La Rue n°29 - 1ème trimestre 1981.
SOMMAIRE
En guise d’éditorial
L’Autogestion — Maurice Joyeux
Si l’autogestion était un fascisme rampant — Marc Prévotel
Quelles organisations et pour quoi faire ? - Thyde Rosell
L’anarchisme et l’autogestion — groupe Malatesta
La société autogérée — Roland Bosdeveix
Notre temps
Le Symbolique et le Politique dans la révolution portugaise
-
Joao Freire
En guise d’éditorial
L'autogestion, que certains condamnent aujourd'hui par snobisme, par confusion des genres ou pour quelques réflexes moins excusables encore, est née avec le mouvement anarchiste au milieu du siècle dernier. Elle s'est fortifiée des luttes sans défaillances que les anarchistes ont livrées contre le marxisme centralisateur quelle que soit l'étiquette derrière laquelle il se camoufle. Pour l'édification du lecteur, auquel la foi du charbonnier paraîtra un peu courte, voici trois textes en guise d'éditorial de ce numéro de notre revue qui donneront une idée bien limitée, je le reconnais, mais étrangement actuelle jusque dans ses formulations, de la manière dont Proudhon, Bakounine et Kropotkine envisageaient ce socialisme égalitaire, libertaire, mutualiste, et finalement gestionnaire que nous appelons l'autogestion, ce qui déplaît énormément aux réformistes et aux trotskistes qui se renvoient la balle dans les organisations syndicales.
Le lecteur, bien entendu, fera la différence qui s'impose entre la situation économique d'alors et la nôtre. Il lira ces pages en ayant en mémoire que, lorsqu'on se tourne vers l'histoire, il faut s'appliquer à l'esprit qui se dégage des écrits plutôt qu'à la lettre. Mais il sera étonné, j'en suis sûr, par le caractère extrêmement moderne de l'analyse, par la justesse de la prévision, mais peut-être plus encore par la permanence des problèmes qui se posaient alors et qui sont encore ceux qui se posent de nos jours, et que seule la dimension modifie.
Maurice JOYEUX.
La liberté est essentiellement organisatrice; pour assurer l'égalité entre les hommes, l'équilibre entre les nations, il faut que l'agriculture et l'industrie, les centres d'instruction, de commerce et d'entrepôt soient distribués selon les conditions géographiques et climatiques de chaque pays, l'espèce des produits, le caractère et les talents naturels des habitants, etc., dans des proportions si justes, si savantes, si bien combinées qu'aucun lieu ne présente jamais d'excès ni de défauts de population, de consommation et de produits. Là commence la science du droit public et du droit privé, la véritable économie politique. C'est aux jurisconsultes dégagés désormais des faux principes de la propriété de décrire les nouvelles lois et de pacifier le monde. La science et le génie ne leur manquent pas ; le point d'appui leur est donné.
J'ai accompli l'œuvre que je m'étais proposée ; la propriété est vaincue ; elle ne se relèvera jamais. Partout où sera lu et communiqué ce discours, là sera déposé un germe de mort pour la propriété ; là, tôt ou tard, disparaîtront le privilège et la servitude ; au despotisme succédera le règne de la raison. Quels sophismes en effet, quelle obstination de préjugés tiendraient devant la simplicité de ces propositions ?
(1) La «possession» individuelle est la condition de la vie sociale, cinq mille ans de propriété le démontrent : la propriété est le suicide de la société. La possession est dans le droit, la propriété est contre le droit. Supprimez la propriété en conservant la possession, et par cette seule modification dans le principe vous changerez tout dans les lois, le gouvernement, l’économie, les institutions : vous chasserez le mal de la terre.
(2) Le droit d'occuper étant égal pour tous, la possession varie comme le nombre des possesseurs, la propriété ne peut se former.
(3) L'effet du travail étant aussi le même pour tous, la propriété se perd par l'exploitation étrangère et par le loyer.
(4) Tout travail humain résultant nécessairement d'une force collective, toute propriété devient, par la même raison, collective et indivise ; en termes plus précis le travail détruit la propriété.
(5) Toute capacité travailleuse étant, de même que tout instrument de travail, un capital accumulé, une propriété collective, l'inégalité de traitement et de fortune, sous prétexte d'inégalité de capacité, est injustice et vol.
(6) Le commerce a pour conditions nécessaires la liberté des contractants et l’équivalence des produits échangés : or la valeur ayant pour expression la somme de temps et de dépense que chaque produit coûte, et la liberté étant inviolable, les travailleurs restent nécessairement égaux en salaires, comme ils le sont en droits et devoirs.
(7) Les produits ne s'achètent que par les produits ; or la condition de tout échange étant l'équivalence des produits, le bénéfice est impossible et injuste. Observez ce principe de la plus élémentaire économie, et le paupérisme, le luxe, l'oppression, le vice, le crime avec la faim disparaîtront du milieu de nous.
(8) Les hommes sont associés par la loi physique et mathématique de la production avant de l'être par leur plein acquiescement ; donc l'égalité des conditions est justice, c'est-à-dire de droit social, de droit étroit ; l'estime, l'amitié, la reconnaissance, l'admiration, tombent seules dans le droit équitable et proportionnel.
(9) L'association libre, la liberté qui se borne à maintenir l’égalité dans les moyens de production, et l’équivalence dans les échanges est la seule forme de société possible, la seule juste, la seule vraie.
(10) La politique est la science de la liberté : le gouvernement de l'homme par l'homme, sous quelque nom qu'il se déguise, est oppression ; la plus haute perfection de la société se trouve dans l'union de l'ordre et de l'anarchie.
La fin de l'antique civilisation est venue ; sous un nouveau soleil la face de la terre va se renouveler. Laissons une génération s'éteindre et laissons mourir au désert les vieux prévaricateurs ; la terre sainte ne recouvrira pas leurs os. Jeune homme que la corruption du siècle indigne et que le zèle de la justice dévore, si la patrie vous est chère et si l'intérêt de l'humanité vous touche, osez embrasser la cause de la liberté. Dépouillez votre vieil égoïsme, plongez-vous dans le flot populaire de l’égalité naissante ; là, votre âme retrempée puisera une sève et une vigueur inconnues ; votre génie amolli retrouvera une indomptable énergie ; votre cœur, déjà flétri peut-être, rajeunira. Tout changera d'aspect à vos yeux épurés ; des sentiments nouveaux feront naître en vous de nouvelles idées : religion, morale, poésie, art, langage, vous apparaîtront sous une forme plus grande et plus belle ; et certain désormais de votre foi, enthousiaste avec réflexion, vous saluerez l'aurore de la régénération universelle.
Et vous, tristes victimes d'une odieuse loi, vous qu'un monde railleur dépouille et outrage, vous dont le travail fut toujours sans fruit et le repos sans espérance, consolez-vous ; vos larmes sont comptées. Les pères ont semé dans l'affliction, les fils moissonneront dans l'allégresse.
Eh bien, voilà ce qui arrive aujourd'hui fréquemment dans toutes les industries qui ne réclament ni un savoir-faire particulier, ni le talent, ni même la force musculaire de l'ouvrier, dans lesquelles l'apprentissage devient inutile et où le travail humain est subordonné à la machine. Et nous savons qu'aujourd'hui le grand capital envahissant de plus en plus toutes les industries imaginables, tend à remplacer partout le plus gros et le principal du travail humain par celui des machines.
Que peuvent faire contre cette horrible tendance de l'industrie moderne à la dégradation progressive des salaires les sociétés coopératives de consommation? Si elles sont très restreintes, elles peuvent sans doute apporter un allégement passager à l'existence misérable d'un nombre restreint d'ouvriers, mais sans aucun effet bon ou mauvais pour la masse. Mais si elles se développent au point de diminuer d'une manière générale et constante les prix des objets de première nécessité, elles auront pour conséquence immanquables la diminution des salaires. De sorte qu'en fin de compte tout le profit de ces sociétés serait pour les fabricants et pour les capitalistes, mais non pour les ouvriers. Du moment que le bon marché des subsistances permettra, que dis-je, forcera les ouvriers à vendre leur travail à plus bas prix, les fabricants n'auront plus besoin de recruter des ouvriers moins habiles dans les campagnes ou de menacer de faire venir des ouvriers chinois, comme on l'a fait dernièrement en Angleterre.
Mazzini, qui n'a pas Inventé les sociétés de consommation, mais qui doit les connaître par l'expérience qui en a été faite dans d'autres pays, n'aurait-il pas dû dire franchement aux ouvriers italiens qu'en présence de la misère affreuse qui est devenue l'état habituel du plus grand nombre parmi eux, ce n'est qu'un palliatif bien faible qui, passé une certaine limite bien restreinte, devient absolument impuissant et produit même plus souvent un effet contraire à celui que les ouvriers attendent de son application.
Pour porter des fruits sérieux et pour tourner entièrement et d'une manière effective au profit des travailleurs les sociétés de crédit mutuel, les banques du peuple et les sociétés coopératives de consommation devraient être complétées par «des sociétés coopératives de production». Alors, naturellement, les associations ouvrières devenant leurs propres capitalistes et pleinement maîtresses de leurs établissements industriels profiteraient seules, et cette fois d'un manière bien réelle, du bon marché du crédit et des objets nécessaires à la vie produits par les banques populaires et par les sociétés de production.
Mais dans les conditions économiques actuelles les ouvriers peuvent-ils fonder sérieusement des sociétés coopératives de production ? Ce qui revient à demander : peuvent-ils par leurs pauvres épargnes et par les crédits que leur ouvriraient les banques populaires former des capitaux capables de lutter contre les grands capitaux bourgeois ? Nous avons vu que dans l'industrie moderne bâtie sur la propriété individuellement ou patriarcalement héréditaire ce sont les grandes manufactures qui, pouvant produire à meilleur marché que les établissements industriels petits et moyens, tendent fatalement à écraser ces derniers, et non seulement tendent mais y parviennent, lentement il est vrai, mais d'une manière infaillible, toujours. Les grands capitaux s'unissant ordinairement aujourd'hui en sociétés anonymes tant pour la construction des voies de communication que pour l'industrie et le commerce dévorent les capitaux moyens et petits. A mesure que la richesse d'un pays se développe, le nombre des riches devenus infiniment plus riches qu'ils ne l’étaient auparavant diminue et dans la même proportion diminue aussi le nombre des petites et moyennes fortunes. La grande bourgeoisie bancaire industrielle et commerciale tend à constituer une oligarchie despotique et étroite qui, s'emparant de toute l'exploitation économique du pays, devient économiquement et politiquement l'arbitre pour ainsi dire absolu.
C'est un fait que tout le monde peut voir se passer aujourd'hui en Italie. Et ceux-là se trompent bien qui en attribuent la faute aux institutions politiques. Les institutions politiques n'y peuvent rien ; elles ne sont que la conséquence et l'expression obligée d'un fait, d'une fatalité économique. Il est incontestable sans doute que, produites par cette fatalité, elles deviennent la garantie armée de cet ordre économique malfaisant, de sorte que pour changer radicalement ce dernier il faut absolument les renverser, les détruire. Mais celui-là se tromperait bien qui penserait — comme le font généralement les républicains bourgeois — que sans toucher aux bases sacrées de la propriété individuelle et héréditaire que Mazzini défend avec un acharnement au point de vue bourgeois si louable maintenant contre nous, il suffirait de remplacer les institutions politiques actuelles par des institutions nouvelles, par la république bourgeoiso-théocratique de Mazzini par exemple, pour amener une véritable émancipation des masses populaires.
Je le répète encore et je le répéterai et le prouverai cent fois si il le faut : tant qu'existera le droit d'héritage, aucune force au monde ne pourra faire qu'il n'y ait pas un petit nombre de riches, beaucoup de pauvres, qui seront riches ou pauvres non individuellement seulement, non par leur propre mérite ou par leur propre faute, mais héréditairement par le seul fait de leur naissance. Et du moment qu'il y aura ces deux catégories différentes dans la société, créées par la loi juridique de cette société, aucune force politique au monde ne pourra empêcher que les nouveaux capitaux produits par le travail des pauvres n'aillent s'agglomérer, se centraliser entre les mains des riches ; que la classe des riches eux-mêmes ne se partage graduellement, toujours en conséquence de ce droit d'hériter, en diverses catégories des plus riches, des moyennement riches et des peu riches, et que dans le partage annuel du butin national, la plus grande partie des capitaux créés annuellement par le travail collectif du prolétariat national n'aillent s'amasser dans les poches déjà si démesurément larges des plus riches, au grand détriment des moins riches, sans parler du prolétariat dont la situation économique devra nécessairement empirer chaque jour.
Telle est la situation actuelle, telle elle restera dans la république mazzinienne si Mazzini et les mazziniens ne se décident pas enfin à porter une main sacrilège sur les bases sacrées de la propriété individuellement héréditaire.
Et maintenant je demande de nouveau : les pauvres petits capitaux que les ouvriers peuvent former avec peine, soit par leurs misérables épargnes, soit par ce pauvre crédit de leurs banques populaires, pourront-ils lutter sérieusement contre les immenses capitaux de l'oligarchie financière ? Il est évident que non. Donc l’établissement de sociétés coopératives de production dans les conditions actuelles est impossible.
Il n'est possible que dans les très petites industries qui n'ont pas encore été envahies par le grand capital et qui ne s'exercent que dans de très petits établissements n'occupant tout au plus que quelques dizaines d'ouvriers. Il exige beaucoup d'habileté et surtout une grande moralité, une grande honnêteté, et non seulement une bonne volonté sérieuse, mais beaucoup de dévouement et une persévérance à toute épreuve chez les ouvriers qui désirent organiser un établissement industriel pour leur propre compte, car les commencements sont toujours excessivement difficiles et réclament de la part de ces ouvriers d'abord de très grands sacrifices. De nombreux essais ont été faits en France, beaucoup ont échoué, le plus petit nombre seulement a réussi, grâce à des circonstances beaucoup plus favorables et grâce à l’énergie de leurs fondateurs.
Les sociétés productrices offrent pourtant au point de vue de l’émancipation ouvrière un danger : celui de créer au sein même des masses ouvrières une classe nouvelle d'exploiteurs du travail du prolétariat. Il arrive quelquefois — et cela est précisément arrivé dans l'association coopérative de Rochdale — que quelques dizaines de travailleurs, par un miracle d'énergie, d'union, d'intelligence et de sacrifices parviennent non seulement à fonder, mais à faire prospérer un petit établissement coopératif de production. Ils deviennent ainsi les propriétaires collectifs d'un certain capital plus ou moins considérable qui leur permet d'étendre leur industrie et d'employer un plus grand nombre de mains ouvrières. Ils recrutent de nouveaux ouvriers. Comment les reçoivent-ils ? Comme associés et par conséquent comme copropriétaires collectifs d'un capital qu'ils n'ont pas contribuer à former ? Non, car au point de vue bourgeois cela parait injuste. Donc ils les prennent comme simples ouvriers salariés vis-à-vis desquels ils représentent tous ensemble un bourgeois collectif exploiteur.
C'est précisément en vue de ce danger que le second congrès de l’Internationale tenu à Lausanne en septembre 1867, tout en recommandant aux sections la formation de sociétés de crédit, de consommation et de production, partout où cela était possible, a voté la résolution suivante :
Le Congrès pense que les efforts tentés aujourd'hui par les associations ouvrières (si celles-ci se généralisent en conservant leur forme actuelle) tendent à constituer un quatrième état ayant en dessous de lui un cinquième état plus misérable encore (la grande masse du prolétariat).
Pour obvier à ce danger, le Congrès pense qu'il est nécessaire que le prolétariat se convainque bien de cette idée que la transformation sociale ne pourra s'opérer d'une manière radicale et définitive que par des moyens agissant sur l'ensemble de la société et conforme à la réciprocité et à la justice (c'est-à-dire par une révolution sociale pacifiste si possible, violente si nécessaire, et qui devra changer les bases économiques de la société par la transformation de la propriété individuellement héréditaire en propriété collective).
Néanmoins, le Congrès pense que tous les efforts des associations ouvrières doivent être encouragés, sauf à faire disparaître autant que possible du sein de ces associations le prélèvement du capital sur le travail, c'est-à-dire y faire pénétrer l'idée de mutualité.
On voit que l'Internationale, loin de combattre le système coopératif dans aucune de ses applications, l'encourage au contraire.
L'idée d'anarchie en général et celle d'expropriation en particulier trouvent beaucoup plus de sympathies qu'on ne le pense parmi les hommes indépendants de caractère et ceux pour lesquels l'oisiveté n'est pas l'idéal suprême. «Cependant, nous disent-ils, gardez-vous d'aller trop loin. Puisque l'humanité ne se modifie pas en un jour, ne marchez pas trop vite dans vos projets d'expropriation et d'anarchie. Vous risquez de ne rien faire de durable.»
Eh bien, ce que nous craignons en fait d'expropriation ce n'est nullement d'aller trop loin. Nous craignons au contraire que l'expropriation se face à une échelle trop petite pour être durable ; que l'élan révolutionnaire s'arrête à mi-chemin ; qu'il s'épuise en demi-mesures qui ne sauraient contenter personne et qui, en produisant un bouleversement formidable dans la société et un arrêt de ses fonctions, ne serait cependant pas viable et sèmerait le mécontentement général et amènerait fatalement le triomphe de la réaction.
Il y a en effet dans nos sociétés des rapports établis qu'il est matériellement impossible de modifier si on y touche seulement en partie. Les divers rouages de notre organisation économique sont si intimement liés entre eux qu'on n'en peut en modifier un seul sans les modifier dans leur ensemble ; on s'en apercevra dès qu'on expropriera quoi que ce soit.
Supposons en effet que dans une région quelconque il se fasse une expropriation limitée ; qu'on se borne par exemple à exproprier les grands seigneurs fonciers sans toucher aux usines, comme le demandait naguère Henry George ; que dans telle ville on exproprie les maisons sans mettre en commun les denrées ; ou que dans telle région industrielle on exproprie les usines sans toucher aux grands propriétaires fonciers. Le résultat sera toujours le même : bouleversement immense de la vie économique sans les moyens de réorganiser cette vie économique sur des bases nouvelles. Arrêt de l'industrie et de l'échange sans le retour aux principes de justice ; impossibilité de la société de reconstituer un tout harmonique.
Si l'agriculteur s'affranchit du grand propriétaire foncier sans que l'industrie s'affranchisse du capitaliste industriel, du commerçant et du banquier, il n'y aura rien de fait. Le cultivateur souffre aujourd'hui non seulement d'avoir à payer des rentes au propriétaire du sol, mais pâtit de l'ensemble des conditions actuelles ; il pâtit de l'impôt prélevé sur lui par l’industriel qui lui fait payer trois francs une bêche ne valant — comparée au travail de l'agriculteur — que quinze sous ; des taxes prélevées par l’État qui ne peut exister sans une formidable hiérarchie de fonctionnaires ; des frais d'entretien de l'armée que maintient l'État parce que les industriels de toutes les nations sont en lutte perpétuelle pour les marchés et que chaque jour la guerre peut éclater à la suite d'une querelle survenue pour l'exploitation de telle partie de l'Asie ou de l'Afrique. L'agriculteur souffre de la dépopulation des campagnes dont la jeunesse est entraînée vers les manufactures des grandes villes, soit par l'appât de salaires plus élevés payés temporairement par les producteurs des objets de luxe, soit par les agréments d'une vie plus mouvementée, il souffre encore de la protection artificielle de l'industrie, de l'exploitation marchande des pays voisins, de l'agiotage. de la difficulté d'améliorer le sol et de perfectionner l'outillage, etc. Bref, l'agriculture souffre non seulement de la rente mais de l'ensemble des conditions de nos sociétés basées sur l'exploitation; et lors même que l'expropriation permettrait à tous de cultiver la terre et de la faire valoir sans payer de rente à personne, l'agriculture — lors même qu'elle aurait un moment de bien-être, ce qui n'est pas encore prouvé —, retomberait bientôt dans le marasme où elle se se trouve aujourd'hui. Tout serait à recommencer avec les mêmes difficultés en plus.
De même pour l'industrie. Remettez demain les usines aux travailleurs, faites ce que l'on fait pour un certain nombre de paysans qu'on a rendus propriétaires du sol. Supprimez le patron, mais laissez la terre au seigneur, l'argent au banquier, la Bourse au commerçant ; conservez dans la société cette masse d'oisifs qui vivent du travail de l'ouvrier ; maintenez les mille intermédiaires, l’État avec ses fonctionnaires innombrables, et l'industrie ne marchera pas. Ne trouvant pas d'acheteurs dans la masse des paysans restés pauvres ; ne possédant pas la matière première et ne pouvant exporter ses produits en partie à cause de l'arrêt du commerce et surtout par l'effet de la décentralisation des industries, elle ne pourra que végéter en abandonnant les ouvriers sur le pavé, et ces bataillons d'affamés seront prêts à se soumettre au premier intrigant venu ou même à retourner vers l'ancien régime pourvu qu'il leur garantisse la main-d'œuvre.
Ou bien enfin, expropriez les seigneurs de la terre et rendez l'usine aux travailleurs, mais sans toucher à ces nuées d'intermédiaires qui spéculent aujourd'hui sur les farines et les blés, sur la viande et les épices dans les grands centres en même temps qu'ils écoulent les produits de nos manufactures. Eh bien, lorsque l’échange s'arrêtera et que les produits ne circuleront plus, lorsque Paris manquera de pain et que Lyon ne trouvera pas d'acheteurs pour ses soies, la réaction reviendra terrible, marchant sur les cadavres, promenant la mitrailleuse dans les villes et les campagnes, faisant des orgies d'exécutions et de déportations comme elle l'a fait en 1815, en 1848 et en 1871.
Tout se tient dans nos sociétés et il est impossible de réformer quoi que ce soit sans ébranler l'ensemble.
Du jour où l'on frappera la propriété privée sous une de ses formes — foncière ou industrielle — on sera forcé de la frapper sous toutes les autres. Le succès même de la Révolution l'imposera.
D'ailleurs, le voudrait-on, on ne pourrait pas se borner à une expropriation partielle. Une fois que le principe de la Sainte Propriété sera ébranlé, les théoriciens n'empêcheront pas qu'elle soit détruite, ici par les serfs de la glèbe et là par les serfs de l'industrie.
Structures d'organisation du travail dans une société socialiste libertaire
par Maurice JOYEUX
Lorsque les médias, comme le personnel politique parlent de l'autogestion,
on ne peut pas se défendre d'un certain malaise. On a l'impression
que ce mot est manipulé sans aucune pudeur comme le fut celui de
socialisme lorsque, après avoir traîné dans les préaux
d'écoles à la veille d'élections, il fut tombé
dans le domaine public. Cette récupération tous azimuts par
les politicards pour des fins inavouables passe souvent inaperçue.
C'est d'autant plus facile qu'il s'agit d'une expression rarement employée
par les théoriciens du mouvement ouvrier, et lorsqu'en 1968 elle
jaillit brusquement des universités en colère, elle fut reçue
par la jeunesse des écoles plus comme refus de ce que proposaient
les partis de gauche et d'extrême gauche et leur bureaucratie que
comme le fruit d'une réflexion profonde sur les conditions politiques,
économiques ou sociales de cette époque. Propagée
comme une fronde contre les pouvoirs établis, que ceux-ci soient
économiques ou moraux, et comme une correction au marxisme, que
celui-ci soit léniniste ou pas et dont la jeunesse avait trouvé
les rares textes qu'elle avait lus parfaitement chiants, l'autogestion
se répandit d'autant plus rapidement dans un certain public que
chacun pouvait y introduire ce qu'il désirait. C'est si vrai que
la jeunesse militante des écoles s'apercevant de la légèreté
du terme tel qu'il était compris par la foule des gogos, le truffa
de formules empruntées au socialisme utopique et au socialisme libertaire,
rejoignant sans bien s'en rendre compte les sources de l'expression telle
que la concevaient les théoriciens barbus du siècle dernier.
Et la jeunesse fut autogestionnaire avec délice parce que c'était
une rupture, tout en continuant à se proclamer marxiste parce que
c'était commode et pour rester en contact avec le mouvement socialiste
en place. Lorsque l'autogestion habilla les rejets des sociétés
en place, qu'elles soient de droite ou de gauche, ces rejets furent plus
rejets d'épiderme que rejets théoriques ! Confusion des esprits
qui recouvrait la confusion des genres et qui donna cette immense pagaille
intellectuelle et submergea pour un temps les esprits avant que tout rentre
dans l'ordre, c'est-à-dire que les révolutionnaires de préaux
d'école regagnent le giron paternel, nous laissant la formule que
chacun alors se mit à tourner et à retourner avec les précautions
d'un chat devant une proie insolite.
***
Depuis ce tumulte où la fête se mélangea à la révolte, tout le monde a été autogestionnaire, par étape évidemment ; les politiciens suivant à la trace la fortune du mot. A l'affût de slogans électoraux, ils ne se jetèrent sur le terme que lorsqu'ils furent bien persuadés qu'il pouvait revêtir de neuf toutes leurs saloperies électorales. Les marxistes léninistes (pas tous) donnèrent le la, le socialisme mou suivit, les écologistes suivirent aussi — mais cela sembla plus naturel — avant qu'après mûres réflexions le stalinisme emboîte le pas. Voir à la télévision le sieur Marchais entonner l'hymne à la gloire de l'autogestion valait le déplacement. Enfin, les syndicalistes (pas tous) se rappelant leur vocation économique jetèrent leur poids sur le plateau. Oui tout le monde de gauche et d'extrême gauche se réclama de l'autogestion, nouvelle auberge espagnole où chacun s'empressa d'apporter ses certitudes théoriques qui étaient contradictoires ; et au sein des autogestionnaires on vit se reconstituer les clans et se dérouler les mêmes oppositions que celles qui animaient la confrontation des partis de gauche ou d'extrême gauche. Situation qui ravit nos petits intellectuels de gauche en rupture de parti ou laissés en marge parce que d'un poids trop léger, ils s'empressèrent de publier des livres géniaux, que les hommes attendaient depuis l'origine de l'humanité, et une revue où chacun pouvait s'expliquer, ce qui rendit encore plus confus une formule «inventée» par des étudiants et qu'ils n'avaient pas précisément éclairée.
L'autogestion devint élitaire, électorale, promotionnelle
dans certains milieux, jusqu'à patronner des virtualités
électorales nouvelles comme celle des écologistes. Cependant,
dans cette récupération tentée par les uns, comme
à travers la confusion qu'entretenaient certains autres, il y avait
une part de vérité inaliénable qui était due
au contenu simple du mot qui signifie la gestion par tous de tout ce qui
était une tâche collective, et c'est la raison pour laquelle
nous, les anarchistes collectivistes ou les anarcho-syndicalistes, nous
avons conservé la formule malgré les manipulations dont elle
était l'objet.
***
La gestion collective des activités nécessaires à
l'humanité est à l'origine non seulement du socialisme mais
de toutes les écoles socialistes, y compris l'école de l'anarchisme
individualiste, et c'est Stirner lui-même qui l'a reconnu dans un
texte resté célèbre. Nous retrouverons l'autogestion,
même si le terme est rarement employé, tout au long de l'évolution
littéraire et théorique du mouvement ouvrier. Le fruit de
l'autogestion change suivant l'usage et les moyens employés, mais
la signification originelle reste. Un anarchiste peut parfaitement dénoncer
les interprétations multiples qu'on propose de l'autogestion, mais
repousser l'autogestion elle-même n'a aucun sens ; repousser l'autogestion
à partir d'une interprétation supposée correcte ou
d'une identification partisane sans faire la part de l'idée contenue
dans le terme et de l'interprétation discutable qu'on propose relève
alors d'une volonté d'intoxication condamnable, ce qui revient à
condamner le socialisme parce que Hitler s'est servi de la formule «national-socialiste»
; condamner le communisme originel à travers sa caricature russe,
condamner l'anarchie parce que les mass medias nomment «anarchie»
tous les désordres, à commencer par ceux qui sont engendrés
par les contradictions de la classe politique au pouvoir, ce n'est pas
sérieux et seuls l'ignorance, la dégradation de la rigueur
révolutionnaire ou le glissement vers un réformisme sécurisant
peuvent justifier cette concordance établie entre l'autogestion
et l'image déformée que nous en donnent les partis, les syndicats
ou les religions. Parler d'autogestion autrement qu'à travers des
déformations intéressées consiste d'abord à
définir de quoi on parle, de quoi on veut parler, d'où vient
l'idée d'autogestion, et c'est après qu'on peut émettre
un jugement non plus sur l'autogestion elle-même mais sur les différentes
interprétations que nous en fournissent partis, syndicats ou confessions
intéressés à lui donner leur visage, à en récupérer
le dynamisme, à la détourner de son contenu initial, qui
n'est rien d'autre «que la participation de tous à la gestion
des travaux collectifs qui les réunissent».
***
Je disais qu'en dehors de leur contenu qui a parfois, et même souvent, divergé, toutes les écoles socialistes se sont réclamées de l'autogestion. Nous avons connu des propositions socialistes de caractère égalitaire, les nôtres, à nous les anarchistes, d'autres, celle de Marx par exemple, qui considérait comme inéluctable une certaine hiérarchie, les hommes étant inégaux précisait-il ; certaines qui se réclamaient du réformisme et qui allaient du syndicalisme mou au progressisme terne qui recouvre le marxisme intellectuel de caractère velléitaire. Avant même de disséquer plus profondément le contenu de ce «socialisme d'autogestion», disons qu'à travers l'histoire de multiples écoles s'en sont réclamées, même si elles lui donnaient un autre nom. Ces écoles eurent en commun un même caractère social, socialiste, syndicaliste, mutualiste, coopératif ou libertaire. Toutes s'en sont réclamées comme du premier élément essentiel des œuvres qu'ils avaient créées et qu'ils avaient entrepris de gérer eux-mêmes. Cette autogestion-là, qui ne devait rien à Lénine, à Staline ou au pape, proposait clairement son projet qui recueillait l'assentiment de tous.
De Thomas More à Campanella, de Babeuf à Owens, de Fourier à Proudhon, de Marx à Louis Blanc, de Blanqui à Kropotkine, sans oublier Bakounine ou Engels, tous furent des associationnistes, c'est-à-dire des partisans d'une économie socialiste gérée par tous ses membres. Certains voulaient que l'économie de ces associations soit égalitaire, d'autres voulaient lui conserver des structures hiérarchiques ou en faire une courroie de transmission d'un parti politique ou d'une confession religieuse, mais tous, à l'origine, furent pour la gestion en commun de la production et de la distribution. Notre travail, à nous anarchistes, ne consiste pas à rejeter l'autogestion mais à dénoncer ceux qui la mutilent et la déforment pour la faire servir à leurs intérêts de clans. C'est à partir de cette idée simple : les activités humaines doivent être décidées et organisées par ceux qui les accomplissent, que se pose la vraie question : l'autogestion pour quoi ? Que doit gérer l'autogestion ? Gérer en commun l'économie socialiste, élément de base du socialisme dit utopique ? Si le principe n'est pas remis en question par nous les anarchistes révolutionnaires, il pose cependant une question à laquelle il faut répondre sans équivoque. Gérer au profit de qui ? Gérer comment ? Je suis d'accord pour penser qu'il s'agit de problèmes qu'il est nécessaire de définir clairement ! Mais rejeter le contenu de l'économie, socialiste ou pas, qu'on veut nous faire gérer, ne veut pas dire rejeter l'autogestion. Ou alors, si on rejette l'autogestion avec la forme d'économie qu'on nous propose et que nous refusons, nous ne sommes plus des révolutionnaires à la recherche d'une économie à gérer collectivement, mais des syndicalistes satisfaits de leur condition, contestataires dans le cadre d'une économie imposée par ce régime ou un autre, éternels rouspéteurs brandissant glorieusement quelques revendications, octroyées par un patronat qui a le moyen de le faire sans remettre en cause le régime de classes.
Voyons les choses en face. L'autogestion n'est pas une théorie économique, c'est un moyen, une méthode, un outil pour gérer une économie, et pas autre chose. Et c'est la raison pour laquelle le système à gérer en commun doit nécessiter toute notre attention. Notre problème, à nous anarchistes, c'est de voir si l'économie, le système, le socialisme qu'on nous propose de gérer en commun le méritent. Si notre réponse est non, ce n'est pas l'autogestion qu'il faut condamner, mais c'est l'économie, le système, le socialisme qu'on nous propose qu'il faut modifier, voire rejeter.
J'ai l'impression de dire des choses élémentaires, et
pourtant cette confusion sur laquelle je mets l'accent, on la rencontre
dans tous les milieux, y compris parmi des anarchistes qui, eux non plus,
n'hésitent pas à jeter le bébé avec l'eau du
bain. Cette confusion est savamment entretenue par les partis politiques
«autogestionnaires», occupés à extraire de la
formule tout le contenu qui peut alimenter leur propagande électorale.
