La Rue n°29 - 1ème trimestre 1981.
SOMMAIRE
En guise d’éditorial
L’Autogestion — Maurice Joyeux
Si l’autogestion était un fascisme rampant — Marc Prévotel
Quelles organisations et pour quoi faire ? - Thyde Rosell
L’anarchisme et l’autogestion — groupe Malatesta
La société autogérée — Roland Bosdeveix
Notre temps
Le Symbolique et le Politique dans la révolution portugaise
-
Joao Freire
En guise d’éditorial
L'autogestion, que certains condamnent aujourd'hui par snobisme, par confusion des genres ou pour quelques réflexes moins excusables encore, est née avec le mouvement anarchiste au milieu du siècle dernier. Elle s'est fortifiée des luttes sans défaillances que les anarchistes ont livrées contre le marxisme centralisateur quelle que soit l'étiquette derrière laquelle il se camoufle. Pour l'édification du lecteur, auquel la foi du charbonnier paraîtra un peu courte, voici trois textes en guise d'éditorial de ce numéro de notre revue qui donneront une idée bien limitée, je le reconnais, mais étrangement actuelle jusque dans ses formulations, de la manière dont Proudhon, Bakounine et Kropotkine envisageaient ce socialisme égalitaire, libertaire, mutualiste, et finalement gestionnaire que nous appelons l'autogestion, ce qui déplaît énormément aux réformistes et aux trotskistes qui se renvoient la balle dans les organisations syndicales.
Le lecteur, bien entendu, fera la différence qui s'impose entre la situation économique d'alors et la nôtre. Il lira ces pages en ayant en mémoire que, lorsqu'on se tourne vers l'histoire, il faut s'appliquer à l'esprit qui se dégage des écrits plutôt qu'à la lettre. Mais il sera étonné, j'en suis sûr, par le caractère extrêmement moderne de l'analyse, par la justesse de la prévision, mais peut-être plus encore par la permanence des problèmes qui se posaient alors et qui sont encore ceux qui se posent de nos jours, et que seule la dimension modifie.
Maurice JOYEUX.
La liberté est essentiellement organisatrice; pour assurer l'égalité entre les hommes, l'équilibre entre les nations, il faut que l'agriculture et l'industrie, les centres d'instruction, de commerce et d'entrepôt soient distribués selon les conditions géographiques et climatiques de chaque pays, l'espèce des produits, le caractère et les talents naturels des habitants, etc., dans des proportions si justes, si savantes, si bien combinées qu'aucun lieu ne présente jamais d'excès ni de défauts de population, de consommation et de produits. Là commence la science du droit public et du droit privé, la véritable économie politique. C'est aux jurisconsultes dégagés désormais des faux principes de la propriété de décrire les nouvelles lois et de pacifier le monde. La science et le génie ne leur manquent pas ; le point d'appui leur est donné.
J'ai accompli l'œuvre que je m'étais proposée ; la propriété est vaincue ; elle ne se relèvera jamais. Partout où sera lu et communiqué ce discours, là sera déposé un germe de mort pour la propriété ; là, tôt ou tard, disparaîtront le privilège et la servitude ; au despotisme succédera le règne de la raison. Quels sophismes en effet, quelle obstination de préjugés tiendraient devant la simplicité de ces propositions ?
(1) La «possession» individuelle est la condition de la vie sociale, cinq mille ans de propriété le démontrent : la propriété est le suicide de la société. La possession est dans le droit, la propriété est contre le droit. Supprimez la propriété en conservant la possession, et par cette seule modification dans le principe vous changerez tout dans les lois, le gouvernement, l’économie, les institutions : vous chasserez le mal de la terre.
(2) Le droit d'occuper étant égal pour tous, la possession varie comme le nombre des possesseurs, la propriété ne peut se former.
(3) L'effet du travail étant aussi le même pour tous, la propriété se perd par l'exploitation étrangère et par le loyer.
(4) Tout travail humain résultant nécessairement d'une force collective, toute propriété devient, par la même raison, collective et indivise ; en termes plus précis le travail détruit la propriété.
(5) Toute capacité travailleuse étant, de même que tout instrument de travail, un capital accumulé, une propriété collective, l'inégalité de traitement et de fortune, sous prétexte d'inégalité de capacité, est injustice et vol.
(6) Le commerce a pour conditions nécessaires la liberté des contractants et l’équivalence des produits échangés : or la valeur ayant pour expression la somme de temps et de dépense que chaque produit coûte, et la liberté étant inviolable, les travailleurs restent nécessairement égaux en salaires, comme ils le sont en droits et devoirs.
(7) Les produits ne s'achètent que par les produits ; or la condition de tout échange étant l'équivalence des produits, le bénéfice est impossible et injuste. Observez ce principe de la plus élémentaire économie, et le paupérisme, le luxe, l'oppression, le vice, le crime avec la faim disparaîtront du milieu de nous.
(8) Les hommes sont associés par la loi physique et mathématique de la production avant de l'être par leur plein acquiescement ; donc l'égalité des conditions est justice, c'est-à-dire de droit social, de droit étroit ; l'estime, l'amitié, la reconnaissance, l'admiration, tombent seules dans le droit équitable et proportionnel.
(9) L'association libre, la liberté qui se borne à maintenir l’égalité dans les moyens de production, et l’équivalence dans les échanges est la seule forme de société possible, la seule juste, la seule vraie.
(10) La politique est la science de la liberté : le gouvernement de l'homme par l'homme, sous quelque nom qu'il se déguise, est oppression ; la plus haute perfection de la société se trouve dans l'union de l'ordre et de l'anarchie.
La fin de l'antique civilisation est venue ; sous un nouveau soleil la face de la terre va se renouveler. Laissons une génération s'éteindre et laissons mourir au désert les vieux prévaricateurs ; la terre sainte ne recouvrira pas leurs os. Jeune homme que la corruption du siècle indigne et que le zèle de la justice dévore, si la patrie vous est chère et si l'intérêt de l'humanité vous touche, osez embrasser la cause de la liberté. Dépouillez votre vieil égoïsme, plongez-vous dans le flot populaire de l’égalité naissante ; là, votre âme retrempée puisera une sève et une vigueur inconnues ; votre génie amolli retrouvera une indomptable énergie ; votre cœur, déjà flétri peut-être, rajeunira. Tout changera d'aspect à vos yeux épurés ; des sentiments nouveaux feront naître en vous de nouvelles idées : religion, morale, poésie, art, langage, vous apparaîtront sous une forme plus grande et plus belle ; et certain désormais de votre foi, enthousiaste avec réflexion, vous saluerez l'aurore de la régénération universelle.
Et vous, tristes victimes d'une odieuse loi, vous qu'un monde railleur dépouille et outrage, vous dont le travail fut toujours sans fruit et le repos sans espérance, consolez-vous ; vos larmes sont comptées. Les pères ont semé dans l'affliction, les fils moissonneront dans l'allégresse.
Eh bien, voilà ce qui arrive aujourd'hui fréquemment dans toutes les industries qui ne réclament ni un savoir-faire particulier, ni le talent, ni même la force musculaire de l'ouvrier, dans lesquelles l'apprentissage devient inutile et où le travail humain est subordonné à la machine. Et nous savons qu'aujourd'hui le grand capital envahissant de plus en plus toutes les industries imaginables, tend à remplacer partout le plus gros et le principal du travail humain par celui des machines.
Que peuvent faire contre cette horrible tendance de l'industrie moderne à la dégradation progressive des salaires les sociétés coopératives de consommation? Si elles sont très restreintes, elles peuvent sans doute apporter un allégement passager à l'existence misérable d'un nombre restreint d'ouvriers, mais sans aucun effet bon ou mauvais pour la masse. Mais si elles se développent au point de diminuer d'une manière générale et constante les prix des objets de première nécessité, elles auront pour conséquence immanquables la diminution des salaires. De sorte qu'en fin de compte tout le profit de ces sociétés serait pour les fabricants et pour les capitalistes, mais non pour les ouvriers. Du moment que le bon marché des subsistances permettra, que dis-je, forcera les ouvriers à vendre leur travail à plus bas prix, les fabricants n'auront plus besoin de recruter des ouvriers moins habiles dans les campagnes ou de menacer de faire venir des ouvriers chinois, comme on l'a fait dernièrement en Angleterre.
Mazzini, qui n'a pas Inventé les sociétés de consommation, mais qui doit les connaître par l'expérience qui en a été faite dans d'autres pays, n'aurait-il pas dû dire franchement aux ouvriers italiens qu'en présence de la misère affreuse qui est devenue l'état habituel du plus grand nombre parmi eux, ce n'est qu'un palliatif bien faible qui, passé une certaine limite bien restreinte, devient absolument impuissant et produit même plus souvent un effet contraire à celui que les ouvriers attendent de son application.
Pour porter des fruits sérieux et pour tourner entièrement et d'une manière effective au profit des travailleurs les sociétés de crédit mutuel, les banques du peuple et les sociétés coopératives de consommation devraient être complétées par «des sociétés coopératives de production». Alors, naturellement, les associations ouvrières devenant leurs propres capitalistes et pleinement maîtresses de leurs établissements industriels profiteraient seules, et cette fois d'un manière bien réelle, du bon marché du crédit et des objets nécessaires à la vie produits par les banques populaires et par les sociétés de production.
Mais dans les conditions économiques actuelles les ouvriers peuvent-ils fonder sérieusement des sociétés coopératives de production ? Ce qui revient à demander : peuvent-ils par leurs pauvres épargnes et par les crédits que leur ouvriraient les banques populaires former des capitaux capables de lutter contre les grands capitaux bourgeois ? Nous avons vu que dans l'industrie moderne bâtie sur la propriété individuellement ou patriarcalement héréditaire ce sont les grandes manufactures qui, pouvant produire à meilleur marché que les établissements industriels petits et moyens, tendent fatalement à écraser ces derniers, et non seulement tendent mais y parviennent, lentement il est vrai, mais d'une manière infaillible, toujours. Les grands capitaux s'unissant ordinairement aujourd'hui en sociétés anonymes tant pour la construction des voies de communication que pour l'industrie et le commerce dévorent les capitaux moyens et petits. A mesure que la richesse d'un pays se développe, le nombre des riches devenus infiniment plus riches qu'ils ne l’étaient auparavant diminue et dans la même proportion diminue aussi le nombre des petites et moyennes fortunes. La grande bourgeoisie bancaire industrielle et commerciale tend à constituer une oligarchie despotique et étroite qui, s'emparant de toute l'exploitation économique du pays, devient économiquement et politiquement l'arbitre pour ainsi dire absolu.
C'est un fait que tout le monde peut voir se passer aujourd'hui en Italie. Et ceux-là se trompent bien qui en attribuent la faute aux institutions politiques. Les institutions politiques n'y peuvent rien ; elles ne sont que la conséquence et l'expression obligée d'un fait, d'une fatalité économique. Il est incontestable sans doute que, produites par cette fatalité, elles deviennent la garantie armée de cet ordre économique malfaisant, de sorte que pour changer radicalement ce dernier il faut absolument les renverser, les détruire. Mais celui-là se tromperait bien qui penserait — comme le font généralement les républicains bourgeois — que sans toucher aux bases sacrées de la propriété individuelle et héréditaire que Mazzini défend avec un acharnement au point de vue bourgeois si louable maintenant contre nous, il suffirait de remplacer les institutions politiques actuelles par des institutions nouvelles, par la république bourgeoiso-théocratique de Mazzini par exemple, pour amener une véritable émancipation des masses populaires.
Je le répète encore et je le répéterai et le prouverai cent fois si il le faut : tant qu'existera le droit d'héritage, aucune force au monde ne pourra faire qu'il n'y ait pas un petit nombre de riches, beaucoup de pauvres, qui seront riches ou pauvres non individuellement seulement, non par leur propre mérite ou par leur propre faute, mais héréditairement par le seul fait de leur naissance. Et du moment qu'il y aura ces deux catégories différentes dans la société, créées par la loi juridique de cette société, aucune force politique au monde ne pourra empêcher que les nouveaux capitaux produits par le travail des pauvres n'aillent s'agglomérer, se centraliser entre les mains des riches ; que la classe des riches eux-mêmes ne se partage graduellement, toujours en conséquence de ce droit d'hériter, en diverses catégories des plus riches, des moyennement riches et des peu riches, et que dans le partage annuel du butin national, la plus grande partie des capitaux créés annuellement par le travail collectif du prolétariat national n'aillent s'amasser dans les poches déjà si démesurément larges des plus riches, au grand détriment des moins riches, sans parler du prolétariat dont la situation économique devra nécessairement empirer chaque jour.
