Victor Méric

Les Bandits Tragiques



Simon Kra, éditeur, 1926
 
 



AVERTISSEMENT



Depuis quelque temps, un nom fort peu connu du public, ou bien oublié, le nom d’Eugène Dieudonné est revenu souvent, très souvent, sous la plume de nombreux écrivains et journalistes.

Qu’est Dieudonné ?

Un bandit !... Un forçat !...

Un des malfaiteurs tragiques dont les exploits sanglants suscitèrent, pendant des mois, une curiosité mêlée d’épouvante. Un anarchiste faisant partie de ce qu’on a appelé la bande à Bonnot, encore que Bonnot, vulgaire criminel de droit commun, ne fut jamais, comme on a voulu le croire, l’âme véritable, l’organisateur et le chef reconnu de ces légendaires meurtriers : les Bandits en auto.

C’est parce qu’il avait connu, par hasard, ce Bonnot et parce qu’il était mêlé au mouvement anarchiste illégaliste qu’en dépit de tous les témoignages et des preuves accumulées de son innocence, Dieudonné s’est vu condamner, à mort d’abord ; puis au bagne à perpétuité.

Ce qui a pu attirer particulièrement l’attention sur cette victime, ce sont, pour commencer, les reportages de nos confrères Albert Londres et Louis Roubaud, lesquels ont pu le joindre là-bas et lui arracher quelques mots. Puis le manuscrit adressé à M. Chanel, gouverneur de la Guyane, contenant les souvenirs du forçat innocent.

Ces souvenirs, je les ai eus sous les yeux et l’on a bien voulu me confier le soin de les voir de près. Je les ai lus avec émotion. Oh ! l’écriture en était maladroite, quelque peu ingénue, mais combien éloquente par instants et d’une éloquence terrible.

Et quelles « remembrances » elle a fait soudain éclore ! Les bandits tragiques : Bonnot, Garnier, Valet, Callemin dit Raymond la Science, Soudy, Carouy, et les milieux anarchistes illégalistes, et toute la chevauchée sauvage, éperdue, vertigneuse, qui, durant un an, jeta la perturbation dans le public. Toute une période de folie héroïque et de crimes monstrueux. Tout un passé d’erreurs sublimes et d’égoïsme sordide.

Tout un monde sur lequel il faut s’être courbé, qu’il faut avoir fouillé pour le comprendre et oser le peindre.
 
 

* * *



Qu’était-ce donc que ce monde étrange, mélangé, bizarre, qui semble si lointain, si inaccessible aux gens paisibles ? Un ramassis de pauvres hères désaxés par des théories fumeuses, coupables surtout d’avoir ingurgité, sans les digérer efficacement, des axiomes scientifiques hors de leur contrôle et de leur intellect. Mais aussi des hommes de volonté âpre, fatigués des vaines déclamations et des paroles stériles, soucieux d’action, dévorés du besoin de s’affirmer.

Les malheureux voulaient vivre... « vivre la vie intense », vivre par tous les moyens.

Ils s’évadaient du clan des résignés pour bondir sur leurs semblables, telles des bêtes fauves.

Ils ont agi. On sait comment. Ils ont payé aussi et non sans crânerie ! Une crânerie même qui fait regretter que de telles énergies n’aient pas trouvé à mieux s’employer.

Mais ne nous appesantissons pas là-dessus. Considérons les choses d’un autre point de vue que celui du boutiquier, fauteur de vie chère et, malgré tout, honnête personne. Les bandits qui terrorisaient Paris ne sont plus. Laissons-les au jugement de l’histoire.
 
 

* * *



Mais les morts replongés dans leur silence, il reste les vivants. Et de ces vivants qui sont comme des morts, Eugène Dieudonné.

On a révélé les souffrances imméritées de cet homme.

On dit toute l’injustice de son sort.

Cependant, les trois syllabes qui composent ce nom : Dieu... don... né... ne correspondent, dans l’esprit des vieilles générations, qu’à de vagues, très vagues réminiscences. Pour les jeunes, ceux qu’on baptise les nouvelles couches, c’est de l’histoire ancienne, de la vieillerie fripée qui ne vaut pas un regard, en un temps où l’on a d’autres chats à fouetter, où les regrets sont superflus, les retours vers le passé incongrus et où tant de nouveautés mirifiques sollicitent l’attention promptement détournée.

C’est que le drame n’est pas d’hier. Mil neuf cent douze, pensez donc ! C’est vieux, si vieux.

Depuis, la guerre passé, dévastatrice ; et après la guerre, des révolutions, des changements de régime, des monarques écroulés, des nations neuves, des problèmes et des problèmes imprévus dont on s’efforce vainement de faire surgir la solution.

Alors quand vous venez, maquillé de candeur, dire aux hommes d’aujourd’hui : « Vous savez, il y a là-bas. de l’autre côté des mers, un infortuné qui connaît les pires tortures morales, un innocent jadis sacrifié, jeté en pâture à l’épouvante générale, un pauvre diable d’homme qui a famille, enfants, et crève de ses illusions... Alors, quand vous tenez ce langage aux braves gens, vos contemporains, vous les voyez hocher la tête, esquisser un geste las et murmurer :

—  Ah ! oui Dieudonné !... le bandit tragique... Erreur judiciaire... Bah ! il y a tant d’innocents, tant d’innocents de par le vaste monde...

Remuer toute cette mer d’indifférence égoïste, ce n’est pas tâche aisée...

Peut-être le film y parviendra-t-il, au fond des quartiers populaires.. peut-être le roman-feuilleton avec des « à suivre » pleins d’à-propos... Mais de la simple prose humaine, sans littérature, sans afféterie, de la prose jaillie du cœur, trouble et banale, comme la vie... des pages douloureuses et sans emphase, semées de maladresses et de puérilités comme celles qui contiennent les souvenirs de ce malheureux...

N’importe, il faut qu’on sache.

Depuis plus de douze années, un homme dont le seul crime fut d’avoir opté pour un idéal peut-être inaccessible, d’avoir rêvé de bonté, de fraternité, de liberté, expie férocement, sordidement, un crime qu’il n’a pas commis, un crime que d’autres ont revendiqué avec opiniâtreté et pour lequel ils ont offert leurs têtes... Car, répétons le, c’est ainsi. Malgré les affirmations des vrais coupables, malgré les faits dont la lumière paraissait à tous éclatante, Eugène Dieudonné a été condamné au bagne, rayé de l’existence...

Est-ce que douze années de supplice ne suffisent point ?

Est-ce que, même s’il avait, dans le fond de sa conscience sophistiquée par des théories plus absurdes que criminelles, approuvé les tentatives de rebellion sociale et de malfaisance individualiste, Eugène Dieudonné n’aurait pas assez payé ?

Ceux qui se sont penchés sur ses confessions ont découvert une âme d’élite, un cœur sensible, prompt aux révoltes et aux emballements généreux, avide de savoir, tourmenté par le spectacle des quotidiennes iniquités. Pour tout dire, un beau tempérament que les hivers et les étés, dans la case du paria, n’ont pu entièrement annihiler. Un homme qui n’a jamais cessé d’être un homme et un honnête homme, dans le sens large du mot. Un forçat pour lequel l’administration pénitentiaire, convaincue, intercède, et qu’il importe de rendre, au plus tôt, à ses affections familiales, à ses amis, à son labeur...

C’est pourquoi, utilisant le plus possible les « Souvenirs » qui furent publiés dans Paris-Soir, nous avons cru utile de faire revivre ici les péripéties multiples, sanglantes et déconcertantes de ce drame sans précédent qui a pris place dans l’histoire sous la dénomination des Bandits Tragiques.

Nous nous sommes attachés aussi à faire surgir la vraie personnalité de Dieudonné et, surtout, à établir son indiscutable innocence.

Cet homme qu’on a transformé en chef de bande et en assassin, qu’on a jeté de force dans une association de malfaiteurs, qu’on a accusé du meurtre de la rue Ordener, est une pitoyable victime, immolée à la peur et à la haine. Car Bonnot, quelques minutes avant de mourir à Choisy-le-Roi, alors que, blessé, assailli par les forces policières, il était parvenu à l’heure où l’on ne sait plus mentir, écrivait en quelques notes brèves, sur une sorte de testament, ces mots que l’on n’a pas assez retenus : « Dieudonné est innocent ! »

Car, Garnier, traqué par la police qu’il narguait, écrivait au juge et au Chef de la Sûreté : « Dieudonné est innocent. Il n’était pas rue Ordener ! »

Car, Callemin, condamné à la Cour d’Assises, se levait pour déclarer : « J’ai un aveu à faire : Dieudonné est innocent ! C’est Garnier et moi qui sommes les vrais coupables ! »

Car, il est établi qu’à l’heure où le crime s’accomplissait, Dieudonné, sur lequel les patrons fournissaient les meilleurs renseignements, travaillait à Nancy.

Alors, que restait-il contre cet homme ? Le témoignage de la victime, le garçon de recettes Caby.. Mais ce malheureux troublé, affolé, avait déjà reconnu la photographie de Garnier, qu’on lui présentait. Et s’il crut reconnaître, par la suite, Dieudonné, ce fut à l’aide d’une mise en scène scabreuse et d’une pression abominable.

Cependant les jurés, cédant au vertige, ont déclaré Dieudonné coupable. Les juges ont condamné à mort. Mais le Président de la République - c’était M. Poincaré - après examen du dossier a gracié. Dieudonné est parti au bagne. Cela fait treize années qu’il y est, bientôt.
 
 

* * *



Essayons donc de ressusciter ce drame où, des deux côtés de la barricade, il y eut des sacrifiés.

Drame sans précédent, a-t-on pu dire.

Drame inégalable. Drame sans réplique.

Drame profondément émouvant où l’horreur le dispute à la pitié.

Drame qui tentera, peut-être, un jour, quelque plume de génie et qui permettra à l’historien de situer une époque de féroces luttes sociales.

Époque de tristes lâchetés, de rêves impuissants et d’infécondes révoltes.

Époque d’empirisme et de barbarie où des Jasons dépenaillés se ruaient à la conquête des Toisons d’or, dans le labyrinthe des coffres-forts triplement verrouillés, sans autre fil conducteur que le browning meurtrier, crachant son âme de plomb inconsciente...
 
 


I.

L’ATTENTAT DE LA RUE ORDENER



Cela commença le 21 décembre 1911 - voici quatorze années bien pleines, comblées par d’autres tueries.

Les journaux s’envolaient de mains en mains, sur les boulevards, parmi les hurlements des camelots : Demandez le crime de la rue Ordener ! Un garçon de recettes assassiné en plein jour ! Les meurtriers tirent sur la foule ! L’émotion, on peut encore s’en souvenir, fut énorme.

Le crime, accompli avec une habileté consommée, un sang-froid inouï, conçu et réglé dans tous ses détails, était de nature à provoquer l’épouvante. Il apparaissait de toute évidence qu’on se trouvait en présence d’une bande supérieurement organisée, affichant une audace monstrueuse et que le forfait dépassait singulièrement les crimes même les plus retentissants auxquels on était, jusqu’ici, accoutumé.

Et tout de suite, le même mot courut sur toutes les lèvres : « Anarchistes !... Crime anarchiste !... »

On évoquait les journées de terreur folle de 1894... les bombes... Ravachol, Vaillant, Émile Henry. Pour le public, nul doute. C’était une déclaration de guerre des anarchistes à la société.

Que s’était-il passé ?

Les faits étaient les suivants : Ce matin de décembre, maussade et pluvieux, un garçon de recettes se dirigeait vers la succursale de la Société Générale, 146, rue Ordener, muni de sa sacoche lourde des fonds nécessaires à la journée. Paisible, il venait de descendre, en compagnie d’un collègue, du tramway qui s’arrêtait précisément dans cette rue. Ce garçon de recettes se nommait Ernest Caby. Sa sacoche renfermait une collection de titres d’une valeur de 318.772 francs, plus un petit sac contenant 5.266 francs de monnaie. Dans une poche intérieure de ses habits, un portefeuille recélait 20.000 francs en billets et rouleaux d’or.

À une quinzaine de mètres à peu près de l’Agence, Caby, qui suivait son collège, se trouvait un peu en arrière. A ce moment, il vit, brusquement, se dresser un individu qui, sans un mot, se campa devant lui, le regardant fixement, avec des yeux où passait une double flamme. Cet homme cachait ses deux mains dans ses poches. Il se tenait immobile, farouche, face au garçon de recettes. Mais, soudain, sa main gauche apparut, armée d’un revolver.

Il fit feu.

Le garçon de recettes, atteint à la poitrine, tomba sur les genoux. Il tenta, dans un effort, de défendre son fardeau, de se raccrocher. Mais l’inconnu, sans se départir de son calme, lui tira dans le dos, de haut en bas, un deuxième coup de revolver, et, d’un geste brusque, lui arracha la sacoche.

En même temps, un complice surgissait, qui acheva prestement de dépouiller la victime.

Au premier coup de feu, le collègue de Caby, un nommé Peemans, se précipita dans les bureaux de l’Agence. criant : « Au secours ! » Mais les deux agresseurs n’avaient pas attendu. Ils sautèrent dans une automobile qui stationnait à quelques pas de là et qui démarra immédiatement.

Tels étaient les détails, brutalement résumés. Le garçon revolvérisé à bout portant, la sacoche arrachée et la fuite dans l’auto. L’enquête révéla, par la suite, que la voiture hospitalisait, outre le chauffeur, un troisième individu. Il y eut des passants qui tentèrent de s’opposer à la fuite. Ils essuyèrent des coups de revolver qui, par extraordinaire, n’atteignirent personne.

Au tableau : un garçon de recettes assassiné, l’argent et les titres enlevés et l’auto mystérieuse s’évanouissant dans l’inconnu.
 
