Traduction et adaptation de l’américain par
Cathy Bernheim & Annette Lévy-Willard
Titre original : Living my life, 1922
TABLE
I. Une jeune femme sur la Terre Promise 3
II. Un passé tout proche encore 13
III. Ma vie à New York 20
IV. Amour et politique 29
V. Mes premières expériences d'oratrice 36
VI. Je découvre l'autonomie 44
VII. Le massacre de Homestead change ma vie 50
VIII. L'Attentat 60
IX. Je vais voir Sasha au pénitencier 68
X. Mon premier procès politique me conduit en prison 72
XI. Je réapprends à vivre en liberté 82
XII. Mon premier voyage en Europe 89
XIII. Mon enthousiasme se heurte à la triste réalité
94
XIV. Des tournées et des hommes 100
XV. Paris en 1900 111
XVI. Je suis mêlée malgré moi à un nouvel
attentat... 118
XVII. Deuil et clandestinité 130
XVIII. Matushka Rossiya et Mother Earth 134
XIX. Sasha est libéré 138
XX. Je rencontre le roi des Hobos 144
XXI. Mes premiers écrits ouvrent l'ère
de nos plus dures batailles américaines 149
XXII. Je parle de la contraception 157
XXIII. 1917 ! 168
XXIV. De la prison, encore de la prison 183
XXV. La déportation 188
XXVI. La nef des anarchistes 191
XXVII. Russie soviétique ! 194
XXVIII. Le Malaise dans le noir 198
XXIX. J'arrive à Moscou 207
XXX. Nous sommes appelés par Lénine 217
XXXI. Nous nous mettons au travail 223
XXXII. Nous partons en expédition 232
XXXIII. D'Odessa à Arkhangelsk 242
XXXIV. La mort de Kropotkine 253
XXXV. L'orage éclate 257
XXXVI. Cronstadt 263
XXXVII. La chasse aux anarchistes 266
XXXVIII. Le véritable exil 278
POSTFACE. On vit au moins deux fois 282
Bibliographie 289
C'était le 15 août 1889 et j'arrivais à New York. J'avais vingt ans. Je laissais derrière moi, comme une vieille parure, tout ce qui avait fait ma vie jusque-là. Une existence nouvelle s'offrait à moi, mystérieuse et terrifiante. Mais j'avais pour moi mon jeune âge, une santé robuste et la foi en mon idéal. Et quel que pût être le sort qui m'était réservé, j'étais farouchement décidée à me précipiter à sa rencontre.
Comme je me rappelle bien ce jour ! C'était un dimanche. J'étais partie de Rochester, dans l'État de New York, par le train de la Côte Ouest, le seul qui fût dans mes moyens. Il m'avait déposée à Weehawken à huit heures du matin, et de là, j'avais pris le ferry pour New York. Je n'y avais aucun ami, mais j'avais emporté trois adresses : celle d'une tante et de son mari, celle d'un jeune étudiant en médecine rencontré à New Haven un an auparavant, quand je travaillais encore dans l'usine de corsets, celle enfin du Freiheit, le journal anarchiste allemand publié par Johann Most.1
Je n'avais avec moi que 15 dollars et un petit bagage à main. Ma machine à coudre, qui devait assurer mon indépendance, était enregistrée en bagage accompagné. Ignorant la distance qui séparait la 42e Rue Ouest du Bowery où vivait ma tante, et la chaleur suffocante d'une journée d'août à New York, j'entrepris de faire le chemin à pied. Les grandes cités sont toujours compliquées et inextricables pour le nouveau venu, leur accueil est froid et inamical.
Trois heures plus tard, j'arrivais à la boutique de photographe que tenaient ma tante et mon oncle, après avoir souvent demandé mon chemin, que l'on m'indiquait plus ou moins bien, et m'être égarée à quelques carrefours. J'avais si chaud, j'étais si fatiguée, que je ne me rendis pas tout de suite compte de la consternation que provoquait mon arrivée impromptue. Je fus invitée à me mettre à l'aise, on m'offrit le petit déjeuner, puis on me pressa de questions. Pourquoi étais-je à New York ? Tout était-il définitivement terminé entre mon mari et moi ? Avais-je de l'argent ? Quelles étaient mes intentions ? Bien sûr, je pouvais rester chez eux ! Où irait donc une femme seule à New York ? Mais il me faudrait sans délai chercher du travail : les affaires allaient mal et la vie était chère.
J'entendais tout cela dans une sorte d'hébétude, trop épuisée par le voyage, une nuit sans sommeil et ma longue marche sous le soleil. Leurs voix me semblaient lointaines, comme les bourdonnements d'une mouche, et me donnaient le vertige. Je repris mes esprits avec difficulté et leur assurai que je n'allais pas m'imposer. D'ailleurs un ami devait m'attendre et allait s'occuper de moi. Il habitait Henry Street. Je n'avais qu'un désir : échapper à ces voix criardes, fuir cet accueil glacial. Je laissai mon sac et me mis en route.
L'ami que je m'étais inventé pour fuir «l'hospitalité» des miens, n'était en fait qu'une vague connaissance — un jeune anarchiste, A. Solotaroff, qui avait donné une conférence à New Haven à laquelle j'avais assisté. Je décidai de partir à sa recherche. Après avoir longtemps erré, je finis par découvrir sa maison, pour apprendre aussitôt que le locataire n'était plus là. Le propriétaire me reçut d'abord avec brusquerie ; après avoir remarqué ma détresse, il proposa d'aller voir si les Solotaroff avaient laissé une adresse en partant. Il revint effectivement avec le nom d'une rue, mais sans numéro. Que faire ? Comment trouver Solotaroff dans cette grande ville ? Je choisis de prospecter toutes les maisons, des deux côtés de la rue indiquée. A force de monter et de redescendre à chaque fois six étages, j'avais les tempes qui battaient et les pieds douloureux. Le jour touchait à sa fin. Je songeais à abandonner mes recherches, quand je découvris enfin Solotaroff dans Montgomery Street, au cinquième étage d'une maison meublée, surpeuplée.
Notre rencontre datait d'un an mais il ne m'avait pas oubliée. Il m'accueillit comme si nous avions été vieux amis, avec cordialité et chaleur. Il partageait un petit appartement avec ses parents et son jeune frère, mais il m'assura que je pouvais prendre sa chambre : il irait dormir chez un camarade étudiant. Il était certain que je n'aurais aucun mal à trouver un logement. D'ailleurs, il connaissait deux sœurs qui vivaient dans un deux-pièces avec leur père et cherchaient à le partager avec une autre fille. Il m'offrit du thé et quelques gâteaux juifs préparés par sa mère, puis me parla des personnes que j'allais rencontrer, des anarchistes juifs et de leurs activités, et d'une foule de choses intéressantes. Si à ce moment-là, j'éprouvai de la reconnaissance à l'égard de mon hôte, ce fut autant pour son amicale attention et sa camaraderie2que pour le thé et les gâteaux. L'amertume que j'avais ressentie face à la cruauté de l'accueil de mes proches ne fut bientôt plus qu'un mauvais souvenir. Et même New York n'avait plus cette allure de monstre que je lui avais trouvée en arpentant péniblement le Bowery.
Un peu plus tard, Solotaroff m'emmena au Sachs le café de Suffolk Street qui, selon lui, était le quartier général des radicaux de l'East Side, des socialistes, des anarchistes, mais aussi des jeunes écrivains et poètes juifs. «C'est ici que tout le monde se retrouve, dit-il, les sœurs Minkin y seront sûrement.»
Le bruit et l'agitation qui règnent au Sachs sont épuisants pour quelqu'un d'habitué à la vie monotone d'une petite ville de province comme Rochester, et dont les nerfs ont été mis à rude épreuve par une nuit de voyage dans un wagon bondé. Les deux salles étaient combles : tout le monde parlait, gesticulait, s'apostrophait en yiddish et en russe, chacun tentant de convaincre l'autre. Je faillis être engloutie dans cette étrange assemblée. Mais mon compagnon avait aperçu deux filles à une table. Il me les présenta : Anna et Helen Minkin.
Toutes deux étaient juives, russes et ouvrières. L'aînée Anna devait avoir mon âge, et Helen dix-huit ans. Il ne nous fallut pas longtemps pour nous décider : j'irais vivre avec elles. Délivrée de mon anxiété et de mes incertitudes, le tohu-bohu du Sachs n'avait plus d'importance. J'avais un toit sur la tête, j'avais trouvé des amis : je commençais à respirer et à me sentir moins étrangère.
Pendant que nous dînions tous les quatre, Solotaroff me désignait les gens qui nous entouraient. Soudain, j'entendis une voix puissante commander «un steak géant et une autre tasse de café !». Moi, avec mon capital si mince et mon pressant besoin de faire des économies, je fus stupéfaite par de telles extravagances. D'autant que Solotaroff m'avait précisé que les clients du Sachs étaient tous étudiants, écrivains ou ouvriers pauvres. Je m'interrogeai sur cette personne inconsidérée qui pouvait s'offrir une telle quantité de nourriture. Je demandai: «Qui est ce glouton ?» Solotaroff éclata de rire : «C'est Alexander Berkman. Il a de l'appétit pour trois, mais il n'a pas souvent les moyens de le satisfaire. Aussi quand il les a, il vide les réserves du Sachs. Je vais te le présenter.»
C'était un tout jeune garçon, à peine dix-huit ans, mais il avait le cou et le torse d'un géant. Les lèvres épaisses faisaient ressortir la mâchoire forte, et son visage aurait pu passer pour sévère sans le front haut et dégagé, et les yeux intelligents. Je songeai : voilà un jeune homme décidé. Et Berkman me dit : «Johann Most prend la parole à un meeting ce soir. Voulez-vous venir l'entendre ?»
Je trouvai extraordinaire d'avoir l'occasion, dès mon premier jour à New York, d'entendre et de voir de mes propres yeux cet homme magnifique, celui que la presse de Rochester traitait de démon, de criminel et de monstre assoiffé de sang. J'avais prévu de rendre visite à Most dans les locaux de son journal d'ici quelque temps et j'eus le sentiment qu'une telle coïncidence ouvrait une ère nouvelle et merveilleuse dans mon existence.
En chemin, plongée dans mes pensées, je ne prêtai aucune attention à la conversation qui se déroulait entre Berkman et les sœurs Minkin. Soudain, je trébuchai. Je serais tombée si Berkman n'avait saisi mon bras et ne m'avait retenue. «Je vous ai sauvé la vie», railla-t-il. Je lui répliquai vivement : «J'espère avoir l'occasion de sauver la vôtre un de ces jours.»
La salle de réunion se trouvait derrière un bar, surpeuplée d'Allemands qui buvaient, fumaient et s'interpellaient. Johann Most apparut. Il m'inspira tout d'abord de la répulsion. Il n'était pas très grand, il avait une grosse tête couronnée de cheveux grisonnants et embroussaillés, et le visage déformé par une apparente dislocation de la mâchoire. Dans cette tourmente, seuls les yeux, bleus et sympathiques, étaient rassurants.
Son discours fut tout autre : une dénonciation caustique des conditions de vie en Amérique, une satire mordante contre l'injustice et la brutalité du pouvoir, un réquisitoire passionné contre les responsables de la tragédie de Haymarket et de l'exécution des hommes de Chicago en novembre 1887. Son discours était éloquent et imagé. A l'écouter, on oubliait comme par magie l'être défiguré et difforme qu'il était, pour ne plus voir en lui qu'une sorte de force de la nature rayonnante de haine et d'amour, de vigueur et d'inspiration. Sa parole au débit rapide, alliée à une voix mélodieuse et à un esprit brillant, avait quelque chose de subjuguant. Il m'émut profondément.
Emportée par la foule qui se pressait vers la tribune, je me
retrouvai en face de Most. Berkman, qui était à côté
de moi, me présenta. Mais l'excitation, la nervosité et le
tumulte des passions que le discours de Most venait d'éveiller en
moi me rendirent idiote.
Cette nuit-là, je ne parvins pas à dormir. Je revivais les événements de 1887. Vingt et un mois s'étaient déjà écoulés depuis le Vendredi Noir, ce 11 novembre qui devait aboutir au martyre des hommes de Chicago, et chaque détail de ces journées restait encore inscrit en moi comme si c'était hier. Avec ma sœur aînée Helena, nous nous étions intéressées au sort de ces hommes au moment de leur procès. Les journaux de Rochester étaient si manifestement prévenus contre eux que nous étions à la fois irritées, confuses et bouleversées. D'un côté, la violence de la presse et une campagne de xénophobie, de l'autre les protestations amères des accusés : notre sympathie alla tout naturellement aux victimes de Haymarket.
Nous avions appris qu'il y avait à Rochester un groupe de socialistes allemands qui se réunissaient le dimanche à Germania Hall. Helena n'assista aux meetings que de temps en temps ; moi, j'y allai plus souvent. Les réunions n'étaient pas très intéressantes, mais elles m'offraient un moyen d'échapper à l'existence ennuyeuse de Rochester. Au moins, on pouvait y entendre autre chose que les éternelles conversations sur l'argent et les affaires, et y rencontrer des gens pleins d'esprit et d'imagination.
Un dimanche, on annonça que Johanna Greie, célèbre oratrice socialiste new-yorkaise, allait donner une conférence sur le procès qui se déroulait alors à Chicago. Le jour prévu, j'étais la première sur les lieux. L'immense salle fut bientôt remplie d'hommes et de femmes impatients, tandis que la police prenait place le long des murs. Je n’avais jamais assisté à un meeting aussi important. A Saint-Pétersbourg, j'avais déjà vu des gendarmes disperser des petits rassemblements d'étudiants. Mais je fus consternée et révoltée de voir que dans un pays où la liberté de parole était garantie, des policiers armés de longues matraques pouvaient envahir une assemblée pacifique.
Enfin, le président de séance annonça l'oratrice. C'était une femme d'une trentaine d'années, pâle et ascétique, avec de grands yeux lumineux. Elle parla avec beaucoup de conviction, d'une voix vibrante de passion. J'étais fascinée. Oubliant la police, l'assistance et tout mon entourage, je n'avais d'yeux que pour cette femme frêle vêtue de noir qui militait avec ferveur contre les forces qui tentaient d'anéantir huit vies humaines.
Elle commença par évoquer les origines de l'affaire, rappelant les grèves qui s'étaient déclenchées en 1886 à travers tout le pays pour réclamer la journée de huit heures. Mais à Chicago, qui avait été le centre du mouvement, la lutte entre les travailleurs et leurs patrons s'était durcie. La police était violemment intervenue au cours d'un meeting de soutien à la grève des employés de la McCormick Harvester Company : des hommes et des femmes avaient été frappés. Il y avait eu des morts. On appela à un autre meeting le 4 mai à Haymarket Square pour protester contre cette agression. Aux dires même du maire de la ville, qui s'était déplacé, ce fut un meeting calme et pacifique. Quand, satisfait de la tournure des événements, il alla informer le commissaire de police de son départ, des nuages s'amoncelaient et il se mit à pleuvoir légèrement. Les gens commencèrent à se disperser. Ils n'étaient plus très nombreux à écouter les derniers orateurs lorsque le capitaine Ward apparut à la tête d'importantes forces de police. Il ordonna la dispersion immédiate du meeting. Puis, malgré les protestations des organisateurs, la police se rua sur les gens, les matraquant sans pitié. On vit ensuite un objet voler en l'air et exploser, tuant de nombreux policiers et en blessant beaucoup d'autres. On ne sut jamais quel était le véritable responsable de cet acte, et les autorités ne firent apparemment pas beaucoup d'efforts pour le découvrir. Au lieu de cela, on lança des mandats d'arrêt contre tous les organisateurs du meeting de Haymarket et contre quelques anarchistes notoires. Puis la presse et la bourgeoisie de Chicago et du pays tout entier commencèrent à réclamer le sang des prisonniers. La police, soutenue moralement et financièrement par la Citizen Association (Association des citoyens), se livra à un véritable terrorisme dans l'intention meurtrière de se débarrasser des anarchistes. L'opinion publique, enflammée par les atrocités publiées dans la presse au sujet des dirigeants de la grève, rendit bientôt impossible le déroulement d'un procès équitable. De fait, le procès fut la plus gigantesque machination de toute l'histoire des États-Unis. On sélectionna soigneusement le jury qui allait prononcer les condamnations. Le procureur général déclara en plein tribunal que les hommes qu'on avait arrêtés n'étaient pas les seuls accusés, mais qu'il s'agissait «du procès de l'anarchie», et que c'était elle que l'on devait anéantir. Le juge ne cessa de critiquer violemment les accusés, influençant défavorablement le jury à leur égard. Quant aux témoins, ils étaient terrorisés ou corrompus. C'est ainsi que huit hommes, innocents du crime dont on les accusait et n'ayant aucun lien avec lui, furent déclarés coupables. Ce meurtre légal des anarchistes de Chicago fut facilité par l'état d'esprit du public, les préjugés qui régnaient alors contre tous les anarchistes mais aussi par l'opposition farouche des employeurs à la journée de huit heures. Cinq hommes furent condamnés à être pendus : Albert Parsons, August Spies, Louis Lingg, Adolph Fischer et George Engel ; deux autres, Michael Schwab et Samuel Fielden, furent condamnés à la détention à perpétuité ; et le dernier, Neebe, à quinze ans de prison. Le sang des martyrs de Haymarket criait vengeance.
Tel fut le discours de Johanna Greie, et quand elle l'eut terminé, j'étais convaincue de l'innocence des «Huit de Chicago». On les avait mis à mort à cause d'un idéal. Mais quel était cet idéal ? Johanna Greie avait dit qu'ils étaient «socialistes», mais je n'avais aucune idée du véritable sens de ce mot. Ceux de Rochester tenaient des discours plats et mécaniques. D'un autre côté, les journaux qualifiaient ces hommes d'anarchistes et de terroristes. Qu'était donc l'anarchie ? Tout cela était très troublant. Mais je n'avais pas le temps de m'attarder : les gens commençaient à sortir et je me levai pour en faire autant. Greie était encore à la tribune avec le président de séance et quelques amis. En me tournant de leur côté, je vis qu'elle s'avançait vers moi. Cela me surprit : mon cœur se mit à battre et mes pieds devinrent de plomb. Quand elle fut près de moi, elle me prit la main et dit : «Je n'ai jamais vu un visage qui reflète une telle tourmente de sentiments. Cette tragédie semble vous remuer profondément. Connaissez-vous ces hommes ?» Je répondis d'une voix tremblante : «Malheureusement pas, mais cette affaire remue chaque fibre de mon être, et quand je vous entends parler, j'ai l'impression de les connaître.» Elle posa la main sur mon épaule : «Je sens que vous les connaîtrez encore mieux en comprenant et en faisant vôtre leur idéal.»
Quelques semaines plus tard, je rendis visite à des amis allemands et les trouvai très excités. Ils venaient de recevoir de New York Die Freiheit, le journal publié en allemand par Johann Most. Les événements de Chicago y étaient évoqués dans une langue qui me coupa le souffle, tant elle était différente de ce que j'avais entendu jusqu'alors dans les meetings socialistes, et même le soir où Johanna Greie avait parlé. C'était comme un volcan qui emportait avec lui toute notion de ridicule, de mépris ou de méfiance, pour ne plus exprimer qu'une haine tenace envers la police, qui s'apprêtait à commettre le meurtre de Chicago.
Je me mis à lire régulièrement le Freiheit. Je commandais les livres dont il parlait, avide de tout ce qui avait trait à l'anarchie, à la vie de ces hommes, à leur œuvre. J'appris leur attitude héroïque au cours du procès et leur magnifique défense. Un monde nouveau s'ouvrait à moi.
La nouvelle tant redoutée fut annoncée dans une édition
spéciale des journaux de Rochester : les anarchistes de Chicago
avaient été pendus.
Helena et moi étions effondrées. Ce soir-là, il y avait un dîner chez notre père. Tout le monde parlait des événements de Chicago mais, trop absorbée par ce que je considérais comme un chagrin personnel, je n'y prêtais guère attention. Soudain, le rire vulgaire d'une femme me parvint. D'une voix stridente, elle persifla : «Pourquoi tous ces gémissements ? Ce n'étaient que des meurtriers, après tout. On a bien fait de les pendre.» D'un bond, je lui sautai à la gorge. Je sentis que l'on me tirait en arrière. Quelqu'un dit : «Cette enfant est devenue complètement folle.» Je me libérai d'une secousse, attrapai une carafe d'eau et la lançai de toutes mes forces au visage de la femme, en criant : «Dehors, dehors ou je vous tue !» Terrifiée, elle battit précipitamment en retraite tandis que je m'effondrais en sanglots sur le sol. On me mit au lit, et je sombrai bientôt dans un profond sommeil. Le lendemain matin, je m'éveillai comme d'une longue maladie, mais libérée enfin du découragement qui m'avait accablée pendant ces interminables semaines d'attente. C'était comme si leur douloureux dénouement avait fait naître en moi quelque chose de neuf et de merveilleux. J'avais un idéal, maintenant, auquel je croyais avec ferveur. J'étais déterminée à me consacrer à la mémoire de nos camarades martyrs, à adhérer à leur cause, à faire connaître au monde leur vie magnifique et leur mort héroïque. Johanna Greie avait sans doute vu plus juste qu'elle ne le pensait.
Je pris la décision de partir pour New York et d'aller voir Johann Most, pour me préparer avec lui à ma nouvelle mission. Mais comment mes parents allaient-ils prendre la chose ? Et mon mari ?
Il faut dire que notre mariage qui remontait à dix mois n'était pas une réussite. Dès le début, j'avais compris que lui et moi étions deux êtres diamétralement opposés avec rien en commun, pas même une quelconque attirance sexuelle. De fait, comme tout ce qui m'était arrivé depuis que je me trouvais en Amérique, l'aventure s'était avérée plutôt décevante. Et la légende de l'Amérique «terre de la liberté et patrie des braves» tournait plutôt à la farce. Je m'étais pourtant battue de toutes mes forces pour que mon père me laisse suivre Helena en Amérique ! Je l'avais convaincu, et dans les derniers jours de décembre 1885, Helena et moi quittions Saint-Pétersbourg pour Hambourg, où nous embarquions sur l'Elbe pour la Terre Promise.
Une de nos sœurs qui s'était mariée là-bas vivait à Rochester depuis quelques années. Elle avait écrit à plusieurs reprises à Helena qu'elle se sentait seule, ce qui décida Helena à la rejoindre. Mais je ne supportais pas l'idée d'être séparée de celle qui comptait plus encore que ma propre mère. Helena, qui redoutait de me laisser parce qu'elle connaissait le conflit qui m'opposait à Papa, proposa de payer mon voyage. Mais Papa ne voulait pas me laisser partir. Je plaidai, suppliai, tempêtai. Finalement, je dus menacer de me jeter dans la Neva pour qu'il cède. Munie des trente-cinq derniers roubles que le vieil homme put me donner, je partis sans regret. Aussi loin que remontent mes souvenirs, la vie à la maison m'a toujours paru étouffante, et la présence de mon père, terrifiante. Ma mère n’était pas aussi violente que lui, mais elle n'avait jamais fait preuve non plus de beaucoup de chaleur humaine. C'est à la tendresse d'Helena que mon enfance dut le peu de joie dont elle fut illuminée.
Nous avons voyagé dans l'entrepont, où les passagers étaient entassés comme du bétail. J'étais à la fois captivée et effrayée par mon premier contact avec la mer.
Le dernier jour de la traversée est encore très net dans mon esprit. Tout le monde se tenait sur le pont. Helena et moi nous serrions l'une contre l'autre. L'apparition, dans le brouillard, du port et de la statue de la Liberté nous fascina. C'était donc elle, le symbole de l'espoir et d'une vie nouvelle ! Elle tenait haut sa torche, comme pour éclairer le chemin de cette terre promise, terre d'asile pour les opprimés de tous les pays. Helena et moi ne doutions pas de trouver une place dans le cœur généreux de l'Amérique. Nous étions émues aux larmes.
Notre rêverie fut interrompue par des voix rudes. Tous gesticulaient autour de nous ; les hommes se mettaient en colère, les femmes devenaient hystériques, et les enfants pleuraient. Des gardes étaient en train de nous repousser brutalement en vociférant l'ordre de nous préparer pour le transfert à Castle Garden, le centre de tri des immigrants.
A Castle Garden, il se produisit des scènes épouvantables. L'atmosphère était lourde d'hostilité et de brutalité. Parmi les autorités, pas un seul visage accueillant. Quant aux installations, on n'y trouvait rien qui pût améliorer le confort des nouveaux arrivants, notamment des femmes enceintes et des jeunes enfants. Notre premier jour sur le sol américain nous procura un choc violent. Nous n'avions plus qu'un seul désir : échapper à cet endroit horrible. Nous avions entendu parler de Rochester comme de la Cité Fleurie de New York. Cela n'a rien d'évident quand on arrive par une matinée froide et désolée de janvier. Ma sœur Lena, enceinte de son premier enfant, et tante Rachel nous attendaient. L'appartement de Lena était petit, mais étincelant de propreté. Dans la chambre qu'elle nous destinait, il y avait des brassées de fleurs. Toute la journée, des inconnus se succédèrent en un va-et-vient incessant : des parents que je n'avais jamais rencontrés auparavant, des amis de ma sœur et de son mari, des voisins. Ils voulaient nous rencontrer pour que nous leur donnions des nouvelles du vieux pays. Ils étaient juifs et avaient beaucoup souffert en Russie, certains avaient même échappé aux pogroms, mais tous tenaient à nous dire que la vie, ici, était dure. Ils parlaient avec nostalgie d'un chez eux qui n'avait jamais été chez eux.
Certains avaient prospéré. Un homme se vanta d'avoir mis ses six enfants au travail, qui vendant des journaux, qui cirant des chaussures. On s'inquiétait de notre sort. Un autre homme, très ordinaire, me prêta une attention exagérée. Pendant la soirée il ne cessa de me fixer des yeux et de m'examiner sur toutes les coutures. A un moment donné, il s'approcha même de moi pour tâter mes biceps. Cela me donna l'impression d'être sur un marché aux esclaves. Je me sentais blessée mais n'osais pas insulter un ami de ma sœur. Je ne pus que m'enfuir en courant. J'entendis l'homme qui m'avait mise en colère dire : «Je peux lui décrocher un boulot chez Garson et Mayer. Le salaire sera mince, mais elle trouvera vite un type à épouser. Potelée comme elle est, avec ses joues roses et ses yeux bleus, elle ne va pas travailler bien longtemps. Le premier type venu va l'épingler et la conserver dans la soie et les diamants.»
