ci se retranche derrière l'Assemblée, seule à pouvoir l'accorder. Des saint-simoniennes (Désirée Gay, Eugénie Niboyet...) vont fonder deux nouvelles publications :

La Politique des femmes, qui reflète un courant socialiste autogestionnaire pacifiste. Il se fait l'écho de l'action mené par les ouvrières créatrices de clubs et d'associations, à la fois bonnes ménagère et militantes actives, et défend la famille et la nation avec de forts accents religieux ;

La Voix des femmes, premier «quotidien socialiste et politique» de femmes. Républicain, mais ouvert aux courant fouriériste, communiste et oweniste, il devient l'instrument de militantes résolue à obtenir l'égalité politique pour les femmes. Il incite cependant à des actions modérées, pacifiques, et à ne pas descendre dans la rue ; il fait reposer la moralité de la nation sur celle des femmes, défend la famille et la patrie.

La République a de nouveau été proclamée, et le gouvernement provisoire dirigé par Lamartine cherche à remédier au chômage et à la misère par le biais d'ateliers nationaux. La Voix des femmes mène campagne pour que pareilles mesures soient appliquées aux femmes : souvent ouvrières à domicile, elles subissent à la fois une forte baisse de salaire et la concurrence du travail effectué dans les prisons, communautés, couvents, hospices et casernes. Les ateliers nationaux vont finalement employer 22.000 femmes et 115.000 hommes ; mais ils demeurent trop peu nombreux et mal organisés, et les salaires très inégalitaires. D'où de nouvelles manifestations et interventions d'ouvrières auprès du gouvernement.3

Dans les clubs de femmes apparus partout à Paris se déroulent des incidents, dus à des interventions masculines hostiles. Le recours à la non-mixité ne suffit pas à en empêcher d'autres... entraînant des fermetures de clubs. Ainsi celui de La Voix des femmes, qui encourageait les ouvrières à se regrouper en associations et corporations ; réclamait une baisse du temps de travail, des crèches et des garderies ou le développement du travail à domicile.

Le 2 mars, le suffrage universel est accordé aux... hommes ; le 4, la liberté totale de la presse et du droit de réunion.

L'aide aux ouvrières sans emploi est supprimée le 15 avril ; des travaux effectués pour les mairies d'arrondissement sont payées au-dessous du tarif du marché. Le 2 mai, une commission gouvernementale examine 640 pétitions adressées par des ouvriers et ouvrières de toutes les industries de France. 63 émanent de femmes — qui sont surtout employées comme blanchisseuses, et dans les métiers de l'aiguille et de la mode ; mais la commission exclut ces métiers, tandis que les maires avouent considérer le travail féminin comme l'un de leurs «plus sérieux embarras». De émeutes de femmes ont lieu à Paris et Saint-Étienne : elles attaquent la Garde nationale, il y aura des blessées et de mortes dans leurs rangs.

Le 23 juin, des barricades sont dressée dans Paris, mais la ville est reprise militairement par le «boucher» Cavaignac. Près de 20.000 personnes sont arrêtées. La Politique des femmes participe au refoulement collectif de la canonnade et de la violente répression qui la suit — tribunaux d'exception et peine de «transportation» (déportation) reflétant la grande peur qu'a eue la bourgeoisie.

La Politique des femmes, disparu avec d'autres titres, est remplacé par L'Opinion des femmes, journal que réalisent des ouvrières (J. Deroin, P. Roland...) qui parlera surtout des femmes, et présentera une «pensée d'amour et de paix». Dépolitisé, il en arrive à défendre la propriété et l'ordre, à partir de la famille (avec un mariage établi sur la fidélité), et de la peur des socialistes qui arment les ouvriers. La sauvegarde réside en la femme : elle doit faire triompher l'esprit du bien contre l'homme. «Nous réclamons constamment, non seulement comme un droit mais par devoir et par dévouement, l'égalité civile et politique de la femme, expliqueront ses rédactrices, parce que nous avons la conviction profonde que l'organisation sociale ne peut être complète et durable sans le secours des deux sexes. Nous appellerons de tous nos vœux et de tous nos efforts le règne de Dieu sur Terre.»

Cependant, le décret qui exclut les femmes des clubs et réunions politiques va amener J. Deroin à se radicaliser, notamment en se présentant aux législatives de la Seine «pour l'égalité civique et politique des deux sexes» sous la bannière des socialistes, mais sans avoir vraiment leur appui... et en polémiquant avec Proudhon, qui est très hostile aux droits politiques des femmes.

Lorsqu'elle veut créer une Union des associations, la répression s'abat sur son journal. En 1850, elle est condamnée avec P. Roland à six mois de prison pour appartenance à société secrète. (L'année suivante est supprimé le droit de pétition que les femmes avaient depuis la Constitution de 1791...) J. Deroin part ensuite vivre en Angleterre ou, avec d'autres ex-saint-simoniennes, elle publie L'Almanach des femmes — soutenant les droits politiques des femmes, mais aussi la pureté par la chasteté, à travers une défense de la virginité, et incitant les lectrices à fonder des sociétés de femmes pour s'entraider.

En 1850 paraît en Angleterre The Subjection of Women de John Stuart Mill, qui constituera une référence pour toute l’Europe concernant l'assujettissement des femmes. En effet, à partir de là, l'émancipation des femmes est dissociée de l'émancipation ouvrière, et devient un projet politique réformiste : les partisan-e-s de l'égalité des sexes s'inspirent des courants libéraux et démocrates, qui établissent la prédominance de la notion de droit au cœur de la pensée politique, mais en intégrant les femmes dans cette démarche. Une réforme législative et morale ainsi qu'un juste équilibre entre les droits et les devoirs de chaque personne vont désormais être recherchés à travers une mobilisation spécifique sur les droits des femmes, sans plus attendre une transformation révolutionnaire de la société.

En France, J. d'Héricourt fait la transition entre la génération de 1830-1848 et celle de 1860. Dans La Femme affranchie, réponse a MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et autres novateurs modernes, elle rend hommage au saint-simonisme et met encore en parallèle le sort des femmes et celui du prolétariat ; mais elle appelle de ses vœux «la création d'un journal indépendant de toute secte sociale et des questions politiques et religieuses». La prise de conscience politique des femmes va s'accompagner de leur droit à l'activité professionnelle, élargissant les revendications du suffrage féminin et du divorce ; et la rupture avec les courants révolutionnaires va aller de pair avec des critiques plus vives par rapport au christianisme. Il ne s'agit pas, pour ceux et celles qu'on appellera bientôt les suffragistes, de prendre le pouvoir, mais plutôt d'avoir des pratiques de lobbying : pétitions, recherche d'alliés chez les élus... Cette nouvelle vague de mobilisation, d'abord en Angleterre et aux États-Unis, n'atteindra la France qu'avec la libéralisation du Second Empire en 1868.

