Daniel GUÉRIN

LA PESTE BRUNE







Spartacus, Série B n° 152, mai 1996
 
 

Sommaire



Préface: EN ATTENDANT UNE NOUVELLE CATASTROPHE ?2

Introduction: QUAND LE FASCISME NOUS DEVANÇAIT 11

I. AVANT LA CATASTROPHE (1932) 28
II. APRÈS LA CATASTROPHE (1933) 51
Préface à la réédition de 1945 52
Le raz de marée 54
Jeunesse en folie 56
Dimanches hitlériens 59
Leur propagande 62
«Horst Wessel et l'univers» 65
Mort à l'esprit 68
Des Juifs te regardent 71
La guerre ou la paix ? 75
Vers un «national-bolchevisme» ? 77
La croix gammée sur les syndicats 81
A la conquête du prolétariat 84
L'autre Allemagne 87
Leurs prisons 91
Nouveau départ 95
Dans la clandestinité 99
Vers l'unité d'action ? 102
Et maintenant ? 106


EN ATTENDANT UNE NOUVELLE CATASTROPHE ?






Lors des élections législatives du 6 novembre 1932, les dernières élections libres que l'Allemagne allait connaître avant longtemps, le NSDAP, le Parti national-socialiste des travailleurs allemands, perdait des sièges. Il n'en fallait pas plus pour que, sous la plume de Léon Blum, le Populaire, organe de la SFIO, commente : «Hitler est désormais exclu du pouvoir. Il est même exclu, si je puis dire, de l'espérance du pouvoir. Entre Hitler et le pouvoir, une barrière infranchissable est dressée.»1 0n sait avec quelle facilité Hitler allait effacer cette barrière pas même trois mois plus tard, en étant nommé chancelier par le président Hindenburg le 30 janvier 1933. Le lendemain, l'Humanité titrait à sa une : «Le résultat d'un moindre mal : Hitler chancelier.»2 Ces extraits de presse témoignent, parmi d'autres, non seulement du profond aveuglement qui avait saisi la gauche française face à la catastrophe qui se préparait en Europe, mais plus encore de l'ignorance abyssale de ces mêmes milieux quant à la situation allemande et son évolution.

C'est dire la profonde originalité de la démarche de Daniel Guérin, lorsqu'il entreprend en août et septembre 1932, sac au dos, une première randonnée en Allemagne. Cheminant le long des routes, traversant villages et villes, logeant la plupart du temps dans les auberges de jeunesse, «ce microcosme de Germanie», il est alors exactement en mesure de prendre le pouls de cette Allemagne déjà profondément atteinte par le syndrome de la «peste brune».

Le récit de voyage qu'il en ramène, qui compose la seconde partie du présent ouvrage, intitulé «Avant la catastrophe», est une sorte d'instantané représentant l'état de l'Allemagne quelques mois avant qu'elle ne passe complètement sous le joug nazi. En quelques courtes scènes de genre, d'une plume alerte, Daniel Guérin identifie et désigne clairement les principaux acteurs de ce drame qui est en train de se conclure, quelquefois à leur insu. On assiste ainsi à la genèse de l'analyse du processus de fascisation de l'Allemagne qu'il développera plus tard dans Fascisme et grand capital.3

Voici la campagne allemande qui, depuis 1928, assure au NSDAP l'essentiel de ses succès électoraux, sous l'aiguillon d'une paysannerie ruinée par l'inflation des années 20 avant que la crise du début des années 30 ne vienne lui donner le coup de grâce. Voici, à la ville comme à la campagne, cette petite bourgeoisie d'artisans et de commerçants que la concurrence du capital industriel et commercial menace de même de ruine et que sa rage impuissante face à son déclin économique enrôle en masse dans les sections des Sturmabteilungen (SA), les «sections d'assaut» du parti nazi.

Voici surtout, dans les grands centres industriels et urbains, un prolétariat frappé de plein fouet par le chômage, conséquence directe de l'effondrement économique initié par le krach de Wall Street de novembre 1929, dont la jeunesse désœuvrée parcourt les routes en masse, vagabonds dont les chants romantiques ne sauraient faire oublier la misère et dont une partie se laisse elle aussi tentée par l'embrigadement dans les «chemises brunes», parce que Hitler promet de venir rapidement à bout du chômage. Mais aussi un prolétariat déboussolé par la crise de direction qui paralyse le mouvement ouvrier pourtant réputé le plus puissant d'Europe, incapable de faire face aussi bien aux conséquences sociales de la crise économique (l'extension de la misère) qu'à ses conséquences politiques (la montée du fascisme). Un mouvement ouvrier qui s'épuise surtout en luttes fratricides, divisé entre un parti social-démocrate dont les dirigeants («les bonzes» comme les nomme Guérin), menant une vie douillette de bureaucrates à l'abri du chômage et de la misère, n'ont plus rien en commun avec ce qui reste de leur base ouvrière, barricadés qu'ils sont dans des forteresses dont le nazisme saura néanmoins les déloger ; et un parti soi-disant communiste, totalement inféodé à Moscou, plus préoccupé de disputer l'hégémonie sur le prolétariat à ce qu'il nomme les «social-fascistes» que de combattre le nazisme, dont il espère secrètement qu'il le débarrassera, le moment venu, de son frère ennemi. Tactique propre à jeter le trouble dans ses propres rangs, faisant douter ses militants de son bien-fondé, les plongeant pour la plupart dans un extrême désarroi.

Mais pendant que la gauche se déchire ainsi à belles dents, pour le plus grand bénéfice du fascisme qui attend son heure, la droite n'offre pas un meilleur visage. Divisée entre libéraux et conservateurs catholiques, également incapables de faire face aux défis socio-économiques de l'heure, elle occupe encore en apparence le pouvoir ; mais déjà, les rênes de ce dernier sont en d'autres mains, ceux des nazis, qui constitue le groupe parlementaire le plus puissant, défaisant à son gré les coalitions gouvernementales. La séance du Reichstag que nous rapporte Guérin est édifiante à ce sujet : elle montre que la République de Weimar n'est plus qu'un théâtre d'ombres dont le cérémonial parlementaire ne parvient plus à masquer l'inanité, dans lequel un Goering joue déjà le rôle de metteur en scène.

Quant à la vieille Allemagne réactionnaire, à la fois féodale et populiste, nostalgique du régime impérial, qui parade dans des organisations paramilitaires telles que le Stahlhelm («le Casque d'acier»), elle croit faire le bon choix en appuyant la «jeune garde» nazie. Le moment venu, elle sera tout aussi bien balayée par elle que les autres forces politiques.

Surtout, par petites touches, Guérin parvient à nous rendre palpables la CONFUSION GÉNÉRALE DES ESPRITS qui caractérise cette Allemagne en crise. Ce sont les députés «communistes» mêlant leurs voix aux députés nazis pour renverser le gouvernement von Papen. Ce sont ces ouvriers passant alternativement d'un vote «communiste» ou social-démocrate à un vote nazi et inversement ; ce sont des ouvriers nazis participant aux grèves contre les décrets-lois du même von Papen initiées par les «communistes». Ce sont aussi ces Wild-cliquen bandes de jeunes prolétaires désœuvrés qui se veulent «sauvages» et «libres», en rupture avec la morale ambiante, cherchant dans les héros des romans de Karl May ou d'autres des modèles de vie que précisément la société allemande de l'époque et ses pourtant riches traditions culturelles ne peuvent et ne savent plus leur offrir. Bandes qui trouveront dans l'aventure nazie un exutoire à leur culte de la violence...

Et pourtant, dans cette société en train de se décomposer sous ses yeux en faisant le lit du nazisme, Guérin croit encore pouvoir trouver quelques raisons d'espérer. Par exemple dans l'aspiration à l'unité d'action qu'il croit déceler à la base des deux partis de gauche, seule capable de faire barrage au nazisme. Mais aussi dans cette formidable joie de vivre qui anime les camps qui, comme le camp de Kuhle Wampe immortalisé par Slatan Dudow et Bertold Brecht, regroupent des jeunes chômeurs tentant de s'organiser et proclamant, à la face de la société allemande, leur désir d'une vie émancipée.
 
 

Mais il était déjà trop tard ; la catastrophe pressentie se produira bien quelques mois plus tard. Loin de décourager Daniel Guérin, elle va au contraire aiguiser sa volonté de comprendre ce qui s'était passé et ce qui était en train de se passer en Allemagne en partant du terrain, en scrutant la monstruosité nazie de l'intérieur. En mai-juin 1933, à peine trois mois après l'arrivée de Hitler au pouvoir, alors que le régime nazi ne contrôle pas encore tous les rouages du pouvoir et qu'il s'active à mettre au pas le pays entier, Daniel Guérin repart pour un deuxième voyage, dont il rapporte un second récit, plus détaillé, plus analytique, intitulé «Après la catastrophe» et qui constitue la dernière partie de cet ouvrage.

Sorte de documentaire sur le processus de nazification en cours de l'État et de la société civile, ce second volet témoigne de la lucidité avec laquelle Guérin a su d’emblée aller à l’essentiel, en saisissant SA NATURE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE. En procédant là encore par touches successives plutôt que sous forme d'un exposé systématique, Guérin met en évidence que, dans ses premiers mois, le régime nazi s'est donné pour tâche principale de parachever la destruction du mouvement ouvrier allemand : des formes d'organisation et de conscience assurant l'autonomie politique du prolétariat allemand. C'est ce dernier qu'il s'agit pour lui de mettre au pas : de briser, de neutraliser ou même d'embrigader, selon le cas.

A cette fin, il a recours à deux moyens essentiels, que Guérin décrit dans leurs grandes lignes : LA PROPAGANDE ET LA TERREUR. Une propagande d’un type nouveau, qui ne se contente pas d'assener des slogans à longueur de journées mais qui opère par l'encadrement systématique de la population dans des organisations et lors de manifestations de masse, tels ces «dimanches hitlériens» au cours desquels la population est «conviée» à faire corps en marchant et chantant, tout en communiant avec «ses» chefs. Propagande qui, selon la recette éprouvée de toute démagogie, flatte le peuple, en dénigrant les élites politiques et intellectuelles ou en lui désignant des boucs émissaires (les Juifs, la France, l'inique traité de Versailles) pour mieux le manipuler et le tromper. Une propagande qui a su s'emparer, en les détournant à ses fins propres, des créations du mouvement ouvrier : de ses organisations syndicales fondues dans un unique «Front du travail» subordonné au parti nazi, de ses slogans, de certains de ses symboles (le drapeau rouge, le 1er mai) et jusqu'à certaines de ses plus belles mélodies (celle du Horst Wessel Lied par exemple).

Et à ceux qui se révèlent rétifs à sa propagande, le régime réserve la terreur. Arrestations arbitraires, exécutions sommaires, ouverture des premiers camps de concentration (par exemple celui d'Oranienbourg que Guérin évoque rapidement), mauvais traitements et tortures suivis éventuellement d'une libération qui permet à l'entourage d'être mis au courant du sort réservé à ceux qui ne sont pas disposés à subir le joug nazi, tout est fait pour terroriser la partie de la population que le régime suspecte, avec raison, de lui être hostile : les militants du mouvement ouvrier, la partie la plus consciente du prolétariat.

Guérin relève les terribles ravages opérés dans le mouvement ouvrier, de sa base à son sommet, par la conjugaison de ces deux moyens. Ce sont des pans entiers du prolétariat, déboussolés, qui se laissent séduire par un «national-bolchevisme» qui leur fait croire que leurs aspirations socialistes déçues ne pourront être satisfaites que dans le cadre d'une Allemagne rétablie dans sa grandeur politique et militaire, sous l'égide d'un «État fort». Ce sont des militants sociaux-démocrates ou «communistes» qui, par lâcheté, opportunisme ou erreur tactique, passent dans les rangs des SA ou du Stahlhelm. Ce sont les parlementaires sociaux-démocrates finissant par entériner le nouveau régime...

Guérin a raison de souligner combien ces ravages opérés par le nazisme au sein du mouvement ouvrier allemand nous en apprennent souvent long sur ses tares antérieures. Par exemple sur la manière dont le corporatisme et la pratique réformiste de collaboration de classes de l'ADGB (la centrale syndicale social-démocrate) ont fait le lit de la propagande nationaliste ; comme d'ailleurs la conversion tardive du KPD (le parti communiste allemand) au slogan fasciste de «libération nationale». Ou sur les effets débilitant de décennies de légalisme conduisant les leaders sociaux-démocrates à se cantonner dans un attentisme apeuré après l'arrivée de Hitler à la chancellerie, à chercher une nouvelle fois leur salut dans un impossible compromis, à refuser de passer dans la clandestinité et d'y organiser la lutte, jusqu'à ce que vienne l'interdiction de leur parti... Ou sur les effets plus désastreux encore de l'habitude prise, depuis des décennies, par les militants de base, sociaux-démocrates et «communistes», d'attendre les consignes venues du sommet, qui les laissera désemparés lorsqu'ils se trouveront, du jour au lendemain, privés de chefs (arrêtés, terrés ou en fuite).

Et, pourtant, en dépit de cette défaite historique que le prolétariat allemand vient d'enregistrer, la résistance à la dictature nazie s'organise, par petits groupes, clandestinement. Avec des moyens souvent dérisoires (des tracts polycopiés, distribués à la sauvette dans les boîtes aux lettres ou abandonnés dans les lieux publics), mais avec un courage exemplaire, on tente de se regrouper, de retisser les liens sans lesquels il n'est pas de mouvement collectif. Encore une fois, Guérin met son espoir dans l'aspiration qu'il croit déceler à l'unité d'action à la base, en dépit d'habitudes sectaires persistantes, en dépit surtout des consignes (ou de l'absence de consignes) des appareils. Mais tout cela demeure terriblement fragile.

Et l'on comprend qu'en définitive Guérin revienne fort circonspect de son second voyage d'Allemagne. Dans le débat intérieur qui l'anime à ce moment-là, les arguments incitant à l'optimisme semblent plus solides que ceux incitant au pessimisme. Et pourtant, on sent que Guérin penche plutôt vers ce dernier, comme s'il avait acquis l'indicible conviction que la défaite du mouvement ouvrier allemand face au nazisme, dont il vient de toucher du doigt l'ampleur, était irrémédiable.
 
 

Ces deux reportages sont parus à chaque fois quelques semaines après le retour d'Allemagne de leur auteur.4 A ce moment-là, Daniel Guérin n'est pas encore le propagandiste du communisme libertaire qu'il deviendra par la suite.5 Bien que déjà fortement influencé par les thèses syndicalistes révolutionnaires par l'intermédiaire de Pierre Monatte, il reste en gros sur les positions de la tendance de gauche de la SFIO (animée par Marceau Pivert et Jean Zyromski), organisation à laquelle il a brièvement adhéré en 1930-1931 et à laquelle il réadhérera en 1935, pour y militer dans les rangs des «pivertistes» jusqu'à leur rupture avec la SFIO en 1938 et la constitution de l'éphémère Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP).

Daniel Guérin destinait donc tout naturellement ces deux reportages en priorité aux militants du mouvement ouvrier (SFIO et PC) qu'il voulait ainsi alerter des dangers mortels du fascisme. C'est dire aussi qu'il a été un observateur particulièrement bien placé des obstacles qui ont empêché la gauche de prendre la mesure du péril et de s'y opposer avec succès. C'est précisément sur eux que, vingt ans plus tard, Guérin devait revenir dans un court article primitivement destiné aux Temps modernes et qui constitue l'introduction du présent ouvrage.

Le titre en dit bien le propos : «Quand le fascisme nous devançait». Il s'agit pour lui de rappeler que, durant ces dix ans qui séparent le déclenchement de la crise mondiale du capitalisme de l'éclatement de la Seconde Guerre mondiale, la gauche française (et plus largement européenne) n'a jamais été à la hauteur des événements que Guérin résume rapide dans le style concis qui est le sien. Bien plus : qu'elle n'a même jamais été dans le coup, si l'on peut dire, courant sans cesse après une Histoire en train de lui échapper, l'initiative restant constamment entre les mains des forces fascistes du continent.

Et c'est évidemment l'occasion pour lui de s'interroger sur les raisons profondes de cette faillite historique de la gauche européenne, dans une perspective marxiste relativement classique, qui lui permet de prolonger les analyses développées dans Fascisme et grand capital. Analyses que je me permettrai de reformuler librement, sans trahir pour autant leur esprit.

La toile de fond et le processus moteur de l'ensemble de la période ont bien été constitués, comme il le rappelle à juste titre, par la crise structurelle du capitalisme européen et nord-américain des années 30. Crise d'un capitalisme monopolistique parvenu à maturité et rendant de ce fait caduques les anciens modes de régulation économique et politique hérité du capitalisme concurrentiel, mettant du même coup toutes les classes sociales au pied du mur.

A commencer par la BOURGEOISIE CAPITALISTE, sommée de renouveler ses modes de domination. Ce qui ne pouvait se faire qu'en suivant deux voies : celle du compromis social-démocrate,6 dont le New Deal rooseveltien allait, dès les années 30, fournir la préfiguration, et celle de la dictature fasciste précisément, selon que l'on avait affaire à des puissances impérialistes dominantes (comme les États-Unis ou la Grande-Bretagne) ou au contraire à des pays plus tardivement entrés dans la voie du développement capitaliste (comme l'Italie et l'Allemagne), cherchant à remettre en cause les positions acquises par les précédentes au sein du marché mondial et de l'espace géopolitique.

Mais le fascisme ne fut pas d'abord l'œuvre de la bourgeoisie ; celle-ci ne s'y rallia même que tardivement, quand il s'était déjà constitué en un mouvement politique puissant. Il fut d’abord l’œuvre des CLASSES MOYENNES, notamment traditionnelles (la paysannerie, la petite bourgeoisie, le petit capital) mais aussi nouvelles (les employés, les cadres administratifs et techniques), trop rapidement passées à la trappe par un marxisme vulgaire ânonnant, contre l'évidence, le dogme de la bipolarisation tendancielle de la structure de classes sous le capitalisme. Ce sont ces classes moyennes, menacées à la fois d'expropriation par le prolétariat révolutionnaire et de paupérisation voire de prolétarisation par le développement impérieux du capital monopoliste puis par les convulsions de sa crise, qui vont se radicaliser sous le slogan «ni droite ni gauche», «ni capitalisme ni socialisme», prônant l'instauration d'un État corporatiste-nationaliste capable de les défendre aussi bien contre les «trusts» que contre les «soviets».

Si le fascisme résulte en définitive de l'alliance, en partie contradictoire, du capital monopoliste et des classes moyennes, le PROLÉTARIAT y a eu également sa part. Non pas positivement : le ralliement tardif comme classe appui d'une partie du prolétariat ne jouera en définitive qu'un rôle secondaire, bien qu'elle caractérise spécifiquement le fascisme. Mais négativement : Guérin insiste justement sur le fait que le fascisme n'a été rendu possible que sur fond d'une défaite antérieure de la révolution prolétarienne : en Russie tout d'abord sous les coups de la contre-révolution bolchevique accouchant de la dictature stalinienne, en Italie et en Allemagne ensuite par incurie de ses directions, ultérieurement en France (sous le Front populaire) et surtout en Espagne, où la révolution prolétarienne fut écrasée conjointement par le fascisme et le stalinisme. La fatale décennie des années 30 est celle qui voit un prolétariat aux abois, ayant perdu son élan révolutionnaires de la fin des années 10 et du début des années 20, encaisser défaite sur défaite, parvenant dans le meilleur des cas à ouvrir par ses luttes la voie à ce que je nommais plus haut le compromis social-démocrate.

Ce qui nous renvoie enfin, cause et effet à la fois de cette impuissance prolétarienne, aux FAIBLESSES D’UN MOUVEMENT OUVRIER profondément divisé entre sa tendance social-démocrate et sa tendance stalinienne, dont nous avons vu sur l'exemple allemand combien les luttes fratricides ont facilité la tâche du fascisme. Faiblesses qui n'auront jamais été aussi manifestes que dans la série des tactiques, tout aussi inefficaces ou désastreuses les unes que les autres, par lesquelles il tenta malgré tout de s'opposer au fascisme. Tactiques que Guérin nous détaille, et dont la pire fut bien de singer le style politique et la propagande fascistes, sous prétexte de lui couper l'herbe sous les pieds.
 

Le lecteur avisé n'aura pu s'empêcher, à la lecture des lignes précédentes, d'effectuer de lui-même le rapprochement entre d'une part ces différentes facettes de la situation politique des années 30, qui auront favorisé la victoire du fascisme et la défaite du mouvement ouvrier, et d'autre part la situation politique présente, en France et plus largement en Europe occidentale, qui aura vu renaître ces dernières années des mouvements d'extrême droite de masse, dont certains sont aujourd'hui directement candidats au pouvoir. Et il est vrai que les similitudes entre les deux situations sont nombreuses.

Aujourd'hui comme hier, nous traversons une phase de crise structurelle du capitalisme sur le plan mondial, qui le contraint à bouleverser tous ses modes de régulation antérieurs, à remettre en cause toutes les situations acquises. Aujourd'hui comme hier, les mouvements d'extrême droite sont d'abord l'expression de ces classes moyennes traditionnelles (dans l'agriculture, l'artisanat et la petite industrie, le commerce et les services) que la transnationalisation de l'économie menace directement de paupérisation et de prolétarisation.7 Aujourd'hui comme hier, nous sommes accablés par une crise majeure du mouvement ouvrier, qui prive le prolétariat de toute stratégie et de toute organisation capable de résister globalement à l'offensive néolibérale contre ses acquis antérieurs qu'il subit depuis une quinzaine d'années. De ce fait, aujourd'hui comme hier, des pans entiers du prolétariat, déboussolés, apeurés et enragés à la fois par le développement du chômage et de la précarité, par la dégradation de leurs conditions matérielles et sociales d'existence, désespérés par l'absence de perspectives, se laissent séduire par la propagande populiste et nationaliste.8 Aujourd'hui comme hier, les partis de gauche, ou ce qui en reste, se révèlent incapables de résister à la progression régulière de l'extrême droite, la favorisant même par les politiques néolibérales qu'ils ont pratiquées en étant au gouvernement, ou en reprenant à leur compte les thèmes xénophobes et racistes de l'adversaire, s'exposant elles aussi au risque que, comme le dit Guérin, «les foules soient davantage sensibles à la propagande fasciste qu'à sa contrefaçon antifasciste

Saurions-nous donc à la veille de connaître en France, ou ailleurs en Europe occidentale, des régimes fascistes ? Je ne le pense pas. Les similitudes précédentes entre la situation européenne des années 30 et la présente situation ne doivent pas nous masquer les profondes différences entre elles. La principale étant que l'enjeu de la crise structurelle que traverse le capitalisme aujourd'hui n'est pas, comme dans les années 30, d'édifier un État capable de réguler, dans son espace national propre, un développement plus ou moins autocentré d'un capitalisme monopolistique parvenu à maturité. L'enjeu est aujourd'hui en un sens exactement inverse : sur les ruines des États-nations désormais invalidés comme base autonome d'accumulation du capital, il s'agit d'édifier une structure supranationale minimale de régulation de la mondialisation du capital. C'est pourquoi d'ailleurs la contre-révolution, par laquelle la fraction hégémonique de la bourgeoisie impose ses intérêts, ne se mène plus de nos jours sous les bannières de l'étatisme et du nationalisme, virant à la xénophobie et au racisme, mais sous les couleurs d'un néolibéralisme qui a pour mot d'ordre l'«État minimal» et le dépassement des cadres nationaux. Aussi le renouvellement d'une alliance entre le grand capital et les classes moyennes traditionnelles, avec appui au sein d'une partie du prolétariat, base sociale des régimes fascistes, a peu de chances de se produire. Loin de représenter une telle formule, les mouvements d'extrême droite européens contemporains, tels que le FN en France, incarnent une réaction nationaliste et populiste, de la part tant des classes moyennes traditionnelles que d'une partie du prolétariat, au processus de transnationalisation du capital dont ils sont ou craignent d'être les victimes.9

Pour autant, il ne s'agit pas de se rassurer à bon compte. Comme nous le rappelle Guérin lui-même, «le fascisme de type classique n'est qu'une des formes que peut prendre la contre-révolution». La bourgeoisie mondialiste, celle qui impulse aujourd'hui le processus de transnationalisation du capital, n'est pas encore sortie de la crise, de sa crise, quelles que soient ses proclamations triomphalistes de ses dernières années. Elle est loin d'avoir stabilisé un processus essentiellement fondé pour l'instant sur les ruines des régulations nationales et des compromis sociaux qui avaient pourtant assuré les beaux jours de l'accumulation du capital pendant les «Trente Glorieuses». Au contraire, le néolibéralisme qui lui tient actuellement lieu de politique manifeste chaque jour davantage son inanité, engageant le capitalisme mondial sur la voie d'une spirale dépressive, obligeant le capital financier transnationalisé à redoubler ses attaques contre les prolétariats des formations développées et les peuples du Sud.

Surtout la poursuite et l'aggravation de la crise risquent d'exacerber les rivalités économiques et politiques entre les trois pôles (États-Unis, Europe, Japon) de l'accumulation capitaliste mondiale. La déstabilisation d'États voire de régions entières de la périphérie proche de ces pôles (pour les États-Unis, l'Amérique centrale ou plus largement latine ; pour l'Europe occidentale, l'Afrique maghrébine ou l'Europe orientale ; pour le Japon, la Chine), avec son lot de guerres, de terrorisme, d'exodes massifs de populations, etc., risque de même de faire monter les périls sur certaines des frontières directes de «l'empire». Pour peu que s'y ajoute une renaissance de la conflictualité prolétarienne, enrayant le processus de démantèlement des acquis sociaux par le libéralisme sans être pour autant capable d'imposer des solutions révolutionnaires, certaines bourgeoisies n'auraient plus alors d'autre alternative que de recourir à nouveau à une quelconque formule d'État fort, écrasant toute résistance tout en mobilisant la population pour défendre leur position au sein de la division internationale du travail. Alors le «Talon de fer»10 du capital se ferait à nouveau sentir, et l'heure sinon du fascisme du moins de ses héritiers spirituels sonnerait à nouveau.
 
 
 

Alain BIHR
avril 1996
QUAND LE FASCISME NOUS DEVANÇAIT




Le texte qui suit, et qui tient lieu d'introduction à l'ensemble des écrits rassemblés dans le présent volume, a été rédigé au printemps de 1954. La revue les Temps modernes, préparant alors un numéro spécial sur «La gauche», m'avait demandé de survoler la fatale décennie où le fascisme ne cessa de devancer les forces ouvrières et démocratiques. Mais l'article en question, bien que déjà composé, ne fut pas retenu par la revue. Il a été publié depuis, à deux reprises, en brochure. Je n'en ai modifié, pour les actualiser, que les quelques lignes de conclusion.
 
 
 
 
 

Nous tous, nous serons écrasés sous le Talon de Fer
d'un despotisme aussi implacable et terrible
qu'aucun de ceux dont furent souillées les pages
de l'histoire humaine...
JACK LONDON

 

À l’orée de la décennie 1930-1940 où il allait s’agir d'affronter le fascisme, et de le vaincre, sous peine d'être submergé par lui, la gauche française présentait un affligeant spectacle : celui de la division, de la pétrification et de l'impuissance. Non pas qu'elle fût aussi mal en point qu'elle l'est aujourd'hui. Elle vivait encore, elle était riche en hommes à qui ne manquait ni la personnalité, ni le tempérament, ni l'expérience. Elle reflétait encore les derniers rayons d'un glorieux passé. Elle n'avait pas encore laissé se perdre les traditions du socialisme et du communisme classiques ; les uns étaient encore imprégnés de Guesde et de Jaurès, les autres encore illuminés par la prestigieuse épopée de la Révolution russe et des premières années de l'Internationale communiste, une des plus fécondes expériences de l'histoire humaine.

Mais la gauche française était installée, enlisée, dans la scission ouvrière. L'habitude de la lutte fratricide était devenue pour elle une seconde nature. Chacun de ses deux tronçons se trouvait comme figé dans un stéréotype.

D'un côté, la vieille SFIO, exerçant encore son influence sur certaines couches ouvrières et assurément beaucoup plus «gauche» (au moins en paroles) que l'actuel parti de Guy Mollet, plus attachée aussi que ce dernier à la «démocratie intérieure», pas encore abâtardie par l'exercice du pouvoir, mais déjà engluée dans la collaboration de classes, dans l'électoralisme à la petite semaine et gaspillant ses dernières énergies à répéter les litanies monotones de sa polémique avec les «scissionnistes de Tours».

De l'autre, le Parti communiste, beaucoup plus faible numériquement que de nos jours, gauchiste, sectaire, voire aventuriste, enfoncé jusqu'au cou dans la dénonciation quotidienne des «social-traîtres» et s'efforçant de dissimuler, sous les mots d'ordres ronflants et extrémistes de la «troisième période» coexistence pacifique avec le monde capitaliste dont Moscou estimait avoir besoin pour (en théorie) «construire le socialisme» sur le sixième de la planète, (en pratique) consolider le pouvoir d'une nouvelle bureaucratie.

Et c'est ce mouvement divisé, ossifié, négatif, la vue bornée par d'énormes œillères, qui allait, tout au long de la décennie, être réveillé en sursaut par une série ininterrompue de coups de tonnerre, pris à l'improviste par des événements gigantesques, dont il n'eut ni le pressentiment ni la direction, arraché chaque fois à sa passivité par des forces adverses plus agressives.
 
 

Tout d'abord, le coup de tonnerre de la crise économique mondiale, qui éclata à la fin de 1929 et qui, s'il lui procura, sur le papier, un triomphe facile, une justification bienvenue, quoique imprévue, de sa théorie, le prit, en réalité, absolument au dépourvu : les dirigeants du Kremlin, qui avaient confidentiellement misé sur la stabilisation temporaire du monde capitaliste, ne furent pas moins surpris (malgré leurs affirmations contraires) que les naïfs sociaux-démocrates, qui s'étaient laissé prendre au mirage de la «prospérité américaine».

Et, quelques mois plus tard, ce fut le coup de tonnerre des élections allemandes du 14 septembre 1930 les nazis enlevant 107 sièges au Reichstag (au lieu de 12 qu'ils détenaient précédemment), dans un énorme fracas de bottes et de Sieg Heil !

Brusquement, sans avoir même eu le temps de le voir venir et de faire mine de l'exorciser, la gauche française, scolastique et prisonnière de ses antiques formules, avait devant elle le spectre presque inconnu du fascisme.

Pourtant, l'apparition menaçante n’était pas tout à fait nouvelle. Il y avait huit ans déjà que cette affection, encore mal définie par la médecine sociologique, s'était emparée de la voisine Italie, et l'avait terrassée. Mais la gauche n'avait jamais pris très au sérieux le phénomène transalpin. Elle avait vitupéré les assassins de Matteotti, comme il se devait, puis retrouvé le ton de la blague. Paul-Boncour avait lancé son «César de Carnaval». On n'avait pas voulu admettre que l'on avait affaire à une maladie contagieuse, et que les mêmes causes pouvaient engendrer ailleurs les mêmes effets. Jusqu'en Italie, les socialistes, peu avant la «marche sur Rome», s'étaient esclaffés. Quant aux communistes, ils s'étaient condamnés à nier le danger fasciste en affirmant qu'il y avait identité entre les diverses formes de la domination bourgeoise, fût-elle affublée de l'étiquette «démocratique» ou de l'étiquette «fasciste». Après la défaite, les vaincus italiens avaient été les premiers à persuader leurs frères des autres pays occidentaux qu'ils n'avaient pas à redouter un accident similaire : on n'assisterait jamais à une marche sur Berlin ; la République de Weimar était au-dessus de toute atteinte. Et les bons Allemands, dans leur orgueil béat, s'étaient laissé convaincre : sociaux-démocrates et communistes avaient proclamé avec ensemble que la classe ouvrière allemande avait une trop haute éducation politique : «un écrasement aussi brutal de la démocratie» était impensable au pays de Goethe. Le fascisme n'avait de chances que dans des pays arriérés et semi-agricoles, etc.

Le coup de tonnerre du 14 septembre 1930 n'avait pas suffi à ouvrir les yeux de ces aveugles. A la veille même de la victoire hitlérienne, à fin 1932, les rédacteurs du Vorwärts comme ceux de la Rote Fahne s'obstinaient à rendre des oracles aux termes desquels le national-socialisme n'exhalait plus que l'odeur d'un «cadavre pourri». Léon Blum eut donc quelques excuses, lorsque, au même moment, il pronostiqua, dans un trop célèbre article, le déclin et l'échec final du Führer.

Mais les «réactions en chaîne», comme on dit aujourd'hui, continuaient à surprendre notre gauche à un rythme inexorable. Le 30 janvier 1933, c'était le coup de tonnerre de la prise du pouvoir par le national-socialisme, que suivirent de près la provocation de l'incendie du Reichstag et la mise hors la loi ou hors de combat du mouvement ouvrier allemand.

Cette fois enfin la gauche française se sentit prise à la gorge. Barrer la route à l'épidémie fasciste devenait pour elle une question de vie ou de mort. Le petit jeu qui consistait à dénoncer (en théorie) le régime capitaliste tout en reportant sa destruction aux calendes grecques et en s'y aménageant une couche douillette avait cessé d'être de tout repos. Il fallait songer à se défendre sous peine de périr.

Et, même à cette heure de panique, il y eut encore parmi nous des militants bornés dont le calvaire de la lointaine Allemagne ne troubla pas trop la quiétude : les «Macaronis» italiens s'étaient donnés à Mussolini parce qu'ils avaient le goût du clinquant et du superlatif ; les «Boches» avaient cédé à Hitler parce qu'ils affectionnaient le pas de l'oie ; mais nous autres Français nous étions trop «fortiches» pour tomber dans le panneau. La gauche avait aussi ses petits bourgeois qui n'aimaient point qu'on les alarme. J'entends encore la regrettée Suzanne Buisson, de la Fédération socialiste de la Seine, s'écrier : «Mes petits amis à force de crier au péril fasciste, vous allez le faire naître !» Elle devait mourir quelques années plus tard aux mains de bourreaux nazis.
 
 

L'effondrement vertigineux de la démocratie allemande, et la nouvelle réaction en chaîne que fut, l’année suivante, l'écrasement sanglant du prolétariat viennois, l'extension sinistre et continue de la tache fasciste, tout appelait, tout rendait indispensable et urgent le rajeunissement des concepts aussi bien que des méthodes de lutte de la gauche française. Il lui fallait s'arracher avant qu'il ne fût trop tard, non seulement à la stagnation et à la fossilisation de son bagage doctrinal, mais aussi à la division : pour survivre, elle devait se hâter de refaire l'unité ouvrière.

Mais rien n'est plus malaisé que de recoller des morceaux qui, depuis des années, ont pris l'habitude d'une existence séparée. Ou plutôt, rien n'est plus difficile que d'amener les détenteurs de fiefs électoraux ou syndicaux à sacrifier à l'unité ouvrière des situations acquises. Car, pour ce qui était du prolétariat proprement dit, son instinct de classe élémentaire ne le trompait pas et il n'avait jamais cessé, lui, d'aspirer au rétablissement de cette union qui fait la force. Mais, difficulté supplémentaire, le problème de l'unité avait sa clé hors de France. Le mouvement ouvrier français n'avait de chances d'être réunifié que s'il plaisait aux dirigeants du Kremlin. Or, ceux-ci, dans la période qui précéda la défaite allemande, et pour des raisons si obscures ou si peu avouables11 qu'elles n'ont, au fond, jamais été complètement élucidées, avaient poussé l'outrance jusqu'à traiter la social-démocratie et le fascisme de «frères jumeaux» et jusqu'à obliger les communistes allemands, en une certaine occasion, à joindre leurs bulletins de vote à ceux des nazis. Les cruelles leçons de la défaite, que la plume étincelante de Trotski venait de tirer,12 allaient-elles les faire renoncer à cette tactique de suicide ?
 
 

Quelques démarches isolées avaient bien été tentées en France pour sortir de l'impuissance et de la division, mais sans succès.

