Larry PORTIS
IWW
Le syndicalisme révolutionnaire aux États-Unis



 
 
 

Avec la collaboration de Christiane Passevant
Première édition : Les amis de Spartacus, 1985
Nouvelle édition : Les amis de Spartacus, 2004
 
 
 
À la mémoire de René Lefeuvre

 
 
 
 
 
 

Les IWW: un mouvement révolutionnaire




Une révolution prolétarienne est-elle possible aux États-Unis ? Dans ce pays étendu, riche en ressources naturelles, diversifié par ses cultures, isolé par sa situation géographique et où l'initiative individuelle est érigée en critère de réussite sociale, il est difficile d'imaginer qu'une organisation populaire puisse triompher du système capitaliste. Elle a cependant existé au début du XXe siècle. Son influence et la conscience politique qu'elle a provoquée ont varié en fonction des conditions économiques et des rapports sociaux. En effet, le salariat états-unien s'est considérablement élargi dès la fin du XIXe siècle, augmentant ainsi son potentiel politique. La création en 1905 des Industrial Workers of the World1 (IWW) a été la première expression de la volonté proprement révolutionnaire du prolétariat états-unien.

Les IWW existent encore de nos jours. Ils publient le journal The Industrial Worker et luttent toujours pour les causes progressistes. Mais c'est pendant les années 1905-1924 qu'ils ont marqué pour toujours l'histoire des États-Unis : vingt années d'une importance capitale où une opposition de masse significative faisait face au capitalisme américain. Période qui coïncida avec la formation du prolétariat puisque l'industrialisation des États-Unis, dès la fin de la guerre de Sécession en 1865, a nécessité une main-d'œuvre considérable. En nombre toujours croissant, jusqu'à la Première Guerre mondiale, sont arrivés d'Europe des travailleurs attirés par la jeune «démocratie industrielle» ou par le fallacieux espoir de gains faciles et rapides. De 1871 à 1890, environ 7 millions d'Européens émigrèrent aux États-Unis, de 1891 à 1910, presque 12 millions d'émigrants y débarquèrent. Le premier conflit mondial a ralenti à peine cette vague démographique. Approximativement sept cent mille émigrants quittèrent l'Europe pour les États-Unis entre 1910 et 1920.

Il est difficile d'imaginer ce qu'était la vie aux États-Unis au tournant du XXe siècle. Les quartiers populaires des villes de la côte atlantique ressemblaient à de gigantesques bazars où diverses langues se parlaient, où ethnies et nationalités se côtoyaient, totalement déracinées, en s'efforçant de survivre. Plus de mille cinq cent arrivées par jour pendant trente ans. Les nouveaux venus — Slaves, Russes, Juifs allemands, Polonais, Italiens, Grecs, Scandinaves — étaient en compétition sur le marché du travail et pâtissaient des privilèges et des priorités de ceux qui les avaient précédés au XIXe siècle : Irlandais, Allemands et Anglais. Dans l'ouest des États-Unis, moins peuplé, la classe ouvrière se présentait également comme une mosaïque d'ethnies et de nationalités : Africains, Chinois, Philippins, Indiens, Mexicains et Européens.

Peu familiers de la langue anglaise et des coutumes du Nouveau Monde, les travailleurs immigrés dépendaient de leurs éventuels employeurs et de l'État. Ils constituaient un prolétariat docile, sous le choc de l'exil, isolés donc sans défense face au développement sauvage de la production industrielle. Considérée comme une menace par le trade-unionisme, cette masse d'ouvriers, en continuelle expansion, sera souvent employée par les capitalistes pour briser les grèves.
 
 

Exclu par les syndicats, qui n'envisageaient pas de défendre cet apport énorme de main-d'œuvre non qualifiée et soumise à l'exploitation, le nouveau prolétariat vivait dans des conditions épouvantables. Le syndicalisme états-unien se bornait alors à jouer un rôle défensif, mais dépourvu de la cohérence idéologique nécessaire à un projet de transformation de la société capitaliste. Ses objectifs étaient surtout économiques, apolitiques et, en tout cas, limités. Aucune des organisations syndicales ne reconnaissait la nécessité politique de combattre la classe dirigeante en tant que classe, ni n'envisageait de démanteler le système capitaliste de production. C'est en partie par opposition à cette situation de l'organisation du travail et pour contrer les tendances réactionnaires et corporatistes des organisations syndicales — en particulier l'AFL (American Federation of Labor2) — que les IWW ont voulu rassembler qualifiés et non-qualifiés dans une même organisation et initier, à terme, un mouvement révolutionnaire
 
 

Entre 1905 et 1924, les IWW ont été l'organisation la plus dynamique au sein du mouvement ouvrier états-unien. Par leur programme révolutionnaire, leur succès sur le terrain des luttes et auprès des ouvriers, leur impact sur l'opinion publique, les IWW ont tenu un rôle historique dans l'évolution politique des États-Unis bien que le nombre de leurs adhérents n'ait jamais atteint celui de l'American Federation of Labor (AFL), fondée en 1886. Le nombre des adhérents tournait autour de 100.000 ; néanmoins, on estime à un million le nombre cumulé des adhésions entre 1905 et 1917. Il est difficile de faire le compte de ceux et celles qui furent influencés ou politisés par la détermination et la rigueur des IWW dans la lutte syndicale. Les IWW, surnommés wobblies3, ont laissé dans la mémoire collective de la classe ouvrière une image de révolutionnaires intègres et efficaces, champions de l'action directe.

Que représentaient les IWW ? Première manifestation du syndicalisme révolutionnaire, les IWW étaient une réponse au corporatisme des syndicats établis et à leur politique excluant les ouvriers non qualifiés. C'était une tentative importante d'unifier tous les travailleurs dans un mouvement ayant des objectifs révolutionnaires et prônant l'action directe. Les IWW ont écrit l'un des chapitres les plus héroïques de l'organisation de la classe ouvrière états-unienne, et leur expérience demeure actuelle. Ils ont démontré qu'il était possible de favoriser la prise de conscience des masses ouvrières et l'émergence d'un mouvement anticapitaliste et ont prouvé que la culture états-unienne n'est pas imperméable au concept de lutte des classes dans sa forme la plus active.
 
 

Les Industrial Workers of the World sont le seul mouvement révolutionnaire qui ait existé aux États-Unis jusqu'à présent. Formé par des travailleurs conscients de leur pouvoir en tant que classe, il est né de leur détermination à fonder une nouvelle société. Dépassant le militantisme rhétorique propre aux groupes marxistes et anarchistes, les IWW ont su traduire leur programme révolutionnaire dans une action collective efficace et lui donner ainsi des bases solides. Inspirées de sources marxistes et anarchistes, leurs tactiques rappellent l'acharnement et la vitalité caractéristiques des pionniers dont le pragmatisme définissait cette nouvelle culture états-unienne en gestation. Sans aucun sectarisme, le mouvement rassemblait des participants révolutionnaires autour de l'action directe et de la lutte de classes. Jamais les IWW ne tentèrent de s'ériger en parti avec pour dessein de manipuler les masses. En revanche, ils cherchèrent à provoquer une prise de conscience politique des travailleurs pour éveiller la solidarité, lutter contre l'oppression, pour remettre en question la propagande des classes dirigeantes et revendiquer leurs droits.
 
 

Le manque de cohérence de la pensée syndicale et le refus de cohésion face au patronat laissaient la voie libre à tous les abus, aux compromissions et à la corruption. La création des IWW répondit en 1905 à ce manque et à ce refus, tout en indiquant une nouvelle phase de l'évolution politique de la classe ouvrière. Preuve était faite que le contenu révolutionnaire de la pensée marxiste et anarchiste avait été assimilé par une minorité agissante de travailleurs et que les formes établies de l'organisation syndicale se révélaient incapables d'exprimer globalement les intérêts du prolétariat. Effectivement, la nouvelle composition sociale de la classe ouvrière — résultat de la transformation du capitalisme états-unien en une économie industrielle à grande échelle — exigeait un syndicalisme industriel plus adapté.

Cependant, le développement du syndicalisme révolutionnaire ne fut pas seulement une réaction logique au changement économique. Fruit de longues années d'organisation et d'évolution politique, la démarche des IWW condamnait aussi l'injustice flagrante entretenue par le trade-unionisme, son corporatisme et son caractère restrictif. À l'AFL, les IWW répondaient : «Un préjudice subi par un seul d'entre nous est un préjudice causé à tous». Aux patrons et à l'État, ils déclaraient : «La classe ouvrière et la classe patronale n'ont rien de commun», ou encore, «Entre ces deux classes, il doit y avoir lutte jusqu'à ce que les ouvriers du monde entier s'organisent comme classe, prennent possession de la terre et des instruments de production et abolissent le système du salariat.» Défi au système capitaliste à tous les niveaux, les IWW, par leurs critiques, se trouvaient en butte à toutes les attaques. Défenseurs des intérêts ouvriers, ils engageaient aussi l'offensive contre l'injustice économique et pour la prise de conscience politique de tout le prolétariat. Élément essentiel de la formidable expansion du capitalisme, le prolétariat états-unien a trouvé alors son expression et affirmé son identité au travers de cette combativité.
 
 

L'histoire du mouvement ouvrier aux États-Unis présente des problèmes pour l'analyse révolutionnaire. Malgré les luttes qui ont marqué l'histoire du mouvement ouvrier, la mémoire collective de la classe ouvrière semble avoir occulté aujourd'hui les conflits de classes. De nos jours, où est la tradition révolutionnaire états-unienne ? Toute conscience de classe est-elle oubliée au profit de l'intégration sociale dans la société capitaliste ou bien n'est-ce là qu'un phénomène temporaire dû à la puissance économique des États-Unis depuis la dernière guerre mondiale ?

Dans toute analyse, ces questions se posent immanquablement et montrent la complexité à identifier la forme que peuvent prendre les révolutions prolétariennes. Chaque pays présente une conjoncture spécifique qui parfois remet en cause les conceptions existantes et provoque un progrès de la réflexion. L'idée largement répandue selon laquelle la classe ouvrière américaine dans son ensemble serait réfractaire aux principes marxistes en raison de son niveau de vie plus élevé que dans les autres pays industrialisés est peut-être le résultat d'un changement de la mentalité ouvrière depuis la dernière guerre mondiale. Mais ce changement ne semble pas uniquement découler de meilleures conditions économiques. En effet, il faut souligner la violence de la répression qui a eu lieu aux États-Unis et la manipulation idéologique habile de la classe dirigeante. Face à une situation souvent désespérée, la classe ouvrière s'est-elle finalement découragée ? Las d'être en butte aux incessantes brimades patronales, les ouvriers ont-ils fini par considérer l'amélioration de l'économie capitaliste comme un acquis de leur classe et ont-ils occulté toute idée de solidarité à caractère revendicatif ? Peut-être, mais temporairement, car le prolétariat est encore en pleine évolution. Non seulement le processus de prolétarisation s'accélère, mais les inégalités s'accentuent.
 
 

Il y a, en fin de compte, plusieurs obstacles aux mouvements révolutionnaires syndicaux aux États-Unis. Dès leur origine, les luttes de la classe ouvrière se sont heurtées à une répression plus brutale que dans les autres pays capitalistes, de la part de l'État et du patronat.
 
 

Analyser le caractère des obstacles rencontrés par la classe ouvrière états-unienne permet de comprendre en quoi celle-ci diffère de la classe ouvrière des autres pays et dissipe l'image énigmatique qui lui est généralement associée. Les facteurs qui ont engendré le mouvement ouvrier états-unien sont clairs : le développement accéléré de l'industrie, l'émergence rapide d'un prolétariat en grande partie non qualifié et dépourvu de protections sociales, l'utilisation sans scrupules de moyens répressifs par l'État et le patronat. Toutes ces conditions contribuèrent au besoin crucial de former des syndicats et des groupes politiques révolutionnaires aux États-Unis, besoin commun aux autres peuples des pays capitalistes. Si les conditions étaient exceptionnelles, elles n'étaient pas essentiellement différentes. L'intégration de la classe ouvrière états-unienne s'explique surtout par les tactiques employées par un capitalisme surpuissant et en pleine expansion.
 
 

Le développement des forces anticapitalistes fut retardé aux États-Unis par une combinaison de facteurs qui a favorisé la classe dominante, laissant l’impression que les capitalistes ont assujetti les prolétaires par un mélange adroit de répression et de largesse. Il est en fait possible d'isoler trois conditions principales :

1. L'abondance des ressources naturelles.

La propagation des mouvements égalitaires, souvent favorisée par le manque de ressources, est évidemment compromise dans le cas des États-Unis. Le pays est riche en matières premières : minéraux, sources d'énergie. Il possède une agriculture prospère. Ses ressources naturelles sont variées et complémentaires.

2. Une classe ouvrière hétérogène.

Le prolétariat a été formé par vagues successives d'immigration. Ce fait compliquait et freinait le développement des associations ouvrières. En effet, établir une communication entre les différents groupes ethniques, entre les nouveaux venus et les groupes de travailleurs déjà installés n'était guère aisé et posait des problèmes constants.

3. L'absence d'une culture commune.

Davantage phénomène récent qu'aboutissement d'une évolution, la structure sociale états-unienne est encore de nos jours un processus en formation. La classe dirigeante, qui au début du XIXe siècle était en pleine gestation, rendit floues les divisions entre classes et, par voie de conséquence, retarda l'apparition d'une identité culturelle spécifique à chaque classe. Dépourvus d'un passé féodal, qui a en quelque sorte «responsabilisé» les différentes castes socio-économiques des pays européens, les États-Unis se caractérisaient par une classe dirigeante sans paternalisme et par la résistance culturelle du prolétariat à la solidarité : la responsabilité individuelle primait sur la responsabilité sociale. Ainsi les droits civiques ne se concevaient pas en relation avec des institutions collectives, mais en termes de prérogatives de l'individu. Perçue comme une caractéristique essentielle de la vie états-unienne, la mobilité sociale de l'individu a renforcé le rejet quasi émotionnel de toute réflexion politique risquant d'entraver la liberté illusoire engendrée par la mystification du self made man. L'action de groupe aux États-unis est donc entravée par un individualisme vécu en général comme une qualité socioculturelle, dépassant même le champ conceptuel bourgeois. Cela entraîne une hégémonie de la classe dirigeante qui est moins le résultat d'une direction politique et idéologique que la conséquence d'une conjoncture socio-économique. Ainsi s'explique la violence opposée aux différents mouvements de masse. Il s'agissait de contrecarrer toute rupture avec les conditions essentielles de l'expansion économique ou vécue comme telle par la classe dirigeante et la classe moyenne états-uniennes.
 
 

À partir de leur création en 1905, les IWW combattirent ce préjugé à l'égard de l'action collective. Ils utilisèrent l'analyse de classe découlant du concept de lutte de classes : les intérêts conflictuels du capital et du travail sont inconciliables, l'éveil de la conscience des ouvriers est le meilleur moyen pour se défendre et gagner en autonomie et, enfin, une révolution prolétarienne peut, seule, éliminer l'exploitation du travail. En d'autres termes, les privilèges et les injustices perpétrées légalement doivent systématiquement être remis en question.
 
 

En décrivant les particularités des IWW, leurs orientations politiques, leurs idées et leurs objectifs majeurs, ce livre tente de replacer ce syndicat révolutionnaire dans l'évolution du mouvement ouvrier états-unien, d'expliquer son rôle dans le contexte de l'époque et de déceler ses ramifications contemporaines. Plus qu'une simple narration des faits, l'analyse des IWW dans les pages qui suivent implique inévitablement une perspective politique.

Le premier chapitre, par un rappel historique des luttes ouvrières aux États-Unis depuis 1865, tend à expliquer ce qui a amené à l'émergence des IWW. Le deuxième chapitre raconte les luttes les plus marquantes qui secouèrent le pays, permirent la revendication de meilleures conditions de travail et suscitèrent une prise de conscience politique. Le troisième chapitre évoque l'effort des IWW pour réduire la marge entre théorie révolutionnaire et pratiques de lutte. En dépit de leur influence, de leur efficacité et de leurs acquis, les IWW furent finalement écrasés. Pourquoi cessèrent-ils d'être la force ascendante et dynamique qu'ils ont symbolisée pendant des années ? Leur échec vient-il d'une faiblesse interne ou de la répression qui leur fut opposée ? C'est le propos du quatrième chapitre. Le cinquième chapitre explique le déclin du syndicalisme aux États-Unis et décrit les nouvelles conditions de travail. Les IWW sont-ils un phénomène dont l'action et les principes correspondaient à un moment historiquement déterminé de l'évolution du mouvement ouvrier ? La solidarité de classe exprimée alors peut-elle renaître malgré les critères sociaux imposés par des années d'intégrationnisme forcené ? D'où, en guise de conclusion, la question de l'actualité des IWW et de leurs apports à la lutte de classe.



I. L'émergence des IWW




En juin 1905, au moment de la création du syndicat des IWW, le mouvement ouvrier états-unien entrait dans une ère nouvelle de son développement. L'émergence des IWW exprimait des tendances existant au sein du mouvement ouvrier et témoigna de la rencontre entre un syndicalisme de terrain et les idées socialistes révolutionnaires. Désormais, face à un mouvement syndical qui rassemblait des ouvriers des différents secteurs industriels et était axé sur la lutte des classes, les capitalistes allaient devoir durcir leur position ou accepter un changement des rapports sociaux.

Les IWW marquaient une nouvelle étape de l'organisation des travailleurs : ils représentaient l'aboutissement des luttes ouvrières précédentes. Leur programme ne se bornait pas à revendiquer une part du profit capitaliste, mais visait à déclencher un processus révolutionnaire pour «construire une nouvelle société au sein de l'ancienne». Quarante années de conflits de classes sanglants avaient forgé une résistance à l'exploitation capitaliste, suscité une prise de conscience politique et une réflexion sur la stratégie à adopter. Replacer les IWW dans la dialectique du développement historique est indispensable pour comprendre leur contribution remarquable à l'évolution du mouvement ouvrier.

Luttes de classes aux États-Unis (1865-1905)

La guerre de Sécession (1861-1865), important repère historique, a défini les États-Unis en tant qu'État national. La guerre civile a mis fin à la confusion qui existait sur les limites des droits d'un État vis-à-vis de l'autorité du gouvernement fédéral. C'est un des résultats de la victoire du Nord sur le Sud, victoire qui a assuré également la prépondérance d'une forme de société sur une autre, en l'occurrence, le succès de l'économie à tendance industrielle sur l'économie rurale. Le Nord se définissait par sa vitalité commerciale, son esprit de «libre entreprise», son individualisme, son opportunisme et son besoin d'expansion alors que le Sud, en revanche, se caractérisait par sa rigidité sociale, son conservatisme hostile à toute innovation susceptible de bousculer cette société de planteurs et riches propriétaires terriens. Durant la première moitié du XIXe siècle, l'exploitation d'un grand nombre d'esclaves dans le Sud permit la prospérité des grandes plantations de coton et l'apogée d'une aristocratie terrienne qui tendait à voir le monde selon une perspective néo-féodale. Perspective qui renforçait le conflit Nord-Sud et lui donnait une dimension ambiguë. En effet, si les divergences traduisaient essentiellement des systèmes économiques de production différents et des rapports sociaux incompatibles, elles s'exprimaient en termes de légalité et de moralité.

La tentative sécessionniste des États sudistes se solda finalement par l'abolition de l'esclavage, provoquant la ruine des planteurs et la diminution du pouvoir de l'aristocratie terrienne, par l'ouverture du Sud aux spéculateurs nordistes et la consolidation de l'État. La victoire du Nord écarta ainsi les derniers obstacles à l'expansion de la révolution industrielle et inaugura une ère moderne de conflits de classes. Par des mesures en faveur des industriels, le gouvernement encouragea, dès 1862, l'industrialisation du pays et la montée d'une bourgeoisie industrielle. La formation rapide d'un prolétariat industriel était alors nécessaire à la mise en place des structures d'exploitation. Dans le but d'activer ce processus, le Congrès autorisa, en 1864, l'immigration massive d'une main-d'œuvre étrangère sous contrôle des patrons. Les contrats qui liaient les ouvriers à leurs employeurs les obligeaient à travailler pour ces derniers jusqu'au remboursement de leur voyage, quelles que soient les conditions de travail. L'immigration procura ainsi une main-d'œuvre bon marché au capitalisme industriel dont l'essor, dès 1865, laisse à penser qu'il était le principal vainqueur de la guerre de Sécession.

L'une des priorités des capitalistes états-uniens fut d'étendre le réseau ferroviaire pour faciliter le transport des denrées, multiplier les échanges et unifier le pays. La fin de la guerre de Sécession permit d'accélérer ce projet indispensable à la création d'une infrastructure industrielle. Grâce à ce moyen de communication, les difficultés d'accès et de transport se trouvaient aplanies et l'acheminement des matières premières en provenance de l'Ouest vers les grands centres industriels de l'Est n'était plus un obstacle à la production industrielle intensive. En 1900, les États-Unis devinrent le premier producteur industriel du monde, égalant les productions de l’Allemagne, de la France et de la Grande-Bretagne réunies.

Entre 1865 et 1900, la construction d'un vaste réseau ferroviaire paraissait le meilleur moyen de tirer parti des richesses inexploitées des États-Unis et représentait, aux yeux d'une grande partie de la population, la solution miracle pour aplanir tous les problèmes — les difficultés d'implantation, l'âpreté des conditions de vie, le manque de communication, le contrôle du banditisme et de la criminalité — de même que l'assurance d'une prospérité future. «Difficile de trouver quelqu'un, même parmi les ennemis du chemin de fer, prêt à nier son importance. Tous croyaient que c'était la clé d'une production de masse, d'une consommation de masse, d'une utilisation des ressources naturelles et de la création d'un marché national4
 
 

Cependant, qui étaient les véritables bénéficiaires de l'installation du réseau ferroviaire et de la puissante économie industrielle ?

Basé sur la surexploitation d'un prolétariat naissant, l'établissement de l'infrastructure industrielle, grâce à la création d'un réseau ferroviaire, fut à l'origine d'immenses profits. Cette abondance, réinvestie immédiatement dans les équipements productifs pour multiplier les profits et augmenter le rendement, ne profitait hélas aucunement aux principaux artisans de ce «boom» économique. La richesse des spéculateurs industriels côtoyait la misère des ouvriers, soumis à des conditions de travail abominables. Bas salaires, emplois saisonniers, responsabilité de l'ouvrier pour les dommages occasionnés à l'équipement, licenciements arbitraires, abus de pouvoir des patrons contre lesquels les travailleurs n'avaient aucun recours, tel était le lot des ouvriers. L'industrialisation forcenée et la spéculation financière qui ont caractérisé ces années ont de surcroît provoqué des cycles de surproduction causés par des investissements à court terme et entraîné de graves répercussions dans le domaine social.

Cette période de croissance économique consécutive à la guerre de Sécession se conclura par le krach financier de 1873. «Alors sont venues les années dures, six longues et terribles années. La fabrique de textile, dont les sols et les fenêtres avaient résonné du claquement sans fin des métiers à tisser, s'était tue. Maintenant silencieuses, ses machines étaient figées comme gelées et, à perte de vue, les grandes salles étaient vides d'ouvriers, pareilles à un désert. Beaucoup de mines n'étaient plus à présent que des trous béants dans lesquels un cri faisait un écho qui s'estompait peu à peu, jusqu'à ce qu'on entende à nouveau dans le silence croissant le bruit ténu et lancinant d'une goutte d'eau qui s'écoule, unique son dans cette obscurité de la terre. Dans les champs poussiéreux, des charrues rouillées et des moissonneuses restaient immobiles alors que le maïs et le blé séchaient sur pied et pendant qu'une armée grandissante de chômeurs criaient famine.»

«En 1877, il y avait 3.000.000 de chômeurs. Selon une estimation, un cinquième de ceux qui avaient du travail n'avait pas d'emploi plus de six ou sept mois par an et moins d'un cinquième avait un emploi régulier. Les gains des travailleurs avaient diminué de 45 pour cent et souvent n'atteignaient pas plus d'un dollar par jour.5» C'est dans cette conjoncture que prit forme le mouvement ouvrier états-unien.
 
 

Il faut toutefois signaler la première tentative, en 1866, de fonder un syndicat national. La National Labor Union (syndicat ouvrier national) et son leader syndical, William H. Sylvis, ébauchèrent les grandes lignes du rassemblement, sans discrimination, de l'ensemble des travailleurs. Il s'agissait d'abord d'unir les ouvriers noirs et blancs dans une cause commune pour faire face aux abus patronaux. La NLU répondait au besoin encore confus de révolte contre des conditions de travail insoutenables. Des syndicats locaux existaient bien avant la guerre civile, des grèves avaient même éclaté, mais dans l'impossibilité de coordonner toutes les revendications isolées, les tentatives de négocier les droits des travailleurs et de limiter leur exploitation avaient fait figure de rébellions disséminées et sporadiques, aisément circonscrites par des patrons adeptes de la manière forte. Sylvis mourut en 1869 et la NLU disparut en 1873, sans avoir entraîné un quelconque changement. Après 1868, deux tiers de ses membres — issus de la classe moyenne et venant des professions libérales — avaient oublié les idées ayant présidé à la formation du syndicat. Sans rapport direct avec la classe ouvrière, ils ignoraient complètement ses préoccupations et déclarèrent qu'aucune réforme permanente ne pouvait s'obtenir grâce à un syndicat. En 1869, ils formèrent le National Labor Reform Party pour se lancer dans la campagne présidentielle et la course au pouvoir, visant d'improbables et lointaines réformes. Le NLU, malgré ses erreurs, sa faiblesse et son effondrement à la veille du krach financier de 1873, reste cependant le pionnier de grands thèmes comme la solidarité internationale des travailleurs, la défense des droits des femmes et des Noirs.
 
 

C'est l'un des secteurs industriels le moins syndiqué qui, paradoxalement, inaugura l'ère moderne des conflits de classes: le chemin de fer. «Bien que l'industrie du chemin de fer ait probablement été le plus grand employeur du pays quand la crise de 1873 a commencé, la plupart des ouvriers du rail n'adhéraient à aucun syndicat. Les aiguilleurs, les chauffeurs et les serre-freins n'étaient pas syndiqués6
 
 

En 1873 et 1874, les ouvriers du chemin de fer du centre et de l'est des États-Unis se regroupèrent spontanément, ulcérés par la baisse des salaires, les licenciements massifs et arbitraires, et par l'interruption saisonnière du trafic ferroviaire. Très rapidement, ils coordonnèrent leurs actions (occupations des lieux de travail, sabotages, grèves) et s'imposèrent une ligne de conduite (restriction de l'alcool et respect de la propriété) pour ne fournir aucun prétexte susceptible de justifier une intervention brutale des autorités. Les travailleurs du chemin de fer bénéficièrent en fait de l'effet de surprise : ni les patrons ni les autorités locales n'étaient préparés à ce refus organisé, sans violence, soutenus par la population durant des mois. Une grève moderne en quelque sorte qui perturbait par son caractère nouveau et original l'instrument de répression. L'idéologie antisyndicale n'avait pas encore sa place dans l'esprit des classes moyennes et n'était même pas formulée pour manipuler une opinion publique désinformée. Cette expérience montra le pouvoir des travailleurs regroupés autour de revendications précises et pour une action commune dirigée contre ceux qui les exploitaient. Elle alerta les classes dirigeantes sur l'urgence d'une situation pour laquelle la mise en place de stratégies répressives était fondamentale. Le durcissement des attitudes fut marqué, quelques années plus tard, dans le conflit ouvert qui jettera le capital contre le monde du travail dans une réelle guerre des classes.
 
 

1877, année du «grand bouleversement». Le conflit était semblable à celui de 1873, mais sur une grande échelle. Les réductions des salaires et les licenciements arbitraires mobilisèrent les ouvriers qui se mirent en grève. Les patrons et le gouvernement étaient préparés à cette éventualité et l'effet de surprise ne bénéficia pas aux grévistes comme en 1874. L'issue du conflit fut douteuse en raison de la détermination des autorités.

1er juin 1877, annonce d'une baisse de salaires à la Pennsylvania Railroad. Cette mesure fut bientôt suivie par la plupart des autres compagnies de chemin de fer des États-Unis. Le 16 juillet, grève des travailleurs. Immédiatement, des briseurs de grève furent amenés sur place et les troupes fédérales occupèrent les lieux. La violence des troupes ne mit pas fin à la grève. Elle devint «la première grande grève nationale de l'histoire» des États-Unis et gagna «État après État, ville après ville, de la Virginie de l'Ouest au Kentucky et à l'Ohio, de New York à Chicago, de Saint-Louis à San Francisco. Dès qu'une grève était interrompue en un endroit, elle se réorganisait dans un autre». Ce fut le «grand bouleversement». Dans une explosion de solidarité suscitée par de longues années d'exploitation, la classe ouvrière engageait sa première grande bataille, véritable guerre de classes sans masque ni illusions de part et d'autre. Chargés de protéger le trafic ferroviaire, les soldats tiraient à bout portant sur les grévistes susceptibles d'arrêter la circulation des trains. Les grévistes, tentant de convaincre les non-grévistes ou les briseurs de grève de refuser la collaboration avec le patronat, étaient immédiatement arrêtés. Cent morts parmi les ouvriers, sans compter de nombreuses victimes parmi les femmes, les enfants et les vieillards. La répression sauvage était destinée à faire rentrer dans le rang les ouvriers et à effrayer une population prête à les soutenir. Les capitalistes étaient décidés à réprimer tous les irréductibles et leurs sympathisants. Le New York Herald écrivait lors des événements : «La populace est une bête sauvage qu'il faut abattre.7» Les mêmes troupes qui avaient massacré les Sioux après la bataille de Little Big Horn en I876 dans le Montana arrivèrent à Chicago en 1877 pour écraser la grève.
 
 

Loin d'en consacrer la défaite, la répression du «grand bouleversement» de 1877 contribua certainement à l'émergence d'un besoin d'organisation plus efficace de la classe ouvrière. La répression patronale et gouvernementale avait conduit les ouvriers à prendre conscience de l'exploitation qu'ils subissaient et subiraient irrémédiablement sans une lutte liée à une action de classe. C'est ce sentiment de solidarité de classe qui présida à la croissance rapide des Knights of Labor. De par leur orientation rituelle et fraternelle, ils apportèrent non seulement une organisation pour améliorer les conditions matérielles, mais également un idéal. «Pour la première fois dans l'histoire du mouvement ouvrier américain, une organisation s'attachait à relever le niveau spirituel des travailleurs, à les éduquer8
 
 

Au cours des années 1880, le mouvement ouvrier devint un mouvement de masse dont les actions résultaient plus d'un calcul rationnel des risques encourus et des avantages à obtenir que d'un élan provoqué par des injustices flagrantes et locales. Les travailleurs étaient conscients de la nécessité d'organiser au préalable toute action contre le capital. Dès le début des années 1880, le nombre des adhérents des Knights of Labor augmenta dans des proportions spectaculaires. Les leaders s'interdirent cependant de mettre leur organisation en danger en aggravant le climat social. Malgré leur succès, ils se méfiaient des manœuvres de la classe dirigeante et se gardaient d'exploiter une situation pouvant devenir facilement explosive. La répression de 1877 était marquée dans les mémoires par les atrocités perpétrées contre les ouvriers et leurs sympathisants. Le climat était à l'amertume et à la révolte et, souvent, des grèves spontanées éclataient, sans mot d'ordre des Knights of Labor, mais ceux-ci les soutenaient.
 
 

Au printemps de 1885, une grève des cheminots du Wabash Railroad éclata dans le sud-ouest du pays. Cette grève, menée par les Knights, se termina par la satisfaction des revendications ouvrières : retrait d'un projet de réduction des salaires, réintégration des grévistes licenciés, reconnaissance par le patronat des Knights of Labor comme représentants légitimes des travailleurs. Cette victoire devint le symbole de la puissance des ouvriers unis face à l'exploitation. En 1884, les Knights of Labor comptaient 71.326 membres, un an plus tard leur nombre passait à 111.395 membres. En 1886, après le succès de la grève de Wabash, ils étaient 729.677. Les Knights of Labor confirmèrent leur impact au sein de la classe ouvrière en affectant tous les niveaux du système capitaliste. Le nombre des grèves passa de 443 en 1884 à 1.411 en 1886. Opposé aux tactiques d'action directe, le comité central des Knights of Labor voyait avec inquiétude la croissance rapide du nombre de ses membres et la recrudescence des conflits sociaux alors que, au niveau local, les ouvriers exigeaient une stratégie revendicatrice plus dynamique. La centrale syndicale était forte et la volonté des travailleurs poussait celle-ci à conduire une lutte de l'exploité contre l'exploiteur.
 
 

La revendication de la journée de travail de 8 heures était primordiale pour les travailleurs qui étaient décidés pour l'obtenir à aller jusqu'à la grève générale pour faire pression sur le patronat et le gouvernement. Mais Terence Powderly, alors à la tête des Knights of Labor, était contre et s'opposait à tout conflit de classe. Il affirma notamment, dans une circulaire secrète: «les membres de l'exécutif des Knights of Labor n'ont jamais fixé le 1er mai comme jour d'une grève quelconque et ils ne le feront pas... Aucune section des Knights of Labor ne doit se mettre en grève le 1er mai pour le principe des 8 heures par jour avec l'impression qu'ils obéissent à des ordres venant d'instances supérieures, car de tels ordres n'existent pas et n'existeront pas9

Néanmoins, Powderly et le comité central étaient dans l'incapacité d'endiguer cet élan des ouvriers et le 1er mai fut déclaré jour international de solidarité de classe et de revendication pour les 8 heures. Au cours du printemps 1886, les ouvriers de tous les secteurs focalisèrent leurs actions sur cet objectif et obtinrent parfois gain de cause.
 
 

Devant la détermination des ouvriers et l'expansion du mouvement syndical, le patronat et le gouvernement décidèrent d'adopter des mesures de répression plus expéditives. La fameuse affaire de Haymarket à Chicago, événement dramatique et marquant pour le mouvement ouvrier international, inaugura une ère nouvelle de répression et de résistance.
 
 

1er mai 1886 : succès maximal de la fête du travail. En dépit des avertissements haineux et des prédictions alarmistes de la presse bourgeoise, aucune émeute n'éclata, aucune atteinte à la propriété n'eut lieu et la manifestation pacifique des travailleurs ne se transforma pas en révolution. Par ce beau samedi ensoleillé, les fabriques, les usines, les entrepôts furent désertés. Dans leurs plus beaux vêtements, les ouvriers de Chicago, accompagnés par leur famille, défilèrent par milliers dans les rues, sous les yeux sidérés de la police, de l'armée et des milices privées prêtes à intervenir au moindre trouble. La manifestation de solidarité se déroula sans encombre pour s'achever sur les bords du lac Michigan où les principaux orateurs, parmi lesquels Albert Parsons et August Spies prirent la parole devant la foule. Dans la seule ville de Chicago, 80.000 ouvriers participèrent à la manifestation et, dans tout le pays, le 1er mai eut le même retentissement et fut suivi avec le même enthousiasme.

Le lundi suivant, 3 mai, le mouvement de grève continua et beaucoup d'ouvriers se joignirent aux grévistes du 1er mai, paralysant ainsi l'économie de Chicago. La violence des forces de l'ordre, contenue durant la journée du samedi, éclata devant les grilles d'une usine de machines et outils agricoles, la McCormick Harvester Works (devenue ensuite International Harvester Corporation). Ripostant à la journée de grève du 1er mai par un lock-out massif, le patronat de cette usine avait remplacé ses employés par trois cents briseurs de grève. A la sortie, ceux-ci furent pris à parti par les grévistes. Brusquement, la police chargea l'arme au poing. Les grévistes tentèrent alors de se disperser, mais les policiers, sans doute déçus et exaspérés par le caractère pacifique de la manifestation du 1er mai, tirèrent sur la foule, abattant six hommes qui s'enfuyaient.

Les organisateurs de la journée du 1er mai virent dans ce massacre un acte inacceptable qu'il fallait dénoncer publiquement. Une manifestation fut décidée pour la soirée du lendemain sur la place de Haymarket, non loin d'un des commissariats de police de Chicago. Cette soirée de protestation contre les brutalités policières se déroula sans heurt, les orateurs se succédant devant une foule calme. Vers la fin de la manifestation, alors que les principaux orateurs avaient déjà quitté la place, 180 policiers, la matraque à la main, firent irruption parmi les manifestants, leur enjoignant de se retirer immédiatement ; ce à quoi Sam Fielden, un des organisateurs, eut le temps de répliquer que la foule était paisible. Une bombe explosa alors au milieu des policiers et ce fut la panique. Les policiers, dont un fut tué et sept blessés, firent feu et la foule se rua dans toutes les directions pour échapper à la fusillade. Du côté des manifestants, le bilan fut également lourd, un mort et de très nombreux blessés. On ne retrouva jamais le lanceur de bombe, peut-être un provocateur10.
 
 

Les autorités ne prêtèrent cependant aucun crédit à cette version des faits. La situation ne comportait pour elles aucune énigme, les responsables étaient connus : les anarchistes. Non contents d'inspirer les mouvements de grève des jours précédents et de semer le désordre en incitant les ouvriers à manifester sur la place de Haymarket, ils s'attaquaient directement aux forces de l'ordre. Les autorités devaient donc réagir vite et frapper le mouvement à la tête pour endiguer une révolte qui mettait tout le système en péril. Les représentants du mouvement ouvrier de Chicago, Albert Parsons, August Spies, Michael Schwab, George Engel, Adolph Fischer, Samuel Fielden et Louis Lingg furent arrêtés, jugés et condamnés à la pendaison, sans aucune preuve de leur culpabilité. Parsons, Spies, Fischer, Engel furent exécutés, Fielden et Schwab réclamèrent la clémence et virent leur condamnation commuée en peine d'emprisonnement à vie. Quant à Lingg, dont la mort n'a toujours pas été élucidée, il se serait suicidé dans sa cellule.

Le procès des martyrs de Chicago inaugura le règne de la terreur pour le mouvement ouvrier partout aux États-Unis. Le 1er mai 1886 ainsi que les événements dramatiques qui ont secoué le mouvement ouvrier états-unien sont à l'origine de la célébration de la Fête du Travail, jour chômé et réservé aux manifestations des travailleurs. Comme, plus tard, le cas de Sacco et Vanzetti, l'affaire Rosenberg, de même que ceux de Leonard Peltier et Mumia Abu Jamal, le procès des martyrs de Chicago reste un exemple de la justice capitaliste. Les dernières paroles d'August Spies furent, à ce propos, prophétiques : «Il viendra un temps où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd'hui11
 
 

Confrontés à la répression croissante dirigée contre le mouvement ouvrier — arrestations, attaques armées, suppression du droit de grève — et tout particulièrement persécutés par une bourgeoisie acharnée, les Knights of Labor virent leur organisation fortement ébranlée après 1886. Ce grand mouvement spontané, affaibli par la répression d'une part et ses propres contradictions d'autre part, allait se heurter à une organisation plus déterminée et plus opiniâtre dans ses actions, l'American Federation of Labor (fédération américaine du travail).

Fondée en 1886 par Samuel Gompers, dirigeant national du New York Cigar Makers' Union (syndicat des cigariers de New York), cette fédération s'opposa dans ses principes aux Knights of Labor qu'elle jugeait inefficaces et utopistes. La classe ouvrière se scinda alors en deux types d'organisation : le syndicalisme corporatif et le syndicalisme industriel. L'AFL, par son corporatisme et ses revendications limitées, tendait à instaurer une «aristocratie ouvrière» bénéficiant des quelques privilèges accordés par le patronat pour la contrôler, assujettie au capitalisme et dépourvue de toute idée de solidarité de classe. Appelée à jouer un rôle essentiellement réactionnaire dans l'histoire du mouvement ouvrier américain, l'AFL se caractérisa dès le début par son refus d'admettre la réalité du conflit de classes et celui de la nécessité d'unir les travailleurs face à l'exploitation. Dans ses revendications, l'AFL oubliait les non-qualifiés et les chômeurs, niant ainsi l'évidence d'un intérêt commun à tous et se démarquait du syndicalisme industriel révolutionnaire qui prônait la disparition d'un système ancré dans l'injustice, l'abus de pouvoir et les privilèges de classe.

