Pierre Kropotkine

Entr’aide (l’)
Un facteur de l’évolution



D’après l’édition Alfred Costes, 1938. (Première édition : 1906)
 
 

TABLE DES MATIÈRES
 
 

  AVERTISSEMENT DE LA SECONDE ÉDITION

  NOTE DU TRADUCTEUR
  INTRODUCTION
 
 

Chapitre I
L’ENTR’AIDE PARMI LES ANIMAUX.



Lutte pour l’existence. - L’entr’aide, loi de la nature et principal facteur de l’évolution progressive. - Invertébrés. - Fourmis et abeilles. - Oiseaux : associations pour la chasse et pour la pêche. - Sociabilité. - Protection mutuelle parmi les petits oiseaux. - Grues ; perroquets.
 
 

Chapitre II
L’ENTRAIDE PARMI LES ANIMAUX (Suite).



Migrations d’oiseaux. - Associations de nidification. - Sociétés en automne. - Mammifères : petit nombre d’espèces non sociables. - Associations pour la chasse chez les loups, les lions, etc. - Sociétés de rongeurs ; de ruminants ; de singes. - Entr’aide dans la lutte pour la vie. - Arguments de Darwin pour prouver la lutte pour la vie dans une même espèce. - Obstacles naturels à la surmultiplication. - Extermination supposée des espèces intermédiaires. - Élimination de la concurrence dans la nature.
 
 

Chapitre III
L’ENTR’AIDE PARMI LES SAUVAGES



La guerre supposée de chacun contre tous. - Origine tribale de la société humaine. - Apparence tardive de la famille séparée. - Bushmen et Hottentots. - Australiens, Papous. - Esquimaux, Aléoutes. - Les caractères de la vie sauvage sont difficiles à comprendre pour les Européens. - La conception de la justice chez les Dayaks. - Le droit commun.
 
 

Chapitre IV
L’ENTR’AIDE CHEZ LES BARBARES



Les grandes migrations. - Une nouvelle organisation rendue nécessaire. - La commune villageoise. - Le travail communal. - La procédure judiciaire. - La loi intertribale. - Exemples tirés de la vie de nos contemporains. - Bouriates. - Kabyles. - Montagnards du Caucase. - Races africaines.
 
 

Chapitre V
L’ENTR’AIDE DANS LA CITÉ DU MOYEN ÂGE



Croissance de l’autorité dans la société barbare. - Le servage dans les villages. - Révolte des villes fortifiées ; leur libération ; leurs chartes. - La guilde. - Double origine de la cité libre du moyen âge. - Autonomie judiciaire et administrative. - Le travail manuel considéré comme honorable. - Commerce par la guilde et par la cité.
 
 

Chapitre VI
L’ENTR’AIDE DANS LA CITÉ DU MOYEN ÂGE (Suite).



Ressemblances et différences entre les cités du moyen âge. - Les guildes des métiers : attributs de l’État dans chacune d’elles. - Attitude de la cité envers les paysans ; essais pour les libérer. - Les seigneurs. - Résultats obtenus par la cité du moyen âge dans les arts et dans les sciences. - Causes de décadence.
 
 

Chapitre VII
L’ENTR’AIDE CHEZ NOUS



Révoltes populaires au commencement de la période des États. - Institution d’entr’aide de l’époque actuelle. - La commune villageoise : ses luttes pour résister à l’abolition par l’État. - Habitudes venant de la vie des communes villageoises conservées dans nos villages modernes. - Suisse, France, Allemagne, Russie.
 
 

Chapitre VIII
L’ENTR’AIDE CHEZ NOUS (Suite).



Unions de travailleurs formées après la destruction des guildes par l’État. - Leurs luttes. - L’entr’aide et les grèves. - Coopération. - Libres associations dans des buts divers. - Esprit de sacrifice. - Innombrables sociétés pour l’action en commun sous tous les aspects possibles. - L’entr’aide dans la misère. - L’aide personnelle.
 
 

CONCLUSION

APPENDICE



—  I. Essaims de papillons, de libellules, etc. Nécrophores.
—  II. Les fourmis.
—  III. Associations de nidification.
—  IV. Sociabilité des animaux.
—  V. Obstacles à la surpopulation.
—  VI. Adaptations pour éviter la concurrence.
—  VII. Origine de la famille.
—  VIII. Destruction de la propriété privée sur le tombeau.
—  IX. La « famille indivise ».
—  X. L’origine des Guildes.
—  XI. Le marché et la cité du moyen âge.
—  XII. Organisations d’entr’aide dans quelques villages de notre temps : la Suisse ; les Pays-Bas.


Avertissement de la seconde édition



La première édition française de L’entr’aide date de 1906 ; elle s’épuisait lorsque survint la guerre. Le 8 février 1921, l’auteur mourait en Russie. En 1924, sous l’inspiration de sa veuve, un Comité des Amis de Kropotkine se formait en Grande-Bretagne et un autre en France.

C’est par les soins de cette organisation amicale que la seconde édition de L’Entr’aide est maintenant présentée au public, sans modification aucune. Il nous semble que, tel quel, cet ouvrage répond bien à son sous-titre : un facteur de l’évolution, et que, du reste, aucun ouvrage plus récent n’infirme les conclusions de l’auteur, ni soit même de nature à en affaiblir la portée.

La Société des Amis de Pierre Kropotkine se propose de procéder à la réimpression des principaux ouvrages épuisés, et aussi à la publication d’autres travaux du même auteur qui n’ont pas encore vu le jour en français.

En ce moment, nous ne pouvons prétendre à la publication des Œuvres complètes de Pierre Kropotkine ; aussi, pour réserver l’avenir, avons-nous appelé cette collection : Bibliothèque de Philosophie sociale.

Paul Reclus, Secrétaire de la Société.
 
 


Note du Traducteur



Quand, sur le conseil d’Élisée Reclus, l’auteur nous proposa le titre de « l’Entr’aide », le mot nous surprit tout d’abord. A la réflexion il nous plut davantage. Le terme est bien formé et exprime l’idée développée dans ce volume. La loi de la nature dont traite le présent ouvrage n’avait pas encore été formulée aussi nettement. C’est un point de vue nouveau de la théorie darwinienne ; il n’était pas inutile de trouver un vocable clair et définitif.

Louise GUIEYSSE-BRÉAL
 
 


INTRODUCTION



Deux aspects de la vie animale m’ont surtout frappé durant les voyages que je fis, étant jeune, dans la Sibérie orientale et la Mandchourie septentrionale. D’une part je voyais l’extrême rigueur de la lutte pour l’existence, que la plupart des espèces d’animaux ont à soutenir dans ces régions contre une nature inclémente ; l’anéantissement périodique d’un nombre énorme d’existences, dû à des causes naturelles ; et conséquemment une pauvreté de la vie sur tout le vaste territoire que j’eus l’occasion d’observer. D’autre part, même dans les quelques endroits où la vie animale abondait, je ne pus trouver - malgré mon désir de la reconnaître - cette lutte acharnée pour les moyens d’existence, entre animaux de la même espèce, que la plupart des darwinistes (quoique pas toujours Darwin lui-même) considéraient comme la principale caractéristique de la lutte pour la vie et le principal facteur de l’évolution.

Les terribles tourmentes de neige qui s’abattent sur le Nord de l’Eurasie à la fin de l’hiver et les verglas qui les suivent souvent ; les gelées et les tourmentes de neige qui reviennent chaque année dans la seconde moitié de mai, lorsque les arbres sont déjà tout en fleurs et que la vie pullule chez les insectes ; les gelées précoces et parfois les grosses chutes de neige en juillet et en août, détruisant par myriades les insectes, ainsi que les secondes couvées d’oiseaux dans les prairies ; les pluies torrentielles, dues aux moussons qui tombent dans les régions plus tempérées en août et septembre, occasionnant dans les terres basses d’immenses inondations et transformant, sur les plateaux, des espaces aussi vastes que des états européens en marais et en fondrières ; enfin les grosses chutes de neige au commencement d’octobre, qui finissent par rendre un territoire aussi grand que la France et l’Allemagne absolument impraticable aux ruminants et les détruisent par milliers : voilà les conditions où je vis la vie animale se débattre dans l’Asie septentrionale. Cela me fit comprendre de bonne heure l’importance primordiale dans la nature de ce que Darwin décrivait comme « les obstacles naturels à la surmutiplication », en comparaison de la lutte pour les moyens d’existence entre individus de la même espèce, que l’on rencontre çà et là, dans certaines circonstances déterminées, mais qui est loin d’avoir la même portée. La rareté de la vie, la dépopulation - non la sur-population - étant le trait distinctif de cette immense partie du globe que nous appelons Asie septentrionale, je conçus dès lors des doutes sérieux (et mes études postérieures n’ont fait que les confirmer) touchant la réalité de cette terrible compétition pour la nourriture et pour la vie au sein de chaque espèce, article de foi pour la plupart des darwinistes. J’en arrivai ainsi à douter du rôle dominant que l’on prête à cette sorte de compétition dans l’évolution des nouvelles espèces.

D’un autre côté, partout où je trouvai la vie animale en abondance, comme, par exemple, sur les lacs, où des vingtaines d’espèces et des millions d’individus se réunissent pour élever leur progéniture ; dans les colonies de rongeurs ; dans les migrations d’oiseaux qui avaient lieu à cette époque le long de l’Oussouri dans les proportions vraiment « américaines » ; et particulièrement dans une migration de chevreuils dont je fus témoin, et où je vis des vingtaines de mille de ces animaux intelligents, venant d’un territoire immense où ils vivaient disséminés, fuir les grosses tourmentes de neige et se réunir pour traverser l’Amour à l’endroit le plus étroit - dans toutes ces scènes de la vie animale qui se déroulaient sous mes yeux, je vis l’entr’aide et l’appui mutuel pratiqués dans des proportions qui me donnèrent à penser que c’était là un trait de la plus haute importance pour le maintien de la vie, pour la conservation de chaque espèce, et pour son évolution ultérieure.

Enfin, je vis parmi les chevaux et les bestiaux à demi sauvages de la Transbaïkalie, parmi tous les ruminants sauvages, parmi les écureuils, etc., que, lorsque les animaux ont à lutter contre la rareté des vivres, à la suite d’une des causes que je viens de mentionner, tous les individus de l’espèce qui ont subi cette calamité sortent de l’épreuve tellement amoindris en vigueur et en santé qu’aucune évolution progressive de l’espèce ne saurait être fondée sur ces périodes d’âpre compétition.

Aussi, lorsque plus tard mon attention fut attirée sur les rapports entre le darwinisme et la sociologie, je ne me trouvai d’accord avec aucun des ouvrages qui furent écrits sur cet important sujet. Tous s’efforçaient de prouver que l’homme, grâce à sa haute intelligence et à ses connaissances, pouvait modérer l’âpreté de la lutte pour la vie entre les hommes ; mais ils reconnaissaient aussi que la lutte pour les moyens d’existence de tout animal contre ses congénères, et de tout homme contre tous les autres hommes, était « une loi de la nature ». Je ne pouvais accepter cette opinion, parce que j’étais persuadé qu’admettre une impitoyable guerre pour la vie, au sein de chaque espèce, et voir dans cette guerre une condition de progrès, c’était avancer non seulement une affirmation sans preuve, mais n’ayant pas même l’appui de l’observation directe.

Au contraire, une conférence « Sur la loi d’aide mutuelle », faite à un congrès de naturalistes russes, en janvier 1880, par le professeur Kessler, zoologiste bien connu (alors doyen de l’Université de Saint-Pétersbourg), me frappa comme jetant une lumière nouvelle sur tout ce sujet. L’idée de Kessler était que, à côté de la loi de la Lutte réciproque, il y a dans la nature laloi de l’Aide réciproque, qui est beaucoup plus importante pour le succès de la lutte pour la vie, et surtout pour l’évolution progressive des espèces. Cette hypothèse, qui en réalité n’était que le développement des idées exprimées par Darwin lui-même dans The Descent of Man, me sembla si juste et d’une si grande importance, que dès que j’en eus connaissance (en 1883), je commençai à réunir des documents pour la développer. Kessler n’avait fait que l’indiquer brièvement dans sa conférence, et la mort (il mourut en 1881) l’avait empêché d’y revenir.

Sur un point seulement, je ne pus entièrement accepter les vues de Kessler. Kessler voyait dans « les sentiments de famille » et dans le souci de la progéniture (voir plus loin, chapitre I) la source des penchants mutuels des animaux les uns envers les autres. Mais, déterminer jusqu’à quel point ces deux sentiments ont contribué à l’évolution des instincts sociables, et jusqu’à quel point d’autres instincts ont agi dans la même direction, me semble une question distincte et très complexe que nous ne pouvons pas encore discuter. C’est seulement après que nous aurons bien établi les faits d’entr’aide dans les différentes classes d’animaux et leur importance pour l’évolution, que nous serons à même d’étudier ce qui appartient, dans l’évolution des sentiments sociables, aux sentiments de famille et ce qui appartient à la sociabilité proprement dite, qui a certainement son origine aux plus bas degrés de l’évolution du monde animal, peut-être même dans les « colonies animales ». Aussi m’appliquai-je surtout à établir tout d’abord l’importance du facteur de l’entr’aide dans l’évolution, réservant pour des recherches ultérieures l’origine de l’instinct d’entr’aide dans la nature.

