RAVACHOL ET LES ANARCHISTES
présentés par
Jean Maitron







Collection Archives
Édition Julliard, 1964
 
 
 
 
 
 

Le cadre 3
1 / Le défi 14
2 / Les Mémoires de Ravachol 21
3 / Émile Henry, le Benjamin de l'anarchie 48

Cahier photos 76

4 / Le compagnon Tortelier et sa «marotte» 91
5 / Anarcho-syndicalisme ou syndicalisme révolutionnaire 102
6 / La bande à Bonnot 115
7 / Callemin: «Pourquoi j'ai tué.» 128
8 / L'anarchie dans l'Anarchie 138

L'anarchie est morte: «Vive l'anarchie ?» 146

Petite bibliographie anarchiste 148
 
 


ANARCHIE — ANARCHISME






Il n'y a, il ne peut y avoir ni Credo, ni Catéchisme libertaires.

Ce qui existe et ce qui constitue ce qu'on peut appeler la doctrine anarchiste, c'est un ensemble de principes généraux, de conceptions fondamentales et d'applications pratiques sur lesquels l'accord s'est établi entre individus qui pensent en ennemis de l'Autorité et luttent, isolément ou collectivement, contre toutes les disciplines et contraintes politiques, économiques, intellectuelles et morales qui découlent de celle-ci.

Il peut donc y avoir et, en fait, il y a plusieurs variétés d'anarchistes mais toutes ont un trait commun qui les sépare de toutes les autres variétés humaines. Ce point commun, c'est la négation du principe d'Autorité dans l'organisation sociale et la haine de toutes les contraintes qui procèdent des institutions basées sur ce principe.

Ainsi, quiconque nie l'Autorité et la combat est anarchiste. (...)

L'Autorité revêt trois formes principales engendrant trois groupes de contraintes : 1° la forme politique : l'État ; 2° la forme économique : le Capital ; 3° la forme morale : la Religion.
 
 
 

Sébastien FAURE,
Encyclopédie anarchiste.

 


Le cadre





Les documents que nous présentons ici n'ont nullement l'ambition de former un récit continu du mouvement anarchiste en France ni de fournir l'image complète de la doctrine et de l'action. Bien plus : ils risquent parfois, par leur caractère disparate et leur longueur inégale de fausser les proportions d'ensemble. Il suffira pourtant de les parcourir pour en constater l'intérêt : leur saveur, leur variété nous justifieront d'avoir préféré ici l'inédit au connu et sacrifié l'explication générale du phénomène anarchiste à quelques coups de projecteurs limités mais essentiels.

Après avoir vécu de longues années de recherches dans l'intimité du milieu anarchiste à la fin du siècle dernier, il nous a paru que quelques textes — comme les curieux Mémoires de Ravachol ou de Callemin, dit Raymond la Science, — des dossiers de police inédits et des correspondances privées — comme celle de Victor Serge —, étaient dans leur crudité et leur continuité aussi éclairant que de longs commentaires ; et surtout, portaient sur les hommes et leurs actes un témoignage d'une autre nature que l'analyse historique, qui méritait donc d'être entendu.

D'où cette galerie d'hommes, d'actes, de témoignages que relie seulement un fil conducteur mais qui, de la Commune à la Grande Guerre, illustre les moments les plus marquants de la geste anarchiste. L'action militante, individuelle avec Ravachol, devient collective avec l'entrée des anarchistes dans les syndicats et les Bourses du Travail. Elle redevient individuelle et dégénère avec Bonnot et sa bande.

Aussi distinguerons-nous trois phases dans cette histoire : la propagande par le fait, l'anarcho-syndicalisme, l'illégalisme. C'est dans ce cadre que nous situerons nos documents.

1. La propagande par le fait

A l'échelle internationale, le mouvement anarchiste est né des divergences graves qui opposèrent au sein de la Première Internationale Marx et Bakounine, «autoritaires» et «anti-autoritaires». Elles aboutirent à une scission définitive au Congrès de La Haye en 1872.

En France, au lendemain de l'écrasement de la Commune, «la section française de l'Internationale dissoute, les révolutionnaires fusillés, envoyés au bagne ou condamnés à l'exil (...) ; la terreur confinant au plus profond des logis les rares hommes échappés au massacre», c'est dans cette atmosphère décrite par Pelloutier1 que, au cours des années suivantes, certains disciples de Bakounine tentent en vain de se regrouper. Dans l'exil, en Suisse notamment, d'autres se prononcent en 1879-1880 pour le communisme anarchiste, pour l'abolition de toutes les formes de gouvernement et la libre fédération des groupes producteurs et consommateurs,2 affirment l'absolue nécessité de sortir du terrain légal pour porter l'action sur celui de l'illégalité, seule voie menant à la Révolution.3

On retrouve ces idées exprimées dans les résolutions d'un congrès international qui veut marquer une renaissance de l'Internationale «anti-autoritaire». Il se tient à Londres le 14 juillet 1881 et proclame notamment :
 
 

... Désormais la grande Association qui, il y a dix ans faisait trembler la bourgeoisie, va prendre une vie nouvelle.

Tous ceux qui, réellement, sans réticences, veulent la révolution sociale et qui comprennent que la révolution ne se prépare que par des moyens révolutionnaires, — se donnent aujourd'hui la main et constituent une seule organisation, vaste et puissante, l'ASSOCIATION INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS.

Assez de patauger dans la boue parlementaire ! Assez de chercher des chemins tortueux pour arriver à notre but ! Assez de supplier là où l'ouvrier doit prendre ce qui lui appartient de droit. Assez de se prosterner devant les idoles du passé ! [...]

Les représentants des socialistes-révolutionnaires des deux mondes, réunis à Londres le 14 juillet 1881, tous partisans de la destruction intégrale, par la force, des institutions actuelles, politiques et économiques, ont accepté cette déclaration de principes (celle du premier congrès de l'Internationale tenu à Genève en 1866).

Ils déclarent — d'accord, d'ailleurs, avec la conception que lui a toujours donnée l'Internationale ; — que le mot morale employé dans les considérants n'est pas employé dans le sens que lui donne la bourgeoisie, mais dans ce sens que la société actuelle, ayant pour base l'immoralité, ce sera l'abolition de celle-ci, par tous les moyens, qui nous amènera à la moralité.

Considérant que l'heure est venue, de passer de la période d'affirmation à la période d'action, et de joindre à la propagande verbale et écrite, dont l'inefficacité est démontrée, la propagande par le fait et l'action insurrectionnelle. [...]

Le Congrès émet le vœu que les organisations adhérentes à l'Association Internationale des Travailleurs veuillent bien tenir compte des propositions suivantes :

Il est de stricte nécessité de faire tous les efforts possibles pour propager par des actes, l'idée révolutionnaire et l'esprit de révolte dans cette grande fraction de la masse populaire qui ne prend pas encore une part active au mouvement, et se fait des illusions sur la moralité et l'efficacité des moyens légaux.

En sortant du terrain légal, sur lequel on est généralement resté jusqu'aujourd'hui, pour porter notre action sur le terrain de l'illégalité qui est la seule voie menant à la révolution, — il est nécessaire d'avoir recours à des moyens qui soient en conformité avec ce but. [...]

Les sciences techniques et chimiques ayant déjà rendu des services à la cause révolutionnaire et étant appelées à en rendre encore de plus grands à l'avenir, le Congrès recommande aux organisations et individus faisant partie de l'Association Internationale des Travailleurs, de donner un grand poids à l'étude et aux applications de ces sciences comme moyen de défense et d'attaque.
 
 

En France, la séparation définitive des anarchistes et des autres groupes socialistes date du congrès régional du Centre tenu à Paris le 22 mai 1881. A partir de cette même époque, les compagnons vont préconiser inlassablement «la propagande par le fait», destinée à affirmer par des actes révolutionnaires les principes anarchistes. Sous des rubriques intitulées «Études scientifiques» ou «Produits antibourgeois», les journaux anarchistes tels le Drapeau noir, l'Affamé, la Lutte sociale, expliqueront à leurs lecteurs comment fabriquer des bombes pour faire la révolution. En vain d'ailleurs, et les actes seront rares. A partir de 1887-1888 cesse cette propagande qui finit même par être dénoncée comme inefficace...

Et pourtant, c'est de 1892 à 1894 que naît et se développe en France une véritable épidémie terroriste.

L'affaire de Clichy (chap. 1: le défi) est le point de départ. En même temps que Ravachol se faisait le justicier des compagnons frappés, d'autres attentats, ici et là, étaient perpétrés dont les auteurs n'étaient pas toujours retrouvés. Bientôt les journaux inauguraient une rubrique permanente : «la dynamite». Les compagnons n'étaient d'ailleurs pas seuls à pratiquer la «propagande par le fait». Des fous, de mauvais plaisants, des individus qui voulaient faire peur à leur propriétaire ou à leur concierge, rédigeaient des lettres de menaces non suivies d'exécution le plus souvent, dont plusieurs milliers sont réunies dans des cartons de la Préfecture de Police. Elles étaient du type :

Avis : Vous vous êtes rendu coupable de tel abus de pouvoir. Le Comité exécutif a décidé que vous sauteriez tel jour, à telle heure...

La peur gagnait certains. Et l'on vit un propriétaire donner congé au commissaire de police qui avait arrêté Ravachol et se trouvait, de ce fait, menacé de représailles anarchistes ou encore un magistrat de Saint-Étienne s'enfuir pour ne pas juger les complices de Ravachol. Cas isolés certes, mais qui donnent une idée de la crise...

Les compagnons, eux, ne se contentent d'ailleurs pas de menacer. Les explosions répondent aux condamnations ou aux exécutions, la terreur anarchiste à la terreur bourgeoise. Le cordonnier Léauthier poignarde «le premier bourgeois venu» en la personne du ministre de Serbie à Paris.4 Et Vaillant lance une bombe à la Chambre des députés sur «les bouffe-galette de l'Aquarium».5 «Qu'importent les victimes, si le geste est beau !» proclame à cette occasion le poète Laurent Tailhade ! Et le gouvernement d'en profiter pour faire voter en quelques jours, on pourrait dire en quelques heures «les lois scélérates» par la suite si souvent utilisées, et pas seulement contre les anarchistes. Une semaine après l'exécution de Vaillant, Henry lance sa bombe au café Terminus près de la gare Saint-Lazare.6 Puis le Belge Pauwels saute à l'église de la Madeleine avec l'engin qu'il transportait.7 Et c'est la bombe du restaurant Foyot8 qui crève l’œil de Laurent Tailhade... «Qu'importe la victime !...» Enfin, Santo Geronimo Caserio poignarde, le 24 juin 1894, le Président de la République Sadi Carnot, «Carnot le tueur» ; celui qui s'est refusé à gracier Vaillant. Le lendemain, «Madame veuve Carnot» recevait une photographie de Ravachol qu'accompagnaient ces mots : «Il est bien vengé !»

De ces attentats, dont l'énumération serait fastidieuse, nos trois premiers chapitres illustrent quelques-uns des plus représentatifs.

2. Changement de tactique

Le procès des Trente mit fin à cette flambée terroriste. En août 1894, comparurent devant les Assises de la Seine les principaux leaders anarchistes dont Jean Grave et Sébastien Faure. Ils furent acquittés.

Ce verdict de sagesse, s'il contribua à l'apaisement, ne fut cependant pas la cause déterminante de la fin des attentats. Cette cause fut la condamnation, par les anarchistes eux-mêmes, de la «dynamite individuelle», condamnation prononcée avant même qu'aient explosé les premières bombes de Ravachol. «Un édifice basé sur des siècles d'histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d'explosifs», écrivait Kropotkine dans la Révolte des 18-24 mars 1891. Et il souhaitait que désormais «l'idée anarchiste et communiste pénètre dans les masses».

Convaincus de l'inefficacité du terrorisme individuel, les anarchistes n'eurent donc aucun mal à renoncer à le pratiquer et si, par solidarité, ils n'accablèrent pas ceux des leurs qui s'y adonnaient, ils soulignèrent maintes fois, durant la période des attentats de 1892-1894, la nécessité d'être aux côtés des travailleurs, d'entrer dans les syndicats et de prêcher d'exemple dans l'action.

Émile Pouget, impliqué dans le Procès des Trente, mais qui avait pu, à temps, passer la frontière, avait dû renoncer à faire paraître son Père Peinard dont le dernier numéro parisien est daté du 21 février 1894. A Londres, dès octobre, il reprend la plume et, dans le style «prolo» qui lui est propre, développe la tactique nouvelle.
 
 

A ROUBLARD ROUBLARD ET DEMI !9





Par le temps qui court, il ne fait pas bon crier sur les toits qu'on est anarcho.

Y a même pas besoin d'ouvrir le bec pour être fichu au clou, il suffit d'avoir une tête déplaisant à quelque roussin ! [...]

Est-ce à dire que les gars d'attaque doivent suivre les ordres de la gouvernance: poser leur chique et faire les morts ? [...]

Non, non ! C'est moins que jamais le moment de rentrer dans sa coquille et d'y subir, kif-kif une huître, toutes les avanies des capitalos. [...]

Puisqu'il n'y a plus mèche de faire carrément de la propagande et d'afficher ses idées au plein soleil, il s'agit de biaiser, de manœuvrer en douceur, de telle manière que les bandits de la haute n'y puissent rien trouver de répréhensible.
 
 

Un endroit, où y a de la riche besogne, pour les camaros à la redresse, c'est la Chambre syndicale de leur corporation. Là, on ne peut pas leur chercher pouille : les Syndicales sont encore permises ; elles ne sont pas, — à l'instar des groupes anarchos, — considérées comme étant des associations de malfaiteurs. [...] Je sais qu'on peut rengainer bien des choses contre les Syndicales : «Qu'elles sont des nids d'ambitieux... Que de là sont sortis ces tristes socialos à la manque, qui rêvent de devenir les grands seigneurs du Quatrième État.»