Gompers créa des rivalités au sein même de la classe ouvrière, dont la division permit à la classe dirigeante de neutraliser le mouvement ouvrier après 1886 et de prévenir tout risque de révolution sociale. «Le gompérisme conduit infailliblement à la collaboration de classes, à la corruption et même au gangstérisme12
 
 

En refusant de recruter les non-qualifiés dans le mouvement syndical, l'AFL a, de surcroît, gravement retardé l'organisation des travailleurs de l'industrie. Jusqu'en 1905, année de la fondation des IWW, bien des luttes furent menées contre les tendances régressives du gompérisme et les tactiques répressives patronales et gouvernementales, car le gompérisme ne fut jamais accepté sans résistance de la part de la classe ouvrière.

L'émergence du syndicalisme industriel a découlé, non seulement du caractère restrictif et ambigu du syndicalisme de métier, mais aussi de la crise économique des années 1890. Cette crise a correspondu à un développement intense du capitalisme états-unien : formation des grands trusts, implantation en Amérique latine et en Asie. L'impérialisme des États-Unis se profilait, en quête de nouveaux marchés et de matières premières bon marché. Ces trusts s'efforçaient de réduire au maximum les coûts de production par la recherche de nouvelles technologies et la réduction des salaires. Acculés par des conditions de travail de plus en plus insupportables, les ouvriers se révoltèrent.
 
 

En 1892, la Homestead Steel Works, dont les usines se situaient près de Pittsburgh en Pennsylvanie, annonça une baisse des salaires de 18%. Cette mesure, inévitablement, était destinée à provoquer un affrontement entre le patronat et l'Amalgamated Association of Iron and Steel Workers (association des métallurgistes et des sidérurgistes réunis), syndicat qui avait obtenu en 1889 une hausse des salaires et l'établissement d'un contrat de trois ans pour chaque ouvrier.

Dirigée par Henry Clay Frick, cette compagnie appartenait à l'empire d'Andrew Carnegie, industriel devenu un mécène calculateur. La bataille qui s'ensuivit fut une guerre des classes ouverte. La direction, dans ce cas précis, avait provoqué le conflit dans le dessein d'éliminer un syndicat qui s'opposait à Frick en défendant les travailleurs. Dans ce but, Frick prépara soigneusement le terrain. Il accéléra le rythme de production au maximum, construisit autour des lieux de travail un mur de quatre mètres de haut sur cinq kilomètres de long, surmonté de fils de fer barbelés et troués tous les huit mètres de meurtrières à hauteur d'épaule pour les fusils. Il engagea 300 «gardes» privés de l'agence nationale de détectives Pinkerton. Ces préparatifs achevés, Frick arrêta progressivement la production des usines entre le 24 juin et le 1er juillet et proclama le lock-out. Les ouvriers métallurgistes occupèrent Homestead et se révélèrent de remarquables organisateurs, comme les cheminots durant la grève de 1877, tant du point de vue administratif que dans le partage des tâches. Ils établirent leur propre autorité civile dans la ville, s'armèrent et recrutèrent des sympathisants.

Le 6 juillet, des combats s'engagèrent entre les ouvriers et les gardes qui tentaient d'investir la ville. Les ouvriers repoussèrent vaillamment les gardes, mais le bilan fut lourd de part et d'autre : seize morts et de nombreux blessés. Le 12 juillet, les combats cessèrent avec l'intervention des troupes fédérales que le gouverneur de Pennsylvanie n'avait osé envoyer auparavant, de peur d'encourir la réprobation générale. La grève dura encore quatre mois, mais s'effilocha peu à peu et les ouvriers n'obtinrent pas gain de cause malgré ce semblant de victoire du 6 juillet. Le 21 novembre, Henry Clay Frick télégraphiait avec satisfaction à Andrew Carnegie: «Grève officiellement arrêtée hier. Notre victoire est à présent complète et très satisfaisante, il n'est guère imaginable que nous ayons à l'avenir d'autres difficultés sérieuses avec notre personnel.»

«La bataille que nous avons menée était nécessaire et restera un exemple. Nos employés méritaient une leçon et nous leur en avons donné une qu'ils n'oublieront jamais.»

Carnegie lui répondit d'Europe : «Félicitations à tous... La vie recommence... Comme l'Italie est jolie !13»
 
 

Effectivement la victoire était «satisfaisante» pour le patronat puisque entre 1892 et 1907, les salaires diminuèrent de 20% et les horaires de travail passèrent de 8 à 12 heures par jour. Le coup de force de Homestead demeura dans les mémoires, mais la «leçon» ne fut toutefois pas celle que Frick avait imaginée. L'exemple de la grève de Homestead dévoila le manque de scrupules d'un patronat déterminé, ennemi implacable de la résistance des ouvriers, ce qui, du même coup, développa la conscience de classe, renforça la solidarité et décida les ouvriers à défendre leurs intérêts bafoués par une classe dirigeante cynique.
 
 

La dépression économique des années 90 déclencha le processus intensif des luttes. Des mots d'ordre de grève frappèrent tous les secteurs industriels. Dans la plupart des cas, ce furent des grèves spontanées échappant au contrôle des responsables syndicaux. L'action directe était à l'ordre du jour, mais le nombre des syndiqués ne donnait aucune indication sur la force et la solidarité de la classe ouvrière. Dans le cas, par exemple, de la grève des mineurs du 21 avril 1894, 125.000 mineurs participèrent à la grève alors que la United Mine Workers (syndicat des travailleurs unis de la mine) ne comptait que 20.000 adhérents. Cet exemple illustra parfaitement le phénomène de rébellion instinctive qui souleva les mineurs à l'annonce des baisses de salaires et devant l'aggravation des conditions de travail. Contraints à la révolte, les mineurs, sans distinction de races ou de nationalités, investirent les mines, accomplirent des actes de sabotage et se battirent contre la milice dans tout le pays. Soulèvement de masse provoqué par de nouvelles conditions insupportables de travail et d'emploi, la volonté des ouvriers fit naître un mouvement insurrectionnel dirigé contre les abus des patrons et des pouvoirs publics.
 
 

Cependant, cette grève du 21 avril, si elle fut impressionnante par son ampleur de même que d'autres grèves de mineurs entre 1892 et 1894, et exemplaire par la solidarité de classe qui s'y exprima, ne déboucha pas sur un progrès de l'organisation du mouvement ouvrier. La fondation, à Chicago, de l'American Railway Union (Syndicat des cheminots américains), le 20 juin 1893, marqua davantage une avancée dans ce domaine. Son président, Eugène Debs, deviendra par la suite le leader socialiste le plus respecté de sa génération. L'ARU se démarqua complètement des méthodes corporatistes de l'AFL et organisa les travailleurs du rail sur la base de leur appartenance à cette branche. Tous les adhérents étaient membres égaux d'un même syndicat, sans restriction ni prise en compte de leur spécificité ou de leur tâche.
 
 

Le nouveau syndicat connut un succès immédiat et, en moins d'une année, devint l'organisation des travailleurs du rail la plus importante des États-Unis. C'est dans cette période que les trusts des chemins de fer, plus puissants et tentaculaires que jamais, décidèrent de nouvelles réductions de salaires. Une grande bataille s'engagea alors entre le capital et le travail. Le 13 avril 1894, une grève était déclenchée à l'appel de l'ARU contre la Great Northern, compagnie qui avait déjà pratiqué trois baisses successives des salaires. La grève fut suivie et le trafic interrompu pendant 18 jours. Le gouverneur du Minnesota tenta en vain de faire pression sur Debs. Dans le rapport de force qui opposa le syndicat et les ouvriers aux dirigeants des trusts appuyés par le gouvernement, le syndicat sortit vainqueur. Non seulement aucune diminution ne toucha les salaires, mais il y eut même des augmentations.

Encouragés par ce succès, la majorité des membres de l'ARU décidèrent de mettre fin à l'exploitation éhontée de la compagnie Pullman, en appelant au boycott des trains qui tractaient les wagons-lits fabriqués dans les usines du même nom. Debs jugeait ce projet trop ambitieux et avait deviné que la situation risquait d'offrir aux pouvoirs publics et au patronat l'opportunité de nuire au syndicat, en accusant ses membres d'être des fauteurs de trouble. Mais ses craintes furent balayées par l'élan de solidarité de classe qui présida à la décision du boycott.
 
 

George Pullman régnait à la tête de l'entreprise comme un seigneur autocratique contrôlant les ouvriers non seulement dans ses usines, mais également hors des lieux de travail. Les maisons, les magasins lui appartenaient, de même que la compagnie des eaux et les combustibles, jusqu'à l'église où les habitants célébraient le culte. De cette manière, la population était sous son entière domination et ne pouvait réagir contre les décisions de la direction. C'est contre cette tyrannie et par solidarité que l'ARU déclencha la grève. Vingt-sept États furent bloqués par cet arrêt de travail. Vingt lignes différentes cessèrent le trafic. 260.000 cheminots se mirent en grève, la moitié n'étant même pas membres de l'ARU. Le New York Times vit dans cette grève la «plus grande bataille entre le travail et le capital, inaugurée aux États-Unis14».

Debs mit en garde les membres de l'ARU contre toute violence pouvant servir de prétexte aux classes dirigeantes pour anéantir le mouvement. Néanmoins, la réaction se mit en branle. Peu à peu, les journaux créèrent un climat de tension et de crainte. Les dirigeants des différentes compagnies émirent des menaces et prirent des mesures d'intimidation à l'égard des grévistes. Sous la pression du ministre de la Justice, Richard Olney, ancien avocat de plusieurs compagnies de chemin de fer et ex-directeur de l'une d'entre elles (la Chicago Burlington & Quincy, paralysée comme les autres par la grève), le président des États-Unis, Grover Cleveland, décida de l'envoi des troupes fédérales à Chicago.

Chicago, proche de Pullman, se remplit rapidement d'hommes armés, malgré la réprobation du gouverneur de l'Illinois qui jugeait la situation dangereusement aggravée par la présence des troupes. 6.000 soldats, 5.000 gardes engagés par les compagnies de chemin de fer et 3.000 policiers patrouillaient dans la ville pour y maintenir l'ordre. Cette ambiance explosive ne pouvait qu'engendrer des émeutes, des affrontements et des provocations. Bilan dans la seule ville de Chicago : 13 morts et une soixantaine de blessés.

L’ARU répliqua par un appel à la grève générale, mais, devant cette menace, les autorités intervinrent très vite. Ils arrêtèrent Debs et d'autres responsables de l'ARU et les accusèrent de complot contre le gouvernement des États-Unis. La colère soulevée par cette accusation laissa penser que la grève générale allait s'organiser spontanément. Même Samuel Gompers, sans doute poussé par ses adhérents et craignant un précédent pour l'avenir, fut scandalisé du procédé et envoya un télégramme de protestation au président des États-Unis. Néanmoins Debs et ses compagnons furent emprisonnés, la loi martiale proclamée et la grève déclarée illégale.
 
 

Après cet élan de solidarité de classe qui avait entraîné nombre d'ouvriers et suscité l'enthousiasme général, la défaite fut lourde de conséquences. Les cheminots se retrouvèrent nombreux sur les listes noires et l'ARU fut dissous. Malgré son échec, le syndicat permit un grand pas en avant vers le syndicalisme révolutionnaire. Durant les six mois qu'il passa en prison, Eugène Debs lut pour la première fois Karl Marx. A sa libération, il fit cette déclaration : «Le but est le socialisme contre le capitalisme. Je suis pour le socialisme parce que je suis pour l'humanité. Nous avons vécu la malédiction de l'or trop longtemps. L'argent ne constitue en aucun cas une base valable de civilisation. Le temps est venu de régénérer la société. Nous sommes à la veille d'un changement universel15

La vision de Debs était utopique et il ne sera pas témoin du «changement universel» qu'il espérait. En revanche, il assista au développement du syndicalisme industriel dans le monde du travail. La prise de conscience ouvrière de la nécessité d'un nouveau type d'organisation syndicale ayant une base industrielle coïncida avec la diffusion, plus répandue, des idées révolutionnaires. De cette conjoncture des années 1890 a résulté l'émergence du syndicalisme révolutionnaire. L'expérience acquise durant ces années devait fortement marquer le mouvement ouvrier.
 
 

Dans son célèbre roman, Le talon de fer, publié en 1907, Jack London, socialiste et grand admirateur de Debs, immortalisa le directeur de la compagnie Pullman, Wicks, sous les traits de l'industriel Wickson, entièrement voué au service de l'oligarchie et dont le mépris et l'arrogance vis-à-vis des ouvriers n'avaient d'égal que ses tractations douteuses avec la police et la justice. Dans la description de la Commune de Chicago, de la naissance du mouvement jusqu'à son anéantissement, il s'inspira de la Commune de Paris de 1871 et des faits relatés à propos de la grève Pullman16.
 
 

Exemplaire dans sa démonstration des possibilités d'un syndicat et des manigances des autorités pour mettre fin à des revendications qui ébranlaient leurs privilèges, la grève Pullman eut, encore une fois, comme cadre Chicago et sa banlieue. Les luttes ouvrières étaient dures dans les grands centres urbains, industriels et commerciaux de l'Est et du Middle West comme Chicago. Toutefois les autorités, préoccupées de l'opinion publique, s'attachaient à démontrer le bien-fondé des mesures prises contre les ouvriers en leur conservant un semblant de légalité.

Ce n'était pas le cas dans l'Ouest des États-Unis. Dans les montagnes de l'Idaho, du Montana ou du Colorado et dans les étendues désertiques de l’Utah ou du Nevada, les différentes tentatives d'organisation du mouvement ouvrier se heurtèrent à une répression sauvage, étrangère aux procédures légales et aux droits constitutionnels du citoyen. En 1892, à Cœur d'Alêne, dans l'Idaho, 1.200 mineurs grévistes furent arrêtés et parqués dans un camp pendant six mois. Les exemples des méthodes expéditives employées abondent : les grévistes étaient enlevés, déportés, parfois abandonnés en plein désert et remplacés par des jaunes. La loi martiale était fréquemment déclarée et la justice expéditive des vigiles frappait toute personne osant défier les autorités locales. C'est dans cette atmosphère particulière, curieux mélange de lutte des classes et de culture de frontière du Vieil Ouest, que la Western Federation of Miners (Fédération des mineurs de l'Ouest) fut fondée en mai 1893, à Butte dans le Montana. Dans cette ville minière du cuivre, la jeune fédération se révéla le creuset originel de nombreux responsables des IWW.

Dans les années 1890, les différents courants d'organisation syndicale s'inspiraient de la pensée socialiste. En 1895, Daniel DeLeon, intellectuel marxiste, fondit la Socialist Trade and Labor Alliance (Alliance socialiste du travail) en opposition à l'AFL. En 1898 se forma la Western Labor Union, également destinée à contrer les méthodes du gompérisme.
 
 

Le syndicalisme de métier était remis en question et condamné de toutes parts, les temps étaient venus pour l'organisation d'un syndicalisme de classe. Les travailleurs réclamaient un type d'organisation leur permettant d'agir collectivement selon les mêmes lignes politiques et pour des revendications communes, ce qui augmenterait considérablement leur force unie face au pouvoir capitaliste. En outre, l'influence des théories marxistes et anarchistes ajoutées à la diffusion plus large du socialisme avaient avivé les perspectives de classe.

La violence exacerbée dirigée contre la classe ouvrière avait dévoilé le système d'oppression sociale et d'exploitation que défendaient le gouvernement et le patronat, système à combattre par l'action de classe. En 1902, le président de la Western Federation of Miners, Charles Moyer, décrivit la WFM comme une «organisation animée par une conscience politique de classe, constituant l'avant-garde d'une armée destinée à accomplir la libération économique de ceux qui produisent la richesse.17»

Le syndicalisme révolutionnaire prit ainsi forme au tournant du XXe siècle, dérivant directement des actions répétées contre le système d'exploitation. En effet, l'analyse des luttes précédentes avait conduit les syndicalistes à cette conclusion : seul un mouvement anticapitaliste basé sur le principe de classe avait la potentialité de forger de nouvelles relations sociales et d'instituer un système différent du rapport traditionnel exploitant-exploité.

Naissance du mouvement syndicaliste révolutionnaire

En novembre 1904, le mouvement ouvrier était à la veille d'une mutation historique. Six hommes18 se réunirent secrètement à Chicago pour trouver des solutions à la division de la classe ouvrière. L'American Labor Union, créée en 1902 par la Western Federation of Miners, avait voulu fonder une centrale syndicale sur une base industrielle, en opposition au syndicalisme de métier, mais l'essai n'avait pas été concluant. L'ALU était sans doute considérée comme associée aux échecs subis par les ouvriers lors des grèves de 1902 et 1903.

L'établissement d'une centrale syndicale industrielle puissante, regroupant les différents secteurs d'industrie, nécessitait la fusion de plusieurs syndicats. La réunion de novembre 1904 à Chicago préparait la rencontre des trente principaux leaders socialistes en janvier 1905 pour «discuter des moyens d'unifier les travailleurs selon de véritables principes révolutionnaires, sans se préoccuper d'aucune confédération du travail passée ou présente...». C'est avec un certain optimisme qu'ils déclarèrent : «Les développements de l'année dernière nous ont convaincus que le syndicalisme de métier et l'ignorance politique sont destinés à disparaître19». La rencontre de janvier eut lieu comme prévu. Les détails pour la préparation d'un congrès constitutif furent arrêtés et un manifeste ébauché. Le document combinait un exposé de la théorie marxiste, une condamnation du syndicalisme de métier et un appel à la formation d'une nouvelle organisation: «Elle doit se fonder sur la lutte de classe et son administration générale doit être menée en harmonie avec la reconnaissance du conflit entre la classe capitaliste et la classe ouvrière20». Le 27 juin 1905 s'ouvrit à Chicago le premier congrès de la nouvelle organisation.
 
 

Entre janvier et juin 1905, le manifeste de Chicago parut dans de nombreux journaux et revues favorables au syndicalisme industriel et des invitations pour le Congrès furent envoyées à toutes les organisations ouvrières et socialistes des États-Unis. L'accueil du manifeste à l'étranger fut globalement positif. De France, Émile Pouget, secrétaire adjoint de la CGT, écrivit pour assurer les IWW du soutien et de la sympathie de la confédération française.21 D'autres messages d'encouragement parvinrent aux États-Unis, de Karl Liegen, secrétaire de la CGT allemande, d'Albert Hinchcliffe, secrétaire de l'Australian Labour Federation (Confédération australienne du travail), et de C.M. Olsen, responsable de la centrale syndicale danoise.

Le Congrès s'annonçait intéressant car il regroupait les personnalités les plus marquantes et parfois les plus antagonistes de la gauche révolutionnaire du début du XXe siècle. Les IWW ne cultivaient guère le culte de la personnalité,22 mais le jour inaugural du Congrès rassembla des héros de la lutte révolutionnaire états-unienne dont certains sont encore des légendes : William «Big Bill» Haywood de la Western Federation of Miners, célèbre par son rôle au sein des IWW, Daniel DeLeon du Socialist Labor Party (Parti socialiste ouvrier), A. Simons du Socialist Party (Parti socialiste), Lucy Parsons, veuve d'Albert Parsons, martyr de Haymarket, «Mother Jones», figure bien connue des United Mine Workers.

Le 27 juin 1905, à 10 heures du matin, Big Bill Haywood23 se leva devant les 200 délégués du Congrès, frappa sur la table avec un énorme tasseau de bois pour attirer leur attention et ouvrit ainsi la séance: «Camarades ouvriers, en appelant à ce Congrès, je ressens profondément la responsabilité qui engage les délégués assemblés ici. C'est le Congrès continental24 de la classe ouvrière. Nous sommes réunis ici pour fédérer les travailleurs de ce pays en un mouvement ouvrier ayant pour but l'émancipation de la classe ouvrière vis-à-vis de l'esclavage capitaliste.» Applaudi sans discontinuer, Big Bill critiqua alors l'AFL qu'il qualifia de force réactionnaire alliée au patronat et conclut: «Il est impossible, si l'on a une once d'honnêteté, de ne pas reconnaître la lutte perpétuelle qui se joue entre deux classes ; et cette organisation sera formée, basée et fondée sur la lutte de classe, (applaudissements) sans compromis, ni reddition. Son objectif est de guider les travailleurs de ce pays vers la compréhension de leur outil de travail et la pleine possession du produit de leur travail (applaudissements25 . Paroles que l'on retrouve dans le préambule de la constitution des IWW.

La Constitution, approuvée à l'unanimité par le congrès de Chicago, prévoyait la répartition de ses membres dans treize secteurs industriels différents, chaque secteur comportant un large éventail des métiers. Les syndicats locaux, basés dans les entreprises et les ateliers, regroupaient tous les ouvriers, quelle que soit leur spécialisation. C'était la mise en pratique de l'union de ceux qui travaillaient à la fabrication d'un même produit dans un même syndicat. L'importance et la nécessité d'accorder une autonomie aux syndicats locaux étaient reconnues par la structure centrale de la confédération, mais la définition de cette autonomie laissait planer une ambiguïté qui risquait de devenir source de heurts et de tension entre la base et le conseil exécutif. La difficulté de cerner exactement l'autonomie des syndicats locaux transparaît dans le texte suivant :
 
 

«Article I, section 2, paragraphe A. Et (le syndicat NDA) sera composé de 13 secteurs industriels internationaux, subdivisés en syndicats industriels, liés entre eux par des organisations appropriées afin d'être représentés dans l'administration départementale. Les subdivisions internationales et nationales des syndicats auront une autonomie complète en ce qui concerne leurs affaires internes respectives à une condition : le conseil exécutif général doit contrôler ces syndicats dans l'intérêt général26
 
 

Traduit en termes concrets, cette clause annonçait le contrôle omniprésent exercé sur les sections locales par le conseil exécutif, contrôle explicité dans l'article II, section 5:

«Dans le cas où les membres d'une organisation subordonnée aux Industrial Workers of the World seraient engagés dans une grève, cautionnée par le conseil exécutif, ou feraient l'objet d'un lock-out, et si, selon l'opinion du président et du Conseil exécutif général, il s'avérait nécessaire d'appeler à la grève un autre syndicat, ceux-ci pourraient le faire.

Quel que soit l'accord conclu en vue de résoudre un conflit ou la procédure de négociation, entre membres des sections locales et les employeurs, celui-ci ne serait considéré valide et effectif qu'après analyse et approbation du conseil exécutif général des Industrial Workers of the World27
 
 

Le président et le secrétaire-trésorier général étaient élus tous les ans par les adhérents dans le cadre du Congrès. Le conseil exécutif se composait du président, du secrétaire-trésorier général et d'un élu de chaque secteur industriel28 . Constitués en une confédération centralisée, les IWW différaient sur ce point de la CGT en France: «La Confédération générale du travail, basée sur le principe du fédéralisme et de la liberté, assure et respecte la complète autonomie des organisations qui se seront conformées aux présents statuts.» Néanmoins, comme l'explique Georges Lefranc: «C'était vrai en 1902. Mais les nécessités de l'action obligèrent le mouvement syndical à une centralisation plus accentuée29
 
 

Le Congrès de Chicago fut un grand succès. Les différends et les ambitions ne parvinrent pas à rompre l'unité présidant à la fondation des IWW. Bill Haywood assura dans son discours de clôture que les IWW se voulaient avant tout une organisation internationale dépourvue d'attitudes réactionnaires ou de préjugés: «L'organisation qui a été fondée dans votre ville ne tiendra compte en aucun cas de la croyance, de la couleur ou des conditions de servitude passées.» A l'encontre de la plupart des autres orateurs, Haywood s'abstint de définir les IWW par rapport à l'AFL. Confédération rivale de l'AFL les IWW incarnaient le renouveau du mouvement ouvrier et l'espoir de la classe ouvrière. Haywood précisa notamment: «Je me fiche comme d'une guigne si les ouvriers qualifiés rejoignent ou non ce mouvement industriel. Quand cette organisation aura regroupé les travailleurs non qualifiés, les qualifiés seront obligés de se joindre à nous pour leur protection30.» C'était le souhait de Big Bill Haywood et des 200 délégués qui représentaient moins de 25.000 ouvriers.
 
 

Après le Congrès constitutif de Chicago, Eugène Debs nota qu'un complot du silence avait entouré celui-ci, de même que la nouvelle organisation, dans toute la presse: «Afin de décrire la réaction de la presse bourgeoise à notre égard, il suffit de dire que je leur ai fait parvenir un compte rendu du Congrès tout en expliquant ses objectifs. Tous les journaux en eurent copie, mais aucun n'en parla. Pas une ligne ne parut sur les IWW, bien que le texte officiel leur ait été fourni par mes soins et sur leur demande.31» Si la presse capitaliste ne daigna pas faire de remarque au sujet des IWW, en revanche l’AFL s'attacha à déprécier le mouvement syndical en ridiculisant ses participants. Luke Grant, observateur envoyé au Congrès par l'AFL, rapporta que cette initiative avait été un fiasco. Ses commentaires dans la revue de l'AFL, l'American Federationist, furent sarcastiques: «L'opinion générale a considéré ce nouveau et grand mouvement comme ayant produit l'effet d'un pétard mouillé32.» Dans la même revue, le trésorier de l'AFL affirma, méprisant: «L'exclamation du comte de Monte Christo, “le monde est à moi !”, n'est rien comparée au manifeste pondu par certaines victimes du haschich, réunies dernièrement dans la ville de Chicago, qui ont formé cette merveilleuse organisation «The Industrial Workers of the World». (...) Le plus exalté des fumeurs d'opium dans le quartier chinois de San Francisco n'a pas de rêves susceptibles d'atteindre des hauteurs aussi vertigineuses !» La conclusion fut un modèle du genre, raciste et chauviniste à souhait: «Il y aura, selon le programme fixé par les Industrial Workers of the World, treize syndicats internationaux, comprenant non seulement des représentants de la race anglo-saxonne, mais aussi tous les peuples des royaumes orientaux, les sauvages d'Afrique et toutes les autres races connues ou inconnues de la terre33». Selon l'AFL, la nouvelle organisation fournissait aussi à des politiciens socialistes — comme Daniel DeLeon du Socialist Labor Party — l'opportunité d'infiltrer le mouvement ouvrier. Bref, les IWW étaient une organisation mineure et utopique servant de paravent aux manœuvres politiciennes de la gauche révolutionnaire.

En 1905, l'organisation la plus militante des IWW était, sans conteste, la Western Federation of Miners. Les assassinats, la loi martiale et autres méthodes de terreur officielle n'avaient en rien freiné la détermination de la WFM, détermination qui avait permis aux mineurs de l'Idaho, du Nevada et du Colorado, d'obtenir l'amélioration de leurs conditions de travail. «Les huit heures par jour étaient devenues pour beaucoup une réalité. Le danger qui pesait sur l'organisation, loin de décourager les adhérents, ne faisait qu'en accroître le nombre et renforcer le syndicat. En 1905, il comptait 40.000 membres contre 25.000 en 190134».

Cet élan de la classe ouvrière et le développement du mouvement syndical, bien qu'ignorés par la presse, inquiétèrent la classe capitaliste. L'assassinat, à Caldwell, d'un ancien gouverneur de l'Idaho, Frank Steunenberg, le 30 décembre 1905, allait donner à la classe dirigeante l'occasion de détourner la WFM et les IWW de leurs objectifs. Blessé mortellement dans l'explosion d'une bombe déposée à la porte de son jardin, Steunenberg avait été l'un des principaux responsables de la répression dirigée contre la WFM en Idaho. Rapidement appréhendé, l'auteur de l'attentat, Harry Orchard, agent provocateur à la solde de la Mine Owners Association (association des propriétaires des mines), déclara avoir suivi les directives de la WFM. Le 1er février 1906, Charles Moyer, président de la WFM, Big Bill Haywood, secrétaire-trésorier, et George Pettibone, ancien membre et sympathisant, furent arrêtés à Denver dans le Colorado. A l'aube du 18 février, ils furent illégalement transférés en Idaho afin de comparaître pour le meurtre de Steunenberg. Les préparatifs du procès s'éternisèrent grâce à la pression des autorités, aux faux témoignages obtenus par intimidation et aux manœuvres illégales caractérisant toute la procédure dans cette affaire.
 
 

En janvier 1908, après un an et demi de prison et contre toute attente, Moyer, Haywood et Pettibone furent acquittés. Les accusés s'en tiraient vivants, mais la machination permettait au pouvoir d'obtenir l'effet escompté: distraire et affaiblir la WFM et les IWW. L'emprisonnement de Moyer et Haywood avait laissé des dissensions apparaître au sein du mouvement: «Avec Haywood en prison, les tendances les plus conservatrices de la WFM, vers lesquelles Moyer se sentait attiré et qui voulaient redonner à la Western Federation of Miners et aux IWW des apparences plus respectables et moins révolutionnaires, gagnèrent du terrain. L'ascension au pouvoir des conservateurs déclencha une véritable guerre civile entre les membres de la WFM et se solda par leur départ des IWW35».

La rupture intervint en 1908.
 
 

Le départ de la Western Federation of Miners portait un coup sérieux à la jeune organisation qui, dès 1906, rencontrait de graves difficultés, à commencer par la déposition de son président, Charles Sherman, convaincu de corruption. Cette décision, intervenant lors de la seconde convention en octobre 1906, provoqua d'âpres discussions parmi les membres présents. Le poste de président fut d'ailleurs supprimé et William Trautmann devint le responsable des IWW avec le titre «d'organisateur général».

En 1907, ils traversèrent une crise interne qui opposa Daniel DeLeon et ses partisans aux autres responsables des IWW. Brillant intellectuel et ancien professeur, Daniel DeLeon, qui avait largement contribué à la fondation des IWW et à la diffusion de leurs idées, était assez sectaire et n'appréciait que moyennement le pragmatisme des IWW. Outre sa formation qui l'éloignait des autres, sa tendance autoritaire sur le plan des idées le portait à considérer, d'une part, le mouvement syndical comme une sorte de tremplin pour ses prises de positions politiques et, d'autre part, que l'émancipation des travailleurs devait être encadrée par une élite, pour garder le contrôle des masses. Révolutionnaire et doctrinaire, DeLeon s'identifiait au Socialist Labor Party et sa forte personnalité le poussait à tenter de dominer également les IWW. Ce que nota plus tard Big Bill Haywood dans son autobiographie «Pour DeLeon, les Industrial Workers of the World représentaient un terrain de recrutement pour le Socialist Labor Party36

Un an plus tard, au cours du quatrième Congrès, le préambule de la Constitution des IWW était modifié de manière à bannir toute caution implicite ou officielle de l'action «politique». Cette modification relança la querelle entre les partisans de DeLeon, affilés au Socialist Labor Party, et le reste de l'organisation. La scission s'avérait inévitable. DeLeon et ses amis fondèrent une branche «doctrinaire» des IWW à Detroit tandis que Big Bill Haywood, après avoir quitté ses fonctions au sein de la Western Federation of Miners, devenait le responsable des IWW de Chicago. DeLeon fit alors référence aux IWW de Chicago en les qualifiant de «prolétariens de bidonville», et fut définitivement exclu de l'organisation37.

De 1905 à 1908, les IWW se heurtèrent à de multiples problèmes. D'un côté, les innombrables démarches occasionnées par la collecte des fonds nécessaires à la défense de Moyer, Haywood et Pettibone, monopolisaient pour une large part l'énergie des militants. De l'autre, les divisions idéologiques, reléguées au second plan ou estompées lors de la fondation, avaient peu à peu pris une telle importance qu'elles menaçaient dans son principe la démarche du mouvement et entravaient son efficacité. Ces dissensions internes devaient aboutir au départ de la Western Federation of Miners, syndicat influent au sein du mouvement tant par le nombre de ses adhérents que par le dynamisme qu'il imprimait à celui-ci, et à la scission des Industrial Workers of the World. Le départ de la WFM ne fit que renforcer la détermination des wobblies à se consacrer plus encore à l'organisation des non-qualifiés qui les avaient soutenus contre DeLeon au cours du quatrième congrès. La scission du mouvement, en clarifiant la situation, avait replacé les IWW dans une position favorable pour définir leur stratégie dans la lutte sociale et appliquer leur programme révolutionnaire.


II. Les IWW
dans les luttes ouvrières





Les wobblies firent toujours preuve d'efficacité dans les grèves qu'ils animèrent et leurs interventions répondaient à l'attente des travailleurs en lutte. La grève était le terrain de prédilection où excellait le syndicalisme révolutionnaire, mais les IWW étaient les seuls, à cette époque, à défendre les travailleurs non qualifiés. Nulle autre centrale syndicale n'acceptait de prendre en compte leurs revendications. Isolés, ils étaient les sacrifiés des aléas de la croissance économique et des décisions patronales.

L'activité des IWW au cours des grèves était essentielle sur deux points : premièrement, les techniques d'organisation et de lutte utilisées ; deuxièmement, la progression et l'évolution de l'action syndicale dans le temps. Pour analyser ces deux axes qui orientent leur action, il convient de reconsidérer les principales grèves menées dans un ordre chronologique et d'analyser leur signification profonde dans le contexte de l'évolution du mouvement ouvrier.
 
 

1906-1908 : Goldfield (Nevada)
1909 : McKees Rocks (Pennsylvanie)
 

A Goldfield, l'image des IWW fut celle d'un syndicat combatif, lié à la Western Federation of Miners, très implantée dans la ville. La situation semblait taillée sur mesure pour le syndicat révolutionnaire. Le principe d’un grand syndicat pour tous avait été adopté avec enthousiasme par les mineurs et avait surpris le patronat, non préparé à cette flambée de militantisme ouvrier. En novembre 1906, Vincent St John des IWW était dépêché à Goldfield où les mineurs étaient organisés depuis un an par la Western Federation of Miners.

La grève de Goldfield refléta l'ambiance tendue et violente qui régnait dans l'Ouest à cette époque. Cité champignon — «boom town» — brusquement surgie de rien au début de l'industrialisation des mines, Goldfield incarnait à la fois l'«esprit de frontière» et l'expansion industrielle du début du XXe siècle.

L'action directe prônée par les IWW attira immédiatement les mineurs de cette ville, célibataires pour la plupart et moins freinés par des responsabilités familiales. Les mineurs se sentaient spoliés et réagissaient en hommes de l'Ouest. L'autorité légale n'était pas encore bien établie à Goldfield, les hommes y étaient souvent armés et habitués à se défendre, ce qui explique en partie la rapidité des événements qui se succédèrent dans la ville.

Les IWW se montrèrent immédiatement des hommes de terrain efficaces ; ils obtinrent la journée de huit heures pour tous les mineurs, mais aussi pour les boulangers, le personnel de la restauration et de l'hôtellerie, les employés de bureau et les barmen. Les journaux locaux, hostiles à la Western Federation of Miners et aux IWW, préconisèrent de pendre les responsables syndicaux aux poteaux télégraphiques après le succès des revendications.

Mais l'action des IWW ne s'arrêta pas là et dépassa le niveau syndical. En appelant à la grève générale le 20 janvier 1907, elle prit une coloration politique et même idéologique. Pendant deux heures, le travail cessa, les mines furent désertées, les restaurants et les saloons fermés afin de commémorer le «dimanche sanglant» de la révolution russe de 1905. Les travailleurs défilèrent dans les rues de Goldfield, de petits drapeaux rouges fixés à la boutonnière, défilé qui rassembla trois mille personnes dans une communauté de trente mille individus. Le thème dominant des discours prononcés lors de la manifestation fut la persécution dont faisaient l'objet les trois syndicalistes de la Western Federation of Miners, Haywood, Moyer et Pettibone, et qui illustrait la dépendance de la justice vis-à-vis de la classe dominante. Ils envoyèrent ensuite leurs «vœux révolutionnaires» aux mouvements ouvriers étrangers38.
 
 

La classe capitaliste était sans doute effrayée par la rhétorique révolutionnaire des IWW, mais encore plus impressionnée par le succès qui avait couronné leur implantation à Goldfield et leur initiative de grève.

En réponse à l'action syndicale, les propriétaires des mines formèrent en mars 1907 un comité de sauvegarde et une association des patrons et des cadres de la mine. Leur première mesure fut d'encourager l'AFL à venir s’implanter à Goldfield pour circonvenir les tendances subversives et révolutionnaires des IWW. Ils décidèrent ensuite un lock-out contre tous les adhérents des IWW, embauchant à la place des syndiqués de l'AFL.

«C'est à ce stade que les rapports de classes sont devenus irrémédiablement confus à Goldfield39.» Confusion savamment orchestrée d'après la remarque d'un responsable de l'AFL dans une lettre à Samuel Gompers : «Je viens d'être informé qu'aucun obstacle ne sera opposé aux nouveaux adhérents de l'AFL, car les propriétaires des mines se refusent à accepter que les IWW puissent ici gagner du terrain. Une fois les mineurs isolés, la tâche sera aisée de reprendre en main les autres travailleurs.» Il ajoutait que les tactiques d'intimidation seraient efficaces dans ces circonstances40 .

La stratégie était effectivement adaptée. Non seulement les IWW furent persécutés et remplacés par des membres de l'AFL, mais des dissensions intervinrent entre les IWW et la Western Federation of Miners. La WFM accepta, en avril 1907, les nouvelles propositions du patronat qui marquaient le recul du syndicat et une perte des droits acquis. Les propriétaires contrôlaient la situation et la ville était quadrillée par des patrouilles de gardes armés. En novembre 1907, ils annoncèrent qu'en raison de la panique financière qui s'était déclenchée en octobre, les travailleurs ne seraient plus rémunérés en dollars, mais recevraient en guise de paiement des bons de caisse, bons de caisse que les propriétaires des mines refusèrent de garantir par la suite. Sabotée par l'AFL et affaiblie par son désaccord avec les IWW, la Western Federation of Miners appela alors à un arrêt de travail, mais se heurta à la répression sans pitié ni scrupules du patronat. Vincent St John, blessé aux mains par un agent d'une des compagnies minières, resta handicapé toute sa vie. Morrie Preston, membre de la WFM locale, dut défendre les grévistes contre un patron de restaurant qui s'apprêtait à les abattre ; il le blessa mortellement et fut condamné à 25 ans de prison, alors que tous les témoignages s'accordaient pour reconnaître un cas de légitime défense.

L'escalade de la violence servit de prétexte au président des États-Unis, Theodore Roosevelt, pour l'envoi des troupes fédérales sur place afin de rétablir la situation. Les soldats stationnèrent à Goldfield pendant plusieurs mois, ce qui permit à l'État du Nevada de légiférer pour la création d'une milice dans cet État. Cette loi consacra l'échec de la Western Federation of Miners et consomma l'anéantissement des premiers succès remportés par les IWW.

Durant les dix-huit mois qui suivirent la création des IWW, les différentes grèves auxquelles ils participèrent tournèrent court, et les efforts déployés avortèrent du fait d'un manque de cohésion au sein de l'organisation. Ce fut le cas pour les cigariers de Cleveland et les marbriers de Cincinnati dans l'Ohio, de même que pour les laveurs de carreaux de Chicago, les travailleurs dans les filatures de soie à New York et à Trenton dans le New Jersey, les bûcherons en Louisiane et les mineurs du Nevada. William Trautmann le constata en 1906: «Les appels à la grève intervinrent à des moments où l'organisation générale était le moins préparée et où la confrontation des problèmes soulevés par les conflits avec les employeurs requérait des efforts particuliers41

Mais leur rôle et leur succès dans la grève de Goldfield démontrèrent que le principe du syndicalisme industriel était valable et que toutes les catégories de travailleurs pouvaient se regrouper dans un même syndicat. La répression implacable dirigée contre les IWW après la grève était à la mesure de leur influence sur les ouvriers et du danger qu'ils représentaient pour le patronat. Les wobblies, dès 1906, «savaient à quoi s'attendre dans le futur42
 
 

Confrontés à cette violence, ils inventèrent de nouvelles tactiques de grève afin de donner aux travailleurs les moyens de mieux défendre leurs droits, d'élargir le champ des revendications et de contribuer à l'unification des ouvriers. C'est dans cet esprit que les wobblies décidèrent d'occuper l'usine de la General Electric à Schenectady, dans l'État de New York après l’annonce du licenciement de trois ouvriers.