L’importance du facteur de l’entr’aide « si seulement on en pouvait démontrer la généralité » n’échappa pas au vif génie naturaliste de Gœthe. Lorsqu’un jour Eckermann dit à Gœthe - c’était en 1827 - que deux petits de roitelets, qui s’étaient échappés, avaient été retrouvés le jour suivant dans un nid de rouges-gorges (Rothkehlchen), qui nourrissaient ces oisillons en même temps que leurs propres petits, l’intérêt de Gœthe fut vivement éveillé par ce récit. Il y vit une confirmation de ses conceptions panthéistes, et dit : « S’il était vrai que ce fait de nourrir un étranger se rencontrât dans toute la Nature et eût le caractère d’une loi générale - bien des énigmes seraient résolues. » Il revint sur ce sujet le jour suivant, et pria instamment Eckermann (qui était, comme on sait, zoologiste) d’en faire une étude spéciale, ajoutant qu’il y pourrait découvrir « des conséquences d’une valeur inestimable ». (Gespräche, édition de 1848, vol. III, pp. 219, 221.) Malheureusement, cette étude ne fut jamais faite, quoiqu’il soit fort possible que Brehm, qui a accumulé dans ses ouvrages tant de précieux documents relatifs à l’entr’aide parmi les animaux, ait pu être inspiré par la remarque de Gœthe.

Dans les années 1872-1886, plusieurs ouvrages importants, traitant de l’intelligence et de la vie mentale des animaux, furent publiés (ils sont cités dans une note du chapitre I), et trois d’entre eux touchent plus particulièrement le sujet qui nous occupe ; ce sont : Les sociétés animales d’Espinas (Paris, 1877), La lutte pour l’existence et l’association pour la lutte, conférence par J.L Lanessan (avril 1881) et le livre de Louis Büchner, Liebe und Liebes-Leben in der Thierwelt, dont une première édition parut en 1879, et une seconde édition, très augmentée, en 1885. Tous ces livres sont excellents ; mais il y a encore place pour un ouvrage dans lequel l’entr’aide serait considérée, non seulement comme un argument en faveur de l’origine pré-humaine des instincts moraux, mais aussi comme une loi de la nature et un facteur de l’évolution. Espinas porta toute son attention sur ces sociétés animales (fourmis et abeilles) qui reposent sur une division physiologique du travail ; et bien que son livre soit plein d’ingénieuses suggestions de toutes sortes, il fut écrit à une époque où l’évolution des sociétés humaines ne pouvait être étudiée avec les connaissances que nous possédons aujourd’hui. La conférence de Lanessan est plutôt un brillant exposé du plan général d’un ouvrage sur l’appui mutuel, commençant par les rochers de la mer et passant en revue le monde des plantes, des animaux et des hommes. Quand à l’ouvrage de Büchner, si fertile en idées qu’il soit et malgré sa richesse en faits, je n’en peux accepter la pensée dominante. Le livre commence par un hymne à l’amour, et presque tous les exemples sont choisis dans l’intention de prouver l’existence de l’amour et de la sympathie parmi les animaux. Mais, réduire la sociabilité animale à l’amour et à la sympathie est aussi réduire sa généralité et son importance ; de même, en basant la morale humaine seulement sur l’amour et la sympathie personnelle, on n’a fait que restreindre le sens du sentiment moral dans son ensemble. Ce n’est pas l’amour de mon voisin - que souvent je ne connais pas du tout - qui me pousse à saisir un seau d’eau et à m’élancer vers sa demeure en flammes ; c’est un sentiment bien plus large, quoique plus vague : un instinct de solidarité et de sociabilité humaine. Il en est de même pour les animaux. Ce n’est pas l’amour, ni même la sympathie (au sens strict du mot) qui pousse une troupe de ruminants ou de chevaux à former un cercle pour résister à une attaque de loups ; ni l’amour qui pousse les loups à se mettre en bande pour chasser ; ni l’amour qui pousse les petits chats ou les agneaux à jouer ensemble, ou une douzaine d’espèces de jeunes oiseaux à vivre ensemble en automne ; et ce n’est ni l’amour, ni la sympathie personnelle qui pousse des milliers de chevreuils, disséminés sur un territoire aussi grand que la France, à constituer des ensembles de troupeaux, marchant tous vers le même endroit afin de traverser une rivière en un point donné. C’est un sentiment infiniment plus large que l’amour ou la sympathie personnelle, un instinct qui s’est peu à peu développé parmi les animaux et les hommes au cours d’une évolution extrêmement lente, et qui a appris aux animaux comme aux hommes la force qu’ils pouvaient trouver dans la pratique de l’entr’aide et du soutien mutuel, ainsi que les plaisirs que pouvait leur donner la vie sociale.

L’importance de cette distinction sera facilement appréciée par tous ceux qui étudient la psychologie animale, et encore plus par ceux qui s’occupent de la morale humaine. L’amour, la sympathie et le sacrifice de soi-même jouent certainement un rôle immense dans le développement progressif de nos sentiments moraux. Mais ce n’est ni sur l’amour ni même sur la sympathie que la société est basée dans l’humanité : c’est sur la conscience de la solidarité humaine, - ne fût-elle même qu’à l’état d’instinct ; - sur le sentiment inconscient de la force que donne à chacun la pratique de l’entr’aide, sur le sentiment de l’étroite dépendance du bonheur de chacun et du bonheur de tous, et sur un vague sens de justice ou d’équité, qui amène l’individu à considérer les droits de chaque autre individu comme égaux aux siens. Sur cette large base se développent les sentiments moraux supérieurs. Mais ce sujet dépasse les limites de cet ouvrage, et je ne ferai qu’indiquer ici une conférence, « Justice et moralité », que j’ai faite en réponse à l’opuscule de Huxley, Ethics, et où j’ai traité cette question avec quelque détail, et les articles sur l’Éthique que j’ai commencé à publier dans la revue Nineteenth Century.

Je pensai donc qu’un livre sur l’Entr’aide considérée comme une loi de la nature et comme facteur de l’évolution pourrait combler une lacune importante. Lorsque Huxley publia, en 1888, son manifeste de lutte pour la vie (Struggle for Existence and its Bearing upon Man), qui, à mon avis, donnait une interprétation très incorrecte des faits de la nature, tels que nous les voyons dans la brousse et dans la forêt, je me mis en rapport avec le directeur de la revue Nineteenth Century, lui demandant s’il voudrait publier une réfutation méthodique des opinions d’un des plus éminents darwinistes. M. James Knowles reçut cette proposition avec la plus grande sympathie. J’en parlai aussi à W. Bates, le grand collaborateur de Darwin. « Oui, certainement ; c’est là le vrai darwinisme, répondit-il ; Ce qu’ils ont fait de Darwin est abominable. Écrivez ces articles, et quand ils seront imprimés, je vous écrirai une lettre que vous pourrez publier. » Malheureusement je mis près de sept ans à écrire ces articles et, quand le dernier parut, Bates était mort.

Après avoir examiné l’importance de l’entr’aide dans les différentes classes d’animaux, je dus examiner le rôle du même facteur dans l’évolution de l’homme. Ceci était d’autant plus nécessaire qu’un certain nombre d’évolutionnistes, qui ne peuvent refuser d’admettre l’importance de l’entr’aide chez les animaux, refusent, comme l’a fait Herbert Spencer, de l’admettre chez l’homme. Chez l’homme primitif, soutiennent-ils, la guerre de chacun contre tous était la loi de la vie. J’examinerai, dans les chapitres consacrés aux Sauvages et aux Barbares, jusqu’à quel point cette affirmation, qui a été trop complaisamment répétée, sans critique suffisante, depuis Hobbes, est confirmée par ce que nous savons des périodes primitives du développement humain.

Après avoir examiné le nombre et l’importance des institutions d’entr’aide, formées par le génie créateur des masses sauvages et à demi sauvages pendant la période des clans, et encore plus pendant la période suivante des communes villageoises, et après avoir constaté l’immense influence que ces institutions primitives ont exercé sur le développement ultérieur de l’humanité jusqu’à l’époque actuelle, je fus amené à étendre mes recherches également aux époques historiques. J’étudiai particulièrement cette période si intéressante des libres républiques urbaines du moyen âge, dont on n’a pas encore suffisamment reconnu l’universalité ni apprécié l’influence sur notre civilisation moderne. Enfin. j’ai essayé d’indiquer brièvement l’immense importance que les instincts d’entr’aide, transmis à l’humanité par les héritages d’une très longue évolution, jouent encore aujourd’hui dans notre société moderne, - dans cette société que l’on prétend reposer sur le principe de « chacun pour soi et l’État pour tous », mais qui ne l’a jamais réalisé et ne le réalisera jamais.

On peut objecter à ce livre que les animaux aussi bien que les hommes y sont présentés sous un aspect trop favorable ; que l’on a insisté sur leurs qualités sociables, tandis que leurs instincts anti-sociaux et individualistes sont à peine mentionnés. Mais ceci était inévitable. Nous avons tant entendu parler dernièrement de « l’âpre et impitoyable lutte pour la vie, » que l’on prétendait soutenue par chaque animal contre tous les autres animaux, par chaque « sauvage » contre tous les autres « sauvages » et par chaque homme civilisé contre tous ses concitoyens - et ces assertions sont si bien devenues des articles de loi - qu’il était nécessaire, tout d’abord, de leur opposer une vaste série de faits montrant la vie animale et humaine sous un aspect entièrement différent. Il était nécessaire d’indiquer l’importance capitale qu’ont les habitudes sociales dans la nature et dans l’évolution progressive, tant des espèces animales que des êtres humains ; de prouver qu’elles assurent aux animaux une meilleure protection contre leurs ennemis, très souvent des facilités pour la recherche de leur nourriture (provisions d’hiver, migrations, etc.), une plus grande longévité et, par conséquent, une plus grande chance de développement des facultés intellectuelles ; enfin il fallait montrer qu’elles ont donné aux hommes, outre ces avantages, la possibilité de créer les institutions qui ont permis à l’humanité de triompher dans sa lutte acharnée contre la nature et de progresser, malgré toutes les vicissitudes de l’histoire. C’est ce que j’ai fait. Aussi est-ce un livre sur la loi de l’entr’aide, considérée comme l’un des principaux facteurs de l’évolution ; mais ce n’est pas un livre sur tous les facteurs de l’évolution et sur leur valeur respective. Il fallait que ce premier livre-ci fût écrit pour qu’il soit possible d’écrire l’autre.

Je serais le dernier à vouloir diminuer le rôle que la revendication du « moi » de l’individu a joué dans l’évolution de l’humanité. Toutefois ce sujet exige, à mon avis, d’être traité beaucoup plus à fond qu’il ne l’a été jusqu’ici. Dans l’histoire de l’humanité la revendication du moi individuel a souvent été, et est constamment, quelque chose de très différent, quelque chose de beaucoup plus large et de beaucoup plus profond que cet « individualisme » étroit, cette « revendication personnelle », inintelligente et bornée qu’invoquent un grand nombre d’écrivains. Et les individus qui ont fait l’histoire n’ont pas été seulement ceux que les historiens ont représenté comme des héros. Mon intention est donc, si les circonstances le permettent, d’examiner séparément la part qu’a eue la revendication du « moi » individuel dans l’évolution progressive de l’humanité. Je ne puis faire ici que les quelques remarques suivantes d’un caractère tout à fait général. Lorsque les diverses institutions successives d’entr’aide - la tribu, la commune du village, les guildes, la cité du moyen âge - commencèrent, au cours de l’histoire, à perdre leur caractère primitif, à être envahies par des croissances parasites, et à devenir ainsi des entraves au progrès, la révolte de l’individu contre ces institutions, présenta toujours deux aspects différents. Une partie de ceux qui se soulevaient luttaient pour améliorer les vieilles institutions ou pour élaborer une meilleure organisation, basée sur les mêmes principes d’entr’aide. Ils essayaient, par exemple, d’introduire le principe de la « compensation » à la place de la loi du talion, et plus tard le pardon des offenses, ou un idéal encore plus élevé d’égalité devant la conscience humaine, au lieu d’une « compensation, » proportionnelle à la caste de l’individu lésé. Mais à côté de ces efforts, d’autres individus se révoltaient pour briser les institutions protectrices d’entr’aide, sans autre intention que d’accroître leurs propres richesses et leur propre pouvoir. C’est dans cette triple lutte, entre deux classes de révoltés et les partisans de l’ordre établi, que se révèle la vraie tragédie de l’histoire. Mais pour retracer cette lutte et pour étudier avec sincérité le rôle joué dans l’évolution de l’humanité par chacune de ces trois forces, il faudrait au moins autant d’années que j’en ai mis à écrire ce livre.

Parmi les œuvres traitant à peu près le même sujet, parues depuis la publication de mes articles sur l’entr’aide chez les animaux, il faut citer The Lowell Lectures on the Ascent of Man, par Henry Drummond (Londres, 1894), et The Origin and Growth of the Moral Instinct, par A. Sutherland (Londres, 1898). Ces deux livres sont conçus suivant les grandes lignes de l’ouvrage de Büchner sur l’amour ; et dans le second de ces livres le sentiment de famille et de parenté, considéré comme la seule influence agissant sur le développement des sentiments moraux est traité assez longuement. Un troisième ouvrage, traitant de l’homme et construit sur un plan analogue, The Principles of Sociology par le professeur F.-A. Giddings, a paru en première édition à New-York et à Londres en 1896, et les idées dominantes en avaient déjà été indiquées par l’auteur dans une brochure en 1894. Mais c’est à la critique scientifique que je laisse le soin de discuter les points de contact, de ressemblance ou de différence entre ces ouvrages et le mien.