Ben oui, toute médaille a son revers ! Mais, de là à conclure que les Syndicales sont pour les ambitieux, ce que sont les cloches pour les melons... il y a loin ! Si les ambitieux ont fourmillé, et fourmillent encore, dans ces groupements, c'est parce que les gars francs du collier n'y ont pas mis le hola. Et dam, les ambitieux, c'est kif-kif les punaises : c'est le diable pour s'en dépêtrer.

Si, la première fois que ces merles-là ont jacassé d'élections et autres ragougnasses politicardes, un bon bougre s'était trouvé à point pour leur répliquer : «La Syndicale n'est pas une couveuse électorale, mais bien un groupement pour résister aux crapuleries patronales et préparer le terrain à la Sociale. La Politique, n'en faut pas ! Si tu en pinces pour elle vas-en faire aux chiottes !»

Du coup, vous auriez vu, sinon tous, du moins la grosse part des prolos, approuver le camaro et envoyer coucher l'ambitieux. [...]
 
 

Qu'un copain essaie, qu'il adhère à sa Syndicale, qu'il ne brusque pas le mouvement, qu'au lieu de vouloir ingurgiter tout de go ses idées aux camarades, il y aille en douceur, et prenne pour tactique, chaque fois qu'un ambitieux viendra bavasser élections municipales, législatives, ou autres saloperies, de dire en quatre mots : «La Syndicale a pour but de faire la guerre aux patrons, et non de s'occuper de politique...» S'il est assez finaud pour ne pas prêter le flanc aux mensonges des aspirants bouffe-galette, qui ne manqueront pas d'en baver pis que pendre sur son compte, il se verra vivement écouté. [...]
 
 

Le problème est celui-ci : «Je suis anarcho, je veux semer mes idées, quel est le terrain où elles germeront le mieux ?

«J'ai déjà l'usine, le bistrot... je voudrais quéque chose de mieux : un coin où je trouve des prolos se rendant un peu compte de l'exploitation que nous subissons et se creusant la tête pour y porter remède... Ce coin existe-t-il ?»

Oui, nom de dieu ! Et il est unique : c'est le groupe corporatif ! [...]

... Tabler sur des trucs légaux pour se tirer de la mistoufle est aussi illusoire que de réclamer l'appui d'une crapule contre son associé.

Le gouvernement est, forcément, l'ami des exploiteurs : ils sont indispensables l'un à l'autre. C'est se monter le job que d'attendre des autorités quelque chose qui nous soit favorable.

Les socialos politicards sont d'un avis contraire : ils prétendent forcer la gouvernance à faire des réformes. Ils se trompent. Y a qu'à voir à quoi ils aboutissent : tous les jours ils abandonnent un morceau de leur ancien programme ; avant peu, y aura plus mèche de les distinguer d'avec les radicaux.

La cinquantaine de dépotés socialos qui moisissent à l'Aquarium se contentent de se laisser vivre. Si, par hasard, histoire de prouver qu'ils ne sont pas d'absolus propres à rien, ils font un peu de boucan, en faveur du populo, la gouvernance les laisse dire, et continue comme si rien n'était, à intervenir en faveur des patrons. [...]

Faisons donc nos affaires nous-mêmes, et garons-nous des intermédiaires. En tout et pour tout, les intermédiaires sont d'abominables sangsues.

Ceci dit, voici, par à peu près, quel doit être le turbin de la Syndicale :

Primo, elle doit constamment guigner le patron, empêcher les réductions de salaires et autres crapuleries qu'il rumine. Si les prolos n'étaient pas toujours sur le qui-vive, les singes les auraient vite réduits à boulotter des briques à la sauce aux cailloux ?

Deuxièmo, outre ce turbin journalier, qui est la popote courante, y a une autre besogne, bougrement chouette : préparer le terrain à la Sociale.

Nous subissons le patron, parce qu'il n'y a pas mèche de faire autrement. Nous savons que c'est de notre travail qu'il s'engraisse. Si, pour le moment, nous nous contentons de le tenir en respect, nous espérons bien, un de ces quatre matins, être assez à la hauteur pour le foutre carrément à la porte.

C'est cela qu'à la Syndicale nous devons expliquer aux nouveaux venus qui y rappliquent, pour se garantir contre l'exploitation.

L'usine est à nous tous : chaque brique des murs est cimentée de notre sueur ; chaque rouage des machines est graissé de notre sang.

Quel beau jour, celui où nous pourrons reprendre notre bien,— faire la grande Expropriation.

Ça fait, nous nous alignerons pour turbiner en frangins. Et, si l'ex-patron ne fait pas le rouspéteur, on lui fera une place à l'usine : il travaillera à égalité, kif-kif les camaros.
 
 

Voilà, mille marmites, ce qu'il faudrait dégoiser aux bons bougres qui s'amènent à la Syndicale, tout chauds et bouillants.

Quelle galbeuse tournure ça prendrait, si les groupes corporatifs étaient farcis de fistons marioles, ayant une haine carabinée pour les patrons et les gouvernants.

Des gas ne se désintéressant pas de la lutte au jour le jour, — si mesquine qu'elle paraisse, — comprenant que c'est la vie actuelle, et que s'en isoler est malsain ;

Des gas ne regardant pas comme des couillonnades indignes d'eux, de fourrer leur grain de sel dans les grèves et toutes les chamailleries s'élevant entre ouvriers et patrons ;

Mais, turellement, faisant converger tous leurs actes, — même les plus petiots, — vers le but à atteindre : le chambardement général.
 
 

Dès le printemps 1895, les journaux anarchistes ont retrouvé droit de cité en France et, dans les Temps Nouveaux, nouvel hebdomadaire de Jean Grave, le secrétaire général de la Fédération des Bourses du Travail, l'anarchiste Fernand Pelloutier, prenait position après Pouget et dans le même sens, sur le problème de l’entrée des anarchistes dans les syndicats.
 
 

L'ANARCHISME ET LES SYNDICATS OUVRIERS10





De même que bien des ouvriers de ma connaissance hésitent, quoique désabusés du socialisme parlementaire, à faire profession de socialisme libertaire, parce que, à leur sens, toute l'anarchie consiste dans l'emploi... individuel... de la dynamite, de même je sais nombre d'anarchistes qui, par un préjugé fondé d'ailleurs, se tiennent à l'écart des syndicats et, le cas échéant, les combattent, parce que pendant un temps cette institution a été le véritable terrain de culture des aspirants députés. [...]

Cependant, le rapprochement commencé dans quelques grands centres industriels ou manufacturiers ne cesse de s'étendre. Un camarade de Roanne a naguère indiqué aux lecteurs des Temps Nouveaux que, non seulement les anarchistes de cette ville sont entrés enfin dans les groupes corporatifs, mais qu'ils y ont acquis par leur énergie et l'ardeur de leur prosélytisme une autorité morale réellement profitable à la propagande. Ce que nous avons appris touchant les syndicats de Roanne, je pourrais le dire de maints syndicats d'Alger, de Toulouse, de Paris, de Beauvais, de Toulon, etc. qui, entamés par la propagande libertaire, étudient aujourd'hui les doctrines dont hier ils refusaient, sous l'influence marxiste, d'entendre même parler. [...]

Cette entrée des libertaires dans le syndicat eut un résultat considérable. Elle apprit d'abord à la masse la signification réelle de l'anarchisme, doctrine qui, pour s'implanter, peut fort bien, répétons-le, se passer de la dynamite... individuelle ; et, par un enchaînement naturel d'idées, elle révéla aux syndiqués ce qu'est et ce que peut devenir cette organisation corporative dont ils n'avaient eu jusqu'alors qu'une étroite conception.

Personne ne croit ou n'espère que la prochaine révolution, si formidable qu'elle doive être, réalise le communisme anarchique pur. Par le fait qu'elle éclatera, sans doute, avant que soit achevée l'éducation anarchiste, les hommes ne seront point assez mûrs pour pouvoir s'ordonner absolument eux-mêmes, et longtemps encore les exigences des caprices étoufferont en eux la voix de la raison. Par conséquent (l'occasion est bonne pour le dire), si nous prêchons le communisme parfait, ce n'est ni avec la certitude ni même avec l'esprit que le communisme sera la forme sociale de demain ; c'est pour avancer, approcher le plus possible de la perfection l'éducation humaine, pour avoir, en un mot, le jour venu de la conflagration, atteint le maximum d'affranchissement. Mais l'état transitoire à subir doit-il être nécessairement, fatalement la geôle collectiviste ? Ne peut-il consister en une organisation libertaire limitée exclusivement aux besoins de la production et de la consommation, toutes institutions politiques ayant disparu ? Tel est le problème qui, depuis de longues années, préoccupe et à juste titre beaucoup d'esprits.

Or, qu'est-ce que le syndicat ? Une association, d'accès ou d'abandon libre, sans président, ayant pour tous fonctionnaires un secrétaire et un trésorier révocables dans l'instant, d'hommes qui étudient et débattent des intérêts professionnels semblables. Que sont-ils, ces hommes ? Des producteurs, ceux-là mêmes qui créent toute la richesse publique. Attendent-ils, pour se réunir, se concerter, agir, l'agrément des lois ? Non ; leur constitution légale n'est pour eux qu'un amusant moyen de faire de la propagande révolutionnaire avec la garantie du gouvernement, et d'ailleurs combien d'entre eux ne figurent pas et ne figureront jamais sur l'Annuaire officiel des Syndicats ? Usent-ils du mécanisme parlementaire pour prendre leurs résolutions ? Pas davantage ; ils discutent, et l'opinion la plus répandue fait loi, mais une loi sans sanction, exécutée précisément parce qu'elle est subordonnée à l'acceptation individuelle — sauf le cas, bien entendu, où il s'agit de résister au patronat. Enfin, s'ils nomment à chaque séance un président, un délégué à l’ordre, ce n'est plus que par l’effet de l'habitude, car une fois nommé, ce président est parfaitement oublié et oublie fréquemment lui-même la fonction dont ses camarades l'ont investi. Laboratoire des luttes économiques, détaché des compétitions électorales, favorable à la grève générale avec toutes ses conséquences, s'administrant anarchiquement, le syndicat est donc bien l'organisation à la fois révolutionnaire et libertaire qui pourra seule contre-balancer et arriver à détruire la néfaste influence des politiciens collectivistes.

Supposons maintenant que, le jour où éclatera la révolution, la presque totalité des producteurs soit groupée dans les syndicats ; n'y aura-t-il pas là, prête à succéder à l'organisation actuelle, une organisation quasi libertaire, supprimant de fait tout pouvoir politique, et dont chaque partie, maîtresse des instruments de production, réglerait toutes ses affaires elle-même, souverainement, et par le libre consentement de ses membres ? Et ne serait-ce pas «l'association libre des producteurs libres» ? [...]

Que les hommes libres entrent donc dans le syndicat, et que la propagation de leurs idées y prépare les travailleurs, les artisans de la richesse, à comprendre qu'ils doivent régler leurs affaires eux-mêmes et à briser, par suite, le jour venu, non seulement les formes politiques existantes, mais toute tentative de reconstitution d'un pouvoir nouveau. Cela montrera aux autoritaires combien était fondée leur crainte, déguisée en dédain du «syndicalisme» et combien éphémère leur doctrine, disparue avant même d'avoir pu s'affirmer !
 
 

Cette entrée des anarchistes dans les syndicats marque un tournant capital dans l'histoire du mouvement ouvrier français.

En ce qui concerne celle du mouvement anarchiste, ce fut l'âge d'or. Du moins pendant quelques années. Car le moyen devint une fin et le syndicalisme révolutionnaire s'annexa nombre de compagnons — parmi les plus importants — qui furent perdus pour l'anarchisme proprement dit. Nos deux chapitres centraux évoquent cette conquête de la C.G.T. par les compagnons, cette conquête des compagnons par la C.G.T...

3. La reprise individuelle

Un mal redoutable menaçait cependant le mouvement. Ce mal s'appelait l’illégalisme. A aucun moment il ne contamina toute l'anarchie. Mais jamais il n'avait été complètement absent des théories et de la pratique libertaires. Le mouvement connut toujours des «en dehors», des «hors du troupeau», des «réfractaires», tous vocables qui servirent de titres à des journaux anarchistes, qui servirent aussi à définir, d'un mot ou d'une expression, un courant idéologique.

En 1887, Duval, en 1889, Pini défrayèrent la chronique comme adeptes de la reprise individuelle, du droit au vol. Le premier, condamné à mort, fut finalement dirigé sur le bagne d'où d s'évada. Le second accueillit la sentence qui le condamnait à vingt ans de travaux forcés au cri de : Vive l’anarchie ! A bas les voleurs ! Leurs actes, le bruit fait autour de leur condamnation, obligèrent les théoriciens libertaires à prendre position. Certains, comme Jean Grave, tout en justifiant les actes de Duval et de Pini, déniaient toute valeur révolutionnaire à la reprise individuelle. D'autres, comme Sébastien Faure, Élisée Reclus et son neveu Paul, approuvaient le vol que ce dernier justifiait en ces termes dans un article publié dans la Révolte, le 21 novembre 1891 :
 
 

Ce que j'appellerai ma proposition principale est celle-ci: Dans notre société actuelle, le vol et le travail ne sont pas d'essence différente. Je m'élève contre cette prétention qu'il y a un honnête moyen de gagner sa vie le travail ; et un malhonnête, le vol ou l'estampage. [...]