Première grève sur le tas de l'histoire états-unienne, Schenectady fut une démonstration spectaculaire de la possibilité d'organiser les ouvriers non qualifiés, pour la plupart immigrés, au sein d'un syndicat militant. En août 1907, les IWW réussirent à rassembler ouvriers qualifiés, de souche américaine, et ouvriers non qualifiés, d'origine hongroise, autour de revendications communes et d'une action contre la direction de l'American Tube and Stamping Company à Bridgeport, dans le Connecticut. Là aussi, d'importantes améliorations furent concédées par le patronat. Les grèves de Schenectady et de Bridgeport ont «révélé la capacité des IWW à innover en matière de lutte et l'attirance qu'ils ont exercée sur les ouvriers, qualifiés ou non qualifiés, américains d'origine ou immigrants43
 
 

Cette union dans l'action commune contre le patronat et en dépit des différences se concrétisa avec la grève de Goldfield en 1907, action de classe marquant la stratégie des wobblies dans l'Est. Non seulement ils s'attaquaient aux barons de l'industrie et bravaient l'appareil répressif de l'État, mais ils ébranlaient également l'implantation de l'AFL et les principes de cette organisation syndicale.

L'industrie sidérurgique, depuis la grève héroïque et tragique de la Homestead Steel en 1892, contrôlait durement ses ouvriers. La «leçon», dont avait fait mention Henry Frick dans le télégramme à Andrew Carnegie, se vivait au quotidien. J.-P. Morgan, instigateur du trust géant de l'acier — United States Steel Corporation —, promit dix ans après les événements de 1892 d'abolir le syndicalisme dans la sidérurgie. L'Amalgamated Association of Iron and Steel Workers ne tarda pas, en effet, à entamer un rapide déclin. Des 60.000 membres en 1901, il ne restait que 8.000 en 1908, conséquence de la réorganisation de la sidérurgie par le trust pour écarter tout risque revendicatif. Écrasés par une direction sans scrupule, les travailleurs étaient passifs et soumis.

Malgré ce climat de peur, en 1909, les ouvriers durent réagir à des incidents qui ne laissaient pas d'autre choix que la grève. Le phénomène qui déclencha tout le processus de rébellion se produisit dans une usine de sous-traitance de la United States Steel Corporation, à McKees Rocks en juillet 1909.

Située à quelques kilomètres de l'importante cité industrielle de Pittsburgh en Pennsylvanie, la Pressed Steel Car Company employait des ouvriers d'origines diverses, Allemands, Hongrois, Slovaques, Croates, Polonais, Turcs, Lituaniens, Russes, Grecs, Italiens, Arméniens, Roumains, Bulgares, Suisses... Ils travaillaient à la chaîne pour la fabrication de wagons et les conditions d'emploi étaient insupportables : paiement à la pièce, obligation de verser une certaine somme pour l'obtention d'un poste, risque constant d'accident, ravitaillement forcé dans les magasins de la compagnie. Les réductions de salaire, intervenues après la crise financière de 1907, ne firent qu'aggraver les conditions de vie des travailleurs et, peu à peu, mirent leur patience à bout.

Le 12 juillet 1909, spontanément, le travail cessa. Le lendemain, quarante ouvriers étaient licenciés, mais six mille hommes se mettaient en grève, suivis, le 14 juillet, par cinq mille autres personnes. Ulcérés par l'attitude de la direction, les grévistes étaient animés par une détermination farouche même s'ils avaient des difficultés à coordonner leurs actions sans syndicat. La compagnie tenta de faire pénétrer des non-grévistes dans les usines en leur faisant traverser le fleuve Ohio par bateau, mais ceux-ci furent repoussés à coups de feu par les grévistes. Ni les charges de la police montée, ni les nombreuses victimes ne découragèrent les grévistes. La grève se poursuivit.
 
 

Les IWW ne prirent pas une part active aux événements bien que trois de leurs membres aient été élus au comité de grève. Ils rejoignirent cependant officiellement le mouvement, le 15 août 1909. Le 17 août, lors d'un meeting, William Trautmann fit un discours traduit en onze langues. Le 20 août, trois mille ouvriers formaient le Car Builders Industrial Union (Syndicat des constructeurs de wagons). Deux jours plus tard, onze hommes furent tués dans des bagarres de rue et la grève attira l'attention nationale et internationale. Le gouvernement de l'Empire austro-hongrois protesta auprès des autorités états-uniennes à propos des traitements subis par ses ressortissants à McKees Rocks. Eugène Debs se rendit à McKees Rocks et parla devant dix mille grévistes et sympathisants.

Les résultats de cette grève furent ambigus. La compagnie, forcée d'accéder aux revendications importantes, s'efforça de fomenter des divisions entre ouvriers nationaux et immigrés. En quelques années, le nouveau syndicat était réduit à presque rien. L'influence des IWW avait été immédiate et significative, mais leur manque de ressources financières et de structures ne leur avait pas permis de consolider ni même de préserver les droits acquis. L'expérience de McKee Rocks se répéta en 1910 à Hammond (Indiana). A nouveau, les IWW rassemblèrent les travailleurs, toutes nationalités et catégories confondues, autour des mêmes revendications. Ils firent plier la direction d'une autre usine sous-traitante de la United States Steel Corporation, mais furent incapables de soutenir, par la suite, les adhérents dans leur lutte quotidienne pour la défense des droits acquis.

Équipe d'intervention parfaitement formée à l'action directe, les wobblies n'avaient pas les forces nécessaires pour organiser les ouvriers sur une base permanente. En refusant de transiger ou de signer des contrats avec les patrons, les wobblies se défendaient de toute institutionnalisation ou compromission, mais du même coup accroissaient leur vulnérabilité et leur instabilité. Néanmoins, ces grèves dans la sidérurgie avaient été exemplaires sur un point: «La solidarité et le militantisme de la classe ouvrière et son organisation pouvaient triompher d'une puissante société44
 
 

Les IWW ne réussirent pas sur la durée à mettre en place un syndicat sidérurgiste, mais montrèrent aux travailleurs industriels le potentiel de leur union et de la solidarité. Cette prise de conscience de la classe ouvrière allait se développer dans d'autres secteurs industriels.

1912: Lawrence (Massachusetts)
1913: Paterson (New Jersey)

La grève de Lawrence, grand centre de l'industrie textile, débuta en janvier 1912 et immobilisa trente-quatre fabriques de l'American Woolen Company (Compagnie de la laine). Comme dans la sidérurgie, les conditions de travail imposées aux travailleurs, en majorité immigrés, étaient insupportables. La population de Lawrence était composée à 83 % d'immigrés ou issus d'immigrés, selon une estimation de 1911.

L'origine du conflit était de même nature que celle qui fut à l'origine de l'explosion sociale dans la sidérurgie, trois ans plus tôt : la baisse des salaires due à l'application de la loi ramenant la semaine de travail de 56 à 54 heures. La réforme amputait des salaires déjà à peine suffisants à une survie misérable. La perspective d'une grève spontanée avec ses violences, quelques améliorations mineures consenties par le patronat, assorties d'une reprise en main de la situation, semblait désespérante. Mais comparée à McKees Rocks ou Hammond en 1909 et 1910, la situation de Lawrence en 1912 était différente. Les IWW étaient implantés depuis 1907 à Lawrence et dans toute la Nouvelle-Angleterre.

Les ouvriers du textile se tournèrent vers les wobblies. Il n'y avait que trois cents membres des IWW à Lawrence, mais ils prirent immédiatement la direction de la grève, à la demande des ouvriers. La solidarité de classe s'en trouva renforcée.
 
 

Les manœuvres habituelles du patronat ne tardèrent pas. Moins d'une semaine après le début de la grève, la découverte de trois stocks de dynamite servit de prétexte pour accuser les grévistes de préparer la «propagande par le fait». Accusation trop rapide. Les IWW démontrèrent qu'un journal de Boston, appartenant au groupe Hearst, avait mentionné la découverte des explosifs avant même l'annonce officielle. Un homme d'affaires, appréhendé quelques jours plus tard, reconnut le complot contre les grévistes qui impliquait deux autres personnes : un entrepreneur de la ville chargé de déposer les explosifs et le président de l'American Woolen Company, William Wood. Le suicide de l'entrepreneur sauva Wood du scandale et étouffa l'affaire.

Après cette tentative de discréditer les grévistes, les autorités provoquèrent un affrontement entre grévistes et forces de l'ordre à la fin d'une manifestation au soir du 29 janvier. Un policier fut blessé et une jeune gréviste, Annie Lopezzi, abattue. A la suite de cet incident dramatique, la police s'empressa d'arrêter Joseph Ettor et Arturo Giovannitti, chefs de file des IWW à Lawrence, de même que Joseph Caruso.

Accusés de l'assassinat de la jeune gréviste, Ettor et Giovannitti furent emprisonnés malgré leur alibi prouvant qu'ils se trouvaient à des lieues de la ville au moment de la manifestation et de la mort de la jeune fille. L'alibi vérifié ne gêna pas la police qui voulait éliminer les chefs d'un mouvement subversif. Le même scénario que lors du procès de Haywood, Moyer et Pettibone, (1906 et 1907) se répétait, mais cette fois les IWW étaient préparés à cette éventualité.

Les IWW se gardaient de toute incitation à la violence, Ettor lui-même avait déclaré aux grévistes avant son arrestation: «Par tous les moyens, la grève doit rester paisible. Car, finalement, tout le sang répandu sera le nôtre45

Les wobblies suivaient ces conseils à la lettre, ce qui fit dire au State Bureau of Labor (Office départemental du travail) du Massachusetts que «peu de grèves suivies par un nombre aussi impressionnant d'employés non syndiqués, ignorant pour la plupart la langue anglaise et peu familiers des méthodes gouvernementales, se sont déroulées aussi longtemps que la grève de Lawrence, avec aussi peu de violence et l'absence d'émeutes46
 
 

En fait, une organisation méticuleuse et des tactiques appropriées permirent aux grévistes de résister aux provocations et de préserver le mouvement d'une répression brutale.

Après l'arrestation d'Ettor et de Giovannitti, Big Bill Haywood, William Trautmann, Elisabeth Gurley Flynn et Carlo Tresca arrivèrent à Lawrence.

La présence des wobblies les plus connus et le charisme de Big Bill apporta soutien et inspiration aux grévistes, cependant que l'organisation locale, loin d'être démontée par l'emprisonnement de ses deux responsables, avait conservé son dynamisme dans la lutte.

Organisateur expérimenté et conscient de la nécessité d'instaurer des structures de représentation démocratique, Joseph Ettor avait aidé les ouvriers à développer leur capacité à prendre collectivement des décisions. Le comité exécutif de grève était formé par des représentants des principales nationalités et des délégués des usines et différents corps de métier. Chacun des soixante membres du comité exécutif était secondé par un autre membre apte à assumer les mêmes responsabilités en cas d'arrestation, de maladie ou d'attentat. Des sous-comités avaient été élus afin de prendre en charge l'aide aux familles, l'information, les finances et autres problèmes.

Toute mesure prise par le comité exécutif était ratifiée par les grévistes lors des meetings des samedis et dimanches. Elisabeth Gurley Flynn expliqua l'importance psychologique de ces meetings comme palliatifs au découragement individuel: «Si le dimanche vous laissez les gens chez eux, assis autour d'un poêle éteint ou autour d'une table quasiment vide de nourriture, à contempler les chaussures éculées de leurs enfants et les haillons dont leurs corps sont revêtus, ils commencent à penser en termes de “moi-même”, perdent cet esprit de masse et ne réalisent plus que tous souffrent comme ils souffrent47
 
 

Tous les observateurs s'accordaient sur l'efficacité des IWW dans la grève de Lawrence. Le New York Sun écrivit notamment à ce sujet: «Jamais il n'y eut auparavant une grève d'une telle ampleur qui ait réuni une armée si déterminée, si importante et si diverse48
 
 

Après neuf semaines de conflit, la réussite de la grève découlait de la coexistence dans l'organisation et de la détermination des grévistes. Exceptionnelle dans sa direction et par ses tactiques — manifestations, pancartes et banderoles expliquant les revendications, piquets — la grève faisait la démonstration de l'unité et de la force des ouvriers.

Première innovation : ces banderoles se déplaçant constamment pour expliquer les revendications légitimes des travailleurs et tourner ainsi l'interdiction de rester sur place faite aux porteurs de banderoles et de pancartes. Cela évitait tout rassemblement susceptible de dégénérer en émeute sous la pression d'agents provocateurs. Les piquets de grève encerclaient les usines 24 heures sur 24. Si la police les chargeait, comme cela arrivait fréquemment, les grévistes se laissaient parfois tomber sur le sol à la manière des partisans de Ghandi en Inde et comme le feraient, dans les années cinquante et soixante, les manifestants pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis. Ces tactiques de non-violence et de résistance passive ont, en fait, mis en lumière la solidarité de la classe ouvrière et la force de la grève. Tactiques que ne partageaient pas les forces de l'ordre qui n'hésitaient pas à frapper des femmes enceintes quand celles-ci remplaçaient les piquets de grève, croyant par leur présence limiter l'acharnement des policiers49.

La seconde innovation de la grève de Lawrence fut d'envoyer les enfants des grévistes dans d'autres villes, accueillis dans des familles de sympathisants. Ce procédé, communément employé en Europe, est évoqué à la fin de la première partie du film de Bernardo Bertolucci, 1900. Très efficace, ce procédé avait plusieurs avantages : d'une part le départ des enfants libéraient les grévistes des préoccupations et des responsabilités familiales et, d'autre part, leur voyage propageait les principes de lutte et informait une opinion publique dans l'ignorance des revendications des grévistes et de leurs conditions de vie misérables. La réception des enfants organisée par les familles d'accueil se faisait à renfort de fanfares et de manifestations, que ce soit à New York ou dans d'autres villes.

Le spectacle de ces enfants d'ouvriers, souffrant de malnutrition, grelottant, pauvrement vêtus, descendant la 5e Avenue de New York, souleva une vague d’indignation dans toutes les classes sociales. Une telle publicité entoura l’événement, rendant les patrons responsables de la pauvreté des enfants, que la police de Lawrence reçut des instructions pour arrêter l'exode des enfants. Le 24 février au matin, avant l'arrivée du train de 7 heures, trente policiers firent irruption sur le quai de la gare, matraques à la main et baïonnette au canon, et se heurtèrent à quarante enfants accompagnés de leurs mères. Le journal des IWW, Solidarity, n'exagérait rien en publiant dans ses pages: «Ce fut une lutte hideuse. Les femmes frappèrent, griffèrent et se battirent avec l'énergie du désespoir pour défendre leurs petits. Mais les policiers les repoussèrent à coups de matraques et, finalement, les entassèrent avec une brutalité inouïe dans un véhicule pour les conduire au commissariat, où les petits furent déclarés enfants négligés50

Cette action horrifia la nation entière, les journaux s'emparèrent de cet événement scandaleux et, malgré leurs convictions politiques, condamnèrent vigoureusement l'attitude des autorités de Lawrence. Le tollé fut général contre l'inhumanité des dirigeants de la ville et le Congrès des États-Unis demanda une enquête sur leur décision de restreindre la liberté de mouvement entre les différents États. Cette restriction n'était pas malheureusement inhabituelle, puisqu'elle permettait au patronat d'embaucher des ouvriers hors du lieu de grève pour leur interdire ensuite de quitter la ville. Mais cette charge brutale sur le quai de la gare de Lawrence contre des enfants accompagnés de leurs mères avait révélé la sauvagerie de la police sous les ordres d'une classe dirigeante qui ne s'inquiétait guère des lois ou du droit des individus. Cette fois, les rôles étaient inversés, les grévistes étaient considérés comme voulant faire reconnaître leurs droits dans la légalité et les capitalistes montraient leur cynisme sous le vernis de la respectabilité.

Moins de trois semaines plus tard, sans doute poussées par cette campagne dans les journaux et la réprobation générale, les compagnies acceptèrent les revendications salariales des travailleurs et promirent une amélioration des conditions de travail. Les grévistes de Lawrence avaient gagné.

La victoire était celle des ouvriers de Lawrence et des IWW, mais signifiait aussi celle de toute la classe ouvrière. Les acquis négociés bénéficiaient à 438.000 ouvriers du textile et créaient un précédent pour la défense du mouvement ouvrier. Ettor et Giovannitti étaient toujours emprisonnés, mais des comités de soutien s'étaient formés dans les grandes villes des États-Unis. En Suède, syndicalistes et socialistes appelèrent au boycottage des produits en provenance des États-Unis en guise de protestation. Finalement, Ettor, Giovannitti et Caruso furent acquittés en novembre. Le mouvement ouvrier avait gagné sur toute la ligne.

La grève de Lawrence et l'impact qu'elle eut sur l'opinion publique marqua le début d'une période de luttes victorieuses pour les IWW. A Little Falls (État de New York) et à New Bedford (Massachusets), les ouvriers obtinrent d'importantes améliorations. L'implantation des IWW dans l'Est fut un succès dès 1912.

En prenant la tête de grèves nées spontanément, les wobblies canalisaient les énergies et renforçaient la capacité des ouvriers à s'organiser et à développer leur conscience de classe. Par l'emploi de tactiques imaginatives, le sens de la publicité et l'autodiscipline qu'ils encourageaient, les wobblies contribuèrent, depuis la base, à l'émergence d'une solidarité de classe et à une plus grande compréhension du système répressif qui divisait le monde du travail. Ce mouvement de masse allait cependant se heurter très rapidement à une répression brutale.

Deux grèves, décidées par les fileurs de soie, éclatèrent à Paterson (New Jersey) en 1912. Conduites par les IWW de Détroit, dont Daniel DeLeon était le chef de file depuis la scission du mouvement, ces grèves n'obtinrent que des améliorations dérisoires, annulées ensuite par les employeurs. Ces échecs étaient dus, selon les ouvriers, aux méthodes des IWW de Détroit qui avaient évité toute manifestation de solidarité ouvrière contrairement à celles des IWW de Chicago à Lawrence.

Refusant le risque de déclencher une réaction brutale, Daniel DeLeon avait limité l'élan revendicatif des ouvriers et le mouvement n'avait guère intimidé les patrons. Menées dans un même souci de non-violence, les premières grèves de Paterson différaient sur un point très important : le militantisme et le dynamisme.

En janvier 1913, sans tenir compte des avertissements des IWW de Détroit, les ouvriers cessèrent le travail sans mot d'ordre de grève. Les wobblies apportèrent leur soutien à la grève dès le début du conflit, persuadés que les conditions étaient optimales pour une réussite. La grève de 1913 fut longue et dure et le conflit se solda par une défaite des fileurs de soie et des IWW. Les raisons de cette défaite, si le résultat ne peut être contesté, demeurent controversées par les historiens du mouvement ouvrier.

La principale raison du conflit dans les filatures de Paterson fut l'augmentation des cadences de production obligeant les ouvriers à manœuvrer quatre métiers à tisser au lieu de deux. Ce changement, malgré la possibilité d'une augmentation de salaire (paiement à la pièce), multipliait les risques d'accident et entraînait, à brève échéance, une diminution du travail dans ce secteur industriel déjà touché par une crise structurelle. «Les immigrants vivaient en marge de toute sécurité économique : les emplois techniques et saisonniers les laissaient fréquemment sans travail et l'échelle des salaires, en Pennsylvanie, était caractérisée par la compétition et l'apport d'un travail bon marché fourni par les nouveaux immigrés.» La direction des manufactures de la soie, sous la pression de la concurrence, décida de limiter encore le coût de production pour maintenir le taux de profit.51
 
 




L'organisation de la grève était la même qu'à Lawrence : représentant directement les ouvriers dans leur ensemble, le comité exécutif restait en relation constante avec Big Bill Haywood, Elisabeth Gurley Flynn, Patrick Quinlan, Adolph Lessig et Carlo Tresca. Les mêmes tactiques furent employées: défilés, piquets de grève mobiles et manifestations.

La comparaison entre les grèves de Lawrence et de Paterson s'impose. Elles se sont déroulées durant la même période, avant la Première Guerre mondiale, dans la même région de la Nouvelle-Angleterre et dans le même secteur industriel du textile. Les grévistes étaient, dans les deux cas, en majorité des immigrés de tous pays et les deux grèves étaient similaires par leurs tactiques et leurs objectifs. Elles déclenchèrent aussi la même répression violente. L'État du New Jersey, en réponse à des grèves passées, avait déclaré hors-la-loi tout appel à «l'émeute» ou à «l'anarchie», termes qui englobaient toute exhortation à la solidarité de classe ou à l'action revendicative. Ainsi, dès le premier jour du conflit, le chef de la police de Paterson interrompit l'assemblée générale des travailleurs et des responsables syndicaux et les informa que «les agitateurs extérieurs» ne seraient en aucun cas autorisés à participer à la grève. Elisabeth Gurley Flynn, Patrick Quinlen, Adolph Lessig et Carlo Tresca furent d'abord arrêtés, et Big Bill Haywood le fut ultérieurement.

Durant les cinq mois de conflit, plus de 4.800 personnes furent appréhendées, dont 1.300 jetées en prison. La manière cavalière de traiter les droits civils de la Constitution fut illustrée par l'arrestation d'un orateur socialiste qui, au moment de l'intervention de la police, lisait cette même Constitution devant la foule. Sommé de se justifier, le maire de Paterson déclara que cette arrestation, «protégeant la ville, les industries et la population contre des agitateurs sans foi, sans intérêt pour la ville sinon celui de trouver, comme il a été prouvé, une opportunité de prêcher la révolution, ne constitue pas une violation des droits constitutionnels52

Un incident plus grave succéda aux arrestations arbitraires. La police, chargée d'escorter des non-grévistes, ouvrit le feu sur des grévistes au moment de franchir les grilles de l'usine, tuant un homme assis sous le porche de sa maison avec un enfant dans les bras. Les autorités et la presse réactionnaire ne cessaient de clamer que Paterson était un nid d'ouvriers irréductibles53. Press, journal de Paterson, apostropha ainsi la police: «Prenez Haywood. Peu importe comment, n'hésitez pas à propos de la méthode, n'ayez aucun scrupule. Prenez Haywood !»

Malgré ces dénonciations véhémentes, force était de constater de l'avis unanime que les grévistes se montraient particulièrement pacifiques. Toujours dans Press, on pouvait lire: «Les habitants de Paterson ne sont pas prêts d'oublier cette grève qui, durant cinq mois, a tenu plusieurs milliers d'ouvriers éloignés de leurs machines. Pendant cette période difficile, aucune violence n'a pratiquement été commise par les grévistes, et leur comportement a forcé l'admiration de tous54

Dans ce conflit, les grévistes, attentifs à ne donner aucun prétexte aux autorités pour écraser la grève, se gardaient de toute violence qui n'était finalement qu'un moyen de légitime défense vis-à-vis des attaques brutales qu'ils subissaient. Dans un discours après la grève de Paterson, Elisabeth Gurley Flynn développa cette prise de position face à la violence :
 
 

«La violence physique est dramatique... En fait, c'est une méthode dépassée pour conduire la grève... Il est très aisé de dire, “nous donnerons nos vies pour les ouvriers”, mais c'est autre chose de réclamer la leur. Les meneurs de grève, hommes et femmes, ne doivent invoquer la violence qu'à la seule condition d'être absolument certains que le résultat en sera positif, sinon la responsabilité leur incombera d'avoir répandu le sang d'ouvriers innocents dans les rues des villes. Dernièrement, j'ai lu un article dans Social War où son auteur évoque “le sang des ouvriers qui devrait colorer les rues de la ville de Paterson, en guise de protestation”, mais où était cette personne dont le sang aurait dû couler dès les premiers jours du conflit, en guise de baptême de la violence ? Absente de la ville du premier au dernier jour de grève !»55

La réputation de violence injustement faite par la suite aux IWW découla surtout des moyens brutaux de leurs adversaires. Certes, ils préconisaient la résistance, l'autodéfense et l'intimidation des jaunes, mais, en aucun cas, ils n'encourageaient la violence pour elle-même.

Une tentative de collaboration entre ouvriers grévistes et intellectuels, pour faire connaître plus amplement les motivations de la grève de Paterson, s'amorça dans la phase finale du conflit. Innovation qui résulta d'une réunion à New York, rassemblant des socialistes, des artistes et des intellectuels marginaux de Greenwich Village et au cours de laquelle Big Bill Haywood se plaignit du manque d'information sur la grève dans la presse new yorkaise. On suggéra alors de déplacer la grève à New York en la représentant sur une scène de théâtre pour sensibiliser et informer l'opinion publique. Il s'agissait de créer une controverse dans l'opinion, de renflouer la caisse de solidarité pour la grève et de renforcer la détermination des ouvriers entamée par la longueur de la grève. La représentation, jouée par les grévistes, devait dramatiser le conflit, souligner la cruauté de la classe dirigeante, insister sur les conditions de travail déplorables et sur l’assujettissement des ouvriers aux caprices des nantis. Il fallait reposer l’éternelle question : les opprimés devaient-ils encore une fois être réduits au silence ? Un jeune journaliste, John Reed56, se porta immédiatement volontaire pour s'occuper de la production. Connu par la suite pour ses reportages sur la Révolution mexicaine et la Révolution russe, John Reed mourra en Union soviétique et sera enterré, comme Big Bill Haywood57, devant le mur du Kremlin sur la Place rouge. La grève de Paterson durait depuis trop longtemps et ne faisait plus la «une» des journaux.

Reed fit appel à des amis artistes qui, avec les grévistes de Paterson, écrivirent un scénario retraçant les principaux événements qui s'étaient déroulés à Paterson et les activités essentielles de la grève, présentation qui se terminait par les discours de Big Bill Haywood, Elisabeth Gurley Flynn et Carlo Tresca. La distribution finale comprenait plus d'un millier de grévistes.

Le «spectacle de Paterson» fut représenté le 7 juin 1913, au Madison Square Garden de New York. Le théâtre était surmonté de trois lettres immenses, IWW, de trois mètres de haut illuminées par des centaines de lampes électriques rouges. L'effet était grandiose ; malheureusement le spectacle se révéla un fiasco financier et la première représentation fut aussi la dernière. Loin de rapporter les bénéfices escomptés pour le fonds de solidarité de la grève, le spectacle fut une perte financière pour les grévistes, mais surtout le découragement succéda à l'enthousiasme.
 
 

Certes l'impact avait été considérable, mais était-il à la hauteur de la somme d'énergies dépensée pour le spectacle ? Outre les dépenses engagées par les intellectuels et les grévistes, la mobilisation de tous ces grévistes pour écrire et monter le spectacle avait distrait les travailleurs de la grève, créé des jalousies et les avait parfois détournés de la réalité. De l'avis d'Elisabeth Gurley Flynn, le spectacle avait absorbé le dynamisme des militants pour de piètres résultats et, en revanche, avait laissé le champ libre aux patrons et aux briseurs de grève qui s'étaient empressés de réoccuper les usines. L’opération s'était traduite, selon elle, par un désastre et avait «provoqué le déclin de la grève de Paterson58.» Sans aller jusque-là, il semble que l'échec financier du spectacle ait accéléré un déclin déjà amorcé.

Caractérisé par le mépris des droits des ouvriers, le conflit de Paterson se solda finalement par leur échec qui s'expliquait plus par des circonstances en faveur du patronat que par des erreurs stratégiques de la part des grévistes. Par rapport à la situation des filateurs de Lawrence, les patrons des manufactures de Paterson se sentaient dans une position de force grâce aux manufactures qu'ils possédaient en Pennsylvanie. Comme celles-ci assuraient la livraison des commandes, la grève ne touchait que partiellement ce secteur. Autre point important, le succès de la grève de Lawrence avait coïncidé avec la campagne électorale de 1912 où Eugène Debs, candidat du Parti socialiste à la présidence, avait obtenu presque un million de voix. Résultat impressionnant si l'on considère les scores électoraux habituels des socialistes, et la relance de l'activité révolutionnaire crainte par les capitalistes. Au printemps 1913, dans le journal des IWW, Solidarity, on pouvait lire cette remarque : la classe capitaliste «a décidé d'utiliser la grève de Paterson pour mettre en échec les IWW.59» Après la défaite des grévistes de Paterson, en août 1913, le patronat reconnut que son objectif avait été de briser la progression des IWW dans l'industrie textile.

Face à la concertation patronale, les IWW étaient vulnérables en dépit de l'attrait qu'ils exerçaient sur les travailleurs. Sans remettre en cause la force potentielle du syndicalisme industriel aux États-Unis, il faut toutefois considérer que les difficultés rencontrées par les IWW, notamment pour créer de véritables mouvements de grève, étaient multiples et exigeaient une continuelle présence sur le terrain. Or les wobblies n'étaient qu'une minorité active dans la masse des ouvriers. La plupart des conflits éclataient spontanément, soutenus ensuite par les IWW. Mais ces grèves sauvages n'intervenaient pas toujours au moment opportun et, de ce fait, en compromettaient parfois le déroulement. Ce phénomène de grève spontanée se produisit dans le cas de deux conflits importants, en 1913 à Akron (Ohio) dans le secteur industriel du caoutchouc et à Detroit (Michigan) dans l'usine de fabrication de voitures Studebaker. Le déroulement de ces grèves, nées d'une brusque révolte, fut perturbé par le manque d'expérience des ouvriers et les efforts des IWW furent sapés par une implantation syndicale trop sommaire.

L'impact des IWW sur les ouvriers, leur dynamisme dans les conflits et leur pouvoir de rassemblement, l'élan soulevé au sein de la classe ouvrière et les vagues de répression fomentées par le patronat et le gouvernement, reflétèrent le climat chaotique des États-Unis au début du syndicalisme industriel. Les conditions historiques compromettaient la réussite à long terme des tactiques des IWW. Leurs succès sporadiques étaient à l'image des événements qui se dérouleraient jusque dans les années trente. Cependant en 1913, le capitalisme états-unien fut confronté à une forte opposition subversive avec les grèves de Paterson, Akron et Détroit.

Les luttes dans l'Ouest (1913-1917)

De la fondation du syndicat jusqu'à l'engagement des États-Unis dans la Première Guerre mondiale, les IWW ont élargi leur champ d'action et d'influence à tous les secteurs industriels, particulièrement là où des travailleurs non qualifiés étaient employés. «Ils développaient et testaient leurs tactiques en organisant les travailleurs du bois, du bâtiment, de l'agriculture, dont la vaste majorité étaient des ouvriers migrants. Abandonnant peu à peu ce qui, dans les tactiques de lutte, s'avérait inefficace, les wobblies adoptèrent à l'Ouest de nouvelles méthodes plus pragmatiques, susceptibles d'apporter ultérieurement des résultats constructifs. Ces méthodes ont laissé dans l'histoire du mouvement ouvrier américain un souvenir indélébile, dû à leur originalité plus qu'à leur permanence ou à leur ampleur. Les luttes pour la liberté de parole et les grèves ont obtenu de meilleures conditions de vie et de travail pour les travailleurs non qualifiés, négligés par l’AFL. La solidarité établie durant ces luttes entre hommes et femmes de différentes races, religions et nationalités, a produit des améliorations et surtout jeté une base pour des améliorations futures60.» L'influence des IWW sur le développement politique du prolétariat américain n'est pas simplement la conséquence de quelques conflits exemplaires, mais plutôt la somme totale d'actions innombrables, petites et grandes, collectives et individuelles.

L'échec de Paterson a coïncidé, pour le syndicat, avec une nette progression de son influence dans l'Ouest. Pour la première fois, les travailleurs agricoles furent organisés et les efforts des wobblies dans ce secteur laissaient présager les luttes ultérieures de César Chavez et de l'United Farm Workers (Les Travailleurs unifiés de la ferme), à partir des années soixante. De véritables légions d'ouvriers agricoles migrants se syndiquèrent dans les plaines du Middle West (Kansas, Nebraska, Dakota du sud, Minnesota et Illinois) et dans les vallées fertiles de la côte Ouest (Californie, Oregon et Washington).

Sans doute la population laborieuse la plus exploitée des États-Unis, les ouvriers agricoles migrants ne bénéficiaient ni de la stabilité de l'emploi, ni de conditions de travail fixes puisque celles-ci étaient dictées par chaque propriétaire terrien dont le souci majeur était le profit. Préoccupés uniquement par le rendement et le coût de la main-d'œuvre saisonnière, les propriétaires imposaient des conditions insupportables aux saisonniers ; aujourd'hui encore ce sont les ouvriers les plus opprimés des États-Unis : Syriens, Mexicains, Hawaïens, Japonais, Italiens, Grecs, Polonais, Indiens, Cubains et Portoricains. L'organisation des ouvriers migrants est très difficile car elle doit s'effectuer dans des périodes de rassemblement, par exemple pendant les récoltes. Jusqu'à présent ils sont restés très démunis devant les propriétaires terriens qui, eux, en revanche, sont bien protégés par les autorités locales et le gouvernement fédéral.

En août 1913, ces circonstances poussèrent les ouvriers agricoles à s'organiser sur une grande échelle. Cette prise de conscience fut déclenchée par les agissements honteux d'un propriétaire terrien, E.B. Durst, connu comme l'un des principaux employeurs de cette main-d'œuvre agricole saisonnière en Californie. Celui-ci fit appel dans trois États à 3.000 ouvriers pour la récolte du houblon alors qu'il n'avait besoin, en réalité, que de 1.500 cueilleurs, ce système lui permettant un plus grand choix parmi la main d'œuvre, mais surtout d'imposer des salaires très bas en faisant jouer la concurrence. De plus, les ouvriers non retenus pour la récolte ou qui n'étaient pas intéressés par les gages offerts n'étaient évidemment pas dédommagés pour leur déplacement. La rémunération du travail à la pièce était extrêmement basse, compte tenu du travail soigné réclamé par Durst, qui ralentissait considérablement le rythme de la cueillette. Durst retenait par ailleurs 10% des gages, payés seulement en fin de saison, comptant sur le départ prématuré de nombreux ouvriers auxquels il ne versait alors pas les 10% retenus. Les conditions de travail, d'hygiène et d'habitat étaient inimaginables. Les journées étaient brûlantes, mais aucun point d'eau potable n'était prévu dans les champs et aucune couverture n'était fournie alors que les nuits étaient glaciales. Pas de dépôt d'ordures là où logeaient les ouvriers agricoles et seulement neuf WC avaient été construits pour 2.800 personnes.
 
 

Parmi ces 2.800 personnes, trente membres des IWW formèrent immédiatement une section syndicale locale. Quelques jours plus tard, une liste de revendications fut présentée à Durst qui licencia les délégués, Richard «Blackie» Ford et Herman Suhr. Ford expliqua que les ouvriers étaient prêts à se mettre en grève si aucune réponse n'était apportée à leurs revendications. Durst alors le gifla et appela la police. «L'émeute de Wheatland» commençait. Les forces de police arrivèrent au camp et trouvèrent les ouvriers agricoles assemblés, chantant un texte des IWW. Des policiers voulurent se saisir de Ford, mais les ouvriers s'interposèrent malgré les menaces et les coups de feu tirés en l'air. Difficile de relater ce qui se passa ensuite : dans la bousculade et la bagarre générale qui s'ensuivit, deux policiers et deux ouvriers furent tués. La retraite des deux camps s'opéra dans la plus grande confusion, laissant travailleurs et policiers également effrayés par ce qui venait de se produire.

La répression qui suivit cette «émeute» fut terrible. Les travailleurs furent arrêtés, emprisonnés, torturés et transportés d'une prison à l'autre afin qu'ils ne puissent prendre contact avec des avocats. Ford et Suhr furent accusés de meurtre. Scénario classique : répression sévère et jugement spectaculaire des syndicalistes, à titre d'exemple pour étouffer toute velléité de formation d'un syndicat agricole et écraser les IWW.

La stratégie adoptée par les pouvoirs publics n'était pas dépourvue de risques. Les IWW formèrent rapidement un comité de défense qui s'efforça de rendre publiques les exactions des autorités. Ils dénoncèrent l'injustice des arrestations et le scandale des procès d'exception qui privaient les accusés de leurs droits. Après un procès et des enquêtes arbitraires, Ford et Suhr furent condamnés pour meurtre à l'emprisonnement à vie, malgré l’absence de preuves. L'injustice du verdict galvanisa l'opinion publique et pour effet de mobiliser les ouvriers comme jamais auparavant. «Une tempête de protestations agita la Californie et une partie du pays61

Les IWW menèrent des grèves en 1914, avec l'aval de l'AFL, qui occasionnèrent des pertes énormes aux propriétaires terriens, chiffrées en centaines de milliers de dollars. Ils appelèrent au boycottage des producteurs californiens de houblon afin de faire pression sur le gouverneur de Californie qui examinait la grâce de Ford et Suhr. Toutes ces activités eurent-elles une incidence sur les nombreux incendies en Californie cette année-là ? Peut-être. Toujours est-il que des milliers d'hectares de champs furent ravagés par le feu en 1914. Jamais les wobblies n'encouragèrent directement le sabotage, mais ils l'ont parfois suggéré pour soutenir le combat du syndicat et de la classe ouvrière, témoin ce slogan à double sens qui circulait sous forme d'autocollant parmi les ouvriers :

«Pendant votre travail, souvenez-vous de Ford et Suhr ! En endommageant les fruitiers et les pieds de vigne, qui blessez-vous ? Souvenez-vous de Ford et Suhr injustement emprisonnés62

Ford et Suhr furent relâchés seulement en 1928, un an après l'exécution de Sacco etVanzetti.

La lutte qui eut lieu en Californie a contribué de façon importante aux luttes des ouvriers agricoles dans tout l'Ouest des États-Unis. En septembre 1914, lors du congrès des IWW, les Wobblies demandèrent un congrès des syndicats locaux de l'agriculture pour avril 1915 et proposèrent comme lieu Kansas City. C'est à cette occasion que l'Agricultural Workers' Organisation (Syndicat des Ouvriers Agricoles) fut fondée, syndicat très populaire auprès des ouvriers agricoles des grandes prairies (Oklahoma, Kansas, Nebraska, Dakota du nord et Dakota du sud).

L’Agricultural Workers' Organisation fut, à juste titre, «le premier syndicat à organiser et à négocier avec succès une hausse de l'échelle des salaires des ouvriers agricoles. C'est l'un des efforts de syndicalisation les plus significatifs dans l'histoire américaine63.» Le retentissement de l'affaire de Wheatland, canalisée par les IWW, influa profondément sur le changement des conditions de travail et sur les salaires des ouvriers agricoles aux États-Unis.
 
 

Après l'échec de Paterson en 1913 et durant les quelques années qui ont précédé l'engagement des États-Unis dans la guerre de 14-18, les IWW se montrèrent très actifs. Non seulement les ouvriers agricoles migrants se syndiquèrent en masse dans tout le Middle West et le Far West des États-Unis, mais l'action des wobblies ne se cantonna pas à ce secteur particulier ; elle s'étendit rapidement aux industries de l'Ouest, notamment dans la région minière du Montana. Le déclin des syndicats officiels, AFL, et Western Federation of Miners, favorisa l'implantation des IWW à Anaconda et à Butte, villes minières aux importants gisements de cuivre.

En juin 1914, 7.000 mineurs ulcérés s'insurgèrent et prirent le contrôle de Butte. Ils détruisirent les bureaux locaux de la Western Federation of Miners accusée de complicité avec les patrons des mines et son président, Charles Moyer, prit la fuite. Poussés à bout par des conditions de travail intolérables et l'attitude complice des responsables syndicaux vis-à-vis des patrons, les mineurs se soulevèrent spontanément. Les abus des propriétaires des mines et la corruption des chefs de la WFM créèrent les conditions optimales pour une action menée par les wobblies.
 
 




En 1916, les mineurs du Minnesota, pour la plupart immigrants d'origine finlandaise, se tournèrent vers les IWW pour conduire leur grève. Elisabeth Gurley Flynn et Joseph Ettor se rendirent sur place à Mesabi Range où 16.000 grévistes bloquaient l'extraction du minerai de fer, matière première nécessaire aux grandes aciéries de Pittsburgh et de Chicago. La United States Steel Corporation céda sur la journée de travail de 8 heures et le relèvement de 10% des salaires.