Les différents chapitres de ce livre ont paru dans le Nineteenth Century (« L’Entr’aide chez les animaux », en septembre et novembre 1890 ; « L’Entr’aide chez les sauvages » en avril 1891 ; « l’Entr’aide chez les Barbares », en janvier 1892 ; « l’Entr’aide dans la cité du moyen âge », en août et septembre 1891 ; et « l’Entr’aide parmi les modernes », en janvier et juin 1896). En les réunissant en un volume ma première intention était de rassembler dans un appendice la masse de documents, ainsi que la discussion de plusieurs points secondaires, qui n’auraient pas été à leur place dans des articles de revue. Mais l’appendice eût été deux fois plus gros que le volume, et il m’en fallut, sinon abandonner, au moins ajourner la publication. L’appendice du présent livre comprend la discussion de quelques points qui ont donné lieu à des controverses scientifiques durant ces dernières années ; dans le texte je n’ai intercalé que ce qu’il était possible d’ajouter sans changer la structure de l’ouvrage.

Je suis heureux de cette occasion d’exprimer à M. James Knowles, directeur du Nineteenth Century, mes meilleurs remerciements, tant pour l’aimable hospitalité qu’il a offerte dans sa revue à ces articles, aussitôt qu’il en a connu les idées générales, que pour la permission qu’il a bien voulu me donner de les reproduire en volume.

Bromley, Kent, 1902.

P.-S. - J’ai profité de l’occasion que m’offrait la publication de cette traduction française pour revoir soigneusement le texte et ajouter quelques faits à l’appendice.

Janvier 1906.
 
 



Chapitre I

L’ENTR’AIDE PARMI LES ANIMAUX.



Lutte pour l’existence. - L’entr’aide, loi de la nature et principal facteur de l’évolution progressive. - Invertébrés. - Fourmis et abeilles. - Oiseaux : associations pour la chasse et pour la pêche. - Sociabilité. - Protection mutuelle parmi les petits oiseaux. - Grues ; perroquets.

La conception de la lutte pour l’existence comme facteur de l’évolution, introduite dans la science par Darwin et Wallace, nous a permis d’embrasser un vaste ensemble de phénomènes en une seule généralisation, qui devint bientôt la base même de nos spéculations philosophiques, biologiques et sociologiques. Une immense variété de faits : adaptations de fonction et de structure des êtres organisés à leur milieu ; évolution physiologique et anatomique ; progrès intellectuel et même développement moral, que nous expliquions autrefois par tant de causes différentes, furent réunis par Darwin en une seule conception générale. Il y reconnut un effort continu, une lutte contre les circonstances adverses, pour un développement des individus, des races, des espèces et des sociétés tendant à un maximum de plénitude, de variété et d’intensité de vie. Peut-être, au début, Darwin lui-même ne se rendait-il pas pleinement compte de l’importance générale du facteur qu’il invoqua d’abord pour expliquer une seule série de faits, relatifs à l’accumulation de variations individuelles à l’origine d’une espèce. Mais il prévoyait que le terme qu’il introduisait dans la science perdrait sa signification philosophique, la seule vraie, s’il était employé exclusivement dans son sens étroit - celui d’une lutte entre les individus isolés, pour la simple conservation de l’existence de chacun d’eux. Dans les premiers chapitres de son mémorable ouvrage il insistait déjà pour que le terme fût pris dans son « sens large et métaphorique, comprenant la dépendance des êtres entre eux, et comprenant aussi (ce qui est plus important) non seulement la vie de l’individu mais aussi le succès de sa progéniture1

Bien que lui-même, pour les besoins de sa thèse spéciale, ait employé surtout le terme dans son sens étroit, il mettait ses continuateurs en garde contre l’erreur (qu’il semble avoir commise une fois lui-même) d’exagérer la portée de cette signification restreinte. Dans The Descent of Man il a écrit quelques pages puissantes pour en expliquer le sens propre, le sens large. Il y signale comment, dans d’innombrables sociétés animales, la lutte pour l’existence entre les individus isolés disparaît, comment la lutte est remplacée par la coopération, et comment cette substitution aboutit au développement de facultés intellectuelles et morales qui assurent à l’espèce les meilleures conditions de survie. Il déclare qu’en pareil cas les plus aptes ne sont pas les plus forts physiquement, ni les plus adroits, mais ceux qui apprennent à s’unir de façon à se soutenir mutuellement, les forts comme les faibles, pour la prospérité de la communauté. « Les communautés, écrit-il, qui renferment la plus grande proportion de membres le plus sympathiques les uns aux autres, prospèrent le mieux et élèvent le plus grand nombre de rejetons » (2e édit. anglaise, p. 163). L’idée de concurrence entre chacun et tous, née de l’étroite conception malthusienne, perdait ainsi son étroitesse dans l’esprit d’un observateur qui connaissait la nature.

Malheureusement ces remarques, qui auraient pu devenir la base de recherches très fécondes, étaient tenues dans l’ombre par la masse de faits que Darwin avait réunis dans le dessein de montrer les conséquences d’une réelle compétition pour la vie. En outre il n’essaya jamais de soumettre à une plus rigoureuse investigation l’importance relative des deux aspects sous lesquels se présente la lutte pour l’existence dans le monde animal, et il n’a jamais écrit l’ouvrage qu’il se proposait d’écrire sur les obstacles naturels à la surproduction animale, ouvrage qui eût été la pierre de touche de l’exacte valeur de la lutte individuelle. Bien plus, dans les pages même dont nous venons de parler, parmi des faits réfutant l’étroite conception malthusienne de la lutte, le vieux levain malthusien reparaît, par exemple, dans les remarques de Darwin sur les prétendus inconvénients à maintenir « les faibles d’esprit et de corps » dans nos sociétés civilisées (ch. V). Comme si des milliers de poètes, de savants, d’inventeurs, de réformateurs, faibles de corps ou infirmes, ainsi que d’autres milliers de soi-disant « fous » ou « enthousiastes, faibles d’esprit » n’étaient pas les armes les plus précieuses dont l’humanité ait fait usage dans sa lutte pour l’existence - armes intellectuelles et morales, comme Darwin lui-même l’a montré dans ces mêmes chapitres de Descent of Man.

La théorie de Darwin eut le sort de toutes les théories qui traitent des rapports humains. Au lieu de l’élargir selon ses propres indications, ses continuateurs la restreignirent encore. Et tandis que Herbert Spencer, partant d’observations indépendantes mais très analogues, essayait d’élargir le débat en posant cette grande question : « Quels sont les plus aptes ? » (particulièrement dans l’appendice de la troisième édition des Data of Ethics), les innombrables continuateurs de Darwin réduisaient la notion de la lutte pour l’existence à son sens le plus restreint. Ils en vinrent à concevoir le monde animal comme un monde de lutte perpétuelle entre des individus affamés, altérés de sang. Ils firent retentir la littérature moderne du cri de guerre Malheur aux vaincus, comme si c’était là le dernier mot de la biologie moderne. Ils élevèrent la « lutte sans pitié » pour des avantages personnels à la hauteur d’un principe biologique, auquel l’homme doit se soumettre aussi, sous peine de succomber dans un monde fondé sur l’extermination mutuelle. Laissant de côté les économistes, qui ne savent des sciences naturelles que quelques mots empruntés à des vulgarisateurs de seconde main, il nous faut reconnaître que même les plus autorisés des interprètes de Darwin firent de leur mieux pour maintenir ces idées fausses. En effet, si nous prenons Huxley, qui est considéré comme l’un des meilleurs interprètes de la théorie de l’évolution, ne nous apprend-il pas, dans son article, « Struggie for Existence and its Bearing upon Man », que :

jugé au point de vue moral, le monde animal est à peu près au niveau d’un combat de gladiateurs. Les créatures sont assez bien traitées et envoyées au combat ; sur quoi les plus forts, les plus vifs et les plus rusés survivent pour combattre un autre jour. Le spectateur n’a même pas à baisser le pouce, car il n’est point fait de quartier.

Et, plus loin, dans le même article, ne nous dit-il pas que, de même que parmi les animaux, parmi les hommes primitifs aussi,

les plus faibles et les plus stupides étaient écrasés, tandis que survivaient les plus résistants et les plus malins, ceux qui étaient les plus aptes à triompher des circonstances, mais non les meilleurs sous d’autres rapports. La vie était, une perpétuelle lutte ouverte, et à part les liens de famille limités et temporaires, la guerre dont parle Hobbes de chacun contre tous était l’état normal de l’existence2.

Le lecteur verra, par les données qui lui seront soumises dans la suite de cet ouvrage, à quel point cette vue de la nature est peu confirmée par les faits, en ce qui a trait au monde animal et en ce qui a trait à l’homme primitif. Mais nous pouvons remarquer dès maintenant que la manière de voir de Huxley avait aussi peu de droits à être considérée comme une conclusion scientifique que la théorie contraire de Rousseau qui ne voyait dans la nature qu’amour, paix et harmonie, détruits par l’avènement de l’homme. Il suffit, en effet, d’une promenade en forêt, d’un regard jeté sur n’importe quelle société animale, ou même de la lecture de n’importe quel ouvrage sérieux traitant de la vie animale (d’Orbigny, Audubon, Le Vaillant, n’importe lequel), pour amener le naturaliste à tenir compte de la place qu’occupe la sociabilité dans la vie des animaux, pour l’empêcher, soit de ne voir dans la nature qu’un champ de carnage, soit de n’y découvrir que paix et harmonie. Si Rousseau a commis l’erreur de supprimer de sa conception la lutte « à bec et ongles », Huxley a commis l’erreur opposée ; mais ni l’optimisme de Rousseau, ni le pessimisme de Huxley ne peuvent être acceptés comme une interprétation impartiale de la nature.

Lorsque nous étudions les animaux - non dans les laboratoires et les muséums seulement, mais dans la forêt et la prairie, dans les steppes et dans la montagne - nous nous apercevons tout de suite que, bien qu’il y ait dans la nature une somme énorme de guerre entre les différentes espèces, et surtout entre les différentes classes d’animaux, il y a tout autant, ou peut-être même plus, de soutien mutuel, d’aide mutuelle et de défense mutuelle entre les animaux appartenant à la même espèce ou, au moins, à la même société. La sociabilité est aussi bien une loi de la nature que la lutte entre semblables. Il serait sans doute très difficile d’évaluer, même approximativement, l’importance numérique relative de ces deux séries de faits. Mais si nous en appelons à un témoignage indirect, et demandons à la nature : « Quels sont les mieux adaptés : ceux qui sont continuellement en guerre les uns avec les autres, ou ceux qui se soutiennent les uns les autres ? », nous voyons que les mieux adaptés sont incontestablement les animaux qui ont acquis des habitudes d’entr’aide. Ils ont plus de chances de survivre, et ils atteignent, dans leurs classes respectives, le plus haut développement d’intelligence et d’organisation physique. Si les faits innombrables qui peuvent être cités pour soutenir cette thèse sont pris en considération, nous pouvons sûrement dire que l’entr’aide est autant une loi de la vie animale que la lutte réciproque, mais que, comme facteur de l’évolution, la première a probablement une importance beaucoup plus grande, en ce qu’elle favorise le développement d’habitudes et de caractères éminemment propres à assurer la conservation et le développement de l’espèce ; elle procure aussi, avec moins de perte d’énergie, une plus grande somme de bien-être et de jouissance pour chaque individu.

De tous les continuateurs de Darwin, le premier, à ma connaissance, qui comprit toute la portée de l’Entr’aide en tant queloi de la nature et principal facteur de l’évolution progressive, fut un zoologiste russe bien connu, feu le doyen de l’Université de Saint-Pétersbourg, le professeur Kessler. Il développa ses idées dans un discours prononcé en janvier 1880, quelques mois avant sa mort, devant un congrès de naturalistes russes ; mais, comme tant de bonnes choses publiées seulement en russe, cette remarquable allocution demeura presque inconnue3 .