Dès 1931, un comité de vingt-deux notabilités syndicalistes, appartenant à la minorité de la CGT et de la CGTU en même temps qu'à des organisations autonomes, avait lancé un manifeste en faveur du rétablissement de l'unité syndicale. Son action, ponctuée chaque semaine par le journal le Cri du peuple, n'était pas restée sans échos. Mais il avait été finalement laminé entre les puissantes directions des deux centrales ouvrières rivales : la minorité non communiste avait été purement et simplement expulsée de la C.G.T.U. et, se trouvant suspendue dans le vide, elle s'était laissé recueillir par la bureaucratie de Léon Jouhaux, elle avait franchi, avec une regrettable précipitation, le «Rubicon» du réformisme.13

Ensuite, en 1933, après la catastrophe allemande, un certain nombre de militants révolutionnaires français, socialistes ou syndicalistes de gauche et rescapés du communisme, s'étaient réunis avec les plus représentatifs des réfugiés allemands, appartenant à des tendances politiques similaires. Ensemble, ils avaient essayé de tirer les leçons de la défaite et de «repenser» les fondements théoriques et les modalités pratiques de leur action. Mais sans résultats tangibles ou, du moins, immédiats. La défaite était encore trop proche, et des questions de personnes, des rancunes sectaires aggravaient la myopie des émigrés d'outre-Rhin. Ils ne surent pas nous dire clairement pourquoi ils avaient été vaincus et comment nous devions nous y prendre pour éviter de l'être à notre tour.14
 
 

Et c'est alors que, les «réactions en chaîne» continuant à nous devancer, éclata le coup de tonnerre du 6 février 1934. Cette fois, le fascisme était à nos portes. Il tenait la rue. Il prétendait prendre possession de notre Paris. Le sang coula. La place de la Concorde, les Champs-Élysées reflétèrent des lueurs d'incendie. Ce fut, dans nos rangs, une confusion, un saisissement indescriptibles.

Les socialistes s'étaient discrédités avec Léon Blum qui, la veille encore, faisait risette aux politiciens radicaux corrompus aux protecteurs de l'escroc Stavisky, aux «voleurs» qui avaient fourni son prétexte à l'émeute fasciste.

Les communistes ne s'étaient pas moins compromis en criant «à bas les voleurs!» avec les bandes du colonel de La Rocque et en défilant avec ces dernières, au coude à coude, sur toute la largeur de la rue Royale (j'en ai été le témoin oculaire). S'apercevant, un peu trop tard, qu'ils avaient soufflé sur le brasier fasciste, ils tentèrent un acrobatique rétablissement en jetant, le 9 février, leurs troupes de choc (des ouvriers très courageux) contre la police parisienne.

Dans ce vacuum, la classe ouvrière organisée ne perdit pas la tête. Et lorsque l'habile Jouhaux, à l'instigation, dit-on, d'un des ministres démissionnaires du 6 février, et pour canaliser dans des voies non violentes la protestation populaire, lança l'ordre de grève générale de vingt-quatre heures du 12 février, ce furent les travailleurs eux-mêmes qui, sans le moindre flottement, avec une unanimité disciplinée, dirent non au fascisme.

Mais ce réflexe de défense avait seulement prévenu le pire. Si, dans l'immédiat, il barra aux fascistes la route du pouvoir, ce fut au profit d'un gouvernement «d'union nationale» qui n'était pas tout à fait libre vis-à-vis des Croix de feu. La brèche était colmatée, mais le danger nullement écarté.

Cependant, la gauche s'était ressaisie. Elle avait enfin «réalisé» toute la gravité du péril fasciste. Et le colonel de La Rocque (qui s'avéra n'être qu'un fantoche) l'aida, sans le vouloir, à reprendre conscience d'elle-même. L'épouvantail du fascisme agit comme un puissant levain de renouveau révolutionnaire, en même temps qu'il contribua à ressouder les tronçons divisés de la gauche française.

Quelques initiatives heureuses accélérèrent ce redressement. A Saint-Denis, notamment, Jacques Doriot (le futur renégat) agita l'étendard de la révolte contre la direction du PC qui s’obstinait à refuser l'unité d'action avec la SFIO (ou qui ne l'acceptait qu'«à la base»), et la direction du PC, menacée d'être débordée, obtint le blanc-seing de Moscou pour l'unité d'action «au sommet».

Mais à ce moment précis où l'on pouvait croire la gauche française définitivement sortie de l'ornière, à ce moment où tous les espoirs lui étaient permis,15 un nouveau malheur s'abattit sur elle. Les dieux du Kremlin, passant brusquement de l'intransigeance à l'opportunisme, obligèrent nos camarades communistes à solliciter l'alliance d'un parti bourgeois dont la pourriture avait, pour une large part, provoqué la flambée fasciste : le Parti radical-socialiste. Au lieu de transformer l'unité d'action «au sommet» en unité organique, sur un programme intermédiaire minimum de lutte contre les trusts et de transformation sociale, au lieu d'élargir ce bloc ouvrier en un front populaire groupant, autour de la classe ouvrière, la plus grande part possible des classes moyennes et des petits paysans paupérisés, les chefs du PC se laissèrent lier les mains par M. Daladier.

Le prétexte qu'on leur fit invoquer pour justifier cette mésalliance fut le souci d'enlever les classes moyennes au fascisme. En 1935, les classes moyennes venaient d'être découvertes (ou redécouvertes) par la gauche française. Il faut avouer que le socialisme classique les avait quelque peu négligées. Il avait annoncé, un peu vite et avec une satisfaction ostensible, leur disparition, baptisée, d'un mot à la fois maladroit et scientifiquement inexact : «prolétarisation». Or l'on s'était aperçu que les mâtines s'obstinaient à survivre, mais dans un état de croissante paupérisation, et que la crise du régime capitaliste pouvait brusquement en faire des moutons enragés. C'étaient elles qui, prises de folie collective, avaient revêtu, dans des pays voisins, des chemises de diverses teintes et mis à mal des prolétaires, qu'on leur avait désignés comme boucs émissaires de leurs malheurs. Il était donc urgent d'empêcher les classes moyennes d'écouter les sirènes fascistes. Comment s'y prendre ? En s'alliant, répondaient les augures du PC, au Parti radical-socialiste, le parti par excellence des classes moyennes. L'argument n'avait qu'un défaut : il ne pouvait, de toute évidence, être mis fin aux tribulations des classes moyennes qu'en portant des coups décisifs au capital monopoliste qui les ruine. Mais, si l'on s'associait avec des partis bourgeois qui prenaient leurs consignes chez le tout puissant Horace Finaly, de la Banque de Paris et des Pays-Bas, et qui, par conséquent, ne voulaient faire nul bobo au régime capitaliste, et si, en même temps, pour donner des gages à la clientèle électorale ouvrière, on laissait cette dernière se livrer à une action purement revendicative, respectant l'ordre social établi, l'on risquait d'aggraver encore — au lieu de l'améliorer — l'inconfortable situation des classes moyennes, coincées toujours davantage entre le grand capital et le prolétariat, et de les rejeter, par désespoir, vers le fascisme dont, précisément, l'on souhaitait les détourner.16

Mais, pour les chefs du PC, le slogan des classes moyennes n'était au fond qu'un prétexte. La véritable raison de leur collusion avec les dirigeants radicaux était tout autre. Leurs inspirations stratégiques leur venaient du dehors. Staline, soudain effrayé par la victoire de l'hitlérisme qu'il avait si étrangement et si imprudemment facilitée, essayait maintenant de protéger l'URSS contre une éventuelle agression allemande en dansant, avec les puissances occidentales, la «ronde des démocraties». Il lui fallait donc se concilier les politiciens français supposés partisans à la fois d'une politique de «fermeté» vis-à-vis de l'Allemagne hitlérienne et de l'alliance franco-soviétique, en l'espèce le parti de M. Daladier.

Le Front Populaire, malgré les immenses espoirs qu'il suscita et les foules ardentes qu'il rassembla, était donc, dès l'origine, atteint d'une tare congénitale, frappé d'impuissance. J'ai raconté ailleurs, dans le détail, comment, en dépit du sublime sursaut prolétarien de juin 1936, vite réfréné par les chefs mêmes de la gauche, il dut finalement capituler sans gloire devant le «mur de l'argent» et comment la brutale répression de la grève générale du 30 novembre 1938, par M. Daladier en personne mit le point final à la vague de fond de tout un peuple. Cette lourde défaite démoralisa profondément la gauche française. Le lit était désormais creusé dans lequel s'installera un peu plus tard, avec l'aide de l'invasion allemande, une variété française de fascisme.

Mais, tandis que se déroulait chez nous l'expérience qui vient d'être évoquée, la tache d'huile du fascisme continuait à s'élargir autour de nous. En juillet 1936, ce fut, de l'autre côté des Pyrénées, le coup de tonnerre du pronunciamiento franquiste. Cette fois, au moins, la classe ouvrière démontra qu'elle avait compris la leçon des pays voisins. Elle se défendit en attaquant. Elle prit d'assaut les mitrailleuses pointées contre elle. Elle devança le fascisme en s'emparant du pouvoir.

Mais les chefs de la gauche espagnole l'empêchèrent d'exploiter sa victoire (la seule véritable victoire remportée, durant cette décennie, par la gauche internationale). Le réformisme se montra, au-delà des Pyrénées, pareil à lui-même, c'est-à-dire hésitant et timoré. L'anarchisme qui, pour la première fois, affrontait l'épreuve de la victoire, excella en matière d'autogestion agricole et industrielle mais, passant d'un excès de violence infantile à l'opportunisme commit l'erreur de se lier les mains en participant à des gouvernements républicains bourgeois. Quant au communisme, d'abord minoritaire et qui, seul, savait où il voulait en venir, et qui n'était paralysé, lui, par aucun scrupule quant aux moyens, il réussit à capter la Révolution espagnole, non pas au profit du peuple espagnol, mais au profit de la politique extérieure du Kremlin. Or l'URSS ne voulait ni d'une victoire de Franco, épaulé par les puissances de l'Axe, ni d'une authentique révolution prolétarienne, qui l'eût fait rompre avec le gouvernement britannique et la City de Londres, ses cavaliers dans la «ronde des démocraties».

Mais le jeu était trop subtil, et Staline finalement le perdit, comme il l'avait perdu en Allemagne, à l'heure où il eût encore été possible de barrer la route au national-socialisme. Freiner la victoire du prolétariat espagnol, l'empêcher de promouvoir d'audacieuses mesures socialistes, d'opérer, notamment, une révolution agraire qui lui eût valu l'adhésion sans réserve des paysans, l'obliger à partager le pouvoir avec des bourgeois libéraux, tandis qu'on écrasait dans le sang son avant-garde catalane, c'était le priver des moyens politiques qui, plus sûrement que les moyens militaires (d'ailleurs dispensés par l'URSS au compte-gouttes), lui eussent permis de mettre en déroute le fascisme espagnol. Et Franco s'assit, au terme d'une longue et atroce guerre civile, sur le cadavre de l'Espagne. Et la gauche française se sentit un peu plus encerclée, et c'était sa faute à elle aussi, car le gouvernement Blum s'était refusé à livrer des armes aux républicains — ou n'en avait livré que sous le manteau et en quantités très insuffisantes.

Le drame espagnol ne fut pas seulement pour la gauche française un nouveau motif d'alarme et une nouvelle source de démoralisation. Il la plaça aussi devant une redoutable contradiction dans laquelle elle allait désormais se trouver prisonnière : au péril fasciste intérieur, c'est-à-dire à la crainte que la tache d'huile de la contre-révolution ne finisse par absorber notre propre pays, s'ajouta le péril fasciste extérieur, c'est-à-dire l'éventualité d'un conflit armé avec les puissances de l'Axe. Dans une certaine mesure, la guerre civile espagnole préfigurait déjà la deuxième guerre mondiale : des armes, des avions, des stratèges, des hommes en provenance de l'URSS et de l'Occident se trouvaient aux prises avec des armes, des avions, des stratèges, des hommes en provenance de l'Axe.

Or la gauche française ne pouvait pas ignorer non plus (et sa minorité consciente apercevait clairement) que, derrière l'apparente antinomie entre les «démocraties» et les «dictatures» se profilait une querelle de brigands entre deux groupes de puissances impérialistes, les unes dites «agressives» parce que manquant de matières premières et de débouchés, et pressées de procéder, par la force des armes, à un nouveau partage du monde, les autres, dites «pacifiques», parce que nanties et décidées à s'opposer par la force à ce partage. Inciter le gouvernement de la France à entrer en guerre avec l'Allemagne, parce que le gouvernement de cette dernière était fasciste, n'était-ce pas, pour la gauche française, faire l'union sacrée avec les ploutocrates de notre propre pays, les aider à défendre leur butin colonial et impérial, qu'avait encore enflé le traité de Versailles, renforcer leur domination sur le peuple français et, peut-être ainsi, préparer la voie à une forme française de fascisme ?

Mais le dilemme avait une autre face. Notre bourgeoisie était elle-même partagée entre deux velléités contradictoires : d'un côté, la volonté impérialiste de défendre ses privilèges, fût-ce au prix d'une guerre ; de l'autre, la solidarité de classe qu'elle avait déjà témoignée, naguère, au vainqueur de 1871, et qui lui inspirait de l'indulgence (voire de la sympathie) pour les régimes «forts» d'Italie et d'Allemagne, et un secret désir de s'entendre avec eux contre le prolétariat. C'est ce calcul qui devait conduire MM. Daladier et Chamberlain à Munich, puis finalement amener une large fraction de la bourgeoisie française à considérer comme une aubaine la défaite militaire de 1940, qui lui permit d'instaurer la dictature de Vichy. Applaudir les «munichois», presser notre gouvernement de s'arranger avec Hitler, parce qu'une guerre contre lui eût été impérialiste, n'était-ce pas, pour la gauche française, faire l'union sacrée avec ceux de nos bourgeois qui préféraient mettre un genou devant le fascisme extérieur plutôt que s'incliner devant le prolétariat ?
 
 

La longue série de réactions en chaîne que nous n'avions pas su arrêter depuis 1930 nous avait finalement acculés à n'avoir plus d'autre choix que l'alternative de la guerre ou du fascisme. En fait, nous dûmes subir les deux : la guerre et le fascisme.

Et ce dilemme, dans lequel nous nous débattions à la veille de 1939, creusa parmi nous de nouvelles divisions. Alors que le péril fasciste intérieur avait agi sur nous comme un puissant levain d'unité et que, pour lui barrer la route, nous avions fini par faire taire nos querelles, le péril fasciste extérieur nous disloqua. Il eut pour conséquence directe une scission au sein de la SFIO, la Gauche révolutionnaire se refusant à l'union sacrée dans laquelle Blum entraînait son parti. Et lorsque, après son exclusion, cette minorité fonda le Parti socialiste Ouvrier et paysan, elle ne tarda pas à se désagréger. Les uns ne répugnèrent pas à mettre l'arme sur l'épaule contre Hitler (en oubliant le caractère impérialiste de la guerre à venir), les autres sombrèrent dans un pacifisme bêlant, non moins aveugle, et ils implorèrent la paix à tout prix, de concert avec les «munichois» et les futurs «vichyssois». On compta sur les doigts ceux qui ne versèrent ni d'un coté ni de l'autre.

Et, tandis que la gauche française vivait dans une impuissance totale et dans un non moindre désordre mental les dernières heures de son agonie, les coups de tonnerre retentissaient à intervalles de plus en plus rapprochés : l'Anschluss de l'Autriche, la domestication de la Tchécoslovaquie, le pacte germano-soviétique, l'invasion de la Pologne, puis, après un coma qui se prolongea jusqu'au printemps 1940 et qui est resté dans l'histoire sous le nom de «drôle de guerre», l'ultime coup de tonnerre du désastre militaire, de l'invasion, de l'avènement du maréchal. La France, à son tour, connaissait la honte du fascisme. Et d'un fascisme qui ne fut pas uniquement imposé de l'extérieur. Car le régime de Vichy, on l'oublie trop aujourd'hui, rallia une bonne partie de nos classes moyennes et ne fut pas seulement un sous-produit de l'occupation allemande.
 
 

Reste à rechercher, aussi brièvement que possible, le pourquoi de cette faillite. Nous, les survivants sans fierté de la décennie 1930-1940, nous devons à une jeunesse justement méfiante et justement sévère, non pas de battre notre coulpe, ce qui ne servirait à rien, mais de lui expliquer comment nous avons été si peu maître de notre destin.

L'explication primordiale, il faut la chercher dans les profondeurs de l'«infrastructure». Tout ce remue-ménage eut pour cause essentielle la crise du système capitaliste, la crise non plus seulement cyclique, mais permanente, dont les premiers symptômes s'étaient manifestés à la fin de 1929. Car il serait absurde d'attribuer, comme l'a fait Freud, à je ne sais quel instinct biologique de destruction et de mort, inhérent à la nature humaine, il serait faux et non scientifique de mettre sur le compte d'une volonté démoniaque, d'une aliénation mentale, les entreprises fascistes et guerrières qui ont abouti au grand effondrement de 1939-1940.

Il ne serait pas davantage exact de soutenir que la guerre fut le produit du fascisme. Le fascisme et la guerre ont été tous deux les conséquences, les conséquences différentes bien qu'enchevêtrées, d'une seule et même cause. Ils ont pris racine dans le même fumier, ils ont été tous deux, chacun à sa façon, les fruits monstrueux d'un système devenu un obstacle au progrès humain, d'un mécanisme économique irrémédiablement enrayé. Radek a dit un jour que la dictature fasciste, ce sont des cercles de fer avec lesquels la bourgeoisie essaie de consolider le tonneau défoncé du capitalisme. La même image vaut pour la guerre.17 L'un et l'autre ont eu pour objet de prolonger artificiellement, par des moyens d'exception, un mode de production et d'appropriation périmé, qui ne pouvait plus se survivre par des moyens réguliers et pacifiques : l'État fort, d'un côté, les armements à outrance, de l’autre, ont été (et sont aujourd'hui encore) les suprêmes expédients par lesquels la bourgeoisie s'efforce de renouveler la pitance sans laquelle elle périrait d'inanition : le profit.

Et ici, pour dissiper une confusion que le fascisme a entretenue à dessein, il est nécessaire, hélas, de préciser que le «tonneau» dont parle Radek n'a pas été défoncé par les coups de hache du prolétariat. La vague de fond suscitée par la révolution d'Octobre avait depuis longtemps reflué dans toute l'Europe quand le fascisme a fait son entrée en scène. Clara Zetkin a souligné avec raison que le fascisme n'a pas été, comme il le prétend, la «réponse de la bourgeoisie à une attaque du prolétariat», mais bien plutôt «l'expression de la décadence de l'économie capitaliste». Le tonneau s'est défoncé lui-même. Le fascisme a essayé de se justifier en se présentant comme un «réflexe de défense». Mais l'ordre établi n'était plus guère menacé par la classe ouvrière quand il a abattu sur elle son gourdin. A aucun moment, en Italie, l'occupation des usines (malgré son caractère révolutionnaire) ne prit l'allure d'une conquête révolutionnaire du pouvoir et il y avait belle lurette qu'elle avait cessé lorsque les magnats du grand capital italien hissèrent Mussolini au pouvoir. Pas un instant, le prolétariat allemand, divisé et égaré par ses chefs, n'avait (malgré son incontestable maturité révolutionnaire) mis sérieusement en danger la société bourgeoise quand les hommes d'affaires réunis chez le banquier Schroeder décidèrent de faire appeler Adolf Hitler à la chancellerie du Reich.

Ce ne sont pas les «excès» révolutionnaires du prolétariat, c'est au contraire la carence de ses mauvais bergers qui a contribué à la victoire du fascisme. La première défaite de la gauche a été consommée dès 1918, lorsque les ouvriers allemands n'ont pas été à même d'exploiter l'effondrement du régime impérial et la défaite militaire pour conquérir le pouvoir et se joindre à leurs camarades russes. La première défaite de la gauche a été consommée, simultanément, lorsque le prolétariat français, faute d'une direction révolutionnaire adéquate, s'est montré incapable, au lendemain des hostilités, malgré sa mauvaise humeur revendicative, de balayer sa bourgeoisie et de prévenir ainsi l'injuste paix de Versailles, source de nouvelles guerres et l'une des causes directes du fascisme en Italie comme en Allemagne.
 
 

Une autre raison de l'aisance relative avec laquelle le fascisme a pu prendre racine, ce fut, est-il besoin de le répéter, la division ouvrière : la lutte fratricide entre socialistes et communistes n'a pas peu contribué à désarmer la gauche en face de l'adversaire fasciste. Et cette division fut aggravée par la subordination de l'aile la plus dynamique du mouvement ouvrier aux zigzags de la politique extérieure russe.

Enfin, last but not least, le fascisme profita de la dégénérescence du pouvoir des soviets. Il n'est pas douteux qu'il puisa nombre de ses artifices dans le modèle que lui offrit une dictature monolithique et totalitaire, personnifiée par un «homme providentiel», appuyée sur une police secrète omnipotente et axée autour d'un parti unique qui ne tarda pas à perdre tout contenu démocratique et fut soumis à des épurations de plus en plus fréquentes. Contrairement à ce qu'a prétendu Malaparte,18 le fascisme n'a pu apprendre grand-chose de la révolution d'Octobre 1917, qui ne fut pas un «coup d'État», mais un gigantesque mouvement de masses aux antipodes du Führerprinzip. Par contre, il apprit beaucoup du stalinisme.

En résumé, lorsque s'ouvrit la décennie 1930-1940, la gauche avait recueilli de la décennie précédente un héritage passablement obéré. Dès 1923, la toujours lucide Clara Zetkin observait que le fascisme, c'était «le châtiment qui s'abat sur le prolétariat pour n'avoir pas continué la révolution commencée en Russie». Il eût fallu en finir avec le régime capitaliste avant que les convulsions de son agonie ne nous plongent dans le fascisme et dans de nouvelles guerres.

Faute d'avoir su, en temps opportun, changer le monde, il ne resta plus à la gauche que d'essayer, par des expédients improvisés, par des palliatifs inadéquats, de rattraper le fascisme dans la course de vitesse vers le pouvoir que le bolide lui imposa. L'inventaire de ces malheureuses tentatives constitue la dernière partie de mon exposé — et aussi la plus difficile : en effet, les tactiques malheureuses que je vais décrire n'ont pas été inspirées à la gauche uniquement par le souci de barrer la route au fascisme intérieur. Elles ont eu aussi d'autres mobiles («union sacrée» contre l'ennemi extérieur, subordination à la politique étrangère de l'URSS, etc.). En outre, les généralités que je vais énoncer seront tirées des expériences vécues par divers pays, abstraction faite de leurs particularités respectives. Mon champ d'observation sera aussi bien l'Italie et l'Allemagne que la France.

Plus d'un militant des années 1930 déduisit du sévère verdict de Clara Zetkin que le plus sûr moyen de barrer la route au fascisme, c'était de lui couper l'herbe sous le pied et de faire, selon l'expression de Marceau Pivert, la «révolution d'abord». Hélas, on ne déclenche pas une révolution prolétarienne sur commande et à l'heure dictée, non par le rassemblement de conditions objectives favorables, mais par la seule menace fasciste. La technique de la révolution prolétarienne n'est pas, encore une fois, une «technique du coup d'État». Il était impossible de devancer le fascisme par une opération blanquiste. La révolution préventive n'a réussi (ou plutôt failli réussir) qu'une fois, en Espagne, parce que, dans ce pays, le pronunciamiento fasciste coïncida avec une authentique situation révolutionnaire : l'initiative de Franco fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase ; la révolution était mûre. Ailleurs, en Italie, en Allemagne, en France, le mouvement ouvrier ne put, ou ne sut, recourir à l'arme de la révolution préventive. Dans ces trois pays, la gauche n'eut donc à opposer au fascisme que la toujours précaire défensive. Voyons comment elle s'y prit.
 
 

Avant de convoiter le pouvoir, le fascisme commence par user et terroriser le prolétariat à l'aide de ses milices. La gauche s'efforça de riposter par l'«autodéfense ouvrière». Mais son handicap, sur ce terrain choisi par l'adversaire, était manifeste. En Italie, en Allemagne, l'État bourgeois eut des trésors d'indulgence pour les bandes fascistes, tandis qu'il réprima, voire interdit, les groupes de protection de la classe ouvrière. Et la gauche, croyant de bonne tactique de se cramponner à la légalité, renonça elle-même à se servir de ces derniers. En France, la guerre civile ne dépassa pas le stade embryonnaire. Cependant, les Ligues purent tranquillement se reconstituer en dépit de la loi qui avait prononcé leur dissolution, tandis que cette même loi frappa des formations d'extrême gauche telles que l'Étoile nord-africaine.

Ensuite, le fascisme s'élance à la conquête de l'électeur par une tapageuse et cynique propagande. La gauche fut le témoin médusé de ces techniques nouvelles. Ici encore elle se trouva handicapée. Ces méthodes d'agitation qui s'avéraient si rentables, elle ne pouvait — ou n'aurait pas dû — les faire siennes: d'abord, parce qu'elle ne disposait pas des immenses ressources et des moyens publicitaires dont le grand capital pourvoyait le fascisme, ensuite parce qu'adopter la plupart de ces indignes procédés, c'était, pour elle, se renier. Et, cependant, trop souvent la gauche céda à la tentation du mimétisme. A force d'emprunter au fascisme, elle finit par lui ressembler. Elle s'exposa au risque que les foules ne fussent davantage sensibles à la propagande fasciste qu'à sa contrefaçon antifasciste. Alors qu'elle croyait se prémunir contre le fascisme en le singeant, elle envoya de l'eau à son moulin.
 
 

Énumérons quelques-uns de ces plagiats.

Le fascisme méprise les masses. Il n'hésite pas à les prendre par leur côté faible. Il les déclare féminines et il se complaît à les «violer». Pour ce faire, il use de toutes sortes d'attrape-nigauds (symboles, grandioses mises en scène, etc.). Le socialisme, lui, ne méprise pas les masses. Il les voudrait meilleures qu'elles ne sont, à l'image de l'avant-garde du prolétariat dont il est l'émanation. Il devrait donc s'efforcer d'élever, et non d'abaisser, leur niveau intellectuel et moral. Il ne devrait pas, comme le fascisme, faire appel aux instincts les plus grossiers des foules, à leur potentielle hystérie. Il n'empêche qu'au temps du Front populaire, un professeur, spécialiste du «viol des foules», était très écouté dans les milieux SFIO. N'était-ce pas lui qui, en Allemagne, avait cru conjurer les maléfices de la svastika hitlérienne en dotant les sociaux-démocrates des symboliques mais impuissantes trois flèches ?

Le fascisme exploite à son profit le sentiment religieux que des siècles de domination de l'homme par l'homme, d'ignorance et de misère ont profondément ancré dans les cervelles humaines. Le socialisme devrait faire appel à la seule raison et, au lieu d'exploiter à ses fins la religiosité des masses, viser à en détruire les racines matérielles. Cependant, la gauche, croyant ainsi gagner de vitesse le fascisme, voulut plagier un certain nombre de ses rituels, à commencer par le mythe de l'«homme providentiel», successivement emprunté par l'État fasciste à l'État stalinien, puis au fascisme par l'antifascisme. C'est ainsi qu'en 1936, on vit Léon Blum apparaître, dans des feux croisés de projecteurs, à des socialistes extasiés qui scandaient son nom jusqu'à épuisement et, dans la maison d'en face, le «fils du peuple» ne suscita pas moins le délire de ses fidèles. En inculquant au peuple de France, de traditions voltairiennes et libertaires, de tels comportements, n'a-t-on pas facilité, dans une certaine mesure, à plus longue échéance, l'éclosion du mythe du Maréchal «donnant sa vie pour la France» ?
 
 

Le fascisme n'hésite pas à séduire les masses au moyen d'une démagogie «passe-partout». Il promet la lune à chaque catégorie sociale, sans se soucier d'accumuler les contradictions dans son programme. Le socialisme, parce qu'il respecte les masses, devrait ne pas suivre le fascisme sur ce terrain. Et pour une autre raison encore, qui nous ramène au problème des classes moyennes : le socialisme ne peut pas mélanger dans un adroit cocktail l'anticapitalisme régressif des petits bourgeois (qui voudrait revenir à l'«âge d'or» précapitaliste) et l'anticapitalisme progressif des ouvriers ; il doit souligner que la petite bourgeoisie et le prolétariat sont, chacun à sa façon, pressurés par le grand capital, afin de les associer dans la lutte immédiate contre les monopoles. Mais il devrait demeurer intransigeant sur les articles essentiels de son programme socialiste ; autrement, il renoncerait à porter au capitalisme les coups décisifs, c'est-à-dire à promouvoir une société plus équitable et plus habitable pour tous ses membres. Et, pourtant, nous avons vu, en France, à partir de 1935, un grand parti ouvrier s'efforcer de disputer l'électeur au fascisme en imitant la démagogie «passe-partout» de ce dernier, au point que, parfois, ses auditeurs avaient peine à se convaincre qu'ils n'entendaient pas un discours du colonel de La Rocque.

De tous les instruments dont joue le Grock fasciste, celui dont il tire les plus beaux sons, c'est, sans contredit, le nationalisme. Et c'est aussi celui que la gauche eût dû le moins lui emprunter, puisque l'Internationale exprime, dans les langues du monde entier, son idéal de fraternité humaine. Cependant, la gauche, croyant ainsi disputer les «patriotes» au fascisme, a soudain introduit le mot nation dans son vocabulaire. Déjà, en 1923, pendant l'occupation de la Ruhr, le PC allemand s'était livré à la surenchère nationaliste, allant jusqu'à honorer le «martyr» Schlageter. De 1930 à 1932, il récidiva de plus belle. En France, nous vîmes successivement les néosocialistes inscrire la nation en tête de leur credo, tandis que nos camarades communistes s'époumonèrent à «aimer leur pays». Mais la plupart des «patriotes», ainsi stimulés dans leur hystérie chauvine, mais toujours défiants à l'égard de la gauche, estimèrent que le fascisme était plus qualifié qu'elle pour incarner le nationalisme. Beaucoup d'entre eux, sous la houlette de Maurras, se rallieront finalement au maréchal.19

Le fascisme, bien qu'il ne s'intéresse au fond qu'à un culte, le sien propre, se complaît à faire des concessions à la vieille religion traditionnelle, dont il a besoin pour parachever et consolider sa conquête des masses. Le socialisme, tout en se montrant respectueux des croyances de chacun, ne devrait pas renoncer à expliquer que «la religion est l'opium du peuple». Cependant, ici encore, la gauche a cru habile de plagier le fascisme et mettant une sourdine à sa propagande anticléricale, elle a «tendu la main aux catholiques». Formule dont l'élastique imprécision devait l'entraîner très loin : elle ne se tourna pas seulement vers le chrétien individuel, ce qui était inoffensif et même de bonne tactique, mais elle ne tarda pas à «tendre la main» au catholicisme politique. La répétition de ce geste à travers la Résistance et, plus tard, le «tripartisme», a contribué à livrer à la hiérarchie catholique et à ses commis parlementaires des positions que la gauche laïque avait conquises de haute lutte. Au point que d'illustres chrétiens sont aujourd'hui les premiers à lancer l'anathème contre le réactionnaire MRP. La flagrante collusion de l'Église avec le fascisme, sous Pétain, aurait pourtant dû inciter la gauche à plus de prudence.
 
 

Le fascisme s'affirme le meilleur défenseur de la famille bourgeoise et il tonitrue qu'il faut multiplier l'espèce. Là où il est au pouvoir, les pratiques anticonceptionnelles sont sévèrement réprimées et la femme confinée dans le rôle de «mère-lapine». Le socialisme, enseigné par un ouvrage célèbre d'Engels, devrait ne point se joindre au dernier carré des défenseurs du patriarcat. Et, pourtant, les lecteurs de l'Humanité ne furent pas peu étonné de voir leur journal se porter soudain «au secours de la Famille», condamner le malthusianisme et prôner la prolifération de la race. Encore un peu plus d'eau envoyée au moulin de l'ennemi.
 
 

Le fascisme, lorsqu'il a suffisamment capté les masses populaires par les artifices qui viennent d'être rappelés et qu'il a réussi à mettre dans son jeu, sinon la majorité, du moins une large fraction du corps électoral, se lance à la conquête du pouvoir. Mais il a une façon bien à lui de procéder. Il sait que cette conquête n'est pas pour lui une question de force. Il peut, en effet, compter sur l'acquiescement de l'aile de la bourgeoisie capitaliste la plus puissante économiquement et politiquement. Il est assuré, en outre, de la complicité des chefs de l'armée et de la police, de la haute bureaucratie administrative ; quant aux politiciens qui sont encore à la tête de l'État bourgeois «démocratique», il n'ignore pas que, même si ces personnages ne lui sont pas entièrement acquis, ils ne lui opposeront pas de résistance armée : la solidarité de classe sera plus forte que les divergences d'intérêts ou de méthodes. Aussi, quand toutes les conditions psychologiques et constitutionnelles se trouvent remplies, s'installe-t-il, sans coup férir, dans l'État. Une fois solidement accroché au pouvoir, il en déloge sans peine les politiciens non fascistes dont on l'avait provisoirement encadré.

Le socialisme ne devrait pas s'y prendre de cette façon. Car il est, qu'il le veuille ou non, l'adversaire de classe de l'État bourgeois, même «démocratique». Aussi ne peut-il conquérir le pouvoir que de haute lutte, en brisant, dès qu'il a réussi à s'introduire dans la place, la résistance acharnée de toutes les forces ennemies. S'il procède autrement, il peut sans doute «occuper le pouvoir», mais il ne le détiendra qu'en apparence et il y sera le prisonnier de l'appareil gouvernemental bourgeois. Le subtil Léon Blum avait depuis longtemps saisi cette élémentaire vérité. Et comme, par ailleurs, il était trop respectueux de l'ordre établi pour s'introduire dans l'État par effraction, il souhaitait n'avoir jamais à subir l'épreuve du pouvoir. Éloignez de moi ce calice ! Mais, en 1936, la gauche française, la tête tournée par la menace fasciste, crut qu'il était grand temps de cueillir le fruit mûr de l'État. Et, du fait qu'elle avait remporté une victoire électorale, grâce à sa coalition avec des partis bourgeois, elle s'imagina que la citadelle lui ouvrirait toutes grandes ses portes comme, ailleurs, elle l'avait fait pour le fascisme.20 Mais hélas, à Paris, le scénario se déroula tout autrement qu'à Rome ou à Berlin. le gouvernement de Front populaire fut étranglé par l'État bourgeois avec lequel il avait eu la naïveté de vouloir s'identifier. Un seul exemple, particulièrement symbolique: le 16 mars 1937, à Clichy, malgré la présence d'un socialiste au ministère de l'Intérieur, la police et les gardes mobiles tirèrent, non pas sur les bandes fascistes qui s'y étaient rassemblées, mais sur des ouvriers socialistes ; il y eut plusieurs morts et, parmi les blessés, le chef de cabinet socialiste du président du Conseil socialiste.

Et, tandis qu'en Italie et en Allemagne, les chaperons non fascistes avaient été promptement éjectés du gouvernement, en France, ce furent les ministres non socialistes du Front populaire qui restèrent seuls maîtres de la place. Blum, après avoir laissé, à contrecœur, s'approcher de lui le calice ne fit rien pour l'empêcher de s'éloigner.
 
 

Le désarroi de la gauche (ou de ce qui restait de la gauche) atteignit son apogée après le triomphe de son terrible adversaire. Elle se comporta un peu comme les médecins qui, confrontés avec une maladie inconnue, ont peine à masquer que leur science est en défaut et rendent des diagnostics contradictoires. Quand le fléau n'en était encore qu'à ses débuts, le docteur Tant-Mieux annonça que le fascisme ne pouvait pas durer, qu'il était une affection transitoire et accidentelle, qu'il n'allait pas tarder à se décomposer et à se liquéfier, et même qu'il fallait «passer par l'enfer de la dictature fasciste» (sic) pour savourer les joies ineffables de la révolution prolétarienne. Au fur et à mesure que le mal s'étendit et s'enracina, le docteur Tant-Pis exprima la crainte, au contraire, que le fascisme, malgré ses contradictions internes, ne soit capable de durer indéfiniment. En se proclamant installé pour un millénaire, Hitler finit par influencer ses adversaires eux-mêmes.

Cette surestimation des régimes totalitaires, ce manque de confiance dans l'évolution dialectique de l'Histoire, dans la marche irrésistible du monde vers la liberté, inclinèrent la gauche française, après le désastre de 1940, aussi bien vers Vichy que vers Londres. Les uns, les moins nombreux, crurent qu'il fallait s'adapter au fait acquis de la victoire fasciste — et ils finirent en traîtres; les autres, les plus nombreux, s'imaginèrent, de bonne foi, que seule l'écrasante supériorité économico-militaire des impérialismes anglo-saxons pourrait venir à bout du monstre totalitaire. Ainsi, la gauche, au cours de la décennie tragique, n'avait jamais été capable de vaincre le fascisme par les armes du socialisme. Elle avait, à défaut, recouru à tous les expédients et à tous les remèdes de rebouteux ; elle avait été jusqu'à plagier le fascisme sous prétexte de le prendre de vitesse. Et, pour finir, elle ne trouvait rien de mieux que d'abandonner sa cause entre les mains, non seulement d'un général au tempérament fasciste, mais d'une coalition de grandes puissances dont l'objectif véritable était beaucoup moins la défaite du fascisme que l'hégémonie mondiale. Aussi la victoire militaire remportée sur les puissances de l'Axe ne délivra-t-elle le monde ni du danger fasciste, ni du spectre de la guerre. Nous nous en apercevons aujourd'hui.
 