Toujours en 1916, les wobblies menèrent campagne pour syndiquer les bûcherons du Minnesota. Les IWW s'implantèrent en Arkansas, en Louisiane et au Texas, puis pénétrèrent en Idaho, Oregon et dans l'État de Washington où ils participèrent à d'importantes grèves dont certaines sont restées des épisodes marquants dans l'histoire du mouvement ouvrier des États-Unis. Durant l'été 1916, la ville d'Everett fut le théâtre de luttes et d'affrontements dont les péripéties demeurent dans la mémoire. Cette ville de l'État de Washington, où les ouvriers des ateliers de fabrication de bardeaux s'étaient mis en grève, est célèbre pour ses luttes pour la liberté de parole et pour le «massacre d'Everett». Les wobblies s'étaient rendus de Seattle à Everett en bateau et furent accueillis par les forces de l'ordre qui ouvrirent le feu sur les 250 passagers, abattant 11 syndicalistes et en blessant grièvement 27 autres.
 
 




Outre l'organisation des non-qualifiés qui fut une réussite sans précédent, les IWW tentèrent de rassembler les chômeurs dont le nombre allait croissant lors de la crise financière de 1913-1914. Il s'agissait d'attirer l'attention de l'opinion publique sur ce problème national dont la gravité semblait échapper au gouvernement fédéral. Le gouvernement «ne se sentait ni concerné par le problème du chômage et son accroissement, ni intéressé de connaître le nombre de chômeurs dans le pays, en attribuant des fonds pour des enquêtes.» Les IWW créèrent des ligues de chômeurs et lancèrent des campagnes d'information pour signaler l'ampleur du phénomène et la situation dramatique des travailleurs privés d'emploi et de leurs familles. «Les activités des wobblies montrèrent le chemin des luttes militantes de masse des chômeurs qui allaient prendre place durant la grande crise de 192964.» Véritable mouvement révolutionnaire formé par des ouvriers aptes à défendre les intérêts de la classe ouvrière sur tous les fronts, les IWW combattirent bien sûr à court terme pour l'amélioration des conditions de vie et de travail, mais avec un projet à plus long terme : le changement profond des rapports sociaux et la construction d'une société égalitaire.

En 1917, ils représentaient une force dans tous les secteurs industriels et «paraissaient prêts à faire naître le sens de la solidarité et l'esprit du syndicalisme parmi les travailleurs longtemps négligés par les autres syndicats : les bûcherons du Minnesota, les ouvriers agricoles de l'Ouest et les ouvriers agricoles migrants qui, du Texas au Canada, suivaient les récoltes, les dockers noirs de Philadelphie et de Baltimore, les marins, Noirs et Blancs, y compris ceux parlant espagnol, naviguant sur les grands lacs comme sur les sept mers, les mineurs de l'Arizona qui extrayaient les pierres dures, et les mineurs du bastion antisyndical de Butte, les travailleurs des champs pétrolifères du Kansas, de l'Oklahoma et de Californie65.» A partir de révoltes spontanées, fomentées par des ouvriers inorganisés et acculés par le désespoir à combattre les forces combinées du patronat, de l'État et des «tricheurs» de l'AFL, les IWW tentèrent de donner à cette énergie insurrectionnelle une dimension révolutionnaire.


Le Chat noir
 
 

Traditionnellement vu comme un animal maléfique associé à la sorcellerie, le chat noir était considéré comme porteur de mauvais sort. Aux États-Unis, les esclaves africains pensaient que l'os d'un chat noir possédait des propriétés magiques. L'adoption du chat noir par les IWW comme symbole du sabotage semble lié à la lutte des ouvriers agricoles et aussi, peut-être, à celle des bûcherons. La menace de sabotage des récoltes était un moyen efficace de pression sur les propriétaires agricoles et les patrons.

Dès 1915, paraissent dans l'Industrial Worker les dessins de Ralph Chaplin, artiste IWW et parolier de chansons, dans lesquels figurent un jeune wobbly marchant vers le soleil radieux derrière le chat noir. À cette même époque, Chaplin compose une chanson à la gloire du félin noir (et du sabotage): «That Sabo-Tabby Kitten». Une autre chanson wobbly signée «Short» et intitulée «The Kitten in the Wheat» est popularisée au même moment. Voir Kornbluh, op. cit., p. 61-62.

(Sur le dessin : A.W.O. : Agricultural Workers Organisation. Syndicat des ouvriers agricoles des IWW.)


III. La praxis des IWW






L'orientation idéologique des IWW est révélatrice d'un certain changement apparu au sein du mouvement ouvrier avant même leur fondation, en juin 1905. Dès janvier 1905, une analyse approfondie du contexte social avait précédé le congrès constitutif des IWW de même qu'une définition des grandes lignes politiques de l'organisation : «La substitution à la compétence humaine de machines et l'accroissement du pouvoir capitaliste par la concentration des moyens de production et de distribution sont les grands faits de l'industrie actuelle.» Caractéristiques essentielles du système capitaliste, l'exploitation et «les tares économiques, qui affligeaient la classe ouvrière, pouvaient se circonscrire par un mouvement ouvrier universel». Les fondateurs des IWW soulignaient: l'organisation «doit se fonder sur la lutte des classes et son administration générale se conduire en harmonie avec la reconnaissance du conflit irrépressible entre la classe capitaliste et la classe ouvrière.66» Les IWW basaient leurs actions sur la compréhension de la lutte des classes et étaient convaincus que seul un mouvement ouvrier autonome ayant une conscience de classe avait le pouvoir de démanteler le système de production capitaliste et celui de poser les fondations d'une société égalitaire.

Les wobblies se référaient fréquemment aux travaux de Karl Marx afin de nourrir leurs analyses et d'assurer la cohérence nécessaire à la finalité de leur mouvement. Ils furent souvent méprisés par la gauche réformiste et bien des politiciens leur ont jeté l'anathème en les traitant «d'anarchistes» et «d'anarcho-syndicalistes». «Anarchistes» ou «marxistes» ? Les IWW n'acceptèrent pas la scission faite entre l'anarchisme et le marxisme qui, à leurs yeux, s'appuyaient tous deux sur une critique du système capitaliste et sur la lutte des classes pour s'opposer à l'État dominateur. Antiautoritaires, les IWW s'opposaient à la manipulation des travailleurs par une élite, mais refusaient l'idée d'une «dictature du prolétariat». Se méfiant des partis réformistes comme des partis révolutionnaires, les IWW furent critiqués par les socialistes parlementaires, les anarchistes et, ultérieurement, par le Parti communiste.

En définissant les grandes lignes du manifeste, William Trautmann déclara en janvier 1905: «Ce texte est basé sur les mêmes principes que les mouvements ouvriers européens, c'est-à-dire sur les principes du syndicalisme révolutionnaire67

L'expression «syndicalisme révolutionnaire», si elle était évidente pour Trautmann et les IWW, sera occultée par le terme «anarcho-syndicalisme». Employé par les anarchistes qui y voyaient le résultat de l'influence de la pensée libertaire sur le mouvement ouvrier, le terme était également utilisé par la propagande capitaliste et les opposants aux relations sociales et politiques non hiérarchiques. Ils craignaient la prolifération d'actions autonomes venant de la classe ouvrière et non rattachées à des partis politiques68. Les IWW ne se considéraient pas comme des «anarcho-syndicalistes», ils s'identifiaient plutôt aux syndicalistes de la CGT d'avant la guerre de 1914-18 et désignaient leur organisation comme un «syndicat industriel» avide de «démocratie industrielle». Cette forme de démocratie était révolutionnaire, car elle impliquait la disparition du mode de production capitaliste et exigeait la création de rapports sociaux égalitaires.
 
 




Sans être opposés à la théorie et à l'analyse, les IWW s'accordaient avec Karl Marx pour dire que les temps étaient venus de changer le monde et non de philosopher à son sujet. C'est pourquoi, sans doute, il n'y a aucune «théorie» des IWW. Ils s'inspiraient de nombreux penseurs révolutionnaires et de leurs travaux : Marx et Engels, Sorel, Labriola, Bakounine, Kropotkine, Émile Pouget, Léon Jouhaux et bien d'autres, traduits et publiés, pour la plupart, par Charles H. Kerr & Cie (coopérative d'éditions socialistes de Chicago). Les bibliothèques des IWW contenaient les livres de philosophes, de militants, mais aussi des œuvres de fiction sociale, les livres de Frank Norris, Upton Sinclair et de Jack London dont le Talon de fer fut le roman le plus populaire parmi les wobblies69.

Les IWW luttaient contre l'analphabétisme qui touchait la classe ouvrière et tentaient de surmonter cet obstacle qui renforçait l'exploitation capitaliste et développait la soumission des ouvriers. La devise du journal des IWW, inscrite en première page, était d'ailleurs «Éducation, Organisation, Émancipation». Les wobblies dénonçaient l'illettrisme comme un frein à l'organisation et à la compréhension de la nécessité de la lutte de classe dans une société non égalitaire. La lutte commençait par l'éducation et l'information afin de démonter les critères sociaux en place, destinés à opprimer la majorité de la population au profit d'une minorité possédante ou d'une élite. A ce propos, on pouvait lire dans une brochure publiée en français à Chicago : «Si les ouvriers n'ont pas une éducation générale dès le départ, l'essentiel de notre savoir industriel sera semé sur une terre stérile, ou alors il sera par nécessité d'une nature si élémentaire qu'il sera à peu près inutile pour s'attaquer aux gigantesques problèmes quotidiens qui, même pour un homme instruit, sont souvent très compliqués70

Internationalisme et antiracisme

Les IWW s'efforcèrent d'élever le niveau de conscience politique des ouvriers, mais aussi d'étendre leur mouvement par-delà les frontières en cherchant à développer des contacts à l'étranger avec les syndicats et les mouvements révolutionnaires. Leur influence était importante et des syndicats semblables, portant parfois le même nom, furent fondés en Angleterre, en Nouvelle-Zélande, Australie, Afrique du Sud et au Canada. En 1914, Direct Action, revue hebdomadaire des IWW australiens, se diffusait à 16.000 exemplaires, confirmant ainsi l'idée émise par des historiens que le mouvement internationaliste de Chicago eut une influence capitale sur la formation du mouvement ouvrier australien, même si celui-ci avait été freiné, voire persécuté par le gouvernement et sa propagande nationaliste durant la Première Guerre mondiale71. En Afrique du Sud, l'Industrial Worker's Union (Syndicat industriel des travailleurs), lié directement aux IWW, organisa une grève des transports qui, pour la première fois dans ce pays, rassembla travailleurs noirs et blancs dans une lutte commune72 .

Les IWW entretinrent des contacts constants avec les mouvements ouvriers étrangers par la correspondance, mais aussi en invitant des syndicats étrangers ou en se rendant eux-mêmes dans différents pays, en Europe




notamment. En 1908 et 1910, Big Bill Haywood rencontra Tom Mann en Angleterre, puis, en France, Pierre Monatte et Alfred Rosmer. Cette dernière rencontre est rapportée dans la Vie ouvrière, revue syndicaliste bi-mensuelle, indépendante, animée par un collectif de syndicalistes révolutionnaires et d'ouvriers entre 1909 et 1914 : «Le camarade Haywood nous a confirmé ce que nous avions appris : à son avis, le syndicalisme révolutionnaire (Industrial Unionism) tel qu'il est compris par les Travailleurs industriels du monde (Industrial Workers of the World) est la seule propagande nécessaire aux États-Unis et qui s'impose dans ces pays.73» Les contacts restèrent très étroits entre les syndicalistes révolutionnaires français et états-uniens. William Z. Foster74 enverra d'ailleurs régulièrement des lettres à la Vie ouvrière pour qu'elles soient publiées comme des bulletins. Avant même le premier congrès, les échanges internationaux avec les groupes et mouvements révolutionnaires, préconisés en 1905, s'étaient multipliés et formaient une chaîne internationale de solidarité pour dispenser des sources d'information dont bénéficia le mouvement ouvrier international.
 
 

Les IWW publiaient de nombreux journaux et brochures en langues étrangères adressés à des lecteurs dans le monde entier, mais aussi aux immigrants qui formaient une grande partie de la classe ouvrière aux États-Unis. La Union Industrielle, en espagnol, était imprimée à Phœnix (Arizona) et Solidarnosc, en polonais, l'était à Buffalo (État de New York). Émancipation était le journal en français et Proletarian, à San Francisco, était publié en japonais. Outre les affiliations directes avec les différents syndicats anglo-saxons et les rapports qu'ils entretenaient avec toute l'Europe, les IWW étaient en contact permanent avec nombre de pays sud-américains et d'Amérique centrale, notamment avec le Mexique, l'Argentine et le Chili.

Les wobblies participèrent à la Révolution mexicaine. Mobilisés en Californie par la lutte pour la liberté de parole, ils se rendirent ensuite au Mexique et combattirent aux côtés des forces révolutionnaires. De Fresno, au printemps 1911 «quelques marcheurs, membres des IWW, poursuivent leur route vers la Basse Californie où ils rejoignirent l'armée du général Pryce, commandant les forces socialistes insurrectionnelles, afin de combattre pour la Révolution mexicaine75.» La nature de cette participation est résumée par l'historien IWW Fred Thompson, quand il relate les luttes des Wobblies aux côtés des camarades révolutionnaires mexicains, mais aussi russes et italiens, dirigés par Ricardo Flores Magón76 : «Le 29 janvier 1912, ce qui était décrit comme une armée IWW prit Mexicali, puis Tiajauna et donna l'ordre d'ouvrir toutes les prisons et de relâcher tous les prisonniers. Ils ont cependant perdu la guerre, mais en juillet un certain nombre de syndicats mexicains se fédérèrent et adoptèrent le préambule des IWW77.» Ces syndicats mexicains gardèrent le contact avec les IWW et, à leur tour, les soutinrent dans leurs luttes ultérieures. Après le massacre d'Everett, les syndicats de Guadalajara envoyèrent un télégramme au gouverneur de l'État de Washington, lors du procès des wobblies, demandant «que justice soit faite pour venger nos frères assassinés78
 
 

Les relations entre les pays latino-américains et les IWW furent maintenus en dépit de la répression du mouvement par les autorités nord-américaines: «En novembre 1919, les employés de transport maritime argentins établirent une section locale des IWW» à Buenos Aires et diffusèrent leur propre journal. En décembre de la même année, des filières du syndicat se mirent en place au Mexique et au Chili. Pendant l'été 1920, les syndicalistes chiliens conduisirent une grève de trois mois afin de bloquer toute exportation de céréales qui aurait réduit le pays à la famine. Famine qui laissait envisager pour certains de formidables profits. Avec la rafle des grévistes de Santiago, le 22 juillet, débuta un règne de terreur qui dura plusieurs années pour tous les syndicalistes, les IWW et les autres. Les expéditions punitives favorites des autorités consistaient à appréhender les syndicalistes ou leurs sympathisants et à les exiler sur des îles désertiques, assortis de l'ordre d'y construire leur monde utopique. Le 2 juin 1921, à Tampico, Mexique, les bureaux auxiliaires des IWW furent saccagés et, à la suite de cet incident, les IWW appelèrent à la grève générale. Faisant ainsi pression sur le gouvernement, ils obtinrent le droit, en tant que syndicat, d'ouvrir officiellement des bureaux79.

L'internationalisme des IWW n'était pas seulement verbal, mais se traduisait par des décisions, des contacts et des engagements. Ils envoyèrent des délégués à l'étranger pour établir des liens avec d'autres syndicats et participer aux congrès de la IIe Internationale socialiste, à Stuttgart en 1907 et à Budapest en 1910. Ils combattirent aux côtés de leurs camarades mexicains et contribuèrent à l'émergence du syndicalisme révolutionnaire en Amérique latine et dans d'autres pays. Ils accueillirent dans leurs rangs des camarades exilés pour des raisons économiques et politiques et les aidèrent à poursuivre la lutte contre l'oppression capitaliste, une fois de retour dans leur pays d'origine. James Connolly fut l'un de ces hommes qui, après avoir vécu de 1903 à 1910 aux États-Unis et fait partie des IWW retourna en Irlande et devint le martyr du soulèvement irlandais de 1916.

L'internationalisme des IWW était cohérent dans leur volonté de fédérer les diverses nationalités qui composaient le prolétariat états-unien, de même que dans leur approche du problème des minorités d'origine africaine ou asiatique et de celui des Indiens d'Amérique. En combattant la haine raciale soigneusement entretenue jusqu'alors aux États-Unis, les wobblies étaient révolutionnaires. Ils savaient que ce racisme, qui avait déjà justifié le génocide perpétré contre les Indiens d'Amérique et l'importation d'esclaves africains, permettait de diviser les ouvriers issus des différents groupes ethniques pour mieux les contrôler et les exploiter.

Les travailleurs n'étaient pas non plus obligatoirement prédisposés à la discrimination raciale. Favorables dans l'ensemble aux principes syndicaux de solidarité de classe, ils ne se prêtaient pas toujours facilement aux manipulations d'une idéologie raciste. Nombreux sont les exemples, dans l'histoire du mouvement ouvrier, qui montrent la volonté des ouvriers de résister aux appels racistes. En 1877, lors du «grand soulèvement», Noirs et Blancs firent grève ensemble.

Dès 1865, la politique des industriels fit tout pour diviser la classe ouvrière, non seulement par le corporatisme, mais aussi par le biais du racisme. Les travailleurs issus des minorités raciales étaient couramment utilisés pour assurer la production dans les usines en grève. Ce genre de situation incitait la plupart des ouvriers à considérer ces minorités comme des briseurs de grève, traîtres à leur classe et déclenchait immanquablement un processus d'hostilité entre travailleurs de races différentes. Racisme et corporatisme servaient les capitalistes et créaient des dissensions au sein de la classe ouvrière. L'American Railway Union, après d'amers combats internes perdus par Debs, refusa d'admettre les Noirs dans le syndicat. Cette décision, selon Debs, fut l'une des causes principales de la disparition de l'ARU en 1894, après l'échec de la grève Pullman. L'action de la United Mine Workers fut compromise à la même époque par le refus du syndicat d'accepter des leaders noirs alors que les adhérents noirs étaient nombreux. Quant à l'American Federation of Labor, elle excluait pratiquement tout travailleur de couleur du mouvement, exception faite pour quelques adhérents de syndicats affiliés à l'AFL.
 
 

Dès leur formation, les IWW se démarquèrent des autres organisations en rejetant tout préjugé ethnique, racial ou de genre. Pendant leur congrès de 1906, ils adoptèrent une résolution condamnant expressément le lynchage des Noirs, courants dans le Sud mais ailleurs aussi. Dans un pamphlet adressé «Aux travailleurs hommes et femmes de couleur», les IWW déclarèrent: «Si vous êtes des travailleurs salariés, vous êtes toujours les bienvenus chez les IWW, peu importe votre couleur. Vous pourrez constater que les IWW ne sont ni un syndicat de Blancs, ni un syndicat de Noirs, ni un syndicat d'Indiens, mais un syndicat de tous les travailleurs. Toute la classe ouvrière dans un grand syndicat80

Syndiquer les Noirs du Sud comportait des risques énormes et à partir de 1910 les IWW s'y consacrèrent. Les communautés du Sud, encore en grande partie rurale, étaient dominées par des notables blancs qui utilisaient tous les moyens de la terreur sous le couvert de la loi : coups, lynchages, mutilations, tortures et meurtres. Ce système répressif se fondait sur le principe que seuls des châtiments exemplaires pouvaient maintenir les relations sociales imposées par les oligarchies blanches locales. En décidant d'organiser leurs camarades du Sud, les wobblies menaçaient d'ébranler les privilèges des Blancs réactionnaires. Ils risquaient leur propre vie à tout instant puisque la règle était: «les amis des nègres» doivent subir le même sort qu'eux.
 
 

Les IWW se tournèrent d'abord vers les scieries. Fin 1910, des Wobblies et quelques sympathisants, «déguisés en colporteurs de livres, agents d'assurances, missionnaires et même en joueurs professionnels pour éviter les hommes de main des compagnies, se rendirent de campement en campement et de scierie en scierie pour délivrer le message du syndicat aux bûcherons.»81 Six mois après, un syndicat national était formé, la Confrérie des bûcherons, Brotherhood of Timber Workers.

La réplique immédiate des employeurs fut le lock-out général dans toute l'industrie du bois au Texas, en Louisiane et en Arkansas. Mais cette mesure échoua et, en mai 1912, la Brotherhood of Timber Workers comptait 25.000 adhérents dont la moitié était noire. La BTW s'affilia alors aux IWW, décision votée à Alexandria (Louisiane). A cette occasion, les travailleurs assemblés avaient été scindés en deux groupes puisque la loi interdisait aux Noirs de se mêler aux Blancs dans les mêmes lieux. Big Bill Haywood fit alors cette déclaration : «Vous travaillez ensemble dans les mêmes scieries. Souvent un Noir et un Blanc abattent le même arbre. Vous êtes rassemblés dans ce congrès pour discuter de vos conditions de travail. Il serait stupide de prendre des résolutions ici et de les faire parvenir ensuite à l'endroit réservé aux Noirs pour approbation. Pourquoi ne pas comprendre ce qui est évident et ne pas appeler les Noirs à la même convention ? Si c'est contre la loi, c'est le moment de briser cette loi !82» Et pour la première fois dans l'histoire de la ville d'Alexandria, on vit des Noirs et des Blancs rassemblés.

Dans leur volonté de briser les lois racistes et d'anéantir les coutumes réactionnaires du Sud, les IWW aidèrent la résistance à l'oppression raciale qui atteindra ses objectifs après la Seconde Guerre mondiale. Mary White Ovington, fondatrice de la National Association for the Advancement of Colored People (Association nationale pour le progrès des gens de couleur), la fameuse NAACP, déclara en 1913 : «Deux organisations ont montré, dans ce pays, qu'elles sont concernées par le droit des Noirs. La première est la National Association for the Advancement of Colored People... La seconde est les Industrial Workers of the World.83» Les IWW voulaient fédérer tous les travailleurs sans aucune discrimination et cela favorisa le développement d'une conscience de classe plus profonde.

Les IWW et l'action directe

Si les IWW ne participèrent pas aux grands débats théoriques qui marquèrent la progression du socialisme mondial, leur action eut en revanche une signification théorique importante. En Europe, un peu plus de dix ans de socialisme parlementaire et de développement parallèle des syndicats avaient débouché sur une «crise du socialisme». Les courants réformistes et révolutionnaires s'opposaient, divisant et affaiblissant les forces anticapitalistes. La controverse était violente entre les socialistes parlementaires qui défendaient l'efficacité des partis politiques et les révolutionnaires qui donnaient la priorité à l'autodétermination des travailleurs et à leur lutte sur les lieux de travail. Pour les wobblies, le débat théorique n'existait pas et ils ne plaçaient qu'un espoir restreint dans les projets des partis socialistes et refusaient la collaboration de classe. Ils anticipaient en quelque sorte la Charte d'Amiens du 13 octobre 1906 par laquelle la CGT marqua sa position: «En ce qui concerne les organisations, le congrès décide qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet, l'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale.» Position semblable à celle des IWW un an auparavant.
 
 

Un mouvement révolutionnaire ne pouvait, à lui seul, supprimer le système capitaliste si la classe ouvrière n'était pas consciente de son identité, de sa force et de son rôle historique. Le premier pas vers l'émancipation n'était-il pas de répondre à l'appel lancé plus d'un demi-siècle plus tôt par Karl Marx et Friedrich Engels: «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !» ? William Trautmann reprit la formule dans sa lettre destinée aux organisations révolutionnaires étrangères pour annoncer le congrès constitutif des IWW, «Workers of the World, Unite !». Et c'était dans «l'action directe» que les travailleurs pouvaient réaliser cette union.

Comment définir l'action directe préconisée par les IWW et la CGT dans la Charte d'Amiens ? Elle signifiait avant tout des décisions prises par les ouvriers eux-mêmes sans l'aide d'intermédiaires, politiciens ou bureaucrates syndicaux. En s'émancipant des experts, les ouvriers pouvaient développer des pratiques efficaces, clarifier leur pensée et surmonter le sentiment d'infériorité et l'impression d'abandon qui résultaient d'une trop longue habitude de dépendance.

Les politiciens socialistes ne souhaitaient certes pas voir s'étendre cette autonomie, ils préféraient que la classe ouvrière suive leurs conseils et les mots d'ordre des partis. Dans le préambule de leur constitution, les IWW étaient déjà très critiques de l'activité politique professionnelle et déclaraient que l'organisation des travailleurs devait s'accomplir «sans affiliation avec aucun parti politique». Sans être opposés à l'activité politique des socialistes, ils s'insurgeaient contre une quelconque inféodation de l'organisation syndicale à la direction d'un parti politique.

En 1912, lors d'une querelle entre les IWW et le courant réformiste du Socialist Party, les syndicalistes récusèrent son action politique et accusèrent les opportunistes du Parti de refuser «l'action directe» par crainte de ne plus contrôler les travailleurs. C'est à cette époque que les IWW définirent l'expression: «-Par action directe, il faut entendre toute action entreprise directement par les travailleurs relativement à la production et à l'amélioration des conditions de travail. L'organisation de tout syndicat est déjà de l'action directe. Envoyer une délégation au patron lui réclamer un changement des règlements des ateliers est de l'action directe. S'opposer à l'action directe revient à s'opposer au syndicalisme comme à toutes ses activités84

La forme la plus représentative de l'action directe est certainement la grève qui permet aux travailleurs d'infléchir les décisions patronales et d'influer sur la production. Grâce à des hommes de terrain comme les IWW les travailleurs comprirent la force qu'ils détenaient avec la grève, force qui avait été affaiblie par le conservatisme et le corporatisme de l'AFL.
 
 

Dans le pamphlet des IWW, «Le pourquoi de l'échec des grèves», William Trautmann prit l'exemple de la grève des ouvriers dans les fabriques de conserves de Chicago, immortalisée par Upton Sinclair dans son roman La Jungle, pour illustrer les méthodes de l'AFL qui aboutissaient à des conflits dont les patrons tiraient invariablement parti. En 1904, les ouvriers polonais et lituaniens qui composaient la majorité du personnel des conserveries avaient déclenché une grève pour des motifs de baisse du tarif horaire qui était passé de 17 à 16 cents. Dans cette grève qui échoua, les ouvriers donnèrent «l'horrible exemple d'une armée divisée contre elle-même. (...) Maintenant, observez le fonctionnement du processus de division : les camionneurs étaient membres de l'International Union of Teamsters (Syndicat international des camionneurs). Les mécaniciens étaient affiliés à l'International Union of Steam Engineers (Syndicat international des mécaniciens de machines à vapeur). Les chauffeurs, les graisseurs, les rouleurs et les brouetteurs étaient syndiqués à la Brotherhood of Stationnery Firemen (Confrérie des chauffeurs de station). Les charpentiers employés dans les parcs à bestiaux faisaient partie de la Brotherhood of Carpenters and Joiners (Confrérie des charpentiers et des menuisiers). Les poseurs de tuyaux et les installateurs d'accessoires sur les chaudières étaient membres encore d'une autre “National Union” (Syndicat national). Les sauciers, les ouvriers des conserveries, du conditionnement des aliments, les bouchers, les charcutiers, les équarrisseurs, etc., chaque groupe de métiers avait un syndicat différent. Chaque syndicat avait des règles différentes et ne tolérait aucune interférence entre les syndicats. Beaucoup de syndicats passaient des contrats avec les employeurs, contrats dont une des clauses spécifiait le “non-soutien aux autres syndicats dans l'engagement d'un conflit avec les compagnies des parcs à bestiaux”85.» L'idée essentielle des IWW — «Un seul grand syndicat» — était de dépasser ces divisions de métiers et d'organiser les travailleurs en tant que classe sur une base industrielle. En cas de grève, tous les travailleurs d'une industrie particulière devaient être solidaires des travailleurs des autres secteurs.

En témoignant devant la commission d'enquête du gouvernement fédéral sur les conflits industriels, Big Bill Haywood annonça clairement en 1915 le contenu révolutionnaire du programme de son syndicat. Un extrait de son témoignage nous donne un aperçu de la franchise de son discours :
 
 

«Commissaire Weinstock : (...) Si je suis votre raisonnement, les deux points fondamentaux qui séparent les IWW de l'AFL sont, d'une part, votre opposition aux contrats avec le patronat et, d'autre part, votre préférence pour un grand syndicat au lieu de syndicats de métiers...

M. Haywood : Pouvez-vous concevoir la force des travailleurs au sein d'un grand syndicat ? Si tous les travailleurs étaient syndiqués et s'autodisciplinaient, ils seraient capables d'arrêter toute la machine industrielle dès ce soir. Vos capitalistes, votre législature et vos policiers seraient balayés et jetés à la mer. Les travailleurs font marcher le pays et s'ils étaient syndiqués, scientifiquement syndiqués — s'ils avaient une conscience de classe, s'ils reconnaissaient que l'intérêt d'un ouvrier est l'intérêt de tous — il n'y aurait rien qu'ils ne puissent faire.

Commissaire Weinstock : Cette organisation colossale telle que vous la décrivez aura un pouvoir positif, mais êtes-vous sûr qu'il ne comporte aucun danger ?

M. Haywood : Si, un danger pour les capitalistes. Ils seront dans l'obligation de travailler.

Commissaire Weinstock : Ne serait-ce pas une manière d'établir un nouvel esclavage ? Si le salarié prétend qu'il y a esclavage dans le système actuel, cette force colossale n'instituerait-elle pas une nouvelle forme d'esclavage avec de nouveaux maîtres ?

M. Haywood : Une telle organisation du travail serait un esclavage agréable. J’aimerais travailler dans un atelier qui m'appartienne.

Commissaire Weinstock : Si vous en étiez le “grand chef” ?

M. Haywood : Non, pour retourner à la mine, d'où je viens. C'est là où j'aimerais aller dès demain et recevoir pour mon travail la valeur sociale de ce que mon travail a apporté à la société, sans qu'un actionnaire ou qu'un Rockefeller m'en prenne une partie.

Commissaire Weinstock : Je vous comprends, les IWW sont des socialistes ?

M. Haywood : D'accord.

Commissaire Weinstock : Ai-je bien saisi la distinction entre socialisme et IWW'isme ? Si je vous comprends, l'IWW'isme est du socialisme avec cette différence...

M. Haywood (l'interrompant) : ... Revêtu de ses vêtements de travail86
 
 

Dans ce contexte, l'interruption de Haywood sous-entend le bon sens et l'ambiguïté de la position des IWW concernant la relation entre «l'action directe» et «l'action politique».

Haywood et les IWW considéraient «l'action directe» comme la stratégie la plus adaptée à la lutte de classes. Le 16 mars 1911, après un discours donné à New York, Haywood avait déjà précisé la position du syndicat sur ce problème:

«Question : Les syndicalistes industriels croient-ils en l'action politique ?
Haywood : Les Industrial Workers of the World ne sont pas une organisation politique.
Question : De même que l'American Federation of Labor ?
Haywood : Non.
Question : Ils ne croient pas non plus à l'action politique d'après ce que je crois.
Haywood : Si, l'AFL croit en l'action politique. C'est une organisation politique. Les Industrial Workers of the World sont une organisation économique sans affiliation avec des partis politiques ou des sectes. En tant que syndicaliste industriel, je dis que le syndicalisme industriel est la plus large interprétation politique du pouvoir de la classe ouvrière parce qu'en organisant les ouvriers par industries et grâce à cette force collective, vous affranchissez du même coup les femmes dans leur travail, vous donnez aux Noirs — jusqu'alors exclus politiquement — une voix dans l'opération industrielle et cela peut s'étendre à tous les travailleurs. C'est à mon avis le genre d'action politique que la classe ouvrière demande. Se contenter d'aller aux urnes le mardi suivant le premier lundi de novembre en pensant “c'est une action politique”, n'est certainement pas suffisant. Les travailleurs doivent défendre leurs intérêts et lutter pour leurs revendications avec leur syndicat. Il faut qu'une action politique soit effective et que la classe ouvrière soit en mesure de provoquer une élection chaque jour si elle le désire87
 
 

Haywood considérait la grève comme une mesure importante du pouvoir de la classe ouvrière et jugeait du progrès de la révolution prolétarienne à travers l'évolution de l'organisation et de la conduite des conflits. Il regrettait de ne pas être «un meilleur théoricien», mais notait que «toute théorie vient de la pratique» et qu'il avait une grande expérience des grèves.

La grève générale, force de la classe ouvrière, passait, selon lui, par trois phases différentes: 1) grève générale dans un secteur industriel ; 2) grève générale dans une communauté ; 3) grève générale à l'échelon national. Toute grève locale doit être générale, disait-il, car toute grève est une révolution en gestation.

Faire grève contre le capital, expliquait-il, revient à utiliser les mêmes tactiques que celles des patrons : «Nous savons que les capitalistes utilisent la grève générale à leur avantage... Si les profits sont remis en cause, que font les capitalistes ? Ils font grève, n'est-ce pas ? Ils retirent leurs capitaux quand il n'y a plus de profits à réaliser et ferment les usines sans se soucier de ce qui adviendra des ouvriers. En revanche, la classe ouvrière, à qui l'on a toujours appris à respecter la propriété, ne s'inquiète pas de son propre intérêt, c'est pourquoi elle est l'éternelle sacrifiée. Travailleurs, il vous faut comprendre que votre force de travail, sans rémunération, ne peut seule se reproduire. Quand une grève générale prive le capitaliste de ses profits, vous êtes en mesure de la gérer au profit de tous, alors à quoi bon vous préoccuper toujours de l'intérêt de ce dernier88
 
 

En disant cela, Haywood se référait à la Commune de Paris de 1871, à la Révolution russe de 1905 et à un certain nombre de grèves industrielles dans le monde, qui malgré les conditions défavorables à une grève générale révolutionnaire, avaient démontré la force collective de la classe ouvrière.

Comment mener une grève ? Dans quelle mesure pouvait-on utiliser la force physique et dans quelles circonstances ? Ces questions suscitaient de vives controverses. La pratique des grèves, entraînant presque toujours accrochages et affrontements, valut aux IWW une réputation d'adeptes de la violence. Réputation entretenue par la classe dirigeante et la presse bourgeoise pour souligner leur image d'organisation violente, usant de rhétorique révolutionnaire pour recruter leurs militants et les inspirer. Dans la pratique, pourtant, les Wobblies évitaient soigneusement toute violence face aux provocations et n'y répondaient qu'en cas extrême de légitime défense, quand, par exemple, des vies se trouvaient en danger. Malgré ces précautions, il était difficile d'échapper aux conséquences de leur rhétorique faisant appel à la destruction de la société capitaliste.

Par leur analyse du système capitaliste, les IWW et les socialistes étaient proches, mais ils avaient des divergences sur les tactiques à employer. Dès 1905, des frictions opposèrent les IWW au Socialist Party of America, fréquemment dues à la volonté d'interférence du SPA, dont de nombreux militants étaient responsables syndicaux, dans les décisions du syndicat. William Trautmann, en 1906, fut vivement critiqué par le SPA pour son hostilité envers «l'action politique». Nonobstant ces divergences, wobblies et socialistes continuèrent à œuvrer ensemble jusqu'aux succès électoraux de 1910 et 1912. Milwaukee (Wisconsin), douzième ville des États-Unis, élut un maire socialiste et l'État du Wisconsin élut le premier socialiste à la Chambre des Représentants (House of Representatives). Par ailleurs, toujours en 1910, le SPA délégua Big Bill Haywood à un des congrès de la IIe Internationale socialiste qui se tenait à Copenhague. Haywood, champion de l'action directe, était aussi un membre actif et populaire du Socialist Party of America.

En novembre 1911, Haywood fut candidat à l'élection des membres du comité exécutif national du SPA et, en dépit de l'aile réformiste du Parti, il fut élu. Il exposa clairement sa conception du fonctionnement du Parti lors de sa candidature: «L'objectif du Parti socialiste ne sera jamais atteint si notre parti, en tant qu'organisation de la classe ouvrière, ne porte pas le message du syndicalisme industriel aux travailleurs... Le devoir du comité national et de son comité exécutif est d'inclure impérativement dans leur programme l'éducation de la classe ouvrière afin de stimuler la solidarité industrielle ainsi que la solidarité politique89.» Les réformistes l'accusèrent lui et son syndicat, d'être des anarchistes prêts à démoraliser les militants socialistes et à discréditer le Parti avec leur apologie du sabotage et de la violence. Cette accusation, Philip Foner la récuse dans son livre en précisant que les IWW n'étaient pas des anarchistes et n'avaient jamais prôné «la propagande par le fait», ils avaient même «reconnu que lancer des bombes, tuer des capitalistes ou des personnages officiels ne mettraient pas fin au système capitaliste90.» Caricaturer ainsi les anarchistes et schématiser leurs actions est la tactique classique des réformistes et des léninistes qui, profondément interpellés dans leurs principes par les mouvements ouvriers non autoritaires, s'attachent à les diffamer et à les désigner comme des adeptes irresponsables de la violence aveugle.

L'élection de Haywood au comité exécutif du SPA en décembre 1911 était perçue comme un désastre par l'aile réformiste du Parti. Le débat sur l'action directe divisait les membres du Parti au moment où l'enjeu électoral devenait important et où de nombreux électeurs se tournaient vers le SPA. La stratégie électoraliste des détracteurs de Haywood consistait à gommer toute allusion à un changement trop précipité de société et à promouvoir des améliorations par le truchement des structures de l'État. Soucieux de l'image du Parti en vue des présidentielles, ils craignaient les polémiques sur l'action directe risquant d'inciter les électeurs à la méfiance et de faire passer les principes révolutionnaires avant le programme des réformes.
 
 

Haywood était le responsable, selon les réformistes, de cette remise en question et des discussions à propos de l'action politique, et il devenait indispensable de l'exclure du SPA. Dans les premiers mois de 1912, la grève de Lawrence occupait l'opinion publique et l'exclusion semblait difficile à justifier devant la popularité d'Haywood et des wobblies. En mars, cependant, l'idée d'un référendum sur le remplacement de Haywood au comité exécutif fut évoquée, mais presque aussitôt abandonnée après le succès de la grève de Lawrence.

Les machinations des réformistes ne cessèrent pas pour autant. En mai 1912, lors du congrès annuel du SPA, la commission des statuts proposa cet amendement : «Tout membre qui s'oppose à l'action politique ou qui prône le crime, le sabotage ou autres méthodes de violence en tant qu'arme de la classe ouvrière pour aider à son émancipation, sera exclu du Parti.» L'amendement fut voté par 293 délégués dont seulement trente étaient des ouvriers. Durant l'automne de la même année, des extraits de discours de Haywood, choisis hors de leur contexte, furent utilisés pour prouver qu'il avait violé la constitution en passant outre l'amendement voté en mai, accusation qui entraînait son exclusion. En décembre 1912, le texte qui avait servi de base à l'accusation et un bulletin de vote furent envoyés aux membres du SPA pour qu'ils se prononcent à la lumière de discours tronqués. De nombreuses pétitions dénonçant les manœuvres des réformistes arrivèrent au siège du parti, mais restèrent lettre morte. «Avec à peu près 25 % de participation au vote, Haywood fut exclu du comité exécutif national par 22.000 voix contre 11.000.»91

Que conclure de l'expulsion de Haywood du SPA ? Les IWW étaient-ils plus opposés à l'action politique que les socialistes réformistes à l'action directe ? Le rejet de la participation des wobblies au sein du Parti socialiste ne prouvait pas que ces derniers étaient antipolitiques, mais indiquait au contraire qu'ils étaient trop politiques au sens révolutionnaire du terme. La décision des réformistes du SPA d'expulser les défenseurs de l'action directe était plus une tactique politique qu'un choix idéologique. Pourtant, les succès électoraux des socialistes aux législatives de 1910 se confirmèrent aux présidentielles de 1912 où Eugène Debs remporta 6% des voix.

Comment interpréter ces succès électoraux du SPA et quelle stratégie adopter pour renforcer les résultats obtenus ? La base se réjouissait du score de Debs, mais les socialistes réformistes, qui avaient tablé sur le double de voix, attribuèrent cette demi-victoire à la présence des IWW au sein du parti. Persuadés que la réputation des wobblies avait terni l'image du SPA et que, sans eux, la proportion des votes aurait été supérieure, ils décidèrent d'appliquer la clause de l'amendement «antisabotage» aux discours de Haywood, habilement coupés et remaniés, pour se débarrasser des syndicalistes révolutionnaires trop encombrants.

