I.
des origines à 1914
Avant-propos
Le mouvement anarchiste français des origines à nos jours que nous offrons aujourd'hui aux lecteurs se présente essentiellement en deux volets : une histoire et une bibliographie.
Après une maturation d'une quinzaine d'années au sein de l'Association internationale des travailleurs, appelée depuis Première Internationale, le mouvement anarchiste naît en 1881 comme courant distinct et indépendant des autres socialismes et cette histoire le conduit jusqu'aux années 1970.
Reprenant dans un premier temps une thèse qui compte vingt-cinq ans d'âge, je l'ai rajeunie grâce aux travaux élaborés depuis. J'en ai révisé la rédaction, dont chaque terme a été pesé afin qu'il traduise avec exactitude, autant que faire se peut, ce que fut le mouvement. Par ailleurs, s'il est vrai qu'on ne peut totalement s'abstraire d'un travail, j'ai du moins fait en sorte que celui-ci apparaisse exempt de tout jugement de valeur.
L'histoire qui s'étend de 1914 à nos jours est intégralement neuve. Je laisse au lecteur le soin de juger si les chapitres sur les guerres et l'antimilitarisme, sur la Révolution russe, sur le mouvement ouvrier, sur l'organisation, ce permanent problème du mouvement anarchiste, répondent, pour l'essentiel, aux questions qui se sont posées durant la période.
L'ample bibliographie des périodiques et imprimés exprime le mouvement durant ces mêmes cent années. Sa longueur, son aspect, à première vue rébarbatif, auraient fait reculer maint éditeur. François Maspero a bien voulu en comprendre l'intérêt et je l'en remercie. Fruit d'un considérable travail, elle complète l'historique et met le lecteur à même de reprendre tout ce dont je fais état et d'entreprendre, plus aisément, d'autres travaux sur le même thème.
Le travail se clôt par un essai de réponse à des interrogations très actuelles, notamment celle qui concerne l'apparente contradiction entre le foisonnement des drapeaux noirs en mainte occasion et le très sensible appauvrissement en adhérents que j'ai constaté et tenté de chiffrer.
Si je suis le maître d'œuvre du travail, je n'oublie pas pour autant les nombreux concours, directs ou indirects, dont j'ai bénéficié au cours d'une élaboration qui s'est étirée sur plusieurs dizaines d'années.
Je dirai notamment tout ce que je dois à MM. Jean Prinet, conservateur en chef, et Patrice Caillot, conservateur du département des périodiques à la Bibliothèque nationale, pour l'établissement de la bibliographie.
Je dirai combien utile me fut la relecture et l'annotation de certains chapitres par des participants au mouvement qui, de ce fait, en avaient une connaissance intérieure.
Je me permettrai enfin de rappeler ici le nom de M. le Doyen Pierre Renouvin, membre de l'Institut, qui guida mes premiers pas d'historien. Les leçons et les conseils qu'il me prodigua ont depuis lors constamment inspiré mes recherches et mes travaux. Je tiens à lui exprimer ma déférente reconnaissance.
I.
Naissance d’un mouvement
1.
De quelques précisions nécessaires
Le terme «anarchie» et les mots de la même famille — anarchisme, anarchiste, etc. — viennent du grec. Jusqu'au milieu du XVIIe siècle ils sont très peu usités en français. Le Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe de F. Godefroy1 ne donne qu’«anarchique» et «anarchie», ce dernier synonyme de «désordre produit dans un État par l'absence de gouvernement ou par l'impuissance de ceux qui gouvernent».2 Aucun d'eux ne figure dans le Dictionnaire historique de l'ancien langage françois ou glossaire de la langue française depuis son origine jusqu'au siècle de Louis XIV de La Curne de Sainte-Palaye3 ni dans le Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle de E. Huguet.4
Par la suite, leur emploi devient de plus en plus courant. Bossuet, Voltaire, les orateurs révolutionnaires Mirabeau, Vergniaud, Madame de Staël, Royer-Collard les emploient fréquemment,5 mais il convient de remarquer que leur sens n'est pas fixé et F. Brunot signale dans le tome 9 de l'Histoire de la langue française des origines à 1900 que sous la Révolution et l'Empire ils n'ont encore qu'une valeur affective. Il note par exemple à propos d'«anarchie» : «Il semble tout d'abord, en raison du sens que ce mot a pris de nos jours, se rapporter à un programme, négatif peut-être, mais arrêté [...]. En réalité, des deux côtés on jette ce mot à tort et à travers à tout le monde [...]. Les mots opposés, “contre-anarchique”, “contre-anarchiste”, n'ont pas un sens plus déterminé»,6 et F. Brunot cite à l'appui de son affirmation un message du Directoire du 13 floréal an VI, Journal des Débats, à cette date, page 158 : «Par “anarchistes”, le Directoire exécutif entend ces hommes couverts de crimes, entachés de sang et engraissés de rapines, ennemis des lois qu'ils n'ont pas faites et de tout gouvernement où ils ne gouvernent pas, prêchent la liberté et pratiquent le despotisme, parlent de fraternité et égorgent leurs frères, et se targuent de désintéressement en partageant leurs dépouilles : tyrans, esclaves, adulateurs serviles du dominateur adroit qui les subjugue, capables en un mot de tous les excès, de toutes les bassesses, et de tous les crimes.»
F. Brunot conclut avec raison : «Rien n'est plus loin d'une définition que cette diatribe contre les terroristes.»7
P.-J. Proudhon, le premier, en 1840, donne au mot anarchie un sens précis, celui d'état sociétaire harmonieux résultant naturellement de la suppression de tout appareil gouvernemental... Il n'existait pas pour autant, à l'époque de Proudhon, de «mouvement» anarchiste — nous entendons par ce terme l'action collective ou individuelle d'êtres qu'une idéologie déterminée a conduits à se grouper sous les formes les plus variées — et il faudra attendre la formation de la Première Internationale pour voir naître, par suite du conflit qui opposera «autoritaires» et «anti-autoritaires», les premiers groupes anarchistes en esprit sinon en titre.
Les «antiautoritaires», en effet, ne prirent pas immédiatement l'étiquette d'anarchistes.
Par réaction contre ce qu'ils appelaient le communisme autoritaire de Marx, Bakounine et ses amis s'intitulèrent tout d'abord «collectivistes». Ils déclarèrent que «par opposition au communisme autoritaire, ils désigneraient sous ce nom de “collectivisme” un communisme non autoritaire, fédéraliste ou anarchiste. En se dénommant collectivistes, ils s'affirmaient avant tout antiautoritaires : ils ne voulaient pas préjuger la forme que prendrait la consommation dans une société qui accomplirait l'expropriation».8
Bakounine au Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté — septembre 1868 — expliqua pourquoi il se déclarait collectiviste et anticommuniste : «Parce que je demande l'égalisation économique et sociale des classes et des individus, parce que, avec le congrès des travailleurs de Bruxelles, je me suis déclaré partisan de la propriété collective, on m'a reproché d'être communiste. Quelle différence m'a-t-on dit, faites-vous entre le communisme et la collectivité ? [le collectivisme — note de James Guillaume]. Je suis étonné, vraiment, que M. Chaudey ne la comprenne pas, cette différence, lui l'exécuteur testamentaire de Proudhon. Je déteste le communisme, parce qu'il est la négation de la liberté et que je ne puis concevoir rien d'humain sans liberté. Je ne suis point communiste parce que le communisme concentre et fait absorber toutes les puissances de la société dans l'État, parce qu'il aboutit nécessairement à la centralisation de la propriété entre les mains de l'État, tandis que moi, je veux l'abolition de l'État, l'extirpation radicale de ce principe de l'autorité et de la tutelle de l'État, qui, sous le prétexte de moraliser et de civiliser les hommes, les a jusqu'à ce jour asservis, opprimés, exploités et dépravés. Je veux l'organisation de la société et de la propriété collective ou sociale de bas en haut, par la voie de la libre association, et non du haut en bas par le moyen de quelque autorité que ce soit. Voulant l'abolition de l'État, je veux l'abolition de la propriété individuellement héréditaire, qui n'est qu'une institution de l'État, une conséquence même du principe de l'État. Voilà dans quel sens je suis collectiviste et pas du tout communiste.»9
Première étape par conséquent : les communistes, au cours de la Première Internationale, sont les socialistes marxistes : quant aux collectivistes, ce sont les socialistes de tendance anarchiste. Collectivistes, ou encore, et indifféremment, fédéralistes, antiautoritaires ou antiétatistes, car le mot an-archie (c'est ainsi qu'on l'écrivait alors) semblait trop rattacher le «parti» aux proudhoniens dont l'Internationale combattait à ce moment les idées de réformisme économique.10
En 1876 — alors que la scission entre marxistes et bakouninistes est accomplie depuis quatre années déjà — les membres de la Fédération jurassienne estiment encore impropre le terme «anarchiste» qu'emploient certains d'entre eux: «Les mots d'anarchie et d'anarchistes sont, à nos yeux et ceux de beaucoup de nos amis, des termes qu'on devrait renoncer à employer, parce qu'ils n'expriment qu'une idée négative sans indiquer aucune théorie positive, et qu'ils prêtent à des équivoques fâcheuses. Aucun “programme anarchique” n'a jamais été formulé, à notre connaissance, il ne peut donc y avoir, au sujet d'une chose qui n'existe pas, une divergence entre les Jurassiens et les Italiens, entre les Espagnols et les Russes. Mais il existe une théorie collectiviste, formulée dans les congrès de l'Internationale, et c'est à celle-là que nous nous rattachons, tout comme nos amis de Belgique, de France, d'Espagne, d'Italie et de Russie.»11
A partir de 1876-1877, comme le signale Gabriel Deville dans l'introduction
de son livre Le Capital de Marx,12
retournement de situation, en France et en Belgique du moins. Les disciples
de Bakounine s'intitulent communistes-anarchistes ou communistes-libertaires,13
tandis que les guesdistes s'affirment collectivistes. En Espagne toutefois,
les anarchistes continuèrent à user du terme «collectivisme»,
mais ils ne précisaient par là que le caractère collectif
qu'ils entendaient donner à la propriété des instruments
de travail, laissant indéfini le mode de répartition.14
Ces premières données établies, il apparaît souhaitable, avant d'exposer la pensée anarchiste, de la circonscrire et notamment d'en fixer les limites aussi exactement que possible par rapport aux autres courants socialistes.
Or, sans vouloir schématiser abusivement, on peut dire, avec Daniel Halévy, que «dès l'origine du mouvement socialiste (ce terme général pouvant s'appliquer à toutes les tendances), deux courants, l'un autoritaire, l'autre libertaire, sont sensibles».15
Kropotkine, d'ailleurs, confirme cette façon de voir: «Sous le nom de socialisme en général, un immense mouvement d'idées s'est accompli dans le courant de notre siècle, en commençant par Babeuf, Saint-Simon, Robert Owen et Proudhon, qui formulèrent les courants dominants du socialisme, et ensuite par leurs nombreux continuateurs français (Considerant, Pierre Leroux, Louis Blanc), allemands (Marx, Engels), russes (Tchernychevsky, Bakounine), etc. Ces idées, en se précisant, engendraient deux courants principaux : le communisme autoritaire et le communisme anarchiste, ainsi qu'un certain nombre d'écoles intermédiaires, cherchant des compromis tels que l'État seul capitaliste, le collectivisme, la coopération.»16
Nous voici donc en présence de deux courants de la pensée socialiste. Vers 1880, à un moment où le sens des mots s'est fixé — momentanément du moins — il est possible de tenter un essai de classification.