Telle est la situation actuelle, telle elle restera dans la république mazzinienne si Mazzini et les mazziniens ne se décident pas enfin à porter une main sacrilège sur les bases sacrées de la propriété individuellement héréditaire.
Et maintenant je demande de nouveau : les pauvres petits capitaux que les ouvriers peuvent former avec peine, soit par leurs misérables épargnes, soit par ce pauvre crédit de leurs banques populaires, pourront-ils lutter sérieusement contre les immenses capitaux de l'oligarchie financière ? Il est évident que non. Donc l’établissement de sociétés coopératives de production dans les conditions actuelles est impossible.
Il n'est possible que dans les très petites industries qui n'ont pas encore été envahies par le grand capital et qui ne s'exercent que dans de très petits établissements n'occupant tout au plus que quelques dizaines d'ouvriers. Il exige beaucoup d'habileté et surtout une grande moralité, une grande honnêteté, et non seulement une bonne volonté sérieuse, mais beaucoup de dévouement et une persévérance à toute épreuve chez les ouvriers qui désirent organiser un établissement industriel pour leur propre compte, car les commencements sont toujours excessivement difficiles et réclament de la part de ces ouvriers d'abord de très grands sacrifices. De nombreux essais ont été faits en France, beaucoup ont échoué, le plus petit nombre seulement a réussi, grâce à des circonstances beaucoup plus favorables et grâce à l’énergie de leurs fondateurs.
Les sociétés productrices offrent pourtant au point de vue de l’émancipation ouvrière un danger : celui de créer au sein même des masses ouvrières une classe nouvelle d'exploiteurs du travail du prolétariat. Il arrive quelquefois — et cela est précisément arrivé dans l'association coopérative de Rochdale — que quelques dizaines de travailleurs, par un miracle d'énergie, d'union, d'intelligence et de sacrifices parviennent non seulement à fonder, mais à faire prospérer un petit établissement coopératif de production. Ils deviennent ainsi les propriétaires collectifs d'un certain capital plus ou moins considérable qui leur permet d'étendre leur industrie et d'employer un plus grand nombre de mains ouvrières. Ils recrutent de nouveaux ouvriers. Comment les reçoivent-ils ? Comme associés et par conséquent comme copropriétaires collectifs d'un capital qu'ils n'ont pas contribuer à former ? Non, car au point de vue bourgeois cela parait injuste. Donc ils les prennent comme simples ouvriers salariés vis-à-vis desquels ils représentent tous ensemble un bourgeois collectif exploiteur.
C'est précisément en vue de ce danger que le second congrès de l’Internationale tenu à Lausanne en septembre 1867, tout en recommandant aux sections la formation de sociétés de crédit, de consommation et de production, partout où cela était possible, a voté la résolution suivante :
Le Congrès pense que les efforts tentés aujourd'hui par les associations ouvrières (si celles-ci se généralisent en conservant leur forme actuelle) tendent à constituer un quatrième état ayant en dessous de lui un cinquième état plus misérable encore (la grande masse du prolétariat).
Pour obvier à ce danger, le Congrès pense qu'il est nécessaire que le prolétariat se convainque bien de cette idée que la transformation sociale ne pourra s'opérer d'une manière radicale et définitive que par des moyens agissant sur l'ensemble de la société et conforme à la réciprocité et à la justice (c'est-à-dire par une révolution sociale pacifiste si possible, violente si nécessaire, et qui devra changer les bases économiques de la société par la transformation de la propriété individuellement héréditaire en propriété collective).
Néanmoins, le Congrès pense que tous les efforts des associations ouvrières doivent être encouragés, sauf à faire disparaître autant que possible du sein de ces associations le prélèvement du capital sur le travail, c'est-à-dire y faire pénétrer l'idée de mutualité.
On voit que l'Internationale, loin de combattre le système coopératif dans aucune de ses applications, l'encourage au contraire.
L'idée d'anarchie en général et celle d'expropriation en particulier trouvent beaucoup plus de sympathies qu'on ne le pense parmi les hommes indépendants de caractère et ceux pour lesquels l'oisiveté n'est pas l'idéal suprême. «Cependant, nous disent-ils, gardez-vous d'aller trop loin. Puisque l'humanité ne se modifie pas en un jour, ne marchez pas trop vite dans vos projets d'expropriation et d'anarchie. Vous risquez de ne rien faire de durable.»
Eh bien, ce que nous craignons en fait d'expropriation ce n'est nullement d'aller trop loin. Nous craignons au contraire que l'expropriation se face à une échelle trop petite pour être durable ; que l'élan révolutionnaire s'arrête à mi-chemin ; qu'il s'épuise en demi-mesures qui ne sauraient contenter personne et qui, en produisant un bouleversement formidable dans la société et un arrêt de ses fonctions, ne serait cependant pas viable et sèmerait le mécontentement général et amènerait fatalement le triomphe de la réaction.
Il y a en effet dans nos sociétés des rapports établis qu'il est matériellement impossible de modifier si on y touche seulement en partie. Les divers rouages de notre organisation économique sont si intimement liés entre eux qu'on n'en peut en modifier un seul sans les modifier dans leur ensemble ; on s'en apercevra dès qu'on expropriera quoi que ce soit.
Supposons en effet que dans une région quelconque il se fasse une expropriation limitée ; qu'on se borne par exemple à exproprier les grands seigneurs fonciers sans toucher aux usines, comme le demandait naguère Henry George ; que dans telle ville on exproprie les maisons sans mettre en commun les denrées ; ou que dans telle région industrielle on exproprie les usines sans toucher aux grands propriétaires fonciers. Le résultat sera toujours le même : bouleversement immense de la vie économique sans les moyens de réorganiser cette vie économique sur des bases nouvelles. Arrêt de l'industrie et de l'échange sans le retour aux principes de justice ; impossibilité de la société de reconstituer un tout harmonique.
Si l'agriculteur s'affranchit du grand propriétaire foncier sans que l'industrie s'affranchisse du capitaliste industriel, du commerçant et du banquier, il n'y aura rien de fait. Le cultivateur souffre aujourd'hui non seulement d'avoir à payer des rentes au propriétaire du sol, mais pâtit de l'ensemble des conditions actuelles ; il pâtit de l'impôt prélevé sur lui par l’industriel qui lui fait payer trois francs une bêche ne valant — comparée au travail de l'agriculteur — que quinze sous ; des taxes prélevées par l’État qui ne peut exister sans une formidable hiérarchie de fonctionnaires ; des frais d'entretien de l'armée que maintient l'État parce que les industriels de toutes les nations sont en lutte perpétuelle pour les marchés et que chaque jour la guerre peut éclater à la suite d'une querelle survenue pour l'exploitation de telle partie de l'Asie ou de l'Afrique. L'agriculteur souffre de la dépopulation des campagnes dont la jeunesse est entraînée vers les manufactures des grandes villes, soit par l'appât de salaires plus élevés payés temporairement par les producteurs des objets de luxe, soit par les agréments d'une vie plus mouvementée, il souffre encore de la protection artificielle de l'industrie, de l'exploitation marchande des pays voisins, de l'agiotage. de la difficulté d'améliorer le sol et de perfectionner l'outillage, etc. Bref, l'agriculture souffre non seulement de la rente mais de l'ensemble des conditions de nos sociétés basées sur l'exploitation; et lors même que l'expropriation permettrait à tous de cultiver la terre et de la faire valoir sans payer de rente à personne, l'agriculture — lors même qu'elle aurait un moment de bien-être, ce qui n'est pas encore prouvé —, retomberait bientôt dans le marasme où elle se se trouve aujourd'hui. Tout serait à recommencer avec les mêmes difficultés en plus.
De même pour l'industrie. Remettez demain les usines aux travailleurs, faites ce que l'on fait pour un certain nombre de paysans qu'on a rendus propriétaires du sol. Supprimez le patron, mais laissez la terre au seigneur, l'argent au banquier, la Bourse au commerçant ; conservez dans la société cette masse d'oisifs qui vivent du travail de l'ouvrier ; maintenez les mille intermédiaires, l’État avec ses fonctionnaires innombrables, et l'industrie ne marchera pas. Ne trouvant pas d'acheteurs dans la masse des paysans restés pauvres ; ne possédant pas la matière première et ne pouvant exporter ses produits en partie à cause de l'arrêt du commerce et surtout par l'effet de la décentralisation des industries, elle ne pourra que végéter en abandonnant les ouvriers sur le pavé, et ces bataillons d'affamés seront prêts à se soumettre au premier intrigant venu ou même à retourner vers l'ancien régime pourvu qu'il leur garantisse la main-d'œuvre.
Ou bien enfin, expropriez les seigneurs de la terre et rendez l'usine aux travailleurs, mais sans toucher à ces nuées d'intermédiaires qui spéculent aujourd'hui sur les farines et les blés, sur la viande et les épices dans les grands centres en même temps qu'ils écoulent les produits de nos manufactures. Eh bien, lorsque l’échange s'arrêtera et que les produits ne circuleront plus, lorsque Paris manquera de pain et que Lyon ne trouvera pas d'acheteurs pour ses soies, la réaction reviendra terrible, marchant sur les cadavres, promenant la mitrailleuse dans les villes et les campagnes, faisant des orgies d'exécutions et de déportations comme elle l'a fait en 1815, en 1848 et en 1871.
Tout se tient dans nos sociétés et il est impossible de réformer quoi que ce soit sans ébranler l'ensemble.
Du jour où l'on frappera la propriété privée sous une de ses formes — foncière ou industrielle — on sera forcé de la frapper sous toutes les autres. Le succès même de la Révolution l'imposera.
D'ailleurs, le voudrait-on, on ne pourrait pas se borner à une expropriation partielle. Une fois que le principe de la Sainte Propriété sera ébranlé, les théoriciens n'empêcheront pas qu'elle soit détruite, ici par les serfs de la glèbe et là par les serfs de l'industrie.
Structures d'organisation du travail dans une société socialiste libertaire
par Maurice JOYEUX
Lorsque les médias, comme le personnel politique parlent de l'autogestion,
on ne peut pas se défendre d'un certain malaise. On a l'impression
que ce mot est manipulé sans aucune pudeur comme le fut celui de
socialisme lorsque, après avoir traîné dans les préaux
d'écoles à la veille d'élections, il fut tombé
dans le domaine public. Cette récupération tous azimuts par
les politicards pour des fins inavouables passe souvent inaperçue.
C'est d'autant plus facile qu'il s'agit d'une expression rarement employée
par les théoriciens du mouvement ouvrier, et lorsqu'en 1968 elle
jaillit brusquement des universités en colère, elle fut reçue
par la jeunesse des écoles plus comme refus de ce que proposaient
les partis de gauche et d'extrême gauche et leur bureaucratie que
comme le fruit d'une réflexion profonde sur les conditions politiques,
économiques ou sociales de cette époque. Propagée
comme une fronde contre les pouvoirs établis, que ceux-ci soient
économiques ou moraux, et comme une correction au marxisme, que
celui-ci soit léniniste ou pas et dont la jeunesse avait trouvé
les rares textes qu'elle avait lus parfaitement chiants, l'autogestion
se répandit d'autant plus rapidement dans un certain public que
chacun pouvait y introduire ce qu'il désirait. C'est si vrai que
la jeunesse militante des écoles s'apercevant de la légèreté
du terme tel qu'il était compris par la foule des gogos, le truffa
de formules empruntées au socialisme utopique et au socialisme libertaire,
rejoignant sans bien s'en rendre compte les sources de l'expression telle
que la concevaient les théoriciens barbus du siècle dernier.
Et la jeunesse fut autogestionnaire avec délice parce que c'était
une rupture, tout en continuant à se proclamer marxiste parce que
c'était commode et pour rester en contact avec le mouvement socialiste
en place. Lorsque l'autogestion habilla les rejets des sociétés
en place, qu'elles soient de droite ou de gauche, ces rejets furent plus
rejets d'épiderme que rejets théoriques ! Confusion des esprits
qui recouvrait la confusion des genres et qui donna cette immense pagaille
intellectuelle et submergea pour un temps les esprits avant que tout rentre
dans l'ordre, c'est-à-dire que les révolutionnaires de préaux
d'école regagnent le giron paternel, nous laissant la formule que
chacun alors se mit à tourner et à retourner avec les précautions
d'un chat devant une proie insolite.