Cela me fit penser à mon père, qui avait désespérément essayé de me marier depuis mes quinze ans, malgré mes protestations ! Je l'avais alors supplié de me laisser finir mes études. Un jour, dans sa fureur, il avait jeté ma grammaire de français dans le feu en criant : «Les filles n'ont pas besoin d'étudier autant que cela ! Tout ce qu'une fille juive doit savoir, c'est comment on prépare le gefüllte fish,3 comment couper convenablement les pâtes et donner à un homme de nombreux enfants.» Mais ses plans n'étaient pas les miens : j'avais envie d'étudier, de connaître la vie, de voyager.
De plus, je soutenais que je ne me marierais jamais que par amour. Et
voilà que les tentatives pour me marier me poursuivaient jusqu'au
Nouveau Monde! Aucun doute, si je ne voulais pas être bradée,
mieux valait me mettre au travail !
J'avais onze ans quand Lena était partie en Amérique. Je passais alors le plus clair de mon temps avec ma grand-mère à Kovno, tandis que le reste de la famille vivait à Popelan, petite ville de la province de Kurland, sur la Baltique. Lena s'était toujours montrée hostile à mon égard, et j'avais découvert pourquoi par hasard. Je ne devais alors avoir guère plus de six ans, et Lena huit. Nous étions en train de jouer aux billes et elle trouvait sans doute que je gagnais un peu trop souvent. Elle entra dans une violente colère, et m'envoya un coup de pied en criant : «Tu es bien comme ton père. Lui aussi, il nous a trompées. Il nous a volé l'argent que notre père à nous avait laissé. Je te déteste ! Tu n'es pas ma sœur!»
Sa rage me pétrifia. Puis je courus vers Maman. Elle m'apprit
qu'il y avait eu un autre père, celui de Lena et d'Helena. Il était
mort jeune. Maman avait ensuite choisi mon père, qui était
aussi celui de mon petit frère. Elle m'expliqua que mon père
était aussi celui d'Helena et de Lena, même s'il n'était
que leur beau-père. Et il était vrai que Papa avait utilisé
l'argent laissé pour les deux petites filles. Il l'avait investi
dans une affaire qui avait ensuite fait faillite. Mais il avait cru agir
pour le bien de tous. Les explications de Maman n'apaisèrent pas
ma grande douleur. Je m'écriai : «Papa n'avait pas le droit
de se servir de cet argent ! Elles sont orphelines. C'est un péché
de voler les orphelins. Je voudrais être grande, parce que je leur
rendrais leur argent. Oui, il faut que je leur rende, je dois racheter
le péché de Papa.»
Le soir de notre arrivée nous nous retrouvâmes enfin seules toutes les trois. Lena nous raconta sa vie difficile, d'abord comme servante dans la maison de tante Rachel, puis comme ouvrière en boutonnières à la manufacture de vêtements Stein. Mais maintenant, elle était heureuse d'avoir une maison et d'attendre un enfant. «Ce n'est pas que la vie soit facile, expliqua-t-elle, mon mari gagne douze dollars par semaine comme couvreur. C'est un métier dangereux. Il travaille sur les toits par tous les temps, sous la canicule comme dans le grand vent. Il a commencé à travailler à l'âge de huit ans, en Russie, à Berditchev, et depuis il n'a pas cessé.»
Quelques jours plus tard, Helena trouva du travail dans la retouche de négatifs, ce qui avait été son métier en Russie. Je décrochai un emploi chez Garson et Mayer : je cousais des ulsters dix heures et demie par jour pour deux dollars cinquante par semaine.
II.
UN PASSÉ TOUT PROCHE ENCORE
J'avais déjà travaillé en usine auparavant, à Saint-Pétersbourg, pendant l'hiver 1882. Ma mère, mes deux jeunes frères et moi étions venus rejoindre Papa pour découvrir qu'il venait de perdre sa situation. Peu avant notre arrivée, le magasin de nouveautés de son cousin, dont il était gérant, avait fait faillite.
L'usine se trouvait loin de chez nous. Il fallait se lever à cinq heures du matin pour commencer le travail à sept heures. Les ateliers étaient surpeuplés, mal ventilés et sombres : des lampes à huile les éclairaient en permanence et le soleil n'y pénétrait jamais.
Là, six cents personnes de tous âges travaillaient à la fabrication de gants coûteux et raffinés pour des salaires de misère. Mais il nous restait assez de temps pour déjeuner et prendre le thé deux fois par jour. Nous avions le droit de parler et de chanter pendant le travail, et nous n'étions ni harcelées ni épuisées. Cela, c'était à Saint-Pétersbourg en 1882.
Maintenant j'étais en Amérique, dans la Cité Fleurie de l'État de New York, employée par une usine pilote, à ce qu'on m'a dit. Et sans aucun doute, l'usine Garson, comparée à la fabrique de gants de la Vassilevsky Ostrov, présentait tous les signes extérieurs du progrès. Les ateliers sont vastes, bien éclairés et aérés. Nous ne manquons pas de place. Aucune odeur désagréable ne vient m'incommoder, comme c'était le cas dans le magasin de mon cousin. Toutefois, le travail est plus dur, et, avec seulement une demi-heure pour le déjeuner, les journées paraissent interminables. Une discipline de fer interdit toute liberté de mouvement (on ne peut même pas aller aux toilettes sans demander la permission) et la surveillance du contremaître pèse en permanence sur nous. A la fin de chaque journée, je me sentais exténuée : j'avais tout juste assez d'énergie pour me traîner jusqu'à la maison de ma sœur et m'effondrer sur mon lit.
Cette routine d'un ennui mortel continuait au fil des semaines, et ne fut interrompue que par l'arrivée d'une petite fille dans notre famille. L'enfant devint vite le seul attrait de ma consternante existence. Souvent, quand l'atmosphère pesante de chez Garson menaçait de m'engloutir, je pensais au joli petit bout-de-chou que j'avais laissé à la maison. Les soirées avaient cessé d'être lugubres et sans objet. Mais si la petite Stella avait apporté la joie sous notre toit, elle faisait aussi croître l'incertitude matérielle de ma sœur et de mon beau-frère. Je décidai de réclamer une augmentation. Je savais qu'il était inutile d'en parler au contremaître, et demandai donc à voir M. Garson.
On me fit entrer dans un bureau luxueux. Sur la table, il y avait des roses, des American Beauty. Je les avais souvent admirées chez le fleuriste et un jour, n'y tenant plus, j'étais allée en demander le prix. Elles valaient un dollar et demi pièce : plus de la moitié de ce que je gagnais en une semaine. Et il y en avait là tout un bouquet sur le bureau de M. Garson.
On ne me proposa pas de m'asseoir. Fascinée par la magnificence du lieu, les roses, l'arôme du cigare de M. Garson, je faillis oublier pourquoi j'étais venue. La question de mon employeur me remit les pieds sur terre: «Eh bien, que puis-je pour vous ?»
J'expliquai que j'étais là pour une augmentation. Les deux dollars et demi que je gagnais ne suffisaient pas à payer ma pension, sans parler du reste : un livre de temps en temps, ou une place de théâtre à vingt-cinq cents. M. Garson me répondit que j'avais des goûts plutôt extravagants pour une ouvrière. Toutes ses autres «petites mains», elles, avaient l'air de s'en sortir parfaitement : aucune ne s'était jamais plainte. Quant à moi, je n'avais qu'à me débrouiller, ou chercher du travail ailleurs. «Si je vous augmente, il va falloir que j'augmente tout le monde, et je n'en ai pas les moyens», dit-il. Je décidai de quitter Garson.
Quelques jours plus tard, je trouvai un emploi à l'usine Rubinstein pour quatre dollars par semaine. C'était un petit atelier situé dans un jardin, tout près de chez nous, qui n'employait qu'une douzaine de personnes. Et rien de semblable à la surveillance et à la discipline qui régnaient chez Garson.
Près de ma machine, travaillait un jeune homme séduisant : il s'appelait Jacob Kershner. Il vivait près de chez Lena et nous prîmes l'habitude de rentrer du travail ensemble. Bientôt, il commença à venir me chercher le matin. Généralement, nous parlions russe, car mon anglais était encore très hésitant. C'était le premier véritable Russe avec qui j'avais l'occasion de parler, en dehors d'Helena, depuis mon arrivée à Rochester, et son langage sonnait à mes oreilles comme une musique.
Kershner était sorti du lycée,4 et avait quitté Odessa en 1881. Comme il n'avait aucune qualification professionnelle, il était devenu «opérateur», dans une usine de vêtements. Son temps libre, il le passait à lire ou à danser. Il n'avait pas d'amis car, selon lui, ses collègues de Rochester n'avaient qu'une seule idée en tête : faire de l'argent pour pouvoir monter leur propre affaire. Maintenant, dit-il avec chaleur, il se sentait moins seul : il y avait bien des lieux que nous pourrions visiter ensemble et il me prêterait ses livres. Ma propre solitude cessa aussi d'être poignante.
Quand je parlai à mes sœurs de ma nouvelle connaissance, Lena proposa de l'inviter le dimanche suivant. Elle fut très favorablement impressionnée par Kershner, mais Helena le prit violemment en grippe dès le premier instant. Bien sûr, elle n'en souffla mot, mais je le ressentis parfaitement.
Je connaissais Jacob Kershner depuis environ quatre mois quand il me
demanda de l'épouser. Je reconnus que je l'aimais bien, mais je
ne voulais pas me marier si jeune. Nous savions si peu de choses l'un de
l'autre ! Il me répondit qu'il attendrait aussi longtemps que je
le désirerais mais, ajouta-t-il, on commençait à jaser
à propos de nos sorties si fréquentes : «Pourquoi ne
pas se fiancer ?» J'y consentis, bien que l'aversion d'Helena pour
Jacob n'ait fait qu'empirer — maintenant elle le haïssait tout bonnement
— mais je me sentais trop seule et j'avais besoin d'un compagnon. Je finis
par convaincre ma sœur. Elle m'aimait trop pour me refuser longtemps quelque
chose et aller contre ma volonté.
A la fin de l'automne 1886, les autres membres de la famille arrivèrent à Rochester : Papa, Maman et mes deux frères, Herman et Yegor. A Saint-Pétersbourg, la vie était devenue impossible pour les juifs. La corruption s'y développait et l'épicerie en gros ne permettait pas à Papa de gagner assez d'argent pour acheter le droit d'exister. Il ne restait plus que l'Amérique.
Helena et moi avions préparé la maison de nos parents, et nous emménageâmes avec eux. Mais bien vite nos salaires ne furent pas suffisants pour couvrir les dépenses. Jacob Kershner proposa de prendre pension chez nous : cela nous était très utile, et il s'installa.
A force de le côtoyer, je commençais à comprendre
que nous étions trop différents l'un de l'autre. Ce qui m'avait
attirée chez lui en premier lieu, son intérêt pour
les livres notamment, s'était évanoui. Il menait à
présent la même vie que ses collègues, jouant aux cartes
et assistant à des bals ennuyeux. J'avais au contraire de plus en
plus de désirs et l'envie de lutter. En pensée, je n'avais
pas quitté la Russie et mon Saint-Pétersbourg bien-aimé.
Mon univers était celui des livres que j'avais lus, et j'évoluais
dans le petit cercle des étudiants que j'avais connus. Je me mis
à détester Rochester chaque jour davantage. Kershner était
le seul être «vivant» de mon entourage depuis mon arrivée.
Il remplissait un vide dans ma vie et je me sentais profondément
attirée par lui. En février 1887, à Rochester, un
rabbin nous maria selon le rite juif : cela suffisait alors aux yeux de
la loi américaine. Mais le soir de mes noces, la fièvre et
l'excitation qui avaient été miennes tout au long de la journée
firent place à un sentiment pur et simple de trahison. Couché
et tremblant à côté de moi, Jacob était impuissant.
Mon premier souvenir érotique remonte à ma sixième année. Mes parents vivaient alors à Popelan, où nous n'avions pas vraiment de foyer. Papa tenait une auberge remplie le plus souvent de paysans ivres et querelleurs et d'employés du gouvernement. Maman était surchargée de travail, à surveiller les domestiques d'une aussi grande maison. Mes sœurs, Lena et Helena, qui avaient quatorze et douze ans, ployaient sous leurs études. J'étais livrée à moi-même toute la journée. Il y avait parmi le personnel de l'étable un jeune paysan, Petrushka qui gardait les vaches et les moutons. Il m'emmenait souvent avec lui dans les prés et j'écoutais les airs délicats qui sortaient de sa flûte. Le soir, il me hissait sur ses épaules et me ramenait à la maison. Parfois, il faisait le cheval — il courait à toute allure, puis me jetait soudain dans les airs, me rattrapait à bout de bras et me serrait contre lui. Cela me donnait des sensations très particulières, une sorte d'exaltation suivie d'un merveilleux soulagement.
Petrushka et moi étions inséparables. Je l'aimais tellement que je volais pour lui des fruits et des gâteaux dans le garde-manger familial. Bientôt je n'eus plus qu'une obsession, jour et nuit : aller avec Petrushka dans les champs, écouter sa musique, monter sur ses épaules. Puis un jour, mon père eut une altercation avec lui et le garçon fut renvoyé. Son départ fut l'une des plus grandes tragédies de mon enfance. Des semaines durant, je rêvais de Petrushka, des prés, de la musique, de la joie et de l'extase de nos jeux. Un matin, quelqu'un me secoua dans mon sommeil. Maman était penchée sur moi, tenant fermement ma main droite. D'une voix rageuse, elle cria : «Si je retrouve cette main là où elle était, je te fouette, méchante fille !»
Le moment de la puberté fut celui où pour la première fois je pris conscience de l'effet que me faisaient les hommes. J'avais alors onze ans. Un matin d'été, je me réveillai de bonne heure, en proie à une grande douleur : ma tête, ma colonne vertébrale et mes jambes me faisaient mal, comme si elles étaient en train de se séparer les unes des autres. J'appelai Maman. Elle tira mes couvertures, et soudain je ressentis une vive douleur au visage. Elle venait de me frapper. Je laissai échapper un cri, qui s'arrêta devant le regard terrifié de Maman : «C'est ce qu'il faut faire quand une fille devient une femme, pour la protéger du malheur.» Elle essaya de me prendre dans ses bras mais je la repoussai. Je souffrais, et j'étais trop humiliée pour lui permettre de me toucher. Je me mis à hurler : «Je vais mourir. Je veux voir le Feldscher (l'assistant du docteur). » On m'envoya le Feldscher. C'était un jeune homme qui venait d'arriver au village. Il m'ausculta et me donna quelque chose pour dormir. A dater de ce jour, mes rêves furent consacrés au Feldscher.
A quinze ans, j'étais employée dans une fabrique de corsets à Saint-Pétersbourg, sous l'Arcade de l'Hermitage, et pour s'y rendre il fallait passer devant un hôtel. Un de ses réceptionnaires, un joli garçon d'une vingtaine d'années, m'avait remarquée. Je commençai par l'éconduire, mais il finit par exercer une sorte de fascination sur moi. Sa persévérance vint à bout de ma fierté, et j'acceptai qu'il me fasse la cour. Nous avions l'habitude de nous rencontrer dans des endroits tranquilles ou dans une pâtisserie à l'écart du chemin de la maison. Il fallut que j'invente toutes sortes d'histoires pour expliquer à mon père pourquoi je rentrais si tard, parfois après neuf heures du soir. Un jour, il m'épia, et me vit au Jardin d'été en compagnie de mes camarades de travail et de quelques étudiants. A mon retour à la maison, il me jeta avec violence contre les étagères de l'épicerie et me bourra de coups de poings en hurlant qu'il ne tolérerait pas que sa fille soit une débauchée. Il ne réussit qu'à me rendre la maison plus insupportable, et le besoin de fuir plus pressant.
Cela faisait plusieurs mois que mon soupirant et moi nous rencontrions en cachette, quand un jour il me proposa de visiter l'hôtel pour en admirer les chambres luxueuses. Je n'avais jamais les pieds dans un hôtel auparavant !
Le garçon me fit pénétrer, par l'entrée de service, dans un long couloir au tapis épais, puis dans une vaste chambre étincelante de lumière et magnifiquement meublée. Sur une table, près du sofa, on avait déposé des fleurs et un plateau.
Nous nous sommes assis. Le jeune homme a versé un liquide doré dans les verres et m'a demandé de trinquer à notre amitié. J'ai porté le verre de vin à mes lèvres. Puis je me suis retrouvée dans ses bras, le corsage déboutonné — il couvrait mon visage, mon cou et ma poitrine de baisers passionnés. Je n'ai repris mes sens que longtemps après le contact violent de nos corps qui m'avait fait si mal. Alors, je me suis jetée contre sa poitrine et je l'ai martelé de coups de poings en hurlant. Il s'est levé, et machinalement, je me suis levée aussi. Toujours machinalement, j'ai reboutonné mon corsage et brossé mes cheveux.
Étrangement, je n'éprouvais aucune honte. J'avais seulement été choquée de découvrir que la rencontre physique d'un homme et d'une femme pouvait être aussi brutale et douloureuse. Je sortis de l'hôtel comme dans un rêve, les nerfs à fleur de peau.
Depuis ce jour, je m'étais toujours sentie en porte à faux avec les hommes. Ils exerçaient encore sur moi un attrait puissant, mais souvent contredit par un violent mouvement de répulsion et je ne supportais pas qu'ils me touchent.
Telles furent les images qui défilèrent avec netteté
dans mon esprit pendant ma nuit de noces, alors que j'étais couchée
à côté de mon mari. Lui, il s'était endormi
très vite.
Les semaines et les mois passaient, et rien ne changeait. Jacob s'était entendu dire par un médecin que je l'avais pressé d'aller consulter qu'il lui faudrait encore beaucoup de temps avant de «bâtir sa virilité». Ma passion était sur le déclin, supplantée par l'anxiété matérielle : nous n'arrivions pas à joindre les deux bouts. Comme il n'était pas convenable qu'une femme mariée aille dans une usine, j'avais cessé de travailler. Jacob gagnait quinze dollars par semaine. Il s'était pris d'amour pour les cartes, et il y engloutissait une bonne partie de notre revenu. De plus, il commençait à être jaloux et à soupçonner tout le monde. La vie devint vite insupportable. Seul, l'intérêt que les événements de Haymarket éveillèrent en moi me sauva du désespoir.
Après la mort des anarchistes de Chicago, j'insistai pour que Jacob et moi nous séparions. Il résista longtemps mais finit par accepter le divorce, qui fut prononcé par le rabbin qui nous avait mariés. Puis je partis pour New Haven, dans le Connecticut, travailler dans une fabrique de corsets.
J'y rencontrai un groupe de jeunes étudiants russes qui exercent aujourd'hui différents métiers. La plupart étaient à ce moment-là socialistes ou anarchistes. Ils organisaient souvent des meetings, invitant généralement des orateurs de New York, parmi lesquels Solotaroff. La vie était intéressante et colorée, mais bientôt, la tension du travail s'avéra trop dure pour le peu de vitalité qui me restait. En fin de compte, il me fallut retourner à Rochester.
Je m'installai chez Helena. Elle vivait avec son mari et son enfant au-dessus d'une petite imprimerie dont ils avaient aussi fait une agence de voyage maritime. Ces deux activités réunies leur permettaient tout juste de vivre dans le plus total dénuement.
Helena ne s'était pas mariée par passion. Son mariage était celui de deux adultes qui recherchent un compagnon afin de mener une vie calme. A seize ans, Helena était tombée amoureuse d'un Lithuanien. A cette époque, nous vivions à Popelan. Le jeune homme était goy,5 Helena savait donc leur mariage impossible. Elle se battit longtemps, puis, dans les larmes, elle dut se résoudre à rompre avec le jeune Susha. Tout ce qui lui restait de passion était mort avec cette histoire.
En vivant dans le quartier juif, on ne peut pas éviter les gens que l'on n'a pas envie de voir. Je tombai sur Kershner peu de temps après mon retour. Jour après jour, il me poursuivit, me suppliant de lui revenir : il affirmait que, désormais, tout allait être différent. Un jour, il menaça de se suicider et sortit de sa poche une bouteille de poison.
Je n'avais pas la naïveté de croire que repartir à zéro avec Kershner allait tout arranger. De plus, ma décision était irrévocable : je voulais vivre à New York. Mais sa menace m'effraya : je ne tenais pas à être responsable de sa mort. Je me suis donc remariée avec lui, à la grande joie de mes parents et de Lena. Seule, Helena en était malade de chagrin.
Puis je pris des cours de couture à l'insu de Kershner, pour obtenir une qualification me permettant d'échapper à l'atelier. Pendant trois longs mois, il me fallut lutter corps à corps avec Kershner pour qu'il m'autorise à partir de mon côté. J'avais beau souligner la dérision d'une vie ainsi rapiécée, il demeurait inflexible. Une nuit pourtant, après avoir échangé avec lui d'amères récriminations, je quittai définitivement Kershner et le domicile conjugal.
Aussitôt, la population juive de Rochester me mit en quarantaine. Je ne pouvais traverser une rue sans que l'on me montre du doigt. Mes parents m'interdirent leur maison, et une fois encore, Helena fut la seule à me soutenir. Elle alla jusqu'à prélever sur son maigre revenu le montant de mon billet pour New York.
Enfin je quittais Rochester, où je n'avais connu que peine, solitude
et travail. La joie de mon départ était atténuée
par le chagrin de laisser derrière moi ceux que j'aimais : Helena,
Stella et mon petit frère.
Le jour venait de se lever dans l'appartement des Minkin et je ne dormais toujours pas. La porte de mon passé était close à jamais. Devant moi, l'avenir, auquel j'aspirais de toutes mes forces. Enfin, je sombrai dans un sommeil paisible et profond.
Tard dans l'après-midi, je fus réveillée par la voix d'Anna Minkin qui annonçait l'arrivée d'Alexander Berkman.
III.
MA VIE À NEW YORK
Helen Minkin était sortie travailler. Anna venait juste de quitter son emploi. Elle prépara le thé et nous nous sommes assis pour parler. Berkman m'interrogea sur mes projets : le métier que j'envisageais de faire, mes activités futures dans le mouvement... Avais-je l'intention de visiter le Freiheit? Pouvait-il m'aider ? Il venait de quitter son travail après s'être querellé avec le contremaître : «C'était un esclavagiste. Il n'a jamais osé me donner des ordres, mais il était de mon devoir de protéger mes compagnons.» Les fabriques de cigares étaient plutôt calmes en ce moment, expliqua-t-il, mais un anarchiste ne pouvait s'en tenir à de telles considérations. Rien de ce qui était personnel n'avait d'importance. Seules comptaient la cause et la lutte contre l'exploitation et l'injustice.
Je pensais alors : quelle force ! Quel merveilleux zèle révolutionnaire ! Tout comme nos martyrs de Chicago.
Il fallait que j'aille dans la 42e Rue Ouest récupérer ma machine à coudre. Berkman proposa de m'accompagner.
En chemin, je lui demandai si je pouvais espérer m'établir comme couturière à New York. J'aurais tellement voulu être enfin délivrée de l'atelier, de ses bruits et de sa discipline. Avoir le temps de lire et, peut-être, réaliser plus tard mon rêve : une coopérative ouvrière. Je lui expliquai: «Quelque chose comme ce qui arrive à Véra dans Que faire ?» Berkman me demanda avec surprise :
«Vous avez lu Chernichevsky ? Sûrement pas à Rochester... — Sûrement pas, répondis-je en riant. En dehors de ma sœur Helena, je n'y ai jamais trouvé personne qui lise de tels livres. Non, certainement pas dans cette ville ennuyeuse. A Saint-Pétersbourg.» Il m'a regardée d'un air dubitatif : «Chernichevsky était nihiliste, et ses œuvres ont été interdites en Russie. Vous aviez des contacts avec les nihilistes ? Il n'y a qu'eux qui aient pu vous procurer ce livre.»
J'étais outrée : comment osait-il mettre ma parole en
doute ? Je lui ai répété rageusement que j'avais lu
cet ouvrage interdit et bien d'autres, comme Père et fils,
de Tourguéniev, et Obriv (Le Précipice), de Gontcharov.
Des étudiants les avaient prêtés à ma sœur qui
m'avait permis de les lire. Berkman répliqua alors : «Je suis
désolé de vous avoir blessée. Je ne doutais pas de
votre parole. J'étais seulement surpris de découvrir qu'une
si jeune fille ait pu lire ces livres.»
Cela me rendit songeuse : comme j'étais loin de mon adolescence ! Un souvenir me revint : celui du matin où j'avais vu à Konigsberg une immense affiche annonçant la mort du tsar «assassiné par des nihilistes meurtriers».6 Cette image m'en rappela une autre, surgie de ma plus tendre enfance, liée à un événement qui avait un moment plongé toute la maisonnée dans la douleur. Par une lettre de son frère Martin, Maman avait appris l'arrestation de son autre frère, Yegor. La lettre expliquait qu'il s'était acoquiné avec des nihilistes et avait été jeté en prison à la forteresse de Petro-Pavlovsky, d'où on allait l'envoyer en Sibérie. La nouvelle nous frappa de stupeur. Maman décida sur-le-champ de se rendre à Saint-Pétersbourg. La famille resta dans l'anxiété de longues semaines. Puis Maman revint, le visage resplendissant de bonheur. A son arrivée, elle avait découvert que Yegor était déjà parti pour la Sibérie. Elle rencontra de nombreuses difficultés mais parvint, grâce à une forte somme d'argent, à obtenir une audience auprès de Trepov, le gouverneur général de Saint-Pétersbourg.
Je l'imaginais devant le sévère gouverneur général, son beau visage encadré d'une masse de cheveux, baigné de larmes. J'imaginais aussi les nihilistes, sombres et sinistres créatures qui avaient entraîné mon oncle dans leur complot contre le tsar. Le bon, le généreux tsar disait Maman, le premier à avoir donné la liberté aux juifs. Celui qui avait mis fin aux pogroms et s'apprêtait à rendre leur liberté aux paysans. C'était cet homme que les nihilistes voulaient tuer ! «Ces assassins au sang froid, criait Maman, on devrait tous les exterminer !»
La violence de ma mère me terrifia. Mon sang se glaçait à l'idée de l'extermination. Je pensais que les nihilistes étaient des bêtes féroces, je ne supportais pas pour autant une telle cruauté chez ma mère. Souvent, par la suite, je me surpris à songer aux nihilistes. Qui étaient-ils ? Et qu'est-ce qui les rendait donc si cruels ?