Dans le salon de Charles et Maxime Fauvety se côtoient alors des femmes de lettres vivant assez bien de leur plume — des ex-quarante-huitardes (J. d'Héricourt, E. Niboyet, Élise Lemonnier) et une nouvelle génération : Jules Daubié (la première bachelière, en 1861), Adèle Esquiros, Paule Minck,4 Élisa Gagneur (femme d'un fouriériste), André Léo et Maria Deraismes. Ces deux dernières auront un rôle important — dans la Commune pour la première, dans l'évolution du mouvement des femmes pour la seconde.

L'écrivaine M. Deraismes, bourgeoise aisée et républicaine, a participé en 1866 à la création de la première organisation féministe, la Société pour la revendication des droits de la femme, avec P. Minck, A. Léo, M. Verdure, Louise Michel et les sœurs Reclus. Elle s'emploie ensuite avec Léon Richer, franc-maçon et lui aussi républicain, à développer des liens entre groupes de femmes, parti républicain, Libre Pensée et franc-maçonnerie pour construire un mouvement d'émancipation féminine laïque. En avril 1869, elle lance (avec J. Daubié, J. d'Héricourt, E. Gagneur...) le journal Le Droit des femmes (68 numéros jusqu'en août 1870) qui s'attaque au Code civil et à l'oppression des femmes analysée comme un fait de culture, une «invention humaine». Mais la femme a un rôle spécifique à tenir : ministre des finances du ménage, elle doit être mariée car le mariage est une institution nécessaire, et mère car la maternité est son «travail» le plus important et le plus respectable. Quant au droit de vote féminin, il est soumis au préalable de l'éducation (comme chez Michelet, qui soulignait en 1850 : «Accorder aux femmes le droit de vote immédiatement, ce serait faire tomber dans l'urne 80.000 bulletins pour les prêtres»).

En avril 1870, L. Richer forme une Association pour le droit des femmes (qui comptera une centaine d'adhérent-e-s) pour «proclamer hautement l'égalité des sexes devant la loi et les mœurs», promouvoir l'instruction et l'égalité des droits dans la famille, au travail... La tendance républicaine et bourgeoise laïque prend ainsi de l'ampleur, et reflète un courant féminin très attaché à la famille (le concubinage étant jugé aussi inadmissible et à combattre que la prostitution).

André Léo, elle, sera journaliste à La Sociale, au Rappel et à La Commune. Républicaine socialisante liée aux milieux saint-simoniens et coopératifs (notamment par son compagnon Malon), elle assimile l'infériorité sociale et civique de la femme à celle du paysan, et estime que sa cause doit être soutenue avec la cause socialiste, du fait de la double oppression subie par les ouvrières. En 1868, elle crée la Ligue en faveur des droits de la femme, avec un premier manifeste guère revendicatif — la peur de la répression incitant à ne pas se mobiliser pour l'inscription des femmes sur les listes électorales, mais plutôt à fonder une école primaire libre de filles. Cependant, un second manifeste — signé par E. Gagneur, Maria Verdure, ainsi que des anarchistes militantes (Louise Michel, Marthe-Noémie Reclus) et militants (Élie Reclus, Gustave Francolin), et publié l'année suivante dans Le Droit des femmes se révèle plus revendicatif sur les droits civils «refusés à la moitié de la nation».

LES COMMUNARDES DE PARIS AU PRINTEMPS 1871

Les différences de classe entre des bourgeoises comme M. Deraismes et les ouvrières parisiennes vont ressortir très clairement pendant la Commune, par leurs préoccupations respectives :

— les premières, qui militent pour une reconnaissance des femmes dans la société existante par l'obtention des droits civiques, recherchent une intégration dans la vie publique grâce à des réformes institutionnelles. Elles ne veulent en général pas se mêler à la classe ouvrière (sauf par quelque action philanthropique), la «populace», et mettent en avant l'institution du mariage,5 ainsi que l'accès des femmes à l'éducation comme moyen d'ascension sociale. De même, elles s'emploient à démanteler le Code civil afin d'acquérir la maîtrise de leurs biens — un problème qui ne concerne guère les ouvrières ;

— les secondes sont surtout préoccupées d'avoir du travail (les deux tiers travaillent en ateliers, le reste comme domestiques ou concierges) et de le réaliser à un «bon» prix. Leur salaire étant très bas, elles n'échappent à la misère que par la vie en concubinage (un tiers des ménages ouvriers parisiens, avec un pourcentage presque identique de naissances «illégitimes» ; 60 % des femmes qui seront arrêtées à la fin de la Commune sont en union libre). Par ailleurs, un certain nombre d'ouvrières sont politisées : une vingtaine signeront début juillet 1870 le manifeste de protestation de l'Internationale contre la guerre. Dans le mouvement ouvrier, socialistes, anarchistes ou communistes considèrent souvent l'accès à l'éducation pour les femmes comme un élément déterminant, mais tant pour leur prise de conscience politique que pour leur autonomie économique ; enfin, l’éducation sexuelle deviendra plus tard un point très important à leurs yeux.

Lorsque la République est proclamée pour la troisième fois en France, le 4 septembre 1870, la guerre contre la Prusse débouche sur une défaite. Le 8, un appel «Aux femmes de Paris», signé de Mmes Dereure (qui sera membre de la Commune), Lebéhor (blanquiste), L. Michel et Octavie Tardif, vise à organiser les soins aux blessés et l'aide aux indigent-e-s. Des associations philanthropiques apparaissent pour gérer les ambulances, distribuer des repas aux enfants et installer un atelier de travail (A. Léo, O. Audouard et M. Deraismes y participeront). Le 22, une manifestation de femmes (avec, là encore, A. Léo et L. Michel...) revendique d'aller aux remparts relever les blessés. Un comité de vigilance des femmes (semblable aux comités d'hommes par arrondissement) se forme à Montmartre, animé par L. Michel, A. Léo, Jeanne Alambert et Sophie Poirier. Des activités de bienfaisance sont menées par la Solidarité des Batignolles, grosse section de l'Internationale que dirige la veuve Fernandez et à laquelle se joignent A. Léo et Malon. Des femmes de Montmartre et des Batignolles seront partie prenante dans la dernière émeute du siège de Paris par les Prussiens, devant l'Hôtel de Ville, le 22 janvier 1871. Un comité de femmes est aussi impulsé rue d'Arras par Jules Allix, futur membre de la Commune, républicain socialiste et partisan de l'émancipation féminine.