Comme producteur, nous cherchons à obtenir le plus possible de notre travail, comme consommateur, nous payons le moins cher possible, et de l'ensemble de ces transactions, il résulte que tous les jours de notre vie, nous sommes volés et que nous volons. [...]

L'activité de la vie que nous rêvons est également éloignée de ce qu'on nomme aujourd'hui le travail et de ce qu'on nomme le vol : on prendra sans demander et cela ne sera pas le vol, on emploiera ses facultés et son activité et cela ne sera pas le travail. [...]

Une quinzaine d'années plus tard, ce sont les exploits de la bande Jacob qui attirent l'attention, bande organisée vers 1900 et qui, en 1905, aurait accompli une centaine de vols, le montant des «reprises» étant évalué à 5 millions. Même si ce chiffre d'affaires paraît «gonflé», comme nous l'écrivait Jacob le 5 mai 1949, il n'en est pas moins vrai que l'entreprise fut importante ; elle valut d'ailleurs à son animateur quelque vingt ans de bagne.

Marius Jacob — le modèle, a-t-on dit de l'Arsène Lupin de Maurice Leblanc ? — qui réserva, au début tout au moins, 10 % de chacune des reprises opérées par son association, aux œuvres de propagande anarchiste, qui, par ailleurs, opérait «chez tout parasite social : prêtre, militaire, juge, etc.» mais non au domicile de ceux qu'il jugeait remplir une fonction utile : «médecins, architectes, littérateurs, etc.» (Souvenirs d'un demi-siècle rédigés à notre intention par Marius Jacob en 1948), définit ainsi son illégalisme aux Assises de la Somme en mars 1905 :

Moi aussi, je réprouve le fait par lequel un homme s'empare violemment et avec ruse du fruit du labeur d'autrui. Mais c'est précisément pour cela que j'ai fait la guerre aux riches, voleurs du bien des pauvres. Moi aussi je voudrais vivre dans une société où le vol serait banni. Je n'approuve et n'ai usé du vol que comme moyen de révolte propre à combattre le plus inique de tous les vols: la propriété individuelle.

Pour détruire un effet il faut au préalable en détruire la cause. S'il y a vol, ce n'est que parce qu'il y a abondance d'une part et disette de l'autre ; que parce que tout n'appartient qu'à quelques-uns. La lutte ne disparaîtra que lorsque les hommes mettront en commun leurs joies et leurs peines, leurs travaux et leurs richesses, que lorsque tout appartiendra à Tous.

C'est au temps où Jacob prononçait ces paroles que parut à Paris — 13 avril 1905 — le premier numéro de l'anarchie, journal individualiste qui allait être, quelques années plus tard, l'organe des illégalistes. Son fondateur, Albert dit Libertad, né en 1875 à Bordeaux de parents inconnus, venu à Paris en 1897, s'imposa par son éloquence et ses qualités d'audace et d'entraîneur d'hommes et fonda, en octobre 1902, les Causeries populaires. Libertad, gravement infirme, ne se déplaçait qu'au moyen de béquilles ; il était pourtant de toutes les réunions et de toutes les bagarres...

Autour de l'anarchie se grouperont des collaborateurs comme A. Lorulot, E. Armand, Mauricius, Kibaltchiche qui se succéderont à la direction du journal après la mort de Libertad en 1908. `

C'est dans la fermentation de ce milieu illégaliste que va naître l'affaire de la bande à Bonnot. Elle en est une ultime expression...


1. Le défi.







L’anarchie en cour d'assises : tel est le titre d'une brochure d'un des propagandistes libertaires les plus importants, Sébastien Faure. Elle est consacrée aux débats de la cour d'assises de la Seine, le 28 août 1891. D’un côté trois anarchistes, Decamps, Dardare et Léveillé. En face : les magistrats Benoît, président de cour d'assises et Bulot, avocat général.

Le 1er mai précédent, une bagarre avait en effet éclaté dans la banlieue parisienne entre les «forces de l'ordre» et des anarchistes qui revenaient d'une manifestation. Les compagnons étaient armés, les agents aussi. Des coups de feu claquèrent. Un des anarchistes, Léveillé, eut la cuisse traversée d'une balle. Conduits au commissariat de Clichy, les anarchistes détenus furent passés à tabac par les agents déchaînés. Trois mois plus tard, Decamps et Dardare étaient lourdement condamnés après que l'avocat général eût requis pour le premier le châtiment suprême. Léveillé était acquitté. Voici sa «défense anarchiste», vraisemblablement de la plume de Sébastien Faure lui-même :

J’ai tiré

Si, dès les premiers jours de mon arrestation, et dans le cours de l'instruction, j'ai nié avoir fait feu, ce n'est point, Messieurs, que j'aie l'habitude d'esquiver la responsabilité de mes actes. Mais, convaincu que, si des témoignages absolument décisifs ne s'élevaient pas contre moi, je serais élargi, et estimant que, contre les représentants de l'autorité qui emprisonne, tous les moyens sont bons pour recouvrer la liberté, j'ai, un instant, espéré.

Mais aujourd'hui, j'ai déclaré et je déclare catégoriquement que j'ai tiré sur ceux qui m'attaquaient. Mon devoir, je l'ai fait comme mes amis Decamps et Dardare.

Je veux être condamné avec eux, ou avec eux acquitté.

Si vous les jugez coupables, je le suis comme eux ; et ma part de responsabilité, je la revendique pleine et entière.

Je ne chercherai pas à provoquer votre indignation par le récit des traitements qui nous ont été infligés. Qu'il vous suffise de savoir, Messieurs, que, la cuisse traversée par une balle, lorsque, dévoré par la fièvre et en proie à de cruelles souffrances, je demandais de l'eau pour nettoyer ma blessure, on me répondait par des coups de botte et de crosse de revolver. Qu'il vous suffise de vous rappeler que cette douloureuse agonie a duré pendant six fois vingt-quatre heures et que je suis resté sans soins jusqu'au 20 mai, c'est-à-dire pendant vingt jours.

Cependant, Messieurs, en temps de guerre, alors que les instincts les plus féroces ont libre cours, il est de règle absolue que les blessés tombés aux mains de l'ennemi soient soignés, et les prisonniers respectés.

Mais, pour les hommes de police, nous sommes plus que des ennemis, parce que nous sommes des révolutionnaires, des anarchistes.

Nous sommes
des anarchistes

Aussi, ne faut-il pas s'étonner que l'accusation vise contre nous la peine de mort.

Et pourquoi ?

Parce que, adversaires résolus de l'Autorité qui affame, humilie, emprisonne et tue, nous voulons le triomphe de l'Anarchie ; de l'Anarchie, qu'on vous représente toujours comme une doctrine de haine et de violence, et qui n'est en réalité qu'une doctrine de paix, de fraternité, d'amour ; puisque l’Anarchie a pour but de substituer la solidarisation des intérêts individuels à leur antagonisme, et de remplacer la concurrence, source de tous les dualismes, de toutes les animosités, de tous les crimes sociaux, par l'association et l'harmonie universelles. [...]

L'Anarchie, qui, dans l'état actuel des choses, n'est et ne peut être que la négation du système autoritaire tout entier, n'est et ne peut être, en période de lutte, que la pratique de la désobéissance, de l'insoumission, de l'indiscipline, en un mot de la révolte.

A ce titre, l'idée anarchiste est aussi vieille que le principe de l'autorité, car du jour où un homme a émis la prétention de commander à d'autres hommes, ceux-ci ont, peu ou prou, refusé d'obéir.

Ce que l'ignorance
a créé

Mais, de même que l'ignorance a créé les Dieux et fait naître les systèmes gouvernementaux, de même cette seule ignorance a empêché les humains de secouer le joug et de voir clairement leurs droits.

Il devait en outre arriver que jetés sur une planète dont les entrailles contiennent des trésors inépuisables, mais ne sachant pas fouiller le sol et en tirer parti, les hommes, aux prises avec la difficulté de se nourrir, de se préserver des intempéries et de se développer librement, se disputâssent, se battîssent et se tuâssent, pour se procurer ce que demandaient leurs appétits, leurs besoins, leurs aspirations.

La constatation de cette perpétuelle «lutte pour la vie» a fait croire que ces conflits, ces rivalités, ces batailles, sont fatals, qu'ils ont de tout temps existé, qu'ils se perpétueront jusqu'à la consommation des siècles.

Le travail, appuyé
sur la science

Mais l'ignorance, ce mal des âges primitifs, a été de plus en plus entamée par les connaissances s'accumulant à travers les siècles.

L'humanité s'est peu à peu enrichie de façon merveilleuse ; les conquêtes de l'esprit humain se sont multipliées ; l'horizon s'est démesurément élargi ; les éléments soumis par l'homme sont devenus ses collaborateurs les plus assidus, les plus dociles et les plus désintéressés ; le travail, appuyé sur la Science, a fait jaillir du sous-sol des richesses extraordinaires; la culture, habilement développée, a couvert le sol des réjouissantes moissons, des fruits savoureux, des fleurs parfumées, des arbres robustes ; les fléaux ont été conjurés, les épidémies victorieusement combattues ; les maux naturels, presque tous enrayés !

Mais
des accapareurs...

Et au sein d'une terre aussi féconde, aussi belle, aussi luxuriante, les hommes dont les efforts de génération en génération, s'étaient solidarisés pour atteindre à ce but, ont eu la sottise de continuer, les uns à vouloir tout accaparer, les autres à consentir à leur dépouillement.

Les accapareurs deviennent de plus en plus scandaleusement opulents et de moins en moins nombreux, tandis que la famille des déshérités devient de plus en plus pauvre et de plus en plus considérable.

D'où vient que ces millions et ces millions de miséreux ne fassent pas rendre gorge à cette poignée de milliardaires ?

Il n'est pas malaisé de répondre à cette question.

Cela provient: 1° des préjugés de toute nature soigneusement entretenus par les privilégiés dans le cerveau des masses ; ces préjugés : gouvernement, lois, propriété, religion, patrie, famille, etc., etc.

C'est le frein moral.

2° Du système de répression qui déshonore la terre : magistrats, policiers, gendarmes, soldats, gardiens de prisons ; voilà le frein matériel. [...]

Plus de gouvernement !

Aussi, à cette fin du XIXe siècle, la formule anarchiste se résume-t-elle en ces trois mots qui ont le don de terrifier les uns et de faire sourire incrédulement les autres «Plus de gouvernement».

Oui, plus de gouvernement !

Tout est là, car du jour où le gouvernement (et j'entends par-là tout système gouvernemental, quelle qu'en soit la forme, quelle que soit son étiquette), du jour, dis-je, où tout gouvernement aura disparu, les lois écrites, les codes n'auront plus de raison d'être, puisqu'ils ne pourront plus s'appuyer sur la force pour se faire craindre ni respecter.

Du même coup, la loi naturelle se substituera sans effort aux lois artificielles ; car, ne l'oubliez pas, messieurs, l'Anarchie, c'est le libre jeu dans l'humanité des lois naturelles, ou, plus exactement, car je veux éviter ce mot de «Lois», des forces naturelles qui régissent l'Univers entier.

Plus de Codes ! plus de magistrats ! plus de policiers ! plus de gendarmes ! plus de soldats ! plus de prêtres ! plus de dirigeants en un mot, plus de gouvernements !

Tel est notre mot d'ordre ! Tel est notre cri de ralliement ! Telle est la formule de l'Anarchie luttant contre le vieux monde social. [...]

Un tableau de la
société moderne

Laissez-moi brièvement, en quelques coups de crayon, esquisser le tableau de la Société moderne.

En haut :

Des prêtres trafiquant des sacrements et des cérémonies religieuses ; des fonctionnaires courbant la tête mais levant la caisse et le pied ; des officiers vendant à l'ennemi les secrets de la défense dite nationale ; des littérateurs ordonnant à leur pensée de glorifier l'injuste, des poètes idéalisant le laid, des artistes apothéosant l'inique, pourvu que ces turpitudes leur assurent un fauteuil à l'Académie, une place à l'Institut, ou des titres... de rente.

Des commerçants falsificateurs trompant sur le poids, la qualité et la provenance des marchandises, des industriels sophistiquant leurs produits, des agioteurs pêchant des milliards dans l'Océan inépuisable de la bêtise humaine.

Des politiciens, assoiffés de domination, spéculant, sur l'ignorance des uns et la bonne foi des autres ; des plumitifs, se disant journalistes, prostituant leur plume avec une désinvolture qui n'a d'égale que la niaiserie des lecteurs.
 

En bas :

Des maçons sans abri, des ouvriers tailleurs sans pantalon, des ouvriers boulangers sans pain, des milliards de producteurs frappés par le chômage et par conséquent par la faim ; des foules errant, de par le monde, à la recherche d'un pont à jeter, d'un tunnel à percer, d'un terrassement à faire ; des familles entassées dans des taudis ; des fillettes de quinze ans obligées pour manger de supporter les caresses puantes des vieux et les assauts lubriques des jeunes bourgeois.

Des masses aveuglées, qui paraissent absolument inaptes au réveil de la dignité, des cohues se précipitant sur le passage d'un ministre qui les exploite, et lui prodiguant de ridicules acclamations, des foules se portant à une gare, au-devant d'un monarque, fils, frère ou cousin de roi qui arrive, des peuples oubliant dans la griserie des fêtes nationales, l'étourdissement des fanfares et le tourbillon des bals publics que, hier, ils mouraient de misère et d'esclavage, que demain ils crèveront de servitude et de détresse.

Tel est le désespérant tableau qu'offre notre actuelle humanité.

Voilà l'ordre qu'engendre la plus gouvernementalisée des Sociétés !

Et, bien qu'extrêmement sombres, les couleurs n'en sont point chargées à plaisir : il est des turpitudes, des hontes, des coquineries, des tortures que nul langage humain ne saurait décrire.