 

* * *



L’infortuné Caby, fut transporté d’abord dans une pharmacie voisine où il reçut les premiers soins, puis à l’hôpital Bichat. Deux balles l’avaient atteint, l’une à la base du cou, l’autre au sein droit. ll était incapable de prononcer le moindre mot. Inutile d’essayer de l’interroger.

Son état apparut extrêmement grave.

Quels étaient ces bandits qui avaient osé préparer et exécuter un coup de main aussi audacieux ? Nulle piste. On s’obstinait à parler des anarchistes. Mais lesquels ? Et quelles preuves ?

Le lendemain, on apprenait que l’auto, la fameuse auto du crime venait d’être retrouvée... à Dieppe, rue Alexandre-Dumas, abandonnée dans la boue.

Elle avait fait du chemin, depuis le meurtre du garçon de recettes...

Traînée par deux chevaux, elle fut conduite dans un garage et, après examen minutieux, on découvrit à l’intérieur divers objets : une peau de bique marron, une pince-monseigneur, plusieurs bidons vides. La plaque d’avant, enlevée, fut retrouvée dans un jardin ; elle était marquée 668 X-8. Sur les portes, on releva les initiales J-M, ce qui permit d’établir rapidement que la voiture du crime appartenait à M. Normand, propriétaire à Boulogne-sur-Seine, et qui, justement, avait déposé une plainte pour vol, accompli dans la nuit du 13 au 14 décembre, dans le garage attenant à sa maison d’habitation.

On tenait donc un indice.

On sut rapidement que les voleurs avaient pu pénétrer chez M. Normand à l’aide de fausses clés, d’escalade et d’effraction. En dehors de la voiture, des vêtements et divers objets avaient disparu cette nuit-là.

Mais toutes ces découvertes ne fournissaient pas l’identité des malfaiteurs.

La police pataugeait. Elle suivait, au petit bonheur, les pistes les plus variées. La Société Générale s’en mêla et promit une prime de 12.500 francs à quiconque, en France ou en Angleterre, fournirait des indications utiles permettant la capture des énigmatiques bandits, dont le signalement approximatif était donné, d’après les dires des témoins, à tous les postes de police de Londres et de Paris, ainsi qu’à toutes les maisons susceptibles de négocier les titres volés.

Il se produisit alors un curieux phénomène d’auto-suggestion collective. On crut voir les bandits partout. On les signala, à la même heure, dans les lieux les plus divers !

A Bruxelles, un garçon de café affirma que deux clients, parlant la langue française, s’étaient partagé de nombreux billets de banque. Puis les soupçons se portèrent sur un Italien du nom de Bavera, spécialiste des vols d’accessoires d’autos et de bicyclettes, bandit très dangereux et capable de vendre cher sa peau.

On en venait à oublier les anarchistes, accusés dès les débuts. Après quoi, on fit observer que les individus arrêtés ou simplement soupçonnés habitaient, pour la plupart, Montmartre, entretenaient, dans ce quartier cher aux rapins, d’étranges relations. Il n’en fallut pas plus pour imaginer l’existence d’une bande internationale, responsable de tous les crimes et menus larcins de l’époque.

Il faudrait feuilleter les collections de journaux du temps pour se rendre compte de l’effet produit par l’assassinat de la rue Ordener et des dépenses d’imagination des fins limiers, reporters d’alors. Chaque tributaire des rubriques de faits divers se transformait en détective. Sherlock Holmes était enfoncé.

Un confrère lança une idée ingénieuse. Selon lui, le nommé Barbe, dit le « Bicot de Montmartre » qui, avec le concours de trois complices, venait de dévaliser un encaisseur à Puteaux, et de s’enfuir dans une auto, était dans l’affaire de la rue Ordener. On reconnaissait sa marque de fabrique. Hélas ! Il fallut bientôt déchanter. Le fameux Bicot n’était pour rien dans l’histoire.

Des jours coulèrent qui n’apportèrent rien de nouveau.

Mais, soudainement, une piste plus sérieuse apparut. Le sieur Chaperon, appariteur de la commune de Bobigny, vint déclarer au commissaire de police de Pantin qu’une auto en tout semblable à celle de M. Normand avait été garée, dans sa commune, chez un certain Detwiller. La police, qui ne savait plus où donner du nez, se précipita chez ce Detwiller. M. Hamard, chef de la Sûreté, perquisitionna longuement et méticuleusement. Puis, il arrêta Detwiller et sa femme.

Interrogés, les deux prisonniers firent la même déclaration :

« Dans la nuit du 13 au 14 décembre, expliqua Detwiller, je fus réveillé par quatre hommes qui me demandèrent à remiser leur voiture, dont la manivelle était faussée. L’un me donna son nom : Charles Delorme, place du Marché, à Melun. Puis ils partirent.

« Dans la nuit du 20 au 21, vers une heure, on vint encore me réveiller. C’étaient trois des visiteurs du 14. Le patron n’était pas avec eux. Ils me dirent qu’ils venaient chercher l’auto, qu’ils allaient à Paris prendre leur patron, lequel était au théâtre, et ils partirent après m’avoir payé. »

Telles furent les explications de Detwiller.

Elles parurent suspectes. M. Hamard garda le garagiste en état d’arrestation ainsi que son épouse. En même temps, il faisait appréhender une femme B.., qui vivait avec son amant et sa fille chez les Detwiller. Mais cette dernière affirma qu’elle ne connaissait rien du séjour de l’auto chez ses hôtes et qu’elle n’avait rien vu, rien entendu. Quant à l’amant, il se trouvait à ce moment-là sur les marchés où il vendait de la fausse bijouterie.

Le compagnon de la femme B... se nommait Edouard Carouy. Il était connu comme anarchiste. Ses amis l’avaient baptisé « le Rouquin ».

Ainsi, après avoir tâtonné de nombreux jours, l’enquête, par un coup de hasard, revenait aux anarchistes.

Mais ce qui fut le plus curieux et ce que personne ne put s’expliquer par la suite, c’est qu’après cette belle opération, dès le lendemain, les journaux annonçaient que l’assassin de Caby venait d’être identifié. Et cet assassin, affirmait-on, c’était Carouy, l’anarchiste Carouy, dont on tenait déjà la maîtresse. Il ne manquait plus que les complices, mais, disaient les informateurs, très renseignés, cela ne pouvait tarder.

Circonstance aggravante pour Carouy, on avait trouvé, dans le double-fond de sa voiture, une pince-monseigneur perfectionnée, un de ces outils dont se servent les perceurs de murailles. Plus d’hésitation, c’était bien lui l’assassin.
 
 


II

LE CRIME DE THIAIS



Brusquement, un nouveau crime vint passionner l’opinion publique qui commençait à se lasser des lenteurs de l’enquête et de ses contradictions.

Un rentier de quatre-vingt-onze ans, habitant Thiais, près de Choisy-le-Roi, 2, rue de l’Église, était assassiné en compagnie de sa bonne, Mm. veuve Arfeux, âgée de soixante-douze années. Cela, le 3 janvier 1912, c’est-à-dire trois semaines après l’attentat de la rue Ordener.

Naturellement, ce nouveau crime fut attribué, sans la moindre hésitation, aux mystérieux malfaiteurs que déjà l’on appelait : « Les bandits en auto ». Pourtant, il ne portait pas la même marque de fabrique. Le crime apparaissait banal.

La propriété de la victime se composait d’un grand pavillon, d’une cour et d’un jardin. Le pavillon donnait, d’un côté, sur la rue, de l’autre sur la cour et un mur de trois mètres de haut environ entourait le jardin.

Telles étaient les dispositions des lieux. Quant à M. Moreau, le propriétaire, c’était un vieillard alerte, sortant fréquemment de chez lui avec une voiture et un cheval qu’il conduisait. Il était connu de tous dans le pays et l’on savait qu’il gardait chez lui une somme importante faite d’argent sonnant et de titres.

Les deux vieillards, le patron et la bonne, se levaient généralement de bonne heure.

Aussi, le 3 janvier, une voisine, Mme Brun, mercière, surprise de voir que la maison demeurait close et silencieuse, envoyait-elle sa fille prévenir M. Arfeux fils, qui habitait non loin du pavillon Moreau.

On appela, on cogna à la porte.

Pas de réponse.

Alors, avec l’aide d’un serrurier, on se décida à pénétrer à l’intérieur. En même temps on prévenait le commissaire de police de Choisy-le-Roy.

Pour commencer, les autorités firent enfoncer la porte cochère, et l’on entra dans la cour. La porte de derrière du pavillon était grande ouverte. Au rez-de-chaussée régnait un désordre extraordinaire : tiroirs ouverts et vidés, chaises renversées, meubles déplacés. Mais le drame attendait au premier étage. Là M. Moreau était étendu sur son lit, les bras allongés comme pour se défendre ou repousser l’adversaire, le visage atrocement crispé par la peur. Son corps portait la trace de treize coups d’un instrument tranchant. Blêmes, terrifiés, les policiers et le fils Arfeux passèrent dans la seconde pièce. Ils eurent un recul soudain d’épouvante. La servante gisait, comme son maître sur son lit ; mais elle avait été assommée, ligotée, et, enfin étranglée,

Crime effroyable, qui, en temps ordinaire, eût suffi à surexciter la curiosité publique. Mais, après le meurtre du garçon de recettes, la chasse aux anarchistes, les révélations sur l’étrange Carouy, les indiscrétions concernant les exploits d’une bande de criminels cyniques et féroces, on imagine l’effet produit.

Paris ne parlait plus que de ça, ne vivait plus que pour ça.

Les amateurs de fortes sensations en avaient pour leur argent.

L’enquête, menée rapidement, apporta quelques détails. D’abord, on releva les empreintes digitales des assassins ; puis, dans le jardin, des traces de pas conduisant au pavillon et des traces d’escalade. On put établir que les malfaiteurs portaient des espadrilles, qu’ils avaient franchi le mur, traversé le jardin, et qu’ils étaient entrés, sans peine dans le pavillon par la porte donnant sur la cour.

Après avoir tué les deux vieillards, ils avaient fouillé les meubles, et enlevé, dans un secrétaire à peu près vingt mille francs de titres et une certaine somme de pièces d’or de quarante, cinquante et cent francs.

Le crime avait été commis vers les quatre heures du matin. Le médecin constata que le vieillard avait reçu des coups de marteau et des coups de couteau. La servante portait des traces de coups à la figure, elle avait, de plus, le nez cassé.

Mais, en dehors de ces constatations faciles, rien.

Cependant, les soupçons se portèrent sur un certain Grau, voisin de la victime, cordonnier de son état, qui, dans les cabarets du pays, avait paraît-il, tenu des propos menaçants. Le pauvre diable l’échappa belle. Mais, comme le disait l’acte d’accusation : « les propos de Grau n’ont pas paru assez précis pour être retenus ». On abandonna la piste du cordonnier.

Et, tout à coup, sans qu’on sut pourquoi ni comment, alors que l’enquête se débattait dans le vide et que toute information sérieuse faisait défaut, voici que le nom de Carouy, de l’anarchiste Carouy, fut jeté en pâture à l’opinion. Cette fois on y joignait le nom d’un complice : Metge. Pourquoi Carouy et Metge ? Pourquoi la presse sortait-elle ces noms fournis par la Sûreté, alors que rien ne permettait de les désigner plus particulièrement que d’autres. Après les année écoulées, cela s’explique aisément. Il y eut alors une véritable crise de délation. Les mouchards affluèrent dans les bureaux de la Sûreté. La prime portée à cent vingt-cinq mille francs, ne fut pas étrangère à maints bavardages et à mille lâchetés. Plus tard, un chef de la Sûreté pouvait affirmer sans risquer le moindre démenti, que pas un policier professionnel n’avait touché un centime de la généreuse prime. Tout l’honneur, comme tout le bénéfice, des arrestations importantes, revenait à des mouchards amateurs.
 
 


III

PREMIERS DÉTAILS



Une semaine s’écoula à la suite du double crime de Thiais, au cours de laquelle ce fut le silence à peu près complet.

Il faut dire que de graves événements politiques sollicitaient l’attention. M. Caillaux, président du Conseil, venait de démissionner, et, la crise gouvernementale paraissait difficile à conjurer. Mais le 14 janvier, M. Poincaré formait le ministère. Les journaux, alors, se reprirent à songer aux bandits en auto et se hérissèrent de détails nouveaux.

L’enquête sur l’affaire de la rue Ordener marchait à pas lents. Un témoin, l’aide en pharmacie Colmant, qui avait assisté au drame, faisait le récit suivant :

« J’allais chercher des timbres au bureau de poste voisin quand j’assistai à cette invraisemblable agression. Je vis le malheureux garçon de recettes tomber à terre, je le vis dépouillé par son agresseur. Celui-ci, plutôt petit, les cheveux crépus, les moustaches minces et noires, le teint mat et bronzé - en somme un type de méridional - ne doit pas avoir plus de vingt-deux ans. »

Le même témoin, doué d’un admirable sang-froid, avait crié à un charretier qui passait par là de barrer la route à la voiture. « Mais, ajouta-t-il, le charretier ne comprit pas. »

Quel pouvait être cet homme au type méridional dont parlait le témoin ? Nul ne s’en doutait à l’exception de ses camarades anarchistes qui, à son signalement, ne manquèrent point de reconnaître un certain Garnier, le légendaire Garnier, dont le nom bientôt était sur toutes les lèvres.

Mais, à l’heure où l’enquête débutait, la police ne savait rien encore de Garnier, ni de son existence. Il n’y avait pas de raisons pour qu’elle le soupçonnât. Elle se contentait, d’ailleurs de procéder à des arrestations plus que surprenantes, au hasard, quitte à relâcher les malheureux suspects. Et dans l’obscurité qui enveloppait le drame, pas la moindre lueur.