Deux sous-tendances existent au sein du courant «autoritaire» : un communisme incomplet que nous appellerons socialisme ou collectivisme, et un communisme total. On peut les définir ainsi : «Le collectivisme est le système social dans lequel la propriété est abolie quant aux moyens de production, mais conservée quant aux objets de consommation, grâce à la fiction du salaire. Le communisme est le système social dans lequel la propriété est abolie quant aux moyens de production, et subordonnée, quand aux objets de consommation à la réalité des besoins... On peut encore dire que le communisme réalise la confusion absolue des efforts producteurs et des besoins consommateurs, tandis que le collectivisme, semblable en cela au capitalisme, subordonne les seconds aux premiers.»17
Par ailleurs, un deuxième courant communiste mais «antiautoritaire», libertaire, anarchiste se développe en France à cette époque.
Quelle différence sépare le communisme de Marx et de Lénine du communisme anarchiste, c'est ce qu'il nous reste à examiner.18
Constatons tout d'abord que communistes et anarchistes sont d'accord sur le but à atteindre. L'identité de vues de Lénine et de Kropotkine est, à cet égard, très nette.
Lénine : «Le prolétariat n'a besoin de l'État que pour un temps. Sur la suppression de l'État, comme but, nous sommes complètement d'accord avec les anarchistes.»19
Kropotkine : «On peut dire que toutes [les fractions socialistes] par la parole de leurs penseurs, reconnaissent, pour point de mire, le communisme libertaire. Le reste, de leur propre aveu, ne serait qu'étapes intermédiaires.»20
C'est sur la question de l'État et de son rôle que prend naissance le conflit essentiel. Pour les marxistes, les révolutionnaires doivent conquérir le pouvoir politique puis briser la machine de l'État bourgeois ; le prolétariat étant constitué en «classe régnante»21 et les classes antagonistes s'éteignant peu à peu, la démocratie s'élargira jusqu'au complet dépérissement de l'État prolétarien, «forme de l'État évoluant vers le non-État».22 Pour les anarchistes, l'État n'est et ne peut être qu'un instrument d'oppression qu'il faut détruire immédiatement et radicalement comme auteur de tous nos maux.
Communistes et anarchistes sont donc opposés sur les moyens à employer après la révolution pour parvenir à la société sans classes ; tout en adressant dans l'ensemble les mêmes critiques à l’organisation sociale ils s'opposent également sur la cause du mal : «L'élément socialiste autoritaire voit cette origine dans le principe de “propriété individuelle” ; l'élément libertaire le découvre dans le principe d'autorité.»23
Communistes et anarchistes ne sont pas davantage d'accord sur les moyens d'action à mettre en œuvre et sur la tactique à suivre et nous aurons à traiter ces questions en détail au cours de notre étude.
Il est clair dès à présent que l'anarchisme constitue
une famille particulière au sein du socialisme. Nous allons essayer
de la définir.24
Rien de plus simple que l'anarchie si l'on en juge par quelques formules empruntées ici et là aux plus grands des penseurs libertaires, formules qui prétendent condenser toute la doctrine en une phrase, voire en un mot :
Malatesta : «Nous proclamons la maxime Fais ce que veux et nous résumons pour ainsi dire en elle notre programme, parce que... dans une société sans gouvernement et sans propriété, “chacun voudra ce qu'il devra”.»25
S. Faure : «Le principe d'Autorité, voilà le Mal. Le principe de Liberté, voilà le Remède ! résume admirablement toute la doctrine anarchiste.»26
S. Faure: «La doctrine anarchiste se résume en un seul mot : Liberté.»27
Et pourtant, pour reprendre une expression du Groupe des étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes, «peu de mots ont été employés par des individus de tendances plus diverses, dans des cas plus nombreux, pour désigner autant de choses».28
Pourquoi cela ? Si nous comparons anarchisme et marxisme par exemple, nous constatons, en ce qui concerne le second de ces deux courants fondamentaux du socialisme, une certaine unité de doctrine. En dépit du mécanisme d'un Guesde, de l'idéalisme d'un Jaurès, en dépit aussi des tentatives «révisionnistes» d'un Bernstein ou d'un Kautsky, on ne peut qu'être frappé, aujourd'hui encore, de la cohésion, de l'unité de la doctrine élaborée il y a quelque cent ans par Marx et son ami Engels, repensée et développée par Lénine. L'anarchisme, au contraire, varie dans l'espace et dans le temps et la doctrine est fluide, insaisissable, synthétiquement difficile à définir.
La raison essentielle réside avant tout dans ce grand principe de liberté qui, suivant certains, peut, à lui seul, résumer la doctrine. Une première conséquence découle de ce principe : chaque anarchiste se juge qualifié pour repenser la doctrine sans en référer à tel théoricien pourtant célèbre à plus d'un titre. Comme le remarque Kropotkine : «Dans les conversations sur l'anarchisme [...] je n'ai jamais entendu dire “Bakounine a dit cela” ou “Bakounine pense ainsi”, comme si un pareil argument pouvait clore la discussion. Ses écrits et ses paroles n'avaient pas force de loi, comme c'est malheureusement souvent le cas dans les partis politiques. Dans toutes les questions où l'intelligence juge en dernier ressort, chacun apportait dans la discussion ses arguments personnels.»29
Kropotkine n'est pas seul à penser ainsi et J. Grave écrit par exemple : «Une unité de vues est irréalisable ; ensuite, elle serait funeste, parce que ce serait l'immobilité.»30
Chaque anarchiste voulant ainsi apporter sa pierre à l'édifice,
la bibliographie de l'anarchie est d'une ampleur et d'une variété
déconcertantes.31
Tous les théoriciens libertaires sont d'accord sur le sens général à accorder au mot anarchie. Que l'on se réfère aux uns ou aux autres, l'anarchie est un état social où a disparu toute autorité.32 Cette notion est extrêmement importante, et nous avons là le critérium qui permet de distinguer l'anarchiste de tous ses frères en socialisme.33
«Quiconque nie l'autorité et la combat est anarchiste», ainsi s'exprime S. Faure dans l'Encyclopédie anarchiste.34
Mais cette autorité, quelle est-elle ? Ne risque-t-on pas, à la combattre, de ressembler à Don Quichotte attaquant ses moulins ? Point du tout, réplique S. Faure : «Dans la société actuelle l'autorité revêt trois formes principales engendrant trois groupes de contraintes : 1. la forme politique: l'État ; 2. la forme économique : le capital35; 3. la forme morale : la religion.»36
Voici donc l'essentiel de la doctrine anarchiste dans sa partie négative : détruire l'autorité sous sa triple manifestation : État, capital, religion.
C'est la lutte contre l'État qui constitue le grand but libertaire. Les anarchistes considèrent en effet l'État comme une des formes les plus virulentes de l'autorité. De plus ils ont été amenés à accentuer leur lutte dans ce sens afin de mieux se différencier des marxistes qui veulent d'abord s'emparer de l'État pour accélérer ensuite son dépérissement et sa disparition. Ce point de vue a été souligné par Bakounine : «Les communistes croient devoir organiser les forces ouvrières pour s'emparer de la puissance politique des États. Les socialistes révolutionnaires s'organisent en vue de la destruction, ou, si l'on veut un mot plus poli, en vue de la liquidation des États.»37
Ainsi l'économie, qui est essentielle pour les marxistes, n'est, pour les anarchistes, qu'un des domaines — important mais non unique — où s'exerce l'autoritarisme. Par suite, la lutte contre le capital et la propriété n'occupe pas chez ces derniers la place prédominante qu'elle détient chez les disciples de Marx.
L'autorité détruite, quelle société édifieront les anarchistes ? Autrement dit, quelle est la partie constructive de leur programme ?
Bien-être et liberté sont les deux objectifs libertaires.
Et «ce “bien-être”, [...] c'est le communisme»,
«cette liberté [...] c'est le communisme libertaire»,38
dit S. Faure, et Cafiero, compagnon de lutte de Bakounine, a défini
ainsi les grandes lignes suivant lesquelles s'édifiera la société
anarchiste : «... Pleine et entière liberté de l'individu
qui, librement poussé seulement par ses besoins, par ses goûts
et ses sympathies, se réunit à d'autres individus dans le
groupe ou dans l'association ; libre développement de l'association
qui se fédère avec d'autres dans la commune ou dans le quartier
; libre développement des communes qui se fédèrent
dans la région et ainsi de suite : les régions dans la nation
; les nations dans l’humanité... Le communisme actuellement, c'est
encore l'attaque, ce n'est pas la destruction de l'autorité, mais
c'est la prise de possession, au nom de toute l'humanité, de toute
la richesse existant sur le globe. Dans la société future,
le communisme sera la jouissance de toute la richesse existante, par tous
les hommes et selon le principe : De chacun selon ses facultés,
à chacun selon ses besoins, c'est-à-dire: De chacun
et à chacun suivant sa volonté.»39
2.
L'esprit «libertaire» à travers les âges
Notre ouvrage se limitera, selon le titre que nous avons choisi, à l'histoire du «mouvement» anarchiste — nous avons défini l'expression40 — depuis sa naissance, à l'occasion des conflits internes qui ruinèrent la Première Internationale, jusqu'à nos jours. On ne saurait donc trouver ici une étude de l'esprit «antiautoritaire» à travers l'histoire de l'humanité ni une recherche de la filiation idéologique de l'anarchisme proudhonien ou bakouninien. Nous nous bornerons à signaler — d'après les théoriciens anarchistes — les manifestations les plus importantes de l'esprit libertaire41 antérieurement à l'époque qui nous occupe.
Les anarchistes estiment que leur doctrine est si conforme aux aspirations
fondamentales de l'homme que de tout temps les peuples luttèrent
dans ce sens.42 Max Nettlau et Élisée
Reclus, Jean Grave et Sébastien Faure, Bakounine et Kropotkine sont
d'accord sur ce point.43 Kropotkine
pense même que cette aspiration à la liberté est si
vitale chez l'homme qu'elle s'est manifestée de façon cyclique
dans l'histoire de l'humanité. Et c'est ainsi que, dans une synthèse
audacieuse, il a prétendu retracer le développement des civilisations,
chacune d'elles s'épanouissant dans la mesure où la liberté
présidait aux rapports sociaux. Mais inéluctablement l'État
est venu et chaque fois ce fut la mort. Aujourd'hui nous nous trouvons
en face du même dilemme : ou nous subirons l'oppression asphyxiante
de l'État et ce sera la mort, ou nous irons vers l'anarchie, vers
la jeunesse, vers la vie.44
Selon Kropotkine on trouve des idées anarchistes dès l'antiquité chez Lao Tsé en Chine et chez les Grecs : Aristippe et les Cyniques. En ce qui concerne Zénon, il écrit que «ses expressions mêmes ressemblaient, à ce qu'il paraît, d'une manière frappante à celles qu'emploient aujourd'hui les anarchistes».45 L'historien libertaire Nettlau a consacré dans son livre au titre poétique Der Vorfrühling der Anarchie46vingt-cinq chapitres à l'étude des origines de la pensée anarchiste. Sur ces vingt-cinq chapitres, trois sont réservés aux précurseurs de Rabelais, et notre historien cite les noms de Zénon, de Carpocrate et l'école des stoïciens.
Ainsi, l'esprit libertaire serait inhérent à l'homme et
ses premières manifestations écrites remonteraient à
400 ou 600 ans avant Jésus-Christ.