L'amendement «antisabotage» de mai, l'exclusion de Haywood et le départ de nombreux wobblies du SPA coïncidèrent en réalité avec une chute vertigineuse des adhésions. En mai 1912, il y avait 135.000 adhérents au SPA ; après l'adoption de l'amendement, il n'en resta que 100.000 et, à la suite de l'expulsion de Haywood, le nombre des adhérents chuta à 80.000. «Reflétant le même déclin, les revers des socialistes aux élections municipales de 1913 ont presque effacé les victoires de 1910, 1911 et 1912.» En 1916, le Socialist Party of America tomba entièrement aux mains des réformistes qui élirent un nouveau candidat pour les présidentielles de 1916, mais ils n'obtinrent que 3% des voix. Leur erreur d'analyse des courants électoraux était durement sanctionnée.

Loin de freiner le militantisme et de réduire l'impact idéologique du SPA, les IWW étaient en grande partie responsables des succès électoraux de 1910 et 1912. L'analyse électorale montra que «la corrélation entre le militantisme révolutionnaire et les succès électoraux était évidente dès 1908. Aux élections présidentielles de cette année, les meilleurs résultats, comparés à ceux de 1904, furent réalisés dans les États où les révolutionnaires contrôlaient le Parti et en guidaient les tactiques afin de mettre en lumière l'objectif révolutionnaire92
 
 

Selon plusieurs observateurs, l'impact du SPA profitait souvent des activités du syndicat. La lutte pour la liberté de parole, la stratégie de non-violence adoptée lors des grèves attiraient vers le Parti socialiste les voix des classes moyennes impressionnées par le combat des syndicalistes. «Le Parti socialiste a vécu ses meilleurs moments lorsque son attitude s'est révélée plus militante que portée à faire des concessions politiques : le premier, entre 1910 et 1912, avant que le Parti ne vote l'amendement qui a obligé les IWW à se retirer, le second, pendant la Première Guerre mondiale quand le Parti adopta un programme d'opposition militante au sujet de la guerre93.» L'exclusion de Haywood et le départ des wobblies privèrent le SPA de ses éléments les plus dynamiques au moment précis où le parti avait besoin d'un militantisme actif.
 
 

Les échecs subis par le mouvement ouvrier états-unien pendant les années vingt furent la conséquence de la politique des réformistes qui refusaient de s'engager sur le terrain de la lutte de classes. En assimilant le syndicalisme révolutionnaire des IWW à un mouvement violent qui devait être isolé du corps politique, les réformistes du SPA avaient préparé le terrain de la répression gouvernementale contre les groupes «radicaux» et les syndicalistes révolutionnaires après l'engagement des États-Unis dans le conflit mondial de 1914-1918.



 
 

IV. Les IWW face à la répression





Développement progressif de la volonté révolutionnaire et de son organisation ou série de défaites écrasantes, l'expérience des IWW peut être analysée selon ces deux perspectives ; mais leur lutte révolutionnaire, si elle ne déboucha sur un changement radical des rapports sociaux, a été une étape majeure dans l'histoire du mouvement ouvrier états-unien. L'existence active du syndicat s'étendit sur à peine deux décennies et le nombre des syndicalistes ne fut jamais considérable, mais leur manière d'opérer et les principes révolutionnaires qui les animaient suscitèrent un tel élan, un tel espoir et une telle prise de conscience chez les ouvriers qu'il fallut les forces combinées du gouvernement, du patronat et de l'idéologie nationaliste pour venir à bout du mouvement. La résistance des wobblies à la répression sauvage dirigée contre eux fut également une contribution exemplaire au processus long et ardu de la révolution sociale. La classe dirigeante pressentit la menace représentée par les IWW et guetta l'occasion de les détruire avant que le mouvement ne gagne en importance et puisse affermir son action et ses principes sur des bases structurelles plus solides.

Les IWW répondaient exactement aux demandes des ouvriers qui avaient vécu l'épopée de la «Frontière» et gardaient l'esprit de pionnier. Ils avaient compris que l'individu est aisément détourné de ses objectifs si son énergie est sapée et que, découragé ou fatigué, il attribue sa désillusion au processus historique, la lutte révolutionnaire lui paraissant alors futile et perdue d'avance en raison d'obstacles à première vue insurmontables. C'est pourtant au cœur d'un environnement social sombre que les IWW réussirent à construire un mouvement qui demeure dans la mémoire historique et reste un élément essentiel de la formation pour la lutte et la conscience révolutionnaires.

Dès leur fondation, les IWW endurèrent des persécutions continuelles. Il suffit de se souvenir, à titre d'exemple, de l'enlèvement de Haywood, Moyer et Pettibone, de leur emprisonnement et de leur procès. Charges fictives, transfert illégal de prisonniers, faux témoignages, aucun souci de justice ou d'équité n'avait freiné les autorités qui voulaient stopper la progression d'une grève en éliminant ceux qu'elles jugeaient responsables des luttes revendicatrices. Toute une structure de répression fut mise en place pour contrer la progression des wobblies et de leur influence sur les travailleurs. Les mesures patronales, en cas de conflit social ou de simple protestation, bénéficiaient de l'appui sans réserve des autorités locales, secondées par les cours de justice et les milices des États, qui, dans ce système décentralisé propre aux États-Unis, pouvaient compter sur l'appui du gouvernement fédéral. Contre une telle collusion des autorités, du patronat, des forces de l'ordre et du gouvernement, les seules ressources des IWW se résumaient à leur courage et leur détermination dans la lutte et pour briser la barrière du silence de la presse bourgeoise : l'enjeu était d'informer le public qui pourrait exercer une pression sur le gouvernement pour le pousser à intervenir avec un semblant de justice dans les affaires des États.

Si les IWW furent souvent victimes de la corruption du système politique, ils apprirent aussi que les libertés constitutionnelles pouvaient se retourner contre l'oppresseur social de manière à démasquer cette corruption et accroître le soutien de l'opinion publique aux syndicalistes révolutionnaires. Les luttes pour la liberté de parole illustrent à merveille les contradictions du système politique états-unien, contradictions que les IWW soulignèrent et dénoncèrent au nom des libertés, base de toute démocratie.

Les luttes pour la liberté de parole (1909-1916)

Leur toute première contestation au sujet de la liberté de parole eut lieu à Toronto, au Canada, pendant l'été 1906. En 1907, la même atteinte aux libertés se répéta à Seattle (État de Washington), quand le maire interdit les discours sur la voie publique. Défiant cette loi, les IWW continuèrent de tenir leurs discours dans les rues, se faisant arrêter les uns après les autres jusqu'à lassitude des autorités. Cette tactique des wobblies se généralisa trois ans plus tard, durant l'été 1909. L'arrivée à Missoula (Montana) d'Elisabeth Gurley Flynn, alors âgée de dix-neuf ans, de son mari, Jack Jones, et d'autres wobblies dont Frank Little (lynché par les patrons en 1917 à Butte, Montana, au cours d'une grève), marqua le début de l'épopée de la lutte pour la liberté de parole. L'objectif des wobblies était d'organiser les ouvriers immigrés des chantiers de bois d'œuvre et les mineurs de la région. Dans ce cadre magnifique des montagnes Rocheuses, ils ouvrirent des locaux syndicaux et donnèrent des discours en public afin de recruter de nouveaux membres.

En appelant les ouvriers à se syndiquer, les wobblies dénonçaient les malversations des agences privées pour l'emploi, qui n'étaient rien d'autre, plus souvent, que des entreprises de racket. Les ouvriers payaient les agences qui leur trouvaient un emploi et cet argent était presque toujours partagé avec les employeurs. Mais il était fréquent que les agences, après avoir reçu le paiement pour leur service et avec la complicité des compagnies de chemin de fer, envoient les ouvriers sur des lieux de travail fictifs, opération qui profitait aux agences et aux compagnies de chemin de fer. Si l’ouvrier portait plainte, il se trouvait en butte aux tracasseries policières, la police recevant, elle aussi, sa part du butin. Ces agences étaient également des réserves de jaunes en temps de grèves. Il était donc logique pour les IWW de prévenir la population dans leurs meetings improvisés contre ces «requins» de l'emploi.

La pression conjuguée de la bourgeoisie locale, des agences pour l'emploi et des hommes d'affaires de la région n'eut guère de mal à convaincre les autorités, déjà méfiantes à l'égard des IWW et des troubles que pouvaient engendrer leurs discours, d'interdire toute manifestation et discours publics dans les rues de Missoula. Considérant cet arrêté municipal comme une infraction anticonstitutionnelle au premier amendement de la constitution des États-Unis qui garantissait la liberté de parole, les orateurs des IWW décidèrent de persévérer. Bientôt, la plupart des wobblies et leurs nouvelles recrues se retrouvèrent sous les verrous pour avoir refusé de se conformer au nouvel arrêté municipal. Ils lancèrent alors un appel à tous les wobblies, leur demandant de venir à Missoula pour prendre la relève et poursuivre ce bras de fer avec les autorités. Très vite, les services pénitenciers furent submergés et les prisonniers confinés dans la cave de la caserne des pompiers de la ville.

Et le mouvement s'amplifia encore. En effet, cette ville universitaire du Montana était habitée par de nombreux intellectuels qui, choqués par le non-respect de la Constitution, montèrent aussi sur des caisses à savon et lurent la Déclaration d'Indépendance avant d'être jetés en prison. D'autres habitants les imitèrent si bien que, alarmés par les proportions inquiétantes que prenait ce mouvement, les hommes d'affaires intervinrent à nouveau pour rétablir le calme et faire annuler cet arrêté. Cette affaire avait été onéreuse pour la ville, qui avait à nourrir tous ces prisonniers, mais elle l’était aussi par les perturbations que les innombrables et incessantes arrestations causaient aux affaires et au commerce. La victoire des IWW amena au syndicat de nombreux adhérents qui n'auraient peut-être jamais songé à se syndiquer sans cette lutte pour la liberté de parole. Mais cette victoire, bien que très gratifiante, n'avait pas été facile : les pompiers avaient utilisé leur pompe à incendie pour disperser les rassemblements, les conditions de détention avaient été pénibles et Jack Jones avait été roué de coups dans sa cellule à plusieurs reprises.

La lutte de Missoula fut le prélude à l'une des luttes majeures pour la liberté de parole qui se déroula à Spokane, à quelques kilomètres de Cœur d'Alêne qui avait été le théâtre de durs combats en 1892 lors d'une grève de mineurs. Ville importante de la partie occidentale des Rocheuses et grand centre commercial, Spokane desservait les vastes ranchs et fermes des plaines de l'État de Washington et la région minière de l'Idaho. La ville était un carrefour animé où se brassaient les affaires et les transactions de plusieurs industries et le point de ralliement pour une main-d'œuvre migrante toujours en quête de travail.

Les IWW décidèrent dès la fin de 1908 de développer l'action du syndicat à Spokane. Ils se lancèrent donc dans une vaste campagne d'information et de recrutement et appelèrent au boycottage des agences privées pour l'emploi qui, à Spokane, étaient nombreuses et dominaient tout le marché du travail. Les IWW proposèrent, en tant que syndicalistes et bien entendu à titre bénévole, de regrouper les demandes et les offres d'emploi et de servir ainsi d'intermédiaire entre employés et employeurs. Proposition qui se révélait inacceptable pour les patrons qui profitaient largement de la corruption engendrée par le système des agences.

En octobre 1908, les autorités interdirent tout rassemblement dans les rues par un arrêté municipal prenant effet le 1er janvier 1909. La décision fut tout d'abord respectée. Cependant un amendement s'ajouta à l'arrêté municipal stipulant que la décision ne concernait nullement les rassemblements religieux, l'Armée du Salut, par exemple, n'étant pas touchée par la mesure. Le 2 novembre commença une lutte pour la liberté de parole dont la durée et la violence reflétèrent l'importance de l'enjeu économique et la hargne des capitalistes. Il n'était pas question pour les autorités de Spokane, contrôlées par les grands propriétaires, de céder comme à Missoula sous la pression de citoyens sympathisants ou d'hommes d'affaires dont le négoce serait perturbé par cinq mois de conflit.

Le 3 novembre 1909, 150 wobblies, dont leurs responsables, furent jetés prison et les locaux de leur journal, l'Industrial Worker, fermés. Mais, en dépit de cette démonstration de force, des centaines d'autres wobblies affluèrent vers la ville, répondant à l'appel de leurs camarades. Dès qu'un orateur était appréhendé, un autre prenait sa place et c'est ainsi que le 5 novembre les prisons regorgeaient déjà de monde. Pour suppléer au manque de place, les autorités utilisèrent une école désaffectée où les conditions de détention étaient insupportables, pensant sans doute tenir là un moyen de dissuasion et endiguer ainsi le flot ininterrompu de prisonniers. Les cellules n'étaient pas chauffées malgré l'hiver précoce à Spokane en raison de son altitude, la nourriture se résumait à du pain et de l'eau. Beaucoup de prisonniers furent atteints de pneumonie et souffrirent du scorbut pendant la peine de 30 jours qu'ils purgeaient. Des protestations s'élevèrent mais rien n'y fit. Trois hommes moururent des suites de leur incarcération. De nombreux wobblies, dès leur sortie de prison, recommençaient donner des discours publics et se retrouvaient, après un bref séjour à l'air libre, derrière les barreaux.
 
 




Arrêtée et accusée de conspiration criminelle, Elisabeth Gurley Flynn, alors enceinte, décrivit les arrestations arbitraires de ses camarades supposés être les «leaders» du mouvement qui, au lieu de le décapiter comme l'escomptait la police, avaient fait croître le soutien dont bénéficiait cette lutte pour la liberté de parole: «Des membres, présumés influents par la police, ont été arrêtés alors qu'ils marchaient tranquillement dans les rues et jetés en prison, parfois plusieurs jours avant de connaître les accusations qui leur étaient reprochées. Des jugements sur la légalité de ces mises en détention furent réclamés au juge Hinkle qui tout d'abord refusa, arguant du risque de voir la cour de justice submergée par les procès des travailleurs. Cet abus flagrant d'un ancien droit anglo-saxon provoqua un tonnerre de protestations dans la presse et parmi les organisations ouvrières94.» Même l'AFL s'offusqua, si bien que le juge dut s'incliner et obéir à la loi.

La police, dans cette lutte, utilisa tous les moyens d'intimidation, y compris la torture, mais les wobblies continuaient d'arriver dans la ville et, après cinq mois, leur détermination n'était pas entamée. Le 26 février 1910, Solidarity, le journal des IWW, annonça l'arrivée d'une vague de volontaires et déclara: «Nous ne nous rendrons jamais. Nous lutterons jusqu'à ce que notre droit constitutionnel de parler dans les rues de Spokane soit reconnu. Le droit d'organiser doit être protégé95

Le 5 mars, les autorités de la ville capitulèrent. Tous les prisonniers furent relâchés, les IWW furent autorisés à manifester dans les rues de la ville, les locaux syndicaux réouverts, et l'Industrial Worker reprit ses publications.

Cette victoire encouragea des actions directes du même type dans tout l’Ouest, actions parfaitement adaptées aux conditions du travail saisonnier. William Z. Foster, emprisonné durant 47 jours à Spokane, expliqua plus tard l'évolution de cette tactique à ses camarades français: «Par l'action directe, après une année de dur combat, 525 IWW avaient réussi à conquérir le droit de parler dans les rues de Spokane en dépit de l'opposition réunie du mouvement ouvrier jaune, de capitalistes sans scrupule, d'une presse mensongère et d'un gouvernement dépourvu de toute humanité. (...) Bien que parmi les IWW de Spokane il y ait eu beaucoup d'hommes comprenant bien l'utilité de la violence employée à bon escient, aucun acte de violence, sur la vie ou sur les biens, ne fut commis durant tout le temps que dura la lutte. Ce fut l'éclatante merveille de l'affaire.»

La tactique de la résistance passive ne fut cependant ni officiellement adoptée ni généralement conseillée par le syndicat, mais elle fut suivie pour deux raisons. D'abord, d'après les lois sur les conspirations, les vingt-quatre «meneurs» arrêtés et poursuivis à Spokane sous une telle inculpation auraient pu être légalement pendus en cas d'attentat au cours du mouvement' même s'ils se trouvaient en prison lors de cet attentat.

En second lieu, l'attitude de la partie réactionnaire de la classe ouvrière était si hostile aux révolutionnaires IWW que la perpétration d'actes de violence aurait été un véritable suicide pour l'organisation dans tout le pays96.

Affronter directement les forces du capital sans provoquer de réaction sanglante, tel était l'enjeu permanent pour les IWW.

Entre 1909 et 1916, les IWW remportèrent près de trente victoires pour la liberté de parole dont la plupart situées dans l'Ouest où les autorités locales prenaient la liberté d'édicter certaines lois en totale contradiction avec les principes démocratiques. La tactique des wobblies consistait à remplir les prisons jusqu'à saturation, provoquant ainsi des difficultés administratives et financières. Elle fonctionnait parfaitement grâce au très grand nombre d'ouvriers migrants. Particulièrement impressionnantes par la solidarité de classe qu'elles déclenchaient, les luttes pour la liberté de parole radicalisèrent les opinions et véhiculèrent l'esprit démocratique des IWW en leur attirant la sympathie et la confiance des ouvriers, mais aussi des classes moyennes.

Dans le cas de Fresno en Californie, une centaine de wobblies vinrent ensemble de Portland (Oregon), par toutes sortes de moyens de locomotion, trains, wagons à bestiaux, marche, sans jamais se séparer. A Fresno aussi, les wobblies remportèrent une victoire. Les autorités de plusieurs villes de la côte Ouest des États-Unis et du Canada choisirent alors de ne mettre aucune entrave à la liberté de parole pour éviter tout risque de manifestations dans leur ville.

Les succès remportés par les luttes pour la liberté de parole attirèrent vers les IWW une grande partie de la main-d'œuvre migrante d'ordinaire soumise et exploitée par les propriétaires et les patrons. Le danger de cette tactique exemplaire de lutte et d'information n'échappait pas à la classe capitaliste. L'ampleur du mouvement syndicaliste, qui avait d'abord drainé tous les mécontents, apparaissait comme l'instigateur d'une solidarité de classe parmi ces travailleurs isolés et faciles à manipuler en raison de leurs conditions de travail. Leur organisation, sur une grande échelle, remettait fondamentalement en cause le pouvoir patronal. Après avoir réussi à intimider les autorités de plusieurs villes, acquis le droit d'organisation et conquis une grande popularité, les IWW se heurtèrent à une réaction plus pernicieuse et plus féroce des capitalistes prêts à employer des méthodes qui préfigurent celles du fascisme pour la sauvegarde de leurs privilèges.

Dans l'État de Washington, à Aberdeen, région encore contrôlée de nos jours par la Weyerhauser Lumber Company, les autorités utilisèrent ce type de méthodes. En prévision de la campagne des IWW pour syndiquer les bûcherons, les autorités votèrent pendant l'été de 1911 un arrêté municipal destiné à faire avorter le mouvement syndical. Dès le 22 novembre, de nombreux wobblies étaient emprisonnés pour non-respect de l'arrêté et des «clubs de citoyens» — véritables bandes armées — tentèrent de prendre d'assaut la prison et de lyncher les prisonniers. La police défendit les prisonniers, mais il ressortit de cet incident que les policiers connaissaient parfaitement les agresseurs : «Cinq cents des hommes les plus éminents de la ville formèrent un bataillon de police spéciale qui avec l'autorisation du maire et armés de matraques prirent le contrôle de la ville97.» Ces vigiles assistaient la police régulière dans les arrestations de wobblies ou de leurs sympathisants et se vantaient du fait que peu de prisonniers atteignaient indemnes les geôles. Une fois les prisons surchargées, la police et les vigiles traînaient leurs prisonniers hors d'Aberdeen, les rouaient de coups et, pour finir, les menaçaient des pires sévices s'ils revenaient en ville. Malgré ces recours à la violence et à l'illégalité, les IWW remportèrent cette lutte en appelant au boycottage de la ville jusqu'à la restauration de la liberté de parole et la réparation des dommages commis dans les locaux syndicaux à l'occasion d'une rafle.

Quelques semaines plus tard, la même violence se déchaîna à San Diego (Californie). Refuser la liberté de parole n'était en l'occurrence qu'un moyen secondaire de freiner l'action syndicale. L'objectif des autorités de San Diego était d'éliminer les IWW comme force active du mouvement ouvrier et elles tentèrent d'entraver toutes les démarches des syndicalistes et de leurs sympathisants en prenant des mesures exceptionnellement dures.

Le 8 janvier 1912, le conseil de San Diego mit fin à une tradition de la ville en déclarant hors-la-loi tout discours public dans le centre. La lutte s'engagea alors pour deux années et portera les IWW à l'attention de l'opinion publique. Le nouvel arrêté municipal prit effet le 8 février, 41 personnes étant immédiatement appréhendées pour l'avoir violé. Les wobblies commencèrent à affluer vers la ville et, en quelques jours seulement, 280 hommes et femmes se retrouvèrent derrière les barreaux. Mais ce ne fut qu'un prélude à la répression que les dirigeants de San Diego réservaient aux IWW, aux communautés religieuses et aux citoyens défenseurs de la liberté de parole.

Environ un mois plus tard, la tension monta et les violences policières s'intensifièrent ; le passage à tabac des prisonniers, entre autres sévices, s'était systématisé. Responsable en grande partie de cette situation, la presse répétait ses appels à une répression sauvage dans des éditoriaux qui rivalisaient de grandiloquence pour banaliser la violence et faire l'apologie du meurtre. Le 4 mars 1912, on pouvait lire dans le Tribune de San Diego ces phrases qui fustigeaient les IWW et leurs supporters : «La pendaison est encore trop bonne pour eux. Des bons wobblies sont des wobblies morts puisqu'ils sont absolument inutiles à l'économie humaine. Rebuts de l'humanité, ils doivent être jetés dans les égouts de l'oubli pour y pourrir parmi les ordures et les excréments.»98 Loin d'exagérer la pensée de la classe dirigeante locale, ces mots traduisaient son désir de torturer et d'anéantir ceux qui menaçaient son pouvoir et ses intérêts. Un wobbly de 65 ans mourut des suites de blessures infligées en prison après avoir agonisé sans soins pendant quarante jours. Une manifestation pour protester contre une telle inhumanité rassembla 5.000 hommes, femmes et enfants qui furent brutalement dispersés par les lances à incendie. Pour se défaire du trop-plein de prisonniers, les policiers s'inspirèrent des méthodes expéditives inventées à Aberdeen : conduire les prisonniers loin de la ville, les rosser et les matraquer afin de les persuader de ne jamais remettre les pieds à San Diego. Le même traitement fut infligé à l'éditeur de l'Herald, un journal de San Diego qui avait réalisé un reportage sur les prisonniers, leurs conditions de détention et les traitements qu'ils subissaient. L'homme revint et quand il dénonça ses agresseurs comme étant parmi les citoyens les plus «respectables» — banquiers, commerçants, responsables de l'église, de la chambre de commerce, de la justice, journalistes, etc. — les locaux de son journal furent mis à sac la nuit suivante.

Non contentes des contrôles opérés dans la ville, des escouades de «vigiles» armés parcouraient les routes avoisinantes à la recherche des wobblies. Ils fouillaient les voitures, les trains, et s'ils découvraient des syndicalistes, ils les brutalisaient et leur interdisaient la ville. Plusieurs personnes furent portées disparues à la suite de ces incidents, peut-être assassinées.

Emma Goldman, anarchiste renommée, se rendit également à San Diego sur l'invitation d'un groupe local et fut molestée dès son arrivée en ville où se succédèrent des incidents graves. Le maire de San Diego lui ayant demandé une audience privée, en précisant que la présence de son compagnon, Ben Reitman, n'était pas souhaitable, Emma Goldman s'y rendit seule. Retournant à sa chambre d'hôtel et constatant sa disparition, elle comprit le sens de cette demande. La suite, elle l'apprit après avoir fui la ville. Enlevé de la chambre d'hôtel par des hommes armés, Ben Reitman fut conduit hors de la ville où il fut frappé, torturé et humilié. Les excès de brutalité perpétrés sur Reitman révèlent jusqu'où les bourgeois de San Diego pouvaient aller dans l'atrocité : «Un “charmant homme d'affaires” essaya d'enfoncer une canne dans son rectum, un autre lui tordit les testicules et d'autres s'amusèrent à inscrire sur ses fesses les lettres IWW en lui infligeant d'horribles brûlures à l'aide d'un cigare allumé. Cette cérémonie douloureuse se termina sur une note patriotique. Ils forcèrent Reitman à embrasser le drapeau américain et à entonner un chant patriotique, The Star-Spangled Banner99 Dix jours auparavant, un wobbly de Los Angeles, Joseph Mikolasek, avait été abattu par la police devant les locaux du syndicat à San Diego.

Toutes ces brutalités firent grand bruit dans l'État et de vives protestations furent adressées au gouverneur de Californie, l'obligeant à nommer une commission d'enquête sur les incidents de San Diego. Les conclusions de la commission furent publiées, révélant les abus et les violences de la police et des vigiles et constatant l'absence de faits répréhensibles de la part des syndicalistes. Les vigiles durent mettre fin à leurs raids, mais les autorités voulurent faire intervenir le gouvernement fédéral en leur faveur en déléguant un notable de la ville à Washington D.C. afin de convaincre le président des États-Unis de l'imminence d'une révolution à San Diego. L'enquête fédérale, à son tour, conclura à l'absence de charges contre les IWW et remarquera qu'aucune des accusations portées contre eux n'était étayée par des preuves tangibles. Les autorités avaient perdu, la répression cessa et, sans que l'arrêté municipal soit abrogé, la liberté de parole fut tolérée à San Diego.
 
 

Les travailleurs, après une lutte particulièrement éprouvante, avaient remporté une nouvelle victoire. D'autres luttes avaient été menées de front avec celle de San Diego et presque toutes s'étaient conclues par une victoire des travailleurs et des wobblies : à Vancouver (Colombie britannique), à San Francisco et Oakland (Californie), à Kansas City (Missouri), à Des Moines (Iowa), à Aberdeen (Dakota du Sud), à Cleveland (Ohio), à Denver (Colorado), à Détroit (Michigan), à Philadelphie (Pennsylvanie), à Hilo (Hawaii), à Juneau (Alaska), à Minot (Dakota du Nord), à Omaha (Nebraska) et à Pretoria (Illinois). Ces luttes se poursuivirent jusqu'au «massacre d'Everett» dans l'État de Washington où la police et les vigiles tirèrent sur le ferry boat «Verona» en novembre 1916. L'impact de ces luttes fut énorme, le syndicat y gagna un soutien populaire qui dépassa tous ses espoirs et le nombre des syndiqués crût dans des proportions importantes. De 40.000 adhérents en 1916, il passa à 100.000 en 1917.

Certains observateurs pensèrent que, durant la période qui précéda l'engagement des États-Unis dans le premier conflit mondial, les employeurs semblaient prêts à traiter avec les IWW en raison de la croissance économique qui résultait des ventes faites aux nations européennes belligérantes100, mais cette interprétation n'est guère convaincante en raison de la répression constante subie par le syndicat. Toutefois, au moment de l'entrée en guerre des États-Unis, «il semblait que les IWW soient sur le point de devenir une organisation puissante et efficace des travailleurs non qualifiés et semi qualifiés101.» La guerre déclarée, l'organisation se trouva confrontée à des difficultés nouvelles dont elle ne soupçonnait pas l'ampleur. Rendus vulnérables par la campagne de déformation idéologique de la classe dirigeante et par la répression, les IWW furent victimes du chauvinisme d'une nation en guerre.

La grande répression (1917-1919)

En butte à toute une série de brutalités et de manœuvres d'intimidation, les IWW, loin de capituler, firent preuve d'un courage et d'un acharnement remarquables. En 1911, ils furent accusés à tort d'avoir déposé une bombe à San Francisco, acte commis par des membres de l'AFL. En 1914, Joe Hill, auteur et chansonnier wobbly très connu, fut convaincu du meurtre d'un commerçant et de son fils au cours d'une attaque à main armée. Un comité international de défense tenta de le sauver, comme ce sera le cas pour Sacco et Vanzetti et les époux Rosenberg. Le président des États-Unis, Woodrow Wilson, intervint auprès du gouverneur de l'Utah à deux reprises afin qu'il reconsidère l'affaire Hill. Mais en vain ; Joe Hill fut exécuté le 19 novembre 1915.

Pendant les campagnes d'organisation des ouvriers non qualifiés de l'industrie, le gouvernement fédéral n'avait jugé que très rarement nécessaire d'intervenir directement dans les conflits entre les autorités locales et le syndicat. La répression des IWW incombait entièrement aux municipalités et aux États qui avaient formé leurs propres milices, mais la résistance passive, «hands in the pockets» (mains dans les poches), réduisit considérablement les risques que grèves ou manifestations dégénèrent en affrontements. Pourtant la police et les patrons poursuivaient les provocations et les persécutions contre les syndicalistes.

L'imminence de l'engagement des États-Unis dans le conflit mondial début 1917 changea cette situation ; la répression n'allait plus être sous la seule responsabilité des autorités locales. Le 3 février, les États-Unis rompaient leurs relations diplomatiques avec l'Allemagne et deux mois plus tard, les 4 et 6 avril 1917, le Congrès adoptait des résolutions qui lançaient le pays dans le conflit afin de préserver les énormes capitaux investis en Europe, chez les nations alliées. Dans le même temps, une loi sur la conscription fut adoptée et le 5 juin 1917, dix millions de jeunes conscrits furent recrutés. Déjà compliquée par la déclaration de guerre, la lutte de classes était faussée par les passions chauvines, soigneusement cultivées par les politiciens capitalistes et la presse bourgeoise.
 
 




Les IWW se retrouvèrent alors dans une situation extrêmement délicate. Pas question de faire partie d'une quelconque «union sacrée» : fallait-il en effet relâcher leur effort au moment où celui-ci semblait récompensé par des succès effectifs et des acquis bénéficiant à la classe ouvrière pour cautionner un conflit qui concernait les intérêts capitalistes dont les ouvriers seraient encore une fois les éternels sacrifiés ? Mais ils ne pouvaient prévoir les mesures que préparait le gouvernement pour rallier l'opinion publique et déchaîner la campagne nationaliste.

L'attitude à adopter vis-à-vis de cette situation partagea les avis au sein des IWW. Certains préconisaient une opposition radicale à la guerre et d'autres, pressentant le danger, pensaient que focaliser leur action contre la participation des États-Unis dans la Première Guerre mondiale serait une erreur grave. Haywood, comme ces derniers, jugeait la guerre inévitable et voulait concentrer l'effort du syndicat sur l'organisation des travailleurs et le développement de la conscience de classe. Il estimait qu'il fallait fortifier l'organisation en vue des luttes futures après la guerre.

Les événements, malheureusement, prouvèrent que le programme de Haywood était difficilement applicable. L'animosité et la méfiance envers les IWW découlaient de l'hystérie nationaliste entretenue par les profiteurs de guerre et la crainte des capitalistes, après la Révolution russe de mars 1917, d'un mouvement subversif à l'intérieur des États-Unis. Le 3 avril 1917, en présence des policiers et sans que ceux-ci ne fassent le moindre geste pour intervenir, des marines détruisirent les locaux syndicaux des IWW à Kansas City. Montrant la complicité des militaires et de la police, d'autres incidents du même type se déroulèrent à Détroit, Seattle, Duluth et Chicago en mai et juin 1917.
 
 




Au mois de juin, le gouvernement fédéral et les autorités de l'État d'Arizona collaborèrent étroitement afin de circonvenir un conflit du travail. À Bisbee, site d'importants gisements de cuivre, les mineurs, dont beaucoup étaient membres des IWW, décidèrent une grève de soutien aux mineurs de Butte (Montana), le 28 juin. La crainte du phénomène IWW combinée au nationalisme exacerbé poussa le gouvernement fédéral à s'allier aux autorités de l'Arizona et à employer une procédure anticonstitutionnelle102. Décidé d'en finir avec la grève en se débarrassant des grévistes, le shérif de Bisbee rassembla à cet effet 2.000 citoyens farouchement opposés aux syndicalistes et coupa, avec la complicité des chemins de fer, du télégraphe et des téléphones, tous moyens de communication avec l'extérieur.

A l'aube du 12 juillet, la rafle commença. 1167 wobblies et autres personnes jugées indésirables furent tirés de leur sommeil (trois hommes trouvèrent la mort dans l'opération) et regroupés sur un terrain de base-ball. Puis «sous la menace des fusils et des baïonnettes brillant dans le soleil levant, les vigiles entassèrent leurs prisonniers dans des wagons à bestiaux (obligeamment prêtés par la El Paso and Southwestern Railroad) pour les emmener par-delà la frontière de l'Arizona. Sous les ovations de femmes élégamment vêtues et des enfants mêlées aux invectives ordurières adressées aux captifs, la locomotive s'ébranla et quitta la gare dans un flot de vapeur103

Après trente-six heures de train, les mineurs déportés furent internés dans le désert du Nouveau Mexique, sous la surveillance de l'armée. Le gouvernement fédéral refusa, pour cette affaire, de considérer les demandes d'enquête qui lui parvinrent à propos des violations de la loi. Les nombreux mineurs dont les familles étaient restées à Bisbee furent prévenus qu'ils risquaient la mort s'ils s'aventuraient à y retourner.

Les mines de cuivre étaient considérées comme une «industrie nécessaire à la guerre» et cette répression cautionnée par le gouvernement fut le signe avant-coureur des persécutions systématiques dirigées contre les IWW. Le besoin accru de cuivre avait étendu le marché du travail et augmenté la demande de main-d'œuvre dans ce secteur, avec pour conséquence l'expansion du syndicat dans la région du Montana, à Butte et Anaconda où le cuivre extrait représentait une grande partie de la production nationale.

Les tensions entre le capital et les travailleurs s'accrurent gravement à Butte à la suite d'un incendie qui éclata le 8 juin 1917 dans un puits de mine et qui causa la mort de 190 mineurs. L'accident suscita des remous immédiats dans les syndicats. Traditionnellement partagés entre trois syndicats, les mineurs se retournèrent alors vers un syndicat nouvellement formé par les IWW, le Metal Mine Worker’s Union, MMWU (Syndicat des mineurs de cuivre), qui remporta presque tous les suffrages. Le 11 juin, 10 à 12.000 mineurs se mirent en grève, réclamant une hausse des salaires, l'amélioration des conditions de travail et de la sécurité et la reconnaissance du nouveau syndicat.

Le 20 juin, le MMWU demanda au gouvernement fédéral d'envoyer sur les lieux de l'accident une commission d'enquête. Au même moment, les mineurs de l'AFL cessèrent également le travail. Un enquêteur fédéral fut mandé à Butte, mais ne cacha guère son hostilité envers les grévistes. Le 30 juillet, en faisant allusion à la grève des mineurs de cuivre, le ministre de la Guerre déclara: «Nous maintiendrons absolument le statu quo et nous ne permettrons sous aucun prétexte le moindre changement des conditions que cela vienne des employeurs ou des employés104.» Le même jour, Jeannette Rankin, première femme élue à la Chambre des représentants et ayant quelque sympathie pour les mineurs du Montana, reçut de Butte une information de source sûre qui l'avertissait d'une conspiration des propriétaires de mines destinée à éliminer les leaders de la grève105. En effet, moins de deux jours plus tard, entre minuit et trois heures du matin, Frank Little, wobbly bien connu, fut brutalement tiré de sa chambre d'hôtel, frappé, ligoté et attaché à une voiture qui le tira sur plusieurs kilomètres hors de la ville. Frank ou son cadavre fut alors pendu à un pont de chemin de fer et abandonné avec une pancarte autour du cou sur laquelle figurait en guise d'avertissement une liste des futures victimes.

Aucune enquête ne fut faite et l'assassinat de Frank Little resta impuni. Convaincues du bien fondé de leur tâche, les autorités n'hésitèrent plus à commettre et à cautionner des crimes. Les insinuations de la presse qui dénonçait «les influences de l'Allemagne (...) derrière le conflit du travail de Butte», et décrivait les IWW comme un groupe de terroristes maniant «le stylet, l'incendie et les bombes» accordaient à la répression policière de Butte un caractère de croisade contre les syndicalistes, métamorphosés pour la cause en dangereux subversifs à la solde de l'ennemi. Durant le dernier trimestre de 1917, le New York Times publia plus de soixante articles enflammés contre les IWW et le 9 décembre, le Los Angeles Times les traitera de «cancer américain»106. Cette campagne multiplia les agressions contre les wobblies. A Troy (Montana), un wobbly fut enfermé et brûlé vif. A Tulsa (Oklahoma), 17 wobblies furent fouettés, enduits de goudron et couverts de plumes. À Billings (Montana), un wobbly fut fouetté et deux autres torturés jusqu'à ce qu'ils perdent connaissance.
 
 

Ces agressions, tolérées tout d'abord, étaient, depuis mars 1917, légitimées par les États qui avaient édicté une série de lois «contre le syndicalisme criminel». Le 14 mars, par exemple, l'État d'Idaho adopta une résolution qui infligeait une peine de dix ans de prison à quiconque tenterait «par parole ou écrits, de défendre ou d'enseigner le devoir, la nécessité ou la légitimité du crime, du sabotage, de la violence ou autres méthodes hors-la-loi de terrorisme, pour accomplir des réformes politiques et sociales.» Les éditeurs de journaux et de brochures IWW ou les sympathisants des méthodes du «syndicalisme criminel» étaient également passibles de poursuites107. Beaucoup d'autres États voteront des lois similaires. Voulant éliminer les IWW du terrain de l'action industrielle, les autorités avaient mis en place un processus de répression imparable et irréversible.

Le gouvernement fédéral, en juillet 1917, était disposé à soutenir les mesures prises à l'encontre du «syndicalisme criminel» et le président Wilson approuva une enquête spéciale destinée à réunir des charges contre les IWW. Quand, en réponse aux arrestations arbitraires de ses membres, les IWW de Spokane menacèrent d'appeler à la grève générale, l'armée occupa les locaux syndicaux et tous les wobblies présents furent arrêtés. Le gouvernement fédéral prit alors l'initiative de la répression et généralisa les actions menées contre les IWW: «Au matin du 5 septembre 1917, des agents fédéraux et des officiers de police de Chicago, Fresno, Seattle, Spokane et de toutes les villes où le syndicat avait des locaux et où des wobblies influents se réunissaient, ont investi les sièges des IWW et les domiciles de leurs responsables. Munis de mandats de perquisition, les agents fédéraux se saisirent de tout ce qu'ils purent trouver : procès-verbaux de réunions, correspondances, machines à écrire, bureaux, élastiques, trombones et même des lettres d'amour... Près de cinq tonnes de matériel furent confisquées à Chicago.»108 Presque tout ce matériel fut détruit sur ordre du gouvernement fédéral.

Trois semaines après ces perquisitions, le 28 septembre 1917, une commission d'enquête judiciaire se réunissait à Chicago et portait des accusations — notamment sur la violation des lois fédérales pour avoir écrit et parlé contre la guerre et la conscription en ayant perpétré des actes de sabotage — contre 166 membres des IWW109. La commission ne put retenir de preuves que contre 113 d'entre eux qui furent incarcérés jusqu'à leur procès, le 1er avril 1918. Présentés devant le juge à cette date, le même chef d'accusation fut retenu contre eux — sabotage industriel en temps de guerre — mais chaque dossier comportait une liste de cent méfaits qui tendaient à étayer la thèse selon laquelle les wobblies, dangereux activistes, complotaient contre la sécurité de l'État. Après cinq mois de procès, les sentences tombèrent : vingt ans de réclusion pour quinze des accusés, dix à quinze ans pour trente-trois autres et cinq ans de prison pour trente-cinq des détenus. Big Bill Haywood et Vincent St John furent parmi les quinze syndicalistes condamnés à la peine légale maximale, vingt ans. Ce procès de Chicago devint très vite un modèle de procédure dans tout le pays et les autorités lancèrent des mandats d'arrêt à l'encontre des IWW, notamment à Fresno, Sacramento, Wichita et Omaha110.
 