Mais le 23 janvier, sensationnelle révélation. Les journaux portent en manchette le nom de l’assassin de Caby. Et ce nom surgit, l’on ne sait où, miraculeusement : Garnier. Garnier ! Le Matin, toujours bien informé, assure :

« On connaît maintenant, et sans doute possible l’un des principaux coupables, celui qui tira sur M. Caby et le dépouilla du sac de valeurs. On vient d’arrêter sa maîtresse la femme Vouillemin. »

Suivent, en guise d’accompagnement au texte flamboyant et péremptoire, les photographies de Garnier et de Marie Vouillemin. Comment le Matin se les était-il procurées ? Comment le nom de Garnier était-il sorti aussi soudainement ? De même que pour Carouy, on peut répondre : Mystère et mouchardage.

Le lendemain 24 janvier, M. Gilbert, juge d’instruction, se rendit à l’hôpital Bichat, en compagnie de MM. Guichart et Jouin.

Le garçon Caby commençait à se remettre de ses blessures. On lui fit passer sous les yeux plusieurs photographies d’individus soupçonnés d’avoir participé à l’attentat. Caby les examina attentivement, les scruta, et, tout à coup, se dressa sur sa couche, le doigt tendu :

—  C’est celui-là ! C’est celui-là !

Il retomba avec un soupir.

—  Vous êtes certain ? demanda le magistrat.
—  Oui, haleta Caby. Oui, je le reconnais. C’est celui qui a tiré sur moi. Je reconnais surtout son regard. Oh ! ses yeux, ses yeux, je les vois encore. C’est lui, j’en suis sûr. Il paraît plus jeune que cette photo, mais c’est bien lui qui m’a attaqué. Je le reconnaîtrais entre cent.

Tous les reporters, empressés autour du blessé recueillirent ses déclarations qui devaient, comme l’on pense, faire sensation. Le Matin s’empressa de publier, en première page, sous ce titre : Mon assassin ! en lettres grasses, les lignes que voici placées bien en évidence, raccrocheuses à souhait :

« C’est bien lui ! C’est bien lui ! dit, devant la photographie de GARNIER, CABY, le garçon de banque, dévalisé rue Ordener. »

Car l’assassin reconnu par la victime, l’homme dont les yeux paraissaient inoubliables au garçon de recettes et qu’il affirmait reconnaître entre cent c’était Garnier, l’anarchiste Garnier dont on avait prononcé le nom les jours précédents,Garnieretpas un autre que Garnier ! que le lecteur veuille bien ne pas l’oublier ; il verra pourquoi par la suite).

Et le Matin expliquait :

« Il semble bien aujourd’hui que la justice se trouve sur une bonne piste. L’arrestation du chenapan qui s’est rendu coupable du sanglant attentat de la rue Ordener, n’est plus maintenant qu’une question d’heures. Nous avons pu d’ailleurs nous entretenir longuement avec M. Caby et recueillir de sa bouche pour nos lecteurs les moindres détails du drame où il faillit perdre la vie.

« À l’hospice Bichat où on le soigne, il est debout et se promène dans la salle. Un rayon de joie éclaire ses yeux. Il s’avance vers nous, d’un pas hésitant encore, il nous tend la main en souriant.

« M. Caby est aujourd’hui sauvé. On a pu extraire une balle qui s’était logée dans la clavicule gauche. Depuis trois jours ses forces reviennent. Il peut enfin parler. Il va, tout au long, nous raconter comment fut perpétrée la sauvage agression.

« Nous lui montrons d’abord la photographie d’Octave Garnier. Et, tout de suite, il nous déclare : « C’est bien lui ! C’est bien lui ! Je l’ai reconnu quand M. Guichart, le chef de la Sûreté, m’a montré le portrait, JE N’AI PAS HÉSITÉ. J’ai désigné le misérable ».

Ainsi, pour le Matin, pour ses confrères, pour le public, pour la justice, pour la victime, l’agresseur était bien GARNIER.

GARNIER, ET PAS UN AUTRE QUE GARNIER.

Le Matin achevait ainsi son récit :

« M. Caby nous dit alors comment il a pu en d’inoubliables secondes fixer dans sa mémoire les traits de son assassin 1 .
 
 

« Il se jeta sur moi, la casquette sur les yeux - des yeux mauvais dont je me rappellerai toujours le regard - et avant de me saisir, la main tendue il tira un premier coup de feu.

« Il fit feu, à deux ou trois pas, presque à bout portant. Atteint à l’épaule, je tombai sur les genoux. J’ai alors saisi quelque-chose ; l’arbre qui se tenait devant moi, ou bien encore les jambes de mon agresseur. Le bandit, de haut en bas, tira un second coup de feu. Alors, il arracha violemment la lourde sacoche que je serrais dans mes mains crispées.

« Le garçon de recettes ajoute :

—  Enfin, je crois qu’on va maintenant l’arrêter.

« D’autre part, disait encore le Matin, notre correspondant de Fontainebleau a pu recueillir quelques renseignements sur le principal auteur de l’agression contre M. Caby.

« Octave-Albert Garnier est né à Fontainebleau, le 2 décembre 1889. Son père était cantonnier de la ville. Le jeune Octave aurait été élevé à la campagne chez une de ses parentes. »
 
 

* * *



En même temps qu’on montrait les photographies de Garnier à la victime qui n’hésitait pas une minute à désigner l’assassin, et que le journal le Matin recueillait les propos du garçon de recettes, on soumettait les mêmes documents aux témoins du drame.

C’est ainsi que M. Peemans, le collègue de Caby, qui l’accompagnait le jour de l’attentat, reconnut parfaitement le meurtrier. De même pour M. Tabac, autre témoin, demeurant 56, rue du Poteau. Ainsi, nulle erreur possible. C’était bien de Garnier, du seul Garnier qu’il s’agissait.

Comment plus tard, les mêmes témoins : Caby, Peemans, Tabac et quelques autres purent-ils affirmer qu’ils reconnaissaient Dieudonné comme l’agresseur ? Il y a là quelque chose d’inexplicable mais que nous expliquerons parfaitement.

Notons encore que, quelques mois après l’attentat, le 20 mars 1912, la Sûreté, l’Instruction et la Presse reçurent une lettre qui fit sensation. Nous la reproduisons telle que nous l’avons retrouvée, dans un journal du temps, en respectant scrupuleusement texte et orthographe :

Paris, le 19 mars 1912. 4 h. 25 de l’après-midi.
 

À MM. Gilbert, Guichard et Cie,

Depuis que, par votre entremise, la presse a mis ma modeste personne en vedette, à la grande joie de tous les concierges de la capitale, vous annoncez ma capture comme imminente ; mais, croyez-le bien, tout ce bruit ne m’empêche pas de goûter en paix toutes les joies de l’existence.

Comme vous l’avez fort bien avoué, à différentes reprises, ce n’est pas à votre sagacité que vous avez pu me retrouvez, mais bien grâce à un mouchard qui s’était introduit parmi nous. Soyez persuader que moi et mes amis, nous saurons lui donner la récompense qu’il mérite, ainsi d’ailleurs qu’à quelques témoins par trop loquaces.

Et votre prime de 10.000 fr. offerte à ma compagne pour me vendre, quelle misère pour vous, si prodigue des deniers de l’État ; décuplez la somme, Messieurs. et je me livre, pieds et poings liés, à votre mercie, avec armes et bagages.
 

Vous l’avouerai-je ? Votre incapacité pour le noble métier que vous exercez est si évidente qu’il me prit l’envie, il y a quelques jours, de me présenter dans vos bureaux pour vous donnez quelques renseignements complémentaires et redressez quelques erreurs, voulues ou non.

Je vous déclare que Dieudonné est innocent du crime que vous savez bien que j’ai commis. Je déments les allégations de Rodriguez. Moi seul suis coupable.
 

Et ne croyez pas que je fuis vos agents ; je crois même, ma parole, que ce sont eux qui ont peur.

Je sais que cela aura une fin, dans la lutte qui c’est engagée entre le formidable arsenal dont dispose la Société et moi. Je sais que je serai vaincu, je suis le plus faible. Mais j’espère bien faire payer cher votre victoire.
 

En attendant le plaisir de vous rencontrer.

Cette extraordinaire missive dont, aux premières lignes, on reconnut la source, était signée d’un nom fulgurant : GARNIER. Et pas le moindre doute au sujet de son authenticité. Car l’anarchiste avait fait suivre sa signature du fac-similé de la fiche portant ses empreintes digitales de la main droite, et avait, de même, posé ses empreintes sur le papier, en priant les gens compétents de vérifier.

M. Bertillon se livra aux comparaisons nécessaires. Il analysa les empreintes des lettres adressées à MM. Gilbert, Boucard, Guichard, et celles de la fiche anthropométrique, concernant Garnier, qu’il trouva au service de l’identité judiciaire. C’étaient bien les mêmes. Les empreintes étaient celles d’Octave Garnier.

Enfin, l’écriture de ces lettres fut comparée avec celle d’autres papiers émanant de l’anarchiste. Et là encore, il fallut se rendre à l’évidence. Les lettres étaient bien d’Octave Garnier.
 
 

* * *



Cependant, les recherches policières se poursuivaient.

Un filet de plus en plus serré était tendu autour des anarchistes et un bataillon d’agents en bourgeois rôdait, nuit et jour, autour du local du journal : L’Anarchie.

On visitait les hôtels meublés du voisinage ; on se maquillait en garçon de café, en marchand de journaux, en colporteur. Rien n’était épargné. La surveillance se faisait rigoureuse.

Un beau jour, la police prit une grande décision. C’était exactement le 31 janvier, deux mois avant que Garnier eût expédié ses fameuses lettres. Soixante policiers, armés des pieds à la tête, firent irruption, rue Fessart, dans l’appartement qu’occupait le journal L’Anarchie. Le siège de cette citadelle fut aisé. La clef, en effet, était sur la porte, et, dans la première pièce qui servait de salle à manger, la police tomba sur quelques « camarades » qui, paisiblement, dégustaient leur chocolat.

La maison fut bouleversée de fond en comble.

On chercha dans tous les coins, on remua tous les meubles. Cela, depuis six heures du matin jusqu’à midi. Beautés des perquisitions ! Mais nulle trace des bandits. Furieux, les policiers, plutôt que de rentrer bredouilles, emmenèrent tous ceux qui se trouvaient là.

Le lendemain, onze des personnes arrêtées étaient relâchées. On ne conserva que Mme Rirette Maîtrejean, une petite femme souriante et espiègle, Claudine anarchiste, et son ami Kibaltchiche, dit le Rétif, le même qui, plus tard, devait jouer un rôle important dans la Russie soviétique, à laquelle il se rallia2 Seulement, à ce moment-là, la police se demandait encore de quoi elle pourrait bien les accuser.

Cette arrestation qu’on fit mousser dans les journaux n’arrangea pas beaucoup les choses. Les bandits, les fameux bandits couraient toujours.

En même temps, les attentats se succédaient : cambriolages chez les commerçants, dans les bureaux de poste, dans les usines, dans les armureries parisiennes. Plus, des crimes à Gand, des vols d’automobiles à Béziers, à Saint-Mandé, etc... Pas le plus petit larcin, pas le plus vulgaire cambriolage qu’on ne mît sur le compte de la bande redoutable et insaisissable.

Ceux qui ont vécu cette période se souviennent parfaitement que le ridicule montait autour de la police et que l’on commençait à chansonner le chef de la Sûreté.
 
 


IV

LE DRAME DE LA RUE DU HAVRE



Tout à coup, un événement brutal, déconcertant, inouï, se produisit, qui vint mettre à son comble le désarroi et l’affolement de la population parisienne.

En plein jour, vers les sept heures du soir, à un moment où la circulation atteint le maximum de densité dans le quartier de la gare Saint-Lazare, une belle voiture automobile descendait la rue d’Amsterdam à une allure extrêmement rapide. Parvenue près de la gare elle manqua heurter un autobus. Quelques mètres plus loin, elle renversa une femme.

Au carrefour des rues d’Amsterdam, Saint-Lazare et du Havre se trouvent, comme on sait, plusieurs refuges. Le règlement concernant la circulation met les voitures dans l’obligation de faire un détour. Sans le moindre souci du danger, ni des prescriptions policières, la mystérieuse auto s’engagea tout droit.

Un agent, du nom de Garnier, qui veillait en cet endroit, donna aussitôt un coup de sifflet, pour prévenir le conducteur de s’arrêter. Peine perdue. Ce dernier n’en continua pas moins sa route. Il allait même échapper à l’agent lorsque, l’autobus Montmartre-Saint-Germain-des-Prés, qui venait en sens inverse, le bloqua contre le refuge de la rue du Havre et l’obligea à freiner brusquement, calant net le moteur.

Alors, l’agent Garnier s’avança et se mit en demeure de houspiller le singulier conducteur.

Le chauffeur ne répliqua point.

Ses compagnons, dont l’un se tenait à ses côtés, l’autre en arrière, demeuraient silencieux. L’agent s’imagina avoir à faire à des étrangers. Il prit son calepin et leur déclara qu’il allait dresser procès-verbal, tout en leur enjoignant de ranger le véhicule le long du trottoir.

Le chauffeur, sans un mot, descendit de son siège. Il tourna la manivelle et remonta sur la voiture qui s’avança tout doucement, d’abord, puis augmenta subitement de vitesse. L’agent Garnier comprit qu’on allait lui brûler la politesse. Il bondit sur le marchepied.

Et ce fut le drame.

Trois lueurs, soudain, jaillirent de la voiture. Trois détonations retentirent, sèchement. L’agent lâcha la voiture, battit des bras, roula sur la chaussée.