Une nouvelle Assemblée nationale est élue le 8 février, mais le 18 mars le Paris populaire, républicain — et très patriote — s'insurge contre le gouvernement de Thiers, qui vient de décider la paix et est soupçonné de préparer une restauration royaliste. A Montmartre, des hommes et des femmes (dont L. Michel) reprennent les canons de la Garde nationale aux troupes du gouvernement, lequel se réfugie à Versailles. Le 26, Paris élit une Commune qui aura deux préoccupations principales jusqu'à sa fin : le travail et le combat.

Une commission du travail et de l'échange animée par Frankel, membre de l'Internationale socialiste, s'attelle à mettre en place des institutions républicaines neuves. Mesure étonnante pour l'époque, la Commune accorde pension aux femmes des gardes nationaux tués au combat et à leurs enfants, et déclare prendre en charge leur éducation... qu'ils soient légitimes ou non — autrement dit, elle passe par-dessus l'institution du mariage.

Le 11 avril, la marxiste (russe d'origine aristocratique) Élisabeth Dmitrieff constitue une Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés qui lance, dans le Journal officiel de la Commune, un appel «aux citoyennes prêtes à servir soit aux ambulances ou fourneaux, soit aux barricades», et cherche à «organiser le mouvement des femmes par rapport à la défense de Paris», tout en se proclamant pour la «guerre à outrance». Cette Union (à laquelle 300 femmes auraient appartenu) s'intéresse avant tout au travail des femmes, préconisant sa réorganisation générale à partir du recensement et de la réquisition des ateliers existants, et des comités d'arrondissement. Une socialisation du travail est tentée dans le textile (à travail égal, salaire égal hommes-femmes ; baisse du temps de travail à huit heures...).

En matière d'éducation, la Commune va faire avant tout œuvre laïque : s'il n'y a pas de vrai problème de scolarisation à Paris, où garçons et filles de sept à treize ans vont à l'école, il s'agit de les dégager de l'enseignement religieux (en particulier les filles) et de leur enseigner l'instruction civique. Vaillant, délégué à l'enseignement, mobilise les institutrices républicaines, et une commission est désignée pour surveiller l'éducation dans les écoles de filles (A. Léo et M.-N. Reclus en feront partie). Le 26 mars est créée une Société de l'éducation nouvelle (dont M. Verdure, H. Garosle et Louise Laffitte) qui propose une refonte générale des programmes et des méthodes pédagogiques neuves. Une Société des amis de l'enseignement est également animée par M. Verdure pour mettre sur pied un enseignement professionnel gratuit...

Il n'est donc guère question de droits politiques pour les femmes : seule A. Léo en parle, sans rencontrer de véritable écho. Même le Comité féminin de vigilance de Montmartre est avant tout un lieu de discussion. Cependant, beaucoup de prises de parole féminines ont lieu dans les clubs, et si, au début, les femmes ne peuvent y participer aux votes, les choses évoluent vite. La plupart de ces lieux sont mixtes, certains exclusivement féminins, et on y compte des «oratrices» très populaires, qui vitupèrent contre les curés ou le mariage. De plus, bien des communardes ont sans nul doute le sentiment de participer aux côtés des hommes à l'œuvre de «régénération», et l'heure n'est sans doute pas pour elles dans la recherche d'un droit de suffrage, alors inutile. Certaines ont des responsabilités réelles dans la Commune, et d'autres s'estiment «citoyennes» en étant cantinières de bataillon, ambulancières ou combattantes, parce qu'elles sont patriotes. (Une centaine d'entre elles vont demander des armes à la Commune. La Légion des fédérées du 12e arrondissement est organisée par le Comité des républicaines pour rechercher les «franc-fileurs», autrement dit les réfractaires au combat... Des femmes comme N. Lemel, de l'Union des femmes pour la défense de Paris, seront sur les barricades, et B. Lefebvre sera tuée à Montmartre... mais la participation féminine demeure peu forte sur le plan militaire.)

Début avril, Paris est cerné par l'armée régulière. La Semaine sanglante, du 21 au 28 mai, fera 20.000 victimes, et il y aura 40.000 arrestations (dont un millier de femmes, qui cette fois n'échapperont pas toutes à la «transportation») pour participation présumée à l'insurrection.

Après ces événements reparaît Le Droit des femmes sous le nom de L'Avenir des femmes, avec les mêmes rédactrices sauf André Léo — désavouée pour avoir justifié la Commune au Congrès de la paix qui l'a suivie à Genève. En juin 1872, un banquet patronné par Victor Hugo saluera le lancement d'une Société pour l'amélioration du sort de la femme et la revendication de ses droits par M. Deraismes, L. Richer, trois anciennes de la Commune (H. Garoste, L. Laffitte et Julie Thomas), ainsi qu'Hubertine Auclert — la première à se définir, en 1882, comme féministe.

MILITANTES SOCIALISTES ET
«FÉMINISTES BOURGEOISES»
À LA FIN DU XIXe SIÈCLE

La Ligue internationale des femmes, fondée en Suisse par Marie Goeff Pouchoulin en 1869, montre que les droits politiques ne sont pas encore une priorité pour les mouvements féminins : elle se mobilise sur la libre disposition des biens et du salaire de la femme mariée, la mise en place d'une éducation secondaire de qualité, l'accès à l'université, le droit d'exercer toutes les professions et les droits civils. Les premiers groupes suffragistes apparaîtront en Angleterre d'abord, avec le phénomène original des suffragettes (voir encadré), et le combat spécifique du suffrage féminin ne commencera vraiment dans les autres pays européens et aux États-Unis qu'après 1900.

Sous l'influence de M. Deraismes et L. Richer, la revendication féminine sous la IIIe République s'en tient à la réclamation des droits civils, par peur à la fois de la répression et des conséquences que pourrait entraîner l'impact encore marqué de la religion sur les femmes, si elles devenaient électrices. H. Auclert, en désaccord avec cette ligne, écrit Le Droit politique des femmes, question interdite du congrès de 1878 ; puis elle fonde en 1881 le journal La Citoyenne (qui paraîtra jusqu'en 1891) et le groupe le Suffrage des femmes en 1883 ; mais sa démarche demeure marginale par rapport à l'ensemble du mouvement féminin. Toutefois, M. Deraismes change de stratégie au cours des années suivantes, en constatant que, d'une part, la République semble désormais assez solide pour résister au vote clérical des femmes (lesquelles se détachent de plus lentement de l'emprise religieuse) et que, d'autre part, ce vote sans doute encore plus conservateur que celui des hommes peut être utile pour contrer les socialistes, qu'elle n'aime pas. La Ligue française pour le droit des femmes, créée par elle en 1882, met en avant le suffrage féminin.