***
Lorsqu'on regarde autour de soi, on se rend bien compte que si une partie, une faible partie des travailleurs qui se réclament d'un socialisme quelconque, veut gérer en commun l'économie qu'on nous propose, il ne s'agit pas de n'importe quelle économie et surtout pas d'une économie dite socialiste qui conserverait des différences de classes. Car enfin là est le problème ! Ce qu'il s'agit d'accepter ou de refuser, ce n'est pas l'autogestion, c'est une économie qu'on nous propose de gérer ! Ce que les partisans de l'autogestion refusent, c'est une économie qui maintiendrait des différences entre les couches sociales et qui, par conséquent, créerait sur des bases différentes une nouvelle classe dirigeante. Gérer l'économie, c'est assumer la responsabilité des succès mais également des échecs, et cette responsabilité, la classe ouvrière hésite à l'assumer. Ceux, peu nombreux, qui sont prêts à le faire, et qui n'ont pas dans la plupart des cas une vue très précise sur quoi ils s'engagent, ne le feront que si l'économie perd son caractère de classe. Ils savent, ou tout au moins ils sentent confusément, que s'ils prennent la responsabilité d'une économie hiérarchisée et tout entière restée dans les mains de la classe dirigeante, il ne géreront rien d'autre que leur propre aliénation.
Le patronat et l'État sentent bien la lente, difficile et irrésistible montée de l'esprit égalitaire et de l'esprit gestionnaire comme un élément des nouveaux rapports économiques que le développement des sciences et la prise de conscience des peuples sous-développés imposent à ceux qui font l'opinion. Ils ont essayé de détourner à leur profit ce phénomène nouveau, et les partis ont suivi ! Leurs problèmes, aux uns et aux autres, étaient simples. Il s'agissait de faire servir l'esprit gestionnaire au maintien d'une classe privilégiée dans la société en évolution. Ils ne s'y sont pas résolus sans de multiples hésitations, dans la crainte que toute approche gestionnaire n'entraîne une détérioration de leur autorité et une remise en question de leurs privilèges ; il y a encore quelques années, même le modeste et innocent comité d'entreprise suffisait à les effrayer.
Dans un premier temps, ils se sont adressés aux cadres qui sont devenus «nos chers collaborateurs». Tout au moins à ceux qu'ils n'avaient pas mis à la porte et réduits au chômage. Il s'agissait de leur jeter de la poudre aux yeux. Les organisations de cadres ont, c'est sûr, un certain nombre de revendications «gestionnaires». Celles-ci n'ont pas pour but de changer le climat de l'entreprise mais de pousser le propriétaire sur la touche pour le remplacer dans sa direction. C'est Servan-Schreiber qui fut leur porte-parole il y a quelques années, lorsqu'il s'éleva contre la possession héréditaire de l'entreprise. Les cadres n’ont pas été dupes et, aujourd'hui, ils réclament une véritable participation à la gestion avec les avantages de classe qui en découlent, et les cadres «socialistes», voire «révolutionnaires», ne sont pas ceux qui ont le moins d'appétit pour une autogestion à étages économiques où ils camperaient sur le plus haut palier. Ce qu'ils veulent, et on le voit clairement dans les petites revues de gauche, c'est un statut voisin de celui des cadres des démocraties populaires qui sont des sociétés de classes au même titre que les sociétés capitalistes, mais dont le capital reste dans les mains de l'État, les classes dirigeantes se contentant de l'usufruit, ce qui n'empêche pas ces nouvelles classes de capitaliser en accumulant les biens. Situation bien commode qui, dans nos pays, procurerait à nos cadres, à nos techniciens, à nos bureaucrates de «gauche» les avantages que possède la classe dirigeante du système capitaliste, sans courir le risque de voir leur capital englouti par une mauvaise gestion et, par conséquent, perdre leur situation privilégiée.
Cette gestion des entreprises, réservée aux cadres, les
propriétaires étant rejetés à l'extérieur
et confinés aux opérations financières, ne touchant
rien aux hiérarchies mais, au contraire, les protégeant comme
c'est le cas dans les industries nationalisées, les cadres finiront
par l'obtenir, portés au pouvoir par la gauche et l'extrême
gauche planificatrice, et tous nos petits autogestionnaires socialistes
frais émoulus des grandes écoles crieront à la réussite
de l'autogestion, la leur ! Et derrière un Rocard quelconque ils
annonceront le triomphe du socialisme et de l'autogestion, voire de la
révolution ! S'il s'agit d'une révolution à l'intérieur
du système sans changer les rapports des hommes dans la société,
ils n'auront pas tout à fait tort car, pour eux, il s'agit de faire
éclater les structures de la société industrielle
comme leurs anciens ont fait éclater la société féodale
en bouleversant les techniques de direction tout en maintenant les principes
millénaires de la division de la société en classes.
Ce «bouleversement socialiste» ne changera en rien la situation
du monde du travail, et l'autogestion ne sera réalisée qu'au
profit des classes dirigeantes de la nouvelle société, les
travailleurs ne conservant que la consolation de gérer les œuvres
sociales du comité d'entreprise afin de distribuer des cadeaux le
jour de Noël aux gosses du personnel...
***
Mais depuis la naissance du socialisme, c'est moins vers les cadres, dont la situation privilégiée faisait des alliés naturels du capital, que vers les travailleurs que la classe dirigeante s'est tournée et se tourne encore pour dévoyer l'autogestion. Le but consistait à les associer sous une forme quelconque, ou tout au moins à leur en donner l'impression, à la gestion de l'entreprise de façon à court-circuiter l'élan vers le socialisme à partir de l'autogestion. En partant du bon ouvrier considéré comme un meuble de l'entreprise en passant par l'intéressement, par l'actionnariat, par la cogestion, par la déformation de la coopérative et de l'autogestion, toutes les formules ont été tentées et certaines ont réussi ; le comité d'entreprise, par exemple. Cependant, la méfiance des ouvriers à l'encontre de la généralisation de cette situation monstrueuse : des ouvriers s'associant à leur patron en échange d'un plat de lentilles et gérant avec lui leur propre aliénation a freiné cette tentative. La classe dirigeante actuelle, comme celle qui, au nom du socialisme, prétend la remplacer, n'ayant pas réussi à imposer dans les esprits la pérennité d'une société basée sur des différences de classes, l'autogestion, simplement moyen d'organisation, peut masquer le contenu de l'économie hiérarchiste qu'on entend dans un cas comme dans un autre conserver. L'autogestion devient alors l'alibi, l'os qu'on jette à ronger, et c'est ce qui explique cette profusion d'autogestionnaires dans les partis de gauche, mais également dans les partis de droite par le biais de l'intéressement, de l'actionnariat. Les uns comme les autres sentent bien cette marche lente mais continue vers l'égalité, et s'ils essaient de faire accepter au personnel une part de responsabilité avec les avantages qui en découlent dans l'industrie ou dans l'entreprise, c'est pour l'enfermer dans une «carrière» étroite, dépendante de l'entreprise dont il ne pourra pas s'évader sans risquer de voir son existence profondément bouleversée. C'est en somme fonctionnariser l'entreprise, river l'homme à sa chaîne. Cette politique porte parfois ses fruits, et on a vu des ouvriers d'usines en difficulté, plutôt que d'obliger le patron à passer la main, accepter et même proposer une diminution de leurs salaires pour que le patron puisse continuer à les exploiter confortablement.
Justement, refuser de gérer n'importe quoi en échange
d'avantages médiocres et souvent uniquement de prestige, c'est refuser
de rentrer dans le piège, refuser de se laisser englober dans le
système et garder sa liberté de dire non et de réclamer
autre chose. Donner à son personnel l'impression qu'il possède
une part d'autorité dans la décision, voilà le jeu
des pouvoirs multiples qui veulent conserver leurs privilèges ;
ce jeu est facilité par l'extension des postes et la compétence
qu'ils exigent pour le fonctionnement d'une société industrielle,
alors qu'à chaque échelon, et quelle que soit la capacité
que nécessite le poste, la seule autorité réelle du
personnel dans la décision consiste à lui faire rendre le
plus d'efficacité possible afin de procurer le plus de profit possible
au propriétaire de l'entreprise. Et même si quelques miettes
échappent au possesseur du capital pour s'éparpiller çà
et là, ce ne sont rien d'autre que les deniers de Judas nécessaires
à la continuité du système.
***
C'est leur volonté de freiner l'évolution des esprits vers un socialisme égalitaire qui ont poussé les partis de gauche vers l'exploitation de l'autogestion, système d'organisation sans plus, pour faire accepter leur socialisme hiérarchisé et jacobin. Et le caractère simple de l'autogestion a facilité leur tâche, car il leur a suffi de proposer à l'autogestion de gérer leur socialisme bâtard pour que le tour fût joué et que les gogos se ruent sur ce miroir aux alouettes qu'on leur tendait. Mais, convenons-en, dans cet exercice de haute voltige, aucun de ces politiciens de gauche ne fut aussi répugnant que le sieur Marchais et le parti qui le drive.
Marchais annonça la couleur au cours d'une intervention à la télévision, sans aucun effet oratoire et comme si elle allait de soi, comme si le parti avait toujours préconisé l'autogestion et qu'il suffisait de la rappeler négligemment pour que chacun fût convaincu qu'il ne s'agissait que d'une banalité qu'il était à peine besoin d'évoquer tant elle était évidente. Puis Séguy le «syndicaliste» prit le relais. L'affaire était dans le sac !
Oui, bien sûr, on est en droit de se demander qu'elle fut la réaction de ces dizaines de milliers d'imbéciles qui entendaient pour la première fois le terme dans la bouche de leur responsable, alors qu'il n'en avait jamais été débattu auparavant dans aucune des instances du parti. Croyez bien qu'elle fut admirative: «Ce Georges, quand même, ils le leur avait piqué leur autogestion!» Et de se taper sur les cuisses. Georges, il leur en avait fait voir bien d'autres depuis qu'il avait été porté à la tête du parti, et il leur en ferait voir encore bien d'autres !
Naturellement cette manœuvre «électorale» du Parti communiste était un hommage à la force de pénétration de l'idée d'autogestion, mais c'était également la confirmation que cette autogestion avait perdu son caractère originel de moyen d'organisation de tous, par tous pour tous, pour devenir le synonyme de n'importe quelle forme d'organisation des choses, subissant ainsi la même déformation que la démocratie avait subie, comme le fédéralisme d'ailleurs. Il suffisait pour les uns comme pour les autres de ces projets d'organisation de les faire servir à n'importe quelle économie de classe pour que celle-ci retrouve des vertus «socialistes». La mayonnaise a pris difficilement, et, englués dans le vieux langage jacobin et léniniste, les communistes ne sont pas encore arrivés à faire passer le mot dans leur langage courant. Il semble qu'il leur reste dans la gorge, et on comprend qu'ils aient du mal à marier l'autogestion avec le parti, avant-garde du prolétariat. Tout au plus pourraient-ils assimiler l'autogestion à la gestion de l'économie par le parti, ce que, même si ce n'est pas vrai, ils croient ! De toute manière, chacun sait que l'autogestion communiste n'est rien d'autre que le centralisme démocratique, c'est-à-dire la gestion du sommet imposée à chaque échelon jusqu'à la base.
La bourgeoisie, elle, n'a pas récupéré le mot ; elle s'est contentée de récupérer l'idée dominante, c'est-à-dire la gestion de l'État par tous à travers un autre attrape-nigaud : la décentralisation ! Et sa démarche a été exactement celle du Parti communiste, le mot en moins, naturellement.
Pour l'État, décentraliser ce n'est pas donner la responsabilité de la gestion à chaque communauté communale, départementale ou régionale. Ce n'est rien d'autre que leur laisser le soin et la responsabilité d'appliquer les décisions qui continuent d'être prises au sommet par l'État et son gouvernement. Chaque fois qu'on a voulu donner à chacune de ces communautés une parcelle d'autorité dans leur organisation, l'État est intervenu pour affirmer sa prédominance. Et ces organismes régionaux, départementaux, communaux, n'ont même pas eu le privilège d'organiser eux-mêmes leur méthode de travail. Malgré ce qu'on prétend, ils ne sont rien d'autre que des organismes d'application des décisions centrales, dans le cadre étroit tracé par les préfets, agents du gouvernement. Ce sont des structures placées en trompe-l'oeil qui relèvent de l'esprit jacobin centralisateur ; il en est ainsi avec ce que proposent les communistes lorsqu'ils parlent d'autogestion; seuls les mots changent mais les méthodes sont identiques. Bien sûr, ne se laissent prendre aux manoeuvres des communistes et de la bourgeoisie que ceux qui le veulent bien ou ceux qui font semblant, pour des raisons purement électorales. Mais il y a les autres, ceux qui se réclament d'une forme ou d'une autre de socialisme et qui ont réussi à détourner la formule de son sens pour la faire servir à leurs magouilles !
Il y a d'abord ces petites chapelles léninistes nées en juin 1968 et qui ont hérité de l'autogestion sans savoir trop qu'en faire, où la caser dans leur bagage idéologique. Certaines, comme l'O.C.I., s'en sont débarrassés, d'autres la conservent pour la même raison que les communistes, et je pense surtout à ces politicards en fleurs groupés autour du journal «Rouge» et qui attendent avec impatience de faire comme leurs grands anciens, un saut dans le parti socialiste, le parti fourre-tout, et de commencer vraiment leur carrière politique. Ceux-là sont négligeables, car comme la grand-mère, déguisée en loup, de la fable de ce bon La Fontaine, leurs grandes dents les désignent à tous ceux qui n'ont pas refusé de voir clair !
Reste la gauche et l'extrême gauche ondoyante, anémiée et petite-bourgeoise ! Sa vertu, c'est son incontestable humanisme. Nourrie des grands sentiments perpétués, depuis Voltaire, par Jaurès, par Blum, par les intellectuels issus de la rue d'Ulm, bourrés de sentiments «nobles» et d'une virilité chancelante, nous leur devons de merveilleux mouvements d'éloquence et des capitulations sans grandeur, justifiés par leur amour du «genre humain». Ceux-là se sont rués sur une autogestion aussi imprécise que les droits de l'homme qui furent la pierre philosophale de leurs grands anciens.
Dans un premier instant, ce fut l'aile la plus radicale de ce socialisme flou et sans vertèbres qui, au sein d'un P.S.U. dirigé par Rocard, s'empara de l'autogestion. Tout les y poussait. Faire pièce au Parti communiste, desserrer le carcan marxiste devenu poussiéreux, récupérer une jeunesse fatiguée des utopies de 1968, se donner enfin une identité rassurante pour la petite bourgeoisie catholique, envahie par le démon de l'hérésie sociale, prélude aux révisions spirituelles. Et puis, pièce par pièce, l'autogestion soigneusement débarbouillée et «enrichie» d'apports rassurants, gagna le parti socialiste tout entier et les groupements humanistes lui faisant cortège. Cette progression fut possible grâce à deux apports fondamentaux : le premier fut que cette gestion collective se ferait sur chaque palier de l'économie, laissant entre ces paliers cet escalier que les hommes seraient conviés à grimper grâce à leur mérite et à leur travail ; la seconde est que l'économie à gérer conserverait son caractère établi par les hiérarchies de valeur, ce qui revenait à une autogestion de chacune des classes qui composaient la société par cette classe elle-même et qui rejoignait la théorie de l'affreux Platon, grand homme de nos universitaires crottés, celle d'une république où les sages gouvernent, où les soldats sont aux créneaux et où les cons comme vous et moi travaillent pour nourrir tout ce joli monde ! Et cela fut d'autant plus possible qu'en fait c'est ainsi que sont construits le parti socialiste et ses épigones. Parti de petite bourgeoisie, sans travailleurs et où le «prolétariat» est représenté par des fonctionnaires ou des employés de bureau, parti d'où les ouvriers sont absents de la direction, celle-ci, pour se mettre au goût du jour, ayant remplacé les littéraires et les philosophes qui firent autrefois ses beaux jours par les technocrates issus des grandes écoles d'administration.
C'est de là que vient le danger pour la fortune de l'autogestion.
L'humanisme radoteur flatte les âmes, justifie les consciences, masque
les réalités concrètes. L'autogestion appliquée
à ce «socialisme» brumeux à la manière
de la Suède ou de l'Allemagne portera le «chapeau» de
toutes les turpitudes qu'il engendrera. Traînée de préau
d'école en préau d'école, elle sera promue au rôle
de fourre-tout qu'est devenu le terme socialiste et à ne plus servir
que d'adjectif, de complément à n'importe quelle formule
politicienne proposée aux suffrages de la population. Jamais, peut-être,
à l'usage qu'en font les socialistes de toute obédience,
n'est mieux apparue la différence entre l'autogestion, simple méthode
de gestion, et la nourriture qu'on lui propose. Confondre l'une avec l'autre
relève de la classe de théologie, revenons vite à
celle de certificat d'étude !
***
Voyons ce que pourrait être la fortune de l'autogestion. Mais, avant tout, une remarque qui la différencie des autres formules de gestion de l'économie. L'autogestion, par nature, ne peut pas être imposée, et si elle laisse indifférentes des couches importantes de la population, celles-ci peuvent librement l'ignorer, encore que ce refus de participer ne peut plus se justifier par les alibis habituels qui sont la mauvaise volonté des... autres, l'inutilité de l'effort exigé, le manque de temps ou de capacités. Cependant, ne laisser la gestion de l'économie qu'aux volontaires, à ceux qui la considèrent comme indispensable, revient à lui donner un caractère élitaire et à ramener la société au même niveau que celle de notre société actuelle, avec cette aggravation que dans notre société actuelle le règne des élites nous a été imposé alors que dans une société socialiste «autogérée», c'est la population qui, par paresse intellectuelle, peur des responsabilités, remet dans les mains d'autrui le soin d'organiser les choses qui pourrait et devrait être partagé par tous.
Ne nous y trompons pas, cette peur de la responsabilité globale est un sentiment général, même si les hommes aspirent à une responsabilité fragmentaire dans la mesure où elle est conduite, couverte, impulsée par un échelon supérieur. C'est là une vérité que les autogestionnaires n'osent pas regarder en face, et ils ont tort, car la classe dirigeante, pour qui l'autogestion, la vraie, est la bête noire, s'attache à convaincre les populations, heureuses de trouver une justification à leur veulerie, qu'elle n'est possible que dans la mesure où les masses auront une culture et des connaissances suffisantes pour pouvoir se jeter dans cette aventure. Autant rejeter l'autogestion aux calendes grecques. La classe dirigeante s'appuie aussi sur les différences existant dans la nature humaine pour prétendre quelle est impossible. Mais là encore on dénature ce que contient la formule de l'autogestion et on se sert, après Marx, de l'impossible égalitarisme des facultés humaines, comme si, en dehors d'un système capitaliste de profit et dans le cadre d'une société socialiste il existait un rapport réel entre la diversité des facultés et les moyens économiques nécessaires à l'existence de chacun. Certes, ces rapports existent dans le cadre d'une société capitaliste axée sur le profit, mais c'est justement pour les supprimer que le socialisme fut inventé, et c'est justement pour garantir cette normalisation entre le travail et la distribution égalitaire de son fruit que l'autogestion est proposée.
L'autogestion est le complément et le moyen du socialisme égalitaire.
Appliquée à une société inégalitaire,
l'autogestion n'est rien d'autre que la participation de l'esclave à
l'exploitation que le maître lui fait subir et quel que soit d'ailleurs
le caractère relatif de cette exploitation, car l'autogestion n'est
pas une incitation à la production, une technique de production,
mais le cadre structurel dans lequel s'insère le socialisme, le
vrai, pas celui de Marx mais celui de Proudhon. Je crois qu'il faut revenir
à quelques idées simples, rejeter les formules stéréotypées
empruntées à Monsieur Marx, formules dont la limpidité
n'était pas évidentes et qui se traduisirent, lorsqu'elles
furent répandues dans les compagnes, par une levée de fourches
contre les «partageux». La bourgeoisie, aujourd'hui, a affiné
son argumentation contre le socialisme et l'autogestion mais, sur le fond,
sa critique est restée la même. Essayons d'y faire face !
***
Les facultés des hommes sont multiples, et les unes ne recouvrent pas forcément les autres ! Cette diversité est à la fois la richesse et la difficulté du genre humain. Aucun anarchiste n'a rêvé d'inventer un homme type, issu du milieu ou de l'imagination, pour aligner les autres hommes sur ce modèle. Je dis aucun anarchiste, mais je ne suis pas persuadé que les théoriciens du matérialisme ou les théologiens du spiritualisme aient orienté leurs efforts dans cette même direction qui est la primauté de l'individu, qui ne se transforme qu'à partir de la petite machinerie complexe, merveilleuse, unique, qui le compose et que personne n'a le droit de tripoter, pas même par curiosité scientifique et, encore moins, à l'abri de ce mensonge vertueux : faire le bonheur de l'homme malgré lui et contre lui !
Ce qu'ont dit les anarchistes, c'est que les efforts que les hommes mettaient en commun produiraient des conditions de vie meilleures, et que le bénéfice de ces efforts devaient être réparti entre tous. «A chacun suivant ses besoins», disait Fernand Pelloutier, formule prestigieuse bien oubliée de nos jours par ceux qui lui ont succédé à la direction des organisations syndicales !
Mais en dehors même des oppositions que suscitent les systèmes en place, une économie socialiste coordonnée par l'autogestion se heurte à de multiples obstacles.
Naturellement, le premier c'est celui des classes dirigeantes qui font miroiter aux yeux de citoyens, non plus à partir des «besoins», mais à partir des «moyens», la place enviable qu'ils pourraient occuper dans les hiérarchies économiques et de valeur s'ils consentaient à marcher entre les clous, ce qui, dans un premier temps, flatte leur vanité et leur ambition. Ils ne se rendent pas très bien compte que dans cette perspective d'ascension dans les hiérarchies il y aura de multiples postulants et bien peu d'élus ! Le second de ces obstacles c'est l'homme lui-même, sa nature biologique. L'homme imprégné depuis son enfance par le milieu, pétri de morale, dirigé à partir des us et coutumes dont la répétition au cours de son existence a fait des évidences, et qui répugne à remettre en cause tout cette bimbeloterie intellectuelle par paresse d'esprit, par crainte de perdre cette chaude sécurité qui se dégage du fumier social. Le troisième, et probablement le plus difficile à surmonter, c'est l'effort colossal qu'imposera une transformation économique radicale, le climat de désorganisation que dans un premier temps cette transformation suscitera et que les citoyens redoutent d'autant plus que les autogestionnaires, ceux de bonne volonté comme les autres, ne les évoquent jamais que pour les sous-estimer et avec les grimaces que l'on fait pour rassurer l'enfant avant de le conduire chez le dentiste. Il s'agit d'une prise de conscience primordiale si l'on ne veut pas voir, comme ce fut le cas maintes fois, une «révolution» économique revenir en arrière devant les difficultés et nous jouer une nouvelle fois la farce de la «Constitution de 1793» qui ne fut jamais appliquée ou celle de la N.E.P. qui, en 1921, permit au parti communiste russe, sous la direction de Lénine, d'entamer la liquidation de la révolution d'Octobre.
Lorsqu'on réfléchit, tous ces obstacles semblent insurmontables et, en fait, ils le sont lorsqu'on les mesure à une société en place à l'apogée de son évolution. Et c'est pourquoi je prétends, avec Albert Camus, qu'il n’y a jamais eu de véritable révolution dans l'histoire ou, plutôt, que les seules révolutions ont été à la fois la mort d'une civilisation et la naissance d'une autre. Les secousses subies par une civilisation au cours de son existence n'étant que des tassements laissant en place l'essentiel de ce qui la singularise. Une civilisation meurt non pas des partis ou des sectes mais de la conjonction entre l'évolution naturelle, la géologie, l'usure, l'évolution des sciences, qui se mélangent avec la fatigue, l'ennui, la curiosité de cet animal singulier qu'est l'homme ; les partis et les sectes n'étant utiles que pour cueillir le fruit mûr, prêt à tomber, et dont le processus de vieillissement, n'en déplaise à Marx, à Lénine et même à certains théoriciens de ma famille spirituelle, ne doit rien aux partis, aux sectes, aux clans, ni au culte ni aux religions, tumeurs qui peuvent accélérer son pourrissement, mais qui ne se développent que sur un corps de civilisation en décrépitude. Changer le cocher qui conduit le char de l'économie, modifier l'attelage, ajouter des coussins sur la banquette ne consistent pas à accomplir une révolution au cours du voyage. Faire une révolution c'est aller autre part, par d'autres moyens. Et le signe qu'une révolution est accomplie ne se lit pas dans l'économie et dans les structures — même si transformer l'économie et les structures est indispensable — mais dans les rapports nouveaux que les hommes ont établis entre eux. Ce qui ne veut pas dire d'ailleurs que les organisations conçues par les hommes soient inutiles mais qu'elle n'ont, malgré leurs prétentions et leurs propos, que la perspective «réformiste» d'aménagements, même lorsqu'elles proclament «révolution» un aménagement obtenu. Elles ne deviennent réellement révolutionnaires que lorsque, usée par le temps, l'évolution et sa nature même, la civilisation se désagrège, emportant dans la tourmente tous ses composants, les bons et les mauvais, et faisant place à ceux qui se disputent l'héritage. C'est ce que j'ai appelé le temps des barbares. Mais c'est également l'heure de la vérité pour les organisations qui se prétendent révolutionnaires, dont une seule résoudra son problème alors que les autres recommenceront leur agitation frénétique d'astres provisoirement morts, avec l'espoir de faire mieux la prochaine fois. C'est le moment de la chance de l'anarchie, de la chance de construire une civilisation différente en échappant aux mutations du type de celles que nous avons connues, qui vit la statutaire romaine remplacer la statutaire grecque, la cathédrale gothique remplacer le temple de Jérusalem, cependant que les couches populaires restaient dans les rets !
Une civilisation différente, c'est une économie différente, des structures différentes, des rapports entre les hommes différents !
Le socialisme égalitaire et libertaire est une révolution
totale dans la production comme dans la distribution ; l'autogestion est
une structure différente de celle que nous impose le système
démocratique basé sur la loi du nombre ; une morale anarchiste
est le ciment d'une société sans classes. Ces trois éléments
doivent être les piliers d'une civilisation différente. En
introduire un seul, l'autogestion par exemple, dans le cadre du système
en place n'est pas un acte révolutionnaire, mais l'introduction
d'un élément de désagrégation dans une société
qui n'est pas faite pour le recevoir, encore qu'on peut discuter de savoir
s'il ne s'agit pas plutôt d'un essai de récupération
de la société de classes, d'une méthode de gestion
qui associe l'exploité avec l'exploiteur.
***
L'autogestion peut être soit un bien soit un mal suivant le contenu de l'économie que les populations sont conviées à gérer en commun. Essayée sous diverses formes dans le cadre de la société, sous la forme coopérative ou mutualiste, elle a abouti à un échec prévisible, car elle n'a pas été conçue pour cela. L'autogestion suppose la gestion d'une économie sans classes, égalitaire et libertaire. C'est si vrai que tous les groupuscules gauchistes qui ont essayé de la récupérer lui ont accolé un semblant de morale libertaire, ce qui, dans le cadre d'une société capitaliste ou marxiste, est un non-sens.
Les civilisations sont un tout dont les éléments sont étroitement complémentaires sous peine de perdre leur caractère. L'autogestion de Marchais c'est du stalinisme débarbouillé pour faire neuf, celle de Maire du spiritualisme de carrefour populaire, celle de Rocard de l'électoralisme de circonstance, et j'ai bien peur que, pour beaucoup de jeunes camarades, l'autogestion ne soit rien d'autre qu'un gadget où ils fourrent toutes les idées, bonnes ou mauvaises, qu'ils glanent à longueur d'assemblées générales dans leurs facultés !
Je ne pense pas, cependant, que l'autogestion succombera aux assauts que lui livrent les politicards de tout poil. Son application dans le cadre d'une société socialiste, une vraie, donne la parole aux citoyens qui, après l'avoir prise à tort et à travers dans un instant de délice, la mesurent à son intérêt, créant ainsi un nouveau milieu d'où naîtra une civilisation différente.
Autogestion, gestion directe, gestion ouvrière, autant de formules qui se sont succédé. Toutes ont été successivement reprises par l'anarchie, car d'un contenu simple et sans équivoque, qu'on a vainement essayé d'obscurcir et qui tient dans une phrase issue de la pensée de Proudhon : La gestion des œuvres collectives par tous ceux qui ont présidé à leur élaboration.
M. J.
par Marc PREVOTEL
L'Église, toutefois, instruite et dirigée par Jésus-Christ,
porte ses vues encore plus haut ; elle propose un corps de préceptes
plus complet, parce qu'elle ambitionne de resserrer l'union des classes
jusqu'à les unir l’une à l’autre par les liens d’une véritable
amitié.
Léon XIII1
Il se développe actuellement une idéologie, que nous devons combattre pour qu'elle ne devienne pas dominante, qui prétend identifier l'anarchisme à l'autogestion. Des ouvrages de qualité inégale la propagent.
L'origine du mot autogestion est à rechercher avec plus de précision. Le Petit Robert prétend qu'il est entré dans la langue française en 19602 . Pour certains auteurs «le terme yougoslave samo-upravlje de la traduction duquel est né le vocable autogestion au début des années 60, nous semble être une variante serbo-croate du russe samo-upravlenija parole utilisée par Bakounine et qui peut se traduire soit par auto-administration, soit, justement, par autogouvernement»,3 autogouvernement étant présenté comme un «terme du vieux lexique anarchiste ». Ce mot ne figure pourtant pas parmi ceux qui ont donné lieu à un article dans l'Encyclopédie anarchiste ; tout au plus y trouve-t-on, sous la plume de Sébastien Faure, au mot Anarchisme, l'emploi du terme autodirection4.
Aussi est-ce certainement un anachronisme contestable d'attribuer à
Proudhon la paternité de l'autogestion, comme le fait Daniel Guérin56
sans se poser aucune question sur les origines politiques douteuses du
mot.
***
Le cas de Philippe Oyhamburu7 est plutôt caractéristique de cette confusion — que certains prétendent spontanée — dont un état paroxystique a pu être observé aux alentours de mai 1968, parfaitement symbolisée par la parodie de danse du scalp jouée le 27 pendant le meeting du stade Charlety.
Certes il se prononce en faveur d'une révolution libertaire, il affirme même la souhaiter. On peut se demander s'il y travaille efficacement en prétendant que l'autogestion est la revanche de Bakounine.
Quand, dans un texte défendant cette thèse, on trébuche dès les premières pages sur: «Un de mes amis anarchistes, qui est également au Parti socialiste...»8 il est parfaitement justifié de s'interroger sur la cohérence interne du système de références utilisé par l'auteur. Et quand celui-ci continue en affirmant que «l'anarchisme représente donc une conception optimiste de l'homme» parce qu'il est «anti-théiste mais humaniste (...), anti-patriote quand il s'agit de l'Etat-nation artificiel mais patriote quand il s'agit de la nation naturelle»9 , on commence à se convaincre que cet anarchisme-là n'a rien à voir avec le nôtre. Par la suite la conviction se transforme en certitude. Tout y passe, ou presque: les thèses cléricales sur l'anti-théisme de Proudhon10 , le prétendu anarchisme chrétien de Tolstoï et Mounier11 , etc.
Mais on connaissait déjà les raisons fondamentales du désaccord après avoir lu: «L'ethnologue Pierre Clastres, dans son livre remarquable la Société contre l'État, tire de son étude des sociétés indiennes l'idée que le pouvoir politique n'est pas inhérent à la nature humaine, mais à la culture. C'est ce que voulait dire Bakounine quand il écrivait dans Dieu et l'État : l'État n'est point la société, il n'en est qu'une forme historique, aussi brutale qu'abstraite12 .» L'identification proposée est inacceptable, car Bakounine ne s'appuyait pas sur cette autre abstraction nommée nature humaine. Les deux analyses sont incompatibles, Clastres proposant une description idéaliste, Bakounine une description matérialiste. Après cela on ne s'étonne pas qu'Oyhamburu puisse s'étonner de trouver des anarchistes à la C.G.T.F.O.13 ; sa connaissance de l'histoire du mouvement ouvrier français devant se situer au même niveau que ses autres thèses.
En effet, s'il donne l'impression d'avoir lu de nombreux ouvrages traitant de l'anarchisme (bien que ses références manquent parfois de précision et soient souvent de seconde main), il est moins certain qu'il les ait bien assimilés. Pourquoi faire alors tant de cas des positions soutenues par quelqu'un qu'on peut qualifier, dans le meilleur des cas, d'aimable plaisantin ? Justement parce qu'il caractérise la dominante des idées à la mode que les moyens de communication de masse répandent avec complaisance sur l'anarchisme et l'autogestion.
Cette complaisance n'est pas gratuite. On comprendra par la suite pourquoi,
en même temps que de nombreux autres, Oyhamburu décerne avec
largesse des brevets d'autogestionnaires — donc de libertaires, n'est-ce
pas ? — à Edmond Maire, Jacques Julliard, Michel Rocard, Maurice
Clavel, etc., c'est-à-dire à l'appareil C.F.D.T. et à
ses compagnons de route ; pourquoi il affirme péremptoirement, usant
sans vergogne de l'argument d'autorité, qu'il est «non
seulement méchant, mais faux»14
de prétendre que la C.F.D.T. représente un syndicalisme
de bénitier, alors que les preuves sont surabondantes des liens
idéologiques maintenus entre cette organisation et les projets politiques
inclus dans la doctrine sociale de l'Église.
***
La démarche de Jean Bancal est d'une autre qualité, résultant d'un travail en profondeur et d'une connaissance apparemment quasi-totale des écrits de Proudhon. Cette tentative de synthèse d'une œuvre protéiforme présente, a priori, un intérêt inestimable. L'objet de ces notes n'est pas d'en critiquer la validité d'ensemble, mais de la tester sur quelques points précis.