 

En juillet 1918, un an après l'accident de Butte où les mineurs de l'AFL avaient rejoint les wobblies dans une grève commune, le gouvernement, conscient du danger d'afficher une opposition systématique aux syndicalistes, fit des propositions de collaboration à Gompers et promit en échange d'accéder à certaines revendications ouvrières. Saisissant ainsi l'opportunité de se débarrasser d'un rival gênant, I'AFL patronna une campagne de propagande qui dénonçait les IWW comme étant des criminels sans moralité.

Parallèlement à cette offensive de l'AFL, le gouvernement fédéral accorda la journée de huit heures et créa des syndicats jaunes dans les mines et les scieries, mesures destinées à pacifier la majorité des travailleurs et à prévenir toute recrudescence de l'activité des wobblies. Les IWW étaient «inactifs et sans efficacité durant le printemps et l'été 1918. L'organisation ne tient plus de convention depuis 1916 et ce n'est qu'en mai 1919 que celles-ci reprendront. Les journaux, brochures et pamphlets sont censurés et rejetés par la poste et, enfin, tous les fichiers et dossiers sont saisis et confisqués par la police.»111 La situation du mouvement à la fin de la guerre, en novembre 1918, était catastrophique. Isolés du mouvement ouvrier, sans leaders expérimentés et sans moyens financiers, les IWW se trouvaient en butte à toutes les manœuvres d'intimidation et de provocation de la part de la classe dirigeante.

Cependant, bien que le mouvement semblât neutralisé fin 1918, la tension des rapports sociaux encourageait une rébellion sourde. La démobilisation des soldats, le chômage, l'intensification des grèves, la tentative hongroise, la révolte des spartakistes allemands et les espoirs socialistes suscités par la Révolution russe étaient autant d'éléments d'une conjoncture qui renforça le climat pré-révolutionnaire de l'année 1919, laissant les réactionnaires craindre le pire.

Comme Haywood et d'autres wobblies l'avaient pressenti, la fin de la guerre accentua la lutte des classes aux États-Unis. En janvier 1919, une grève fut déclenchée à Seattle et, à cette occasion, les grévistes prirent le contrôle de la ville durant cinq jours au cours desquels l'exemple des soviets fut évoqué112. En septembre, la police de Boston se mit en grève pendant cinq mois. Puis une grève gigantesque éclata dans l'industrie sidérurgique fin 1919, se poursuivant début 1920. Le gouvernement fédéral, confronté à cette atmosphère insurrectionnelle, réagit par de nombreuses arrestations et par l'intimidation de la gauche.

Le 7 novembre 1919, le ministre de la Justice, A. Mitchell Palmer, secondé par J. Edgar Hoover, qui deviendra par la suite responsable du FBI, ordonna l'arrestation d'opposants au système dans dix-huit villes. 250 personnes furent expulsées des États-Unis, parmi lesquelles des anarchistes comme Emma Goldman et Alexandre Berkman. Connues sous le nom de «rafles Palmer», ces vagues d'arrestations spectaculaires marquèrent les années 1919 et 1920. Le 2 janvier 1920, 10.000 personnes furent arrêtées au cours d'une de ces rafles. Cibles favorites de ces opérations policières de grande envergure, les IWW, déjà très affaiblis, n'étaient plus en mesure d'exploiter une situation explosive pour appliquer leurs principes révolutionnaires ou de résister à ces nouvelles atteintes.

L'histoire de Wesley Everest, restée célèbre dans le mouvement ouvrier états-unien, illustre dramatiquement ce qu'ont vécu les syndicalistes avec la répression et la sauvagerie sans limites des forces réactionnaires. La Légion américaine (American Legion), association nationaliste d'anciens combattants formée en Europe, joua un grand rôle dans la répression en mettant en pratique ses objectifs, briser les grèves, persécuter les syndicalistes, traquer les rouges et écraser toute révolte susceptible de dégénérer en révolution. «Être rouge pendant l'été 1919 c'était pire qu'être Hun ou pacifiste en l'été de 1917. (...) Les propriétaires de bois, les rois des scieries et de la charpente étaient patriotes ; ils avaient gagné la guerre (au cours de laquelle le prix du bois de charpente était monté de 16 à 116 dollars les mille pieds ; il y eut même des cas où le gouvernement paya jusqu'à 1.200 dollars le mille de sapin) ; ils entreprirent de chasser les rouges des camps de bûcherons ; il fallait à tout prix défendre les libres institutions ; ils fondèrent donc l'Association des employeurs et la Légion des bûcherons loyaux, en sorte que des bandes d'anciens soldats trouvassent leur avantage à saccager les salles des IWW, à lyncher et à rosser les délégués, à brûler les écrits subversifs.

Le jour de la Commémoration en 1918, les gars de la légion américaine à Centralia, conduits par un groupe de la chambre de commerce, saccagèrent le local des IWW, frappèrent tous ceux qu'ils y trouvèrent, en emprisonnèrent bon nombre, empilèrent le reste dans un camion et les transportèrent au-delà de la limite du comté, brûlèrent papiers et brochures et vendirent aux enchères le mobilier pour la Croix-Rouge : le bureau du syndicat est encore à la chambre de commerce. Les bûcherons louèrent une autre salle et le syndicat continua à se développer...

... Avant le jour de l'armistice, en 1919, le bruit courait dans la ville que ce jour-là le local serait démoli pour de bon. Un jeune homme de bonne famille et de manières agréables, Warren O. Grimm, avait été officier dans les troupes américaines en Sibérie, ce qui lui donnait de l'autorité en matière de travail et de bolchevisme ; aussi le choisit-on parmi les hommes d'affaires pour diriger les forces cent pour cent de la Ligue protectrice des citoyens, afin d'inspirer la crainte de Dieu à Paul Bunyan113 .

La première chose que firent les braves patriotes fut de se saisir d'un vendeur de journaux aveugle, de le rouer de coups et de le jeter dans un fossé au-delà des limites du comté. Les bûcherons tinrent conseil et décidèrent qu'ils avaient le droit de défendre leur local eux-mêmes en cas d'attaque.

... Le jour de l'armistice était rude et froid... Les anciens soldats étaient en uniforme. Lorsque la colonne passa devant la salle du syndicat sans s'arrêter, les bûcherons qui y étaient, respirèrent plus à l'aise, mais au retour elle fit halte devant le local. Quelqu'un siffla dans ses doigts, un autre cria: “Allons-y les gars”, et ils s'élancèrent vers le siège des IWW. Trois hommes enfoncèrent la porte, un coup de feu éclata. D'autres retentirent sur les hauteurs derrière la ville, tonnèrent derrière la salle.

... Wesley Everest vida le chargeur de son fusil, le jeta et courut vers le bois. Il tomba dans la foule massée derrière la salle, la tint en respect avec un automatique, franchit une palissade et suivant une ruelle s'engagea dans la rue de derrière. La foule le suivit. Ils laissèrent tomber les rouleaux de corde qu'ils avaient apportés pour lyncher Britt Smith le secrétaire des IWW... Wesley Everest courut vers la rivière et commença à la traverser à gué ; quand il eut de l'eau à la taille il s'arrêta et fit volte-face.

Il considéra la bande avec un sourire tranquille... Ils s'élancèrent pour le saisir... son arme s'enraya... Alors il jeta son arme et combattit avec ses poings. La bande le tenait. Un coup de crosse de fusil lui brisa les dents...

Ils l'emmenèrent à la prison où ils le jetèrent dans un cachot. Pendant ce temps ils faisaient subir aux autres bûcherons le “troisième degré”.

Cette nuit-là, les lumières de la ville s'éteignirent brusquement. Une bande enfonça la porte extérieure de la prison. — Ne tirez pas, les gars, voici votre homme, dit le gardien. Wesley Everest les reçut debout. — Dites aux camarades que j'ai fait de mon mieux, fit-il à mi-voix aux prisonniers des autres cellules.

Ils l'emmenèrent dans une limousine au pont de la rivière Chehalis. Comme Wesley Everest gisait, abruti, au fond de la voiture, un négociant de Centralia lui trancha avec un rasoir la verge et les testicules. Il poussa un cri de douleur et un témoin a rappelé qu'au bout d'un moment il murmura: — Au nom du ciel, tuez-moi... Ne me laissez pas souffrir comme ça. Puis ils le pendirent au pont à la lueur des phares de l'auto.

Le coroner, lors de son enquête, trouva que c'était une bien bonne plaisanterie.

Il exposa dans son rapport que Wesley Everest s'était enfui de la prison, avait couru au pont de la rivière Chebalis, s'était mis une corde au cou et avait sauté dans le vide, mais trouvant que la corde était trop courte, il était remonté, en avait attaché une plus longue, avait sauté de nouveau, s'était brisé le cou et criblé de balles.

Ils mirent le corps mutilé dans une caisse d'emballage et l'enterrèrent, personne ne sait où. Quant aux autres bûcherons qu'ils avaient pris, ils les enterrèrent dans le pénitencier de Walla Walla.»114

L'éclipse des IWW (1919-1924)

La répression subie par les IWW exacerba les tensions internes du mouvement, en particulier le débat sur le degré de centralisation souhaitable dans le syndicat. Des tendances fondamentalement contraires opposaient certains syndicalistes enclins à concentrer le pouvoir exécutif dans les mains des membres du bureau, à ceux qui, contre le principe d'un pouvoir décisionnaire centralisé, prônaient la redistribution des tâches et des responsabilités au niveau des syndicats locaux, de laisser une plus grande autonomie à la base. Le refus des IWW de signer des contrats avec le patronat, s'il a préservé le syndicat de l'intégration au système capitaliste et de la bureaucratisation, contribua à un certain manque de stabilité du mouvement et expliqua en partie la tendance à la baisse du nombre de leurs adhérents, une fois les conflits terminés. Ces facteurs sont restés secondaires en regard de la répression acharnée dont furent victimes les IWW, mais le manque de structures leur fit défaut pour résister à la décapitation du mouvement une fois la majorité des responsables emprisonnés.

L'ampleur de la répression créa des frictions entre les membres, jouant contre la solidarité des syndicalistes, semant le doute dans les esprits à propos des attitudes de certains face à l'adversité. Par exemple, Elisabeth Gurley Flynn et Joseph Ettor demandèrent des procès séparés, prétendant que cela aiderait la défense. Cependant, les autres wobblies, jugés en groupe, restèrent persuadés que le choix de Flynn et Ettor se basait uniquement sur la possibilité qu'ils avaient d'obtenir, grâce à des appuis importants, de meilleurs avocats115.

La plupart des fonds du mouvement furent employés à la défense et à l'aide aux prisonniers et à leurs familles. En août 1919, après avoir fait appel, Haywood et quarante-cinq autres wobblies furent relâchés sous caution. Les appels rejetés en 1921, neuf wobblies, dont Haywood, prirent la fuite et disparurent, occasionnant une perte de 80.000 dollars pour le syndicat. Malgré la santé chancelante de Haywood, sa fuite fut interprétée par beaucoup de camarades comme une trahison. En outre, de nombreux wobblies jugeaient ces activités pour la défense des prisonniers comparables à de «l'action politique» et pensaient qu'il fallait y mettre fin. Les controverses existaient aussi dans les prisons, notamment quand des wobblies acceptaient la commutation de leur peine en échange d'une promesse d'abandon de toute activité syndicale. Le 15 décembre 1923, quand le président des États-Unis, Calvin Coolidge commua les peines des wobblies incarcérés, le mouvement était brisé.

Le Parti communiste américain vit dans la disparition des IWW la conséquence de leur absence de réalisme. William Z. Foster, par exemple, leur reprocha d'avoir affaibli le mouvement ouvrier en refusant catégoriquement de collaborer avec l'AFL. Selon lui, le nombre restreint des wobblies laissait prévoir leur échec, mais leur aurait permis, en se ralliant à I'AFL, de transformer la centrale réactionnaire en organisation révolutionnaire. Cette stratégie, que Foster désignait par la formule «miner de l'intérieur», paraissait sans doute très attrayante mais bien peu réaliste si l'on considère la manière dont l'AFL avait divisé de tout temps la classe ouvrière pour le profit des patrons.

Foster avait rejoint les IWW en 1909, lors de la lutte pour la liberté de parole à Spokane, mais n'avait vraiment confiance que dans l'organisation d'un parti politique. En 1912, après le succès du Socialist Party of America, il attendait que les socialistes prennent le contrôle de l'AFL. Le refus des IWW de travailler au sein de l'AFL et de suivre les directives du SPA y faisait obstacle. Selon Foster, bien qu'il y ait eu des éléments révolutionnaires dans la confédération de Gompers, l'attitude des IWW «annihilait leur action dans l'AFL, à tel point que, bien qu'ils forment une minorité non négligeable, ils n'avaient pas un seul délégué au congrès pour exposer et défendre les principes du syndicalisme et parler de grève générale116.» Par un raisonnement étrange, Foster affirmait que les IWW, créés, pour une part, en réaction à l'exclusion des ouvriers non qualifiés et au corporatisme de l'AFL, étaient responsables du caractère réactionnaire de l'AFL. En commentant le congrès de l'AFL de novembre 1913, Foster se plaignit: «Ce congrès n'a pas répondu aux besoins actuels du mouvement ouvrier. On piétine, et une grosse part de la responsabilité de cette situation incombe aux IWW. Ils ont pompé le sang du mouvement ; ils lui ont enlevé ses meilleurs militants et les ont groupés en d'infimes sections où ils végètent, privés de toute influence sur la masse ouvrière ; ils s'en contentent en se payant de mots... révolutionnaires. Naturellement les socialistes qui, à l'exception de quelques syndicalistes, sont les seuls révolutionnaires de l'AFL, ne peuvent pas faire grand-chose pour donner de la rigueur au mouvement. Les IWW sont devenus si dogmatiques dans leur opposition aux vieilles Unions qu'il faudra de graves événements pour les amener à une plus juste conception de la réalité.»117

Foster ne resta membre des IWW qu'un peu plus de deux ans et il voyagea en Europe. Cependant, une fois associé à l'AFL, il prit une part très active aux grèves de Chicago dans les abattoirs et les conserveries (1917-1918), de même que dans l'industrie sidérurgique (1919). Il était convaincu des possibilités de changer le caractère réactionnaire de la grande confédération par la présence d'éléments subversifs et actifs au sein de celle-ci et déclara qu'il fallait «aller loin dans la réalisation du plan “miner de l'intérieur” que nous avons nourri durant des années — révolutionner l'AFL118.» Toutefois, le travail impressionnant accompli par Foster à l'occasion de ces grèves fut saboté par les leaders de l'AFL, ce qui, non sans amertume et avec quelque contradiction, lui fera dire plus tard, alors devenu communiste: «La splendide organisation des ouvriers dans les fabriques de conserves a été détruite par les patrons avec l'aide efficace des responsables de l'AFL. Cette trahison est certainement un des épisodes les plus honteux de l'histoire du mouvement ouvrier119.» Et à propos du conflit sidérurgique, il s'indigna: «Gompers, en vieux renard, a saboté notre lutte120 .» La tentative de Foster fut un échec total. Son jugement à propos de l'erreur des IWW de ne pas se rendre «à une plus juste conception de la réalité» était étayé par des prémisses irréalistes.

L'AFL, après l'élimination virtuelle des IWW et la création du Parti communiste (Communist Party of America) devint encore plus réactionnaire. Foster fit alors ces observations: «Durant tout le mandat de Coolidge121 (1923-1928), les exclusions, le gangstérisme et la manipulation des élections dans les congrès sont devenues monnaie courante. La démocratie du trade-unionisme a chuté au niveau le plus bas de l'histoire du mouvement ouvrier alors que ses responsables ont resserré leur alliance avec la Légion américaine, les chambres de commerce, le Parti républicain, le Parti démocrate et les autres organisations capitalistes122.» Il est certain que le déclin des IWW fut à la fois un symptôme et une cause de ces développements.

Les dirigeants de la Révolution russe savaient que les IWW étaient la seule opposition révolutionnaire au capitalisme états-unien et, pour cette raison, ils devaient être assimilés ou être détruits. En 1920, Gregori Zinoviev, président du comité exécutif de la IIIe Internationale, envoya un appel aux IWW pour les convaincre d'adhérer à l'Internationale communiste et de cautionner le programme révolutionnaire des bolcheviks. Dans cet appel, publié dans Solidarity le 14 août 1920, Zinoviev s'efforça de persuader les wobblies que l'heure de la révolution avait enfin sonné et que tout devait être prêt pour la prise du pouvoir et la dictature du prolétariat. Connaissant la méfiance des IWW à l'égard de l'État, il expliqua que les communistes envisageaient certes l'abolition de celui-ci, «mais que, dans le cas où les IWW se refuseraient à reconnaître la nécessité de l'État ouvrier et de se préparer à cette éventualité, leur mouvement, le moment venu, risquait de devenir un poids mort, sujet à confusion, pour les forces révolutionnaires en jeu qui réclameraient, pour réussir, fermeté et rapidité d'action.123» Loin de fustiger les IWW en tant qu'anarcho-syndicalistes, Zinoviev tenta d'édulcorer les problèmes en faisant ressortir que les différences entre les syndicalistes révolutionnaires et le Parti communiste n'étaient que très superficielles. Pour soutenir son propos, il se lança dans une description du syndicalisme russe: «En Russie, les travailleurs sont organisés en syndicats industriels. Dans chaque secteur industriel, les travailleurs appartiennent au même syndicat», la fonction des syndicats étant de «diriger l'industrie». Description qui correspondait au concept des IWW: «un seul grand syndicat». En outre, la Révolution russe, selon Zinoviev, devait être comprise comme une grève générale continue: «La Russie soviétique est en grève contre le monde capitaliste. La révolution sociale est une grève générale contre le système capitaliste dans son entier et la dictature du prolétariat est le comité de grève de la révolution sociale.»

Impossible cependant d'éluder le problème de la subordination du mouvement syndical au Parti communiste, malgré les efforts de Zinoviev pour séduire les IWW en redéfinissant les tactiques bolcheviques dans les termes wobblies. A ce sujet, Zinoviev délimita l'action du syndicat: «La tâche spécifique des IWW est de former les travailleurs afin qu'ils prennent le contrôle et la direction de l'industrie. La fonction spécifique du Parti communiste est de former les travailleurs afin qu'ils prennent le pouvoir politique et établissent la dictature du prolétariat. Tous les travailleurs doivent être, en même temps, membres du syndicat industriel révolutionnaire et membre du parti politique qui préconise le communisme». Répondre positivement à cet appel, malgré les espoirs du changement de société, signifiait pour les IWW la fin de l'autonomie du syndicat. C'est pourquoi le comité exécutif, tout en accordant son appui à la IIIe Internationale, décida, après un vote, de ne pas s'affilier à celle-ci. Après cette décision, les communistes traitèrent les leaders des IWW de réactionnaires incompétents et résolurent d'infiltrer le mouvement syndical pour y créer des dissensions.

En 1924, lors du 16e Congrès des IWW, une scission intervint dont les enjeux parurent très embrouillés, amalgamant les incompatibilités entre personnes, le manque de dynamisme, la déstabilisation du mouvement et l'emprisonnement des principaux leaders. Semant la confusion, les infiltrations et la propagande communistes avaient été efficaces. Les IWW continuèrent néanmoins à jouer un rôle appréciable dans certains secteurs de l'industrie, notamment dans les mines et les scieries, de même que parmi les dockers jusqu'au début des années trente, mais ils n'exerçaient plus d'influence notable sur le prolétariat.

Si le syndicalisme révolutionnaire bénéficie d'un nouvel essor dans les années à venir aux États-Unis, sous de nouvelles formes, il est probable que la composition du salariat, formé en grande partie depuis la seconde guerre mondiale par des femmes et des Noirs, influera sur les méthodes patronales visant à diviser les travailleurs. La lutte contre l'exploitation du travail prendra alors une autre dimension et la démarche des travailleuses et des travailleurs, pour appréhender différemment la production et les relations sociales, pourra s'enrichir du contenu de l'expérience syndicale des IWW et acquérir une perspective pratique de la lutte de classes.



 
 



V. Le syndicalisme industriel
depuis les wobblies






La répression contre les IWW inaugura une période noire pour la classe ouvrière états-unienne. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale jusqu'au début des années trente, les acquis sociaux furent piétinés. Les grèves de la fin de la guerre se soldèrent par des échecs donnant à la classe dirigeante le pouvoir de préserver la «paix sociale». Durant toute cette période et en dépit des activités du Parti communiste, le mouvement ouvrier adopta une attitude défensive face au patronat, comme paralysé par l'ambiance réactionnaire qui régnait alors. Le syndicalisme industriel qui ressurgit pendant les années trente a découlé essentiellement de la nécessité pour les organisations syndicales de s'adapter à la croissance industrielle et à la mécanisation intense dans toutes les industries de production de masse. Mais le pragmatisme des leaders syndicaux se démarquait profondément du syndicalisme industriel des IWW qui l'envisageaient surtout comme véhicule des principes révolutionnaires.

Après la grande répression

Les profits réalisés pendant la Première Guerre mondiale et la «gestion» brutale des conflits sociaux permit un renforcement du capitalisme dans l'atmosphère d'expansion économique des années vingt. Pour se gagner l'opinion publique, le patronat avait instauré des relations patrons-employés basées sur un paternalisme destiné à donner le change et à éviter les tensions. Loin de vouloir persécuter un syndicalisme écrasé dont il ne s'inquiétait plus, le patronat jugea préférable d'accorder quelques améliorations aux travailleurs pour évacuer par avance les éventuels mouvements de protestation. En 1922, le président de la General Electric Company déclara devant ses contremaîtres à Schenectady (les IWW y avaient mené leur première grève sur le tas en 1906) : «Vous êtes constamment poussés à produire plus et, pour cela, il vous faut obtenir une coopération entière de vos hommes124.» Cependant, une « organisation scientifique du travail » avait toutes les chances d'être plus productive qu'une attitude plus conciliante envers les travailleurs.

Déjà, avant la Première Guerre mondiale, de nouvelles techniques d'organisation du travail, inspirées du système de Frederick W. Taylor125, étaient appliquées dans plusieurs usines, en particulier le travail à la chaîne ; mais si le rendement avait connu une augmentation vraiment appréciable, l'accroissement de la fonction de contrôle, le maintien des conditions de travail épouvantables et de salaires de misère avaient débouché sur des grèves126. C'est pourquoi les pratiques d'organisation scientifique du travail s'accompagnèrent pour les ouvriers, dans les années vingt, d'améliorations aussi bien des conditions de travail que du niveau de vie. Le patronat, après des études approfondies, saisit l'importance de concéder quelques droits aux salariés pour augmenter leur niveau de vie et, ainsi, juguler toute revendication, spontanée ou au sein d'un mouvement syndical. En outre, la situation économique se prêtait à ces concessions qui, si elles engendraient la «paix sociale», profitaient doublement à l'ensemble de la classe capitaliste.

Pour appliquer sans heurts ces nouvelles techniques de production, le patronat devait également s'adjoindre la collaboration des syndicats. Les patrons choisirent à cet effet des syndicalistes «souples», appelés à représenter les ouvriers et à donner l'illusion d'une participation de ceux-ci aux décisions patronales. Cette mise en scène semblait surtout favoriser un contrôle plus étroit du mouvement ouvrier qui, d'année en année, s'affaiblissait. En avril 1929, le Nation's Business annonçait : « L'ère des grèves est proche de la fin... Les cinq prochaines années verront une amélioration sans pareille des relations entre employés et employeurs127.» Six mois plus tard, en octobre 1929, la bourse s'effondrait. Pendant les années qui suivirent le krach financier, les ouvriers, démoralisés, restèrent passifs vis-à-vis du système capitaliste pourtant responsable de la récession économique et du chômage qui touchait la classe ouvrière toute entière.

Comment le mouvement ouvrier des années vingt s'était-il laissé désamorcé au point qu'il n'y eut pas de réactions au moment de l'effondrement du système en 1929 ? L'explication est liée au développement du capitalisme états-unien. Si certaines catégories de travailleurs, comme les mineurs des bassins houillers, avaient subi avec dommages la restructuration de l'industrie, le niveau de vie s'était élevé pour la majorité des travailleurs, comme les bénéfices de la bourgeoisie, ceux-ci dans des proportions bien plus grandes. Le pouvoir d'achat avait augmenté de 15% entre 1922 et 1929. La technologie avait aussi amélioré les conditions de vie et de travail: «La technologie avait révolutionné l'habitat. L'ère de l'électricité, du chauffage central et des sanitaires était arrivée. Le confort de la vie moderne, la radio, le phonographe et l'automobile devenaient abordables grâce à une tendance générale à la baisse de ces produits de consommation.»128 Parallèlement, les techniques de publicité s'étaient affinées: «Les publicitaires nationaux aidèrent à instaurer chez les Américains une pseudo religion de la santé et une névrose du narcissisme.»129 L'émergence de la «société de consommation» fut aussi essentielle ; en abreuvant la classe ouvrière de slogans publicitaires, elle encourageait une identification de l'individu avec les produits de consommation. Fétichisme de l'«image» destinée à schématiser les besoins et à nier toute démarcation de la conformité.

La passivité de la classe ouvrière durant les premières années de la grande crise masquait un changement important des perceptions politiques des ouvriers: «1930, 1931 et 1932 : période où le mouvement syndical est au plus bas et le taux de syndicalisation en chute libre. Des dizaines de milliers de travailleurs parmi les plus défavorisés sont poussés à bout par le chômage, les baisses de salaire et des conditions de travail inacceptables130.» Les marches contre la faim, les manifestations de chômeurs, les activités des militants communistes et des derniers IWW tentaient de combattre l'apparente démoralisation de la classe ouvrière.

Les efforts de cette minorité de militants durant cette période de résignation et de désespoir portèrent finalement leurs fruits. Dès 1933, une vague exceptionnelle de grèves déferla sur les États-Unis, explosion revendicative après le vote au congrès du National Industrial Recovery Act (NIRA) permettant l'intervention directe de l'État dans les affaires économiques et en cas de conflits sociaux. Le NIRA, destiné à stabiliser le système capitaliste, reconnaissait, dans sa clause 7, le droit aux ouvriers de s'organiser librement.131 Des campagnes de recrutement syndical et des grèves se succédèrent alors à une cadence accélérée; le mouvement ouvrier reprenait la lutte.
 
 

En août 1933, les dockers de la côte ouest créèrent leur syndicat. Le 9 mai 1934, ils se mettaient en grève, bientôt rejoints par les camionneurs. Privées des matières premières, des usines et des entreprises fermèrent. Presque deux mois plus tard, deux grévistes furent abattus à San Francisco et la grève des dockers et des camionneurs se transforma en grève générale. La ville fut immobilisée pendant quatre jours en réponse aux brutalités perpétrées par la police et les gardes nationaux. En avril et mai de la même année, des milliers d'ouvriers de l'usine Auto-Lite, fabriquant des équipements électriques à Toledo (Ohio), firent également grève. De terribles affrontements opposèrent grévistes et gardes nationaux, provoquant la mort de deux ouvriers. En mai et juillet 1934, les camionneurs de Minneapolis (Minnesota) déclenchèrent un mouvement de grève où il y eut aussi deux morts du côté des grévistes. La grève la plus meurtrière pour les grévistes fut celle de septembre 1934 menée par les ouvriers du textile dans les États du Sud. Elle mobilisa des centaines de milliers d'ouvriers dont nombre furent victimes de véritables batailles rangées entre policiers et grévistes.

Cette succession de conflits d'une violence extrême mit fin au mythe de la classe ouvrière états-unienne politiquement et culturellement intégrée à la société capitaliste. Un flux massif de travailleurs se dirigea vers les syndicats en place, mais n'acceptaient pas pour autant leur corporatisme ou leur passivité. De nombreux travailleurs, refusant tout compromis avec les syndicats de métiers, formèrent de nouveaux syndicats. «Les nouveaux syndicats adoptèrent les méthodes militantes des IWW et de la Trade Union Unity League132 : les piquets de grève, les chansons, les débats, les meetings, l'organisation des femmes en tant qu'auxiliaires actives des grèves, les grèves sur le tas, les grèves perlées, les manifestations et les escadrons volants qui, en cas de troubles, assuraient la liaison entre les différents groupes à l'aide de voitures rapides133.» Cette résurgence du militantisme ouvrier aboutit en novembre 1935 à la création du Committee for Industrial Organisation (CIO).

Loin d'être des développements isolés dans l'histoire du mouvement ouvrier, la formation des IWW et la création du CIO ont représenté deux phases d'une démarche vers le syndicalisme industriel en opposition au corporatisme et à la collaboration de classe de l'AFL. Vingt ans séparaient la création du CIO des années de lutte qui avaient marqué l'apogée des IWW, vingt années durant lesquelles les wobblies avaient continué la lutte, bousculé l'immobilisme du mouvement ouvrier, participé aux grandes grèves de 1930 et à la formation, dès 1935, de ce nouveau mouvement syndical. «Selon toute apparence, la maxime des IWW, “un grand syndicat pour tous”, fut reprise par le CIO, car de nombreux anciens militants des IWW présidaient à la formation du CIO, imprimant ainsi au mouvement leur idéologie du syndicalisme industriel134».

Sous la direction de John L. Lewis, président de la United Mine Workers, le CIO ne développait guère le caractère révolutionnaire inhérent aux IWW. De par l'accord tacite entre Lewis et le président Roosevelt, le CIO bénéficia du soutien gouvernemental pour l'organisation des ouvriers dans divers secteurs industriels : l'automobile, la sidérurgie, l'électricité et le caoutchouc. Le CIO soutint, en retour, les candidats du Parti démocrate dans les campagnes électorales. Mais cette stratégie avait une faille. En 1938, l'influence de Roosevelt sur l'industrie avait perdu de son importance et il n'avait plus intérêt à maintenir ses liens avec le CIO.

Déchiré par ses dissensions internes et lâché par le gouvernement, le CIO, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, se trouvait dans une impasse. Certes, la bataille du syndicalisme industriel avait été menée avec succès, mais le CIO n'avait jamais eu pour but l'émancipation des travailleurs ou leur prise de conscience politique. En conséquence, la base n'intervenait guère dans les décisions à l'échelon national. De plus, le programme du New Deal, auquel le CIO avait contribué, permettait en fait un contrôle du mouvement ouvrier et laissait, par ses ambiguïtés, la possibilité au patronat de faire marche arrière dans ce qu'il avait concédé en cas de défaut de l'appui gouvernemental. L'élan revendicatif qui avait soulevé la classe ouvrière au début des années trente et l'effort d'intégrer cette contestation dans le fonctionnement de l'État furent finalement réduits à néant par l'engagement des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Et le gouvernement Roosevelt n'hésita pas à utiliser l'armée pour briser les grèves.
 
 

Le résultat des grèves insurrectionnelles des années trente fut néanmoins remarquable : entre 1933 et 1945, le nombre des ouvriers syndiqués quintupla, atteignant quinze millions en 1945. Plus des deux tiers des travailleurs de l'industrie étaient couverts par des accords collectivement négociés dont la presque totalité des ouvriers dans les transports, les mines, la sidérurgie, l'automobile, les abattoirs, les conserveries et le caoutchouc. Une des conséquences du militantisme ouvrier des années trente fut l'inauguration de nouvelles relations sociales. Les syndicats avaient acquis un pouvoir leur permettant de régler les conflits et de faire pression sur les patrons grâce aux contacts étroits avec le président Roosevelt ; la base avait en quelque sorte obtenu du gouvernement fédéral un arbitrage direct et permanent des relations travail-capital. La consultation des «partenaires sociaux» avait évité parfois de sanglants affrontements. Mais en devenant «partenaires» du gouvernement et du patronat, les leaders syndicaux devenaient également leurs prisonniers.

Le patronat et l'État reconnaissaient un rôle aux syndicats : celui d'éviter les grèves sauvages et les interruptions intempestives de la production. Il en résulta une vulnérabilité du mouvement ouvrier face à la contre-attaque du pouvoir après la Seconde Guerre mondiale. Dans l'histoire des États-Unis, l'année 1946 est celle du plus grand nombre de grèves initiées par la base. La démobilisation des soldats combinée aux acquis du syndicalisme faisaient de la conjoncture de l'après-guerre une situation sociale explosive que les patrons et le gouvernement devaient évidemment reprendre en main.

Le 23 juin 1947, la loi Taft-Hartley était votée : elle régulait les activités syndicales et réduisait sur des points majeurs les droits accordés aux syndicats en 1935. D'importants changements intervinrent à cette époque. Roosevelt était mort et le nouveau président, Harry Truman, devait constamment affronter l'opposition politique, le Parti républicain, qui contrôlait la législature. La loi Taft-Hartley imposait un délai de soixante jours après le dépôt d'un préavis de grève, minorant l'impact de celle-ci et rendant les grèves sauvages hors-la-loi. Elle frappait également d'interdiction le closed shop, monopole syndical de l'embauche, et refusait le droit aux communistes ou aux anciens membres du Parti communiste de militer au sein d'un syndicat, sous peine d'engager une procédure annulant le droit de représentation de ce syndicat. La loi Taft-Hartley était une défaite pour la classe ouvrière: «Elle enfermait dans une camisole de force les syndicats. Elle se proposait, pour le moins, de leur couper les ailes, de les miner et de les affaiblir.»135 Le Congrès avait en effet promulgué une loi contre le «syndicalisme criminel» à l'échelon national et cela en dépit du veto du président Truman.

Les dirigeants du CIO capitulèrent devant ces menaces. Deux ans après les grèves de 1946 et un an après la promulgation de la loi Taft-Hartley, Philip Murray, président du CIO déclara: «il n'y a pas de classes sociales dans ce pays. C'est pourquoi la théorie marxiste de la lutte des classes ne peut être suivie ici. Nous sommes tous des travailleurs».

Murray faisait ainsi allégeance au patronat et à l'État, l'élimination de l'analyse de classe étant primordiale pour étayer la notion de «société consensuelle», sans conflits d'intérêts irréconciliables. Ces propos firent écho à la campagne massive d'intimidation et de répression du «maccarthysme». La «chasse aux sorcières» était lancée, l'«anticommunisme» permettant de marginaliser toutes les perspectives alternatives et d'éradiquer les critiques de fond du système capitaliste et des institutions états-uniennes.

L'idée d'une réunification de l'AFL et du CIO en vue d'augmenter la puissance du mouvement ouvrier fit alors son chemin à la base. Mais les leaders des deux centrales, après d'âpres discussions et des concessions faites surtout par le CIO, firent de cette réunification, en décembre 1955, une consécration de l'intégration du mouvement ouvrier au système capitaliste et de l'anti-communisme prôné par l'AFL et le gouvernement. Loin de renforcer le mouvement syndical, l'American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations, AFL-CIO — par l'abandon de l'idéologie qui avait présidé à la formation de l'une et l'autre centrale — a entériné son assujettissement au pouvoir capitaliste et laissé la voie libre à la corruption.
 
 

Une des formes de la corruption qui toucha durement le syndicalisme aux États-Unis fut la dérive mafieuse. Cette tendance existait déjà au début du siècle, dans le port de New York par exemple où le racket était organisé. Plus grave fut le cas des Teamsters qui furent infiltrés par le crime organisé. Créée pendant les luttes des années trente, l'International Brotherhood of Teamsters (Confrérie internationale des camionneurs) était très combative. Mais sa direction acceptait l'aide du «muscle» des mafieux. Depuis une génération, le syndicalisme était considéré comme une opportunité rêvée pour pratiquer l'extorsion, le racket. Dans la conjoncture prospère de l'après-guerre, les fonds de pension furent créés sous l'égide de l'État et la gestion de certains d'entre eux confiée directement par les patrons à certains grands syndicats. Que faire avec cet apport énorme de capital ? Investir pour que l'argent «travaille». C'est ainsi qu'en 1949 l'élément criminel devint indissociable du syndicat.

Situation qui permit, sous couvert de «moralisation» du mouvement syndical, une épuration plus sévère du militantisme ouvrier et l'extension de la loi Taft-Hartley. Votée en 1959, la loi Landrum-Griffin donna tout pouvoir au ministre du Travail d'enquêter, de surveiller le fonctionnement interne des syndicats et de suspendre ceux-ci à la moindre infraction constatée. Par exemple, tout individu ayant un casier judiciaire ne pouvait devenir responsable syndical ; cela éliminait tous les syndicalistes ayant pris part à des luttes sociales et mettait hors-la-loi toute tentative de syndicalisme révolutionnaire.

Même si les ouvriers actuellement ne sont plus divisés officiellement par des critères de race ou de qualification, il n'en reste pas moins que le mouvement ouvrier états-unien demeure partagé en plusieurs grandes fédérations entre lesquelles le dialogue est parfois houleux ou inexistant. Sans unité, la lutte syndicale en pâtit et sa faiblesse profite au grand patronat. La principale fédération américaine, AFL-CIO136, dont la subordination au Parti démocrate est connue, a exclu en 1957 l'International Brotherhood of Teamsters137 , sous la pression des pouvoirs publics.

Faisant suite à la campagne contre la corruption des leaders des Teamsters menée par les démocrates et notamment par Robert Kennedy, cette exclusion fut décidée sous prétexte de moralisation du système syndical et pour sauver le prestige du mouvement ouvrier aux yeux du public. Elle démontra surtout combien la puissance du Syndicat des camionneurs (presque 2 millions d'adhérents) embarrassait le patronat et souligna les divergences entre un syndicat industriel comme la Confrérie des Teamsters — corrompu certes mais très actif — et l'AFL-CIO, empêtrée dans ses liens avec l'administration gouvernementale. Finalement, l'expulsion des Teamsters aboutit à un démantèlement de l'action syndicale dans son ensemble et à une réduction de son champ d'action.

D'autres scissions suivirent. Les UAW (United Automobile Workers)138 quittèrent la grande centrale syndicale en 1968 en reprochant aux leaders de l'AFL-CIO leur manque de vision sociale et leur soutien au gouvernement pour la Guerre au Vietnam. Dans cette situation, la coordination d'actions syndicales dans les différents secteurs industriels ne paraissait guère réaliste, encore moins une stratégie unitaire.

La capitulation de l'AFL-CIO devant les exigences de l'État s'est accompagnée d'une collaboration active à l'impérialisme états-unien. En 1947, le représentant de l'AFL en Europe, Irving Brown, fournissait clandestinement des fonds en France aux dissidents de la CGT pour encourager une scission qui aboutit à la création de Force Ouvrière. L'AFL œuvrait aussi avec la CIA pour affaiblir les mouvements de grève (notamment à Marseille en 1949 où des briseurs de grève furent engagés avec le soutien financier et logistique des agents états-uniens). L'argent de la CIA était acheminé par des représentants de la confédération états-unienne pour contrecarrer des mouvements non seulement en France, mais aussi en Italie, en Grèce et en Allemagne. Farouchement anticommunistes et engagés dans la «Guerre froide», l'AFL et (après 1955) l'AFL-CIO cautionnaient toutes les interventions militaires des États-Unis malgré leurs conséquences tragiques pour les populations civiles. L'AFL-CIO soutint la guerre au Vietnam jusqu'en 1975 (à l'exception du United Auto Workers, UAW).
 
 

La centrale syndicale participa à d'autres interventions patronnées par les États-Unis, notamment en Amérique latine. En 1954, le président de l'AFL, George Meany, collabora étroitement avec le gouvernement à la préparation du coup d'État pour renverser le régime progressiste du président guatémaltèque, Jacobo Arbenz. À la même époque, l'AFL travaillait avec le Département d'État sur le contrôle des mouvements syndicaux de la région. En 1961,l'AFL-CIO prit part à la création de l'AIFLD, American Institute for Free Labor Development (Institut américain pour le développement du travail libre) ; les autres fondateurs en étaient le gouvernement du président John F. Kennedy et quelque 95 grandes sociétés capitalistes, Anaconda (cuivre), Coca-Cola et ITT (International Telephone and Telegraph). L'AIFLD cherchait à «diminuer l'impact de la Révolution cubaine en influençant et en contrôlant des secteurs-clés des mouvements syndicaux en Amérique latine.»139 À cette fin, l'AFL-CIO forma des cadres syndicaux, véhicula la propagande et tissa des liens entre syndicalistes et militaires. De cette manière, le syndicat US a participé directement aux interventions militaires et politiques dans presque tous les pays de la région. Il fut impliqué dans les coups d'État en Guyana (anciennement Guyane britannique) en 1961, au Brésil en 1964, en République dominicaine en 1965 et au Chili en 1973. Pendant les années 1970 et 80, l'AIFLD soutenait les gouvernements autoritaires du Salvador et du Nicaragua. En 1979, après la révolution sandiniste au Nicaragua, l'AIFLD servit à aider les «Contras», armée contre-révolutionnaire créée et illégalement financée par le gouvernement de Ronald Reagan. Instrument de la politique des intérêts capitalistes états-uniens dans le monde et à l'intérieur des États-Unis, les syndicats sclérosés et corrompus divisèrent et démoralisèrent les travailleurs.