Mais, à la fin du XIXe siècle, l'entrée massive des femmes dans le salariat pose de plus en plus fort aux syndicats et groupes révolutionnaires le problème de leur place dans la production économique et dans les mouvements sociaux, et de la nécessaire liaison entre lutte ouvrière et lutte des femmes. Le travail féminin s'est développé dans les campagnes avec l'industrie du textile, et d'autres secteurs ont embauché des femmes depuis 1850 : dès 1866, 30 % de la main-d'œuvre industrielle totale est féminine (répartie entre le travail des étoffes et les industries de transformation — alimentaires et chimiques), mais avec un niveau de salaires très bas (la moitié des salaires masculins), ce qui suscite l'inquiétude des syndicats. Et bientôt va se déclencher une véritable bataille entre militant-e-s socialistes et «féministes bourgeoises» — lesquelles sont pour certaines bourgeoises par leur origine sociale, mais pour d'autres plutôt par leur «esprit bourgeois» et leur absence de «conscience de classe», vu les revendications qu'elles posent (davantage porteuses d'intégration que de changement révolutionnaire) et leur recours aux institutions pour obtenir gain de cause.

La participation croissante des femmes à l'industrie entraîne certaines oppositions de la part des hommes — travailleurs et même syndicalistes — dans le monde entier. Si l'Association internationale des travailleurs (AIT) prône, dès son 1er congrès à Genève en 1866, l'émancipation des femmes avec l'abolition de la famille, de fortes réticences à leur entrée dans les usines y sont exprimées. En particulier, la section française, sous influence proudhonienne, y présente une motion condamnant le travail des femmes et déclarant que leur vraie place est au sein de leur famille (seul Eugène Varlin s'élèvera contre, parmi ses délégués). De plus, des militant-e-s révolutionnaires, syndicalistes ou non, estiment que la condition des femmes sera complètement et automatiquement transformée par la révolution (la Révolution russe entretiendra brièvement cette illusion) ; ou que c'est un problème secondaire par rapport à la condition ouvrière et à la lutte à mener pour abolir le salariat.

La première grève de femmes, celle des ovalistes lyonnaises en 1869, reçoit un généreux soutien de l'Internationale. Cependant, la position de la CGT sur le travail féminin demeure souvent ambiguë : ainsi, en 1898, elle préconise encore que «l'homme nourrisse la femme», mais que, dans le cas des veuves et des filles forcées de subvenir à leurs besoins, la formule «A travail égal salaire égal» soit appliquée.
 
 


LES SUFFRAGETTES ANGLAISES




Dans les années 1850, le mouvement suffragiste anglais a adopté une stratégie légaliste et prudente pour faire pression sur les parlementaires : pétitions, conférences, journaux et adhésions à la National Union for Women's Suffrage Societies, fondée en 1897 par Millicent Garrett Fawcett. Celle-ci demande l'égalité entre les sexes au nom de leur différence, ce qui correspond bien aux aspirations identitaires des femmes de la Belle Époque en Europe (elle déclarait déjà en 1891 : «Nous ne revendiquons pas la représentation des femmes parce qu'il n'y a point de différence entre les hommes et les femmes, mais au contraire à cause de cette différence entre eux.») En 1905, la Women's Social and Political Union (WSPU) qu'ont créée deux ans plus tôt Emmeline Pankhurst et sa fille Christabel fait parler d'elle pour la première fois, quand deux de ses militantes sont emprisonnées pour avoir refusé de quitter un meeting libéral. Celles que la presse va appeler suffragettes développent alors des actions violentes. M. Pelletier, seule militante française avec C. Kauffmann à accepter une invitation à la grande manifestation du WSPU le 21 juin 1908 à Londres, sera très impressionnée par les 500.000 femmes en uniforme qui avancent sur Hyde Park en 7 cortèges très disciplinés. En 1909, ces militantes brisent régulièrement les vitres des bâtiments officiels, et leurs manifestations deviennent de plus en plus dures. Le «vendredi noir» 18 novembre 1910 tourne à l'émeute et fait plus d'une centaine de blessées. Des arrestations ont lieu jusqu'en 1912 ; les suffragettes emprisonnées demandent en vain le statut de prisonnier politique, et, quand elles font la grève de la faim, la plupart d'entre elles sont nourries de force. En 1913, des bombes sont posées à plusieurs reprises dans des lieux publics. Après l'attentat par Mary Richardson contre la Vénus de Velasquez à la National Gallery, l'entrée des musées est interdite aux femmes. Les suffragettes sont désormais semi-clandestines. Le sentiment qu'elles avaient déjà d'être investies d'une mission spirituelle et purificatrice grandit encore, exaltant leur sentiment sacrificiel. C'est alors qu'Emily Wilding Davidson se jette sous le cheval du roi pendant le Derby du 4 juin 1913 et meurt des suites de ses blessures. Son enterrement sera l'occasion d'une procession de plus de 2.000 suffragettes. Mais l'emploi de la force pour nourrir les détenues impressionne l'opinion publique : la répression sert l'idée d'un combat politique... qui n'aboutira cependant pas avant 1928.
 

En 1879, H. Auclert a fait inscrire le suffrage féminin et l'égalité des sexes dans le programme du parti socialiste, à son congrès de Marseille : «Femmes et prolétaires de tous les pays, unissez-vous». (La même année paraît La Femme dans le passé, le présent et l'avenir d'A. Bebel.)

Critiquant le conservatisme du mouvement féminin, plusieurs groupes de femmes socialistes vont apparaître (en 1880, l'Union des femmes ; en 1890, la Solidarité des femmes...) pour faire avancer dans le parti la question de l'émancipation féminine. Mais ni la candidature de Léonie Rouzade aux municipales de 1881 ni celle de Paule Minck aux législatives de 1893 ne bénéficient vraiment de l'appui des socialistes. En 1899 voit le jour un Groupe féministe socialiste qui vise la conquête des droits pour les femmes, mais comme «un moyen pour préparer l'éducation socialiste des femmes», non comme un but. Le courant socialiste féminin reproche — à juste titre — aux «féministes bourgeoises» de mener une politique de collaboration avec le pouvoir en place, par ses pratiques de lobbying. Des articles assez virulents paraissent contre elles dans le journal La Femme socialiste qu'a lancé L. Saumoneau, couturière devenue journaliste, avec E. Renaud en 1901. Du côté des «féministes bourgeoises», la presse qui a pris de l'ampleur (on comptera une vingtaine de périodiques avant 1914) répond à la polémique. En particulier le quotidien La Fronde, qu'a fondé Marguerite Durand en décembre 1897, et qui recueillera jusqu'en 1905 des signatures connues comme celle de la journaliste libertaire Séverine.