 

Nous aurions tort, sans doute, à l'heure présente, de nous laisser hypnotiser par ce qui précède. Les problèmes graves et urgents que nous avons à résoudre ne se posent pas exactement dans les mêmes termes que ceux qui viennent d'être évoqués. La victoire militaire de 1945 a eu, au moins, comme avantage immédiat, de reléguer, pour un certain temps, au magasin des accessoires le fascisme de type classique, le fascisme démagogique et botté. La bourgeoisie est obligée de recourir à des moyen de domination moins provocants, et aussi plus insidieux.

Mais n'oublions pas que le fascisme de type classique n'est qu'une des formes que peut prendre la contre-révolution. D'ailleurs, l'expérience a montré que, dans les pays qu'ils ont violentés, les régimes fascistes de type classique ont abouti, dans une certaine mesure, à des dictatures policières-militaires-cléricales, d'où les plébéiens en chemises de couleur étaient plus ou moins évincés.

Et ne perdons pas davantage de vue que la crise permanente du régime capitaliste sévit toujours, tout au plus «blanchie» par les injections de dollars américains et le réarmement atlantique. L'État fort, avec ou sans les milices fascistes, continuera à proliférer — de même que la guerre, cette fois nucléaire sur le fumier du capitalisme dépérissant.

En France, la succession impréparée d'un pouvoir personnel en perte de vitesse, de plus en plus isolé du pays, reposant sur l'armée, la police, une haute administration fascisante pourrait, si elle était brusquement ouverte, nous placer devant le dilemme : dictature militaire ou Front populaire. Mais on doit souhaiter que ce nouveau Front populaire soit axé, cette fois, autour de la classe ouvrière, qu'il ne soit paralysé ni par mésalliances politiques, ni par des illusions réformistes, qu'il ne soit subordonné à la politique étrangère d'aucune grande puissance, et qu'enfin il sache attirer à lui une sceptique jeunesse qui, aujourd'hui, n'appartient à personne.


I.

AVANT LA CATASTROPHE
(1932)




Cette première partie est le récit d'un voyage à pied entrepris, en août-septembre 1932, à travers l’Allemagne, alors pré-hitlérienne. J'en rapportai une série d'articles qui parurent à l'automne de la même année dans divers périodiques : le magazine Vu ; l'hebdomadaire Monde, que dirigeait Henri Barbusse, la revue syndicaliste-révolutionnaire la Révolution Prolétarienne ; le magazine communiste Regards.
 
 

A l'époque, l'éditeur que je pressentis ne crut pas devoir rassembler ces témoignages qui, dans mon esprit, devaient servir d'introduction à mon reportage sur l'Allemagne de l'année suivante : la Peste brune a passé par là. Les relisant avec le recul des années, il ne me paraît pas possible de les publier tels quels. Ils font parfois double emploi. Ils manquent d'homogénéité. Ils s'écartent de temps à autre du sujet essentiel : la montre du national-socialisme. C'est pourquoi j'ai préféré, à l'aide de cette matière première, rédiger, en style autobiographique, le récit de mon premier voyage. Le texte que l'on va lire est, de ce fait, inédit. Il ne figurait pas dans les éditions de la Peste brune antérieures à la présente édition Maspero de 1965.
 
 

À la fin août 1932, je décide d’entreprendre en Allemagne un grand voyage à pied, sac au dos, selon les rites germaniques. Avec le camarade qui m'accompagnera, nous nous y préparons avec ardeur. Au pied du fort de Romainville, notre voisin, le canal de l'Ourcq étale sa ligne droite. Pour mieux nous entraîner, nous revêtons notre tenue complète de marcheurs à pied, blouson, culotte courte de velours, lourds brodequins et grosses chaussettes de laine ; nous chargeons notre rucksack du poids respectable qu'il pèsera effectivement au cours de notre périple. Et, cartes en main, nous repérons exactement, sur les berges du canal, une distance de 12,5 km. D'une allure souple et régulière, redressant la tête, creusant les reins, bombant le torse, nous franchissons chaque jour cette distance. Parvenus au point d'arrivée, nous esquissons un demi-tour quasi militaire et refaisons, en sens inverse, le même kilométrage, indifférents au soleil ou aux intempéries, prêts à tout affronter.
 
 

Et c'est enfin le départ, le soir du 9 août 1932. Un camionneur qui fait chaque nuit le trajet Paris-Strasbourg a bien voulu nous charger dans son poids lourd. L'énorme véhicule saute avec un bruit de ferraille sur le pavé de Pantin. Dans la remorque, entre deux rouleaux de linoléum, à l'imposant diamètre, nous avons, mon compagnon et moi, logé nos corps meurtris, nos sacs bourrés et difformes que surmonte une gamelle. Au volant, dans la cabine où nous les rejoignons de temps à autre pour faire la causette, de grands gars d'Alsace placides et blonds. Il suffit de soulever la bâche de notre remorque pour prendre connaissance avec le paysage. Mais, le plus souvent, rois fainéants vautrés sur des colis rugueux, nous laissons se dérouler le fil des heures. Et quand la nuit venue, les conducteurs, harassés, font halte au bord de la route, nous courons dans un champ voisin d'où nous rapportons, pour arrondir les angles et amortir les chocs, de moelleuses gerbes de blé fraîchement coupé.

Au seuil de la Forêt-Noire, je déborde d'un optimisme que les vicissitudes des luttes sociales n'ont pas encore ébranlé et que mon compagnon, petit-bourgeois sceptique et insouciant, ne partage guère. Après une si longue période d'inaction stérile, dans un vieux pays dégénéré, je vais peut-être enfin me trouver au cœur de l'action, dans cette Allemagne jeune, moderne et dynamique que, depuis ma jeunesse, je n'ai cessé d'admirer. C'est ici que triomphera le socialisme ou nulle part. C'est ici que s'est formée la classe ouvrière la mieux organisée, la plus cultivée du monde. Ici que les contradictions économiques et sociales ont atteint un point de tension extrême. Ici que va sonner l'heure de l'explication décisive entre le bloc formidable du salariat et les mercenaires du grand capital.

Et pourtant les germes d'une maladie mortelle minent déjà cette chair en apparence resplendissante. L'atmosphère est lourde, les oiseaux volent bas, comme avant l'orage. Plus je m'enfoncerai au cœur de ce pays, plus je déchanterai. En vérité, malgré çà et là quelques apparences trompeuses, tout annonce, tout fomente — sans que j'en aie encore une pleine conscience — la victoire du fascisme hitlérien.
 
 

Par une belle fin d'après-midi s'achève notre première étape outre-Rhin. Déjà 25 kilomètres dans les jambes et, sur les épaules, malgré que nous nous soyons entraînés pour cette distance, les courroies pèsent un peu. Nous traversons un village qui paraît coquet en comparaison des nôtres, avec ses maisonnettes blanches fraîchement repeintes, ses fenêtres garnies de géraniums. Tel le cheval qui sent l'écurie, nous marchons d'un pas plus allègre lorsqu'à la sortie de la petite agglomération, à l'écart et entouré d'arbres, apparaît le gîte que nous cherchions : l'auberge de la jeunesse. Chaque soir, de la même manière, nous nous retrouverons comme chez nous.

La salle commune est déjà pleine : jeunes de quinze à vingt ans, cheveux blonds, voix mâles, visages volontaires. Une chemise de sport kaki ou verte, aux manches retroussées, découvre leurs avant-bras bronzés par le soleil. Des genoux sculpturaux émergent d'une culotte courte en velours ou en peau que complète souvent une paire de bretelles tyroliennes avec sa large plaque de cuir rectangulaire, formant comme un pont entre les pectoraux. Les jambes sont halées, muscles tendus et durs. De grosses socquettes retombent sur de forts souliers luisants. Certains ont conservé sur la tête, posée crânement, une petite calotte du type ecclésiastique, en feutre gris, découpée dans le fond d'un vieux chapeau.

Nous ne tardons pas à lier connaissance. Notre qualité de Français nous vaut un accueil fraternel.

Franzose ? Pas possible ! On voit des Franzosen si rarement.

Puis c'est une volée de questions:

— Chez vous aussi il y a beaucoup de chômage ?
— Est-il vrai, ce qu'on dit, que les Français sont si riches, qu'ils ont tant d'or ?
— Vous avez le service militaire obligatoire ?
— Comment donc nous appelez-vous ? Des... des... Boches.

Nous répondons tant bien que mal. Autour de nous, le cercle s'est formé, un cercle au centre duquel je me sens bien. Je lis dans les regards un besoin de communication directe, par-delà les frontières artificielles, les journaux et les discours mensongers, un étonnement de se sentir pareils.

Sur une table, un «livre d'or». Chacun est invité à y inscrire son nom, laisser une trace — pensée, poésie ou dessin — de son passage. Sur le feuillet de garde, ce vain avertissement: «On est prié d'oublier la politique au seuil de ce livre.» Pourtant, quand je le feuillette, je vois la politique sourdre à chaque page. Elle tourmente ces jeunes au point qu'ils ne peuvent, malgré l'ambiance neutre de l'auberge, s'en abstraire. Une main a écrit: «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !» Mais une autre a biffé l'appel d'un trait de plume rageur. Ailleurs, ce sont les trois flèches socialistes qui transpercent la croix gammée. On nous explique que cette passion est plutôt récente.

Quand je décris, en comparaison, la jeunesse française indifférente, ignorante, engourdie par l'opium des journaux sportifs on me répond qu'il n'y a pas si longtemps la jeunesse allemande s'intéressait beaucoup plus aux champions et aux stars qu'à Hitler ou à «Teddy» Thälmann. Mais le chômage, la misère, l'entrée en scène tapageuse du national-socialisme ont tout changé. Au fond des regards de mes jeunes compagnons d'un soir, je lis, parce qu'ils ont dix-huit ans, la joie de vivre, mais aussi l'angoisse et la faim. Ces auberges, luxueusement aménagées, dans lesquelles de beaux fourneaux sans emploi contrastent avec les ceintures qui se serrent, suggèrent un monde périssable. La contagion du fanatisme politique a gagné jusqu'aux impubères. Un gamin de treize ans me crie son amour pour le Führer, une fillette m'explique gravement le dernier discours du chancelier von Papen. Peu ou prou de non-engagés. Chacun a pris parti.

La salle commune s'est vidée peu à peu. Pourtant, aux extrémités opposées, deux groupes demeurent. Dans la pénombre, de petits écoliers tiennent chacun un recueil de chansons à la main. Sous la conduite de leur magister, ils entonnent des airs martiaux où il est question de héros victorieux et d'ennemis en déroute. Trois solides gaillards de Westphalie, prolétaires sans nul doute, les écoutent avec satisfaction puis, avec eux, reprennent en chœur le refrain. A l'autre bout de la salle, d'autres «ajistes»,21 indisposés par cette démonstration, observent, muets, renfrognés. L'un d'eux serre dans ses doigts crispés la Rote Fahne, le quotidien communiste. Et comme j'essaie, en vain, de le faire parler, il me montre, d'un signe de tête, le camp adverse et hausse les épaules. Jusqu'à l'heure réglementaire de l'extinction des feux, nazis et révolutionnaires resteront ainsi face à face, dans un état de veillée d'armes.

Un jeune, plus loquace, ou plus lucide, murmure à mon oreille, tandis que nous gagnons notre dortoir:

— Vois-tu, nous sommes dressés les uns contre les autres. Les passions sont chauffées à blanc au point qu'il nous arrive de nous entre-tuer, mais nous voulons au fond la même chose...
— Vraiment ?
— Oui, la même chose, un monde nouveau, radicalement différent de celui d'aujourd'hui, un monde qui ne détruise plus le café et le blé, tandis que des millions d'hommes ont faim, un nouveau système. Mais l'un croit dur comme fer qu'Hitler le lui donnera et l'autre que ce sera Staline. Il n'y a entre nous que cette différence...

Et c'est pourquoi dans la chambrée, avant que les lumières ne s'éteignent, retentira, de cinquante coffres sonores, un vieux chant de vagabonds de la route, que le nazi entonne avec autant de conviction que le socialiste ou le communiste:

Quand nous cheminons côte à côte
Et chantons les airs anciens
Dont les bois nous renvoient l'écho,
Alors, nous le sentons, il faut que cela arrive :
Avec nous viennent les temps nouveaux !
Avec nous viennent les temps nouveaux !

Unanimité à peine fêlée par la discordance des trois cris antagonistes, proférés ensemble, tel un bonsoir ou un final défi :

— Heil Hitler !
— Freiheit !
— Rot Front !

Pourtant les dilettantes, les poètes, les rescapés romantiques et littéraires de la Jugenbewegung («mouvement de jeunesse») d'avant 1914 n'ont — pas encore — totalement disparu. Témoin ce groupe d'étudiants, que nous rencontrons le lendemain sur la route, vêtus d'un simple short, à peu près nus sous un soleil de plomb. Une invraisemblable vaisselle s'accumule sur leurs échines bronzées. On dirait une caravane de chameaux porteurs de denrées. Ces joyeux lurons s'entêtent à préférer le naturisme aux controverses politiques. Et ils susurrent, en s'accompagnant d'une guitare, ces vers, si pacifiques, d'un poète tombé au front22 :

Et mon cœur, mon cœur chante
Un air qui lui aussi monte vers le ciel,
Un air très léger et très doux
Un air aussi délicat, aussi tendre
Qu'un petit nuage fuyant à travers l'azur
Comme un flocon de duvet dans la brise...

Mais, dans cette Allemagne de l'été 1932, les «ajistes» qui cheminent par goût sont moins nombreux que les vagabonds par nécessité. Un demi-million de jeunes chômeurs, au bas mot, errent sur les routes. Ils n'ont droit à aucun secours, le plus souvent parce qu'un membre au moins de leur famille a conservé un emploi. Las de se tourner les pouces dans leur triste faubourg et d'être à charge au foyer paternel, ils partent avec le printemps et roulent leur bosse jusqu'à la fin de l'automne. Certains déambulent ainsi depuis plusieurs années, sans but, vivant d'aumônes, gîtant dans des asiles ou des étables. Ils sont, en général, deux sur les routes les plus circulantes, une grosse canne ou un bâton de pèlerin à la main, pillant les arbres fruitiers, pratiquant ce qu'on n'a pas encore baptisé «auto-stop». Quand ils forment un groupe, l'un joue d'un instrument, tandis que les autres, musiciens-nés comme le sont les Allemands chantent en chœur. Ils sont blagueurs et fatalistes, certains même cyniques et serviles : si l'on veut manger, il faut savoir ne déplaire à personne. Ceux-là, le jour venu (et nous ne savons pas encore que ce jour est si proche) se vendront au plus offrant ; ou bien leurs rancœurs trop longtemps accumulées, exploseront avec brutalité et, sur les boucs émissaire qui leur seront désignés, ils cogneront à tour de bras.

Au bord d'une rivière où nous nous baignons, nous avons fait connaissance avec une paire de copains. L'un, quand il y avait du travail, était cordonnier et l'autre, teinturier. Ils n'ont aujourd'hui pour se vêtir qu'une veste rapiécée à même le torse nu ; et ils me montrent en riant leurs brodequins éculés d'où prennent le frais des doigts de pied, longs et roses. D'une poche déchirée, ils tirent avec précaution un carnet crasseux, leur officiel «livret de nomade». Sur des pages et des pages, c'est une longue suite de noms de localités, inscrits à l'encre ou au crayon, apposés au moyen de tampons. Des noms reviennent déjà deux, trois fois et, sans doute, sur les pages qui restent blanches, reviendront encore. Un cycle infernal. Il ne prendra fin que par l'enrôlement dans les «chemises brunes» ou l'embauche dans les usines d'armement.

Mais, en attendant, le gouvernement préfasciste embarque déjà quelques-uns de ces trimardeurs, à titre de «volontaires» dans des camps de travail militarisés. Crever de faim ou se laisser embrigader, telle est, pour la jeunesse allemande de 1932, l'alternative.
 
 

Du pont de Kehl à l'entrée de la Saxe — long itinéraire parcouru tantôt à pied tantôt en train — une impression dominante : la population a déjà basculé du côté des nazis. C'est une épidémie qui exerce partout ses ravages, dans les villes comme dans les campagnes.

Sur chaque place de village, un grand mât insolent, visible de loin, porte un énorme étendard rouge, d'un rouge criard, strié de la noire croix gammée ; les murs de la mairie ou de l'école sont garnis de panneaux d'affichage sur lesquels sont apposés, chaque jour, les pages du quotidien national-socialiste. Sur les tables des brasseries, encartés dans de luxueuses reliures, les magazines du parti.

Je suis entré chez des paysans, afin de leur acheter des œufs et du lait. Sur les murs, des portraits du Führer découpés dans quelque illustré et collés grossièrement.

— Notre sauveur ! articule le père, avec une opaque certitude.

On étale devant moi la pile de tracts hitlériens reçus de la dernière campagne électorale. Il y en a de tous les formats, de toutes les couleurs. Le fils me déclare d'une voix rude qui n'admet ou n'imagine même pas la contradiction :

— La liste nationale-socialiste a eu chez nous la majorité absolue !

La mère, elle, cherche fébrilement dans une armoire. Enfin elle a tiré de sa cachette une boîte de cigares et me la présente. Je proteste que je ne suis pas fumeur. Alors elle l'ouvre, en tire une liasse de billets de banque jaunis et me lance, tandis que le fils me jette un regard dur :

— Tout notre avoir ! Tout ce que nous avons épargné durant vingt années d'un travail de forçats. Cela ne vaut plus rien... pas un pfennig, monsieur ! Les sociaux-démocrates, avec leur inflation, nous ont tout pris.

Dans les villes, battant le haut du trottoir, bottes et baudriers trop neufs ou trop bien cirés, les jeunes SA déambulent. Autour des «Maisons brunes», gardées par de nombreux factionnaires, un État dans l'État qui est déjà l'embryon d'un nouvel État, règne une agitation intense : allées et venues, foule de curieux et de sympathisants.
 
 

C'est à Rothenburg, petite ville de Bavière, dont a été préservé le décor médiéval, si parfait qu'il semble en carton-pâte, que j'ai ma première conversation avec un milicien nazi. Fébrile, parlant fort, les yeux injectés, mais avec une courtoisie toute germanique, il m'ouvre son cœur, comme s'il avait un pressant besoin de le soulager.

Petit-bourgeois devenu enragé, il m'explique que, chauffeur de taxi de son métier (et propriétaire de sa voiture), il a longtemps appartenu au Parti social-démocrate. Mais il en est sorti avec dégoût. Il reproche à la fois au «marxisme» d'avoir trahi l'Allemagne et d'avoir trahi le prolétariat. Le voici chef de section d'assaut, et, au sein de son nouveau parti, extrémiste.

— Hitler participera-t-il au pouvoir ?
— Non ! Non ! mille fois non ! hurle-t-il, comme si de crier de la sorte l'apaisait. Tout ou rien !

L'auberge où il nous invite à boire un bock est le siège local du parti. En coup de vent, claquant la porte avec fracas, des motocyclistes en uniforme, gaillards solides, avantageux, botté et casqués de cuir, font irruption. Avec une conviction puérile, notre chauffeur de taxi et la tenancière nous expliquent qu'Hitler fera cesser le chômage, chassera la misère, instaurera le nouveau système.
 
 

Et cela recommence dans une petite localité de la Suisse franconienne, non loin de Bayreuth. Une piscine de plein air s'y abrite, entre des rochers couverts de sapins. Autour de nous, des grappes de corps hâlés, détendus, libérés. Mais la politique l'emporte, une fois de plus, sur la nature. Armé d'une pelle minuscule, nu comme un ver, un gosse nous envoie du sable dans les yeux, nous enjambe. Il est si beau, si blond, d'un type germanique si pur que je demande à son père l'autorisation de le photographier.

— Mais bien sûr ! Vous montrerez aux Français le portrait d'un petit Allemand et vous les prierez d'être moins injustes envers son pays...

Et ce naturiste se lance dans une violente diatribe contre le traité de Versailles, contre la France impérialiste. Allongé sous le brûlant soleil, les yeux clos, les mains derrière la nuque, il réclame le droit au service militaire obligatoire, non pas, m'explique-t-il, pour faire la guerre, mais pour «discipliner» la jeunesse. Comme j'essaie de lui opposer des arguments dans lesquels il flaire un relent de «marxisme», il s'emporte contre les chefs sociaux-démocrates qui, depuis quatorze ans, dit-il, ont travaillé, non pour la classe ouvrière, mais pour s'emplir les poches.

Et soudain :

— Enfin, voyons, répondez franchement : souhaiteriez-vous pour le prolétariat allemand, puisque, semble-t-il, vous vous intéressez à lui, un régime du type stalinien ?
 
 

Dans un compartiment de chemin de fer, j'ai tiré de mon rucksack une liasse d'illustrés communistes, que je commence à parcourir. Un ouvrier en tenue de travail, à la démarche pesante monte, s'assied à la place voisine.

Comme je remarque qu'il jette un furtif coup d'œil sur mes journaux, je les lui prête. Il se met à les lire attentivement, un à un, sans mot dire. Mais, à l'autre bout du compartiment, je n'avais pas prêté attention à deux jeunes gens : sur leur veston de coupe élégante, la croix gammée. Ils n'ont pas bronché, mais surveillent leur proie du coin de l'œil.

Et quand, arrivé à destination, l'ouvrier se lève, tire du filet le petit sac qui contient sa gamelle, l'un d'eux se dresse, lui tend le Voelkischer Beobachter, le prie, poliment, mais impérieusement, de l'emporter. Une seconde d'hésitation, puis l'homme apeuré, se résout à prendre la feuille, salue gauchement d'un coup de casquette, disparaît.
 
 

Dans la petite ville où nous faisions halte, un après-midi, une fête enfantine se déroule sur la place principale. Idyllique spectacle. Fils et filles de travailleurs, la tête ceinte d'une couronne de fleurs, dansent en rond, chantent en chœur d'une voix cristalline.

Je souffle à mon compagnon:

— C'est sûrement une fête ouvrière.

Il fait une moue sceptique, et il n'a pas tort. A la nuit tombante, nous retrouverons, en effet, ces enfants, par ribambelles, dans la rue, sur le chemin du retour. Leurs parents, prolétaires endimanchés, les conduisent. Chaque gosse porte avec fierté, au bout d'une tige de bois, un lampion aux couleurs rutilantes, sur lequel se détache, en gros traits noirs, la croix gammée.
 
 

Mais, dans les centres industriels, nous rencontrons tout de même des «rouges». Un dimanche, nous entrons dans un gros bourg près de Stuttgart — rues vides, ennui dominical, cantiques et tintements de cloches — lorsque soudain l'Internationale me fait sursauter. Mon compagnon sourit de mon émoi. Je suis en arrêt, comme un chien de chasse, reniflant, cherchant d'où vient le chant. Le son nous conduit jusque dans l'arrière-salle d'une brasserie, où garçons et filles nous accueillent chaleureusement, avec des poings tendus et des Rot Front ! Ils font partie d'un club sportif prolétarien de Stuttgart et, comme ils regagnent cette ville, au terme d'une randonnée dominicale, ils nous invitent à monter avec eux dans leur camionnette. Les filles ont les cheveux coupés, des bras brunis qui pourraient être masculins. Les gars en culotte courte, virils à souhait, ressemblent à des révolutionnaires pour fresques historiques.

Le long du trajet, à travers les interminables faubourgs de Stuttgart, ils entonnent le répertoire entier des chants rouges, soulevant partout l'enthousiasme. Familles en promenade, amoureux en goguette, femmes sur le pas de leur porte, bambins dans le ruisseau, gentils cyclistes au guidon fleuri, tous, le visage illuminé, lèvent le poing et nous crient frénétiquement:

Rot Front !

Je vais mieux. Je reprends confiance. J'ai senti, tout contre moi, physiquement, ce que je crois être la force du prolétariat révolutionnaire allemand.
 
 

Mais le mouvement syndical offre, le plus souvent, et surtout dans les grandes villes, un spectacle beaucoup moins réconfortant. Ainsi la Maison du peuple de Dresde. Maison est trop peu dire. Nous avons devant nous un building colossal, œuvre d'un architecte de la dernière cuvée.

Nous sommes d'abord entrés dans la salle de brasserie, aux profonds fauteuils. Sous nos brodequins de marche, dont soudain nous avons honte, un épais tapis amortit les pas. Atmosphère silencieuse et douillette de bonne chère. Un maître d'hôtel en élégante veste blanche s'avance vers nous, d'abord obséquieux. Mais notre tenue inusitée en ces lieux cossus donne sa voix des inflexions un peu ironiques. Il nous présente la carte : longue liste de mets raffinés, d'un prix manifestement inaccessible aux bourses ouvrières. A une table voisine, deux ou trois gros consommateurs se livrent à une formidable partie de cartes, en avalant de formidables bocks et en donnant de formidables coups de poing.
 
 

Et, tout d'un coup, le sens du mot bonze par lequel communistes et nazis s'accordent pour désigner les dirigeants réformistes, prend pour moi toute sa signification. Les joueurs de cartes, nos voisins, ce sont des bonzes. Nous sommes tombés dans un repaire de bonzes. Braves gens au demeurant. Lorsqu'ils apprennent que nous sommes des camarades français, ils nous invitent cordialement à nous joindre à leurs libations. Le teint fleuri, épais, sans flamme, confinés dans leur douillet petit univers bureaucratique et corporatif, ils m'inspirent l'envie de les prendre par le col de leur veste et de les secouer. Sept ou huit millions de prolétaires allemands crèvent de faim et d'autres millions travaillent le ventre à demi vide. Le péril fasciste est à la porte. Mais les bonzes de Dresde se donnent du bon temps.

Comme ils ont la courtoisie de nous faire visiter cette «Maison du peuple» qui n'appartient plus au peuple, nous voici emportés dans des ascenseurs animés du mouvement perpétuel. On les attrape au vol, on en saute sans qu'ils interrompent leur silencieux va-et-vient. D'un seul bond, nous atteignons le sommet : un toit-terrasse où nous recevons, sans préparation, en pleine figure, la ville immense scintillant au soleil.

On ne nous épargne rien, ni les salles de réunions, grandes pièces claires, revêtues de couleurs vives et audacieuses, où les syndiqués, comme s'ils étaient gênés par l'ambiance, observent un silence guindé, ni l'hôtel dont les coûteuses chambres aux meubles de style Louis XV s'ouvrent, en de rares occasions, à des parlementaires sociaux-démocrates en tournée de propagande.

Je me frotte les yeux. La Révolution serait-elle déjà faite ? Mais non, derrière l'esbroufe de ce palais, il y a des millions d'hommes sans pain et sans espoir, et d'autres qui méditent d'arracher à la classe ouvrière ses dernières conquêtes. Le vieux monde se désintègre. L'heure est venue de tout risquer. Pourtant les bruits de la bataille ne franchissent pas ces murs, ils sont amortis par l'insonorisation de ce luxe.

La Maison du peuple de Dresde est le symbole et le produit d'une folie collective. Une mégalomanie de l'américanisation a tourné la tête à toute l'Allemagne. Tandis que les capitaines d'industrie bâtissaient des usines trois fois trop belles et d'une capacité de production trois fois supérieure aux besoins, tandis que les municipalités, les administrations publiques édifiaient des gares, des bureaux de poste ou des auberges de la jeunesse atteints de gigantisme, les bonzes syndicaux, pour ne pas faire moins bonne figure, engloutissaient les gros sous de leurs cotisants en de richissimes bâtisses. Mais, depuis la crise, ce luxe n'empêche pas les revenus des salariés de fondre et, à l'heure où il faudrait se colleter avec les «chemises brunes», il émascule des dirigeants engourdis dans les délices de Capoue.

Comme je me risque à exprimer, avec des précautions de langage, le malaise que je ressens, mon guide m'explique, avec une lyrique obstination :

— Nous voulons que nos chefs aient de beaux bureaux, bien aménagés, parce qu'ils sont nos chefs... Chaque travailleur est fier que la classe ouvrière organisée ait pu réaliser de telles merveilles. Après avoir pénétré dans notre belle Maison du peuple il en sort avec l'idée d'élever sa condition...

Je ne me contiens plus :

— Ne croyez-vous pas, plutôt, qu'il n'aura plus désormais qu'une seule pensée : pour vivre mieux, devenir à son tour un bonze ?

Jamais sans doute langage si peu conformiste n'a troublé la quiétude de ce bureaucrate. Il cherche, en vain, une réponse.

— Et, dites-moi, si les «chemises brunes» envahissaient un jour votre Maison du peuple, comment vous défendriez-vous ?

La langue de mon interlocuteur s'embarrasse dans sa mâchoire:

— Si les... ? Vous dites. Si les... ?

Il sait par cœur combien ont coûté les appareils téléphoniques qui se déploient comme des accordéons, les classeurs métalliques, les fauteuils de bureau si profonds qu'on y perd la notion du temps et de l'espace. Mais cela... Non, vraiment, il n'y avait jamais pensé.
 
 

Quant aux communistes, ils ont déjà jeté par-dessus bord, livré en pensée à Hitler, tout cet appareil réformiste. Un grand garçon, maigre, au regard inquisiteur et orthodoxe et qui me dévisage du haut de ses 1,90 mètre, me confie :

— Peu nous chaut que les nazis mettent la main sur ces palais et sur ces bonzes... Nous n'aurons rien à y perdre, nous autres. Au contraire ! Nous, communistes, nous travaillerons beaucoup mieux dans l'illégalité que dans la légalité.

Demain, d'astucieux maraudeurs, profitant du désarroi et de l'indifférence populaires, s'empareront, sans coup férir, de cette vaine richesse. Et dans ces palais, ils substitueront aux bonzes déchus leurs propres bonzes.
 
 

Le soir même, à Dresde, le national-socialisme étale devant nous sa force montante. Cela a commencé, dès l'après-midi, par les évolutions, au-dessus de la ville, d'une escadrille d'avions, rapides et bruyants, fonçant pour lâcher une pluie de petits papiers, puis reprenant leur essor, en formation de combat. Et sur les routes qui convergent vers la capitale saxonne, c'est un défilé de nazis à pied, en bicyclette, en camion, accourant de tous les villages. Sur les gradins de l'immense stade sportif, une foule attend, debout. Public populaire, où les petits-bourgeois prévalent. C'est d'abord un interminable défilé militaire. A la faible lueur des projecteurs, au son d'une musique de bastringue, d'une désespérante banalité, les sections d'assaut s'avancent, une à une, drapeau en tête. Quand l'allure ralentit, ils piétinent mécaniquement dans la poussière, les bras ballants, marquant le pas.

Au passage de chaque étendard, dix mille bras se lèvent, saluent à la romaine. Et cela se produit vingt-cinq fois de suite. Après avoir fait le tour complet du stade, chaque section vient se ranger en carré, au centre du terrain, autour de la tribune dressée pour les orateurs. Nous avons devant nous une mer de chemises brunes, au garde-à-vous.

Enfin, le chef attendu apparaît, nu-tête, entouré de gardes de corps, salué par des Heil enthousiastes. Botté et ceinturonné, cravate noire sur sa chemise brune, court sur pattes, chauve, un peu obèse, la lèvre inférieure proéminente, Gregor Strasser fait plus grotesque que martial. Dans le «civil», il était apothicaire, et la panoplie dont il s'est affublé ne réussit pas à camoufler son allure de petit-bourgeois vulgaire. Mais il est très loin d'être sot. Il passe pour le plus doué et le plus «gauchiste» des dirigeants nazis. Certains disent même qu'il est le véritable chef du parti. En fait, sa forte personnalité porte ombrage à Hitler, qui le fera abattre comme un chien le 30 juin 1934.

Pendant deux heures, les haut-parleurs nous transmettront des tirades d'une démagogie fort éloquente et d'un pouvoir de conviction à ne point sous-estimer: «Le fait essentiel de l'heure est que plus de 90% de la population allemande considèrent le régime capitaliste comme ayant vécu et réclament autre chose... une économie nouvelle... un nouveau système...» (Cris de toutes parts : Oui, c'est cela, Jawohl !)

Et l'immense chœur d'entonner, comme un seul homme, le Horst Wessel Lied, dans un élan d'hypnose collective.

Quand nous arrivons à Berlin, le 5 septembre, avec ce léger frisson d'impatience qui accompagne la découverte d'une grande capitale, nous sommes les témoins d'un changement à vue aussi brusque qu'inattendu.

On dirait, en effet, une ville de garnison dont toutes les troupes auraient, à la fois, quartier libre. Faisant contraste avec les juvéniles SA, cette soldatesque est marquée par les stigmates de l'âge. Sont-ce des «territoriaux», comme nous disions en France, ces gros hommes aux fesses monumentales, au ventre redondant, aux uniformes un peu fripés ? Quand ils enlèvent leur casquette verte, d'un abominable vert, un crâne poli comme un galet épanche son trop-plein de sueur dans leur mouchoir à carreaux. Ils cheminent, en groupes compacts, tenant toute la largeur du trottoir, se font photographier au pied du colossal monument équestre de Guillaume Ier, se recueillent sous la coupole de style romain qui abrite le «soldat inconnu». Les lunettes d'or du Herr Doktor alternent avec le monocle du Junker. Des légions de paysans, encore à demi-serfs, traînent des brodequins pesants. La morgue aristocratique des uns alterne avec la vulgarité tonitruante des autres.

De quelle trappe surgit-elle, cette vieille Allemagne militaire et impériale ? Elle a ressuscité, l'espace d'un matin, par la volonté du chancelier von Papen. C'est que les messieurs d'ancien régime, hobereaux, généraux, industriels, barons du Herrenklub (le «club des Seigneurs») n'éprouvent pas une sympathie sans mélange pour les bandes plébéiennes d'Adolf Hitler. Ils se flattent de les contrebalancer par des cohortes plus rassies, trempées dans l'antique discipline prussienne. Ils consentiraient à la rigueur à partager le pouvoir avec ce parvenu qui débuta comme peintre en bâtiment, non à le lui livrer. Ils ont d'autres titres à gouverner le Reich : aux roturiers sans éducation ni expérience, ils céderaient, au besoin, quelques portefeuilles secondaires ; mais à eux les leviers de commande.

C'est pourquoi, à l'occasion d'un congrès annuel, ils ont, à grands frais, rassemblé, dans la capitale, venus des quatre coins du pays, 150.000 anciens combattants de l'organisation dite Stahlhelm (le «Casque d'acier»). Empruntant au national-socialisme ses techniques de propagande, ils espèrent, par un spectacle à grand fracas, par une parade gigantesque, faire la nique à Hitler.

A l'heure où l'on s'attendait au choc décisif entre fascisme et révolution, que vient faire dans le tableau ce spectre d'un passé mort ? En tout cas, s'il ne s'agit que d'une reconstitution historique, ou d'un intermède sans lendemain, le metteur en scène a bien fait les choses.

Ces gros hommes verts, je les vois d'un peu trop près. Sur la plate-forme d'un autobus, me voici comprimé entre leurs rotondités, leurs baudriers et leurs croix de fer. Le «casque d'acier», c'est la réaction crasse, lourde, bête, le petit-bourgeois borné, le cul-terreux indécrottable, le revanchard à tous crins, la Réaction irréversible.

Postdam, le Versailles du grand Frédéric a, pour un jour, retrouvé la vie. Les drapeaux aux couleurs impériales flottent à toutes les fenêtres. De vieux reîtres ont tiré du camphre leur rutilant et archaïque uniforme et portent avec arrogance le casque à pointe — ce casque que, dans notre enfance, nous dessinions en tremblant, comme les cornes du diable. Dans le grand parc aux hautes frondaisons, ces troupiers bardés de lard offensent la nature, violentent la vue, l'ouïe et l'odorat. Sous les charmilles, autour des bassins de marbre, par paquets serrés, ils avancent au pas cadencé, s'arrêtant soudain au commandement, dans un roulement de talons entrechoqués. Des péquenots, au rude accent de terroir, se montrent du doigt, avec un sourire égrillard, les seins finement ciselés des statues. D'autres, à plat ventre, malgré le havresac qui double grotesquement le volume de leur dos, s'amusent à tenter d'attraper des poissons dans les bassins. Aux pourtours du parc, des cuisines roulantes stationnent, avec leurs cheminées de locomotives préhistoriques prêtes à gaver tous ces ventrus.

Devant le tombeau de la «dernière impératrice d'Allemagne» (petit temple antique recouvert de lierre, à la grille close), les hommes verts se figent avec un bruit sec :

— Jurez ici de replacer l'Allemagne à la tête des peuples ! martèle un géant au regard dur, à la voix carnassière.
— Nous le jurons !
 
 

Les «Messieurs» pourtant, seraient imprudents de crier victoire. S'ils ont pour eux les anciens combattants et une partie des cadres de l'armée, leurs points d'appui dans les masses et au Parlement sont plutôt faibles. Ils vont maintenant tenter de consolider leurs fragiles positions.

Le 12 septembre 1932, le Reichstag est convoqué pour une séance qui, murmure-t-on, pourrait bien être «historique». Je ne veux pas manquer ce spectacle, que m'interdit pourtant ma tenue de globe-trotter. Mais un serviable social-démocrate me prête un complet trop large dans lequel je flotte. Et, comme j'ai réussi à obtenir une carte de presse, je fais au palais parlementaire une entrée très digne, en taxi, salué militairement par une haie de Schupos.