***
Depuis ce tumulte où la fête se mélangea à la révolte, tout le monde a été autogestionnaire, par étape évidemment ; les politiciens suivant à la trace la fortune du mot. A l'affût de slogans électoraux, ils ne se jetèrent sur le terme que lorsqu'ils furent bien persuadés qu'il pouvait revêtir de neuf toutes leurs saloperies électorales. Les marxistes léninistes (pas tous) donnèrent le la, le socialisme mou suivit, les écologistes suivirent aussi — mais cela sembla plus naturel — avant qu'après mûres réflexions le stalinisme emboîte le pas. Voir à la télévision le sieur Marchais entonner l'hymne à la gloire de l'autogestion valait le déplacement. Enfin, les syndicalistes (pas tous) se rappelant leur vocation économique jetèrent leur poids sur le plateau. Oui tout le monde de gauche et d'extrême gauche se réclama de l'autogestion, nouvelle auberge espagnole où chacun s'empressa d'apporter ses certitudes théoriques qui étaient contradictoires ; et au sein des autogestionnaires on vit se reconstituer les clans et se dérouler les mêmes oppositions que celles qui animaient la confrontation des partis de gauche ou d'extrême gauche. Situation qui ravit nos petits intellectuels de gauche en rupture de parti ou laissés en marge parce que d'un poids trop léger, ils s'empressèrent de publier des livres géniaux, que les hommes attendaient depuis l'origine de l'humanité, et une revue où chacun pouvait s'expliquer, ce qui rendit encore plus confus une formule «inventée» par des étudiants et qu'ils n'avaient pas précisément éclairée.
L'autogestion devint élitaire, électorale, promotionnelle
dans certains milieux, jusqu'à patronner des virtualités
électorales nouvelles comme celle des écologistes. Cependant,
dans cette récupération tentée par les uns, comme
à travers la confusion qu'entretenaient certains autres, il y avait
une part de vérité inaliénable qui était due
au contenu simple du mot qui signifie la gestion par tous de tout ce qui
était une tâche collective, et c'est la raison pour laquelle
nous, les anarchistes collectivistes ou les anarcho-syndicalistes, nous
avons conservé la formule malgré les manipulations dont elle
était l'objet.
***
La gestion collective des activités nécessaires à
l'humanité est à l'origine non seulement du socialisme mais
de toutes les écoles socialistes, y compris l'école de l'anarchisme
individualiste, et c'est Stirner lui-même qui l'a reconnu dans un
texte resté célèbre. Nous retrouverons l'autogestion,
même si le terme est rarement employé, tout au long de l'évolution
littéraire et théorique du mouvement ouvrier. Le fruit de
l'autogestion change suivant l'usage et les moyens employés, mais
la signification originelle reste. Un anarchiste peut parfaitement dénoncer
les interprétations multiples qu'on propose de l'autogestion, mais
repousser l'autogestion elle-même n'a aucun sens ; repousser l'autogestion
à partir d'une interprétation supposée correcte ou
d'une identification partisane sans faire la part de l'idée contenue
dans le terme et de l'interprétation discutable qu'on propose relève
alors d'une volonté d'intoxication condamnable, ce qui revient à
condamner le socialisme parce que Hitler s'est servi de la formule «national-socialiste»
; condamner le communisme originel à travers sa caricature russe,
condamner l'anarchie parce que les mass medias nomment «anarchie»
tous les désordres, à commencer par ceux qui sont engendrés
par les contradictions de la classe politique au pouvoir, ce n'est pas
sérieux et seuls l'ignorance, la dégradation de la rigueur
révolutionnaire ou le glissement vers un réformisme sécurisant
peuvent justifier cette concordance établie entre l'autogestion
et l'image déformée que nous en donnent les partis, les syndicats
ou les religions. Parler d'autogestion autrement qu'à travers des
déformations intéressées consiste d'abord à
définir de quoi on parle, de quoi on veut parler, d'où vient
l'idée d'autogestion, et c'est après qu'on peut émettre
un jugement non plus sur l'autogestion elle-même mais sur les différentes
interprétations que nous en fournissent partis, syndicats ou confessions
intéressés à lui donner leur visage, à en récupérer
le dynamisme, à la détourner de son contenu initial, qui
n'est rien d'autre «que la participation de tous à la gestion
des travaux collectifs qui les réunissent».
***
Je disais qu'en dehors de leur contenu qui a parfois, et même souvent, divergé, toutes les écoles socialistes se sont réclamées de l'autogestion. Nous avons connu des propositions socialistes de caractère égalitaire, les nôtres, à nous les anarchistes, d'autres, celle de Marx par exemple, qui considérait comme inéluctable une certaine hiérarchie, les hommes étant inégaux précisait-il ; certaines qui se réclamaient du réformisme et qui allaient du syndicalisme mou au progressisme terne qui recouvre le marxisme intellectuel de caractère velléitaire. Avant même de disséquer plus profondément le contenu de ce «socialisme d'autogestion», disons qu'à travers l'histoire de multiples écoles s'en sont réclamées, même si elles lui donnaient un autre nom. Ces écoles eurent en commun un même caractère social, socialiste, syndicaliste, mutualiste, coopératif ou libertaire. Toutes s'en sont réclamées comme du premier élément essentiel des œuvres qu'ils avaient créées et qu'ils avaient entrepris de gérer eux-mêmes. Cette autogestion-là, qui ne devait rien à Lénine, à Staline ou au pape, proposait clairement son projet qui recueillait l'assentiment de tous.
De Thomas More à Campanella, de Babeuf à Owens, de Fourier à Proudhon, de Marx à Louis Blanc, de Blanqui à Kropotkine, sans oublier Bakounine ou Engels, tous furent des associationnistes, c'est-à-dire des partisans d'une économie socialiste gérée par tous ses membres. Certains voulaient que l'économie de ces associations soit égalitaire, d'autres voulaient lui conserver des structures hiérarchiques ou en faire une courroie de transmission d'un parti politique ou d'une confession religieuse, mais tous, à l'origine, furent pour la gestion en commun de la production et de la distribution. Notre travail, à nous anarchistes, ne consiste pas à rejeter l'autogestion mais à dénoncer ceux qui la mutilent et la déforment pour la faire servir à leurs intérêts de clans. C'est à partir de cette idée simple : les activités humaines doivent être décidées et organisées par ceux qui les accomplissent, que se pose la vraie question : l'autogestion pour quoi ? Que doit gérer l'autogestion ? Gérer en commun l'économie socialiste, élément de base du socialisme dit utopique ? Si le principe n'est pas remis en question par nous les anarchistes révolutionnaires, il pose cependant une question à laquelle il faut répondre sans équivoque. Gérer au profit de qui ? Gérer comment ? Je suis d'accord pour penser qu'il s'agit de problèmes qu'il est nécessaire de définir clairement ! Mais rejeter le contenu de l'économie, socialiste ou pas, qu'on veut nous faire gérer, ne veut pas dire rejeter l'autogestion. Ou alors, si on rejette l'autogestion avec la forme d'économie qu'on nous propose et que nous refusons, nous ne sommes plus des révolutionnaires à la recherche d'une économie à gérer collectivement, mais des syndicalistes satisfaits de leur condition, contestataires dans le cadre d'une économie imposée par ce régime ou un autre, éternels rouspéteurs brandissant glorieusement quelques revendications, octroyées par un patronat qui a le moyen de le faire sans remettre en cause le régime de classes.
Voyons les choses en face. L'autogestion n'est pas une théorie économique, c'est un moyen, une méthode, un outil pour gérer une économie, et pas autre chose. Et c'est la raison pour laquelle le système à gérer en commun doit nécessiter toute notre attention. Notre problème, à nous anarchistes, c'est de voir si l'économie, le système, le socialisme qu'on nous propose de gérer en commun le méritent. Si notre réponse est non, ce n'est pas l'autogestion qu'il faut condamner, mais c'est l'économie, le système, le socialisme qu'on nous propose qu'il faut modifier, voire rejeter.
J'ai l'impression de dire des choses élémentaires, et
pourtant cette confusion sur laquelle je mets l'accent, on la rencontre
dans tous les milieux, y compris parmi des anarchistes qui, eux non plus,
n'hésitent pas à jeter le bébé avec l'eau du
bain. Cette confusion est savamment entretenue par les partis politiques
«autogestionnaires», occupés à extraire de la
formule tout le contenu qui peut alimenter leur propagande électorale.
***
Lorsqu'on regarde autour de soi, on se rend bien compte que si une partie, une faible partie des travailleurs qui se réclament d'un socialisme quelconque, veut gérer en commun l'économie qu'on nous propose, il ne s'agit pas de n'importe quelle économie et surtout pas d'une économie dite socialiste qui conserverait des différences de classes. Car enfin là est le problème ! Ce qu'il s'agit d'accepter ou de refuser, ce n'est pas l'autogestion, c'est une économie qu'on nous propose de gérer ! Ce que les partisans de l'autogestion refusent, c'est une économie qui maintiendrait des différences entre les couches sociales et qui, par conséquent, créerait sur des bases différentes une nouvelle classe dirigeante. Gérer l'économie, c'est assumer la responsabilité des succès mais également des échecs, et cette responsabilité, la classe ouvrière hésite à l'assumer. Ceux, peu nombreux, qui sont prêts à le faire, et qui n'ont pas dans la plupart des cas une vue très précise sur quoi ils s'engagent, ne le feront que si l'économie perd son caractère de classe. Ils savent, ou tout au moins ils sentent confusément, que s'ils prennent la responsabilité d'une économie hiérarchisée et tout entière restée dans les mains de la classe dirigeante, il ne géreront rien d'autre que leur propre aliénation.
Le patronat et l'État sentent bien la lente, difficile et irrésistible montée de l'esprit égalitaire et de l'esprit gestionnaire comme un élément des nouveaux rapports économiques que le développement des sciences et la prise de conscience des peuples sous-développés imposent à ceux qui font l'opinion. Ils ont essayé de détourner à leur profit ce phénomène nouveau, et les partis ont suivi ! Leurs problèmes, aux uns et aux autres, étaient simples. Il s'agissait de faire servir l'esprit gestionnaire au maintien d'une classe privilégiée dans la société en évolution. Ils ne s'y sont pas résolus sans de multiples hésitations, dans la crainte que toute approche gestionnaire n'entraîne une détérioration de leur autorité et une remise en question de leurs privilèges ; il y a encore quelques années, même le modeste et innocent comité d'entreprise suffisait à les effrayer.
Dans un premier temps, ils se sont adressés aux cadres qui sont devenus «nos chers collaborateurs». Tout au moins à ceux qu'ils n'avaient pas mis à la porte et réduits au chômage. Il s'agissait de leur jeter de la poudre aux yeux. Les organisations de cadres ont, c'est sûr, un certain nombre de revendications «gestionnaires». Celles-ci n'ont pas pour but de changer le climat de l'entreprise mais de pousser le propriétaire sur la touche pour le remplacer dans sa direction. C'est Servan-Schreiber qui fut leur porte-parole il y a quelques années, lorsqu'il s'éleva contre la possession héréditaire de l'entreprise. Les cadres n’ont pas été dupes et, aujourd'hui, ils réclament une véritable participation à la gestion avec les avantages de classe qui en découlent, et les cadres «socialistes», voire «révolutionnaires», ne sont pas ceux qui ont le moins d'appétit pour une autogestion à étages économiques où ils camperaient sur le plus haut palier. Ce qu'ils veulent, et on le voit clairement dans les petites revues de gauche, c'est un statut voisin de celui des cadres des démocraties populaires qui sont des sociétés de classes au même titre que les sociétés capitalistes, mais dont le capital reste dans les mains de l'État, les classes dirigeantes se contentant de l'usufruit, ce qui n'empêche pas ces nouvelles classes de capitaliser en accumulant les biens. Situation bien commode qui, dans nos pays, procurerait à nos cadres, à nos techniciens, à nos bureaucrates de «gauche» les avantages que possède la classe dirigeante du système capitaliste, sans courir le risque de voir leur capital englouti par une mauvaise gestion et, par conséquent, perdre leur situation privilégiée.