Quand, en juin 1902, une grève est faite par des ébénistes pour demander l'exclusion des femmes de leur métier, le Groupe féministe socialiste défend le travail des femmes en demandant leur syndicalisation et un salaire égal. Mais le cas n'est pas isolé, et le règlement d'autres conflits déclenche des réactions assez violentes de part et d'autre. Selon Madeleine Guilbert (Les Femmes et l'Organisation syndicale avant 1914), il y a entre 1890 et 1908 54 grèves d'hommes pour obtenir des renvois de femmes. Cette opposition va conduire des féministes à impulser la création de syndicats de femmes (typotes, dactylos, caissières comptables, fleuristes plumassières, sages-femmes) — parfois en opposition à des syndicats masculins qui accusent les femmes de casser les salaires et d'être des concurrentes déloyales sur le terrain économique —, et M. Durand à recourir aux autorités contre eux.

Après l'affaire Couriau en 1913 déclenchée lorsque Louis Couriau est radié de la CGT du Livre, à Lyon, pour avoir «laissé» sa femme Emma exercer la typographie et l'avoir «laissée» demander son adhésion au syndicat —, la CGT favorise l'entrée des femmes dans ses syndicats, où des militantes et des militants se battent déjà pour faire avancer cette adhésion, ainsi que l'égalité des salaires entre les deux sexes. (Dans d'autres syndicats et métiers, des militantes, comme Marie Guillot à travers la revue L'École émancipée, s'activent à faire avancer la cause des femmes.) Du côté de la SFIO, fondée en 1905, la participation des femmes est très faible : elles sont 5 parmi les 286 délégués cette année-là... et 1 sur 215 en 1914. Mais l'Internationale socialiste évolue quelque peu, notamment sous l'influence de Clara Zetkin et d'Alexandra Kollontaï. En Allemagne, où l'IS compte 30.000 adhérentes au début du XXe siècle, C. Zetkin fonde le journal socialiste féminin L'Égalité. A la première Conférence internationale des femmes socialistes, tenue à Stuttgart en 1907, elle est désignée pour s'occuper d'un secrétariat indépendant des femmes au sein de l'Internationale ; au congrès de Copenhague, la même année, elle propose la création d'une Journée internationale de la femme. L'IS appelle aussi à constituer des groupes de femmes dans chaque pays et vote une résolution sur le suffrage féminin. Conformément à ses directives, un autre groupe de femmes socialistes se constitue en France en 1913 ; il attire des féministes de gauche (Marie Bonnevial, Hélène Brion, Marguerite Martin et Maria Verone), mais la rupture suit presque aussitôt ; le groupe décide ensuite de ne plus recruter hors du parti... et ne s'occupe plus guère des problèmes des femmes. La volonté de rompre avec les tactiques des « féministes bourgeoises » conduit certaines militantes socialistes à ne pas appuyer la revendication des droits ; pour d'autres, l'égalité politique poursuivie comme une fin est un leurre : elle ne doit être qu'un moyen, un acheminement vers l'égalité économique que le triomphe du socialisme réalisera. Diverses polémiques se développeront — ainsi L. Saumoneau, dans L'Équité («organe éducatif du prolétariat féminin» fondé par Marianne Rauze), La Bataille syndicaliste et La Voix du peuple, critiquera le soutien apporté par les «bourgeoises» aux grèves des ouvrières, ou la création de syndicats féminins destinés à mettre les secondes sous la coupe des premières...

Hors du monde du travail, les associations de femmes se multiplient en France dans le même temps sur des sujets précis, comme la libre disposition de leur salaire par les femmes mariées. Il y en aura une soixantaine à la veille de la Première Guerre mondiale. Ce dynamisme et cette effervescence, observable ailleurs en Europe, proviennent en partie du mouvement philanthropique féminin, qui se sensibilise aux droits des femmes et se met à demander des réformes égalitaires : conseils juridiques gratuits, pétitions, campagnes de presse, propositions de textes législatifs vont pleuvoir. En 1888 s'est formé un Conseil international des femmes sous l'impulsion des féministes américaines. Au début de 1900, les mouvements féministes européens en sont encore à un succès d'estime : les groupes de femmes sont sortis de leur isolement, les manifestations en Angleterre rassemblent plusieurs milliers de suffragistes, et des réformes ont été obtenues sur divers plans ; mais ces mouvements restent de faible ampleur, avec des composantes pas toujours très actives, et ils ne sont pas représentatifs des femmes en général. De plus, ils n'échappent pas à une certaine instrumentalisation de la classe politique et financière. Ainsi La Fronde doit-il bien plus à son financement jusqu'en 1903 par le baron G. de Rothschild qu'à ses abonnements les moyens de payer bien ses collaboratrices...

Cependant, l'adoption — au Congrès de la condition et des droits de la femme qu'organise tous les quatre ans M. Durand depuis 1892 — du suffrage féminin comme revendication officielle va constituer un tournant important pour la revendication féministe en France. Le mouvement suffragiste s'y développera ensuite jusqu'en 1930, faisant preuve d'inventivité. En 1901, un timbre tiré à 250 000 exemplaires montre non la commémoration de la Déclaration des droits de l'Homme, mais, par une inversion de l'allégorie républicaine officielle, un homme en train de tenir les tables des droits de la femme. D'autres moyens plus classiques seront utilisés : pétitions, manifestations, diffusion d'objets publicitaires, refus argumenté de payer les impôts... et conférences de M. Durand, H. Auclert, M. Pognon, H. Brion ou Nelly Roussel sur la condition des femmes.

A l'Exposition universelle de 1900 se tient un stand de féministes, mot devenu à la mode, mais qui englobe à la fois les «modérées» (dans la tradition philanthropique, pour l'action sociale et familiale) et les «radicales» (pour l'intégration des femmes dans la cité à égalité avec les hommes). Car le mouvement féministe français est complexe dans sa composition. Certaines de ses militantes — souvent des jeunes femmes en réaction face aux maigres débouchés qui leur sont offerts, comparé à l'instruction qu'elles ont reçue — ne se contentent pas de réclamer leur place dans la société telle qu'elle est, et critiquent l'Église ou l'État autant que la domination masculine ; elles n'occupent pas des postes dirigeants (on compte alors en France 1 avocate et 30 docteurs femmes). En revanche, dans la masse d'institutrices, secrétaires ou demoiselles des postes sensibilisées au discours féministe, différentes couches sociales sont représentées ; aussi les groupes existants ont-ils des conceptions assez contradictoires. Trois grands courants féministes coexistent au début du XXe siècle : le Congrès catholique des institutions féminines, le Congrès des œuvres et institutions féminines (protestant) et le Congrès

international de la condition et des droits des femmes — le plus important au plan numérique, le plus «à gauche»... et celui avec qui le mouvement révolutionnaire a maille à partir.