Après avoir toutefois signalé le danger inhérent à tout essai de systématisation de la pensée d'un défricheur. N'importe quel militant ou sympathisant anarchiste ouvrant au hasard un ouvrage de Proudhon peut sursauter s'il oublie que, quel que soit son talent, aucun homme ne parvient à s'abstraire de son époque. En décrivant Proudhon comme «un prophète du XXIe siècle»15 , Bancal gomme trop facilement les liens de l'homme avec son XIXe siècle, les raisons matérielles et culturelles qui lui ont fait écrire ce qu'il a écrit, et le transforme en entité désincarnée. Pas plus que Marx et Bakounine, Proudhon n'a jamais prétendu que son œuvre était parfaite ni achevée. C'est à nous qu'il revient d'extraire les diamants de leur gangue et de continuer à creuser le filon... et d'en ouvrir de nouveaux.
Proudhon déclarait lui-même qu'il était un poseur de jalons. L'un après l’autre il en a planté pendant un quart de siècle. Certains sont encore profondément enfoncés dans l'histoire, d'autres ont peu résisté à l'érosion. Là encore il est justifié de se demander pourquoi Bancal fait un tri dans chacune des catégories et nous propose tel mélange de son choix ; pourquoi il camoufle tel diamant et met en avant telle portion de gangue.
Pourquoi par exemple, rappelant que Proudhon avait observé qu’organisme implique complication, commente-t-il qu'il l'a «écrit avant Teilhard» ?16 Pourquoi un peu plus loin reprend-il systématiquement des expressions de Proudhon telles que «complément de la création», «une création continuée», «une création opérée par l’esprit à l’image de la nature»?17
Pourquoi insiste-t-il sur certaines formulations selon lesquelles «il n’y a pas de développement social sans une foi et sans une mystique... terrestres»18 ? Il est vrai Qu'Élisée Reclus en a rajouté en prétendant que «nous professons une foi nouvelle»19 . Les développements sur la foi, même «terrestre», ne sont certainement pas le meilleur de Reclus et de Proudhon. Notons que Bancal met en avant ce qui, pour nous, appartient à la gangue.
Un des tests révélateurs de la manière dont il «redégurgite» la pensée proudhonienne concerne donc nécessairement la religion et surtout l'idée de Dieu.
Il consacre tout un chapitre à ce qu'il nomme l'antithéisme pluraliste de Proudhon et résume en quelques lignes ce qu'il croit en avoir compris: «La position de Proudhon ne le conduit nullement à la négation de Dieu, à l'athéisme, mais à un combat contre Dieu, à un antithéisme. Pour lui, si Dieu et l’homme sont opposés, ils sont, par là même, nécessaires. L’humanité et Dieu sont antagonistes»20 . C'est une manière que, selon les goûts, on peut qualifier d'élégante ou de jésuite, d'affirmer que Proudhon croyait en Dieu. Évidemment pas le dieu barbu et emmerdant de la Bible, mais tout de même...
Bancal, là, emboîte le pas des meilleurs auteurs cléricaux : Jean Lacroix, Daniel Rops21 , etc. Deux pages plus tôt il avait pris ses précautions en précisant qu'il est difficile «d'exposer brièvement (...) les raisons fondamentales du refus que Proudhon oppose à la religion et à Dieu (...) : (...) la pensée de Proudhon est complexe : les questions philosophiques, économiques et politiques s'interfèrent volontairement»22 . Pourquoi, alors, a-t-il défini précédemment cet antithéisme comme la «négation de l'adoration de l’homme par l’homme»23 ?
Bien sûr Proudhon a été croyant pendant son enfance et son adolescence, puis déiste. Mais il a même abandonné le déisme ; il l'a noté dans ses Carnets le 10 juillet 1851, pendant son emprisonnement à Sainte-Pélagie24 .
Bien sûr, lors de son initiation à la franc-maçonnerie en janvier 1847, à la question «Que doit l’homme à Dieu ?» il répondit brutalement «La guerre!25.»
Mais dans une œuvre touffue il faut savoir trier judicieusement. Justement au cours de ce même emprisonnement le physiologiste Charles Robin lui demanda de résumer ses idées notamment sur la religion. Un commentateur, dont on ne voit pas pourquoi il serait moins expert en proudhonisme que Bancal, estime que «c'est peut-être l'exposé le plus clair des idées religieuses de notre philosophe»26 . Effectivement ce que Proudhon répond à Robin le 12 octobre 1851 est très clair: «... Il m'est parfaitement démontré que tout ce qui a été dit, écrit, pensé, et tout ce qui pourra l'être jamais sur l'Être suprême, la Trinité, le Créateur, la Providence, l’Absolu, etc., n'est autre chose que le produit du travail de l'imagination (...) ; à supposer qu'il existe un individu quelconque à qui l'on puisse décerner les attributs de la divinité, les raisons qu'on apporte de son existence sont sans la moindre valeur, une pure illusion de l'optique intellectuelle (...). La question surgit donc ici de savoir, non plus si Dieu existe, mais comment l'esprit humain est entraîné à supposer un être dont les attributs seraient égaux à nos conceptions (...). Ici je vous dirai que sous l'hypothèse à jamais indémontrable d’un être divin, l’humanité ne poursuit autre chose qu'elle-même...27. »
On ne peut être plus précis sur cette question. Et il conclut: «C'est d'après cette conception de l'objet divin que j'ai été amené tour à tour à nier Dieu et à protester contre l'accusation d'athéisme (...). J'ai appelé cette manière de résoudre le problème théologique : antithéisme...28 .» On a donc le droit de parler de l'antithéisme de Proudhon, à condition de ne pas tricher — comme le font entre autres Lacroix, Rops... et Bancal — sur la signification qu'il donnait lui-même à ce terme.
C'est pourquoi, aussi érudite, réfléchie et enrichissante que soit l'analyse faite par Bancal de la pensée économique et politique de Proudhon, on doit s'interroger sur les raisons pour lesquelles lui aussi l'assimile à l'autogestion. D'autant que dans ses commentaires il glisse un peu trop facilement de l'anti-étatisme proudhonien29 à des formulations telles que «étatisme gouvernementaliste» et «gouvernement étatique»30 , laissant ainsi présager que son autogestion, après avoir spectaculairement chassé l'État par la porte, risque de le laisser rentrer allègrement par la fenêtre après un bref changement de costume.
Et l'ambiguïté est accrue par les rappels complaisants des prétendues influences proudhoniennes sur «un certain catholicisme social»31 dont nous prétendons, nous anarchistes, qu'elles sont des tentatives de récupération et de détournement.
Mounier et son personnalisme descendants de Proudhon ? le même
Mounier qui, dans le numéro de juillet 1941 de sa revue Esprit,
saluait ainsi l'entrée des troupes nazies en U.R.S.S.: «Il
tient à l’honneur de l'Europe que sa croisade contre le communisme
ne soit pas la croisade des pharisiens.»32
Certes nous sommes foncièrement antistaliniens, mais nous ne nous
sentons vraiment pas du même bord que ces autogestionnaires-là.
***
Dans une étude précédente33 nous avons montré que pour les anarchistes, lorsqu'ils utilisent le mot autogestion, il n'existe aucune ambiguïté : il s'agit de la gestion directe de l'économie par les travailleurs instaurée à l'occasion d'un mouvement révolutionnaire libertaire.
En France, lors du congrès extraordinaire de la Fédération anarchiste qui s'est tenu à Antony du 1er au 4 novembre 1979, tout a été très clair pour tous. Il n'a pas été question de revenir sur ce point bien établi, de laisser entendre qu'il pourrait être possible de mettre en place des «structures autogestionnaires» à l'intérieur des régimes capitalistes privés ou d'État.
Si l'on fait abstraction de quelques bavardages plus ou moins métaphysiques sur le «petit» et le «grand»34 , la plupart des contributions à la conférence internationale d'études sur l'autogestion organisée à Venise du 28 au 30 septembre 1979 allaient dans le même sens.
On peut ne pas être d'accord avec les auteurs sur d'autres points, mais sur celui-là les opinions semblent convergentes.
Pour Luciano Lanza il ne peut s'agir que d'une «structure économique post-révolutionnaire»35 . Pour Carlos Semprun Mora «il n'y a jamais eu d'autogestion ni en Yougoslavie, ni en Algérie, même si le terme a été officialisé, car il n'y a pas d'autogestion possible dans un État hiérarchisé, avec parti unique et plan autoritaire» (36), puis il continue en dénonçant le piège: «Ce qu'il y a eu, par contre, c'est une certaine participation des travailleurs à leur auto-exploitation. C'est d'ailleurs, dans la plupart des cas, ce qu'on entend par autogestion: la participation consciente et disciplinée des travailleurs à leur propre exploitation, sous l'égide d'un État fort et la férule des bureaucraties ouvrières36.»
René Loureau va plus loin, avec raison, en faisant la liaison entre l'idéologie autogestionnaire et l'idéologie écologiste: «Si la crise de l'énergie devient, au moins pendant quelque temps, une réalité pénible (électricité, essence...) il est fort possible que la gestion de la rareté, jointe à la gestion du chômage, fasse fleurir l'autogestion comme l'un des beaux-arts sociologiques pauvres37 .»
La cause devrait être entendue et cela vaudrait la peine maintenant de se demander s'il est justifié de débaptiser notre objectif historique qu'est la gestion directe pour lui donner un nom à la mode prêtant à toutes les confusions. Par-delà les querelles sur le «fétichisme des mots», n’est-ce pas une erreur stratégique ?
Sommes-nous certains, dans l'état actuel de nos forces à
l'échelle planétaire, de pouvoir faire pièce à
ceux pour qui le mythe autogestionnaire est un outil idéologique
permettant de faciliter l'intégration aux entreprises et l'État
des organisations de classe des travailleurs salariés ?
***
Albert Meister n'y va pas par quatre chemins, il annonce honnêtement la couleur et c'est à porter à son crédit. Il ne veut parler que de la seule autogestion qui existe : celle de la Yougoslavie et de l'Algérie. Il la décrit sans détour :
— «...l'autogestion n'a été ni introduite, ni réglementée dans le but de réaliser une expérience de gestion collective dans les usines, mais dans celui d'organiser l'intégration des masses dans le processus de développement national»38 .
— «...l'autogestion est un instrument de participation populaire à la réalisation d'un plan et, derrière ce plan, de finalités idéologiques...».39
Pour sa part Jean-Pierre Chevènement manie le concept de contradiction dans les faits avec autant de lourdeur que le jeune Bakounine du temps qu'il était hégélien. Bakounine, heureusement, a su, lui, se débarrasser de cet hégélianisme juvénile. Par contre Chevènement demeure ficelé dans les contradictions internes (réelles, celles-là) de son système, même s'il a conscience de certains dangers: «Ni le contrôle des entreprises par en haut, par le biais de l'appareil économique d'État, ni le contrôle par en bas, par la création de contre-pouvoirs dans l'entreprise, ne peuvent mettre un frein durable à la logique du développement du capitalisme40.»
Il se rend parfaitement compte que, par l'introduction de «l’élargissement et l’enrichissement des tâches et la constitution de groupes autonomes ou semi-autonomes d'ateliers», le patronat cherche à tourner le ras-l'bol provoqué par le travail à la chaîne en utilisant des «techniques participatives» qui permettent «l’acquiescement à l’exploitation» et servent en même temps de «moyens d'autopolice»41 .
Mais la définition qu'il donne de l'autogestion ne dépasse pas le stade des formules creuses : «L'autogestion est à la fois la sœur et la fille de la révolution prolétarienne : elle change la nature du pouvoir ou alors elle n'est pas42.» Ou encore: «...l’autogestion peut se définir par le mouvement qui y tend...»43 . C'est pourquoi son autogestion est très identifiable à celle décrite par Meister. En prétendant que le pouvoir peut changer de «nature», il cherche à nous faire oublier qu'il ne peut pas changer de rôle.
En effet si, dans le chapitre qu'il consacre à «l’autogestion dans l’entreprise»44 , la notion d'État n'intervient qu'incidemment, on la retrouve par la suite dès qu'il est question de planification et de la place de l'entreprise dans la société: «Le processus autogestionnaire ne peut se développer sans rupture avec le capitalisme, sans une profonde transformation des structures sociales, et par conséquent sans la conquête préalable du pouvoir d'État45.» Comme tous les socialistes autoritaires, Chevènement s'enfonce dans ce cul-de-sac historique qu'il qualifie de «point de passage obligé»46 et pour mieux y piéger les travailleurs il leur fait miroiter cette autogestion que la mode pare d'une aura libertaire.
Nous avons tous très bien compris que les perspectives révolutionnaires de Chevènement ne dépassent pas le niveau du verbiage: «Le développement de l’autogestion ne va pas en effet sans une révolution de ce qu'il est convenu d'appeler le management47.» Donnons-lui tout de même acte qu'il n'attribue pas la paternité de l'autogestion à Proudhon, mais à Marx48 .
Dans l'étude déjà citée, après avoir analysé des ouvrages de responsables C.F.D.T.4950 , il était montré que cette organisation jouait le rôle d'un cheval de Troie de la réaction cléricale dans le mouvement ouvrier français et que, sous les prétextes d'autogestion et de planification démocratique, elle appliquait une politique néo-corporatiste dans la ligne de la doctrine sociale de l'Église51 .
D'autres textes, provenant de l'organisation elle-même ou de sa mouvance, confortent cette analyse même si certaines précautions oratoires s'efforcent de détourner l'attention: «Non, l'autogestion n'a pas de sens, elle n'est pas réalisable dans le capitalisme. Elle constitue un système opposé au capitalisme52.» Avec les élèves studieux des organisations chrétiennes de jeunesse, excellemment formés à la tartuferie de la J.A.C., de la J.E.C. ou de la J.O.C., il faut prendre le temps de chercher derrière le paravent des déclarations formelles.
Même si, la main sur le cœur et le cœur sur la main, on affirme: «L'autonomie du syndicat et la reconnaissance de ses moyens, y compris la grève, constituent une nécessité et une garantie fondamentale de l’autogestion53»; ou encore: «Si la C.F.D.T. déclarait qu'elle veut l'exercice du pouvoir par les travailleurs eux-mêmes, et en même temps si elle menait l'action en prenant toutes les décisions au sommet, sans laisser d'initiative à la base, elle ne serait pas sérieuse54» ; ou surtout: «Paradoxalement, la C.G.T. engendre des comportements de type religieux classique, alors que la C.F.D.T. engendre des comportements plus iconoclastes, plus libertaires55.»
La réalité est toute autre. La réalité c'est notamment: «L'autogestion n'a pas de sens sans la planification démocratique et la propriété sociale des moyens de production. Mais inversement, la propriété sociale et la planification ne changent rien de fondamental sans l’autogestion.»56
L'articulation de ces trois objectifs liés vaut la peine qu'on la dissèque:
«Dans l’autogestion:
— ce sont les travailleurs qui éliront les responsables de l’entreprise aux différents niveaux (de l'atelier à l'ensemble de l’entreprise) ;
— ce sont les travailleurs qui décideront collectivement de l'organisation du travail et des conditions de travail ;
— ce sont les travailleurs qui détermineront, dans le cadre du plan démocratique, la politique de l'entreprise en matière de fabrication, de répartition des investissements, de rémunération57.»
Dans les deux pages qui veulent répondre à la question fondamentale : «Dans l'autogestion qui sera propriétaire des entreprises ? Est-ce que ce sera l’État ?58», même s'il est précisé que l'expropriation des capitalistes «suppose au moins la prise du pouvoir central», le mot État n'est pas utilisé, on peut même affirmer qu'il est soigneusement évacué. On tourne systématiquement autour du pot :
— «La propriété sociale n'est pas la propriété d'un petit groupe, fût-il composé des travailleurs de l’entreprise.»
— «...les entreprises, ou les services collectifs (...) sont considérés comme des moyens collectifs de travail et non plus comme des biens marchands utilisés pour valoriser un capital, et dont on peut disposer à volonté.»
— «...dans un système autogestionnaire, les attributs de la propriété, les différents pouvoirs qu'elle donne au propriétaire, seront répartis entre différents centres de décision : le plan, la région, l’entreprise.»
Mais il n'est pas facile de faire abstraction de la question de l'État, même en l'enveloppant dans le nuage de fumée du pouvoir, même en proposant d'éliminer les antagonismes par des vœux pieux: «L'élaboration démocratique du Plan et son caractère décentralisé permettront à la fois que chacun s'exprime, que les décisions de la majorité s'imposent, et que chacun garde toute l’autonomie dont il peut disposer sans nuire à autrui59 .»
La logique des faits oblige à se définir : «L'autogestion est inséparable de la propriété sociale des moyens de production et d'échange. Comme il n'y a aucune chance que les propriétaires capitalistes en fassent cadeau d’eux-mêmes aux travailleurs, cela exige que ceux-ci s'emparent du pouvoir d'État60.» Leur cheminement les conduit nécessairement dans le même cul-de-sac que tous les socialistes autoritaires (s'ils se prétendent libertaires c'est pour nous tromper) et cela s'accompagne du refrain que connaissent bien les anarchistes, que Bakounine, Kropotkine, etc., ont critiqué correctement avant même que leurs critiques soient confirmées par le déroulement de l'histoire: «La perspective de l’autogestion transforme radicalement la question du pouvoir d'État.»61
Quand on s'aperçoit que la sauce est pimentée par: «Dans l’entreprise autogérée, la possibilité d'accroître les rémunérations reste un stimulant important62»; et qu'on y ajoute: «...l'introduction d'une politique des revenus au niveau micro-économique, c'est-à-dire au niveau de l’entreprise, à l'endroit même où la formation des revenus est plus facilement cernable63.»
Quand on nous propose, pour cette société socialiste autogérée, les structures suivantes:
— «La planification démocratique suppose une politique au service des besoins prioritaires déterminés démocratiquement par la représentation nationale, fixant donc les objectifs de consommation, de production et d'investissement64. »
— «Un choix aussi décisif que le Plan ne saurait être l'œuvre que d'un parlement démocratiquement élu. C'est à lui qu'il revient, sur proposition du gouvernement, de définir — en choisissant un modèle de développement économique — les orientations fondamentales du Plan, d'adopter celui-ci, puis d'en tirer les conséquences législatives, aussi bien dans les domaines budgétaire et fiscal qu'en matière de crédit ou de statut juridique des firmes. Ce contrôle du pouvoir politique sur le développement planifié de l’économie ne peut être efficace que si l'action du parlement et celle du gouvernement sont synchronisées avec l'établissement et l’exécution du Plan, ce qui suppose l'unité de gouvernement pendant la durée de la législature, le but à atteindre étant exprimé par la formule: une législature, un Plan, un gouvernement65.»
Quand dans cette structure d'État gouvernementaliste, comme écrirait Bancal, on nous précise que : «Si l'autogestion est réellement mise en œuvre, c’est-à-dire si les travailleurs ont le pouvoir, on voit mal comment ils pourraient s'opposer fondamentalement à eux-mêmes»,66 reprenant ainsi l’argument favori des staliniens pour interdire le droit de grève quand ils sont au pouvoir.
Quand on a ainsi reconstitué le puzzle à partir de ses
pièces éparses, d'une part on sait enfin que la société
socialiste autogérée proposée par la C.F.D.T. diffère
peu de celle de Chevènement et que dans les deux cas les travailleurs
auront tout juste l'illusion du droit d'autogérer leur exploitation
par une nouvelle classe dirigeante ; d'autre part on discerne mieux de
quelle idéologie est issu le système de références
que Bancal a utilisé pour analyser l'œuvre de Proudhon.
***
En effet les anges radieux du bureau confédéral C.F.D.T. ne peuvent se passer d'annoncer innocemment toute la couleur au détour d'un alinéa: «...l'autogestion dans l'entreprise n'a de sens que si l’ensemble de la société est autogérée. L'autogestion, c'est un mode d'exercice du pouvoir dans l'entreprise, mais aussi dans le quartier ou dans la commune, dans une maison de la culture comme dans une association sportive67.»
Extraite de son contexte une telle phrase pourrait à la rigueur recueillir l'assentiment des anarchistes (à condition de remplacer ce mode d'exercice du pouvoir), mais le contexte particulièrement étatiste qui vient d'être décrit et d'autres auteurs de la mouvance C.F.D.T. aident à mieux comprendre ce que signifient conjointement la phrase et le contexte.
Échange et Projets est un club composé de «syndicalistes ouvriers et paysans, chefs d'entreprise, fonctionnaires, enseignants et travailleurs sociaux, membres de professions libérales»68 présidé par Jacques Delors qui fut militant de la C.F.T.C./C.F.D.T. — qu'il a représentée un temps au Conseil économique et social — avant d'appartenir au cabinet de Chaban-Delmas alors Premier ministre, puis au parti socialiste69 . Jacques Delors fut aussi militant de Vie nouvelle, organisation née en 1947 du scoutisme routier catholique qui prit la suite des Amitiés scoutes fondées en 1942 (?!): «La guerre et ses suites leur avaient fait découvrir l'existence de l'idéologie et du politique. Ils désiraient donner à leur mouvement un ample destin et leur volonté se concrétisa dans la création de la Vie nouvelle, mots qui désignaient à la fois l'idéal de conversion évangélique et la recherche d'une vie autre, une vie communautaire70 .» Les clubs Citoyens 60, dont Jacques Delors fut un animateur, étaient des appendices de Vie nouvelle.
Échange et Projets a publié une étude qu'il faut prendre très au sérieux, sous le titre La démocratie à la portée de la main, dans laquelle certaines critiques de l'État seraient bien près de nous satisfaire... à condition de les extraire de leur contexte. En effet, dans la préface, Pierre Viansson-Ponté explique sans complexe que le but de l'autogestion est de décharger l'État de tâches qui l'encombrent, cet État auquel il «revient d'abord de gérer une part considérable et sans cesse croissante du bien commun»71 .
Dans le corps de l'ouvrage l'auteur collectif, après s'être demandé si «la disparition progressive des relations avec un absolu, quel qu'il soit, ne nuit (...) pas à l’exercice d'une vraie liberté au profit de quelque chose de vide»72 , envisage que cette autogestion hors de l'entreprise, cette autogestion de la vie quotidienne pourrait être «une sorte de gestion collective de chacun par tous et de tous par chacun»73 . Ce qui signifie clairement que leur société socialiste autogérée sera d'essence totalitaire, un «joli» goulag chrétien ! Et dans la postface Jacques Delors renchérit en ramenant l'autogestion à ce qu'elle est vraiment, au «vieux principe de subsidiarité cher à la doctrine sociale de l'Église...»74 et rejoint complètement Bancal dans sa récupération déiste de Proudhon en ajoutant dans un amalgame d'une belle envolée «...comme aux écoles françaises du socialisme». Décidément tout se tient, la mécanique continue de se mettre progressivement en place.
Qu'ils prennent donc garde ceux qui refusent de constater que «la C.F.D.T. est née en tant que C.F.D.T. de l'appartenance religieuse de certains employés du commerce et de l'industrie parisiens, réunis, selon l'expression d'André Philip, dans un effort systématique de réalisation d'une doctrine sociale»75 , et que ses choix politiques sont déterminés par «la recherche d'une organisation de la société permettant l'avènement d'une conception de l'homme issue du christianisme»76 .
On comprend alors mieux pourquoi le révérend père jésuite Jean Moussé s'intéresse tant à l'autogestion — dont il fixe les limites: «Dans la mesure où l'autogestion implique la reconnaissance mutuelle des agents de l'économie, elle ne saurait en exclure aucune catégorie et même pas les hommes qui, actuellement, détiennent le pouvoir dans l'entreprise. Ils ont eux aussi beaucoup à faire pour promouvoir la liberté77» (et ils le montrent tous les jours !) — dans une étude bien charpentée où abondent les références à Edmond Maire, Didier Motchane, Daniel Chauvey, Pie XI, Daniel Mothé, Pierre Rosanvallon, Jacques Delors, Jacques Julliard, Gilles Martinet, Michel Crozier, François Ceyrac, E.F. Schumacher, Pierre Sudreau, Jean XXIII, etc., soit une belle brochette de fieffés anarchistes !
Il est donc bien normal que Détraz n'attribue pas la paternité de l'autogestion à Proudhon, mais à Fourier dont il choisit une citation adéquate: «Le ciel veut que nous nous aidions de bras et de génie, qu'aux efforts de travail nous ajoutions les efforts d'invention pour découvrir notre destinée sociétaire78.»
Quoi qu'on fasse, quel que soit le brin sur lequel on tire pour essayer de dévider l'écheveau autogestionnaire on finit toujours par voir apparaître la doctrine sociale de l'Église. Il serait temps de cesser définitivement de croire que c'est par hasard.
Cette doctrine sociale a été réaffirmée et actualisée par le concile Vatican II :
— «L'activité économique, conduite selon ses méthodes et ses lois propres, doit s'exercer dans les limites de l'ordre moral, afin de répondre au dessein de Dieu sur l'homme79.»
— «Il faut (...) que les initiatives spontanées des individus et de leurs libres associations soient coordonnées avec l’action des pouvoirs publics, et qu'elles soient ajustées et harmonisées entre elles80 » (on retrouve ici le principe de subsidiarité et le cadre — étatique — dans lequel il doit s'exercer).
—« Par son travail l'homme assure habituellement sa subsistance et celle de sa famille, s'associe à ses frères et leur rend service, peut pratiquer une vraie charité et coopérer à l'achèvement de la création divine81» (c'est certainement ce à quoi s'efforce le patronat chrétien).
— «Compte tenu des fonctions et de la productivité de chacun, de la situation de l'entreprise et du bien commun, la rémunération du travail doit assurer à l'homme des ressources qui lui permettent (...) une vie digne... (81).»
— «Dans les entreprises économiques, ce sont des personnes qui sont associées entre elles : c'est-à-dire des êtres libres et autonomes créés à l'image de Dieu. Aussi, en prenant en considération les fonctions des uns et des autres, propriétaires, employeurs, cadres, ouvriers, et en sauvegardant la nécessaire unité de direction, il faut promouvoir, selon des modalités à déterminer au mieux, la participation active de tous à la gestion des entreprises. Et, comme bien souvent, ce n'est déjà plus au niveau de l'entreprise, mais à des instances supérieures, que se prennent les décisions économiques et sociales dont dépend l'avenir des travailleurs et de leurs enfants, ceux-ci doivent également participer à ces décisions, soit par eux-mêmes, soit par leurs représentants librement choisis82 .»
— « L'État a (...) compétence pour empêcher qu'on abuse de la propriété privée contrairement au bien commun83 .»
— «Les chrétiens actifs dans le développement économico-social et dans la lutte pour le progrès de la justice et de la charité doivent être persuadés qu'ils peuvent ainsi beaucoup pour la prospérité de l'humanité et la paix du monde. Dans ces diverses activités, qu'ils brillent par leur exemple individuel et collectif. Tout en s'assurant la compétence et l'expérience, absolument indispensables, qu'ils maintiennent, au milieu des activités terrestres, une juste hiérarchie des valeurs, fidèles au Christ et à son Évangile...84 . »
Il n'y a rien de bien nouveau dans ces déclarations, une des principales caractéristiques de l'Église étant la continuité. Les variations apparentes ne sont que des adaptations aux évolutions s'appuyant sur un dogme: «L'ordre propre aux communautés humaines est d'essence morale... Cet ordre moral — universel, absolu et immuable dans ses principes — a son fondement objectif dans le vrai Dieu transcendant et personnel, Vérité première et Souverain Bien...85 .»
La continuité s'organise autour de la célébration. Quadragesimo Anno de Pie XI célèbre en 1931 le quarantième anniversaire de Rerum Novarum de Léon XIII (1891) Un radio-message de Pie XII en 1941 rappellera les deux textes précédents à la mémoire des fidèles et surtout de l'appareil ecclésiastique. En 1961 Jean XXIII célébrera le soixante-dixième anniversaire de Rerum Novarum par Mater et Magistra où les apports de Pie XI et de Pie XII seront cités (nous verrons ci-dessous que certains de ses apports sont mis momentanément en réserve : un pape ne condamne jamais les propos émis par un de ses prédécesseurs infaillibles, il fait semblant des les oublier).
Jean XXIII profitera de l'occasion pour reprendre intégralement le passage de Pie XI relatif au principe de subsidiarité: «De même qu'on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s'acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d'une manière très dommageable l'ordre social, que de retirer aux groupements d'ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d'un rang plus élevé, les fonctions qu'ils sont même de remplir eux-mêmes.»86 Jacques Delors n'a vraiment pas tort d'identifier ce principe-là à l'autogestion.
Mais discerner un lien relativement solide entre la doctrine sociale de l'Église et celle du fascisme pourrait passer pour une extrapolation hâtive, polémique et fausse... si ce n'était l'Église elle-même qui avait reconnu l'existence de ce lien. Elle n'a pu la reconnaître que si elle va de soi : en effet les deux plus importants points de convergence sont le corporatisme et la «solution» de la lutte des classes par la «coopération» entre elles arbitrée par l'État. L'Église a toujours eu la nostalgie des corporations: «Le siècle dernier a détruit, sans rien leur substituer, les corporations anciennes, qui étaient pour eux une protection87 .» Parmi l'équipe dont s'entoura Léon XIII pour élaborer Rerum Novarum figuraient les deux porte-drapeau français du corporatisme, Albert de Mun et La Tour du Pin.
Quelles qu'en soient les raisons, les fascistes italiens suivirent des
démarches analogues : «En proclamant les droits de l’homme,
en garantissant à tous les citoyens une liberté abstraite,
la Révolution française prétendit rompre tout lien
avec le passé, dissoudre toutes les associations sur quoi reposait
la société d'alors. Elle ne se rendait pas compte que la
liberté qu'elle proclamait si haut n'était qu'un concept
purement nominal, qu'un mot vide de sens du moment que subsistaient des
inégalités — donc des germes de privilèges88
.»
***
On a trop tendance aujourd'hui à oublier ce qu'était réellement le fascisme, à identifier systématiquement répression et fascisme. Or si tous les États fascistes sont très répressifs, tous les États très répressifs ne sont pas nécessairement fascistes.
Par exemple qualifier de fasciste l'État ouest-allemand au temps de la répression des activités de la «bande à Baader» était non seulement une sottise, mais surtout une grave erreur d'analyse, une faute politique.
L'idéologie fasciste comporte une composante sociale ancrée — que cela plaise ou non — à gauche et c'est ce qui la rend particulièrement dangereuse: «Mussolini, lui, avait tiré de l’étude attentive des doctrines du syndicalisme révolutionnaire des conclusions plus proches des réalités économiques et sociales et qu'il estimait en rapports étroits avec l'idéal national. Il comprit qu'il fallait accepter le phénomène syndical comme un trait nécessaire de la société moderne.»89
C'est, dans le discours, un amalgame d'une forme de socialisme étatique et de tout ce que peut contenir d'irrationnel (de haïssable) le nationalisme: «Il faut que vous sachiez qu'en Italie il y a quelque chose de plus étonnant que l'ordre qui règne partout, et les routes magnifiques et les autostrades et les nouvelles fouilles de Rome... quelque chose qui vaut bien plus que cela et qui a produit cela: une âme nouvelle qui n'est pas un fait transitoire, une mode imposée, une bouffée d'orgueil qui va tomber aux premières déceptions ; mais qui est un fait d'une importance capitale dans la vie de toute nation, puisque c'est la reprise des traditions nationales.»90
C'est, dans les faits, l'intégration à l'État des organisations de classe des exploités — donc leur destruction en tant qu'organisations de classe — pour protéger, même en le réglementant, l'exercice de la propriété privée des moyens de production et d'échange, les antagonismes de classes étant contenus artificiellement par des structures corporatistes :
— «Alors que le syndicalisme socialiste partait de l'inimitié entre les classes pour livrer la bataille sur le terrain politique en se proposant, pour but final, la suppression de la propriété et de l'initiative individuelle, le syndicalisme fasciste s'assure la collaboration de tous les facteurs de la production et aboutit à la corporation. Il sauvegarde la propriété mais l'élève au rang d'une fonction sociale, il respecte les initiatives individuelles mais à la condition qu'elles ne s'égarent pas hors de la vie et de la bonne économie du pays.»91
— «Dans son programme formulée en décembre 1921, le parti national fasciste avait déjà nettement pris position vis-à-vis du syndicalisme : il déclarait que le syndicalisme devait être accepté, mais relié à des fins nationales et il ajoutait que des corporations devaient être établies en vue de deux fins essentielles: comme expression de la solidarité nationale et comme moyen d'augmenter la production92.»
— «Dans l'État corporatif, toutes les classes doivent trouver leur place, toutes les catégories doivent être reconnues et tous les groupes protégés.»93
— «L'institution syndicale se propose avant tout d'assurer la discipline collective du travail. En vertu du pouvoir nominatif que l'État leur a délégué, les syndicats doivent être les maintiens d'un véritable ordre juridique.»94
— «La corporation n'agit pas en vertu d'un pouvoir à elle délégué par l'État, mais représente, dans une sphère d'attributions déterminée, l'État lui-même.»95
Un tel régime a été mis en place tant bien que mal dans l'Italie fasciste. Il est facile de le présenter comme une construction volontariste tendant à plier les structures économico-politiques à un dessein — progressiste — de paix sociale, mais les habillages de la propagande cachent mal que ces structures répondent d'abord aux besoins d'une partie de la classe dirigeante face à certaines circonstances: «Alors que la politique libérale s'avoue impuissante devant la crise, reste retranchée dans son inertie habituelle, déterminant ainsi une fatale recrudescence de la lutte des classes, c'est, au contraire, aux heures difficiles que, dans le régime corporatiste, les éléments antagonistes de la production doivent se rapprocher, que patrons et ouvriers, unis dans une solidarité encore plus étroite, doivent collaborer plus activement, dominés par la conscience commune des nécessités et du bien suprême de la nation.»96
C'est ce même régime que, dans Quadragesimo Anno, Pie XI a jugé ainsi: «Pas n'est besoin de beaucoup de réflexion pour découvrir les avantages de l'institution si sommairement que nous l'ayons décrite: collaboration pacifique des classes, éviction de l'action et des organisations socialistes, influence modératrice d'une magistrature spéciale97.»