Avec la doctrine de Jésus, les anarchistes en général,
et les anarchistes chrétiens en particulier, se découvrent
une certaine parenté. Kropotkine n'hésite pas à proclamer
que «dans le mouvement chrétien qui se fit en Judée,
sous Auguste — contre la loi romaine, contre l'État romain et la
moralité ou plutôt l'immoralité de l'époque
— il y eut incontestablement des éléments sérieux
d'anarchie».47 Et un anarchiste
selon Tolstoï, G. Lechartier, affirmait au cours d'une conférence
: «Le véritable fondateur de l'anarchie fut Jésus-Christ
et [...] la première société anarchiste fut celle
des apôtres.» Il ajoutait : «L'idéal évangélique,
l'idéal du Christ est non seulement semblable mais identique à
l'idéal anarchiste.»48
«A travers l'histoire de notre civilisation, dit Kropotkine, deux traditions, deux tendances opposées se sont trouvées en présence, la tradition romaine et la tradition populaire ; la tradition impériale et la tradition fédéraliste ; la tradition autoritaire et la tradition libertaire.»49 Et c'est ainsi que du Xe au XVIe siècle, par toute l'Europe, la tendance libertaire s'est souvent manifestée. Ici et là surgissaient des groupements à tendance mystique où une sorte de communisme chrétien était pratiqué. Telles étaient par exemple les confréries communistes de Moravie. Les mouvements religieux du siècle en Arménie, des Hussites en Bohême au XVe, des anabaptistes en Allemagne au XVIe, s'inspirèrent très souvent de principes libertaires. En France même — Xe et XIe siècles — se produisit, sous l'initiative créatrice des masses populaires, une émancipation des villages et des places de marché fortifiées qui commencèrent à se libérer du joug des seigneurs et préparèrent lentement la future organisation de la cité.50
Le XVIe siècle, par contre, vit surgir l'État, «triple alliance, enfin constituée, du chef militaire, du juge romain et du prêtre»,51 et désormais, ce fut la lutte sans merci du pouvoir naissant contre les villes libres et leurs fédérations. Cette lutte se poursuivit pendant des siècles et «l'appropriation personnelle des terres, jadis communales, se trouva presque achevée dans l'Europe occidentale vers les années cinquante du XIXe siècle.»52 Cette appropriation personnelle des terres traduisait dans un domaine particulier le triomphe du principe d'autorité. Et c'est pourquoi Kropotkine se jugeait fondé à poser à notre civilisation le dilemme : la mort par l'étouffement ou le renouveau par l'anarchie.
A partir du XVIe siècle et durant les trois siècles qui nous séparent alors de la Révolution française, certains penseurs se font remarquer par leurs écrits qui présenteraient une parenté avec les doctrines anarchistes. Au XVIe siècle nous citerons Rabelais, que tous les anarchistes ont revendiqué comme leur ancêtre,53 et La Boétie, célébré par plus d'un antiautoritaire comme un précurseur «et un fameux».54
Le XVIIe siècle fut peu favorable
aux audaces de pensée, et cependant certains ont trouvé à
glaner chez La Fontaine, voire chez Bossuet, quelque phrase ou expression
à tendance libertaire. Le siècle suivant, par contre, est
justement célèbre pour ses idées révolutionnaires,
et Kropotkine note à ce sujet: «Lorsque la philosophie du
XVIIIe siècle rompit enfin avec
la tradition religieuse et chercha son appui dans la science, dans la raison,
contre le préjugé poltron, elle fut encore anarchiste. A
ses débuts, elle énonça les principes qui font, aujourd'hui,
le fondement de nos idées.»55
Et l'un cite Voltaire et l'autre Diderot, un troisième déclare
enfin : «Il faudrait un volume pour rappeler les noms de ceux qui,
à un point de vue ou à un autre, ont contribué à
ébranler la foi en l'État et en l'Église.»56
A noter toutefois que Rousseau ne fut pas en honneur chez les libertaires,
et Bakounine notamment l'a traité d'«écrivain le plus
malfaisant du siècle passé»,57
voyant en lui un précurseur des Jacobins, un étatiste, un
autoritaire,58 en un mot, un ennemi
de la liberté.
P. Kropotkine a consacré un gros volume à la Révolution française,59 et nous essaierons de dégager en quoi certains révolutionnaires de 89 peuvent être considérés, selon lui, comme des précurseurs anarchistes.
Kropotkine voit dans les communes populaires — commune des paysans et, dans les villes, commune municipale — «l'âme de la Grande Révolution». Il prend soin de noter la différence qui sépare ces communes de nos corps municipaux modernes avec leurs électeurs qui se passionnent quelques jours pendant les élections pour ensuite retomber dans leur apathie première et se désintéresser des affaires publiques. Selon lui, les communes révolutionnaires, et spécialement la Commune de Paris avec ses districts et ses sections, donnent l'exemple d'un peuple se gouvernant lui-même directement, sans intermédiaires et sans maître, et il considère la commune comme un organe d'administration municipale édifié de bas en haut et issu révolutionnairement de l'initiative populaire. «On voit ainsi que les principes anarchistes qu'exprima quelques années plus tard Godwin en Angleterre datent déjà de 1789, et qu'ils ont leur origine, non dans des spéculations théoriques, mais dans les faits de la Grande Révolution ».60
Analysant certains actes essentiels de la Révolution de 89, Kropotkine essaie de discerner quels sont ceux qui portent la marque de l'initiative populaire. En ce qui concerne la liquidation des biens du clergé par exemple, il a jugé que c'était là un acte capital dans lequel on pouvait voir une influence des districts, qui servirent d'intermédiaire entre le peuple et l'Assemblée nationale pour l'achat de ces biens. Et il conclut : «En agissant de cette façon — et les libertaires aujourd'hui feraient de même — les districts de Paris posaient les bases d'une nouvelle organisation libertaire de la société.»61 Il insiste également sur certaines idées des Enragés, qui voulaient communaliser et nationaliser le commerce et organiser l'échange des produits au prix de revient, «idée dont s'inspirèrent plus tard Fourier Godwin, Robert Owen, Proudhon et leurs continuateurs socialistes.»62
Il est impossible de passer en revue toutes les idées, tous les actes qui, selon Kropotkine, traduisirent durant cette période un épanouissement de la conscience libertaire des hommes. Reprenons simplement ses conclusions pour souligner l'importance qu'il attacha à la Révolution française : «Il y a filiation directe depuis les Enragés de 1793 et le Babeuf de 1795 jusqu'à l'Internationale.»63
Et encore : «Ce qu'on apprend aujourd'hui en étudiant la Grande Révolution, c'est qu'elle fut la source de toutes les conceptions communistes, anarchistes et socialistes de notre époque.»64
Il n'y a d'ailleurs pas là une vue personnelle de Kropotkine ; Proudhon65 et J. Grave66 ont cru, eux aussi, déceler des tendances libertaires chez certains participants de la Grande Révolution, les mêmes que ceux signalés déjà par Kropotkine.
Avant d'aborder le XIXe siècle, époque où s'élabore le mouvement anarchiste proprement dit, il convient encore de dire un mot d'un théoricien anglais, relativement peu connu en France, mais que les anarchistes considèrent à plus d'un titre comme un de leurs grands penseurs, William Godwin, dont Kropotkine a pu dire qu'il était «le premier théoricien du socialisme sans gouvernement, c'est-à-dire de l'anarchie», tandis que Babeuf se présentait, deux années plus tard, en 1795, «comme le premier théoricien du socialisme centralisé, du socialisme d'État».67
William Godwin a vécu de 1756 à 1836, et les deux volumes qu'il publia à Londres en 179368 contiennent les principes politiques et économiques de l'anarchie, bien que Godwin n'appelle pas anarchisme sa doctrine. Nous n'insisterons pas cependant, car l'influence de Godwin sur l'élaboration de l'idéologie anarchiste en général, et sur l'histoire du mouvement anarchiste français en particulier, peut être tenue pour négligeable. Après lui, notons pour terminer — et déjà nous pénétrons dans le XIXe siècle — Fourier «précurseur de l’anarchie»,69 qui, avec Saint-Simon et Robert Owen, sont «les trois fondateurs du socialisme moderne dans ses trois écoles principales»,70 A. Bellegarrigue, E. Cœurderoy, J. Déjacque, etc.,71 et nous arrivons ainsi à celui qui doit être considéré comme le créateur de la doctrine anarchiste : Pierre-Joseph Proudhon.
3.
Le père de l’anarchie, Pierre-Joseph Proudhon
Il n'entre pas dans nos intentions de procéder à une analyse complète de la doctrine proudhonienne. Notre travail est plus limité. Nous essaierons simplement de montrer dans quelle mesure Proudhon est le père de l'anarchisme. Auparavant, toutefois, il nous semble nécessaire de souligner combien ce penseur est varié, nuancé, contradictoire même. «Il est peu de thèses qu'on ne puisse, en cherchant bien, étayer d'un de ses aphorismes», constate C. Bouglé.72 Et le fait est que les groupements les plus divers ont fait appel à son patronage. Indépendamment des anarchistes, certains monarchistes, des syndicalistes ont pu se réclamer — à tort ou à raison — de Proudhon, et ses écrits, sa personne même ont été diversement et contradictoirement interprétés.
Sa personne ? Mais il n'est pas deux commentateurs qui soient d'accord ! Pour Marx il est tour à tour «prolétaire, ouvrier» et «petit-bourgeois»,73 pour Cuvillier c'est indiscutablement un rural.74 Maxime Leroy75 voit en lui un prolétaire doublé d'un bourgeois ou d'un artisan. Édouard Dolléans pense qu'il fut «paysan et ouvrier»,76 et Bouglé77 s'en tire élégamment en déclarant qu'il est peuple.78
Quant à ses écrits et à ses théories, c'est devenu un lieu commun d'en souligner les contradictions.79 Nous nous bornerons à en donner quelques exemples.
Matérialiste ou idéaliste ? Que fut Proudhon ? Après avoir déclaré que «l'association, la morale, les rapports économiques» doivent être étudiés «objectivement dans les choses»,80 il prétendit «échapper au reproche de matérialisme en affirmant que «les faits ne sont point matière [...] mais manifestations visibles d'idées invisibles.»81
Dans un autre domaine, il est devenu classique de montrer que celui qui s'écria un jour : «La propriété, c'est le vol»82 ou encore : «La propriété est le droit de jouir et de disposer à son gré du bien d'autrui»,83 fut également celui qui défendit, avec sincérité d'ailleurs, cette même propriété dans laquelle il voyait un contre-poids au despotique pouvoir de l'État, une garantie de la liberté individuelle.84
Nous pourrions poursuivre. En matière de religion, l'état
d'âme de Proudhon n'est-il pas une énigme puisque le même
homme qui déclara : «Dieu, c'est le mal», estimait également
que la femme qui prie est sublime et faisait élever chrétiennement
ses filles...
La pensée proudhonienne est donc changeante, complexe, nous ne disons pas forcément contradictoire — la position prise par Proudhon à l'égard de la propriété par exemple est parfaitement logique85 — et, en ce qui concerne son caractère «anarchiste» il est possible de noter une certaine évolution. Les années 1850-1855 marquent la pointe extrême de l'anarchisme de Proudhon. Par la suite, sous la double influence des événements extérieurs — guerres de Crimée et d'Italie — et de l'impasse à laquelle il s'est heurté dans la construction de son socialisme de l'échange — échec de la Banque du peuple et du Projet d'exposition perpétuelle — Proudhon, tout en insistant comme précédemment sur le caractère économique de la révolution indispensable, se montre cependant moins absolu dans sa négation de l'État et accorde plus d'importance au problème politique.
Cette réserve faite, il nous semble juste de considérer
l'œuvre proudhonienne, par sa nature comme par l'influence qu'elle exerça,
comme la première expression de la doctrine anarchiste.
Proudhon a lui-même déclaré «je suis anarchiste»86
et donné le nom
d'«anarchie» à ce qu'il estime être l'organisation
sociale idéale.87
«Anarchiste», «anarchie» pourraient cependant n'être que des mots. Il n'en est rien, et l'œuvre proudhonienne est dominée par les deux principes que nous avons donnés comme étant ceux de l'anarchie : principe négatif, lutte contre l'autorité sous sa triple forme politique, économique et morale ; principe positif, lutte pour la liberté et pour le bien-être. En un mot, si Proudhon déborde sans doute le cadre de l'anarchie, du moins peut-on dire que toute l'anarchie est, dans son essence, contenue dans son œuvre.