Par un extraordinaire hasard, la rue du Havre se trouvait libre. La voiture se précipita. Elle traversa le boulevard Haussmann, et partit à une allure vertigineuse, dans la direction de la Madeleine. De là, elle se jeta vers la place de la Concorde. On essaya vainement de l’arrêter. On la poursuivit sans succès. Il y eut un soldat cycliste, nommé Schrechet, qui la suivit jusqu’à la Concorde, et là, s’immobilisa, épuisé. Les agents Lucy et Hénoff réquisitionnèrent une auto de course qui se tenait devant un café. Mais, à peine en marche, elle renversa une jeune femme, lui fractura une côte. Elle dut interrompre sa poursuite. Pendant ce temps, l’auto mystérieuse et les bandits s’étaient évanouis au loin.

L’agent Garnier, atteint de trois balles, avait le poumon gauche et le cœur perforés. Il ne tarda pas à succomber.

Le lendemain, on apprit que l’auto du crime appartenait en réalité à un M. Buisson, négociant à Saint-Mandé.

On avait fracturé la porte de son garage pour le cambrioler. Puis, de Saint-Mandé, après une randonnée vers Montereau et Villeneuve-le-Guyrard, la voiture s’était arrêtée à Pont-sur-Yonne, l’essieu d’avant faussé à la suite d’un choc. Les automobilistes, s’adressant à M. Dorneau, mécanicien, l’avaient prié de faire la réparation indispensable. Après ça, on les retrouve à Villeneuve-sur-Yonne. Enfin, ils regagnèrent Paris en repassant par Montereau.

A Pont-sur-Yonne, comme à Montereau, des curieux avaient eu le temps de les examiner.

Aussi, l’enquête put-elle établir rapidement, qu’il s’agissait, cette fois encore, des bandits de la rue Ordener, agresseurs du garçon de recettes Caby.

Les noms de Garnier, de Bonnot, de Callemin furent sur toutes les feuilles.

Bonnot, disait-on, était au volant quand Garnier, assis à ses côtés, tira les trois coups de revolver. Callemin se trouvait derrière dans la voiture.

Garnier, d’ailleurs, écrivit quelque temps après au juge d’instruction, que c’était bien lui qui avait tiré, et sa maîtresse Marie Vouillemin, témoigna, plus tard, qu’elle avait reçu de lui le même aveu. Elle ajouta qu’elle avait appris, de sa bouche, le nom de ses deux complices.

On ne pouvait donc s’y tromper. C’était toujours la même bande qui opérait.

Garnier, Bonnot, Callemin ! Pour l’instant, on ne connaissait guère que ceux-là. Mais combien de complices ? Et, après avoir miraculeusement échappé à la chasse, en plein Paris, qu’allaient de nouveau tenter ces incroyables malfaiteurs, doués d’une audace peu commune, et qui semblaient avoir déclaré à la Société une guerre à mort.

Ce qu’ils devaient tenter. On allait le savoir bientôt.
 
 

* * *



Le 29 février, c’est-à-dire la nuit qui suivit le drame de la rue du Havre, les bandits tragiques entrèrent dans Pontoise.

Il était à peu près trois heures du matin. Le ciel était gris, et un léger brouillard enveloppait les choses. L’auto stoppa place de l’Hôtel-de-Ville, devant l’étude de Me Tintant, notaire.

Alors trois hommes descendirent de la voiture et tentèrent, avec une fausse clé, d’ouvrir la porte d’entrée de l’étude. Ne pouvant y parvenir, ils firent le tour par la rue Lemercier, escaladèrent un mur, se jetèrent dans une petite cour où, à l’aide d’une pince, ils se mirent en devoir de forcer la porte de derrière l’étude.

Déjà, après avoir pénétré dans la maison, ils avaient déplacé le coffre-fort, lorsqu’une intervention inattendue se produisit qui les dérangea fort désagréablement. Un voisin, M. Coquerel, garçon boulanger, qui passait sous les fenêtres de l’étude s’entendit interpeller. C’était le notaire, M. Tintant qui, alarmé par le bruit, s’était armé d’un revolver et ouvrait sa fenêtre, cherchant du secours. Ce dernier poussa la porte qui céda.

Aussitôt, deux coups de revolver retentirent de l’intérieur. Epouvanté, Coquerel s’aplatit contre le mur et il vit s’enfuir trois individus dont l’un se posta sur la place, en face de l’étude. Les deux autres regagnèrent l’automobile.

Il y eut alors une rapide fusillade. Les trois hommes tirèrent sur Coquerel et le notaire, qui riposta de sa fenêtre. Une balle effleura l’oreille de ce dernier et brisa l’armoire, derrière lui, dans la chambre. Enfin, l’homme qui se tenait, menaçant, sur la place, ayant rejoint ses compagnons, la voiture démarra.

Le coup était raté.

La voiture fut retrouvée le matin, vers les huit heures, à Saint-Ouen.

On constata que les bandits avaient essayé de la brûler. On la reconnut, néanmoins. C’était bien celle qui avait été volée à M. Buisson à Saint-Mandé, celle qui avait été vue à Montereau, à Pont-sur-Yonne ; celle enfin qui avait occasionné la mort de l’agent Garnier, rue du Havre.

Encore et toujours les bandits tragiques !
 
 


V

LE DRAME DE CHANTILLY



Ce dernier incident, malgré qu’il n’y eût point mort d’homme, vint augmenter, si possible, l’émotion et la folle terreur qui régnaient dans Paris.

La police était sur les dents. Cette auto-fantôme signalée un peu partout, et la témérité sans exemple des bandits était le sujet de toutes le conversations. Puis, coup sur coup, on annonça des arrestations. D’abord, un individu du nom de DeBoué, typographe, rédacteur à l’Anarchie, déjà condamné à Marseille et appréhendé au moment où il venait rendre visite à un deuxième individu nommé Dieudonné.

Ce Dieudonné, disait-on, était recherché par la police depuis une quinzaine de jours ; on était certain qu’il avait participé à l’attentat de la rue Ordener. On arrêtait, en même temps que lui, sa compagne, Louise Kaiser, connue dans les milieux anarchistes sous le nom de la « Vénus Rouge ».

Une autre femme, ajoutait-on, la femme B.... était également arrêtée. On ignorait le rôle exact de ces femmes.

Comme on le voit, le pittoresque ne manquait pas et se mêlait au tragique. L’affaire des bandits en auto devenait une superbe affaire. Tout n’était pas dit, cependant. L’auto retrouvée, arrosée de pétrole et flambant, rue des Rosiers, à Saint-Ouen, ne donnait pas les traces des bandits. Qu’étaient-ils devenus ? Quels crimes préparaient-ils ?? Entre temps, on interrogeait les comparses arrêtés. Le juge d’instruction Gilbert faisait appeler le garçon de recettes Caby, et organisait une savante mise en scène. Des agents endossaient des costumes semblables à ceux qu’on avait cru voir sur le dos des agresseurs de la rue Ordener. Au milieu se trouvait Dieudonné. Scène renouvelée de l’entrevue de Jeanne d’Arc et de Charles VII, dissimulé parmi les grands seigneurs de son entourage. Le juge s’adressa au garçon de recettes.

—  Caby, lui dit-il, reconnaissez-vous, parmi ces hommes, celui qui a tiré sur vous, rue Ordener ?

Un instant surpris et hésitant, Caby s’avança. Il dévisagea les hommes qui se plaçaient devant lui.

Puis, soudain, le doigt tendu, la voix tremblante :

—  Le voici, c’est celui-là. ? Il désignait Dieudonné, le jeune anarchiste, ami de la Vierge Rouge, qu’on venait d’arrêter récemment.

Mais Dieudonné, sans s’émouvoir, haussa les épaules.

—  Allons, allons. Tout ça c’est du roman. A l’heure de l’attentat, je me trouvais à Nancy, où je travaillais. Je ne pouvais donc pas être rue Ordener.
—  Bon, interrompit le juge. Nous verrons par la suite. Nous vérifierons.

Singulière instruction, et non moins singulière attitude du malheureux Caby, qui, après avoir formellement reconnu Garnier, reconnaissait maintenant, tout aussi formellement, Dieudonné.

Peu après, on arrêtait deux autres complices, Belloni et Rodriguez. On les inculpa de vente des titres de Caby à Amsterdam. Rodriguez informa le juge que Garnier et Bonnot étaient armés de deux brownings, chacun, avec plusieurs chargeurs, qu’ils se défendraient jusqu’au bout, et que leur capture serait difficile.

C’est alors que Garnier écrivit la lettre que nous avons reproduite plus haut, et qu’il avait agrémentée de l’empreinte de son pouce. Lettre, ne l’oublions pas, qui déchargeait complètement Dieudonné et dans laquelle le « bandit tragique » prenait l’entière responsabilité du crime commis rue Ordener.
 
 

* * *



Pendant que la justice tâtonnait, que l’esprit troublé de l’infortuné Caby ne reconnaissait plus son véritable assassin, que mille indiscrétions couraient les journaux, qu’on annonçait la démission de M. Jouin, sous-chef de la Sûreté, en désaccord complet avec son chef, M. Guichard : pendant, enfin, qu’on arrêtait, perquisitionnait au petit bonheur, et qu’on courait sus à l’anarchiste, les vrais coupables, les auteurs des attentats successifs qui semaient l’épouvante demeuraient libres et l’on s’attendait, de jour en jour, à de nouveaux forfaits.

Cela ne tarda guère.

Les bandits tragiques étaient d’ailleurs furieux d’avoir manqué l’affaire du notaire de Pontoise et acculés à un autre coup. Sans doute, leur existence de bêtes traquées commençait-elle à leur peser. Peut-être aussi la misère les guettait-elle. Il semble, en tous cas, que dans la préparation de l’attentat de Chantilly, ils aient apporté plus de soins et de méthode.

Ils commencèrent, d’abord, par s’adjoindre trois compagnons supplémentaires, auxquels ils expliquèrent les nécessités et les avantages de l’expédition projetée. Ainsi la bande se trouva-t-elle formidablement renforcée.

Le 26 mars, vers les huit heures du matin, par un temps léger et très clair, une automobile appartenant à M. de Rougé, conduite par le chauffeur Mathillé, se dirigeait sur la route de Paris à Nice où l’attendait le propriétaire. A côté du chauffeur, était assis un employé, M. Cerisols, qui achevait, à Paris, son apprentissage de chauffeur. La voiture venait d’entrer dans la forêt de Sénart, après avoir dépassé Montgeron. Soudainement, trois individus, plantés sur la route, s’avancèrent vers la voiture, l’un d’eux faisant signe avec son mouchoir, d’arrêter. Le chauffeur, un peu surpris, ralentit sa marche.

Aussitôt les trois hommes bondirent sur l’auto. Ils tirèrent des coups de revolver sur Mathillé, qui tomba, mortellement blessé, atteint de deux balles dont l’une avait traversé le poumon gauche, et l’autre le sein droit. Cerisols avait reçu, lui, trois blessures qui, fort heureusement, ne touchèrent que les mains. Trois autres individus attendaient le passage de l’auto. Plusieurs témoins certifièrent, par la suite, qu’ils stationnaient près d’une cabane de cantonnier et paraissaient se livrer à des travaux d’arpentage. En réalité, ils guettaient l’arrivée d’une voiture qui devait leur servir pour l’affaire combinée.

Les six hommes, regroupés, firent faire demi-tour à la voiture. Quatre d’entre eux montèrent à l’intérieur. Les deux autres s’installèrent sur le siège. Et l’auto partit dans la direction de Villeneuve Saint-Georges.

Vers les dix heures du matin, elle stoppa à Chantilly, sur la place de l’hospice de Condé, devant les bureaux de l’agence de la Société Générale.

Quatre des voyageurs sautèrent à terre. Puis, sans perdre une seconde, ils bondirent dans les bureaux, revolver au poing. Cela dura à peine trente secondes. Les trois employés présents furent criblés de balles. Ils s’appelaient Guilbert Roger, aide-comptable, âgé de seize ans ; Raymond Legendre, dix-sept ans ; Joseph Trinquet, comptable, trente-cinq ans.

Le caissier, Trinquet, atteint d’une balle à l’épaule droite, tomba évanoui.

Raymond Legendre fut tué net, d’une balle au cœur.

Guilbert, blessé à l’épaule, s’écroula à terre. Puis, il put se lever et se cacher derrière son bureau.

Il y eut un quatrième employé, M. Combe, qui, entrant dans le bureau en pleine tragédie, par la porte du fond, s’empressa de prendre la fuite. Dans la rue, l’un des agresseurs tira sur lui. Il eut la chance de ne pas être atteint.

Au dehors, cependant, les coups de feu avaient attiré la foule. Alors, un des hommes qui étaient demeurés au volant, s’empara d’une carabine et se mit en devoir de faire feu sur les curieux qui reculèrent.

À l’intérieur, le drame s’était déroule rapide. L’un des agresseurs se précipita sur la caisse qu’il déroba prestement ; puis, il vida le coffre-fort. Après quoi, les quatre hommes regagnèrent la voiture sous la protection de celui de leurs complices qui jouait de la carabine et qui sauta sur le marchepied alors que l’auto était déjà en marche. ? Tels étaient les premiers « tuyaux ».

À la vérité, les bandits expliquèrent, plus tard, qu’ils n’avaient pas l’intention absolument arrêtée de tuer. Ils commencèrent par crier : « Haut les mains ! » et ce n’est que devant l’attitude de menace et de résistance des employés qu’ils tirèrent.

On raconta ensuite que l’homme à la carabine. sautant sur la voiture en marche avait manqué tomber en arrière et que l’un des hommes de l’intérieur tendit le bras pour le repêcher.

En s’accrochant, pour éviter de choir dans la rue, le bandit pressa machinalement la gâchette de son revolver qu’il tenait de la main gauche. La balle partit, effleura la main, brisa la glace de la voiture et alla se loger dans le plafond.