Quand on apprit à Königsberg la pendaison des nihilistes qui avaient tué le tsar, je n'éprouvais plus aucune amertume à leur égard. Mystérieusement, j'eus même de la compassion pour eux. Et je pleurai amèrement sur leur sort.
Quelques années plus tard, je rencontrai le terme de nihiliste dans Père et Fils. Et en lisant Que faire ? je compris mieux la sympathie ressentie d'instinct pour les hommes qu'on avait exécutés. Ils n'avaient pu être témoins de la souffrance du peuple sans protester, et ils lui avaient sacrifié leur vie. L'histoire de Véra Zassoulitch,7 qui avait abattu Trépov en 1879, acheva de me convaincre. Elle me fut racontée par mon jeune professeur de russe. Maman, elle, voyait Trépov comme un être bon et humain, mais mon professeur m'expliqua quel tyran il avait été, lâchant ses cosaques contre les étudiants, usant de nagaikas8contre leurs rassemblements et déportant les prisonniers en Sibérie: un véritable monstre. «Les dirigeants tels que Trepov sont des bêtes sauvages, disait avec passion mon professeur, ils pillent les paysans et les font fouetter. Ils torturent aussi les idéalistes en prison.»
Je savais que mon professeur disait vrai. A Popelan, tout le monde parlait
du fouet que recevaient les paysans. Je n’avais désormais plus aucun
doute. Les nihilistes étaient devenus à mes yeux des héros
et des martyrs, des étoiles qui me guidaient.
Berkman m'arracha à ma rêverie en me demandant pourquoi j'étais soudain silencieuse. Je lui fis part des mes réflexions. Il évoqua alors quelques-unes des influences de son jeune âge, notamment son bien-aimé oncle Max, le nihiliste, et le choc qu'il avait éprouvé à l'annonce de sa condamnation à mort. Il constata : «Nous avons beaucoup de points communs, n'est-ce pas ? Nous venons de la même ville aussi. Savez-vous que Kovno a donné au mouvement révolutionnaire bon nombre de ses fils les plus courageux ? Et maintenant, peut-être aussi une courageuse fille !».
Je me sentis devenir écarlate. Je n'étais pas peu fière. «J'espère être à la hauteur le moment venu», répliquai-je.
Les locaux du Freiheit étaient situés au deuxième étage d'un vieil immeuble sombre et plein de craquements. Dans la première pièce, plusieurs typographes à leur machine. Dans la seconde, Johann Most écrivait, debout à son bureau. D'un regard il nous invita à nous asseoir. «Quels bourreaux ! Ils me sucent la moelle, annonça-t-il d'un ton plein de colère. De la copie, de la copie, de la copie ! C'est tout ce qu'ils savent dire. Demandez-leur d'écrire une ligne, pas question ! Ils sont trop bêtes et trop paresseux.» De la salle de composition, un rire bonhomme salua l'éclat de Most.
Berkman, qui avait remarqué ma confusion et mon regard effrayé, murmura en russe de ne pas faire attention : c'était l'humeur habituelle de Most quand il travaillait. Je me levai pour inspecter rangée par rangée les livres posés sur des étagères s'élevant du sol au plafond. «Tenez, bande de Shylock, voici ma livre de chair9 !, tonitrua Most. Berkman, va donc porter ça aux démons dans la pièce à côté.»
Most s'approcha de moi. Il plongea son regard, d'un bleu profond, dans le mien. «Eh bien, jeune fille, avez-vous trouvé quelque chose à lire ? Mais peut-être ne lisez-vous ni l'allemand ni l'anglais ?» La dureté de sa voix s'était transformée en une inflexion chaleureuse et amicale. Radoucie et enhardie par ce ton, je répondis : «Pas l'anglais, mais l’allemand, oui.» Il m’invita à prendre tous les livres que je voulais. Puis il me pressa de questions : je venais d'où ? quelles étaient mes intentions ?... Je lui dis que je venais de Rochester. «Ah, oui, je connais cette ville. On y boit de la bonne bière. Mais les Allemands du coin ne sont qu'un tas de demeurés. Pourquoi avais-je choisi New York, au juste ?, demanda-t-il. Ville dure. Travail sous-payé, difficile à décrocher. Vous avez assez d'argent pour tenir ?» J'étais profondément émue par l'intérêt que cet homme me portait alors que je lui étais parfaitement inconnue. J'expliquai que New York m'avait attirée comme foyer du mouvement anarchiste, et parce que j'avais lu qu'il en était l'âme. En fait, j'étais venue le voir pour qu'il m'aide et me conseille. J'avais très envie de parler avec lui. «Mais pas maintenant, une autre fois, quelque part loin de vos démons.»
Son visage s'éclaira : «Vous avez de l'humour, vous en aurez besoin si vous entrez dans le mouvement.» Il me proposa de venir le mercredi suivant, pour aider à l'expédition du Freiheit, écrire les adresses et plier les journaux. «Après cela, nous pourrons peut-être parler.»
Most me laissa partir avec plusieurs livres sous le bras, et me donna une poignée de main chaleureuse. Berkman sortit sur mes talons.
Nous nous sommes séparés tard dans la soirée. Berkman n'avait pas dit grand-chose de lui-même, sinon qu'il avait été renvoyé du Gymnasium pour avoir écrit un pamphlet contre la religion. A la suite de quoi il avait définitivement quitté sa famille. A son arrivée aux États-Unis il croyait qu'il s'agissait d'un pays libre où tout le monde avait sa chance. Il était mieux informé maintenant. Il avait découvert la même exploitation qu'en Russie, plus sévère encore, et depuis les événements de Chicago, il était convaincu que l'Amérique était aussi despotique que la Russie.
«Lingg10 avait raison de dire : “Si vous nous attaquez avec un canon, nous répondrons par de la dynamite.” Un jour, je vengerai nos morts», ajouta-t-il dans un grand élan de générosité.
«Moi aussi, moi aussi, m'écriai-je, leur mort m'a donné la vie. Et cette vie appartient à leur cause, à leur mémoire.»
Il me serra le bras au point de me faire mal : «Nous sommes camarades. Soyons amis, aussi. Travaillons ensemble.» Sa force me traversait encore alors que je remontais les escaliers de l'appartement des Minkin.
Le vendredi suivant, Berkman m'invita à assister à une conférence dans l'East Side donnée en yiddish par Solotaroff. Après le meeting, il me présenta à de nombreuses personnes «tous bons et actifs camarades», disait-il. «Et voici mon copain Fedya.» Il me montrait un jeune homme : «Il est aussi anarchiste, bien sûr, mais il devrait l'être bien mieux que cela.»
Le jeune homme devait avoir l'âge de Berkman, mais sans sa puissance, et en moins agressif. Il avait les traits délicats, la bouche sensuelle, les yeux un peu saillants et l'air rêveur. Il ne fut pas le moins du monde perturbé par les railleries de son ami. Il sourit et suggéra que nous allions nous réfugier au Sachs, «pour que Sasha vous explique à quoi on reconnaît un bon anarchiste».
Mais Berkman n'attendit pas d'être arrivé au café. «Un bon anarchiste, dit-il avec conviction, c'est quelqu'un qui vit pour la Cause et lui donne tout ce qu'il a. Mon ami Fedya est encore trop bourgeois pour comprendre cela, c'est un mamenkin sin (un petit chéri à sa maman), qui accepte même de recevoir de l'argent de ses parents.» Il expliqua ensuite qu'il était inconséquent pour un révolutionnaire d’avoir encore des contacts avec sa famille bourgeoise. La seule raison pour laquelle il tolérait cela chez Fedya, c'est qu'il donnait presque tout ce qu'il recevait au Mouvement : «Si je le laissais faire, il dépenserait tout son argent en futilités — la beauté, il appelle ça ! N'est-ce pas, Fedya ?» Se tournant vers son ami, il lui tapa affectueusement dans le dos.
Comme d'habitude, le café était surpeuplé, plein de fumée et de paroles. Mes deux compagnons furent immédiatement très sollicités, et pour ma part, j'ai dû saluer plusieurs personnes rencontrées au cours de la semaine. Enfin, nous nous sommes emparés d'une table et nous avons commandé du café et des gâteaux. Fedya me regardait et scrutait mon visage. Pour cacher mon embarras, je me tournai vers Berkman :
«Pourquoi ne faut-il pas aimer la beauté ?, lui demandai-je.
Les fleurs, par exemple, la musique, le théâtre...
— Je n'ai pas dit qu'il ne fallait pas, j'ai dit qu'il était
injuste de dépenser de l'argent de cette manière quand le
Mouvement en a si grand besoin. Pour un révolutionnaire, apprécier
les objets de luxe quand le peuple vit dans la pauvreté, relève
de l'inconséquence.»
J'insistai : «Mais les belles choses ne sont pas des objets de luxe, ce sont des nécessités. La vie deviendrait insupportable sans elles.» Pourtant, tout au fond de moi, je savais que Berkman avait raison. Les révolutionnaires vont jusqu'à faire le sacrifice de leur vie, pourquoi pas de la beauté ? Pourtant, Fedya, le jeune artiste, avait fait vibrer en moi une corde sensible. Moi aussi, j'aimais la beauté. A Königsberg, quand nous menions une vie tellement austère, les quelques promenades dans la nature organisées par nos professeurs, m'aidaient à supporter notre pauvreté. J'oubliais notre entourage sordide en contemplant la forêt, la lune et son éclat argenté sur les champs, en ramassant des fleurs pour les guirlandes que nous mettions dans nos cheveux. Lorsque ma mère me grondait ou que j'avais des difficultés à l'école, j'oubliais ma peine devant le moindre buisson de lilas, ou bien à la devanture d'un magasin plein de velours et de brocarts. Et la musique, qu'à de rares occasions j'étais allée entendre à Königsberg et plus tard à Saint-Pétersbourg ? Fallait-il abandonner tout cela pour être un bon révolutionnaire ? En aurais-je la force?
Ce soir-là, avant de nous séparer, Fedya proposa de me faire visiter la ville puisque j'en avais exprimé le désir. Il était libre le lendemain et serait heureux de m'accompagner. Je lui demandai : «Pour avoir tout ce temps, il faut donc que vous soyez sans travail ?...» Il me répondit en riant : «Comme vous le savez, mon amie, je suis un artiste. Avez-vous jamais rencontré un artiste qui travaille ?»
Je rougis, et dus admettre que je n'en avais encore jamais rencontré
aucun. «Les artistes sont des gens inspirés, dis-je, tout
leur vient facilement.
— Bien sûr, répliqua Berkman, parce que le peuple travaille
pour eux.»
Le ton de sa voix me parut trop sévère et ma sympathie se porta sur le jeune artiste. Je me tournai vers lui et lui demandai de venir me chercher le lendemain. Mais lorsque je me retrouvai seule dans ma chambre, j'éprouvai soudain une immense admiration pour celui que j'appelais l'arrogant jeune homme, pour Berkman et sa ferveur sans compromis.
La semaine suivante, je me rendis au Freiheit. Plusieurs personnes étaient déjà en train d'écrire des adresses et de plier les journaux. Tout le monde bavardait. Johann Most se tenait à son bureau. On me désigna une place et on me donna du travail.
Quand le soir arriva, Most cessa d'écrire et d'un air revêche, traita les bavards de «vieilles femmes édentées», d'«oies caquetantes» et autres appellations que je n'avais jamais entendu prononcer en allemand. Il attrapa son large feutre, me demanda de le suivre et sortit. «Je t'emmène à Terrace Garden», dit-il.
Ce fut lui qui choisit les plats et le vin, dont les noms m'étaient
étrangers. Sur l'étiquette de la bouteille, on pouvait lire:
Liebfrauenmilch.
«Le lait de l'amour des femmes, quel beau nom !, m'écriai-je.
— Pour un vin, oui, répondit-il, mais pas pour l'amour des femmes.
L'un est toujours poétique — l'autre ne sera jamais que prosaïque
et sordide. Il laisse un mauvais goût dans la bouche.»
J'eus l'impression d'avoir fait quelque chose de mal ou touché un point trop sensible. Je dis que je n'avais encore jamais bu de vin, sauf celui que ma mère préparait pour la pâque juive. Most éclata de rire, et je me sentis prête à fondre en larmes. Remarquant mon embarras, il redevint sérieux. Il versa le vin dans nos deux verres et dit : «Prosit, ma jeune et naïve dame.» Puis il vida son verre d'un seul trait. Je n'avais pas encore bu la moitié du mien que la bouteille était déjà presque finie et qu'il en commandait une autre.
Il commença à s'animer, devint spirituel et brillant.
Il n'y avait plus trace en lui de l'amertume, de la haine et de la méfiance
qui avaient inspiré ses discours à la tribune. Cet être
s'était transformé : il était humain et n'avait plus
rien de la caricature répugnante dépeinte par les journaux
de Rochester, ni d'ailleurs de la créature revêche du bureau.
C'était un hôte délicieux, un ami attentif et prévenant.
Il me fit parler de moi, et devint songeur en apprenant pour quelles raisons
j'avais rompu avec mon passé. Il me conseilla de réfléchir
soigneusement avant le grand saut. «Le chemin de l'anarchie est une
voie étroite et difficile, dit-il, beaucoup s'y sont essayés
et ont mordu la poussière. Son prix est démesuré.
Peu d'hommes sont prêts à le payer, et presque aucune femme.
Louise Michel,11 Sophia Perovskaïa12
furent de grandes exceptions.» Il me demanda si j'avais entendu parler
de la Commune de Paris et si je connaissais la merveilleuse révolutionnaire
russe. Je dus avouer mon ignorance à propos de Louise Michel. «Il
faut que vous lisiez l'histoire de leurs vies, elle vous sera d'une grande
inspiration», dit Most.
«Existe-t-il dans le mouvement anarchiste américain des
femmes aussi extraordinaires ?
— Aucune: elles sont toutes stupides, expliqua-t-il. La plupart viennent
dans les meetings pour mettre le grappin sur un homme ; puis ils disparaissent
tous les deux, comme le pécheur et sa Lorelei.» Il eut un
regard espiègle. Il ne croyait guère au zèle révolutionnaire
des femmes, ajouta-t-il. Mais comme je venais de Russie, j'étais
peut-être différente et il m'aiderait. Si j'en avais vraiment
le désir, il y avait beaucoup à faire.
Il promit de me fournir une liste de livres — les poètes révolutionnaires tels que Freiligrath, Herwegh, Schiller, Heine et Borne — mais aussi bien sûr les écrits du Mouvement. C'était presque l'aube lorsque Most héla un fiacre et me reconduisit chez les Minkin. Il attendit que la porte soit ouverte, puis il me prit la main, plongea son regard au fond du mien et dit : «C'est la plus belle soirée que j'ai passée depuis longtemps.» Un immense bonheur me submergea tout entière en entendant ces mots. Je grimpai les marches lentement tandis que le fiacre s'éloignait.
Le lendemain, quand Berkman arriva, j'entrepris de lui raconter la soirée
merveilleuse que j'avais passée avec Most. Son visage s'assombrit
: «Most n'a pas le droit de dilapider ainsi l'argent, d'aller dans
des restaurants chics, de boire des vins coûteux, dit-il gravement.
On devrait lui demander des comptes et je le ferai moi-même.
— Non, non, il ne faut pas, m'écriai-je, je ne pourrais pas
supporter que l'on fasse un affront à Most à cause de moi.
Il donne tant de lui-même ! N'a-t-il pas droit à un peu de
joie ?»
Berkman s'obstinait : selon lui, j'étais trop récente
dans le Mouvement pour savoir quelque chose de la morale révolutionnaire
ou du bien et du mal en matière de révolution. Je reconnus
que j'étais ignorante, mais mon désir d'apprendre était
intense et j'étais prête à n'importe quoi pourvu que
Most ne fût pas atteint. Il sortit sans me saluer.
Berkman disparut pendant toute une semaine. Quand il revint, ce fut pour proposer d'aller se promener à Prospect Park, qu'il préférait à Central Park parce qu'il le trouvait plus sauvage et moins sophistiqué. Nous avons marché longtemps dans ce parc admirable, puis nous avons trouvé un joli coin pour nous installer et déguster le pique-nique que j'avais emporté.
Nous avons parlé de la vie à Saint-Pétersbourg et à Rochester, de mon mariage avec Jacob Kershner et de son échec. Il voulait savoir si j'avais lu des livres sur le mariage et si c'était leur lecture qui m'avait incitée à quitter mon mari. Je lui ai expliqué que je ne connaissais aucun de ces ouvrages, mais que j'avais assez vu autour de moi les ravages causés par la vie conjugale. La dureté de mon père envers ma mère, les disputes incessantes, les scènes douloureuses s'achevant toujours par l'évanouissement de ma mère, la vie sordide de mes tantes et de mes oncles mariés, celle de certains amis de Rochester, tout cela m'avait persuadée, si ma propre expérience n'avait pas déjà suffi, que l'on avait tort de s'engager à vie avec quelqu'un. L'idée de partager définitivement la même maison, la même chambre, le même lit me révulsait.
Je déclarai : «Si jamais j'aime à nouveau un homme, je me donnerai sans attendre d'être enchaînée à lui par un rabbin ou par la loi. Et si cet amour meurt, je partirai sans demander la permission.»
Le jour touchait à sa fin, et le coucher de soleil était
merveilleux. Mon cœur était inondé de joie. Sur le chemin
du retour, je me suis mise à chanter des chansons allemandes et
russes. L'une d'elles s'appelait: Veeur, vitri, veeyut booyniy.
«C'est ma chanson préférée, Emma, dorogoya
(chérie). Je peux t'appeler ainsi, n'est-ce pas ? Et tu m'appelleras
Sasha ?» Nos lèvres se rencontrèrent dans un élan
spontané.
J'avais commencé à travailler à la fabrique de corsets où Helen Minkin était employée. Quelques semaines suffirent pour que la tension qui y régnait me devienne insupportable. J'avais du mal à voir le bout de chaque journée et je souffrais de violents maux de tête. Un soir, une fille me parla d'une usine de chemisiers de soie qui donnait du travail à domicile : elle promit d'essayer de m'en obtenir. Mais il était impossible de faire marcher la machine dans l'appartement des Minkin sans déranger tout le monde. Je décidai donc de déménager.
Je pris une chambre dans Suffolk Street, non loin du Sachs : bien que petite et sombre, elle avait l'avantage de ne coûter que trois dollars par mois. Je me mis à faire des chemisiers de soie, et, de temps en temps, des robes pour quelques connaissances ou leurs amies. Le travail était épuisant mais il me permettait d'échapper à l'usine et à sa discipline de fer. Les chemisiers, une fois le rythme pris, me rapportaient autant que le travail en atelier.
Most était parti faire une tournée de conférences. De temps en temps, il m'envoyait quelques lignes : il faisait des commentaires spirituels et caustiques des gens qu'il avait rencontrés, ou bien il dénonçait un journaliste qui, après l'avoir interviewé, avait écrit sur lui un article infamant. Parfois, il glissait dans une lettre sa caricature parue dans un journal et ajoutait en marge : «Attention: tueur de dames !» ou «Voici l'ogre qui dévore les enfants!»
Je n'avais jamais vu de caricatures aussi brutales et cruelles. Le mépris que j'avais éprouvé pour les journaux de Rochester pendant les événements de Chicago s'était transformé en haine pure et simple pour l’ensemble de la presse américaine. Une pensée folle me traversa, dont je fis part à Sasha : «On devrait faire sauter les bureaux d'un de ces journaux pourris, tu ne crois pas ? Rédacteurs, reporters et tout avec... Ce serait une bonne leçon pour la presse.» Mais Sasha secoua la tête négativement. La presse n'était que le fer de lance du capitalisme : «C'est la racine qu'il faut arracher.»
A son retour, Most donna un compte rendu de sa tournée de conférences. Je ne pus m'empêcher, à la fin de la soirée, d'aller lui dire combien son discours avait été splendide. Il murmura: «Voulez-vous venir avec moi lundi, entendre Carmen au Metropolitan Opera ?» Il ajouta que ce jour menaçait d'être horriblement chargé, parce qu'il devait fournir de la copie à ses démons, mais qu'il travaillerait tout le dimanche si je promettais de le suivre. Je répondis dans un élan : «Jusqu'au bout du monde.»
Après cela, nous sommes souvent sortis ensemble. Il m'ouvrait un monde nouveau, m'initiant à la musique, à la littérature, au théâtre. Mais ce qui comptait encore plus pour moi, c'était la richesse de sa personnalité. J'aimais son esprit d'à-propos, sa haine du système capitaliste, son aspiration à une société nouvelle où la beauté et la joie seraient partagées par tous.
Most devint mon idole. Je le vénérais.
IV.
AMOUR ET POLITIQUE
Le 11 novembre, jour anniversaire des martyrs de Chicago, approchait. Sasha et moi avions réservé la salle de Cooper Union13 pour commémorer cette date qui signifiait tant pour nous, et nous étions très absorbés par les préparatifs. Le meeting devait réunir les anarchistes, les socialistes et les organisations ouvrières progressistes.
Pendant des semaines, nous avons rendu visite chaque soir à un syndicat différent pour l'inviter à participer à la réunion. Chaque fois, il fallait prendre la parole au milieu de l'assistance, et c'était moi qui m'en chargeais. Cela me rendait fébrile. J'avais déjà eu l'occasion auparavant de poser des questions, en allemand ou en yiddish, au cours de quelques conférences, et j'en avais toujours retiré l'impression d'avoir coulé à pic. Quand j'écoutais les orateurs, les questions se formulaient d'elles-mêmes ; mais quand il s'agissait de me lever pour les poser, je manquais chaque fois de défaillir. Je m'accrochais désespérément à la chaise devant moi, le cœur battant et les genoux tremblants. La salle semblait flotter dans une sorte de brouillard, et soudain, j'entendais ma voix retentir loin, très loin de moi. Puis je retombais sur ma chaise comme une naufragée, couverte de sueurs froides.
La première fois qu'il fut question de me faire prononcer une courte allocution, je déclinai l'invitation, certaine de ne pas en être capable. Mais il était impossible de refuser quelque chose à Most, et les camarades vinrent à sa rescousse. On me rappela que pour la Cause, il fallait être prête à n'importe quoi. Moi qui désirais si fort servir la Cause !
En parlant, j'avais toujours l’impression accablante de sombrer dans l'incohérence et de manquer de conviction. Je pensais que tout le monde devait s'apercevoir de mes tourments, mais apparemment, personne ne s'en rendait compte, et même, Sasha commença à évoquer mon calme et mon sang-froid ! Sans doute parce que j'étais débutante, ma jeunesse et ma passion pour la cause de nos martyrs emportaient le plus souvent l'adhésion des ouvriers que j'étais venue inviter à notre meeting.
Le soir tant attendu arriva enfin. C'était mon premier meeting public et il était dédié à la mémoire de nos martyrs ! Moi qui rêvais de cela depuis si longtemps ! Depuis le jour où j'avais lu dans les journaux de Rochester la description de l'impressionnante marche sur Waldheim, qui avait regroupé sur plus de cinq kilomètres des ouvriers venus rendre un dernier hommage aux martyrs, et le compte rendu des immenses manifestations qui s'étaient alors déroulées de par le monde ! L'heure était enfin arrivée ! Je me rendis à Cooper Union avec Sasha.
Shevitch et Jonas étaient des orateurs impressionnants, mais les autres me laissèrent froide. Cette sensation fut balayée par l'arrivée de Most sur l'estrade: son éloquence me souleva comme la tempête soulève une épave, pour me rejeter, palpitante jusqu'au tréfonds de mon âme au rythme de sa voix. Ce n'était plus un discours, c'était un roulement de tonnerre parcouru d'éclairs intermittents. C'était un hurlement sauvage et passionné qui s'élevait contre l'horreur de Chicago, nous appelait à la lutte contre l'ennemi, à l'action individuelle, à la vengeance.
Le meeting touchait à sa fin. Nous nous acheminions vers la sortie, Sasha et moi. Je ne parvenais pas à articuler un seul mot ; nous marchions en silence. Comme nous arrivions devant la maison, mon corps fut secoué de fièvre. Un élan insurmontable me traversa, le désir inexprimable de me donner à Sasha, de me libérer dans ses bras de la tension terrifiante de cette soirée.
Mon petit lit abritait maintenant deux corps serrés l'un contre l'autre. Ma chambre ne me paraissait plus sombre, mais baignée d'une chaude et apaisante lumière venue d'on ne sait où. Comme dans un rêve, des mots tendres murmurés à mon oreille me rappelaient les douces et belles comptines russes de mon enfance. Le vertige me prit, et mes pensées s'embrouillèrent.
Le meeting... Shevitch me hisse sur l'estrade... le visage froid d'Helen von Donniges... Johann Most... l'extraordinaire puissance de sa parole, ses appels à l'extermination — j'ai déjà entendu tout cela quelque part... ah oui, Maman, les nihilistes ! — à nouveau, submergée par l'horreur que m'avait inspirée sa cruauté. Pourtant, ce n'était pas une idéaliste ! Most, lui, est un idéaliste et il appelle à l'extermination ! Les idéalistes peuvent-ils être cruels ? Les ennemis de la vie, de la joie et de la beauté sont cruels. Ils sont implacables, ils ont tué nos merveilleux camarades. Mais faut-il qu'à notre tour nous les exterminions?
Je fus tirée de mon demi-rêve comme par une décharge électrique. Je sentis une main tremblante et timide glisser tendrement sur moi. Affamée d'amour, je la saisis, je saisis mon amant dans une étreinte sauvage qui nous emporta tous les deux. Il y eut encore cette douleur, comme un coup de poignard aiguisé. Mais elle fut atténuée par une passion surgie du fond de moi qui balayait sur son passage tout ce qui en moi avait été nié, refoulé, anesthésié.
Au matin, cette faim, ce désir brûlant ne m'avaient pas
quittée. Mon bien-aimé dormait à mes côtés,
épuisé et heureux. Je me soulevai et la tête appuyée
sur la main, je contemplai longtemps le visage de ce garçon qui
m'avait tour à tour attirée et déplu, qui pouvait
être si dur et dont les caresses, pourtant, étaient si tendres.
Mon cœur débordait d'amour pour lui — et j'eus la certitude que
nos vies étaient liées pour longtemps. Je pressai mes lèvres
contre son épaisse chevelure et m'endormis à mon tour.