Cette «gauche féministe» comprend elle-même plusieurs groupes, représentés respectivement par un journal : Le Suffrage des femmes d'H. Auclert ; La Solidarité des femmes, crée en 1891 par Eugénie Potonié-Bonnevial et son mari (socialistes saint-simoniens non révolutionnaires), Caroline Kauffmann et Madeleine Pelletier ; La Ligue du droit des femmes, de M. Pognon et M. Bonnevial ; ainsi que La Fronde de M. Durand. Le programme social de cette tendance est devenu assez vaste : à travail égal, égalité des salaires avec les hommes ; ouverture des carrières ; libre disposition du salaire et et organisation professionnelle des femmes ; limitation du temps de travail identique pour les deux sexes ; abolition des lois d'exception et de la concurrence du travail des couvents et des prisons ; assimilation du travail des domestiques à celui des ouvriers ou des employés ; congé de maternité de six semaines à la charge de l'État.

De 1878 à 1913, les féministes multiplient conférences, meetings et congrès sur la cause des femmes. La Fronde mène en 1899 campagne pour la révision du Code civil, le droit à la maternité volontaire, la suppression de la réglementation sur la prostitution (qui pénalise seulement les femmes), l'émancipation économique... et le droit de vote pour les femmes. Après des années d'efforts en ce sens, la section française du Conseil international des femmes (fondé aux États-Unis en 1888) naît en 1901 : le Conseil national des femmes françaises (CNFF) regroupe 160 associations dans les années 20, avec 150.000 adhérentes annoncées. Ses déléguées, reçues par le Président Poincaré en 1913, demandent l'égalité des salaires à travail égal, la coéducation laïque, l'accès à l'enseignement supérieur, la refonte égalitaire du Code civil, la recherche en paternité, des facilités dans le divorce... mais surtout les droits politiques, clé de voûte de tous les autres droits à leurs yeux.

En 1904, l'Alliance internationale pour le suffrage des femmes apparaît à Berlin et, en 1909, l'Union française pour le suffrage des femmes à Paris. Elle sera dirigée par Jeanne Schmahl, puis par Cécile Brunschvicg jusqu'en 1946, et revendiquera 12.000 membres en 1914.

Le lobbying porte ses fruits : un groupe parlementaire pour le droit des femmes affirme compter 200 inscrits en 1906, et 250 après 1918. Figures de gauche : Ferdinand Buisson, Marcel Sembat, Jean Jaurès, René Viviani ; et de droite : Louis Marin. Partis politiques et Églises s'intéressent désormais de près à la question. Au 1er congrès du parti communiste, en 1920, est créée une section féminine qui attire des féministes de gauche (dont M. Pelletier), la plupart pour une courte durée. D'autres partis imitent le PC : M. Durand entre au parti républicain socialiste, C. Brunschvicg et Marcelle Kraema-Bach au parti radical (où elles se montrent beaucoup moins virulentes). Les catholiques s'en mêlent : Benoît XV se positionne en 1919 pour le vote des femmes, car celui-ci, toujours réputé conservateur, est susceptible de constituer le meilleur des remparts contre la contagion révolutionnaire. Et la position de l'Église accélère le processus : création en 1925 d'une Union féminine civique et sociale par Andrée Brutillard et d'une Union nationale pour le vote des lemmes par Mme Levert-Chotard (qui déclarera 100.000 adhérentes en 1939) ; en 1929, de la Fédération nationale des femmes par Aimée Bazy... Un suffragisme catholique très sage, qui défend la famille traditionnelle, avec un mari en chef incontesté, et une épouse gardienne de son rôle de mère et des bonnes œuvres. La recherche de droits nouveaux s'accompagne donc ici d'une réaffirmation des devoirs sacrés de l'épouse et de la mère.

MILITANTES NÉOMALTHUSIENNES
ET PACIFISTES AUTOUR DE LA
PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

En fait, de profondes divergences existent au sein du mouvement féministe, et des clivages entre une grosse majorité et une petite minorité s'opéreront sur deux grandes questions : le pacifisme et la libération sexuelle, en même temps qu'ils créeront des ponts entre cette petite minorité et certains courants révolutionnaires en particulier anarchistes, par le biais du courant néomalthusien.6

Pendant la guerre de 14-18, en effet, le mouvement féministe pratique largement l'Union sacrée (comme d'ailleurs une très grande partie du mouvement révolutionnaire)... En pure perte, car si l'Assemblée nationale vote en 1919 la réforme du suffrage électoral en faveur des femmes, le Sénat, bastion du radicalisme, refuse en 1922 d'en discuter. L'agitation suffragiste reprend de ce fait, mais davantage sur le modèle des suffragettes anglaises — avec des interventions dans les campagnes électorales, les meetings politiques ou les discussions parlementaires, et des manifestations et actions dirigées surtout contre le Sénat. La Ligue française pour les droits des femmes de M. Verone, notamment, fait montre d'une grande activité. Aux municipales de 1925, sur 80 candidates qui postulent à Paris, 10 sont élues, mais rejetées par le Conseil d'État (une communiste exercera malgré tout son mandat à Malakoff).7

Cependant, nombre de féministes persisteront, contre la marée patriotique qui noie l'internationalisme en 1914, à défendre une position pacifiste — certaines dans les syndicats, la CGT et surtout l'École émancipée. Elles enverront en 1915 un texte affirmant leur solidarité au Congrès de la paix, auquel le CNFF a pour sa part refusé de participer. Certaines d'entre elles passeront en conseil de guerre pour défaitisme — comme H. Brion, institutrice et syndicaliste qui, en 1917, en profitera pour faire un plaidoyer féministe.

N. Roussel, quant à elle, fait le lien entre antimilitarisme et contrôle des naissances. Elle traite de lâches, en 1917, les révolutionnaires qui sont partis à la guerre, enjoint toutes les femmes qui la rendent possible et supportable de s'abstenir (l'infirmière qui soigne les blessés, l'ouvrière qui tourne les obus, la bourgeoise qui tricote des pulls pour les soldats ou entretient des œuvres d'assistance...), et déclare la guerre à la guerre. Madeleine Vernet militera de son côté, à partir de 1927 et pendant près de trente ans, avec son journal La Mère éducatrice, pour l'objection de conscience (comme les époux Mayoux, instituteurs qui seront révoqués pour propagande pacifiste).

Ces féministes fréquentent, à un moment ou un autre de leur vie et de plus ou moins près, les milieux anarchistes, qui dénoncent la répression sexuelle d'origine bourgeoise, l'appauvrissement des familles nombreuses ouvrières, le nationalisme et le militarisme. N. Roussel écrit dans «Créons la citoyenne», le 16 mars 1914 : «Le droit civique que nous réclamons nous apparaît non pas comme un but, un idéal, un courant, mais comme un moyen, tout simplement un moyen d'améliorer, faiblement peut-être, mais immédiatement notre sort, comme une arme de combat, dont l'absence est, pour nous, d'autant plus regrettable que nos adversaires l'ont entre les mains et ne se font pas faute de s'en servir contre nous.» Cette déclaration fait écho au sentiment de M. Pelletier,8 qui expliquait en 1908 dans La Femme en lutte pour ses droits : «Le vote étant un droit, tout le monde doit le posséder ; libre ensuite à chacun d'en user s'il le désire.»