Essayons tout d'abord de donner un schéma à la fois simple et exact de la doctrine proudhonienne. Partout règne le régime détestable de l'autorité. Ce régime s'exprime par la centralisation sur le plan politique, par l'exploitation et la concurrence sur le plan économique. Destruam et ædificabo. Que je détruise et, par ce fait même, je construirai. Sapons donc l'autorité et, sur ses ruines, s'édifiera une société de liberté et de bien-être. Liberté sur le plan politique par le fédéralisme, bien-être sur le plan économique par le mutuellisme. L'essentiel du Proudhon que nous étudions tient dans ces quelques lignes.
Pour lui, «le vrai problème à résoudre n'est pas en réalité le problème politique, c'est le problème économique»88 et «l'unité constitutive de la société est l'atelier».89
Prédominance donc, et nettement marquée, de l'économique sur le politique. L'État politique doit disparaître. «Fondre, immerger et faire disparaître le système politique ou gouvernemental dans le système économique, en réduisant, simplifiant, décentralisant, supprimant l'un après l'autre tous les rouages de cette grande machine qui a nom le gouvernement ou l'État»,90 tel est le but à atteindre.
Dès lors, par suite de cette absorption du politique par l'économique, de cette réduction des fonctions politiques aux fonctions industrielles, l'ordre social résultant du seul fait des transactions et des échanges, «chacun alors pourrait se dire autocrate de lui-même.»91
Pénétrons plus avant la pensée proudhonienne. Notre théoricien s'élève avec force contre toute autorité dans laquelle il voit un instrument destructeur de son moi. «Autorité, gouvernement, pouvoir, État — ces mots désignent tous la même chose — chacun y vit le moyen d'opprimer et d'exploiter ses semblables»,92 estime Proudhon qui déclare : «Quiconque met la main sur moi pour me gouverner est un usurpateur et un tyran, je le déclare mon ennemi.»93
Le suffrage universel ne pourrait-il cependant permettre au peuple de choisir d'honnêtes représentants qui lui feraient de bonnes lois ? Proudhon proteste. «Qu'ai-je besoin de mandataires, pas plus que de représentants ? Et puisqu'il faut que je précise ma volonté, ne puis-je l'exprimer sans le secours de personne ? M'en coûtera-t-il davantage, et ne suis je pas encore plus sûr de moi que de mon avocat ?»94
Quant aux lois, il n'en veut pas. «Je n'en reconnais aucune»,95 écrit-il. «La loi de la majorité n'est pas ma loi, c'est la loi de la force ; par conséquent le gouvernement qui en résulte n'est pas mon gouvernement, c'est le gouvernement de la force.»96
La société n'a ni le droit de juger ni le droit de punir, poursuit Proudhon. «L'homme seul a le droit de se juger, et s'il se sent coupable, s'il croit que l'expiation lui est bonne, de réclamer pour soi un châtiment. La justice est un acte de la conscience, essentiellement volontaire : or la conscience ne peut être jugée, condamnée ou absoute que par elle-même.»97 Il s'ensuit donc que «l'abolition complète, immédiate, sans transition ni substitution aucune, des cours et tribunaux, est une des premières nécessités de la révolution».98
Mais enfin des réformes sont peut-être possibles et il n'est pire gouvernement qui ne puisse être amendé. Erreur, erreur, proclame Proudhon. Toute réforme est impossible,99 car «de toutes les réformes que sollicite la société en détresse, aucune n'est de la compétence du pouvoir ; aucune ne peut être par lui réalisée, parce que l'essence du pouvoir y répugne, et qu'il n'est pas donné à l'homme d'unir ce que Dieu a divisé.»100
Et nous voudrions, pour en finir avec cette virulente critique de l'autorité,
citer la page où Proudhon, dans un lyrisme véhément,
dénonce les conséquences du gouvernementarisme : «Être
GOUVERNÉ, c'est être gardé à vue, inspecté,
espionné, dirigé, légiféré, réglementé,
parqué, endoctriné, prêché, contrôlé,
estimé, apprécié, censuré, commandé,
par des êtres qui n'ont ni le titre, ni la science, ni la vertu...
Être GOUVERNÉ, c'est être, à chaque opération,
à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré,
recensé, tarifé, timbré, toisé, coté,
cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé,
admonesté, empêché, réformé, redressé,
corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique,
et au nom de l'intérêt général, être mis
à contribution, exercé, rançonné, exploité,
monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié,
volé ; puis, à la moindre résistance, au premier mot
de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé,
traqué, houspillé, assommé, désarmé,
garotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé,
condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi,
et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré.
Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa
morale ! Et dire qu'il y a parmi nous des démocrates qui prétendent
que le gouvernement a du bon, des socialistes qui soutiennent, au nom de
la liberté, de l'égalité et de la fraternité,
cette ignominie : des prolétaires qui posent leur candidature à
la présidence de la République ! Hypocrisie !...»101
L'idée capitale, décisive, de la révolution à venir est donc la suivante : «PLUS D'AUTORITÉ, ni dans l'Église, ni dans l'État, ni dans la terre, ni dans l'argent.»102 L'idéal de justice absolue, qui est celui de Proudhon, comporte égalité et liberté. L'égalité se réalisera par le mutuellisme, la liberté par le fédéralisme et nous aurons ainsi un état que l'on pourra appeler anarchique. «Dans une simple synonymie [fédéralisme et mutuellisme] nous est donnée la révolution tout entière, politique et économique...»103
Proudhon envisage d'ailleurs une vie sociétaire complexe et étendue. Dans son fédéralisme qui est sa théorie des rapports humains la loi autoritaire va faire place au contrat conçu librement par une volonté libre.104 Rousseau, auquel on pense immédiatement, «n'a rien compris au contrat social».105 En effet, «le contrat social d'après Rousseau, n'est autre chose que l'alliance offensive et défensive de ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas.»106
Qu'est donc ce contrat social que préconise Proudhon? «Le contrat social est l'acte suprême par lequel chaque citoyen engage à la société son amour, son intelligence, son travail, ses services, ses produits, ses biens, en retour de l'affection, des idées, travaux produits, services et biens de ses semblables : la mesure du droit pour chacun étant déterminée toujours par l'importance de son apport, et le recouvrement exigible au fur et à mesure des livraisons... Le contrat social doit être librement débattu, individuellement consenti, signé, manu propria, par tous ceux qui y participent... Le contrat social est de l'essence du contrat commutatif : non seulement il laisse le contractant libre, il ajoute à sa liberté, non seulement il lui laisse l'intégralité de ses biens, il ajoute à sa propriété ; il ne prescrit rien à son travail, il ne porte que sur les échanges... Tel doit être, d'après les définitions du droit et la pratique universelle, le contrat social.»107
Ce contrat, au lieu d'être social, peut être fédéral.
Synallagmatique et commutatif, il est alors appelé à régir
les rapports entre particuliers, entre communes, cantons, provinces ou
États. Ce qui fait son intérêt c'est que toujours,
par un tel pacte, chacun, personne physique ou morale, se réserve
«plus de droits, de liberté, d'autorité, de propriété»108
qu'il n'en abandonne.
Transporté dans la sphère économique, le fédéralisme devient mutuellisme ou garantisme et tandis que le fédéralisme affranchissait le citoyen, le mutuellisme affranchit le producteur et le consommateur. En effet, la valeur d'échange d'une marchandise étant mesurée par la quantité de travail nécessaire pour la produire, tous les échanges pourraient être faits par une Banque nationale qui consentirait des prêts sans intérêts et accepterait en paiement les bons de travail. De la sorte, la tyrannie de l'or serait supprimée, chaque produit deviendrait monnaie courante, producteurs et consommateurs seraient associés par un acte de volonté libre. La vraie mutualité étant «celle qui donne, permet et assure service pour service, valeur pour valeur, crédit pour crédit, garantie pour garantie»,109 la société comprendra «des paysans maîtres enfin du sol qu'ils cultivent...», «des myriades de petits fabricants, artisans, marchands...», enfin «les compagnies ouvrières».110 Le but de ces compagnies ouvrières sera de fournir à la société les produits et services demandés «au prix le plus près du revient». Les ouvriers seront des associés avec «un droits indivis dans la propriété de la compagnie», ils auront la possibilité «d'en remplir tous les grades» et de ce fait devront posséder «une aptitude encyclopédique», ils participeront enfin aux bénéfices et chacun sera «libre de quitter à volonté l'association.»111
On reconnaît là l'idée de justice chère à Proudhon, avec ses deux composantes : égalité et liberté. Certes nous sommes assez loin — et nous ne le dissimulons pas — du collectivisme d'un Bakounine ou du communisme d'un Kropotkine.112 Mais si nous remarquons que l'idée essentielle chez Proudhon est la liberté, nous voyons aussitôt que c'est en somme sur les moyens que diffèrent Proudhon et les libertaires qui le continueront. Par le fédéralisme et le mutuellisme vers la liberté dit l’un, par le fédéralisme et le communisme «antiautoritaire» vers la liberté disent les autres. L'objectif demeure le même.
Quant à savoir si, pour arriver à ses fins, Proudhon était partisan ou non de la violence, chacun connaît les textes contradictoires que l'on peut verser au dossier.113
Et nous terminerons cet exposé des idées proudhoniennes par une page qui nous paraît résumer assez bien ce qui précède :
«... Plus d'autorité, cela veut dire ce qu'on n'a jamais vu, ce qu'on n'a jamais compris, accord de l'intérêt de chacun avec l'intérêt de tous, identité de la souveraineté collective et de la souveraineté individuelle.
Plus d'autorité ! c'est-à-dire dettes payées, servitudes abolies, hypothèques levées, fermages remboursés, dépenses du culte, de la justice et de l'État supprimées ; crédit gratuit, échange égal, association libre, valeur réglée ; éducation, travail, propriété, domicile, bon marché, garantis ; plus d'antagonisme, plus de guerre, plus de centralisation, plus de gouvernements, plus de sacerdoces. N'est-ce pas la société sortie de sa sphère, marchant dans une position renversée, sens dessus dessous ?
Plus d'autorité ! c'est-à-dire encore, le contrat libre
à la place de la loi absolutiste ; la transaction volontaire au
lieu de l'arbitrage de l'État ; la justice équitable et réciproque
au lieu de la justice souveraine et distributive ; la morale rationnelle
au lieu de la morale révélée ; l'équilibre
des forces substitué à l'équilibre des pouvoirs ;
l'unité économique à la place de la centralisation
politique. Encore une fois, n'est-ce point là ce que j'oserai appeler
une conversion complète, un tour sur soi-même, une révolution
?»114
Les anarchistes qui répugnent à accepter le patronage d'une individualité, aussi illustre soit-elle, n'ont cependant pas hésité à se réclamer de Proudhon et à voir en lui le premier théoricien de leur doctrine.