Les gens à qui je louais ma chambre dormaient derrière la même cloison. Cela m'avait toujours dérangée, mais maintenant que Sasha était avec moi, j'avais l’impression d'être sous leur regard. Il n'était pas davantage possible d'avoir une vie privée à l'endroit où vivait Sasha : je proposai d'essayer de trouver un appartement, ce à quoi il consentit avec joie. Fedya, mis au courant de nos projets, demanda à s'y associer. Puis notre petite communauté s'enrichit d'une quatrième : Helen Minkin. Depuis mon départ, les scènes qui l'opposaient à son père avaient empiré, et elle ne pouvait plus les supporter. Elle nous implora de l'accepter parmi nous. On loua un appartement dans la 42e Rue : avoir un lieu à nous nous semblait un grand luxe.
Pour vivre comme de vrais camarades, nous avions décidé dès le début de tout mettre en commun. Helen continuait à travailler dans sa fabrique de corsets, et je partageais mon temps entre la couture et la tenue de la maison. Fedya se consacra entièrement à la peinture. Les tubes de peinture, les toiles et les pinceaux étaient souvent beaucoup trop chers pour nos modestes moyens, mais personne ne songea jamais à s'en plaindre. Il lui arrivait de céder une toile à un marchand pour quinze ou vingt-cinq dollars : il rentrait alors les bras chargés de fleurs, ou bien il m'apportait un cadeau. Chaque fois, il se faisait réprimander par Sasha qui ne supportait pas l'idée que l'on pût dépenser de l'argent pour de telles futilités, quand le mouvement en avait un besoin si grand. Mais Fedya n'était guère affecté par sa colère. Il se moquait de lui, le traitait de fanatique et l'accusait de ne pas avoir le sens de la beauté.
Un soir, il arriva avec un très beau gilet de soie à rayures bleues et blanches, très à la mode. Quand Sasha, à son retour, aperçut le gilet, il entra dans une violente colère, traita Fedya de panier percé et de bourgeois incurable qui ne serait jamais bon à rien pour le Mouvement. Ils en vinrent presque aux mains, et tous deux finirent par quitter l'appartement La sévérité de Sasha m'avait rendue malade. Je me mis à douter de son amour. Il fallait qu'il ne fût pas bien profond pour être mis en péril par les petites joies dont Fedya illuminait ma vie ! Bien sûr, le gilet valait deux dollars et demi et c'était sans doute extravagant de la part de Fedya de dépenser une telle somme. Mais il ne pouvait pas s’empêcher d'aimer les belles choses. Après tout, elles étaient nécessaires à un esprit d'artiste ! Mon amertume était telle que je fus soulagée de voir que Sasha ne rentrait pas cette nuit-là.
Sasha disparut pendant quelques jours que je passai la plupart du temps avec Fedya. Il possédait tout ce que Sasha n’avait pas et qui m'avait tant manqué : une sensibilité, un amour de la vie et des couleurs qui en faisaient à mes yeux un être plus humain, plus proche de moi. Jamais il ne m'avait demandé de vivre pour la Cause. Avec lui, je me sentais en confiance.
Un matin, Fedya me demanda de poser pour lui. Je n'eus aucune honte à me tenir nue devant lui. Il travailla un bon moment sans que ni l'un ni l'autre, nous n'échangions un mot. Puis il commença à s'agiter et finit par expliquer qu'il devait s'arrêter : il ne parvenait plus à se concentrer et n'était plus dans un bon état d'esprit. Je me retirai derrière le paravent pour m'habiller. Je n'avais pas tout à fait terminé lorsque j'entendis de violents sanglots. Je me précipitai et découvris Fedya en travers du sofa : la tête enfouie dans les coussins, il pleurait à gros sanglots. Comme je me penchais sur lui, il se redressa et redoubla de larmes — il m'aimait, expliqua-t-il, il m'avait aimée dès le premier instant. Il s'était efforcé de s'effacer dans l'intérêt de Sasha, il avait lutté vaillamment contre son amour pour moi, mais il savait maintenant que c'était inutile. Il allait donc déménager.
Je me suis assise près de lui, j'ai pris ses mains dans les miennes et j'ai caressé ses cheveux soyeux et bouclés. J'avais toujours été attirée par Fedya. Mais à présent, quelque chose de plus fort s'éveillait en moi. Je me suis demandé si j'éprouvais de l'amour pour Fedya, si l'on pouvait aimer deux personnes à la fois. J'aimais Sasha. A cette pensée, le ressentiment que j'avais éprouvé à son égard devant sa dureté se transforma en un désir brûlant pour cet amant si fort et si ardent. Et pourtant, Sasha avait laissé en moi une zone d'ombre, quelque chose que Fedya pouvait peut-être ramener à la vie. Oui, sans doute peut-on aimer plus d'une personne à la fois. Je décidai que ce que j'éprouvais pour ce garçon était un amour que je ne m'étais pas avoué.
Je demandai à Fedya s'il pensait que l'on pouvait aimer deux personnes ou plus en même temps. Il me regarda avec surprise et me répondit qu'il n'en savait rien : il n'avait jamais aimé personne auparavant. Il s'était laissé absorber par son amour pour moi à l'exclusion de tout autre. En tout cas, tant qu'il m'aimait, il ne pouvait penser à aucune autre femme. Puis il ajouta qu'à son avis, Sasha ne voudrait jamais me partager : son sens de la propriété était bien trop aigu !
L'idée d'être partagée me déplut fortement. J'insistai sur le fait qu'on ne peut donner à l'autre que ce qu'il éveille en vous. Pour moi, Sasha n'était pas un être possessif. Quand on a un tel désir de liberté et qu'on s'en fait l'avocat avec une si grande passion, on peut difficilement refuser à quelqu'un le droit de se donner à qui bon lui semble. Il fut alors décidé que, quoi qu'il arrive, nous n'en éprouverions aucune déception. Nous irions voir Sasha pour lui parler franchement de nos sentiments et il comprendrait.
Ce soir-là, Sasha est rentré directement du travail. Nous nous sommes retrouvés comme d'habitude tous les quatre pour le dîner. Dans la discussion personne ne fit allusion à l'absence prolongée de Sasha ; je n'eus pas l'occasion de lui parler en tête à tête de la nouvelle joie qui illuminait ma vie. Nous nous sommes tous rendus à Orchard Street pour assister à une conférence.
Après le meeting, Sasha rentra avec moi tandis que Fedya et Helen traînaient en arrière. Arrivé dans l'appartement, il me demanda la permission de venir dans ma chambre, et il m'ouvrit son cœur. Il m’aimait profondément, disait-il, et il voulait que j'aie de belles choses ; lui aussi, d'ailleurs, aimait la beauté. Mais il aimait la Cause plus que tout au monde. Pour elle, il était prêt à sacrifier notre amour. Oui, et jusqu'à sa vie.
Il cita le fameux catéchisme du révolutionnaire russe,14 qui l'enjoignait de renoncer à son foyer, à ses parents, à sa femme et à ses enfants : à tout ce qu'un être peut avoir de plus cher au monde. Il adhérait totalement à cela, et il était tout à fait déterminé à faire en sorte que personne ne se tienne en travers de sa route. Mais il ne cessait de répéter : «Pourtant, je t’aime.» J'étais à la fois irritée et attirée par l’intensité de sa ferveur et son refus du compromis. Il ne restait rien du désir que j'avais éprouvé pour Fedya. Sasha, mon merveilleux Sasha tout entier voué à la Cause et obsédé par elle, m'appelait. Je me sentais toute à lui.
Le lendemain, j'avais rendez-vous avec Most. Il préparait pour moi, avait-il dit, une courte tournée de conférences : je ne l'avais pas pris au sérieux, mais il m'avait demandé de venir en parler avec lui.
Le bureau du Freiheit était bourré de monde. Most m'entraîna dans un bar proche qui était toujours calme en début d'après-midi. Puis il commença à m'expliquer le détail de la tournée : je devais me rendre à Rochester, Buffalo et Cleveland. Prise de panique, je m'écriai : «C'est impossible. Je ne sais même pas comment faire une conférence !» Il balaya mes objections en déclarant que tout le monde avait cette impression au début. Puisqu'il était décidé à faire de moi une oratrice et à me faire parler en public, je n'avais plus qu'à m’y atteler. Le sujet des conférences était déjà choisi, et il m'aiderait à les préparer. Je parlerais de l'inutilité de la lutte pour la journée de huit heures, encore très discutée parmi les travailleurs. Selon lui, les campagnes sur ce thème qui avaient eu lieu en 84, 85 et 86 n'avaient déjà que trop décimé nos rangs, compte tenu de la futilité de «cette sacrée idée». «Nos camarades de Chicago y ont perdu la vie, et les ouvriers continuent à faire trop d'heures.» Il m'assura que si ce combat-là était gagné, ses bénéfices immédiats seraient inexistants. Au contraire, une victoire détournerait même les masses de la seule véritable lutte — la lutte contre le capitalisme, contre le système salarial, pour une nouvelle société. Et puis de toute façon, je n'avais qu'une chose à faire : apprendre les notes qu'il allait me donner. Il était sûr que mon sens du théâtre et mon enthousiasme feraient le reste. Comme d'habitude, son éloquence fut la plus forte. Je n'eus pas le pouvoir de lui résister.
Arrivée à la maison, hors d'atteinte de Most, la sensation de naufrage éprouvée la première fois que j'avais parlé en public me submergea à nouveau. Bien sûr, il me restait trois semaines pour me plonger dans la lecture : mais j'étais bien certaine de ne jamais parvenir à me débarrasser de cette sensation.
Si je manquais de confiance en moi, j'avais encore plus d'appréhension à l'idée de retourner à Rochester. J'avais coupé les ponts avec mes parents et ma sœur Lena ; pourtant, je languissais du désir de revoir Helena, la petite Stella qui avait maintenant quatre ans, et mon plus jeune frère. Si seulement j'avais été une oratrice accomplie, avec quelle joie j'aurais pu fondre sur Rochester et jeter toute ma rancœur au visage de ces gens satisfaits d'eux-mêmes qui m'avaient fait tant de mal ! Mais pour l'instant, la seule chose dont je me sentais capable, c'était d'ajouter au mal qu'ils m'avaient fait le plaisir de me tourner en ridicule ! J'attendis avec anxiété le retour de mes amis.
A mon grand étonnement, Sasha et Helen se montrèrent enthousiastes. «Quelle occasion merveilleuse !», s'écrièrent-ils. Il fallait que je travaille dur pour préparer mon discours ? Et alors ? Si je faisais ces conférences, j'allais devenir la première femme-orateur du mouvement anarchiste allemand en Amérique ! Sasha insistait tout particulièrement sur ce fait : en dehors de toute considération personnelle, il importait que je sache à quel point je serais utile à la Cause. Fedya était dubitatif.
Mes amis insistèrent tous trois pour que je cesse toute autre activité : il fallait que je me consacre à l'étude. Ils me déchargèrent des soins ménagers, et je me plongeai dans la lecture. De temps en temps, Fedya apportait des fleurs. Il savait que je n'avais pas encore parlé à Sasha. Il ne faisait jamais aucune pression sur moi mais ses fleurs parlaient pour lui. Sasha ne l'accusait plus de gaspiller son argent. «Je sais que tu aimes les fleurs, me disait-il, peut-être seront-elles une inspiration pour ta nouvelle tâche.»
Je lisais des tas d'ouvrages sur le mouvement pour la journée de huit heures, j'allais à tous les meetings traitant de ce sujet, mais plus j'en apprenais, plus ma confusion était grande : «la loi d'airain du salariat», «l'offre et la demande», «la pauvreté comme seul levain de la révolte» — je ne parvenais plus à suivre tout ça. Ces formules me laissaient aussi froide que les théories mécaniques exposées par les socialistes de Rochester. La lecture des notes de Most clarifia les choses et réveilla mon enthousiasme. Avec son langage imagé, Most faisait une critique irréfutable des conditions de travail, qui s'achevait sur une vision lyrique de la société à venir. Je n'avais pas cessé de douter de moi, mais les arguments de Most étaient convaincants.
De toute évidence, je n'allais pas retenir mot à mot sa pensée. Sa phraséologie, ses fleurs de rhétorique m'étaient trop familières pour que je les répète comme un perroquet. Je me contenterais d'utiliser ses idées à ma manière. Oui, mais les idées ne portaient-elles pas aussi la marque de Most ? Parfois, elles me semblaient tellement miennes que je ne parvenais plus à faire la distinction entre celles que je me contentais de répéter et celles qui étaient nées de moi.
Puis ce fut le jour du départ pour Rochester. Je devais rencontrer Most pour une dernière mise au point : j'étais plutôt déprimée, mais mon humeur sombre ne résista pas à un verre de vin et à des remarques spirituelles. Most parla longuement, avec ardeur, et me fit de nombreuses suggestions. D'après lui, je ne devais pas prendre le public trop au sérieux : de toute façon, il n'était composé la plupart du temps que de crétins. L'humour était essentiel : «Si tu parviens à faire rire les gens, tu n'auras pas de problèmes de navigation.» La façon dont je construisais ma conférence n'avait pas beaucoup d'importance. Que je parle comme le jour où je lui avais raconté mon premier opéra : «Pour le reste, sois effrontée, sois arrogante. Pour le courage, je n'ai pas d'inquiétude».
Il m'accompagna à la Gare Centrale en fiacre. En cours de route, il se rapprocha de moi. Il brûlait du désir de me prendre dans ses bras et me demanda la permission de le faire. J'acceptai et il me serra contre lui. J'étais submergée de pensées et de sentiments contradictoires : les discours que je devais faire, Sasha, Fedya, ma passion pour l'un, mon amour naissant pour l'autre. Mais je m'abandonnais à l'étreinte de Most, ses baisers assoiffés couvrant ma bouche. Je le laissais boire : je ne pouvais rien lui refuser. Il commença à dire qu'il m'aimait, qu'il n'avait jamais connu un tel désir pour aucune autre femme. Ces dernières années, il n'avait même pas éprouvé la moindre attirance pour quelqu'un.
Les yeux fermés, je me rejetai en arrière. J'étais trop subjuguée pour parler, trop inerte pour bouger. J'étais la proie d'une étrange émotion ; quelque chose de totalement différent du désir pressant que j'éprouvais pour Sasha, ou du sentiment délicat qui m'attachait à Fedya. Très différent de tout cela. C'était une infinie tendresse pour l'homme-enfant qui se tenait à mes côtés. Assis comme cela, il donnait l'impression d'être un arbre noueux qui, ayant essuyé les vents et les tempêtes, dans un ultime effort, s'étirait vers le soleil. Sasha disait souvent : «Tout pour la Cause.» Le combattant qui se trouvait à côté de moi avait déjà tout donné pour la Cause. Mais que lui avait-on donné ? Il était affamé d'affection, de compréhension. Je voulais lui donner l'une et l'autre.
Mes trois amis m'attendaient déjà à la gare. Sasha me tendit une rose, une American Beauty : «C'est un gage de mon amour, Dushenka, et un porte-bonheur pour ta première apparition en public.»
Cher Sasha ! Il y avait seulement quelques jours, alors que nous faisions du shopping dans Hester Street,15 il avait protesté sans relâche parce que je voulais lui faire dépenser plus de 6 dollars pour un costume et plus de 25 cents pour un chapeau !
Le train filait à toute allure vers Rochester. A peine six mois s'étaient écoulés depuis le jour où j'avais coupé tous les ponts avec un passé sans signification. Mais il me semblait avoir déjà vécu plusieurs vies.
V.
MES PREMIÈRES EXPÉRIENCES D'ORATRICE
J'avais supplié Most de ne pas donner au Syndicat allemand de Rochester, devant lequel je devais parler, l'heure d'arrivée de mon train. Avant tout, je voulais voir Helena, ma sœur bien-aimée. Je lui avais écrit que j'arrivais, mais sans préciser le but de mon voyage. Elle était à la gare, et nous nous sommes jetées dans les bras l'une de l'autre comme si nous ne nous étions pas vues depuis des siècles.
Le lendemain soir, j'affrontai le public, l'esprit totalement vide. Je ne parvenais pas à me rappeler une seule de mes notes. Je dus fermer les yeux un instant et c'est alors qu'il se produisit une chose étrange.
En un éclair, je revis toutes les années vécues à Rochester, dans les moindres détails : l'usine Garson qui m'avait exploitée et humiliée, l'échec de mon mariage, les assassinats de Chicago. Dans mes oreilles, résonnèrent les dernières paroles d'August Spies: «Notre silence parlera plus fort que les voix que vous étouffez aujourd'hui.»
Je me mis à parler. Des mots qu'auparavant je n'aurais pas même osé murmurer coulaient de plus en plus vite de mes lèvres. Brûlants de passion, ils dépeignaient l'image d'hommes héroïques condamnés au gibet pour avoir entrevu une vie idéale, riche de bien-être et de beauté, des hommes et des femmes libres et radieux, des enfants transportés de joie et d'amour. Le public semblait s'être évanoui, la salle elle-même avait disparu : seule me restait la conscience de mes paroles, de mon chant d'extase.
Je m'arrêtai. Un tumulte d'applaudissements fondit sur moi, une rumeur s'éleva, des voix que je ne comprenais pas s'adressaient à moi. Puis quelqu'un me glissa : «C'était un discours inspiré. Mais la lutte pour la journée de huit heures ? Vous n'en avez rien dit !» Ce fut comme si l'on m'avait fait dégringoler de mes hauteurs exaltées pour me fouler aux pieds. Expliquant aux organisateurs que j'étais trop fatiguée pour répondre aux questions, je me précipitai à la maison, l'âme et le corps rompus. Je me faufilai silencieusement dans l'appartement d'Helena et je me jetai tout habillée sur mon lit.
J'en voulais à Most qui m'avait forcée à faire cette tournée ; j'étais en colère contre moi-même qui n'avais pas su lui résister ; et j'étais persuadée d'avoir trompé le public : mais tout cela s'effaçait devant une révélation. Ainsi, j'étais capable d'influencer des gens par ma parole ! Grâce à des mots étranges et magiques surgis du plus profond de moi, d'un lieu qui m'était jusqu'alors inconnu. Cette découverte me fit pleurer de joie.
Je partis pour Buffalo bien décidée à faire une autre tentative. Juste avant le meeting, je me retrouvai dans le même état de tension nerveuse : mais cette fois-ci, aucune vision radieuse ne vint me visiter. Face au public, je dévidai un discours interminable et répétitif : la dépense de temps et d'énergie que représentait la lutte pour la journée de huit heures, la stupidité des travailleurs qui se battaient pour des objectifs aussi médiocres... Tout cela me parut durer des heures. A la fin du discours, on me félicita pour la clarté de ma logique. On me posa quelques questions, auxquelles je répondis avec une assurance qui ne permettait aucune discussion. Mais en revenant du meeting, j'avais le cœur lourd. Pas un seul instant je n'avais éprouvé de passion pendant le débat, et comment peut-on espérer toucher le cœur des autres quand le sien reste glacé ? J'étais décidée à télégraphier à Most le lendemain matin afin qu'il me relève de l'obligation d'aller à Cleveland. Je ne supportais pas l'idée d'avoir à me livrer une fois encore à des bavardages inutiles.
Après une nuit de sommeil, ma décision me parut infantile et peu courageuse. Comment pouvais-je abandonner si vite ? Est-ce que Most aurait abandonné ainsi ? Et Sasha ? Eh bien, j'allais continuer ! Je pris le train pour Cleveland.
C'était un grand meeting, animé. Comme nous étions samedi soir, les travailleurs étaient venus avec leurs femmes et leurs enfants. Tout le monde buvait. J'étais très entourée: on m'offrit des rafraîchissements tout en me posant des questions. Qu'est-ce qui m'avait amenée au Mouvement ? Est-ce que j'étais allemande ? Quel était mon métier ? La curiosité mesquine de ces gens aux idées prétendument avancées me rappela comment j'avais été mise sur le gril à Rochester le jour de mon arrivée en Amérique. J'en ressentis une colère noire.
Le fond de mon discours était le même qu'à Buffalo, mais la forme en était différente. Je fis un réquisitoire sarcastique non contre le système ou contre le capitalisme, mais contre les travailleurs eux-mêmes, ces travailleurs si vite prêts à renoncer à un avenir radieux pour quelques avantages illusoires. Le public semblait apprécier qu'on le traite de cette manière : il rugissait à certains passages, applaudissait vigoureusement à d'autres. Ce n'était plus un meeting mais un cirque dont j'étais le clown !
Puis un homme dont les cheveux blancs et le visage fatigué avaient attiré mon attention se leva pour parler. Il comprenait, dit-il, mon impatience à l'égard de ces infimes revendications, quelques heures de moins par jour, ou quelques dollars de plus par semaine. Il lui semblait normal que la jeunesse prenne le temps à la légère. Mais qu'en était-il des hommes de son âge ? Ils ne vivraient sans doute pas assez longtemps pour assister au dernier sursaut du capitalisme. Devaient-ils renoncer à l'espoir d'être soulagés, ne fût-ce que deux heures par jour, de ce travail tant détesté ? C'était pourtant tout ce qu’ils pouvaient espérer voir se réaliser de leur vivant. Allaient-ils se refuser cette petite victoire ? Ils ne disposeraient donc jamais d'un peu plus de temps pour lire, pour flâner dehors ? Pourquoi ne pas être charitable envers ceux qui étaient ainsi enchaînés ?
Par sa sincérité, par la clarté de son analyse du véritable enjeu de la lutte pour la journée de huit heures, cet homme me fit comprendre que la position de Most était fausse. J'eus soudain le sentiment de commettre un crime en répétant son point de vue comme un perroquet : à la fois un crime contre moi-même et contre les travailleurs. Je comprenais maintenant pourquoi je n'avais pas pu atteindre le public. Pour cacher mon propre manque de conviction, j'avais trouvé refuge dans les plaisanteries faciles, les mots d'esprit amers à l'égard de travailleurs. Si cette première expérience ne rapportait pas les résultat escomptés par Most, elle me donnait au moins une bonne leçon ! J'étais guérie de ma confiance infantile envers un professeur que j'avais cru infaillible, et maintenant, j'avais besoin de penser par moi-même.
A New York, mes amis m'avaient préparé une grandiose réception : notre appartement était propre comme un sou neuf et débordant de fleurs. Ils avaient hâte que je leur raconte ma tournée et manifestèrent quelque appréhension quand je leur fis part de mes transformations ; ils se demandaient quels effets elles produiraient sur Most.
Le lendemain soir, je me retrouvai avec lui à Terrace Garden. Il semblait avoir rajeuni pendant mes deux semaines d'absence. Il s'était fait tailler soigneusement la barbe et portait un coquet costume gris apparemment neuf, avec une rose rouge à la boutonnière. Il était d'humeur enjouée et se présenta à moi avec un bouquet de violettes. Ces deux semaines lui avaient paru interminables, me dit-il, et il s'était reproché de m'avoir envoyée loin au moment où nous étions devenus proches. Mais maintenant, il n'allait plus jamais me laisser partir — plus toute seule, en tout cas.
Je fis plusieurs tentatives pour lui parler de mon voyage : j'étais affreusement blessée qu'il ne m'ait rien demandé. Lui qui m'avait fait partir contre mon gré, qui avait tant désiré faire de moi une grande oratrice, n'avait-il pas envie de savoir si j'avais été bonne élève ?
Il répondit que, si, bien sûr. Mais les rapports qu'il avait reçus lui avaient déjà dit à quel point j'avais été éloquente à Rochester, comment j'avais fait taire tous les opposants à Buffalo, et anéanti les imbéciles à Cleveland grâce à mon esprit sarcastique.
«Et mes propres réactions, ai-je demandé, vous ne
voulez pas que je vous en parle ?
—Si, une autre fois.»
Pour l'instant il n'avait qu'un désir : me sentir près de lui, moi sa Blondkopf, sa petite femme-enfant.
J'ai déclaré avec emportement que je ne me laisserais pas traiter comme une simple femelle. J'ai crié que je ne voulais plus le suivre aveuglément, que je m'étais rendue ridicule, qu'en cinq minutes un vieux travailleur m'avait plus convaincue que toutes ses belles phrases. Pendant que je parlais, il resta très silencieux. Puis il appela le garçon et régla l'addition. Je sortis sur ses talons.
Dans la rue, il laissa éclater une bordée d'injures. Il avait réchauffé une vipère en son sein, un serpent, une coquette qui jouait avec lui comme le chat avec la souris. Il m'avait envoyé soutenir sa cause et je l'avais trahie. J'étais comme les autres, mais cela, il ne le supporterait pas. Il préférait m'arracher tout de suite de son cœur, plutôt que d'avoir en moi une amie tiède. «Qui n'est pas avec moi est contre moi, criait-il, et il n'en sera jamais autrement.» Je fus submergée d'une grande tristesse, comme si je venais de subir une perte irréparable.
De retour chez nous, je tombai évanouie. Mes amis, très inquiets, firent tout ce qu'il fallait pour me remonter. Je leur racontai l'histoire jusqu'au moindre détail : jusqu'à ce bouquet de violettes que j'avais machinalement rapporté à la maison. Sasha commença à s'indigner : «Des violettes en plein hiver, quand des milliers de chômeurs meurent de faim !» Il ajouta qu'il avait toujours dit que Most était un gaspilleur et qu'il vivait aux dépens du Mouvement. Et moi, je devais être une drôle de révolutionnaire pour accepter les avances de Most ! Je ne savais donc pas qu'il ne s'intéressait aux femmes que physiquement ? Comme la plupart des Allemands qui ne considéraient les femmes que comme des femelles. Eh bien, il faudrait que je choisisse une fois pour toutes entre Most et lui. Most n'était plus un révolutionnaire, il avait fait faux bond à la Cause.
Il quitta rageusement la maison et me laissa désorientée,
assommée, contemplant les débris de ma nouvelle vie qui gisaient
à mes pieds. Une main prit la mienne avec douceur, me conduisit
lentement dans ma chambre et m'y laissa. C'était Fedya.
Mais bientôt, on me sollicita à nouveau, et je répondis avec joie. La demande venait de Joseph Barondess, que j'avais déjà rencontré. Il appartenait à un groupe de jeunes juifs, socialistes et anarchistes, qui avaient organisé le syndicat des travailleurs du textile et d'autres syndicats juifs ; Barondess était maintenant à la tête de ce syndicat et dirigeait la grève dans ce secteur.