L'atmosphère de l'hémicycle me paraît morne en comparaison du Palais-Bourbon. Les individualités ne comptent guère. Sur les bancs qui se garnissent peu à peu, on n'aperçoit que des volumes, compacts et bien tranchés : les groupes parlementaires des partis. Chacun a sa tonalité particulière, ses membres semblent avoir été fondus dans le même moule.

Voici, tout d'abord, majestueuse dans ses bonnes manières, la social-démocratie : on dirait de vieux professeurs de province falots, des dames mûres et un peu collet monté. On a peine à imaginer que ce parti a pu être celui de Bebel et de Wilhelm Liebknecht.

Les communistes sont plus jeunes, plus dynamiques, avec des femmes plus débraillées, mais non moins dignes et attentives. A l'écart de tous les autres groupes, les 89 représentants de la IIIe Internationale donnent l'impression, ou, pour le moins, l'illusion d'un bloc sans fissure.

Puis ce sont les hommes du Zentrum, prélats en civil, aux jaquettes noires aux mines glabres et chafouines ; ensuite les barons engoncés du parti conservateur de Hugenberg ; et, plus à droite encore, la masse provocante, plébéienne, turbulente, des 230 hitlériens. Parmi eux, beaucoup de jeunes hommes, beaux gaillard insolents. Ils n'osent pas encore arborer en séance la chemise brune. Mais les couloirs et les alentours du Reichstag pullulent de miliciens bottés.

Au fauteuil présidentiel, haut siège gothique, apparaît, en veston de ville marron et col mou, élégant et impertinent, une sorte de gros poupon, imberbe, à l'inquiétante mâchoire, mi-bourreau, mi-clown. Il semble prodigieusement s'amuser. Mais lorsqu'il ouvre la bouche sa voix est aussi carnassière que celle du géant vu à Potsdam ; et, dans le fond de ses yeux vagues de morphinomane, passent des lueurs de férocité. Le président Hermann Goering donne aussitôt la parole au député communiste Torgler. En quelques mots brefs, violents, habiles, le stalinien ouvre l'attaque contre le gouvernement. Alignés derrière une table, à droite de la tribune, comme pour un jeu de massacre, les ministres ne bronchent pas. On dirait quelque respectable conseil d'administration de société anonyme.

Goering, après une courte suspension de séance, annonce, sur un ton de couperet, la mise aux voix de la résolution communiste. Le chancelier von Papen se lève, gommeux, déplaisant, très pâle. D'un geste à peine visible, il demande la parole. Mais le terrible poupon présidentiel tourne la tête ailleurs affecte de l'ignorer. Papen tend une seconde fois un index volontaire. En vain. On n'avait jamais vu pareil sacrilège dans un Parlement allemand. Alors, tremblant d'une rage contenue, le chancelier tire de son aisselle un portefeuille rose, se dirige d'un pas rapide vers le bureau présidentiel, tend à Goering un petit papier, puis se retire suivi, en file indienne, de tous ses barons.

Le poupon attrape au vol le papier, le lance dédaigneusement à l'autre bout de son bureau et s'écrie, sarcastique, que le vote sur la résolution communiste continue.

Car déjà les urnes circulent. Quand on dépouillera le scrutin, on saura que la vieille Allemagne spectrale n'a recueilli que 33 voix. Contre elle fascisme et marxisme ont fait bloc.

Et soudain, de son banc de député, un petit singe boiteux a bondi. En deux enjambées il accède au fauteuil gothique et, avec volubilité, force gestes, il fait la leçon au morphinomane. Ainsi chapitré par le Dr Goebbels, Goering proclame alors que le gouvernement est renversé, qu'en conséquence le décret de dissolution du Reichstag, extrait par Papen de son portefeuille rose, est nul et non avenu.

Un bruit se répand dans Berlin comme une traînée de poudre : demain l'armée occupera le palais du Reichstag — une armée de métier de 100.000 hommes, bien entraînés par sept ans de service, équipée à la moderne. Goering devra-t-il jouer les Mirabeau ? Les deux camps de la droite vont-ils s'affronter ? Mais ils ne tardent pas à se raccommoder. Une heure après la séance, Goering, apprend-on, se dégonfle, s'incline devant la légalité constitutionnelle. Le Reichstag, dans lequel le national-socialisme disposait de 230 sièges, est bel et bien dissous. Les fanfarons hitlériens n'ont pas osé se frotter à la Reichswehr.

La vieille Allemagne, pour un bref moment, l'emporte. Mais elle ne désire pas davantage que le national-socialisme un conflit ouvert. En vain, les partis de gauche, plutôt que de s'unir, ont-ils tenté, croyant jouer au plus fin, de dissocier les deux camps adverses. Le Troisième Reich, demain, naîtra, tout à la fois, de la désunion prolétarienne et d'un compromis entre les anciens et les nouveaux messieurs. Le 12 septembre, il est déjà dans l'air.
 
 

Un dimanche, dans les environs de Berlin, nous rencontrons par hasard, sur la route, une troupe étrange. Ce ne sont pas, bien entendu, leurs culottes courtes, leurs mollets nus coupés par une brassière de laine, l'énorme et hétéroclite chargement brinquebalant sur leur échine, les volumineux brodequins, qui les distinguent des trimardeurs ordinaires. Mais ils font, comme on dirait aujourd'hui, très «blousons noirs». Visages vicieux, troubles, de voyous. Et sur la tête les couvre-chef les plus bizarres : melons noirs ou gris à la Charlot, vieux chapeaux de femme, aux bords relevés en «amazone» avec plumet et médailles, casquettes prolétariennes du type navigateur ornées, au-dessus de la visière, d'un énorme edelweiss, mouchoir ou foulard, de couleur criarde noué n'importe comment autour du cou, torses à demi nus émergeant d'un tricot de peau très échancré à grosses rayures, bras striés de tatouages fantaisistes ou orduriers, oreilles bouclées de pendentifs ou d'énormes anneaux, culottes de peau surmontées d'une immense ceinture triangulaire, également en peau, toutes deux peinturlurées de chiffres ésotériques, de profils humains, d'inscriptions telles que Wild-Frei (sauvage et libre) ou Raüber (bandits). Au poignet, un énorme bracelet de cuir. Bref, un mélange insolite de virilité et d'effémination.

En tête, un grand gars, aux lèvres sensuelles, aux yeux cernés de noir, porte un étendard. C'est Winnetou, le «caïd» de la bande. Il n'est pas très loquace. Mais il nous en dit tout de même assez pour que nous apprenions l'essentiel : nous avons affaire à une Wild-clique, une bande sauvage, un gang d'adolescents dévoyés, asociaux, une communauté de gars rejetés par la société.
 
 

De retour à Berlin, je cours les salles de rédaction de la presse d'extrême gauche pour trouver quelqu'un qui puisse me renseigner sur ces «cliques». On m'envoie à Christine Fournier, ex-femme de l'écrivain libéral Rudolf Olden collaboratrice de l'A.I.Z., l'hebdomadaire illustré que publie Willy Munzenberg, génial affairiste et propagandiste stalinien. Elle a fréquenté ces jeunes vauriens, avec sollicitude et patience. Elle a réussi peu à peu à gagner leur confiance, à se faire admettre dans leur compagnie, à pénétrer leurs secrets jalousement gardés. Dans la Neueweltbühne du 20 janvier 1931, elle a consigné, en une excellente étude, le fruit de ses audacieuses observations.

J'ai devant moi une femme d'environ quarante-cinq ans, au visage encore jeune et séduisant malgré ses cheveux blanchis prématurément, au regard clair derrière les lunettes d'écaille. Mon accoutrement de trimardeur ne semble pas trop l'incommoder : elle a l'habitude.

— D'où viennent ces bandes ?
— Les cliques, en Allemagne, ne sont pas chose nouvelle. Elles sont nées du chaos de la guerre et de l'après-guerre... Dès 1916 et 1917, on pouvait rencontrer dans les faubourgs et la banlieue des grandes villes des troupes du même acabit. C'étaient des adolescents dont les pères étaient au front, les mères à l'usine. Personne à la maison ne s'occupait d'eux. L'inflation de l'après-guerre et, depuis deux ans, le chômage ont multiplié ces gangs. Ils offrent à une jeunesse déracinée, souvent privée de foyer, la vie en commun, la camaraderie, le goût du danger et de l'aventure. Pour échapper à la tentation du suicide, ils se créent un monde à leur fantaisie, un monde reposant sur des préceptes entièrement différents de ceux admis par la morale courante, un monde livré à l'instinct le plus effréné, un monde de haine contre la société qui les abandonne.

— D'où leur devise: Wild-Frei ?
Wild-Frei, sauvages et libres, rebelles à toute autorité : des révoltés et non pas des révolutionnaires. A eux seuls les noms que se donnent les cliques sont significatifs : Sang de Tartares, d'Indiens, de Cosaques, Crime sauvage, Terreur des filles, Apaches rouges, Amour noir, Ossements sanglants, Pirates des bois, Gosiers à la gnole. Ils ont tous lu Karl May, notre Gustave Aimard, et Winnetou, surnom qu'ils affectionnent, est celui du dernier des Indiens Apaches...
— Et leur vie sexuelle ?
— Chaque clique a son abri, dans un grenier, une cave, un entrepôt et le seul meuble de ce refuge clandestin est le stoszsofa, le sofa où s'accomplit le coït. Mais ce n'est pas tout...

Mon interlocutrice baisse la voix :

— ... Il y a les rites secrets d'initiation... La nuit, dans quelque bois désert, au bord d'un des nombreux lacs qui entourent l'agglomération berlinoise. Les épreuves sont parfois terribles : combats au couteau, immersion, tout habillé dans le lac ; épreuve du feu ; acte d'amour pratiqué par le postulant devant là «clique» dans un temps fixé que le «caïd» contrôle, chronomètre en main. Mais il y a pire encore...

A ce moment, Mme Olden, appelée au téléphone dans la pièce voisine, me laisse seul. J'en profite pour m'emparer d'une enveloppe bourrée de photographies, auxquelles elle a fait allusion mais que, sans doute, elle n'a pas osé me montrer. Et je tombe sur une collection d'adolescents nus, suspendus par les poignets à une branche, ou ligotés, les mains derrière le dos, au sommet d'un arbre, tandis qu'autour du patient les membres de la clique, nus également, brandissent des emblèmes phalliques.

Quand Mme Olden revient, j'ai déjà eu le temps de réintégrer les images dans leur enveloppe.

— La fête de l'initiation, conclut-elle, dégénère toujours en une beuverie, en une folle orgie. Les lectures de ces jeunes, bien sûr, ont pu jouer un certain rôle: ils imitent peut-être des rites primitifs. Mais je crois, bien plutôt, qu'il s'agit d'un retour spontané à la barbarie. La civilisation, après tout, n'est qu'un très mince, récent et fragile vernis...

En quittant Christine Fournier, je ne peux me défendre d'une angoisse : celui qui saurait les enrégimenter pourrait bien faire de ces apaches de mi-carême de vrais bandits. Deux ans plus tard, la journaliste de la Neueweltbühne (devenue ma belle-mère) me confiera que, après l'arrivée d'Hitler au pouvoir, elle a rencontré dans une rue de Berlin un sinistre et puissant SA. A sa surprise, le nazi l'interpelle familièrement, affectueusement même ; elle le reconnaît enfin. C'est l'ancien «caïd» de la clique dont elle avait gagné l'amitié. C'est Winnetou.

De la Wild-clique à Kuhle Wampe, il y a toute la distance qui sépare un univers d'un autre univers. Et pourtant, l'un et l'autre sont le produit du chômage et de la misère des temps. Ici, nous n'avons plus affaire à des révoltés, mais à des révolutionnaires.

Kuhle Wampe, au bord du Müggelsee, est un camp de chômeurs berlinois. Il vient alors d'inspirer au metteur en scène communiste Slatan Dudow, en collaboration avec Bertold Brecht, un film retentissant et magnifique, qui lui vaut, en cet été 1932, un flot ininterrompu de visiteurs. Éparpillés au bord du lac, sous les pins, les petites cases se ressemblent : simples montants en bois, revêtus de toiles de tentes blanches ou zébrées. Toutes sont claires, propres, tenues avec soin. Leurs constructeurs ont rivalisé d'ingéniosité et de coquetterie. Un jardin miniature entoure les plus belles. Au moment où j'arrive, un couple de vieux chômeurs, arrosoir à la main, se tient immobile, en extase, devant trois géraniums encore humides.
 
 

Comme la pluie commence à tomber, un gars m'invite à m'abriter dans sa cahute. On m'offre un fauteuil, le seul fauteuil. Les uns prennent place sur des tabourets de bois rustique, d'autres grimpent sur les couchettes superposées. M'entourent plusieurs camarades solides, au regard franc, vêtus d'un survêtement bleu marine et leurs jeunes femmes, souriantes, attentives. Ils m'expliquent :

— Vois-tu, l'air de Kuhle Wampe est meilleur que celui de faubourgs, et ce sont des vacances qui ne coûtent rien... Nous préférons aller chaque semaine, en vélo, toucher à Berlin nos indemnités de chômage. Et puis, nous voulons montrer que des prolétaires savent vivre d'une vie intelligente et affranchie...

La pluie ayant cessé, nous allons au bord de l'eau, regarder jeunes et vieux se livrer aux joies du bain de soleil, tandis que les plus cérébraux, allongés sur leur carpette, sont plongés dans des lectures sérieuses. Et, comme je fais mine d'appuyer sur le déclic de mon appareil, un souple et grand athlète, à la crinière fauve, copieusement bronzé, arrache d'un geste brusque son slip et s'offre entièrement nu, aux rayons brûlants :

— Pour protester contre l'ordonnance du chancelier von Papen, lance-t-il en riant aux éclats.

La Réaction voit, en effet, d'un mauvais œil ces camps de prolétaires libres, d'où sont bannis les préjugés bourgeois. Déjà plusieurs colonies ont été interdites et une puritaine ordonnance prohibant le nudisme a été promulguée. Les chômeurs de Kuhle Wampe ne sont ni des hors-la-loi ni des farfelus, mais des hommes sains et résolus qui entendent utiliser au mieux cette période d'oisiveté forcée. Le naturisme, le nudisme ne sont pas pour eux un prétexte à exhibitionnisme ou un dérivatif aux luttes sociales. Ils aiment le soleil qui les rend plus forts et les vêtements dont ils se dépouillent dans un défi lancé aux barons du Herrenklub, symbolisent pour eux les préjugés qu'ils rejettent.

Les communistes de Wedding, le quartier rouge de Berlin, sont nombreux à Kuhle Wampe et ils font reculer, par une explication patiente, l'esprit petit-bourgeois, individualiste, qui menace toujours, plus ou moins, une colonie de campeurs.

Îlot perdu, au milieu de cette Allemagne déchirée, Kuhle Wampe sera bientôt balayé par le raz de marée hitlérien, et il n'en restera que les impérissables images préservées par les cinémathèques.

Pour rendre visite aux militants et aux «théoriciens» de cuvées diverses dont j'ai les adresses, je parcours Gross-Berlin en long et en large. La S-bahn aérienne me fait tracer à travers la géante agglomération de fulgurantes diagonales ou, autour d'elle, d'énormes cercles concentriques. J'assiste ainsi à la réunion d'une section du Parti social-démocrate. Vieux militants routiniers, obtus, passifs, aïeules papoteuses qui me rappellent nos chaisières d'église ou nos dames de la Croix-Rouge, petits-bourgeois bedonnants et rassis.

Mais, dans le fond de la salle, une impatiente jeunesse piaffe, essaie de soulever le couvercle sous lequel on la veut étouffer. Ses porte-parole réussissent, pourtant, à faire entendre un réquisitoire où souffle la colère. La jeune génération applaudit à tout rompre, l'ancienne, renfrognée, se tait : il y a cassure. Néanmoins, quand il s'agit de stigmatiser les ministres qui, le 20 juillet, se sont laissé déloger par le chancelier von Papen du gouvernement de Prusse sans esquisser le moindre geste de résistance, tous les orateurs, y compris un député du Landtag, se retrouvent d'accord : un socialiste ne se console pas d'avoir perdu un maroquin ou un siège parlementaire.
 
 

Un autre soir, je suis l'invité d'un groupe de jeunesses communistes, dans la rouge Wedding. Une arrière-salle de café. Autour d'une grande table, garçons et filles font cercle. J'admire leur sérieux, leur niveau culturel, leur ardeur militante. Un tout jeune homme, qui a peut-être dix-sept ans, lunettes, geste volontaire, ouvre gravement la séance. Avec une volubilité, un savoir-faire qui me laissent pantois, il tente de justifier (sans doute pour se convaincre lui-même) la ligne du parti. Je lui préférerais moins de bagout car, ainsi rendu ensorcelant, son sectarisme, loin de rebuter l'auditoire, le rassure et l'envoûte. Il me semble que tout ce dévouement fraternel, toute cette foi révolutionnaire sont dépensés en pure perte.

Fait exception un jeune, dont la blonde chevelure est, par la fenêtre ouverte, éclairée d'un rayon de lune. Il a une voix cristalline et il murmure, seul de son avis, cette hérésie :

— Le malheur de notre temps, c'est qu'il n'y a personne, dans ce chaos, pour nous guider. Ah ! si Lénine vivait encore !

A vrai dire, je n'ai pu trouver durant tout mon voyage un seul communiste qui, mis en confiance après un moment de conversation, s'affirme vraiment d’accord avec la tactique du parti. Les plus orthodoxes se répètent à eux mêmes que «la ligne est juste», mais ils le font avec l'angoisse du croyant assailli par le doute. Quant aux plus courageux, ils dissimulent à peine leur malaise.
 
 

J'entre dans le bureau de chômage d'un quartier ouvrier. Dans une vaste salle, propre et aérée, de longues queues, résignées, muettes, y tracent des arabesques. A la sortie, les sans-travail stationnent le plus longtemps possible sur le trottoir. A quoi bon se presser ? N'est-ce pas, si l'on peut dire, «le dernier salon où l'on cause» ? Et les conversations s'engagent, prenant vite le tour d'une âpre discussion politique. Ce n'est plus à l'usine, à l'atelier que les trois partis tendent leurs filets, mais ici. Des tracts, des petits journaux polycopiés sont distribués à foison. Parfois, entre rouges et bruns, éclate une bagarre sanglante.

Voici, précisément, qu'un cercle s'est formé, grossissant à vue d'œil. Ouvriers en casquette bleu-marine, jeunes, maigres, les yeux brillants. Je m'approche. Une altercation met aux prises deux d'entre eux. Ils crient fort et ne paraissent pas loin d'en venir aux mains. Je crois d'abord qu'il s'agit d'une dispute entre un nazi et un communiste. Mais ce sont deux frères ennemis.

L'aspect du social-démocrate est typique : travailleur rangé et sérieux, d'âge moyen, un peu grassouillet. Le communiste est plus jeune, plus bohème, plus ardent, et aussi plus décharné. Devant un auditoire qui compte les coups ils se lancent à la tête toutes les fautes, passées et présentes de leurs partis respectifs. La majorité des spectateurs opine visiblement pour le communiste. Mais le socialiste ne se laisse pas démonter, prend obstinément la défense de ses chefs. On les sépare à grand-peine.
 
 

Cependant, malgré la résistance des bureaucraties dirigeantes, un courant unitaire a pris naissance à la base. Nombreux sont les travailleurs qui perçoivent, enfin, que la mise en commun de leurs forces contre le péril fasciste est une question de vie ou de mort. En juillet et en août, après le coup d'État prussien, le front unique au sommet, c'est-à-dire d'organisation à organisation, a été spontanément réalisé en maints endroits. Mais chaque fois, à peine scellé, il s'est disloqué. Ailleurs, des pourparlers entamés ont été, presque aussitôt, interrompus. Les directions centrales des deux partis ouvriers — malgré la forte pression de la base — sont demeurées irréductiblement opposées à l'unité d'action : les sociaux-démocrates, par peur de perdre la direction de leurs troupes, les communistes par obéissance servile aux ordres de Moscou et, aussi, la crainte de se déjuger en négociant avec des «social-fascistes».

Et, chaque fois, le prétexte invoqué pour refuser le front unique, pour rejeter, en particulier, les propositions de grève générale commune faites, à deux reprises, par le Parti communiste au Parti social-démocrate, ça a été la question brûlante de la «trêve des critiques» : les communistes se refusant à cesser leurs attaques idéologiques contre les réformistes et, ces derniers n'acceptant le front unique que sous la forme d'une confortable «trêve de Dieu» où l'expression d'aucune opinion divergente n'égratignerait leur épiderme trop sensible.

Pourtant, le Parti communiste, à l'issue de sa grève manquée du 20 juillet, aurait dû tirer la leçon de l'échec. Comment, sans préparation, faire soudain quitter le travail à des ouvriers entretenus dans la haine du «social-fascisme», pour protester contre l'expulsion de ministres «social-fascistes» ? Mais, plus grave encore, la preuve est faite, désormais, que l'influence du parti, assez forte sur les chômeurs, est, sur les travailleurs organisés, quasi nulle : de toute évidence, une grève générale, sans le concours des ouvriers réformistes, est impossible. Alors qu'attend le parti, depuis le temps qu'il se targue d'y parvenir, pour trouver enfin le chemin qui mène aux millions de syndiqués ?
 
 

Il faudra le dénouement tragique du début de 1933 : l'arrivée de Hitler au pouvoir, l'incendie du Reichstag, la mise hors la loi du Parti communiste, pour que Moscou, trop tard, autorise enfin ses subordonnés à «renoncer aux attaques contre les organisations socialistes durant l'action commune». Mais à ce moment la peste brune aura déjà tout submergé.
 

En attendant la défaite finale qui approche à grandes enjambées, les malheureux travailleurs allemands sont plongés dans le désarroi et la confusion les plus extrêmes. Je recueille des propos de ce genre :

— Pourquoi, moi, ouvrier social-démocrate, dois-je considérer comme mon principal ennemi le voisin d'atelier qui est communiste ?
— Pourquoi, moi, ouvrier communiste, dois-je échanger de coups, souvent mortels, avec le travailleur nazi qui fait queue, à mes cotés, au bureau de chômage ?

Personne, en vérité, ne sait plus le pourquoi des choses. Aussi voit-on des ouvriers nazis prendre part aux grèves contre les décrets-lois de Papen. Et l'on voit aussi des égarés passer, avec une déconcertante aisance, d'un camp à l'autre : sociaux-démocrates devenant nazis, nazis se faisant communistes et vice versa. Il est des nazis et des communistes que rapproche la haine commune de la social-démocratie et le slogan empoisonné de la «libération nationale». Il est des socialistes et des fascistes que rapproche le mythe d'une économie dirigée, d'un syndicalisme d'intérêt général intégré dans l'État.
 

Et, surtout, la lassitude fait son œuvre. Aucun signe de reprise économique. Sera-t-on sans travail pour l'éternité ? Les partis politiques ont tant promis. On a lu tant d'affiches, parcouru tant de tracts. Il y a eu tant de campagnes électorales, tant de bulletins jetés en vain dans l'urne. Et c'est toujours la même chose. Pis encore aujourd'hui qu'hier. Les dernières libertés sont abolies; les journaux ouvriers interdits ; dans les réunions publiques, je l'ai vu de mes propres yeux, un Schupo23insolent coupe la parole aux orateurs qui lui déplaisent.

Et, chez les plus égarés parmi les travailleurs, j'entends ce monologue, qui pourrait bien sonner le glas de l'Allemagne démocratique : Ah ! si les chefs s'entendaient ! Mais cette perspective est mince et lointaine... Alors, pourquoi n’écouterais-je pas ces nouveaux sauveurs, qui me promettent du pain, du travail, qui s'offrent à me libérer des chaînes du traité de Versailles et qui me jurent qu'ils sont, eux aussi, un parti ouvrier, révolutionnaire, socialiste. Heil Hitler !

Pourtant, à l'automne 1932, il peut sembler, à l'observateur superficiel, que la marée fasciste marque un temps d'arrêt ou même qu'elle recule. Les messieurs du «club des Seigneurs», soutenus par le président Hindenburg et l'armée, paraissent, un instant, consolider leur pouvoir. Aux élections du 6 novembre, manigancées par von Papen pour remplacer le Reichstag qu'il a dissous, les nationaux-socialistes perdent des sièges. L'imprudent Léon Blum s'empresse de vaticiner, dans le Populaire24 : «Hitler est désormais exclu du pouvoir. Il est même exclu, si je puis dire, de l'espérance du pouvoir. Entre Hitler et le pouvoir, une barrière infranchissable est dressée.»

Un militaire astucieux vient de succéder au chancelier von Papen, dont il était hier l'adjoint. Le général von Schleicher a compris qu'une simple résurrection de la vieille Allemagne impériale, voire une restauration monarchique, n'aurait aucune chance de durer. L'armée, si elle veut canaliser, ou neutraliser ou même évincer Hitler, doit faire du neuf. Aussi le général rêve-t-il d'instaurer en Allemagne, avec l'appui simultané des syndicats ouvriers et de l'aile gauche du national-socialisme, une sorte de «bonapartisme» ou de fascisme larvé : capitalisme d'État à la prussienne et corporatisme à la Mussolini. Il picore tout à la fois dans les programmes des nazis et des socialistes les boniments qui peuvent le servir ; il débauche, dans les deux camps, non seulement des idées, mais des hommes. Il est en coquetterie avec Gregor Strasser, le démagogique rival du Führer, et il noue des tractations avec le secrétaire général de l'ADGB (la CGT allemande), l'équivoque Leipart, digne émule de notre Jouhaux. Il est question de nationaliser les banques et certaines grandes industries. L'appareil de l'État absorberait quelques bonnes volontés hitlériennes, trop pressées et qui ont hâte de démontrer, enfin, la mesure de leurs talents ; il intégrerait, du même coup, les bonzes syndicalistes et coopératifs, leur permettant ainsi, miraculeusement, de sauver leurs fiefs dorés.

Mais l'intrigue est trop byzantine, et aussi trop tardive, pour réussir. Schleicher ne parvient qu'à rassembler contre lui, dans tous les partis, une coalition d'adversaires. Comment la «base» du mouvement syndical laisserait-elle Leipart s'enchaîner au char du général et, surtout, comment ce «bonapartisme», improvisé à la dernière heure, réussirait-il, même soutenu par l'armée, à se maintenir au pouvoir contre tout un peuple impatient de changements radicaux ?
 

Sur la grande vient, alors, se greffer la toute petite histoire, celle à qui Brecht, avec une myopie décevante, semble avoir donné la priorité dans son Arturo Ui. Le vieux président Hindenburg, afin d'étouffer un scandale de pots-de-vin qui risque de l'éclabousser, congédie le chancelier von Schleicher, insuffisamment complaisant à son gré, et, le 30 janvier 1933, à l’instigation de Papen et de ses barons, il installe Hitler au pouvoir. L'irréparable s'est accompli.

Un jeune camarade communiste, que j'avais connu dans la rouge Wedding, m’adresse, en France, le 28 février 1934, un ultime message : le gouvernement Hitler, dit-il, prépare une action de grand style contre le parti; après les élections, qui doivent avoir lieu le 5 mars, l'on interdira le PC ou l'on annulera les mandats de ses élus. On prépare déjà l'opinion à ce coup de force. Le prolétariat est trop affaibli pour riposter. Mon correspondant ajoute à sa lettre un lugubre post-scriptum : il vient juste de recevoir la nouvelle de l'incendie du Reichstag, qui a éclaté, la veille, dans la nuit. Les éditions spéciales lancent déjà la version officielle : les communistes seraient les auteurs de l'incendie. J'aimerais voir l'idiot qui a incendié le Reichstag en croyant agir dans l'intérêt du prolétariat ! s'exclame mon jeune correspondant. Et il continue : le gouvernement national-socialiste, ne perdant pas une seconde, vient de décider des mesures de rigueur contre le parti ; des arrestations, des perquisitions sans nombre ont déjà été opérées ; la police auxiliaire des nazis a été appelée sous les armes ; l'état de siège va être proclamé ; Berlin ressemble à un camp retranché ; des exécutions en masse ne vont pas tarder. Une terreur sans nom est sur le point de déferler contre la classe ouvrière; et, comme le secret de la correspondance va sans doute être levé, mon correspondant termine son ultime message par ces mots: Cette lettre sera probablement la dernière. La nuit est tombée sur l’Allemagne.


II.

APRÈS LA CATASTROPHE
(1933)











En avril-mai 1933, Hitler déjà installé au pouvoir, j'entreprends un nouveau voyage en Allemagne, non plus à pied, mais à bicyclette. J'ai été rendre visite à Léon Blum afin de lui exposer mon projet. Il m'a donné, sans hésiter, carte blanche. S'il a pu se tromper dans certains de ses pronostics trop optimistes, à l'automne de 1932, il a saisi depuis toute l'étendue du désastre. Mon reportage paraît, quelques semaines plus tard. dans le quotidien de la SFIO, le Populaire.

J'ajoute ici au récit qui va suivre deux détails pittoresques, que je n'avais pas osé mentionner dans mon écrit de 1933. En cours de route, le cycliste a pris l'habitude d'abriter dans le tube de son cadre les tracts illégaux que lui confient des militants clandestins. Un jour, à Berlin, sur une piste cyclable, j'entre en collision avec une dame ; le choc brise mon cadre. Apercevant à l'horizon le casque noir en cuir bouilli d'un policier, je file à pied, portant sur l'épaule mon compromettant véhicule.

À la réunion privée des nazis à laquelle je réussis à assister à Leipzig, je fais, pour n'être point remarqué, le salut à la romaine en même temps que mes voisins et, la rougeur au visage, je gueule chaque fois qu'il sied : Heil Hitler ! Ce dégoûtant mimétisme me permet d'accomplir jusqu'au bout ma tâche de reporter.

Rentré en France, j'ai la stupeur de constater que mon témoignage, même au sein du Parti socialiste, se heurte à l'incrédulité. Le regretté Oreste Rosenfeld, alors rédacteur en chef du Populaire, m'a révélé depuis, avoir reçu de ses lecteurs de nombreuses lettres de protestation, parfois véhémentes. J'exagérais. J'étais de parti pris. La gauche française avait encore beaucoup à apprendre.


Préface à la réédition de 1945






Les Français d'aujourd'hui n'ont plus besoin, hélas ! d'être renseignés sur la barbarie nazie. La marée brune qui déferla sur l'Allemagne, dès 1933, a passé, depuis, sur notre sol. Elle vient seulement de s'en retirer. Nous en sommes encore meurtris.

Le lecteur ne trouvera donc pas, dans ce témoignage, des raisons de haïr davantage. Il en a déjà suffisamment. Les images qui vont défiler devant lui l'induiront peut-être à d'autres réflexions. Pendant quatre ans, nous n'avons vu de l'Allemagne que la face bestiale de l'hitlérisme. Rien d'étonnant à ce que nous ayons fini par confondre ces brutes avec le peuple allemand. Le «documentaire» que voici nous rappelle qu'il existe une autre Allemagne. Il apporte la preuve que l'élite des travailleurs allemands, loin de s'être faits les complices de Hitler, furent les premières victimes de la barbarie brune.

Il nous remémore que cette autre Allemagne, après avoir vainement tenté d'endiguer le flot hitlérien, a continué, sous la terreur, dans la clandestinité, dans les camps et les prisons, une lutte historique, parallèle à celle que nous aussi, sous la terreur, dans la clandestinité, nous avons menée ici.

L'ouvrier français Timbaud était du même avis qui, devant le peloton d'exécution, cria : «Vive le Parti communiste allemand !»

Les déportés du camp de Buchenwald étaient du même avis lorsqu'au lendemain de leur libération ils écrivirent dans une Humanité polycopiée : «Nous savons qu'il y a deux Allemagnes — l'une, celle de Hitler, qu'il faut exterminer, l’autre, l’Allemagne antifasciste qu'il faudra aider.» Soutenus, parfois même sauvés de la mort par des communistes allemands, leurs compagnons de captivité, ces communistes français avaient pu vérifier, dans l'épreuve, ce qu'est la solidarité internationale du prolétariat et ils se refusaient à confondre l'une et l'autre Allemagne, mettre dans le même sac nazis et antinazis, bourreaux et victimes.

Ici même, sous l'occupation, malgré la discipline de fer du militarisme prussien et la terreur SS, des soldats de la Wehrmacht répondirent aux appels que leur adressaient, dans leur propre langue, des groupes clandestins de travailleurs français et de réfugiés allemands. Pour avoir lu ou distribué ces tracts, des Français et des Allemands, civils et militaires, ont été réunis dans la même sauvage répression.

Ainsi, en dépit de toutes les consignes de «non-fraternisation», lancées, de part et d'autre, par les états-majors belligérants, des mains ouvrières se sont tendues et sont parvenues à se rejoindre.
 

Dans la barbarie universellement déchaînée l'Internationale n'est plus aujourd'hui qu'une toute petite flamme. Mais elle brûle encore, et c'est déjà beaucoup, c'est assez pour que le genre humain ne désespère pas de son avenir.
 

Je dédie ces quelques pages à la mémoire des travailleurs allemands qui donnèrent leur vie dans la lutte contre le fascisme ; à celle, en particulier, de mon camarade Arno Barr, de Leipzig, militant communiste. Arno m'avait aidé à rédiger la Peste brune. Il est tombé, à la fin de 1936, devant Madrid. «Madrid, m'écrivait-il peu de jours auparavant, sera le tombeau du fascisme.» Il se trompait seulement de date et de lieu.

L'effroyable régime qui avait violenté le peuple allemand, puis l'Europe, n'est plus qu'un mauvais souvenir. Mais la lutte n'est pas finie, l'oppression de l'homme par l'homme n'a pas cessé. En Allemagne même, les travailleurs sortent d'une servitude pour retomber dans une autre. Ailleurs (en Grèce, dans les pays colonisés), les avions et les tanks «libérateurs», sont employés à maintenir des peuples sous le joug.

Ainsi le voile se déchire et nous voyons un peu plus clair. Déjà, nous apercevons et chaque jour nous saisissons un peu mieux que la véritable guerre ne se déroule pas entre nations, entre peuples, mais entre classes.

Demain, les haines nationales, hier exaspérées, céderont le pas à la solidarité internationale des exploités, à la haine commune des peuples contre les exploiteurs. Au cri de guerre anachronique : «A chacun son Boche», succédera, dans tous les pays, celui de notre siècle : «A chacun son capitalisme».

Ensemble, avec les travailleurs allemands, nous ferons les États-Unis socialistes soviétiques d'Europe.

Dors en paix, Arno.


Le raz de marée



A quelques centaines de kilomètres d'ici, des hommes comme nous se meuvent dans un autre monde, un monde fermé, où rien de ce qui compose nos habitudes de penser, de sentir, de combattre n'est plus admis. L'an dernier, pressentant la catastrophe, j'avais voulu faire connaissance avec cette Allemagne socialiste et révolutionnaire, aujourd'hui piétinée, assassinée.

Quand je ferme les yeux, je revois ces grandes foules ouvrières, ardentes et disciplinées, ces Maisons du peuple si belles — trop belles ; j'entends ces chants mâles des jeunesses prolétariennes. Je songe à ce lent et sûr mouvement vers l'unité d'action qui, dans les profondeurs, gagnait les masses...

La peste brune a passé par là.

Quels sont exactement ses ravages ? Que reste-t-il de cette Allemagne que nous avons connue, comprise, aimée ?

Je suis retourné là-bas. A bicyclette, de Cologne à Hambourg, de Hambourg à Berlin et à Leipzig, me mêlant aux hommes des villes et des campagnes, gîtant, comme l'an dernier, dans ces auberges de la jeunesse qui sont à elles seules un microcosme de Germanie, j'ai tenté de voir, d'écouter, d'expliquer.

Un socialiste voyageant aujourd'hui de l'autre côté du Rhin a comme l'impression d'explorer, après un tremblement de terre, une cité en ruine. Ici, il y a quelque mois encore, était le siège du parti, du syndicat, du journal ; là-bas la librairie ouvrière. D'énormes pavillons à croix gammée pendent aujourd'hui sur ces immeubles. Cette rue était une rue «rouge» ; on savait s'y battre. Aujourd'hui, on y rencontre seulement des hommes muets, au regard inquiet et triste, tandis que les gamins vous brisent le tympan avec leurs Heil Hitler !

Tout ce que nous aimions dans l'Allemagne d'hier, tout ce que nous reverrons, un jour, dans l'Allemagne de demain, la marée brune l'a, non pas annihilé, mais recouvert. Il faut aller dans le fond des demeures et dans le fond des cœurs, pour retrouver la conscience de classe, la chaude camaraderie, le sens de la vie collective, la maturité et la culture, la foi révolutionnaire, qui sont, qui restent les vertus de nos camarades allemands. Cette flamme-là, en dépit de l'acharnement avec lequel on veut l'éteindre, brûle toujours, mais dans l'ombre et le silence. En revanche, l'autre Allemagne s'étale au grand jour, avec toutes ses laideurs, ses mauvais instincts réveillés, sa brutalité et son bruit de bottes. Comment vous dire ce qu'on éprouve dans un tel pays ? Il est impossible, je crois, d'aimer plus et de haïr davantage.
 