« En sa qualité de vieux zoologiste », il se sentait tenu de protester contre l’abus d’une expression - la lutte pour l’existence - empruntée à la zoologie, ou, au moins, contre l’importance exagérée qu’on attribuait à cette expression. En zoologie, disait-il, et dans toutes les sciences qui traitent de l’homme, on insiste sans cesse sur ce qu’on appelle la loi sans merci de la lutte pour la vie Mais on oublie l’existence d’une autre loi, qui peut être nommée loi de l’entr’aide, et cette loi, au moins pour les animaux, est beaucoup plus importante que la première. Il faisait remarquer que le besoin d’élever leur progéniture réunissait les animaux, et que « plus les individus s’unissent, plus ils se soutiennent mutuellement, et plus grandes sont, pour l’espèce, les chances de survie et de progrès dans le développement intellectuel ». « Toutes les classes d’animaux, ajoutait-il, et surtout les plus élevées, pratiquent l’entr’aide », et il donnait à l’appui de son idée des exemples empruntés à la vie des nécrophores et à la vie sociale des oiseaux et de quelques mammifères. Les exemples étaient peu nombreux, comme il convient à une brève allocution d’ouverture, mais les points principaux étaient clairement établis ; et, après avoir indiqué que dans l’évolution de l’humanité l’entr’aide joue un rôle encore plus important, Kessler concluait en ces termes : « Certes, je ne nie pas la lutte pour l’existence, mais je maintiens que le développement progressif du règne animal, et particulièrement de l’humanité, est favorisé bien plus par le soutien mutuel que par la lutte réciproque... Tous les êtres organisés ont deux besoins essentiels : celui de la nutrition et celui de la propagation de l’espèce. Le premier les amène à la lutte et à l’extermination mutuelle, tandis que le besoin de conserver l’espèce les amène à se rapprocher les uns des autres et à se soutenir les uns les autres. Mais je suis porté à croire que dans l’évolution du monde organisé - dans la modification progressive des êtres organisés - le soutien mutuel entre les individus joue un rôle beaucoup plus important que leur lutte réciproque4

La justesse de ces vues frappa la plupart des zoologistes présents, et Siévertsoff, dont le nom est bien connu des ornithologistes et des géographes, les confirma et les appuya de quelques nouveaux exemples. Il cita certaines espèces de faucons qui sont « organisées pour le brigandage d’une façon presque idéale », et cependant sont en décadence, tandis que prospèrent d’autres espèces de faucons qui pratiquent l’aide mutuelle. « D’un autre côté, dit-il, considérez un oiseau sociable, le canard ; son organisme est loin d’être parfait, mais il pratique l’aide mutuelle, et il envahit presque la terre entière, comme on peut en juger par ses innombrables variétés et espèces. »

L’accueil sympathique que les vues de Kessler reçurent de la part des zoologistes russes était très naturel, car presque tous ils avaient eu l’occasion d’étudier le monde animal dans les grandes régions inhabitées de l’Asie septentrionale et de la Russie orientale ; or il est impossible d’étudier de semblables régions sans être amené aux mêmes idées. Je me rappelle l’impression que me produisit le monde animal de la Sibérie quand j’explorai la région du Vitim, en compagnie du zoologiste accompli qu’était mon ami Poliakoff. Nous étions tous deux sous l’impression récente de l’Origine des Espèces, mais nous cherchions en vain des preuves de l’âpre concurrence entre animaux de la même espèce que la lecture de l’ouvrage de Darwin nous avait préparés à trouver, même en tenant compte des remarques du troisième chapitre (édit. anglaise, p. 54). Nous constations quantités d’adaptations pour la lutte - très souvent pour la lutte en commun - contre les circonstances adverses du climat, ou contre des ennemis variés ; et Poliakoff écrivit plusieurs excellentes pages sur la dépendance mutuelle des carnivores, des ruminants et des rongeurs, en ce qui concerne leur distribution géographique. Je constatai d’autre part un grand nombre de faits d’entr’aide, particulièrement lors des migrations d’oiseaux et de ruminants ; mais même dans les régions de l’Amour et de l’Oussouri, où la vie animale pullule, je ne pus que très rarement, malgré l’attention que j’y prêtais, noter des faits de réelle concurrence, de véritable lutte entre animaux supérieurs de la même espèce. La même impression se dégage des œuvres de la plupart des zoologistes russes, et cela explique sans doute pourquoi les idées de Kessler furent si bien accueillies par les darwinistes russes, tandis que ces mêmes idées n’ont point cours parmi les disciples de Darwin dans l’Europe occidentale.

Ce qui frappe dès l’abord quand on commence à étudier la lutte pour l’existence sous ses deux aspects, - au sens propre et au sens métaphorique, - c’est l’abondance de faits d’entr’aide, non seulement pour l’élevage de la progéniture, comme le reconnaissent la plupart des évolutionnistes, mais aussi pour la sécurité de l’individu, et pour lui assurer la nourriture nécessaire. Dans de nombreuses catégories du règne animal l’entr’aide est la règle. On découvre l’aide mutuelle même parmi les animaux les plus inférieurs, et il faut nous attendre à ce que, un jour ou l’autre, les observateurs qui étudient au microscope la vie aquatique, nous montrent des faits d’assistance mutuelle inconsciente parmi les micro-organismes. Il est vrai que notre connaissance de la vie des invertébrés, à l’exception des termites, des fourmis et des abeilles, est extrêmement limitée ; et cependant, même en ce qui concerne les animaux inférieurs, nous pouvons recueillir quelques faits dûment vérifiés de coopération. Les innombrables associations de sauterelles, de vanesses, de cicindèles, de cigales, etc., sont en réalité fort mal connues ; mais le fait même de leur existence indique qu’elles doivent être organisées à peu près selon les mêmes principes que les associations temporaires de fourmis et d’abeilles pour les migrations5 . Quant aux coléoptères nous avons des faits d’entr’aide parfaitement observés parmi les nécrophores. Il leur faut de la matière organique en décomposition pour y pondre leurs œufs, et pour assurer ainsi la nourriture à leurs larves ; mais cette matière organique ne doit pas se décomposer trop rapidement : aussi ont-ils l’habitude d’enterrer dans le sol les cadavres de toutes sortes de petits animaux qu’ils rencontrent sur leur chemin. D’ordinaire ils vivent isolés ; mais quand l’un d’eux a découvert le cadavre d’une souris ou d’un oiseau qu’il lui serait difficile d’enterrer tout seul, il appelle quatre ou six autres nécrophores pour venir à bout de l’opération en réunissant leurs efforts ; si cela est nécessaire, ils transportent le cadavre dans un terrain meuble, et ils l’enterrent en faisant preuve de beaucoup de sens, sans se quereller pour le choix de celui qui aura le privilège de pondre dans le corps enseveli. Et quand Gledditsch attacha un oiseau mort à une croix faite de deux bâtons, ou suspendit un crapaud à un bâton planté dans le sol, il vit les petits nécrophores unir leurs intelligences de la même façon amicale pour triompher de l’artifice de l’homme6 .

Même parmi les animaux qui sont à un degré assez peu développé d’organisation, nous pouvons trouver des exemples analogues. Certains crabes terrestres des Indes occidentales et de l’Amérique du Nord se réunissent en grandes bandes pour aller jusqu’à la mer où ils déposent leurs œufs. Chacune de ces migrations suppose accord, coopération et assistance mutuelle. Quant au grand crabe des Moluques (Limulus), je fus frappé (en 1882, à l’aquarium de Brighton) de voir à quel point ces animaux si gauches sont capables de faire preuve d’aide mutuelle pour secourir un camarade en détresse. L’un d’eux était tombé sur le dos dans un coin du réservoir, et sa lourde carapace en forme de casserole l’empêchait de se remettre dans sa position naturelle, d’autant plus qu’il y avait dans ce coin une barre de fer qui augmentait encore la difficulté de l’opération. Ses compagnons vinrent à son secours, et pendant une heure j’observai comment ils s’efforçaient d’aider leur camarade de captivité. Ils venaient deux à la fois, poussaient leur ami par-dessous, et après des efforts énergiques réussissaient à le soulever tout droit ; mais alors la barre de fer les empêchait d’achever le sauvetage, et le crabe retombait lourdement sur le dos. Après plusieurs essais on voyait l’un des sauveteurs descendre au fond du réservoir et ramener deux autres crabes, qui commençaient avec des forces fraîches les mêmes efforts pour pousser et soulever leur camarade impuissant. Nous restâmes dans l’aquarium pendant plus de deux heures, et, au moment de partir, nous revînmes jeter un regard dans le réservoir : le travail de secours continuait encore ! Depuis que j’ai vu cela, je ne puis refuser de croire à cette observation citée par le Dr Erasmus Darwin, que « le crabe commun, pendant la saison de la mue, poste en sentinelle un crabe à coquille dure n’ayant pas encore mué, pour empêcher les animaux marins hostiles de nuire aux individus en mue qui sont sans défense7 ».

Les faits qui mettent en lumière l’entr’aide parmi les termites, les fourmis et les abeilles sont si bien connus par les ouvrages de Forel, de Romanes, de L. Büchner et de sir John Lubbock, que je peux borner mes remarques à quelques indications8 . Si, par exemple, nous considérons une fourmilière, non seulement nous voyons que toute espèce de travail - élevage de la progéniture, approvisionnements, constructions, élevage des pucerons, etc., - est accomplie suivant les principes de l’entr’aide volontaire, mais il nous faut aussi reconnaître avec Forel que le trait principal, fondamental, de la vie de beaucoup d’espèces de fourmis est le fait, ou plutôt l’obligation pour chaque fourmi, de partager sa nourriture, déjà avalée et en partie digérée, avec tout membre de la communauté, qui en fait la demande. Deux fourmis appartenant à deux espèces différentes ou à deux fourmilières ennemies, quand d’aventure elles se rencontrent, s’évitent. Mais deux fourmis appartenant à la même fourmilière, ou à la même colonie de fourmilières, s’approchent l’une de l’autre, échangent quelques mouvements de leurs antennes, et « si l’une d’elles a faim ou soif, et surtout si l’autre a l’estomac plein..., elle lui demande immédiatement de la nourriture ». La fourmi ainsi sollicitée ne refuse jamais ; elle écarte ses mandibules, se met en position et régurgite une goutte d’un fluide transparent qui est aussitôt léchée par la fourmi affamée. Cette régurgitation de la nourriture pour les autres est un trait si caractéristique de la vie des fourmis (en liberté), et elles y ont si constamment recours pour nourrir des camarades affamées et pour alimenter les larves, que Forel considère le tube digestif des fourmis comme formé de deux parties distinctes, dont l’une, la postérieure, est pour l’usage spécial de l’individu, et l’autre, la partie antérieure, est principalement pour l’usage de la communauté. Si une fourmi qui a le jabot plein a été assez égoïste pour refuser de nourrir une camarade, elle sera traitée comme une ennemie ou même plus mal encore. Si le refus a été fait pendant que ses compagnes étaient en train de se battre contre quelqu’autre groupe de fourmis, elles reviendront tomber sur la fourmi gloutonne avec une violence encore plus grande que sur les ennemies elles-mêmes. Et si une fourmi n’a pas refusé de nourrir une autre, appartenant à une espèce ennemie, elle sera traitée en amie par les compagnes de cette dernière. Tous ces faits sont confirmés par les observations les plus soigneuses et les expériences les plus décisives9 .

Dans cette immense catégorie du règne animal qui comprend plus de mille espèces, et est si nombreuse que les Brésiliens prétendent que le Brésil appartient aux fourmis et non aux hommes, la concurrence parmi les membres de la même fourmilière, ou de la même colonie de fourmilières, n’existe pas. Quelque terribles que soient les guerres entre les différentes espèces, et malgré les atrocités commises en temps de guerre, l’entr’aide dans la communauté, le dévouement de l’individu passé à l’état d’habitude, et très souvent le sacrifice de l’individu pour le bien-être commun, sont la règle. Les fourmis et les termites ont répudié la « loi de Hobbes » sur la guerre, et ne s’en trouvent que mieux. Leurs merveilleuses habitations, leurs constructions, relativement plus grandes que celles de l’homme ; leurs routes pavées et leurs galeries voûtées au-dessus du sol ; leurs salles et greniers spacieux ; leurs champs de blé, leurs moissons, et leurs préparations pour transformer les grains en malt10  ; leurs méthodes rationnelles pour soigner les œufs et les larves, et pour bâtir des nids spéciaux destinés à l’élevage des pucerons, que Linnée a décrits d’une façon si pittoresque comme les « vaches des fourmis » ; enfin leur courage, leur hardiesse et leur haute intelligence, tout cela est le résultat naturel de l’entr’aide, qu’elles pratiquent à tous les degrés de leurs vies actives et laborieuses. En outre, ce mode d’existence a eu nécessairement pour résultat un autre trait essentiel de la vie des fourmis : le grand développement de l’initiative individuelle qui, à son tour, a abouti au développement de cette intelligence élevée et variée dont tout observateur humain est frappé11 .