Je me jetai de tout mon être dans le travail qui ne tarda pas à m'absorber plus que tout le reste. Ma tâche était d'entraîner les filles du textile à rejoindre la grève. On organisa à cette fin des meetings, des concerts, des rencontres et des bals. Il ne fallait pas pousser beaucoup ces femmes pour qu'elles fassent cause commune avec leurs camarades en grève. Il m'arrivait fréquemment d'avoir à parler, et je m'adaptais de mieux en mieux à la tribune. La grève me semblait juste, et cette certitude m'inspirait des discours qui emportaient l'adhésion de l'auditoire. Au bout de quelques semaines, mon travail avait amené bon nombre de filles dans les rangs des grévistes.
Je repris goût à la vie. Dans les bals, j'étais une des plus gaies et des plus infatigables. Un soir, un cousin de Sasha, un jeune garçon, me prit à part. Le visage aussi grave que s'il avait dû m'annoncer la mort d'un camarade, il murmura que la danse ne convenait pas aux agitateurs, et surtout pas quand elle était pratiquée avec une telle impudeur. C'était indigne de quelqu'un sur le point de devenir une force dans le Mouvement. Ma frivolité ne pouvait que nuire à la Cause.
L'intervention insolente de ce garçon m'avait rendue furieuse. Je lui répondis de s'occuper de ses affaires. J'en avais assez qu'on me jette toujours la Cause à la figure. Selon moi, une cause qui défendait un si bel idéal, qui luttait pour l'anarchie, la libération et la liberté, contre les idées reçues et les préjugés, une telle cause ne pouvait exiger que l'on renonce à la vie et à la joie. Je précisai que la Cause ne pouvait espérer que je devienne une nonne, ni que le Mouvement se transforme en cloître. Si tel était son enjeu, alors je n'en voulais pas. «Je veux la liberté, je veux que chacun ait le droit de s'exprimer et que chacun ait accès aux choses belles et radieuses.» Voilà en quoi consistait l'anarchie pour moi, et j'étais bien décidée à la vivre ainsi, envers et contre tous. Mêmes si mes camarades les plus proches devaient me reprocher ma manière d'agir.
Emportée par la passion, j'avais élevé la voix. Je me rendis soudain compte qu'on faisait cercle autour de nous. Certains applaudissaient, d'autres protestaient disant que j'avais tort, que la Cause était au-dessus de tout. Ainsi, pour les révolutionnaires russes, vouloir jouir de quelque chose d'étranger au Mouvement, c'était faire preuve d'un égocentrisme mesquin. Dans le tumulte, la voix de Sasha s'élevait au-dessus des autres.
Je me tournai vers lui. Il se tenait près d'Anna Minkin. Bien
avant notre dernière altercation, j'avais remarqué l'intérêt
qu'ils se portaient. Sasha avait quitté notre appartement, où
Anna nous rendait visite presque chaque jour, et c'était la première
fois que je les revoyais tous les deux depuis des semaines. Mon cœur se
serra de désir pour cet amant exigeant et impétueux. Je mourais
d'envie de lui donner ce nom qu'il aimait tant, Dushenka, d'étendre
mes bras vers lui — mais son visage était figé, ses yeux
pleins de reproche, et je retins mon élan. Ce soir-là, il
n'y eut plus de danse pour moi.
La vie exténuante que nous avions menée pendant ces semaines de grève prit fin, et nous pûmes nous livrer à des activités plus tranquilles : assister à des conférences, organiser des soirées chez nous ou chez des amis, et repartir en quête de travail ! Fedya avait commencé à utiliser des crayons et à exécuter des dessins d’après photographie : il annonça qu'il ne pouvait continuer à dilapider en tubes de peinture l'argent qu'Helen et moi gagnions. D'ailleurs, il ne pensait pas devenir un jour un grand peintre. Je soupçonnais autre chose : il voulait gagner de l'argent afin de me soulager d'un travail épuisant.
Je ne me sentais pas très bien, ces derniers temps. Depuis ce jour de mon enfance où ma mère m'avait traumatisée en me donnant une gifle, mes règles m'avaient toujours forcée à prendre le lit, en proie à d'horribles douleurs. Mon état avait empiré à l'époque où nous avions quitté Königsberg pour Saint-Pétersbourg. Ma mère, mes deux frères et moi devions passer la frontière en fraude. C'était pendant l'hiver 1881, un hiver particulièrement rigoureux, et les passeurs nous avaient expliqué qu'il nous faudrait sans doute faire notre chemin en neige profonde et même franchir un ruisseau à moitié gelé. Maman était inquiète pour moi car — peut-être à cause de l'excitation du départ — mes règles avaient eu quelques jours d'avance.
La traversée eut lieu. Maman était chargée de tous nos baluchons et moi, je portais mon petit frère. Le froid subit me glaça les sangs. Puis j'éprouvai une douleur cuisante, l'impression qu'on venait de me plonger un fer rouge dans la colonne vertébrale, le ventre et les jambes. Je dus me retenir de crier, car j'avais peur que les soldats nous découvrent. Sur l'autre rive, la douleur s'atténua, mais je claquais des dents et j'étais en sueur. Nous étions du côté russe et nous atteignîmes l'auberge en courant. Là, on me donna du thé et des gâteaux, on m'enveloppa dans des linges, on installa des briques chaudes, et on me couvrit d'un grand édredon de plume. Mais je restai fiévreuse jusqu'à Saint-Pétersbourg. La colonne vertébrale et les jambes douloureuses, je dus garder le lit pendant des semaines. Des années plus tard, ma colonne vertébrale restait toujours le point faible.
Arrivée en Amérique, je parlai de mes douleurs à Solotaroff qui m'emmena consulter un spécialiste. Celui-ci parut surpris que j'aie pu les endurer si longtemps, et avoir le moindre rapport physique. Mes amis me traduisirent ce que disait le médecin : seule une opération pouvait me permettre de me débarrasser de ces douleurs et d'avoir des rapports sexuels satisfaisants.
Solotaroff me demanda si je désirais un enfant. «Parce que, expliqua-t-il, tu pourras avoir des enfants seulement si tu te fais opérer. Jusqu'à présent, ta conformation ne te le permet pas.»
Un enfant ! J'avais toujours aimé follement les enfants. J'aimais passionnément les bébés, et voilà qu'il me devenait possible d'en avoir un, de vivre l'expérience merveilleuse et mystérieuse de la maternité ! C'était un rêve magnifique !
Mais soudain mon cœur se serra, comme saisi par une main de fer. Je revis ma sinistre enfance, ma faim de tendresse que Maman avait été incapable de rassasier et la dureté de mon père vis-à-vis de ses enfants, ses explosions de violence, les coups qu'il nous donnait à mes sœurs et à moi. Aussi loin que je me souvienne, je l'avais toujours entendu dire qu'il ne m'avait pas désirée. Il voulait un garçon et sa femme, cette truie, l'avait trahi. Je pensais souvent : peut-être que si je tombe malade, il va devenir gentil et cesser de me battre, ou de me mettre au coin pendant des heures, ou de me faire faire les cent pas un verre d'eau à la main, en me menaçant : «Si tu en renverses une seule goutte, tu recevras le fouet.» Le fouet et le tabouret étaient toujours à sa portée — symboles de ma honte et de ma tragédie. Il m'avait fallu bon nombre d'essais et de sérieuses punitions pour apprendre à transporter le verre sans renverser l'eau. L'opération me rendait si nerveuse que j'en étais malade des heures après l'avoir accomplie.
Mon père était un bel homme fringant et plein de vitalité. J'éprouvais de l'amour pour lui, même quand il me faisait peur. Je voulais être aimée de lui, mais je ne découvris jamais comment atteindre son cœur. Quant à sa dureté, elle ne réussissait qu'à une seule chose : me rendre plus obstinée.
Puis cet amour et les élans que j'éprouvais pour lui tournèrent à la haine. Je finis par l'éviter, et ne lui parlais plus que pour répondre à ses questions. Je lui obéissais de façon mécanique, et le fossé ne fit que se creuser entre nous au fil des ans. La maison m'était devenue une prison. Chaque fois que j'essayais d'en partir mon père me rattrapait et me remettait dans les chaînes qu'il avait forgées pour moi. De Saint-Pétersbourg à l'Amérique, de Rochester à mon mariage, je n'avais pas cessé de tenter d'y échapper. Enfin, l'ultime tentative, réussie cette fois, avait eu lieu lorsque j'avais quitté Rochester pour New York.
Ce jour-là, Maman ne se sentait pas très bien et j'étais venue l'aider à mettre sa maison en ordre. J'étais à quatre pattes en train de brosser le plancher, écoutant mon père me reprocher d'avoir épousé Kershner, de l'avoir quitté puis de lui être revenue. Il ne faisait que répéter : «Tu as toujours été un être faible, la honte de la famille.» Il parlait, et moi je continuais à frotter.
Soudain, quelque chose se déchira en moi. Je lui jetai à la figure tout ce que j'avais sur le cœur : mon enfance solitaire et désolée, mon adolescence tourmentée, ma jeunesse sans joie. Mes accusations le laissèrent sans voix : je soulignais chaque reproche d'un coup de brosse rageur, versant à mon réquisitoire le plus petit incident, la moindre cruauté dont il avait émaillé mon existence. Tout ce qui avait hanté mes jours et mes nuits en me plongeant dans la terreur resurgissait en moi : je lui rappelai avec amertume notre maison où sa colère résonnait comme dans un hangar, la façon dont il traitait les domestiques, et ma mère, qu'il tenait dans sa poigne de fer. Si je n'étais pas devenue la traînée qu'il m'accusait d'être à tout moment, ce n'était certainement pas grâce à lui. Plus d'une fois, j'avais failli me retrouver sur le trottoir, et je n'avais dû ma sauvegarde qu'à l'amour et au dévouement d'Helena.
Mes paroles jaillissaient comme l'eau d'un torrent, la brosse ponctuait le sol de toute la haine et de tout le mépris que j'éprouvais pour mon père. L'horrible scène s'acheva sur mes cris hystériques. Mes frères m'emportèrent et me mirent au lit. Le lendemain matin, je quittai la maison. Je ne revis pas mon père avant mon départ pour New York.
J'avais appris depuis que mon enfance tragique n'avait rien d'exceptionnel : c'était celle de milliers d'enfants nés sans avoir été désirés, une enfance gâchée et mutilée par la pauvreté, et plus encore, par l'ignorance et l'incompréhension. Je n'allais pas ajouter un enfant au nombre de ces malheureuses victimes !
Mais j'avais aussi une autre raison : l'idéal que je venais de
rencontrer m'absorbait de plus en plus. J'étais déterminée
à me mettre entièrement à son service. Pour remplir
cette mission, il fallait se défaire de tout lien et de toute entrave.
Ces années de douleur, ce désir inassouvi d'enfant, qu'était-ce
donc en comparaison du prix payé par tant de martyrs. Moi aussi,
j'avais un prix à payer, une souffrance à endurer. Et mon
amour maternel, je l'assouvirais avec tous les enfants. Il n'y eut pas
d'opération.
La santé me revint après plusieurs semaines de repos grâce aux soins attentifs de mes amis — de Sasha, qui était de nouveau à la maison, des sœurs Minkin, de Most qui appelait souvent et envoyait des fleurs, et surtout, de mon artiste. Lorsque je pus me lever, ce fut avec le sentiment renouvelé de ma propre force. Comme Sasha, je compris que moi aussi, j'étais capable de surmonter les difficultés et de faire face à toutes sortes d'épreuves au nom de notre idéal. N'avais-je pas surmonté le désir le plus primitif et le plus fort qu'une femme puisse éprouver : le désir de mettre un enfant au monde ?
Fedya et moi étions devenus amants. Il m'était apparu comme une évidence que mes sentiments vis-à-vis de lui n'affectaient en rien mon amour pour Sasha. Chacun d'eux éveillait en moi des émotions distinctes, m'entraînait dans des mondes différents qui, loin d'entrer en conflit, se complétaient.
Je mis Sasha au courant de mon amour pour Fedya : sa réaction fut encore plus généreuse et plus belle que je ne l'avais espéré. «Je crois que tu as le droit d'aimer librement», répondit-il. Il se savait possessif et se détestait lorsqu'il était ainsi, comme il détestait toute trace de son passé bourgeois. Peut-être eût-il été jaloux si Fedya n'avait pas été son ami : il se savait très capable de jalousie. Et Fedya n'était pas seulement un ami, c'était aussi un camarade de combat, quant à moi, je n'étais pas seulement une femme pour lui. La révolutionnaire et la combattante lui étaient encore plus chères.
Ce soir-là, quand notre artiste rentra à la maison, les deux hommes s'embrassèrent. Tard dans la nuit, nous échafaudions encore des plans pour l'avenir. Lorsque ce fut l'heure de se quitter, nous avions signé un pacte : nous allions nous consacrer jusqu'au bout à la Cause, mourir ensemble si nécessaire, ou bien continuer de vivre et d'œuvrer pour notre idéal commun si l'un d'entre nous venait à lui sacrifier sa vie.
Les jours et les semaines qui suivirent nous semblèrent baignés d'une lumière nouvelle. Nous avions plus de patience les uns envers les autres, plus de compréhension.
VI
JE DÉCOUVRE L'AUTONOMIE
Nous nous étions installés dans la 13e Rue. Depuis que leur père était parti, Helen Minkin était retournée vivre avec sa sœur. Sasha, Fedya et moi partagions un nouvel appartement. Il servait d'oasis à Most, qui y venait pour fuir l'agitation des locaux du Freiheit. Souvent, Sasha et lui s'affrontaient verbalement : apparemment, il était plus question de logique révolutionnaire, de méthode de propagande, du zèle comparé des camarades allemands et russes, que de problèmes personnels. Mais je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il y avait quelque chose là-dessous. Leurs disputes me laissaient toujours mal à l'aise, même quand je parvenais à noyer les points de détail dans des conversations plus générales qui leur permettaient de rester bons amis.
L'hiver 1890, on se passionna dans les rangs des radicaux pour un reportage rapporté de Sibérie par un journaliste américain, George Kennan. Le récit des effroyables conditions de détention en Russie des prisonniers politiques et des exilés était même parvenu à susciter d'interminables commentaires dans la presse américaine. Dans l'East Side, nous avions eu connaissance de ces horreurs par des messages clandestins. Un an auparavant, Yakutsk avait été le théâtre d'événements terrifiants. Les gardiens avaient traîné dans la cour de la prison, des politiques qui protestaient contre les mauvais traitements infligés à leurs camarades, puis leur avaient tiré dessus. Bon nombre d'entre eux avaient été tués, et parmi eux des femmes, «en conséquence de quoi on avait pendu les autres pour incitation à l'émeute». Nous connaissions d'autres affaires tout aussi terribles, mais la presse américaine avait jusqu'alors gardé le silence sur les cruautés du tsar.
Maintenant, un Américain apportait des chiffres exacts et des photographies : on ne pouvait l'ignorer.
En entendant parler pour la première fois des événements
de Yakutsk, Sasha et moi avions commencé à évoquer
notre éventuel retour en Russie. Quel espoir avions-nous d'accomplir
quelque chose dans cette Amérique stérile ? Il nous faudrait
des années pour apprendre correctement la langue, et Sasha n'avait
pas l'intention de devenir orateur. En Russie, nous pourrions conspirer.
Nous appartenions à la Russie. Pendant des mois, nous nous étions
bercés de cette idée, mais nous avions été
forcés de l'abandonner par manque d'argent. L'exposé
de George Kennan sur les horreurs commises en Russie raviva notre désir
de retour. On décida d'en parler à Most qui s'enthousiasma
immédiatement «Emma est en train de devenir une bonne oratrice,
expliqua-t-il à Sasha. Dès qu'elle aura une parfaite maîtrise
de la langue, elle deviendra une force dans ce pays. Mais toi, tu seras
plus utile en Russie» Il était prêt à lancer
secrètement un appel à quelques camarades sûrs pour
obtenir des fonds, et payer le voyage de Sasha ainsi que son installation.
Sasha pouvait même l'aider à rédiger le document. Most
suggéra aussi que Sasha s'initie à l'imprimerie, afin de
démarrer en Russie une imprimerie clandestine pour les écrits
anarchistes.
Puis nous louâmes un appartement à Forsythe Street. Fedya faisait des dessins d'après photographie, quand toutefois il avait la chance qu'on lui passe des commandes. Je me remis au travail à la pièce. Sasha, toujours accroché à l'espoir d'aller en Russie grâce à Most, travaillait à la composition du Freiheit. L'appel de fonds, rédigé par Most et par Sasha, avait été envoyé, et nous en attendions anxieusement les résultats.
Je passais beaucoup de temps dans les locaux du Freiheit, où s'entassaient les journaux européens avec lesquels avaient lieu des échanges. L'un d'eux attira tout particulièrement mon attention. Il s'agissait d'un hebdomadaire anarchiste allemand publié à Londres, Die Autonomie. Le ton de ce journal n'avait rien de comparable, ni en force ni en couleur, avec celui du Freiheit, mais il semblait exprimer avec plus de clarté et de conviction ce qu'était pour moi l'anarchie. Lorsqu'un jour je fis mention de cette publication devant Most, celui-ci devint enragé. Il m'annonça d'un ton cassant qu'il n'y avait derrière cette publication que des individus louches, des amis de «l'espion Peukert, qui par sa trahison a livré aux mains de la police un de nos meilleurs camarades allemands, John Neve». A l'époque il ne m'était jamais venu à l'esprit de mettre en doute la parole de Most, aussi j'avais cessé de lire l'Autonomie. Mais maintenant que je connaissais mieux le Mouvement et que j'avais déjà fait l'expérience de la partialité de Most, je me remis à lire l'Autonomie. J'arrivai rapidement à la conclusion que si Most n'avait peut-être pas tort quant à l'équipe, la doctrine qui animait ce journal était bien plus proche de ce que je considérais désormais comme l'anarchie, que celle du Freiheit. L'Autonomie mettait l'accent sur la liberté de l'individu et l'indépendance des groupes. Ce ton nouveau présentait beaucoup d'attrait pour moi. Mes deux amis partageaient mon opinion et Sasha proposa de prendre contact avec les camarades londoniens.
Ils nous apprirent l'existence d'un groupe Autonomie à New York. Il se réunissait tous les samedis dans un local de la 5e Rue. Il portait un nom singulier, Zum Groben Michel, qui s'avéra correspondre parfaitement à l'aspect rude et bourru de l'âme du groupe, un géant nommé Joseph Peukert.
Most nous avait influencés défavorablement vis-à-vis de lui. La version qu'il donna des événements, qui avaient amené certains à le tenir pour responsable de l'arrestation et de l'emprisonnement de Neve fut donc longuement examinée. Mais le temps passé auprès de Peukert nous apporta la conviction que, quel qu'ait pu être son rôle dans cette éprouvante affaire, il ne pouvait avoir délibérément pris le parti de trahir.
En décembre 1890, Sasha proposa devant la Convention nationale des Organisations anarchistes juives que l'on examine le différend entre Most et Peukert et que les deux hommes soient tenus de fournir des preuves. En apprenant cela, Most laissa éclater toute son amertume et son ressentiment personnel vis-à-vis de Sasha : «Ce juif arrogant — s'écria-t-il —, comment ose-t-il mettre ma parole en doute et celle des camarades qui ont depuis longtemps prouvé que Peukert était un espion ?» A nouveau j'eus le sentiment qu'en ce qui concernait Most, Sasha avait raison. Ne soutenait-il pas depuis longtemps que Most était un tyran qui se cachait derrière le masque de l'anarchie pour tout diriger d'une main de fer ? N'avait-il pas affirmé à plusieurs reprises que Most n'était plus révolutionnaire ? Et à présent, Sasha me disait : «Tu fais ce que tu veux, mais moi j'en ai soupé de Most et du Freiheit, je quitte le journal immédiatement !»
Mais moi, j'avais été trop proche de Most, je connaissais trop bien son âme, ses hauts et ses bas, j'avais trop cédé à son charme et à la fascination qu'il exerçait sur moi pour l'abandonner aussi facilement.
Je me rendis dans les locaux du Freiheit pour le voir. Comme ses manières à mon égard avaient changé ! Quel contraste avec ma première mémorable visite ! Il m'accueillit en s'écriant : «Qu'est-ce que tu me veux, maintenant que tu es dans cet horrible groupe ? Tu as fait de mes ennemis tes amis.» Je lui fis remarquer en m'approchant qu'on ne pouvait pas discuter dans le bureau. Acceptait-il de sortir avec moi ce soir, en souvenir de notre vieille amitié ? «En souvenir de notre vieille amitié ! dit-il sur un ton de dérision. Elle fut merveilleuse le temps qu'elle a duré. Qu'en reste-t-il maintenant ? Il t'a semblé plus juste d'aller trouver mes ennemis, et tu m'as préféré un pâle jeune homme ! Qui n'est pas avec moi est contre moi !» Il continuait à parler avec colère, mais je sentis soudain changer quelque chose dans son intonation qui perdait de son âpreté. Depuis toujours, c'était sa voix qui avant tout m'avait émue jusqu'au plus profond : j'avais appris à la reconnaître, à aimer ses moindres inflexions, qu'elle fût dure comme l'acier ou radoucie de tendresse. Je pouvais distinguer son humeur au seul timbre de sa voix. A cet instant précis, je sus qu'il n'était plus en colère.
Je lui pris la main : «S'il te plaît, Hannes, s'il te plaît, viens.» Il me serra sur son cœur : «Tu es une sorcière, une femme formidable. Tu mènerais n'importe quel homme à sa perte. Mais je t'aime. Je vais venir.»
Nous nous rendîmes dans un café qui se trouvait au coin de la 6e Avenue et de la 42e Rue. C'était un lieu réputé, fréquenté par des gens de théâtre, des joueurs professionnels et des prostituées. Il avait choisi cet endroit parce que les camarades n'y venaient jamais.
Il y avait longtemps que nous ne nous étions plus retrouvés seuls, et j'avais oublié la merveilleuse transformation qui s'opérait en Most après quelques verres de vin. Sa belle humeur revenue me transporta dans un monde nouveau : un monde où la discorde et les querelles n'existaient plus, où aucune Cause n'exigeait plus qu'on se pliât à elle, où l'opinion des camarades importait peu. Tous nos désaccords furent oubliés. Et l'on se quitta sans que j'aie pu lui parler de Peukert.
Le lendemain, je reçus une lettre de lui, à laquelle il avait joint les faits concernant l'affaire Peukert. Je lus d'abord la lettre. Comme à Boston, il m'ouvrait son cœur. Une plainte s'en élevait: il protestait de son amour pour moi et se plaignait qu'il dût avoir une fin. Non seulement parce qu'il ne supportait pas de me partager avec un autre, mais aussi parce qu'il ne tolérait pas les différences qui se creusaient entre nous. Il était sûr que ma force dans le Mouvement n'allait cesser de croître, et que j'allais grandir avec elle. Mais cette certitude même ne réussissait qu'à le persuader encore davantage que nos relations étaient vouées à l'instabilité. Il souhaitait que je comprenne, et même, que je l'aide à trouver le repos.
Enfermée dans ma chambre, je lus et relus sa lettre. Je voulais être seule avec ce que Most avait représenté pour moi, avec tout ce qu'il m'avait apporté. Et moi, que lui avais-je apporté ? Pas même ce qu'une femme ordinaire donne à l'homme qu'elle aime. Je refusais d'admettre, fût-ce pour moi-même, que je ne possédais pas ce qu'il désirait tant. J'aurais pu lui faire des enfants, si je m'étais fait opérer. Comme il eût été merveilleux d'avoir un enfant avec quelqu'un d'aussi exceptionnel ! Je restai là, perdue dans mes pensées. Mais bientôt, dans mon cerveau, une image affleura : Sasha, la vie et le travail que nous menions ensemble. Pouvais-je abandonner tout cela ? Non, non, c'était impossible, ça ne serait jamais possible ! Mais pourquoi Sasha plutôt que Most? Bien sûr, il avait pour lui sa jeunesse, son ardeur indomptable. Ah oui, son ardeur — n'était-ce pas elle qui m'avait attachée à lui ? Mais supposons que Sasha, lui aussi, se mette à désirer une épouse, un foyer, des enfants ? Que faire, alors ? Étais-je capable de lui donner cela ? Mais non, Sasha n'exigerait jamais une chose pareille. Il ne vivait que pour la Cause et son plus cher désir était que moi aussi, je ne vive que pour elle.
Ce jour-là fut suivi d'une longue nuit d'agonie. Je n'y découvris
aucune réponse, et aucun repos.
Au cours du Congrès Socialiste International qui s'était tenu à Paris en 1889, la décision avait été prise de transformer le Premier Mai en fête mondiale du travail. L'idée fut reprise par les travailleurs progressistes de tous les pays : la naissance du printemps marquerait l'éveil des masses vers un nouvel effort d'émancipation. Cette année-là, en 1891, la décision du Congrès devait être appliquée à une grande échelle. Le Premier Mai, les ouvriers poseraient leurs outils, arrêteraient les machines, quitteraient les usines et les mines. Ils manifesteraient dans leurs habits du dimanche, avec leurs banderoles, entraînés par les chants révolutionnaires. Partout, ils se réuniraient et feraient entendre les aspirations de la classe ouvrière.
Chaque soir, des réunions avaient lieu pour préparer l'événement. On me demanda à nouveau de m'adresser aux syndicats. A travers le pays, une campagne de presse s'était déclenchée qui accusait, entre autres, les radicaux de fomenter une révolution. Les syndicats étaient sommés de purger leurs rangs et de se débarrasser «de cette racaille étrangère et de ces criminels qui sont venus dans notre pays pour saper ses institutions démocratiques». La campagne produisit ses effets. Les éléments conservateurs de la classe ouvrière refusèrent de poser leurs outils et de participer à la manifestation du Premier Mai. Quant aux autres, ils étaient trop peu nombreux, et se souvenaient encore avec terreur des agressions qui avaient eu lieu à Chicago contre les syndicats allemands lors des événements de Haymarket. Seules, les organisations allemandes, juives et russes les plus radicales maintenaient leur décision première : elles allaient manifester.
A New York, l'organisation de la journée revenait aux socialistes. Ils préparèrent Union Square et promirent que les anarchistes seraient autorisés à parler sur leur propre tribune. Mais au dernier moment, les socialistes refusèrent de nous laisser monter notre tribune dans le square. Most n'était pas encore arrivé, mais j'étais là, avec un groupe de jeunes gens, dont Sasha, Fedya et plusieurs camarades italiens et nous étions déterminés à nous faire entendre. Quand il nous parut évident que nous n'arriverions pas à installer notre propre tribune, les garçons me hissèrent sur l'une des estrades réservées aux socialistes. Je me mis à parler. L'orateur s'éclipsa mais revint quelques minutes plus tard avec le propriétaire de la charrette sur laquelle reposait l'estrade. Je parlais toujours. L'homme attela les chevaux à la charrette et les fit partir au trot. Je n'avais toujours pas cessé de parler. La foule, qui ne comprenait pas très bien de quoi il retournait, sortit avec nous du square et nous suivit jusqu'au coin de la rue, où je parlais encore.