Viennent ensuite quelques réserves, les organisations d'action
catholique n'ayant sans doute pas assez de facilités pour pénétrer
dans des structures considérées comme une chasse gardée
par le parti fasciste. Il n'empêche qu'il y a là une approbation
explicite du régime corporatiste mis en place par Mussolini... et
que cette partie de l'encyclique est, depuis 1945, passée pieusement
sous silence par les cléricaux98
. D'autant que le saint auteur avait placé son appréciation
sur le corporatisme fasciste sous les auspices du corps mystique du Christ
par le truchement de saint Paul: «Si donc l'on reconstitue, comme
il a été dit, les diverses parties de l'organisme social,
si l'on restitue à l'activité économique son principe
régulateur, alors se vérifiera en quelque manière
du corps social ce que l'apôtre disait du corps mystique du Christ
: Tout le corps coordonné et uni par les liens des membres qui se
prêtent un mutuel secours et dont chacun opère selon sa mesure
d'activité, grandit et se perfectionne dans la charité (Eph.,
IV-16).»99
***
Notre propos n'est pas d'affirmer péremptoirement qu'Edmond Maire est un nouveau Mussolini. Ce serait trop simple et cela se saurait. L'identification serait une erreur de raisonnement, le processus est plus complexe.
D'une part on observe des liens indéniables entre la doctrine sociale de l'Église et celle du fascisme, d'autant moins niables qu'un pape les a lui-même reconnus.
D'autre part on observe des liens aussi indéniables entre les thèses de la C.F.D.T. (en France, mais aussi de ses homologues en d'autres pays) et la doctrine sociale de l'Église.
Tout tourne autour du concept d'autogestion que d'autres nomment Principe de subsidiarité, c'est-à-dire autour de la «coopération amicale» des classes sociales antagonistes (la « prise du pouvoir d'État» de la C.F.D.T. et de Chevènement reviennent exactement à cela). S'il n'y a jamais d'identités franches dans ses liens, les analogies sont nombreuses et troublantes : entre les trois systèmes en cause existent des corrélations fortes.
L'idéologie fasciste fonctionne à pleine efficacité en période de crise économique, mais elle ne peut subsister sans un appareil répressif puissant dont les bavures éclaboussent ceux-là mêmes qu'il est sensé protéger.
Ils rendraient un fameux service à la classe dirigeante — en lui évitant la mise en place d'un appareil trop coercitif — ceux qui réussiraient à propager un consensus social faisant accepter l'austérité sans trop de révolte. Le «projet» autogestionnaire, notamment de la C.F.D.T., constitue une bonne assise pour un tel consensus (assise en outre renforcée par les «angoisses» écologistes : on commence un peu partout à nous vanter les propriétés prétendument révolutionnaires de l'austérité).
Et si cela ne marche pas, les organisations de classe (les syndicats) auront été tellement affaiblies par l'opération qu'il ne leur sera plus possible de résister efficacement à l'installation d'un régime encore plus contraignant.
On pourrait alors s'étonner de voir le Parti communiste se présenter de plus en plus comme le parti de l’autogestion100. Il ne se trompe certainement pas, malgré cette pêche aux chrétiens qu'est la politique de la main tendue, sur les origines cléricales de l'idéologie autogestionnaire, il connaît bien la doctrine sociale de l'Église.101102
Avec la même carte il mise sur plusieurs tableaux : dans l'actuel
consensus conflictuel entre Washington et Moscou (que Pékin trouble
de plus en plus) il pratique une politique de soutien indirect des intérêts
des bourgeoisies «occidentales» dans laquelle l'autogestion
tient toute sa place ; mais si les nécessités de la politique
internationale néo-stalinienne l'y obligent, il saura de toutes
manières — en y ayant placé ses pions — trouver son intérêt
dans la mise en place des structures néocorporatistes (autogestionnaires)
proposées par la C.F.D.T.
***
C'est maintenant qu'il nous faut répondre à la question la plus importante pour nous anarchistes, dans cette affaire : en continuant de désigner un de nos objectifs, la gestion directe, par le mot autogestion, travaillons-nous pour nous ou contre nous ?
Ceux qui n'ont pas conscience qu'ils tirent systématiquement les marrons du feu pour les autres — nos adversaires, quand ce ne sont pas nos ennemis — peuvent continuer à utiliser autogestion. Mais quand nous nous retrouverons dans le même goulag, nous aurons peut-être le droit de leur demander quelques comptes.
M. P.
Par Thyde ROSELL
«La révolution apparaît aujourd'hui complètement
dépouillée de la mystique d'antan. L'expérience plusieurs
fois renouvelée a passé par là. Il ne s'agit plus
seulement de poser les problèmes, d'en parler vaguement. Il faut
les résoudre.»
Pierre Besnard:
Les syndicats ouvriers et la révolution sociale.
En ces temps d'élection présidentielle, tout un chacun se trouve confronté à une résurgence de programmes politiques qui, à l'opposé des campagnes précédentes, ne présentent pas aux regards d'un électorat fatigué l'éden capable de résorber tous les maux du capitalisme. Cette année électorale quasi-habituelle et normative ne porte plus le flambeau de l'unité ouvrière d'un programme commun — soupe des états-majors — auxquels ne croient plus les travailleurs. Les ficelles usagées, effilochées par les tripatouillages politiciens trempent dans l'eau miraculeuse du docteur Jouvence : écologie, femmes, homosexualité, augmentation des bas salaires... et autogestion accommodée à la sauce Maire, Krasucki ou Ceyrac. Le «on ne sait jamais» remplace à ravir «une seule solution: le programme commun».
Rien de neuf sous les auspices politiciens. R.A.S. !... exception faite de l'intégration réclamée à tue-tête par les directions patronales et syndicales d'un mode de production résolvant à court terme la lutte de classes dans l'atelier : l'auto-exploitation. Les horaires mobiles, la décentralisation des pôles de décision, la globalisation du temps de travail sont autant de jalons posés par le capital afin d'annihiler pour un laps de temps relativement long les affrontements de classe entre possédants et exploités. Les luttes ouvrières — même réformistes — déstabilisent la gestion déjà difficile d'une société en crise. Les entreprises ne peuvent plus se permettre un quelconque retard dans une course effrénée aux investissements, à la recherche de marchés, de capitaux. Poussée par des directions pensant ainsi masquer les antagonismes de classes, voulue par une classe ouvrière intégrée à la société de consommation, l'autogestion prend les devants de la scène sociale. Le rapport Girodet, les conseillers d'atelier, l'individualisation des politiques sociales en sont des exemples types.
Il ne s'agit plus aujourd'hui de dénoncer une autogestion dévoyée,
vidée de son contenu par l'arrivisme de professionnels de la politique.
Ni de mettre dos à dos une autogestion — mode de production d'une
planification démocratique — et une collaboration de classes prônée
par les technocrates nouvelle vague. Notre propos est différent.
Représentante d'un système économique autre et égalitaire,
la gestion ouvrière oppose à l'exploitation de classe une
société qui pose en préalable à sa construction
l'abolition du salariat, la destruction du mode de production capitaliste,
de l'accumulation des capitaux et la disparition de la hiérarchie
des fonctions et des salaires.
***
L'AUTOGESTION: POURQUOI ET COMMENT?
« La classe ouvrière va se forger des organismes autonomes
qui vont être, dans le présent, des organismes de lutte et
qui, dans l'avenir, recèleront assez de force révolutionnaire
pour se dresser en face des institutions politiques et administratives
de la bourgeoisie et les détruire ou les absorber, selon que besoin
sera.»
Émile Pouget: « le
Parti du travail. »
A l'époque où Pouget écrit ces lignes, l'unification des bourses du travail et de la C.G.T. n'est pas encore une réalité. Préfiguration de ce que seront les luttes ouvrières du début du siècle et de la place tenue par les anarchistes dans la construction de la confédération, ces propos illustrent nos combats ponctués par la bureaucratisation des structures syndicales, la crise structurelle du capitalisme et la collaboration de classe des partis de gauche.
Quelle que soit l'aura dont le mouvement révolutionnaire, et anarchiste en particulier, collera à l'outil capable de renverser ce régime d’exploitation et d'oppression les mises en garde idéologiques seront les mêmes. Les militants de la C.G.T., de la C.N.T. espagnole ou de la Fédération anarchiste s'interrogent et proposent une articulation identique de la vie sociale et économique.
Mai 68, LIP, le renouveau des luttes spécifiques et leurs velléités électoralistes remettront au goût du jour l'autogestion. Pilier d'une transformation radicale de l'économie, ancrée dans la tradition prolétarienne, la gestion directe, la gestion ouvrière demeure l'arme révolutionnaire par excellence. Peu importe les patronymes dont la pare l'actualité, car ce n'est pas la forme mais bien les principes structurels qui restent intangibles. Les anarchistes et les politiciens ne se disputent pas le terme mais s'affrontent sur le fond, terrain sur lequel se sont opposés en leur temps les socialistes antiautoritaires et autoritaires de la Première Internationale. Cet antagonisme irréversible suivra les aléas et les évolutions du mouvement ouvrier. Les nationalisations, l'auto-exploitation sont les négations du socialisme autogestionnaire. L'autogestion-cadre révolutionnaire dans et sur lequel agissent les structures économiques — ne s'accommode pas d'une soupe avant-gardiste. A la remorque d'une dictature du prolétariat, elle refléterait non plus les intérêts des travailleurs mais bien ceux d'une nouvelle classe dirigeante issue du parti ou du syndicat.
Le refus des anarchistes de voir se désagréger les fondements sur lesquels s'appuiera une société fédéraliste ne les engage pas pour autant dans une lutte de clans ennemis dans l'organisation de masse. Sauvegarder la gestion ouvrière de l'électoralisme des menées étatiques de type bourgeois ou prolétarien revient à couper net entre le réformisme à verbiage révolutionnaire et une réelle radicalisation. Jusqu'à l'heure nous avons toujours pensé — sans atteindre le dogmatisme — que les principes cimentent une pensée et que l'organisation qui en découle suit, elle, les évolutions des individus et des sociétés. L'opposition dans une section syndicale, dans les organismes locaux à une désintégration de l'outil autogestionnaire par sa fusion avec les politiques réformistes ne résulte pas simplement d'un combat de basse-fosse. Les barrières idéologiques, structurelles que nous posons face à ces tentatives de récupération ne sont pas une preuve de sectarisme. Elles demeurent le garant de l'utilisation révolutionnaire de cet outil créé par la classe ouvrière pour renverser le régime et non pour appuyer des disputes d'états-majors.
Dans le cadre de cet article nous n'étudierons pas les conditions favorables à la mise en place d'une société autogérée. Nous examinerons de près les structures qui serviront à sa création. Nous nous interrogerons sur la qualité de garde-fou possédant les capacités de repousser tout assujettissement des appareils sociaux aux politiques des partis, toute tentative d'instauration d'États bourgeois, ouvriers, dégénérés ou non.
Pour mener à bien son opposition au pouvoir et au capital, la classe ouvrière s'est dotée d'un appareil pouvant renverser le régime et dans un même temps jeter les bases d'une transformation complète du mode de production. Il s'agit de l'organisation syndicale. Pouget, qui prévoyait l'utilisation maximale de cet appareil avant même sa structuration définitive, résume le sentiment des anarchistes : l'organisation d'aujourd'hui doit préfigurer ce qu'elle sera demain. Après examen de l'articulation bureaucratique des confédérations par les directions réformistes, de l'assujettissement des syndicats à l'appareil d'État dans les pays dits socialistes, pouvons-nous encore employer le même langage ? L'expression véritablement révolutionnaire du syndicalisme se voit rejeter au bénéfice d'une pratique de masse différente : le conseil ouvrier. Conseil ou syndicat ? Tel semble se présenter le clivage. Si l'outil syndical reflète non plus la volonté des travailleurs de rejeter l'exploitation mais de s'en accommoder, le conseil, quant à lui, assume-t-il correctement son rôle de vigilance révolutionnaire en s'opposant à une classe dirigeante naissante ? Malgré les leçons de l'histoire, ses capacités organisatrices lui permettent-elles de jouer un rôle déterminant au sein d'un vaste mouvement social ?
Du conseil ou du syndicat: d'où sera issu le moteur révolutionnaire déstabilisant le régime en place, organisant la vie sociale naissante ? Ce ne sont pas les formes et formules qui prévalent les unes sur les autres mais bien les structures et les contenants. Conseil ou syndicat, peu importe les vocables. Le chaos révolutionnaire engendre une restructuration de l'économie en dehors de tout schéma étatique et d'exploitation ; cela seul importe ! Pour ce faire, le mouvement révolutionnaire se forge l'outil indispensable à cette destruction. L'histoire sociale, les conditions politiques, les rapports économiques déterminent les formes enveloppant la révolution. Le profil général des organisations de masse embrasse les particularismes, le passé de la classe ouvrière d'un pays donné. Elles ont un trait commun : le fédéralisme horizontal et vertical. Conseil d'usine, section syndicale ou comité de gestion sont semblables. L'organisation traditionnelle de classe engendrera les forces constructives d'une société autogestionnaire. Le fond seul demeure inchangé et intangible. En regard de l'histoire sociale contemporaine nous ne devons pas non plus mettre sur pied des organismes sécrétant des superstructures étatiques et autoritaires d'où une avant-garde remplacera avantageusement l'ancienne classe possédante. L'organisation révolutionnaire opposée au monde bourgeois possède les moyens de parvenir à une société égalitaire, et par-delà d'empêcher toute tentative de bureaucratisation et d'étatisation de la révolution.
Forts des expériences passées, nous maintenons au-dessus
du bourbier politicien les principes fondamentaux; sous le capitalisme
seule la classe ouvrière a intérêt à détruire
l'exploitation. Elle détient les forces radicales de le faire. Par
voie de conséquence seules les organisations de classe dont elle
s'est dotée auront les capacités de l'y aider et de devenir
indispensables à sa totale émancipation. Nous pouvons désormais
employer indifféremment les concepts de conseils, de syndicats ou
de comités de gestion, leur contenu ayant été clairement
défini.
***
L’ORGANISATION DE MASSE
L'assujettissement des centrales syndicales au pouvoir en place (sous les dictatures fascistes ou ouvrières) ne découle pas de leur infrastructure mais de leur utilisation faite par l'État. Il n'est pas vrai de dire que la mise au pas des centrales ouvrières par certains régimes est inhérent au syndicalisme. Le conseil lui aussi est utilisé par l'État-parti. Ce n’est pas de l'autoritarisme contenu dans les structures que provient le verticalisme utilisé par les régimes dictatoriaux, mais bien d'une conséquence de la défaite d'un système étatique. L'expérience montre que la lutte de classes se poursuit sous ces régimes à travers les structures verticales où un syndicalisme traditionnel clandestin, groupement de lutte réunissant sur les bases de classe les travailleurs, la centrale, organise l'opposition au pouvoir et à l'exploitation. Qu'à la suite d'un bouleversement politique et social les structures d'auto-organisation dépassent largement le cadre syndical, peu importe ; la centrale ouvrière — quelle que soit sa direction réformiste ou révolutionnaire — a joué son rôle de préparation, d'éducation. 1936, Mai 1968 prouvent les capacités d'un mouvement en marche de dépasser les directions confédérales ou de partis en instituant des structures de combat. Les directions suivent si elles ne veulent pas être débordées. Mettre en place un conseil d'usine comme le font les travailleurs polonais, un syndicat ouvert aux masses en lutte ne relève pas de la tactique mais représente l'utilisation d'organisations héritées de l'histoire particulière d'un pays donné. Le problème qu'affrontent les militants ne résulte pas d'une bataille grammaticale mais de l'utilisation de l'appareil sans le soumettre aux objectifs politiciens de réformistes. Le soviet, le comité d'usine ou la section syndicale suffisent-ils pour ne pas mettre sur pied une nouvelle société basée sur l'oppression et l'exploitation ? Se servir des structures syndicales, les utiliser malgré leur bureaucratisation, ne freine pas l'élan révolutionnaire si le mouvement qui le porte constitue les cellules de base (comités de grève, contrôle des élus, etc.), moteur et direction de la lutte. La récupération de grands mouvements ne découle pas directement des structures de l'organisation de masse mais des contradictions qu'elle sécrète. Cet élan massif dont le dénominateur commun relève de la revendication immédiate à laquelle le capitalisme n'apporte pas de solutions amène les travailleurs au-delà de leurs intérêts corporatistes. C'est au moment où les populations mordent le trait qui transformera une lutte revendicative en combat radical qu'intervient le choix entre collaboration de classes et révolution. Le manque de maturité, la confiance dans une politique connue tenue par les réformistes sont déterminants à ce tournant de la lutte.
Créer dès que le mouvement s'ébranle des organismes révolutionnaires, choisir le ton d'une grève entraînent les indécis et sont un rempart à la récupération. Le corporatisme représente le danger immédiat d'enferrer une lutte dans le cadre capitaliste. La grève générale et expropriatrice palliera cet état de fait. La solidarité ouvrière, la détermination à entraîner dans la grève tous les travailleurs, cette démarche n'intègre plus leur revendication au système mais casse le réformisme et les entraîne dans le rejet total de l'exploitation. En montant immédiatement des structures réorganisant la production et les échanges, la grève générale porte en elle les possibilités d'instaurer l'autogestion et d'en assumer la direction. Les barrières qui se présentent sont de deux ordres : le tournant d'un mouvement revendicatif en grève autogestionnaire, le monolithisme de l'organisation de masse.
Une fois la victoire révolutionnaire acquise, la remise en route de la machine économique fait intervenir des éléments d'appréciation nouveaux. L'acceptation du monopole de l'organisation de masse comme tremplin de l'économie autogestionnaire accentue notre vigilance. Il y a danger de bureaucratisation. Danger représenté non plus par le «système des permanents» mais à travers le monolithisme de la vie économique. Nous savons bien que les masses en mouvement n'embrassent pas pour autant, dans leur entité, le catéchisme révolutionnaire. Leur diligence ne les porteront pas à contrôler en permanence la bonne marche des structures sociales. Les gens ont autre chose à faire que de passer leur temps de loisirs dans des assemblées. Le contrôle à l'échelle humaine (entreprise, quartier, région) est viable. La machine administrative n'est pas trop lourde, mais à l'échelon national, voire mondial, le problème est autre. Nous ne pensons pas qu'il revienne au parti — fût-il anarchiste — d'assurer cette fonction. Il faut refuser la fusion parti-syndicat comme il faut refuser que la totalité de ce rôle soit assumé par l'organisation économique. Le maintien d'un organisme de contrôle indépendant des partis et des structures économiques entraîne un certain nombre de questions. Est-ce au syndicat ou au soviet d'en assurer le fonctionnement ? Détiennent-ils le droit de contrecarrer des décisions ? Au niveau local et régional ce contrôle est palpable. Une section syndicale dans une entreprise, qui ne la gère pas, des unions locales et régionales qui n'interviennent pas dans la chose publique jouent pleinement ce rôle. A l'échelon national le risque d'alourdissement de la machine administrative est plus important. Les divers degrés de contrôle sur les appareils se complètent, s'interfèrent, mais comportent dans leur concept les dangers d'un pesant structurel. L'incessant aller et retour des décisions entre la cellule de base (la commune ou l'entreprise) avec les organismes régionaux portent en eux ce contrôle. La vie des sections indépendantes dans l'entreprise ou dans la commune l'approfondit. Le fédéralisme permet et conforte ce type de structures complémentaires.
A un niveau supérieur, la conservation de ces structures infléchit la lutte entre pouvoir et contre-pouvoir. La planification acceptée par tous, contrôlée à tous les niveaux, remédie à cet état de fait. En regroupant en son sein toutes les composantes des organismes sociaux, en renvoyant systématiquement ses décisions aux cellules de base, elle ne reflète plus un autoritarisme latent mais entretient le contrat fédéraliste tenu et passé entre tous. Cette planification de la vie économique oppose l'intérêt sociétaire à ceux d'une région ou branche d'industrie. Bien que gérant la société sur les besoins et les capacités des individus, l'antagonisme qu'elle impose peut effectivement aboutir à une dictature. Les égoïsmes locaux, l'acceptation de sacrifices ou leur refus font que les appareils sont l'écho de contradictions flagrantes. Les refuser revient à accepter une hiérarchie des pouvoirs. Laisser le monopole d'une organisation, c'est, de fait, entériner une dictature économique. Notre recherche ne pallie pas ces contradictions, elle compte les faire assumer aux organismes sociaux. Renvoyer systématiquement la balle alourdit inutilement la machine économique et instaure une certaine bureaucratisation. Ne pas le faire occasionne un autoritarisme organisationnel. La planification est nécessaire. Elle est assurée par un commissariat paritaire où sont représentées toutes les composantes des structures économiques et sociales. Il intervient à la suite et sur des propositions d'organismes similaires locaux, et régionaux. C'est en son sein que sont conférés et résolus les antagonismes régionaux et corporatistes. Un contrôle permanent de ses propositions nous entraînerait vers un blocage de la machine économique, risquant d'imposer un système étatique et autoritaire. Symbole du contrat fédéraliste qui ne résout pas forcément les oppositions mais contrebalance et juxtapose des divergences, la planification se doit, si elle ne veut pas ressembler aux plans quinquennaux, se voir soumise à un contrôle ouvrier strict mais souple.
Comment l'assurer sans engendrer des barrières freinant l'effort révolutionnaire ? C'est en ces termes qu'il faut poser le problème, car chacun doit se soumettre dans un cadre particulier à l'intérêt général clairement défini. L'intérêt général n'est pas un cache-sexe démocratique masquant ceux d'une nouvelle classe dirigeante et n'englobe pas tous les aspects de la vie sociale dans leur entité. Le contrat passé entre la cellule de base et la collectivité concerne un secteur déterminé des activités humaines. Leurs frontières sont inaliénables et tracent les limites de l'autorité d'une structure. Notre vigilance est réelle dans l'attention portée à la bonne application des décisions, dans le refus de voir des organismes déborder leur fonction. Mais elle est soutenue par un contrôle général contrebalançant le monolithisme de la planification. A quel niveau intervient-il, conforte-t-il l'obligation de la mise en place de structures permanentes ?
Il va sans dire que nous n'avançons pas de réponses toutes
faites. Le contrôle régional et local n'engendre pas des luttes
de pouvoir et possède une structure souple. Les dimensions nationales
et mondiales créent une rigidité évidente. Représentante
de tous les échelons dont elle est issue la planification, plaque
tournante de l'économie d'une nation, tranche, synthétise
si cela est possible les divergences. La mise en application de ses directives
ne vont pas au-delà des barrières apposées par les
structures régionales et communales. Ces limites, inclues dans le
contrat global, préfigurent un des axes du contrôle ouvrier.
Le contrat fédéraliste modère ce péril d'autoritarisme
ou d'éclatement de l'organisation sociale. Le fédéralisme
apporte indubitablement les limites de l'autorité et détermine
son acceptation ou son refus par les populations engagées dans le
contrat. Tout un chacun détient le droit de refuser une tâche
si celle-ci déborde du contrat librement consenti entre partenaires.
Le contrôle ouvrier et social trouve toute son ampleur dans cette
confrontation permanente. La mise en balance entre intérêts
particuliers, locaux, régionaux se réalise avant même
leur passage à un échelon supérieur. Leur acceptation
ou leur refus se dessinent avant leur prise en charge (quand cela est possible)
aux organismes nationaux. Quelles que soient les structures gestionnaires
ou de contrôle, c'est dans cet esprit que fonctionne une société
sans enfanter une nouvelle classe dirigeante ou l'assujettissement définitif
de rouages à d'autres structures supposées directrices.
***
LES ORGANISATIONS POLITIQUES
«Pour mener à sa finalité la tâche énorme
de détruire le régime capitaliste sous sa forme actuelle
comme sous la forme qu'il peut prendre à la suite de mutations destinées
à le continuer, un groupement, un mouvement, un parti de la révolution
est indispensable.»
Maurice Joyeux: «L'Anarchie et la société moderne.»
L'organisation de masse de par sa composition ne suffit pas. Elle regroupe sur une base de classe et d'intérêts communs divers courants politiques opposés. La vie politique traditionnelle les voit s'affronter et proposer aux travailleurs des types de société différents. Chaque tendance tentera de s'approprier cette masse électorale pourvoyeuse de militants et de sympathisants.
L'intégration des centrales ouvrières au capitalisme par
le biais du réformisme, les buts révolutionnaires avoués
par des syndicats officiels ou clandestins accentuent les utilisations
contradictoires d'un même appareil. Les circonstances politiques
et la lutte de classes déterminent ces utilisations. Le choix de
la bourgeoisie de s'adapter à une démocratie ou au fascisme
en fonction des forces sociales en présence aboutit à une
intégration plus ou moins importante de la classe ouvrière
au capitalisme. La teneur du syndicalisme demeure identique — mis à
part le verticalisme imposé par les régimes dictatoriaux
— concentrant en une force unique les éléments les plus combatifs
de la classe ouvrière qui en font l'outil indispensable à
la révolution. Que dans les démocraties libérales
avancées ce soient les équipes réformistes qui les
dirigent ou plus radicalisées sous les États fascistes, cela
ne résulte pas de l'appareil mais bien du déterminisme des
adhérents. Conséquence du capitalisme d'après-guerre,
cette fusion des intérêts conflictuels du capital et du travail
représente le facteur principal de l'immobilisme syndical. Le parti
et le militant acquièrent une fonction déterminante dans
la centrale ouvrière. Opposé à la collaboration de
classes, à l'entrisme, utilisant la confédération
à des fins électorales, le militant peut enclencher une opposition
et l'orienter. Le combat que mènent entre elles les différentes
tendances politiques se situe à ce niveau. L'unité ouvrière
dont certains ressassent les bienfaits ne provient pas de la bonne tournure
des slogans mais de la mise en commun d'intérêts convergents.
Nous savons bien que la révolution ne sera ni socialiste ni anarchiste
mais en portera les éléments. La situation politique, l'aggravation
de la crise, le débordement des tactiques réformistes déclenchent
une lutte radicale. A partir de cet instant l'unité n'est pas un
vain mot. Elle se réalise à partir d'un accord sur les moyens
pour faire aboutir les revendications. Notre activité prend toute
son ampleur pour maintenir les structures autogestionnaires d'une lutte.
Assurée par les travailleurs, la lutte unitaire prend toute sa profondeur
dans la forme et les finalités recherchées. Le déterminisme,
la volonté de changement véhiculée par l'organisation
de masse transposent l'unité factice des états-majors en
une solidarité ouvrière réelle, facteur principal
d'expansion d'une grève. Prévoyant en l'organisation de masse
l'exemple de structures qui regroupent toutes les forces prolétariennes,
capable de mettre sur pied une économie égalitaire, l'intervention
du militant et de l'organisation spécifique s'en trouve modifiée.
***
LE MILITANT
«Nous voulons un monde nouveau ; nous devons nous efforcer
de devenir des hommes nouveaux, non pas dans le sens sectaire du mot et
en faisant abstraction de la vie populaire contemporaine, mais en devenant,
au milieu de cette vie, des exemples vivants des tendances que nous professons.»
Programme socialiste, mémoire présenté au congrès
jurassien de 1880 par la Fédération ouvrière du district
de Courtalery.
Quoi qu'en pense Jean Maitron dans son «Histoire du mouvement anarchiste», le militant, autodidacte, gérant les structures, porte-parole des travailleurs, est un aristocrate. Tout comme furent dans leur temps les privilégiés de la classe ouvrière : les travailleurs du livre, du rail, les ouvriers qualifiés. Ce n'est pas d'une proclamation du mouvement anarchiste que provient cette réalité, car à preuve du contraire, le militant communiste, syndicaliste, est une des composantes de ce courant qui ne dépend pas du seul ressort des anarchistes. Accepter cet état de choses n'est pas un premier pas vers l'avant-garde, le particularisme du militant se situe ailleurs.
De tout temps le révolutionnaire agit dans la société en fonction des buts qu'il s'est fixés ; son comportement, ses activités reflètent le monde nouveau qu'il désire. Si les travailleurs le poussent sur les devants de la scène, cette situation ne découle pas de l'arrivisme de l'individu. Prendre en charge l'administration d'un syndicat, les fonctions de délégués du personnel, militer dans les organisations spécifiques, tout cela relève du choix de vivre différemment. Ravaler le militantisme à une tâche dépassée — comme le sous-entend la mode — cela signifierait l'acceptation, sous couvert d'une phraséologie révolutionnaire, de l'exploitation et la volonté de s'y adapter d'une façon ou d'une autre. Embarrassé, non de l'idéologie qu'il professe, mais par l'évolution du capitalisme que souvent l'organisation de masse ou spécifique ne suit pas, le militant tâtonne, s'interroge, infléchit les luttes au sein de l'organisation syndicale dépassée par les mutations économiques. Sa volonté de transformation du syndicalisme, ses recherches, ses échecs reflètent les contradictions traversant les luttes ouvrières. Pris entre l'étau de l'homme nouveau qu'il veut devenir et le comportement qu'il véhicule imposé par le capitalisme, il se particularise par ces contradictions. Ce sont elles qui le font reconnaître par ses camarades de travail, lui donnent toute crédibilité nécessaire. En retrouvant en lui l'homme moyen confronté aux mêmes problèmes de vie quotidienne mais conscient de la nécessité de leurs solutions, les travailleurs le porteront aux postes de responsabilité. Ce parcours commun à l'ensemble des militants révolutionnaires, réformistes, staliniens voit des clivages se faire jour par le biais de leur comportement dans le cadre de leurs fonctions. Porte-parole d'une pensée, le militant inclura celle-ci dans sa tâche quotidienne. Il est certain qu'un individu d'obédience marxiste ou anarchiste aura un comportement différent et oppositionnel. L'unité entre les différentes composantes du mouvement révolutionnaire se fait dans et par l'action de masse. Les oppositions idéologiques apparaissent à la lumière du quotidien. Tout dépend du rôle qu'assigne l'individu à l'organisation de masse : courroie de transmission ou moteur de la révolution sociale. Notre volonté de créer un monde nouveau sur des bases anarchistes et antiétatiques dessine le profil de nos interventions. L'éducation par les luttes, la reprise en main par les travailleurs de leurs organisations représentatives sont notre tâche primordiale pour préparer un climat favorable aux actes révolutionnaires. La décentralisation, la mise en œuvre de structures fédéralistes durables prouvent la crédibilité de notre pensée. Modèle mais non catéchumène des tendances qu'il professe, le militant se doit de propager parmi les exploités les principes auxquels il se rattache. Il ne dépend pas de lui de transformer une période de crise aiguë en situation révolutionnaire mais de profiter d'une instabilité des rapports sociaux ou d'un recul des idéologies dominantes. Cela relève de sa maturité et de sa volonté de changement. Nos actes dans l'organisation de masse, dans les structures de lutte à l'atelier visent à la destruction de l'organisation bureaucratique des centrales, à la dénonciation de l'autoritarisme et de la collaboration de classes effectuée par les partis traditionnels. C'est à ce long parcours de prise de conscience, d'éducation, d'utilisation des rênes du fédéralisme qu'est subordonnée la réussite d'une grève générale et expropriatrice. L'activité militante devient essentielle au moment où une lutte revendicative se transforme en lutte révolutionnaire, où les directions des partis et des confédérations syndicales reprennent le dessus pour influer sur la colère contre les tactiques politiciennes. L'histoire du mouvement ouvrier l'a montré, l'évolution des mentalités et des comportements sociaux déplacent les intérêts particuliers. Ce travail d'éducation représente encore un levier révolutionnaire primordial pour justement annihiler la collaboration de classes, dominante de la mentalité générale véhiculée par les porte-parole syndicaux ou des partis.