Dès 1874, on trouve dans le Bulletin de la Fédération jurassienne, organe des premiers anarchistes militants après leur rupture avec Marx, la nette déclaration suivante : «L'anarchie n'est pas une invention de Bakounine, si on veut absolument lier les doctrines à des noms d'hommes, il faudrait dire l'anarchie proudhonienne, car Proudhon est le véritable père de la théorie an-archiste.»115
Par la suite tous les théoriciens libertaires, que ce soient des anarchistes-communistes comme Grave et Tcherkesoff, des anarchistes-individualistes comme V. Serge ou Benjamin R. Tucker, des anarchistes syndicalistes comme P. Besnard — et nous ne citons là que quelques noms pris au hasard — tous revendiquèrent Proudhon.116
Bakounine et Kropotkine, dont le témoignage fait autorité, ont célébré à l'envi combien ils étaient redevables à Proudhon. Le premier, en protestant de son «tendre respect [...] pour la mémoire de Proudhon»,117 voit dans l'anarchisme «le proudhonisme largement développé et poussé jusqu'à ses dernières conséquences».118 Le second, en louant les «pages admirables sur l'État et l'anarchie»,119 développées par Proudhon,120 a magnifié ce penseur «qui, sans connaître l'œuvre de Godwin, posa à nouveau les fondements de l'anarchie.»121 Mais le témoignage le plus célèbre et le plus fréquemment invoqué est certainement celui de Kropotkine au Procès de Lyon : «On m'a reproché encore d'être le père de l'anarchie. C'est trop d'honneur qu'on veut me faire. Le père de l'anarchie est l'immortel Proudhon, qui l'a exposée pour la première fois en 1848.»122
Ainsi Proudhon apparaît, par son œuvre autant que par l'hommage
qui lui fut rendu, comme le fondateur de la doctrine anarchiste.123
4.
Du mutuellisme proudhonien
au collectivisme antiétatiste
Congrès de l'A.I.T. (Association internationale des travailleurs — Première Internationale — créée le 28 septembre au meeting de Saint Martin's Hall à Londres) envisagés au point de vue des idées anarchistes communistes.124
Période mutuelliste, influence proudhonienne :
Ier Congrès : Genève,
3-8 septembre 1866
IIe Congrès : Lausanne, 2-7
septembre 1867.
Congrès de transition (du mutuellisme au collectivisme et au syndicalisme) :
IIIe Congrès : Bruxelles, 6-13 septembre 1868.
Majorité collectiviste antiautoritaire contre deux minorités proudhonienne et marxiste :
IVe Congrès : Bâle, 6-12 septembre 1869.
Congrès de scission :
Ve Congrès : La Haye, 2-7 septembre 1872.
période anarchiste, influence bakouninienne :
VIe Congrès : Genève,
1-6 septembre 1873
VIIe Congrès : Bruxelles, 7-12
septembre 1874
VIIIe Congrès : Berne, 26-29
octobre 1876
IXe Congrès : Verviers, 6-8
septembre 1877.
«Avec 1848, nous entrons dans l'ère d'action du socialisme», a dit Paul Louis.125 C'est en effet le deuxième quart du XIXe siècle qui voit se développer ligues, fédérations, associations qui visent à faire passer la lutte pour le socialisme du plan théorique au plan pratique.
La première organisation vraiment internationale, non en esprit mais par ses adhérents, est celle qui fut fondée à Londres en 1855 par les proscrits socialistes français, allemands, polonais, anglais et belges et qui dura quatre ans, soit jusqu'en 1859. Sa désagrégation puis sa dissolution furent le résultat des dissensions provoquées par certains de ses membres — anarchistes avant la lettre — qui voulaient l'abolition du comité permanent.
Ces tentatives, plus ou moins suivies de succès, attestent la volonté d'union pour l'action des membres les plus évolués de la classe ouvrière des pays de l'Europe occidentale. Cette volonté va bientôt se traduire par un acte d'une portée considérable : la fondation de l'Association internationale des travailleurs, appelée par la suite Première Internationale.
Sans faire l'historique de cette association — nous cherchons simplement
un lieu et une date : l'acte de naissance de l'anarchisme militant — il
convient d'examiner avec soin les courants de pensée qui s'y manifestèrent.126
Le Ier Congrès se tint à Genève le 3 septembre 1866. Marx n'y assista pas en personne et, en vérité, il en craignait fort les résultats. Il n'était pas sans savoir que «Messieurs les Parisiens avaient la tête pleine des phrases les plus vides de Proudhon»,127 aussi redoutait-il leurs interventions. Effectivement, les délégués français manifestèrent leur méfiance à l'égard des grèves,128 leur hostilité aux institutions étatiques, leur répugnance à voir la femme sortir de son foyer,129 toutes opinions très proudhoniennes. Néanmoins les heurts ne tirèrent pas à conséquence, et Marx put se déclarer très satisfait des résultats du congrès.130
L'acte important consista dans l'adoption des Statuts définitifs de l'Internationale. Ces statuts étaient précédés de considérants rédigés par Marx, mais une légère différence entre le texte anglais de Marx et le texte français devait être à l'origine d'une longue controverse.
Le texte parisien disait : Considérant «que, pour cette raison, [l'assujettissement du travailleur au capital] l'émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique...»
Le texte anglais comportait de plus les mots : «as a means» (comme un moyen).
Les délégués anglais votèrent sur le texte anglais de 1864, les délégués de France et de Suisse française sur le texte parisien, publié en français à Paris en 1865. Nul ne semblait avoir attaché d'importance, à ce moment, aux légères différences que présentaient ces deux textes a, note J. Guillaume.131 Ce qui est tout à fait exact. La preuve en est que, lorsque en mars 1870 les sections parisiennes voudront faire imprimer une nouvelle édition des Statuts généraux de l'Internationale, P. Robin, un ami de J. Guillaume, fera rétablir sur indication de Lafargue : «comme un simple moyen», Bakounine lui-même, dans un article intitulé «Organisation de l'Internationale», reproduit de façon identique les considérants des Statuts généraux votés par le Congrès de Genève : «Pour cette raison, l'émancipation économique des classes ouvrières est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme simple moyen.»132
Aucun des futurs bakouninistes n’attacha d'importance à ce «as a means», parce que chacun d'eux attribuait au considérant en question le même sens, que ce membre de phrase y figurât ou non. Il n'en était pas de même des «marxistes» qui, ayant souscrit au texte du Manifeste de 1847 où il est dit : «Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis prolétariens : constitution du prolétariat en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat»,133 estimaient que l'action politique constitue un moyen à ne pas négliger pour obtenir l'émancipation économique du travail.
Les anarchistes, au contraire, repousseront «toute action politique qui n'aurait point pour but immédiat et direct le triomphe des travailleurs sur le capital»,134 c'est-à-dire, en fait, toute action politique légale.
Le Ier Congrès de l'Internationale prenait donc fin sur une équivoque très grave puisque Bakounine jugeait ce considérant «la phrase décisive de tout le programme de l'Internationale».135
Un an après, le 2 septembre 1867, s'ouvre à Lausanne le
IIe Congrès de l'Internationale,
auquel assiste J. Guillaume, le Jurassien antiautoritaire. Mais si les
thèses mutuellistes et collectivistes s'affrontent à ce congrès,
si des camps antagonistes se forment — Suisses et Français mutuellistes
contre Anglais et Allemands collectivistes — aucun vote ne vient néanmoins
sanctionner ces divergences, aucune décision n'est prise.136
Certes le congrès aborde la question des rapports du politique et
de l'économique, mais une résolution votée à
l'unanimité dit dans un premier alinéa que «l'émancipation
sociale des travailleurs est inséparable de leur émancipation
politique», et ce paragraphe rallie aisément tous les suffrages.
Un deuxième alinéa, par contre, précise que «l'établissement
des libertés politiques est une mesure première d'une absolue
nécessité». Voilà qui pouvait dissiper toute
équivoque sur le «as a means» du congrès précédent.
Mais en vérité, les conceptions des futurs adversaires de
Marx étaient loin d'être claires à cette époque
et, dans ses Souvenirs, J. Guillaume reconnaît — quelle ironie
! — avoir été un des promoteurs de cette résolution.137
C'est entre le congrès de Lausanne et celui de Bruxelles que
se produit en France un événement qui va assurer au collectivisme
la majorité dans les congrès de l'Internationale. Des poursuites
commencées en décembre 1867 aboutissent fin 1868 à
la dissolution de la section parisienne de l'Internationale, sans pour
cela tarir son recrutement, au contraire, puisque de quelques centaines
de membres en 1866 elle serait passée à 245.000 en 1870.138
La commission parisienne, qui avait à sa tête Tolain, démissionne
après les premières poursuites le 19 février 1868.
Elle est remplacée par une deuxième commission dont l'existence
est éphémère, puisque ses membres sont condamnés
dès le 22 mai. Mais son chef de file est Varlin, et, avec lui, le
collectivisme antiétatiste succède au mutuellisme, personnifié
par Tolain. C'est cette tendance qui triomphera au congrès de Bruxelles
— IIIe Congrès de l'Internationale
— en septembre 1868. Jusqu'alors les mutuellistes, qui se rattachent étroitement
à Proudhon, étaient des défenseurs, comme leur maître,
de la propriété individuelle, sauvegarde de la liberté
des citoyens. Or ce congrès voit les quatre délégués
français, Aubry de Rouen, Delacour de Paris, Richard de Lyon et
Lemonnier de Marseille,139 déclarer
qu'il n'y a nulle contradiction entre le mutuellisme et le collectivisme,
l'un s'appliquant aux produits, l'autre à la terre qui n'est pas
un produit du travail. Par ailleurs, au cours de ce même congrès,
le Belge César de Paepe,140
au nom du mutuellisme, se prononce en faveur des corporations, en vue de
l'absorption du capital par le travail. Ainsi l'assemblée de Bruxelles,
«étape intermédiaire de l'évolution qui se produit»,141
sert de trait d'union entre le mutuellisme d'une part, le collectivisme
et le syndicalisme d'autre part.
Peu avant le congrès de Bruxelles — en juillet 1868 — Michel Bakounine donna son adhésion à l'Association internationale des travailleurs comme membre de la Section centrale de Genève. Cette adhésion allait avoir des répercussions très importantes sur l'avenir de l'Internationale.
Qui était Bakounine ? Si on laisse de côté son enfance — il naquit en 1814 —, ses premiers exploits révolutionnaires au moment de l'insurrection de Dresde en mai 1849, exploits qui lui valent alors une appréciation élogieuse de Marx, si on laisse de côté également son long séjour dans les prisons tsaristes,142 puis son bannissement en Sibérie en 1857 qui ne nous intéressent pas directement, on notera seulement qu'après son évasion par le Japon et son retour en Europe Bakounine créa en 1864 une association secrète appelée «Alliance de la démocratie sociale» puis «Alliance des révolutionnaires socialistes», enfin «Fraternité internationale». Il en démissionne en janvier 1869. Entre-temps, il a adhéré à la «Ligue de la paix et de la liberté» mais au 2e Congrès de cette Ligue — Berne, septembre 1868 — il se retire avec la minorité socialiste, qui demande alors son adhésion en bloc à l'A.I.T. après s'être constituée en «Alliance internationale de la démocratie socialiste».143 Cette adhésion collective est refusée en décembre 1868, bien que l'Alliance ait décidé de reconnaître le programme de l'A.I.T. comme obligatoire pour chacun de ses membres, tout en élaborant un programme spécial à son usage personnel. Toutefois, quelques mois plus tard, le 20 mars 1869, le Conseil général de Londres accepte que les sections de l'Alliance deviennent sections de l'A.I.T.144 Le 28 juillet suivant, la section de l'Alliance de la démocratie socialiste de Genève ayant demandé son adhésion est admise à l'unanimité comme section adhérente par le Conseil général. Cependant le Comité central de Genève refuse de reconnaître cette section — 16 août 1869 — et ainsi prend naissance un conflit qui, débordant de beaucoup le cadre local, mettra en question l'existence de l'Internationale tout entière.
A l’époque où il va intervenir activement dans la vie
de la Première Internationale, Michel Bakounine se présente
au physique comme un homme de grande taille à la carrure puissante.