Tout d’abord, on affirma que l’homme à la carabine n’était autre que Garnier. On voyait Garnier partout. Mais l’on sut, peu après, qu’il s’agissait d’un nouveau complice, un pauvre diable, malade, épuisé, rongé de phtisie, du nom de Soudy. On raconta également qu’à peine repoussé dans la voiture par ses amis, il s’était évanoui.

Ainsi se termina ce drame rapide et bouleversant. La voiture, à une allure folle, s’était engagée dans l’avenue de la Gare. Elle tourna sur la route de la Morlaye et disparut.

On la retrouvait, le même jour vers les onze heures et demie, à Asnières, avenue de Paris, à quelques mètres de la gare. Ce furent trois agents cyclistes qui la découvrirent.
 
 

* * *



Les détails affluèrent les jours suivants, sur le crime de Chantilly. 0n apprit que le produit du vol avait atteint la somme de quarante-sept mille cinq cent cinquante-cinq francs en billets de banque, ce qui, partagé entre les six complices, était loin de donner la fortune à chacun d’eux. Les titres demeuraient intacts. Sans doute, les anarchistes reconnaissaient-ils que trop de difficultés se dressaient qui leur interdisaient de les négocier.
 
 


VI

PREMIÈRES ARRESTATIONS



Dans la voiture abandonnée à Asnières, on recueillit divers objets, des papiers et des clés appartenant à la Société Générale de Chantilly, quinze cartouches de browning. Puis, plus loin, sur les quais de Courbevoie, on ramassa le pardessus de Cerisols dans lequel était enveloppée une carabine Winchester.

Tout cela ne constituait qu’une pâture bien insignifiante pour la curiosité publique. On voulut savoir autre chose. Mais, surtout, on avait peur, terriblement peur. Aux terrasses des cafés, dans les rues, au sein des familles, dans les ateliers, partout, on ne s’entretenait que des bandits tragiques. Chose curieuse et qui vaut d’être notée, l’impression générale était, certes, d’épouvante mais non point d’horreur. Instinctivement, la population sentait que ces effroyables corsaires, dressés contre toute la Société, jetant un défi à la police et à la Magistrature, sortaient de la catégorie classique des bandits crapuleux et quotidiens.

L’émotion immense qui régnait, non seulement dans la capitale mais dans tout le pays, eut sa répercussion inévitable à la Chambre des députés. Un député, qui représentait alors l’arrondissement de Montgeron, M. Franklin-Bouillon, menaça le gouvernement d’une interpellation et lui demanda quelles mesures il comptait prendre pour assurer la sécurité de Paris et de la banlieue. Il risqua une allusion à la rivalité qui mettait aux prises le directeur de la Sûreté Générale, M. Guichard et le sous-directeur, Jouin, rivalité qui, disait-il, paralysait étrangement les recherches. Voici, d’ailleurs, comment il s’exprima à ce propos :

« Des dissensions intestines règnent à la préfecture de police. Le chef et le sous-chef de la Sûreté sont en désaccord. Cet état d’anarchie ne peut pas durer. Je demande l’assurance que l’ordre sera rétabli dès demain à la préfecture de police. »

Le ministre de l’Intérieur était alors M. Steeg. Il s’engagea à soumettre des « propositions utiles » au conseil des ministres pour assurer une prompte répression et pour rendre « plus souple, plus efficace l’organisation actuelle ». Là-dessus, il réclamait le vote de crédits.

Mais, pendant que l’on discutait ainsi, et que la presse se répandait en tuyaux alarmants, les bandits disparaissaient. Sans doute, s’étaient-ils dispersés. Le public, lui, toujours apeuré, croyait les voir en tous lieux.

Le même jour, on signala Garnier à Rouen et à Dunkerque, et Bonnot à Corbeil. Puis, il y eut une nouvelle fournée d’arrestations. Quelques malheureux furent lynchés par la foule qui croyait chaque fois tenir un coupable, alors que la police, par une malchance inexplicable, ne courait que sur de fausses pistes. Ce qu’il y eut, à cette époque, de dénonciations, d’offres de services, de témoignages abracadabrants, est inimaginable. On voyait, sur toutes les routes, des autos suspectes. M. Guichard, débordé, recevait jusqu’à sept cents lettres par jour. Une dame lui conseillait de faire dire des prières. Une somnambule s’engageait à tout divulguer, moyennant, comme de juste, une honnête rétribution. Puis, un esprit inventif proposa de distribuer des bombes à tous les employés de banque pour leur permettre de se défendre. Un autre préférait utiliser les aéroplanes dans la chasse aux bandits. Un autre encore, très sérieusement, proposa qu’on leur donnât la forte somme pour leur permettre d’aller vivre à l’étranger. Comme on voit, l’humour pouvait y trouver son compte. Mais la publicité aussi profita de l’aventure exceptionnelle. Des commerçants en profitèrent pour recommander leurs marques d’autos, leurs armes perfectionnés, leurs coffres-forts inexpugnables, etc...

Mais les recherches ?... Elles allaient paisiblement, à la façon des tortues.

Elles étaient, du reste, menées séparément par les divers parquets. A la suite d’une conférence qui se tint dans le cabinet de M. Lescouvé, procureur de la République, entre les chefs du Parquet et de la police. on établit les liens qui existaient entre les différents crimes commis tant à Paris qu’en province ou à l’étranger, et l’on conclut à une vaste association de malfaiteurs. M. Gilbert, juge d’instruction, fut chargé d’une nouvelle information concernant ladite association. Au terme du réquisitoire, seize inculpés se virent aussitôt prévenus : 1° d’être auteurs ou complices de crimes et attentats commis sur le territoire français ; 2° de s’être affiliés à une bande organisée en vue de commettre ces crimes et attentats ; 3° d’avoir fourni des moyens pour les accomplir ou d’avoir organisé des réunions en vue de leur exécution.

Les inculpés étaient les suivants :

Mme Rirette Maîtrejean, Kibaltchiche, Bonnot, Garnier, Carouy, Valet, Dieudonné, de Boué, Detwiller, Rodriguez, Bélonie, R... et Metge.

On était loin du compte.

La thèse adoptée par l’accusation consistait en ceci : le journal L’Anarchie, soit dans ses bureaux de la rue Fessart, à Paris, soit dans le pavillon et les jardins qu’il occupait rue de Bagnolet, à Romainville, avait servi véritablement de siège à une association de malfaiteurs. C’était là qu’on se réunissait pour préparer les coups à faire, qu’on rapportait le butin conquis, qu’on le distribuait entre les affiliés.

Cette affirmation apparut quelque peu saugrenue. L’accusation savait parfaitement qu’au moment de son accusation, Mme Rirette Maîtrejean ne possédait pour toute fortune que quelques francs et que Kibaltchiche, son ami, n’avait pas le sou. D’autre part, la caisse du journal L’Anarchie était vide. Le fameux butin se réduisait à peu de chose : un livret de Caisse d’Épargne et deux revolvers.

Malgré tout, l’accusation fut maintenue. Il fallait frapper l’imagination, laisser croire au public qu’on était sur le chemin de la vérité. Cette singulière méthode devait coûter bien des souffrances à la plupart des inculpés dont le plus grand nombre demeurait, cependant, étranger aux agissements des vrais « bandits tragiques ».
 
 


VII

LA MORT DE JOUIN



Fort heureusement pour la police, que l’opinion commençait déjà à taxer de faiblesse et d’incapacité, se produisirent de retentissants coups de théâtre.

Trois des plus redoutables bandits furent arrêtés.

Ce fut d’abord celui que l’on désignait déjà sous l’appellation : « L’homme à la carabine », Henry Soudy, qu’on saisit à Berck-sur-Mer. Il était signalé comme ayant participé aux attentats de la rue Ordener. On le soupçonnait, de plus, d’être l’auteur du cambriolage exécuté à l’Égalitaire, société coopérative. rue de Sambre-et-Meuse. On le disait sans domicile fixe et atteint d’une cruelle maladie. Enfin, on assurait qu’après le coup de Chantilly il s’était réfugié à Berck, chez un nommé Brinle, cheminot révoqué de la Compagnie du Nord. Le 30 mars, au matin, MM. Jouin, sous-chef de la Sûreté et Escandre, débarquèrent dans cette ville. Il était à peu près midi. Ils allèrent se poster autour de la maison habitée par Soudy.

A midi et demie, Soudy apparut. Les policiers se précipitèrent sur lui. Il fut ligoté et fouillé. On découvrit dans ses poches, un browning chargé de huit balles et une somme de neuf cent quatre-vingts francs, en or et en billets.

Cette capture s’accomplit le plus rapidement du monde. Le lendemain, Soudy arrivait à Paris.

La deuxième arrestation fut celle de Carouy, l’homme qui vendait de faux bijoux sur les marchés et qui habitait, on s’en souvient, chez Detwiller. On le suivit, vers les quatre heures de l’après-midi, à la gare de Lozère, au moment où il prenait un billet.

Ce fut encore Jouin qui l’arrêta. Il le pistait, d’ailleurs, depuis le matin, dans la banlieue, du côté de Choisy-le-Roi. Mais cette opération fut plus difficile que pour Soudy. On savait Carouy doué d’une force peu ordinaire et capable de résistance. Le sous-brigadier Rohr s’approcha de lui et, d’un violent coup de poing sur la nuque le jeta à terre. Les autres lui saisirent les bras. En clin d’œil, Carouy, ahuri, ne sachant ce qui lui arrivait, fut ligoté.

Fouillé, on lui enleva une somme de cent cinquante francs et deux revolvers.

Cependant, l’homme dévisageait les policiers, l’air amusé. Il leur dit :

—  Belle capture, hein ! le fameux bandit Carouy. Quel potin, demain, dans les canards !... Et pour vous, donc, des médailles, de l’avancement.

Il paraissait prendre très bien son parti de l’aventure.

Mais, parvenu à la Sûreté, on le vit, soudain. faire un geste rapide.

Il venait d’avaler le contenu d’un petit paquet dissimulé dans la ceinture de son pantalon.

Il s’écriait :

—  Ça y est ! Quelques minutes et bonsoir la compagnie.

Le malheureux s’imaginait avoir absorbé du cyanure de potassium. Ce n’était que du ferro-cyanure.

Il en fut quitte pour quelques coliques.

Interrogé, Carouy nia toute participation aux attentats de la rue Ordener, de la rue du Havre. de Montgeron, de Chantilly. Mais on l’accusait d’autres crimes dont des cambriolages à Maisons Alfort et au bureau de poste de Romainville. Là-dessus, M. Bertillon signala la similitude de ses empreintes digitales avec celles relevées à Thiais, dans la maison de M. Moreau et Mme Arfeux, tous deux assassinés.

On conduisit Carouy à la Santé. On s’aperçut alors qu’il avait tenté de se couper l’artère temporale avec une paire de petits ciseaux.

La capture de Callemin, dit Raymond-la-Science eut lieu quelques jours après, le dimanche 7 avril.

Callemin se cachait chez des amis, dans une maison située 8, rue de la Tour-d’Auvergne, un petit logement sordide, habité par un anarchiste du nom de Pierre Jourdan, et sa maîtresse, Hutteaux. Il couchait au pied du lit, sur un matelas. Comme il descendait vers sept heures du matin, M. Guichard, posté dans le couloir avec des agents, se jeta sur lui. Callemin essaya de prendre son revolver dans sa poche. Il n’eut pas le temps. En quelques secondes il était ficelé.

On trouva sur lui trois brownings avec huit cartouches pour chaque. Puis, plus tard, à la Sûreté, en achevant de le fouiller, on découvrit une somme de 5.000 francs dont quatre billets de mille.

Callemin refusa net de répondre aux questions qu’on lui posa.
 
 

* * *



Avec ces trois arrestations accomplies à peu de jours de distance, les journaux eurent pas mal de pain sur la planche, et le public commença à se rassurer. La police rayonnait. Après ceux-là, les autres suivraient. Et ces trois-là, ce n’était plus le menu fretin. Soudy, Callemin, Carouy, les auteurs présumés des crimes de la rue Ordener, de Thiais, de Chantilly.

Mais ce succès allait être suivi d’une série de revers et de tâtonnements.

En somme, les véritables chefs, les bandits qu’on redoutait le plus, Bonnot, Garnier demeuraient libres. On ne savait rien d’eux, ni où les prendre. On soupçonnait également un troisième anarchiste, Valet, dont le nom était prononcé depuis peu. Cette formidable trinité, aidée par des complices inconnus, pouvait encore réaliser de sanglants exploits.

Et les jours coulaient, les semaines filaient. Rien, toujours rien. Pas le moindre indice.

Garnier, Bonnot, Valet, semblaient défier les recherches, se rire de la police, bafouer l’opinion, de nouveau angoissée.
 
 

* * *



On touchait à la fin du mois d’avril.

Le public réclamait avec impatience de nouveaux détails, de nouvelles arrestations. Rien de particulier ne venait rompre la monotonie de cette attente où planait beaucoup d anxiété, rien, sinon la course folle d’une auto mystérieuse pendant la nuit du 13 au 14 avril, à travers les grands boulevards, la rue Royale, la place de la Concorde.... On signala un incident assez pittoresque. Rue Cavé, des grévistes qui sortaient d’une réunion de la Maison Commune furent chargés par la voiture qui passait à toute allure. On entendit des détonations. Mais rien ne prouvait que cette affaire eût quelque rapport avec les bandits et la Sûreté générale, elle-même, n’y attacha aucune importance.

Le public continuait à se morfondre.

Mais un violent coup de théâtre ne devait pas tarder à se produire et à faire rebondir l’intérêt.

La Sûreté venait d’être avisée qu’à Ivry, un individu nommé Gauzy, exerçant la profession de soldeur, était suspecté de rapports avec les bandits. En même temps, on déclarait avoir retrouvé les traces d’un certain Simentoff et Bonnot. Le sous-chef de la Sûreté, Jouin, se rendit à Belleville et après une vive résistance, il put s’emparer du premier.