L'ORGANISATION SPÉCIFIQUE
Les objectifs fixant les activités et le rôle de l'organisation de masse déterminent ceux qui sont tenus par l'organisation spécifique. L'interférence des activités militantes dans l'entreprise, dans le syndicat et le parti trace également les buts dévolus à l'organisation spécifique. L'emploi des vocables de parti, fédération ou organisation spécifique ne découle pas des caractéristiques tenues dans les sigles mais bien de l'idéologie prônée par l'organisation. Le terme de parti après 1917 a été assimilé par le public à celui de bolchevique ou de communiste. Le contenu que lui ont dévolu les révolutionnaires présage de son rôle, avant, pendant et après la révolution. Il est de faire avancer les idées qu'il professe dans la classe ouvrière. Image de la société future, il détermine le comportement de ses militants dans ses structures et en dehors d'elles. Ni avant-gardiste ni suiviste, son juste milieu d'intervention se voit réaliser par l'audience qu'il acquiert. Notre analyse tente d'articuler les fonctions de l'organisation de masse et du parti. Celle-ci lui impose les limites de ses interventions dans la classe ouvrière, et celles qu'il assumera dans la vie sociale future. Nous ne sommes pas fractionnistes, nous ne subordonnons pas l'organisation de masse aux intérêts d'une idéologie extérieure, fût-elle anarchiste. Nous ne permettrons pas, vu l'expérience révolutionnaire passée, que le fonctionnement social de la société libertaire soit assujetti à un parti ! La liberté d'entreprendre, de contracter librement des engagements sous un régime fédéraliste est l'assurance de ne pas décréter une nouvelle société de classes. Il n'y a pas fusion parti-syndicat mais convergence. Le parti anarchiste révolutionnaire demeure vigilant, il forme des militants et des sympathisants. Une société anarchiste n'est pas figée, la période intermédiaire — résultante non pas d'une idéologie mais de l'héritage de vingt siècles d'oppression et d'exploitation ne se gommant pas du jour au lendemain — creuse les antagonismes entre la révolution naissante et le capitalisme. En tant que structure externe à l'organisation de masse, le parti n'a pas à intervenir en tant que tel dans ses activités. Néanmoins il peut voir ses militants occuper les postes de responsabilités du syndicat. Et ce parce qu'ils sont mandatés par les travailleurs pour assurer une tâche précise et préalablement définie. Le contrat passé entre lui et la base touche à sa fin une fois la tâche assurée. Aucun individu ne détient le droit de diriger une entreprise quelconque de par sa personnalité ou ses pensées. Les libertés collectives et individuelles sont inaliénables et ne confèrent pas à un individu une supériorité sur le particulier ou la société. Une fois ces principes acquis et indestructibles, le parti anarchiste voit se dessiner son cadre d'intervention : il pousse la révolution en marche à acquérir une connaissance profonde des liens fédéralistes. A travers ses entreprises didactiques, ses recherches, il est le noyau formateur des «cadres sociaux et syndicaux». Son rôle est d'expliquer et non de diriger. Regroupant les travailleurs à la fois sur des intérêts idéologiques et de classe, il ne peut assumer la direction d'organismes sociaux. La société autogestionnaire lui offre un rôle particulier et délimité par ses propres structures sans tenter de les border (ce qui fomenterait une nouvelle dictature, pilier d'un système autoritaire et d'exploitation). Nous ne pensons pas qu'au lendemain de la révolution sociale un non-retour en arrière soit un fait acquis. Souvent les peuples sont portés par la lutte et les mentalités ne s'en trouvent pas transformées pour autant. L'organisation spécifique n'a pas à disparaître du jour au lendemain. L'instauration d'un monde nouveau représente un travail considérable, dont on ne peut définir à l'avance la durée. C'est pourquoi nous ne prévoyons pas la date exacte de la naissance de l'anarchie et de l'autodestruction du parti. Les circonstances seules nous le diront. L'anarchie n'est pas dogmatisme, trop de révolutions trahies, trop de mouvements avortés par les velléités de prise de pouvoir de parti parcourent l’histoire ouvrière pour que notre vigilance soit amoindrie.
La Fédération anarchiste sera demain ce qu'elle est aujourd'hui. Tout comme l'organisation économique fédéraliste détient à l’heure actuelle les possibilités de devenir l'ordinateur de la vie sociale de demain. L'audience acquise par le parti étant déterminante pour le fonctionnement de la révolution, notre tâche immédiate est de la développer. La révolution passe par le développement du parti lui-même et la radicalisation de la centrale ouvrière.
T. R.
par le Groupe MALATESTA
L'anarchisme est une explication sociologique des sociétés et une proposition dont les bases ont été construites par P.J. Proudhon.
Il constate que la société est aliénée par un État, un gouvernement qui lui sont des éléments extérieurs, et la proposition anarchiste sera donc que la société puisse se développer par elle-même, de par ses propres lois qu'il faudra étudier pour les maîtriser, sans aucune intervention d'une raison supérieure ou transcendantale extérieure, que ce soit Dieu, l'État, un Parti, un Syndicat ou une caste des plus compétentes.
La société est libre ; sa raison, c'est elle.
Mais si la première constatation est la réalité sociologique de la société, la deuxième constatation est pluraliste : la société comprend des identités sociologiques avec leurs forces sociales propres (groupements affinitaires, géographiques, professionnels, etc.) et leurs raisons d'être sans être aucunement en rapport hiérarchique avec la société ou entre elles.
De la première constatation découle une vieille revendication de ceux qui ressentent le plus l'exploitation journalièrement et directement : la gestion directe ou gestion ouvrière.
De la deuxième constatation découle un mode organisationnel reconnaissant le pluralisme de la société (contre la dictature, la démocratie et la fusion communiste) et la réalité de la société (contre le corporatisme, le chacun à vos affaires) : le fédéralisme.
Que les unités collectives se gèrent elles-mêmes au sein de la société, que la population organise et réalise cette société, soit, mais comment ?
Ôtons toute ambiguïté immédiatement : c'est de la société dans laquelle nous vivons que nous parlons, pas celle du XIXe ou du XXIe siècle ; ce sont des gens avec lesquels nous vivons que nous parlons, tels qu'ils sont avec leurs aspirations actuelles (télé, loto, confort, etc.) et non de ceux qui ont vécu il y a cent ans ou de ceux à venir que l'on pare de vertus mythiques qui n'ont jamais existé.
L'importance de notre proposition prend ici sa place, car il faut pouvoir proposer l'autogestion pour tout de suite, et ce en accord avec nos idéaux.
Il ne s'agit pas d'entretenir des illusions réformistes, car
l'autogestion suppose la révolution et la destruction de l'État,
mais il ne s'agit pas non plus de décrire un paradis sans aucun
lien avec le présent.
Il s'agit de décrire nos idéaux, mais aussi les moyens
pratiques et concrets de résoudre dans le cadre d'une révolution
les problèmes de maintenant.
Reclus écrivait: «Le temps est venu de n'employer que des forces conscientes ; les évolutionnistes, arrivant enfin à la parfaite connaissance de ce qu'ils veulent réaliser dans la révolution prochaine, ont autre chose à faire qu'à soulever les mécontents et à les précipiter dans la mêlée, sans but et sans boussole.
«On peut dire que jusqu'à maintenant aucune révolution n'a été absolument raisonnée, et c'est pour cela qu'aucune n'a complètement triomphé.»
Ce n'est pas non plus une société figée avec des règles définies une fois pour toutes que nous proposons mais, au contraire, une société qui pourra évoluer d'elle-même, le plus facilement possible, grâce à l'organisation fédéraliste qui donne à tous les groupes et niveaux de la société autonomie et initiatives.
Le salariat, le problème de la parcellisation et de la division du travail, l'argent, l'échange, la socialisation des entreprises, la possession des moyens de production et de distribution, l'abolition de la propriété privée, etc., sont autant de sujets de polémiques et de propositions intellectuelles mais qui, confinés dans les discours philosophiques, ne nous donnent pas la réponse à la question plus terre à terre mais réaliste : comment cela se passe-t-il ?
Le «radicalisme» intellectuel qui nous dit: «abolition de ceci», «suppression de cela», c'est peut-être, pour certains, beau, entraînant, mais ce n'est pas qu'en supprimant que l'on construit une société, c'est en mettant en place un certain nombre de solutions qui répondent aux «comment cela fonctionnera ?» ; si on supprime tel organisme, par quoi sera-t-il remplacé ?
Peu importe qu'il y ait plusieurs solutions, la société étant pluraliste, les groupements s'organisent de manières différentes, mais ce qui est important c'est de pouvoir démonter que l'on peut tout de suite s'organiser différemment là où l'on se trouve, et que cela présente plus d'avantages que d'inconvénients.
C'est cette propagande, liant les propositions concrètes immédiates avec nos idéaux, qui fera de l'anarchisme une proposition sinon partagée tout au moins acceptée par la population comme quelque chose de sérieux et qui puisse être envisageable lors d'un moment révolutionnaire.
Que faut-il autogérer prioritairement au début de la révolution ?
Que faudra-t-il supprimer et quelles en seront les conséquences ?
Comment se mettront en place les instances de coordination à l'échelle locale, nationale ou internationale ?
Que faire si les autres pays ne font pas la révolution ?
Les réponses semblent aisées pour ceux qui préconisent le tout ou rien radical et théorique, mais combien les problèmes sont ardus lorsqu'il faut les aborder concrètement, sur le tas, lorsque les schémas théoriques ne marchent plus, lorsque l'on est confronté non seulement aux appareils répressifs et aux ennemis de l'anarchisme mais à toute une population qui, devant l'inorganisation, veut revenir à ses anciennes habitudes ; ces habitudes deviendront alors des propositions concrètes et réalistes face au chaos.
Aux questions posées plus haut s'en ajoute une : comment faire pour que la révolution anarchiste devienne le plus vite possible organisatrice ?
Pour répondre à ces questions, il faudra bien sûr recourir à l'héritage de nos anciens, tant théorique que pratique, et plus particulièrement à la révolution espagnole.
La révolution espagnole, survenue après la phrase écrite par Reclus citée plus haut, déclenchée par réaction à l'offensive fasciste, a tout de suite été une révolution pour, une révolution anarchiste, après une longue implantation de nos théories dans la population et avec une solide présence d'organisations anarchistes (qui peut penser que sans la F.A.I. et la C.N.T. il y eût quelque chose ?)
Cette révolution nous apprend beaucoup, de ses succès et de ses erreurs. Ces erreurs, nos camarades espagnols nous les ont expliquées, leurs causes et leurs effets, et ils nous ont donné leurs solutions pour qu'elles ne se renouvellent plus.
Sans décalquer ce qui s'est passé dans un autre pays,
en une autre époque, nous tiendrons compte des points essentiels
de cette leçon historique, qui ne fait d'ailleurs que confirmer
bien des points pressentis par nos théoriciens tels que Proudhon,
Bakounine et autres.
***
Avant de définir plus concrètement un certain nombre de points, nous sommes forcés d'aborder certains problèmes apparemment théoriques, mais sans lesquels la suite pourrait être incomprise ou déformée.
Nous avons vu que l'anarchisme est une proposition de société définie sur autre chose que des négations «radicales», et nos propositions sont faites par rapport à ce qui existe.
Certains pourraient nous accuser, ou de réformisme, ou d'entériner un certain nombre de choses, telle la division du travail par exemple.
L'anarchisme est une proposition humaniste ; il propose une société en fonction de ce qu'il croit être l'homme et ses besoins et non en fonction des «nécessités» historiques et économiques.
L'autogestion, le fédéralisme sont des propositions tenant compte de l'homme, de sa place dans la société, de sa diversité, et l'humanisme, la morale d'entraide sont complémentaires et nécessaires, car nous nous retrouverions, sinon, dans une structure tournant à vide, autoritaire ou mécanique.
L'anarchisme, comme société où l'homme acquiert sa liberté par la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme, doit se mettre en place tout de suite et n'attend pas que tel mode de production unique (comme le veulent les communistes) soit réalisé.
Nous refusons une société où l'homme n'existe plus, que ce soit dans le communisme où seul l'État existe, ou que ce soit dans une fusion communiste ou communautaire où la société est une et indivisible avec un seul mode d'organisation, où l'individu est interchangeable, où les réalités pluralistes tant sociologiques qu'humanitaires sont bafouées.
L'homme a des droits et des devoirs qu'il contracte librement et égalitairement avec d'autres hommes, et de cela découle la conception de Proudhon sur le travail comme élément intégrateur.
On confond facilement parcellisation et division du travail, et pourtant Proudhon faisait la différence il y a près de 150 ans ; il condamnait la première notion et valorisait la seconde.
«La différenciation répond à la personnalité du travailleur qui tend invinciblement à se différencier, à se rendre indépendant, à conquérir sa liberté et son caractère.» («De la création de l'ordre dans l'humanité».)
Proudhon attaque la fragmentation du travail en «parcelles intégrantes» (on dit maintenant travail en miettes ou travail à la chaîne) comme abrutissant l'individu, le dépossédant de son travail et le mettant à la merci des patrons (ou maintenant d'une classe technocratique pouvant seule comprendre la coordination entre les divers travaux), mais il valorise la fragmentation du travail en «espèces constituantes» qui, en spécialisant le travailleur, lui donnent une connaissance technique et intellectuelle de tout le processus du travail, lui confèrent en cela sa force sociale, sa liberté, de par sa nécessité et sa possibilité d'échange à égalité avec d'autres individus, groupes sociaux ou société.
Le mot d'ordre «d'abolition de la division du travail» se trouve donc repoussé, car d’une part cette abolition n'a jamais fait l'objet d'une description concrète d’une société fonctionnant selon ce principe, d'autre part elle rejette l'individu dans la fusion communiste ou communautaire.
Il se lie à ce mot d'ordre deux autres : l'abolition de la division entre le travail intellectuel et manuel, et la rotation des tâches.
Outre que ces propositions ne sont jamais non plus sorties des discours philosophiques, elles relèvent de beaucoup d'ambiguïté.
Si le travail est fragmenté en «parcelles intégrantes» (travail en miettes), la rotation des tâches devient une proposition capitaliste visant à contrer l'absentéisme et l'ennui pour une meilleure productivité, l'abolition de la division intellectuelle-manuelle est incompréhensible.
Si le travail est fragmenté en «espèces constituantes», qui peut alors prétendre, lorsque son travail n'est pas parcellisé, qu'un menuisier, un travailleur du bronze, etc., ne fait pas un travail intellectuel ?
Et si, en plus, ils peuvent suivre une réelle formation permanente, qui prétendra qu'ils n'arriveront pas aux plus hautes connaissances scientifiques, technologiques et artistiques ?
S'il n'y a pas de hiérarchie entre tâches nobles ou non, si tous les travaux sont nécessaires, qu'est-ce qui légitime la rotation des tâches ?
Lorsque l'on sait le temps qu'il faut pour connaître réellement son travail, que devient cette proposition ?
C'est plutôt le problème d'une formation continue, d'un travail utile, des décisions à prendre, du choix de son travail et de pouvoir en changer si on s'est trompé qu'il faut poser ; mais bien des universitaires devraient sortir de leur famille et de la faculté pour pouvoir parler de travail.
Nous remarquons d'ailleurs une fois de plus que les phraseurs (Marx étant le plus grand) n'ont jamais rien proposé de concret, et lorsqu'ils font des propositions ils tournent le dos à leurs «idées» (Marx ne fait que proposer une société capitaliste avancée à laquelle on arrive).
Nous ne pouvons proposer que par rapport à ce que l'on connaît, ce que l'on connaît, c'est une production capitaliste, une division et une parcellisation du travail bourgeoises, des besoins de consommation liés à la société bourgeoise.
La révolution culturelle ne se fait pas en un jour, et il faudra
bien mener de front la production et sa modification ; tant au niveau de
son organisation (décisions, formation permanente), qu'au niveau
des produits (les besoins ne viennent pas de Dieu ou de l'histoire, mais
de l'environnement qu'ils peuvent aussi modifier de par la liaison dialectique
production-besoin).
***
Tous ces points ébauchés, voyons les secteurs à autogérer et les problèmes que cela pose.
1. LES SERVICES
Il existe un secteur de plus en plus important de la société, les services, qui ni ne produit ni ne transforme la matière.
Pourtant ces services ont non seulement une importance croissante pour le bien-être de l'individu, pour un meilleur fonctionnement de la production, mais ils sont aussi un facteur principal d'embrigadement et de contrôle social qui en font une des cibles importantes.
On sait bien qu'un putsch d'État vise toujours la radio-télévision nationale pour assurer son hégémonie.
Notre souci sera, donc, d'une part de frapper un des piliers fondamentaux actuels de l'État, d'autre part de développer ces services pour réaliser l'entraide, les échanges et la création culturelle, etc.
Ces services devront être gratuits et être l'assurance pour tous de vivre (matériellement, culturellement, etc.), ils devront donc faire l'objet de l'établissement d'un impôt (caisse de solidarité).
Voici une liste des principaux secteurs à autogérer dans les délais les plus rapides:
— Les banques (création de banques de crédit gratuit).
— Les médias (télévision, radios, journaux pour
les échanges, les informations, la révolution culturelle
et tenant compte du pluralisme de la société).
— Les moyens de communication.
— Les statistiques (I.N.S.E.E., etc.).
— La recherche scientifique et technologique (au service de tous).
— L'enseignement (formation permanente, continue, pour donner au début
une place à tous dans la société).
— Les loisirs, les sports.
— La santé, la Sécurité sociale (mais que deviennent
les hôpitaux psychiatriques ? Que fait-on des «maladies mentales»
?).
— Les impôts (à transformer en caisse de solidarité).
— La distribution de l'énergie (E.D.F.- G.D.F. et autres).
— Les transports (S.N.C.F. et autres ; créations de réseaux
non étoilés sur Paris mais tenant compte du pluralisme de
la société).
2. LA PRODUCTION INDUSTRIELLE.
Il est évident qu'il faut la possession collective des moyens de production, mais, d’une part, il pourra exister plusieurs manières de s’organiser (collectif, coopérative, etc.), d'autre part, il faut admettre la production individuelle, artisanale, car l'important est qu'il n'y ait pas d’exploitation de l'homme par l'homme ; c'est par la comparaison entre les divers modes d'organisation que l'on pourra choisir.
Il faut gérer directement et rapidement:
— l'armement ;
— la métallurgie ;
— la sidérurgie ;
— la construction automobile ;
— la production d'énergie (E.D.F.-G.D.F., centrales nucléaires,
etc.) ;
— la pétrochimie ;
— l'électronique, l'informatique ;
— l'électricité, l'électroménager ;
— la construction, le bâtiment ;
— l'alimentation ;
— l'industrie du bois ;
— la recherche technologique.
3. LA PRODUCTION AGRICOLE
Il faudra tenir compte des exploitations familiales qui persisteront longtemps et promouvoir de réelles coopératives ou de distribution ou de prêts de machines agricoles, notamment pour diminuer le gaspillage du travail individuel.
Là aussi c'est la comparaison entre plusieurs types d'organisations qui fera la preuve, et rien ne prouve que dans certains lieux géographiques une production individuelle avec une grande solidarité entre les producteurs ne soit pas le plus efficace.
Sinon il faudra autogérer les grandes propriétés, l'élevage, les cultures, les forêts, les activités de production maritime, la recherche agronomique.
4. LA DISTRIBUTION.
Autogérer les coopératives devenues entreprises capitalistes et coordonner les autres.
Autogérer le commerce.
C'est certainement là qu'il faudra faire preuve d'imagination pour une bonne organisation de la distribution.
L'ancienne solution du supermarché d'approvisionnement a démontré sous l'actuel régime ses carences.
Il faudra prévoir beaucoup de centres d'approvisionnement et une bonne planification des besoins ponctuels.
5. SECTEURS A SUPPRIMER
Tout ce qui est supprimé pose le problème de ce qu'il faut mettre à la place :
— L'armée (comment former une force armée qui ne puisse
s'échapper de la société ?).
— La police (que sera-t-il organisé tant pour assurer le respect
des règles que pour résoudre tous les problèmes de
sécurité ?).
— Les services gouvernementaux inutiles.
— Les assurances (encore faudra-t-il que l'entraide existe pour les
catastrophes notamment ?).
— Les intermédiaires de distribution.
— Suppression de tous les fichiers.
— La magistrature (comment seront respectées les règles
définies ?).
Il est évident qu'il y a des liaisons étroites entre production et distribution (notamment l'E.D.F.-G.D.F., service productif et service distributif), entre les différents secteurs de recherche, etc.
Il faut se poser aussi la question de la réinsertion sociale des travailleurs et individus des secteurs supprimés, de la place que l'on donne aux travailleurs immigrés présents et à venir.
Il faudra aussi se poser la question de ce qui est du ressort de la société (socialisation) et de qui est du ressort de la commune (municipalisation du logement, des transports, de l'énergie, des loisirs).
LA COORDINATION
Il est évident que lors de la révolution, les individus vont organiser ce qu'ils connaissent, leurs secteurs.
Tout le problème est celui de la coordination des activités car le chaos, la désorganisation de la société ont toujours donné, une fois l'enthousiasme éteint, le pouvoir soit aux anciennes structures étatiques, soit à de nouvelles structures, au parti comme en U.R.S.S. par exemple.
C'est là que la révolution espagnole a le plus à nous apprendre, car si la C.N.T. s'est bien organisée, les activités de la société n'étaient pas coordonnées et c'est l'État, d'abord sous forme provinciale puis ensuite nationale, qui a repris en compte cette coordination afin de rétablir son pouvoir.
Il faut que le plus tôt possible soient mises en place les coordinations locales, départementales, régionales, nationales et internationales, et que le fédéralisme fonctionne pour prouver l'inutilité de l'État et d'un quelconque pouvoir voulant se mettre en place.
Coordonner à chaque niveau du fédéralisme les domaines administratifs, sociaux, productifs, distributifs et armés ; mettre en place une planification fédéraliste de la production et de la consommation sont les tâches les plus importantes à accomplir sous peine de réduire la révolution à des corporatismes et de voir l'installation inévitable d'un pouvoir.
Si l'on veut donc éviter d'enfoncer la révolution dans les particularismes, il faudra décréter une Constitution anarchiste de la société qui pourra servir de guide de la révolution, donnant tout de suite les tâches à accomplir sur un plan national, à côté des contrats locaux qui seront souscrits.
Pour que cette Constitution ait des chances d'être entendue, il faut bien sûr qu'elle paraisse une nécessité et soit connue avant la révolution.
Pour cela, Bakounine nous a appris qu'à côté de l'organisation spécifiquement anarchiste, il nous faut une organisation de masse et de classe à finalité anarchiste, qui soit organisée verticalement de l'atelier à l'industrie, et horizontalement par commune, région, etc.
Cette organisation, appelée plus tard syndicale, basée sur la construction économique de la société et préfigurant la société future, permet d'agir quotidiennement sur tous les problèmes de la société, partout, de manière organisée, d'être un exemple, de pénétrer la société en imposant l'anarchisme et plus tard de participer à la coordination de la société de manière fédéraliste, qu'elle sait bien pratiquer.
Bakounine et plus tard Malatesta nous ont bien appris la nécessité des deux organisations (spécifique et syndicale), sous peine de dégénérescence ou d'inefficacité.
C'est la présence de ces deux organisations qui font que l'anarchisme peut exister et être compris ou accepté par la société ; ce sera la présence la plus importante de ces deux organisations qui permettra à la Constitution d'avoir toute sa valeur.
Le dernier problème est de savoir ce qui peut se passer si la révolution ne s'agrandit pas à plusieurs pays.
Le mot d'ordre classique: «La révolution sera mondiale ou ne sera pas» contient un certain nombre d'ambiguïtés.
Le pluriel serait déjà mieux car nous ne voulons pas l'uniformisation du globe terrestre.
On ne peut pas non plus attendre que tout le monde soit prêt dans tous les pays pour décréter la révolution.
Enfin, on ne peut pas non plus dire : «Rentrez chez vous, les autres ne nous ont pas suivis, laissons l'État se remettre en place.»
Une fois la révolution lancée, il faut aller jusqu'au bout.
Effectivement, si la révolution ne dépasse pas le cadre
national, elle sera tôt ou tard digérée ou abattue
par les autres pays ou le marché mondial, mais quelle solution existe-t-il
à part de tenir le plus longtemps possible, avec le moins de compromis
possible, afin que grâce à l'interpénétration
des différentes économies, la révolution devienne
contagieuse ?
***
Ce texte pose beaucoup de questions laissées sans réponses, mais c'est pour faire réfléchir au fait que la révolution anarchiste n'est pas une mince affaire, que son organisation commence maintenant et qu'il y a urgence à clarifier un certain nombre de points.
Les réponses existent dans le mouvement anarchiste, mais à force de participer à la mode de l'invective, des mots d'ordre «ultra-archi-radicaux», on n'en perçoit plus la valeur et l'originalité.
L'actualité de l'année 1980 en France aura été deux échecs ponctuels du pouvoir : sur le problème de la santé avec les mutualistes ; sur le problème du veau avec les consommateurs.
Comment peut-on s'occuper des conflits de tendances entre telle ou telle organisation, souvent sur des problèmes existants, bien sûr, dans un pays étranger (cela permet de donner des leçons et d'oublier où l'on se trouve), plutôt que de voir qu'avec ces deux problèmes, on aborde tous les points qui nous intéressent : se battre avec la population, s'organiser, dénoncer la société capitaliste, proposer de résoudre ces problèmes en société anarchiste.
Il n'est pas question de dire: «en société anarchiste il n'y aura pas besoin d'hormones» mais de donner l'organisation nécessaire de la production agricole et de sa distribution pour qu'il n'y ait pas besoin d'hormones.
Si ce texte peut faire saisir l'amplitude des problèmes à résoudre, nul doute que le lecteur cherchera alors les solutions chez nos anciens, dans ses expériences et qu'il sentira la nécessité de s'organiser, car l'organisation d'aujourd'hui prépare celle de demain.
Groupe Malatesta.
par Roland BOSDEVEIX
Autogérer semble être une notion évidente, allant de soi pour les anarchistes. Il suffirait, en premier lieu, de faire sauter un premier verrou : celui de la propriété privée pour la rendre possible. Puis, les inégalités économiques, l'État, le Capital, enfin toutes les structures génératrices d'injustices. Mais trop souvent on pense qu'il suffit d'affirmer tel principe pour le considérer déjà comme définitivement réglé et d'une application facile, parce que évidente. Évitons donc de prendre nos idées et nos désirs pour des réalités, lesquelles, d'ailleurs, le sont aujourd'hui si peu. Sinon, nous ne pourrions que nous étonner que l'humanité n'ait pas déjà fait ce cheminement.
Contrairement à ceux qui croient que notre utopie repose sur des mythes, des rêves de doux dingues, nous pensons qu'une société autogestionnaire reste pour le moins souhaitable, sinon nécessaire, même si des difficultés surgiront durant sa réalisation. Malgré les apparences ces difficultés resteront plus humaines que structurelles. Plus qu'un changement matériel, il s'agit en réalité d'une redéfinition de la place de l'individu dans la vie sociale, une reformulation des habitudes sociétaires, des références de pensée et de vie dans un cadre social radicalement modifié.
La philosophie anarchiste axe l'essentiel de ses postulats sur cette place et le rôle joué par l'homme dans la société. Contrairement à toutes les autres formes de pensée, d'essence autoritaire, l'anarchisme affirme que l'homme reste maître de son destin, bien qu'il ne sous-estime pas les liens de sujétion et de conditionnement collectif. L'homme est sans doute le seul animal capricieux dont on ne peut guère maîtriser tous les comportements, même si sa démarche moutonnière semble souvent contredire notre argumentation. Mais, encore une fois, la contradiction n'est qu'apparente...
Les exemples de réticences au changement sont nombreux dans l'environnement présent. Indépendamment des problèmes ponctuels et spécifiques que pose cette société, dont l'homme n'est visiblement qu'une pièce rapportée, une bête à produire, il reste que celui-ci, une fois installé (et ce qualificatif ici n'a rien de péjoratif), répugne à modifier son comportement social. Il se complaît volontiers dans des attitudes et des réflexes qui sont pour lui autant de certitudes et de confort intellectuel.
A l'opposé de cette maxime provocante de Stirner: «Je n'ai basé ma cause sur rien»103 , l'homme répudie le vide, cherche à s'en protéger et n'accepte de prendre des risques que lorsqu'il se sent contraint et acculé par les événements.
Cela étant, et même si nos propos peuvent apparaître quelque peu défaitistes et démobilisateurs, il nous semble difficile de nier ce qui généralement est, et également il nous faut bien admettre que le projet autogestionnaire libertaire s'identifie dans leur esprit à une aventure dont il n'est pas évident de prime abord qu'il souhaite faire le saut nécessaire pour hâter sa réalisation. Mais ce qui reste un handicap pour nous, révolutionnaires, l'est tout autant pour le système, les systèmes en place. C'est certainement ce même type de réflexe qui freine notamment la mobilité professionnelle et... géographique tant souhaitée par le patronat. Mais c'est aussi l'opposition à ce réflexe qui a balayé toutes les sociétés rongées par le conservatisme. La difficulté ne nous est donc pas spécifique, et tout le problème reste de rendre crédible notre projet afin d'offrir une alternative nouvelle de vie sociale aux hommes.
En définitive les hommes, dans leur majorité, jugeront
sur pièce. A l'occasion de mouvements populaires importants, même
partiels, tout dépendra de l'effort porté par le mouvement
révolutionnaire pour rendre réel, donc crédible, ce
projet. L'adhésion à celui-ci, acte révolutionnaire
s'il en est, reste primordiale et doit, à un certain moment, s'autoalimenter
à travers une pratique, et à travers un schéma structurel
cohérent, adapté aux réalités du moment.
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LE CADRE
La théorie économique capitaliste renverse l'ordre naturel des fonctions. Tout son discours, classique ou moderne, nous apprend qu'il faut d'abord produire pour consommer. La thèse marxiste d'ailleurs, quoi qu'on en pense, n'agit pas autrement. En effet, tous les régimes communistes privilégient la production et en particulier celle des industries lourdes au détriment de celles dites de consommation. Du moins telle a été jusqu'ici leur principale orientation. Cette démarche, quand on y réfléchit, semble être celle du bon sens. Ce bon sens que nous conta si bien J. de La Fontaine dans sa fable du riche paysan.
Pourtant c'est elle qui explique les nombreuses aberrations économiques que nous subissons : vente forcée de produits, création de besoins, gadgétisation, etc. C'est aussi cette démarche qui permet le maintien d'un certain nombre d'aberrations sociales telles que la durée du travail, le problème des retraites, les finalités de l'enseignement, etc., autant de gros «dossiers» qui posent un certain nombre de problèmes financiers mais aussi humains tout simplement.
Si l'homme n'est point fait pour travailler, il l'est davantage pour consommer. C'est donc en fonction de ce besoin, fort légitime et naturel, que le processus productif devrait s'enclencher. La démarche part d'un raisonnement inverse — celui d'une autre définition du bon sens — et de ce fait, sous-tend une inévitable remise en cause du processus de production, remise en cause qui implique une suppression des structures inutiles et parasitaires et également une économie des moyens humains nécessaires au fonctionnement de l'appareil productif. Pourquoi produire autant d'objets coûteux et inaccessibles au plus grand nombre, d'objets fragiles ou/et peu utiles sinon pour créer une expansion fictive, un gâchis et du profit à l'avantage d'une minorité spoliatrice ?
S'il n'est pas dans nos propos de rejeter tout l'acquis, le savoir-faire technologique que «nous» offre le système capitaliste actuel, il faut également réexaminer avec lucidité et honnêteté les secteurs, les structures de production et d'échange qui ne correspondent pas à des besoins réels. Si Sébastien Faure a pu «s'amuser» à isoler les métiers haïssables des utiles, nous n'avons pas la prétention ici d'en faire autant. Faisons confiance aux travailleurs et aux populations concernées pour faire ce choix quand les circonstances se présenteront. L'autogestion c'est aussi et surtout cela.
Quels seront les biens dont il nous faudra arrêter ou poursuivre la fabrication? Là encore les choix, définis par les consommateurs et les producteurs, seront à déterminer le moment venu par ceux-là mêmes. Les anarchistes, en ce domaine, n'ont pas et ne veulent pas s'ériger en censeurs et refuser ou faire perdurer telle ou telle fabrication s'il n'existe pas à son égard d'appui populaire important. Par ailleurs et corollairement, il faut admettre que ces choix impliqueront une formation et une information appropriées afin de permettre une prise de décision aussi objective que possible. Là encore, le projet autogestionnaire devra favoriser un enseignement développant l'esprit critique et un mode rationaliste de pensée. Nous considérons que l'enseignement reçu jusqu'alors reste aux antipodes de ce besoin. Celui-ci correspond effectivement aux finalités recherchées par le système capitaliste et se traduit notamment par la réduction de l'esprit critique à un cloisonnement et une spécialisation des connaissances.
Cela étant dit, on peut bien s'interroger sur l'utilité de certaines industries comme la haute couture, la parfumerie, l'horlogerie, la maroquinerie de luxe par exemple et se demander si elles sont vraiment indispensables. Se demander si cette concurrence absurde de marchandises identiques, telles les lessives par exemple, reste nécessaire. Des économies importantes peuvent être aussi dégagées sans que soient remise en cause la satisfaction des besoins actuels de nos populations.
Remédier aux anomalies économiques que nous connaissons, aux structures et fabrications inutiles n'empêcheront pas pour autant l'existence d'un certain gâchis. Il serait vain de croire qu'une société autogérée ne puisse pas en générer. L'exercice de la liberté implique forcément ce risque. Imaginer l'autogestion comme un système parfait reste une vue de l'esprit. Le problème qui demeure sera celui du contrôle de ce gâchis dans des limites tolérables.
Admettre ces maux comme partie intégrante d'un système économique peut sembler une aberration ou tout simplement un manque de responsabilité politique. En vérité, chercher à l'ignorer c'est faire montre d'hypocrisie et de démagogie politique. Toute vie collective sécrète inévitablement, tant au niveau de la production que de la consommation, des surcoûts, des sur-accumulations, des déperditions et des déchets. En ce domaine les systèmes étatique et capitaliste, bureaucratisés à l'excès et avides de spéculation, y excellent, le prévoyant et l'intégrant dans leurs calculs économiques.