Cette gestion des entreprises, réservée aux cadres, les
propriétaires étant rejetés à l'extérieur
et confinés aux opérations financières, ne touchant
rien aux hiérarchies mais, au contraire, les protégeant comme
c'est le cas dans les industries nationalisées, les cadres finiront
par l'obtenir, portés au pouvoir par la gauche et l'extrême
gauche planificatrice, et tous nos petits autogestionnaires socialistes
frais émoulus des grandes écoles crieront à la réussite
de l'autogestion, la leur ! Et derrière un Rocard quelconque ils
annonceront le triomphe du socialisme et de l'autogestion, voire de la
révolution ! S'il s'agit d'une révolution à l'intérieur
du système sans changer les rapports des hommes dans la société,
ils n'auront pas tout à fait tort car, pour eux, il s'agit de faire
éclater les structures de la société industrielle
comme leurs anciens ont fait éclater la société féodale
en bouleversant les techniques de direction tout en maintenant les principes
millénaires de la division de la société en classes.
Ce «bouleversement socialiste» ne changera en rien la situation
du monde du travail, et l'autogestion ne sera réalisée qu'au
profit des classes dirigeantes de la nouvelle société, les
travailleurs ne conservant que la consolation de gérer les œuvres
sociales du comité d'entreprise afin de distribuer des cadeaux le
jour de Noël aux gosses du personnel...
***
Mais depuis la naissance du socialisme, c'est moins vers les cadres, dont la situation privilégiée faisait des alliés naturels du capital, que vers les travailleurs que la classe dirigeante s'est tournée et se tourne encore pour dévoyer l'autogestion. Le but consistait à les associer sous une forme quelconque, ou tout au moins à leur en donner l'impression, à la gestion de l'entreprise de façon à court-circuiter l'élan vers le socialisme à partir de l'autogestion. En partant du bon ouvrier considéré comme un meuble de l'entreprise en passant par l'intéressement, par l'actionnariat, par la cogestion, par la déformation de la coopérative et de l'autogestion, toutes les formules ont été tentées et certaines ont réussi ; le comité d'entreprise, par exemple. Cependant, la méfiance des ouvriers à l'encontre de la généralisation de cette situation monstrueuse : des ouvriers s'associant à leur patron en échange d'un plat de lentilles et gérant avec lui leur propre aliénation a freiné cette tentative. La classe dirigeante actuelle, comme celle qui, au nom du socialisme, prétend la remplacer, n'ayant pas réussi à imposer dans les esprits la pérennité d'une société basée sur des différences de classes, l'autogestion, simplement moyen d'organisation, peut masquer le contenu de l'économie hiérarchiste qu'on entend dans un cas comme dans un autre conserver. L'autogestion devient alors l'alibi, l'os qu'on jette à ronger, et c'est ce qui explique cette profusion d'autogestionnaires dans les partis de gauche, mais également dans les partis de droite par le biais de l'intéressement, de l'actionnariat. Les uns comme les autres sentent bien cette marche lente mais continue vers l'égalité, et s'ils essaient de faire accepter au personnel une part de responsabilité avec les avantages qui en découlent dans l'industrie ou dans l'entreprise, c'est pour l'enfermer dans une «carrière» étroite, dépendante de l'entreprise dont il ne pourra pas s'évader sans risquer de voir son existence profondément bouleversée. C'est en somme fonctionnariser l'entreprise, river l'homme à sa chaîne. Cette politique porte parfois ses fruits, et on a vu des ouvriers d'usines en difficulté, plutôt que d'obliger le patron à passer la main, accepter et même proposer une diminution de leurs salaires pour que le patron puisse continuer à les exploiter confortablement.
Justement, refuser de gérer n'importe quoi en échange
d'avantages médiocres et souvent uniquement de prestige, c'est refuser
de rentrer dans le piège, refuser de se laisser englober dans le
système et garder sa liberté de dire non et de réclamer
autre chose. Donner à son personnel l'impression qu'il possède
une part d'autorité dans la décision, voilà le jeu
des pouvoirs multiples qui veulent conserver leurs privilèges ;
ce jeu est facilité par l'extension des postes et la compétence
qu'ils exigent pour le fonctionnement d'une société industrielle,
alors qu'à chaque échelon, et quelle que soit la capacité
que nécessite le poste, la seule autorité réelle du
personnel dans la décision consiste à lui faire rendre le
plus d'efficacité possible afin de procurer le plus de profit possible
au propriétaire de l'entreprise. Et même si quelques miettes
échappent au possesseur du capital pour s'éparpiller çà
et là, ce ne sont rien d'autre que les deniers de Judas nécessaires
à la continuité du système.
***
C'est leur volonté de freiner l'évolution des esprits vers un socialisme égalitaire qui ont poussé les partis de gauche vers l'exploitation de l'autogestion, système d'organisation sans plus, pour faire accepter leur socialisme hiérarchisé et jacobin. Et le caractère simple de l'autogestion a facilité leur tâche, car il leur a suffi de proposer à l'autogestion de gérer leur socialisme bâtard pour que le tour fût joué et que les gogos se ruent sur ce miroir aux alouettes qu'on leur tendait. Mais, convenons-en, dans cet exercice de haute voltige, aucun de ces politiciens de gauche ne fut aussi répugnant que le sieur Marchais et le parti qui le drive.
Marchais annonça la couleur au cours d'une intervention à la télévision, sans aucun effet oratoire et comme si elle allait de soi, comme si le parti avait toujours préconisé l'autogestion et qu'il suffisait de la rappeler négligemment pour que chacun fût convaincu qu'il ne s'agissait que d'une banalité qu'il était à peine besoin d'évoquer tant elle était évidente. Puis Séguy le «syndicaliste» prit le relais. L'affaire était dans le sac !
Oui, bien sûr, on est en droit de se demander qu'elle fut la réaction de ces dizaines de milliers d'imbéciles qui entendaient pour la première fois le terme dans la bouche de leur responsable, alors qu'il n'en avait jamais été débattu auparavant dans aucune des instances du parti. Croyez bien qu'elle fut admirative: «Ce Georges, quand même, ils le leur avait piqué leur autogestion!» Et de se taper sur les cuisses. Georges, il leur en avait fait voir bien d'autres depuis qu'il avait été porté à la tête du parti, et il leur en ferait voir encore bien d'autres !
Naturellement cette manœuvre «électorale» du Parti communiste était un hommage à la force de pénétration de l'idée d'autogestion, mais c'était également la confirmation que cette autogestion avait perdu son caractère originel de moyen d'organisation de tous, par tous pour tous, pour devenir le synonyme de n'importe quelle forme d'organisation des choses, subissant ainsi la même déformation que la démocratie avait subie, comme le fédéralisme d'ailleurs. Il suffisait pour les uns comme pour les autres de ces projets d'organisation de les faire servir à n'importe quelle économie de classe pour que celle-ci retrouve des vertus «socialistes». La mayonnaise a pris difficilement, et, englués dans le vieux langage jacobin et léniniste, les communistes ne sont pas encore arrivés à faire passer le mot dans leur langage courant. Il semble qu'il leur reste dans la gorge, et on comprend qu'ils aient du mal à marier l'autogestion avec le parti, avant-garde du prolétariat. Tout au plus pourraient-ils assimiler l'autogestion à la gestion de l'économie par le parti, ce que, même si ce n'est pas vrai, ils croient ! De toute manière, chacun sait que l'autogestion communiste n'est rien d'autre que le centralisme démocratique, c'est-à-dire la gestion du sommet imposée à chaque échelon jusqu'à la base.
La bourgeoisie, elle, n'a pas récupéré le mot ; elle s'est contentée de récupérer l'idée dominante, c'est-à-dire la gestion de l'État par tous à travers un autre attrape-nigaud : la décentralisation ! Et sa démarche a été exactement celle du Parti communiste, le mot en moins, naturellement.
Pour l'État, décentraliser ce n'est pas donner la responsabilité de la gestion à chaque communauté communale, départementale ou régionale. Ce n'est rien d'autre que leur laisser le soin et la responsabilité d'appliquer les décisions qui continuent d'être prises au sommet par l'État et son gouvernement. Chaque fois qu'on a voulu donner à chacune de ces communautés une parcelle d'autorité dans leur organisation, l'État est intervenu pour affirmer sa prédominance. Et ces organismes régionaux, départementaux, communaux, n'ont même pas eu le privilège d'organiser eux-mêmes leur méthode de travail. Malgré ce qu'on prétend, ils ne sont rien d'autre que des organismes d'application des décisions centrales, dans le cadre étroit tracé par les préfets, agents du gouvernement. Ce sont des structures placées en trompe-l'oeil qui relèvent de l'esprit jacobin centralisateur ; il en est ainsi avec ce que proposent les communistes lorsqu'ils parlent d'autogestion; seuls les mots changent mais les méthodes sont identiques. Bien sûr, ne se laissent prendre aux manoeuvres des communistes et de la bourgeoisie que ceux qui le veulent bien ou ceux qui font semblant, pour des raisons purement électorales. Mais il y a les autres, ceux qui se réclament d'une forme ou d'une autre de socialisme et qui ont réussi à détourner la formule de son sens pour la faire servir à leurs magouilles !
Il y a d'abord ces petites chapelles léninistes nées en juin 1968 et qui ont hérité de l'autogestion sans savoir trop qu'en faire, où la caser dans leur bagage idéologique. Certaines, comme l'O.C.I., s'en sont débarrassés, d'autres la conservent pour la même raison que les communistes, et je pense surtout à ces politicards en fleurs groupés autour du journal «Rouge» et qui attendent avec impatience de faire comme leurs grands anciens, un saut dans le parti socialiste, le parti fourre-tout, et de commencer vraiment leur carrière politique. Ceux-là sont négligeables, car comme la grand-mère, déguisée en loup, de la fable de ce bon La Fontaine, leurs grandes dents les désignent à tous ceux qui n'ont pas refusé de voir clair !
Reste la gauche et l'extrême gauche ondoyante, anémiée et petite-bourgeoise ! Sa vertu, c'est son incontestable humanisme. Nourrie des grands sentiments perpétués, depuis Voltaire, par Jaurès, par Blum, par les intellectuels issus de la rue d'Ulm, bourrés de sentiments «nobles» et d'une virilité chancelante, nous leur devons de merveilleux mouvements d'éloquence et des capitulations sans grandeur, justifiés par leur amour du «genre humain». Ceux-là se sont rués sur une autogestion aussi imprécise que les droits de l'homme qui furent la pierre philosophale de leurs grands anciens.
Dans un premier instant, ce fut l'aile la plus radicale de ce socialisme flou et sans vertèbres qui, au sein d'un P.S.U. dirigé par Rocard, s'empara de l'autogestion. Tout les y poussait. Faire pièce au Parti communiste, desserrer le carcan marxiste devenu poussiéreux, récupérer une jeunesse fatiguée des utopies de 1968, se donner enfin une identité rassurante pour la petite bourgeoisie catholique, envahie par le démon de l'hérésie sociale, prélude aux révisions spirituelles. Et puis, pièce par pièce, l'autogestion soigneusement débarbouillée et «enrichie» d'apports rassurants, gagna le parti socialiste tout entier et les groupements humanistes lui faisant cortège. Cette progression fut possible grâce à deux apports fondamentaux : le premier fut que cette gestion collective se ferait sur chaque palier de l'économie, laissant entre ces paliers cet escalier que les hommes seraient conviés à grimper grâce à leur mérite et à leur travail ; la seconde est que l'économie à gérer conserverait son caractère établi par les hiérarchies de valeur, ce qui revenait à une autogestion de chacune des classes qui composaient la société par cette classe elle-même et qui rejoignait la théorie de l'affreux Platon, grand homme de nos universitaires crottés, celle d'une république où les sages gouvernent, où les soldats sont aux créneaux et où les cons comme vous et moi travaillent pour nourrir tout ce joli monde ! Et cela fut d'autant plus possible qu'en fait c'est ainsi que sont construits le parti socialiste et ses épigones. Parti de petite bourgeoisie, sans travailleurs et où le «prolétariat» est représenté par des fonctionnaires ou des employés de bureau, parti d'où les ouvriers sont absents de la direction, celle-ci, pour se mettre au goût du jour, ayant remplacé les littéraires et les philosophes qui firent autrefois ses beaux jours par les technocrates issus des grandes écoles d'administration.
C'est de là que vient le danger pour la fortune de l'autogestion.