Demain,
foule innombrable

Mais au sein de cette pourriture qui ronge les puissants et de ce servilisme qui déshonore les faibles ; au sein de cette cynique hypocrisie qui caractérise les grands et de cette incroyable naïveté dont meurent les petits ; au milieu de cette insolence qu'affichent les «en haut» et de cet aplatissement qui flétrit les «en bas» ; au milieu de la féroce cupidité des voleurs et de l'insondable désintéressement des volés, entre les loups du pouvoir, de la religion, de la fortune, et les moutons du travail, de la pauvreté, de la servitude ;

Se dresse une poignée de valeureux, phalange que n'a point contaminée la morgue des insolents ni entamée la platitude des humbles.

Hier, demi-quarteron ; aujourd'hui armée ; demain foule innombrable, ils vont où est la Vérité, ne se souciant pas plus des ricanements apeurés des riches que de l'indifférence morne des pauvres.

Aux puissants, ils disent :

«Vous ne régnez que par l'ignorance et la crainte. Vous êtes les continuateurs dégénérés des barbares, des tyrans, des malfaiteurs publics.

«Par qui vous faites-vous entretenir dans l'oisiveté? Par vos victimes !

«Qui vous protège et vous défend contre l'ennemi de l'intérieur et de l'extérieur? O amère dérision ! Vos victimes encore ! Qui fait de vous des députés, des sénateurs, des ministres, des gouvernants ?

«Encore une fois, vos victimes.

«Et l'ignorance de celle-ci, soigneusement entretenue par vous, non seulement n'aperçoit pas ces incohérentes iniquités, mais encore elle engendre la résignation, le respect, presque la vénération.

«Mais, nous vous démasquerons sans pitié et nous montrerons, bourreaux, vos hideuses faces sur lesquelles se lisent la duplicité, l'avarice, l'orgueil, la lâcheté.»

Et que disent-ils, ces hommes, aux petits, aux exploités, aux asservis ?

Écoutez :

«O vous qui naissez dans un berceau de paille, grandissez en butte à toutes les misères, et vivez condamnés au travail forcé et à la vieillesse prématurée des souffre-douleurs, ne vous désespérez point.

«Prolétaire, petit-fils de l'esclave antique, fils du serf du Moyen Âge, sache que ta détresse n'est pas irrémédiable.

«Vous tous qui faites partie de cette humanité asservie dont les pieds meurtris ont laissé dans le sillon humain, depuis trop de siècles déjà, des traces sanglantes, ayez confiance en l'avenir.

«Loqueteux, souffrants, ventre-creux, va-nu-pieds, exploités, meurtris, déshérités, chaque jour diminue la puissance et le prestige de vos maîtres, et chaque jour, vos bataillons deviennent de plus en plus formidables.

«Haut les cœurs et les fronts !

«Prenez conscience de vos droits.

«Apprenez que tout homme est l'égal d'un autre homme. Il est faux que, pour les uns, il n'y ait que des droits à exercer, et pour les autres, des devoirs à remplir. Refusez tous d'obéir et nul ne songera plus à commander.

«Naissez enfin à la dignité.

«Laissez grandir en vous l'esprit de révolte, et avec la Liberté vous deviendrez heureux !»

Voilà, messieurs, ce que sont les anarchistes. Tel est leur langage, tel le nôtre.

Nous ne regrettons
rien

Je conclus :

Coupables nous serions si, réveillant chez nos camarades de misère le sentiment de la dignité, nous en manquions nous-mêmes.

Criminels, oh ! oui, bien des criminels nous serions si, appelant les hommes à la révolte, nous nous inclinions devant les menaces et nous soumettions aux injonctions des représentants de l'autorité.

Lâches, les derniers des lâches nous serions si, relevant le courage de nos compagnons de lutte et les excitant à la vaillance, nous ne défendions pas notre vie notre liberté lorsqu'elles sont en péril.

Voilà pourquoi, ce que j'ai fait, ce que nous avons fait (mes amis, je le sais, pensent comme moi) nous devions le faire ; aussi nous ne regrettons rien.

'Si vous me condamnez, mes convictions resteront inébranlables.

Il y aura un anarchiste de plus en prison, mais cent de plus dans la rue.

Et notre exemple sera suivi ; il sera le point de départ de révoltes qui se multiplieront, deviendront de plus en plus collectives, jusqu'à ce que la Révolution universelle fasse entrer dans le domaine de la pratique les idées pour lesquelles je vis, pour lesquelles je souffre avec une certaine joie, pour lesquelles je suis prêt, comme tous les anarchistes, à verser s'il le faut, sans fanfaronnade comme sans faiblesse, jusqu'à la dernière goutte de mon sang.11
 
 

Les compagnons ressentirent comme un défi brutalités et condamnations infligées aux anarchistes de Clichy.

L'un d'eux, Ravachol, allait le relever.


2. Les mémoires de Ravachol






François, Claudius Koeningstein — Ravachol du nom de sa mère — apparut à Saint-Denis en juillet 1891. Recherché pour assassinat suivi de vol, il y vécut sous nom de Léon Léger chez le compagnon Chaumartin dont la femme était une amie de celle de l'anarchiste Decamps. D'accord avec un certain Simon Charles, Achille dit Biscuit qui avait assisté aux débats de l’affaire Decamps, d'accord également avec Jas-Béala et sa maîtresse Mariette Soubère, il décida de venger les compagnons condamnés.

Ils songent d'abord à faire sauter le commissariat de Clichy et le 7 mars 1892, les voilà qui emportent une marmite chargée d'une cinquantaine de cartouches de dynamite et de débris de fer en guise de mitraille ; mais le projet avorte en raison des difficultés d'approche. Ils décident alors de s'attaquer au conseiller Benoît qui présida les assises lors de la condamnation de Decamps et de Dardare ; Simon va reconnaître les lieux, 136 boulevard Saint-Germain, mais ne réussit pas à découvrir l'étage auquel habite le conseiller. On décide cependant de passer à l'action et, le 11 mars, Chaumartin accompagne les quatre terroristes jusqu'au tramway. Koeningstein, élégamment vêtu, s'installe alors à l'intérieur tandis que Mariette Soubère prend place sur l'impériale, entre Simon et Béala, aussi près que possible du cocher, afin de mieux échapper aux investigations des préposés de l'octroi. Elle recouvre de ses jupes la marmite en fonte déposée devant elle. Après le passage de la barrière, elle descend et retourne chez elle tandis que Ravachol, Simon et Béala poursuivent leur route et prennent la correspondance menant au boulevard Saint-Germain.

Lorsqu'ils sont arrivés devant le numéro 136, Ravachol, armé de deux pistolets et muni de l'engin, entre dans l'immeuble et dépose la marmite sur le palier du premier étage, au-dessus de l'entresol, afin d'attaquer l'habitation en son centre. Il allume alors la mèche, descend sans être vu, est surpris par l'explosion à l'instant même où il regagne le trottoir. La projection de mitraille fit d'effrayants ravages : «j'ai cru, dit Ravachol, que la maison me tombait dessus !» Les dégâts furent évalués à 40.000 francs de l'époque, mais il n'y eut toutefois qu'un blessé ; le président Benoît, qui occupait le quatrième étage, fut indemne.

Dans les jours qui suivirent, Ravachol et ses amis décidèrent de s'en prendre au substitut Bulot et Ravachol confectionna avec Simon un engin qu'il bourra de 120 cartouches. Mais une auxiliaire de la police qui fréquentait la maison Chaumartin avait connu le premier attentat et fait, dès le 16 mars, tous rapports utiles à ses employeurs moyennant une gratification de 750 F, plus 50 F pour frais de mission, compte non tenu de ses appointements ordinaires. Chaumartin fut arrêté le 17. Simon, détenu également. Quant à Ravachol, il put déménager à temps et alla habiter Saint-Mandé sans renoncer pour autant à l'attentat envisagé. Il coupa seulement sa barbe et, le 27 mars, à 6h20 du matin, prit l'omnibus pour se rendre rue de Clichy où il arriva vers 8 heures. Sur le trottoir, non loin du numéro 39, il ouvrit la valise qu'il avait apportée puis pénétra dans l'immeuble du magistrat, ignorant toutefois à quel étage il habitait. Il abandonna alors sa valise au second palier après avoir allumé les mèches. Il eut ensuite le temps de faire une cinquantaine de mètres dans la rue puis une détonation effrayante retentit et l'immeuble fut ravagé jusqu'en ses fondements. Selon M. Girard, chimiste, qui déposa à l'audience, seule, la présence de nombreuses ouvertures dans la cage de l'escalier qui permirent l'évacuation des gaz, évita l'effondrement de la maison. Par miracle, il n'y eut que sept blessés et quelque 120.000 F de dégâts.

Après l'attentat, Ravachol prit l'omnibus Batignolles-Jardin des Plantes afin de passer rue de Clichy et de juger de l'effet de l'explosion mais l'omnibus fut détourné de son trajet habituel. Vers 11 heures, il se rendit au restaurant Véry, boulevard Magenta. Le garçon, Lhérot, ayant émis quelques récriminations au sujet du service militaire, Ravachol pensa «qu'il y avait quelque chose à faire» et se mit à lui exposer les théories anarchistes. Mal lui en prit car Lhérot le considéra alors comme un homme «pas comme il faut». Et, lorsque Ravachol revint trois jours plus tard dans ce même restaurant, Lhérot reconnut en lui, grâce à la cicatrice de sa main gauche et au signalement que les journaux avaient donné, le dynamiteur du boulevard Saint-Germain et de la rue de Clichy. La police, alertée, arrêta, non sans mal, Ravachol que dix hommes suffirent à peine à maîtriser.

Le 26 avril, il comparut devant la cour d'assises de la Seine en un Palais de justice gardé comme s'il devait soutenir une attaque. C'est que, la veille, le restaurant Véry avait sauté. La bombe avait fait deux morts, «véryfication » dira le Père Peinard en un jeu de mots sinistre. A l'issue des débats, furent seuls condamnés Simon et Ravachol à qui on infligea les travaux forcés à perpétuité.12 Deux mois plus tard, à Montbrison, la cour d'assises de la Loire condamnait Ravachol, à mort cette fois, pour l'assassinat le 18 juin 1891 d'un vieil ermite à Chambles près de Saint-Étienne, assassinat qui avait rapporté à son auteur plusieurs milliers de francs. Ravachol avait été accusé également, outre divers méfaits, de deux autres crimes : le meurtre en 1886, près de Saint-Chamond, d'un rentier et de sa domestique et celui des dames Marcon de Saint-Étienne le 27 juillet 1891, mais il nia avec énergie et des doutes sérieux subsistèrent.

Ravachol avait été arrêté le 30 mars. Jusqu'à sa comparution devant les assises, soit pendant un mois environ, trois inspecteurs le surveillèrent jour et nuit. Ils observèrent ses faits et gestes, enregistrèrent ses paroles et rédigèrent des rapports qui ont été conservés aux archives de la Préfecture de Police sous la cote B a/1132.

Dès le 30 au soir, il exposait ses conceptions anarchistes13 à ses gardiens qui rédigèrent ensuite le rapport suivant :
 
 

Le sus-nommé après avoir mangé de bon appétit nous a parlé en ces termes :

Messieurs, j'ai l'habitude, partout où je me trouve de faire de la propagande. Savez-vous ce que c'est que l'Anarchie ?

A cette demande nous avons répondu que non.
 
 

Mes principes

Cela ne m'étonne pas, répondit-il. La classe ouvrière, qui comme vous est obligée de travailler pour se procurer du pain, n'a pas le temps de s'adonner à la lecture des brochures que l'on met à sa portée ; il en est de même pour vous.

L'anarchie, c'est l'anéantissement de la propriété.

Il existe actuellement bien des choses inutiles, bien des occupations qui le sont aussi, par exemple, la comptabilité. Avec l'anarchie, plus besoin d'argent, plus besoin de tenue de livres et d'autres emplois en dérivant.

Il y a actuellement un trop grand nombre de citoyens qui souffrent tandis que d'autres nagent dans l'opulence, dans l'abondance. Cet état de choses ne peut durer ; tous nous devons non seulement profiter du superflu des riches, mais encore nous procurer comme eux le nécessaire. Avec la société actuelle il est impossible d'arriver à ce but. Rien, pas même l'impôt sur les revenus ne peut changer la face des choses et cependant la plupart des ouvriers se persuadent que si l'on agissait ainsi, ils auraient une amélioration. Erreur, si l'on impose le propriétaire, il augmentera ses loyers et par ce fait se sera arrangé à faire supporter à ceux qui souffrent la nouvelle charge qu'on lui imposerait. Aucune loi, du reste, ne peut atteindre les propriétaires car étant maîtres de leurs biens on ne peut les empêcher d'en disposer à leur gré. Que faut-il faire alors ? Anéantir la propriété et, par ce fait, anéantir les accapareurs. Si cette abolition avait lieu, il faudrait abolir aussi l'argent pour empêcher toute idée d'accumulation qui forcerait au retour du régime actuel.

C'est l'argent en effet le motif de toutes les discordes, de toutes les haines, de toutes les ambitions, c'est en un mot le créateur de la propriété. Ce métal, en vérité, n'a qu'un prix conventionnel né de sa rareté. Si l'on n'était plus obligé de donner quelque chose en échange de ce que nous avons besoin pour notre existence, l'or perdrait sa valeur et personne ne chercherait et ne pourrait s?enrichir puisque rien de ce qu'il amasserait ne pourrait servir à lui procurer un bien-être supérieur à celui des autres. De là plus besoin de lois, plus besoin de maîtres.
 