Sa tête énorme, qu’éclairent de petits yeux vifs et
mobiles, est embroussaillée par une barbe hirsute et une chevelure
abondante et rebelle. De mise négligée, chaussé d'une
paire de bottes et vêtu d'une vaste houppelande, il n'en impose pas
moins par son air de grand seigneur et charme par sa conversation de lettré
délicat. Révolutionnaire bohème, porté à
la conspiration, il organise maintes sociétés secrètes
et rêve sans cesse de bouleversements sociaux mais, prompt à
l'enthousiasme aussi bien qu'au découragement, il manque d'esprit
de suite et sa nature enflammée, qui répugne aux efforts
suivis, ne lui permettra de terminer aucune des œuvres entreprises. Sans
esprit pratique, il vivra aux dépens des compagnons, en toute inconscience
d'ailleurs, et contribuera à la ruine de son ami Cafiero. Au demeurant
très aimé de tous les Jurassiens qui l'ont considéré,
à la fois semble-t-il, comme un enfant et comme un père.145
C'est alors que se réunit à Bâle le IVe Congrès de l'Internationale (6-12 septembre 1869). L'évolution constatée précédemment se poursuit et le congrès se prononce à une forte majorité146 en faveur de la propriété collective du sol. Mais cette majorité qui comprend des antiautoritaires et des marxistes «autoritaires» ne permet pas de se faire une juste idée du rapport des forces. Un vote intéressant à ce point de vue est émis à propos de la question de l'héritage. En effet, un amendement rédigé par Karl Marx et limitant le droit de tester fut présenté par Eccarius au nom du Conseil général de Londres. Il n'obtint que 19 oui contre 37 non et 6 abstentions,147 ce qui donnait 19 voix pour la tendance marxiste et 43 voix pour les collectivités antiautoritaires unies aux mutuellistes. Ces derniers s'étant comptés au nombre de 4 sur la question de la socialisation du sol, les membres de ce congrès se répartissaient donc à peu près ainsi : 2/3 de collectivistes antiautoritaires pour 1/3 de marxistes.
Si le congrès se prononça à une forte majorité pour la socialisation du sol il décida également, et à l'unanimité, l'organisation des travailleurs dans les sociétés de résistance, ce que nous appelons aujourd'hui les syndicats. Un article de Varlin paru dans le journal Le Travail et cité dans L'Égalité du 20 novembre 1869 permet de se rendre compte des conceptions des antiautoritaires sur cette question.
«Aujourd'hui, en présence de l'acharnement que les détenteurs de capitaux mettent à défendre leurs privilèges, la grève n'est qu'un cercle vicieux dans lequel nos efforts semblent tourner indéfiniment [...]. Pourquoi des ouvriers dévoués, actifs et intelligents, consacrent-ils donc toute leur énergie, toute l'influence qu'ils sont susceptibles d'avoir sur leurs camarades, à poursuivre ce mouvement qu'ils savent être sans issue ? C'est que pour eux la question préalable à toute réforme sociale, c'est l'organisation des forces révolutionnaires du travail.»
Varlin est donc hostile à la grève, qu'il juge inefficace, et s'il admet le «syndicat», c'est qu'il est une école de combat pour la révolution. Les anarchistes devenus syndicalistes ne professeront pas une autre doctrine.148
Avant d'en terminer avec ce congrès, il convient de relever un détail amusant concernant Bakounine. Nous avons vu comment sa section de l'Alliance se heurtait à l'hostilité du Comité central de Genève. Afin de contrecarrer cet abus de pouvoir d'une fédération régionale, Bakounine intervint en personne pour demander l'élargissement des attributions du Conseil général de Londres. C'était demander des verges pour se faire fouetter et dans une lettre à des amis italiens Bakounine fera son mea culpa.149 Erreur d'autant plus étrange que, dès cette époque, Marx et Bakounine s'observent. C'est Marx qui écrit le 27 juillet à Engels : «Ce Russe, cela est clair, veut devenir le dictateur du mouvement ouvrier européen. Qu'il prenne garde à lui, sinon il sera excommunié.»150 Et de son côté Bakounine écrit à son ami Herzen le 28 octobre 1869 : «... Il pourrait arriver, et même dans un très bref délai, que j'engageasse une lutte avec lui [Marx]... pour une question de principe, à propos du communisme d'État... Alors ce sera une lutte à mort.»151
La guerre de 1870 puis la Commune allaient retarder pour quelques années
le dénouement, mais, dès cette époque, les deux hommes
en qui s'incarnaient les divergences doctrinales avaient compris que la
cohabitation au sein de la Première Internationale avait fait son
temps.
La vie de l'Internationale, et spécialement de sa section française, est profondément bouleversée par la guerre puis par la Commune, et le Ve Congrès qui devait s'ouvrir à Paris en septembre 1870 ne peut avoir lieu. Les poursuites de 1867-1868 n'avaient pas ralenti, nous l'avons vu, les progrès de l'Internationale en France. Le 22 juin 1870, un troisième procès lui est intenté et le jugement prononcé le 5 juillet suivant entraîne des condamnations. En juillet et août, de nouveaux procès ont lieu à Blois et à Marseille. Des tentatives insurrectionnelles isolées échouent, la guerre sévit. Dès le 4 septembre 1870, l'Empire a cessé d'exister mais la guerre continue, bientôt suivie par la Commune. Nous retiendrons deux faits : la tentative de Bakounine pour déclencher la révolution en France, la mise en garde de Marx aux ouvriers parisiens. L'un et l'autre sont révélateurs aussi bien des deux hommes que des deux idéologies qu'ils expriment.
Bakounine quitta Genève pour Lyon le 14 septembre 1870 au soir.152 Auparavant, il avait rédigé les Lettres à un Français sur la crise actuelle, programme d'une révolution que Bakounine définissait par ces mots : «Sauver la France par l'anarchie.»153 En effet Bakounine envisage ainsi l'alternative posée au gouvernement provisoire après la chute de l'Empire : «Ou bien [...] se résigner à se servir de cette administration essentiellement bonapartiste, et qui sera entre ses mains une arme empoisonnée contre lui-même et contre la France ; ou bien [...] briser cette machine gouvernementale [...] et [...] rendre la liberté d'initiative la plus complète à toutes les provinces, à toutes les communes de France, ce qui équivaut à la dissolution de l'État actuel.»154
C'est à Lyon que Bakounine va essayer de réaliser ce programme.155 Le 4 septembre un «Comité de Salut public» s'était installé à l'Hôtel de Ville, mais il avait été remplacé le 15 par un Conseil municipal élu de tendances modérées. Le 17 septembre au cours d'une réunion publique, le principe d'un «Comité central du Salut de la France» est décidé, et le lendemain les membres du comité sont élus au cours d'une autre réunion ; dès lors chaque jour des conciliabules sont tenus et le plan d’une insurrection arrêté. Le 25 on procède à la rédaction et à l'impression d'une grande affiche rouge signée par tous les membres du comité, et qui est un appel à l'insurrection.156 Une réunion publique a lieu le 26. On y donne lecture de l'affiche, dont le texte est acclamé. Mais, pour des raisons inconnues l'insurrection est ajournée jusqu’au 28. Ce jour-là, l'Hôtel de Ville est envahi et Cluseret acclamé général de l'armée révolutionnaire. Les gardes nationaux sont désarmés et le Comité du Salut de la France s'installe dans la salle des séances du conseil municipal et prend un certain nombre d’arrêtés. Puis des hésitations se manifestent chez certains membres du Comité et l'un d'eux, A. Richard, propose même d'évacuer l’Hôtel de Ville. Son avis est écouté et le conseil municipal se réinstalle. Bakounine, qui a été arrêté quelques instants puis délivré par un de ses amis, Ozerof, part pour Marseille où il passe par des alternatives de dépression et d'espoir. C'est ainsi que le 29 septembre il écrit à son ami Palix : «L'intelligence bureaucratique et militaire de la Prusse unie au knout du tsar de Saint-Pétersbourg vont assurer la tranquillité et l'ordre public, au moins pour cinquante ans, sur tout le continent de l'Europe.»157
Huit jours plus tard, Bakounine a recouvré tout son optimisme et il envoie quelques mots à son ami E. Bellerio pour lui annoncer que les «amis» travaillent activement à Lyon et à Marseille et il assure à Lankiewicz qui est à Lyon : «Il vous reste trois ou quatre jours pour faire une révolution qui peut tout sauver.»158
Par contre, le 23 octobre, s'adressant à Sentinon de Lyon, il se désespère : «Je n'ai plus aucune foi dans la révolution en France. Le peuple lui-même y est devenu doctrinaire, raisonneur et bourgeois comme les bourgeois.»159 Découragé, il part pour Gênes dès le lendemain.
A l'inverse de Bakounine, K. Marx commence par prodiguer à la classe ouvrière française des conseils de modération : «Tenter de renverser le gouvernement, en la présente crise, lorsque l'ennemi est presque aux portes de Paris, serait un acte de pure folie [...]. Que, calmes et résolus, ils profitent de la liberté républicaine pour travailler à leur organisation de classe...»160 Aussi Marx raille-t-il vivement la phraséologie révolutionnaire de Bakounine : «Le 28 septembre jour de son arrivée [de Bakounine à Lyon], le peuple s'était emparé de l'Hôtel de Ville. Bakounine s'y installa : alors arriva le moment critique, le moment attendu depuis bien des années, où Bakounine put accomplir l'acte le plus révolutionnaire que le monde ait jamais vu : il décréta l'abolition de l'État. Mais l'État, sous la forme et l'espèce de deux compagnies de gardes nationaux bourgeois, entra par une porte qu'on avait oublié de garder, balaya la salle, et fit reprendre à la hâte le chemin de Genève à Bakounine.»161
L'anarchiste russe jugeait avec son cœur, Marx avec sa tête. La Commune, qui suivit quelques mois plus tard et que l'un et l'autre célébrèrent d'ailleurs,162 montra combien peu fondé était le désespoir de Bakounine, elle montra égaleMent combien Marx avait eu raison de mettre en garde la classe ouvrière contre un mouvement prématuré qui devait provoquer l'anéantissement de ses meilleurs militants et la destruction de ses organisations pour une dizaine d'années.
Quant à la Commune de Paris, il est difficile de voir dans ses
actes l'expression de telle ou telle idéologie. D'abord son existence
fut brève, et la plupart des mesures qu'elle prit le furent moins
en application d'une doctrine déterminée que sous la pression
des événements. De plus ses membres, loin de refléter
un courant de pensée déterminé, appartenaient aux
tendances les plus diverses.163 Pourtant
elle marque une date dans l'évolution des doctrines : alors que
les positions spirituelles se mûrissaient, son échec provoquera
en France non seulement un temps d'arrêt mais une régression.
C'est ailleurs, en Suisse, que l'évolution va se poursuivre.
La Fédération jurassienne
Pour comprendre la scission qui surviendra bientôt entre partisans et adversaires du Conseil général de Londres, il est nécessaire de suivre de près la querelle qui a pris naissance, en Suisse, entre sections marxistes et bakouninistes.
Nous avons vu que le 16 août 1869 le Comité central de Genève avait refusé de reconnaître, en dépit de l'acceptation de principe du Conseil général de Londres, la section bakouninienne de l'Alliance de la démocratie socialiste comme section adhérente de l'A.I.T. Les choses en étaient là quand se réunit le 4 avril 1870 le congrès régional de La Chaux-de-Fonds groupant trente-quatre sections de Genève appartenant à la Fédération romande : dix-neuf sections de Genève, trois sections de La Chaux-de-Fonds et douze sections d'autres localités. Évidemment, la question fut posée de l'admission de la section de l'Alliance de Genève. «Vingt et un délégués dirent oui, dix-huit répondirent non.164 Il y avait donc majorité pour l'admission. Mais le résultat du vote n'était pas plutôt connu que les délégués hostiles déclarèrent se retirer du congrès. Engels a expliqué ainsi leur conduite : les délégués genevois «déclarèrent que leur mandat impératif leur ordonnait de se retirer plutôt que d'admettre cette section [celle de l'Alliance] dans leur groupe, «vu les intrigues et les tendances dominatrices des hommes de l'Alliance...»165
Quoi qu'il en soit une scission venait de se réaliser, mais scission à l’intérieur de l'A.I.T., puisque les deux congrès qui allaient se tenir continuaient à se réclamer du Conseil général de Londres. Il est intéressant d'examiner avec soin les résolutions votées par ces deux congrès rivaux. Elles ne diffèrent que sur un point : l'attitude à adopter à l'égard des gouvernements et des partis politiques, et le «as a means» des considérants de 1866 prend ici toute sa signification ; l'action politique peut-elle ou non être considérée comme un moyen d'émancipation ? C'est bien la divergence fondamentale qui séparera marxistes et anarchistes, à l'origine tout au moins.