L'humanisme radoteur flatte les âmes, justifie les consciences, masque
les réalités concrètes. L'autogestion appliquée
à ce «socialisme» brumeux à la manière
de la Suède ou de l'Allemagne portera le «chapeau» de
toutes les turpitudes qu'il engendrera. Traînée de préau
d'école en préau d'école, elle sera promue au rôle
de fourre-tout qu'est devenu le terme socialiste et à ne plus servir
que d'adjectif, de complément à n'importe quelle formule
politicienne proposée aux suffrages de la population. Jamais, peut-être,
à l'usage qu'en font les socialistes de toute obédience,
n'est mieux apparue la différence entre l'autogestion, simple méthode
de gestion, et la nourriture qu'on lui propose. Confondre l'une avec l'autre
relève de la classe de théologie, revenons vite à
celle de certificat d'étude !
***
Voyons ce que pourrait être la fortune de l'autogestion. Mais, avant tout, une remarque qui la différencie des autres formules de gestion de l'économie. L'autogestion, par nature, ne peut pas être imposée, et si elle laisse indifférentes des couches importantes de la population, celles-ci peuvent librement l'ignorer, encore que ce refus de participer ne peut plus se justifier par les alibis habituels qui sont la mauvaise volonté des... autres, l'inutilité de l'effort exigé, le manque de temps ou de capacités. Cependant, ne laisser la gestion de l'économie qu'aux volontaires, à ceux qui la considèrent comme indispensable, revient à lui donner un caractère élitaire et à ramener la société au même niveau que celle de notre société actuelle, avec cette aggravation que dans notre société actuelle le règne des élites nous a été imposé alors que dans une société socialiste «autogérée», c'est la population qui, par paresse intellectuelle, peur des responsabilités, remet dans les mains d'autrui le soin d'organiser les choses qui pourrait et devrait être partagé par tous.
Ne nous y trompons pas, cette peur de la responsabilité globale est un sentiment général, même si les hommes aspirent à une responsabilité fragmentaire dans la mesure où elle est conduite, couverte, impulsée par un échelon supérieur. C'est là une vérité que les autogestionnaires n'osent pas regarder en face, et ils ont tort, car la classe dirigeante, pour qui l'autogestion, la vraie, est la bête noire, s'attache à convaincre les populations, heureuses de trouver une justification à leur veulerie, qu'elle n'est possible que dans la mesure où les masses auront une culture et des connaissances suffisantes pour pouvoir se jeter dans cette aventure. Autant rejeter l'autogestion aux calendes grecques. La classe dirigeante s'appuie aussi sur les différences existant dans la nature humaine pour prétendre quelle est impossible. Mais là encore on dénature ce que contient la formule de l'autogestion et on se sert, après Marx, de l'impossible égalitarisme des facultés humaines, comme si, en dehors d'un système capitaliste de profit et dans le cadre d'une société socialiste il existait un rapport réel entre la diversité des facultés et les moyens économiques nécessaires à l'existence de chacun. Certes, ces rapports existent dans le cadre d'une société capitaliste axée sur le profit, mais c'est justement pour les supprimer que le socialisme fut inventé, et c'est justement pour garantir cette normalisation entre le travail et la distribution égalitaire de son fruit que l'autogestion est proposée.
L'autogestion est le complément et le moyen du socialisme égalitaire.
Appliquée à une société inégalitaire,
l'autogestion n'est rien d'autre que la participation de l'esclave à
l'exploitation que le maître lui fait subir et quel que soit d'ailleurs
le caractère relatif de cette exploitation, car l'autogestion n'est
pas une incitation à la production, une technique de production,
mais le cadre structurel dans lequel s'insère le socialisme, le
vrai, pas celui de Marx mais celui de Proudhon. Je crois qu'il faut revenir
à quelques idées simples, rejeter les formules stéréotypées
empruntées à Monsieur Marx, formules dont la limpidité
n'était pas évidentes et qui se traduisirent, lorsqu'elles
furent répandues dans les compagnes, par une levée de fourches
contre les «partageux». La bourgeoisie, aujourd'hui, a affiné
son argumentation contre le socialisme et l'autogestion mais, sur le fond,
sa critique est restée la même. Essayons d'y faire face !
***
Les facultés des hommes sont multiples, et les unes ne recouvrent pas forcément les autres ! Cette diversité est à la fois la richesse et la difficulté du genre humain. Aucun anarchiste n'a rêvé d'inventer un homme type, issu du milieu ou de l'imagination, pour aligner les autres hommes sur ce modèle. Je dis aucun anarchiste, mais je ne suis pas persuadé que les théoriciens du matérialisme ou les théologiens du spiritualisme aient orienté leurs efforts dans cette même direction qui est la primauté de l'individu, qui ne se transforme qu'à partir de la petite machinerie complexe, merveilleuse, unique, qui le compose et que personne n'a le droit de tripoter, pas même par curiosité scientifique et, encore moins, à l'abri de ce mensonge vertueux : faire le bonheur de l'homme malgré lui et contre lui !
Ce qu'ont dit les anarchistes, c'est que les efforts que les hommes mettaient en commun produiraient des conditions de vie meilleures, et que le bénéfice de ces efforts devaient être réparti entre tous. «A chacun suivant ses besoins», disait Fernand Pelloutier, formule prestigieuse bien oubliée de nos jours par ceux qui lui ont succédé à la direction des organisations syndicales !
Mais en dehors même des oppositions que suscitent les systèmes en place, une économie socialiste coordonnée par l'autogestion se heurte à de multiples obstacles.
Naturellement, le premier c'est celui des classes dirigeantes qui font miroiter aux yeux de citoyens, non plus à partir des «besoins», mais à partir des «moyens», la place enviable qu'ils pourraient occuper dans les hiérarchies économiques et de valeur s'ils consentaient à marcher entre les clous, ce qui, dans un premier temps, flatte leur vanité et leur ambition. Ils ne se rendent pas très bien compte que dans cette perspective d'ascension dans les hiérarchies il y aura de multiples postulants et bien peu d'élus ! Le second de ces obstacles c'est l'homme lui-même, sa nature biologique. L'homme imprégné depuis son enfance par le milieu, pétri de morale, dirigé à partir des us et coutumes dont la répétition au cours de son existence a fait des évidences, et qui répugne à remettre en cause tout cette bimbeloterie intellectuelle par paresse d'esprit, par crainte de perdre cette chaude sécurité qui se dégage du fumier social. Le troisième, et probablement le plus difficile à surmonter, c'est l'effort colossal qu'imposera une transformation économique radicale, le climat de désorganisation que dans un premier temps cette transformation suscitera et que les citoyens redoutent d'autant plus que les autogestionnaires, ceux de bonne volonté comme les autres, ne les évoquent jamais que pour les sous-estimer et avec les grimaces que l'on fait pour rassurer l'enfant avant de le conduire chez le dentiste. Il s'agit d'une prise de conscience primordiale si l'on ne veut pas voir, comme ce fut le cas maintes fois, une «révolution» économique revenir en arrière devant les difficultés et nous jouer une nouvelle fois la farce de la «Constitution de 1793» qui ne fut jamais appliquée ou celle de la N.E.P. qui, en 1921, permit au parti communiste russe, sous la direction de Lénine, d'entamer la liquidation de la révolution d'Octobre.
Lorsqu'on réfléchit, tous ces obstacles semblent insurmontables et, en fait, ils le sont lorsqu'on les mesure à une société en place à l'apogée de son évolution. Et c'est pourquoi je prétends, avec Albert Camus, qu'il n’y a jamais eu de véritable révolution dans l'histoire ou, plutôt, que les seules révolutions ont été à la fois la mort d'une civilisation et la naissance d'une autre. Les secousses subies par une civilisation au cours de son existence n'étant que des tassements laissant en place l'essentiel de ce qui la singularise. Une civilisation meurt non pas des partis ou des sectes mais de la conjonction entre l'évolution naturelle, la géologie, l'usure, l'évolution des sciences, qui se mélangent avec la fatigue, l'ennui, la curiosité de cet animal singulier qu'est l'homme ; les partis et les sectes n'étant utiles que pour cueillir le fruit mûr, prêt à tomber, et dont le processus de vieillissement, n'en déplaise à Marx, à Lénine et même à certains théoriciens de ma famille spirituelle, ne doit rien aux partis, aux sectes, aux clans, ni au culte ni aux religions, tumeurs qui peuvent accélérer son pourrissement, mais qui ne se développent que sur un corps de civilisation en décrépitude. Changer le cocher qui conduit le char de l'économie, modifier l'attelage, ajouter des coussins sur la banquette ne consistent pas à accomplir une révolution au cours du voyage. Faire une révolution c'est aller autre part, par d'autres moyens. Et le signe qu'une révolution est accomplie ne se lit pas dans l'économie et dans les structures — même si transformer l'économie et les structures est indispensable — mais dans les rapports nouveaux que les hommes ont établis entre eux. Ce qui ne veut pas dire d'ailleurs que les organisations conçues par les hommes soient inutiles mais qu'elle n'ont, malgré leurs prétentions et leurs propos, que la perspective «réformiste» d'aménagements, même lorsqu'elles proclament «révolution» un aménagement obtenu. Elles ne deviennent réellement révolutionnaires que lorsque, usée par le temps, l'évolution et sa nature même, la civilisation se désagrège, emportant dans la tourmente tous ses composants, les bons et les mauvais, et faisant place à ceux qui se disputent l'héritage. C'est ce que j'ai appelé le temps des barbares. Mais c'est également l'heure de la vérité pour les organisations qui se prétendent révolutionnaires, dont une seule résoudra son problème alors que les autres recommenceront leur agitation frénétique d'astres provisoirement morts, avec l'espoir de faire mieux la prochaine fois. C'est le moment de la chance de l'anarchie, de la chance de construire une civilisation différente en échappant aux mutations du type de celles que nous avons connues, qui vit la statutaire romaine remplacer la statutaire grecque, la cathédrale gothique remplacer le temple de Jérusalem, cependant que les couches populaires restaient dans les rets !
Une civilisation différente, c'est une économie différente, des structures différentes, des rapports entre les hommes différents !
Le socialisme égalitaire et libertaire est une révolution
totale dans la production comme dans la distribution ; l'autogestion est
une structure différente de celle que nous impose le système
démocratique basé sur la loi du nombre ; une morale anarchiste
est le ciment d'une société sans classes. Ces trois éléments
doivent être les piliers d'une civilisation différente. En
introduire un seul, l'autogestion par exemple, dans le cadre du système
en place n'est pas un acte révolutionnaire, mais l'introduction
d'un élément de désagrégation dans une société
qui n'est pas faite pour le recevoir, encore qu'on peut discuter de savoir
s'il ne s'agit pas plutôt d'un essai de récupération
de la société de classes, d'une méthode de gestion
qui associe l'exploité avec l'exploiteur.
***
L'autogestion peut être soit un bien soit un mal suivant le contenu de l'économie que les populations sont conviées à gérer en commun. Essayée sous diverses formes dans le cadre de la société, sous la forme coopérative ou mutualiste, elle a abouti à un échec prévisible, car elle n'a pas été conçue pour cela. L'autogestion suppose la gestion d'une économie sans classes, égalitaire et libertaire. C'est si vrai que tous les groupuscules gauchistes qui ont essayé de la récupérer lui ont accolé un semblant de morale libertaire, ce qui, dans le cadre d'une société capitaliste ou marxiste, est un non-sens.
Les civilisations sont un tout dont les éléments sont étroitement complémentaires sous peine de perdre leur caractère. L'autogestion de Marchais c'est du stalinisme débarbouillé pour faire neuf, celle de Maire du spiritualisme de carrefour populaire, celle de Rocard de l'électoralisme de circonstance, et j'ai bien peur que, pour beaucoup de jeunes camarades, l'autogestion ne soit rien d'autre qu'un gadget où ils fourrent toutes les idées, bonnes ou mauvaises, qu'ils glanent à longueur d'assemblées générales dans leurs facultés !
Je ne pense pas, cependant, que l'autogestion succombera aux assauts que lui livrent les politicards de tout poil. Son application dans le cadre d'une société socialiste, une vraie, donne la parole aux citoyens qui, après l'avoir prise à tort et à travers dans un instant de délice, la mesurent à son intérêt, créant ainsi un nouveau milieu d'où naîtra une civilisation différente.