Pourtant, il faut surmonter sa répulsion et essayer de comprendre. Jeter l’anathème sur les «bandits bruns», est un jeu facile. Mais la vague hitlérienne est un phénomène si extraordinaire (au sens propre du terme) que des épithètes vengeresses ne suffisent pas à l'expliquer. Elle a surgi du fond du peuple allemand. C'est parce qu'elle est populaire qu'elle fut irrésistible, qu'elle a tout balayé, que les partis ouvriers, divisés, n'ont pu lui faire front, que la vieille Allemagne réactionnaire et féodale a dû, à contrecœur, lui céder la place.

Certes, la lie de la population a trouvé asile dans l'armée brune. Elle y matraque, elle y joue du revolver à cœur joie. Mais derrière elle, il y a la masse paysanne, souffrant de la mévente de ses produits ou de ses bas salaires, toute la classe moyenne en décomposition, ces petits-bourgeois ruinés par l'inflation, par la crise, luttant contre la concurrence du grand capital, contre la prolétarisation qui les guette ; et il y a aussi de larges couches ouvrières dont la faim et l'oisiveté ont détraqué les nerfs ; et surtout la jeunesse, sans pain, sans travail, sans avenir.
 

Il faut avoir de ses yeux vu ce que l'Allemagne a souffert ces dernières années — et souffre chaque jour davantage —, non certes pour excuser, mais pour comprendre. Il faut avoir connu les queues au bureau de chômage — acte essentiel d'une vie sans actes —, le morceau de pain tenant lieu de repas, les petits chômeurs vagabondant, le ventre vide, sur les routes ou chantant leur complainte dans les cours des maisons ouvrières, pour découvrir le secret de cette folie collective, pathologique, désespérée.

Et cette immense masse, confusément, avec des nuances diverses, appelle le socialisme, pour lequel elle se sent prédestinée, duquel elle attend la fin de son calvaire. Ce socialisme qu'au cours des quatorze dernières années les partis prolétariens lui ont promis, sans réussir à le lui donner, elle croit dur comme fer que Hitler le lui apporte. Paysans de l'Est qui espèrent le partage des terres, petits boutiquiers qui exigent d'être protégés contre le grand capital commercial et financier, prolétaires que seule une «Révolution» peut satisfaire, ces hommes et ces femmes forment la vague de fond, à laquelle rien n'a résisté, qui continue aveuglément sa marche.

Jusqu'où ? Ce bolide, on n'en peut certes calculer par avance la trajectoire. Mais ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il avance toujours à la même vitesse. Il faudra bien, un jour, que cela se termine par quelque accident, par quelque terrible choc...

Poussés par ce courant, les chefs, au sommet, se hâtent, avec une rapidité inouïe, une fièvre de mauvais aloi, de bâtir en quelques semaines pour l'éternité. Déjà, dans toute les villes et villages, les places principales ont reçu le nom d'Adolf Hitler. Sans compter les écoles Goebbels ou les fondations Hermann Goering. Dans les discours, on ressasse, comme une obsession, que le Troisième Reich durera jusqu'à la fin des siècles. Les décrets succèdent aux décrets, les nominations aux nominations, les lois aux lois.

On cherche en vain, bien entendu, la moindre trace de socialisme dans ces improvisations. Mais on y trouve déjà un sens étonnant de l'organisation (nous sommes en Allemagne), une incontestable audace, en même temps qu'un cynisme puéril et grossier.

Bien sûr, on saura, sous la pression des masses — et pour en conserver le contrôle jusqu'aux dernières limites du possible — contraindre les classes possédantes à quelques sacrifices.

Mais huit millions de chômeurs et leurs familles attendent du pain ; mais la soif de socialisme est profonde dans le cœur de l'Allemand.

Et pour le jour, qui n'est pas si lointain, où les masses s'apercevront qu'on les a dupées, on pense avoir le temps de cimenter un pouvoir si fort, de mettre au point une si colossale police secrète que l'on saura résister à toutes les tempêtes.

Nous irons d'abord chez l'adversaire, chez les vainqueurs du jour.

Puis chez nos amis de l'autre Allemagne, qui, dans l'illégalité, sous la terreur, par petits groupes de militants sûrs, oubliant les querelles fratricides du passé, continuent la lutte. Ils nous accueillerons par cette simple phrase : «Nous sommes restés ce que nous étions.»

La peste brune a passé, sans les abattre.
 
 



Jeunesse en folie



Il faut, pour commencer, que vous me suiviez chez les fous. Tant pis si vous avez de la peine à comprendre ; vous ferez comme moi : vous dominerez vos nerfs.

Quand je rassemble mes souvenirs et que je cherche la date précise de mon entrée dans ce domaine fantastique, une image se présente : l'auberge de la jeunesse d'Essen, un dimanche après-midi. Essen, la triste cité ouvrière, grise et morne, la ville de Krupp... dans ce gîte, l'an dernier, vous auriez trouvé de tranquilles usagers, occupés à préparer leur collation du soir.

Mais, aujourd'hui, la salle commune est pleine à craquer, non pas de jeunes trimardeurs, mais de garçons et de filles d'Essen, enfants de prolétaires. Qu'il fait chaud ! Odeur de renfermé, odeur de cuir. Car ils sont bottés et ceinturonnés pour la plupart, ces jeunes travailleurs ; et sur leur chemise kaki, la cravate des Jeunesses hitlériennes, fait une tache noire. Les filles portent de petites vestes brunes, très masculines, très militaires, avec, à la boutonnière, l'insigne à croix gammée.

Jamais, dans une auberge de la jeunesse, je n'avais ressenti une pareille gêne. J'ai l'impression d'être de trop. Va-t-on me prier de sortir ? Non. On fera comme si je n'étais pas là. On me traitera avec un superbe dédain ; on ne cherchera même pas à comprendre ce que peut ressentir un étranger, un homme de l'autre monde, un homme qui ne claque pas les talons, qui dit «bonjour» et non Heil Hitler !

Il y a des musiciens, des joueurs de guitare, dans ce conglomérat de jeunes êtres, dans cette soldatesque adolescente. Je songe aux charmantes chansons de route, si tendres, si «bohème», entendues l'an dernier. Mais l'heure n'est plus au romantisme. Ils pincent les cordes de leurs instruments avec des doigts de fer, ils braillent à tue-tête, comme un seul homme, les hymnes du jour : «Les sections d'assaut sont en marche... Le drapeau de Hitler nous appelle au combat...» Pas une seconde de détente. On voudrait entendre une plaisanterie, un mot galant, un rire sonore. Sans reprendre souffle, ils recommencent. Tout le répertoire y passe; les vitres en tremblent.

Sans doute, quand on chante ainsi en chœur, on ne sent pas la faim ; on n'est pas tenté de chercher le «comment» et le «pourquoi» des choses. On doit avoir raison, puisqu'on est cinquante, au coude à coude, à hurler le même refrain.

Tout y passe, même les airs «patriotiques» de la vieille Allemagne. L'ennemi, le Franzose, en prend pour son grade, comme le «Boche», dans nos cocardières chansons.

Un jeune voisin, moins fanatisé que les autres, se penche vers moi, me souffle à l'oreille :

— J'espère que tu ne comprends pas les paroles...

Mais les autres sont incapables d'éprouver même cette inquiétude.

Enfin, une accalmie. Pour dire quelque chose, je fais allusion à la misère, aux huit millions de chômeurs.

— Plus maintenant ! interrompt un petit gars d'une douzaine d'années, sur un ton de surprise et de reproche.

Et les autres, en chœur encore, précisent :

— Hitler a promis qu'en quatre ans il n'y aura plus de chômage...

Réponse mécanique, immanquable, que j'entendrai chaque jour, pendant des semaines, sur la bouche d'adolescents, d'adultes et de vieillards.

Le père aubergiste, un exploité de chez Krupp, avec sa casquette bleue de prolétaire, contemple, de l'embrasure de la porte, cet effarant spectacle. Mais il courbe la tête et se tait.

Je respecte son silence. Tant d'efforts et tant de luttes, dans cette Ruhr ouvrière, pour en arriver là !
 

A Lübeck, c'est pire encore. L'auberge de la jeunesse, hier foyer des Jeunesses socialistes, est occupée par les chemises brunes. Le père aubergiste est un jeune SA, botté et sanglé. Très courtois d'ailleurs. Quand on lui demande un renseignement, il se met au garde à vous, claque les talons, fait une réponse brève de planton bien dressé.

Des sections d'assaut ont logé quelques jours dans l'auberge, et de vagues relents de casernes y flottent encore. Du matin au soir, les jeunesses hitlériennes de la ville choisissent la grande cour ombragée — où il ferait si bon rêver — pour s'aligner en rangs, en lignes, réaliser des à droite, droite et des à gauche, gauche impeccables. Appels, contre-appels, inspection des uniformes, rien n'y manque.

Aux instants de répit, quelque jeune guerrier vient s'asseoir à mes côtés, et, en camarade, engage la conversation :

— Chez vous, en France, avez-vous aussi des nationaux-socialistes en uniforme?

Ma réponse négative semble le décevoir. On lui avait tellement répété que le fascisme faisait tache d'huile...

Et, comme je hasarde quelques critiques, il appuie ses deux coudes sur la table, avec une lourde conviction :

— Enfin, voyons, n'avons-nous pas délivré l'univers du bolchevisme ?

J'ai l'impression d'un monde absolument fermé, avec lequel aucun contact n'est possible. A quoi bon parler ? Notre langage ne serait plus compris. Ces primitifs en folie se fanatisent mutuellement, en vase clos.
 

— Nous avons appris ce matin, par téléphone, que trente-huit espions français sont dans la région..., m'annoncent de jeunes S.A. sur un ton à la fois sérieux et cordial.

Je suis d'un pays où l'on a encore la fâcheuse habitude de discuter :

— Comment trente-huit espions peuvent-ils se trouver ensemble ? D'ordinaire, les espions travaillent seuls...
— C'est bien ce que nous voulions dire. Chacun est seul, mais ensemble, ils sont trente-huit..., affirment mes jeunes SA avec une conviction entêtée.

Et comme je juge inutile de répondre, l'un d'eux me regarde fièrement dans les yeux:

— Sais-tu ce que, dans tous les pays, on fait des espions ?
— Serait-ce pour moi que tu dis cela ?
— Non... Mais sais-tu ce qu'on en fait ?
— Dis voir...
— On les pend !

Et il fait le geste de la corde au cou.

Pour dissiper les sinistres pensées de cette jeunesse, j'offre des cigarettes.

Le temps d'en griller une, et voici déjà qu'un SS à képi noir orné d'une tête de mort, s'avance vers moi au pas cadencé, se fige à 3 mètres :

— La police désire voir vos papiers. Voulez-vous me suivre ?
— Bien volontiers...

Hélas ! mes papiers sont en ordre et je ne suis pas un des «trente-huit».

Le lendemain matin, quand je prends congé, le père aubergiste, dans un claquement de talons, m'annonce, soulagé et amical :

— Une bonne nouvelle !... On vient de téléphoner de Rostock : les trente-huit espions français sont arrêtés.... Au plaisir de vous revoir... Heil Hitler !
 
 


Dimanches hitlériens




Le septième jour de chaque semaine, la folie collective ne connaît plus de bornes.

Cela commence dès sept heures du matin, autour du haut-parleur : hymne de Horst Wessel, révolution nationale, Allemagne réveillée... On saute du lit, les nerfs déjà en pelote. Au mur, un portrait géant d'Adolf achève de vous saouler. On sort les drapeaux rouges à croix gammée, si vastes que les voisins de l'étage au-dessous devront renoncer aux rayons du soleil. On boit vite la tasse d'ersatz de café ; qu'importe si l'humble tranche de pain noir ne remplit pas l'estomac ! L'Allemagne s'est réveillée ; la vie est belle.

Dans le Beobachter, on lit le programme de la journée. De 8 à 9 heures, concert par l'orchestre de la 42e section d'assaut sur la place Adolf-Hitler. Des délégations d'anciens combattants sont venues de la campagne, dans leurs vieux uniformes. Il y a des casques à pointe, des vareuses de hussards de la mort.

— Vite, Otto, serre ton ceinturon. Ne perdons pas une minute de ce beau spectacle !

Les jeunes sœurs d'Otto s'affolent, en entendant résonner, sur la chaussée, les premiers bruits de bottes.

— Ah ! maman, ce sont les SA...

Sur les lèvres de ces filles en folie, les sons prestigieux SA, SS grésillent, comme un bruit d'insectes, un soir d'orage. Sans bottes, sans odeur de cuir, sans démarche de guerrier raide et rude, impossible aujourd'hui de conquérir ces Brunehilde. Il y a dans l'hitlérisme de fort troubles composantes sexuelles.

L'orchestre a joué. On est resté au garde à vous, on a salue à la romaine, et le chef d'orchestre a répondu de même aux applaudissements. On a repris en chœur, pour la millième fois, les strophes électrisantes. Maintenant, dans chaque quartier, devant la brasserie qui sert de permanence à leurs organisations respectives, les SA et les SS, les Jeunesses hitlériennes se ressemblent. Aux fenêtres des maisons, de grosses mamans attendries contemplent le spectacle. Les jeunes gars sont déjà alignés, immobiles, la tête haute, le menton serré sous la visière de leur coiffure. Appel, inspection des tenues. Repos ! Un jeune chef lance d'une voix rauque des mots sonores :

— Vous êtes les soldats inconnus de l'armée brune. Demeurez prêts à mourir pour Hitler, pour la révolution, pour la patrie !

Cette section de jeunes a organisé une randonnée à la campagne. Deux camionnettes décorées de feuillage et de drapeaux sont rangées le long du trottoir. Mais, avant de songer aux joies de la nature, il faut faire un peu de propagande. Le quartier, hier encore très «marxiste», est loin d'être rallié. Alors, on part au pas cadencé, martelant les rues, et d'une voix déjà virile, ces adolescents entonnent une chanson de marche, volée aux communistes, où revient comme un leitmotiv : «Gauche... Gauche...» N'était l'uniforme brun, on pourrait croire que ce sont les fiers «combattants du Front rouge», jadis maîtres du pavé. Aux fenêtres, malgré cette sinistre croix gammée, les étendards sont, comme hier, couleur sang.

L'exhibition terminée, la jeunesse s'entasse dans les véhicules, et, jusqu'au soir, dans une odeur de sueur et de cuir, elle braillera inlassablement, saluant à la romaine, ivre.
 

A onze heures, a annoncé le Beobachter, aura lieu, sur l'esplanade, une grande concentration des SA et des SS. De toutes parts, les sections arrivent. Les commandements s'entrecroisent. Les talons claquent. La foule grossit de minute en minute. Beaucoup de petits-bourgeois, de femmes. Peu de prolétaires.

Un vieillard, correctement vêtu — professeur en retraite, ancien rentier ruiné par l'inflation ? — exhale son amour du Führer dans l'oreille de son voisin :

— Cet homme-là est prêt à donner jusqu'à la dernière goutte de son sang pour nous...

Bientôt, l'esplanade n'est plus qu'un immense carré humain, képis bruns et képis noirs. Depuis une heure déjà, les hommes sont debout.

Enfin, les grands chefs arrivent, ridiculement sanglés, leurs grosses fesses comprimées dans d'étroites culottes. Revue. Des milliers d'êtres au garde à vous. Puis, l'inévitable discours diffusé par haut-parleurs, qui exalte la révolution nationale. Mots creux, éloquence grossière et primitive, mais habilement calculée. L'orateur, un von quelque chose, sans doute un ancien officier de Guillaume II, sait oublier pour un moment le beau langage. Et ses vociférations enrouées secouent jusqu'aux entrailles cette jeunesse aigrie, ces chômeurs faméliques.

La pluie s'est mise à tomber. Bientôt, c'est un déluge. Les chemises brunes, détrempées, prennent une couleur terreuse. Personne ne bronche. Une heure encore, le discours se poursuivra sous les rafales d'eau. Seulement, de temps à autre, un vide se produit dans les rangs. Un homme tombe, de froid et de faim.

Des infirmiers discrets s'empressent de l'évacuer.

Heil ! Heil ! Heil ! hurlent enfin, en guise de conclusion, cinq mille poitrines.

Puis, l'une après l'autre, les sections s'ébranlent. La marche dominicale d'entraînement commence. Trente kilomètres à travers la campagne, musique en tête.

Devant chaque drapeau, les petits-bourgeois bedonnants saluent à la romaine. Je regarde le monotone défilé, la cohorte de jouvenceaux maigres. De-ci, de-là, parmi eux, une moustache adulte, des cheveux gris détonnent. Ce sont les cadres, les anciens «sous-off» de l'armée impériale, les hommes sûrs...

Des travailleurs en civil, l'insigne à la boutonnière, viennent en queue : simples membres du parti gagnés eux aussi par le démon de la marche, ou adhérents des «cellules d'entreprises» nationaux-socialistes. Comme pour se faire pardonner leurs pacifiques vêtements, ils chantent plus fort que les autres.

Dans une pétarade assourdissante, les brigades motocyclistes prennent les devants : deux hommes par machine, se suivant à intervalles réguliers, à une vitesse folle, ils ont l'air de partir pour quelque expédition punitive.

Marschieren... Marschieren..., mot magique dont se grise aujourd'hui toute l'Allemagne, qui revient à chaque strophe des hymnes, à chaque période des discours, dans les tirades de chaque valet de plume. On est en marche. On marchera droit devant soi jusqu'au soir.

Sans reprendre haleine, on traversera des villages tous pavoisés, tous gagnés par la fièvre — les gosses de trois ans se rangeront pour lancer leur Heil Hitler ! On rencontrera d'autres troupes en marche, car chaque village est en marche.
 

Et partout, de la ville au hameau, ce sont les mêmes dimanches étourdissants. C'est Hitler en personne, c'est Goebbels, c'est Goering, qui descendent du ciel, dans un ronflement d'avion, pour prendre la température des masses, la pousser jusqu'au paroxysme. Tout est prétexte à réjouissances : l'anniversaire d'une bataille, d'un héros national, d'un exploit de l'ancien régiment.

Et, chaque dimanche, on pavoise, on marche ; et chaque dimanche on recommence.

Quand la nuit tombe, on en veut encore, et dans l'humble grange ou dans la grande salle des fêtes, c'est un «Soir allemand» avec musique et discours... Puis la retraite aux flambeaux.

Onze heures. Plus rien au programme annoncé dans le Beobachter. Regardez ce couple de petits-bourgeois dignes, qui rentrent chez eux. L'insigne à croix gammée brille ostensiblement sur leur poitrine. Assurément, ils ont encore 40 de fièvre.

Mais un sourd travail se fait déjà dans leur subconscient, et l'homme souffle à l'oreille de son épouse :

— Toutes ces fêtes, c'est très joli, mais ça ne donne pas du pain.
 
 

Leur propagande




Frères, vers le soleil, vers la liberté !

chantaient les socialistes et les communistes, sur une vieille et entraînante mélodie populaire :

Brisez le joug des tyrans
Qui si cruellement vous oppresse,
Et brandissez le drapeau rouge-sang
Au-dessus de l'univers des travailleurs !
 

Avec un parfait sans-gêne, les nazis se sont approprié cette chanson, comme ils ont fait pour le drapeau rouge, la fête du Premier Mai, les chœurs parlés, l'idée du plan quinquennal et mille autres choses encore. Le drapeau rouge-sang est simplement devenu le drapeau à croix gammée et l'univers des travailleurs, par trop internationaliste, l'État des travailleurs.
 

Pas besoin de se fatiguer les méninges. L'essentiel est que les masses conservent l'illusion de chanter un air révolutionnaire.

Mais ce ne sont là que larcins. Au communisme, les nazis, singeant fidèlement le fascisme italien, ont volé quelque chose de beaucoup plus important, un mot et un art prestigieux : «la propagande».

Le plus astucieux des chefs du national-socialisme, le petit Dr Goebbels, n'a pas craint d'y consacrer un ministère. C'est une organisation scientifique, moderne, de la publicité qui a donné au parti hitlérien sa force formidable d'expansion. Les bandits bruns seront peut-être un jour des hommes d'État, mais ils sont depuis longtemps déjà de prodigieux metteurs en scène. Il faut entendre Goebbels se pâmer d'admiration devant le Cuirassé Potemkine, tout en interdisant, bien entendu, la présentation du film d'Eisenstein dans le Troisième Reich.

Les éditions soviétiques d'État n'ont certainement jamais débité, dans un délai aussi court, une pareille avalanche de livres. Une semaine après le Premier Mai, les vitrines des librairies étaient déjà encombrées d'albums illustrés sur la «Journée du travail national» : belle présentation et prix modiques. D'innombrables ouvrages entretiennent le culte du Führer: Comment Adolf Hitler devint le chef ; Hitler règne, le Pays natal de Hitler, Hitler tel que personne ne le connaît, Hitler et ses combattants, le Triomphe de la volonté. Sur Goebbels, sur Goering, sur Frick, d'innombrables monographies, hâtivement et pauvrement rédigées, sont mises en vente. L'un des panégyristes de Goebbels n'est autre qu'un chef de bureau au ministère de la propagande : on n'est jamais si bien servi que par les siens.

À coté de ces ouvrages «tape-à-l'œil», il y a les «classiques». Et d'abord, en tête, les deux volumes de Mein Kampf. De cette autobiographie de Hitler, écrite en prison en 1925 après le putsch manqué de Munich, on a vendu et on vend chaque jour des centaines de milliers d'exemplaires. Le Combat pour Berlin, de Goebbels, le Mythe du XXe siècle, de Rosenberg, le Combat contre la haute-finance et l'État Allemand de Feder, le Troisième Reich de Moeller Van den Bruck sont les ouvrages «de fond» indispensables. Et pour la masse, il y a d'innombrables brochures de vulgarisation : le Programme du Parti, l'A. B. C. du national-socialisme, Comment je devins national-socialiste, etc.

Vous retrouvez naturellement tous les héros du jour en cartes postales, et si vous désirez un portrait du Führer, vous avez l'embarras du choix. Il y en a en noir, en couleur, en tous formats, sous verre, enchâssés d'or. Depuis une heure déjà, cette brave dame, blonde et corpulente, palpe amoureusement les cadres qu'on lui présente et ne parvient pas à fixer son choix.

Des gens qui ont cent fois contemplé ce visage banal et sans expression, cette mèche brune, ce brin de moustache, ce baudrier bien ciré, s'arrêtent encore devant les vitrines, se livrent sans défense à l'hypnotisme. Il y aurait un livre entier à écrire sur «l'art de fabriquer un chef». Il faudrait dépouiller les discours, les articles de Goebbels — et des autres — pour voir le mythe Hitler lentement prendre forme, et de vulgaire figure humaine atteindre à la majesté divine.

Et voyez donc aussi ces magasins bruns. Ah ! les affriolantes devantures ! Chemises et culottes, képis, insignes, musettes et havresacs et surtout bottes, ceinturons, baudriers, étuis-revolver. Tout ce qui peut déguiser un homme en guerrier s'offre au client, l'induit en tentation. On se passera de manger, mais on achète — pour se la serrer — la ceinture. Si vous êtes absolument incapable de mettre un nom sur les mille uniformes rencontrés quotidiennement, entrez donc dans cette boutique. Vous apprendrez à distinguer l'ancienne tenue du SA et du SS de la nouvelle ; vous ne confondrez plus le «casque d'acier» avec le soldat de la Reichswehr, le policier auxiliaire avec le jeune engagé du «service du travail».
 

Et la propagande vous poursuit, lancinante. Quand vous avez détourné vos yeux de la vitrine, elle réussit encore à vous capter. Sur la mairie de ce village, un aigle noir, énorme, presse sous ses griffes des corps humains terrassés. Et l'on peut lire:

Écrasez le Marxisme.
Mort à la Réaction:
Car de cette double défaite
Ressuscite notre nation.

Les victimes de l'aigle, ce sont, naturellement les bonzes socialistes et communistes... Un peu plus loin, l'école communale s'orne de croix gammées en feuillage avec, en belles lettres gothiques, le vers fameux du Guillaume Tell, de Schiller :

Nous voulons être un peuple uni de frères.

Ailleurs, dans une exposition publique fort bien aménagée, on vous fera revivre l'histoire du Parti national-socialiste. Vous attendrez votre tour — si nombreux sont les visiteurs et si grande leur piété — pour vous pencher sur les reliques vénérables. Voici un autographe du Führer ; sa main a passé sur ce papier... Découvrez-vous devant cette feuille poussiéreuse : c'est la liste, vieille déjà de treize ans, des premiers adhérents du parti, à Munich. Malgré l'encre pâlie, vous pouvez encore déchiffrer : n° 55 : Hitler Adolf ; peintre, Lothstrasse 29, né le 20-4-89.

Ne croyez pas qu'on va vous lâcher. Si vous entrez boire un bock dans une brasserie, la radio vous fera assister à une représentation de Guignol : la République de Weimar. Ces ronflements qui déchaînent les rires, ce sont, paraît-il, ceux des députés socialistes endormis à leur banc... Et si vous réclamez une autre émission, on vous servira la dernière harangue de Hitler enregistrée sur disque et retransmise.

Si, enfin, excédé, demandant grâce, vous voulez chercher l'oubli dans un cinéma, l’Allemagne saignante vous initiera à la «résurrection nationale». 1914 : on jette des fleurs sur les casques à pointe... Puis, la défaite : Scheidemann au balcon proclame la république ; les «bandes rouges» sont maîtresses de la rue. Versailles : des mains crochues arrachent au Reich des lambeaux de sa chair. Le calvaire continue. Rhénanie : la Schwarze Schande («honte noire», c'est-à-dire l'occupation militaire par les troupes sénégalaises) et l'invasion de la Ruhr. Puis le chômage et la crise : les bataillons bruns se mettent en marche... Hitler pérore avec des gestes d'hystérique. Goebbels avec des yeux mauvais de hyène... Enfin, l'apothéose, la folle nuit du 30 janvier 1933... marches... marches... marches...

Dans les premiers rangs, la Jeunesse hitlérienne, admise à prix réduits. applaudit à grand fracas.

Mais, à côté de moi, mon voisin s'est endormi.
 
 

«Horst Wessel et l'univers»




Ils n'avaient pas d'hymne à eux ; ils ne pouvaient tout de même pas voler l’Internationale. Alors ils s'annexèrent — encore une fois — une ancienne mélodie communiste, à la fois mâle et tendre, comme tant d'airs populaires allemands.

Ils n'avaient pas, comme le prolétariat révolutionnaire, de héros. A la pure image de Karl Liebknecht assassiné, ils durent opposer un ersatz : des millions de cartes postales répandirent la légende de Horst Wessel.

Ce jeune «Aryen» blond, dont le visage adolescent s'étale à toutes les devantures, cumula de son vivant, comme beaucoup de ses frères d'armes, deux métiers : souteneur et chef de section d 'assaut.

En février 1930, une bagarre assez obscure le mit aux prises avec quelque rival : il resta sur le terrain.

Ce mauvais coup fut naturellement attribué aux communistes, le jeune «Aryen» proclamé héros national et, trois ans plus tard, d'un coup de pinceau symbolique, la maison Karl-Liebknecht, siège du Parti communiste, devint la maison Horst-Wessel.

Et comme le gaillard s'était amusé à composer sur la mélodie communiste des paroles nouvelles — simple plagiat des anciennes —, on en fit l'hymne officiel du Troisième Reich, le Chant de Horst Wessel :

Drapeau déployé, rangs bien serrés,
La SA s'avance d'un pas tranquille et ferme.
Les camarades, victimes du Front rouge et de la réaction,
Marchent en esprit dans nos rangs...
Mais quelqu'un troubla la fête

L'écrivain révolutionnaire Ilya Ehrenbourg, avec la verve qu'on lui connaît, démasqua le jeune héros. Les précisions contenues dans son article des Izvestia ne laissèrent plus de doute sur le genre de vie du Rouget de l'Isle berlinois. L'article fut traduit en plusieurs langues. L'affaire menaçait de prendre mauvaise tournure : on a beau décider de vivre en vase clos, certains échos du dehors vous chatouillent désagréablement les oreilles. Il fallut organiser, en hâte, une contre-offensive.

Et c'est ainsi qu'on pouvait lire, sur les murs de Berlin, un placard conviant à une grande manifestation publique. Des «porte-parole étrangers connus», parleraient sur ce thème : Horst Wessel et l'univers.
 

Payons nos 50 pfennigs, franchissons la quintuple barrière d'éphèbes blonds, bottés et sélectionnés. Prenons place.

La grande salle du cabaret «Clou» ressemble à tous les lieux de plaisir du monde. Les jours ordinaires, on y soupe par petites tables, au son du jazz. Mais, ce soir, la scène est transformée en tribune et veillée par de jeunes porte-drapeau au garde-à-vous. Comme toile de fond, derrière l'orchestre en uniforme, un immense étendard rouge à croix gammée. Autour des petites tables, de paisibles bourgeois absorbent déjà, d'un geste lourd, leurs bocks de bière. Beaucoup de filles hitlériennes, en veste kaki. Et, naturellement, des quantités de Siegfried en chemise brune, tirés à quatre épingles et se déplaçant dans un grincement de cuir.

Un chef de district, qui ne doit pas avoir beaucoup plus de vingt ans, ouvre la séance, salue à la romaine, et d'une voix brève, impérative :

— Si nous autorisons des étrangers à parler dans nos réunions, c'est que nous pouvons répondre d'eux : nous ne laissons parler, en effet, que des étrangers nationaux-socialistes... (sic).

Et, après cet exorde rassurant, il annonce, le plus sérieusement du monde, que l'univers, indigné des calomnies répandues contre le jeune héros, va réhabiliter Horst Wessel.

Quand il a fini, les trois premiers rangs de la garde d'honneur font un à droite réglementaire et, en file indienne, au pas cadencé, rejoignent un angle de la salle, où ils se disloquent. Ils relaieront, au cours de la soirée, leurs camarades porte-drapeau, restés figés au pied de la tribune, comme des statues.

Après un général bulgare, en civil, qui, d'une voix de soudard enroué, félicite Hitler d'avoir sauvé le monde du bolchevisme, un fils de la libre Amérique monte sur l'estrade, salué par de grands éclairs de magnésium. Payé par le gouvernement allemand pour faire chaque semaine une causerie radiophonique de propagande à ses compatriotes, il se croit encore devant le micro : — L'Allemagne s'est réveillée sous la conduite d'un chef remarquable : Adolf Hitler... Horst Wessel est connu et admiré dans le monde entier...

Pour varier un peu le programme, des chœurs parlés scandent, au commandement, les mérites du héros universel.

Puis, soudain, la fièvre monte, la salle se déchaîne : un Italien en chemise noire, un fasciste en chair et en os, la poitrine couverte de décorations, douze fois blessé pendant la guerre et presque autant de fois dans la lutte contre le «marxisme», escalade la tribune, s'immobilise, le bras tendu :

— Horst Wessel !

Et demeure quelques instants en communication directe avec le disparu.

Le signor s'exprime dans sa langue maternelle. On entend... «martyre della causa sacra de la rivoluzione...», délivra le monde «del pericolo rosso...» Après chaque période, la traduction allemande soulève l'enthousiasme.

Quand il a fini, l'orchestre entame l'hymne Giovinezza, et toute la salle, debout, saluant à la romaine, reprend en chœur.

C'est le tour enfin d'un petit jeune homme malingre et timide. Depuis le début de la soirée, les allées et venue autour de lui m'intriguent. Chefs et sous-chefs se cassent en deux pour le saluer. On attache manifestement beaucoup d'importance à sa présence, à son intervention.

Tout s'explique, lorsque la parole est donné à «M. Akon Sneath, ancien étudiant à Oxford» : pour réhabiliter Horst Wessel, le témoignage d'un citoyen britannique n'est pas de trop.

Le petit jeune homme, qui s'exprime dans un allemand correct, expose qu'il est pour quelques jours de passage à Berlin. On a insisté pour qu'il prenne la parole:

— J'ai accepté... Mais du national-socialisme, je ne puis vous dire grand-chose... C'est vraiment pour nous quelque chose de trop difficile à comprendre... Pour nous autres, Anglais, c'est quelque chose de si contraire à toute notre Histoire, à toutes nos traditions... Non, vraiment, je n'en puis rien dire.

Pour ce qui est de Horst Wessel, nous comprenons, certes, qu'un homme puisse mourir pour son idéal... Que cet homme soit notre ami ou qu’il soit notre ennemi...

Mesdames, Messieurs...

Un petit salut, et le citoyen britannique, sur la pointe des pied, s'est éclipsé de la tribune.

Dépeindre la consternation de la salle est impossible. Quelques bravos de politesse. Un pesant silence. Le chef de district, dans un lourd bruit de bottes, escalade précipitamment la scène :

— Nous espérons qu'au cours de son séjour en Allemagne, M. Akon Sneath achèvera de comprendre notre national-socialisme... D'ailleurs, en Angleterre, nombreux sont ceux qui, d'ores et déjà, se sont familiarisés avec lui. Le national-socialisme n'est plus une affaire allemande, mais un phénomène international !

Bien sûr, mais il est, désormais, dans cette salle, malgré tout ce qu'on pourra dire ou chanter, des hommes et des femmes effleurés par le doute...

Le maître d'hôtel me souffle, pour essayer de raffermir sa foi :

— Si l'univers ne veut pas nous comprendre, il nous reste toujours l'Italie...
 
 

Mort à l'esprit





Ils n'aiment pas l'intelligence. La prétendue intelligence, comme dit Hitler. Et, partout où ils la rencontrent, ils la pourchassent, il la clouent au poteau d'infamie, ils la livrent aux flammes.

J'avais, comme tout le monde, lu cela dans les journaux. Sans parvenir à y croire. Possible dans quelque pays lunaire, mais pas dans l'Allemagne de Goethe et de Hegel.

Et un matin, brusquement, devant la porte d'une majestueuse université, je me suis trouvé en présence d'une espèce de pieu à peine dégrossi, fiché dans la terre. Des étudiants à casquette verte, le visage strié de balafres, ricanent.

Des couvertures de livres, grossièrement arrachées, sont clouées dans le bois. Les beaux livres allemands, si soignés, si bien reliés... Erich Maria Remarque, A l'Ouest rien de nouveau ; Ernst Glaeser, Classe 1922 ; Feuchtwanger, le Juif Süss ; Emil Ludwig, Juillet 1914 ; Jakob Wassermann, l’affaire Maurizius.

Hier encore, j'ai visité une bibliothèque à côté de laquelle notre Bibliothèque nationale paraît pauvre et vétuste ; une école professionnelle du livre, comme il n'en existe pas dans le monde entier : une exposition de la librairie allemande qui ferait rêver nos éditeurs français. Comment comprendre ?

Ce jeune étudiant, fin et cultivé, qui, ce soir, est mon voisin de lit, peut-être m'expliquera-t-il. Troublant le silence et la nuit, je lui confie à voix basse mon désarroi :

— Quand nous parlons ensemble philosophie, art, je sais que nous pouvons nous comprendre que nous habitons la même planète... Mais l'instant d'après, vous vous faites tailler le visage à la pointe d'une épée, vous clouez au pilori les livres que j'aime. Vous parlez de saigner tous les Juifs et vous chantez des airs absurdes, comme une bête saoule...

Ma franchise un peu rude ne lui déplaît pas :

— Je sais tout ce que vous dites, mais je chante avec joie ces airs absurdes.

Il y a dans son intonation une nuance de mépris, quelque chose comme le credo quia absurdum, ou comme : vous autres Français, vous êtes trop dégénérés pour comprendre...

Et, dans l'ombre, rabattant sa couverture sur son visage, il me souffle, avec ses vœux de bonne nuit :

— Goebbels a dit: «Certes, la propagande national-socialiste est primitive. Mais la pensée du peuple est primitive...»
 

Nous voici, pour changer, chez un jeune juriste, un ami, un révolutionnaire. Je ne doute pas un instant qu'il soit resté fidèle à ses convictions. Pourtant, quel étrange décor ! Sur la table, sur le lit, sur le plancher, des ouvrages fascistes...

— Ce que cela signifie ? mon pauvre vieux... Mais tout simplement que je prépare des examens de droit.

Je crois avoir mal entendu :

— Parfaitement... Tu sais — ou tu ne sais pas — que notre ministre de la justice, en Prusse, est ce fou de Kerrl, celui qui proclame que, pour être un juge allemand, il faut avoir compris l'essence intime du national-socialisme... Alors, ces messieurs vont me faire subir un interrogatoire de cinq heures sur cette essence intime. Et je m'y prépare.