Tandis que les marxistes, comme Aline Valette ou Paul Lafargue, optent pour des positions natalistes, N. Roussel (reprenant l'expression de Marie Huot) appelle à la «grève des ventres» dans le journal Génération consciente du militant néomalthusien Eugène Humbert. Elle se bat, ainsi que d'autres néomalthusien-ne-s et/ou anarchistes, pour la «libre maternité» et le contrôle des naissances. Dans la lignée de la pédagogue Pauline Kergomard ou de Séverine, qui réclamaient une éducation sexuelle à l'école, ces militant-e-s ajoutent l’éducation sexuelle à l'éducation professionnelle et culturelle des femmes.

A l'inverse, la très grande majorité du mouvement féministe se montre fort peu préoccupée de sexualité... quand elle n'est pas carrément hostile à la libération sexuelle : elle approuve la politique nataliste et familiale existante, et propose des mesures pour lutter contre la dépopulation (protection et droits maternels, meilleurs salaires, aide aux mères célibataires...).

Avec l'accès aux études supérieures et l'émergence des métiers du tertiaire, certains emplois féminins sont mieux payés et plus attrayants : ils incluent des savoirs et pouvoirs jusque-là masculins (avocates, médecins, professeurs...), ou des responsabilités avec plus large autonomie d'action, et contribuent à une remise en cause des modèles d'épouse. Mais si nombre de féministes vivent seules (la majorité des dames des postes et beaucoup d'institutrices sont célibataires), c'est rarement par choix, car le mariage reste un idéal de vie à leurs yeux. Seulement, l'évolution des images liées aux deux sexes ne le facilite guère. Ainsi, les femmes des postes se heurtent aux hommes de leur milieu, qui ne veulent pas d'une épouse dotée d'un emploi, et elles-mêmes refusent de se déclasser en épousant un ouvrier ou un paysan. D'autres célibataires forcées vont naître de la guerre: 14-18 fait 600.000 veuves et 200.000 fiancées en deuil, qui seront invitées à une maternité de substitution, sociale, par leur engagement dans les domaines de l'éducation, des soins ou de la philanthropie. On est loin du choix revendiqué par M. Pelletier de son état de célibataire, dans Le Célibat, état supérieur...

En 1906, le Conseil national des femmes françaises prend une résolution contre l'avortement, au nom de la fonction altruiste de la femme et de sa mission maternelle (son homologue allemand fera de même en 1908), et les oppositions à cette décision seront très minoritaires. La majorité des féministes applaudit encore, en 1920 et 1923, les «lois scélérates» qui renforcent la répression de l'avortement et interdisent l'information, la vente ou la distribution des contraceptifs. De la même façon, elle condamne La Garçonne de Victor Margueritte, roman écrit en 1922 qui fait scandale pour avoir mis en scène la liberté sexuelle et amoureuse de son héroïne (de leur côté, les antiféministes récupèrent cette image comme la figure négative de la féminité et... celle du lesbianisme). En fait, nombre de féministes, sous couvert d'établir «une seule morale pour les deux sexes», veulent essentiellement domestiquer la sexualité masculine dont les femmes sont victimes.

Les néomalthusien-ne-s considèrent pour leur part l'avortement comme un «crime de classe» puisque, par manque d'information, on y recourt en milieu ouvrier à la place de la contraception. M. Pelletier, une des premières femmes médecins en France, sera condamnée pour l'avoir pratiqué — et le parcours de cette militante montre clairement que les divergences au sein du mouvement féministe portent à la fois sur l'appréciation du suffrage féminin comme revendication (fin ou moyen ?) et sur les actions à privilégier pour l'obtenir (action directe ou pratiques de lobbying ?).

Après la guerre de 14-18, la revendication du droit de vote féminin retombe, et le mouvement féministe avec. Les militantes socialistes insistent quant à elles sur les luttes syndicales et politiques. La Femme socialiste du 29 mars 1926 lance ainsi un appel à adhérer au socialisme international pour «l'émancipation de tous les exploités, de tous les opprimés, de tous les meurtris de l'ordre capitaliste, “sans distinction de sexe ou de race”».

La crise économique des années 30 dessert la revendication féministe en général, des réflexes protectionnistes émergeant de toutes parts pour réserver les emplois aux hommes. Avec la faiblesse démographique créée par la saignée de la guerre, mariage et maternité sont plus que jamais considérés comme les éléments essentiels de réussite dans la vie d'une femme. Le suffrage féminin est réadopté par l'Assemblée nationale en 1936, et une fois de plus bloqué par le Sénat. Léon Blum nomme malgré tout trois femmes de la bonne bourgeoisie secrétaires d'État : C. Brunschvicg (qui anime l'Union nationale pour le suffrage des femmes), Irène Joliot-Curie et Suzanne Lacore... alors qu'elles ne sont pas électrices ! En 1939 paraît le Code de la famille, et une allocation est versée à la mère au foyer. Vichy sera pour une épouse soumise et une mère attentive : Pétain fustige la liberté des femmes et la féminisation de la IIIe République, rendues en partie responsables de la défaite. Le 25 mai 1941 est officialisée la fête des Mères ; le 15 février 1942, l'avortement, déclaré crime contre l'État, devient passible de la peine de mort. Et si un salaire d'appoint semble désormais indispensable pour les foyers, beaucoup pensent qu'il peut et doit être gagné à la maison (grâce à la machine Singer...).

Si on dresse un bilan des victoires obtenues par le mouvement féministe à la veille de la Seconde Guerre mondiale, on s'aperçoit que : le barreau s'est ouvert aux femmes en 1899 ; les épouses peuvent disposer de leur salaire depuis 1907 ; les femmes sont électrices puis éligibles au sein des chambres de commerce ou d'agriculture, des prud'hommes et des syndicats depuis 1920 ; après les institutrices en 1919, les postières obtiennent l'égalité de salaire en 1939 ; un baccalauréat est instauré pour les filles en 1919, et deviendra identique à celui des garçons en 1924 ; en 1938, les épouses gagnent leur capacité juridique, elles ne sont donc plus des mineures placées sous l'autorité de leur mari au plan civil. (On peut y ajouter deux mesures législatives «amusantes» : en 1909, en même temps qu'est voté un congé de maternité sans traitement, il est décidé que le port du pantalon n'est plus un délit pour les femmes... si elles tiennent un guidon de vélo ou les rênes d'un cheval ; et, en 1915, les femmes obtiennent l'autorité paternelle en l'absence de leur mari... pour la durée de la guerre.) Mais le régime matrimonial légal reste celui de la communauté dont l'époux est le chef, et les femmes ne votent toujours pas.