Autogestion, gestion directe, gestion ouvrière, autant de formules qui se sont succédé. Toutes ont été successivement reprises par l'anarchie, car d'un contenu simple et sans équivoque, qu'on a vainement essayé d'obscurcir et qui tient dans une phrase issue de la pensée de Proudhon : La gestion des œuvres collectives par tous ceux qui ont présidé à leur élaboration.
M. J.
par Marc PREVOTEL
L'Église, toutefois, instruite et dirigée par Jésus-Christ,
porte ses vues encore plus haut ; elle propose un corps de préceptes
plus complet, parce qu'elle ambitionne de resserrer l'union des classes
jusqu'à les unir l’une à l’autre par les liens d’une véritable
amitié.
Léon XIII1
Il se développe actuellement une idéologie, que nous devons combattre pour qu'elle ne devienne pas dominante, qui prétend identifier l'anarchisme à l'autogestion. Des ouvrages de qualité inégale la propagent.
L'origine du mot autogestion est à rechercher avec plus de précision. Le Petit Robert prétend qu'il est entré dans la langue française en 19602 . Pour certains auteurs «le terme yougoslave samo-upravlje de la traduction duquel est né le vocable autogestion au début des années 60, nous semble être une variante serbo-croate du russe samo-upravlenija parole utilisée par Bakounine et qui peut se traduire soit par auto-administration, soit, justement, par autogouvernement»,3 autogouvernement étant présenté comme un «terme du vieux lexique anarchiste ». Ce mot ne figure pourtant pas parmi ceux qui ont donné lieu à un article dans l'Encyclopédie anarchiste ; tout au plus y trouve-t-on, sous la plume de Sébastien Faure, au mot Anarchisme, l'emploi du terme autodirection4.
Aussi est-ce certainement un anachronisme contestable d'attribuer à
Proudhon la paternité de l'autogestion, comme le fait Daniel Guérin56
sans se poser aucune question sur les origines politiques douteuses du
mot.
***
Le cas de Philippe Oyhamburu7 est plutôt caractéristique de cette confusion — que certains prétendent spontanée — dont un état paroxystique a pu être observé aux alentours de mai 1968, parfaitement symbolisée par la parodie de danse du scalp jouée le 27 pendant le meeting du stade Charlety.
Certes il se prononce en faveur d'une révolution libertaire, il affirme même la souhaiter. On peut se demander s'il y travaille efficacement en prétendant que l'autogestion est la revanche de Bakounine.
Quand, dans un texte défendant cette thèse, on trébuche dès les premières pages sur: «Un de mes amis anarchistes, qui est également au Parti socialiste...»8 il est parfaitement justifié de s'interroger sur la cohérence interne du système de références utilisé par l'auteur. Et quand celui-ci continue en affirmant que «l'anarchisme représente donc une conception optimiste de l'homme» parce qu'il est «anti-théiste mais humaniste (...), anti-patriote quand il s'agit de l'Etat-nation artificiel mais patriote quand il s'agit de la nation naturelle»9 , on commence à se convaincre que cet anarchisme-là n'a rien à voir avec le nôtre. Par la suite la conviction se transforme en certitude. Tout y passe, ou presque: les thèses cléricales sur l'anti-théisme de Proudhon10 , le prétendu anarchisme chrétien de Tolstoï et Mounier11 , etc.
Mais on connaissait déjà les raisons fondamentales du désaccord après avoir lu: «L'ethnologue Pierre Clastres, dans son livre remarquable la Société contre l'État, tire de son étude des sociétés indiennes l'idée que le pouvoir politique n'est pas inhérent à la nature humaine, mais à la culture. C'est ce que voulait dire Bakounine quand il écrivait dans Dieu et l'État : l'État n'est point la société, il n'en est qu'une forme historique, aussi brutale qu'abstraite12 .» L'identification proposée est inacceptable, car Bakounine ne s'appuyait pas sur cette autre abstraction nommée nature humaine. Les deux analyses sont incompatibles, Clastres proposant une description idéaliste, Bakounine une description matérialiste. Après cela on ne s'étonne pas qu'Oyhamburu puisse s'étonner de trouver des anarchistes à la C.G.T.F.O.13 ; sa connaissance de l'histoire du mouvement ouvrier français devant se situer au même niveau que ses autres thèses.
En effet, s'il donne l'impression d'avoir lu de nombreux ouvrages traitant de l'anarchisme (bien que ses références manquent parfois de précision et soient souvent de seconde main), il est moins certain qu'il les ait bien assimilés. Pourquoi faire alors tant de cas des positions soutenues par quelqu'un qu'on peut qualifier, dans le meilleur des cas, d'aimable plaisantin ? Justement parce qu'il caractérise la dominante des idées à la mode que les moyens de communication de masse répandent avec complaisance sur l'anarchisme et l'autogestion.
Cette complaisance n'est pas gratuite. On comprendra par la suite pourquoi,
en même temps que de nombreux autres, Oyhamburu décerne avec
largesse des brevets d'autogestionnaires — donc de libertaires, n'est-ce
pas ? — à Edmond Maire, Jacques Julliard, Michel Rocard, Maurice
Clavel, etc., c'est-à-dire à l'appareil C.F.D.T. et à
ses compagnons de route ; pourquoi il affirme péremptoirement, usant
sans vergogne de l'argument d'autorité, qu'il est «non
seulement méchant, mais faux»14
de prétendre que la C.F.D.T. représente un syndicalisme
de bénitier, alors que les preuves sont surabondantes des liens
idéologiques maintenus entre cette organisation et les projets politiques
inclus dans la doctrine sociale de l'Église.
***
La démarche de Jean Bancal est d'une autre qualité, résultant d'un travail en profondeur et d'une connaissance apparemment quasi-totale des écrits de Proudhon. Cette tentative de synthèse d'une œuvre protéiforme présente, a priori, un intérêt inestimable. L'objet de ces notes n'est pas d'en critiquer la validité d'ensemble, mais de la tester sur quelques points précis.
Après avoir toutefois signalé le danger inhérent à tout essai de systématisation de la pensée d'un défricheur. N'importe quel militant ou sympathisant anarchiste ouvrant au hasard un ouvrage de Proudhon peut sursauter s'il oublie que, quel que soit son talent, aucun homme ne parvient à s'abstraire de son époque. En décrivant Proudhon comme «un prophète du XXIe siècle»15 , Bancal gomme trop facilement les liens de l'homme avec son XIXe siècle, les raisons matérielles et culturelles qui lui ont fait écrire ce qu'il a écrit, et le transforme en entité désincarnée. Pas plus que Marx et Bakounine, Proudhon n'a jamais prétendu que son œuvre était parfaite ni achevée. C'est à nous qu'il revient d'extraire les diamants de leur gangue et de continuer à creuser le filon... et d'en ouvrir de nouveaux.
Proudhon déclarait lui-même qu'il était un poseur de jalons. L'un après l’autre il en a planté pendant un quart de siècle. Certains sont encore profondément enfoncés dans l'histoire, d'autres ont peu résisté à l'érosion. Là encore il est justifié de se demander pourquoi Bancal fait un tri dans chacune des catégories et nous propose tel mélange de son choix ; pourquoi il camoufle tel diamant et met en avant telle portion de gangue.
Pourquoi par exemple, rappelant que Proudhon avait observé qu’organisme implique complication, commente-t-il qu'il l'a «écrit avant Teilhard» ?16 Pourquoi un peu plus loin reprend-il systématiquement des expressions de Proudhon telles que «complément de la création», «une création continuée», «une création opérée par l’esprit à l’image de la nature»?17
Pourquoi insiste-t-il sur certaines formulations selon lesquelles «il n’y a pas de développement social sans une foi et sans une mystique... terrestres»18 ? Il est vrai Qu'Élisée Reclus en a rajouté en prétendant que «nous professons une foi nouvelle»19 . Les développements sur la foi, même «terrestre», ne sont certainement pas le meilleur de Reclus et de Proudhon. Notons que Bancal met en avant ce qui, pour nous, appartient à la gangue.
Un des tests révélateurs de la manière dont il «redégurgite» la pensée proudhonienne concerne donc nécessairement la religion et surtout l'idée de Dieu.
Il consacre tout un chapitre à ce qu'il nomme l'antithéisme pluraliste de Proudhon et résume en quelques lignes ce qu'il croit en avoir compris: «La position de Proudhon ne le conduit nullement à la négation de Dieu, à l'athéisme, mais à un combat contre Dieu, à un antithéisme. Pour lui, si Dieu et l’homme sont opposés, ils sont, par là même, nécessaires. L’humanité et Dieu sont antagonistes»20 . C'est une manière que, selon les goûts, on peut qualifier d'élégante ou de jésuite, d'affirmer que Proudhon croyait en Dieu. Évidemment pas le dieu barbu et emmerdant de la Bible, mais tout de même...
Bancal, là, emboîte le pas des meilleurs auteurs cléricaux : Jean Lacroix, Daniel Rops21 , etc. Deux pages plus tôt il avait pris ses précautions en précisant qu'il est difficile «d'exposer brièvement (...) les raisons fondamentales du refus que Proudhon oppose à la religion et à Dieu (...) : (...) la pensée de Proudhon est complexe : les questions philosophiques, économiques et politiques s'interfèrent volontairement»22 . Pourquoi, alors, a-t-il défini précédemment cet antithéisme comme la «négation de l'adoration de l’homme par l’homme»23 ?
Bien sûr Proudhon a été croyant pendant son enfance et son adolescence, puis déiste. Mais il a même abandonné le déisme ; il l'a noté dans ses Carnets le 10 juillet 1851, pendant son emprisonnement à Sainte-Pélagie24 .
Bien sûr, lors de son initiation à la franc-maçonnerie en janvier 1847, à la question «Que doit l’homme à Dieu ?» il répondit brutalement «La guerre!25.»
Mais dans une œuvre touffue il faut savoir trier judicieusement. Justement au cours de ce même emprisonnement le physiologiste Charles Robin lui demanda de résumer ses idées notamment sur la religion. Un commentateur, dont on ne voit pas pourquoi il serait moins expert en proudhonisme que Bancal, estime que «c'est peut-être l'exposé le plus clair des idées religieuses de notre philosophe»26 . Effectivement ce que Proudhon répond à Robin le 12 octobre 1851 est très clair: «... Il m'est parfaitement démontré que tout ce qui a été dit, écrit, pensé, et tout ce qui pourra l'être jamais sur l'Être suprême, la Trinité, le Créateur, la Providence, l’Absolu, etc., n'est autre chose que le produit du travail de l'imagination (...) ; à supposer qu'il existe un individu quelconque à qui l'on puisse décerner les attributs de la divinité, les raisons qu'on apporte de son existence sont sans la moindre valeur, une pure illusion de l'optique intellectuelle (...). La question surgit donc ici de savoir, non plus si Dieu existe, mais comment l'esprit humain est entraîné à supposer un être dont les attributs seraient égaux à nos conceptions (...). Ici je vous dirai que sous l'hypothèse à jamais indémontrable d’un être divin, l’humanité ne poursuit autre chose qu'elle-même...27. »
On ne peut être plus précis sur cette question. Et il conclut: «C'est d'après cette conception de l'objet divin que j'ai été amené tour à tour à nier Dieu et à protester contre l'accusation d'athéisme (...). J'ai appelé cette manière de résoudre le problème théologique : antithéisme...28 .» On a donc le droit de parler de l'antithéisme de Proudhon, à condition de ne pas tricher — comme le font entre autres Lacroix, Rops... et Bancal — sur la signification qu'il donnait lui-même à ce terme.
C'est pourquoi, aussi érudite, réfléchie et enrichissante que soit l'analyse faite par Bancal de la pensée économique et politique de Proudhon, on doit s'interroger sur les raisons pour lesquelles lui aussi l'assimile à l'autogestion. D'autant que dans ses commentaires il glisse un peu trop facilement de l'anti-étatisme proudhonien29 à des formulations telles que «étatisme gouvernementaliste» et «gouvernement étatique»30 , laissant ainsi présager que son autogestion, après avoir spectaculairement chassé l'État par la porte, risque de le laisser rentrer allègrement par la fenêtre après un bref changement de costume.
Et l'ambiguïté est accrue par les rappels complaisants des prétendues influences proudhoniennes sur «un certain catholicisme social»31 dont nous prétendons, nous anarchistes, qu'elles sont des tentatives de récupération et de détournement.