Comme je suis trop éberlué pour répondre, il ajoute :

— Si cela peut te faire plaisir, je t'invite à mon baptême...
— Ton baptême ?
— Bien sûr... J'étais comme beaucoup d'Allemands, ce qu'on appelle un «dissident», c'est-à-dire que, libre penseur, j'avais quitté l'Église luthérienne. Aujourd'hui, pour devenir fonctionnaire, pour passer un examen, il faut appartenir à une confession. Chaque jour, des milliers d'individus, afin de conserver leur gagne-pain, doivent se faire baptiser. Les pasteurs n'en peuvent plus... Je subirai un nouvel interrogatoire... Sur les Saintes Écritures, cette fois...

Son jeune frère, écolier en culotte courte, entre à cet instant :

— Ludwig, cherche donc ton Histoire sainte...

Car maintenant l'enseignement religieux est obligatoire à l'école.
 

Mais je n'avais encore rien vu.

Sur une grande place de Brême, en plein faubourg ouvrier, non loin de la Maison du peuple, une bruyante marmaille fait cercle.

Que se passe-t-il donc ? Joignons-nous aux badauds.

De jeunes gars, harnachés de cuir, les manches retroussées, entassent consciencieusement, à grands coups de pelle et de balais, des liasses de vieux papiers, de vieilles brochures. Drôles de chiffonniers !

J'essaie, par-dessus des épaules, d'examiner cette paperasse, d'apercevoir un titre. Et soudain, le cœur serré, je lis : Journal du métallurgiste, le Travailleur du livre, l'A.I.Z., l'illustré communiste, et le Vorwärts socialiste et des brochures d'Engels, et des tracts :

Brême-la-Rouge,
Dans la détresse,
Réclame travail et pain !

Et des affiches conviant les travailleurs sociaux-démocrates à de grands meetings... Des années de propagande, de misère, de combats.

Quand la pyramide a atteint la hauteur voulue, une sorte de bourreau taille à coups de canif une baguette de bois, la plante au sommet. Et, salué par les rires et les bravos des germaniques «Poulbots», hisse autour de cet axe une chemise noire, une authentique chemise noire des «groupes de défense» communistes... Puis épingle sur la poitrine, avec une précaution satisfaite de fétichiste, l'insigne rouge de l'Antifaschistische Aktion.

Une boule de papier d'emballage tiendra lieu de tête ; on coiffe d'une humble casquette prolétarienne, usée, déformée. Je ne comprends pas encore :

— Thalmann, Thalmann ! hurlent soudain les gosses en trépignant de joie.

Et voici que, sous l'effigie du leader communiste, on déroule une grande bande d'étoffe rouge ornée des trois flèches socialistes. L'unité que les hommes n'ont pas su réaliser se fera dans les flammes.

Les préparatifs sont enfin terminés. Pour tuer le temps, un gars fouille au hasard dans le tas, en extrait un livre, le feuillette :

— Karl Marx..., montre-t-il, en rigolant, à son voisin.

Puis le rejette et, de dégoût, s'essuie les mains.

De rares travailleurs, immobiles et muets, assistent à ce spectacle. Je plante mon regard dans des prunelles : pas de larmes, quelque chose de beaucoup plus profond, un désespoir calme... Mais très vite, les yeux se dérobent.
 

C'est seulement à la nuit tombante qu'on allumera le feu. Foule immense et silencieuse, poussée malgré elle par la curiosité. Au pas cadencé, les lourds bataillons bruns se succèdent, s'installent autour du bûcher. Plus lourds encore, plus paysans, les verts Casques d'acier. Enfin, les étudiants en grande tenue — vareuse à brandebourgs, écharpe multicolore, épée et gants d'escrimeurs, petite toque de clown — viennent s'assurer que la doctrine maudite a bien péri dans les flammes.

Il faut encore entendre un discours diffusé par haut-parleurs, l'hymne de Horst Wessel, puis, soudain, une grande lueur déchire la nuit. En une seconde, l'effigie de Thalmann, les livres et les journaux de la classe ouvrière ne sont plus que lucioles emportées par le vent.

Maigres applaudissements, et, déjà, comme honteuse d'elle-même, très vite, la foule se détourne de cet autodafé.
 
 

Des Juifs te regardent




Dans l'Allemagne de 1933, la question juive est, pour un étranger le plus commode des sujets de conversation. Mieux vaut ne pas s'avouer «marxiste» devant un interlocuteur de rencontre ; mais soulever le problème racial devant ces «Aryens» en folie est beaucoup moins risqué.

Avec un malin plaisir, je les pique au point faible, je les vois se tortiller comme des papillons empalés. Après quelques déclarations d'amour pour le peuple allemand:

— On doit la vérité à un peuple qu'on aime... Alors, laissez-moi vous dire... un grand savant comme Einstein...

Mon jeune «dolichocéphale blond» sursaute ; ses yeux bleus s'injectent d'un sang rouge:

— Einstein ? Un chien !

Chaque fois que vous vous essaierez à ce petit jeu, vous obtiendrez le même résultat : on gagne à tous les coups.

Dans la salle commune de l'auberge, un musicien adolescent, si délicat quand il promène les doigts sur sa guitare, me fait un moment illusion. Pas celui-là... Je hasarde pourtant le nom fatal : je n'ai plus devant moi qu'un petit roquet rageur, qui voudrait mordre.

— Mais, enfin, ces malheureux Juifs, que vous ont-ils fait ?
— Tu le demandes ? Mais sais-tu qu'à Berlin, par exemple, 70% des avocats étaient Juifs ?... A quoi bon perdre des années d'études pour ensuite les trouver installés partout ?

N'essayer de lui suggérer que ce fort pourcentage d'avocats juifs était plus à l'honneur des «Sémites» que des «Germains» ; que si la profession est encombrée, la faute en est à la crise capitaliste, et non à Israël. Vous perdriez votre temps.

— Mais votre race aryenne n'est un mythe !

Il se rengorge.

— Un mythe ? Regarde-moi... Ne suis-je pas, ne sommes-nous pas des Germains aux cheveux blonds ? Contrairement à vous autres Français, nous sommes de pure race, nous ! Et, pour nous défendre, nous n'hésiterons pas à recourir à la stérilisation...

Il a dit cela, le petit musicien, avec une gentillesse terrible.
 

Mais quittons cette barbare jeunesse. Interrogeons des «Aryens» adultes ; peut-être rencontrerons-nous des gens plus raisonnables.

Tandis que le coiffeur promène le rasoir sur mon visage, tandis que l'artisan mécanicien répare mon vélo, tandis que l'aubergiste emplit mon bock d'une bière mousseuse, aiguillons, lentement et sûrement, la conversation :

— Les Juifs ? Ah ! mon bon monsieur, il y a longtemps qu'on aurait dû nous débarrasser de cette engeance... C'est eux qui ont fait notre malheur... Ils sont venus nous voler notre pain... Vous pouvez chercher aujourd'hui s'il s'en trouve un seul parmi les chômeurs... D'abord du travail pour les Allemands !

Comment 650.000 Juifs pouvaient-ils priver de travail 65 millions de Germains ? Mais quand les affaires vont mal, il faut un bouc émissaire, et, pour préserver de la colère populaire les vrais responsables capitalistes, on a chargé Israël de tous les péchés.

Un autre, boutiquier sur le bord de la faillite, me crie sa haine des grands magasins :

— Ces bazars juifs, n'est-ce pas une honte ? Comment voulez-vous lutter contre la concurrence de ces gens-là ? Ils ont vu si grand qu'ils sont eux-mêmes à deux doigts de la banqueroute.

Il faut avoir entendu ces hommes du peuple qui ne sont pas des théoriciens de la race, qui n'ont pas revêtu la chemise brune, pour comprendre les sources profondes de leur haine. Hitler n'a rien inventé ; il a seulement écouté, formulé, deviné quel exutoire l'antisémitisme offrait à l'anticapitalisme des masses.

Je riposte :

— Oui, mais il y a aussi beaucoup d'«Aryens» parmi les gros qui vous dévorent...
— Ceux-là aussi, il faut les pourchasser...

Le brave homme a encore des illusions.

— Et aussi ces savants, ces intellectuels illustres ?

Il baisse la tête. Je le sens soudain moins fier :

— Bien sûr, il y a eu quelques abus comme dans toute révolution...

Puis, se ressaisissant, les yeux injectés de colère :

— Mais nous ne céderons pas au chantage de la juiverie internationale, à sa Greuelpropaganda (sa propagande d'atrocités)...
 

Et la lutte continue, aussi acharnée, même quand elle est plus hypocrite.

Les caisses d'assurance sociale, qui représentent pour un médecin allemand une bonne moitié de sa clientèle, congédient les praticiens juifs ; aux avocats demeurés en fonctions, l'on retire certaines affaires, comme les liquidations judiciaires ; les administrations publiques privent de leurs commandes les sociétés juives ; les industriels cessent toutes relations avec les intermédiaires appartenant à la race maudite ; les cellules d'entreprise nationales-socialistes fomentent des grèves dans les entreprises à direction israélite, exigent le renvoi du personnel non «aryen» ; et le boycottage des petits commerçants juifs les accule lentement à la ruine...

Mais le vrai caractère de cette lutte, je l'ai compris en ouvrant un livre qui est une véritable provocation au meurtre. Titre : Des Juifs te regardent. On dirait un album du service anthropométrique. Un certain nombre de Juifs connus sont désignés, par leur photographie, à la vindicte publique. Et l'on peut lire, en guise de préface : «Cette galerie de corrupteurs du peuple prouve qu'aucun de ces individus n'a été jusqu'ici exécuté par la révolution nationale de 1933, bien que leurs crimes crient au ciel.»

Pour ceux qui n'auraient pas compris, le nom des victimes d'hier est suivi, tel celui de Rosa Luxemburg, de la mention: exécuté ; celui des victimes de demain de la mention : pas (encore) pendu.

Cette liste noire comprend, naturellement, plusieurs catégories : d'abord les Juifs sanglants : depuis Rosa Luxemburg, Bela Kun, Trotski, jusqu'au professeur Gumbel, chassé de sa chaire de Heidelberg. Viennent ensuite les Juifs menteurs : Einstein, Hilferding, Stampfer, Emil Ludwig ; les Juifs escrocs: les fameux requins Barmat, Sklarz, Sklarek, etc... Puis les Juifs dissolvants : le professeur Magnus Hirschfeld, le spécialiste des sciences sexuelles, et Loewenstein, animateur des Amis de l'enfance ouvrière, lequel «enseignait aux enfants à mépriser le peuple, la race et la nation allemands, dressait les enfants des travailleurs berlinois à trahir le peuple et à se soumettre à l'esclavage des Juifs». C'est le tour maintenant des Juifs artistes parmi lesquels, à côté de Piskator et de Reinhardt, les fameux metteurs en scène, on trouve Charlie Chaplin ! Enfin les Juifs d'argent : le banquier Jakob Goldschmidt, les frères Tietz, directeurs des grands magasins berlinois, clôturent la galerie ; et le livre s'achève sur ces mots : «Le combat n'est pas terminé, le combat continue : Heil Hitler !»

Pour être tout à fait en règle avec ma conscience, il faut pourtant que j'évoque une autre image : dans un intérieur de bourgeois cossus, une famille israélite m'accueille.

Et se lamente, et gémit sur cet événement incroyable qui l'a arrachée à sa douce quiétude, à son existence honorable, à ses revenus assurés.

— Pouvez-vous nous donner un conseil ? Faut-il aller en France ? Peut-on vivre en Palestine ?...

Derrière ces bourgeois un peu gras, j'aperçois l'ombre du Juif errant, le bâton à la main, qui reprend sa route...

Les larmes aux yeux, la femme m'explique :

— Si vous saviez monsieur, comme je me sentais allemande ! Nous vivions en Amérique... J'ai obligé mon mari à revenir ici... Qu'avons-nous fait pour être ainsi traités ?

Ah! pourquoi faut-il qu'elle ajoute :

— Après tout, ce nouveau régime, nous nous en accommoderions, si seulement il nous laissait tranquilles...

Le charme est soudain rompu. Je songe à ceux qui, depuis des années, juifs ou non juifs, ont faim ; à ceux qui, juifs ou non juifs, pourrissent aujourd'hui dans les prisons brunes.
 
 

La guerre ou la paix ?




Le drame hitlérien se double d'un autre drame, non moins redoutable et qui, celui-là, nous atteint plus directement : celui des rapports franco-allemands.

Si vous voulez comprendre, entrez dans un des deux cents théâtres d'Allemagne, où l'on joue en ce moment Schlageter, la pièce de Hanns Johst.

Ce Schlageter, aujourd'hui héros national au même titre que Horst Wessel, était un triste sire : engagé au lendemain de la guerre, dans les fameux corps-francs de l'Est, puis espion au service de la Pologne, on le retrouve en 1923, pendant l'invasion de la Ruhr, tantôt indicateur pour le compte de la France, tantôt saboteur pour le compte de l'Allemagne. En mars, il fait sauter un pont sur une voie ferrée ; le 20 mai, les troupes françaises d'occupation le fusillent.

Mais, si l'homme ne mérite guère la pitié, son exécution prend figure de symbole : Schlageter incarne la résistance au coup de force de Poincaré. Pendant dix ans, le national-socialisme pourra puiser dans cette sombre histoire le levain de sa prodigieuse ascension.

«Nous appartenons à Schlageter parce qu'il est le premier soldat du Troisième Reich !» lance un personnage de la pièce.

Et Schlageter lui-même explique : «Nous avons le droit — le Français nous le donne par son occupation — de nous soulever et de dire : entente, fraternisation, internationale des peuples, tout cela n'était que charlatanisme ! Alors, un gouvernement radicalement national ! Au diable le système de novembre 1918 !»

Et tandis que le «héros» prépare son attentat, la tragique opposition entre la vieille génération, socialiste, et la nouvelle, fasciste, se creuse : le fils d'un haut fonctionnaire social-démocrate va prêter main-forte à Schlageter.

En vain le père — que l'auteur n'a pas réussi à ridiculiser — parle-t-il d'«exterminer par le feu et l'épée les derniers aventuriers, fanatiques, incendiaires et bandits de la guerre mondiale» ; en vain implore-t-il : «Nous voulons la paix ! C'est moi qui te le dis, mon petit, moi qui ai été quatre ans au feu...»

Le public commence à devenir nerveux. Autour de moi, j'entends des sanglots étouffés.

Le rideau se relève pour la dernière fois : un peloton français, en bleu horizon, vise Schlageter au poteau d'exécution.

«Allemagne, lance le condamné, un dernier mot, un vœu, un ordre... Allemagne, réveille-toi ! Enflamme-toi ! Brûle !»

Un crépitement atroce. Puis le silence et la nuit.

Quand la lumière revient dans la salle, des larmes coulent sur les visages.

— Et bientôt les Français vont encore nous envahir ! hurle une femme, près de moi, comme une folle.

Une génération va, comme chez nous, atteindre l'âge d'homme sans avoir rien connu des horreurs de la guerre.

Il faut avoir entendu ces jeunes gens, lorsque vous leur demandez, sans penser à mal : «Faites-vous du sport ?», vous répliquer d'une voix furieuse et cassante:

Kein Sport ! Wehrsport ! (Pas de sport ! De l'entraînement militaire !)

Il faut les avoir vus, quand, dans une parade, la Reichswehr se dandine follement au pas de l'oie, pousser des «Ah !» de volupté.

Une génération, aujourd'hui, ouvertement se prépare ; sevrée du service obligatoire, elle trouve très amusant de jouer au soldat ; elle marche, sac au dos, sur les routes ; elle se déploie en tirailleurs et se colle au sol sur les terrains d'exercices ; elle alerte contre les attaques aériennes, en frappant sur de vieilles casseroles, les populations des villes...

Cependant, le souvenir des souffrances de la guerre 1914-1918 demeure vif dans la mémoire du peuple allemand.

Entrez donc avec moi dans cet estaminet de village. Des hommes et des femmes sont réunis autour du haut-parleur, dans une attente silencieuse. A trois heures, le Führer, de la tribune du Reichstag, va parler à l'univers. Mais on croirait, ô magie de la radio, qu'il est venu en personne dans cette auberge, nous faire une causerie intime...

Écoutez-le vaticiner : «Une guerre en Europe ne pourrait créer quelque chose de meilleur pour remplacer ce qui existe... Si une telle folie se produisait un jour, ce serait la ruine de l'ordre social. Un chaos sans fin...»

Observez les Ja... Ja... les hochements de tête de vos voisins, et le médium aux yeux exorbités se taille un succès facile avec cet argument :

«L’Allemagne serait prête à dissoudre toutes ses organisations militaires et à détruire les armes qu'il lui restent, si les autres, sans exception, faisaient de même... L'Allemagne ne demande pas à réarmer, mais que les autres États désarment !»

Bien sûr, me disais-je, l'homme est de mauvaise foi ; il est trop heureux de sauter sur le prétexte que lui ont généreusement fourni les puissances occidentales : en ne désarmant pas, malgré les engagements pris à Versailles, elles ont fait, elles font toutes, son jeu.

Le soir de ce discours, une vieille femme, les larmes aux yeux, est venue vers moi, et de toute son âme :

— Mon mari est tombé là-bas, chez vous... Vous avez entendu ? nous ne voulons pas la guerre.

Oui, mais prenons garde que cette vieille femme elle-même ne devienne enragée.
 
 

Vers un «national-bolchevisme»




— Nous allons tout droit à un «national-bolchevisme»... ai-je entendu bien des fois au cours de mon voyage.

Quelle est cette nouvelle maladie ? L'expression, me direz-vous, est aussi impropre que dangereuse. Impropre car bolchevisme et nationalisme (du moins jusqu'au jour où le Parti communiste allemand s'est mis, lui aussi, à faire de la surenchère nationaliste) sont théoriquement antinomiques. Dangereuse, car elle accrédite le mensonge d'un mariage possible entre les deux contraires.

Mais si impropre soit-elle, elle traduit un état d'âme qui grandit au sein des masses. Allons, au fond d'humbles logis, en prendre conscience.

Cet ouvrier menuisier de Moabit, j'avais fait, sur la route, la connaissance de son fils, petit chômeur en vagabondage, un «rouge» dont les yeux brillent quand on lui parle de Thalmann, de «Teddy». Je ne sais pourquoi, je m'étais imaginé que le père lui aussi était communiste. Et son rude langage prolétarien, ses arguments révolutionnaires me font un moment illusion :

— Voyez-vous, nous autres travailleurs, nous avons été trahis par les deux partis ouvriers... Il aurait fallu faire l'unité d'action... Ils ne l'ont pas voulu.

Puis soudain, cet argument suspect :

— Maintenant, il faut nous sauver nous-mêmes...
— Qui, nous-mêmes ?
— Le peuple allemand. Nous en avons assez d'être humiliés, traités comme des esclaves. Assez de payer des impôts pour les tributs de guerre...

Et comme j'objecte qu'en dehors de l'internationalisme révolutionnaire, il n'est pas de salut:

— Oui... Oui... L'Internationale, c'est très joli... mais, nous avons envoyé des millions de marks-or aux mineurs anglais en grève... Mais, en échange, en quoi nous a-t-on aidés ?

Et, après avoir bourré sa pipe :

— Notre révolution, il nous faut la faire seuls... En attendant que l'Internationale existe. il faut songer au présent. D'abord nous libérer du Diktat de Versailles, délivrer nos camarades opprimés en Silésie, dans la Sarre, en Autriche, dans les Sudètes, à Memel et à Dantzig... Fonder un État allemand de travailleurs.
 

Et ils sont ainsi des milliers, à mêler leurs confuses exigences socialistes au sentiment fanatique d'une humiliation nationale.

Et plus encore les jeunes que les adultes. Asseyons-nous au bord de la route, avec ce piéton qui rejoint, sac au dos, son «camp de travail volontaire». Il m'agace tellement lorsqu'il me vante la discipline librement consentie, les vertus du travail au rabais, que je dois faire effort pour ne pas le planter là.

Mais, soudain, comme mû par un ressort, il laisse tomber son masque, il me livre son secret :

— Vois-tu, j'ai été national-socialiste pendant des années... De ceux qui, en 1928, ont rossé copieusement les séparatistes rhénans... Aujourd'hui, j'ai quitté le parti.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne suis pas satisfait... Ce n'est plus un parti révolutionnaire, mais un râtelier. Moi, je veux le vrai socialisme... Pendant quatorze ans, le Parti social-démocrate a eu la possibilité de le construire. Qu'a-t-il fait ? Je ne suis pas communiste, parce que je suis d'abord allemand, et que je ne veux pas être traité comme un moujik russe. Mais je respecte les communistes, je me sens plus près d'eux que de tous les autres.

Avec haine il me parle des riches, des magnats de l'industrie, des gros propriétaires fonciers. Et, dans un soupir :

— Tant qu'ils trahiront tous le socialisme, je resterai sans parti.

«National-bolchevisme»... Quel autre mot pour traduire ces aspirations désespérément ambivalentes ?
 

Allons plus au fond. Oublions qui nous sommes. Glissons-nous entre les chemises brunes. Essayons de surprendre quelles pensées se cachent derrière leurs Heil Hitler !

Samedi soir, une salle de bal musette, dans un faubourg prolétarien de Leipzig. Hommes et femmes attablés, vêtus en petits-bourgeois, comme tous les travailleurs allemands. Beaucoup de SA et de Jeunesses hitlériennes, mais ici ni arrogance ni raideur ; du laisser-aller, des rires bruyants : le peuple.

L'orchestre en uniforme joue de la bonne musique classique : du Wagner, du Verdi.

Et, à l'entracte, un orateur monte sur la scène, harangue cette foule d'abord attentive, docile. Thème : Notre Révolution.

— Notre révolution, Volksgenossen (camarades du peuple), ne fait que commencer. Nous n'avons encore atteint aucun de nos buts. On parle de gouvernement national, de réveil national... Qu'est-ce que cela ? Ce qui importe, c'est la partie socialiste de notre programme.

Un Ah ! de satisfaction part de cette foule. Voilà ce que chacun sentait, n'osait formuler. Des visages suivent maintenant passionnément cet homme qui parle au nom de tous.

— Le Reich de Guillaume II fut un Reich sans idéal. La bourgeoisie y dominait, avec son dégoûtant matérialisme, son mépris du prolétariat... La révolution de 1918, Volksgenossen, n'a pas su détruire le vieux système. Les chefs socialistes ont abandonné la dictature du prolétariat pour le veau d'or. Ils ont trahi la nation et ils ont trahi le peuple. Quant au communisme, il s'est montré incapable de les chasser, depuis que Staline a renié le bolchevisme léniniste pour l'individualisme capitaliste...

J'écoute, médusé, cette tirade. Suis-je bien dans une réunion hitlérienne ?

Mais le démagogue sait ce qu'il fait, car autour de moi, à un rythme toujours croissant, la foule vibre.

— La bourgeoisie, Volksgenossen, a continué à monopoliser le patriotisme, à abandonner les masses au marxisme, cette bouillie pour les chats... Nous, nous avons compris qu'il fallait aller au prolétariat, entrer dedans, que conquérir l'Allemagne, c'est conquérir la classe ouvrière. Et quand nous avons révélé à ces prolétaires l'idée de patrie, il y eut sur bien des visages des larmes de gratitude...

A ce langage emphatique de missionnaire, succède maintenant la diatribe et la menace :

— Nous n'avons plus qu'un ennemi à vaincre : la bourgeoisie. Tant pis pour elle si elle ne veut pas céder, si elle ne veut pas comprendre...

Et, emporté par son éloquence, il laisse échapper l'aveu :

— D'ailleurs, un jour, elle nous sera elle-même reconnaissante de l'avoir ainsi traitée...

Mais la foule n'a pas entendu. La foule croit seulement que la révolution commence, que le socialisme monte à l'horizon. Et lorsqu'il a fini, elle entonne avec une colère rude:

O peuple producteur, tu éprouves
Bien durement la misère des temps;
Sans cesse grossit davantage
L'armée des sans-travail.
Mais tu chantes, travailleur, joyeux et libre,
Toujours la vieille mélodie:
«Nous sommes les travailleurs.
Le Prolétariat !»

Tu peines quotidiennement
Pour un salaire de famine.
Mais ils ne connaissent ni misère ni peine
Les Tietz, les Wertheim et les Cohn.
Tu t'exténues et tu t'épuises :
Qui se rassasie de ton travail ?
Ce sont les actionnaires
Le Profitariat.

... Brise maintenant tes chaînes travailleur allemand !
Pas de Moscou qui puisse te sauver
Et pas davantage les «socialos» !
Du Tout-lsraël tu es l'esclave !
Avec l'étoile soviétique comme avec le juste des bonzes
Tu demeures le serf
Du Profitariat !

... L'Internationale...
Elle t'est d'un beau secours !
Mais déjà brille à l'horizon
La lumière de la liberté allemande...

Je n'ai jamais entendu chanter avec une pareille foi. Nulle part je n'ai vu, même chez les Aïssaouas islamiques, des êtres ainsi projetés hors d'eux-mêmes. Je suis perdu au milieu de cette masse, debout, immobile, qui mourrait sans interrompre son chant.

Déjà la rumeur court que des sections d'assaut s'impatientent, se mutinent. Je songe qu'il faudra bientôt satisfaire cette foule — ou la mater brutalement.
 
 

La croix gammée sur les syndicats




Au lendemain du Premier Mai, fête du travail, au cours de laquelle le Führer a célébré «l'idéalisme prolétarien qui seul rend possible la vie et l'existence de tous», le régime s'est emparé des syndicats ouvriers.

Quand je suis arrivé en Allemagne, l'événement venait de se produire. Avec une curiosité émue, j'ai revu les beaux édifices, à l'architecture audacieusement moderne, près desquels nos Bourses du travail feraient figure de parents pauvres. A peine quelques mois depuis mon voyage de l'an dernier et cette immense organisation, dont nos camarades étaient si fiers, a été avalée par le fascisme. Des étendards à croix gammée pendent aujourd'hui aux fenêtres, et, sur la façade, l'inscription Maison du peuple a fait place à cette autre, peinturlurée sur de voyante banderoles: Maison du travail allemand.

Aux portes, les travailleurs se pressent, lisent dans le silence les affiches, les journaux des vainqueurs. Je me mêle à eux. J'essaie de lire dans leur regard, mais je n'y sens qu'une stupeur muette.

Que s'est-il passé ? Un camarade qui a vécu le drame jour par jour, qui a vu venir la catastrophe, m'explique — et je transcris :

— Au fond, vois-tu, cette imposante «forteresse» présentait bien des fissures... Un colosse aux pieds d'argile, comme vous dites. Tant qu'a duré la période de haute conjoncture, tout allait bien... Avec les cotisations de sept millions d'adhérents, on a bâti, à tour de bras, ces magnifiques — ces trop luxueux — édifices. On a cru à une prospérité éternelle ; on s'est imaginé de bonne foi que, dans le sein du régime, on pourrait réaliser cette démocratie économique, chère au cœur du théoricien Naphtali.
Puis la crise est venue. Plusieurs millions d'adhérents, sans travail, ont déserté les organisations. Il a fallu distribuer aux autres de lourds secours de chômage. L'arme essentielle des syndicats, la grève, est devenue aléatoire. Et puis, le fascisme est né... Nos chefs qui n'avaient pas su s'adapter à la crise, n'ont pas su davantage faire face à Hitler. Contre un adversaire offensif, on ne lutte pas qu'avec de belles proclamations et de beaux buildings. Connaissais-tu la splendide école syndicale de Bernau, cette abbaye de Thélème ?...
— Oui, je l'ai visitée l'an dernier, non sans un certain malaise...
— Eh bien, Bernau incarnait notre syndicalisme, avec tout ce qui lui manquait : je veux dire une âme, une volonté de lutte. Trop souvent nos organisations n'étaient que de simples banques corporatives. Le travailleur venait y toucher son dû comme à la Caisse d'assurance sociale, comme au bureau de chômage. Pas le moindre idéal révolutionnaire : rien que l'esprit bureaucratique... Remarque, je ne veux pas déprécier l'œuvre passée des syndicats allemands. Je sais trop ce qu'ils ont fait pour l'émancipation et la culture de notre prolétariat...
— Ils ont réussi à organiser la masse, ce qui est déjà quelque chose !
— Oui, mais en perdant leur caractère peuple... L'ADGB (la CGT allemande) avait fini par devenir comme un rouage de l'État... Le corporatisme, le syndicalisme de collaboration conduisent droit au fascisme. Des mots d'ordre d'«intérêt général», d'«économie dirigée» à la phraséologie hitlérienne, il n'y avait qu'un pas vite franchi. J'ajoute que les communistes ont eu leur part de responsabilité, avec le mot d'ordre: «Désertez les syndicats réformistes !»... Venons-en aux derniers mois : sous prétexte de sauver ce qu'on croyait pouvoir sauver, on s'est aplati devant le vainqueur ; on a glissé sur une pente continue et insensible ; le travailleur, endormi par cette tactique, n'a pas vu venir l'instant décisif...
Il a suffi, un matin, d'envoyer dans les Maisons du peuple quelques jeunes gens en chemise brune, armés de matraques et les portiers se sont — comme à Leipzig — couchés sous leur lit. On a hissé sur la terrasse un pavillon à croix gammée et le magnifique palais de l'ADGB est devenu le quartier général du Dr Ley et de son prétendu «Front du Travail». «Le paiement des prestations est garanti !», s'est écrié le fascisme, et la machinerie administrative a continué de fonctionner comme avant... C'est ainsi que les syndicats ont été gleichgeschaet, comme ils disent, «synchronisés».

Mon interlocuteur me montre une des innombrables brochures, hâtivement imprimées, dans lesquelles les nazis, dépouillant les comptes des syndicats, s’acharnent sur les bonzes :

— Il y a là-dedans au moins 50% de mensonges... Le malheur est qu'on a prêté le flanc à certaines attaques. Pas autant de «corruption» qu'ils le prétendent, mais une tendance à trop bien vivre... Quant à la nouvelle équipe, je t’assure qu'elle n'a pas à donner de leçons d'ascétisme !
 

Continuant mon enquête, je suis allé rendre visite à un militant syndical dont j'avais fait la connaissance l'an dernier.

Comme l'accès des Maisons du peuple est sévèrement interdit aux profanes, il faut attendre dans la rue. De puissantes limousines, fort peu prolétariennes, avec fanion à croix gammée, s'arrêtent devant la porte. Des «commissaires» en descendent : chemise brune, bottés, sanglés, tandis que les plantons en uniforme claquent les talons, s'immobilisent au garde à vous.

Enfin, mon ami arrive, exhibe son laissez-passer aux SA car on ne peut sortir de l'édifice sans autorisation, me sourit tristement :

— Eh bien, tu vois, voilà où nous en sommes...
— Et tu peux rester là-dedans ?
— Je suis congédié à dater du 1er septembre... Ils disent, les malins, que nous avions toujours promis de rentrer dans le rang, qu'ils rajeuniront les cadres en puisant à la «base». Ils nous gardent ces quelques mois pour que nous les mettions au courant. Mais ce n'est pas drôle ! On travaille dans une atmosphère de corps de garde. J'ai des jeunes gens armés dans mon bureau ; nous sommes espionnés du matin au soir, et les «commissaires» occupent leur temps à collectionner des fiches de délation...
— Et d'où sortent-ils, ces fameux «commissaires» ?
— D'un peu partout... Beaucoup d'Akademiker, intellectuels, avocats, qui ne connaissent rien aux problèmes du travail. D'anciens secrétaires de syndicats jaunes ou chrétiens... D'anciens transfuges de chez nous, comme Winnig, qui fut jadis secrétaire de la Fédération du bâtiment... Et même des transfuges beaucoup plus récents... Car nous avions, nous aussi, nos fascistes en herbe...

Je ne puis m'empêcher de songer à ce Herr Doktor, visité l'an dernier à l'ADGB et qui aujourd'hui proclame le gouvernement national «seul capable de réaliser le socialisme».

Mais il est temps pour mon interlocuteur de retourner au travail. Il soupire, me prenant par le bras:

— Je ne t’ai jamais dit que, jadis, il y a bien des années j'ai été communiste ? On m'a exclu pour mollesse à l'égard du «réformisme» de Leipart... Aujourd'hui je vois enfin clair : si je n'approuve pas la néfaste tactique scissionniste des «syndicats rouges», moi aussi je me suis trompé, lourdement trompé...

Il est si ému que je me garde de remuer le couteau dans la plaie.

— Et maintenant, que vas-tu faire ? Comment vas-tu vivre ?

Il esquisse un geste vague, d'homme sans espoir.

— Comment je vais vivre ? J'étais gazier ; la Compagnie du gaz ne me reprend naturellement pas... Je ne peux ouvrir un commerce : une loi récente, dirigée contre nous, interdit la délivrance de nouvelles patentes... Il reste les «grands travaux publics», les travaux forcés, quoi !

Le premier moment de stupeur passé, la masse s'est ressaisie. S'il en est que la continuation des prestations a suffi à amadouer, d'autres réagissent, réclament le respect de la démocratie syndicale : ils ne sont nullement disposés à mettre un bœuf sur leur langue, à écouter au garde à vous les discours du Führer ; ils réclament l'éligibilité de leurs chefs.

A Leipzig, au cours d'une réunion de la Fédération centrale des employés, un adhérent socialiste demande courageusement la parole, expose ses griefs, recueille de vifs applaudissements.

Précipitamment, la séance est levée.

A Kiel, les travailleurs se mettent en grève, pour protester contre le renvoi de leurs délégués d'entreprise. A Hambourg, les chefs nazis font, au cours d'une assemblée, le procès des «bonzes corrompus» : parfait ! répondent les assistants, nommons une commission d'enquête. Mais, sur-le-champ, l'assemblée est dissoute.

Aussi est-on devenu timide. On perd sa contenance, on rougit devant ces foules exigeantes. Et plutôt que de les affronter, on préfère s'abstenir de tout contact.

Dans la bibliothèque d'une Maison du peuple un SA entre brusquement, lance un formidable Heil Hitler ! De nombreux travailleurs sont occupés à lire. Personne ne répond, personne ne bouge.

Un instant figé de surprise et de colère, le gamin sort sans demander son reste.
 
 

A la conquête du prolétariat




Mais on n'a pas renoncé pour autant à amadouer les travailleurs. Personne ne s'y entend comme le docteur Robert Ley. Lévy, disent les mauvaises langues. Et le fait est que ce raciste forcené présente le plus accentué des types sémites. L'homme a un passé : grand amateur de kirsch, c'est lui qui, dans une brasserie de Cologne, envoya délicatement une bouteille vide sur le crâne de Wels, le leader social-démocrate.

«Moi-même, assure-t-il dans ses proclamations aux ouvriers, je suis un pauvre fils de paysan et sais ce qu'est la misère. J'ai été sept ans dans une des plus grosses entreprises d'Allemagne et je connais l'exploitation par le capital financier anonyme...»

Quand M. Ley, en effet, décida de quitter l'I.G. Farben, le fameux trust des colorants, il lui fut compté, en beaux deniers, une indemnité de 10.000 marks-or.

Et, pour se faire, lentement et sûrement, aimer des masses, le chef du Front du travail répand à plus de quatre millions d'exemplaires un magnifique journal illustré : l'Arbeitertum. A côté de publicitaires instantanés de Hitler et de maximes profondes comme : «Fini la lutte de classes et les préjugés de condition sociale», ou: «Honorez le travail», il y déploie les artifices de sa séduction :

«Mes chers camarades du peuple, commence cette sirène, vous allez nous dire (je traduis textuellement): — Que vous faut-il de plus. N'avez-vous pas déjà le pouvoir absolu ? — Bien sûr, nous avons le pouvoir, mais nous n'avons pas encore le peuple tout entier. Toi, travailleur, nous ne t'avons pas encore à cent pour cent, et, justement, nous te voulons ; nous n'aurons pas de cesse que tu ne sois venu, en connaissance de cause, pour de bon, avec nous...»

Et comme, à l'autre bout du canapé, l'honnête prolétaire demeure réticent, on lui passe un bras autour du cou :

«Bien sûr, nous savons qu'au fond du cœur tu es encore un syndiqué marxiste et que tu liras ce numéro de l'Arbeitertum avec des sentiments mitigés... Un changement si brusque a pu te surprendre. Tu restes peut-être convaincu que l'occupation des maisons syndicales et des fédérations fut un coup de force contre les droits des travailleurs. Rien de plus faux !»

Maternelle, l'enjoleuse explique qu'elle a voulu seulement sauver son bon ami syndiqué des griffes des méchants bonzes, que les rouages de l'organisation seront simplifiés, les sous du peuple économisés. Et comme le prolétaire tente d'échapper à ses avances :

«Nous ne te demandons pas d'être dès aujourd'hui national-socialiste... Pour nous bien comprendre, il faut plus de temps que cela... Mais, un jour, tu reconnaîtras honnêtement, nous en sommes sûrs, que, lorsque nous avons chassé tes bonzes, il était moins cinq. Nous savons qu'un jour tu nous approuveras... Car nous forcerons ta confiance.»