Il nous faut donc considérer qu'un système autogéré
comportera aussi cette part de gâchis inhérente à toute
vie collective. Mais la rationalité et le dégraissage des
structures du système réduiront dans des proportions probablement
considérables cette anomalie, affirmant la viabilité du projet
autogestionnaire. La suppression des inégalités sociales,
l'amélioration de la qualité et de la longévité
des produits, la suppression de stocks et d'une surproduction artificiels,
agiront dans un sens positif contre le gâchis inhérent aux
mécanismes de marché du système capitaliste.
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LE MODÈLE
Le cadre et ses limites étant posés, essayons d'imaginer un modèle. Modèle aussi proche que possible de ce que nous souhaitons instaurer. Pierre Besnard a élaboré, il y a maintenant près d'une cinquantaine d'années, un projet d'organisation sociale extrêmement cohérent, largement inspiré des structures fédératives du syndicalisme français. Une structure verticale, catégorielle de fédérations de métiers regroupant ses adhérents sur la base locale, régionale et nationale. Une structure horizontale interprofessionnelle regroupant en son sein toutes les corporations à l'échelon local, régional et national.
La communication, les relations économiques se trouveront ainsi diffusées à travers deux structures différentes et complémentaires permettant de disposer d'une meilleure connaissance et répartition des besoins à tous les niveaux géographiques du pays. L'autogestion ainsi comprise laisse à chaque mini-centre de décisions (entreprise, cellule familiale...) la liberté d'initiative et de gestion, à charge pour elle, à travers les structures fédératives qui la relient à l'ensemble, d'exprimer et de faire remonter ses propres besoins. A chaque niveau, l'assemblée des travailleurs ou des adhérents (s'il s'agit d'associations) élira l'équipe chargée d'assurer la gestion et la coordination de l'entreprise, déléguera un ou plusieurs de ses membres auprès des instances compétentes afin de la représenter. Un mouvement base-sommet-base s'établira, renversant l'ordre pyramidal du pouvoir que nous connaissons dans nos sociétés autoritaires.
Tous les besoins recensés grâce à ces structures favoriseront une meilleure perception de ceux-ci et permettront d'appréhender et de déterminer les besoins globaux à créer, à améliorer ou à supprimer. Ce système de relations implique une coordination et une planification souple de l'activité générale. Si nous ne concevons pas autrement l'autogestion que par la suppression de toutes les inégalités économiques et que par la collectivisation des moyens de production104 , nous ne concevons la planification que comme un vaste bureau de méthodes, une structure souple de concertation, d'orientation et d'incitation des activités du pays. Outre ce rôle, il devra aussi fixer les normes ou quotas de production afin d'assurer les grands équilibres.
Dans le projet autogestionnaire que nous préconisons, la planification sera donc l'instrument d'appui nécessaire à la coordination des activités. En fait elle est ce que le génie est à l'infanterie, c'est-à-dire un moyen pour favoriser la connaissance et la régulation des besoins et des ressources disponibles. Mais comme pour le mot autogestion, la planification reste un de ces mots tabous chargé du sens que chacun veut bien lui donner et auquel le socialisme autoritaire et le cléricalisme de gauche ont donné une signification consonante très particulière, génératrice d'équivoques.
Pour nous, ce n'est pas le plus grave. Le danger de la planification, mais il existe aussi pour les autres structures et ce à tous les niveaux, réside bien entendu dans la résurgence toujours possible d'un pouvoir contrôlé par les hommes de l'appareil. Le risque semble inhérent à la responsabilité, au mandat confié à ceux-ci. La seule parade réside dans le contrôle vigilant de leur action par leurs mandants, leur révocabilité toujours possible et, surtout, pour faciliter la transparence des structures et leur contrôle, une formation et une information conséquentes des mandants sur les problèmes pour lesquels ils seront amenés à déléguer leurs responsabilités.
Il nous paraît bon d'insister sur ce point car, pour que l'autogestion soit possible et pour que les travailleurs, les consommateurs prennent eux-mêmes leurs affaires en main, il faudra les former à la réflexion, à la discussion et à la décision collective. Les habituer à raisonner et comprendre leur environnement si l'on souhaite qu'ils assument leurs responsabilités, toutes leurs responsabilités.
Les finalités de l'activité économique du pays doivent être comprises et admises. Mais de toute évidence, le rôle de chacun dans ce processus doit être précisé si l'on veut rendre l'individu solidaire et partie prenante d'une société libre dans laquelle il contribue à l'édification. Un important effort devra être développé en ce domaine. L'enseignement actuel atténue, voire nie et déresponsabilise l'individu. Il est à l'image d'une société particulièrement compartimentée, hiérarchisée et élitaire. Ce souci de mieux former est fondamental et indispensable au bon fonctionnement d'une société autogérée. Nous le répéterons jamais assez.
Néanmoins, nous restons conscients que le plein effet éducatif exigera un effort soutenu sur au moins une génération et, que dans les premiers temps de l'expérience révolutionnaire, il faudra sensibiliser l'opinion de façon importante pour compenser les carences qui subsisteront et qui font partie du legs du vieux monde. Cela nous obligera aussi à accroître notre vigilance à l'égard des spécialistes de tout poil disposant d'un poste important dans les rouages autogérés.
Le monde nouveau, défini par Besnard, reste dans ses grandes lignes un modèle sur lequel nous pouvons nous fonder pour construire la société libertaire. Son efficacité se trouvera certainement renforcée si l'on sait utiliser les techniques nouvelles de gestion afin de faciliter largement les activités économiques. Nous pensons évidemment à l'informatique, à la télématique, systèmes de traitement et de transmission de données extrêmement pratiques et rapides.
Des inquiétudes, fort légitimes d'ailleurs, sont nées ces derniers temps face aux dangers et atteintes aux libertés pouvant subvenir de la connexion des fichiers informatiques par des hommes ou des institutions malveillantes. Le problème existe et dans cette société d'oppression et d'exploitation de l'homme par l'homme l'on sait où cela pourrait nous conduire rapidement. Mais, malgré les réserves et griefs qui ont été formulés, la création d'une commission de contrôle, n'est-il pas déjà trop tard ? La police, les administrations fiscale, militaire, sociale, etc., ne sont-elles pas déjà en possession des principaux renseignements concernant les individus ? Le secret bancaire n'existe pas... l'administration postale ne peut garantir le secret de la correspondance et encore moins celui de l'acheminement... Reste, à long terme, l'interconnection de tous ces fichiers qui ne serait qu'un degré supplémentaire dans notre mise sous surveillance. Toutefois, faudrait-il pour autant refuser demain ce qui n'est nuisible aujourd'hui que dans les mains d'apprentis-sorciers ?
L'ordinateur est à même de gérer le flux physique de marchandises et, dans le même temps, le flux financier, deux mouvements nécessaires au fonctionnement de l'économie. Mais, se demandera-t-on, pourquoi encore manier de l'argent en société libertaire ? Ne risquerait-on pas de revenir aux errements et à la reconstitution d'une classe capitaliste ?
Le système économique est mu par ces deux flux essentiels. Ceux-ci ont leur importance respective dans la mesure où chacun d'eux photographie, à un moment donné, l'état de la situation économique et où les pouvoirs publics modulent leur action en fonction d'une politique d'intervention appropriée. Ces mesures sont connues. Pour relancer: 1) la production : on prendra des mesures en faveur de l'investissement, l'emploi, les infrastructures, l'épargne...; 2) la consommation : on jouera sur le taux de crédit, le pouvoir d'achat, l'aide familiale, les dégrèvements fiscaux, etc. La difficulté réside dans le dosage des mesures car on assiste, à terme, à des réactions de cause à effet et, bien que sélectives, ces mesures se propagent dans tous les rouages de l'économie en ondulations perturbatrices. L'impossibilité pour le système capitaliste de remédier aux maux que nous subissons malgré de telles interventions tient au fait qu'il se compose d'une mosaïque d'intérêts contradictoires, d'inégalités flagrantes, d'un enchevêtrement absurde de réglementations diverses, résultat historique de concessions politiques. Autant de pesanteurs qui rendent impossible tout dosage correct.
Forts de l'expérience, devons-nous encore nous embarrasser de ce flux financier, perturbateur et source de conflits entre les hommes ? C'est tout le problème.
LA MONNAIE
Le XVIIIe siècle a imposé, non sans difficultés, le système métrique. Aujourd'hui plus personne ne souhaiterait revenir à la situation antérieure, c'est-à-dire à des mesures régionales si diverses et si peu normalisées qu'elles paralyseraient tous les échanges nécessaires à notre vie. Ce système s'est lentement mais sûrement imposé et, parmi ses applications, la création d'une monnaie nationale permit de disposer d'un outil efficace pour mesurer et échanger chaque bien créé. Revenir au troc serait un archaïsme bien futile et, en tous les cas, peu raisonnable. Certes l'exemple du troc entre les grandes puissances et les pays pétroliers semble infirmer nos propos. En fait, ce troc a priori si simple dans sa finalité, reste le résultat d'un montage financier complexe (et... de rapports politico-diplomatiques particuliers) qui, bien sûr, n'exclut pas l'utilisation d'une ou de plusieurs monnaies-devises.
La fonction essentielle d'une monnaie c'est avant tout d'être une valeur étalon facilitant les termes de l'échange. En n'attribuant à celle-ci que cette fonction, c'est-à-dire ni plus ni moins que celle que nous donnons aux autres types de mesures du système métrique, nous réduisons considérablement les risques qu'elle comporte. Mais réduire ne veut pas dire supprimer. Nous en sommes conscients et pour supprimer tous risques d'accumulation, de thésaurisation, donc d'une résurgence capitaliste, il apparaît nécessaire de la rendre fictive et absolument théorique.
Fictive ? Théorique ? N'est-ce pas aussi difficile que de trouver la pierre philosophale ? Aucunement. Précédemment n'avons-nous pas parlé de l'informatique au service des hommes ? Les cartes de crédit actuellement en service peuvent, dans une certaine mesure, être la préfiguration d'une société sans argent. Le compte restera théorique en ce sens que, géré électroniquement, la matérialisation de l'argent sera abolie. La monnaie n'est plus qu'un système de calcul dégagé de tout support matériel, permettant l'étalonnage et la comptabilisation des richesses produites et distribuées. L'asservissement informatique peut donc résoudre et simplifier le problème monétaire et réduire considérablement sinon totalement les inconvénients attachés à sa matérialisation. Les difficultés de contrôle de la masse monétaire, des tensions inflationnistes, seront supprimées sinon maîtrisées grâce à la nécessaire centralisation informatique des données monétaires.
Des camarades libertaires espagnols émirent la thèse d'une double création monétaire : un circuit pour les échanges industriels et commerciaux, un second pour les échanges entre particuliers. L'idée, fort intéressante, nous paraît un tant soit peu compliquée. Ne vaut-il pas mieux rechercher la simplicité par l'unité du système de calcul ? Comment résoudre les interrelations, pas toujours évidentes d'ailleurs, entre les deux circuits ? Ne risque-t-on pas de voir s'opérer des glissements quelque peu spéculatifs entre l'un et l'autre circuit ? Assurer un vrai et efficace cloisonnement entre ceux-ci nous semblent bien difficile et d'une technicité peu pratique. L'avantage de la monnaie électronique nous paraît cent fois supérieur et réduit de façon considérable les risques de malveillance possibles.
Une seconde et plus ancienne conception, partiellement mise en pratique dans l'Espagne de 1936, se définit par la notion de prise au tas. Cette conception, très en vogue dans les milieux libertaires du début du XXe siècle, impliquait une prise directe sans intermédiaire monétaire. Formule qui, de prime abord, semble séduisante pour les biens de première nécessité, dits de consommation courante, comme le lait, le pain, le vin, etc., pour lesquels il n'existe pas de pénurie. Seulement l'affaire se complique avec les biens — les plus nombreux — dont la production, pour diverses raisons et qui ne tiennent pas nécessairement à la technique ou aux hommes mais au volume des matières premières (lié à leur rareté, à une politique d'environnement, à l'équilibre du commerce extérieur...), est limitée et qu'il serait impossible de distribuer à tous comme l'équité sociale l'exigerait.
Pour remédier à cela, les camarades espagnols mirent au point un système de carte de rationnement où, sur présentation de celle-ci dans des magasins appropriés, leur était fourni la part qui leur revenait et dont le renouvellement ne pouvait s'effectuer qu'après une période déterminée selon la nature du bien. Ce système, il faut le dire, eut une certaine vogue dans nos milieux et paraissait assez simple d'application. La vérité exige de dire qu'il ne vécut qu'un temps, que très partiellement en Espagne et que durant une période de guerre. Rien, a priori, ne nous permet de démontrer qu'en temps ordinaire et généralisé à une nation le système aurait fonctionné correctement. Certes, il aurait supprimé l'argent et ses conséquences désastreuses, mais aurait-il supprimé pour autant la fraude ? Comment et aurait-il permis de tenir une comptabilité nationale valable ?
A cette dernière question nous répondrons non. Bien sûr nous ne parlons pas de comptabilité nationale pour le plaisir de comptabiliser les richesses produites. Mais cette comptabilité reste éminemment nécessaire pour que, la distribution publique individuelle ou collective des biens créés faite, nous puissions dégager la part d'accumulation collective nécessaire au remplacement de l'outil industriel vieillissant et à la construction, l'entretien des infrastructures et des œuvres sociales. Comment déterminer cette part sans comptabilité précise ? De même, comment drainer cet impôt, de manière égalitaire, auprès de tous et en particulier auprès de tous ceux qui produiraient les biens pris au tas ? En bonne logique, tout esprit favorisé par le bon sens admettra que ce système appartient au folklore, à une économie de guerre ou/et de rareté, mais en aucun cas à une économie produisant une grande variété de biens et de services.
En conclusion et pour imager quelque peu notre conception d'une quasi-monnaie électronique, nous restons persuadés que le système autogestionnaire devra instaurer une informatisation totale du réseau bancaire. Celui-ci regroupera toutes les sociétés bancaires en une seule,105 opérera la fermeture de guichets rendus inutiles au profit soit du regroupement de services, soit d’une ouverture de nouveaux guichets dans des localités jusqu'alors pas ou mal desservies. Mais ce regroupement en une seule entreprise bancaire laissera à chaque groupe ou gros établissements une certaine autonomie et liberté de fonctionnement à l'image, en quelque sorte, des caisses du Crédit Agricole ou autre banque à statut coopératif. Autonomie et liberté définie par le personnel et la clientèle dans la limite de la politique générale suivie par l'ensemble des établissements de l'entreprise. Politique générale qui sera élaborée, débattue à tous les niveaux de l'entreprise par les assemblées délibératives et coordonnée par un comité national. Celui-ci devra avec les autres représentants des activités économiques du pays constituer une structure fédérative nationale chargée de la détermination et de l'application d'une politique des prix ainsi que d'une comptabilité nationale appropriée à la nouvelle économie.
Chaque entreprise, commerce, établissement public disposera de lignes directes de transmission pour lui permettre d'opérer ses transactions bancaires et, au besoin pour celle qui le souhaite, de gérer sa comptabilité. Elle donnera toutes instructions de virement en particulier celui des revenus sur le compte des salariés.
Chaque travailleur disposera d'un compte et d'une carte personnelle de paiement. Elle sera rechargée périodiquement, sur ordre de son entreprise, par l'établissement bancaire dont il dépend et comportera, outre les indications concernant l'identité du client, une mémoire concernant l'avoir du compte et les opérations débitrices effectuées dans l'intervalle d'une recharge. Bien entendu et indépendamment du relevé bancaire qu'il recevra régulièrement, à tout moment il pourra vérifier (par simple lecture magnétique) l'état de son compte auprès de sa banque ou de lecteurs disposés à cet effet auprès des commerçants par exemple.
Nous avons là dégrossi sommairement les grandes lignes d'un projet d'organisation monétaire possible dans une société libertaire. Il restera, le moment venu, à le mettre en place dans le détail par et grâce à l'initiative créatrice des travailleurs de ce secteur.
Ce problème reste sans doute l'un des plus importants qu'aura
à régler rapidement le système autogestionnaire s'il
veut vivre en évitant la formation de conditions propices à
la reconstitution d'une classe exploiteuse.
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Certains pourront nous reprocher de ne pas avoir été suffisamment prolixes dans la configuration de notre schéma d'organisation de l'autogestion. Nous en avons parfaitement conscience et, volontairement, nous l'avons voulu ainsi. En vérité, nous ne croyons pas utile d'aller au-delà des grandes lignes ci-dessus définies sans tomber dans le piège qui est d'élever une construction qui restera inadaptée le jour où il faudra entrer dans les murs. Les formes que celle-ci prendra seront laissées à la diligence de ceux qui en jouiront comme ils le voudront et avec les moyens dont ils disposeront alors.
Le socialisme utopique du siècle dernier s'est un peu perdu dans ces broutilles qui l'ont rendu vite désuet. Partout où ses protagonistes essayèrent d'essaimer la théorie, les colonies se disloquèrent bousculées par un monde, des mentalités nouvelles.
Mais pour ceux qui décidément trouveront dans ces propos que maigre réconfort et que pâle perspective d'avenir, nous ne saurions trop conseiller de lire l'ouvrage de Pierre Besnard: «Le Monde nouveau» qui relate assez précisément l'organigramme de la société fédéraliste et libertaire que nous entendons bâtir. Notre contribution s'inscrit comme un modeste prolongement au travail de cet auteur.
R. B.
Par Joao FREIRE
1. INTRODUCTION
Parler de «révolution portugaise» peut prêter à trop de confusion et d'imprécision, en dépit de l'utilisation fréquente qui en a été faite dans le langage des militants, des journalistes et des analystes, pendant plusieurs mois et en différents pays.
Cependant nous préférons cette expression à celle, autrement plus précise mais aussi, dans notre cas, plus trompeuse, de «révolution au Portugal». L'une comme l'autre étant forcément chargée de valeurs et d'évocations, nous voulons surtout identifier la période qui s'écoule entre le 25 avril 1974 et les élections de l'année 1976, lesquelles, avec l'entrée en vigueur de la Constitution, fixent indéniablement l'avènement et l'institutionnalisation d'un régime de démocratie politique, au même moment qu'elles closent justement cette phase d'intense effervescence sociale que nous essayons ici d'analyser.
Nous pourrions avoir utilisé pour le titre, mais aussi comme indicateur de l'approche utilisée, cette autre expression «d'exaspération de la lutte des classes au Portugal». Néanmoins, cela nous a paru à la fois inexact et réducteur. Certes, c'est probablement cette exaspération qui est le trait distinctif qui nous amène à définir, par des jalons somme toute secondaires, une période essentiellement différente. Mais un tel choix portait, qu'on le veuille ou non, à une simplification, à une réduction des diverses dimensions conjoncturelles présentes, ce qui, en fin de compte, fausserait l'analyse.
Loin de nous de vouloir sous-estimer, et encore moins ignorer, la dimension essentielle de la lutte de classes stricto sensu. Cependant, même sous cette approche, la révolution portugaise nous paraît contenir une richesse de phénomènes qui, partant de l'affrontement sur le terrain économique entre les classes salariées et les détenteurs des moyens de production, s'étendent dès le début sur d'autres domaines (le politique, tout d'abord), définissant les contours d'un affrontement beaucoup plus global et s'énonçant comme une lutte sociale explicite.
A titre d'exemple, une analyse fouillée des variations salariales pourrait être un indicateur très intéressant de la dynamique sociale de cette période qui a vu — ne l'oublions pas — l'apparition inédite au Portugal d'un salaire minimum national, dès le premier gouvernement provisoire.
La dimension sociale apparaît cependant par d'autres angles d'approche de la réalité, si on songe, par exemple, à la diversité de groupes sociaux qui se sont trouvés, à un moment ou à un autre, projetés sur le devant de la scène par des actions qu'ils avaient en partie déclenchées eux-mêmes, mais qui, en même temps, les menaient et les dépassaient : soldats, petits fermiers, exilés, habitants des bidonvilles, écoliers, handicapés de la guerre, immigrés, femmes, prisonniers, rapatriés, prostituées, paysans, etc. Chacune de ces catégories, citées ici à titre d'illustration, devrait constituer d'ailleurs un chapitre et un objet de recherche particuliers dans une étude approfondie de ce tourbillon qu'a été le Portugal pendant deux ans.
Et ce n'est pas tout. A cette dynamique propre des mouvements sociaux se taillant une place d'acteur historique dans la société portugaise, s'est surajoutée une dimension internationale d'une extrême importance. A tel point que le récit des événements de ce petit pays a eu pendant toute cette période, une place et une audience internationales étonnantes. Il y avait pour l'expliquer la coïncidence de trois enjeux mondiaux, simultanément différenciés et interdépendants: 1° l'enjeu du destin à brève échéance de la décolonisation ; tandis que l'actuelle situation en Rhodésie ou en Namibie, par exemple, évolue pendant des mois et des mois et laisse le temps aux différents acteurs de préparer longuement les dénouements possibles, la décolonisation portugaise est apparue comme une surprise et un processus inattendu, malgré la durée de la guerre ; 2° l'enjeu géostratégique de la destinée du Portugal lui-même avec des retombées immédiates (et tout aussi inattendues) pour les relations U.S.A.-U.R.S.S., pour l'O.T.A.N., pour l'Europe, pour la péninsule Ibérique (Franco vivant encore), et même pour le «mouvement» (?) des pays non-alignés, ou du tiers-mondisme ; 3° enfin, au niveau «des idées», c'est tout un débat philosophique et mythique vieux d'au moins un siècle que le Portugal est venu rouvrir, qui sait si comme un adieu, alimentant querelles passionnées aussi bien dans les milieux universitaires que sur les écrans de télévision pour des millions d'êtres, en direct.
Quatrième plan spécifique, à la fois de l'enjeu social et de l'analyse, ce serait l'ensemble et la dynamique des luttes pour le pouvoir, imbriquées dans la pratique sociale de façon inextricable des autres dimensions et que, seule, l'analyse décroche artificiellement pour mieux le comprendre et l'expliquer. Sa spécificité tient, entre autres, à la place centrale occupée par le pouvoir politique comme siège de domination absolue et à la subordination-transfert que chaque siège de contrôle social (normalement des institutions) constitue pour les agents sociaux, groupes et individus qui le prennent en charge, c'est-à-dire qui se le disputent.
Enfin, nous identifions une cinquième dimension, propre à ces périodes de changements intensément vécues, comme l'ont été toutes celles que l'on nomme les grandes révolutions qui ont marqué l'histoire : le symbolique.
Bien sûr, toute société s'accompagne d'une production symbolique qui lui est propre. Bien sûr, nos sociétés capitalistes de cette fin de siècle en font aussi usage. Mais ce qui peut caractériser la production symbolique de ces périodes révolutionnaires, c'est d'abord la place démesurée qu'elle occupe par rapport aux autres éléments idéologiques (dont la rationalité économique) d'une société «normalement stabilisée». Ensuite sa vigueur même, la «surproduction» qu'elle atteint de manière spontanée, dont aucun des agents sociaux ne peut sérieusement revendiquer le contrôle. C'est comme si dans ces périodes, parallèlement à une dynamique intense des mouvements de la base sociale, on assistait à l'émergence d'un torrent peu ou mal contrôlé, qui vient perturber et modifier l'agencement habituel des structures et des pratiques sociales.
Mais qu'entendons-nous par «symbolique» ? Dans l'analyse qui suit, nous nous occuperons d'un certain nombre de signes qui, à travers le processus social, viennent à prendre une signification générale. Ils structurent le champ des opinions et des attitudes des personnes de façon simplifiée à l'extrême, chargée de valeur et d'émotivité, souvent en termes d'opposition bipolaire, et jamais dans le sens d'une compréhension ou d'une interprétation des phénomènes et des situations.
Ainsi utiliserons-nous comme matériaux d'analyse aussi bien des images ou des gestes, que des mots d'ordre, des slogans ou des phrases rendues célèbres; aussi bien des hommes ou des dates que des événements précis ou des images d'Épinal toutes grandies au point de prendre un relief exceptionnel. Et nous essaierons de mettre en lumière les relations, plus ou moins cachées, nouées entre ces signes et les autres plans d'analyse: l'économique, les mouvements sociaux, l'extérieur et les luttes au niveau du pouvoir.
Mais les mécanismes de la production symbolique évoluent eux aussi avec le devenir des sociétés. Ceux qui ont fixé à une telle hauteur l'image historique d'une Bastille prise d'assaut par le peuple parisien ne sont plus les mêmes que ceux qui ont été mis en pratique par la machine de l'État hitlérien. Et les systèmes démocratiques actuels n'ont que de pâles ressemblances avec les régimes libéraux dont ils ont hérité les formes. Il existe aujourd'hui des appareils complexes, des institutions qui jouent le rôle d'un amplificateur, contribuant puissamment à la formation des courants d'opinion et à l'intériorisation de valeurs qui vont, par la suite, orienter l'action des acteurs sociaux. Il va sans dire que ce n'est pas une fonction simple, celle de ces appareils, dans la mesure où, d'une part, il y a toujours la présence d'une autre fonction conjointement à celle d'amplifier, qui est une fonction de sélection, et d'autre part ces appareils sont eux-mêmes «remplis» d'hommes et donc traversés par tous les conflits existant dans la société.
Encore une fois, cette surproduction symbolique est commune à toutes les sociétés qui subissent les «vraies révolutions» sociales: la France de 1789, ou de la Commune, le Mexique d'après 1911, la Russie soviétique, l'Espagne de 1936-39. Peut-être d'autres encore. Peut-être est-ce aussi le cas présent de l'Iran, que nous ne connaissons que par des apparences lointaines. Il se peut même que la distinction des «vraies» des «fausses» ne soit possible qu'à partir de ce point de vue, c'est-à-dire de la manière dont les personnes les ont vécues. Quoi qu'il en soit, et malgré sa courte durée, malgré aussi la quasi-absence de violence directe importante, il nous apparaît que le Portugal de 1974-76 a participé également de ces caractéristiques. Un peu comme en France en 1968 on a vécu les événements comme si ces mêmes événements marquaient des changements historiques insoupçonnables. Ce «on» est évidemment trompeur. Plus précisément, ce sont les agents sociaux, mieux, certains agents sociaux qui ont produit (et sur-produit) un discours symbolique de ce type (où la violence verbale était bien présente), lequel a suscité par contrecoup des réponses du même genre, créant par-là même et dans l'ensemble social la dramatisation que revêt toujours le symbolique révolutionnaire.
Nous ne ferons plus qu'énoncer, dans la suite de ce travail,
les principaux enchaînements que cette production symbolique a noués
avec les événements et les autres plans spécifiques
de la réalité, dont nous avons énuméré
plus haut les décisifs. De la considération des décalages
et des écarts entre celle-là et ceux-ci s'ensuivrait certainement
une lueur nouvelle de compréhension sur les résultats et
les débouchés de la révolution portugaise.
***
Nous avons déjà laissé entrevoir les raisons pour lesquelles nous avons pris des événements-jalons pour définir cette période «essentiellement différente». Mais quelques précisions s'imposent encore. D'abord si le début de la période est parfaitement fixé et daté avec la journée du 25 avril 1974 (ce qui lui est antérieur ne nous intéresse guère de notre point de vue), c'est tout autrement que les choses se passent pour le jalon final, en 1976. Là, nous avions affaire au facteur surprise qui rendait la date indiscutable ; ici, c'est au contraire une succession d'actes de nature institutionnelle prédominante qui confère sa clôture à une période et marque l'avènement d'une autre. Ces actes ont été fondamentalement des procédures de légitimation des structures de la démocratie politique : promulgation de la Constitution, élections et nominations diverses dont les plus importantes ont été certainement les législatives d'avril et les présidentielles de juillet.
On peut alors s'apercevoir que cet abordage par le côté du symbolique ne se laisse pas toujours fixer rigidement par des marques temporelles, et que cela tient à sa nature même d'instance éminemment idéologique, psychologique et sociale. Parfois, ça peut être une date précise: un «14-Juillet» ou un «25-Avril» ; parfois, c'est un acte : la tête de Louis XVI roulant sur l'échafaud ou la bombe tombant sur Hiroshima, sans que l'on retienne sa date ; d'autres fois encore, c'est une courte période vivement évocatrice que l'on garde dans la mémoire, une «Commune de Paris», une «Semaine sanglante», etc.
Avec notre objet d'étude les choses se passent de la même manière. Si l'analyse politique relève couramment les dates du 25 avril et du 28 septembre 1974, du 11 mars et du 25 novembre 1975, et enfin celles des élections de 1976, c'est que ces dates marquent des inflexions déterminantes au niveau du pouvoir d'État, mais elles ne servent que partiellement notre propos.
Nous nous proposons donc de systématiser la période en trois phases, chacune étant définie par un caractère symbolique dominant. Ainsi, nous opérons la distinction d'une première phase, que nous appellerons libertaire, qui commence le 25 avril et s'achève autour de la fin de l’année, nous voulons dire entre le 28 septembre et le 11 mars, chevauchant le début de la deuxième phase, que nous nommerons révolutionnaire. Enfin, la troisième phase s'ouvre par une marque plus nette : celle des événements du 25 novembre 1975, se terminant par les élections déjà citées, et nous l'appellerons démocratique.
2. LA PHASE LIBERTAIRE
«Liesse populaire» à Lisbonne, tel était le genre de titre qui faisait la une des quotidiens européens dans les jours qui ont suivi le 25 avril 1974. En effet, si le caractère de fête n'a pas été égal pendant toute cette phrase, il est néanmoins illustratif du caractère libertaire dominant.
La permissivité prend alors nettement le devant sur la dramatisation des grandes journées historiques ; au moment où les nouvelles autorités militaires prennent le premier contact avec les problèmes du pouvoir, le M.R.P.P., par exemple, peut installer ses militants, stands et slogans sur la grande place centrale de Lisbonne, le Rossio, et y réclamer jour et nuit le «châtiment des responsables du fascisme», tout comme pendant l'été de 1974 l'on assistera à une prolifération exceptionnelle de nouvelles organisations et de partis politiques. Il nous est parfaitement indifférent de savoir que ces créations sont souvent des «barrages de fumée» lancés par des secteurs de la bourgeoisie aux abois, pour gagner du temps et se ressaisir. Ce qui est significatif à notre égard est le fait que ces partis, plus au moins fantomatiques, sont reçus par les mass media et répercutés sur les populations avec tous les honneurs. Rappelons-nous de quelques-uns, vite disparus et oubliés: Parti chrétien social démocrate, Parti libéral, Parti du progrès, Parti social démocrate portugais, Parti de la démocratie chrétienne, Parti travailliste démocratique portugais, Mouvement populaire démocratique, Mouvement fédéraliste portugais, etc.
Même s'ils sont dénoncés, d'ailleurs sans grande conviction, par les forces politiques d'extrême gauche comme des «fantoches», les gens reçoivent ces nouvelles structures avec un sentiment mélangé d'étonnement devant un fait inconnu et d'illustration de ce qu'était a contrario le «fascisme» : «Ah ! maintenant, oui, nous avons la liberté ! C'est ça, la démocratie !»
Le climat libertaire de cette phase apparaît encore dans d'autres signes, symboles d'une imagerie désormais indissociable de la révolution portugaise ; ce sont notamment les oeillets rouges, le slogan mille fois crié : «Le peuple uni ne sera jamais vaincu», et le geste des doigts faisant le V de la victoire. Ce sont certainement des signes d'une fraternité acquise dans un moment libérateur, mais renfermant également des éléments d'ambiguïté: la poésie des fleurs, des oeillets, est nettement d'origine populaire et reflète sa sagesse et son instinct politique, car les fleurs sont rouges et rappellent les tortures et les sacrifices, le sang versé dans des luttes lointaines et récentes qui viennent d'avoir leur couronnement dans l'effondrement du régime ; mais, en les offrant aux soldats et officiers du 25 avril, en les mettant au bout de leur fusil, elles changent un peu la nature guerrière de ses utilisateurs ; surtout elles rendent plus difficile leur usage contre la foule. Déjà ici se profile l'ambiguïté : à côté de ce «flair» tacticien, il y a aussi certainement le louvoiement humble et craintif du «pauvre peuple» envers «ses seigneurs et ses sauveurs», qui sont alors toujours les mêmes : on applaudissait les paras au pas de l'oie dans les fêtes nationales du temps de Salazar ; on applaudit les fusiliers-marins mal rasés et l'uniforme en piètre état dans les grands rassemblements spontanés du printemps 1974 ; les armes sont toujours du même côté !
Aussi le cri fantastique du «peuple uni», scandé de façon bien rythmée tout le long de la période, va changer progressivement de signification. Dans cette phase libertaire il aura un contenu national et populaire, refaisant le chemin de la grande révolution de 1789 : il s'agit dans ce cas de la confusion entre le concept bourgeois de peuple-nation, la notion juridique de peuple en tant qu'ensemble de citoyens, d'une part, et celle proto-sociologique mais hautement signifiante et dynamique de peuple comme fusion des basses classes, le «petit peuple» des faubourgs et des sections parisiennes de la période d'or de la grande Révolution, d'autre part. Ainsi, le «peuple uni» est, par-dessus tout, l'alliance de ceux qui refusent le régime de Salazar-Caetano, depuis les travailleurs urbains et les salariés agricoles jusqu'au lumpen des bidonvilles et des casbahs de Lisbonne, les fonctionnaires, les petits et même de grands bourgeois démocrates. Et il leur faut affirmer d'autant plus fort cette unité que c'est à partir de cette affirmation que d'innombrables indécis, dans toute classe, seront poussés à se joindre à eux, à s'imaginer que, eux aussi, font partie du peuple, que eux aussi avaient en fin de compte des raisons de se plaindre de l'ancien régime.