Voici, d'après La Solidarité, la résolution votée à ce sujet par les «bakouninistes» :166
«VI. — Attitude de l'Internationale vis-à-vis des gouvernements.
Considérant que l'émancipation définitive du travail
ne peut avoir lieu que par la transformation de la société
politique, fondée sur le privilège et l'autorité,
en société économique fondée sur l'égalité
et la liberté :
Que toute participation de la classe ouvrière à la politique
bourgeoise gouvernementale ne peut avoir d'autres résultats que
la consolidation de l'ordre de choses existant, ce qui paralyserait l'action
révolutionnaire socialiste du prolétariat ;
Le Congrès romand recommande à toutes les sections de l'A.I.T. de renoncer à toute action ayant pour but d'opérer la transformation sociale au moyen des réformes politiques nationales, et de porter toute leur activité sur la constitution fédérative des corps de métiers, seul moyen d'assurer le succès de la révolution sociale. Cette fédération est la véritable représentation du travail, qui doit avoir lieu absolument en dehors des gouvernements politiques.»
Et voici maintenant la résolution correspondante votée par les «marxistes» :167
«Résolutions du congrès de La Chaux-de-Fonds, concernant
la question de l'attitude de l'Internationale envers les gouvernements.
1. Nous combattons l'abstention politique comme étant funeste
par ses conséquences pour notre œuvre commune.
2. Quand nous professons l'intervention politique et les candidatures
ouvrières, il est bien entendu que nous ne croyons point que nous
puissions arriver à notre émancipation par la voie de la
représentation ouvrière dans les conseils législatifs
et exécutifs. Nous savons fort bien que les régimes actuels
doivent nécessairement être supprimés ; nous voulons
seulement nous servir de cette représentation comme d'un moyen d'agitation
qui ne doit pas être négligé par la tactique que nous
avons à suivre dans notre lutte.
3. L'intervention dans la politique étant pour nous un moyen
d'agitation, il est évident que notre grand but tend à la
transformation intégrale des rapports sociaux, et que, pour nous,
toute agitation politique, sans rapports directs aux questions sociales,
serait nulle et stérile ; que, par conséquent, toute agitation
politique est subordonnée au mouvement socialiste et ne lui sert
que de moyen...
4. Ceci admis, il est bien entendu que l'Internationale doit poursuivre
énergiquement son organisation à elle, qui n'est que la forme
préparatoire de l'avenir... C'est en ce sens que nous adhérons
pleinement à l'idée de la représentation du
travail...
5. Nous ne croyons pas, vu la situation de l'Internationale, qu'elle
doive intervenir comme corporation dans la politique actuelle...
Mais nous croyons qu'individuellement chaque membre doit intervenir,
autant que faire se peut, dans la politique en se conformant aux principes
que nous venons d'exposer.»
Qu'allait faire le Conseil général de Londres ? Il évita de condamner et se borna d'une part à reconnaître au comité «marxiste» le droit au titre de «Comité fédéral romand», d'autre part, à rappeler amicalement au comité «bakouniniste» les statuts de l'Association, qui considèrent l'action politique comme moyen d'émancipation.168 En intervenant ainsi comme arbitre, le Conseil général de Londres ne faisait qu'user du droit que lui avait conféré le congrès de Bâle sur proposition de Bakounine et de ses amis, James Guillaume pouvait alors amèrement constater : «C'est nous-mêmes qui, dans notre aveugle confiance, avons donné au Conseil général des verges pour nous fouetter.»169 Quant à la divergence fondamentale sur l'utilité de l'action politique comme moyen d'émancipation, les «bakouninistes» n'avaient pas encore compris à cette époque ce que l'expression «comme moyen» impliquait pour le Conseil général. La preuve en est dans ces lignes de J. Guillaume : «Nous avons si bien subordonné le mouvement politique au mouvement économique, que nous avons résolu ne plus nous occuper du tout de politique nationale.»170 L’équivoque subsistait et la querelle pour J. Guillaume et ses amis se situait à tort sur le plan personnel plus que sur celui des idées.
Le différend cependant ne resta pas localisé en Suisse. Rapidement il déborda les frontières, et les bakouninistes, ou mieux, les «Jurassiens», comme on va désormais les appeler, vont trouver des sympathies en France, dont la fédération fait imprimer son journal Le Socialiste171par J. Guillaume, et aussi en Belgique et en Espagne. Les liaisons établies par Bakounine grâce à ses sociétés secrètes n'y étaient d'ailleurs pas étrangères.
Toutefois une tentative de conciliation est alors tentée par la section de Vevey avec l'approbation des autres sections du Jura. Elle consiste à renoncer au groupement par opinions qui avait formé la raison d'être des deux fédérations rivales, et de le remplacer par le groupement géographique. La section de Vevey aurait alors adhéré à la Fédération de Genève, tout en conservant son programme propre et en continuant à regarder La Solidarité comme l'organe de ses principes, tandis que la Section centrale de La Chaux-de-Fonds, d'inspiration marxiste, serait entrée dans la Fédération de La Chaux-de-Fonds, dite aussi Fédération des Montagnes. Bien entendu, cette combinaison n'était envisagée qu'à la condition que la section de l'Alliance soit enfin admise par la fédération genevoise. J. Guillaume pouvait écrire dans La Solidarité, du 20 août : «Constituons une fédération JURASSIENNE dans laquelle il y aura place pour toutes les opinions [...]. Nous aurons ainsi deux fédérations, non plus ennemies ou rivales, mais véritablement sœurs et unies par un lien de solidarité : l'une, comprenant toutes les sections formées ou à former dans les cantons de Genève et de Vaud, et dans la région avoisinante, pourra s'appeler la Fédération romande ; et l'autre, comprenant toutes les sections formées ou à former dans le Jura, s'appellerait la Fédération jurassienne.»172
Cette tentative conciliante avait d'ailleurs un but intéressé que reconnaît J. Guillaume : «Nous espérions trouver une occasion de faire la propagande de nos principes au sein même de la fédération genevoise.»173 Mais l'heure n'était déjà plus aux compromis. Le fossé allait s'approfondissant. Dès le 13 mai 1870, en effet la Section centrale de Genève appelait Bakounine et quelques-uns de ses amis à comparaître devant elle aux fins d'explication sur les faits qui s'étaient déroulés au congrès romand. Les «accusés» ne s'étant pas présentés et ayant seulement protesté par lettre, ils furent exclus de la section, donc de l'Internationale.174
Le 9 octobre 1870, à Saint-Imier, le Comité fédéral romand siégeant à La Chaux-de-Fonds convoque ses sections à un congrès extraordinaire. La section de Neuchâtel, reprenant l'idée émise par J. Guillaume, propose que les sections «bakouninistes» forment une fédération nouvelle qui prendrait le nom de Fédération jurassienne. Mais cette proposition est écartée comme prématurée. On espérait en effet encore qu'un congrès général — empêché en 1870 par la guerre — se réunirait en 1871 et mettrait fin à la scission en rétablissant la fédération romande sur ses anciennes bases.175
Les choses continuent à traîner en longueur mais l'hostilité
au Conseil général ne fait que croître, et J. Guillaume
nous apprend qu'en juillet 1871, s'étant rendu à Genève
et ayant rencontré des réfugiés de la Commune, «on
parla [...] du conflit avec Londres, et il fut, dès ce moment, question
de la suppression du Conseil général.176
Le divorce ne fait donc que s'accuser entre les deux fractions rivales
sans que la dissolution de la section de l'Alliance de Genève, intervenue
le 6 août 1871 contre l'avis de Bakounine, vienne changer quoi que
ce soit à la situation.
C'est alors que du 17 au 23 septembre 1871 se réunit a Londres une conférence pour remplacer le Congrès de Paris que la guerre puis la Commune ont empêché. Paul Robin défend à cette conférence le point de vue de ses amis jurassiens.177 Parmi les dix-sept résolutions votées, certaines nous intéressent particulièrement.
L'importante résolution IX178 tout d'abord précise l'attitude que doivent adopter les membres de l'Internationale à l'égard de l'action politique et la nécessité pour le prolétariat de se constituer en parti politique distinct. Elle fait de l'action politique une obligation pour les différentes sections et, constatant les erreurs d'interprétation auxquelles a donné lieu une traduction défectueuse, décide la réimpression des statuts et règlements généraux de l'A.I.T. dans une «édition officielle, révisée par le Conseil général».
La résolution XVI étudie la question de la section de l'Alliance de la démocratie socialiste de Genève. Constatant sa dissolution, elle considère l'incident comme réglé, mais à l’avenir le Conseil général n’admettra plus qu'une section de l'A.I.T. constitue en somme un État dans l'État et poursuive d'autres buts que ceux de l’Internationale.179
La résolution XVII, enfin, tranche le différend qui oppose les deux fédérations romandes rivales. La conférence conseille d'abord aux membres des sections «bakouninistes» de se rallier à la Fédération romande de Genève qui jouit de l'appui du Conseil général. A défaut, elle décide que la Fédération des sections des Montagnes se nommera Fédération jurassienne.180
Aussitôt la Fédération de La Chaux-de-Fonds, au
nom du principe de l'autonomie des fédérations, lève
«la bannière de l'insurrection contre le parti autoritaire».181
James Guillaume est chargé de la rédaction d'un mémoire
justificatif qui paraîtra sous le titre de Mémoire présenté
par la Fédération jurassienne de l'A.I.T. à toutes
les fédérations de l'Internationale et dénommé
plus brièvement Mémoire de la Fédération
jurassienne. De plus, par une circulaire aux sections en date du 31
octobre 1871, un congrès régional est convoqué pour
le 12 novembre suivant à Sonvillier (Jura bernois).
Huit sections sont représentées à ce congrès. De plus une section récemment formée le 6 septembre 1871 par les anciens membres l'Alliance et quelques proscrits français sous le nom de «Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste», mais dont l'existence n'a pas été reconnue par le Conseil général de Londres, a délégué Jules Guesde et Joukovsky. Bakounine, tenu au courant, ne prend cependant aucune part ni à la préparation du congrès, ni au congrès lui-même.
L'acte le plus important, au dire de J. Guillaume, fut de «lever le drapeau de l'insurrection contre les décisions de la conférence».182 Trois résolutions à cet égard sont caractéristiques.