Sans doute ce langage capiteux trouble-t-il quelques faibles têtes. Mais le bon sens prolétarien ne se laisse pas ainsi violer.

Et comme la séduction du Dr Ley risque de ne point opérer, on appelle à la rescousse Adolf Hitler en personne.

«Le Führer, explique-t-on aux lecteurs de l'Arbeitertum, a appris, dans les années de son combat pour le pouvoir, à connaître la fidélité de l'homme modeste qui, derrière sa charrue ou penché sur l'étau, fait silencieusement son devoir en pionnier anonyme du travail... Pendant cinq ans, à Vienne, comme ouvrier du bâtiment et gâcheur de ciment ; la seconde fois comme soldat inconnu, durant quatre ans, sur le front de la Grande Guerre, il a vécu avec les travailleurs, travaillé et combattu avec eux...»

Et le nouveau Messie se propose lui-même comme un «honnête courtier» entre le capital et le travail.

«Je crois, affirme-t-il, que le destin m'a désigné pour ce rôle. Je ne suis pas personnellement intéressé. Je ne dépends ni de l'État, ni d'une fonction publique, ni de l'économie, ni de l'industrie, ni d'un syndicat. Je suis un homme indépendant... Je n'aurais pas de plus grande fierté que de pouvoir dire à la fin de mon existence : j'ai ramené les ouvriers allemands au Reich allemand !»

Le 16 mai, le Dr Ley, «au nom du Travail», a signé un armistice avec son compère Wagener, «au nom du Capital». Une trêve économique de deux mois est entrée en vigueur, au cours de laquelle les tarifs seront maintenus, les grèves rigoureusement interdites. Et comme l'«honnête courtier» ne peut être partout à la fois, des «fidéicommissaires du travail» le représenteront dans chaque grande région, décideront sans appel en matière de conflits sociaux, régleront les salaires, fixeront les contrats.

«Nous te procurerons de bons tarifs, dans la mesure où la situation actuellement catastrophique de l'économie allemande le permettra...» finit par avouer l'Arbeitertum.

Et si le travailleur craint d'avoir mal compris :

«Hitler exige l'obéissance...»
 

Mais, dans les rangs des chemises brunes, l'on s'impatiente : les malins sont pris à leur propre jeu ; pour se montrer aussi «révolutionnaires» que les communistes, ils avaient créé, sur les lieux du travail, les «cellules d'entreprises national-socialistes» (NSBO), reconnu solennellement le droit de grève, répandu des flots de brochures démagogiques contre le grand patronat «égoïste». Et aujourd'hui que le peuple a vaincu, les braves prolétaires des cellules voudraient bien voir la «révolution» pénétrer au cœur de l'atelier.

Et puis, il y eut, les premiers temps, du flottement : on ne savait pas encore, au juste, ce qu'on ferait des syndicats, on se flattait d'ériger les NSBO en nouvelle organisation corporative. Aussi, de nombreux travailleurs socialistes ou communistes furent-ils embrigadés de force dans les cellules. D'autres, habilement, s'y sont infiltrés. Tout ce monde aujourd'hui s'agite.

Et les incidents succèdent aux incidents. Ici les délégués de la cellule frappent du poing sur la table du patron, réclament le contrôle de l'entreprise ; ailleurs, ils exigent la diminution des gros traitements et la réduction du personnel supérieur. D'autres rappellent que Goebbels avait promis d'annuler, après la prise du pouvoir, les décrets-lois de Brüning rognant les salaires... Mais ces résistances sont impitoyablement brisées, les «meneurs» jetés hors de l'usine, exclus et remplacés par des éléments sûrs. Bientôt, assure-t-on, les NSBO seront débarrassées de quelque cent mille indésirables et reprendront leur caractère de fraction politique éprouvée.
 
 

Mais le courant est si fort qu'il faut bien jeter du lest. Et, de temps à autre, de «mauvais» patrons, qui licencient du personnel ou n'observent pas les tarifs, sont arrêtés pour «sabotage économique», envoyés vingt-quatre heures dans un camp de concentration. L'effervescence à l'atelier pour un temps se calme.

Mais, comme il reste facile de troubler la conscience d'un jeune syndiqué nazi ! Écoutez, pour finir, cette petite discussion.

— Le droit de grève n'était pas une invention de politiciens, mais votre seule arme. Comment défendras-tu ton salaire maintenant ?

Mon interlocuteur se montre d'abord sûr de lui :

— L'État le protégera...
— Oui, mais les gros ont une plus «grande gueule» ; ils auront toujours sur l'État plus d'influence que toi.

L'argument le touche. Je le sens pris au dépourvu, inquiet. Alors, il s'accroche désespérément à cette planche de salut :

— Je fais confiance à Hitler...
— L'homme n'est pas éternel. Et quand Hitler ne sera plus ?

Il me regarde, stupide, soudain face à face avec le néant.
 
 

L'autre Allemagne




Peut-être avons-nous un peu tardé à rendre visite à nos amis, à vivre la vie de l'autre Allemagne. C'est qu'un abîme la sépare de la première, plus large qu'une frontière, plus profond qu'un océan. Unification du peuple ! proclame le fascisme. En fait, jamais ce pays n'a été divisé en deux camps plus irréconciliables.

La voici, cette autre Allemagne, sur la grande route, entre Cologne et Dusseldorf, un sombre jour de pluie. Imaginez deux petits chômeurs côte à cote, à pied, jambes nues et godasses éculées, cheveux frisottant sur la nuque et, sur le menton décharné, quelques grands poils noirs.

— Ah ! tu es Français... Pas possible !

Les yeux brillent. Enfin, quelqu'un à qui l'on pourra parler sans crainte d'avoir affaire à un mouchard... Et, lorsqu'ils connaissent mes opinions, ils tirent, avec bonheur, de quelque doublure, l'insigne du Parti communiste.

— Provisoirement, nous sommes vaincus... Ce sera long, mais l'issue ne fait pas de doute.

D'un coup de rein, ils ont rectifié la position du havresac sur leur dos ; puis, avec un accent de volonté farouche :

— Tu sais, avec leur travail obligatoire, ils ne nous auront pas !

Je les vois repartir, pauvres épaves, sur la route sans fin. Des motocyclistes bruns, fiers et provocants les frôlent au passage. Ils n'ont pas de beaux uniformes, eux, comme les vainqueurs du jour. Ils sont miteux, mais réfractaires.
 

Un peu plus loin, dans la Ruhr, encore un jour de pluie, triste à mourir. Les cheminées, d'où ne s'échappe aucune fumée, les sombres hauts fourneaux endormis, la couleur grise des pavés, des maisons, du ciel, tout donne une impression désolante de vide, de détresse. J'entre dans un bistrot de village pour casser la croûte.

Quelques jeunes ouvriers en casquette bleue, muets, courbés, s'entretiennent à voix basse. L'un d'eux vient s'asseoir à ma table. Déclinant ma nationalité, je lui demande, pour dire quelque chose, si le chômage sévit toujours autant :

— Hélas ! soupire-t-il.

Et, dans le creux de mon oreille:

— Et cela ne s'améliorera pas avec le nouveau gouvernement !

Cela suffit : on s'est compris.

L'étranger peut ainsi, dans cette Allemagne terrorisée, s'ouvrir bien des cœurs. Dès que l'on sait qui je suis, les confidences commencent. Un employé de librairie, après deux secondes d'entretien, me dit passionnément ses haines et ses espérances. Un garçon de restaurant m'annonce, presque de but en blanc, quand nous nous trouvons seuls dans l'arrière-salle :

— Vous êtes français ? Moi, monsieur, je suis communiste !

Et, dans une auberge de la jeunesse où de jeunes nazis viennent de me vanter cyniquement la cravache comme méthode de persuasion, un grand gars m'entraîne à l'écart comme s'il me voulait consoler :

— Ne perds pas confiance... l'Allemagne universelle, l'Allemagne de Goethe, nous la reverrons !
 

Mais voici de toutes ces images la plus pure. Peut-être aussi la plus fugitive et la plus fragile.

Tous les jeunes Wandervögel (trimardeurs), qui, ce soir, se sont retrouvés au dortoir, appartiennent à l'autre Allemagne. Tous chômeurs et musiciens ambulants. De leurs guitares pendent des liasses de rubans multicolores. Aucun baudrier n'emprisonne leur libre et flottante veste d'un bleu d'azur.

Et, après avoir vérifié que portes et fenêtres sont closes, qu'aucun indiscret n'écoute, ils chantent, en s'accompagnant, les vieilles mélodies prolétariennes: Frères vers le soleil, La Rue libre ! avec les anciennes paroles, depuis plagiées et interdites.

Gentils bohèmes qui n'aimez rien que la liberté, vous n'êtes plus chez vous dans votre propre pays. Comme vous me le dites vous-mêmes :

— Ils vont faire une chasse sans pitié aux musiciens et aux mendiants. Ils vont nous encaserner dans leurs camps de travail, nous plier à leur discipline, essayer de nous transformer sous leur knout...

Déjà, dans le dortoir, l'ennemi est entré, avec un affreux grincement de cuir. Aussitôt, vous avez cessé de chanter. Vous conversez maintenant à voix basse. Et, dans l'ombre, aux aguets sur leur couchette, les guerriers bruns vous épient.
 

Sonnons à une porte amie. Un long silence, puis un bruit de pas feutrés. Derrière une sorte de judas en verre, un œil inquiet nous observe. Il faut avoir le temps, si c'est l'ennemi, d'allumer le gaz, de détruire papiers ou feuilles illégales.

Dans le beau logement — qui ferait rêver bien des travailleurs français — on nous accueille.

Cet instituteur, qui vient d'être congédié pour ses idées socialistes, nous confie dès le seuil :

— Oui ! nous sommes bien logés !... Nous allons toucher 312 francs de secours de chômage par mois, plus 60 francs d'indemnité de logement... Et le loyer est de 360 francs ! Il nous restera 12 francs pour nos deux enfants et nous... Et trouver un logement moins cher, c'est le diable, aujourd'hui !

Pour ne pas sentir se creuser l'estomac, on vit au ralenti : sommeil prolongé le matin, longues siestes sur le sofa l'après-midi ; on s'attarde à lire le journal, le stupide journal, vide et mensonger.

Mais avec quelle joie l'on ressuscite, lorsque vient un camarade étranger, qui apporte de fraîches nouvelles du dehors, du monde libre ! Et pour lui, de quelque cachette, des profondeurs de la cave, sortent de précieux souvenirs : brochures socialistes ou communistes, bannières rouges, brassards d'infirmier travailliste, matériel des Amis de l'enfance ouvrière. Tout ce pour quoi l'on a vécu.

Dans la maison d'en face, les nazis ont installé un haut-parleur géant, afin de convertir leurs voisins «marxistes» à coups de discours de Goebbels et de Horst Wessel Lied. Mais on ne se décourage pas pour si peu : il suffit d'un peu de coton dans les oreilles.

La bonne humeur ne perd pas non plus ses droits : autour d'étiques tartines de pain, beurrées de margarine, le grand-père, employé communal, raconte, en riant, qu'on l'a obligé, lui et ses collègues, à entrer dans les NSBO : tous les quinze jours ces vieux doivent se réunir et ânonner ensemble, comme des enfants, les hymnes fascistes.

Espiègle, un petit gars s'écrie:

— Sais-tu, maman, qui a incendié le Reichstag ?

La mère, prudente, fait signe de parler moins fort, va fermer la fenêtre.

— Les frères SASS !

Les Sass, cambrioleurs de banques, sont en Allemagne, célèbres comme chez nous la bande à Bonnot. Mais les «frères» dont veut parler l'enfant sont en réalité... les SA et les SS.
 
 

Dix heures du soir. Pour fêter l'étranger, on a invité, autour du poste de radio, les voisins, les amis sûrs... Soudain, la conversation animée s'apaise. Le père fait signe que l'instant approche, tandis que, tournant fébrilement la manette, le fils cherche Moscou.

On n'entend pas une mouche voler... Enfin, le chant détendu monte, là-bas. Qui a entendu cela ne peut pas désespérer. Sait-on si demain ne réserve pas la prison, la torture, la mort ? Mais ce soir, chaque soir, au fond d'innombrables foyers, des lèvres reprennent en chœur, à voix très basse :

— C'est la lutte finale...
 
 

Leurs prisons




On m'avait confié à Paris le nom de ce socialiste, un militant du rang.

Arrivé là-bas, je me renseigne :

— Peut-on le voir sans le compromettre ? Est-il en liberté ?

Une brave femme s'offre à m'accompagner, enfourche sa bicyclette. Mais quand nous sonnons à la porte de notre ami, nous devinons, tout de suite, qu'un malheur est arrivé. Les gosses à l'abandon, crient dans le jardin. La mère, enfin, nous ouvre, les yeux rouges.

— Ils sont venus le chercher hier...

A côté d'elle, les traits tirés, une voisine, la femme d'un communiste, dont le mari, lui aussi, est tombé entre leurs griffes.

Pas de pain au foyer. Le prisonnier n'a pas droit au secours de chômage ; quand il sera libre, l'État lui réclamera 12 francs par jour, pour frais de détention, à prélever sur ses salaires futurs.

Mais la courageuse mère ne veut pas parler de sa misère ; elle songe au compagnon, peut-être torturé, battu jusqu'au sang.

— Voyez-vous, aujourd'hui, en Allemagne, c'est comme le temps de guerre. Vous n'êtes jamais sûr du lendemain. Vous vivez paisiblement chez vous, vous vous étonnez même de n'être pas inquiété, et, une heure après, vous êtes arraché de votre domicile... Pour un jour ? Pour un mois ? Pour un an ? Pour toujours ?

Elle contient ses sanglots :

— Personne ne sait. Si vous avez de la chance, vous pouvez vous en tirer... Si vous tombez sur des sadiques, vous pouvez en sortir mutilé, fou ou mort.

La voisine, qui avait écouté en pleurant, l'interrompt :

— Et quand ils reviennent, ils ne peuvent rien dire... On leur a fait signer un papier attestant qu'ils ont été bien traités... Tenez, mon mari, je l'ai questionné des jours et des nuits, il ne desserre pas les dents... Je ne saurai jamais.
— Ou bien, ils répondent, comme un jeune gars que nous connaissons : «Jamais plus je ne ferai de politique, jamais plus...»

C'est tout ce qu'il est possible de leur arracher.
 

Un camarade, qui a traversé cet enfer, a promis de me rencontrer, de parler. Mais, au dernier moment, sentant le terrible danger qui pèse sur lui, se sachant épié, traqué, il me fait savoir qu'il renonce. Mais d'autres, tant d'autres racontent. Et, dans leurs regards fixes, je revis la folle terreur des premiers mois.

En plein Berlin, une sorte de tour en brique rouge, au sommet d'un mamelon gazonné ; le drapeau à croix gammée flotte sur l'édifice.

— Ici, me dit un ami, on a entendu des cris, tant de cris, qu'ils ont dû, pour les couvrir, installer un orchestre. Et aujourd'hui encore, il doit y avoir des copains là-dedans ; mais on ne sait rien.

Un autre, un gars de Wedding, dont la voix tremble en racontant :

— Figure-toi... Un jour, j'entends du bruit dans la rue, je vois un rassemblement... J'y vais... Je demande ce qui se passe. Ils sont en train de perquisitionner chez des copains communistes. Ils démolissent tout dans le logis et tabassent la famille... Soudain, j'aperçois un type en sang qui, n'en pouvant plus, enjambe la balustrade du balcon, vient s'écraser sur le trottoir, à mes pieds, les jambes brisées.

Il en est qu'ils ont laissés, plusieurs jours, dans une cave, avec de l'eau jusqu'au ventre, d'autres qu'ils ont fait mettre cinq cents fois à genoux, d'autres sur le crâne desquels ils ont sculpté au couteau une croix gammée. Mais, aujourd'hui, ils préfèrent des châtiments moins visibles : comme, par exemple, vous administrer des coups de matraque sur le derrière des cuisses, puis vous faire courir ; ou bien vous obliger à rester une heure, les bras en croix, et vous tirer des coups de revolver sous les aisselles.

— Pour te donner une idée de leurs raffinements, me dit un ami, écoute cette histoire. Dans une cellule de prison, ils placent, au milieu des communistes, un provocateur. Celui-ci entreprend de scier les barreaux de la fenêtre et propose aux autres de s'évader. Mais, en bas, dans la cour, des SA guettent, fusil en main. Les copains se méfient, refusent. Alors, les SA font irruption, et, pour les barreaux sciés, les fouettent cruellement.
Ailleurs, dans une prison de fortune, une panne d'électricité se produit :
— Qui a coupé le courant ? hurlent les geôliers bruns.
Personne n'est coupable, personne ne répond.
— Bon, alors nous tirerons au sort les responsables...
Un instituteur s'offre en holocauste:
—C'est moi.
Et est assommé.
 

Quelqu'un est venu me trouver.

Un militant socialiste. Il a doublement souffert, parce que socialiste et parce que juif. Depuis sa libération, il s'est tu, il a tenté de chasser de sa mémoire les images atroces. Mais, ce soir, il fait effort sur lui-même et, la tête dans ses mains, lentement, comme dans un rêve, me raconte :

— Ils m'ont fait monter sur une estrade, comme un chien savant... Les prisonniers formaient le public. Ils m'ont fait dire à voix haute : «Je suis X..., le plus grand des cochons juifs de la ville...» Puis, pendant un temps très long, ils m'ont obligé à marcher à quatre pattes sous la table. Un jeune chef de SA, un «fils à papa», cravache à la main, est alors entré dans la salle et s'est écrié : «Tiens ! voilà ce salaud que, depuis si longtemps, je voulais abattre de ma main!»
— Et comment réagissaient les prisonniers ?
— Les uns faisaient mine de s'esclaffer... Mais, d'autres avaient honte, et, plus tard, ils sont venus me dire, du fond du cœur : «X.., nous sommes avec toi.»

Il s'arrête, les mains crispées, puis, se dominant :

— Ensuite, ils m'ont fait descendre dans une cave, où il y avait un énorme calorifère... Il a fallu que j'entasse dans la fournaise des liasses de journaux ouvriers, de livres marxistes. Comme je suis chétif et déjà âgé, c'était très dur. Du papier en combustion retombait sur le sol. Alors, sous la menace du revolver, ils m'ont obligé à m'asseoir dans les flammes...

Il s'arrête. Les mots restent dans sa gorge.

Et comme je demande :

— Ces SA étaient-ils des adolescents, des adultes ? avaient-ils bu ?
— De tout jeunes gens... Pas ivres du tout... mais détraqués... sans doute par les privations, par une adolescence anormale. Et si je te disais tout !
 
 

Il y a des choses qu'on ne peut pas transcrire : la bête humaine est capable de mille lubies.

A Genève, nous apprend la presse, le Dr Ley, répondant à notre Léon Jouhaux, secrétaire de la CGT française, a proposé de faire visiter à ses frais les camps de concentration d'Allemagne. Je ramasse la balle au bond. Je saute à la préfecture de police et décline mon identité : membre de la CGT, envoyé du Populaire. Je m'offre, dans l'intérêt de la vérité, à visiter un camp, que je désigne nommément. Je réclame simplement cette élémentaire garantie : la réponse, affirmative ou négative, sera donnée sans délai, afin qu'on ne puisse pas «préparer» ma visite.

Et, pendant trois jours, on joue avec moi. Le préfet de police est absent, puis incompétent ; le ministre de l'Intérieur introuvable. En désespoir de cause, j’ai repris le train.

Mais, si je sais à quoi m'en tenir sur la sincérité du Dr Ley, j'ai vu, sans autorisation, des hommes en prison :

A Oranienburg, un long mur gris. Puis une lourde porte en fer. Je grimpe sur la selle de ma bicyclette, je m'agrippe aux barreaux. L'étrange spectacle ! Des êtres humains, hirsutes, barbus, vêtus de bourgerons gris, sont là, dans une cour, sous la garde de jouvenceaux armés. L'un d'eux, sans doute un militant de marque, doit commander : Levez-vous ! couchez-vous ! Et ils se plaquent dans la boue gluante, essoufflés, hébétés...

Quand l'exercice sera fini, il leur faudra chanter le Horst Wessel Lied, et un camarade battra la mesure. Il leur faudra pousser, pendant des heures, de tonitruants Heil Hitler ! écouter les conférences de «rééducation nationale» ; confectionner des croix gammées. Puis, s'entasser, le ventre vide, dans des chambrées trop petites.

Et ils sont ainsi des centaines de milliers dans toute l'Allemagne.
 

Devant les locaux de la police, des camions recouverts de bâches attendent.

On soulève soudain la bâche. Une cargaison humaine — jeunes prolétaires en manche de chemise, avec leurs «vélos» et leurs «motos» — est absorbée par la prison. Chaque jour, ils en arrêtent ainsi des milliers : enfermer les uns, relâcher les autres, c'est tout un système de gouvernement.
 

Un casque d'acier, à mine de Chérubin, défend la porte. L'ami qui m'accompagne demande à parler à un prisonnier.

— Oui, mais une seconde seulement... bredouille l'adolescent.

Dès qu'il appelle l'intéressé, des centaines de visages apparaissent aux fenêtres, en grappes juvéniles.

Voici enfin le camarade ; j'ai le temps de souffler :

— Je viens de France... La nourriture ? Le coucher ? Le moral ?
— Nourriture : détestable ; coucher : pis encore... Moral: excellent !

Déjà, il a disparu. Aux fenêtres, des signes d'adieux. Les gars muets, nous crient du regard leur foi. On s'est compris : Freiheit ! Rot Front !
 
 

Nouveau départ




La social-démocratie vit-elle encore ? Comment ? Avant de répondre à cette question, un court préambule est nécessaire : le mouvement ouvrier, aujourd'hui, ne ressemble en rien à ce qu'il était il y a quelques mois. Peut-on, dans ces conditions, se risquer à parler de partis ? Peut-on donner ce nom aux petits groupes de militants qui, dans l'illégalité, avec souvent de très médiocres liaisons, ont surgi des ruines ?

Quand je dis aujourd'hui, j'entends naturellement à l'époque de mon voyage, c'est-à-dire en mai et au début de juin 1933. Mon témoignage n'a la valeur que d'un instantané ; il n'a réussi à fixer qu'une minute de la réalité fugitive.

J'ai cherché, d'abord à tâtons. Puis le hasard m'a servi. Flânant dans la rue d'une grande ville, j'aperçois soudain, à la devanture d'une librairie — îlot perdu — un livre de Romain Rolland.

J'entre dans le magasin. Sur les tables, des brochures socialistes ; sur les rayons, des livres de Marx et d'Engels. Mais oui !

Un commis s'avance, sombre, méfiant. Mais lorsqu'il sait qu'il a affaire à un camarade français :

— Vois-tu, tu serais venu demain, tu n'aurais plus rien trouvé. Ils vont fermer la librairie, comme à l'étage au-dessus, ils ont déjà supprimé le journal. Tous les livres marxistes seront saisis, brûlés...

Je regarde une dernière fois ces belles éditions, gloire de la librairie et du socialisme allemands : on voudrait tout emporter, tout dérober à la fureur des bourreaux.

Mais voici qu'un vieil employé surgit de derrière les étagères, d'un pas craintif, et bégaie, tandis que sa main tremble :

— J'ai quarante ans de vie militante... Il y a vingt ans que je suis là... Contre eux, il aurait fallu s'unir...

Le jeune homme me serre la main, lugubre :

— Essaye de monter au siège du parti. Il y a peut-être encore quelqu'un...

Et je trouve, en effet, dans un grand bureau vide, un secrétaire, seul, les bras ballants, atterré :

— Ils sont venus ce matin saisir tous les biens du parti. Je m'attends à être arrêté d'un moment à l'autre... Nous avons fait faillite... Il faudrait, tout de suite, de nous-mêmes, dissoudre officiellement le parti, et recommencer le travail sur des bases entièrement nouvelles, avec d'autres hommes...

Oui, mais l'avis de ce militant (il fut arrêté le lendemain) n'a pas prévalu. La direction centrale a longtemps tergiversé ; au lieu de se jeter bravement dans l'action illégale, elle a cherché à composer avec l'adversaire. Et, pendant de longues semaines, les camarades du rang sont restés dans l'attente, démoralisés, inactifs, puis indignés :

— Le vote du groupe parlementaire, le 17 mai, entérinant le nouveau régime, c'est le coup de grâce, m'avoue un garçon aux traits énergiques, ancien chef de section dans la Reichsbanner (l'organisation républicaine d'autodéfense «Bannière du Reich»). Maintenant, entre eux et nous, c'est fini... fini à jamais...

Il dit cela d'une voix brisée, comme quelqu'un qui, longtemps, malgré tout, a voulu faire confiance, espérer, patienter :

— Nous aurons bu le calice jusqu'à la lie. Si tu savais ! Je n'oublierai jamais cette nuit du 5 au 6 mars où nous sommes allés en moto à Berlin, de toutes les grandes villes d'Allemagne, supplier qu'on nous donne des ordres de lutte...
— Et qu'a-t-on répondu ?
— Du calme ! Surtout pas de sang versé !
 

Pour que, dans un pays discipliné et hiérarchisé comme l'Allemagne, un groupement humain puisse mériter le nom de «parti», il faudrait au moins que ses membres paient leurs cotisations, que, clandestinement ou non, ils se réunissent, qu'ils reçoivent des directives de leurs chefs.

— On ne paie plus... On ne se réunit plus... Les chefs restent chez eux, courbant la tête sous l'orage, sont en prison ou en fuite..., m'explique un père aubergiste socialiste, et il ajoute :

— D'ailleurs, il vaut presque mieux que les «anciens» se retirent de la scène : ils n'ont plus la confiance... Seuls les jeunes pourront faire quelque chose...
— Et toi-même ?

Il soupire :

— J'ai deux enfants à nourrir. Les nazis m'ont dit: «Si tu veux rester à l'auberge, entre dans notre parti.» Je leur ai dit qu'on ne change pas ainsi le cœur d'un socialiste... Mais ma femme a exigé — hélas, nous avons, en plus, a lutter contre nos femmes ! — et j'ai dû céder...

A Lübeck, un militant m'explique, lui aussi, son désarroi :

— Je t'assure, je ne sais plus où j'en suis... Nous sommes abandonnés de nos chefs... sans journaux... Sans mots d'ordre... Et, pour comble de malheur, de bons camarades — surtout des membres de la Reichsbanner — qui auraient pu mettre de la clarté dans la situation, ont cru bien faire en entrant, par centaines, dans le Stahlhelm («le Casque d'acier»)... Sous prétexte d'activer la discorde entre réactionnaires et nazis, de se procurer des armes... Peut-être était-ce juste... Je crois plutôt que ça n'a fait qu'augmenter le gâchis. On ne sait plus aujourd'hui où sont les amis et où sont les adversaires...

Sur la table, j'aperçois, non sans étonnement, un numéro du Volksoote, l'ancien journal socialiste de la ville.

— Comment, il reparaît ?
— Oui, mais sous le contrôle de nazis. Et, avec pour rédacteur en chef... un militant socialiste connu à Lübeck ! Tu vois l'attrape ! Des travailleurs peuvent croire encore qu'ils lisent leur vieille feuille...

Et il me tend le journal. Je lis avec stupeur :

«... La grande majorité des anciens socialistes se tient, certes, aujourd'hui dans une position d'attente, mais nullement d'hostilité vis-à-vis du nouveau régime. Des camarades pensent : Si les nouveaux messieurs font mieux que les anciens, ce sera déjà, pour nous, appréciable. Nous voulons seulement qu'on soulage notre détresse. Si les nazis font quelque chose pour les travailleurs, alors nous coopérerons avec eux, malgré toutes les haines et rancunes du passé... La tâche du nouveau Lübecker Volksbote est de sceller cette alliance entre gouvernement et peuple...» Signé : Max Ahrenholdt, rédacteur en chef.

— Ce «militant», c'est naturellement un traître !
— Les uns le disent... les autres, qu'il est bon de conserver des hommes à nous dans notre ancien journal... Mais où est la vérité ? Les frères de lutte d'hier, on ne sait même plus si on peut leur serrer la main !

Et il lève les bras au ciel, découragé.

Comme souvent dans la vie, le meilleur côtoie ici le pire : d'un côté de la médaille, l'immense désastre, les lâchetés, les désertions, les suicides... Et de l'autre, la fidélité inébranlable, la jeunesse, la foi. Allons vers ceux qui portent en eux l'avenir.

J'avais connu à Draveil, en août 1932, au camp d'enfants d'ouvriers franco-allemand, ce jeune «aide» des Amis de l'enfance ouvrière. Le bureau de chômage lui a supprimé tout secours, l'a envoyé travailler au rabais, comme garçon de ferme, à la campagne : chez des paysans avares et durs, hitlériens jusqu'à l'hystérie, qui le soupçonnent et l'épient.

Je le trouve au lit, dans son humble chambrette : il s'est blessé en travaillant : il a la fièvre. J'ai ouvert brusquement la porte, et il doit se frotter les paupières pour s'assurer qu'il ne rêve pas.

— Toi !

Et aussitôt, il m'explique:

— Me voilà ici pour un an ! Ils m'ont dit : c'est la prison ou le contrat. Alors, j'ai signé. Je suis tout seul, sans ami, sans un livre. On m'a confisqué mes brochures. Autour de moi, rien que des gens bornés et haineux...

Il me regarde dans les yeux:

— Mais je suis resté tel que tu m'as connu.

Il me parle du mouvement français comme d'une chose à lui ; et, au moment de quitter le seul camarade qu'il aura vu au cours de ces douze longs mois, il murmure:

— Je ne me plains pas. J'ai dix-huit ans, la vie devant moi. Je verrai le triomphe du socialisme.

Un homme aux cheveux gris, vieux militant de la libre pensée prolétarienne, conserve, au soir de son existence, la même certitude :

— Moi-même, me dit-il, je ne verrai peut-être pas cela. Mais vous autres. Notre génération a manqué à sa tâche. Vois-tu, je crois à la cristallisation d'un mouvement absolument neuf, surgi des profondeurs de notre classe ouvrière. Un nouveau départ...

Il sucre son café, sourit, et me fixant de ses yeux bleus, d'une pureté limpide :

— ... Car, au fond de cette masse, dans cette jeunesse qui n'a pas encore dit son mot, il y a de merveilleuses réserves, des terres vierges !
 

Et, déjà, un peu partout, à Berlin, à Leipzig, dans d'autres villes, des groupes de jeunes, de moins de trente ans, surgissent, en rupture absolue avec l'ancienne idéologie et les anciens chefs. Les «SAJ» (Jeunesses ouvrières socialistes) sont le bon levain de la pâte. Ces groupes rassemblent peu à peu les camarades tenaillés par le besoin d'agir, répandent des journaux clandestins, recherchent la liaison avec les autres noyaux révolutionnaires, sans distinction de tendance.

Autour d'une table, à la lumière de la lampe, une dizaine de jeunes têtes. Il y a là des garçons que j'ai connus l'an dernier, timorés, trop dociles. Ils proclament joyeusement qu'ils sont aujourd'hui transfigurés.

Certes, il y a encore, parmi eux, quelques hésitations : ils ont tout à apprendre de la lutte illégale ; certains conservent à l'égard des communistes de la méfiance. Il en est qui croient nécessaire, avant d'agir, de faire un détour, de remonter aux sources théoriques du marxisme...

Mais tous veulent combattre et s'accordent pour affirmer :

— Nous avons trop cru aux vertus de la démocratie bourgeoise. Le 17 mai, l'illusion a été définitivement balayée. Nous ne connaissons plus que les mots d'ordre de Marx et de Lénine.
 
 

Dans la clandestinité




— Veux-tu voir, de tes yeux, le prolétariat révolutionnaire ? me propose, à Hambourg, un camarade.

Cinq heures de l'après-midi. Nous nous dirigeons vers le port, si vivant encore malgré les ravages de la crise. Et, soudain, il m'invite à descendre un imposant escalier :

— Nous prenons un chemin de fer souterrain ?
— Non... Nous visitons simplement le tunnel sous l'Elbe.

Arrivés en bas, impossible d'avancer. Un flot noir débouche de la voûte sombre. Et soudain nous avons devant les yeux un spectacle digne du film Metropolis : cinq énormes ascenseurs remontent sans arrêt cette foule vers la lumière. Un seul Schupo suffit à la diriger vers l'un ou l'autre des appareils. En ordre, les hommes s'y engouffrent. Une porte automatique se referme derrière eux, comme une guillotine. De loin, on dirait un troupeau à l'abattoir.

— Ce sont les copains des chantiers de constructions navales qui reviennent du boulot...

Je les regarde. Diable. Ils n'ont pas l'air de moutons ! Visages jeunes, énergiques. Sur les boutonnières, sur les casquettes, on cherche en vain une croix gammée. Des gosses en culotte courte et baudrier, quêtant pour quelque œuvre «nationale», les harcèlent de leurs troncs. Aucun ne détourne la tête. Mais une fillette a réussi à glisser dans la main de l'un d'eux un petit drapeau en papier. Calme — avec un geste de colère refrénée —, il rejette l'emblème.

Accompagnez-moi dans les vieilles rues de Hambourg et d'Altona, aux maisons de bois misérables et vermoulues. On se croirait en plein Moyen Âge. Mais, soudain, sur le trottoir, de grandes lettres blanches, fraîchement tracées : le communisme vit !

Et si vous pénétrez dans les impasses nauséabondes sous les voûtes obscures, vous pouvez lire, sur tous les murs des inscriptions comme : «Que Hitler crève ! Vive la Révolution !» Dans les cours de ces taudis, des chômeurs exsangues cessent de fumer leur pipe pour vous jeter un regard farouche :

— Même aujourd'hui, m'explique mon guide, la police ne se hasarde pas dans ces coupe-gorge. Elle sait qu'il n'y a là-dedans que des réfractaires... et qui savent se défendre.
 

La terreur brune — on s'en doutait — n'a pas tué l'idée révolutionnaire. Mais peut-on dire qu'un «parti» révolutionnaire, organisé de la base au sommet, centralisé, fonctionne aujourd'hui en Allemagne ? Voilà ce que, pendant cinq semaines, j'ai tenté de savoir :

— Nous avons traversé d'abord, m'avoue un camarade, une terrible période de dépression : chefs et nombreux militants emprisonnés, torturés... Les ravages du mouchardage : distributions d'armes et de tracts éventées...
— Et, malheureusement, beaucoup de passages dans l'autre camp...

Le camarade soupire:

— Oui, tous ces éléments «radicalisés», mais sans conscience de classe, ce lumpenprolétariat que nous traînions derrière nous comme un boulet : débris des «combattants du Front rouge», gars qui aimaient l'uniforme, la bagarre, qui n'avaient qu'un idéal : tenir, dans leur «coin», le haut du pavé. Ces «terreurs de quartier» ont passé, à l'instant décisif, à l'adversaire. Pour se faire bien voir ou pour endormir leurs remords, ils sont devenus les plus cruels... Ils ont livré les noms des adhérents de leur cellule, se sont acharnés sur leurs anciens camarades
— Mais il y a aussi, je crois, dans les SA, pas mal de communistes demeurés fidèles ?
— Bien sûr... Il y a ceux pour lesquels les sections d'assaut furent la seule échappatoire, qui se sont résignés à y entrer pour éviter la torture, la mort. Ceux également que les nazis, se flattant de les convertir, ont contraints, sous la menace, à revêtir la chemise brune ; enfin les volontaires que nous y avons nous-mêmes envoyés... Ces derniers risquent, à chaque instant, de recevoir une balle dans la peau, mais font, de l'intérieur, un fameux travail !

Les explications de ce camarade, d'autres me les ont confirmées. En somme, la terreur a opéré une sélection salutaire : les éléments douteux ont déserté ; les tièdes et les craintifs ont disparu ; restent les meilleurs. Il faut avoir de ses yeux vu avec quel courage tranquille, quel sang-froid, quelle confiance en l'avenir ces hommes aux nerfs bien trempés continuent la lutte.

Au coin d'une rue, deux camarades me quittent avec un tranquille sourire ; on dirait de jeunes étudiants, studieux et paisibles. Leur père est Casque d'acier ou pasteur ; eux veulent donner leur sang pour une Allemagne prolétarienne :

— A demain !...

Le lendemain, j'attendrai en vain. Au cours d'une réunion nocturne, ils ont été arrêtés. Les reverra-t-on jamais ? Mais d'autres déjà les remplacent.

Peu à peu, après le terrible coup de massue, le mouvement renaît.

Il faut recommencer par le commencement : d'abord tâtonner dans la nuit, essayer de retrouver les survivants de sa cellule, puis rechercher la liaison avec d'autres cellules... Liaisons ! C'est une question de vie ou de mort, et le mot est aujourd'hui sur toutes les bouches. Dans certaines villes ou dans certains districts, il a suffi de quelques semaines pour que la vie surgisse des ruines. Dans d'autres, au contraire, les ravages sont tels : militants arrêtés ou disparus, qu'on en est encore aux premiers tâtonnements. Parfois, les progrès ont été rapides, mais un brusque accident — nouvelles arrestations — compromet pour des semaines de patients efforts.