LES MILITANTES DU PLANNING FAMILIAL
APRÈS LA SECONDE GUERRE MONDIALE

Le renouvellement de la classe politique, à l'issue de la guerre, va néanmoins entraîner des avancées importantes sur le plan des droits : le 21 avril 1944, le suffrage est accordé aux femmes, qui l'exerceront pour la première fois aux municipales de mars 1945. Les élues, toutes issues de la Résistance, poussent plus loin l'avantage : la magistrature s'ouvre aux femmes, les abattements légaux sur les salaires féminins sont abrogés, le congé de maternité (indemnisé à 50 %) devient obligatoire, la prostitution est réglementée. Le préambule de la Constitution de 1946 précise : «La loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l'homme.»

Les principales associations féministes se reconstituent néanmoins et font campagne pour réclamer davantage de candidatures féminines, militer pour la réforme du régime matrimonial et de l'autorité paternelle (qui interviendront en 1965 et 1970). Mais leurs troupes ne se renouvellent pas. Le Deuxième Sexe, publié en 1949, ne provoque chez elles qu'indifférence, alors qu'il dénonce pêle-mêle les grossesses subies, les avortements clandestins, la monotonie des vies rétrécies aux bornes du foyer, le surmenage des femmes qui travaillent.

Cependant, à partir de 1956, la Maternité heureuse, qui deviendra quatre ans plus tard le Mouvement français pour le planning familial, est le point de ralliement de nouvelles militantes. Aussitôt suivies par les protestantes du Mouvement jeunes femmes et par les franc-maçonnes, elles réclament la libéralisation de la contraception, pratiquée légalement dans le reste de l'Europe du Nord-Ouest. Catholiques et communistes demeurent contre jusqu'au milieu des années 60 — les un-e-s étant pour l'abstinence périodique par les méthodes dites «naturelles», les autres accusant le néomalthusianisme de vouloir réduire les forces vives de la classe ouvrière. Mais la «nouvelle gauche» qui émerge alors (FGDS, CFDT, PSU, clubs politiques) modifie les rapports de forces au sein de la classe politique. En 1965, Mitterrand inscrit l'abrogation des «lois scélérates» dans son programme et politise le débat. Les revendications féminines reçoivent enfin un écho en matière de contraception: la loi Neuwirth (décembre 1967) autorise la vente des produits contraceptifs sous strict contrôle pharmacien et médical. Il faudra cependant attendre l'après-Mai 68 pour qu'un mouvement de femmes passe à l'action directe pour remettre en cause les rôles sociaux et revendiquer la libération sexuelle.
 
 
 

Vanina (OCL-Poitou)

QUELQUES CARACTÉRISTIQUES DU SUFFRAGISME
AUX ÉTATS-UNIS










Dans La Politique du mâle, Kate Millett analysait ainsi en 1970 l'évolution du mouvement féministe américain vers le suffragisme: «Il fut, à bien des égards, la “tarte à la crème” de la révolution. Il fut l'enjeu d'une lutte si longue et si âpre qu'il prit une importance disproportionnée. Quand il fut acquis, le mouvement féministe en mourut, pour ainsi dire d'épuisement. Le principal inconvénient de cette polarisation sur le droit de vote, qui contribua à perdre le mouvement, c'est que celui-ci ne réussit pas à ébranler assez fortement l'idéologie patriarcale.» Un constat assez juste, et qui, l'article précédent l'a montré, est également valable sous d'autres cieux. Mais un constat incomplet, dans la mesure où il fait l'impasse sur les spécificités du mouvement américain lui-même, que nous rappellerons ici, et dont découle assez logiquement l'évolution soulignée.

Si dates et événements changent, le mouvement féministe suit aux États-Unis une trajectoire parallèle à celui de la France : de 1840 à la guerre de Sécession (1861-1865), la lutte féminine porte avant tout sur la reconnaissance des droits civils. Celle des droits politiques émerge, puis se développe avec une diversification des organisations — jusqu'à une polarisation sur le droit de vote, qui sera acquis dans plusieurs États en 1869, et pour finir reconnu par la Constitution américaine en 1920. Mais le féminisme américain présente également les caractères bien particuliers suivants.

AUX ORIGINES, LE PROTESTANTISME ÉVANGÉLIQUE

Le mouvement évangélique qui se développe aux États-Unis au XVIIe siècle, en opposition au calvinisme, promeut l'action philanthropique à travers les luttes contre l'alcoolisme et pour l'abolition de l'esclavage. Ce phénomène religieux original est beaucoup porté par des épouses et mères, gardiennes de la foi et des bonnes mœurs, en lutte contre le péché, la prostitution féminine et la luxure masculine. Se vivant comme les Anges du Foyer, elles mènent sur tous les terrains un «pieux harcèlement» pour défendre la pureté féminine contre la sensualité masculine. Le féminisme américain découle pour une bonne part de cet investissement dans les associations philanthropiques. En effet, leurs militantes s'y trouvent confrontées à une misogynie certaine. Et de même dans le mouvement Reform — qui traduit un désir de changer la société (dans l'attente de l'Âge d'or) en abolissant l'esclavage, la famille ou le mariage, et qui, regroupant des sociétés alternatives inspirées des utopies millénaristes ou socialistes, donne naissance à de nouvelles thérapeutiques ou au spiritisme. Cette opposition envers les femmes, souvent au nom de préceptes religieux (en particulier chez les quakers), conduira certaines militantes, notamment par la croisade contre l'esclavage, à réaliser la synthèse entre action morale et conscience de l'oppression qui sera la base du mouvement féministe.

UNE COMPOSITION GRANDE BOURGEOISE
ET CLASSES MOYENNES

Deux facteurs principaux contribuent au développement du mouvement féministe : l'accès aux études et l'accroissement du salariat féminin dans l'industrialisation du capitalisme américain. Entre 1780 et 1840, le niveau d'instruction des filles change fortement : le taux d'alphabétisation double et des établissements d'enseignement supérieur deviennent mixtes (l'université vers 1870). L'enseignement constituera «le» débouché pour les WASP, ces Blanches anglo-saxonnes protestantes, de milieu bourgeois ou petit-bourgeois, qui vivent sur la côte Est et dans les États du Nord-Est, et qui seront largement partie prenante du suffragisme et de la lutte pour les droits civils. A la fin du XIXe siècle, les usines emploient aussi de plus en plus de femmes en atelier, tandis que l'invention en 1890 de la machine à écrire permet à beaucoup d'autres de connaître les joies du secrétariat.

Les millions de femmes appartenant aux classes moyennes que comptent alors associations et clubs féminins dans un large champ social (sur le jardinage, des problèmes sociaux...) sont très conservatrices. Elles aspirent à une activité intelligente et utile, mais l'éventail des professions qui leur sont ouvertes s'est peu élargi par rap