Si nous ne connaissions pas d’autres faits de la vie animale que ce que nous savons des fourmis et des termites, nous pourrions déjà conclure avec certitude que l’entr’aide (qui conduit à la confiance mutuelle, première condition du courage) et l’initiative individuelle (première condition du progrès intellectuel) sont deux facteurs infiniment plus importants que la lutte réciproque dans l’évolution du règne animal. Et de fait la fourmi prospère sans avoir aucun des organes de protection dont ne peuvent se passer les animaux qui vivent isolés. Sa couleur la rend très visible à ses ennemis, et les hautes fourmilières que construisent plusieurs espèces sont très en vue dans les prairies et les forêts. La fourmi n’est pas protégée par une dure carapace, et son aiguillon, quoique dangereux lorsque des centaines de piqûres criblent la chair d’un animal, n’est pas d’une grande valeur comme défense individuelle, tandis que les œufs et les larves des fourmis sont un régal pour un grand nombre d’habitants des forêts. Cependant les fourmis, unies en sociétés, sont peu détruites par les oiseaux, ni même par les fourmiliers, et sont redoutées par des insectes beaucoup plus forts. Forel vidant un sac plein de fourmis dans une prairie, vit les grillons s’enfuir, abandonnant leurs trous au pillage des fourmis ; les cigales, les cri-cris, etc., se sauver dans toutes les directions ; les araignées, les scarabées et les staphylins abandonner leur proie afin de ne pas devenir des proies eux-mêmes. Les nids de guêpes mêmes furent pris par les fourmis, après une bataille pendant laquelle beaucoup de fourmis périrent pour le salut commun. Même les insectes les plus vifs ne peuvent échapper, et Forel vit souvent des papillons, des cousins, des mouches, etc., surpris et tués par des fourmis. Leur force est dans leur assistance mutuelle et leur confiance mutuelle. Et si la fourmi - mettons à part les termites, d’un développement encore plus élevé, - se trouve au sommet de toute la classe des insectes pour ses capacités intellectuelles ; si son courage n’est égalé que par celui des plus courageux vertébrés ; et si son cerveau - pour employer les paroles de Darwin - « est l’un des plus merveilleux atomes de matière du monde, peut-être plus que le cerveau de l’homme », n’est-ce pas dû à ce fait que l’entr’aide a entièrement remplacé la lutte réciproque dans les communautés de fourmis ?

Les mêmes choses sont vraies des abeilles. Ces petits insectes qui pourraient si facilement devenir la proie de tant d’oiseaux et dont le miel a tant d’amateurs dans toutes les classes d’animaux, depuis le coléoptère jusqu’à l’ours, n’ont pas plus que la fourmi de ces moyens de protection dus au mimétisme ou à une autre cause, sans lesquels un insecte vivant isolé pourrait à peine échapper à une destruction totale. Cependant, grâce à l’aide mutuelle, elles atteignent à la grande extension que nous connaissons et à l’intelligence que nous admirons. Par le travail en commun elles multiplient leurs forces individuelles ; au moyen d’une division temporaire du travail et de l’aptitude qu’a chaque abeille d’accomplir toute espèce de travail quand cela est nécessaire, elles parviennent à un degré de bien-être et de sécurité qu’aucun animal isolé ne peut atteindre, si fort ou si bien armé soit-il. Souvent elles réussissent mieux dans leurs combinaisons que l’homme, quand celui-ci néglige de mettre à profit une aide mutuelle bien combinée. Ainsi, quand un nouvel essaim est sur le point de quitter la ruche pour aller à la recherche d’une nouvelle demeure, un certain nombre d’abeilles font une reconnaissance préliminaire du voisinage, et si elles découvrent une demeure convenable - un vieux panier ou quelques chose de ce genre - elles en prennent possession, le nettoient et le gardent quelquefois pendant une semaine entière, jusqu’à ce que l’essaim vienne s’y établir. Combien de colons humains, moins avisés que les abeilles, périssent dans des pays nouveaux, faute d’avoir compris la nécessité de combiner leurs efforts ? En associant leurs intelligences, elles réussissent à triompher des circonstances adverses, même dans des cas tout à fait imprévus et extraordinaires. A l’Exposition universelle de Paris (1889), les abeilles avaient été placées dans une ruche munie d’une plaque de verre, qui permettait au public de voir dans l’intérieur, en entr’ouvrant un volet attaché à la plaque ; comme la lumière produite par l’ouverture du volet les gênait, elles finirent par souder le volet à la plaque au moyen de leur propolis résineux. D’autre part, elles ne montrent aucun de ces penchants sanguinaires ni cet amour des combats inutiles que beaucoup d’écrivains prêtent si volontiers aux animaux. Les sentinelles qui gardent l’entrée de la ruche mettent à mort sans pitié les abeilles voleuses qui essayent d’y pénétrer ; mais les abeilles étrangères qui viennent à la ruche par erreur ne sont pas attaquées, surtout si elles viennent chargées de pollen, ou si ce sont de jeunes abeilles qui peuvent facilement s’égarer. La guerre n’existe que dans les limites strictement nécessaires.

La sociabilité des abeilles est d’autant plus instructive que les instincts de pillage et de paresse existent aussi parmi elles, et reparaissent chaque fois que leur développement est favorisé par quelque circonstance. On sait qu’il y a toujours un certain nombre d’abeilles qui préfèrent une vie de pillage à la vie laborieuse des ouvrières ; et les périodes de disette, ainsi que les périodes d’extraordinaire abondance amènent une recrudescence de la classe des pillardes. Quand nos récoltes sont rentrées et qu’il reste peu à butiner dans nos prairies et nos champs, les abeilles voleuses se rencontrent plus fréquemment ; d’autre part, autour des plantations de cannes à sucre des Indes occidentales et des raffineries d’Europe le vol, la paresse et très souvent l’ivrognerie deviennent tout à fait habituels chez les abeilles. Nous voyons ainsi que les instincts anti-sociaux existent parmi les mellifères ; mais la sélection naturelle doit constamment les éliminer, car à la longue la pratique de la solidarité se montre bien plus avantageuse pour l’espèce que le développement des individus doués d’instincts de pillage. « Les plus rusés et les plus malins » sont éliminés en faveur de ceux qui comprennent les avantages de la vie sociale et du soutien mutuel.

Certes, ni les fourmis, ni les abeilles, ni même les termites ne se sont élevés à la conception d’une plus haute solidarité comprenant l’ensemble de l’espèce. A cet égard ils n’ont pas atteint un degré de développement que nous ne trouvons d’ailleurs pas non plus chez nos sommités politiques, scientifiques et religieuses. leurs instincts sociaux ne s’étendent guère au delà des limites de la ruche ou de la fourmilière. Cependant, des colonies ne comptant pas moins de deux cents fourmilières, et appartenant à deux espèces différentes de fourmis (Formica exsecta et F. pressilabris) ont été décrites par Forel qui les a observées sur le mont Tendre et le mont Salève ; Forel affirme que les membres de ces colonies se reconnaissent tous entre eux, et qu’ils participent tous à la défense commune. En Pennsylvanie M. Mac Cook vit même une nation de 1600 à 1700 fourmilières, de fourmis bâtisseuses de tertres, vivant toutes en parfaite intelligence ; et M. Bates a décrit les monticules des termites couvrant des grandes surfaces dans les « campos », - quelques-uns de ces monticules étant le refuge de deux ou trois espèces différentes, et la plupart reliés entre eux par des arcades ou des galeries voûtées12 . C’est ainsi qu’on constate même chez les invertébrés quelques exemples d’association de grandes masses d’individus pour la protection mutuelle.

Passant maintenant aux animaux plus élevés, nous trouvons beaucoup plus d’exemples d’aide mutuelle, incontestablement consciente ; mais il nous faut reconnaître tout d’abord que notre connaissance de la vie même des animaux supérieurs est encore très imparfaite. Un grand nombre de faits ont été recueillis par des observateurs éminents, mais il y a des catégories entières du règne animal dont nous ne connaissons presque rien. Des informations dignes de foi en ce qui concerne les poissons sont extrêmement rares, ce qui est dû en partie aux difficultés de l’observation, et en partie à ce qu’on n’a pas encore suffisamment étudié ce sujet. Quant aux mammifères, Kessler a déjà fait remarquer combien nous connaissons peu leur façon de vivre. Beaucoup d’entre eux sont nocturnes ; d’autres se cachent sous la terre et ceux des ruminants dont la vie sociale et les migrations offrent le plus grand intérêt ne laissent pas l’homme approcher de leurs troupeaux. C’est sur les oiseaux que nous avons le plus d’informations, et cependant la vie sociale de beaucoup d’espèces n’est encore qu’imparfaitement connue. Mais, nous n’avons pas à nous plaindre du manque de faits bien constatés, comme nous l’allons voir par ce qui suit.

Je n’ai pas besoin d’insister sur les associations du mâle et de la femelle pour élever leurs petits, pour les nourrir durant le premier âge, ou pour chasser en commun ; notons en passant que ces associations sont la règle, même chez les carnivores les moins sociables et chez les oiseaux de proie. Ce qui leur donne un intérêt spécial c’est qu’elles sont le point de départ de certains sentiments de tendresse même chez les animaux les plus cruels. On peut aussi ajouter que la rareté d’associations plus larges que celle de la famille parmi les carnivores et les oiseaux de proie, quoique étant due en grande partie à leur mode même de nourriture, peut aussi être regardée jusqu’à un certain point comme une conséquence du changement produit dans le monde animal par l’accroissement rapide de l’humanité. Il faut remarquer, en effet, que les animaux de certaines espèces vivent isolés dans les régions où les hommes sont nombreux, tandis que ces mêmes espèces, ou leurs congénères les plus proches, vivent par troupes dans les pays inhabités. Les loups, les renards et plusieurs oiseaux de proie en sont des exemples.

Cependant les associations qui ne s’étendent pas au delà des liens de la famille sont relativement de petite importance en ce qui nous occupe, d’autant plus que nous connaissons un grand nombre d’associations pour des buts plus généraux, tels que la chasse, la protection mutuelle et même simplement pour jouir de la vie. Audubon a déjà mentionné que parfois les aigles s’associent pour la chasse ; son récit des deux aigles chauves, mâle et femelle, chassant sur le Mississippi, est bien connu. Mais l’une des observations les plus concluantes dans cet ordre d’idées est due à Siévertsoff. Tandis qu’il étudiait la faune des steppes russes, il vit une fois un aigle appartenant à une espèce dont les membres vivent généralement en troupes (l’aigle à queue blanche, Haliaëtos albicilla) s’élevant haut dans l’air ; pendant une demi-heure, il décrivit ses larges cercles en silence quand tout à coup il fit entendre un cri perçant ; à son cri répondit bientôt un autre aigle qui s’approcha du premier et fut suivi par un troisième, un quatrième et ainsi de suite jusqu’à ce que neuf ou dix aigles soient réunis puis ils disparurent. Dans l’après-midi Siévertsoff se rendit à l’endroit vers lequel il avait vu les aigles s’envoler ; caché par une des ondulations de la steppe, il s’approcha d’eux et découvrit qu’ils s’étaient réunis autour du cadavre d’un cheval. Les vieux qui, selon l’habitude, commencent leur repas les premiers - car telles sont leurs règles de bienséance - étaient déjà perchés sur les meules de foin du voisinage et faisaient le guet, tandis que les plus jeunes continuaient leur repas, environnés par des bandes de corbeaux. De cette observation et d’autres semblables, Siévertsoff conclut que les aigles à queue blanche s’unissent pour la chasse ; quand ils se sont tous élevés à une grande hauteur ils peuvent, s’ils sont dix, surveiller un espace d’une quarantaine de kilomètres carrés et aussitôt que l’un d’eux a découvert quelque chose, il avertit les autres13 . On peut sans doute objecter qu’un simple cri instinctif du premier aigle, ou même ses mouvements pourraient avoir le même effet d’amener plusieurs aigles vers la proie ; mais il y a une forte présomption en faveur d’un avertissement mutuel, parce que les dix aigles se rassemblèrent avant de descendre sur la proie, et Siévertsoff eut par la suite plusieurs occasions de constater que les aigles à queue blanche se réunissent toujours pour dévorer un cadavre, et que quelques-uns d’entre eux (les plus jeunes d’abord) font le guet pendant que les autres mangent. De fait, l’aigle à queue blanche - l’un des plus braves et des meilleurs chasseurs - vit généralement en bandes, et Brehm dit que lorsqu’il est gardé en captivité il contracte très vite de l’attachement pour ses gardiens.