Ce torrent est si fort qu'aucune voix ne s'élève pour défendre les vaincus ou pour affirmer son désaccord avec le nouveau cours portugais des choses. Exemple révélateur du climat, un titre de journal: «Anarchiste soutient Spinola, étant donné les circonstances» ! C'est donc «l'inter-classisme» aux accents populaires qui domine les manifestations spontanées des agents sociaux. D'ailleurs, il est à se demander qui pourrait être le «fascisme» si tout le monde est «contre». Nous sommes alors à un de ces moments libérateurs de l'histoire où un sentiment d'euphorie se généralise très vite dans toute une population, occupant la place libérée par les institutions en voie d'effondrement. En fin de compte tout le monde se découvre antifasciste, contre la torture, les polices et les prisons politiques, la censure et les méthodes autocratiques que l'on sait. Il ne reste plus dans l'autre camp, à ce moment-là, que quelques symboles de ce passé récent : une douzaine de personnages de tête du régime (le président Thomaz, le premier ministre Caetano, et quelques autres) et les agents de la police politique PIDE-DGS. Pas tous, d'ailleurs, car la «camaraderie des combattants» joue encore et la guerre se poursuit toujours en Afrique : les sbires qui y travaillent sont intégrés pour un temps dans les... Renseignements militaires !
Mais l'esprit de réconciliation est tel que les gens ne s'émeuvent pas outre mesure quand ces dirigeants sont autorisés à s'expatrier. Bien sûr, il y a des protestations, mais elles ne sont pas très fortes et surtout ne font pas l'unanimité.
Il convient aussi d'attirer l'attention sur le fait hypothétique d'une «importation» du slogan «peuple uni» du Chili, de l'unité populaire et de Salvador Allende. Ces deux expériences «prérévolutionnaires» qu'un auteur comme J. Martins Pereira106 classe comme des pays capitalistes «intermédiaires» où la prise du pouvoir d'État précède le «processus révolutionnaire», sont aussi, probablement, deux exemples de ce nouveau populisme qu'Alain Touraine et Paul Goodman, entre autres, ont entrevu en analysant les nouveaux mouvements sociaux de signe libérateur.
Enfin, l'ambiguïté majeure est plus nette dans le «V de la victoire», qui a cours dès le premier jour, et il faut remarquer qu'il n'a aucune tradition dans le mime populaire portugais. Mais ce signe est fait par les soldats qui jonchent les chars chenillés dans les rues de la capitale et cela suffit pour qu'il soit repris par la foule, et, dorénavant, par toutes les foules, tous les leaders et tribuns. Certes, les photos de l'époque nous montreront que beaucoup de gens préfèrent serrer le poing, se remettant dans une tradition prolétarienne. Mais ce qui est remarquable c'est que l'on puisse alors chanter l'hymne national (de contenu nationaliste et républicain, surgit au moment d'une des pires humiliations faites par la protectrice Angleterre à propos des colonies africaines, à la fin du XIXe siècle) et tout de suite après «l'Internationale», fermer le poing et faire le «V de la victoire», sans que cela s'exclue, au contraire ; les symboles de la tradition ouvrière apparaissent comme une spécificité, un particularisme que l'on accepte et que l'on reconnaît, au sein de cet autre fait majeure qu'est un peuple en train de retrouver son âme ! Le prestige que recueille, par exemple, le vieux militant communiste ou anarcho-syndicaliste n'est rien d'autre que celui d'un poste dans la tranchée du grand combat pour la liberté ! Pas de messianisme de classe. Guère d'avant-gardisme prolétarien.
Ce «V de la victoire» est tout simplement celui que le peuple a vu à la télévision plusieurs fois : fait par les soldats israéliens à la guerre du Kippour, par des Américains au Vietnam... C'est le geste que les petits bourgeois démocrates ont appris de Churchill, de Roosevelt, des troupes alliées mettant les Allemands en déroute. Et voilà l'idée lâchée : le caractère libérateur du 25 avril avait plus de ressemblances avec la libération de Rome ou de Paris par les Alliés qu'avec une quelconque insurrection russe, allemande, espagnole, hongroise ou tchécoslovaque de notre siècle. Ce n'était pas un peuple qui venait de se libérer lui-même de quelque servitude, mais un peuple qui venait d'être libéré par une armée alliée. Et dans ces cas, il se pose toujours la question : Rome, Paris, Lisbonne, ont-elles été libérées ou, vu sous un autre angle, reprises ?
Cette interprétation conjoncturelle en termes d'alliance peut encore se montrer relativement féconde si l'on songe au rôle de l'armée dans l'histoire récente du Portugal, et au caractère provisoire et précaire de toute alliance : les alliés d'aujourd'hui sont souvent les ennemis de demain, et vice versa. Ainsi, la nature du mouvement des capitaines, devenu «des Forces armées» n'était pas essentiellement différente de celui qui, en 1926, avait déchu la république parlementaire ; seule la conjoncture l'avait placé dans une position autre sur l'échiquier des forces politiques et sociales du pays. Et, ouvrant une parenthèse, on peut rappeler qu'à aucun moment les militaires, même les plus radicaux, n'ont envisagé ce qui aurait été leur «hara-kiri», pourtant naturel et logique dans un pays comme le Portugal qui venait de terminer son histoire impériale de cinq siècles. Cette même nature du mouvement militaire a été perçue par le politologue Maurice Duverger quand il mettait en rapport, en 1975, les visées populistes du M.F.A. avec celles des officiers partisans de l'Algérie française : les centurions lassés des manipulations politiques.
Quoi qu'il en soit, il est certain que ces signes libertaires dominent la première phase du processus portugais, même lorsque les conflits collectifs éclatent de partout et notamment avec la première vague de grèves dès le début du mois de mai. Chaque poche de résistance rencontrée par le mouvement social sera réduite, plutôt qu'écrasée, par l'usage de cette imagerie de fraternité populaire. La direction de telle entreprise ne veut pas pas lâcher l'augmentation ? On lui suggère le parallélisme de sa position avec le gouvernement déchu... Et, l'augmentation obtenue, on fait le «V de la victoire» et on crie: «Le peuple uni ne sera jamais vaincu !» Si, par contre, les choses se durcissent et l'augmentation tarde, on appelle les vaillants soldats, on leur met des oeillets dans les visières et, hop ! on «assainie» l'entreprise en renvoyant chez eux ces dirigeants «fascistes», et on termine en applaudissant les militaires et en criant jusqu'à l'épuisement: «Le peuple-uni-ne-sera-jamais-vaincu !»
Un second niveau de signes symboliques contient déjà des éléments plus contradictoires et conflictuels. Un de ces signes est le Programme du Mouvement des forces armées (M.F.A.), c'est-à-dire le texte publié le jour même du mouvement victorieux par les officiers coalisés. Il est hors de notre intention de l'analyser ici ; il nous suffit de souligner l'usage qu'en ont fait par la suite les différentes forces politiques et sociales, y compris dans la phase terminale du processus, où certaines de ces forces diront lutter pour un «retour au programme du M.F.A.».
Ce qui est d'abord intéressant à savoir c'est que ce texte a été produit dans des conditions telles qu'il marque un certain nombre de compromis entre les tendances «politiques» au sein de l'armée et que quelques-uns de ses paragraphes ont été finalement rédigés «sur les genoux», la veille et le jour même du mouvement. Spinola, par exemple, a introduit les dernières modifications en plein après-midi du 25 avril. Or cette genèse chaotique et hasardeuse contraste assez avec l’usage public dont il est l'objet par la suite, où il présente un caractère parfaitement homogène et cohérent, en dépit de ses imprécisions.
En effet, si le texte condamne d'une manière générale le régime de Salazar-Caetano, il n'ouvre qu'une petite lumière vers l'avenir : recherche d'une «solution politique» à la guerre coloniale ; abolition des principales structures répressives du régime et consécration d'un principe démocratique ; enfin, de vagues promesses de développement économique et social, particulièrement pour «les classes les plus défavorisées». Cette déclaration d'intentions va donc servir à tout le monde comme source de légitimation de ses visées stratégiques, autour de conceptions particulières d'organisation sociale. C'est au nom du Programme que Spinola engage plusieurs affrontements avec les capitaines qui contrôlent le M.F.A. (la commission de coordination), notamment au moment de la formation de la junte de salut national, de sa propre investiture comme président de la République, de la formation du premier et du second gouvernement provisoire (dirigés respectivement par M. Palma Carlos et le général Vasco Gonçalves), et de la crise de septembre qui conduit à la journée avortée du 28, qui marque sa propre défaite politique. Mais c'est aussi au nom du Programme que les capitaines lui opposent d'autres mesures immédiates de gouvernement et d'orientation politique. Et c'est encore dans la référence obligée au même Programme que les partis nouveau-nés se placent dans la conjoncture, au sein du gouvernement ou en dehors.
Tout cela concerne la sphère du pouvoir et démontre l'interpénétration qu'elle opère avec celle du symbolique. D'autant plus que cela joue comme un rôle de contrepoids par rapport au visage que ce pouvoir se doit de montrer envers ses sujets et notamment face au début d'autonomie démontrée par les mouvements sociaux.
Comme le montre Vitor Ferreira107 , c'est dans cette première phase (libertaire, pour nous) et à partir des premières luttes d'entreprises que s'enclenchent des actions populaires de plus en plus vastes et osées : habitants de bidonvilles et mal logés occupant des immeubles vides, réappropriation populaire d'équipements sociaux et même d'institutions (syndicats, sécurité sociale, associations diverses jusqu'aux clubs sportifs) colonisées auparavant par les fonctionnaires du régime, etc. Et il ne faut pas oublier le caractère, encore une fois symbolique, de ces manifestations exprimant un sentiment de chambardement des mœurs et des institutions qui ont largement cours dans cette première phase : manifestations de toutes sortes de groupes et de minorités, depuis les spirites, les espérantistes ou les antialcooliques, jusqu'aux meetings de féministes à Lisbonne, d'anarcho-homosexuels à Porto, ou des communiqués des prostituées qui «corps et âmes avec la révolution, offrent des réductions de prix à nos vaillants militaires, de rang inférieur à celui de lieutenant» !
Car, et pour revenir à notre discours, une bonne partie de ces mouvements de la base sociale, s'ils sont en train de découvrir leur autonomie d'actions, reflètent aussi les limites de cette autonomie et, notamment sur le plan de la justification idéologique, ressentent encore le besoin de se couvrir de justifications qui leur viennent de l'extérieur, en l'occurrence le sacro-saint Programme du M.F.A.
Un cheminement semblable a lieu probablement sur les fronts de guerre. Mais laissant de côté la spécificité (de taille) de ces situations, d'ailleurs certainement passionnantes à analyser, il nous suffit ici de mesurer le poids que cet extérieur exerce sur le cours des choses au Portugal.
Malgré les silences officiels, il est indéniable qu’une énorme expectative s'est créée parmi les soldats du front, aussi bien en Angola qu'en Guinée et au Mozambique. Une «paix des combattants» s'est immédiatement instaurée spontanément. Même dans les troupes les plus conditionnées pour «l'art de la guerre» (commandos, paras, etc.), la stupeur a pris le dessus sur leur penchant «jusqu'au-boutiste». A ces nouvelles de l'état d'esprit du contingent en Afrique, s'ajoutent au Portugal des résistances de la troupe à l'embarquement. Qui donc veut, dans ces conditions, risquer une mort ou tout au moins l'inquiétude des tranchées au moment où «tout va se terminer» ? Il est clair que dans toutes les guerres se vérifient de telles situations, mais beaucoup plus encore quand, comme ici, l'armistice ne vient pas après de longs contacts secrets avec l'ennemi, mais résulte d'un «effondrement de l'arrière».
Or cet extérieur double encore son poids par le fait qu'une grande partie de l'opposition au régime antérieur était justement due à la prolongation de la guerre. «Libéraux» comme Sà Carneiro ou Miller Guerra, chrétiens comme l'économiste Pereira Moura ou le prêtre Mario, marxistes de toute obédience, ils étaient tous contre la guerre et peut-être aussi contre le colonialisme. Les plus radicaux d'entre eux vont donc se mobiliser — de la manière idéologique que l'on sait — pour l'arrêt immédiat des opérations, pour la reconnaissance immédiate de l'indépendance. Par conséquent ils pèseront lourd, par leur agitation et leur propagande, dans cette résistance à l'embarquement.
Et dans l'argumentation de tous ces acteurs, le Programme aura toujours, ici aussi, une place centrale. Il ne faut pas mythifier le rôle de ces éléments dans le déroulement de l'action, mais on peut penser avec des bases suffisantes qu'ils ont été déterminants dans la rapide reconnaissance du droit à l'autodétermination et à l'indépendance (déclaration Spinola-Waldheim du 27 juillet), l'arrêt des hostilités et même l'indépendance effective de la Guinée-Bissau au début de septembre, débloquant — au moins pour un temps, nous le verrons — la situation portugaise de la «sur-détermination» que représentait pour elle la «question coloniale». Il y au moins la certitude que «l'empire» a les jours comptés.
Nous sommes donc au moment où la synthèse du mouvement militaire est décoloniser, démocratiser, développer, ce qui est évidemment si vague que tout le monde, tous les projets de société peuvent y souscrire sans que cela signifie la fin des conflits sociaux, mais, au contraire, qu'ils peuvent maintenant pleinement s'épanouir.
Enfin, arrêtons-nous un peu sur ces autres signes constitués autour du problème de la légitimation du nouveau pouvoir. D'abord, tout commence par cet acte parfaitement exemplaire de la «transmission des pouvoirs». Des chroniqueurs et des témoins ont déjà longuement parlé de cette insistance de M. Caetano, alors vaincu et prisonnier, à rencontrer un responsable, quel qu'il soit, pour éviter que le pouvoir «tombe aux mains de la rue» ; et de l'embarras des capitaines à choisir un général approprié. Ce fut finalement Spinola mais, quels qu'aient été les mots prononcés entre les deux hommes, l'épisode est hautement significatif : «Tout, sauf le pouvoir dans la rue !»
A partir de là et sans entrer le moins du monde dans la problématique des luttes pour le pouvoir, commence une série d'opérations qui visent l'obtention d'une légitimation populaire directe ; c'est Spinola faisant une tournée des principales villes de province, avec des discours et des bains de foule ; c'est aussi un début d'institutionnalisation des procédures de la démocratie politique, en ce qui concerne les consultations et négociations qui précèdent la formation d'un gouvernement, scènes tout à fait inédites pour les Portugais, qui suivent, massés devant les téléviseurs des cafés, toutes ces péripéties. C'est du reste le terrain de choix des média, spécialement de la presse écrite qui s'adonne totalement à cette gymnastique nouvelle des déclarations des leaders politiques, des analyses, des prévisions, des comptes rendus de réunions de partis et des institutions d'État. Tout l'effort est déployé dans le sens — à défaut d'élections — de garantir un soutien populaire aux nouvelles et provisoires institutions, mais qu'il ne faut pas, une seule seconde, mettre en doute qu'elles sont, enfin, représentatives de la volonté du peuple !
S'il faut se garder de mesurer l'adhésion réelle au nombre et à la conviction dos manifestants dans les rues de ces premiers mois, il ne faut pas non plus retenir l'image d'une clique de bourgeois ou de bureaucrates travaillant dans le dos du peuple. Il a été, par exemple, étonnant pour beaucoup d'observateurs, de constater la rapidité de certains secteurs de la population à se donner des signes d'une nouvelle tutelle ; ainsi, les grandes photos, type poster, de Spinola en uniforme, monocle et décorations, qui se sont généralisées immédiatement dans tous les établissements de commerce, à Lisbonne et en province. Ainsi, l'affiche du Programme du M.F.A., dans toutes les administrations publiques, remplaçant en toute hâte les photos officielles de Thomaz et de Caetano. Ainsi les papillons autocollants. Et les t-shirts. Et les porte-clés, les verres et mille autres gadgets, produits d'un sens commercial parfaitement méditerranéen, mais aussi indicateurs de la nécessité ressentie par le «petit peuple» de se doter de signes sécurisants qui puissent compenser le vide laissé par le «chef» déchu.
Se pose ainsi en termes complexes, certes, mais intelligibles, l'apparente contradiction que l'on observe entre la distance existant au Portugal entre la «société civile» et la «classe politique» — pour reprendre les termes employés, entre guillemets, par Victor Ferreira — c'est-à-dire l'autonomie relative des deux sphères, et, simultanément, le besoin lointain, historique et culturel qu'aurait le peuple portugais d'un guide charismatique, si possible, ou pour le moins efficace.
3. LA PHASE RÉVOLUTIONNAIRE
Suivant la logique des contradictions analysées précédemment, on peut comprendre avec aisance le choc de la journée du 28 septembre et l'importance qu'elle a eue pour l'avenir immédiat.
Il est certain que Spinola était en train de regrouper derrière lui des forces politiques et surtout sociales qui le concevaient comme le rempart indispensable contre le cours anarchisant des choses dans le pays. Par le même mouvement, l'ancien gouverneur colonial cristallisait contre lui l'opposition, en plus des capitaines du M.F.A., des forces qui avaient des intérêts et des projets allant nettement à l'encontre des premières. Et comme ce processus se passe la plupart du temps dans l'ombre des cabinets et des couloirs — avec de rares «tests» dans la rue — la signification qu'il prend reçoit l'empreinte claire du milieu militant, engagé dans l'action, au détriment même des vues, généralement plus modératrices, des dirigeants plus routiniers. Le Parti communiste, par exemple, étant au gouvernement, laisse passer la loi antigrève (août), mais au même moment ses militants de base sont alors pleinement engagés dans la chasse aux «fascistes» dans les entreprises et les administrations. D'un autre côté, le rapport complexe qui s'établissait entre ce milieu militant et l'homme commun n'était que très imparfaitement perçu par les premiers, pour ne pas dire qu'il n'était même pas compris du tout.
C'est donc du schématisme de pensée habituel chez les militants — galvanisés en plus par le sentiment nouveau qu'ils expérimentaient d'être suivis par les foules populaires — qu'est sortie tout naturellement l'équation symbolique : majorité silencieuse = Spinola = fascisme. C'est le type même des clichés manichéens qui ont cours dans ces périodes de grande dynamique sociale et politique où le héros d'aujourd'hui est le traître de demain. Et si c'était grossier comme interprétation de la réalité, il n'est pas moins vrai que cette équation devint alors bien réelle dans l'esprit de beaucoup. Rares étaient ceux de la «majorité silencieuse» qui oseraient se réclamer du fascisme ; dorénavant ils encaisseront ces épithètes avec plus ou moins d'insouciance, signifiant de toute manière que le gouffre est ouvert.
La date même du 28 septembre entre alors dans l'imagerie des luttes sociales. Pour les uns, elle est le rappel que le «fascisme» couve toujours dans l'ombre, mais que le «peuple», descendant dans la rue et prêtant main-forte aux militaires d'avril, est capable de l'écraser. Pour les autres — parmi lesquels on rencontrerait certainement beaucoup de paysans pauvres du centre-nord du pays, beaucoup de catholiques et beaucoup d'habitants des villes de province, suivant les événements à distance — le 28 septembre est, au contraire, la fin de l'espoir dans la «réconciliation nationale», le début de la «guerre civile» se profilant à l’horizon.
Plus importante encore est l'euphorie qui s'installe chez les premiers, partant des cercles militants mais pénétrant dans les masses bien au-delà d'eux. Ce sentiment a, dans ce contexte, des effets immanquables : l'installation d'un sentiment de peur parmi un nombre non négligeable de ses propres suiveurs et, encore plus, des indécis qui — comme toujours — sont la majorité.
La fraternisation et le caractère libertaire de la première phase se trouvent donc en déclin depuis septembre, même si l'autonomie des mouvements sociaux est encore très grande par rapport à ces événements déclenchés au niveau du pouvoir ; même si ce mouvement est perçu et s'engourdit de manière différenciée selon les régions, les groupes sociaux et les situations. Rappelons-nous, pour mémoire, l'exemple éloquent qu'a été la lutte des travailleurs de la Compagnie aérienne nationale (T.A.P.), presque totalement déterminée en dehors de ces données et qui, malgré tout, en subit des contrecoups importants ; la lutte qui avait obligé les nouveaux dirigeants à jeter le masque «d'amis du peuple» en décrétant la militarisation de l'entreprise est presque stoppée pour parer au danger «fasciste», car ces mêmes travailleurs qui défient les parachutistes pensent aussi que la «révolution portugaise» est en danger et qu'il faut la sauver.
Nous sommes donc entrés dans l'ère où se chevauchent la fin de la phase libertaire et le début de la phase révolutionnaire, peut-être les jours les plus riches d'émotions vécues par de larges masses de la population portugaise ; les moments où l'illusion d'être au départ de «l'assaut du ciel» ou à la veille du «grand soir» est très largement partagée.
Il est, d'un autre côté, indéniable que le 28 septembre a constitué un tournant dans les rapports de forces politiques. Le «spinolisme» est K.O., mais il ne jette pas encore l’éponge — s'il nous est permis d'employer ici ce langage pugilistique. A partir de ce moment on peut apercevoir la constitution d'un ensemble de forces qui se conjuguent de manière plus ou moins harmonieuse, plus ou moins conflictuelle, autour d'une stratégie de rupture ; ce sont, comme l'on sait, le Parti communiste, l'extrême gauche (comprenant les secteurs trotskystes, une partie du maoïsme et «l'anarcho-populisme») et même une partie du «socialisme démocratique» que peut représenter alors Manuel Serra et d'autres franges du P.S. Parallèlement, l'aile marchante du M.F.A. leur sert à la fois de couverture, de justification et de fer de lance.
L'appareil militaire du C.O.P.C.O.N., placé sous le commandement du général Otelo, remplit alors un rôle très important dans l'avancée, pendant un temps encore simultanée, des mouvements de la base sociale et des forces politiques qui pénètrent l'appareil d'État (la plupart des fois par noyautage, au besoin par enfoncement plus violent). En effet, pendant l'hiver 1974-75 on enregistre une nouvelle vague d'occupations de logements, l'agitation dans les établissements scolaires est très grande, et les ouvriers et autres travailleurs commencent à pratiquer une gestion directe des entreprises que les patrons abandonnent ou veulent fermer ; cas particulier de ce mouvement, mais d'une importance sociale et politique très grande, est bien sûr le mouvement d'occupation des grandes propriétés agricoles de la plaine d'Alentejo.
C'est finalement aussi le sommet des expériences organisationnelles des populations, notamment par la constellation de «commissions de moradores» (habitants de quartiers) qui couvrent rapidement le pays. Il est clair que la conjoncture politique «d'en-haut» influe dans la mesure même où les militants sentent pouvoir foncer et que, pour gagner des places dans les appareils, ils comptent sur la pression «d'en-bas». Mais, en dépit de ce rôle catalyseur des militants, ce qui est notable ici c'est la participation des «non-organisés» et même l'indépendance réelle dont très souvent les collectifs de base font preuve, y compris par rapport aux militants politisés qui les intègrent. Cela ne veut pas dire que ces derniers aient été identifiés comme des personnes molles par des intérêts tout à fait différents de ceux des collectifs populaires. Si cela est arrivé, cela n'a pas eu pourtant de signification sociale positive. Mais cette analyse met en relief la conjonction, durant une courte période, d'une volonté réelle de larges secteurs populaires à participer directement à la gestion des affaires communes avec un discours idéologique socialiste-révolutionnaire, qui est, bien sûr, le produit de cercles militants beaucoup plus restreints.
Car, entre-temps, c'est celle-là la tonique du discours politique dominant : la fraternisation a cédé le pas au révolutionnarisme ; le compromis s'efface devant les positions de force. L'enchaînement étroit entre les sphères des luttes pour le pouvoir et la production symbolique permet, après le 28 septembre, un bond qualitatif des signes massivement diffusés par les appareils de pouvoir, aussi bien de l'État que des formations politiques, à l'adresse de tous les sujets, domaines et articulations particulières de la vie sociale.
Une étude approfondie de la presse, de la radio et de la télévision pendant ces moments fournirait à coup sûr des conclusions très intéressantes pour la compréhension de la période, prise globalement. A ne retenir pour l'instant qu'un aspect particulier, celui des graffiti et des peintures murales ; et il nous vient d'emblée à l'esprit quelques-unes des grandes différences entre nos deux phases : la première voit surgir les grandes fresques où fusionnent les enfants, les soldats-fleurs-au-fusil, les femmes, les ouvriers, en une grande fête populaire. Voit aussi se multiplier les graffiti style «situ», témoins d'une même ambiance joyeuse ; dans la seconde phase, nous avons affaire à des exemples courants de réalisme socialiste, par la main des brigades militantes spécialisées. Un peu en anticipation, disons tout de suite que la troisième phase peut être caractérisée, par rapport aux deux autres, par son côté «professionnel», où les affiches en papier fabriquées industriellement remplacent l'artisanat militant !
Curieusement, c'est une dimension extérieure à la réalité portugaise qui est alors appelée à fournir une bonne partie, ou même l'essentiel, des matériaux servant au discours symbolique : la décolonisation en est l'exemple privilégié. Elle est l'image-reflet-distorsion à travers laquelle se représentent les conflits de la société portugaise. La polémique politique s'épuise en ces moments autour des modalités d'accès à l'indépendance des territoires d'Angola et du Mozambique, surtout. Soutenir Neto ou Savimbi, le Frelimo ou le Coremo, signifie (au Portugal) être «pour» ou «contre» la révolution, être «progressiste» ou «réactionnaire», «démocrate» ou «fantoche». Les accords d'Alvor servent encore une fois à tout le monde, semblant avoir une destinée égale à celle du Programme du M.F.A., d'où ils retirent une partie de leur inspiration.
Ce transfert de la réalité africaine sur la réalité portugaise est une opération qui rend irréelles et mystifie ces mêmes réalités ; songeons aux querelles interminables sur d'hypothétiques élections dans les colonies pour tester la cote des divers mouvements nationalistes, plaquant les formalismes des institutions européennes sur l'Afrique. Ou encore aux «droits acquis» par la lutte armée. Ou enfin le strict respect des cadres géographiques et institutionnels de la colonisation (et des colonisateurs), à l'écart de toute considération sociologique.
Mais au-delà de cette présence de l'empire en décomposition sur la scène portugaise, un autre aspect, lui aussi extérieur, apparaît déterminant : il s'agit de la sensation d'isolement qu'ont les Portugais face à un monde bien ratissé en souverainetés transnationales nettement stabilisées. Pour l'histoire des événements, nous sommes alors au moment où les États-Unis voient avec appréhension «le cours des choses au Portugal» et envoient un ambassadeur-fonctionnaire de la C.I.A.; où les généraux Costa Gomes et Vasco Gonçalves, hommes d'État visibles après la chute de Spinola, vont essayer d’apaiser les craintes de l'O.T.A.N. Mais les garanties qu'ils donnent sont contredites par leur mal à l'aise évident.
Cette timidité à se trouver seul, le fait d'invoquer tous les mythes révolutionnaires d'un prolétariat héroïque et rédempteur au cœur d'un ensemble de 150 millions de travailleurs européens apparemment installés dans leur consommation, amènent à deux types de conséquences : d'un côté, un nationalisme aveuglant qui empêchera, entre autres, d'établir le moindre pont (fût-il mental) avec la situation espagnole qui, elle, possède à l'évidence d'autres potentialités et se trouve placée dans une grave crise globale à la veille de la mort de Franco et de l'effondrement du régime. Non seulement il n'y a pas eu la moindre tentative «d'exporter la révolution» mais, bien au contraire, les leaders politiques et militaires ont tout fait pour apaiser les inquiétudes des dirigeants de Madrid. (L'épisode de la destruction de l'ambassade d'Espagne à Lisbonne, en 1975, a été l'œuvre de militants d'extrême gauche, sévèrement désavoués par les sphères «responsables».)
La deuxième conséquence de ce phénomène aura été le penchant avant-gardiste à mener les luttes des peuples du tiers-monde. L'impérialisme, entendu comme strictement américain, est alors vu comme l'hydre aux mille têtes, la bête féroce multinationale qui, ayant son cerveau à Washington, siège de la C.I.A., et ses antennes chez des «fantoches» de différentes couleurs, contrôle tout et manipule tout. Cet anti-impérialisme unidimensionnel dépasse, et par la même occasion rend incompréhensibles les classes sociales et leurs luttes. La grande manifestation ouvrière du 7 février est assez exemplaire de ce dernier grand moment d'ambiguïté offensive populiste. Les manifestants se battent à la fois contre l'impérialisme (et l'O.T.A.N. est en manœuvres sur la côte portugaise), contre le sabotage économique de la bourgeoisie, contre le droitisme du P.S. et la conciliation du P.C., et enfin pour une issue mythiquement révolutionnaire de cette crise.
Face à ce torrent, deux images symboliques vont s'élever et cristalliser autour d'elles une dynamique d'opposition formée par le désajustement progressif entre les mouvements sociaux et le messianisme militant révolutionnaire d'un côté, et les oppositions d'intérêts et de projets stratégiques de l'autre. Ce sont deux thèmes de liberté, repris évidemment des plus beaux jours de la phase antérieure, libertaire, mais par des forces politiques et dans une conjoncture qui modifient l'essentiel de leur cadre signifiant. Tant la question de la liberté syndicale, qui éclate la première et met aux prises de manière extrêmement violente les partisans de l'unité et ceux de «l'unicité» (c'est-à-dire, le syndicat unique), comme la question des élections et du suffrage secret, «à la bourgeoise», mobilisent des partis politiques et des forces substantiellement différents mais qui, pour l'instant, sont d'accord sur l'essentiel : s'opposer à une dynamique révolutionnaire à caractère collectiviste, qui commence à prendre forme. Leur stratégie est de sauvegarder, tant que faire se peut, les mécanismes de la démocratie pluraliste face aux projets étatistes, et pour cela, quoi de mieux que de revendiquer l'essence antidictatoriale et même libertaire du printemps des oeillets rouges ?
Nous sommes alors en pleine phase révolutionnaire — pour reprendre les termes de notre systématisation. Au niveau des luttes pour le pouvoir, les affrontements deviennent toujours plus âpres entre ceux qui foncent et ceux qui résistent. L'événement du 11 mars n'est qu'un autre passage dangereux qui permet d'accélérer cette dynamique.
Les cas, largement répandus hors du Portugal, concernant l'appareil des média, ceux de la «Radio Renascença» et de «Republica» notamment, deviennent des batailles d'une guerre rendue générale. Projetés au niveau des symboles, ces cas font se partager l'opinion publique et ranger les personnes de l'un ou de l'autre côté, par des choix la plupart du temps extérieurs et abstraits. Mais, qu'importe ! Rappelons-nous, dans le cas de «Republica», que si on crie «Pouvoir populaire» du côté des «révolutionnaires», du côté des «réactionnaires» on serre le poing et on chante aussi «l'Internationale» !
Des slogans du type «Fonce ! Fonce ! camarade Vasco ! Nous serons une muraille d'acier !», aux évocations staliniennes, ou la boutade d'Otelo, au retour de La Havane: «Il va falloir mettre la réaction au Campo Pequeno» (lieu de courses de taureaux), ne font évidemment qu'élargir le fossé entre ces militants en action et, non seulement les partis modérés ou conservateurs, mais surtout les personnes, les gens de la base sociale qui, par ce même mouvement, se trouvent de plus en plus exclues de ce processus. Plus les média exaltent le «peuple», la «classe ouvrière», plus les individus anonymes deviennent craintifs et pessimistes. Les mesures gouvernementales alors prises — nationalisations, salaires maximaux, etc., — ne sont pas vécues de manière libératrice ; au contraire, au-delà des félicitations officielles et de l'exultation des fanatisés, elles sont de plus en plus objet de silences significatifs, sinon de signes de méfiance ouverte.
C'est pourquoi les forces politiques comme le Parti socialiste et les autres partis modérés, et encore le courant des forces armées qui se reconnaît plus ou moins dans la personne de Melo Antunes, en déclenchant cette dynamique dont nous parlions plus haut, ont établi une réelle soudure conjoncturelle avec de très larges secteurs populaires. Ils avaient pour eux, en plus de la boule de neige des mécontentements, le fait de résister et la légitimation qu'ils retiraient d'une aube prometteuse de libération revenue aux couleurs sombres d'un jacobinisme de parti. Le «socialisme en liberté» est le drapeau des partisans et des suiveurs de Mario Soares en ce printemps 1975, et il est certain qu'à l'époque il n'est pas aussi grossier qu'il ne l'est devenu par la suite. Il est le symbole même d'une opposition à toute dictature, et dans la mesure où — par son socialisme — il se montre ouvert et attentif aux formules basistes et autogestionnaires et présente une garantie contre au moins les formes les plus excessives d'étatisation, il est capable d'établir une alliance temporaire avec des secteurs extrêmement éloignés, tant idéologiquement que socialement. On découvrirait côte à côte des socialistes antibureaucratiques, basistes et libertaires, toutes sortes de démocrates bourgeois, jusqu'aux propriétaires et rentiers les plus rétrogrades.