Immédiatement, la police apparut et entreprit de faire reculer
la foule à coups de matraques. La charrette s'arrêta, les
garçons me soulevèrent et m'emportèrent à toute
vitesse. Le lendemain matin, les journaux racontaient l'histoire d'une
mystérieuse jeune femme montée sur une charrette en agitant
un drapeau rouge, et dont la voix «haut perchée» qui
exhortait à la révolution «avait entraîné
les chevaux dans un galop effréné».
Au cours de l'hiver, Fedya partit pour Springfield, dans le Massachusetts, où l'attendait un travail de photographe. Il ne tarda pas à m'écrire qu'il y avait un emploi pour moi : je m'occuperais des commandes. Je sautai sur l'occasion ; enfin, je pouvais fuir New York et le bruit obsédant de la machine à coudre.
Le travail n'était pas difficile et c'était agréable de revoir Fedya, si différent à la fois de Most et de Sasha. Nous avions beaucoup de goûts communs en dehors du Mouvement et nous aimions ce qui était beau, les fleurs, le théâtre...
Bientôt, Fedya remporta un tel succès dans son travail qu'il nous sembla idiot de continuer à enrichir notre employeur. Après tout, nous pouvions nous mettre à notre compte et faire venir Sasha ! Il n’avait formulé aucune plainte, mais je devinais dans ses lettres qu’il n'était pas heureux à New York. Fedya proposa d'ouvrir notre propre studio de photographie. Il fut décidé que nous irions à Worcester, dans le Massachusetts, et que nous inviterions Sasha à nous y rejoindre.
La boutique installée et l'enseigne fixée, nous n'attendions plus que les clients Mais il ne venait personne et nos économies fondaient. Nous avons loué un cheval et un buggy : nous pouvions ainsi parcourir la campagne environnante pour proposer aux paysans de leur dessiner des agrandissements de leurs photos de famille. Sasha menait le cheval, et chaque fois que nous heurtions un arbre ou un trottoir, il se répandait en lamentations, affirmant que notre animal était d'un naturel contrariant. Il nous arrivait souvent de rouler des heures sans parvenir à décrocher une seule commande.
Nous parlions fréquemment d'abandonner. Dans ces moments-là la famille chez qui nous vivions nous conseillait d'ouvrir un salon de thé, ou une boutique de glacier. Tout d'abord, cela nous parut absurde car nous ne possédions ni les fonds ni les dispositions nécessaires à une telle aventure. De plus, il était contre nos principes de faire du commerce.
A cette époque, la presse radicale fut à nouveau secouée par le compte rendu des atrocités qui se perpétuaient en Russie. Le vieux désir de retourner dans notre pays natal s’empara de nous une fois encore. Où trouver l'argent ? L'appel de fonds personnalisé que Most avait envoyé n’avait jamais reçu de réponse. Il nous apparut alors qu'une boutique de glacier pouvait être une solution. Plus nous y pensions, plus nous étions convaincus que c'était d'ailleurs la seule.
Nous avions mis cinquante dollars de côté. Notre propriétaire, à l’origine de cette idée, proposa de nous en prêter cent cinquante. On trouva une boutique et en deux semaines, ce qui n'était qu'un local délabré devint un ravissant petit salon de thé. Nous avions pour cela fait appel à tous nos talents : Sasha maniait la scie et le marteau, Fedya les brosses et les peintures, et moi, je me remémorais ma bonne éducation allemande en matière de ménage. Nous étions au printemps, et il ne faisait pas encore assez chaud pour servir des glaces, mais notre café, nos friandises et nos sandwichs commençaient à être appréciés. Très vite, le travail nous tint éveillés jusqu'aux premières heures de la matinée. Il ne nous fallut pas longtemps pour rembourser notre propriétaire, et nous pûmes même investir dans une fontaine à soda et quelques très jolis plats. Nous avions le sentiment d'être sur le point de réaliser notre rêve si longuement bercé.
VII
LE MASSACRE DE HOMESTEAD
CHANGE MA VIE
Nous étions en mai 1892. On apprit qu'à Pittsburgh, la Carnegie Steel Company (les Aciéries Carnegie) et l'Amalgamated Association for Iron and Steel Workers (Association des Travailleurs des Fonderies et des Aciéries Réunis) s'affrontaient. L'A.A.I.S.W. était l'un des syndicats les plus importants et les plus efficaces du pays. La plupart de ses adhérents étaient américains — des hommes très résolus, et décidés à faire respecter leurs droits. La C.S.C., pour sa part, était une puissante corporation à la réputation d'employeur exigeant. Fait significatif, le président du trust, Andrew Carnegie, venait de transmettre pour un temps indéterminé tout son pouvoir à Henry Clay Frick, alors directeur de la société. Ce dernier était un grand ennemi de la classe ouvrière. Propriétaire lui-même d'importantes houillères, il faisait régner sur les travailleurs une loi d'airain et avait interdit toute représentation syndicale.
L'industrie américaine de l'acier était en plein essor grâce, notamment, au tarif élevé de l'acier d'importation. La C.S.C., qui en avait le monopole presque exclusif, jouissait d'une prospérité sans précédent. Le plus grand nombre de ses usines se trouvait à Homestead, près de Pittsburgh et employait des milliers de travailleurs hautement qualifiés. Les salaires étaient fixés conjointement par la société et par le syndicat selon une échelle mobile des salaires basée sur le cours du marché de l'acier. La convention collective était sur le point d'expirer, et les travailleurs proposaient une nouvelle échelle de salaires : ils réclamaient une augmentation des salaires proportionnelle à la hausse des prix du marché et à l'accroissement des bénéfices des usines.
Choisissant la solution de facilité, l'éminent philanthrope Andrew Carnegie se retira dans son château écossais. Frick prit alors la situation en main. Il déclara que dorénavant, l'échelle mobile des salaires était supprimée, que la société ne passerait plus aucun accord avec le syndicat, et fixerait elle-même les salaires. De fait, elle ne reconnaissait plus au syndicat aucun droit de représentation. D'ailleurs, les ouvriers pouvaient se considérer comme mis à pied : on allait fermer les usines et examiner chaque demande d'emploi séparément. La paie serait fonction des individus. Lorsque les organisations ouvrières proposèrent leur médiation, Frick les repoussa en précisant sèchement «qu'il n'y avait rien à arbitrer». Et maintenant, les usines étaient fermées. Selon Frick, elles n'étaient «pas en grève, mais lock-outées». C'était manifestement une déclaration de guerre.
A Homestead et dans les environs, les passions allaient bon train. Les hommes avaient la sympathie de tout le pays. La presse conservatrice elle-même condamnait les mesures draconiennes et arbitraires de Frick. On l'accusait de provoquer délibérément une crise qui menaçait à tout moment de prendre des dimensions nationales. Le lock-out de Frick frappait un trop grand nombre d'hommes et ne manquerait pas d'avoir des répercussions sur les industries périphériques et sur leurs syndicats.
Devant la classe ouvrière du pays tout entier, les travailleurs de l'acier se déclarèrent prêts à relever le défi de Frick. Ils réclamaient avant tout le droit à l'organisation et insistaient sur la représentation collective vis-à-vis des employeurs. Leurs déclarations fermes étaient dignes de l'esprit rebelle de leurs prédécesseurs, les hommes de la révolution américaine.
A Worcester, dans notre salon de thé, loin du théâtre des événements, nous suivions passionnément les péripéties de cette lutte. Pour nous, le jour tant attendu de l'éveil de l'ouvrier américain était arrivé. Voilà qu'il se levait et commençait à prendre conscience de sa force, à se libérer des chaînes qui le maintenaient en esclavage depuis si longtemps. Notre cœur était plein d'admiration pour les hommes de Homestead.
Notre travail routinier continuait — attendre le client, cuire les gâteaux, servir le thé ou les glaces —, mais en pensée, nous étions à Homestead, auprès des courageux ouvriers de l'acier. Ce qui se passait là-bas nous absorbait tellement que nous ne prenions presque plus le temps de dormir. Dès l'aube, un des garçons se précipitait pour acheter la première édition des journaux, que nous lisions jusqu'à saturation. Nous discutions des nuits entières de la situation et de ses rebondissements, et nous avions le vertige en pensant aux possibilités qu'ouvrait cette lutte gigantesque.
Un après-midi, alors que j'étais seule dans le salon de
thé, un client entra pour déguster une glace. Comme je la
lui apportais, j'aperçus les gros titres de son journal : «Dernières
nouvelles de Homestead — Les familles des ouvriers expulsées de
leurs maisons par la société qui en était propriétaire
— Une femme en couches est jetée à la rue par les policiers.»
J'appris, en lisant par-dessus l'épaule de l'homme, le diktat que
Frick avait adressé aux ouvriers. Il préférait, disait-il,
les voir morts plutôt que d'accéder à leur demande,
et il les menaçait de faire appel aux milices de Pinkerton.16
La brutalité du compte rendu, le traitement inhumain réservé
à cette mère expulsée par Frick, enflammèrent
mon imagination. Je fus secouée d'indignation. Puis j'entendis mon
client demander : «Dites ma jeune dame, est-ce que vous vous sentez
mal? Puis-je faire quelque chose pour vous... ?
— Oui, vous pouvez me laisser votre journal, murmurai-je, ce n'est
pas la peine de me payer votre glace, mais je vais vous demander de partir
: il faut que je ferme.» L'homme me regarda comme si j'étais
devenue folle.
Je fermai la boutique et rentrai précipitamment dans notre petit appartement. Je le savais maintenant avec certitude, c'était Homestead, et non la Russie. Nous appartenions à Homestead. Les garçons, qui se reposaient avant de prendre le service du soir, se dressèrent sur leur séant en me voyant entrer en trombe dans leur chambre, le journal à la main. «Que se passe-t-il, Emma, tu as un air tragique ?» Je ne parvenais pas à parler. Je leur tendis le journal.
Sasha fut le premier debout. «Homestead, criait-il, il faut que j'aille à Homestead !» Je le pris dans mes bras en criant son nom. Moi aussi, je voulais y aller. «Il faut partir ce soir, dit-il, le grand moment est enfin arrivé!» Il ajouta que nous étions internationalistes, et que peu nous importait où les travailleurs frappaient : nous devions être auprès d'eux. Nous nous devions d'apporter notre magnifique message et de leur faire comprendre que leur grève ne devait pas se restreindre au présent — elle devait englober l'avenir, pour une vie libre, pour l'anarchie. En Russie, il y avait beaucoup d'hommes et de femmes héroïques, mais ici, en Amérique ? Oui, nous partirions pour Homestead le soir même !
Nous primes le premier train du matin. En chemin, nous avons discuté de nos projets. Avant tout, il fallait faire imprimer un manifeste pour les travailleurs de l'acier, et trouver quelqu'un pour le traduire en anglais, langue dans laquelle nous avions encore du mal à nous exprimer clairement.
Dans l'après-midi, le manifeste fut prêt. C'était un appel enflammé aux travailleurs de Homestead : nous leur demandions de rejeter le joug du capitalisme et de faire en sorte que leur lutte soit la première pierre sur laquelle achopperait le système salarial, vers la révolution sociale et l'anarchie.
Quelques jours après notre arrivée à New York, la nouvelle du massacre des travailleurs de l'acier par les hommes de Pinkerton éclata. Frick avait fait fortifier les usines de Homestead et bâtir un mur de clôture sur leur périmètre. Puis, par une nuit sombre, une péniche remonta la rivière : à son bord des briseurs de grève, sous la protection des canailles de Pinkerton lourdement armées. Les travailleurs de l'acier étaient au courant des plans de Frick : bien décidés à renvoyer ses hommes de main, ils attendaient sur la berge. Quand la péniche accosta, les hommes de Pinkerton ouvrirent le feu sans sommation : il y eut sur le rivage bon nombre de tués, parmi lesquels un petit garçon, et une grande quantité de blessés.
Ces meurtres extravagants secouèrent même la presse quotidienne. Quelques éditoriaux bien sentis critiquèrent sévèrement Frick. Il était allé trop loin, il n'avait fait qu'attiser le feu dans les rangs des travailleurs et ne devrait s'en prendre qu'à lui-même si quelque acte désespéré avait lieu.
Tout cela nous frappa de stupeur. De toute évidence, notre manifeste n'était plus d'actualité. Les mots perdaient leur sens dans le sang innocent versé sur les berges de la rivière Monongahela. Instinctivement, chacun d'entre nous éprouva ce qui était en train de naître dans le cœur des autres. Sasha brisa le silence. «Frick est responsable de ce crime, dit-il, et il va lui falloir en supporter les conséquences. » Psychologiquement, c'était le bon moment pour commettre un attentat : le pays tout entier était sensibilisé, tout le monde était convaincu que c'était Frick qui avait perpétré ce meurtre de sang-froid. Si l'on parvenait à porter un coup à Frick, on en aurait connaissance dans la moindre chaumière, et l'attention du monde entier se porterait sur la véritable Cause pour laquelle Homestead luttait. Par la même occasion, on sèmerait la terreur dans les rangs ennemis pour leur faire comprendre qu'il y avait des gens pour venger le prolétariat d'Amérique.
Sasha n'avait encore jamais fabriqué de bombe, mais le livre de Most, Science of Revolutionary Warfare (Science de la guerre révolutionnaire), était un bon manuel. Il se procurerait de la dynamite auprès d'un camarade de Staten Island. Il avait tant attendu le moment sublime de servir la Cause, de sacrifier sa vie pour le peuple ! Il irait à Pittsburgh.
Fedya et moi, nous nous sommes écriés ensemble : «Nous allons avec toi.» Mais Sasha ne voulut rien savoir. Selon lui, il était inutile et criminel de gâcher trois vies au lieu d'une.
Nous nous sommes assis en nous tenant les mains. Sasha se tenait entre nous, d'un ton calme et égal, il nous expliqua son plan. Il voulait fabriquer une bombe avec un système à retardement qui lui permettrait de tuer Frick tout en sauvant sa propre vie. Non qu'il voulût s'enfuir mais il devait vivre assez longtemps pour justifier son acte devant un tribunal. Ainsi, le peuple américain saurait qu'il ne s'agissait pas d'un acte criminel, mais du geste d'un idéaliste.
«Je vais tuer Frick, dit Sasha, et bien sûr, je serai condamné à mort. Je mourrai fièrement, certain d'avoir sacrifié ma vie pour le peuple. Mais je mourrai de ma propre main, comme Lingg. Je ne permettrai jamais à nos ennemis de me tuer.»
J'étais suspendue à ses lèvres, captivée et ensorcelée par la clarté de sa pensée, son calme, sa force, le feu sacré de son idéal. Il se tourna vers moi et dit de sa voix profonde que j'étais une oratrice-née, que je devais me consacrer à la propagande et que d'ailleurs j'allais lui être très utile. Je pourrais faire comprendre aux travailleurs toutes les significations de son acte. Je pourrais expliquer qu'il n'avait aucun grief personnel contre Frick. Mais Frick symbolisait la richesse et le pouvoir, l'injustice et le tort des capitalistes, et surtout il avait personnellement fait verser le sang des travailleurs. L'acte de Sasha visait en Frick, non pas l'homme, mais l'ennemi de la classe ouvrière. Je ne pouvais manquer de voir, disait Sasha, combien il était important que je lui survive, afin que quelqu'un donne un sens à ses objectifs et porte son message à travers le pays.
Chaque mot résonnait dans mon cerveau comme un coup de marteau sur une enclume. Plus Sasha parlait, plus je prenais conscience de la terrible réalité : le grand moment était venu et il n'avait pas besoin de moi. Tout le reste disparut, message, Cause, devoir, propagande. Quel sens ces mots prenaient-ils devant la force qui avait fait de Sasha la chair de ma chair dès le premier instant, quand j'avais entendu sa voix et que sa main m'avait agrippée ? Connaissait-il si mal mon âme, après ces trois années de vie commune, pour me dire ainsi, calmement, de continuer à vivre une fois qu'il aurait été déchiqueté ou qu'on lui aurait passé le garrot ? Le véritable amour — pas l'amour ordinaire mais celui qui veut que l'on partage tout avec l'être aimé — n'a-t-il pas plus de force et d'attrait que toute autre chose au monde ? Les femmes russes le savaient : Jessie Helfmann et Sophia Perovskaïa avaient suivi leurs compagnons dans la vie et dans la mort. Je ne pouvais faire moins.
Je m'écriai : «Je pars avec toi, Sasha. Il faut que j'aille avec toi ! Je sais qu'en tant que femme, je peux être utile. Il me sera peut-être plus facile d'approcher Frick. Je tracerai le chemin où tu accompliras ton acte. Et puis, il faut que j'aille avec toi, c'est tout. Tu comprends, Sasha ?»
Cette semaine-là fut fiévreuse. Sasha faisait ses expériences le soir, quand tout le monde dormait et moi, je faisais le guet. A tout moment, je mourais de peur pour Sasha, pour les amis qui vivaient dans notre appartement, pour les enfants et les autres locataires. Et si quelque chose tournait mal ? Mais la fin ne justifie-t-elle pas les moyens ? Notre fin à nous, c'était la cause sacrée des exploités et des opprimés. C'était pour elle que nous allions donner notre vie. Qu'importait si quelques-uns venaient à en périr, puisque les masses seraient libres et pourraient vivre dans la beauté et le bien-être ? Oui, dans ce cas précis, la fin justifiait les moyens.
Après avoir payé le voyage de Worcester à New York, il ne nous restait qu'une soixantaine de dollars. Nous en avions déjà dépensé vingt depuis notre arrivée. Le matériel que Sasha avait acheté pour fabriquer le bombe était cher, et il nous restait encore une semaine à passer à New York. De plus, j'avais besoin d'une robe et de chaussures. Avec le voyage pour Pittsburgh, nous en aurions en tout pour cinquante dollars. Je compris tout de suite que nous devions nous procurer une forte somme d'argent. Mais je ne connaissais personne à qui la demander. Et, dans le cas contraire, je n'aurais même pas pu lui avouer les raisons de mon emprunt. Après avoir sillonné New York des jours durant sous l'écrasante chaleur de juillet, j'avais réuni vingt-cinq dollars. Sasha termina le travail de préparation et se rendit à Staten Island pour tester la bombe. A son retour, je lus sur son visage que quelque chose d'affreux avait eu lieu. Il me l'apprit bientôt : la bombe ne s'était pas déclenchée.
Sasha expliqua que cela pouvait être dû, soit à des conseils erronés, soit à l'humidité de la dynamite. Mais la seconde bombe, fabriquée avec le même matériel, avait toutes les chances de ne pas fonctionner davantage. Le travail d'une semaine entière, notre inquiétude et nos quarante précieux dollars : tout ça n'avait servi à rien ! Que faire maintenant ? Nous n'avions pas le temps de nous répandre en lamentations ni en regrets. Il fallait agir vite.
Johann Most, bien sûr ! C'était la seule personne vers qui nous tourner. Il n'avait cessé de propager la doctrine de l'individualisme et chacun de ses articles, chacun de ses discours, étaient une incitation sans détour à l'attentat. Il serait heureux d'apprendre qu'en Amérique, quelqu'un envisageait enfin d'accomplir un acte héroïque. Most était certainement au courant de l'abominable crime de Frick : le Freiheit ne l'avait-il pas dénoncé comme unique responsable ?
Ma suggestion indigna Sasha. Selon lui, l'attitude récente de Most prouvait de toute évidence qu'il ne voulait plus rien avoir à faire avec nous. Notre affiliation au groupe Autonomie était trop amère pour lui. Bien sûr, Sasha avait raison. J'avais écrit à Most plusieurs fois, mais il ne m'avait jamais répondu. Il n'avait pas demandé à me voir non plus et j'avais entendu dire qu'il vivait avec Helen qui attendait un enfant ; je n'avais pas le droit de faire irruption dans leur vie. Oui, Sasha avait raison, le fossé qui nous séparait était devenu bien trop large.
Il devint clair que nous ne pourrions pas partir tous les deux. Il fallait que je me rende à la raison et que je le laisse aller seul. Une fois encore, il me rappela qu'il avait foi en moi, qu'il croyait en ma force, et il me fit part de sa grande joie à m'entendre insister pour me rendre à Pittsburgh avec lui. «Mais, dit-il, nous sommes trop pauvres. La pauvreté est toujours le facteur décisif de nos actes. En fait, nous ne faisons que nous partager le travail, chacun selon ses aptitudes.» Lui-même n'était pas un agitateur : cela, c'était mon terrain, et j'aurais pour mission de traduire son acte devant le peuple. Je tempêtais contre ses arguments mais je connaissais leur poids. Nous n'avions pas d'argent. Je savais qu'il irait de toute manière, que rien ne l'arrêterait. Cela, j'en étais certaine.
Toute notre fortune s'élevait à vingt-cinq dollars. Avec cela, Sasha pouvait se rendre à Pittsburgh et acheter le minimum nécessaire. Après quoi, il lui resterait un dollar pour se nourrir et se loger le premier jour. Nos camarades d'Allegheny, Nold et Bauer, que Sasha avait l'intention de contacter, lui donneraient l'hospitalité pendant quelques jours, le temps que je trouve un peu plus d'argent. Sasha était décidé à ne pas leur dire la nature de sa mission. A son avis c'était inutile et d'ailleurs, dans une conspiration, moins les gens sont au courant, mieux ça vaut. Il lui faudrait encore au moins vingt dollars pour acheter une arme et un costume. Sans doute pourrait-il trouver un revolver bon marché chez un prêteur sur gages. Je n'avais aucune idée sur la façon de me procurer cet argent, mais je me débrouillerais.
Les personnes chez qui nous étions installés apprirent que Sasha partait le soir même, mais le motif de son départ ne leur fut pas révélé. Il y eut un souper d'adieu très simple. Tout le monde riait et plaisantait, et leur gaieté me gagna, du moins en apparence. Car pour soutenir Sasha je luttais pour paraître joyeuse, mais c'était pour mieux cacher les sanglots que je refoulais. Plus tard, on accompagna Sasha à la gare. Nos amis restèrent en arrière pendant que lui et moi faisions les cent pas sur le quai, le cœur trop serré pour nous parler.
Le chef de train hurla : «En voiture !» Je m'accrochai à Sasha. Il était déjà dans le train, et moi sur la première marche du marche-pied. Le visage penché vers moi, sa main serrant la mienne il murmura : «Mon petit mousse (c'était le surnom qu'il me donnait), camarade, tu seras avec moi jusqu'au dernier instant. Tu proclameras à la face du monde que j'ai donné ce qui m'était le plus cher pour mon idéal, pour le peuple et ses souffrances.»
Le train s'ébranla. Sasha desserra mon étreinte et m'aida
doucement à sauter sur le quai. Je courus après le train
qui disparaissait en agitant la main et en l'appelant : «Sasha, Sashenka
!» La monstrueuse machine à vapeur disparut et je restai figée,
les bras tendus pour retenir cette précieuse vie que l'on arrachait
de moi.
En me réveillant, j'avais les idées claires sur la façon dont je pouvais gagner de l'argent pour Sasha. J'allais faire le trottoir. Je restai couchée, me demandant comment une telle idée avait pu m'effleurer. Puis je me souvins de Crime et Châtiment, de Dostoïevsky — livre qui m'avait fait une profonde impression, surtout le personnage de Sonya, la fille de Marmeladov. Elle s'était prostituée pour entretenir ses frères et sœurs plus jeunes, et soulager sa belle-mère tuberculeuse. J'imaginais Sonya sur sa couche, tournée contre le mur, les épaules secouées de sanglots. Je parvenais presque à ressentir ce qu'elle endurait. Si la sensible Sonya pouvait vendre son corps, pourquoi pas moi ? Ma cause était plus belle que la sienne. Je le ferais pour Sasha — pour qu'il parvienne à ses fins —, pour le peuple. Mais en aurais-je le courage ? Pourrais-je aller avec des étrangers — pour de l'argent ? Cette pensée me révoltait. J'enfouis mon visage dans l'oreiller pour ne plus voir la lumière. Une voix en moi murmura : «Chiffe molle, couarde. Sasha sacrifie sa vie, et tu chavires à l'idée d'offrir ton corps, misérable lâche !» Il me fallut plusieurs heures pour reprendre mes esprits, mais lorsque je me levai, ma décision était prise.
Il fallait que je me rende assez attrayante pour éveiller l'intérêt des hommes qui cherchent une fille. Je me plantai devant mon miroir pour inspecter mon corps. J'avais l'air fatigué, mais un joli teint... Je pourrais me passer de maquillage. Mes cheveux blonds et bouclés s'harmonisaient avec mes yeux bleus. J'avais les hanches trop larges pour mes vingt-trois ans, mais après tout, j'étais une marchandise juive. Et puis j`allais porter un corset et des hauts talons, pour avoir l'air plus grande (je n'en avais jamais porté auparavant).
Un corset, des chaussures à talons hauts, des dessous affriolants — où trouver l'argent pour tout cela ? Je possédais une robe blanche en lin, brodée de motifs caucasiens. Rien ne m'empêchait d'acheter un tissu délicat, couleur chair, et de fabriquer les dessous moi-même. Je connaissais les boutiques de Grand Street où trouver du tissu pas cher.
Je m'habillai à la hâte et je partis à la recherche de la servante de la maison, qui m'avait témoigné quelque sympathie. Elle me prêta cinq dollars sans poser de question. Je sortis faire mes achats. En rentrant, je courus m'enfermer dans ma chambre. Je ne voulais voir personne, j'étais bien trop occupée à préparer mon accoutrement et à songer à Sasha. Que dirait-il de tout cela ? Allait-il m'approuver ? Oui, j'étais sûre de son approbation. Il avait toujours dit que la fin justifiait les moyens, qu'un véritable révolutionnaire ne reculait devant rien pour servir la Cause.