Restait Bonnot.

En compagnie de ses agents, Colmar, Robert, Hougaud et Sevestre, Jouin alla perquisitionner à Alforville chez un nommé Cardy, soupçonné de détenir les titres volés à Thiais. Il apprit que Cardy se trouvait chez un de ses amis d’Ivry, le soldeur Gauzy, déjà suspecté.

Gauzy logeait dans une maison de deux étages portant une enseigne en lettres blanches : « Hall populaire d’Ivry ». Il tenait un magasin de confections. Les agents découvrirent le soldeur en compagnie de son ami Cardy dans l’arrière-boutique. Les inspecteurs Sevestre et Hougaud s’emparèrent de Cardy, les autres demandèrent à Gauzy de les conduire au premier étage. Gauzy expliqua qu’il y avait plusieurs chambres à cet étage, et, que personne n’y habitait. Jouin l’engagea, brutalement, à passer devant.

Tous montèrent par un petit escalier étroit. En haut, Gauzy ouvrit une porte de l’appartement fermé à double tour et s’effaça pour laisser pénétrer le sous-chef et ses inspecteurs, Jouin traversa l’antichambre, puis une chambre à deux lits et, enfin, aboutit à une petite chambre plongée dans l’obscurité. C’est alors qu’ils distinguèrent un individu ramassé sur lui-même comme pour bondir et qui portait la main à la poche droite de son veston.

Ils se jetèrent sur lui. Jouin en tête et Colmar le suivant. Les trois hommes roulèrent sur le parquet.

Il y eut une lutte sourde et rapide.

L’homme réussit à dégager son bras armé d’un revolver. A ce moment Jouin cria :

—  Attention.... prends-lui les bras... il a un revolver.

Mais l’homme venait de tirer sur le sous-chef de la Sûreté qui s’affala tué raide. Puis il déchargea son arme sur Colmar qui, blessé grièvement, s’affaissa avec un gémissement.

Après quoi, l’homme se tint immobile ne donnant plus signe de vie.

Sans doute, le troisième inspecteur, Robert, le crut-il mort, car il courut crier au secours. Il prit Colmar par le bras, l’aida à descendre l’escalier. Alors l’homme se voyant seul, se redressa, donna un coup d’œil autour de lui, puis par le logement d’une dame Weynem femme d’un ouvrier maçon, il tenta de s’enfuir. Cette brave femme a raconté, par la suite comment elle se trouva brusquement en présence de l’assassin. Elle était en train de préparer paisiblement sa soupe, lorsque, entendant du bruit chez son voisin, elle ouvrit la porte. Elle eut tout juste le temps de voir deux hommes qui descendaient péniblement l’escalier. Une ombre venait de se dresser, menaçante, devant elle. C’était un homme, plutôt petit, qui paraissait nerveux ; il avait du sang sur le bras droit. Il s’approcha de la femme et lui cria :

—  Laisse-moi passer ou je te brûle.

Terrorisée, la femme Weynem se jeta de côté. Le bandit se précipita dans la salle à manger, puis de là, dans la chambre à coucher. La femme le suivit. Elle le vit qui examinait les lieux rapidement, et semblait mesurer la hauteur de la fenêtre qui donnait dans une cour voisine. À ce moment, il se tourna vers elle, le visage dur :

—  Passe-moi des draps de lit.

La femme se mit à trembler.

—  Je n’en ai pas...

Il haussa les épaules et, sans hésitation, enjamba la barre de la fenêtre et se laissa glisser. La pauvre femme le vit dans le jardin qui s’enfuyait. Il disparut. Il avait réussi, en effet, à gagner le sentier dit des Bassettes qui mène à la rue des Grands-Corps d’une part, et aux terrains vagues des fortifications d’autre part.

Cet homme à l’audace déconcertante, qui venait ainsi d’échapper, revolver au poing, aux trois policiers, ce ne pouvait être que Bonnot, le légendaire Bonnot, dont on n’avait point signalé, à Jouin, la présence chez le soldeur Gauzy. La femme Weynem déclara d’ailleurs, l’avoir parfaitement reconnu d’après les nombreuses photographies publiées dans les journaux.

Dans la chambre où Jouin venait de trouver la mort, on découvrit un sac de voyage avec du linge, des cartouches, des flacons de teinture, un porte-monnaie et, chose qui amusa certains reporters facétieux, un volume d’Anatole France :Crainquebille.

Jouin avait reçu deux balles, l’une dans la tête, l’autre dans la colonne vertébrale. Il avait remplacé à la Sûreté M. Blot qui tomba lui-même sous le revolver de l’assassin Delaunay.

Des bruits bizarres coururent dans Paris à l’occasion de cette mort. On rappela les dissensions de la Sûreté. D’aucuns affirmaient qu’on n ignorait pas tout à fait la présence de Bonnot chez le soldeur, mais rien ne vint justifier ces racontars. Quant à Gauzy, il déclara avec véhémence qu’il ne connaissait pas du tout l’homme qu’il hospitalisait. Un ami le lui avait recommandé, sans donner son nom. C’était tout. Mais il eut beau protester de son innocence, il fut arrêté. Pendant ce temps, Bonnot, lui, courait toujours. On se demanda comment il avait pu se blesser au bras. On supposa que cette blessure provenait d’un coup de canne que Jouin lui aurait donné en l’attaquant.

On crut retrouver sa piste à Paris, boulevard Masséna, puis dans le métro où un garçon de café prétendit l’avoir reconnu. C’était, disait-il, un homme plutôt petit, vêtu d’un veston sombre avec de minces moustaches noires et des yeux fouilleurs. Il semblait vouloir dissimuler sa main gauche. Il descendit au Châtelet et le garçon de café le perdit de vue.

Un chauffeur de taxi raconta ensuite comment deux hommes se firent conduire dans la forêt de Sénart et lui dérobèrent sa voiture, après l’avoir aveuglé avec du poivre. On en conclut que ces deux hommes étaient des complices de Bonnot qui s’étaient emparés de la voiture pour le transporter en lieu sûr et lui permettre de guérir sa blessure.
 
 

* * *



Plusieurs arrestations suivirent le drame. On arrêta l’anarchiste Lorulot, ancien directeur de l’Anarchie, dans les bureaux de son nouveau journal l’Idée Libre, ainsi que les nommés Hobost, Maurice André, l’amie de Simentoff, Marie B... âgée de dix-huit ans, et enfin les jeunes financiers C... de F... et Pancrazy, qu’on accusait de servir d’intermédiaire entre les bandits et les acquéreurs de titres.

Gauzy, interrogé à nouveau, s’en tint à sa première version. Il ajouta cependant quelques détails.

C’était Simentoff, expliqua-t-il, qui lui avait envoyé l’inconnu. Ce Simentoff que Gauzy connaissait depuis des années, lui servait de commis. Le 18 avril, il partit, disant qu’il allait envoyer un remplaçant. Ce remplaçant, c’était Bonnot. Mais Gauzy l’ignorait. Il accepta donc de loger l’homme pour la nuit, et, le lendemain, l’invita à se retirer. L’inconnu le remercia et se disposa à partir. Gauzy le croyait loin quand les inspecteurs arrivèrent pour perquisitionner.

Jouin, d’ailleurs, ne cherchait pas du tout Bonnot. C’était Cardy qu’il s’attendait à trouver chez le soldeur, et c’est pourquoi, dès son entrée dans le magasin, il mit la photographie de Simentoff sous le nez de Gauzy en lui demandant :

—  Connaissez-vous ce type-là ?

Ainsi Gauzy apparaissait comme innocent de la mort de Jouin, résultant de sa rencontre avec Bonnot et purement accidentelle. On allait d’ailleurs intervenir dans la presse en faveur de Gauzy. Une campagne ardente se décida au cours de laquelle la Guerre Sociale, grand hebdomadaire d’extrême-gauche, alla jusqu’à invoquer le droit d’asile, le plus sacré et le plus intangible des droits.

Mais Bonnot libre, Jouin tué, Garnier et Valet toujours en fuite, qu’allait-il advenir ? On s’attendait à tout. De nouveaux attentats fleuriraient-ils ? Le sang coulerait-il encore ?

La terreur régnait dans Paris.
 
 


VIII

LA MORT DE BONNOT



Les choses, cependant, ne devaient pas traîner. Ainsi le voulait le destin. À peine échappé par le meurtre aux policiers qui le surprenaient dans sa chambre obscure, chez le soldeur Gauzy, Bonnot, en dépit de son audace, tombait à son tour.

Le drame, un des plus impressionnants, dans toute la série des meurtres, des cambriolages, des batailles dont est composée l’histoire des bandits en auto, se déroula le 29 avril 1912.

Bonnot s’était réfugié à Choisy-le-Roi.

Il avait trouvé asile dans le hangar d’un mécanicien nommé Dubois. Ce Dubois, disait-on, était en relation avec toute la bande, et quelque temps il avait gardé chez lui l’auto dérobée à M. Buisson avant qu’elle fût placée chez Detwiller.

Malgré tout, M. Guichard n’était pas absolument sûr de trouver Bonnot chez ce comparse. Dans sa pensée, il s’agissait seulement d’organiser une souricière, de guetter les allées et venues des gens de la maison.

L’opération concertée ne paraissait pas devoir aboutir immédiatement. Tout au plus pouvait-elle permettre de recueillir quelques renseignements utiles.

Une nuit entière, les inspecteurs de police rôdèrent autour du hangar. Ils attendaient le petit jour pour procéder à la perquisition.

L’aube parut.

Le chef de la Sûreté, suivi par trois inspecteurs, se dirigea vers la maison suspecte, en contournant les caisses et bidons d’essence entassés. Le hangar assez vaste était surmonté d’un petit étage en briques. La maison se trouvait isolée dans une sorte de carrefour. Elle avait devant elle un large terrain habillé d’herbe. Les policiers s’engagèrent sur le terrain. De l’intérieur du hangar, il était assez difficile de les apercevoir.

Quand le chef de la Sûreté, Guichard, se trouva devant le garage, il aperçut le mécanicien Dubois qui travaillait à une réparation. Un enfant se trouvait debout, près de lui. Au bruit que firent les policiers, l’ouvrier releva la tête et il eut un geste de surprise. Puis, brusquement, se tournant vers l’enfant, il se mit à crier de toutes les forces de ses poumons :

—  Sauve-toi... Sauve-toi...

Alors les policiers crurent comprendre. Ce n’était pas, évidemment, pour l’enfant que l’homme criait ainsi. Il tentait de prévenir quelqu’un. Mais qui ? Garnier ? Bonnot ? Le chef de la Sûreté n’eut plus d’hésitation. Il s’avança vers le bois, commandant :

—  Haut les mains.

À ces mots, Dubois bondit en arrière et, tirant un revolver de sa poche, il fit feu sur les agents qui reculèrent. D’un second bond, Dubois se jeta à l’abri derrière une voiture pour éviter les ripostes.

Quelques secondes rapides, lourdes d’angoisse. Puis tout à coup, une nouvelle détonation. cette fois, cela venait d’en haut, d’une fenêtre. Tous les hommes qui se tenaient là levèrent la tête. Et le même cri, fait de surprise, de fureur, de crainte aussi, s’échappa de toutes les bouches.

—  Bonnot !

C’était lui, en effet, le bandit redoutable et exaspérant qu’on recherchait si vainement depuis des semaines. Lui, en bras de chemise, revolver au poing, tirant dans le tas.

Un inspecteur tomba.

M. Guichard l’aida à se relever et jeta un ordre :

—  En arrière... Abritez-vous.

L’inspecteur, frappé d’une balle au ventre, fut transporté dans une maison voisine. Un autre, le bras troué, fut également conduit chez des voisins pour se faire panser. Enfin, un troisième inspecteur courut au téléphone pour réclamer du renfort.

Et l’on attendit.

Le chef de la Sûreté savait à quelle espèce d’homme il avait à faire, un homme qui ne reculait devant rien, décidé à vendre sa peau le plus cher possible. Il l’avait suffisamment prouvé en passant sur le corps sanglant du sous-chef de la Sûreté, Jouin. Mais, pour l’instant, il fallait l’empêcher de s’enfuir. M. Guichard prit toutes les précautions indispensables pour que le bandit et ses complices, s’il en avait dans la maison, ne pussent s’évader. La maison fut cernée à distance avec ordre de tirer sur quiconque tenterait de sortir.

Pendant près d’un quart d’heure, ce fut le silence. Pas un coup de feu. Les adversaires se préparaient au combat décisif. Puis une douzaine de gendarmes firent leur apparition, suivis de quelques douzaines de combattants amateurs, des habitants du voisinage armés de fusils, de carabines, de revolvers.

Les civils se placèrent sous le commandement de M. Rendu, maire de Choisy-le-Roi et de son adjoint Logerot. M. Guichard se mit à la tête des gendarmes.

A l’intérieur de la maison, l’ennemi attendait. Et l’ennemi se composait, en tout et pour tout, d’un seul homme. Mais cet homme, c’était Bonnot.

Le cercle se rapprocha peu à peu de la maison en utilisant les abris de fortune que fournissait le terrain.

Soudain, au moment où nul ne s’y attendait, sur le palier de l’escalier, Bonnot parut. Bonnot, toujours en manches de chemise, la chevelure en désordre, le regard dur. Il leva le bras et fit feu. Immédiatement, une fusillade nourrie répliqua. Bonnot haussa les épaules et, lentement, recula dans sa chambre. Autour de lui, les balles venaient s’aplatir sur la porte et sur la muraille, faisant jaillir des éclats de bois, de plâtre, de la poussière.

Il y eut un nouveau répit, très court.

Vingt secondes à peine s’était écoulées lorsque Bonnot reparut à une fenêtre qui s’ouvrait vers la droite et au-dessus de la porte. Ses deux bras se tendirent et il se mit à faire feu. Comme la première fois, une vigoureuse fusillade riposta. Bonnot ferma tranquillement la fenêtre et disparut.