Vers des luttes futures

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les observateurs ont émis l'idée, progressivement acceptée, que la classe ouvrière états-unienne avait perdu son potentiel révolutionnaire. Dès la fin des années quarante, des enquêtes sociologiques menées dans les milieux ouvriers révélèrent qu'un large pourcentage de travailleurs se considérait comme faisant partie de la classe moyenne. Cette illusion de grimper l'échelle sociale que leur donnait l'élévation du niveau de vie alliée au manque de conscience politique tendait à compromettre l'idée de solidarité et son dynamisme d'avant les deux premières guerres mondiales. C'était l'époque du trop fameux maccarthysme où la persécution des «rouges» et même des sociaux-démocrates encouragea une façade de conformisme aux États-Unis. Il était trop risqué de montrer ouvertement quelque rébellion ; c'est pourquoi les révoltes se manifestèrent au travers de formes culturellement sublimées et vidées d'expression politique directe : la jeune intelligentsia devint beatnik ; les jeunes prolétaires formèrent des gangs et adoptèrent des critères qui, simultanément, annonçaient leur refus de la culture matérialiste imposée par la société capitaliste ; la population noire s'insurgeait contre la ségrégation et luttait pour obtenir son «intégration» dans la société.
 
 

L'État encadra habilement les ouvriers désespérés pendant les années instables de la crise économique. Les années trente virent l'intégration des syndicats dans le giron de l'État, sous la houlette du «New Deal». Puis l'État homologua les syndicats, leur accordant le droit de négocier dans un système fondé sur l'exclusion. La syndicalisation rapide des industries lourdes en fut le résultat pendant les années trente et quarante, ce qui donna des avantages indéniables aux travailleurs. Le revers de la médaille était l'embrigadement pour la majorité dans deux grandes confédérations (l'AFL [American Federation of Labor] et le CIO [Congress of Industrial Organizations]) fonctionnant comme des machines bureaucratiques et autoritaires. Parallèlement, l'État développait les moyens de régulation et d'ingérence. Dans ce contexte, toute velléité révolutionnaire était exclue.

Pendant les années de l'après-guerre, cet encadrement des travailleurs fut renforcé par une augmentation de la production industrielle et du niveau de vie, dans un monde dominé par les États-Unis. L'intégration de la classe ouvrière dans la société et l'économie capitalistes ne faisait pas de doute. Dans cette société dite «consensuelle», axée sur la consommation et les distractions (la télévision), une opposition organisée semblait de plus en plus improbable.

Autre facteur clé dans le changement politique : la croissance économique des États-Unis, démarrée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, déclencha un optimisme général et donna naissance aux diverses notions de «post-capitalisme», de «nouvelle technostructure», de «fin de l'idéologie», d'«avènement de l'homme unidimensionnel» ; toutes laissant entendre que les plus faibles expressions de mécontentement seraient absorbées dans une société capitaliste intégrée, sans conflits de classes et dans laquelle la distinction entre autorité et démocratie aurait perdu son sens140. De telles idées ont été la base de l'idéologie capitaliste dans la plupart des pays occidentaux industrialisés. Il est vrai que la progression de la productivité, l'élévation du niveau de vie et une société culturellement plus homogène sont autant de facteurs séduisants pour l'acceptation de l'idéologie capitaliste. La question d'Henri Lefebvre: «Comment et pourquoi la classe ouvrière aux USA n'a-t-elle pas eu d'activité anticapitaliste et anti-impérialiste plus grande ?»141, souligne le fait que le plus puissant pays capitaliste a dépolitisé son prolétariat et que ce processus de dépolitisation semble se répéter à des degrés différents dans toutes les sociétés capitalistes.
 
 

Cependant, la dialectique du changement historique surprend toujours. Dans une société «intégrée» où l'intégration devient une valeur en soi, la volonté de s'intégrer devient une source de contestation difficile à contrôler pour l'État. Le mouvement pour les droits civiques des Noirs débuta en 1955, et pendant dix ans secoua les institutions et les esprits. Durant cette période, des tactiques innovées par les IWW — la désobéissance civile, l'action culturelle et éducative, la priorité aux initiatives locales — furent employées dans le sud du pays. L'exemple fut ainsi donné à toute une génération de militant(e)s qui récusaient les méthodes autoritaires et bureaucratiques de la «vieille gauche» (les partis léninistes et socio démocrates).

Durant les années soixante, le taux de syndicalisation régressa, puis stagna dans une période de détérioration de la politique sociale. Une politique sociale qui eut pour conséquence directe la diminution du pouvoir d'achat en prônant la suppression des acquis sociaux et la flexibilité des salaires non indexés sur le coût de la vie. L'intégration et la bureaucratisation des syndicats les freinèrent aussi dans leur rôle revendicatif et découragèrent une jeunesse militante active. Cette attitude négative, passive et techniquement régressive, laissa toute liberté d'action aux instances dirigeantes pour mener une attaque sourde contre la classe ouvrière en général et voter de nombreuses lois antisociales.

Ce retour en arrière s'accompagna cependant d'une prise de conscience revendicatrice chez les femmes, les Noirs et les «minorités». Conjoncture qui liait l'affaiblissement des vieilles structures syndicales et la remise en question par les minorités exploitées et les jeunes d'un pouvoir puissamment retranché derrière les institutions.

Contrairement à ce qu'avaient annoncé les sociologues bourgeois (dont le rôle est de contribuer à l'idéologie des classes dominantes et au fonctionnement des institutions capitalistes), la diminution du nombre des travailleurs dans la production industrielle n'a pas essentiellement changé le statut de la classe ouvrière. En devenant salariés, notamment dans le secteur des services, les ouvriers, obligés de se recycler du fait de l'introduction d'une technologie industrielle sophistiquée, constatent une dégradation de leur niveau de vie et de leurs conditions de travail. L'exemple des employés de bureau illustre bien ce constat de dégradation: «Le problème des travailleurs dits “employés” ou “cols blancs”, qui gêna tant les premières générations marxistes et qui fut salué par les anti-marxistes comme preuve de la fausseté de la thèse de la “prolétarisation”, a donc été clarifié sans ambiguïté par la polarisation des emplois de bureau et la croissance à une extrémité d'une masse immense de travailleurs salariés. L'évolution apparente vers une grande "classe moyenne" non prolétarienne s'est transformée en la création d'un grand prolétariat sous une autre forme. Dans ces conditions d'emploi, cette population laborieuse a perdu toute son ancienne supériorité sur les travailleurs de l'industrie, et sa position sur l'échelle des salaires est tombée presque au plus bas.»142

L'expansion du capitalisme exigeait la création d'une main-d'œuvre plus nombreuse et meilleur marché. «L'ampleur et la force de ce processus d'accumulation qui commença au début des années quarante ont accompli l'annihilation de la population agricole aux États-Unis et l'ont transformée en grande partie, qu'il s'agisse des Blancs ou des Noirs, en une “force de travail” urbaine, conjointement à l'importation sur une grande échelle de travailleurs sud-américains. Cet accroissement immense du “nombre absolu de la classe ouvrière” s'est accompagné d'un accroissement tout aussi immense de l'armée de réserve industrielle. Les statistiques révèlent que le nombre de chômeurs officiels a doublé, si bien qu'au début des années soixante-dix cette fraction de la classe ouvrière comptait 4 à 5 millions de personnes, mais ce n'est là que l'indicateur le moins significatif de l'accroissement de l'armée de réserve industrielle. La série de statistiques appelées “taux de participation de la force de travail” est beaucoup plus significative143
 
 

Ces conclusions se vérifient dans des études plus spécifiques. La population noire a été une composante traditionnelle de l'armée de réserve industrielle. Mais à l'heure actuelle, elle est presque totalement absorbée dans le prolétariat urbain. La prolétarisation des Noirs ne commença qu'après 1945. Environ 50% des Noirs étaient alors fermiers et en 1940, 77% d'entre eux travaillaient toujours dans les anciens États esclavagistes du Sud où le taux de syndicalisation était extrêmement faible. En 1970, 81% des Noirs vivaient dans les zones urbaines. Ce phénomène démographique eut des répercussions sur le syndicalisme. La syndicalisation des Noirs suscita la diminution des préjugés raciaux et eut pour conséquence de rendre difficile l'utilisation des antagonismes raciaux pour diviser la classe ouvrière et combattre le syndicalisme».144

L'entrée massive des femmes dans le monde du travail a sans doute été l'un des phénomènes les plus importants des dernières décennies, tant au plan de la mutation opérée dans le salariat américain qu'au niveau du changement des mentalités. En 1900, seulement 18% des femmes travaillaient. En 1975, ce pourcentage atteignait 40% et en 1980, 50%. «Nous sommes aujourd'hui probablement sur le point d'atteindre la fin d'une longue mutation de la classe ouvrière américaine. Les conséquences économiques et sociales ne sont pas moins cruciales que celles qui ont marqué l'époque 1880-1920. De plus, ce phénomène n'est pas seulement caractéristique des États-Unis, mais aussi d'une grande partie du monde capitaliste.»145

L'arrivée des femmes dans le prolétariat aida l'économie états-unienne, fournissant ainsi une main-d'œuvre à bon marché. Facteur de pacification de la classe ouvrière en raison du plus haut niveau de vie qu'offrait un double salaire, la présence généralisée des femmes sur le marché du travail refléta, après 1974, les difficultés financières de la famille ouvrière et non pas le résultat du mouvement de libération des femmes. Difficultés financières qui découlaient de phénomènes économiques qui ébranlèrent, dès 1971, le monde ouvrier et amorça une récession économique : suspension de la convertibilité du dollar, suppression du contrôle gouvernemental des entreprises industrielles, transfert d'usines dans les pays du tiers-monde pour réduire le coût de la main-d'œuvre, investissement à l'étranger dans des structures industrielles.

La famille ouvrière, durement touchée par la récession économique, ne pouvait plus subvenir à ses besoins avec un seul salaire. Les statistiques tendent à démontrer que les femmes mariées se retrouvèrent, à cette époque, de plus en plus dans l'obligation de prendre un emploi pour des raisons de budget familial. L'augmentation du coût de la vie et la poursuite inconsciente du «rêve américain» rendent encore plus indispensable cet apport régulier d'un deuxième salaire, mais double aussi le risque constant du chômage, particulièrement élevé chez les femmes. L'angoisse du quotidien, le durcissement des rapports sociaux, les contestations, la difficulté de manipuler les esprits par les antagonismes de race ou de sexe et l'émergence de la misère comme phénomène national dans le pays le plus riche, tout cela peut recréer sur fond de crise mondiale les conditions de la résurgence d'un potentiel révolutionnaire.

L'entrée des femmes dans la vie active a contribué à une profonde modification des mentalités et bouleversé la famille et la société : l'ordre établi prônait la domination de l'homme sur la femme. La prolétarisation des femmes provoqua dans un premier temps des rancunes et souleva des problèmes allant jusqu'à l'abus de pouvoir et au conflit, comme pour la prolétarisation des Noirs. Dans cette période d'ajustement, les critères de comportement furent confus. Le rôle de chaque sexe, à l'intérieur et en dehors de la famille, n'était plus aussi clairement défini qu'auparavant, notamment pour la famille ouvrière. «Intimité, amitié, partage — ces expressions employées couramment par les ouvrières, par leur nouveauté dans le langage des femmes, bouleversaient tous les critères masculins.»146
 
 

Cette évolution des rapports hommes-femmes s'inséra dans le contexte de révolution culturelle des années soixante et soixante-dix. L'indépendance des femmes, la «contre-culture» et la remise en question du système politique entre l'assassinat du président Kennedy et la fin de la guerre au Vietnam se combinèrent pour faire de cette période de prise de conscience générale et de refus des critères établis une époque charnière. Fertile en révoltes spontanées, en démarches idéalistes et en espoir de changement, cette époque a marqué toute une génération dont la rébellion n'était cependant pas encore touchée par la crise mondiale. La conscience politique était faible, bien que la solidarité se soit développée autour de grands thèmes sociaux comme le pacifisme, l'écologie et l'anti-autoritarisme.
 
 




C'est cette volonté, à la fois idéaliste et pratique, que les IWW léguèrent aux futurs mouvements sociaux et révolutionnaires. Les pratiques innovées par les IWW — les piquets volants et les occupations des lieux de travail — furent adoptées dans les années trente, surtout par le CIO. Les tactiques de désobéissance civile furent reprises par le mouvement pour les droits civiques des Noirs dans les années cinquante et soixante. Se défendre physiquement contre les agressions inspira les Panthères noires dans les années soixante et soixante-dix. Dans la mémoire radicale, les IWW tiennent une place importante.

Plus récemment, depuis les années soixante-dix, les mouvances politico-écologiques ont adopté l'action directe et le mode d'organisation fédératif. Des organisations comme l'Alliance Clamshell, l'Alliance Abalone, le Livermore Action Group, Earth First! et d'autres s'inspirent des IWW147. Vers la fin des années quatre-vingt, les IWW établirent des contacts directs avec Earth First!, le plus radical des groupes écologistes. Les IWW étaient actifs dans les manifestations de Seattle en novembre 1999, de Washington en 2000 et participent depuis aux luttes contre le capitalisme et sa globalisation.
 


VI. L'actualité des IWW






La «mondialisation» est une nouvelle accélération de l'intégration des marchés et de la production capitaliste. De tels phénomènes produisent inéluctablement des bouleversements sociaux et des réactions politiques. Il est clair que commence une période où les luttes reprendront. Comme toujours, il faut maintenir une congruence entre les tactiques, la stratégie et la finalité de ces luttes. Il s'agit de rester ouvert mais de ne pas céder devant les demi-mesures et les faux objectifs. Face à un capitalisme momentanément triomphant, il importe de résister au réformisme, de faire un travail de sape des institutions, de surmonter l'égoïsme, l'abrutissement et les valeurs de la culture capitaliste. L'exemple de la lutte des IWW demeure actuel face au capitalisme.

L'intégration des syndicats dans les instances de l'État est connue. Aux États-Unis, comme en France, la lutte syndicale passe par l'État. C'est dire que la plupart des mouvements de contestation ne discutent pas la légitimité de l'État en tant qu'institution. Et là est le problème pour ceux et celles qui désirent une société fondamentalement plus démocratique.

Comment cette société pourrait-elle remplacer les «démocraties représentatives» des pays occidentaux ? Comment amorcer les fondations d'une société qui n'a aucun besoin de délégation de pouvoir aux «élus» qui, dans leur grande majorité, constituent une élite et se distinguent du reste de la population ? Ces questions impliquent une analyse de la nature même de l'État en tant que phénomène social.

C'est en cela que l'exemple des IWW demeure actuel. «Créer la nouvelle société à l'intérieur de l'ancienne» implique le rejet du système de représentation propre à l'État capitaliste. Certes, il faut une organisation. Il n'existe pas de «mouvement» concerté dans la société, à travers l'histoire, sans coordination des efforts des individus qui en font partie. Mais l'organisation et une organisation sont deux choses différentes, quoique liées. La structure destinée à coordonner l'action doit-elle primer sur l'action elle-même ? L'une est aussi nécessaire que l'autre, mais la structure institutionnelle d'une organisation ne doit pas dicter les modalités de coordination d'un mouvement sinon l'organisation — syndicat ou parti politique — devient une entrave à la lutte, malgré la rhétorique. Les IWW le comprirent dès leur création et restèrent indépendants des partis politiques.

L'histoire du XXe siècle montre que l'organisation d'un parti politique révolutionnaire n'a hélas pas contribué à la naissance d'un nouveau type de société respectant la liberté individuelle et l'égalité sociale. Les partis dits révolutionnaires de gauche ont perverti leurs objectifs ou s'en sont écartés. De par leur volonté d'exclusion ou de domination, ces partis, d'inspiration léniniste pour la plupart, contribuèrent à l'étouffement des expériences démocratiques révolutionnaires pendant plus d'un siècle. Et ce faisant, l'idée même d'une transformation révolutionnaire fut compromise par son association avec des États autoritaires dits «communistes» ou «socialistes». Dans ces partis, des générations de militant(e)s ont été sincères dans leur idée de la révolution, mais cela n'y changea rien.

L'autonomie ouvrière et la lutte de classes

À l'heure actuelle, seul un mouvement animé par la classe ouvrière et la base syndicale serait en mesure de se dresser contre gouvernement et patronat pour un changement des rapports sociaux. L'expérience des IWW illustre les possibilités et les difficultés de l'action révolutionnaire aux États-Unis. Devant les obstacles rencontrés tout au long de la lutte syndicale, les IWW apportèrent la preuve de leur détermination et de leur efficacité. La pensée et la pratique des IWW sont, pour une multitude de raisons, toujours adaptées à la situation présente dans tous les pays capitalistes industriels. Les IWW fournirent la solution à la question du corporatisme qui marqua tout le trade-unionisme américain.

L'un des principes essentiels du syndicalisme révolutionnaire est de garder son autonomie par rapport aux partis politiques. Sans condamner l'engagement politique individuel, les syndicalistes révolutionnaires considèrent que les luttes décisives se font sur le terrain de la production. En effet, si les actions parlementaires en faveur de la classe ouvrière gardent un caractère réformiste et limité, l'action syndicale peut susciter l'arrêt général de la production capitaliste et transformer radicalement les rapports sociaux. En prônant leur indépendance comme condition fondamentale, les syndicalistes révolutionnaires sont conscients de la pratique politique que représente leur action au sein de la classe ouvrière et refusent que l'idée de lutte de classes soit subordonnée à une stratégie électorale. Conscience et refus d'allégeance sont susceptibles d'engendrer une émulation dynamique entre syndicats et partis révolutionnaires. L'autonomie des syndicats révolutionnaires oblige en conséquence les politiciens à une plus grande vigilance dans leurs discours et leurs décisions ; il ne s'agit pas de leurrer des électeurs passifs, mais de reconnaître des participant(e)s responsables avec des revendications qui reflètent l'émancipation et la volonté d'installer de nouveaux rapports sociaux.

La subordination des syndicats aux partis politiques les entraîne dans un engrenage de compromis avec le pouvoir établi et de corruption idéologique. Si les syndicats, par la mise en place d'une structure bureaucratique, s'engagent dans des négociations avec les institutions, ils rendent plus difficile le maintien d'une communication constante entre responsables syndicaux et base et diminuent ainsi leur capacité revendicatrice. Soumis aux fluctuations électoralistes d'un parti politique, leur stratégie se modère en fonction du contexte politique, leurs déclarations doivent s'aligner sur les prises de position de leur parti et ils s'éloignent complètement des besoins réels des syndiqué(e)s. Liés à un parti politique d'une manière structurelle ou même informelle, les syndicats deviennent les acteurs d'un mécanisme qu'ils ne contrôlent plus, parachèvent l'écart existant entre leurs actions et les revendications des salarié(e)s, accentuant ainsi la démobilisation.

Aux États-Unis, la création de «comités d'action politique» dans les années quarante pour soutenir le Parti démocrate dans les campagnes électorales et obtenir des réformes contribua à priver l'action syndicale de sa vitalité. En effet, en engageant ses militants dans diverses campagnes électorales, le CIO se transforma peu à peu en un groupe de pression para-politique au détriment de son action dans les grèves et de la lutte syndicale de terrain. En Allemagne, avant la Première Guerre mondiale, les syndicats dominés par le Parti social-démocrate se trouvèrent réduits à des sortes de clubs sociaux à caractère mutualiste dont la combativité était entièrement jugulée, et le rôle mineur. Bien d'autres exemples existent dans l'histoire du mouvement ouvrier international. En revanche les IWW mesurèrent dès leur formation le risque encouru par le syndicat s'il était inféodé à un parti politique, même si ce parti poursuivait des objectifs similaires. La lutte syndicale permet en effet d'obtenir des résultats complémentaires à ceux de la lutte politique, mais plus concrètement elle applique sur le terrain le principe de lutte des classes, combat le corporatisme, la hiérarchie sociale et les idées qui en découlent et sensibilise les travailleurs à l'oppression, plus ou moins déguisée.

Autogestion, autonomie de la classe ouvrière, termes qui traduisent ce qui est le plus essentiel dans l'action syndicale. Les ouvriers doivent mener leurs propres luttes, s'engager dans la lutte et en apprendre le processus. Leurs intérêts sont distincts de ceux des capitalistes et le nier revient à rejeter l'idée de lutte de classes et à accepter le principe bourgeois et réformiste selon lequel toutes les couches sociales ont des intérêts communs. Pour analyser la propagande capitaliste, il est nécessaire d'avoir une compréhension nette du caractère de la production capitaliste et des relations sociales qu'elle engendre. Cela mène inéluctablement à la conclusion qu'un mouvement syndical révolutionnaire doit se fonder non seulement sur l'autonomie politique, mais également sur l'autonomie culturelle de la classe ouvrière.
 
 

Est-il possible de parler d'autonomie culturelle à l'ère de la culture de masse, alors que la télévision, le cinéma, l'école et la publicité s'appliquent à niveler et à homogénéiser la culture ? Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les sociologues bourgeois, dans leurs analyses de l'intégration culturelle à la société capitaliste, s'attachent à démontrer que les différences culturelles de classes se sont estompées au profit de similarités qui finalement rapprochent les individus et suppriment les barrières sociales.

C'est là une volonté affirmée de rendre floues ces différences culturelles susceptibles de devenir source de réflexion et de conflit. Reconnaître l'existence d'une culture spécifique de la classe ouvrière établit en quelque sorte l'évidence de rôles différents attribués dans le processus de production capitaliste qui ne bénéficie pas à tous de la même manière et engendre, par ces rapports déséquilibrés des différences de mentalités, d'idées et de conceptions. Il apparaît difficile par exemple d'envisager que la masse des travailleurs et que la grande majorité des patrons industriels et des politiciens puissent avoir les mêmes références, les mêmes motivations ou les mêmes objectifs. Ils ont des goûts différents, s'amusent différemment et n'emploient pas, pour la plupart, le même langage. En dépit de ces constats et par souci de minimiser les différences culturelles inhérentes à notre société, la sociologie institutionnelle insiste sur la disparition des anciennes valeurs communautaires supplantées par exemple par le patriotisme alors que le chauvinisme est une formation idéologique et non une valeur culturelle.

Autre point important du raisonnement sociologique institutionnel : la nouvelle organisation de l'espace — conditions de vie en banlieue et dans les cités — de même que les changements apportés aux techniques de production «atomisent» et «individualisent» les travailleurs. La conséquence directe en est l'incapacité des ouvriers à se considérer comme membres d'une classe sociale distincte.

Il est certain que la composition de la classe ouvrière a évolué et que la transformation des méthodes de production et la réorganisation de l'espace ont provoqué des changements dans la psychologie et la mentalité du prolétariat, mais la distance culturelle entre dominés et dominants en a-t-elle été pour autant réduite ? Les modifications apportées aux valeurs et aux critères ne changent rien au fait que la culture ouvrière se démarque toujours de la culture «bourgeoise». Dans ces conditions, l'existence d'une culture spécifique de la classe ouvrière liée à la prise de conscience des travailleurs demeure l'axe autour duquel s'articule la lutte de classes.

En des temps de croissance économique, la combativité de la classe ouvrière décline. Les gens ne manifestent pas quand les conditions de vie et de travail s'améliorent. Ce phénomène logique peut aisément se traduire comme l'achèvement d'une intégration sociale et culturelle. Un nombre significatif d'ouvriers se sont assimilés à la classe moyenne, mais depuis les années soixante-dix les ouvriers états-uniens s'identifient de moins en moins à cette classe moyenne mythique, fruit de l'imagination et de la propagande. La crise économique mondiale a frappé directement les catégories sociales les plus défavorisées, mais aussi celles qui se croyaient jusque-là à l'abri du licenciement et du chômage. Ce genre de situation a renforcé l'idée d'appartenance à la même classe, la classe ouvrière, exploitée et première sacrifiée lors d'une crise économique grave. L'expérience des IWW, dans le contexte actuel, tend à illustrer les possibilités d'un mouvement syndicaliste révolutionnaire tout en soulignant les obstacles qu'il rencontrera.

Les IWW, en encourageant l'expression de la culture de la classe ouvrière, pensaient faire progresser la conscience de classe et faire reculer le sentiment de culpabilité fréquemment lié à la condition d'ouvrier. Étrange de penser qu'un ouvrier pouvait être honteux de sa condition ; mais aux États-Unis, être au bas de l'échelle sociale est perçu comme la conséquence d'un échec personnel : la condition d'ouvrier est assimilée à celle de «perdant». Les IWW combattirent cette attitude en valorisant les vertus et la mentalité de la classe ouvrière. Produire sans profit était au cœur de l'éthique sociale elle-même. Faire partie du monde du travail équivalait à être moralement et éthiquement juste, sans compromission avec le pouvoir qui entraînait l'exploitation des autres. Pour susciter la fierté d'être ouvrier, les wobblies publièrent des romans, des nouvelles, représentèrent des pièces de théâtre, des sketches et des chansons. Cette production littéraire, exprimant l'individualité d'artistes ouvriers, voulait avant tout élever la conscience et développer la solidarité de classe. Les créations s'inspiraient d'un humanisme socialiste, maniaient l'humour et l'autocritique.
 
 

La culture de la classe ouvrière, par son contenu politique, intellectuel, artistique et littéraire, jouait un rôle sans nul doute important et sa dimension morale était fondamentale. Chaque culture se distingue par un amalgame de valeurs et les rapports sociaux sont régis par des principes éthiques spécifiques. Une lutte culturelle est nécessaire contre la société capitaliste et sa propagande. Cela demande un renforcement d'attitudes sociales comme la conscience d'un patrimoine commun, la vigilance face à la division découlant d'une société de concurrence, la conscience des conséquences sociales de l'acte individuel. Dans ce combat, l'autonomie culturelle de la classe ouvrière est essentielle, car le patronat et l'État possèdent les moyens d'utiliser cet «outil» culturel en l'orientant vers la glorification d'une société de consommation et de loisirs et la négation de la lutte des classes.

L'importance de la culture ouvrière dans la stratégie et les luttes des IWW éliminait tout clivage entre théorie et pratique. L'idée et la réalité d'une révolution prolétarienne se basaient sur les nécessités concrètes de la condition ouvrière. Si les IWW avaient une perspective philosophique, rien ne les orientait vers la théorie en tant que telle ; d'ailleurs, aucun théoricien n'est sorti de leurs rangs.

Pourquoi ce mouvement n'a-t-il pas contribué à la théorie révolutionnaire ? Les divers mouvements sociaux états-uniens n'ont guère produit d'apport conceptuel et théorique ; de là à former l'hypothèse que la nature même de cette civilisation rendait difficile la formulation des idées abstraites, il n'y a pas loin. Les conditions sociales aux États-Unis furent-elles un frein à la conceptualisation ? Sans doute l'environnement eut-il une influence sur les perceptions. Au début du XXe siècle, les États-Unis sont en gestation à allure accélérée, constitués pour une grande part par des individus déracinés et ayant coupé les ponts avec leur propre civilisation. Les préoccupations immédiates de travail, de survie, conditionnaient les individus et exigeaient des décisions rapides et efficaces. L'esprit de «frontière», souvent évoqué dans la conquête de l'Ouest, caractérisait parfaitement ces pionniers venus de tous les horizons et illustrait la dureté de leur vie quotidienne. Il s'agissait en effet d'explorer des terres inconnues, de défricher des terrains avec des moyens rudimentaires, de soumettre les Indiens, de défendre à chaque instant sa famille et sa terre, de vivre dans les difficultés matérielles et sociales. La frontière, qui avait signifié la séparation entre l'Est et l'Ouest des États-Unis jusque dans les années 1890, ne représentait plus une frontière territoriale au début du siècle. Néanmoins, l'esprit de frontière demeurait, inspiré de l'aventure vécue par les pionniers. Il s'agissait alors de distribuer les tâches, de diviser les profits et de créer des distinctions sociales. Cela explique l'origine de ce fameux pragmatisme et peut-être aussi la raison pour laquelle aucun révolutionnaire états-unien n'a réellement approfondi la théorie marxiste ou anarchiste.
 
 

Les IWW reflétèrent aussi cette tendance de la culture : la pensée abstraite devait offrir une implication pratique dans la lutte contre le capital. Ils lisaient avec attention les ouvrages de Karl Marx, Pierre Kropotkine, Herbert Spencer et autres philosophes sociaux et analysaient avec intérêt le vaste panorama du processus social et du développement historique décrit dans ces livres, mais toutes les ramifications dialectiques qui s'ensuivaient ne semblaient pas les concerner. Ce refus des subtilités dialectiques traduisait-il une libération de la classe ouvrière par rapport à la monopolisation du savoir par la bourgeoisie ou bien simplement une limitation ? Si l'on tient compte de l'esprit libertaire qui pénétrait l'organisation, les attitudes sociales et l'action des IWW, ce rejet des spéculations abstraites semblait plutôt refléter l'urgence des problèmes concrets des travailleurs : l'oppression des dirigeants et les conditions de vie déplorables.

Loin d'être anti-intellectuels, dans le sens d'une opposition aux idées, les wobblies respectaient le savoir et revendiquaient que celui-ci ne soit pas l'apanage de l'élite seule, les travailleurs ayant les mêmes capacités que n'importe quel étudiant bourgeois. Ils ont ouvert des bibliothèques où les ouvrages politiques et philosophiques voisinaient avec des romans et autres genres littéraires pour réduire la dépendance des travailleurs vis-à-vis de l'élite et du savoir. Les IWW étaient vigilants par rapport aux intellectuels qui prétendaient parler au nom de la classe ouvrière. Ils se méfiaient de l'arrogance et de l'autoritarisme résultant d'un savoir coupé du monde du travail et des conflits quotidiens de l'existence sociale. Les intellectuels socialistes manifestaient trop souvent la volonté de diriger les ouvriers et d'orienter leurs revendications, les estimant peu matures et dépendants, une conception à l'opposé de la nécessité d'émancipation des ouvriers et du principe même d'autogestion.

Les wobblies excellaient dans l'application de la théorie révolutionnaire. Sans doute aidés par le sentiment de déracinement et d'insécurité qui avait présidé à l'émergence du pragmatisme états-unien et par leur perception étonnamment lucide d'un monde du travail en pleine mutation, ils surent, face à la répression, adapter leurs tactiques avec courage, imagination et compétence. Dénoncés injustement comme des lanceurs de bombes, ils cultivaient au contraire la non-violence, sans pour cela refuser de se défendre contre les attaques physiques, et la désobéissance civile. Ces moyens furent utilisés par la suite dans la lutte pour les droits civiques des Noirs. Les wobblies ont innové, par exemple, la sitdown strike (grève sur le tas) à la General Electric Company à Schenectady (État de New York) en décembre 1908. Plus que de simples champions de l'action directe contre le capital, les wobblies gagnèrent la sympathie de l'opinion publique avec leur lutte pour la liberté de parole qui, en cas d'interdiction, remettait en question les principes démocratiques de la Constitution des États-Unis. Cette interdiction révélait le contenu antidémocratique de la démarche patronale, soutenue et cautionnée par ses alliés gouvernementaux. Aucune autre organisation du mouvement ouvrier n'a dénoncé et démêlé avec autant de discernement les contradictions de la prétendue démocratie des États-Unis. L'importance historique des IWW réside dans cet esprit d'innovation et dans son application pratique et révolutionnaire.

L'exemple des IWW dans le combat contre la “mondialisation”

Comment se mobiliser contre la «mondialisation» du capital et la domination des nouvelles institutions politico-bureaucratiques qui représentent l'amorce d'un État planétaire ? L'exemple des IWW est adapté aux luttes contemporaines. L'important n'est pas l'encadrement et l'homogénéité d'un mouvement, mais plutôt son ouverture et sa flexibilité. Dans cette lutte, les organisations libertaires ont pris une place importante. Aux États-Unis les anarchistes y sont très présents. Mais plus importante encore est une relative absence de sectarisme et de concurrence au sein du mouvement148.

Une organisation classique peut-elle mener la résistance ou le combat contre la «mondialisation» ? Difficile de concevoir un tel combat sans référence aux images du passé dans un contexte géopolitique national où la lutte de classe se déroule entre dépossédés et classe capitaliste patronale, défendue par un État spécifique.

Bien que le terme «mondialisation» soit d'origine journalistico-idéologique, la conjoncture historique est nouvelle et les paramètres de la domination de classe ont changé. Si l'impérialisme, conçu comme un processus essentiellement économique, est «le dernier stade du capitalisme», la mondialisation, ou plutôt la globalisation, est le dernier stade de l'impérialisme qui conduit à l'achèvement d'un empire capitaliste sur une échelle planétaire.

Cette nouvelle situation est déroutante. En occident, les sources de l'oppression sont plus difficiles à localiser et plus lointaines. La responsabilité des décisions politiques et les conséquences sociales des processus économiques sont en apparence plus diffuses qu'auparavant. L'État-nation par exemple : la fonction des présidents ou des premiers ministres dépend moins d'une classe capitaliste nationale relativement identifiable que d'un complexe d'intérêts financiers dont les activités spéculatives exigent la création constante, le fusionnement incessant ou la disparition subite des entreprises capitalistes sur une échelle croissante.

L'économie «nationale» n'existe plus que partiellement et elle disparaîtra prochainement. L'intégration mondiale de la production et de sa distribution est pour un futur proche. Les produits purement nationaux sont artificiellement maintenus pour approvisionner les plus nantis et préserver un folklore à des fins touristiques.

Dans cette situation, nos «décisionnaires» nationaux éprouvent un certain désarroi. «L'Europe» se met en place pour contrer le capitalisme états-unien, mais ce capital pénètre l'Europe comme ailleurs. Le «modernisme» aujourd'hui prend la forme de privatisations et de déréglementation. La création des cartels et des alliances politico-nationales comme l'Union européenne ne sera qu'une parenthèse dans la formation d'une gestion mondiale des intérêts capitalistes. En 1997, l'Accord multilatéral pour les investissements (AMI) laissait se profiler l'avenir avec limpidité. La création de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ne représente qu'un début de cette évolution.

Une opposition idéologiquement homogène et hiérarchiquement structurée à cette nouvelle forme de la production et du contrôle capitaliste est à peine imaginable. En revanche, des réseaux de groupes tissant des contacts pour bloquer la machine capitaliste sont concevables. Sans «direction» hiérarchique ou centralisée, c'est un «mouvement» dans le sens où il n'existe pas de leaders récupérables. Une situation répondant à l'idéal des IWW, les militants d'Everett (Washington) ayant répondu en 1916 «Nous sommes tous des leaders !» à ceux qui les questionnaient sur leurs chefs.

Dans cette lutte, trois dimensions sont à développer. D'abord l'information des populations sur les processus en cours, sur les agissements des capitalistes mondialistes et des politiciens à leur solde. Avec l'avènement d'Internet, la diffusion d'une contre-information présente des avantages. Les rassemblements contestataires en témoignent depuis quelques années. En 1989, les fax permirent d'amplifier les protestations contre la répression des étudiants et des travailleurs de la Place de Tiananmen (Beijing). Aujourd'hui, le courrier électronique et Internet permettent une information élargie. Internet fournit la possibilité de mobiliser les opposants en formant des liens entre des associations et les individus. L'exemple du mouvement des zapatistes du Chiapas fut emblématique à cet égard.

L'autre dimension de la nouvelle situation est tactique : la désobéissance civile et massive qui prend la forme des manifestations ponctuelles comme à Seattle en 1999 et à Washington, Québec et Gènes rappelle les luttes des IWW, le mouvement pour les droits civiques des Noirs et le mouvement contre la guerre au Vietnam. Ces grands rassemblements dépassent un cadre strictement légal. Historiquement, ils symbolisent le refus de respecter la légalité lorsque les manifestations et l'expression sont entravées. Ces mouvements ont ainsi acquis une légitimité morale.

L'objectif n'est pas de faire des martyrs, mais plutôt de montrer la volonté de remettre en question les institutions et les lois non démocratiques. Les luttes pour la libre parole des IWW avaient ce but. Défier les restrictions à l'expression publique en brisant ces lois sciemment jusqu'à remplir les geôles, les militant(e)s du mouvement anticolonialiste de Ghandi et ceux du mouvement pour les droits civiques des Américains-Africains aux États-Unis l'ont fait. Briser les lois et en subir les conséquences pour détruire la légitimité d'institutions injustes ou perverties, ils l'ont fait. Une telle stratégie implique évidemment le principe de non-violence. L'usage de la violence contre des personnes et même contre la propriété est trop facilement exploitée par les autorités si elle est le fait d'individus ou de groupuscules marginaux par rapport à la population. Puisque la lutte contre l'autorité étatique et capitaliste doit être une lutte pour une autorité morale, le terrorisme individuel est exclus. La terreur est une tactique de l'État.

Troisième considération : le sabotage se distingue nettement du terrorisme. Les IWW n'ont jamais officiellement encouragé le sabotage. Mais ils ont souvent suggéré que son usage était une arme puissante et efficace dans la lutte. Le sabotage pour empêcher le fonctionnement des machines ou un système d'exploitation est un impôt sur l'exploitation elle-même. Elle signale aux exploiteurs qu'une révolte est latente et que l'exploitation coûte cher. C'est une résistance active mais clandestine. C'est le contraire de la «citoyenneté» et des «devoirs civiques» martelés par les politiques et les éducateurs journalistes au service de l'État capitaliste.

Le sabotage témoigne d'une volonté de combattre les intérêts nuisant à ceux des exploités. Il faut cependant distinguer entre le sabotage et le luddisme, la simple destruction des machines de production qui éliminent le travail. Le sabotage est un moyen réfléchi de lutte faisant partie d'une stratégie globale. Le luddisme, par contre, est un acte désespéré sans lendemain qui ne s'inscrit pas dans une telle stratégie.

Une autre distinction est nécessaire. Pendant l'été 2000 en France, des grévistes contre la «délocalisation» de leur entreprise ont menacé de faire sauter les usines en question. Ces menaces furent immédiatement qualifiées de «terrorisme social» par les politiques et les journalistes. Voilà une réponse directe à la mondialisation qui dépasse les tactiques traditionnelles de lutte. En effet, ni les grèves ni le sabotage n'ont lieu d'être si la production est déplacée dans un autre pays pour cause de main d'œuvre meilleur marché.

«Terrorisme social» ? Le terme est bien trouvé. Qui est susceptible d'être terrorisé par l'explosion d'une usine condamnée à disparaître ? Les patrons ? Pas vraiment puisque le matériel n'est pas transféré et qu'il est certainement assuré ou sa perte déductible du bénéfice imposable. Le public ? Au contraire, le public est scandalisé par le spectacle d'entreprises réalisant des profits, mais délocalisées vers des pays où les charges patronales sont moindres. Les autorités, elles, ne cessent de vanter la «productivité nationale», or la clé est là: l’État est terrorisé lorsque les travailleurs détruisent leur outil de travail. Le danger est clair lorsque les règles de comportement «citoyens» enseignées sont rejetées, car l'État perd alors sa légitimité, comme les syndicats.

Il faut relativiser ce terme de «terrorisme social». Action directe, le «terrorisme social» est un signe d'une certaine prise de conscience. La destruction d'une usine n'est en rien la destruction du tissu social. Au contraire. Les liens de solidarité menant à une telle action témoignent que seule celle-ci peut défendre les intérêts des travailleurs. Puisque les industriels «balancent» les travailleurs, balancer l'usine est sans importance. L'État est là pour «maintenir l'ordre». Or l'explosion d'une usine, ou sa menace, est preuve que l'État n'est plus capable de maintenir l'ordre. Ni d'ailleurs de protéger la population puisque l'État n'a pas de prise sur le capital ou les capitalistes.

Faut-il faire du «terrorisme social» ? Les IWW n'auraient pas accepté le terme, mais la pratique entre dans leur stratégie de résistance et de révolution.