Le samedi 16 juillet 1892 au soir, j'arpentais la 14e Rue, une de ces rues dans lesquelles j'avais souvent croisé de longues processions de filles vendant leurs charmes. Je n'eus d'abord aucune inquiétude. Puis je me mis à observer les passants, et je vis les regards vulgaires qu'ils jetaient aux femmes, leur façon de les approcher, et mon cœur chavira. L'envie me prit de m'enfuir, de courir jusqu'à ma chambre, d'arracher cette tenue de mauvais goût et de me débarbouiller vigoureusement. Mais une voix chuchotait en moi : «Il faut que tu tiennes. Sasha, l'attentat, tout sera perdu si tu défailles.»
Je continuais à faire les cent pas, mais c'était plus fort que moi : chaque fois qu'un homme approchait, je m'écartais à toute allure. Lorsque l'un d'eux se fit plus insistant, je m'enfuis. A onze heures du soir, j'étais tout simplement épuisée. Les talons hauts me faisaient mal, j'avais des élancements dans la tête. Je pleurais presque de fatigue et de dégoût, incapable de mener à bien la tâche que je m'étais fixée.
Je fis une dernière tentative et m'installai au coin de la 14e
Rue et de la 4e Avenue, près d'une
banque. Je décidai de suivre le premier homme qui m'inviterait.
Un grand bel homme distingué et bien habillé s'approcha.
«Allons boire un verre, petite fille», dit-il. Avec ses cheveux
blancs, je lui donnais dans les soixante ans, et il avait un visage rougeaud.
Je répondis: «D'accord.» Il me prit le bras et me conduisit
dans un bar d'Union Square que Most et moi avions souvent fréquenté
ensemble. Je me mis presque à crier: «Pas ici ! Je vous en
prie, pas ici !» Je l'emmenai, par la porte de derrière, dans
un bar qui se trouvait au coin de la 13e
Rue et de la 3e Avenue. J'y étais
venue un jour, dans l'après-midi, boire un verre de bière.
C'était alors un lieu propre et paisible. Cette nuit-là,
il était bourré de monde, et nous eûmes un certain
mal à trouver une table. L'homme commanda les boissons. J'avais
la gorge comme du parchemin et je demandai un grand verre de bière.
Aucun de nous ne parlait. J'avais conscience du regard de l'homme scrutant
mon visage et mon corps et je commençais à perdre patience.
Enfin, il me demanda : «Tu es novice dans le métier, n'est-ce
pas ?
— Oui, c'est la première fois. Mais comment le savez-vous ?
— Je t'observais comme tu passais devant moi», répondit-il.
Il m'expliqua qu'il avait remarqué mon air traqué et ma façon
de presser le pas chaque fois qu'un homme arrivait à ma hauteur.
Alors il avait bien compris que j'étais inexpérimentée.
Quelles que fussent les raisons qui m’avaient jetée sur le trottoir,
je ne devais en tout cas pas y être par dévergondage ou pour
le plaisir de l'excitation. J'explosai : «Mais il y a des milliers
de filles qui ne font cela que par nécessité !» Il
me regarda avec surprise : «Qui est-ce qui t'a raconté ça
?» Je voulus lui parler de ce problème de société,
lui dire ce que j'en pensais, qui j'étais et ce que je faisais,
mais je me retins. Je ne pouvais pas révéler mon identité.
Si on apprenait qu'Emma Goldman, l'anarchiste, avait été
découverte en train de racoler dans la 14e
Rue, quelle horreur ! Cela ferait une histoire bien trop juteuse pour la
presse !
Les problèmes économiques ne l'intéressaient pas et peu lui importait le motif de mes actes. Il tenait seulement à me dire que la prostitution ne réussissait qu'à celles qui avaient un «je ne sais quoi». «Et manifestement, tu ne l'as pas, m'assura-t-il, voilà tout.» Il sortit un billet de dix dollars et le posa devant moi.
«Prends ça, et rentre chez toi !
— Mais pourquoi me donner de l'argent si vous ne voulez pas que j'aille
avec vous ?
— Eh bien, pour couvrir les frais de ton déguisement, répondit-il.
Ta robe est extrêmement belle, mais elle ne va pas avec ces chaussures
de mauvais goût et ces bas.»
J'étais beaucoup trop étonnée pour faire des discours.
J'avais rencontré deux sortes d'hommes jusque-là — les prosaïques et les idéalistes. Les prosaïques ne laissaient jamais passer l'occasion de posséder une femme et ne pensaient à elle qu'en termes de désir sexuel. Les idéalistes défendaient vaillamment l'égalité des sexes, du moins en théorie, mais parmi eux, les seuls à pratiquer ce qu'ils prônaient étaient les radicaux russes ou juifs. Cet homme qui m'avait ramassée dans la rue et qui se trouvait maintenant avec moi dans l'arrière-salle d'un bar semblait appartenir à un type tout à fait nouveau et c'était intéressant. Il devait être riche... Mais un homme riche aurait-il donné quelque chose sans rien obtenir en échange ? Je me souvins de Garson, l'industriel, lui qui ne voulait même pas m'accorder une petite augmentation.
Cet homme était peut-être un de ces pêcheurs d'âmes
dont j'avais entendu parler, de ceux qui passaient leur temps à
pourchasser le vice dans la ville de New York. A ma question, il se mit
à rire et m'assura qu'il n'était pas un prêcheur professionnel.
Il n'aurait rien dit s'il avait eu l'impression que je voulais réellement
faire le trottoir. «Bien sûr, ajouta-t-il, je peux me tromper,
mais je m'en moque. Pour l'instant, j'ai la conviction que tu n'as pas
du tout l'intention de devenir racoleuse et que même si tu y parviens,
tu détesteras toujours ça.» S'il n'avait pas eu cette
conviction, il aurait fait de moi sa maîtresse. «Pour toujours
?» m'écriai-je.
— Tu vois, tu t'effraies dès qu'on évoque cette possibilité,
et pourtant tu prétends réussir sur le trottoir ! Tu es une
très gentille fille, mais tu es complètement stupide, inexpérimentée
et infantile.
— J'ai eu vingt-trois ans le mois dernier, protestai-je, mécontente
d'être traitée comme une enfant.
— Alors tu es une vieille dame — dit-il dans une grimace —, mais la
nuit tous les chats sont gris. Regarde-moi : j'ai soixante et un ans, et
je fais souvent des folies de jeune homme.
— Me prendre pour une innocente, par exemple», répliquai-je.
Ses manières simples me plaisaient. Je lui demandai son nom et son adresse pour pouvoir lui rendre un jour ses dix dollars, mais il refusa de me les donner. Il aimait le mystère. Dans la rue, il garda un moment ma main dans la sienne, puis chacun de nous partit dans une direction opposée.
Cette nuit-là, je me tournai et retournai pendant des heures. Je dormais, mais sans me reposer. Je rêvais de Sasha, de Frick, de Homestead, de la 14e Rue et de l'aimable inconnu. Le lendemain matin, en me réveillant, les images du rêve persistaient en moi. Soudain j'aperçus mon sac sur la table. Je sautai du lit et l'ouvris d'une main tremblante — il contenait bien les dix dollars ! Ainsi, tout cela avait réellement eu lieu !
Le lundi, je reçus un mot de Sasha qui avait rencontré
Carl Nold et Henry Bauer. Il prévoyait d'agir le samedi suivant,
à condition que je lui envoie un peu d'argent ; il en avait un besoin
urgent. Il était sûr que je n'allais pas l'abandonner. Sa
lettre me laissa quelque peu désappointée : le ton était
froid et fonctionnel. J'en vins à me demander comment l'inconnu
aurait écrit à la femme qu'il aimait. Mais je chassai cette
pensée. Quelle folie de se poser de telles questions quand Sasha
se préparait à supprimer une vie et à perdre la sienne
! Comment pouvais-je penser à cet inconnu et à Sasha dans
le même mouvement ? Il fallait que je trouve de l'argent pour Sasha.
Je n'avais pas écrit à ma sœur chérie depuis des semaines, et sachant combien elle était pauvre, je détestais l'idée de lui demander de l'argent. Cela semblait criminel. Pourtant, je lui télégraphiai que j'étais tombée malade et que j'avais besoin de quinze dollars. Je savais que rien ne l'empêcherait de trouver l'argent si elle me croyait malade. Mais je me sentais honteuse, exactement comme à Saint-Pétersbourg, un jour où je l'avais déçue.
L'argent d'Helena arriva par mandat télégraphique. J'envoyai vingt dollars à Sasha et rendis les cinq dollars que j'avais empruntés pour mes beaux atours.
VIII.
L'ATTENTAT
Depuis notre retour à New York, je n'étais pas encore parvenue à me mettre en quête de travail. J'étais complètement perturbée par tous ces événements : la tension des semaines qui avaient précédé le départ de Sasha, la lutte désespérée que j'avais menée pour qu'il ne parte pas seul, mes aventures sur le trottoir, et mon misérable mensonge envers Helena. Et c'était encore pire maintenant qu'il fallait attendre la date fixée par Sasha pour accomplir son acte. J'errais sans but et sans repos dans la chaleur de juillet, passant mes soirées au Groben Michel et mes nuits au Sachs.
Le samedi 23 juillet en début d'après-midi, Fedya se précipita dans ma chambre avec un journal. Ainsi, c'était écrit, en grandes lettres noires : «Un jeune homme — Alexander Bergman — tire sur Frick. L'assassin est maîtrisé par des ouvriers après une lutte désespérée.»
Des ouvriers ? Des ouvriers qui auraient maîtrisé Sasha ? Ce journal mentait ! Il avait fait cette action pour les ouvriers, et les ouvriers l'auraient attaqué ?
Nous nous procurâmes en hâte toutes les éditions du soir. Chaque journal donnait sa propre version, mais le fait important émergeait : notre courageux Sasha avait agi ! Frick était encore vivant, mais ses blessures étaient considérées comme mortelles. Sans doute ne passerait-il pas la nuit. Et Sasha ? Ils allaient le tuer ! J'en étais certaine. Je n'allais pas le laisser mourir seul et continuer à discuter pendant que l'on commettait cette boucherie ! Je voulais payer le même prix que lui... Je voulais supporter les conséquences de son acte, en partager la responsabilité !
J'appris par le Freiheit que Most devait donner une conférence le soir même. «Il va sûrement parler de l'attentat de Sasha, dis-je à Fedya, il faut aller à ce meeting.»
Je n'avais pas vu Most depuis un an. Il avait pris un coup de vieux. Il parla comme d'habitude, mais ne mentionna l'action de Sasha qu'à la fin de son discours, de manière anecdotique. «Les journaux parlent d'un jeune homme du nom de Bergman qui aurait attenté à la vie de Frick. Encore une de ces histoires de journalistes. Il s'agit probablement d'une lubie, à moins que cet homme ne soit à la solde de Frick qui espère s'attirer les sympathies. Il sait que l'opinion publique est contre lui. Il a besoin de quelque chose pour renverser la vapeur.» Lorsque Most eut terminé, je demandai la parole. Je dénonçai d'un ton cinglant l'orateur qui osait faire face au public en état d'ivresse. A moins que Most ne fût sobre, et qu'il n'eût simplement peur de la police ? Pourquoi allait-il inventer cette histoire ridicule d'«homme à la solde» de Frick ? Il ne savait donc pas qui était «Bergman» ?
Il y eut des objections et des protestations, puis un chahut tel que je dus m'arrêter de parler. Most quitta la tribune : il ne voulait pas me répondre. Je partis à mon tour avec Fedya, malade de dégoût. Deux hommes nous suivaient, et il fallut zigzaguer pendant des heures à travers les rues pour les semer. Nous atterrîmes à Parck Row pour attendre les journaux du dimanche matin.
Nous lûmes l'histoire détaillée de «l'assassin Alexander Berkman» dans la fièvre et l'excitation. Il avait pénétré de force dans le bureau privé de Frick sur les talons du portier noir qui apportait sa carte. Il avait tout de suite ouvert le feu et Frick s'était effondré sur le sol avec trois balles dans le corps. Selon le journal, le premier à accourir à son secours avait été son assistant, Leishman, qui se trouvait alors dans le bureau. Des ouvriers, qui travaillaient à la charpente de l'immeuble, se précipitèrent, et l'un d'eux jeta Berkman à terre à coups de marteau. Ils pensèrent d'abord que Frick était mort. Jusqu'à ce qu'il se mette à crier. Berkman avait rampé jusqu'à lui, assez près pour le poignarder à la cuisse. Après quoi il avait perdu connaissance. Il revint à lui seulement au commissariat mais refusa de répondre aux questions. L'un des policiers, trouvant le visage de Berkman bizarre, lui brisa presque la mâchoire en essayant de lui ouvrir la bouche de force. Il y trouva une capsule. Quand il demanda ce que c'était, Berkman répondit avec mépris : «Un bonbon.» Mais après examen, on découvrit que c'était une cartouche de dynamite. La police optait pour la thèse de la conspiration. Ils étaient à la recherche des complices ; notamment d'un «certain Bakhmetov»,17 descendu dans un des hôtels de Pittsburgh ».
Dans l'ensemble, à mon avis, le compte rendu du journal était correct. Sasha avait emporté un poignard empoisonné. «Au cas où le revolver ne marcherait pas, comme la bombe», avait-il dit. Oui, le poignard était certainement empoisonné et rien ne pouvait sauver Frick. Mais j'avais la certitude que les journaux, qui prétendaient que Sasha avait également tiré sur Leishman, mentaient. Il était bien trop déterminé à ce que personne d'autre que Frick n'ait à souffrir de son acte. Et j'avais peine à croire que des ouvriers se soient portés à la rescousse de Frick — leur ennemi.
Au groupe Autonomie, tout le monde était enthousiasmé par l'attentat. Il fut décidé que le prochain numéro de son hebdomadaire, Die Anarchist, serait entièrement consacré à notre courageux camarade, Alexander Berkman, et à son acte héroïque. On me demanda d'écrire un article sur Sasha. Si l'on excepte une seule et unique contribution au Freiheit, je n'avais encore jamais écrit pour aucune publication. Cela m'inquiétait beaucoup, car je craignais de ne pas être à la hauteur de mon sujet. Mais au bout d'une nuit de lutte et après avoir sacrifié quelques blocs de papier, je parvins à rédiger un hommage passionné à «Alexander Berkman, l'homme qui a vengé les victimes du crime de Homestead».
L'éloge de l'Anarchist eut sur Most l'effet d'un chiffon rouge sur un taureau. Son hostilité envers Sasha, son amertume à nous voir fréquenter le groupe si détesté de Peukert, atteignirent un degré tel qu'il commença à les déverser dans le Freiheit, non pas ouvertement mais d'une manière indirecte et insidieuse.
Je fus cruellement surprise de voir cet homme que j'avais adulé et aimé, et en qui j'avais eu confiance, se montrer si mesquin. Bientôt, le désir de répondre à ses allégations me consuma. Je voulais proclamer haut et fort la pureté, l'idéalisme de Sasha, dans un cri si passionné qu'il serait entendu et compris du monde entier. Most avait déclaré la guerre — eh bien, la guerre aurait lieu. Pour contrer ses attaques, mon terrain serait l'Anarchist.
Pendant ce temps, la presse quotidienne menait une campagne féroce contre les anarchistes. Elle réclamait que la police agisse et circonscrive «les instigateurs, Johann Most, Emma Goldman et leur clique». Jusqu'alors, mon nom avait rarement été mentionné dans les journaux, et voilà qu'il apparaissait chaque jour dans des histoires plus sensationnelles les unes que les autres. La police trouva à s'occuper : la chasse à Emma Goldman fut ouverte.
L'appartement de Peppie, l'amie chez laquelle je vivais, faisait le coin avec un commissariat de police. Naturellement je passais fréquemment devant : j'allais et venais au grand jour pour me rendre au local d'Autonomie. Pourtant, la police semblait incapable de me trouver. Un soir, alors que nous étions sorties pour assister à un meeting, la police découvrit enfin mes quartiers, fit irruption dans l'appartement par l'échelle d'incendie et déroba tout ce sur quoi elle pouvait mettre la main : disparue, ma collection de photographies et de pamphlets révolutionnaires ainsi que toute ma correspondance. Mais ils ne trouvèrent pas ce qu’ils cherchaient.
Deux jours après leur descente, le propriétaire de l'appartement nous mit à la porte. Plus grave encore, le mari de Peppie, Mollock, qui travaillait à Long Island, se fit kidnapper et traîner à Pittsburgh, où on l'accusa de complicité avec Sasha.
Plusieurs jours après l'attentat, des régiments s'acheminèrent vers Homestead. Parmi les travailleurs de l'acier, les plus conscients s'opposèrent à ces mouvements de troupe, mais ils furent mis en minorité par les éléments conservateurs de la classe ouvrière qui, eux, croyaient que les soldats allaient les protéger contre les attaques de la milice patronale de Pinkerton ! Il ne fallut pas longtemps pour que la troupe révèle qui elle était venue protéger : les usines de Carnegie, et non les travailleurs de Homestead !
Après une longue attente, une lettre de Sasha arriva enfin. Je ne devais pas m'inquiéter pour lui. Il avait bon moral, et préparait déjà une courte déclaration. Il ne s'agissait pas, pour lui, de se justifier, mais d'expliquer son acte. Naturellement, il ne prenait pas d'avocat : il se défendrait lui-même, comme le faisaient tous les véritables révolutionnaires russes et européens.
Je serrai la lettre sur mon cœur en la couvrant de baisers. Bien qu'il ne soufflât mot de son amour ni de ses pensées pour moi, je pouvais sentir l'intensité de ses sentiments.
Une chose m'alarmait surtout, c'était sa décision de se
représenter lui-même. Bien sûr, j'aimais en lui cette
merveilleuse logique révolutionnaire, mais je savais aussi que son
anglais, aussi pauvre que le mien, n'aurait guère d'efficacité
devant un tribunal. Je craignais qu'il n'eût aucune chance. Mais
en cet instant, plus que jamais, les désirs de Sasha étaient
sacrés : je me consolai avec l'espoir d'un procès public
où sa déclaration serait traduite, ce qui nous permettrait
de faire connaître au pays tout entier les détails de la procédure.
Je lui répondis que j'étais d'accord avec sa décision
et que nous préparions un vaste meeting, afin d'expliquer pleinement
son action et d'en donner les véritables motifs. Je lui fis part
de l'enthousiasme qui animait le groupe Autonomie et les rangs des
camarades juifs, de l'admirable prise de position du journal socialiste
Volkszeitung
et de l'attitude encourageante des révolutionnaires italiens.
Nous commençâmes à préparer le meeting de soutien à Sasha. Les immenses affiches rouges qui l'annonçaient soulevèrent la colère de la presse. Pourquoi les autorités n'intervenaient-elles pas ? La police fit parler d'elle en menaçant d'interdire notre rassemblement, mais le soir du meeting, le public était si nombreux et semblait si déterminé qu'elle ne fit rien.
Expérience inédite, j'étais l'animatrice des débats : nous n'avions pu trouver personne. Ce fut un meeting d'une grande tenue, chacun des orateurs rendant hommage à Sasha et à son acte. Animée par la haine des conditions qui forçaient les idéalistes à avoir recours à la violence, je ne pus m'empêcher d'évoquer avec passion la noblesse de Sasha, son altruisme, son amour du peuple.
Le lendemain matin, les journaux qualifiaient mon discours de «possédé» et d'«enragé ». «Combien de temps va-t-on laisser sévir cette femme dangereuse?» Ah, si seulement ils devinaient mon désir de sacrifier ma liberté, de proclamer à haute et intelligible voix que j'avais ma part dans cette action — si seulement ils savaient !
On commença à lire dans les journaux que Frick se remettait de ses blessures. Certains camarades dirent que, selon eux, «Sasha avait échoué». D'autres avaient même l'effronterie de suggérer que Most avait peut-être raison de parler d'un «pistolet à eau». Cela me révolta profondément. Je savais bien que Sasha n'avait aucune pratique des armes. Parfois, au cours de certains pique-niques avec des camarades allemands, il prenait part aux exercices de tir. Mais était-ce suffisant ? J'avais la certitude que si Sasha n'avait pas réussi à tuer Frick, c'était à cause de la mauvaise qualité de son revolver, parce qu'il n'avait pas eu assez d'argent pour en acheter un bon.
Mais si Frick se remettait, c'était peut-être grâce aux soins qu'il recevait. Comme il était riche, les plus grands chirurgiens d'Amérique se relayaient à son chevet. Oui, l'explication tenait, après tout, le revolver de Sasha lui avait quand même logé trois balles dans le corps. Je tentai d'expliquer cela aux camarades, mais pour la plupart, ils n'étaient pas convaincus. Certains commencèrent à prétendre que Sasha était en liberté. Cela me rendit hystérique — comment osaient-ils douter de Sasha ? Il fallait que je lui écrive. Il fallait que je lui demande de m'envoyer un mot pour mettre fin aux horribles rumeurs qui couraient sur lui.
La lettre de Sasha arriva bientôt, écrite sur un ton sec. Le fait que je puisse même demander des explications le choquait profondément. Ainsi, je n'avais pas compris que ce qui importait, c'étaient les raisons de son acte et non pas son échec ou son succès ? Je pouvais lire entre les lignes combien il était déçu d'apprendre que Frick n'avait pas succombé. Mais il avait raison, l'important, c'étaient ses motivations, et personne ne pouvait les mettre en doute.
Les semaines passaient et rien ne permettait de dire quand aurait lieu
le procès de Sasha. On le gardait toujours dans le quartier des
criminels de la prison de Pittsburgh, mais la guérison de Frick
avait considérablement changé sa situation juridique. On
ne pouvait plus le condamner à mort. J'appris par des camarades
de Pennsylvanie que le ministère public réclamerait sept
ans de prison pour sa tentative de meurtre. L'espoir revint en moi ; sept
ans, c'est long, mais Sasha était un être fort, persévérant
: il pouvait tenir. Par toutes les fibres de mon être je m'accrochais
à cette nouvelle possibilité.
Dans la 4e Rue, non loin de la 3e Avenue, je passais souvent devant une maison qui portait en permanence l'écriteau : «Chambres à louer.» J'y pénétrais un jour. On ne me demanda pas mon identité. Quant à la chambre, elle était plutôt petite et de loyer élevé : 4 dollars par semaine ! Il s'en dégageait une atmosphère un peu étrange, mais je la pris quand même.
Dans la soirée, je découvris qu'il n'y avait que des filles dans cette maison. Je n'y prêtai d'abord aucune attention, trop occupée à ranger mes affaires ; mes livres et mes vêtements n'avaient pas été déballés depuis des semaines. Et quelle sensation réconfortante que de se nettoyer et de s'étendre sur un lit propre ! Je me couchai tôt, mais je fus réveillée au milieu de la nuit. Quelqu'un frappait à la porte. «Qui est là ?», demandai-je, tout endormie. «Dis, Viola, tu vas finir par me laisser entrer ? Ça fait vingt minutes que je frappe à la porte. Qu'est-ce qui se passe, bon dieu ? Tu m'avais bien dit de venir ce soir ?» Je répondis : «Vous vous trompez de chambre, Monsieur, je ne suis pas Viola.»
Pendant quelque temps, cela se reproduisit tous les soirs. Les hommes demandaient Annette, ou Mildred, ou Clotilde et je finis par comprendre que je vivais dans une maison de passe.
Dans la chambre voisine, il y avait une jeune femme sympathique, et un jour, je l'invitai à prendre un café. Elle m'apprit que nous n'étions pas dans «un véritable bordel, avec une Madame», mais dans une maison qui louait des chambres aux filles et les autorisait à y recevoir leurs clients. Elle me demanda si je me débrouillais bien : j'avais l'air très jeune. Elle ne voulut pas me croire quand je lui dis que je n'étais pas du métier, que j'étais simplement couturière. Je mis du temps à la convaincre que je ne cherchais pas de clients, du moins pas cette sorte. Par contre, pour mon métier, je ne pouvais pas trouver mieux que cette maison remplie de filles qui auraient sans doute besoin de robes.
Avant la fin de la semaine, j'étais devenue la confidente de la plupart d'entre elles. C'était à qui serait la plus gentille avec moi, à qui me donnerait de la couture à faire, ou me viendrait en aide d'une manière ou d'une autre. Pour la première fois depuis le retour de Worcester, je parvins à gagner ma vie. Je faisais mon trou et j'avais de nouveaux amis. Seulement ma vie ne semblait pas destinée à rester tranquille trop longtemps.
La querelle entre Most et notre groupe continuait. Il ne se passait pas une semaine sans que le Freiheit ne publie des insultes contre Sasha ou contre moi. Si je souffrais de me faire traiter de tous les noms par un homme qui m'avait aimée, je supportais encore moins de voir Sasha calomnié et diffamé. Puis le Freiheit du 27 août publia l'article de Most intitulé : Attentats-Reflexionen («Réflexions sur les attentats»), — renversement complet de tout ce que Most avait constamment prôné jusque-là.
Je résolus de lui demander publiquement raison de ses insinuations, de l'obliger à expliquer pourquoi il retournait si soudainement sa veste devant le danger. Je répondis à l'article de Most dans l'Anarchist, le traitant de traître et de couard. Pendant quinze jours, j'attendis la réponse du Freiheit, mais il n'y en eut pas. Comme il n'y avait aucune preuve, il ne parvenait pas à justifier ses basses calomnies. J'achetai un fouet de cocher.
Most donnait une conférence et je me suis assise au premier rang ce soir-là, tout près de la tribune, qui était assez basse. Je portais un long manteau gris, qui dissimulait le fouet que je tenais à la main. Lorsque Most a commencé à saluer le public, je me suis levée et j'ai déclaré d'une voix forte : «Je suis venue exiger des preuves de ce que vous insinuez pour discréditer Alexander Berkman.»
Le silence se fit immédiatement. Most grommela quelque chose à propos des «femmes hystériques», mais il n'ajouta rien. Alors, je me suis approchée de lui et j'ai sorti le fouet. J'ai lacéré à plusieurs reprises son visage et son cou, puis cassant le fouet contre mon genou, je le lui ai jeté à la figure. J'avais agi si vite que personne n'était intervenu. Puis je sentis que l'on me tirait violemment en arrière. Des gens criaient: «Jetez-la dehors ! Donnez-lui une bonne raclée !» Une foule enragée et menaçante m'entourait. J'aurais sans doute passé un mauvais quart d'heure si Fedya, Claus et quelques autres camarades ne m'avaient hissée sur leurs épaules en se frayant un chemin vers la sortie.