Mounier et son personnalisme descendants de Proudhon ? le même
Mounier qui, dans le numéro de juillet 1941 de sa revue Esprit,
saluait ainsi l'entrée des troupes nazies en U.R.S.S.: «Il
tient à l’honneur de l'Europe que sa croisade contre le communisme
ne soit pas la croisade des pharisiens.»32
Certes nous sommes foncièrement antistaliniens, mais nous ne nous
sentons vraiment pas du même bord que ces autogestionnaires-là.
***
Dans une étude précédente33 nous avons montré que pour les anarchistes, lorsqu'ils utilisent le mot autogestion, il n'existe aucune ambiguïté : il s'agit de la gestion directe de l'économie par les travailleurs instaurée à l'occasion d'un mouvement révolutionnaire libertaire.
En France, lors du congrès extraordinaire de la Fédération anarchiste qui s'est tenu à Antony du 1er au 4 novembre 1979, tout a été très clair pour tous. Il n'a pas été question de revenir sur ce point bien établi, de laisser entendre qu'il pourrait être possible de mettre en place des «structures autogestionnaires» à l'intérieur des régimes capitalistes privés ou d'État.
Si l'on fait abstraction de quelques bavardages plus ou moins métaphysiques sur le «petit» et le «grand»34 , la plupart des contributions à la conférence internationale d'études sur l'autogestion organisée à Venise du 28 au 30 septembre 1979 allaient dans le même sens.
On peut ne pas être d'accord avec les auteurs sur d'autres points, mais sur celui-là les opinions semblent convergentes.
Pour Luciano Lanza il ne peut s'agir que d'une «structure économique post-révolutionnaire»35 . Pour Carlos Semprun Mora «il n'y a jamais eu d'autogestion ni en Yougoslavie, ni en Algérie, même si le terme a été officialisé, car il n'y a pas d'autogestion possible dans un État hiérarchisé, avec parti unique et plan autoritaire» (36), puis il continue en dénonçant le piège: «Ce qu'il y a eu, par contre, c'est une certaine participation des travailleurs à leur auto-exploitation. C'est d'ailleurs, dans la plupart des cas, ce qu'on entend par autogestion: la participation consciente et disciplinée des travailleurs à leur propre exploitation, sous l'égide d'un État fort et la férule des bureaucraties ouvrières36.»
René Loureau va plus loin, avec raison, en faisant la liaison entre l'idéologie autogestionnaire et l'idéologie écologiste: «Si la crise de l'énergie devient, au moins pendant quelque temps, une réalité pénible (électricité, essence...) il est fort possible que la gestion de la rareté, jointe à la gestion du chômage, fasse fleurir l'autogestion comme l'un des beaux-arts sociologiques pauvres37 .»
La cause devrait être entendue et cela vaudrait la peine maintenant de se demander s'il est justifié de débaptiser notre objectif historique qu'est la gestion directe pour lui donner un nom à la mode prêtant à toutes les confusions. Par-delà les querelles sur le «fétichisme des mots», n’est-ce pas une erreur stratégique ?
Sommes-nous certains, dans l'état actuel de nos forces à
l'échelle planétaire, de pouvoir faire pièce à
ceux pour qui le mythe autogestionnaire est un outil idéologique
permettant de faciliter l'intégration aux entreprises et l'État
des organisations de classe des travailleurs salariés ?
***
Albert Meister n'y va pas par quatre chemins, il annonce honnêtement la couleur et c'est à porter à son crédit. Il ne veut parler que de la seule autogestion qui existe : celle de la Yougoslavie et de l'Algérie. Il la décrit sans détour :
— «...l'autogestion n'a été ni introduite, ni réglementée dans le but de réaliser une expérience de gestion collective dans les usines, mais dans celui d'organiser l'intégration des masses dans le processus de développement national»38 .
— «...l'autogestion est un instrument de participation populaire à la réalisation d'un plan et, derrière ce plan, de finalités idéologiques...».39
Pour sa part Jean-Pierre Chevènement manie le concept de contradiction dans les faits avec autant de lourdeur que le jeune Bakounine du temps qu'il était hégélien. Bakounine, heureusement, a su, lui, se débarrasser de cet hégélianisme juvénile. Par contre Chevènement demeure ficelé dans les contradictions internes (réelles, celles-là) de son système, même s'il a conscience de certains dangers: «Ni le contrôle des entreprises par en haut, par le biais de l'appareil économique d'État, ni le contrôle par en bas, par la création de contre-pouvoirs dans l'entreprise, ne peuvent mettre un frein durable à la logique du développement du capitalisme40.»
Il se rend parfaitement compte que, par l'introduction de «l’élargissement et l’enrichissement des tâches et la constitution de groupes autonomes ou semi-autonomes d'ateliers», le patronat cherche à tourner le ras-l'bol provoqué par le travail à la chaîne en utilisant des «techniques participatives» qui permettent «l’acquiescement à l’exploitation» et servent en même temps de «moyens d'autopolice»41 .
Mais la définition qu'il donne de l'autogestion ne dépasse pas le stade des formules creuses : «L'autogestion est à la fois la sœur et la fille de la révolution prolétarienne : elle change la nature du pouvoir ou alors elle n'est pas42.» Ou encore: «...l’autogestion peut se définir par le mouvement qui y tend...»43 . C'est pourquoi son autogestion est très identifiable à celle décrite par Meister. En prétendant que le pouvoir peut changer de «nature», il cherche à nous faire oublier qu'il ne peut pas changer de rôle.
En effet si, dans le chapitre qu'il consacre à «l’autogestion dans l’entreprise»44 , la notion d'État n'intervient qu'incidemment, on la retrouve par la suite dès qu'il est question de planification et de la place de l'entreprise dans la société: «Le processus autogestionnaire ne peut se développer sans rupture avec le capitalisme, sans une profonde transformation des structures sociales, et par conséquent sans la conquête préalable du pouvoir d'État45.» Comme tous les socialistes autoritaires, Chevènement s'enfonce dans ce cul-de-sac historique qu'il qualifie de «point de passage obligé»46 et pour mieux y piéger les travailleurs il leur fait miroiter cette autogestion que la mode pare d'une aura libertaire.
Nous avons tous très bien compris que les perspectives révolutionnaires de Chevènement ne dépassent pas le niveau du verbiage: «Le développement de l’autogestion ne va pas en effet sans une révolution de ce qu'il est convenu d'appeler le management47.» Donnons-lui tout de même acte qu'il n'attribue pas la paternité de l'autogestion à Proudhon, mais à Marx48 .
Dans l'étude déjà citée, après avoir analysé des ouvrages de responsables C.F.D.T.4950 , il était montré que cette organisation jouait le rôle d'un cheval de Troie de la réaction cléricale dans le mouvement ouvrier français et que, sous les prétextes d'autogestion et de planification démocratique, elle appliquait une politique néo-corporatiste dans la ligne de la doctrine sociale de l'Église51 .
D'autres textes, provenant de l'organisation elle-même ou de sa mouvance, confortent cette analyse même si certaines précautions oratoires s'efforcent de détourner l'attention: «Non, l'autogestion n'a pas de sens, elle n'est pas réalisable dans le capitalisme. Elle constitue un système opposé au capitalisme52.» Avec les élèves studieux des organisations chrétiennes de jeunesse, excellemment formés à la tartuferie de la J.A.C., de la J.E.C. ou de la J.O.C., il faut prendre le temps de chercher derrière le paravent des déclarations formelles.
Même si, la main sur le cœur et le cœur sur la main, on affirme: «L'autonomie du syndicat et la reconnaissance de ses moyens, y compris la grève, constituent une nécessité et une garantie fondamentale de l’autogestion53»; ou encore: «Si la C.F.D.T. déclarait qu'elle veut l'exercice du pouvoir par les travailleurs eux-mêmes, et en même temps si elle menait l'action en prenant toutes les décisions au sommet, sans laisser d'initiative à la base, elle ne serait pas sérieuse54» ; ou surtout: «Paradoxalement, la C.G.T. engendre des comportements de type religieux classique, alors que la C.F.D.T. engendre des comportements plus iconoclastes, plus libertaires55.»
La réalité est toute autre. La réalité c'est notamment: «L'autogestion n'a pas de sens sans la planification démocratique et la propriété sociale des moyens de production. Mais inversement, la propriété sociale et la planification ne changent rien de fondamental sans l’autogestion.»56
L'articulation de ces trois objectifs liés vaut la peine qu'on la dissèque:
«Dans l’autogestion:
— ce sont les travailleurs qui éliront les responsables de l’entreprise aux différents niveaux (de l'atelier à l'ensemble de l’entreprise) ;
— ce sont les travailleurs qui décideront collectivement de l'organisation du travail et des conditions de travail ;
— ce sont les travailleurs qui détermineront, dans le cadre du plan démocratique, la politique de l'entreprise en matière de fabrication, de répartition des investissements, de rémunération57.»
Dans les deux pages qui veulent répondre à la question fondamentale : «Dans l'autogestion qui sera propriétaire des entreprises ? Est-ce que ce sera l’État ?58», même s'il est précisé que l'expropriation des capitalistes «suppose au moins la prise du pouvoir central», le mot État n'est pas utilisé, on peut même affirmer qu'il est soigneusement évacué. On tourne systématiquement autour du pot :
— «La propriété sociale n'est pas la propriété d'un petit groupe, fût-il composé des travailleurs de l’entreprise.»
— «...les entreprises, ou les services collectifs (...) sont considérés comme des moyens collectifs de travail et non plus comme des biens marchands utilisés pour valoriser un capital, et dont on peut disposer à volonté.»
— «...dans un système autogestionnaire, les attributs de la propriété, les différents pouvoirs qu'elle donne au propriétaire, seront répartis entre différents centres de décision : le plan, la région, l’entreprise.»
Mais il n'est pas facile de faire abstraction de la question de l'État, même en l'enveloppant dans le nuage de fumée du pouvoir, même en proposant d'éliminer les antagonismes par des vœux pieux: «L'élaboration démocratique du Plan et son caractère décentralisé permettront à la fois que chacun s'exprime, que les décisions de la majorité s'imposent, et que chacun garde toute l’autonomie dont il peut disposer sans nuire à autrui59 .»
La logique des faits oblige à se définir : «L'autogestion est inséparable de la propriété sociale des moyens de production et d'échange. Comme il n'y a aucune chance que les propriétaires capitalistes en fassent cadeau d’eux-mêmes aux travailleurs, cela exige que ceux-ci s'emparent du pouvoir d'État60.» Leur cheminement les conduit nécessairement dans le même cul-de-sac que tous les socialistes autoritaires (s'ils se prétendent libertaires c'est pour nous tromper) et cela s'accompagne du refrain que connaissent bien les anarchistes, que Bakounine, Kropotkine, etc., ont critiqué correctement avant même que leurs critiques soient confirmées par le déroulement de l'histoire: «La perspective de l’autogestion transforme radicalement la question du pouvoir d'État.»61
Quand on s'aperçoit que la sauce est pimentée par: «Dans l’entreprise autogérée, la possibilité d'accroître les rémunérations reste un stimulant important62»; et qu'on y ajoute: «...l'introduction d'une politique des revenus au niveau micro-économique, c'est-à-dire au niveau de l’entreprise, à l'endroit même où la formation des revenus est plus facilement cernable63.»
Quand on nous propose, pour cette société socialiste autogérée, les structures suivantes:
— «La planification démocratique suppose une politique au service des besoins prioritaires déterminés démocratiquement par la représentation nationale, fixant donc les objectifs de consommation, de production et d'investissement64. »
— «Un choix aussi décisif que le Plan ne saurait être l'œuvre que d'un parlement démocratiquement élu. C'est à lui qu'il revient, sur proposition du gouvernement, de définir — en choisissant un modèle de développement économique — les orientations fondamentales du Plan, d'adopter celui-ci, puis d'en tirer les conséquences législatives, aussi bien dans les domaines budgétaire et fiscal qu'en matière de crédit ou de statut juridique des firmes. Ce contrôle du pouvoir politique sur le développement planifié de l’économie ne peut être efficace que si l'action du parlement et celle du gouvernement sont synchronisées avec l'établissement et l’exécution du Plan, ce qui suppose l'unité de gouvernement pendant la durée de la législature, le but à atteindre étant exprimé par la formule: une législature, un Plan, un gouvernement65.»
Quand dans cette structure d'État gouvernementaliste, comme écrirait Bancal, on nous précise que : «Si l'autogestion est réellement mise en œuvre, c’est-à-dire si les travailleurs ont le pouvoir, on voit mal comment ils pourraient s'opposer fondamentalement à eux-mêmes»,66 reprenant ainsi l’argument favori des staliniens pour interdire le droit de grève quand ils sont au pouvoir.