Quant aux religions, elles seraient détruites puisque leur influence morale n'aurait plus lieu d'exister. Il n'y aurait plus cette absurdité de croire en un Dieu qui n'existe pas car après la mort tout est bien fini. Aussi doit-on tenir à vivre, mais, quand je dis vivre, je m'entends. Ce n'est pas piocher toute une journée pour engraisser ses patrons et devenir, en crevant de faim, les auteurs de leur bien-être.

Il ne faut pas de maîtres, de ces gens qui entretiennent leur oisiveté avec notre travail, il faut que tout le monde se rende utile à la société, c'est-à-dire travaille selon ses capacités et ses aptitudes ; ainsi un tel serait boulanger, l'autre professeur, etc. Avec ce principe, le labeur diminuerait, nous n'aurions chacun qu'une heure ou deux de travail par jour. L'homme, ne pouvant rester sans une occupation, trouverait une distraction dans le travail ; il n'y aurait pas de fainéants et s'il en existait leur nombre serait tellement minime qu'on pourrait les laisser tranquilles et les laisser profiter sans murmurer du travail des autres.

N'ayant plus de lois, le mariage serait détruit. On s'unirait par penchant, par inclinaison14 et la famille se trouverait constituée par l'amour du père et de la mère pour leurs enfants. Si par exemple, une femme n'aimait plus celui qu'elle avait choisi pour compagnon, elle pourrait se séparer et faire une nouvelle association. En un mot, liberté complète de vivre avec ceux que l'on aime. Si, dans le cas que je viens de citer, il y avait des enfants, la société les élèverait c'est-à-dire que ceux qui aimeraient les enfants, les prendraient à leur charge.

Avec cette union libre, plus de prostitution. Les maladies secrètes n'existeraient plus puisque celles-ci ne naissent que de l'abus du rapprochement des sexes, abus auquel est obligée de se livrer la femme que les conditions actuelles de la société forcent à en faire un métier pour subvenir à son existence. Ne faut-il pas pour vivre de l'argent à tout prix !

Avec mes principes que je ne puis en si peu de temps vous détailler à fond, l'armée n'aurait plus raison d'être puisqu'il n'y aurait plus de nations distinctes, les propriétés étant détruites et toutes les nations s'étant fusionnées en une seule qui serait l’Univers.

Plus de guerres, plus de querelles, plus de jalousie, plus de vol, plus d'assassinat, plus de magistrature, plus de police, plus d'administration.

Les anarchistes ne sont pas encore entrés dans le détail de leur constitution, les jalons seuls en sont jetés. Aujourd'hui les anarchistes sont assez nombreux pour renverser l'état actuel des choses, et si cela n'a pas lieu c'est qu'il faut compléter l'éducation des adeptes, faire naître en eux l'énergie et la ferme volonté d'aider à la réalisation de leurs projets. Il ne faut pour cela qu'une poussée, que quelqu'un se mette à leur tête et la révolution s'opérera.

Celui qui fait sauter les maisons a pour but d'exterminer tous ceux qui par leurs situations sociales ou leurs actes sont nuisibles à l'anarchie. S'il était permis d'attaquer ouvertement ces gens-là sans crainte de la police et par conséquent pour sa peau (sic) on n'irait pas détruire leurs habitations à l'aide d'engins explosibles, moyens qui peuvent tuer en même temps qu'eux la classe souffrante qu'ils ont à leur service.15
 
 

Après avoir exposé ses principes, Ravachol manifesta l'intention de «dicter ses mémoires d'une manière complète et détaillée». Il le fit en effet du 10 au 17 avril, puis les inspecteurs refusèrent — sur ordre ? — de continuer à écrire sous sa dictée. Voici ces mémoires, jusqu'ici inédits, tels que les ont transcrits ceux qui avaient charge de veiller le détenu :
 
 

Enfance
et adolescence

Je suis né à Saint-Chamond (Loire) le 14 octobre 1859, de parents hollandais et français.

Mes parents vivaient, je crois, séparés,16 mais ils avaient la ferme intention de s'unir, le retard de cette union ne dépendait que des formalités à remplir (acte de naissance etc., de mon père hollandais).

Mon père était lamineur,17 ma mère était moulinière en soie. A ce moment, ils étaient dans une petite aisance, car ma mère avait reçu quelque peu d'argent de sa famille, mais mon père avait des dettes qu'il fallut éteindre.

J'ai été élevé en nourrice jusqu'à l'âge de trois ans et d'après les dires de ma mère, je n'ai pas eu tous les soins nécessaires pour un jeune enfant.

A ma sortie de nourrice, je fus placé à l'asile et y suis resté jusqu'à l'âge de six ou sept ans.

Mon père battait ma mère et me faisait des questions pour faire des rapports contre elle, ce à quoi je ne répondis jamais, et par suite du désaccord dans le ménage, il l'abandonna avec quatre enfants, dont le plus jeune avait trois mois.

Il s'en alla dans son pays, mais comme il était atteint d'une maladie de poitrine, il succomba au bout d'un an.

Berger

Ma mère ne pouvait subvenir à l'existence de quatre enfants et me plaça à la campagne (La Rivoire près de Saint-Chamond) chez Mr. Loa, mais il ne put me garder car j'étais trop petit pour attacher ou détacher les vaches qu'il avait et je revins près de ma mère, attendre l'année suivante.

Ma mère allait demander l'assistance aux gens aisés et elle m'envoyait quelquefois chercher soit de l'argent ou du pain.

Un jour, je me souviens, que l’on donna à ma mère un costume de collégien, je ne voulus pas le porter tel qu'il était de peur que les autres enfants me disent que c'était un vêtement de mendicité, et il fallut que ma mère enlevât tous les boutons et tout ce qui pouvait faire soupçonner ce don.

Nous vécûmes tous bien tristement, et l'année suivante je repris le chemin de la campagne et retournai chez Mr. Loa, qui me payait 15 francs pour la saison. Je n'avais alors que huit ans, et j'aidais mon maître qui n'avait que moi de domestique, à engerber le foin sur les voitures, en mot aux travaux de fenaison.

Le dimanche, j'assistais aux offices religieux, en somme je suivais les principes qui m'avaient été inculqués par mes parents.

L'hiver, je revins dans ma famille, et je continuai à aller à l'école.

L'année suivante je suis allé dans la montagne, à la Barvanche chez Liard, où je gardais six vaches et quelques chèvres.

Le travail me semblait plus pénible surtout que j'y suis resté le commencement de l'hiver.

Cet hiver me frappa pour plusieurs raisons : la première fut les souffrances que j'endurais du froid pour mener les chèvres brouter la pointe des genêts, et étant mal chaussé, j'avais les pieds pour ainsi dire dans la neige, la deuxième, la perte d'une de mes sœurs, la plus jeune, et une maladie que je fis, la fièvre muqueuse.

L'année suivante, je suis allé pendant l'été chez un gros fermier Mr. Bredon, meunier et marchand de bois dans la commune d'Izieux. J'avais 4 chevaux, 8 vaches et 4 bœufs, un troupeau de brebis et quelques chèvres. Je gardais les vaches et les bœufs, c'était en 1870, j'avais onze ans.

Je crois que ce fut cet hiver que je fis ma première communion chez mes parents.

Quelquefois en gardant les vaches, je pleurais en souvenir de ma petite sœur que j'avais perdue.

Je me souviens que ma mère vint me voir, elle était malade, et j'ai beaucoup pleuré lorsque je l'ai vue s'en aller en me laissant dans des mains étrangères, et aussi parce que je la savais malade et malheureuse.

L'année suivante, je suis allé à la Brouillassière entre Val Fleury et Saint-Chamond, mon patron M. Paquet était brutal pour les animaux et tenait une ferme appartenant à l'hospice et était un peu dans la misère, je n'y étais pas trop malheureux.

En revenant passer l'hiver à la maison, je me suis embauché par l'intermédiaire de maman dans un atelier de fuseaux où je gagnais 10 sous par jour, et à la belle saison je suis retourné à la campagne à Gray dans la montagne. Là j'étais bien vu de mes patrons que j'aimais beaucoup.

J'y ai passé l'été et l'hiver et cela avec plaisir, car ils avaient un fils très instruit avec qui j'étais content de causer. Si je n'y suis pas resté, c'est-à cause des faibles appointements qu'ils me donnaient, car je gagnais trop peu pour acheter même des vêtements.

Le jour même que je les quittai pour aller à Saint-Chamond, j'ai rencontré sur la route un cantonnier à qui j'ai exposé ma situation. Alors il m'a dit qu'il connaissait un paysan qui cherchait un berger. Il m'expliqua que je le trouverais sans doute à Obessa, en effet je l'y trouvai et fus embauché pour les gages de 80 francs.

Je suis parti avec lui, et j'ai passé la nuit chez lui, le lendemain je suis venu à pied chez moi, et j'appris par ma mère qu'il y avait un paysan tout près de Saint-Chamond qui cherchait un berger, alors j'ai cédé aux instances de ma mère et me suis rendu chez le fermier que ma mère m'avait indiqué, car celui de la Fouillouse ne m’avait pas donné d’arrhes, autrement je serais allé chez lui, d'autant plus qu'ayant moins de bêtes à garder, j'aurais eu moins de mal que chez l'autre, et ce fut la dernière fois que je fus berger.

Je me rappelle un fait sans importance, mais qui peut faire connaître l'avarice de mon patron. Un jour il me dit : «dépêchons-nous de manger, nous mangerons mieux à la maison» ; ce à quoi je répondis : «— à la maison ou ici, vous me dites la même chose, car vous êtes toujours à nous presser, et à nous commander du travail au moment des repas de manière que nous n'ayions pas le temps de prendre notre nécessaire.»

Il voulut me rembaucher pour l'année suivante, mais j'ai refusé, voulant apprendre un état autre que cultivateur.

Arrivé chez moi, je suis allé travailler quelques jours dans une mine de charbon pour trier les pierres, je gagnais 15 sous par jour. De là je suis allé je crois chez des cordiers pour tourner la roue, j'y étais assez bien, gagnant de 0,75 à 1 franc ; en sortant de là, je suis allé chez des chaudronniers en fonte, je chauffais les rivets et frappais devant, je gagnais 1 franc par jour. Le bruit m'assourdissant, je fus obligé de partir.

Apprenti teinturier

Ma mère m'embaucha alors comme apprenti teinturier chez Puteau et Richard à Saint-Chamond.

J'ai dû faire trois ans d'apprentissage et un apprentissage pour ainsi dire nul, puisque l'on cachait le secret des opérations, et il fallait pour en savoir quelques mots, surprendre les ouvriers pendant le travail et questionner les camarades pendant que les contremaîtres n'étaient pas là.

On ne voulait pas que les apprentis mettent la main à la pâte ; pour apprendre ils devaient seulement regarder quand ils avaient le temps, car on ne voulait pas sacrifier une pièce de soie pour les apprendre et il fallait qu'ils produisent d'une autre manière. Je me souviens que nous profitions de l'heure des repas des contremaÎtres pour nous exercer et nous perfectionner.

La première année je touchais 1,50 F par jour, la deuxième 2 F, la troisième, pendant six mois 2,45 F, et Les six autres mois 2,50 F.

Nous faisions assez souvent sans augmentation de salaire douze à treize heures de travail.

On exigeait de nous un travail au-dessus de nos forces, et on nous faisait soulever des poids que des hommes maniaient difficilement.

Les dimanches, jusqu'à l'âge de seize ans, le soir, j'allais de temps en temps avec des camarades au bal, la seule distraction de Saint-Chamond.

Je ne suis allé que très rarement au café, parfois on se réunissait quelques camarades pour aller faire un tour à la campagne, ou on allait chez l'un ou chez l'autre pour apprendre à danser.

Ce fut à peu près ma vie pendant mes dernières années d'apprentissage, je dépensais à peu près 15 sous par dimanche.

Ma mère avait repris son travail avec plus d'ardeur lorsqu'elle eut placé mon frère aux enfants assistés, n'ayant conservé que ma sœur auprès d'elle, mais, comme mon frère se plaignait des Frères qui le gardaient, ma mère le reprit lorsque je fus ouvrier ; j'avais alors dix-neuf ans.

Ouvrier et militant

Je suis resté six mois ouvrier dans la maison où j'ai fait mon apprentissage aux appointements de 3,75 F au lieu de 4 F comme l'indiquait le règlement de la maison, mais sachant que je n'étais pas expérimenté dans la partie je n'osais quitter la maison, et il a fallu qu'on me renvoie pour perte de temps causée par notre bavardage et nos ris entre camarades.

De là, je suis allé au Creux commune d’Izieu, à la maison Journoux, mais comme je n'étais pas très fort ouvrier, il me donnait 3,90 F au lieu de 4 F ; j'y suis resté une dizaine de mois, jusqu'à la grève.

J'assistais à toutes les réunions des grévistes qui n'eurent pas gain de cause ; la grève dura environ trois semaines.

Pendant ce temps je vécus sur mes économies ; dès le début de la grève je fus renvoyé avec tous mes camarades.

Je partis un soir à 9 heures, pour Lyon, et cela pédestrement, avec un camarade, Jouany, natif de Saint-Chamond.

A deux heures du matin, éreintés par la marche, nous nous sommes couchés sous un arbre, mais nous nous sommes réveillés vers 4 heures du matin à cause du froid et avons poussé jusqu'à Givors,18 pensant trouver un train, mais comme c'était trop bonne heure, nous avons marché jusqu'à Grigny,19 là dans un café nous avons cassé la croûte en attendant le train, c'est moi qui ai réglé les dépenses. Après le repas, nous avons pris le premier train pour Lyon, nous nous sommes embauchés tous les deux dans une teinturerie de soie, en noir (à la montée de la butte), nous y sommes restés quelque temps, et quand la grève de Saint-Chamond a été terminée, beaucoup de nos camarades y sont rentrés, bien qu'ils n'aient pas eu gain de cause.