Livrés à eux-mêmes, privés de chefs ou n'ayant que de rares liaisons avec ceux-ci, les petits groupes ont dû apprendre à agir de leur propre initiative, à improviser le travail illégal. Pour ces prolétaires au robuste bon sens, jadis embrigadés et mécanisés, ce fut une féconde épreuve.

Voici une mère de famille, chargée de cinq enfants en bas âge. Elle est une des rares survivantes, le centre de ralliement, de sa cellule. Un copain lui apporte chaque semaine une liasse de feuilles illégales. Elle en fait parvenir aux quelques camarades avec qui elle est en contact.

— Et le reste ?
— Le reste ? Je le distribue... dans les boîtes aux lettres ; en choisissant, naturellement, ceux à qui cette lecture peut profiter...

Tandis qu'elle m'explique, avec simplicité et modestie, son périlleux travail, le gosse, à la fenêtre, crie, l'imprudent — car il a appris cela en naissant :

Rot Front !
 

Quelle ingéniosité ils doivent déployer, ces novices ! Les feuilles clandestines circulent à foison polycopiées au fond des caves : La Vérité... La Voix des travailleurs... L'Unité... etc. Ceux qui n'ont pas de duplicateur envoient leur femme acheter, au rayon de jouets des bazars, des imprimeries pour enfant. Et, avec les caractères mobiles en caoutchouc, ils composent de petits tracts.

— Comment nous faisons ? m'explique un camarade qui est devenu en la matière un vrai spécialiste... Tiens, par exemple, nous imprimons un prospectus de plusieurs pages avec, sur la couverture, un titre anodin, mettons, de l'Armée du salut. Nous le distribuons aux portes des usines ou même des casernes de la Reichswehr... Il faut ouvrir pour trouver notre prose! Du haut des bars installés sur les toits des grands magasins, nous jetons des pluies de papillons dans les rues. Si c'est fait avec dextérité, impossible de retrouver le coupable. Dans les cafés, nous demandons le journal et, entre deux articles, avec une «ligne» tirée de notre poche et un tampon humide, nous inscrivons une sentence... judicieuse.

I1 tire de son portefeuille des petits rectangles de papier. Je lis : «Les retraites aux flambeaux n'apportent pas de pain. Qu'on se le dise...» ou bien : «Premier acte de Hitler : trahir son programme, n'annuler aucun décret-loi ; avec Papen, envoyer promener le socialisme. Qu'on se le dise...»

— Nous collons cela sur les devantures, dans le métro... Il y a aussi les images des boîtes de cigarettes : au dos, nous imprimons une phrase et, dans les squares, nos gosses redistribuent les images aux autres gosses. Bien des parents finissent ainsi par nous lire... Et je ne te parle pas des «camelots» qui glissent une Rote Fahne dans les exemplaires du Volkischer Beobatchter !

Tous ces trucs sont, certes, assez vite éventés, mais, plus vite encore, on en trouve d'autres. Le camarade me prend par le bras et, avec une gaieté de collégien :

— Écoute enfin : le comble du raffinement, c'est de distribuer aux SA des tracts... rédigés en style fasciste. Alors on nous lit ! Nos vieilles phrases marxistes aujourd'hui ne portent plus, mais il y a mille façons, du dedans, de les troubler, de jeter parmi eux la zizanie.

Et voici le bouquet:

— Il y a quelque temps nos tracts ont produit un si grand effet que cela a dégénéré en une rixe épouvantable, les mecs aux prises s'accusant mutuellement de les avoir rédigés et répandus !
 
 

Vers l'unité d'action ?




Un beau samedi de mai, de jeunes Berlinois, sommairement vêtus, bras et jambes hâlés par le soleil, partent à bicyclette, par petits groupes séparés. Dans leurs lourds havresacs, tout un matériel de camping. Lieu de rendez-vous : une pinède solitaire au bord d'un lac. Mais ce n'est pas seulement pour se livrer aux joies de la natation, pour faire les lézards sur le sable tiède, qu'ils se rassemblent. Chacun d'eux représente un arrondissement des Jeunesses communistes de la grande ville. Et, à l'abri des regards indiscrets — si la police ne vient pas, dans un coup de filet, saisir vélos et cyclistes —, ils vont tenir une sorte de conférence.

Chez les «rouges» comme chez les socialistes, les jeunes sont parmi les plus actifs : moins connus de l'adversaire que leurs aînés, moins repérés par les mouchards, ils ont mieux résisté à la tourmente. Mais la catastrophe leur a-t-elle ouvert les yeux ? Rejettent-ils, comme les jeunes socialistes, les mots d'ordre qui ont conduit à la défaite ?

Bien sûr, il en est de lucides. Mais ce frère et cette sœur, si fanatiques et si gentils, me répètent sur un petit ton tranquille, comme des enfants qui récitent le catéchisme :

— Notre ligne était entièrement juste...

Impossible d'en tirer autre chose.

Notre ligne était entièrement juste... Tel était en avril le thème du rapport de Heckert à l'exécutif de l'Internationale communiste ; tel est encore le «son de cloche» de l'appareil. Car il existe un appareil clandestin du Parti. Ses liaisons étant bien meilleures avec Moscou qu'avec les petits groupes dispersés de la base, il se trouve un peu dans la situation d'un sourd. Il ordonne, sans percevoir l'écho de ses ordres. Il ne craint pas de lancer cette affirmation, vraie peut-être à très longue échéance, mais dérisoire dans l'actuel contexte, que la dictature fasciste ouvre la voie à la révolution prolétarienne ; il préconise des démonstrations publiques ou armées dans les rues, dans les entreprises. Il continue à envoyer à la presse de l'extérieur et à l'Internationale des informations tendancieuses, grossies : alors qu'un vrai révolutionnaire devrait mesurer le rapport exact des forces.
 

Mais les camarades du rang qui, seuls, à tâtons, ont réussi à reconstituer leurs cellules, que disent-ils ? Que pensent-ils ?

Certes, il en est encore d'aveugles, comme celui-ci, qui remercie, du fond du cœur, le fascisme d'avoir donné le coup de grâce à la social-démocratie, ou cet autre qui finit par m'avouer avec une candeur désarmante :

— J'aime cent fois mieux Hitler que Severing (l'ancien ministre social-démocrate de Prusse).

Mais chez la plupart, un changement profond s'est accompli.

Ce copain de Wedding, mon ami de l'an dernier, avait naguère une foi de moine. Je le retrouve maigri, pâle, le regard farouche :

— Nous nous sommes fourré le doigt jusqu'au fond de l'œil ! Ah ! penser qu'on a livré ce coin-là sans combattre !

Pour ce camarade, la Köslinerstrasse, la fameuse rue «rouge» de la rouge Wedding, est restée la forteresse du prolétariat, le centre du monde : d'y voir flotter le drapeau à croix gammée lui fend le cœur.

— Et avec ce bulletin de vote, quelles illusions on s'est faites !... Maintenant, je dis : travailleur, débrouille-toi toi-même ; ne va plus quémander les ordres des chefs ; ça c'est fini ! On ne nous y reprendra plus.

En vain lui fais-je observer que, si la confiance dans les chefs était exagérée, l'excès contraire serait dangereux. Il ne veut pas en démordre :

— Au diable les intellectuels ! Qu'ils nous laissent faire notre boulot. En définitive, c'est nous qu'on matraque et c'est nous qu'on saigne.

Un autre me tient un langage encore plus violent : un artiste, un vieux bolchevik ; on l'a fêté en URSS ; aujourd'hui, lorsqu'il parle, ses mains tremblent de colère et de douleur :

— Ils ont beaucoup à faire avec leur plan quinquennal, bien... Mais, nom de Dieu, qu'ils ne se mêlent plus de nous apprendre à combattre... C'est à nous, tu entends, à nous seuls de lutter contre Hitler : nous sommes dans la bagarre. Nous saurons mieux qu'eux, à des milliers de kilomètres, comment il faut faire. Nous voyons les choses telles qu'elles sont, nous !...

Je ne peux en croire mes oreilles. J'enregistre dans ma mémoire la diatribe que voici et dont je n'ai pas le moyen de contrôler la véracité :

— ... Si tu savais ce qui s'est passé ! Vraiment, nos camarades de l'URSS sont décourageants ! Un fugitif communiste se réfugie, dans un port du nord de l'Allemagne, à bord d'un bateau soviétique ; impitoyablement, on le rejette ; il est aujourd'hui — s'il vit encore — entre les mains des bandits bruns... Un autre, un Hongrois, est expulsé d'Allemagne dans les vingt-quatre heures ; il supplie l'ambassade russe de lui délivrer un visa : on le lui refuse.

Et, par ailleurs, tandis que le monde entier boycotte Hitler, ils renouvellent le traité de Berlin ! Ils s'apprêtent, alors qu'en janvier 60% des exportations allemandes sont allées vers la Russie, à faire de nouvelles commandes !
 

D'autres militants ne se gênent plus pour dire tout haut ce qu'ils pensaient déjà l'an dernier, tout bas : pourquoi cette étrange politique du «front unique»? Pourquoi avoir accepté seulement au début de mars — trop tard — l'armistice avec les socialistes qu'on avait rejeté en juin 1932 ? Et pourquoi cette malheureuse tactique syndicale qui a enlevé aux révolutionnaires toute influence sur les ouvriers au travail ? Et ce mot d'ordre absurde, antimarxiste, de «libération nationale», qui a fait le jeu du fascisme ?

Un camarade insiste sur ce dernier point, le considère comme essentiel :

— Si tu veux comprendre le triomphe de Hitler, il faut que tu n'oublies jamais ceci : un marxiste sait que l'ennemi principal est dans son propre pays, qu'il faut d'abord combattre son propre capitalisme. Mais, nous autres Allemands, communistes y compris, nous avons mis tous nos malheurs — jusqu'à la crise elle-même — sur le dos du Diktat ; et nous avons considéré comme notre ennemi principal... le capitalisme étranger.

Tandis que nous conversons dans la rue à voix basse, ou que nous nous réfugions, comme des conspirateurs, dans l'arrière-salle d'un café, j'essaye de faire le point. J'admire la franchise, le courage avec lesquels ces camarades, toujours travaillés par le désir de se corriger, de se perfectionner, font aujourd'hui leur mea culpa.

Oui, mais l'appareil connaît-il les mêmes tourments ? Mes amis me font l'effet du jeune voyageur qui, pour la première fois, quitte le domicile de ses parents et s'en va courir le vaste monde. Lorsqu'il revient au foyer paternel, il s'aperçoit avec stupeur que sa famille et lui ne parlent plus le même langage.

Déjà des petits groupes oppositionnels surgissent au sein même du parti, publient leurs feuilles, essayent, sans vaines polémiques, de faire prévaloir leurs nouvelles conceptions.

Un ami, qui appartient à l'un de ces groupes, me confie avec amertume :

— Quand je lis le rapport de Heckert ou la Rote Fahne imprimée (car il circule aussi des Rote Fahne polycopiées qui ne proviennent pas, elles, de l'appareil), tu ne peux savoir quelle impression désastreuse j'éprouve... Ce sont toujours les vieux mots figés, stéréotypés, qui ne valent plus rien pour l'action.
— Mais, quand les liaisons seront meilleures, saurez-vous imposer votre manière de voir à l'appareil ? Qui sera le plus fort, lui ou vous ?

Il hoche la tête, incertain :

— C'est tout le problème !
 

La catastrophe aura-t-elle au moins servi à hâter l'heure de l'unification des forces ouvrières ?

Le courant vers l'action commune, qui, malgré les chefs et par-dessus les chefs, n'avait cessé de progresser dans les deux partis depuis l'été dernier, triomphera-t-il enfin ?

Imprégnés d'une mentalité sincèrement unitaire, des communistes multiplient les contacts avec les ouvriers socialistes : petites réunions nocturnes, clandestines, au domicile de l'un ou de l'autre, où, sans épiloguer stérilement sur les erreurs du passé, l'on envisage en commun l'avenir.

Entre socialistes et communistes, d'autres groupes continuent leurs efforts : militants du SAP (Parti ouvrier socialiste), brandlériens (opposition communiste), enfin, bolcheviks-léninistes ou «trotskistes» ; leurs journaux clandestins, intelligemment rédigés, riches en informations, sont parmi les meilleurs. Si ses disciples ne forment qu'un petit noyau, il semble bien que l'influence personnelle de Trotski grandisse... Le seul qui ait vu clair, commencent à dire des camarades qui, hier encore, le traitaient de renégat.

Mais cet éparpillement des bonnes volontés en une poussière de petites sectes n'est-il pas dangereux ? Chacune n'a-t-elle pas tendance à ignorer les autres, à croire qu'elle détient la vérité absolue ?

— Sans doute, mais, au fond, m'explique un ardent unitaire, tout le monde est d'accord, tout le monde veut, pour vaincre le fascisme, l'unification des forces ouvrières en un seul parti révolutionnaire... Il y a seulement, pour parvenir à ce but, deux chemins : les uns croient que le Parti communiste peut encore être redressé, peut devenir le centre de ralliement du prolétariat allemand. Les autres, découragés — non par l'héroïsme de ses militants, mais par la tactique russe — veulent fonder un nouveau parti révolutionnaire...
— Et ton pronostic ?

Il soupire, hésite :

— Tout dépend de Moscou !
 

Déjà, le 11 mai, autour du cercueil du camarade Eckstein, victime des bourreaux, toute la classe ouvrière de Breslau — socialistes, communistes, SAP — s'est unie. Le flot des travailleurs, me raconte un témoin, était si dense et sa colère si forte que les chemises brunes avaient déserté la rue. En plein cimetière, retentirent des Rot Front ! Et depuis, c'est, sur l'humble tombe, un continuel défilé.

Peut-être, pour qu'enfin l'unité d'action soit scellée, fallait-il et faudra-t-il encore des martyrs...
 
 


Et maintenant ?




Si vous avez lu Alphonse Daudet, vous savez que parfois deux hommes cohabitent en un seul. Lorsque le pauvre Tartarin ne parvenait pas à concilier ses contraires, il laissait librement dialoguer en lui Don Quichotte et Sancho Pança. Pareille mésaventure m'arrive au terme de cette randonnée. Pour le contrôleur qui, dans le train du retour, poinçonne mon billet, il n'y qu'un seul voyageur; mais nous sommes deux.

L'Optimiste — Mon cher Pessimiste, venez donc griller une cigarette dans le couloir... afin que nous exposions chacun nos raisons. Je vous vois, mon ami, l'air chagrin. Vous avouerai-je que je reviens de ce damné pays beaucoup plus allègre ?

Le Pessimiste — Essayez au moins de vous justifier...

L'Optimiste — J'en ai bien l'intention... D'abord, j'ai comme une idée que ces messieurs sont moins forts qu'ils n'en ont l'air. Ils ont vaincu trop vite, trop facilement. Certes, ils ont détruit tous les partis. Mais il en reste un, dont on ne parle jamais, là-bas comme au dehors, et qui pourtant est diablement important: l'armée ! Croyez-vous que la gangrène fasciste ait tellement atteint cet «État dans l'État» ? Avez-vous remarqué comme ses chefs ont soin de la retenir à l'arrière-plan, loin de la mêlée ? Pour ma part, j'ai pu converser avec quelques-uns de ses jeunes soldats, et je ne les ai pas trouvés si contaminés... Jusqu'à quand et jusqu'où laisseront-ils faire Hitler ? Et cette vieille fouine de Schleicher, dans sa retraite forcée de Potsdam, ne croyez-vous pas qu'elle attend son heure ?
Vous haussez les épaules. Mais, dites-moi, cet immense parti «râtelier», avec ses millions de nouveaux adhérents, vous inspire-t-il confiance ? Certes, ils ont fini par filtrer les candidats, par leur imposer un noviciat... Mais, depuis mars, combien ils en ont accepté et même embrigadé !... Ils se flattent, certes, de convertir, de «rééduquer» tout ce monde-là. Mais l'inverse peut se produire. Ces fameux piliers du régime, les SA et les SS, sont peut-être bien des piliers vermoulus. Il y a de tout, là-dedans ; des réactionnaires, des marxistes, des apaches et des «nationaux-bolchevistes» ; une belle salade ! Certes, on expurge, on envoie dans les camps de concentration; mais c'est plutôt, il me semble, un signe de désarroi ! N'oubliez pas que l'adversaire s'est dérobé, n'a jamais livré bataille... Ce fut sa faiblesse ; c'est peut-être aujourd'hui sa force. Le marxisme renaît, comme une hydre aux mille têtes, dans le sein même des chemises brunes. Il combat à visage couvert et c'est, entre ses mains, un fameux atout. Ces jouvenceaux affamés, combien de temps les nourrira-t-on, les retiendra-t-on ? Voilà encore une inconnue !
Voyez-vous, les grands chefs nazis sont en passe d'être débordés. Les masses deviennent de plus en plus exigeantes. On parle de mutineries ; et Hitler lui-même est obligé de se fâcher, de se démasquer : il ny aura pas de nouvelle révolution ! Si c'est ainsi qu'il pense calmer ses troupes ! Pour ma part, je ne serais pas étonné si le courant s'accélérait : peut-être alors d'autres hommes, un Gregor Strasser par exemple, reviendraient-ils à la surface... Et pour peu que nos camarades soient à la hauteur de leur tâche, on verrait des gens troquer le brun pour le rouge, beaucoup plus vite encore qu'ils n'avaient abandonné le rouge pour le brun !
Et puis, le fascisme est empêtré dans un tas de contradictions inextricables : il lui est impossible de réaliser son programme anticapitaliste... et même antisémite. Voyez comme il ménage les grands magasins, les gros actionnaires juifs ! Il s'est gardé de toucher au grand capital industriel et commercial. La nomination du successeur de Hugenberg au ministère de l'Économie n'est-elle pas symbolique ? Ce M. Kurt Schmitt est l'homme des grandes compagnies d'assurances !
Les petits-bourgeois, direz-vous, soutiendront Hitler jusqu'au bout ? Oui, mais seulement s'il jugule les gros requins, leurs concurrents, s'il domestique la haute finance... Et, enfin, si les affaires reprennent. Voilà bien des conditions à remplir !
Il y a évidemment cette fameuse «colonisation intérieure». On a remplacé Hugenberg à l'Agriculture par un ardent partisan du morcellement des terres. D'ailleurs, pour des raisons de politique extérieure, ils tiennent à renforcer la population des provinces frontières... Ils feront quelque chose, c'est sûr. Mais oseront-ils sacrifier assez de grands féodaux pour que la masse paysanne de l'Est soit satisfaite ? J'en doute !
Malgré leurs statistiques mensongères, le chômage ne s'est pas amélioré d'un iota. Ils n'ont fait que donner du travail aux uns en le prenant aux autres. Comment tiendront-ils leurs promesses ? Comment parviendront-ils à occuper, d'ici quatre ans, huit millions de sans-travail ? Comment éviteront-ils l'inflation ?
En se taillant des territoires à l'Est, aux dépens de l'URSS ? C'est la vieille idée d'Alfred Rosenberg et autres Russes blancs qui, dans les débuts, ont tenu le national-socialisme sur les fonts baptismaux. Théoriquement, c'est très tentant. Mais, dans la pratique, c'est une autre affaire ! En attendant, les rapports économiques avec les Soviets demeurent excellents...

Le Pessimiste — Je vous ai écouté mon ami, sans vous interrompre. Mais vous avez dû remarquer, plus d'une fois, au coin de mes lèvres, un sourire. Non pas que tous vos arguments soient absurdes. Bien sûr, le Troisième Reich se trouve en face de sérieuses difficultés. Mais croyez-vous que l'Italie et l'URSS n'en ont pas connu depuis dix ans, des contradictions économiques ? Les deux régimes sont toujours debout. N'oubliez pas que le national-socialisme est la synthèse, l'aboutissement, le fruit des deux expériences. Hitler, qui n'est pas un imbécile, a appris de Staline et de Mussolini l'art de gouverner. Et il s'y prépare depuis longtemps. Voilà déjà plusieurs années que son parti était un véritable Reich dans le Reich, avec ses ministères et ses services. Avez-vous remarqué avec quelle science, de fin janvier à fin février, il s'est installé dans la place ? Rien n'a été laissé au hasard : on n'a jamais fait mieux en matière d'organisation ; nos camarades ont été littéralement pris à l'improviste.
Et puis, n'oubliez jamais que l'Allemagne est un pays essentiellement bureaucratique. Une fois que l'on a conquis cette masse immense de fonctionnaires, de policiers, de soldats, on est le maître pour longtemps. Certes, ils ont encore beaucoup de partisans à caser ; mais ils les caseront. Et ceux qu'ils auront congédiés resteront entre leurs griffes : dans les camps de travail, dans les chantiers d'État. Ils sont en train de créer une formidable police secrète. Plus ça ira, plus le travail illégal deviendra aléatoire et périlleux. En arrêtant, relâchant, terrorisant, ils parviendront à écarter bien des militants de la lutte...
Vous dites que la masse veut le socialisme ? Mais pas le même socialisme: celui du petit-bourgeois n'est pas du tout celui du paysan ou de l'ouvrier. Ils joueront sur ces différences, et trouveront bien pour chacun un os à ronger. En attendant, pour les petits paysans propriétaires, Hitler est un nouveau Napoléon... Si des mutineries continuent à se produire, ils seront impitoyables. S'il leur fallait reprendre leurs troupes en main ou rétablir une situation critique, ils ne reculeraient devant aucune extrémité.
Le marxisme, hydre aux mille têtes ? Mais allez donc voir, dans les rues d'Altona, ces gosses de prolétaires rouges qui, en sortant de l'école, braillent le Horst Wessel Lied ! Ils prendront l'enfant au berceau, ils façonneront les nouvelles générations !
L'inflation ? Les débouchés ? Ils peuvent se tirer d'affaire un bon moment avec leur autarcie, leur monopole des échanges, leur monnaie fictive. Vous avez déjà vu avec quelle désinvolture ils ont répudié la moitié de leurs dettes extérieures ! S'ils ont besoin d'argent, ils puiseront dans les caisses des banques, comme Mussolini. C'est bon pour un économiste libéral de pousser des oh ! et des ah ! Croyez-moi, ils n'ont pas encore épuisé leurs artifices ! Et puis, vous vous êtes bien gardé d'aborder la question essentielle : la reprise des affaires. Ignorez-vous, par hasard qu'en Amérique la conjoncture remonte ? Bien sûr, le capitalisme ne peut plus subsister qu'avec le chancre hideux du chômage. Mais si, en Allemagne, il parvenait seulement à occuper deux ou trois millions de sans-travail, quelle aubaine pour Hitler !
 

Au terme de cette enquête et de ce voyage, je dirai seulement ce dont je suis sûr.

J'ai vu la peste brune passer par là. J'ai vu ce qu'elle a fait d'un grand pays civilisé. Mon témoignage est pur de tout chauvinisme. Vous ne m'aurez pas entendu dire, comme on l'a murmuré jusque dans nos propres rangs socialistes, ici en France : «Tout cela est arrivé... parce que ce sont des Boches !»

Je ne dirai pas davantage, avec le leader social-démocrate Wels, que la classe ouvrière allemande ne s'est pas montrée à la hauteur... Si ses chefs l'ont trahie, ce n'est pas la volonté de lutte qui lui a manqué, qui lui manque encore.

J'ai vu, de mes yeux, le fascisme. Je sais aujourd'hui ce qu'il est. Et je songe qu'il nous faut faire, avant qu'il soit trop tard, notre examen de conscience. Depuis dix ans, nous n'avons pas prêté au phénomène une attention suffisante. «César de Carnaval», blaguait Paul-Boncour. Non, le fascisme n'est pas une mascarade. Le fascisme est un système, une idéologie, une issue. Il ne résout certes rien, mais il dure. Il est la réponse de la bourgeoisie à la carence ouvrière, une tentative pour sortir du chaos, pour réaliser, sans trop compromettre les privilèges de la bourgeoisie, un nouvel aménagement de l'économie, un ersatz de socialisme.

J'ai appris en Allemagne que, pour vaincre le fascisme, il faudrait lui opposer un exemple vivant, un idéal de chair... Ah ! si l'URSS, redevenue république des soviets pouvait comme après 1917, être un pole d'attraction irrésistible !

J'ai appris que, si la carence ouvrière se prolonge, le fascisme se généralisera dans le monde. Attendrez-vous, ici, que pleuvent les coups de matraque ? Le fascisme est essentiellement offensif : si nous le laissons prendre les devants, si nous restons sur la défensive, il nous anéantira. Il use d'un nouveau langage, démagogique et révolutionnaire : si nous ressassons, sans les revivifier par des actes, les vieux clichés usés jusqu'à la corde, si nous ne pénétrons pas jusqu'au fond de ses redoutables doctrines, si nous n'apprenons pas à lui répondre, nous subirons le sort des Italiens et des Allemands. Enfin, le fascisme est essentiellement un mouvement de jeunesse. Si nous ne savons pas attirer à nous la jeunesse, satisfaire son besoin d'action et d'idéal, elle risque de nous échapper et même de se retourner contre nous. Si nous ne purgeons pas notre action du moindre vestige de nationalisme, nous creuserons, nous aussi, sans le vouloir, le lit d'un national-socialisme. Qui sait, ce lit est peut-être. chez nous, déjà en train de se creuser...
 
 

Dans le cimetière de Friedrichsfeld, à Berlin, un simple mur de brique. Entouré des matelots et des révolutionnaires de 1919, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg dorment de leur dernier sommeil. Des chevaux de frise barrent l'entrée de l'humble enclos avec la mention: Défense d'entrer !

Le seul coin d'Allemagne qui nous appartienne encore. Fleurs fanées. Une femme m'observe avec une curiosité malveillante. Au loin les chemises brunes s'exercent et poussent les trois cris rituels :

Heil ! Heil ! Heil !

Tout s'éclaire. Les assassins de Karl et de Rosa, les incendiaires du Reichstag, telle est l'engeance à laquelle recourt la bourgeoisie aux abois pour prolonger sa domination. Non seulement la bourgeoisie allemande, mais la bourgeoisie tout court. Ce n'est pas l'effet du hasard si la fine fleur de nos «intellectuels» français se pâme aujourd'hui devant «l'homme fort» d'outre-Rhin.

Et nous répondons, nous, à leur triple beuglement :

— Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !


DANIEL GUÉRIN



Né en 1904, issu d'une famille bourgeoise libérale et dreyfusarde, diplômé de sciences politiques, Daniel Guérin «jette son froc aux orties» et rompt avec son milieu en 1930 à la suite d'un séjour de deux ans en Syrie et d'un voyage en Indochine où il découvre les réalités coloniales.

Il devient correcteur et s'engage aux côtés des «bras nus», dans le syndicalisme révolutionnaire autour de Pierre Monatte et de la Révolution prolétarienne.

Militant sans frontières ni tabous, il participe — jusqu'à son décès en avril 1988 — aux principales luttes émancipatrices : antifascisme dès la première heure (ses textes sur le fascisme, la Peste brune et Fascisme et grand capital, font toujours référence) ; Front populaire avec la tendance «Gauche révolutionnaire» de la SFIO, autour de Marceau Pivert ; internationalisme durant la Deuxième Guerre mondiale ; solidarité avec les mouvements anticolonialistes : Indochine, Tunisie, Maroc, Algérie (il est signataire du Manifeste des 121), Antilles, Polynésie, Kanaky ; antimilitarisme ; mai-juin 1968 ; lutte pour la reconnaissance des minorités sexuelles ; luttes sociales des années 70 et 80.

De formation marxiste non léniniste, Daniel Guérin se situe résolument en faveur d'un socialisme libertaire à la suite de la révolte des conseils ouvriers hongrois en 1956, et, jusqu'à sa disparition, travaille à une tentative de synthèse entre l'anarchisme et le marxisme (À la recherche d'un communisme libertaire).

A la fois militant et «homme de lettres», comme il aimait à se définir, il laisse derrière lui plus de quarante ouvrages dont les deux volumes de la Lutte de classes sous la Ire République qui font autorité. Son témoignage sur le Front populaire, à ses yeux «révolution manquée» est lui aussi devenu un classique, aux côtés de Ni dieu, ni maître, sa colossale anthologie de l'anarchisme et de son condensé en format de poche l’Anarchisme, véritable best-seller, maintes fois réédité et traduit, tiré à plus de cent mille exemplaires.

Un film vidéo, Daniel Guérin, Combats dans le siècle, est en cours de réalisation. Souscription et renseignements:
 
 

Laurent Muhleisen
7, rue Ferdinand-Duval
75004 PARIS


ŒUVRES DE DANIEL GUÉRIN



Œuvres de jeunesse

Le Livre de la dix-huitième année, poèmes; Albin Michel, 1922
L'Enchantement du Vendredi saint, roman; Albin Michel, 1925
Le Guide bleu de la Syrie, 1928
La Vie selon la chair, roman; Albin Michel, 1929

Autobiographie

Un jeune homme excentrique; Julliard, 1965
Autobiographie de jeunesse, d'une dissidence sexuelle au socialisme; Belfond, 1972
Le Feu du sang, autobiographie politique et charnelle; Grasset, 1979
Son testament ; Encre, 1979
Homosexualité et révolution; Le Vent du chemin, 1984 (diffusé par les éditions Spartacus)

Sexualité

Kinsey et la sexualité; Julliard, 1955; EDI, 1967
Eux et lui ; Ed. du Rocher, 1962
Shakespeare et Gide en correctionnelle ? ; Ed. du Scorpion, 1959
Essai sur la révolution sexuelle après Reich et Kinsey; Belfond, 1963

Révolution française
La lutte des classes sous la Ire République ; Gallimard, 1976, 1968
Bourgeois et bras nus ; Gallimard, 1973
La Révolution française et nous ; La Taupe, Bruxelles, 1969; François Maspero, 1976

Anarchisme - Communisme libertaire

Jeunesse du socialisme libertaire; Rivière, 1959
L'Anarchisme ; Gallimard, 1965, 1976, 1981; Folio, 1987
Pour un marxisme libertaire ; Laffont, 1969
Ni dieu ni maître, anthologie de l'anarchisme ; La Cité, Lausanne, 1965; François Maspero, 1970
Proudhon oui et non ; Gallimard, 1978
A la recherche d'un communisme libertaire ; Spartacus, 1984

Socialisme

Front populaire, révolution manquée ; Julliard, 1963; François Maspero, 1970, 1976
Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire; Flammarion 1971; Spartacus, 1982
Sur le fascisme

La Peste brune; Librairie du Travail, 1933; François Maspero, 1965, 1969, 1976, 1978; Spartacus, 1996
Fascisme et grand capital, Italie, Allemagne; Gallimard, 1936, 1945; François Maspero, 1965, 1969; Syllepse (en projet)

Anticolonialisme

Au service des colonisés ; Ed. de Minuit, 1954
Les Antilles décolonisées ; Présence africaine, 1956, 1986
L'Algérie qui se cherche ; Présence africaine, 1964
Ci-gît le colonialisme ; Mouton de Gruyter, Berlin, 1973
Quand l'Algérie s'insurgeait, 1954-1962 ; La Pensée sauvage, 1979

Antimilitarisme

L'Armée en France ; Filipacchi, 1972

États-Unis
Où va le peuple américain ? ; Julliard, 1950-1951
Le Mouvement ouvrier aux États-Unis ; François Maspero, 1968, 1973 Décolonisation du Noir américain ; Ed. de Minuit, 1963
De l'Oncle Tom aux Panthères ; 10/18, 1973
La concentration économique aux États-Unis, en collaboration avec Ernest Mandel; Anthropos, 1971
Africains du Nouveau Monde ; Présence africaine, 1984

Théâtre

Le Grain sous la neige, d'après I. Silone; Ed. Mondiales, 1961
Vautrin, d'après H. de Balzac; La Plume d'or, 1962 124

Autres

Les mutineries de la mer Noire (paru sans nom d'auteur, in Cahiers de Mai)
Le Pouvoir noir ; paru chez l'auteur, BDIC Nanterre
Cuba-Paris ; paru chez l'auteur, BDIC Nanterre
Pour le peuple tchécoslovaque; paru chez l'auteur, BDIC Nanterre

Écrits recueillis et préfacés

Malcolm X, Autobiographie ; Grasset, 1964
Nestor Makhno, la Révolution russe en Ukraine (tome 1); Belfond, 1970
A. Van Parys, les Déserteurs; Balland, 1971
Rosa Luxemburg, le Socialisme en France, Belfond, 1971
Léon Trotski, Sur la Deuxième Guerre mondiale; Le Seuil, 1974
Paul Gauguin, Oviri, écrits d'un sauvage; Gallimard, 1974
Charles Fourier, Vers la liberté en amour ; Gallimard, 1975
Julian Beck, la Vie du théâtre; Gallimard, 1978
Maurice Dommanget, les Enragés dans la Révolution française ; Spartacus, 1988
 
 






Scan et corrections : L'Idée Noire, 10/10/07, 12:37

1 Le Populaire du 9 novembre 1932.

2 L’Humanité du 31 janvier 1933.

3 Une réédition de ce texte est prévue par les Éditions Syllepse (42, rue d'Avron 75020 Paris).

4 Des bribes du premier étaient parues fin 1932 et début 1933 dans l'illustré Vu, l'hebdomadaire Monde publié par Henri Barbusse, la revue syndicaliste révolutionnaire la Révolution prolétarienne de Pierre Monatte et le magazine communiste Regards. Le second est paru tout d'abord dans le Populaire entre le 25 juin et le 13 juillet 1933, avant d'être repris en brochure, sous le titre La peste brune a passé par là, par les éditions Librairie du Travail à la fin de la même année. Daniel Guérin les a réunis tous les deux sous le titre la Peste brune lors de leur réédition par Maspero en 1965.

5 Cf. son best-seller, l’Anarchisme, Paris, Gallimard, 1re édition, 1965, traduit en plus de vingt langues ; et son recueil Pour un marxisme libertaire, Paris, Robert Laffont, 1969, réédité, en version revue et augmentée, en 1984 sous le titre A la recherche d’un communisme libertaire, aux éditions Spartacus.

6 Pour l'exposé de ce concept, je renvois à mon analyse de la crise actuelle du mouvement européen, Du «Grand Soir» à «l’alternative», Éditions Ouvrières (Éditions de l'Atelier), 1991, chapitre 2.

7 Cf. à ce sujet mon ouvrage Pour en finir avec le Front national, Syros, 1993, pp. 47 et suiv.

8 Rappelons que, lors de la dernière élection présidentielle, près de trois ouvriers sur dix ayant valablement pris part au vote ont porté leur choix sur Le Pen, qui est arrivé en tête de tous les candidats parmi les ouvriers. Cf. mon article «En France, désespérance populaire et démagogie politique», in le Monde diplomatique, décembre 1995.

9 Pour un développement de cette argumentation, cf. Pour en finir avec le Front national, op. cit., pp. 161 et suiv.

10 Allusion à l'admirable roman de Jack London, écrit en 1907. Dernière édition de la traduction française, 10-18, Paris, 1993.

11 Certains croient que, dès cette époque, l'URSS se défiant principalement des «démocraties» occidentales, plantait les premiers jalons qui devaient conduire au pacte germano-soviétique de 1939.

12 «Problèmes de la révolution allemande», 1931 ; «La seule voie», 1932; «Et maintenant ?», 1932 etc. textes rassemblés dans Écrits, tome III, 1959.

13 Telle avait été l'accusation lancée contre elle, et contre Pierre Monatte, en particulier par Trotski.

14 Ce n'est que plus tard, à la fin de 1935, que les réfugiés allemands nous firent profiter utilement de leur expérience, lorsqu'ils nous aidèrent à fonder la Gauche révolutionnaire du Parti socialiste. Cf. Daniel Guérin, Front populaire, révolution manquée, 1963 ; François Maspero, 1970, 1976.

15 Espoirs que Trotski exprimait fin octobre 1934 dans un brillant article, «Où va la France», in Écrits, tome II, 1958.

16 C'est ce qui finit par arriver lorsqu'en 1940 les classes moyennes, étrillées par les demi-mesures économiques et financières des gouvernements dits de Front populaire, se réfugièrent dans le giron du maréchal Pétain.

17 Cf. Henri Claude, De la crise économique à la guerre mondiale, 1945.

18 Curzio Malaparte, Technique du coup d'État, p. 131.

19 Cf. Daniel Halévy, «Le Maréchal», in Trois Épreuves, 1941, pp. 132-147.

20 Je me souviens d'un éditorial de Paul Faure dans le Populaire, qui développait très exactement le fallacieux raisonnement qui vient d'être résumé.

21 Terme employé à l'époque pour les membres des mouvements des Auberges de jeunesse.

22 Hermann Löhne.

23 Agent de la police de défense allemande.

24 Du 9 novembre 1932.