Quand on a ainsi reconstitué le puzzle à partir de ses
pièces éparses, d'une part on sait enfin que la société
socialiste autogérée proposée par la C.F.D.T. diffère
peu de celle de Chevènement et que dans les deux cas les travailleurs
auront tout juste l'illusion du droit d'autogérer leur exploitation
par une nouvelle classe dirigeante ; d'autre part on discerne mieux de
quelle idéologie est issu le système de références
que Bancal a utilisé pour analyser l'œuvre de Proudhon.
***
En effet les anges radieux du bureau confédéral C.F.D.T. ne peuvent se passer d'annoncer innocemment toute la couleur au détour d'un alinéa: «...l'autogestion dans l'entreprise n'a de sens que si l’ensemble de la société est autogérée. L'autogestion, c'est un mode d'exercice du pouvoir dans l'entreprise, mais aussi dans le quartier ou dans la commune, dans une maison de la culture comme dans une association sportive67.»
Extraite de son contexte une telle phrase pourrait à la rigueur recueillir l'assentiment des anarchistes (à condition de remplacer ce mode d'exercice du pouvoir), mais le contexte particulièrement étatiste qui vient d'être décrit et d'autres auteurs de la mouvance C.F.D.T. aident à mieux comprendre ce que signifient conjointement la phrase et le contexte.
Échange et Projets est un club composé de «syndicalistes ouvriers et paysans, chefs d'entreprise, fonctionnaires, enseignants et travailleurs sociaux, membres de professions libérales»68 présidé par Jacques Delors qui fut militant de la C.F.T.C./C.F.D.T. — qu'il a représentée un temps au Conseil économique et social — avant d'appartenir au cabinet de Chaban-Delmas alors Premier ministre, puis au parti socialiste69 . Jacques Delors fut aussi militant de Vie nouvelle, organisation née en 1947 du scoutisme routier catholique qui prit la suite des Amitiés scoutes fondées en 1942 (?!): «La guerre et ses suites leur avaient fait découvrir l'existence de l'idéologie et du politique. Ils désiraient donner à leur mouvement un ample destin et leur volonté se concrétisa dans la création de la Vie nouvelle, mots qui désignaient à la fois l'idéal de conversion évangélique et la recherche d'une vie autre, une vie communautaire70 .» Les clubs Citoyens 60, dont Jacques Delors fut un animateur, étaient des appendices de Vie nouvelle.
Échange et Projets a publié une étude qu'il faut prendre très au sérieux, sous le titre La démocratie à la portée de la main, dans laquelle certaines critiques de l'État seraient bien près de nous satisfaire... à condition de les extraire de leur contexte. En effet, dans la préface, Pierre Viansson-Ponté explique sans complexe que le but de l'autogestion est de décharger l'État de tâches qui l'encombrent, cet État auquel il «revient d'abord de gérer une part considérable et sans cesse croissante du bien commun»71 .
Dans le corps de l'ouvrage l'auteur collectif, après s'être demandé si «la disparition progressive des relations avec un absolu, quel qu'il soit, ne nuit (...) pas à l’exercice d'une vraie liberté au profit de quelque chose de vide»72 , envisage que cette autogestion hors de l'entreprise, cette autogestion de la vie quotidienne pourrait être «une sorte de gestion collective de chacun par tous et de tous par chacun»73 . Ce qui signifie clairement que leur société socialiste autogérée sera d'essence totalitaire, un «joli» goulag chrétien ! Et dans la postface Jacques Delors renchérit en ramenant l'autogestion à ce qu'elle est vraiment, au «vieux principe de subsidiarité cher à la doctrine sociale de l'Église...»74 et rejoint complètement Bancal dans sa récupération déiste de Proudhon en ajoutant dans un amalgame d'une belle envolée «...comme aux écoles françaises du socialisme». Décidément tout se tient, la mécanique continue de se mettre progressivement en place.
Qu'ils prennent donc garde ceux qui refusent de constater que «la C.F.D.T. est née en tant que C.F.D.T. de l'appartenance religieuse de certains employés du commerce et de l'industrie parisiens, réunis, selon l'expression d'André Philip, dans un effort systématique de réalisation d'une doctrine sociale»75 , et que ses choix politiques sont déterminés par «la recherche d'une organisation de la société permettant l'avènement d'une conception de l'homme issue du christianisme»76 .
On comprend alors mieux pourquoi le révérend père jésuite Jean Moussé s'intéresse tant à l'autogestion — dont il fixe les limites: «Dans la mesure où l'autogestion implique la reconnaissance mutuelle des agents de l'économie, elle ne saurait en exclure aucune catégorie et même pas les hommes qui, actuellement, détiennent le pouvoir dans l'entreprise. Ils ont eux aussi beaucoup à faire pour promouvoir la liberté77» (et ils le montrent tous les jours !) — dans une étude bien charpentée où abondent les références à Edmond Maire, Didier Motchane, Daniel Chauvey, Pie XI, Daniel Mothé, Pierre Rosanvallon, Jacques Delors, Jacques Julliard, Gilles Martinet, Michel Crozier, François Ceyrac, E.F. Schumacher, Pierre Sudreau, Jean XXIII, etc., soit une belle brochette de fieffés anarchistes !
Il est donc bien normal que Détraz n'attribue pas la paternité de l'autogestion à Proudhon, mais à Fourier dont il choisit une citation adéquate: «Le ciel veut que nous nous aidions de bras et de génie, qu'aux efforts de travail nous ajoutions les efforts d'invention pour découvrir notre destinée sociétaire78.»
Quoi qu'on fasse, quel que soit le brin sur lequel on tire pour essayer de dévider l'écheveau autogestionnaire on finit toujours par voir apparaître la doctrine sociale de l'Église. Il serait temps de cesser définitivement de croire que c'est par hasard.
Cette doctrine sociale a été réaffirmée et actualisée par le concile Vatican II :
— «L'activité économique, conduite selon ses méthodes et ses lois propres, doit s'exercer dans les limites de l'ordre moral, afin de répondre au dessein de Dieu sur l'homme79.»
— «Il faut (...) que les initiatives spontanées des individus et de leurs libres associations soient coordonnées avec l’action des pouvoirs publics, et qu'elles soient ajustées et harmonisées entre elles80 » (on retrouve ici le principe de subsidiarité et le cadre — étatique — dans lequel il doit s'exercer).
—« Par son travail l'homme assure habituellement sa subsistance et celle de sa famille, s'associe à ses frères et leur rend service, peut pratiquer une vraie charité et coopérer à l'achèvement de la création divine81» (c'est certainement ce à quoi s'efforce le patronat chrétien).
— «Compte tenu des fonctions et de la productivité de chacun, de la situation de l'entreprise et du bien commun, la rémunération du travail doit assurer à l'homme des ressources qui lui permettent (...) une vie digne... (81).»
— «Dans les entreprises économiques, ce sont des personnes qui sont associées entre elles : c'est-à-dire des êtres libres et autonomes créés à l'image de Dieu. Aussi, en prenant en considération les fonctions des uns et des autres, propriétaires, employeurs, cadres, ouvriers, et en sauvegardant la nécessaire unité de direction, il faut promouvoir, selon des modalités à déterminer au mieux, la participation active de tous à la gestion des entreprises. Et, comme bien souvent, ce n'est déjà plus au niveau de l'entreprise, mais à des instances supérieures, que se prennent les décisions économiques et sociales dont dépend l'avenir des travailleurs et de leurs enfants, ceux-ci doivent également participer à ces décisions, soit par eux-mêmes, soit par leurs représentants librement choisis82 .»
— « L'État a (...) compétence pour empêcher qu'on abuse de la propriété privée contrairement au bien commun83 .»
— «Les chrétiens actifs dans le développement économico-social et dans la lutte pour le progrès de la justice et de la charité doivent être persuadés qu'ils peuvent ainsi beaucoup pour la prospérité de l'humanité et la paix du monde. Dans ces diverses activités, qu'ils brillent par leur exemple individuel et collectif. Tout en s'assurant la compétence et l'expérience, absolument indispensables, qu'ils maintiennent, au milieu des activités terrestres, une juste hiérarchie des valeurs, fidèles au Christ et à son Évangile...84 . »
Il n'y a rien de bien nouveau dans ces déclarations, une des principales caractéristiques de l'Église étant la continuité. Les variations apparentes ne sont que des adaptations aux évolutions s'appuyant sur un dogme: «L'ordre propre aux communautés humaines est d'essence morale... Cet ordre moral — universel, absolu et immuable dans ses principes — a son fondement objectif dans le vrai Dieu transcendant et personnel, Vérité première et Souverain Bien...85 .»
La continuité s'organise autour de la célébration. Quadragesimo Anno de Pie XI célèbre en 1931 le quarantième anniversaire de Rerum Novarum de Léon XIII (1891) Un radio-message de Pie XII en 1941 rappellera les deux textes précédents à la mémoire des fidèles et surtout de l'appareil ecclésiastique. En 1961 Jean XXIII célébrera le soixante-dixième anniversaire de Rerum Novarum par Mater et Magistra où les apports de Pie XI et de Pie XII seront cités (nous verrons ci-dessous que certains de ses apports sont mis momentanément en réserve : un pape ne condamne jamais les propos émis par un de ses prédécesseurs infaillibles, il fait semblant des les oublier).
Jean XXIII profitera de l'occasion pour reprendre intégralement le passage de Pie XI relatif au principe de subsidiarité: «De même qu'on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s'acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d'une manière très dommageable l'ordre social, que de retirer aux groupements d'ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d'un rang plus élevé, les fonctions qu'ils sont même de remplir eux-mêmes.»86 Jacques Delors n'a vraiment pas tort d'identifier ce principe-là à l'autogestion.
Mais discerner un lien relativement solide entre la doctrine sociale de l'Église et celle du fascisme pourrait passer pour une extrapolation hâtive, polémique et fausse... si ce n'était l'Église elle-même qui avait reconnu l'existence de ce lien. Elle n'a pu la reconnaître que si elle va de soi : en effet les deux plus importants points de convergence sont le corporatisme et la «solution» de la lutte des classes par la «coopération» entre elles arbitrée par l'État. L'Église a toujours eu la nostalgie des corporations: «Le siècle dernier a détruit, sans rien leur substituer, les corporations anciennes, qui étaient pour eux une protection87 .» Parmi l'équipe dont s'entoura Léon XIII pour élaborer Rerum Novarum figuraient les deux porte-drapeau français du corporatisme, Albert de Mun et La Tour du Pin.
Quelles qu'en soient les raisons, les fascistes italiens suivirent des
démarches analogues : «En proclamant les droits de l’homme,
en garantissant à tous les citoyens une liberté abstraite,
la Révolution française prétendit rompre tout lien
avec le passé, dissoudre toutes les associations sur quoi reposait
la société d'alors. Elle ne se rendait pas compte que la
liberté qu'elle proclamait si haut n'était qu'un concept
purement nominal, qu'un mot vide de sens du moment que subsistaient des
inégalités — donc des germes de privilèges88
.»
***
On a trop tendance aujourd'hui à oublier ce qu'était réellement le fascisme, à identifier systématiquement répression et fascisme. Or si tous les États fascistes sont très répressifs, tous les États très répressifs ne sont pas nécessairement fascistes.
Par exemple qualifier de fasciste l'État ouest-allemand au temps de la répression des activités de la «bande à Baader» était non seulement une sottise, mais surtout une grave erreur d'analyse, une faute politique.
L'idéologie fasciste comporte une composante sociale ancrée — que cela plaise ou non — à gauche et c'est ce qui la rend particulièrement dangereuse: «Mussolini, lui, avait tiré de l’étude attentive des doctrines du syndicalisme révolutionnaire des conclusions plus proches des réalités économiques et sociales et qu'il estimait en rapports étroits avec l'idéal national. Il comprit qu'il fallait accepter le phénomène syndical comme un trait nécessaire de la société moderne.»89
C'est, dans le discours, un amalgame d'une forme de socialisme étatique et de tout ce que peut contenir d'irrationnel (de haïssable) le nationalisme: «Il faut que vous sachiez qu'en Italie il y a quelque chose de plus étonnant que l'ordre qui règne partout, et les routes magnifiques et les autostrades et les nouvelles fouilles de