Ne voulant céder à la volonté des patrons, je suis resté à Lyon et suis rentré dans un autre atelier où on gagnait 4,50 F par jour, c'est-à-dire 0,50 F de plus (maison Coron, rue Godefroy, teinturerie en couleurs).

Je n'y suis pas resté longtemps, le travail ayant baissé, et mon camarade ayant été renvoyé avant moi.

Chômeur

Je me suis trouvé sans travail pendant un mois, car n'étant ouvrier qu'en noir, je m'embauchais difficilement. Voyant que je ne trouvais pas d'embauche, je suis retourné chez ma mère car je n'avais plus qu'une trentaine de francs en poche.

J'avais fait connaissance d'une jeune fille avant de partir de Saint-Chamond, que j'aimais beaucoup et qui m'écrivait souvent, pendant mon séjour à Lyon, de revenir auprès d'elle, mais je retardais toujours pensant pouvoir faire quelques économies pour m'habiller convenablement.

Elle est même venue me voir à Lyon, et j'ai eu le plaisir de passer une nuit auprès d'elle. Je m'étais permis, avant de connaître cette jeune fille, de faire quelques fredaines en sortant du bal, mais ce ne fut que des amours d'un jour.

A Saint-Chamond, le travail marchait peu, je restai donc sans travail encore quelque temps, et par conséquent à la charge de ma mère.

Un jour je rencontre un ouvrier de connaissance qui travaillait dans une usine métallurgique, chez les Potin ; il m'invita à aller avec lui. J'acceptai avec empressement.

Arrivés au portail de l'usine, il fallut attendre que l'on vienne choisir les hommes qui plaisaient.

A ce moment, on rentrait un cylindre. Comme le chemin était en pente, on avait mis des hommes derrière la voiture pour retenir en cas d'accident ; j'ai profité de l'occasion et me suis mis avec ceux qui faisaient la corvée, et une fois dans l'atelier, je me suis présenté au contremaître ou directeur, Mr. Pernod, et j'ai été de suite accepté avec un autre du pays, mais pas celui qui m'avait suggéré l'idée d'aller à cet atelier, car lui, étant resté à la porte, n'avait pas été embauché.

J'ai travaillé comme manœuvre à plusieurs machines entre autres la cisaille, à raison de 3 F par jour.

Bagarreur

Le cinquième jour que je m'y trouvais, c'était je crois le jour de l'an, dans un moment de repos, et pendant que je dormais, un garçon de four sortant des dragons, vient pour me jeter un seau d'eau à la figure. Je l'entendis ; aussitôt je me levai sur mon séant et l'ai interpellé. Alors voulant boxer avec moi, je lui envoyai un coup de poing par la figure jusqu'à ce qu'il fut content de la distribution, et comme mon père s'était rendu célèbre par les volées qu'il avait données à plusieurs et au contremaître Humbert, tous les ouvriers voulurent voir le fils de l'Allemand, comme on l'appelait, après la scène que je venais d'avoir.

J'ai oublié de dire qu'une pareille affaire m'était arrivée à Saint-Chamond et que j'avais eu aussi gain de cause ; c'est de là que ma réputation d'homme à redouter en cas de dispute se fit.

A mon retour à Saint-Chamond, je reliai connaissance avec la jeune fille dont j'ai parlé, et je ne l'ai abandonnée qu'avec beaucoup de peine lorsqu'elle m'apprit que nos relations ne pouvaient plus continuer, puisqu'elle était courtisée en vue du mariage, par le fils de son patron.

Je suis resté dans cette usine cinq mois environ et en suis sorti volontairement pour m'embaucher chez Pichon teinturier à Saint-Chamond.

Je perds la foi.

J'avais commencé à lire le Juif errant d'Eugène Sue chez Journoux, lorsque j'avais dix-huit ans.

La lecture de ce volume avait commencé à me montrer odieuse la conduite des prêtres : je plaignais amèrement les deux jeunes filles et leur compagnon Dagobert.

Or un jour une conférence fut faite à Saint-Chamond par Mme Paule Minck,20 collectiviste.

Elle traita des idées religieuses, les combattit, en un mot elle fit une conférence anticléricale. D'après elle, pas de Dieu, pas de religion, du matérialisme complet. Elle disait que saint Gabriel était un joli garçon qui faisait la cour à celle que l'on appelle la Vierge,21 et que saint Joseph n'était que son époux pur et simple.

J'ai été très frappé de ses discours, et déjà poussé par le Juif errant contre la religion, je n'ai plus eu confiance, et j'ai à peu près complètement perdu les idées religieuses.

Dans un cercle
d'études sociales

Quelque temps après, Léonie Rouzade,22 collectiviste, et Chabert23 de même parti, c'est-à-dire le Parti ouvrier, firent une conférence à Saint-Chamond à laquelle j'ai assisté.

Le sujet de la femme était anticlérical, et l'homme traita la question sociale.

Tous ces discours m'ébranlèrent, et à la sortie de cette réunion, j'ai demandé à mon ami Nautas s'il y avait des écrits qui traitaient ces matières. Il me répondit que oui, que le journal Le Prolétariat24imprimé à Paris me mettrait au courant de toutes ces questions.

Sur ces entrefaites, je fis connaissance d'un autre camarade qui avait eu une discussion énergique avec le maire de Saint-Chamond, M. Chevannes, qui a été député.

Je trouvais étrange qu'un ouvrier discutât aussi vertement avec un maire, car ces deux personnages sortaient de la conférence avec moi. Cet ouvrier s'appelait Père.

J'ai cherché à causer avec cet homme qui avait pris Ia parole pour notre grève des teinturiers. Je parvins à le voir, et il m'apprit qu'un cercle d'études sociales était en formation. Je lui demandai si je pourrais en faire partie, il me répondit affirmativement et me donna quelques explications. Depuis lors j'en fis partie.

Ce qui m'avait tant poussé à continuer l'étude des problèmes sociaux, c'était aussi la première lecture du Prolétaire qui parlait en faisant l'apologie de la Commune de 1871, et des victimes du nihilisme russe. Je l'avais tellement lu et relu, que je le savais presque par cœur. J'avais alors vingt à vingt et un ans. Je lisais aussi un journal quotidien collectiviste Le Citoyen de Paris. Dès le début, je comprenais difficilement leurs idées, mais en persévérant je suis parvenu à voir qu'elles étaient bonnes.

Je deviens anarchiste

Dans le cercle dont je faisais partie, il venait souvent des orateurs anarchistes qui, prenant la parole, m'éclairaient sur les points que je ne comprenais pas.

Bordat,25 Régis Faure,26 m'ouvrirent un autre genre d'idées. De prime abord je trouvai leurs théories impossibles, je ne voulais pas les admettre, mais à force de lire les brochures collectivistes et anarchistes, et avoir entendu maintes conférences, j'optai pour l'anarchie sans toutefois être complètement convaincu sur toutes leurs idées.

Ce ne fut que deux ou trois ans après que je devins complètement de l'avis de l'anarchie.

Premiers démêlés
avec la justice

Je suis resté chez Pichon, à peu près deux ans et demi, j'ai été renvoyé de cette maison parce que j'ai eu quelques minutes de retard à la rentrée du travail du matin, et j'ai répondu au contremaître qui m'en faisait l'observation qu'il ne comptait pas les jours où je restais après l'heure. C'est à cause de ces paroles qu'il me donna mes trois jours pour me retirer.

C'est après cette affaire que je fis maison sur maison à cause du manque de travail, chez Vindrey, chez Balme, chez Cuteau et Richard. Je suis retourné trois fois chez Vindrey, j'ai travaillé sur ces entrefaites chez Coron à Saint-Étienne, pendant un mois. C'est chez Vindrey que je suis resté le plus longtemps.

Je fréquentais alors les cours du soir, primaires et de chimie, et j'ai même fait une demande pour être admis à suivre les cours de jour pendant les jours de chômage, autorisation qui m'a été refusée parce que j'étais trop vieux.

J'apprenais difficilement et ne comprenais qu'après que l'on m'eût expliqué plusieurs fois. C'est là que j'appris un peu de calcul.

Étant chez Vindrey, j'étais anarchiste, je commençais à faire des explosifs, mais je n'arrivais pas à fabriquer des engins convenables, n'ayant que de mauvaises matières entre les mains ; je cherchais à faire de la dynamite. Un de mes amis, qui avait acheté dans une vente de l'acide sulfurique ne put le garder chez lui, car un de ses enfants avait failli se brûler avec, il me le donna.

Un jour, une fille qui avait été trompée par son amant, vint me trouver sachant que j'avais à ma disposition du vitriol, ou pour mieux dire acide sulfurique, et m'en demanda pour brûler un cor qu'elle avait. Je me défiais, et je lui demandai comment elle l'employait. Elle me répondit qu'elle en prenait une goutte avec une paille, et le mettait sur le cor, que ce procédé lui avait déjà réussi. Alors je lui en ai donné très peu dans un grand récipient, mais elle s'en est servi en y ajoutant un peu d'eau, pour le jeter à la face de son amant.

Cette femme fut arrêtée et on lui demanda où elle avait eu cet acide, elle dit que c'était moi qui lui avais donné. Je fus donc appelé auprès du Commissaire de Police ; là, l'affaire s'expliqua et je fus relâché après avoir été entendu.

La police a dû sans doute aller prendre des renseignements à ce sujet sur moi chez mon patron M. Vindrey, car dès qu'il eût appris que j'étais anarchiste, il renvoya d'abord mon frère et ensuite moi, et cela immédiatement. J'eus beau lui demander des explications il ne me répondit pas, mais à force d'injures et d'insultes, je lui arrachai cet aveu : que s'il m'avait connu il y aurait déjà longtemps qu'il m'aurait mis à la porte.

Je ne pouvais laisser
mourir de faim
ma mère...

A ce moment ma sœur venait d'avoir un enfant avec son amant. Nous étions sans travail, mon frère et moi et sans un sou d'avance. Nous n'avions que le pain que le boulanger voulait bien nous donner. Ne trouvant de travail nulle part, je fus obligé d'aller en quête de nourriture.

Je prenais un pistolet et j'allais à la campagne à la chasse aux poulets avec un panier à la main pour les mettre, je faisais semblant de ramasser des pissenlits. Mon frère allait voler des sacs de charbon. Un jour même il faillit se blesser en sautant un mur avec un sac, étant poursuivi. Ce charbon on le prenait parmi les déchets.

Il m'était pénible d'aller prendre la volaille à de malheureux paysans, qui peut-être n'avaient que cela pour vivre, mais je ne savais pas ceux qui étaient riches et je ne pouvais pas laisser mourir de faim ma mère, ma sœur et son enfant, mon frère et moi.27

J'ai bien cherché à travailler, mais partout on me renvoyait, ma mère et ma sœur ignoraient d'où provenait la volaille que j'apportais, je leur disais que j'avais donné un coup de main à des paysans et qu'ils m'avaient donné une poule en paiement. Je fus obligé d'agir ainsi durant à peu près un mois, c'est-à-dire jusqu'au mois de mai, où je suis parti pour Saint-Étienne.

Une fois du travail à peu près assuré, mon frère s'est aussi embauché et ma mère vint me rejoindre. Mon frère gagnait beaucoup plus que moi mais dépensait davantage, il ne rapportait presque rien à la maison.

Un jour je lui en fis le reproche et même plusieurs fois, en lui disant : «Que ferions-nous à la maison, si j'en faisais autant que toi ; demain nous n'aurions qu'à regarder la table et je lui fis la morale.» Il se mit à pleurer sentant le reproche juste, mais cela ne le corrigeait pas, qu'il gagne peu ou beaucoup.

J'avais appris à jouer de l'accordéon, et le dimanche quand j’en trouvais l’occasion, j’allais faire danser,28 cela me permettait d'avoir quelques sous devant moi, pour pourvoir à mes dépenses personnelles, car je remettais toute ma paie entre les mains de ma mère pour laquelle j'avais alors beaucoup d'affection, affection qu'elle perdit plus tard à cause de son bavardage et de ses cancans au sujet d'une maîtresse que je fis par la suite.

Contrebandier

Au bout de deux ans que j'étais à Saint-Étienne, je me mis à faire de la contrebande pour les alcools, car mon travail ne pouvait me suffire à cause des jours trop nombreux de chômage.29

Au moyen d'appareils en caoutchouc qui s'adaptaient à la conformation du corps, je passais les liquides soit en tramway soit à pied. Je portais sur moi des fioles d'odeur de manière que les personnes qui m'approchaient sentissent le goût des parfums au lieu de celui des émanations de l'alcool.

Cette idée m'avait été suggérée par un camarade qui m'avait fourni l'argent et les indications nécessaires.

Quelque temps après je fis connaissance d'une femme mariée, par l'intermédiaire de ma mère. Celle-ci, qui allait aux conférences des protestants, parla à cette femme beaucoup en ma faveur, comme du reste toutes les mères font. Ma mère avait fait cela croyant parler à une demoiselle.

Or, un dimanche, elle l'invita à venir chez nous. J'étais endimanché et prêt à sortir. En voyant cette petite brune aux grands yeux noirs, je compris que c'était la personne dont ma mère m'avait parlé, et je fus galant avec elle, autant que ma faible éducation me le permettait. Il nous resta à cette dame et à moi, une bonne impression de notre entrevue ; j'appris qu'elle était mariée avec un ouvrier passementier âgé de vingt ans de plus qu'elle.