Le syndicat révolutionnaire a joué un rôle héroïque au début du XXe siècle ; l'exemple de leur stratégie internationaliste est des plus intéressants aujourd'hui. La conjoncture a changé, mais les principes des IWW restent tout à fait actuels. Ces principes, ils ne sont pas seuls à les défendre. Dans la lutte contre la globalisation du système capitaliste, tous les partis politiques sont complices. La résistance passera obligatoirement par une participation de plus en plus active des populations pour une démocratie véritablement directe.


TEXTES




1. Préambule à la Constitution des IWW (1905)149

La classe ouvrière et la classe patronale n'ont rien de commun. Il ne peut y avoir de paix aussi longtemps que la faim et le besoin seront le partage de millions de travailleurs, pendant que la minorité, qui compose la classe des patrons, possède tous les biens de la vie.

Entre ces deux classes, il doit y avoir lutte, jusqu'à ce que tous ceux qui peinent s'unissent, tant sur le terrain politique que sur le terrain industriel, et prennent et conservent ce qu'ils produisent par leur travail, au moyen d'une organisation économique de la classe ouvrière, sans affiliation à aucun parti politique.

La rapide accumulation de la richesse et de la concentration de l'administration des industries dans un nombre de mains de plus en plus réduit rend les Trade Unions incapables de lutter contre la puissance toujours croissante de la classe patronale, parce que les Trade Unions favorisent un état de choses qui permet d'opposer une catégorie d'ouvriers à une autre catégorie dans la même industrie, et de les employer les uns contre les autres dans les guerres de salaires. Les Trade Unions aident la classe patronale à entretenir les ouvriers dans la croyance erronée que la classe ouvrière a des intérêts qui lui sont communs avec la classe des patrons.

Ces tristes conditions ne peuvent être changées et les intérêts de la classe ouvrière ne peuvent être efficacement détendus que par une organisation formée de telle façon que tous ses membres dans une industrie quelconque, ou dans toutes les industries s'il est nécessaire, cessent le travail lorsqu'il y a une grève ou un lock out dans n'importe quelle section de cette organisation, faisant ainsi du dommage à un seul le dommage de tous.

2. Préambule de 1908150

La classe ouvrière et la classe patronale n'ont rien de commun. Il ne peut y avoir de paix aussi longtemps que la faim et le besoin seront le partage de millions de travailleurs, pendant que la minorité, qui compose la classe des patrons, possède tous les biens de la vie.

Entre ces deux classes, il doit y avoir lutte, jusqu'à ce que les ouvriers du monde entier s'organisent comme classe, prennent possession de la terre et des instruments de production, et abolissent le système du salariat.

Nous trouvons que la concentration de l'administration des industries dans un nombre de mains de plus en plus réduit rend les Trade Unions incapables de lutter avec la puissance toujours croissante de la classe patronale. Les Trade Unions favorisent un état de choses qui permet d'opposer une catégorie d'ouvriers à une autre catégorie dans la même industrie, et de les employer les unes contre les autres dans les guerres de salaires. En outre, les Trade Unions aident la classe patronale à entretenir les ouvriers dans la croyance erronée que la classe ouvrière a des intérêts qui lui sont communs avec la classe des patrons.

Ces conditions ne peuvent être changées et les intérêts de la classe ouvrière ne peuvent être efficacement défendus que par une organisation formée de telle façon que tous ses membres, dans une industrie quelconque, ou dans toutes les industries s'il est nécessaire, cessent le travail lorsqu'il y a une grève ou un lock-out dans n'importe quelle section de cette organisation, faisant ainsi du dommage à un seul le dommage de tous.

Au lieu de la devise conservatrice: A fair day's wages for a fair day's work, nous devons inscrire sur notre drapeau le mot d'ordre révolutionnaire: Abolition du salariat.

La mission historique de la classe ouvrière est de supprimer le capitalisme. L'armée des producteurs doit être organisée non seulement pour la lutte quotidienne contre les capitalistes, mais aussi pour prendre en mains la production quand le capitalisme aura été renversé. En nous organisant par industries, nous formons la structure de la nouvelle société à l'intérieur même de l'ancienne. Sachant donc que cette organisation est absolument nécessaire pour notre émancipation, nous nous unissons en nous donnant la constitution suivante.

3. Éducation et aspect moral des IWW151

Les statistiques nous montrent que le nombre d'illettrés aux États-Unis atteint des chiffres excessifs. Ce n'est pas seulement parmi les Noirs et les étrangers qu'on trouve les illettrés, mais également parmi les Blancs, Américains de naissance. Dans certaines parties du pays, le nombre de ces derniers est plus grand qu'on ne le croit généralement. Prenant comme base le dernier grand recensement militaire, les autorités estiment que le nombre des citoyens adultes illettrés est d'environ 25%. Et ces illettrés appartiennent presque tous à la classe ouvrière. À présent, il n'y a qu'un faible pourcentage d'ouvriers à pouvoir lire, peut-être quelque 10 millions seulement des 40 millions d'ouvriers. Le reste, illettrés ou ignorants, ne lisent pas ou sont indifférents.

Le recensement pendant la guerre a dévoilé la situation catastrophique de l'éducation. Après avoir examiné 1.700.000 recrues militaires, les psychologues ont déclaré officiellement que l'âge intellectuel moyen des Américains aptes au service militaire n'est que de treize ans. D'après ces mêmes statistiques officielles, moins du tiers sont au-dessus de cette moyenne, et seulement 4,5% sont d'une intelligence supérieure.

C'est à cause de ce triste état de choses que notre organisation éprouve des difficultés à défricher de nouveaux terrains.

Le trade-unionisme n'est souvent qu'une simple conspiration commandée par un despote qui croit tout connaître, tandis que les membres sont supposés ne rien connaître sinon comment payer leurs redevances. Avec les IWW, c'est différent. Afin de comprendre leur but universel et leur signification, il nous faut un esprit quelque peu éduqué et une intelligence certainement supérieure à cette moyenne que les statistiques ont évaluée à treize ans. L'ignorance est donc le plus grand obstacle qu'il nous faut surmonter, un obstacle quelquefois plus considérable que la persécution capitaliste. Quand ils refusent de bâtir des écoles, les capitalistes savent ce qu'ils font.

En ces temps d'épreuves, un ouvrier illettré est aussi dangereux pour les aspirations de ses camarades qu'un malade atteint de la petite vérole ou de la peste le serait à la santé publique. Pour cette raison, nous insistons avec tact, mais aussi avec fermeté sur le fait que nos camarades doivent impérativement apprendre à lire et écrire. Si nous recherchons les occasions d'apprendre, nous verrons qu'elles sont nombreuses. Quel que soit le sujet, il est presque impossible d'en présenter une exposition lucide à un illettré et, naturellement, lorsqu'il s'agit d'affaires importantes, ses opinions n'ont presque pas de mérite. Au-delà de ses sensations, il ne connaît presque rien. Sa mentalité est obscurcie, mais il reste quand même notre frère et notre compagnon d'ouvrage. Ce que nous avons dit à propos de l'illettré s'applique aussi à celui qui, capable peut-être d'épeler les mots et de griffonner son nom, est cependant incapable de ne rien digérer au-delà des scandales de la presse jaune. Et comme son frère illettré, il est entraîné sans espoir vers sa destruction sociale à moins qu'on lui vienne en aide.

Depuis leur avènement, les IWW ont imprimé en haut de la première page de leur organe officiel les trois mots «éducation, organisation, émancipation». Avant de pouvoir nous émanciper, il faut d'abord nous éduquer et nous organiser.

Si la population veut une transition paisible, elle devrait d'abord bâtir des écoles. Si elle veut une catastrophe, elle devrait fermer leurs portes. Au lieu de subjuguer par les moyens de la mitrailleuse ou de la prison des ouvriers désespérés, aidez-les en les éduquant, à résoudre eux-mêmes le problème social. A moins que les ouvriers ne soient munis d'une bonne éducation générale, dès le départ, la majeure partie de notre éducation industrielle sera semée sur une terre stérile, ou alors elle sera par nécessité d'une nature si élémentaire, qu'elle sera presque inutile pour attaquer les gigantesques problèmes quotidiens, des problèmes qui, même pour l'esprit instruit, seront fréquemment très compliqués.

Cependant, il ne faut guère s'attendre à un amendement des facilités éducatives, à moins que les instituteurs ne s'organisent en un grand syndicat et concentrent leurs forces unies sur le problème intense de l'éducation générale, tout particulièrement sur l'histoire, l'économie pratique et l'évolution sous tous ses aspects.

Au cours des années, les membres des IWW ont fait des milliers de discours et distribué des dizaines de millions de brochures littéraires, livres, bulletins, journaux, feuilletons, etc. La plupart de l'éducation ainsi disséminée a été d'une nature générale sociologique. Jusqu'à présent, l'organisation n'a pu se spécialiser dans l'éducation industrielle supérieure, mais depuis quelque temps on a discuté les plans pour l'établissement d'un bureau permanent de recherches industrielles ou d'un bureau éducatif ayant pour but de créer différents bulletins concernant chaque industrie et d'éditer des brochures traitant des problèmes plus généraux rencontrés dans l'industrie. Grâce à ces bulletins, livrets et brochures, les ouvriers seraient à même de comprendre et d'envisager l'administration des industries et de planifier les différents secteurs industriels pour un meilleur rendement dont la finalité ne serait pas le profit, mais une meilleure répartition des biens. Ce plan peut se réaliser très prochainement. Quant au reste, nous recommandons au lecteur de consulter notre liste de livres, elle peut être obtenue sur demande.

Les IWW publient plus d'une douzaine de journaux mensuels, hebdomadaires et quotidiens et nous vous prions de contacter notre secrétaire-trésorier général afin d'obtenir les imprimés que vous désirez.

Superficiellement, le préambule des IWW est un document économique, mais si vous prenez la peine d'y songer, vous réaliserez que c'est essentiellement un document de «foi, d'espérance et de charité», foi dans l'humanité, espérance dans la justice finale et charité envers autrui. «Une injustice envers l'un est une injustice envers tous» doit être la devise des travailleurs.

Ce n'est pas parmi les avantages matériels offerts dans notre programme que se trouve la force qui pousse les militants à agir. Si ce n'était que pour le gain de quelques sous ou de quelques dollars, les hommes éviteraient d'aller par milliers remplir les prisons. La vérité toute simple est que le préambule de notre constitution annonce la fin de l'exploitation capitaliste et permet l'espoir pour beaucoup de travailleurs opprimés. En dépit de l'oppression qui nous écrase, la nécessité économique n'est pas la raison majeure qui nous pousse à former un syndicat. L'espoir et l'inspiration, dérivant du principe de solidarité humaine et de fraternité universelle, nous rassemblent et sont à la base de notre action.

Les hommes se fatiguent et s'épuisent mentalement dans cet enfer de la société d'aujourd'hui. Ils cherchent quelque chose de meilleur pour l'avenir, sinon pour eux-mêmes, du moins pour les générations humaines futures. Ils cherchent la délivrance ou le “salut”, comme on l'appelle communément, de la vie fangeuse, sale et avilissante de la société capitaliste. Ils souhaitent ardemment la paix, la justice, le bonheur et l'amour, et ils rejoignent les IWW.

Les sentiments, les idées, les principes éthiques, qui sont aisément compris dans les quelques lignes brèves du préambule des IWW, sont ainsi devenus l'inspiration des opprimés et les aident à surmonter les plus grands dangers et à ne pas succomber au désespoir. Grâce à ces principes, les travailleurs s'efforcent de surmonter les difficultés et les pièges du capitalisme. Courageux devant l'adversité, tolérants envers les faibles, les syndicalistes révolutionnaires sont prêts à combattre pour une plus grande justice et à soutenir une lutte acharnée auprès des opprimés contre les forces réactionnaires.

4. “Big Bill”152

Tirée du roman de John Dos Passos, 42e Parallèle (publié en 1930), cette courte biographie lyrique retrace à grands traits l'itinéraire de Big Bill Haywood. Très connu dans les années vingt et trente, John Dos Passos prit position en faveur de Sacco et Vanzetti, défendit les mineurs d'Harlan County et collabora avec différents groupes de gauche, proches du Parti communiste, notamment en écrivant des pamphlets et des pièces de théâtre révolutionnaires. Il se rendit en Union soviétique en 1928, mais fut très critique du Parti communiste dans les années trente. En partie méconnu du grand public états-unien, il reste un des grands représentants du roman prolétarien. Son style se distingue par le rythme des mots et des images parfois proche de l'écriture cinématographique. Les quelques erreurs dans le texte — Haywood n'était pas président à vie (poste supprimé en 1906) mais trésorier-secrétaire général et Steuenberg ne fut pas tué dans sa maison, mais devant celle-ci — n'enlèvent rien à l'hommage rendu au grand syndicaliste révolutionnaire que fut Haywood.

Big Bill Haywood
naquit en 69 dans un meublé de Salt Lake City.

Il fut élevé dans l'Utah, à Ophir, dans un camp de mineurs, dans une atmosphère de rixes, de jeux, les samedis soir, de whisky répandu sur les tables de poker où s'empilaient des dollars d'argent tout neufs.

A l'âge de onze ans, sa mère le gagea chez un fermier, il s'enfuit parce que le fermier lui donnait des coups de fouet. Ce fut sa première grève.

Il se creva un œil en se taillant une fronde dans une branche de chêne nain.

Il travailla dans les magasins, géra une boutique de fruits, fut portier au théâtre de Salt Lake, fut garçon de courses et garçon d'hôtel au Continental.

A l'âge de quinze ans
il partit pour les mines de Humbolt County, Nevada,

son trousseau se composait d'une salopette, d'un tricot, d'une chemise bleue, de bottes de mineur, de deux paires de couvertures, d'un jeu d'échecs, de gants de boxe et d'un gros plum-pudding que sa mère lui avait préparé pour son déjeuner.

Quand il se maria, il alla habiter Fort McDermitt bâti autrefois pour se défendre des Indiens, abandonné maintenant qu'il n'y a plus de frontière ;

là sa femme mit au monde leur premier enfant sans médecin ni sage-femme. Bill coupa le cordon ombilical, et Bill enterra le délivre ;

l'enfant vécut. Bill gagnait de l'argent par tous les moyens : il faisait de l'arpente, faisait les foins dans Paradise Valley, domptait des poulains, parcourait à cheval un vaste pays.

Une nuit, au moulin Thompson, une chose étrange arriva, il fut un des cinq hommes que le hasard fit se rencontrer pour passer la nuit dans le ranch abandonné. Chacun d'eux avait perdu un œil, et ils étaient les seuls borgnes du pays.

Il perdit son foyer, tout s'écroula, sa femme tomba malade, il avait des enfants à sa charge. Il partit travailler comme mineur à Silver City.

A Silver City, Idaho, il devint membre de la Fédération des mineurs de l'Ouest, c'est là qu'il eut son premier emploi dans l'Union. Il fut le délégué des mineurs de Silver City au congrès de la Fédération qui se tient à Salt Lake City en 1898.

A dater de ce jour il fut organisateur, orateur, propagandiste ; les besoins de tous les ouvriers furent ses besoins ; il lutta à Cœur d'Alêne, Telluride, Cripple Creek,

devint membre du parti socialiste, écrivit des articles et dans tout l'Idaho, l'Utah, le Nevada, le Montana et le Colorado, parla aux mineurs qui faisaient grève pour obtenir la journée de huit heures, des conditions de vie meilleures, et leur part des richesses qu'ils arrachaient au sol.

En janvier 1905, une conférence fut organisée à Chicago dans la même salle de Lake Street où les anarchistes avaient tenu leurs meetings vingt ans auparavant.

William D. Haywood était président à vie. C'était au cours de cette conférence qu'on rédigea le manifeste d'où sortirent les IWW.

De retour à Denver on se saisit de sa personne et on l'emmena à Idaho où il passa en jugement en même temps que Moyer et Pettibone, accusés de l'assassinat de l'éleveur Steuenberg, ex-gouverneur d'Idaho, qu'une bombe avait fait sauter dans sa propre maison.

Après leur acquittement à Boise (Darrow était leur avocat) Big Bill Haywood était connu de l'Atlantique au Pacifique comme un des chefs de la classe ouvrière.

Maintenant les besoins de tous les ouvriers étaient ses besoins, il était le porte-parole de l'Ouest, des cowboys comme des bûcherons, des ouvriers agricoles aussi bien que des mineurs.

(la perforatrice à vapeur avait mis des milliers de mineurs sur le pavé ; la perforatrice à vapeur avait jeté l'effroi chez tous les mineurs de l'Ouest)

La Fédération des mineurs de l'Ouest devenait réactionnaire. Haywood travailla avec les IWW à créer une nouvelle société au sein de l'ancienne, fit campagne pour l'élection de Debs comme président en 1908, dans le Train Rouge. Il fut de toutes les grandes grèves de l'Est où l'esprit révolutionnaire progressait, à Lawrence, à Paterson, de la grève des métallurgistes du Minnesota.

Ils traversèrent l'océan avec l'AEF pour sauver les emprunts Morgan, pour sauver la démocratie de Wilson, ils visitèrent le tombeau de Napoléon et rêvèrent d'un empire, ils burent des cocktails au champagne au Ritz, ils couchèrent avec des comtesses russes à Montmartre et rêvèrent d'un empire ; dans tout le pays, aux bureaux de la légion américaine et aux déjeuners des hommes d'affaires, cela rapportait d'être patriote ;

ils lynchèrent les pacifistes et les pro-Allemands et les membres des IWW et les rouges et les bolcheviks.

Bill Haywood fut jugé avec les 101 à Chicago où le juge Landis, le tzar du baseball, avec la procédure sommaire des tribunaux de commerce distribua des condamnations de vingt ans de prison et trente mille dollars d'amende.

Lorsqu'il eut passé deux ans dans la prison de Leavenworth, Big Bill fut libéré sous caution (il avait cinquante ans, était un homme fini), la guerre était finie, mais ils avaient appris l'Empire dans la galerie des glaces à Versailles ;

Les tribunaux refusèrent de réviser le jugement.

Haywood eut le choix entre accepter sa liberté sous caution ou retourner en prison pour vingt ans.

il souffrait du diabète, sa vie avait été rude, la prison avait ruiné sa santé. La Russie était une république d'ouvriers ; il alla en Russie, vécut à Moscou quelques années et y mourut ; sa grande carcasse fut brûlée et les cendres furent enterrées sous le mur du Kremlin.


SIGLES




AFL: ou AF of L, American Federation of Labor (Fédération américaine du travail)

AFL-CIO: American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations

AIFLD: American Institute For Free Labor Development (Institut américain pour le développement du travail libre)

ALU: American Labor Union (Syndicat américain du travail)

ARU: American Railway Union (Syndicat des cheminots américains)

BTW: Brotherhood of Timber Workers (Confrérie des bûcherons)

CIO: Committee for Industrial Organization (Comité pour l'organisation industrielle), novembre 1935-novembre 1938, puis Congress of Industrial Organizations (Congrès des organisations industrielles) à partir de novembre 1938

IWW: Industrial Workers of the World (Ouvriers industriels du monde)

MMWU: Metal Mine Workers' Union (Syndicat des mineurs de cuivre)

NAACP: National Association for the Advancement of Colored People (Association nationale pour le progrès des gens de couleur)

NLU: National Labor Union (Syndicat ouvrier national)

SPA: Socialist Party of America

UAW: United Auto Workers (travailleurs unis de l'automobile)

WFM: Western Federation of Miners (Fédération des mineurs de l'Ouest)
 
 






Scan et corrections : L'Idée Noire, 9/10/06
© Les amis de Spartacus, 2004

1 «La traduction d'Industrial Workers of the World par “Ouvriers Industriels du Monde” est insuffisante. La présence du mot Industrial dans ce titre rappelle avant tout l'organisation “par industries”, en opposition à la vieille organisation trade-unioniste par métiers.» Vincent Saint-John et W.-E. Trautmann, «Les “Industrial Workers of the World”» dans la Vie ouvrière, n°43, 3e année, 5 juillet 1911, p. 41.

2 Fédération américaine du travail.

3 Un serveur chinois aurait questionné des IWW avec un très fort accent : «I you eye Wobbly Wobbly ?» (êtes-vous des IWW?). La réponse, avec le même accent, «I wobbly wobbly» serait à l'origine de ce surnom humoristique. Wobbly peut se traduire par «bringuebalant».

4 John M. Blum, et al., The National Experience, New York, Harcourt, Brace Jovanovich, 1981, p. 452. Voir également le livre de Marianne Debouzy, le Capitalisme «sauvage» aux États-Unis (1860-1900), Paris, Seuil, 1972, p. 37-38.

5 Richard O. Boyer et Herbert M. Morais, Labor's Untold Story, New York, United Electrical, Radio and Machine Workers of America (UE), 1955, p.40

6 Herbert G. Gutman, Work, Culture and Society in Industrializing America, New York, Vintage, 1977, p. 296.

7 Cité in Boyer et Morais, op. cit., p. 59.

8 Daniel Guérin, le Mouvement ouvrier aux États-Unis de 1866 à nos jours, Paris, Maspero, 1977, p.28.

9 Cité in Jeremy Brecher, Strike !, San Francisco, Straight Arrow Books, 1972, p.38.

10 A ce sujet, voir le livre de Paul Avrich, The Haymarket Affair, Princeton, Princeton University Press, 1984, p. 437-445.

11 Cité in Boyer et Morais, op. cit., p. 103.

12 Guérin, op. cit., p. 34.

13 Cité dans l'ouvrage de Matthew Josephson, The Robber Barons : The Great American Capitalists 1861-1901, New York, Harcourt Brace & World, 1962, p. 371-372.

14 Cité in Brecher, op. cit., p.82.

15 Cité in Boyer et Morais, op. cit., p. 131.

16 Jack London, le Talon de fer, 1907, Paris, 10/18, traduction de Louis Postif, p. 135-137 et 385-404.

17 Compte rendu du congrès de la Western Federation of Miners (novembre 1902) cité dans le livre de Melvin Dubofsky, We Shall Be All : A History of the Industrial Workers of the World, Chicago, Quadrangle Books, 1969, p. 69.

18 Clarence Smith, secrétaire de l'American Labor Union, Thomas Hagerty, éditeur du journal de l'American Labor Union, The Voice of Labor (La Voix du travail), George Estes et W.L. Hall de l'United Railway Workers (Les Travailleurs du rail unifiés), Isaac Cowen de l'Amalgamated Society of Engineers (Association des mécaniciens) et William Trautmann, ancien éditeur du Bräuer Zeitung (Quotidien des brasseurs), journal de l'United Brewery Workers (Travailleurs unifiés de la brasserie).

19 The Founding Convention of the IWW : Proceedings 1905, New York, Merit, 1969, p. 82-83.

20 Ibid, p. 5-6.

21 Pouget à Trautmann, 29 mai 1905, in ibid, p. 280-290.

22 Paul Frederick Brissenden, The IWW: A Study of American Syndicalism, New York, Columbia University Press, 1920, p. 79.

23 «Big Bill», ancien cow-boy devenu mineur, était une sorte de géant. Imposant, remarquablement intelligent et ayant son franc-parler, il avait perdu un œil étant enfant et avait eu la main écrasée dans un accident de la mine. Son éloquence et son audace sont restées proverbiales.

24 Le Congrès continental eut lieu en 1774 afin de former le gouvernement provisoire des colonies américaines engagées dans la guerre d'Indépendance contre l'Angleterre.

25 Proceedings 1905, op. cit., p. 1-2.

26 Ibid., p. 496

27 Ibid., p. 455

28 Ibid, p. 447

29 Georges Lefranc, le Mouvement syndical sous la Troisième République, Paris, Payot, 1967, p. 73.

30 Proceedings 1905, op. cit., p. 575

31 Eugene V. Debs, «The Industrial Convention», The International Socialist Review 6 (2), août 1905, p. 85.

32 Luke Grant in l'American Federationist 12 (9), septembre 1905, p. 608.

33 John B. Lennon in l'American Federationist 12 (9), septembre 1905, p. 609-610.

34 Boyer et Morais, op. cit., p. 157.

35 Dubofsky, op. cit., p. 105.

36 William D. Haywood, Bill Haywood's Book : The Autobiography of William D. Haywood, New York, International Publishers, 1929, p. 222.

37 Fred Thompson, The IWW: Its First Fifty Years, Chicago, Industrial Workers of the World, 1955, p. 39.

38 Philip S. Foner, History of the Labor Movement in the United States, v. VI, The Industrial Workers of the World, 1905-1917, New York, International Publishers, 1965, p. 94.

39 Dubofsky, op. cit., p. 95.

40 Grant Hamilton à Gompers, 2 mars 1907, AFL Correspondence. Rapportée par Foner, op. cit., p. 95.

41 Proceedings : Second IWW Convention 1906 in Brisseden, op. cit., p. 124.

42 Dubofsky, op. cit., p. 125.

43 Ibid, p. 126.

44 Foner, op. cit., p. 299.

45 Cité par Dubofsky, op. cit., p.248.

46 Massachusetts Bureau of Labor Statistics, Report for 1912, p. 27 in ibid. p. 249.

47 Elizabeth Gurney Flynn, “The Truth about the Paterson Strike”, in Joyce Kornbluh (éd.) Rebel Voices : An IWW Anthology, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1964, p. 219.

48 New York Sun, 5 février 1912. Cité par Foner, op. cit., p. 320.

49 Haywood, op. cit., p.251.

50 Solidarity, numéro 114, 1912. Cité par Thompson, op. cit., p. 58.

51 Dubofsky, op. cit., p. 265-266.

52 Foner, op. cit., p. 359-360.

53 Une déclaration qui a été, sans convaincre, répétée par au moins un historien. Voir à ce sujet l'article de James D. Osborne, «Paterson : Immigrant Strikers and the War of 1913», in Joseph E. Conlin (éd.), At the Point of Production: The Local History of the IWW, Westport, Conn., Greenwood Press, 1981, p. 61-78.

54 Extrait du quotidien de Paterson, Press, 7 juillet 1913 et numéros du 6 au 14 mars 1913. Rapportés par Foner, op. cit., p. 362.

55 Flynn, op. cit., p.218.

56 Le livre de John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde (Paris, le Club français du livre, 1958), traduction de Vladimir Pozner, est un témoignage sur la prise de pouvoir par les bolcheviks. Sa collaboration avec les grévistes de Paterson et les IWW est brièvement relatée dans le film de Warren Beatty, Reds (1982).

57 Une partie des cendres de Big Bill Haywood resta à Moscou ; l'autre fut inhumée près de la tombe des martyrs de Haymarket.

58 Flynn, op. cit., p. 221.

59 Solidarity, 31 mai 1913, p. 1, cité par Steve Golin dans son article «The Paterson Pageant : Success or Failure», Socialist Review 13 (3), mai-juin 1983, p. 47.

60 Foner, op. cit., p. 280.

61 Ibid., p. 270.

62 Ibid., p. 275.

63 Kornbluh, op. cit., p. 230.

64 Foner, op. cit., p. 459-461.

65 Dubofsky, op. cit., p. 345-346.

66 Manifesto des IWW, 2,3 et 4 janvier 1905, Chicago in Proceedings, 1905, op. cit., p. 3-6.

67 William Trautmann in le Post de Cincinnati, 9 janvier 1905, cité par Foner, op. cit., p. 19.

68 Les historiens américains qui ont étudié le mouvement syndical des IWW ont évité l'expression «syndicalisme révolutionnaire». Néanmoins, Philip Foner rapporte que les IWW ont, eux-mêmes, qualifié leur organisation de «syndicat révolutionnaire», mais qu'à ce sujet il était nécessaire de se fier à William Z. Foster (ancien secrétaire général du Parti communiste américain), qui avait défini le syndicalisme révolutionnaire par «anarcho-syndicalisme», terme que Foner emploiera dans le reste de son ouvrage, The Industrial Workers of the World, 1905-1917.

69 La nouvelle La Force des Forts, de Jack London, a été diffusée à plus de 800.000 exemplaires par les IWW. Voir la traduction de Louis Postif dans le recueil de textes choisis les Temps maudits, Paris, 10/18, 1973, p. 17-50.

70 Qu'est-ce que l'IWW ?, Chicago, Industrial Workers of the World, s.d., p. 31-32.

71 Patrick Renshaw, The Wobblies, Londres, Eyre & Spottiswode, 1967, p. 286.

72 Foner, op. cit., p. 126.

73 La Vie ouvrière, numéro 30, 20 décembre 1910, p. 861-862.

74 William Z. Foster quitta le syndicat en 1912 et rallia le Parti communiste en 1921. Il devint par la suite secrétaire général du Parti et fut candidat aux présidentielles de 1924, 1928 et 1932.

75 Foner, op. cit., p. 188.

76 Communiste libertaire, partisan de la révolution sociale et de l'émancipation des travailleurs, Ricardo Flores Magón était opposé aux révolutions politiques et à toute collaboration de classes. Ses contacts avec les IWW datent de 1905, époque où il fut exilé aux États-Unis après son emprisonnement au Mexique. Quelques années plus tard, après la lutte de Basse Californie, «condamné à 18 ans de prison par les tribunaux nord-américains, ainsi que Librado Rivera, pour leur Manifeste contre la guerre impérialiste de 14-18, il sera assassiné le 21 novembre 1922, dans le pénitencier de Leavenworth, Kansas.» Meurtre commandé par les autorités mexicaines et réalisé avec la complicité du gouvernement des États-Unis. Il sera vengé par ses compagnons de lutte et de cellules, notamment son frère Enrique et Librado Rivera. Introduction au recueil d'articles de Ricardo Flores Magón in La Révolution mexicaine, Toulouse, Edition AAEL, 1978.

77 Thompson, op. cit., p.50. Voir également à ce sujet l'autobiographie de Ralph Chaplin, Wobbly, The Rough-and-Tumble Story of an American Radical, Chicago, Universiy of Chicago Press, 1948, p. 179.

78 Industrial Worker, 6 janvier 1917, cité par Foner, op. cit., p. 541.

79 Thompson, op. cit., p. 134-135.

80 Cité par Philip S. Foner, Organized Labor and the Black Worker, 1619-1973, New York, International Publishers, 1976,p. 110-111.

81 Ibid, p. 115.

82 William D. Haywood, cité dans ibid., p. 116.

83 Mary White Ovington, citée dans ibid., p. 107.

84 Frank Bohn, «Some definitions : direct action-sabotage», Solidarity, 18 mai 1912, in Kornbluh, op. cit., p.52.

85 William Trautmann, «Why Strikes are lost», 1911, in ibid., p. 22.

86 «Testimony of William D. Haywood, a founder and National secretary-treasurer of the IWW, 12 mai 1915», US Congress, Senate, Final report and testimony submitted to Congress by the commission on industrial relations, 64th Cong. 1st. Sess. Senate Doc. 415, Washington, US Government Printing Office, 1916, XI, p. 10582-10583. In Leon Litwak, The American Labor Movement, Englewood Cliffs, New Jersey, Prentice-Hall, p. 45-46.

87 William Haywood, The General Strike, Chicago, s.d., in Kornbluh, op. cit., p. 50.

88 Ibid., p. 45-49.

89 International Socialist Review, v. 12, 11 décembre 1911, p. 375, cité dans Foner, The Industrial Workers of the World, op. cit., p. 395.

90 Ibid., p. 166.

91 Ibid, p. 410.

92 Joseph R. Conlin, «The IWW and the Socialist Party», Science and Society 31 (1), hiver 1967, p. 29-30.

93 Ibid., p. 35.

94 Elisabeth Gurley Flynn, «The Shame of Spokane», International Socialist Review, 1er janvier 1909, in Philips S. Foner (éd.), Fellow Workers and Friends : IWW Free-Speech Fights as Told by Participants, Westport, Conn., Greenwood Press, 1981, p. 43.

95 Solidarity, 26 février 1910, cité par Foner, The Industrial Workers of the World, op. cit., p. 182.

96 William Z. Foster, «La lutte pour la liberté de parole à Spokane», la Vie ouvrière, 3e année, février 1911, p. 178-179.

97 Foner, The Industrial Workers of the World, op. cit., p. 192.

98 Cité dans ibid., p. 196.

99 Richard Drinnon, Rebel in Paradise : A Biography of Emma Goldman, Chicago, University of Chicago Press, 1961, p. 136.

100 Dubofsky, op. cit., p. 349.

101 Foner, The Industrial Workers of the World, op. cit., p. 554.

102 La participation des Wobblies à la Révolution mexicaine à partir de 1911 a sans doute provoqué la réaction du gouvernement. En février 1917, le département d'État avait appris l'offre faite au Mexique par le ministre des Affaires étrangères allemand d'entrer en guerre au cas où les États-Unis s'impliqueraient dans le conflit. Le télégramme, intercepté par les services secrets anglais, précisait qu'en récompense de cette alliance, les Mexicains recevraient le Texas, le Nouveau Mexique et l'Arizona.

103 Dubofsky, op. cit., p. 386.

104 B. Baruch à W.B. Wilson, 30 juin 1917, cité dans ibid., p. 368.

105 Ibid., p. 391.

106 Voir le livre de John S. Gambs, The Decline of the IWW, New York, Columbia University Press, 1932, p. 47-49.

107 «Idaho, chap. 145 -S.B. n° 183» in Brissenden, op. cit., p. 384.

108 Dubofsky, op. cit., p. 406.

109 «United States of America vs. Wm. D. Haywood et al.: the IWW Indictment», in Labor History 11 [4], automne 1970, p. 528-529.

110 William Preston, Jr., Aliens and Dissenters: Federal Suppression of Radicals 1903-1933, Cambridge, Mass., Harvard Universty Press, 1963, p. 127-128.

111 Dubofsky, op. cit., p. 449.

112 A la suite d'une grève des dockers déclenchée le 21 janvier 1919 dans cette ville maritime sur le Pacifique, les ouvriers de Seattle décideront une grève générale pour soutenir leurs camarades. Le 6 février 1919, la grève générale est proclamée à Seattle et sera un exemple d'organisation et d'autogestion par les grévistes qui contrôleront le grand centre de l'industrie du bois pour le nord-ouest des États-Unis, tant sur le plan administratif que policier. Pendant ces cinq jours de grève, ils créèrent des cantines populaires, formèrent une garde civile, sans arme, réglèrent les problèmes de voierie et l'approvisionnement de la ville. Confrontés à la menace d'une bataille sanglante entre soldats et grévistes, les ouvriers décidèrent de mettre fin à la grève générale le 11 février 1919. Dans les jours qui suivirent, 39 wobblies furent appréhendés et emprisonnés pour leur participation à la grève générale. A ce sujet, consulter Root and Branch [ed.], «The Seattle General Strike» in Root and Branch : The Rise of the Worker Movement, Greenwich, Conn., Fawcett Publications, 1975, p. 208-276, et Brecher, op. cit., p. 104-114.

113 Personnage légendaire parmi les bûcherons. Par extension, le nom désigne un bûcheron.

114 John Dos Passos, 1919, Paris, Editions sociales internationales, 1937, traduction de Maurice Rémon, p. 269-274.

115 Dubofsky, op. cit., p. 426. Le 10 janvier 1918, Elisabeth Gurley Flynn alla jusqu'à écrire au président Wilson qu'elle avait cessé toute activité au sein des IWW depuis avril 1917, c'est-à-dire avant l'engagement des États-Unis dans le conflit mondial, alors qu'en août 1917, elle avait déclaré dans Solidarity qu'elle était toujours une wobbly. Elle rejoindra par la suite le Parti communiste.

116 Lettre de William Z. Foster: «Le congrès de l'American Federation of Labor», publiée dans la Vie ouvrière, 4e année, numéro 78, 20 décembre 1912, p. 382.

117 Lettre de William Z. Foster: «Le congrès de l'American Federation of Labor», publiée dans la Vie ouvrière, 6e année, numéro 103, 5 janvier 1914, p. 54.

118 William Z. Foster, From Bryan to Stalin, New York, International Publishers, 1937, p. 124.

119 Ibid., p. 101.

120 Ibid., p. 125.

121 Coolidge, vice-président des États-Unis, deviendra président en 1923 à la mort de Warren G. Harding. Il sera élu, en 1924, président des États-Unis.

122 Foster, From Bryan to Stalin, op. cit., p. 191.

123 G. Zinoviev, «The Third International Appeals to the IWW», Solidarity numéro 93, 14 août 1920, p. 3 in Gambs, op. cit., p. 207-222.

124 Cité par David Brody, Workers in Industrial America, New York, Oxford University Press, 1980, p. 52.

125 Pour une analyse du taylorisme, consulter le livre de Harry Braverman, Travail et capitalisme monopoliste. La dégradation du travail au XXe siècle, Paris, Maspero, 1976.

126 David Montgomery, Workers' Control in America : Studies in the History of Work, Technology and Labor Struggles, New York, Cambridge university Press, 1979, p. 134.

127 Cité par Brody, op. cit., p. 61.

128 Ibid., p. 63.

129 T.J. Jackson Lears, «From Salvation to Self-Realization, Advertising and Therapeutic Roots of the Consumer Culture, 1880-1930», in The Culture of Consumption de Richard Wightman Fox et T. J. Jackson Lears, New York, Pantheon Books, 1983, p. 17.

130 David Milton, The Politics of US Labor : From the Great Depression to the New Deal, New York, Monthly Review Press, 1982, p. 27.

131 Section 7 (a) du National Recovery Act: «Les employés auront le droit de s'organiser et de négocier collectivement grâce à des représentants qu'ils auront librement choisis. Aucune contrainte ou intimidation de la part des employeurs ne devra faire pression sur les décisions syndicales...»

132 La Trade Union Unity League fut créée par le Parti communiste en 1929 pour organiser les non-qualifiés selon les principes du syndicalisme industriel.

133 Boyer et Morais, op. cit., p. 277.

134 Stanley Aronowitz, False Promises, The Shaping of American Working Class Conciousness, New York, McGraw-Hill, 1973, p. 175. Les IWW étaient encore très actifs dans certaines régions. Voir à ce propos le livre de Milton, op. cit., p. 66.

135 Guérin, op. cit., p. 115.

136 Résulte de la fusion en 1955 de la Fédération américaine du travail (AFL) et du Congrès des organisations industrielles (CIO), créé en 1938 à la suite du Committee for Industrial Organization fondé le 9 novembre 1935.

137 La Confrérie internationale des camionneurs. Elle a réintégré l'AFL-CIO en 1987.

138 Travailleurs unis de l'automobile.

139 Al Weinrub et William Bollinger, The AFL-CIO in Central America, Oakland, Labor Network on Central America, 1987, p. 13.

140 Paul Mattick, le Marxisme hier, aujourd'hui et demain, Paris, Spartacus, 1983, p. 121.

141 Henri Lefebvre, «La classe ouvrière est-elle révolutionnaire ?», in Sociologie et Révolution, Paris, 10/18, 1974, p. 259.

142 Braverman, op. cit., p. 288-289.

143 Ibid., p. 315-316.

144 Manning Marable, «The Crisis of the Black Working Class : An Economic and Historical Analysis», Science and Society (46) 2, été 1982, p. 153.

145 Gabriel Kolko, «Working Wives : Their Effects on the Structure of the Working Class», Science and Society, 42 (3), automne 1978, p. 257.

146 Lillian Breslow Rubin, Worlds of Pain : life in the Working-Class Family, New York, Basic Books, 1976, p. 120.

147 Voir l'ouvrage de Barbara Epstein, Political Protest and Cultural Revolution : Nonviolent Direct Action in the 1970’s and 1980’s, Berkeley, University of California Press, 1991.

148 Extrait de Larry Portis, «Les IWW et l'internationalisme», in De l'histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire, Paris, Éditions CNT-RP/Nautilus, 2001, p. 49-67.

149 Traduction de la Vie ouvrière publiée en 1911.

150 Plus élaboré que le Préambule de 1905, ce document ne mentionne plus l'action politique. Ce nouveau préambule entérinait la scission du mouvement: les IWW de Chicago avec Haywood et les IWW de Détroit avec Daniel DeLeon.

151 Publié en français à Chicago par les IWW, ce texte, qui a subi des modifications de style, est extrait de la brochure: Qu'est ce que les IWW ? Chicago, s.d.

152 John Dos Passos, 42e Parallèle, Paris, le Club français du livre, 1949, traduit de l'américain par N. Guterman.