Tout d'abord, si les vues du congrès semblaient concorder avec celles du Conseil général en ce qui concerne la création d'une Fédération jurassienne, la résolution sur ce point marquait nettement que ce n'était pas pour obéir à la décision de la conférence, mais bien en vertu de la volonté des membres du congrès de donner suite à une proposition présentée au congrès romand de Saint-Imier.183
Le congrès vota ensuite les statuts fédéraux de la nouvelle fédération, et ces statuts présentent un caractère «antiautoritaire» très net comme en témoigne l'article suivant : «Article 3. — ... Le Comité fédéral n'est investi d'aucune autorité. Il remplit simplement le rôle de bureau de renseignements, de correspondance et de statistique.»184
Enfin, le congrès lança une circulaire à toutes les fédérations de l'Internationale, circulaire qui était un véritable appel à la rébellion contre l'autorité du Conseil général.185 Ce dernier y était accusé de faire de l'Internationale, libre fédération de sections autonomes, «une organisation hiérarchique et autoritaire de sections disciplinées». De plus, après avoir critiqué cette école «dont l'idéal est la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière», le congrès demandait à ce que le Conseil général «rentre dans son rôle normal, qui est celui d'un simple bureau de correspondance et de statistique.»186
La scission définitive était imminente et tout espoir perdu d'arriver à une conciliation. Voici un exemple de la courtoisie des discussions à cette époque. Le Conseil général de Londres ayant envoyé à toutes les sections une circulaire privée sur «les prétendues scissions dans l'Internationale» (5 mars 1872), les Jurassiens y répondent dans le Bulletin de la Fédération jurassienne187: «L'épée de Damoclès, dont on nous a menacés si longtemps, vient enfin de tomber sur nos têtes. Ce n'est proprement pas une épée mais l'arme habituelle de M. Marx, un tas d'ordures.»
Aussi un appel à la fraternité d'H. Greulich188
au nom de la section de Zurich est-il fraîchement accueilli par les
Jurassiens, qui jugent qu'il ne s'agit plus d'une rivalité régionale
mais bien d'«une lutte de principes... la lutte entre le principe
de fédération et d'autonomie d'une part et le principe d'autorité
de l'autre.»189
Par lettre du 10 juillet 1872, Jung annonce la convocation du Ve Congrès de l'A.I.T. à La Haye le 2 septembre suivant. Aussitôt les Jurassiens protestent contre ce choix d'une ville excentrique et suggèrent que le congrès se tienne en Suisse. Jung répond le 28 juillet que c'est impossible, «parce que c'est de là que sont parties les discussions et qu'elles y ont leur siège.» Et il ajoute : «Le congrès subit toujours, plus ou moins, l'influence locale du lieu de réunion.»190 La Fédération jurassienne proteste à nouveau inutilement, et, dans leur conférence de Rimini, réunie le 4 août 1872, les Italiens décident de ne pas aller à La Haye mais à Neuchâtel pour y tenir un congrès international antiautoritaire.191
Le 18 août se réunit à La Chaux-de-Fonds le congrès extraordinaire de la Fédération jurassienne. Bakounine y assiste. Le congrès choisit comme délégués pour le représenter à La Haye, A. Schwitzguébel et J. Guillaume auxquels il donne le mandat impératif suivant : demander au congrès «l'abolition du Conseil général et la suppression de toute autorité dans l'Internationale.» En cas de refus, les délégués doivent se retirer.192
C'est dans cette atmosphère d'hostilité que s'ouvre le 2 septembre 1872 le congrès de La Haye, congrès historique qui marque la scission sur le plan international, des «autoritaires» et des «anti-autoritaires», de ceux que l'on appellera plus tard «marxistes» et «anarchistes».
67 délégués sont présents. Sur ces 67 délégués, 2 ne sont pas admis (Joukovsky et l'Américain West). Des 65 autres, 40 forment la majorité, 25 la minorité.193
Parmi les décisions prises par ce congrès la plus importante, pour l'objet qui nous préoccupe, fut l'exclusion de Bakounine et de J. Guillaume,194 qui consacrait en fait une rupture depuis longtemps accomplie en esprit.
Avant le vote, Dave, délégué de la section de La Haye, lut au nom de la minorité une déclaration dont voici l'essentiel : «... Désirant éviter toute espèce de scission dans le sein de l'A.I.T. [.. ]
1. Nous continuerons avec le Conseil général nos rapports administratifs concernant le paiement des cotisations, la correspondance et la statistique du travail ;
2. Les fédérations représentées par nous établiront entre elles et toutes les branches de l'Internationale régulièrement constituées des rapports directs et continus ;
3. Dans le cas où le Conseil général voudrait s'ingérer dans les affaires intérieures d'une fédération, les fédérations représentées par les soussignés s'engagent solidairement à maintenir leur autonomie, tant que ces fédérations n'entreront pas dans une voie directement contraire aux statuts généraux de l'Internationale, approuvés au congrès de Genève ;
4. Nous engageons toutes les fédérations et sections à se préparer, d'ici au prochain congrès général, au triomphe dans le sein de l'Internationale, comme base de l'organisation du travail, des principes de l'autonomie fédérative...»195
Aucune observation ne fut présentée par les délégués de la majorité et l'on passa au vote. C'en était fait de l'apparente union des frères ennemis. Bientôt, délivrée de toute contrainte, la minorité allait pouvoir donner libre cours à ses tendances et constituer sa propre Internationale. Quant aux «marxistes», contre les blanquistes, leurs alliés de la veille, et avec l'appui de certains membres de la minorité qui pensaient ainsi se débarrasser du Conseil général, ils avaient voté le transfert du siège de l'Internationale à New York. Sur cette terre d'exil, la Première Internationale allait bientôt s'éteindre dans le silence et dans l'oubli.
6.
L’Internationale «antiautoritaire»
La défaite de la Commune sur le plan français, le congrès
de La Haye sur le plan international mettent pratiquement fin à
l'activité de la Première internationale, conçue comme
le rassemblement des travailleurs appartenant aux différentes écoles
socialistes. Désormais, c'est autour de la Fédération
jurassienne que vont se rassembler les fédérations hostiles
au Conseil général de Londres, c'est dans la Fédération
jurassienne que se situera le point de cristallisation et de mûrissement
de l'idéologie libertaire. En 1872, cette idéologie porte
le nom de collectivisme révolutionnaire et constitue une sorte de
synthèse entre le mutuellisme proudhonien d'une part et le collectivisme
de l'autre. Il peut être considéré «comme la
base (un système d'échanges qui garantirait à chacun
le produit intégral de son travail, en dehors de toute autorité,
de toute centralisation, de tout État».196
Les Italiens, s'étant abstenus de participer au congrès de La Haye, avaient décidé de tenir à Saint-Imier un congrès international antiautoritaire le 15 septembre 1872. Ce jour-là et dans cette ville se réunit tout d'abord un congrès de la Fédération jurassienne. Seize délégués y participent qui prennent deux décisions importantes. Tout d'abord ils se refusent à accepter les résolutions du congrès de La Haye «comme étant injustes, inopportunes et en dehors des attributions d'un congrès» et continuent «de reconnaître, aux compagnons Bakounine et Guillaume, leur qualité de membres de l'Internationale et d'adhérents à la Fédération jurassienne». Le congrès décide, en outre, de travailler immédiatement «à l'établissement d'un pacte fédératif et libre entre toutes les fédérations qui voudront y contribuer».197 C'était jeter les bases d'une nouvelle Internationale de type «antiautoritaire» et le congrès international réuni le même jour allait reprendre ces propositions à son compte.
Quinze délégués assistent à ce second congrès : quatre représentent la Fédération espagnole, six la Fédération italienne, deux plusieurs sections de France,198 un les sections «3» et «22» d'Amérique, deux la Fédération jurassienne.199 Comme les délégués du congrès jurassien, ils décident à l'unanimité de ne pas reconnaître les décisions du congrès de La Haye et adoptent au nom des fédérations et sections qu'ils représentent, et réserve faite de leur acceptation et confirmation définitives, un pacte d'amitié, de solidarité et de défense mutuelle, véritable «charte de l'anarchie ouvrière».200 Ce pacte prévoit essentiellement une correspondance régulière directe et une solidarité en cas d'attaque. Dans les 3e et 4e résolutions le congrès précise l'objectif à atteindre, d'ailleurs tout négatif, et les méthodes qu'il juge les meilleures pour y parvenir. Le but, c'était la destruction de tout pouvoir, le moyen, la grève, non revendicative mais révolutionnaire. Avant la lettre c'était l'anarchie par la révolution.201
Jusqu'alors, le Conseil général — siégeant à Londres puis à New York — s'était borné à prendre une sanction d'exclusion contre deux personnalités de la Fédération jurassienne — Bakounine et Guillaume — mais non contre la Fédération jurassienne elle-même. Après le congrès de Saint-Imier il décide de patienter encore avant de sévir, mais il engage, par lettre du 8 novembre 1872, les ouvriers du Jura à révoquer les résolutions de leur congrès et leur accorde pour cela un délai de quarante jours.202 Le Comité fédéral jurassien envoie alors le 8 décembre une circulaire à toutes les fédérations nationales, circulaire qui dit notamment : «Le moment de renoncer au programme de l'autonomie fédérative ou d'affirmer pratiquement les résolutions adoptées par la minorité de La Haye, est venu. Nous en appelons à toutes les fédérations. Nous les invitons à nous dire ce qu'elles pensent de notre attitude, si la Fédération jurassienne doit renoncer à compter sur l'appui des fédérations qui veulent le maintien du principe autonomiste, ou bien si toutes veulent résister au développement et à l'application du dogme autoritaire formulé par la majorité du congrès de La Haye.»203
Le délai de quarante jours étant expiré, le Conseil général de New York passe des menaces aux actes, et, le 5 janvier 1873, suspend la fédération jurassienne jusqu'au prochain congrès général.204 Cependant Marx est mécontent de la tournure prise par les événements. La suspension implique l'appartenance à l'Internationale, alors que le fait pour les Jurassiens d'avoir refusé de reconnaître les résolutions de La Haye les a mis hors de l'association. Aussi écrit-il le 12 février 1873 : «A mon avis, le Conseil général a commis une grande faute par la suspension de la Fédération jurassienne. Ces gens sont déjà sortis de l'Internationale, en déclarant que congrès et statuts n'existaient pas pour eux ; ils se sont constitués en centre d'une conspiration pour la création d'une contre-Internationale, à la suite de leur congrès de Saint-Imier, des congrès du même genre ont eu lieu à Cordoue, à Bruxelles, à Londres, et les alliancistes d’Italie tiendront à leur tour un congrès semblable. Chaque individu et chaque groupe a le droit de sortir de l'Internationale ; et, dès qu'une chose pareille arrive, le Conseil général a simplement à constater officiellement cette sortie, et nullement à suspendre.»205
C'est dans le même esprit que, le 3 mai 1873, Engels écrit à Sorge, le nouveau secrétaire du Conseil général de New York. Aussi, le 30 mai suivant, ce dernier prend une résolution qui constate que les fédérations ou sections ayant approuvé les décisions des Congrès de Bruxelles, Cordoue et Londres, qui ont suivi le congrès de Saint-Imier et se sont prononcées comme lui, ont cessé de faire partie de l'A.I.T.206 La Fédération jurassienne n'était pas mentionnée son cas ayant été tranché à part.
En 1873 cependant, le Conseil général de New York ne représentait plus rien, toutes les fédérations nationales composant l'Internationale ayant désavoué les résolutions prises au congrès de La Haye.207 Il décide pourtant de convoquer un congrès général à Genève le 8 septembre 1873, mais ce congrès fut un «fiasco» suivant le mot de Marx lui-même.208 Une trentaine de délégués y figuraient mais que représentaient-ils ? Dans leur grande majorité des Suisses ou même seulement des Genevois.209 Aussi ses décisions ne furent-elles jamais publiées. La leçon de cet échec qui traduisait la fin de l’Internationale marxiste, c'est Marx lui-même qui devait la tirer : «A mon avis, dans les conditions actuelles de l'Europe, il sera très utile de faire passer à l'arrière-plan, pour le moment, l'organisation formelle de l’Internationale...»210
Peu après, Sorge se démettait de ses fonctions de secrétaire général et Engels pouvait lui écrire le 12 septembre 1874: « Avec ta retraite, la vieille Internationale est complètement finie et a cessé d’exister.»211
Cependant son agonie