Les relations commencèrent, d'abord amicales et ensuite intimes. Elle avait deux enfants, un garçon de douze ans et un autre de sept ans, qui était estropié.

Je compris que cette femme était malheureuse avec son mari qui jamais ne lui causait, et dont, à cause de la différence d'âge, le caractère était bien contraire, lui était renfermé et grossier, elle expansive et affectueuse.

Je conçus l'idée de lier pour toujours ma vie avec cette femme ; je lui exposai ces idées et mes théories, c'est-à-dire qu'il lui était permis comme à moi de céder, lorsqu'elle le voudrait, à un penchant d'amour. Je lui autorisais même à recevoir chez nous ceux pour lesquels elle avait un penchant. Il en aurait été de même pour moi, sans que cette conduite détruisît notre union ; seulement nous devions agir par respect l'un pour l'autre, avec discernement, en tenant secrets les rapports étrangers à la maison, de telle sorte que l'on ne fasse pas naître dans le cœur de l'un ou de l'autre la jalousie, fille de la peine spontanée du cœur.

Cette femme s'appelait Bénéditte. Comme sa situation était très précaire, je lui donnais de l'argent dans la mesure du possible. J'étais donc obligé pour ainsi dire par l'affection que je lui portais, à continuer la contrebande pour lui venir en aide et avoir quelque argent devers moi. Elle ne sut que très tard que je faisais la contrebande car je ne pouvais pas toujours lui dissimuler ce que je faisais d'autant plus qu'elle se trouvait souvent dans la chambre où je retirais mes appareils.

Ma mère apprit bientôt cette relation, et excitée par les voisines et sachant cette femme mariée, elle fit tout son possible pour briser cette union de cœur.

Elle l’insultait plus bas que terre en pleine rue, et accompagnait ses paroles de menaces. Ceci m'indisposa fort contre ma mère et malgré toutes les conciliations possibles que je fis auprès d'elle, elle ne faisait que continuer de plus belle. C'est alors que mon amour filial se changea en haine, et que je m'attachai de jour en jour avec plus de force à ma maîtresse.

Faux-monnayeur

Voyant que la contrebande ne produisait plus beaucoup et que le travail ne marchait pas, je résolus de faire de la fausse monnaie,30 car je me rappelais qu'un de mes amis en avait fait et que cela avait réussi ; cet ami se nommait Charrère.

Je commençai à faire des pièces de 1 F et de 2 F, quelques-unes de 5 F, et de 0,50 F. J'en ai écoulé quelque peu ; je trouvai trop méticuleux la fabrication et trop difficile l'écoulement.

Pourtant, je voulais faire le bonheur de ma maîtresse et le mien, nous mettre pour l'avenir à l'abri de toute misère. L'idée du vol en grand me vint à l’esprit. Je me disais qu'ici-bas nous étions tous égaux et nous devions avoir les mêmes moyens pour se procurer le bonheur.

Profanateur

Abandonné de toutes ressources, dénué de tout et sachant qu'il y avait actuellement assez de choses de produites pour satisfaire à tous les besoins d'un chacun, je cherchais quelle était la chose qui pouvait me procurer le bien-être. Or, je ne voyais que l'argent, je ne désirais en posséder que pour mes moyens d'existence de chaque jour, et non pour le bonheur d'être dans l'opulence et regorger d'or.

Je me mis donc en quête de savoir où je pourrais frapper, ne pouvant me résigner à crever de faim à côté de gens qui étaient dans le superflu.

J'appris qu'à Notre-Dame-de-Grâce31 il y avait un vieillard, qui vivait dans la solitude et qui recevait beaucoup d'aumônes. Sa vie était très sobre, et naturellement il devait amasser un trésor. Je partis une nuit me rendre compte de la véracité de ce que l'on m'avait dit, explorer la maison et être en état de me présenter de manière à ne pas échouer dans mon entreprise.

Avant d'avoir pris ces dispositions, j'appris par des camarades que l'on avait enterré une baronne, Mme de Rochetaillée, et qu'on avait dû la parer de ses bijoux. J'ai pensé que je pourrais facilement violer son tombeau et me procurer toutes les choses de valeur. J'allai donc au cimetière de Saint-Jean-Bonnefonds (Loire) où était son caveau. Vers 11 heures du soir,32 j'escaladai le mur du cimetière. En y allant, j'ai profité de l'occasion pour écouler deux pièces de 2 F. Je pus en faire passer une chez un marchand de vins, et l'autre chez un boulanger, car je ne voulais pas être sans argent dans ma poche. Une fois le mur escaladé, j'ai cherché l'endroit de la sépulture, que j'ai trouvé facilement. La pierre tombale était située devant la chapelle mortuaire. A l'aide d'une pince-monseigneur prise, je crois, dans un chantier, je parvins difficilement à soulever la pierre, puis j'ai rentré dans le caveau. Dans le caveau, il y avait plusieurs cases fermées par des plaques en marbre, j'ai cherché celle où il y avait une indication me donnant l'endroit où reposait la baronne. J'ai enfoncé ma pince dans un interstice et en secouant de droite à gauche, je fis tomber la plaque en marbre qui fermait l'entrée de la case. Cette plaque en tombant produisit un bruit sonore, car il y avait beaucoup d'écho dans ce caveau. Aussitôt je suis remonté pour voir si ce bruit n'avait pas attiré l'attention de quelqu'un.

Voyant que je n'avais rien à craindre, je suis redescendu dans le caveau et j'ai retiré avec beaucoup de peine le cercueil de sa case qui était la deuxième et placée à 1,20 m de hauteur, mais n'ayant pu maintenir le cercueil je le laissai tomber. Un bruit sourd, plus fort que le premier se fit entendre. Je suis remonté comme la première fois me rendre compte de l'effet produit. Voyant que je pouvais continuer mon œuvre tranquillement, je suis redescendu et j'ai commencé à faire sauter les cercles qui entouraient le cercueil, et toujours à l'aide de ma pince. Je parvins à briser le couvercle, je rencontrai alors un deuxième cercueil en plomb que je n'eus pas trop de mal à défoncer. J'avais avec moi une lanterne sourde qui s'éteignit avant la fin de l'opération.

Je remontai pour aller chercher des fleurs desséchées et des couronnes fanées que j'allumai dans le caveau afin de m'éclairer.

Le cadavre commençait à être en état de décomposition, je ne parvenais pas à trouver les bras, alors j'ai essayé de débarrasser le cadavre et j'ai trouvé sur le ventre une quantité de petits paquets que j'enlevai et jetai par terre. Il y en avait de tous les côtés, et ce travail fait, j'examinai les mains, les bras et le cou, mais je ne vis pas de bijoux. Ne trouvant rien, et commençant à être asphyxié par la fumée que produisaient les fleurs et les couronnes en brûlant, je suis sorti du caveau et me suis en allé par la porte du cimetière qui ne s'ouvrait qu'intérieurement.

Je repris le chemin de Saint-Étienne, et j'avais mis une fausse barbe. En route j'ai rencontré un homme qui me demanda d'un peu loin le chemin de la gare. J'avais sur moi un revolver. Cet homme, ne comprenant pas bien ce que je lui disais, s'approcha de moi et me fit la remarque que j'avais une fausse barbe, réflexion qui me fit sourire. J'arrivai à Saint-Étienne vers 2 heures du matin.

Cambrioleur

N'ayant pas réussi, je songeai à trouver autre chose,33 et j'appris qu'à un petit village appelé «La Côte» il y avait une maison inhabitée appartenant à des riches. Je crus qu'il y avait de l'argent ; je suis allé trois fois explorer les lieux de manière à opérer sûrement.

Un soir j'y suis allé et ai essayé de faire sauter la pince. Comme je n'y parvins pas, je suis parti et y retournai le lendemain emportant un vilebrequin et une mèche anglaise très large. J'ai escaladé le mur et j'ai sauté dans le jardin, je me suis dirigé vers la porte de derrière et me suis mis à l'œuvre. Lorsque le trou fut assez grand pour y passer mon bras, je l'enfonçai, enlevai la barre et ouvrit la crémone, il a même fallu que je m'aide de ma pince pour faire effort afin de faire sauter le pêne de sa gâche. J'ai visité la cave où il y avait du vin, des liqueurs, etc., et où, par conséquent, je me suis rafraîchi, car j'avais eu beaucoup de mal à ouvrir la porte de la cave, ensuite j'ai visité toutes les chambres jusqu'au grenier. J'ai trouvé 4 ou 5 F, dans une poche de robe.

J'ai pris des matelas, couvertures et quelques effets, des pendules, du vin, des liqueurs, de l'eau-de-vie, une longue-vue, des jumelles, etc.

Je suis retourné pendant trois semaines environ emportant chaque fois dans un appareil une vingtaine de litres de vin et des paquets de liqueurs fines. Ayant fait la contrebande, j'avais la facilité d'écouler les spiritueux. Ensuite je continuais, les ressources épuisées à vivre tout en faisant la contrebande soit en fabriquant de la fausse monnaie, jusqu'à l'affaire de l'Ermitage.34 Car ceci se passait en mars, et l'affaire de l'Ermite en juin.

Assassin

Poussé à bout, ne trouvant pas d'embauche nulle part, je ne voyais qu'un moyen de mettre fin à mes maux : aller à Notre-Dame-de-Grâce dépouiller l'ermite et son trésor.

Avant de prendre définitivement cette décision, j'ai cherché à trouver un emploi, si pénible qu'il fût, dans les mines de Saint-Étienne. Là, comme chez mes anciens patrons, impossible de trouver de l'occupation. Ceux mêmes qui étaient du métier ne pouvaient pas rentrer.

Alors désespéré, je partis seul un matin pour Notre-Dame-de-Grâce. Je pris le train vers 7 heures à Saint-Étienne pour Saint-Victor-sur-Loire, en changeant de train à Firminy.

N'ayant exploré l'habitation de l'ermite que nuitamment, j'eus quelque hésitation pour me diriger, alors je demandai, en descendant du train, au chef de gare le chemin le plus court pour aller à Notre-Dame. En route, à Chambles, je rencontrai une petite fille à qui je demandai le nom du hameau que l'on voyait là-haut sur la montagne, et s'il n'y avait pas un ermite qui y vivait. La réponse ayant été explicative puisqu'elle me donna le nom du hameau : Notre-Dame-de-Grâce, et qu'elle me montra l'endroit où demeurait l'ermite, je lui donnai un sou.

En gravissant la montagne, je me suis arrêté à mi-chemin pour casser la croûte. Je fus en ce moment interpellé par un prêtre qui me fit remarquer que j'avais tort de m'arrêter auprès d'un buisson, que la montagne était infestée de reptiles. Ce prêtre devait être, à mon avis, le curé de Chambles. Il descendit la montagne et moi je continuai à la gravir.

Arrivé au hameau, j’eus un instant d'hésitation ne reconnaissant pas très bien mon chemin. Je me mis alors en route cherchant à m'orienter et à donner le change aux paysans qui auraient pu remarquer ma présence. Je m'amusai même en route à visiter les quelques ruines que je rencontrais.

A midi, je me présentai à la porte d'entrée de l'habitation de l'ermite. Je frappai à plusieurs reprises afin de me rendre compte s'il y avait quelqu'un, et avoir un moyen d'introduction dans la maison, mais c'était en vain, je ne reçus aucune réponse. Je passai donc par le derrière, j'escaladai le mur du jardin, et m'introduisis dans la maison par la porte de la cave qui se trouvait entrouverte. Apercevant dans la cave un escalier, je m'y suis engagé. Cet escalier était fermé par une trappe. J'ai soulevé celle-ci, et me suis trouvé tout à coup dans une chambre où reposait l'ermite couché dans son lit.

Réveillé par mes pas, l'ermite s'était assis sur son lit et me demanda : «Qui est là?» A cette interpellation, je répondis : «Je viens vous trouver pour faire dire des messes pour un de mes parents qui est mort. Voici un billet de cinquante francs ; prenez vingt francs et rendez-moi la monnaie.»

Ce billet de cinquante francs, je l'avais emprunté à un de mes camarades avant de quitter Saint-Étienne. Je pensais qu'en l'obligeant à changer un billet, je verrais l'endroit d'où il sortirait la monnaie à rendre, et qu'il me servirait comme cela, sans s'en douter, d'indicateur de la fameuse cachette de son trésor.

Il me répondit d'un air méfiant ces mots entrecoupés : «Non... non !»

Voyant cela, je me suis mis à examiner attentivement la chambre. L'ermite voulut se lever, mais je lui dis : «Restez au lit, mon brave, restez au lit.»

Il voulut se lever malgré tout, je m'approche aussitôt du lit, et lui mettant la main sur la bouche, je lui dis : «Restez donc au lit, nom de Dieu.»

Malgré cette injonction impérieuse, il voulut toujours se lever. Alors je lui ai appuyé plus fortement sur la bouche en me servant de mes deux mains. Comme il se battait, j'ai saisi le traversin, le lui ai appliqué sur la bouche et ai sauté sur le lit. Alors par le poids de mon corps, la pression de mon genou sur sa poitrine, et celle de mes deux mains appuyant fortement sur le traversin, je parvins à le maîtriser.

Mais ces moyens n'étaient pas assez expéditifs pour obtenir une suffocation capable de mettre hors de combat cet homme et l'empêcher de me nuire. Je pris alors mon propre mouchoir, et lui enfonçai dans la gorge aussi profondément que possible. Il commença bientôt à étirer ses membres avec des mouvements nerveux, fit même ses excréments pendant que je le tenais ainsi, et ne tarda pas à rester dans un état d'immobilité la plus complète. Quand je vis qu'il ne remuait plus, j'enlevai mon mouchoir, le remis en poche, et sautai au bas du lit.