La sociabilité est un trait commun chez beaucoup d’autres oiseaux de proie. Le milan du Brésil, l’un des plus « impudents » voleurs, est néanmoins un oiseau très sociable. Ses associations pour la chasse ont été décrites par Darwin et par d’autres naturalistes, et c’est un fait avéré que lorsqu’il s’est emparé d’une proie trop grosse il appelle cinq ou six amis pour l’aider à l’emporter. Après une journée active, quand ces milans se retirent pour leur repos de la nuit sur un arbre ou sur des buissons, ils se réunissent toujours par bandes, franchissant quelquefois pour cela une distance de quinze kilomètres ou plus, et ils sont souvent rejoints par plusieurs autres vautours, particulièrement les percnoptères, « leurs fidèles amis », comme le dit d’Orbigny. Dans notre continent, dans les déserts transcaspiens, ils ont, suivant Zaroudnyi, la même habitude de nicher ensemble. Le vautour sociable, un des vautours les plus forts, doit son nom même à son amour pour la société. Ces oiseaux vivent en bandes nombreuses, et se plaisent à être ensemble ; ils aiment se réunir en nombre pour le plaisir de voler ensemble à de grandes hauteurs. « Ils vivent en très bonne amitié, dit Vaillant, et dans la même caverne j’ai quelquefois trouvé jusqu’à trois nids tout près les uns des autres14 . » Les vautours Urubus du Brésil sont aussi sociables que les corneilles et peut-être même plus encore.15 Les petits vautours égyptiens vivent dans une étroite amitié. Ils jouent en l’air par bandes, ils se réunissent pour passer la nuit, et le matin ils s’en vont tous ensemble pour chercher leur nourriture ; jamais la plus petite querelle ne s’élève parmi eux, - tel est le témoignage de Brehm qui a eu maintes occasions d’observer leur vie. Le faucon à cou rouge se rencontre aussi en bandes nombreuses dans les forêts du Brésil, et la crécerelle (Tinnanculus cenchris), quand elle quitte l’Europe et atteint en hiver les prairies et les forêts d’Asie, forme de nombreuses compagnies. Dans les steppes du sud de la Russie, ces oiseaux sont (ou plutôt étaient) si sociables que Nordmann les voyait en bandes nombreuses, avec d’autres faucons (Falco tinnanculus, F. æsulon et F. subbuteo) se réunissant toutes les après-midi vers quatre heures et s’amusant jusque tard dans la soirée. Ils s’envolaient tous à la fois, en ligne parfaitement droite, vers quelque point déterminé, et quand ils l’avaient atteint, ils retournaient immédiatement, suivant le même trajet, pour recommencer ensuite16 . Chez toutes les espèces d’oiseaux on trouve très communément de ces vois par bandes pour le simple plaisir de voler. « Dans le district de Humber particulièrement, écrit Ch. Dixon, de grands vols de tringers se montrent souvent sur les bas-fonds vers la fin d’août et y demeurent pour l’hiver... Les mouvements de ces oiseaux sont des plus intéressants ; de grandes bandes évoluent, se dispersent ou se resserrent avec autant de précision que des soldats exercés. On trouve, dispersés parmi eux, beaucoup d’alouettes de mer, de sanderlings et de pluviers à collier17 . »

Il serait impossible d’énumérer ici les différentes associations d’oiseaux chasseurs ; mais les associations de pélicans pour la pêche méritent d’être citées à cause de l’ordre remarquable et de l’intelligence dont ces oiseaux lourds et maladroits font preuve. Ils vont toujours pêcher en bandes nombreuses, et après avoir choisi une anse convenable, ils forment un large demi-cercle, face au rivage, et le rétrécissent en revenant à la nage vers le bord, attrapant ainsi le poisson qui se trouve enfermé dans le cercle. Sur les canaux et les rivières étroites ils se divisent même en deux bandes dont chacune se range en demi-cercle, pour nager ensuite à la rencontre de l’autre, exactement comme si deux équipes d’hommes traînant deux longs filets s’avançaient pour capturer le poisson compris entre les filets, quand les deux équipes se rencontrent. Le soir venu, ils s’envolent vers un certain endroit, où ils passent la nuit - toujours le même pour chaque troupe - et personne ne les a jamais vus se battre pour la possession de la baie, ni des places de repos. Dans l’Amérique du Sud, ils se réunissent en bandes de quarante à cinquante mille individus ; les uns dorment tandis que d’autres veillent et que d’autres encore vont pêcher18 . Enfin ce serait faire tort aux moineaux francs, si calomniés, que de ne pas mentionner le dévouement avec lequel chacun d’eux partage la nourriture qu’il découvre avec les membres de la société à laquelle il appartient. Le fait était connu des Grecs et la tradition rapporte qu’un orateur grec s’exclama une fois (je cite de mémoire) : « Pendant que je vous parle, un moineau est venu dire à d’autres moineaux qu’un esclave a laissé tomber sur le sol un sac de blé, et ils s’y rendent tous pour manger le grain. » Bien plus, on est heureux de trouver cette observation ancienne confirmée dans un petit livre récent de M. Gurney, qui ne doute pas que le moineau franc n’informe toujours les autres moineaux de l’endroit où il y a de la nourriture à voler ; il ajoute : « Quand une meule a été battue, si loin que ce soit de la cour, les moineaux de la cour ont toujours leurs jabots pleins de grains19 . » Il est vrai que les moineaux sont très stricts pour écarter de leurs domaines toute invasion étrangère ; ainsi les moineaux du jardin du Luxembourg combattent avec acharnement tous les autres moineaux qui voudraient profiter à leur tour du jardin et de ses visiteurs ; mais au sein de leurs propres communautés, ils pratiquent parfaitement l’aide mutuelle, quoique parfois il y ait des querelles, comme il est naturel, d’ailleurs, même entre les meilleurs amis.

La chasse et l’alimentation en commun sont tellement l’habitude dans le monde ailé que d’autres exemples seraient à peine nécessaires : c’est là un fait établi. Quant à la force que donnent de telles associations, elle est de toute évidence. Les plus forts oiseaux de proie sont impuissants contre les associations de nos plus petits oiseaux. Même les aigles, - même le puissant et terrible aigle botté, et l’aigle martial qui est assez fort pour emporter un lièvre ou une jeune antilope dans ses serres - tous sont forcés d’abandonner leur proie à ces bandes de freluquets, les milans, qui donnent une chasse en règle aux aigles dès qu’ils les voient en possession d’une bonne proie. Les milans donnent aussi la chasse au rapide faucon-pêcheur et lui enlèvent le poisson qu’il a capturé ; mais personne n’a jamais vu les milans combattre entre eux, pour la possession de la proie ainsi dérobée. Dans les îles Kerguelen, le Dr Couës vit le Buphagus - la poule de mer des chasseurs de phoques - poursuivre des goélands pour leur faire dégorger leur nourriture, tandis que, d’un autre côté, les goélands et les hirondelles de mer se réunissaient pour disperser les poules de mer dès qu’elles s’approchaient de leurs demeures, particulièrement au moment des nids20 . Les vanneaux (Vanellus cristatus), si petits mais si vifs, attaquent hardiment les oiseaux de proie. « C’est un des plus amusants spectacles que de les voir attaquer une buse, un milan, un corbeau ou un aigle. On sent qu’ils sont sûrs de la victoire et on voit la rage de l’oiseau de proie. Dans ces circonstances ils se soutiennent admirablement les uns les autres et leur courage croît avec leur nombre21 . » Le vanneau a bien mérité le nom de « bonne mère » que les Grecs lui donnaient, car il ne manque jamais de protéger les autres oiseaux aquatiques contre les attaques de leurs ennemis. Il n’est pas jusqu’aux petits hochequeues blancs (Motacilla alba) si fréquents dans nos jardins et dont la longueur atteint à peine vingt centimètres, qui ne forcent l’épervier à abandonner sa chasse. « J’ai souvent admiré leur courage et leur agilité, écrit le vieux Brehm, et je suis persuadé qu’il faudrait un faucon pour capturer l’un d’eux. Quand une bande de hochequeues a forcé un oiseau de proie à la retraite, ils font résonner l’air de leurs cris triomphants, puis ils se séparent. » Ainsi ils se réunissent dans le but déterminé de donner la chasse à leur ennemi, de même que nous voyons les oiseaux d’une forêt s’assembler à la nouvelle qu’un oiseau nocturne est apparu pendant le jour et tous ensemble - oiseaux de proie et petits chanteurs inoffensifs - donnent la chasse à l’intrus pour le faire rentrer dans sa cachette.

Quelle différence entre la force d’un milan, d’une buse, ou d’un faucon et celle des petits oiseaux tels que la bergeronnette, et cependant ces petits oiseaux, par leur action commune et leur courage se montrent supérieurs à ces pillards aux ailes et aux armes puissantes ! En Europe, les bergeronnettes ne chassent pas seulement les oiseaux de proie qui peuvent être dangereux pour elles, mais elles chassent aussi le faucon-pêcheur, « plutôt pour s’amuser que pour lui faire aucun mal » ; et dans l’Inde, suivant le témoignage du Dr Jerdon, les corneilles chassent le milan-govinda « simplement pour s’amuser ». Le prince Wied a vu l’aigle brésilien urubitinga entouré d’innombrables bandes de toucans et de cassiques (oiseau très parent de notre corneille) qui se moquaient de lui. « L’aigle, ajoute-t-il, supporte d’ordinaire ces insultes très tranquillement, mais de temps en temps il attrape un de ces moqueurs. » Dans toutes ces occasions les petits oiseaux, quoique très inférieurs en force à l’oiseau de proie, se montrent supérieurs à lui par leur action commune22 .

C’est dans les deux grandes familles, des grues et des perroquets, que l’on constate le mieux les bienfaits de la vie en commun pour la sécurité de l’individu, la jouissance de la vie et le développement des capacités intellectuelles. Les grues sont extrêmement sociables et vivent en excellentes relations, non seulement avec leurs congénères, mais aussi avec la plupart des oiseaux aquatiques. Leur prudence est vraiment étonnante, ainsi que leur intelligence ; elles se rendent compte en un instant des circonstances nouvelles et agissent en conséquence. Leurs sentinelles font toujours le guet autour de la troupe quand celle-ci est en train de manger ou de se reposer, et les chasseurs savent combien il est difficile de les approcher. Si l’homme a réussi à les surprendre, elles ne retournent jamais au même endroit sans avoir envoyé d’abord un éclaireur, puis une bande d’éclaireurs ; et quand cette troupe de reconnaissance revient et rapporte qu’il n’y a pas de danger, un second groupe d’éclaireurs est envoyé pour vérifier le premier rapport avant que la bande entière ne bouge. Les grues contractent de véritables amitiés avec des espèces parentes ; et, en captivité, il n’y a pas d’oiseau (excepté le perroquet, sociable aussi et extrêmement intelligent), qui noue une aussi réelle amitié avec l’homme. « Elles ne voient pas dans l’homme un maître, mais un ami, et s’efforcent de le lui montrer », conclut Brehm, à la suite d’une longue expérience personnelle. La grue est en continuelle activité, commençant de grand matin et finissant tard dans la nuit ; mais elle ne consacre que quelques heures seulement à la recherche de sa nourriture, en grande partie végétale. Tout le reste du jour est donné à la vie sociale. « Elles ramassent de petits morceaux de bois ou de petites pierres, les jettent en l’air et essayent de les attraper ; elles courbent leurs cous, ouvrent leurs ailes, dansent, sautent, courent et essayent de manifester par tous les moyens leurs heureuses dispositions d’esprit, et toujours elles demeurent belles et gracieuses23 . » Comme elles vivent en société, elles n’ont presque pas d’ennemis ; et Brehm qui a eu l’occasion de voir l’une d’entre elles capturée par un crocodile, écrit que, sauf le crocodile, il ne connaît pas d’ennemis à la grue. Tous sont déjoués par sa proverbiale prudence ; et elle atteint d’ordinaire un âge très élevé. Aussi, n’est-il pas étonnant que pour la conservation de l’espèce, la grue n’ait pas besoin d’élever de nombreux rejetons ; généralement elle ne couve que deux œufs. Quant à son intelligence supérieure, il suffit de dire que tous les observateurs sont unanimes à reconnaître que ses capacités intellectuelles rappellent beaucoup celles de l’homme.

Un autre oiseau extrêmement sociable, le perroquet, est, comme on sait, à la tête de toute la gent ailée par le développement de son intelligence. Brehm a si bien résumé les mœurs du perroquet, que je ne puis faire mieux que citer la phrase suivante : « Excepté pendant la saison de l’accouplement, ils vivent en très nombreuses sociétés ou bandes. Ils choisissent un endroit dans la forêt pour y demeurer, et ils partent de là chaque matin pour leurs expéditions de chasse. Les membres d’une même troupe demeurent fidèlement attachés les uns aux autres, et ils partagent en commun la bonne et la mauvaise fortune. Ils se réunissent tous ensemble, le matin, dans un champ, dans un jardin ou sur un arbre, pour se nourrir de fruits. Ils postent des sentinelles pour veiller à la sûreté de la bande, et sont attentifs à leurs avertissements. En cas de danger, tous s’envolent, se soutenant les uns les autres, et tous ensemble retournent à leurs demeures. En un mot, ils vivent toujours étroitement unis. »

Ils aiment aussi la société d’autres oiseaux. Dans l’Inde, les geais et les corbeaux viennent ensemble d’une distance de plusieurs milles pour passer la nuit en compagnie des perroquets dans les fourrés de bambous. Quand les perroquets se mettent en chasse, ils font preuve d’une intelligence, d’une prudence, d’une aptitude merveilleuse à lutter contre les circonstances. Prenons par exemple une bande de cacatoès blancs d’Australie. Avant de partir pour piller un champ de blé, ils commencent par envoyer une troupe de reconnaissance qui occupe les arbres les plus hauts dans le voisinage du champ, tandis que d’autres éclaireurs se perchent sur les arbres intermédiaires entre le champ et la forêt et transmettent les signaux. Si le rapport transmis est : « Tout va bien », une vingtaine de cacatoès se séparent du gros de la troupe, prennent leur vol en l’air, puis se dirigent vers les arbres les plus près du champ. Cette avant-garde examine aussi le voisinage pendant longtemps, et ce n’est qu’après qu’elle a donné le signal d’avancer sur toute la ligne que la bande entière s’élance en même temps et pille le champ en un instant. Les colons australiens ont les plus grandes difficultés à tromper la prudence des perroquets ; mais, si l’homme, avec tous ses artifices et ses armes, réussit à tuer quelques-uns d’entre eux, les cacatoès deviennent si prudents et si vigilants qu’à partir de ce moment, ils déjouent tous les stratagèmes24 .