Un point particulier doit être maintenant mis en évidence à la faveur de cette exaspération des conflits ; à partir du sommet, du pouvoir politique, il se produit une polarisation personnifiée dans les figures de Soares et de Cunhal. Bien entendu, cela est dû aussi au rôle des moyens de communication de masse qui, peut-être pour la première fois dans l'histoire, se trouvent à même de «couvrir» (en fait : d'intervenir pleinement) en direct une «révolution». Soares-Cunhal, Cunhal-Soares, c'est le grand schéma binaire que l'on (im)pose à tous, et dont chacun a du mal à se sortir. Il est bien connu que cette caractéristique est le lot devenu courant de tout système politique contemporain, mais dans ce cas précis de la conjoncture portugaise cela représente l'essence même de cette phase : un déchaînement passionnel autour d'une alternative dont les deux termes sont tout à fait opposés (malgré des symboles communs), personnifiés par leur dirigeant; tout cela présenté comme un spectacle devant la passivité des personnes ordinaires. Car, il ne faut pas se tromper, l'agitation sociale est devenue surtout l'attribut des militants et des fanatiques. La coïncidence de leurs actions avec la mise en mouvement de multiples collectivités de base, soit travailleurs, soit locataires, ou d'autres genres encore, est devenue de plus en plus précaire et rare. A partir de ce seuil, il est légitime de parler de «manipulation» pour qualifier certaines des manifestations dont les récits remplissent les pages des journaux d'alors, qualificatif que d'ailleurs les forces politiques ne laisseront pas d'utiliser pour apostropher leurs adversaires.
Ce dérapage des forces révolutionnaires — dont il faudrait encore analyser les rapports mutuels, généralement difficiles, en particulier entre le P.C. et l'extrême gauche — s'enlise en plus, dans cet été 1975, en deux directions nouvelles : la première est l'illégalisme et la tentation de la prise directe du pouvoir, suscitée en particulier par le climat de violence de la lutte politique qui passe fréquemment des altercations aux coups de feu. Les expéditions punitives dans le centre-nord du pays contre les sièges où les révolutionnaires assoient leur force, leur donne l'idée qu'une lutte à mort se prépare d'où sortira soit la victoire du fascisme (cette fois, du vrai), soit la leur.
Ponctuée par des jalons institutionnels — élections d'avril 1975, quatrième, cinquième et sixième gouvernement, indépendance africaine, etc. — cette dernière partie de la phase révolutionnaire est donc marquée par une gymnastique pré-insurrectionnelle, où la constitution du F.U.R. (Front d'unité révolutionnaire — tentative éphémère d'alliance extrême gauche-P.C.), les luttes dans les casernes et les S.U.V. (organisation de soldats: «Soldats unis vaincront»), et l'illégalisme de l'action (depuis l’armement de civils jusqu'au siège du parlement par des grévistes) sont les expressions principales.
Mais un deuxième domaine caractérise aussi ces derniers mois : c'est la prolifération de textes-projets d'organisation sociale. Peut-être sentait-on comme imminent l'accouchement d'un monde nouveau ; peut-être était-ce simplement le désespoir de la cause en danger : le fait est pourtant la production — encore une fois insérée dans les termes de la lutte politique pour le pouvoir, dont l'existence d'une assemblée constituante n'est pas le moindre élément — d'un certain nombre de textes, que l'on étudiera demain, certainement, comme l'expression Ia plus avancée de la volonté révolutionnaire d'une époque. Il y avait déjà eu le «plan Melo Antunes» — au tout début de l'année — où était esquissée une ligne modérée d'indépendance nationale qui faisait un peu le lieu géométrique du «titisme», du neutralisme suédois et du tiers-mondisme non aligné. Son importance aura été nulle, en dépit probablement de tout ce qu'il pouvait contenir d'intéressant. Mais déjà approchait le 11 mars et l'exaspération des luttes !
Une succession d'autres documents voient le jour après cette date: le «P.A.P. —Plan d'action politique», le «Document-guide», le «Document du C.O.P.C.O.N.» et enfin le «Document des Neuf». Tous émanent des structures d'un M.F.A. devenu un des enjeux institutionnels les plus décisifs des affrontements pour le pouvoir. C'est l'heure où le «pouvoir populaire» bat son plein, où les militants révolutionnaires essaient des fusions ponctuelles entre les casernes (et leurs structures militaires basistes) et le tissu social environnant (commissions populaires d'entreprises et de quartiers), où, enfin, des foules d'inconditionnels scandent, selon les cas et la signification qu'on y met, «Pou-voir - po-pu-laire !» (les gauchistes) ou «Alliance-Peuple-M.F.A.» (les communistes). Mais, d'une manière comme d'une autre, le M.F.A. est projeté en avant comme le symbole, non plus d'un antifascisme libéral, mais comme une armée, ou front de classe dans une lutte de libération intérieure, face au capitalisme, à l'impérialisme et à la réaction ; en route vers un socialisme radieux.
Les plus naïfs de ceux qui participent à cette course devenue dangereuse glissade — les intellectuels — vont imaginer un M.F.A. comme la version européenne des mouvements de libération coloniale, seul modèle capable de dépasser la fragmentation et le sectarisme des divers groupes gauchistes, marqués à jamais par leur héritage historique.
Simplement, à la différence de la fermentation bouillonnante des sections populaires du Paris révolutionnaire, de Petrograd ou de Barcelone en état d'insurrection, cette réflexion collective sur la «cité du soleil» portugaise a raté son temps. Peut-être que la situation spécifique de ce pays singulier, par la richesse même de ses militants (natifs et immigrés), a tué dans l'œuf les capacités créatives des grandes masses. Qui sait si ce n'est pas eux, en voulant aller droit et vite à la «révolution», qui ont ouvert la cassure et rejeté vers une attitude de résistance tant d'individus dont ils croyaient défendre les intérêts ?
La phase révolutionnaire s'achève donc sur un double déchirement : d'abord celui qui est induit de l'éloignement de plus en plus perceptible entre les bases et les militants. Les représentations pratiques et les aspirations populaires n'ont maintenant que de menus rapports avec les stratégies et les tactiques partisanes. Ensuite entre les tenants de la «légalité révolutionnaire» et les apôtres de la «liberté». Double déchirement, avons-nous écrit, mais aussi double mystification : d'une part, parmi les masses populaires qui, tout en sentant confusément ce qui les sépare des «politiques», ne sont pas capables de définir un quelconque projet autonome et acceptent de servir de justification au populisme des autres ; d'autre part, à l'intérieur du camp de la «liberté», par l'amalgame qu'il suppose de sujets d'action historique fort différents.
4. LA PHASE DÉMOCRATIQUE
Le jalon de démarcation entre la phase révolutionnaire et celle que nous appelons démocratique est — nous l'avions indiqué plus haut — le 25 novembre 1975. Mais, comme toujours, on peut distinguer encore un temps de préparation où les énergies se concentrent, les conflits s'exaspèrent, pour déferler le moment venu avec la charge symbolique nécessaire pour marquer l'infléchissement d'une tendance.
Le 25 novembre est significatif dans le sens où, à partir de cette date, les caractères de la phase révolutionnaire s'effacent d'un coup, et ceux de la phase démocratique deviennent dominants, sans partage. Nous pouvons donc proposer une distinction entre le temps de préparation de la phase démocratique et son plein épanouissement, d'une part, et, à l'intérieur du premier, entre un temps de préparation lointaine et un temps de préparation imminente, d'autre part.
La préparation lointaine a ses racines dans les cassures les plus profondes de la phase révolutionnaire. Dans un sens elle ne serait alors que son élément de résistance. Mais, plus précisément, cette préparation lointaine se dessine à partir des élections d'avril 1975, pour l'assemblée constituante, c'est-à-dire dès le premier acte formel de démocratie accompli depuis la chute de l'ancien régime. Ce n'est donc pas seulement parce que les résultats électoraux ont conforté dans leurs présuppositions idéologiques les partis modérés, y compris le Parti socialiste, qu'elles peuvent marquer le départ véritable de cette préparation, ce qui serait normalement le point de vue d'une analyse politique. C'est aussi, et peut-être surtout, parce que la tenue des élections est déjà, en soi, une première victoire du démocratisme sur le révolutionnarisme alors dominant.
A partir de septembre, cette préparation devient imminente, avec l'entrée en fonctions du gouvernement de l'amiral Avezedo. Ce gouvernement se donne pour tâche de gérer le pays pendant le temps où les constituants élaborent la loi suprême et qui doit se terminer par de nouvelles élections dans le délai d'un an, mais déjà il entend orienter sa gestion selon les indications découlant du suffrage universel.
Ainsi, nous assistons à une course de vitesse où sont étroitement mêlés les appareils de l'État et les manifestations de rue, visant à créer les conditions d'une intervention militaire violente capable de balayer les bastions encore tenus par les révolutionnaires, de plus en plus affaiblis dans leurs appuis et leurs arrières.
Si l'on pouvait mesurer le climat psychologique d'alors par la fréquence avec laquelle certains mots~clés reviennent dans le discours des militants et des dirigeants, on trouverait certainement celui de «guerre civile» en tête de liste. A mots couverts ou en toutes lettres, cette notion est toujours présente, et tous disent s'employer à ce qu'elle ne devienne pas une réalité. C'est d'ailleurs une «psychose» étroitement associée à celle des «coups de force», des «putschs» (le «golpisme»), dont les différentes forces politiques s'accusent mutuellement. Par ailleurs, les «petites phrases» et plus encore la signification que l’on attribue à des actes apparemment anodins de certaines personnalités créent ce genre d'atmosphère surchargée qui annonce les tempêtes. Le «serment révolutionnaire» des recrues d'un des «régiments rouges» de la capitale est une des dernières cérémonies de la mystique léniniste d'une prise de pouvoir à la manière de Petrograd soixante ans plus tard.
Mais ce sont les deux manifestations monstres qui se déroulent à la même place centrale de Lisbonne avec huit jours d'écart qui constituent l'apogée de cette préparation du 25 novembre. «En avant, sans peur, amiral Azevedo !», tel est le mot d'ordre qui sort des foules manifestant à l'appel du P.S. et des autres modérés ; ou encore: «Il n'y a qu'un Vasco : le Lourenço et aucun autre», exorcisant par la même occasion le souvenir tout frais de Vasco Gonçalves. Elles apportent leur soutien au gouvernement, pour «la démocratie, le socialisme et la liberté», tandis que celles qui manifestent huit jours après veulent «appuyer le processus révolutionnaire». Dans les deux cas, il y a des drapeaux nationaux et des drapeaux rouges mêlés ; dans les deux cas, la foule serre le poing. Mais tandis que la première chante l'hymne national en cœur avec les dirigeants apparus à la fenêtre d'un ministère, la seconde le fait à la vue des couleurs déployées d'une haute grue maniée par des ouvriers. C'est dire que même à ce moment-là, qui était vécu comme le sommet de l'affrontement de classes par d'actives minorités, le «côté prolétarien» entretient toujours des confusions «populistes», n'étant pas capable d'inventer (ou d'affirmer) une symbologie bien spécifique. Par contre, la différence entre les deux grandes manifestations est notoire en ce qui concerne son encadrement. Dans le premier cas, il y a une foule indistincte et bouillonnante, suspendue aux paroles tribuniciennes de l'amiral Azevedo, entouré de Soares, de Carneiro (le leader social-démocrate) et de Sarmento Pimentel, vieux militant républicain de la révolution de 1910 — tableau hautement significatif, que des millions de personnes regardent en direct à la télévision. Dans la seconde manifestation, ces mêmes téléspectateurs ne verront que la masse des manifestants, les orateurs étant d'obscurs militants, et les «services d'ordre» discrets et efficaces. Là, ce qui compte, c'est surtout le nombre et l'homogénéité.
Ce sont des dernières images de la préparation du 25 novembre, période pendant laquelle les mass media jouent un rôle encore une fois décisif ; ce n'est pas un hasard si les journaux de Lisbonne sont suspendus, ces jours-là ; si le vainqueur s'assure avant tout le contrôle de la télévision et de la radio.
Le 25 novembre est justifié alors comme le retour à l'esprit du 25 avril et du Programme du M.F.A., que tout le monde avait déjà oublié. Au niveau des images symboliques il se caractérise lui-même par une double opposition : au putschisme et à la manipulation ; il répond avec la «volonté du peuple» (exprimée par le suffrage) à «l'anarcho-populisme» et aux ébauches de démocratie directe, dite «sauvage», il oppose «l'État de droit».
Et si les appareils de l'information jouent un rôle si décisif dans ces journées, il reste que la première et la plus urgente reprise en main, fondamentale et exemplaire pour tout le reste, est celle de l'armée, de l'appareil militaire. Non seulement les commandements sont remaniés, des chefs emprisonnés, des hommes licenciés, des unités dissoutes, mais dès le 11 décembre, le Conseil de la révolution, alors à majorité démocratique et siège suprême du pouvoir politique, promulgue une loi définissant le rôle des forces armées dans le sens le plus classique de la hiérarchie et de la discipline.
La défaite politique totale (pas physique, bien sûr), des tenants du «processus révolutionnaire», d'une part, et l'essence même de la raison des «redresseurs» de la révolution portugaise font que cette nouvelle phase qui s'installe voit une apparente modération dans les réorientations qui auraient pu s'ensuivre. Celles-ci sont surtout visibles au niveau des rouages étatiques, qui font dire à une extrême gauche étourdie qu'il y a maintenant des «épurations à gauche». Mais, par contre, l'assemblée peut achever son travail et produire une Constitution qui proclame que le Portugal est une république «sur le chemin du socialisme, poursuivant le but d'une société sans classes». Les acquis légaux et les avantages économiques arrachés par les classes les plus pauvres ne sont pratiquement pas encore mis en cause.
Garantir l'existence d'un arbitre au-dessus de la mêlée : l'État et ses institutions militaires, judiciaires, etc., tel est le programme de fond des forces qui animent et gèrent cette phase démocratique qui est, en fin de compte, celle de l’installation d'on pouvoir démocratique. Et l'on voit bien ici que ce pouvoir démocratique n'a rien de «naturel» ni de «spontané» (comme auraient pu le croire certains idéologues de la liberté... au XVIIIe siècle !), mais doit, au contraire, forcer son accouchement et pour cela détruire des forces concurrentes ou centrifuges. Comme d'autres, il doit user d'un attribut de tout pouvoir : la violence, pour asseoir et installer ses règles et sa logique.
Ce cadre institutionnel assuré, il est alors possible de développer la lutte politique qui respecte les règles instituées, ce qui ne va pas tarder à se faire avec la préparation du cortège d'élections qui marque l'année 1976. Le charisme d'un chef émerge nettement du 25 novembre : celui du général Eanes. Après avoir «remis en ordre» l'armée, il promet de faire de même pour «la nation». Et le partage des tâches est alors presque parfait, entre la maturation de l'acceptation d'un arbitre supérieur, personnalisé, qui saura prendre les dernières mesures si besoin en est (comme il l'a montré en organisant militairement le coup du 25 novembre) et, d'un autre côté, l'assimilation définitive des mécanismes électoraux, des «combines» des états-majors politiques, par une population encore un peu «sauvage» dans ces affaires.
«Le vote, c'est l'arme du peuple !» Cette posture électoraliste des forces de gauche est bien l'illustration de la grande facilité avec laquelle le pouvoir politique a pu finalement s'installer, faute d'opposition réelle des forces politiques qui croyaient avoir une alternative. La campagne électorale de l'ex-général, redevenu commandant, Otelo n'a donc été qu'un pétard mouillé et un marché de dupes. Malgré l'enthousiasme sincère de beaucoup, la reprise de l'imagerie populiste et basiste du 25 avril, première phase, n'a été qu'un dernier sursaut, ou déjà le souvenir d'un temps révolu. Les pertes électorales du Parti communiste, il les a récupérées, avec intérêts, sur d'autres terrains, le syndical notamment. Et les efforts de survivance d'un courant basiste en période de nette reprise des appareils et des institutions n'ont produit que des échecs.
L'État de droit est le leitmotiv d'Eanes, qui le répète
inlassablement avant et après son élection. Du côté
des partis, des candidats à la gestion des affaires publiques, c'est
évidemment un contrepoint composite mais nécessaire, selon
les thèmes et perspectives de chacun. Mais il est bon de souligner
la position hégémonique des socialistes, capitalisant à
la fois le prestige de résistants «à tous les totalitarismes»,
l'indication de vote donnée par les élections précédentes,
un projet de gestion alliant «le socialisme et la liberté»,
enfin, un soutien extérieur moderne et efficace. C'est le moment
euphorique des slogans du type: «Nous voulons et nous pouvons
reconstruire le pays !» et «L'Europe avec nous !»,
confirmé par plus de 25 p. 100 des suffrages.
***
Ce n'est pas un hasard si la production symbolique décroît nettement le long de cette troisième phase de la révolution portugaise. Et non seulement elle décroît d'intensité, mais elle change même, progressivement, de nature. Elle passe d'une phase (la première) de production chaotique et spontanée, marquée par un déferlement incontrôlable de grandes et sincères abstractions: «liberté», «socialisme», «démocratie», «antifascisme», à une seconde phase caractérisée par un usage massif et dirigé des jeux symboliques, où ces signes ne sont que des instruments, pour arriver finalement à la troisième, travestie sous une forme de plus en plus institutionnelle d'attribut d'un pouvoir. Elle servait les desseins des forces politiques pendant la «légalité révolutionnaire». Arrivée à la phase démocratique, elle sert maintenant l’État.
La pacification que l'on constate dans cette dernière phase est donc tributaire de ses propres caractéristiques générales. On est arrivé à une «phase mûre» où les «illusions de la jeunesse» ont disparu, de gré ou de force. Et il ne sera peut-être pas osé de tenter un parallèle entre la systématisation que nous avons cru devoir utiliser pour rendre compte du parcours spécifique de la production symbolique, dans ses interrelations avec le politique, et la périodisation typique que fait Alain Touraine pour définir les «mouvements sociaux» : le temps de l'utopie ; l'âge de l'affrontement ; et enfin celle de l'institutionnalisation.
La production symbolique perd de sa vigueur, et plus encore de sa fraîcheur, au cours des différentes phases que traverse la révolution portugaise parce qu'elle s'engouffre de plus en plus dans la logique de l'État. Non, certes, un État «hors de la société», s'il est vrai, comme l'affirmait Landauer, que «l'État n'est pas quelque chose qui puisse être détruit par une révolution, mais c'est une condition, un certain type de rapport entre les êtres humains, un certain type de comportement». Le cas portugais aura été un exemple de plus de cette affirmation: Les institutions étatiques ont été profondément traversées par les luttes sociales, mais leur logique suprême s'est finalement imposée, car elle existait, parfaitement assimilée, dans les modèles d'action des agents sociaux.
Les forces politiques qui voulaient une transformation de la société portugaise n'ont pas identifié ces enjeux, ce qui est en fin de compte naturel. Elles se sont, en plus, lourdement trompées, en choisissant le terrain formel et les institutions pour une résistance qui ne pouvait être que sociale. Elles ont érigé le beau fleuron de la Constitution en garde-fou d'une révolution ajournée et pièce maîtresse de leur stratégie future. Mais cela est déjà une autre histoire.
5. NOTE SUR LE «BASISME» DANS LA RÉVOLUTION PORTUGAISE.
«Il serait trop facile d'expliquer l'évolution bureaucratique des commissions (de moradores), de leur manipulation «partidaire», par le simple jeu des organisations politiques ou secteurs du pouvoir d'État. Il faut aussi chercher les racines de tout cela dans les attitudes et dans la mentalité des travailleurs. Il faut rompre avec le triomphalisme et l'éloge aveugle de toute action de base qui ne tient pas compte du caractère contradictoire d'un mouvement social et du poids du passé sur les actions et les mentalités108 .»
Nous ne pouvons qu'être d'accord avec cette note de méthode des auteurs d'une très intéressante analyse sur les commissions de moradores au Portugal. Et cela nous amène à quelques considérations supplémentaires sur certaines contradictions et limites que la richesse, indéniable, pendant un certain moment, des mouvements de la base sociale ne doit pas empêcher de voir.
Pour mesurer à sa juste valeur l'importance de ces mouvements, il suffit de reculer dans le temps et de rappeler quels étaient les programmes et les objectifs des forces politiques alors existantes pour voir combien ils étaient éloignés de ce qu'est devenue la suite des événements, nettement marquée par la dynamique des mouvements de base. Cependant, les limites et la courte durée de cette autonomie doivent nous conseiller le regard critique qui, seul, permet, en fin de compte, de comprendre et d'avancer.
Dans les pays où il y a une grande tradition des organisations populaires démocratiques (comme en France, en Angleterre, et en général en Europe), le désespoir permanent des minorités radicales et révolutionnaires est de voir les dirigeants prendre des décisions contraires à la volonté des membres de leur organisation ou des travailleurs en lutte. Le thème de la trahison — d'une grève, d'une lutte quelconque — est un filon qui parcourt depuis longtemps l'histoire des classes travailleuses et populaires.
De là vient l'exigence courante, chez des minorités révolutionnaires — anarchistes, conseillistes, trotskystes, marxistes non dogmatiques divers — du contrôle des luttes à la base, des assemblées générales souveraines, des mandats impératifs et révocables par ces instances des délégués et comités responsables au lieu de «négociateurs», etc., dans la conviction que les traîtres réformistes seraient alors démasqués et que les apprentis bureaucrates ne pourraient plus manœuvrer dans l'ombre, comme ils le font à l'ordinaire.
Or il se trouve que le peuple portugais manquait presque totalement de cette expérience et de ces traditions. Il n'y avait pas, comme dans la plupart des pays capitalistes, de puissants syndicats et autres associations démocratiques volontaires. Dès qu'un courant d'air frais et libérateur envahit la société portugaise, la base sociale s'ébranla. C'est spontanément qu'elle découvrit et pratiqua des formes d'assemblées directes : le plénum des intéressés, l'assemblée générale des concernés, de l'atelier ou de l'usine, jusqu'aux quartiers, écoles et administrations. Et, dans ces ébauches de démocratie directe, l'unique légitimité populaire acceptable apparaît comme étant celle qui ne puisse d'aucune façon se lier à ces organes de base. C'est la même découverte qu'avaient faite avant elles les couches populaires parisiennes avec leurs sections révolutionnaires ou les Russes avec les soviets. Voilà, en quelques mots, la signification et la genèse de ce basisme portugais de 1974-76, qui a tant enthousiasmé les cercles militants européens.
Mais le phénomène a aussi une autre face, cachée. C'est que, parallèlement et en-deçà de ce vide institutionnel qui a frappé un certain nombre d'observateurs, il y avait aussi d'autres réseaux et liaisons parcourant le tissu des organes de la base sociale : c'étaient les réseaux idéologiques, multipliés comme des champignons en une époque justement caractérisée par son inflation idéologique. Réseaux de partis politiques, d'organisations révolutionnaires, de gens qui se faisaient une idée conjoncturelle semblable, d'affinités diverses. Qui se construisaient et se disloquaient rapidement, toujours à l'écart du domaine public, au gré de réunions privées ou de conférences réservées. Mais qui, dans tous les cas, marquaient le plus profondément qui soit la dynamique des organes populaires.
Ces réseaux trouvaient leur raison d'être dans ces assemblées générales où simultanément ils pouvaient implanter leurs idées (et, donc, les tester) et combattre celles des réseaux opposés. Ils encensaient la souveraineté «totale» des assemblées générales comme légitimation nécessaire de leur propre action. Il ne s'agissait pas, bien sûr, de se faire élire ou plébisciter en tant que tels, mais de voir adopter les mesures et positions découlant de leur ligne (juste), et aussi de se faire nommer représentants directs des bases (la véritable «volonté populaire», diront-ils) auprès des institutions officielles de l'État ou de celles, plus ou moins parallèles, qui se posaient comme alternative : les structures de ce qu'on appelait alors le «pouvoir populaire»109 .
En fait, c'est cette pratique politique d'inspiration avant-gardiste qui marque presque tous les groupes de l'extrême gauche qui, en même temps qu'elle suscite souvent des formes d'organisation novatrices pour que les populations puissent faire avancer leurs objectifs autonomes, les rendent stériles à brève échéance, juste le temps qu'il faut pour que les fraîchement «organisés» aient la possibilité de s'apercevoir des véritables fonctions que chacun remplit dans ces schémas.
Le rôle de direction, malgré des nuances d'interprétation, n'est jamais mis en question par les militants politiques d'extrême gauche, ainsi que la convergence «naturelle» de leurs idées abstraites avec les aspirations des «masses». L'itinéraire d'un groupe comme la L.U.A.R. (Ligue d'union et d'action révolutionnaire, conduite par Palma Inàccio) est exemplaire et poignant : ayant rempli un rôle certain d'animateur et de catalyseur dans la lutte antifasciste de la première phase (libertaire) de la révolution, il patauge et vole en éclats dans la phase révolutionnaire, sans que ces questions — sans doute complexes — soient clarifiées ; au contraire, il sombre dans l'incompréhension mutuelle et le dialogue de sourds.
Il n'est pas question de mettre en cause la sincérité et l'abnégation de ces militants, mais tout simplement de faire quelque lumière sur les conséquences d'une certaine façon de se situer par rapport aux «gens» et aux événements.
Si l'éloge aveugle du basisme conduit à des distorsions regrettables, le triomphalisme et le théoricisme à outrance est une autre façon de voir aussi éloignée de la réalité que la première. Jaime Semprun en est l'exemple quand il écrit, à Paris, le 27 avril 1975, que «la lutte en cours est la deuxième offensive de l'époque révolutionnaire qui a commencé en 1968» et que «les prolétaires portugais ont précipité le cours de l'histoire moderne» !110 Avoir le désir, la passion de la révolution, c'est une chose et c'est très bien. Mais l'effort de compréhension de la société en est une autre, tout aussi indispensable.
J. F.
Lisbonne — 1979

Scan et corrections : L'Idée Noire, 2/10/06 — ©opyleft
1 LÉON XIII, Encyclique Rerum Novarum (15 mai 1891), in Georges MICHON, Les documents pontificaux sur la démocratie et la société moderne, Ed. Rieder, Paris 1928, 152.
2 Petit Robert, 5e éd., Paris 1970. Cette référence n'est citée qu'à titre indicatif. Par exemple la même édition donne 1922 pour la première apparition en français du mot «libertaire», alors que des périodiques utilisaient le mot dans leurs titres dès 1890 (Jean MAITRON, le Mouvement anarchiste en France, T. II, De 1914 à nos jours, Maspero, Paris 1975, 248).
4 Sébastien FAURE, Anarchisme, Encyclopédie anarchiste. 75, 1° col.
5 Daniel GUÉRIN, L'Anarchisme, Idées-Gallimard, Paris 1975.
6 Daniel GUÉRIN, Proudhon oui et non, Gallimard, Paris 1978, 165-193.
7 Philippe OYHAMBURU, la Revanche de Bakounine ou de l'Anarchisme à l'autogestion, Ed. Ententes, Paris 1975.
15 Jean BANCAL, Proudhon pluralisme et autogestion, T. II, les réalisations, Aubier-Montaigne, Paris 1970, 232-234.
16 BANCAL, «T. I, les fondements»,113.
19 Élisée RECLUS, Préface, in Pierre KROPOTKINE, la Conquête du pain, Tresse et Stock, Paris 1894 , X.
21 Daniel ROPS, L'Église des révolutions, T. I, En face de nouveaux destins, Fayard, Paris 1965, 641.
24 P. J. PROUDHON, Écrits sur la religion, Marcel Rivière, Paris 1959, 265-267.
25 Léo CAMPION, les Anarchistes dans la F.M., Culture et Liberté, Marseille 1969, 55.
26 Théodore RUYSSEN, Introduction, in PROUDHON, op. cit., 52.
27 PROUDHON, op. cit., 215-216.
29 BANCAL, T. I, 166-173, 196-239.
32 Pierre de SENARCLENS, le Mouvement Esprit 1932-1941, L'âge d'homme, Lausanne 1974, 352.
33 Les Envahisseurs - V. Quelque chose de pourri au royaume de l'autogestion, «L'Anarcho-Syndicaliste», n° 13, février 1977.
35 Luciano LANZA, Autogestion et économie, notes pour un débat, Interrogations... op. cit., 39.
36 Carlos SEMPRUN MORA, Songes et mensonges de l'autogestion, Interrogations... op. cit., 77.
37 René LOUREAU, Autogestion et institution, Interrogations... op. cit., 38.
38 Albert MEISTER, Self-management et autogestion dans l'Institution et dans la formation, Interrogations... op. cit., 24
40 Jean-Pierre CHEVENEMENT, le Vieux, la Crise, le Neuf, Flammarion, Paris 1977, 179.
49 Edmond MAIRE et Jacques JULLIARD, La C.F.D.T. d'aujourd'hui, Seuil. Paris 1975.
50 Edmond MAIRE, Demain l'autogestion, Seghers, Paris 1976.
51 Les Envahisseurs - VI. La C.F.D.T. pour quoi faire ?, «L'Anarcho-Syndicaliste », n°14, mars 1977.
52 Albert DETRAZ, Alfred KRUMNOW, Edmond MAIRE, La C.F.D.T. et l'autogestion, Cerf, Paris 1975, 38.
68 ÉCHANGE et PROJETS, la Démocratie à la portée de la main, Albin Michel, Paris 1977, 2.
69 Jacques DELORS, Changer, Stock. Paris 1975.
70 A gauche ces chrétiens..., «AUTREMENT», n°8, février 1977, 208.
71 Pierre VIANSSON-PONTE, Préface, in « ÉCHANGE et PROJETS » op. cit., 11-19.
72 «ÉCHANGE et PROJETS», op. cit., 193.
74 Jacques DELORS, Posface, in «ÉCHANGE et PROJETS», op. cit., 220
75 Jean-Pierre OPPENHEIM, La C.F.D.T. et la planification, Téma-éditions, Paris 1973, 17-18.
77 Jean MOUSSE s.j., Enjeux de l'autogestion, «ÉTUDES», février 1979, 2-5-218.
78 DETRAZ et al., op. cit., 70.
79 VATICAN II Gaudium et Spes, Ed. Spes, Paris 1966, paragraphe 64, 254.
80 Ibid., paragraphe 65-1, 255.
81 Ibid., paragraphe 66-2, 262.
82 Ibid., paragraphe 68-1, 265-266.
83 Ibid., paragraphe 70-4, 277.
84 Ibid., paragraphe 72-1, 281-282.
85 JEAN XXIII, Encyclique Pacem In Terris, Ed. Spes, Paris 1963, paragraphe 37-38, 51.
86 JEAN XXIII, Encyclique Mater et Magistra, in Trois Encycliques sociales, Seuil Politique, Paris 1967, paragraphe 58, 57.
88 Bruno BIAGI (sous-secrétaire d'État aux Corporations), L'État corporatif, Nouvelles Éditions Latines, Paris 1935, 8.
90 Giuseppe GERACE et Arturo ASSANTE, L'État fasciste, Morano, Naples, 8.
97 PIE XI, Encyclique Quadragesimo Anno, Spes, Paris 1931, 43.
98 Néo-cléricalisme et ré-écriture de l’histoire, «LA RUE», n° 21, 2e semestre 1979, 48-65.
100 Félix DAMETTE et Jacques SCHEIBLING, Pour une stratégie autogestionnaire, Ed. sociales, Paris 1979.
101 Roger GARAUDY, L’Église, le communisme et les chrétiens, Ed. Sociales, Paris 1949.
102 Jean KANAPA, la Doctrine sociale de l'Église et le marxisme, Ed. Sociales, Paris 1962.
103L'Unique et sa propriété. Ouvrage fondamental de la théorie individualiste anarchiste.
104 Par collectivisation des moyens de production nous entendons bien l'appropriation par les collectivités des biens qui concourent à la production. Dans certains cas, à une systématisation forcée de ce processus on peut imaginer des formules de transition telle que celle du maintien de la propriété individuelle aux petits exploitants ou entrepreneurs sans, bien sûr, aucune possibilité de revente ou de transmission héréditaire de celle-ci.
105 Ce regroupement, évident pour ce secteur, pourra au besoin s'opérer dans d'autres. En effet, l'expérience espagnole de 1936 nous a démontré comment spontanément des structures industrielles et commerciales se modifièrent. Une expérience, parmi d'autres, comme les salons de coiffure de Barcelone, relatés par A. Lapeyre, fut probante. Le regroupement de ceux-ci (par ceux qui le souhaitèrent, bien entendu) permit, d'une part, la modernisation des salons et de plus grandes heures d'ouverture pour le public, donc une amélioration qualitative importante, et, d'autre part, pour les coiffeurs un temps de travail largement inférieur à celui effectué auparavant dans de petits et vétustes salons.
106 Joao Martins Pereira: O Socialismo, a Transiçao e o Caso Português («Le Socialisme, la transition et le cas portugais»), Ed. Bertrand, Lisbonne, 1976.
107 Vitor Matias Ferreira: «la Formation sociale portugaise entre «l'anarchie sociale» et l’institutionnalisation politique»; texte présenté dans le premier séminaire international du bassin méditerranéen, Milan, novembre 1978. Du même auteur, voir aussi, sur la même période: «Movimentos Socials e Intervençao Politica» et «Da Reconquista da Terra à Reforma Agrària».
108 In «les Temps modernes», Paris, novembre 1978, article de Luis Leitao, Antonio Dias, Jorge Manuel, Laurent Dianoux: Mouvements urbains et commissions de moradores au Portugal (1974-1976).
109 Voir à ce sujet: M. Veira et D. Oliveira : O Poder Popular em Potugal («le Pouvoir populaire au Portugal»), Coimbra, Ed. Centelha, 1976.
110 Jaime Semprun:
«la Guerre sociale au Portugal», Paris, Ed. Champ Libre,
1975.