J'ôtai de suite mes chaussures, pour ne pas faire de bruit, et après avoir déposé mon revolver auprès du lit, j'ai visité tranquillement tous les meubles, garde-robe, etc. Partout je trouvais de l'argent de caché, je fis même sauter avec une pelle que j'ai trouvée sous ma main trois ou quatre buffets fermés à clef.

Je monte au grenier, je trouve de l'argent partout, le long des murailles, sur les charpentes, dans des pots, je descends à la cave, même tableau, de l'argent, toujours de l'argent. Mais jamais, me dis-je en moi-même, jamais tu n'emporteras tout.

Je pris les mouchoirs de l'ermite, en fis des espèces de sacs en les nouant, et j'emportai avec moi le plus d'argent possible.

Dans le cours de mes perquisitions, j'entendis frapper à la porte d'entrée en descendant l'escalier du grenier : j'ai sauté de suite sur mon revolver que je mis dans ma poche et je prêtai l’oreille un instant. Comprenant qu'on s'en retournait, je me suis mis à poursuivre mon œuvre. Cependant je me demandais qui pouvait être venu. Je pensai bientôt que ça ne pouvait être que la femme du voisin, dont j'entendais à travers la cloison les pas et le bruit de la voix qui venait voir si l'ermite n'avait pas besoin de quelque chose, car sans doute cet homme que j'avais trouvé encore au lit à midi, devait être indisposé.

Vers cinq heures du soir je suis sorti par le même chemin que j'étais venu, emportant avec moi une charge d'argent et d'or d'au moins vingt kilos. Je me suis dirigé de suite vers la gare Saint-Victor.

Le train avait beaucoup de retard. Ce retard me permit de me livrer à mes réflexions. Je compris qu'il n'était pas prudent de continuer la route avec mon fardeau d'autant plus que le chef de gare avait l'air de me regarder. Je partis donc au village situé à un kilomètre ou deux, et sur la route ayant rencontré un conduit qui la traversait, j'y mis de suite mon butin.

Arrivé au village, j'ai soupé copieusement. La patronne de l'établissement chercha à lier conversation avec moi en me demandant où j'allais et d'où je venais. Je lui répondis : «Madame je n'aime pas d'être interrogé, il n'est pas convenable de faire de telles questions aux gens, sans savoir si cette manière d'agir leur plaira.» Après souper, et avoir réglé mon compte, je retournai à Notre-Dame-de-Grâce.

Là, je retournai cinq ou six fois chez l'ermite par les mêmes procédés que la première fois. A chaque voyage, j'emportais dans mes mouchoirs de l'argent que je cachais à vingt minutes de là, dans les blés, en ayant soin toutefois d'écarter les épis, afin de ne laisser aucune trace de mon passage.

Le matin, je descendis prendre le premier train à Saint-Victor, en emportant avec moi un paquet rempli de pièces d'argent ou d'or, paquet que j'ai déposé dans ma chambre en arrivant à Saint-Étienne. C'était le vendredi. Dans la journée, je vis ma maîtresse et lui demandai si elle voulait venir avec moi faire une excursion dans la nuit, à la montagne. Je lui avais dit de prime abord, de ne demander aucune explication au sujet de cette promenade nocturne. Elle consentit.

Je louai donc une voiture pour toute la nuit.

Au départ, je dis au cacher de prendre la route de Saint-Just-sur-Loire, en ne lui donnant pas d'autres indications.

Arrivé non loin de mes cachettes, je le fis arrêter et le priai de m'attendre, en laissant ma maîtresse dans la voiture.

J’avais emporté avec moi une sacoche et une valise en quittant Saint-Étienne. Je pris ces deux objets avec moi et j'allai vivement chercher les paquets d'argent que j’avais cachés. A mon retour, je déposai mes fardeaux sur la route, fis avancer la voiture afin de m'éviter un parcours plus grand et les déposai dans l'intérieur du véhicule. Le cocher remarquant que j'avais de la peine à soulever ces trois objets, me fit remarquer que si c’était de l'argent que je portais, il y aurait là une somme considérable. Nous reprîmes de suite le chemin de Saint-Étienne. Tout cela avait demandé beaucoup de temps, d'autant plus que j'avais été visiter les abords de la maison du crime pour voir s'il n'y avait rien d'anormal.

Le jour commençait donc à poindre.

En route le cocher me dit : «Gare à l'octroi !» — Je lui répondis : «Je ne crains rien, je n'ai rien avec moi de soumis aux droits.» Arrivé à l'octroi, un employé me demanda si j'avais quelque chose à déclarer. Je lui répondis «Non.» «Du reste, ai-je ajouté : Regardez.» Il me fit ouvrir la valise, je m'exécutai de suite ; il ne vit que des paquets faits avec des mouchoirs, les tâta et crut sentir un corps dur. Comme il demandait des explications, je lui répondis que c'était du métal. Nous reprîmes alors notre route.

La voiture traversa une partie de Saint-Étienne, et me conduisit au hameau appelé Le Haut Villebeuf jusqu'à la porte de mon habitation, où nous arrivâmes vers quatre heures du matin. J'ai payé la voiture et ai donné dix francs de pourboire au cocher, sans toutefois lui faire aucune observation.

Je montai mon butin dans ma chambre et ma maîtresse me quitta bien vite afin de rentrer le plus promptement chez elle.

Dans la nuit du samedi, je suis retourné à Notre-Dame-de-Grâce, je pris le train pour aller et revenir jusqu'à Saint-Rambert, le reste de la route je le fis à pied. J'avais avec moi une sacoche, je rentrai à la maison de l'ermite par les mêmes moyens, et la rapportai bondée d'argent.

Dans l'après-midi du lendemain, qui était le dimanche, j'appris par des personnes que le crime était connu, et que c'était le perruquier de l'ermite qui en allant pour le raser, avait découvert l'affaire.

J'étais heureux d'être sorti, car je m'apprêtais à retourner le soir à Notre-Dame-de-Grâce et mal m'en aurait pris, car j'aurais été évidemment arrêté sur le fait.

Recherché

J'achetai de suite des journaux et j'appris alors que l'on avait su par des employés de l'octroi qu'une voiture était passée la nuit et qu'on avait déclaré de la ferraille, qu'on supposait que c'était celle qui contenait le produit du vol, et qu'actuellement on recherchait le conducteur de cette voiture.

Comprenant qu'on ne tarderait pas à le trouver, je louai de suite une chambre, et j'y portai toutes les valeurs que j'avais dans celle que j'occupais alors en portant toutefois une partie de l'argent chez ma maîtresse, en l'absence de son mari, et l'autre dans ma nouvelle résidence.

Je résolus d'aller voir le cocher pour le supprimer dans le cas où il ne serait pas entré dans la voie des aveux, car lui mort, la piste de la police se trouvait égarée. En allant pour le voir, je le rencontrai en route avec sa voiture, se dirigeant sur Firminy. Je l'appelai et lui demandai s'il voulait me conduire à cette localité. Je pensais qu'il ne pouvait me reconnaître, ayant changé de costume. Il accepta.

Une fois sur la voiture, j'entrai en conversation, et l’amenai sur le chapitre de l'actualité, je veux dire du crime. «Savez-vous ce que c'est que cette histoire d'ermite dont on parle ?» Il feignit de ne rien savoir ; alors je lui demandai s'il ne pourrait pas me conduire à Saint-Just-sur-Loire. Je lui faisais la même question que lorsque je le pris dans la nuit, afin de voir s'il me reconnaîtrait à la voix, ou encore s'il avouerait quelque chose. Il me répondit négativement, mais que son patron m'y conduirait. Alors je lui dis : «Ce n'est pas la peine que vous vous dérangiez pour cela, je ne tiens pas absolument à aller de suite là-bas, je préfère me rendre immédiatement à Saint-Étienne pour régler mes affaires.

A un moment donné, il prétexta avoir oublié quelque chose, me pria de descendre, et rebroussa chemin en me disant : «Je vais chercher une note que j'ai oubliée.»

Pas plutôt descendu, je compris que j'étais reconnu, je me mis à suivre la voiture que je perdis bientôt de vue. Dans ma précipitation et mes doutes sur l'endroit exact de sa demeure, je dépassai de beaucoup son habitation, et m'apercevant de mon erreur, j'eus bientôt son adresse exacte par les habitants du pays, d'autant plus que je connaissais son nom. Je l'attendis un instant et, ne le voyant pas sortir de chez lui où je faisais le guet, je compris que le meilleur parti à prendre, était de m'en retourner chez moi, tout en me tenant sur mes gardes. Je m'en retournai à pied, ayant mes mains sur les deux revolvers que je portais, et au moindre bruit, je me mettais sur la défensive.

Tout me portait ombrage et je ne voulus pas me rendre à la gare, craignant d'être pris, bien que j'avais sur moi un billet de retour pour Saint-Étienne. En réfléchissant de plus en plus sur la conversation du cocher et sur ses agissements, je compris qu'il avait déjà depuis longtemps dévoilé tout ce qu'il savait.

Mon plan était de ne plus retourner à la chambre où il m'avait conduit.

Arrêté

Quelques jours après, je rencontrai ma maîtresse qui me demanda : «Quand coucherons-nous ensemble ?» — «Cette nuit, lui dis-je, si tu le veux» — «Mais où ? me dit-elle, est-ce dans ton ancienne chambre ou dans la nouvelle ?» — Instinctivement je répondis, l'ancienne chambre voulant en passer l'inspection, et détruire tout ce qui pouvait se rapporter au crime de Notre-Dame-de-Grâce. Cette réponse causa mon malheur. C'est en me rendant dans cette chambre que je fus arrêté, et même reconnu par un des agents civils, le nommé Nicolas qui s'écria lorsque je fus arrêté : «Tiens, c'est Koeningstein.»

Le propriétaire de cette chambre l'avait fermée avec sa clef, moi j'y avais fait poser une autre serrure, la seule dont je me servais, ne m'occupant ni des clefs, ni de celle du propriétaire. Je rentrais par le derrière de la maison sans être vu. Arrivé près de ma chambre, impossible d'en ouvrir la porte, le bruit que je fis révéla ma présence, et, comme je me disposais à m'en retourner, je vis la porte du propriétaire s'ouvrir, et un homme en sortir. Sur le moment, je pris cet homme pour le propriétaire qui venait se rendre compte du bruit qu'il avait entendu, et, pensant en moi-même qu'il pouvait supposer la présence d'un cambrioleur, je ne voulus pas fuir. Au contraire, je m'arrêtai pour lui causer et me faire connaître. Aussitôt cet homme sauta sur moi, et les autres qui étaient cachés chez le propriétaire vinrent aussi me saisir. Ils eurent la chance que pour la première fois depuis l'affaire de l'ermite, je n'eus pas d'arme sur moi, car j'en aurais peut-être blessé quelques-uns, et j'aurais pu m'enfuir.

Ils m'attirèrent dans le logement du propriétaire. Là je me suis débattu aussi violemment que possible, et je faisais même semblant d'appeler à moi des camarades afin de les terroriser et de profiter de leur émoi pour m'échapper. Ils m'ont ensuite fouillé et ont trouvé sur moi une petite boîte en corne, boîte à bonbons provenant de l'ermitage. Elle était difficile à ouvrir. Le commissaire qui la tenait, essayant de l'ouvrir, je lui dis alors : «Prenez garde, elle va sauter.» Sur ce, un agent m’interpella en ces termes : «Nom de Dieu, il a encore l’audace de se f... de nous» (sic). Là, ils me mirent les menottes et on est monté dans ma chambre où ils ont constaté que la pendule, cinq édredons et une quantité d'objets venaient des vols de la Côte. Ils essayèrent de me faire avouer et de leur donner des explications, mais je leur répondis que je ne parlerais qu'à l’instruction.

Évadé

Nous partîmes alors, et causâmes en route. Arrivés trois cents mètres à peu près de la maison, près d'un chemin qui faisait une courbe, nous rencontrâmes un homme porteur, je crois, d'un paquet. Les agents l'interpellèrent. L'occasion de fuir me paraissant bonne, je fis semblant de connaître cet homme, en l'appelant par des «psitt». Les paroles incohérentes que je lâchais, firent supposer aux agents que cet individu était mon complice et m'abandonnèrent pour se ruer sur lui. Aussitôt je pris la fuite en rebroussant chemin. Ils s'en aperçurent de suite, mais j'avais gagné du terrain, et malgré leur poursuite ils ne purent m'atteindre. Ils essayèrent toutefois de m'intimider en me tirant un coup de revolver, mais ils ne m'atteignirent pas, et je pus continuer ma route. Ceci se passait vers une heure du matin.
 
 

Ici se terminent les Mémoires dictés par Ravachol, ceux du moins que voulurent bien recueillir ses gardiens.

Après son invraisemblable évasion de Saint-Étienne, Ravachol se rendit à Paris et accomplit les deux attentats que nous avons relatés. Condamné à mort, -il accueillit sentence au cri de «Vive l'Anarchie !» et fut exécuté le 11 juillet après avoir refusé l’assistance d'un aumônier et chanté une chanson anticléricale. Le télégramme officiel annonçant son exécution était ainsi conçu :
 
 

«74287 — Justice a été faite ce matin à 4 h 05 sans incident ni manifestation d'aucune sorte. Le réveil a eu lieu à 3 h 40. Le condamné a refusé intervention de l'aumônier et m'a déclaré n'avoir aucune révélation à faire. Pâle et tremblant d'abord, il a montré bientôt un cynisme affecté et une exaspération au pied de l'échafaud dans la minute qui a précédé l'exécution. Il a chanté d'une voix rauque quelques paroles de blasphème et de la plus révoltante obscénité. Il n'a pas prononcé le mot anarchie et a,