Deux inspecteurs venaient d’être blessés au cours de cet engagement.

Et la bataille se déroula. Bonnot ne cessait de tirer tantôt par la fenêtre, tantôt par la porte qu’il ouvrait et refermait rapidement pour éviter les balles des adversaires, tantôt par les brèches que la fusillade creusait dans le mur très mince et peu consistant. Mais, à entendre les coups de feu tirés de la maison, les assaillants avaient, de plus en plus, l’impression que toute une bande se tenait là, aux aguets, prête à une défense acharnée.

En réalité, Bonnot n’avait pas de complices. Dubois, depuis qu’il s’était réfugié derrière une voiture, ne donnait plus signe de vie. Peut-être avait-il été touché mortellement, dès le début de la bagarre. Et là-haut, Bonnot était bien seul. Seul contre tous.

Seulement c’était Bonnot.
 
 

* * *



Les gendarmes tiraient un peu à l’aveuglette, contre la façade de la maison, et dans l’escalier. Mais l’on n’avait pas franchi l’espace découvert qui séparait les assaillants de la maison, car cet espace était criblé de projectiles. Vers les neuf heures et demie, de nouveaux renforts survinrent. Les forces policières se virent triplées. Il y avait des pompiers, deux compagnies de la Garde républicaine sous les ordres du capitaine Riondet et du lieutenant Fontan. Un cordon de tirailleurs fut disposé tout autour de la maison assiégée. Tout ce déploiement de forces pour un seul homme. Jamais. dans les annales de la police, on n’avait enregistré pareille lutte homérique.

Il fallait cependant franchir l’espace dangereux, si l’on voulait en finir. Pompiers et gardes s’y décidèrent. Ils se préparèrent à bondir.

Plus un coup de feu. Bonnot, sans doute, devait être occupé à recharger ses armes.

MM. Lépine, Hamard, Touny, tout l’état-major se tenaient sur les lieux. Derrière, les photographes empressés dressaient leurs appareils, s’apprêtant à opérer.

L’agonie de la bête féroce commençait.

Un soleil joyeux, dans un ciel très pur, éclairait cette scène atroce.

Onze heures sonnèrent. On vit alors arriver M. Lescouvé, procureur de la République, des magistrats, de très hauts personnages qui rejoignirent l’état-major.

Midi...

La fusillade avait repris. Bonnot ripostait toujours. Comment pouvait-il tenir aussi longtemps derrière les cloisons fragiles que les balles perçaient et trouaient comme des murs de carton ? Cela tenait du prodige.

L’état-major, un peu énervé, décida alors une sorte de conseil de guerre. Et, tout de suite, on se mit d’accord sur la nécessité de faire sauter la maison de Dubois à la dynamite. M. Touny conseilla au lieutenant Fontan qui s’était proposé pour poser les cartouches, de s’abriter derrière une charrette garnie de paille et de foin qu’on pousserait à reculons afin d’éviter les coups de revolver. On fit chercher le véhicule. A ce moment, sur l’ordre de M. Lépine, la fusillade cessa. De son côté, Bonnot se taisait. La foule, grossie depuis le matin, était haletante.

Près de trente mille personnes s’entassaient 1à pour voir mourir un homme.

Le clairon sonna. Puis le silence, un silence pesant, lourd d’angoisse. Et le lieutenant Fontan s’avança, une cartouche à la main, le cordon Bickford de l’autre ; la charrette fut mise en mouvement par le charretier Puche, reculant pas à pas vers la maison. A ce moment, M. Rendu, maire de Choisy-le-Roi, vint se placer à côté du lieutenant, réclamant sa part de l’expédition.

Du côté de la maison, rien, pas un souffle.

La charrette parvint tout près du seuil.

Le lieutenant Fontan se faufila entre les roues, plaça sa cartouche et alluma le cordon. Puis la voiture s’ébranla en sens contraire, revenant vers la foule attentive.

On attendit.

Une minute. Deux. Trois...

Rien.

Pas d’explosion.

Les chefs de l’expédition se regardèrent, inquiets. L’un d’eux fit observer que le cordon avait parfaitement pu s’éteindre.

Il n’y avait plus qu’à recommencer.

La charrette se remit en route. De nouveau, le lieutenant Fontan alluma le cordon Bickford.

Cette fois, le résultat fut atteint. Une fumée bleue s’éleva. Deux détonations retentirent. Un nuage de poussière, un jaillissement de pierres et de plâtre...

Quand la fumée fut dissipée, on se pencha pour voir, fébrilement. La maison se dressait, intacte, toujours debout, semblant jeter un défi aux assaillants.

Et Bonnot qui ne donnait pas signe de vie.

L’inquiétude gagnait l’état-major. Des murmures couraient dans la foule. Le lieutenant décida de recommencer l’expédition pour la troisième fois et de placer les cartouches dans le hangar.

Il repartit parmi les acclamations de la foule.

Cette fois, le hangar fut soulevé dans un tourbillon de fumée et de poussière. Des flammes fusèrent, entourèrent la maison.

Le lieutenant mit revolver au poing et courut vers la maison. Les policiers s’élancèrent. Dans le hangar, on trouva Dubois étendu, le visage sanglant, un trou dans le crâne. Le malheureux avait dû être tué dès le commencement.

La police se précipita dans l’escalier. Mais on craignait un retour offensif de Bonnot. Les agents s’armèrent d’un matelas derrière lequel ils se dissimulèrent. Les matelas jouèrent d’ailleurs un rôle prépondérant dans cette sombre affaire. Car lorsqu’on arriva dans la chambre de Bonnot, on le trouva, blessé à mort, entre deux matelas.

Sur cette fin tragique, diverses versions ont couru. On a dit que le bandit, blessé, ruisselant de sang, s’était défendu jusqu’au bout et qu’il fallut l’abattre à coups de revolver. Il semble plus conforme à la réalité que Bonnot fut découvert râlant. L’autopsie révéla par la suite qu’il s’était logé lui-même deux balles dans la tête.

Mais, suicidé ou abattu, l’homme était vaincu. Une immense rumeur de joie au dehors, des clameurs de haine et de vengeance satisfaite. Bonnot est mort, Bonnot est mort.

On emporta le bandit dans un taxi, jusqu’à l’Hôtel-Dieu. Quand il arriva à l’hôpital, ce n’était plus qu’un cadavre.
 
 

* * *



Cette mort brutale provoqua une émotion considérable. On ne put s’empêcher, en dépit des crimes monstrueux commis par cet homme, de considérer l’héroïsme de sa fin. Toute une matinée, il avait tenu, avec un courage surhumain contre les forces policières. Il avait fallu la dynamite, l’incendie, la charge des matelas pour avoir raison de son énergie. Et, encore on ne l’avait pas eu vivant. A l’heure qu’il avait voulu, Bonnot venait de dire adieu à cette société qu’il avait si violemment combattue.

De quoi n’aurait-il pas été capable, cet homme d’une volonté implacable, d’une audace farouche. si les hasards de la vie l’avaient dirigé autrement !

Cela tout le monde le comprit, au lendemain du drame de Choisy-le-Roi. Et un journaliste ne craignit pas d’écrire :

Seul contre 1.000, le bras paralysé par sa blessure d’Ivry, avec pour toute arme un revolver portant à cinquante pas, contre une troupe armée de lebels, de dynamite et qui réclamait du canon, le bandit apparaissait comme transfiguré ; le révolté perçait sous la bête fauve.
 

Le Cartouche moderne trouva le moyen de finir en posture d’insurgé.

Mais la victime incontestable de cette inoubliable bataille, ce fut Dubois. Celui-là n’était pas un complice des bandits. C’était, seulement,un anarchiste qui avait consenti à hospitaliser Bonnot, traqué par la police et fuyant. Peut-être le connaissait-il et Bonnot lui avait-il fait des aveux ? Peut-être avait-il seulement soupçonné son identité ? Mais il avait accepté de lui donner asile. Et quand il vit la police chez lui, plutôt que de trahir son hôte, il poussa des cris pour l’avertir et se fit tuer pour le défendre. De tels hommes sont rares. Et combien ce geste paraît-il préférable à celui d’un autre individu, considéré comme anarchiste, voisin de Dubois, dont le nom est heureusement pour lui, oublié aujourd’hui et qui n’hésita pas à fournir à la police la dynamite qui devait faire sauter la maison de son camarade.
 
 

* * *



On trouva dans la maison où Bonnot agonisait entre ses deux matelas, une feuille de papier qu’on désigna ensuite comme le « Testament de Bonnot ». L’écriture rapide, irrégulière, était tracée au crayon et, vers la fin, probablement au moment où les assaillants se rapprochaient, elle devenait illisible. On sentait que Bonnot, pressé d’en finir, soucieux de ne pas tomber vivant entre les mains de ses adversaires, s’était pressé et que sa main était devenue fébrile.

Voilà donc à quoi s’occupait ce singulier bandit au moment où la charrette poussée à reculons vers le hangar, on s’étonnait de son silence. Il écrivait ses dernières pensées. Et, chose étrange de la part de ce cynique brutal, il s’efforçait de disculper quelques-uns des malheureux arrêtés ou soupçonnés.

Et l on pouvait lire sur le « Testament », hâtivement crayonné, ceci qui, rapproché de la lettre de Garnier, doit être retenu :

Madame Th... est innocente.
 

Gauzy aussi. DIEUDONNÉ AUSSI. P. D... aussi. M. Th... aussi.

Je meurs.

DIEUDONNÉ EST INNOCENT !

Voilà ce qu’a clamé Bonnot au moment de mourir. Voilà ce qu’a affirmé cet homme à l’heure où l’on ne sait plus mentir, avec le seul souci évident de ne pas laisser des innocents payer pour lui.
 
 


IX

LA MORT DE GARNIER ET VALET



Celui qu’on pouvait considérer comme le chef de la bande se trouvait désormais hors d’état de nuire. On commençait à respirer. Mais tout n’était pas dit. Restait Garnier, l’homme de la rue Ordener et de la rue du Havre et son complice Valet.

Nul ne pouvait dire où les deux bandits se réfugiaient.

Ce fut vers le début du mois de mai qu’on retrouva leurs traces Les deux complices, disait-on, habitaient Nogent-sur-Marne. On les découvrit en filant la maîtresse de Garnier, Marie Vuillemin.

Bientôt, il n’y eut plus de doute. Les deux bandits se cachaient dans un pavillon, non loin de la Marne. Ils se tenaient là depuis le 9 mai et ils avaient loué la villa sous le nom de Rochette.

Le 14 mai, M. Guichard tint un conseil de guerre à la Sûreté générale. Vers les cinq heures et demie du soir, une cinquantaine d’inspecteurs sautèrent dans des automobiles, se dirigeant vers Nogent-sur-Marne. Il s’agissait de saisir les bandits au nid.

L’après-midi s’avérait superbe et le temps très doux. Garnier et Valet se promenaient dans leur jardin, lorsqu’ils entendirent frapper à la porte. Une voix rude retentit. Comprenant qu’ils étaient découverts, ils n’eurent aucune hésitation. Ils coururent se réfugier dans la maison.

Les policiers pénétrèrent dans le jardin. Debout, livide, la maîtresse de Garnier, Marie Vuillemin, les regardait venir. On la cueillit et on l’entraîna.

Alors les inspecteurs se rapprochèrent de la maison silencieuse. Mais, soudain, la porte s’ouvrit. Les policiers eurent un recul, s’attendant à voir se renouveler l’histoire de Bonnot tirant des coups de revolver et disparaissant. Mais ce n’étaient point les bandits. C’était une femme celle qu’on appelait la Dondon, la maîtresse de Valet.

Elle fut arrêtée comme Marie Vuillemin.

Au même instant, des détonations retentirent. Les coups de revolver étaient tirés par une fenêtre du rez-de-chaussée, et par une autre fenêtre du premier étage. Le brigadier Fleury, atteint en pleine poitrine, fut transporté à l’hôpital Saint-Antoine. L’inspecteur Cagrousse tomba, une balle dans la cuisse droite.

Les policiers exécutèrent un mouvement de retraite.

La tragédie de Choisy-le-Roi allait se reproduire.

Pour commencer, M. Guichard fit entourer la villa par ses hommes et réclama du secours par téléphone.

Comme à Choisy-le-Roi, exactement comme à Choisy-le-Roi, arrivèrent des gendarmes, des pompiers, des gardes républicains, M. Lépine, M. Hamard, des conseillers municipaux, plus un bataillon de zouaves.

Mais le siège du pavillon paraissait beaucoup plus malaisé que celui de la maison de Bonnot, qui, elle, était isolée, et non pas enfouie parmi d’autres habitations.

C’est pourquoi on résolut de brusquer les choses.

La tragédie de Choisy-le-Roi avait servi de répétition générale. On ne voulut plus passer des heures à lutter contre les bandits.

Les agents reçurent l’ordre de monter sur les toits des maisons voisines. Des zouaves furent postés sur un viaduc de chemin de fer qui dominait la villa. Et, de ce viaduc, on se mit à faire dégringoler d’énormes pierres dans le but d’ouvrir des brèches dans la toiture.

Vers les sept heures du soir, on fit sonner le clairon.

Le chef de la Sûreté générale, M. Guichard, accompagné de quelques agents, s’avança dans la direction de la maison et, de toute la force de ses poumons il cria :

—  Garnier, rendez-vous !... Valet. rendez-vous !... Au nom de la loi.

Il n’avait pas terminé que les deux fenêtres s’entr’ouvrirent.

Plusieurs coups de feu. Furieux, le chef de la Sûreté se tourna vers ses agents et dit :

—  Il ne reste plus qu’à attaquer.

La fusillade commença.

La nuit descendait lentement.