Nul doute que ce soit l’habitude de la vie en société qui permet aux perroquets d’atteindre ce haut niveau d’intelligence presque humaine et ces sentiments presque humains que nous leur connaissons. Leur grande intelligence a amené les meilleurs naturalistes à décrire quelques espèces, particulièrement le perroquet gris, comme « l’oiseau-homme ». Quant à leur attachement mutuel, on sait que lorsqu’un perroquet a ététuépar un chasseur, les autres volent au-dessus du cadavre de leur camarade avec des cris plaintifs et « eux-mêmes deviennent victimes de leur amitié », comme le dit Audubon ; quand deux perroquets captifs, quoique appartenant à deux espèces différentes, ont contracté une amitié réciproque, la mort accidentelle d’un des deux amis a quelquefois été suivie par la mort de l’autre qui succombait de douleur et de tristesse. Il n’est pas moins évident que leur état de société leur fournit une protection infiniment plus efficace que tout développement de bec ou d’ongles, si parfait qu’on l’imagine.

Très peu d’oiseaux de proie ou de mammifères osent s’attaquer aux perroquets, sinon aux plus petites espèces, et Brehm a bien raison de dire des perroquets, comme il le dit aussi des grues et des singes sociables, qu’ils n’ont guère d’autres ennemis que les hommes ; et il ajoute : « Il est très probable que les plus grands perroquets meurent surtout de vieillesse, plutôt qu’ils ne succombent sous la griffe d’ennemis. » L’homme seul, grâce aux armes et à l’intelligence supérieure, qu’il doit aussi à l’association, réussit à les détruire en partie. Leur longévité même apparaît ainsi comme un résultat de leur vie sociale. Ne pourrions-nous en dire autant de leur merveilleuse mémoire, dont le développement doit aussi être favorisé par la vie en société et par la pleine jouissance de leurs facultés mentales et physiques jusqu’à un âge très avancé ?

Comme on le voit par ce qui précède, la guerre de chacun contre tous n’est pas la loi de la nature. L’entr’aide est autant une loi de la nature que la lutte réciproque, et cette loi nous paraîtra encore plus évidente quand nous aurons examiné quelques autres associations chez les oiseaux et chez les mammifères. On peut déjà entrevoir l’importance de la loi de l’entr’aide dans l’évolution du règne animal, mais la signification de cette loi sera encore plus claire quand, après avoir examiné quelques autres exemples, nous serons amenés à conclure.
 
 


Chapitre II
L’ENTRAIDE PARMI LES ANIMAUX (Suite)



Migrations d’oiseaux. - Associations d’élevage. - Sociétés automnales. -Mammifères : petit nombre d’espèces non sociables. - Association pour la chasse chez les loups, les lions, etc. - Sociétés de rongeurs, de ruminants, de singes. - Aide mutuelle dans la lutte pour la vie. - Arguments de Darwin pour prouver la lutte pour la vie dans une même espèce. - Obstacles naturels à la surmultiplication. - Extermination supposée des espèces intermédiaires. - Élimination de la concurrence dans la nature.

Dès que le printemps revient dans les zones tempérées, des myriades d’oiseaux, dispersés dans les chaudes régions du Sud, se réunissent en bandes innombrables, et, pleins de vigueur et de joie, s’envolent vers le Nord pour élever leur progéniture. Chacune de nos haies, chaque bosquet, chaque falaise de l’Océan, tous les lacs et tous les étangs dont l’Amérique du Nord, le Nord de l’Europe et le Nord de l’Asie sont parsemés, nous montrent à cette époque de l’année ce que l’entr’aide signifie pour les oiseaux ; quelle force, quelle énergie et quelle protection elle donne à tout être vivant, quelque faible et sans défense qu’il puisse être d’autre part. Prenez, par exemple, un des innombrables lacs des steppes russes ou sibériennes. Les rivages en sont peuplés de myriades d’oiseaux aquatiques, appartenant à une vingtaine au moins d’espèces différentes, vivant tous dans une paix parfaite, tous se protégeant les uns les autres.

A plusieurs centaines de mètres du rivage, l’air est plein de goélands et d’hirondelles de mer comme de flocons de neige un jour d’hiver. Des milliers de pluviers et de bécasses courant sur le bord, cherchant leur nourriture, sifflant et jouissant de la vie. Plus loin, presque sur chaque vague, un canard se balance, tandis qu’au-dessus on peut voir des bandes de canards casarka. La vie exubérante abonde partout25 .

Et voici les brigands, les plus forts, les plus habiles, ceux qui sont « organisés d’une façon idéale pour la rapine ». Et vous pouvez entendre leurs cris affamés, irrités et lugubres, tandis que, pendant des heures entières, ils guettent l’occasion d’enlever dans cette masse d’êtres vivants un seul individu sans défense. Mais, sitôt qu’ils approchent, leur présence est signalée par des douzaines de sentinelles volontaires, et des centaines de goélands et d’hirondelles de mer se mettent à chasser le pillard. Affolé par la faim, le pillard oublie bientôt ses précautions habituelles ; il se précipite soudain dans la masse vivante ; mais, attaqué de tous côtés, il est de nouveau forcé à la retraite. Désespéré, il se rejette sur les canards sauvages, mais ces oiseaux, intelligents et sociables, se réunissent rapidement en troupes, et s’envolent si le pillard est un aigle ; ils plongent dans le lac, si c’est un faucon ; ou bien, ils soulèvent un nuage de poussière d’eau et étourdissent l’assaillant, si c’est un milan26 . Et tandis que la vie continue de pulluler sur le lac, le pillard s’enfuit avec des cris de colère, et cherche s’il peut trouver quelque charogne, ou quelque jeune oiseau, ou une souris des champs qui ne soit pas encore habituée à obéir à temps aux avertissements de ses camarades. En présence de ces trésors de vie exubérante, le pillard idéalement armé en est réduit à se contenter de rebuts.

Plus loin, vers le Nord, dans les archipels arctiques,

si l’on navigue le long de la côte pendant bien des lieues, on voit tous les récifs, toutes les falaises et les recoins des pentes de montagnes, jusqu’à une hauteur de deux cents à cinq cents pieds, littéralement couverts d’oiseaux de mer, dont les poitrines blanches se détachent sur les rochers sombres, comme si ceux-ci étaient parsemés de taches de craie très serrées. Auprès et au loin, l’air est, pour ainsi dire, plein d’oiseaux27 .

Chacune de ces « montagnes d’oiseaux » est un exemple vivant de l’aide mutuelle, ainsi que de l’infinie variété des caractères individuels et spécifiques qui résultent de la vie sociale. L’huîtrier est cité pour sa disposition à attaquer les oiseaux de proie. La barge est connue pour sa vigilance, et devient facilement le chef d’autres oiseaux plus placides. Le tourne-pierre, quand il est entouré de camarades appartenant à des espèces plus énergiques, est un oiseau plutôt timoré ; mais il se charge de veiller à la sécurité commune, lorsqu’il est entouré d’oiseaux plus petits. Ici vous avez les cygnes dominateurs ; là les mouettes tridactyles extrêmement sociables, parmi lesquelles les querelles sont rares et courtes, les guillemots polaires, si aimables, et qui se caressent continuellement les uns les autres. Si telle oie égoïste a répudié les orphelins d’une camarade tuée, à côté d’elle, telle autre femelle adopte tous les orphelins qui se présentent, et elle barbotte, entourée de cinquante à soixante petits, qu’elle conduit et surveille comme s’ils étaient tous sa propre couvée. Côte à côte avec les pingouins, qui se volent leurs œufs les uns aux autres, on voit les guignards dont les relations de famille sont si « charmantes et touchantes » que même des chasseurs passionnés se retiennent de tuer une femelle entourée de ses petits ; ou encore les eiders, chez lesquels (comme chez les grandes macreuses ou chez les coroyas des Savanes) plusieurs femelles couvent ensemble dans le même nid ; ou les guillemots qui couvent à tour de rôle une couvée commune. La nature est la variété même, offrant toutes les nuances possibles de caractères, du plus bas au plus élevé ; c’est pourquoi elle ne peut pas être dépeinte par des assertions trop générales. Encore moins peut-elle être jugée du point de vue du moraliste, parce que les vues du moraliste sont elles-mêmes un résultat, en grande partie inconscient, de l’observation de la nature28 .

Il est si commun pour la plupart des oiseaux de se réunir à la saison des nids que de nouveaux exemples sont à peine nécessaires. Nos arbres sont couronnés de groupes de nids de corbeaux ; nos haies sont remplies de nids d’oiseaux plus petits ; nos fermes abritent des colonies d’hirondelles ; nos vieilles tours sont le refuge de centaines d’oiseaux nocturnes ; et on pourrait consacrer des pages entières aux plus charmantes descriptions de la paix et de l’harmonie qui règnent dans presque toutes ces associations, Quant à la protection que les oiseaux les plus faibles trouvent dans cette union, elle est évidente. Le Dr Coués, cet excellent observateur, vit, par exemple, de petites hirondelles des falaises, nichant dans le voisinage immédiat du faucon des prairies (Falco polyargus). Le faucon avait son nid sur le haut d’un de ces minarets d’argile qui sont si communs dans les cañons du Colorado, tandis qu’une colonie d’hirondelles nichait juste au-dessous. Les petits oiseaux pacifiques ne craignaient point leur rapace voisin ; ils ne le laissaient jamais approcher de leur colonie. Ils l’entouraient immédiatement et le chassaient, de sorte qu’il était obligé de déguerpir au plus vite29 .

La vie en société ne cesse pas lorsque la période des nids est finie ; elle commence alors sous une autre forme. Les jeunes couvées se réunissent en sociétés de jeunes, comprenant généralement plusieurs espèces. A cette époque, la vie sociale est pratiquée surtout pour elle-même, - en partie pour la sécurité, mais principalement pour les plaisirs qu’elle procure. C’est ainsi que nous voyons dans nos forêts les sociétés formées par les jeunes torchepots bleus (Sitia cœsia) unis aux mésanges, aux pinsons, aux roitelets, aux grimpereaux ou à quelques pics30 . En Espagne on rencontre l’hirondelle en compagnie de crécerelles, de gobe-mouches et même de pigeons. Dans le Far-West américain les jeunes alouettes huppées vivent en nombreuses sociétés avec d’autres alouettes (Sprague’s lark), des moineaux des savanes et plusieurs espèces de bruants et de râles31 . Et de fait, il serait plus facile de décrire les espèces qui vivent isolées que de nommer seulement les espèces qui se réunissent en sociétés automnales de jeunes oiseaux, non pas dans le but de chasser ou de nicher, mais simplement pour jouir de la vie en société et pour passer le temps à des jeux et à des distractions, après avoir donné quelques heures chaque jour à la recherche de la nourriture.

Nous avons enfin cet autre merveilleux exemple d’entr’aide parmi les oiseaux : leurs migrations, sujet si vaste que j’ose à peine l’aborder ici. Il suffira de dire que des oiseaux qui ont vécu pendant des mois en petites troupes disséminées sur un grand territoire se réunissent par milliers ; ils se rassemblent à une place déterminée pendant plusieurs jours de suite, avant de se mettre en route, et discutent manifestement les détails du voyage. Quelques espèces se livrent, chaque après-midi, à des vols préparatoires à la longue traversée. Tous attendent les retardataires, et enfin ils s’élancent dans une certaine direction bien choisie, résultat d’expériences collectives accumulées, les plus forts volant à la tête de la troupe et se relayant les uns les autres dans cette tâche difficile. Ils traversent les mers en grandes bandes comprenant des gros et des petits oiseaux ; et, quand ils reviennent au printemps suivant, ils retournent au même endroit, chacun d’eux reprenant le plus souvent possession du nid même qu’il avait bâti ou réparé l’année précédente32 .

Ce sujet est si vaste et encore si imparfaitement étudié, il offre tant d’exemples frappants d’habitudes d’entr’aide, conséquences du fait principal de la migration et dont chacun demanderait une étude spéciale, que je dois m’abstenir d’entrer ici dans plus de détails. Je ne peux que rappeler en passant les réunions nombreuses et animées qui ont lieu, toujours au même endroit, avant le départ pour les longs voyages vers le Nord ou vers le Sud, ainsi que celles que l’on voit dans le Nord, après que les oiseaux sont arrivés à leurs lieux de couvée sur l’Yeniséi ou dans les comtés du Nord de l’Angleterre. Pendant plusieurs jours de suite, quelquefois pendant un mois, ils se réunissent une heure chaque matin, avant de s’envoler pour chercher leur nourriture, discutant peut-être l’endroit où ils vont construire leurs nids33 . Si, pendant la migration, leurs colonnes sont surprises par une tempête, les oiseaux des espèces les plus différentes sont amenés à se rapprocher par le malheur commun. Les oiseaux qui ne sont pas proprement des espèces de migrateurs, mais qui se transportent lentement vers le Nord ou le Sud selon les saisons, accomplissent aussi ces déplacements par bandes. Bien loin d’émigrer isolément, afin que chaque individu séparé s’assure les avantages d’une nourriture ou d’un abri meilleur dans une nouvelle région, ils s’attendent toujours les uns les autres et se réunissent en bandes avant de s’ébranler vers le Nord ou le Sud, suivant la saison34 .

Quant aux mammifères, la première chose qui nous frappe dans cette immense division du règne animal est l’énorme prédominance numérique des espèces sociales sur les quelques espèces carnivores qui ne s’associent pas. Les plateaux, les régions alpines et les steppes du nouveau et de l’ancien continent sont peuplés de troupeaux de cerfs, d’antilopes, de gazelles, de daims, de bisons, de chevreuils et de moutons sauvages, qui sont tous des animaux sociables. Quand les Européens vinrent s’établir en Amérique, ils y trouvèrent une quantité si considérable de bisons que les pionniers étaient obligés de s’arrêter dans leur marche quand une colonne de ces animaux en migration se trouvait à traverser la route qu’ils suivaient. Le défilé de leurs colonnes serrées durait quelquefois deux et trois jours. Et quand les Russes prirent possession de la Sibérie, ils la trouvèrent si abondamment peuplée de chevreuils, d’antilopes, d’écureuils et d’autres animaux sociables, que la conquête même de la Sibérie ne fut autre chose qu’une expédition de chasse qui dura pendant deux cents ans. Les plaines herbeuses de l’Afrique orientale sont encore couvertes de troupeaux de zèbres, de bubales et autres antilopes.

Il n’y a pas très longtemps les petits cours d’eau du Nord de l’Amérique et du Nord de la Sibérie étaient peuplés de colonies de castors, et jusqu’au XVIIe siècle de semblables colonies abondaient dans le Nord de la Russie. Les contrées plates des quatre grands continents sont encore couvertes d’innombrables colonies de souris, d’écureuils, de marmottes et autres rongeurs. Dans les basses latitudes de l’Asie et de l’Afrique, les forêts sont encore les demeures de nombreuses familles d’éléphants, de rhinocéros et d’une profusion de sociétés de singes. Dans le Nord, les rennes se rassemblent en innombrables troupeaux ; et vers l’extrême Nord nous trouvons des troupeaux de bœufs musqués et d’innombrables bandes de renards polaires. Les côtes de l’Océan sont animées par les bandes de phoques et de morses, l’Océan lui-même par des multitudes de cétacés sociables ; et jusqu’au cœur du grand plateau de l’Asie centrale nous trouvons des troupeaux de chevaux sauvages, d’ânes sauvages, de chameaux sauvages et de moutons sauvages. Tous ces mammifères vivent en sociétés et en nations comptant quelquefois des centaines de milliers d’individus, quoiqu’aujourd’hui, trois siècles après l’introduction du fusil, nous ne trouvions plus que les débris des immenses agrégations d’autrefois. Combien insignifiant en comparaison est le nombre des carnivores ! Et par conséquent, combien fausse est l’opinion de ceux qui parlent du monde animal comme si l’on ne devait y voir que des lions et des hyènes plongeant leurs dents sanglantes dans la chair de leurs victimes ! On pourrait aussi bien prétendre que toute la vie humaine n’est qu’une succession de guerres et de massacres. L’association et l’entr’aide sont la règle chez les mammifères. Nous trouvons des habitudes de sociabilité même chez les carnivores et nous ne pouvons citer que la tribu des félins (lions, tigres, léopards, etc.) dont les membres préfèrent l’isolement à la société et ne se réunissent que rarement en petits groupes. Et cependant, même parmi les lions, « c’est une habitude courante que de chasser en compagnie35 ». Les deux tribus des civettes (Viverridæ) et des belettes (Mustelidæ) peuvent aussi être caractérisées par leur vie isolée ; mais on sait qu’au dernier siècle la belette commune était plus sociable qu’elle ne l’est aujourd’hui ; on la voyait alors en groupements beaucoup plus importants en Écosse et dans le canton d’Unterwalden en Suisse. Quant à la grande tribu canine, elle est éminemment sociable, et l’association pour la chasse peut être considérée comme un trait caractéristique de ses nombreuses espèces. Il est bien connu, en effet, que les loups se réunissent en bandes pour chasser, et Tschadi nous a parfaitement décrit comment ils se forment en demi-cercle, pour entourer une vache paissant sur une pente de montagne, s’élancent tout d’un coup en poussant de grands aboiements et la font rouler dans un précipice36 . Audubon, vers 1830, vit aussi les loups du Labrador chasser en bandes, et une bande suivre un homme jusqu’à sa hutte et tuer les chiens. Pendant les hivers rigoureux les bandes de loups deviennent si nombreuses qu’elles constituent un danger pour les hommes ; tel fut le cas en France il y a environ quarante-cinq ans. Dans les steppes russes ils n’attaquent jamais les chevaux qu’en bandes ; et cependant ils ont à soutenir des combats acharnés, au cours desquels les chevaux (suivant le témoignage de Kohl) prennent parfois l’offensive ; en ce cas, si les loups ne font pas promptement retraite, ils courent le risque d’être entourés par les chevaux et tués à coups de sabots. On sait que les loups des prairies (Canis latrans) s’associent par bandes de vingt à trente individus quand ils donnent la chasse à un bison accidentellement séparé de son troupeau37 . Les chacals, qui sont extrêmement courageux et peuvent être considérés comme l’un des représentants les plus intelligents de la tribu des chiens, chassent toujours en bandes ; ainsi unis ils ne craignent pas de plus grands carnivores.38 Quant aux chiens sauvages d’Asie (les Kholzuns ou Dholes), Williamson vit leurs bandes nombreuses attaquer tous les grands animaux, excepté les éléphants et les rhinocéros, et vaincre les ours et les tigres. Les hyènes vivent toujours en société et chassent par bandes, et les associations pour la chasse des cynhyènes peintes sont hautement louées par Cumming. Les renards mêmes qui d’habitude vivent isolés dans nos pays civilisés s’unissent parfois pour la chasse39 . Quant au renard polaire c’est - ou plutôt c’était au temps de Steller - un des animaux les plus sociables, et quand on lit la description que Steller nous a laissée de la lutte qui s’engagea entre le malheureux équipage de Behring et ces intelligents petits animaux, on ne sait de quoi s’étonner le plus : de l’intelligence extraordinaire de ces renards et de l’aide mutuelle qu’ils se prêtaient en déterrant de la nourriture cachée sous des monticules de pierres ou mise en réserve sur un pilier (un renard grimpant sur le haut et jetant la nourriture à ses camarades au-dessous) ou de la cruauté de l’homme, poussé au désespoir par ces pillards. Il y a même quelques ours qui vivent en société, là où ils ne sont pas dérangés par l’homme. Ainsi Steller a vu l’ours brun du Kamtchatka en troupes nombreuses et on rencontre parfois les ours polaires en petits groupes. Les inintelligents insectivores eux-mêmes ne dédaignent pas toujours l’association40 .

Cependant c’est principalement parmi les rongeurs ; les ongulés et les ruminants que nous trouvons l’entr’aide très développée. Les écureuils sont très individualistes. Chacun d’eux construit son propre nid à sa commodité et amasse ses propres provisions. Leurs inclinations les portent vers la vie de famille, et Brehm a remarqué qu’une famille d’écureuils n’est jamais si heureuse que lorsque les deux portées de la même année peuvent se réunir avec leurs parents dans un coin reculé d’une forêt. Et cependant ils maintiennent des rapports sociaux. Les habitants des différents nids demeurent en relations étroites, et quand les pommes de pins deviennent rares dans la forêt qu’ils habitent, ils émigrent en bandes. Quant aux écureuils noirs du Far-West, ils sont éminemment sociables. Sauf quelques heures employées chaque jour à chercher des vivres, ils passent leur vie à jouer en grandes troupes. Et quand ils se sont trop multipliés dans une région, ils s’assemblent en bandes, presque aussi nombreuses que celles des sauterelles, et s’avancent vers le Sud, dévastant les forêts, les champs et les jardins ; tandis que des renards, des putois, des faucons et des oiseaux de proie nocturnes suivent leurs épaisses colonnes et se nourrissent des écureuils isolés qui restent en arrière. Les tamias, genre très rapproché, sont encore plus sociables. Ils sont thésauriseurs, et ils amassent dans leurs souterrains de grandes quantités de racines comestibles et de noix, dont l’homme les dépouille généralement en automne. Selon certains observateurs ils connaissent quelques-unes des joies des avares. Et cependant, ils restent sociables. Ils vivent toujours en grands villages ; Audubon ouvrit l’hiver des demeures de hackee et trouva plusieurs individus dans le même souterrain, qu’ils avaient certainement approvisionné en commun.

La grande famille des marmottes, avec ses trois genres des Arctomys, Cynomys et Spermophilus, est encore plus sociable et plus intelligente. Ces animaux préfèrent aussi avoir chacun leur demeure particulière ; mais ils vivent en grands villages. Les terribles ennemis des récoltes de la Russie du Sud - les sousliks -dont quelques dizaines de millions sont exterminés chaque année rien que par l’homme, vivent en innombrables colonies ; et tandis que les assemblées provinciales russes discutent gravement les moyens de se débarrasser de ces ennemis de la société, eux, par milliers, jouissent de la vie de la façon la plus gaie. Leurs jeux sont si charmants que tous les observateurs ne peuvent s’empêcher de leur payer un tribut de louanges, et ils mentionnent les concerts mélodieux que forment les sifflements aigus des mâles et les sifflements mélancoliques des femelles ; puis, reprenant leurs devoirs de citoyens, ces mêmes observateurs cherchent à inventer les moyens les plus diaboliques capables d’exterminer ces petits voleurs. Toutes les espèces d’oiseaux rapaces et toutes les espèces de bêtes de proie s’étant montrées impuissantes, le dernier mot de la science dans cette lutte est l’inoculation du choléra ! Les villages des chiens de prairies en Amérique sont un des plus charmants spectacles. A perte de vue dans la prairie, on aperçoit des petits tertres et sur chacun d’eux se tient un chien de prairie soutenant par de brefs aboiements une conversation animée avec ses voisins. Dès que l’approche d’un homme est signalée, en un moment tous s’enfoncent dans leurs demeures et disparaissent comme par enchantement. Mais quand le danger est passé, les petites créatures réapparaissent bientôt. Des familles entières sortent de leurs galeries et se mettent à jouer. Les jeunes se grattent les uns les autres, se taquinent et déploient leurs grâces en se tenant debout, pendant que les vieux font le guet. Ils se rendent visite les uns aux autres, et les sentiers battus qui relient tous leurs tertres témoignent de la fréquence de ces visites. Les meilleurs naturalistes ont consacré quelques-unes de leurs plus belles pages à la description des associations des chiens de prairie d’Amérique, des marmottes de l’ancien continent et des marmottes polaires des régions alpestres. Cependant je dois faire à l’égard des marmottes les mêmes remarques que j’ai faites en parlant des abeilles. Elles ont conservé leurs instincts combatifs, et ces instincts reparaissent en captivité. Mais dans leurs grandes associations, devant la libre nature, les instincts anti-sociaux n’ont pas l’occasion de se développer et il en résulte une paix et une harmonie générales.

Même des animaux aussi belliqueux que les rats, qui se battent continuellement dans nos caves, sont suffisamment intelligents pour ne pas se quereller quand ils pillent nos garde-manger, mais s’aident les uns les autres dans leurs expéditions de pillage et dans leurs migrations ; ils nourrissent même leurs malades. Quant aux rats castors ou rats musqués du Canada, ils sont extrêmement sociables. Audubon ne peut qu’admirer « leurs communautés pacifiques qui ne demandent qu’à être laissées en paix pour vivre dans la joie ». Comme tous les animaux sociables, ils sont gais et joueurs, ils se réunissent facilement à d’autres espèces, et ils ont atteint un développement intellectuel très élevé. Dans leurs villages qui sont toujours situés sur les bords des lacs et des rivières ils tiennent compte du niveau variable de l’eau ; leurs huttes en forme de dômes, construites en argile battue entremêlée de roseaux ont des recoins séparés pour les détritus organiques, et leurs salles sont bien tapissées en hiver ; elles sont chaudes et cependant bien ventilées. Quant aux castors, qui sont doués, comme chacun sait, d’un caractère tout à fait sympathique, leurs digues étonnantes et leurs villages dans lesquels des générations vivent et meurent sans connaître d’autres ennemis que la loutre et l’homme, montrent admirablement ce que l’entr’aide peut accomplir pour la sécurité de l’espèce, le développement d’habitudes sociales et l’évolution de l’intelligence ; aussi les castors sont-ils familiers à tous ceux qui s’intéressent à la vie animale. Je veux seulement faire remarquer que chez les castors, les rats musqués et chez quelques autres rongeurs nous trouvons déjà ce qui sera aussi le trait distinctif des communautés humaines : le travail en commun.

Je passe sous silence les deux grandes familles qui comprennent la gerboise, le chinchilla, le viscache et le lagomys ou lièvre souterrain de la Russie méridionale, quoiqu’on puisse considérer tous ces petits rongeurs comme d’excellents exemples des plaisirs que les animaux peuvent tirer de la vie sociale41 . Je dis les plaisirs ; car il est extrêmement difficile de déterminer si ce qui amène les animaux à se réunir est le besoin de protection mutuelle ou simplement le plaisir de se sentir entouré de congénères. En tous cas nos lièvres, qui ne vivent pas en sociétés, et qui même ne sont pas doués de vifs sentiments de famille, ne peuvent pas vivre sans se réunir pour jouer ensemble. Dietrich de Winckell qui est considéré comme un des auteurs connaissant le mieux les habitudes des lièvres, les décrit comme des joueurs passionnés, s’excitant tellement à leurs jeux qu’on a vu un lièvre prendre un renard qui s’approchait pour un de ses camarades42 . Quant au lapin, il vit en