De tous les toits environnants, partirent des coups de fusil, des coups de carabine. Garnier et Valet ripostaient de leurs fenêtres.

Tout cela sans grand résultat.

Alors l’état-major, comme à Choisy-le-Roi, résolut d’avoir recours à la dynamite.

Une bombe fut lancée d’un toit. Mais, maladroitement jetée, c’est à peine si elle entailla la bordure du toit de la maison où s’abritaient les bandits. Il fallut recommencer. Trois autres bombes explosèrent. Entre les deux dernières, on vit un homme apparaître à la porte du rez-de-chaussée et on l’entendit qui hurlait :

—  Assassins !... Assassins !...

Il déchargea son browning. L’inspecteur Delépine, blessé, fut transporté à Vincennes.

Après la dernière bombe, ce fut un silence pesant. Garnier, Valet ne bougeaient plus. 0n se demandait s’ils vivaient encore, si, comme Bonnot, ils n’avaient point mis fin à leurs jours.

Les inspecteurs de la Sûreté s’approchèrent de la maison. Ils s’étaient confectionné des boucliers avec des plaques de tôle. Bien leur en prit. Ils n’étaient pas à deux mètres de la maison que des coups de feu retentirent à nouveau. Les inspecteurs reculèrent. Deux d’entre eux étaient légèrement blessés.

La résistance s’affirmait acharnée. On raconta, par la suite, que M. Lépine avait eu son chapeau éraflé par une balle.

Et, du dedans, la même voix qui lançait : ?
—  Assassins !... Assassins !...

Parmi ceux qui se pressaient dans l’immense foule, noyés dans l’horreur, nul ne devait plus jamais oublier ce spectacle formidable de deux hommes luttant jusqu’au bout contre des légions d’adversaires, non seulement avec courage, mais encore avec rage.

Mais il y eut un aspect odieux de ce spectacle émouvant. Des messieurs en tenue de soirée, des dames en robes décolletées, des jeunes gens munis de provisions qu’ils déballaient sur l’herbe, s’entassaient pour assister à l’hallali. ils venaient là en habitués des petits jours blêmes de la guillotine. Éternelle ruée des chacals.

Et, à voir ces honnêtes gens, dans la lumière sautillante des torches, sous le jet des phares d’automobiles et la lueur des lanternes, tels des fantômes gesticulants et grimaçants on se demandait quels étaient les véritables bandits, de cette tourbe sans viscères ou des deux autres.

Tout à coup, de nouveaux personnages firent leur entrée solennelle dans l’arène. C’étaient les chiens policiers. Mais leur utilité parut vite contestable.

Les bandits, peu à peu, gravissant les étages, s’étaient réfugiés dans le grenier. Ils ne cessaient de tirer et de crier :

—  Lâches !... Assassins !... Lâches !...

Un entrepreneur du nom de Delaffalte proposa qu’on posât au pied de la maison une cartouche de dynamite. Il s’offrit pour l’opération. Aussitôt les pompiers inondèrent la façade de la maison de lumière, de façon à creuser, dans le bas, un trou de ténèbres. À la faveur de cette obscurité, l’entrepreneur, accompagné d’un soldat, se livra à sa besogne pendant que des toits et du viaduc la fusillade redoublait.

Et puis - car il faut tout dire - on amena des mitrailleuses.

Le combat livré à ces deux hommes dépassait en préparatifs et en importance, la bataille engagée contre le seul Bonnot.

Autour de la maison, ce n’étaient que cris, hurlements, appels, aboiements.

Et l’explosion se produisit.

On vit des gerbes de flammes, quelque chose comme la gueule vomissante d’un volcan, puis une épaisse fumée grise, impénétrable qui, un instant, déroba la maison sinistre à tous les regards.

En même temps, les mitrailleuses crachaient leurs plombs, les balles crépitaient de toutes parts. On n’eût pas mieux fait pour une citadelle.

Dans la nuit un cri s’éleva :

—  Cessez le feu

Une autre voix cria d’un ton de commandement :

—  En avant les chiens !

La brèche déterminée par les cartouches apparaissait dans le mur de la maison, comme une blessure béante. Des gardes et des policiers se mirent à rire. « Elle a reçu son compte », dit l’un d’eux. - « Une belle tape », dit l’autre.

Mais les deux hommes à l’intérieur ?

Vivaient-ils encore ?

À tout hasard, dans la fumée qui se dissipait, par la brèche, on tira de nombreux coups de revolver.

Peu à peu, un vent léger qui soufflait depuis quelques heures, parvint à dissiper entièrement la fumée dont les derniers filaments se tortillèrent, s’allongèrent comme des vers et furent avalés par l’ombre.

Il était alors, à peu près deux heures et demie du matin.

Le combat durait depuis la veille au soir.

Quand on pénétra dans la maison éventrée, un spectacle hideux s’offrit à tous les yeux. Des taches de sang sur les murs, sur le plancher, partout. Tout était rouge. Et dans les pièces, des plâtras, des morceaux de pierres et de briques, de la poussière, des éclats de bois... De ci de là, des brownings, des douilles... Enfin, on découvrit les cadavres des deux hommes. L’un était caché derrière un matelas, l’autre se trouvait accroupi, dans un angle, le corps maculé de plâtras et de sang, horrible...

On les jeta dans des draps qu’on noua rapidement et on les emporta.

On put alors constater que les bandits avaient occupé leurs derniers instants à brûler des paperasses, des documents probablement, avec, sans aucun doute, chez eux, le souci de ne point compromettre des camarades plus ou moins complices ou complaisants.

Les horloges lointaines sonnaient leurs trois coups, lugubrement, dans le matin qui s’éveillait.

Les deux bandits - deux jeunes hommes de vingt-cinq ans - avaient, toute une nuit, résisté à des bataillons de soldats, de gendarmes, de policiers, tenu tête aux balles, à la mitraille, à la dynamite.

Le dernier acte de ce sombre drame était joué.
 
 


X

UN PEU DE L’ÂME DES BANDITS



Nous empruntons ce titre à M. Émile Michon, membre de la Société générale des prisons, qui approcha quelques-uns des bandits et tenta de les expliquer dans un livre remarquablement impartial, bourré d’observations judicieuses et de moelle psychologique. Mais cet écrivain spécialiste ne vit les bandits qu’à leur déclin, après leur défaite, alors que la plupart d’entre eux n’avaient d’autre espoir que la mort. Il nota néanmoins la crânerie avec laquelle Bonnot, Garnier, Valet avaient succombé, payant ainsi largement leur dette. « On doit les maudire, écrit-il, les exécrer et n’empêche qu’il n’est pas sans beauté le geste de cet homme qui grièvement blessé, achève au milieu du crépitement de la fusillade et des détonations de la dynamite, son testament dans la mélancolie finale duquel on devinera l’éveil tardif de la conscience... On dira ce qu’on voudra, ces hommes étaient d’un rude acier. »

En effet. Impossible de les situer dans la catégorie des bandits ordinaires et crapuleux. Du reste il ne hantèrent jamais les milieux dits du crime. Ils ignoraient et méprisaient superbement le monde des apaches, des souteneurs. Il faut donc qu’il y ait eu dans leurs actes tragiques et criminels, d’autres mobiles. Il faut, pour bien les connaître, plonger dans leur conscience.

M. Michon observe qu’ils sont tous « anarchistes individualistes » et atteints de « l’hypertrophie du Moi ».

Jugement un peu téméraire. Il y a autre chose, notamment le détraquement de leur conscience et de leur intelligence, consécutif à une éducation monstrueuse ; une fausse vue des choses ; une compréhension anormale de la vie, des droits et des devoirs de l’être.

Tous ont une certaine culture. Ils ont lu énormément et ils ont lu sans grande préparation. Ils hantent Schopenhauer et le citent. Ils fréquentent Nietzsche, Stirner, Le Dantec, Gustave Le Bon... Quelques-uns d’entre eux ne vivent que par la science et c’est ce qui vaudra à Callemin son sobriquet de « Raymond la Science ». Ils sont poètes aussi. M. Michon cite ce poème de De Boué, intitulé :

MISÈRE

Dès le berceau des conquérants,
A l’ombre triste de leur gloire,
J’ai tissé mes haillons traînants
Et fait ma couche de boue noire.

J’ai mis des larmes dans mes yeux,
J’ai mis la faim dans mes entrailles,
Depuis je rôde autour des lieux
Où les conquérants font ripaille.

Depuis je tiens ma froide main,
Que crispe quelquefois la haine ;
Alors je suis celui qu’on craint
Et qu’on flatte comme une reine.

Ma main s’est réchauffée parfois
Aux feux de joie de bien des trônes,
Des grands ont tremblé à ma voix ;
Des rois m’ont demandé l’aumône.

Je suis l’intruse que l’on craint
Voir paraître devant la porte,
Et l’on pleure lorsque j’étreins
L’enfant que le hasard apporte.

Je suis celle qui crie : « J’ai faim ! »
Ce cri troublant qui indispose,
Qui fait pâlir le châtelain
Dans les moments où il repose.

Je suis celle qu’aux soirs d’hivers,
Les mains dans un manchon de glace,
On peut voir s’acheminer vers
Les masures où la mort passe.

Je suis celle qui, dans la nuit,
Tremble sur le seuil des églises,
Et qui s’endort sur le granit,
Sous la froide haleine des bises.

Je vais traînant partout le deuil
Des joies qui me sont inconnues,
Et l’on m’a même pris l’orgueil
En repoussant ma main tendue.

Je suis la misère, voyez,
Voyez ce qu’avec moi je traîne,
Le cortège déguenillé
Fait de faim, de vice et de haine.

Je suis la misère, longtemps
Je traînerai encore ma horde,
Comme une lèpre qui s’étend
Et qui toujours plus loin déborde.

Je suis la misère qui monte,
Et qui gagnera les palais.
Je me vengerai de la honte,
De l’ombre vile où je rampais.

Évidemment les règles de la prosodie ne sont pas absolument respectées comme elles devraient l’être et certaines images frisent l’enfantillage ; mais on ne pourra nier qu’il y ait, dans cette production, du mouvement, le sens du rythme, une réelle fraîcheur d’inspiration... C’est un bandit, un des complices des féroces bandits de la rue Ordener et de Chantilly qui a composé ce poème attendrissant et résigné.

Comment ils concevaient leur « Moi ». Tenez, je donne la parole à un « scientifique ». Ecoutez :

Je sais que j’existe parce que je sens le contact des choses extérieures, lumière, air, chaleur, froid, etc... en un mot la matière.
 

Je juge ces choses par rapport à moi : Il n’en saurait être autrement.

Moi, ce sont tous mes organes, mes membres, mes sens, mon cerveau, en un mot, tout cet ensemble, cette association de cellules et de groupes de cellules qui ne peuvent vivre indépendamment les unes des autres. Si un groupe quelconque de cellules est malade, la répercussion de malaise se communique à tous les autres groupes composant mon individualité ; mon « Moi ». Si j’ai faim, soif, si je manque de lumière, d’air, ce n’est pas seulement mon appareil digestif ou mon appareil respiratoire, ou ma vue, ou mon épiderme qui sont affectés ; c’est « Moi » tout entier...
 

De cet ensemble de choses, de cette association, il en résulte un individu complet, vivant de sa vie propre, différent de ce qui l’entoure, puisant pour lui, dans le milieu pour entretenir la vie de tous les constituants de cette « colonie » ; il en résulte ce que l’on appelle un « Moi ».

Sorti de la matière, je ne vois rien qui puisse constituer la vie. Je ne crois pas à une intelligence supérieure, à un Dieu quelconque, à un esprit créateur d’organisation de la matière.

Je ne crois pas à une âme matérielle, laquelle puisse survivre d’une vie propre après notre mort...

Voilà la déclaration de principe. Reste ensuite à fournir au « Moi » son plus complet développement. Mais la Société humaine, avec ses lois, ses injustices, ses illogismes s’y oppose. Alors ? Alors la révolte. Mais non plus la révolte romantique contre des formules. L’individualiste a jugé la Société qui ne repose que sur l’égoïsme et l’exploitation de l’homme ; il sait que l’argent en est la clé de voûte. Il va donc s’attaquer à la seule puissance du jour : le Coffre-fort. Et cela par tous les moyens.

Et l’individualiste aboutit à l’illégalisme.

Cette théorie de l’illégalisme est plus vieille que les anarchistes eux-mêmes. Mais il semble bien qu’elle ait pris consistance et se soit répandue dans leurs groupes avec le lancement du journal l’Anarchie fondé par le compagnon Albert Libertad, en l’année 1906. Ce Libertad était un type des plus curieux, venu de Bordeaux, en mendiant sur les routes et qui conquit une certaine célébrité en provoquant un scandale au Sacré-Cœur où il prétendait contredire le prédicateur. Après bien des aventures, il vint s’installer dans un petit local de Montmartre où, grâce à ses économies et le produit de quelques collectes, il monta une imprimerie embryonnaire. Il avait avec lui, deux compagnes, toutes deux anciennes institutrices qui l’aidaient dans sa besogne et quelques typographes qui, le soir venu, après leur labeur, lui donnaient un coup de main.

M. André Colomer, dans un livre véhément et d’un talent brutal. dont le titre est tout un programme : À nous deux ! Patrie ! parle longuement de Libertad. Il en parle même avec enthousiasme. Je lui emprunte les lignes qui suivent :

« C’était un étrange cynique. Il venait on ne savait d’où, avec ses pieds nus dans des sandales et ses pauvres jambes brisées qu’il lançait en avant d’un superbe élan de ses béquilles de pauvre. Il portait une longue blouse noire aux larges manches, et, tout en haut de ce corps misérable, la tête flambait orgueilleusement ! Il allait toujours tête nue, avec un front comme Socrate, crâne chauve et cabossé de la sagesse autour duquel pend