Cet épisode souleva une tempête dans le mouvement anarchiste, et le partagea en deux camps ennemis. Les uns soutenaient Most, les autres défendaient Sasha et chantaient ses louanges à propos de l'attentat. Le conflit atteignit un degré tel que je me vis même interdire l'accès à un meeting juif dans l'East Side, le fief des inconditionnels de Most. J'avais administré publiquement une correction à leur bien-aimé maître : cela éveilla en eux une furieuse inimitié à mon égard et fit de moi une paria.
Nous attendions anxieusement que la date du procès de Sasha soit fixée, mais il n'y avait toujours aucune nouvelle. On m'avait invitée à prendre la parole à Baltimore dans la deuxième quinzaine de septembre : la conférence était prévue pour le lundi 19. Je me préparais à monter à la tribune quand on me tendit un télégramme. Le procès avait eu lieu le jour même et Sasha venait d'être condamné à vingt-deux ans de prison ! Enterré vivant sans la moindre difficulté ! La salle et le public commencèrent à chavirer devant mes yeux. Quelqu'un me prit le télégramme des mains et me poussa sur une chaise. On porta un verre d'eau à mes lèvres. «Il faut annuler le meeting», disaient les camarades.
Je fis un violent effort sur moi-même, avalai une gorgée d'eau, récupérai le télégramme et grimpai à la tribune. Le papier jaune du télégramme me brûlait les doigts comme un charbon ardent : il enflamma mon cœur et lui dicta des paroles passionnées qui mirent l'assistance en effervescence. Hommes et femmes bondirent en criant vengeance contre la féroce sentence. Dans cette grande salle, leur ferveur pour la cause et l'acte de Sasha retentissait comme le tonnerre.
La police fit irruption et força les gens à sortir à coups de matraques. Je restai à la tribune, le télégramme à la main. Des policiers vinrent nous arrêter, l'animateur des débats et moi-même. On nous jeta dans un car qui attendait là, puis on nous emmena au commissariat, toujours suivis par une foule exaspérée.
Beaucoup de gens m'entouraient lorsque l'effroyable nouvelle était arrivée, et j'avais été obligée de prendre sur moi et de ravaler mes larmes brûlantes. Une fois seule, la monstrueuse sentence m'apparut dans toute son horreur. Vingt-deux ans ! Sasha en avait vingt et un, l'âge le plus impressionnable et le plus vigoureux. Il avait toute la vie devant lui, une vie pleine de charme et de beauté comme sa riche nature le laissait prévoir. Et voilà que, tel un jeune arbre vigoureux, il était abattu, privé de soleil et de lumière ! Pendant ce temps-là, Frick, toujours en vie et presque totalement guéri, récupérait dans sa somptueuse maison de campagne. Il continuerait à répandre le sang des ouvriers. Frick vivait, et on ensevelissait Sasha vivant pour les vingt-deux années à venir. L'ironie, l'amère ironie de la situation me frappait de plein fouet.
Si seulement j'avais pu oublier ces fantômes et laisser mes larmes couler, trouver l'oubli dans un sommeil éternel ! Mais ni les larmes ni le sommeil ne voulaient de moi. Seul, Sasha m'appelait. Sasha dans son uniforme de prisonnier, captif des hauts murs, pressait son pâle visage contre les barreaux de fer et me fixait intensément de son regard immobile, me suppliant de continuer.
Non, non je ne m'abandonnerai pas au désespoir. Il fallait vivre, me battre pour Sasha. Il fallait disperser les nuages qui s'accumulaient au-dessus de lui, courir à sa rescousse, le ramener à la vie !
IX.
JE VAIS VOIR SASHA AU PÉNITENCIER
Deux jours plus tard, j'étais de retour à New York. Après m'avoir vivement conseillé de ne pas remettre les pieds dans la ville, le juge de paix de Baltimore avait fini par me relâcher. Une lettre de Sasha m'attendait. D'une écriture minuscule mais très lisible, elle rendait compte en détails du déroulement des événements du lundi, devant le tribunal.
Sasha n'ayant pas utilisé son droit de veto, les jurés avaient été sélectionnés en quelques minutes. Quelle différence ? Ils se ressemblaient tous et de toute façon on s'apprêtait à le reconnaître coupable. Il déclara devant la Cour qu'il trouvait indigne de se défendre et se contenterait d'expliquer son acte. L'interprète qu'on lui avait assigné estropia ses déclarations et commit quelques erreurs : Sasha, ayant plusieurs fois essayé de le corriger, comprit que cet homme, à l'image de la justice des tribunaux américains, était sourd. Il essaya alors de s'adresser au jury en anglais, mais il fut interrompu impatiemment par le juge Mac Clung qui déclara «que le prisonnier en avait dit bien assez». Sasha protesta, mais en vain. Le procureur pénétra dans le box des jurés et s'entretint à voix basse avec eux ; sur quoi ils prononcèrent le verdict sans même se lever de leur siège. Le juge fit une courte déclaration d'un ton accusateur, puis il émit une sentence distincte pour chaque chef d'inculpation, y ajoutant même l'«irruption dans un immeuble avec intention de nuire», et il appliqua à chaque fois la peine maximale. Au total, Sasha fut condamné à passer vingt et un ans au pénitencier de Pennsylvanie, et une année supplémentaire à la maison d'arrêt du comté d'Allegheny pour «transport d'armes non déclarées».
Mais Sasha n'était pas sans amis. Ils avaient fait la preuve de leur loyauté dès les premiers instants. Deux groupes s'attachaient à organiser une campagne pour obtenir une commutation de peine. Le groupe de l'East Side réunissait toutes sortes de gens, des ouvriers comme des dirigeants socialistes juifs. L'autre groupe se composait surtout d'Américains, si l'on excepte le célèbre anarchiste allemand Justus Schwab.
Cette merveilleuse solidarité qui prenait fait et cause pour Sasha était extrêmement encourageante. Je le tenais au courant des efforts que nous faisions pour lui et ne me privais pas d'en rehausser la couleur pour lui remonter le moral.
Début novembre, les premiers résultats se firent sentir : Sasha reprenait goût à la vie. Il m'informa dans une lettre qu'il pourrait peut-être recevoir de la visite. Les prisonniers avaient droit à une visite par mois, mais seulement de leurs proches parents. M'était-il possible de joindre sa sœur en Russie et de lui demander de venir le voir ? Je compris tout de suite ce qu'il voulait dire et lui répondis par retour du courrier qu'il pouvait demander un laissez-passer.
A l'approche de l'anniversaire du 11 novembre, les anarchistes de Chicago et de Saint Louis m'avaient demandé de prendre la parole. Ce serait l'occasion de rendre visite à Sasha.
Les préparatifs se firent dans la fièvre. Je devais d'abord m'arrêter à Saint Louis, puis à Chicago et enfin à Pittsburgh. Quelques jours avant mon départ, arriva une lettre de Sasha qui contenait un laissez-passer délivré par l'inspecteur en chef du pénitencier de Pittsburgh au nom de Mrs. E. Niedermann, sœur du prisonnier A-7, pour la visite du 26 novembre. Sasha me demandait d'expliquer à sa sœur qu'il lui faudrait rester deux jours à Pittsburgh. L'inspecteur lui avait promis une seconde visite, compte tenu du fait qu'elle faisait tout ce chemin depuis la Russie pour le voir. Ivre de joie, je comptais impatiemment chaque heure qui me séparait de lui. Le laissez-passer me tenait lieu de porte-bonheur, je ne m'en séparais jamais.
J'arrivai à Pittsburgh tôt dans la matinée du Thanksgiving Day. Je vis venir à ma rencontre Carl Nold et Max Metzkow. Max, un camarade allemand, avait fidèlement pris le parti de Sasha. Nold et Bauer avaient été libérés sous caution, et ils attendaient leur jugement pour «complicité dans la tentative d'assassinat de Frick».
L'après-midi, accompagnée de Metzkow, je partis pour Allegheny. Nous avions décidé de tenir Nold à l'écart car il se faisait suivre fréquemment, et nous redoutions que mon identité ne soit découverte avant même que j'aie pu m'introduire dans la prison. Non loin du pénitencier, je laissai Metzkow qui devait attendre mon retour.
Le bâtiment de pierres grises, les hauts murs, les gardiens armés, le silence oppressif qui régnait dans la salle où l'on m'ordonna d'attendre, les minutes qui coulaient une à une, interminablement : tout cela s'inscrivait en moi comme un cauchemar.
Une voix rude appela enfin: «Par ici, Mrs Niedermann.» On m'emmena dans une petite pièce derrière plusieurs portes blindées et des couloirs sinueux. Sasha s'y trouvait, accompagné d'un gardien immense.
Dans un premier mouvement, je faillis me précipiter vers lui et le couvrir de baisers. Mais la présence du gardien me retint. Sasha s'approcha de moi et me serra dans ses bras. Tandis qu'il m'embrassait, je sentis qu'il faisait passer un petit objet dans ma bouche.
Cette visite, je l'avais désirée violemment, anxieusement, pendant des semaines. Mille fois, je m'étais répété tout ce que je voulais lui exprimer : mon amour pour lui, mon éternelle dévotion, la lutte que je menais pour sa libération. Et maintenant, tout ce dont je me sentais capable, c'était de lui serrer la main et de le regarder au fond des yeux.
Nous commençâmes à nous parler dans notre russe bien-aimé quand le gardien jeta un ordre d'une voix glaciale : «Parlez anglais. Pas de langue étrangère ici.» Ses yeux de lynx suivaient chacun de nos mouvements, surveillaient nos lèvres, s'immisçaient jusque dans nos esprits. Cela me rendit muette, tous les nerfs noués. Sasha aussi restait muet : ses doigts ne cessaient de jouer avec la chaîne de ma montre et semblaient s'y raccrocher comme un naufragé à un roseau. Nous ne pouvions plus, ni l'un ni l'autre, prononcer une parole mais nos yeux parlaient pour nous — ils trahissaient nos craintes, nos espoirs, nos désirs.
La visite dura vingt minutes. A nouveau, nous nous serrâmes dans les bras l'un de l'autre, nos lèvres se touchèrent, mais «notre temps était écoulé». Dans un murmure, je le suppliai de tenir bon, de résister. Et je me retrouvai sur les marches de la prison. Le portail de fer claqua derrière moi.
J'avais envie de hurler, de me jeter de tout mon poids contre la porte, de l'ébranler de mes poings, mais elle n'en avait cure. Je refis le chemin en sens inverse jusqu'à la rue. Je me rendis, en pleurant silencieusement, jusqu'à l'endroit où je devais retrouver Metzkow. Sa présence me ramena à la réalité, et je pris conscience de l'objet que Sasha m'avait passé en m'embrassant. Je le sortis de ma bouche — c'était un petit rouleau de papier très serré, et bien enveloppé. Dans l'arrière-salle du café, je défis plusieurs couches de papier. Enfin, la minuscule écriture de Sasha apparut. Chaque mot me faisait l'effet d'une pierre précieuse. Je lus: «Il faut que tu ailles voir l'inspecteur Reed, il m'a promis un second laissez-passer. Rends-toi dans sa joaillerie demain. Je compte sur toi. Je te donnerai un autre message, très important de la même manière.»
Le lendemain, j'allais au magasin de Reed. Parmi tous ces joyaux étincelants, cet or et cet argent, avec mon manteau râpé, j'avais l'air en loques. Je demandai à voir Mr. Reed, un homme grand, émacié, aux lèvres fines et aux yeux durs et scrutateurs. Je n'avais pas plutôt décliné mon identité qu'il s'exclama: «Alors voici la sœur de Berkman !» Oui, il lui avait promis une seconde visite, bien qu'il ne la méritât point. Berkman était un meurtrier qui avait essayé de tuer un bon chrétien. Pour ma part, je me forçais à rester de glace ; ma chance de revoir Sasha en dépendait. Reed poursuivit en disant qu'il devait appeler la prison pour savoir à quelle heure je pouvais m'y rendre. Je n'avais qu'à revenir dans une heure.
Mon cœur chavira. J'eus la très nette prémonition qu'il n'y aurait pas de seconde visite pour Sasha, mais je revins comme il me l'avait demandé. Dès qu'il m'aperçut, Mr. Reed vira au rouge et me sauta presque à la gorge. «Traîtresse! hurla-t-il. Vous êtes déjà allée au pénitencier. Vous vous êtes introduite sous un faux nom. Sa sœur, hein ? Vous ne vous en tirerez pas avec ces mensonges — vous avez été reconnue par un gardien ! Vous êtes Emma Goldman, sa maîtresse criminelle ! Il n'y aura plus de visites. Mettez-vous bien dans la tête que Berkman ne sortira jamais vivant !»
Il avait reculé derrière un comptoir en verre où s'étalait l'argenterie. Dans ma rage et mon indignation, je balayai tout d'un seul geste. Assiettes, pots et cafetières, bijoux et montres — tout se retrouva à terre. Je me saisis d'un lourd plateau que je m'apprêtais à lui jeter à la figure quand un des employés me repoussa en criant de prévenir la police. Blanc de peur, Reed ordonna : «Inutile d'appeler la police. Pas de scandale, jetez-la simplement dehors.» L'employé marcha vers moi, puis s'arrêta net. Je me mis à hurler : «Assassin, poltron ! Si vous faites du mal à Berkman, je vous tuerai de mes propres mains!»
Personne ne bougeait, je sortis et sautai dans un fiacre. J'étais inquiète à l'idée que Sasha pût avoir à souffrir de mon éclat. Mais je n'avais pas supporté d'entendre l'inspecteur dire que Sasha ne sortirait jamais vivant de prison. Sasha comprendrait certainement cela.
Il faisait nuit noire lorsque Nold m'accompagna à la gare pour prendre le train de New York. Les fonderies crachaient de hautes flammes qui ensanglantaient les collines d'Allegheny et emplissaient l'air de suie et de fumée. Nous passions à travers des hangars où des êtres humains, mi-hommes mi-bêtes, travaillaient comme les esclaves d'un âge depuis longtemps révolu. Leur nudité brillait comme du cuivre à la lueur de l'acier rougi qu'ils arrachaient à la gueule enflammée des monstres. De temps en temps, l'eau que l'on jetait sur le métal brûlant provoquait un nuage de vapeur dans lequel les hommes disparaissaient. Puis les ombres humaines surgissaient à nouveau. «Voici les enfants de l'enfer, m'écriai-je, condamnés pour l'éternité aux flammes et au bruit.» Sasha avait sacrifié sa vie pour apporter un peu de joie à ces esclaves, mais ils n'en avaient cure et continuaient à forger leur propre enfer. «Ce sont des âmes mortes, insensibles à la dégradation de leur vie.»
Le train s'éloignait rapidement, je pouvais encore apercevoir les flammes vomies contre le ciel et leur reflet sur les collines d'Allegheny. Allegheny, qui recelait ce que j'avais de plus précieux et ne me le rendrait peut-être jamais ! Cet attentat, nous l'avions préparé ensemble, mais j'avais laissé Sasha y aller seul. J'avais accepté qu'il n'ait pas d'avocat. Il me fallut lutter longtemps contre mon sentiment de culpabilité — jusqu'à ce que le sommeil m'en délivre.
X.
MON PREMIER PROCÈS POLITIQUE
ME CONDUIT EN PRISON
Le travail pour obtenir la commutation de peine de Sasha se poursuivait.
Vers la fin décembre, au cours d'un de nos meetings hebdomadaires,
je repérai dans le public un homme qui me regardait fixement, un
blond aux yeux bleus, grand et bien bâti. Il me frappa d'abord car
il n'arrêtait pas de balancer la jambe droite d'avant en arrière
et de jouer avec des allumettes. Ses mouvements me donnaient le vertige
et je dus prendre sur moi jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, je
m'avance vers lui et lui enlève les allumettes des mains en riant
: «Les enfant n'ont pas le droit de jouer avec le feu, fis-je remarquer.
— D'accord, grand-mère, répliqua-t-il avec un très
beau sourire, mais vous devriez savoir qu'en tant que révolutionnaire,
j'adore le feu. Pas vous ?
Je lui répondis :— Si, mais cela dépend où. Pas ici, avec tout ce monde. Cela me rend nerveuse. Et s'il vous plaît, cessez de remuer la jambe.»
L'homme s'excusa : c'était une mauvaise habitude attrapée
en prison. Je me sentis soudain honteuse, et en souvenir de Sasha, le suppliai
de faire comme il voulait et de ne pas s'occuper de moi. Peut-être
me raconterait-il un jour ce qu'il avait vécu en prison ? «En
ce moment, un de mes amis très chers s'y trouve», expliquai-je.
Bien sûr, il comprit tout de suite de qui je parlais. «Berkman
est un homme courageux, répliqua-t-il. En Autriche, nous avons entendu
parler de lui, et nous l'admirons énormément pour ce qu'il
a fait.»
Il s'appelait Edward Brady et arrivait d'Autriche, où il venait de passer dix ans en prison pour avoir publié des écrits anarchistes clandestins. C'était la personne la plus érudite que j'aie jamais rencontrée. Contrairement à Most, son savoir ne se limitait pas au domaine politique et social dont il parlait d'ailleurs plus rarement.
Il me fit découvrir les grands classiques de la littérature anglaise et française. Il adorait me lire Goethe et Shakespeare à voix haute et traduire pour moi des passages de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire, ses favoris, ou d'autres auteurs français. Bien qu'il eût l'accent allemand, son anglais était parfait. Le jour où je lui demandai d'où il tenait tout ce savoir, il répondit sans hésitation: «De la prison.» Il précisa qu'il était sorti du Gymnasium avant, mais que c'était surtout en prison qu'il avait fait des études poussées.
Peu à peu, une très belle camaraderie se développa entre Brady et moi. Je l'appelais maintenant Ed. «Cela fait moins solennel» avait-il dit. Nous faisions ensemble des lectures en français, à commencer par Candide, que je lisais lentement, en ânonnant, avec une prononciation atroce. Mais Ed était fin pédagogue et d'une patience infinie. Le dimanche, il jouait les maîtres de maison dans le deux-pièces où je venais de m'installer. Il nous mettait à la porte, Fedya et moi, jusqu'à ce que le repas soit prêt. Merveilleux cuisinier, il m'autorisait parfois, mais très rarement, à venir le regarder pendant qu'il préparait le repas. Il m'expliquait alors chaque plat dans ses moindres détails, avec un plaisir évident. J'étais bien meilleure élève en art culinaire qu'en français : nous n'avions pas encore terminé Candide que je savais déjà préparer plusieurs recettes.
Le samedi, quand il n'y avait pas de meeting, nous nous rendions chez Justus Schwab, dont le salon était devenu le plus célèbre lieu de rendez-vous des radicaux de New York. La pièce du fond de son petit appartement de la 1re Rue était une véritable mecque. Communards français, réfugiés espagnols ou italiens, militants politiques russes et autres socialistes ou anarchistes allemands qui avaient échappé à la poigne de fer de Bismarck, tout le monde se retrouvait chez Justus — nous l'appelions ainsi avec affection. Justus était le camarade, le conseiller et l'ami de tous... Le cercle des initiés accueillait aussi de nombreux Américains, notamment des artistes et des écrivains.
La douce et agréable compagnie d'Ed ne me faisait pas oublier Sasha. Ed se sentait d'ailleurs très concerné par son sort et s'était joint aux inconditionnels de la campagne en faveur de Sasha. De son côté, ce dernier avait mis en place un réseau clandestin pour acheminer son courrier. Il parlait peu de lui dans les lettres qui suivaient la filière officielle, mais il évoquait l'aumônier de la prison qui lui avait prêté des livres et manifesté de l'intérêt. Les lettres clandestines témoignaient de son indignation à propos de la sentence infligée à Bauer et à Nold. Mais un peu d'espoir perçait et depuis que ses deux camarades étaient sous le même toit que lui, il ne se sentait plus aussi seul. Ils avaient été placés dans une aile différente de la prison, et Sasha essayait d'entrer en communication avec eux. Pour l'instant les lettres qu'il recevait de l'extérieur formaient ses seuls liens avec la vie. Il me demandait d'insister auprès des camarades pour qu'ils lui écrivent souvent.
La censure que subissait ma correspondance à la prison me hantait. Pourtant, malgré la froideur et la sécheresse de la chose écrite, je voulais que Sasha comprenne qu'il ferait toujours partie de ma vie. Mes lettres me laissaient insatisfaite et malheureuse, mais la vie continuait et je travaillais dix à douze heures par jour à ma machine à coudre pour gagner de l'argent. Il y avait des meetings presque tous les soirs, et comme j'avais ressenti le besoin d'améliorer mon éducation, je n'avais plus une minute à moi. D'une certaine manière, c'est Ed qui m'avait rendu plus urgente cette soif de culture.
Peu à peu, notre amitié s'était transformée en amour. Ed m'était devenu indispensable. Je savais depuis longtemps que je comptais aussi beaucoup pour lui. D'un naturel très réservé il n'avait jamais déclaré son amour, mais ses yeux et ses mains parlaient pour lui. Il avait connu d'autres femmes avant moi et l'une d'elles lui avait donné une fille élevée par ses grands-parents maternels. Il me disait souvent qu'il se sentait reconnaissant envers ces femmes de lui avoir appris les mystères et les subtilités du sexe. Lorsque Ed abordait ce sujet, je ne comprenais rien à ce qu'il racontait et je n'osais pas demander d'explications. Cela me rendait perplexe, le sexe m'avait toujours semblé quelque chose de simple. Et si ma vie sexuelle s'était avérée insatisfaisante, laissant un désir inassouvi en moi, j'avais toujours placé l'amour au-dessus de tout cela. En amour, la joie suprême n'était-elle pas de se donner sans égoïsme ?
Dans les bras de Ed, j'appris pour la première fois la force de ce grand souffle de vie. Je compris pleinement sa beauté et m'enivrai de la joie et du bien-être qu'il procurait. Son chant d'extase montait comme une musique apaisante, comme un parfum. Et le petit appartement que j'avais loué dans la maison qu'on appelait «la république de Bohème» devint le temple de l'amour.
Cette année-là, la crise de l'industrie avait réduit des milliers de gens au chômage. Ils vivaient dans des conditions qui étaient devenues alarmantes. La situation à New York était pire que partout ailleurs. On expulsait de leurs logements les ouvriers sans emploi ; les souffrances ne cessaient d'empirer, et l'on ne comptait plus les suicides. Rien ne venait soulager leur misère.
Je fus bientôt prise à temps plein par les réunions,
les meetings publics, la collecte et la distribution de vivres aux sans-abri
et à leur nombreuse progéniture. Puis il fallut organiser
un meeting de masse à Union Square.
Une manifestation de plusieurs milliers de personnes précéda le meeting. Les filles et les femmes occupaient les premiers rangs. Je portais et agitais un drapeau rouge qui se détachait fièrement sur le ciel, visible à vingt lieues à la ronde. Mon âme vibrait à l'unisson, en ce moment solennel.
J'avais préparé mon discours par écrit et il me semblait inspiré. Mais en atteignant Union Square, lorsque je vis cette immense marée humaine, mes notes me semblèrent figées et hors de propos.
L'atmosphère était tendue. Dans la semaine, les hommes politiques de la classe ouvrière avaient fait appel aux autorités de New York pour qu'elles viennent en aide aux cas de grande détresse. Mais leur requête avait été accueillie par des propos évasifs. Et les chômeurs, pendant ce temps-là, étaient toujours affamés. Cette froide indifférence vis-à-vis de la souffrance de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants, choquait considérablement les gens. Et de ce fait, l'atmosphère d'Union Square était à l'amertume et à l'indignation. Cet état d'esprit ne tarda pas à me gagner.
Je devais parler la dernière, et j'eus du mal à supporter l'attente. Enfin, les discours apologétiques s'achevèrent et mon tour arriva. Je fis un pas en avant, et mon nom résonna dans des milliers de gorges. La masse compacte de l'auditoire dansait devant moi : je vis tous ces visages aux traits tirés, pâles, se tourner vers moi. J'avais le cœur battant, la tête douloureuse et les genoux flageolants. Brusquement, il y eut un silence, et je commençai à parler :
«Hommes et femmes, savez-vous que l'État est votre pire ennemi ? C'est une machine qui vous écrase pour mieux soutenir vos maîtres, ceux que l'on nomme la classe dirigeante. Et comme des enfants naïfs, vous vous en remettez à vos leaders politiques. Avec votre complicité, ils s'emparent de votre confiance, mais c'est pour la vendre au plus offrant. Et même quand la trahison n'est pas évidente, les hommes politiques de la classe ouvrière font cause commune avec vos ennemis : ils vous tiennent en laisse et vous interdisent l'action directe. L'État est un pillard à la solde du capitalisme, et vous êtes naïfs d'en attendre du secours. Ne voyez-vous pas à quel point c'est stupide de demander de l'aide à Albany dont l'immense fortune s'étale à quelques lieues d'ici ? La 5e Avenue est bâtie avec de l'or, chaque demeure y est une citadelle d'argent et de pouvoir. Pourtant vous restez là, tel un géant affamé et ligoté, dépouillé de sa force. Il y a longtemps de cela, le cardinal Manning avait reconnu que “nécessité ne connaît pas de loi” et que “l'homme affamé a droit à une part du pain de son voisin”. Le cardinal Manning était un ecclésiastique attaché aux traditions de l'Église, qui, elle, a toujours pris le parti des riches contre les pauvres. Mais il était doué d'humanité, et il connaissait la force irrésistible que procure la faim. A votre tour d'apprendre que vous avez droit à une part du pain de votre voisin. Et vos voisins, eux, ne se contentent pas de vous avoir volé le pain de la bouche, ils s'abreuvent de votre sang. Ils continueront à vous dévaliser, à dévaliser vos enfants et les enfants de vos enfants si vous ne vous réveillez pas et si vous n'osez pas exiger votre dû. Alors, allez manifester devant les belles demeures des riches ! Exigez du travail ! S'ils ne vous donnent pas de travail, réclamez du pain. S'ils vous refusent les deux, prenez le pain. C'est votre droit le plus sacré !»
Une monstrueuse ovation, sauvage et assourdissante, éclata dans
le silence comme un orage. Un océan de mains se tendit vers moi
comme les ailes frémissantes de milliers d'oiseaux blancs.
Le lendemain matin, je partais pour Philadelphie aider à l'organisation des chômeurs. Les journaux du soir dénaturaient totalement mon discours. Selon eux, j'avais incité la foule à l'émeute : «La puissance d'incitation d'Emma la Rouge est immense ; son langage est du vitriol ; il n'en fallait pas beaucoup plus pour que cette foule ignorante mette New York à feu et à sang.» Ils ajoutaient que des amis prévoyants m'avaient aidée à disparaître, mais que la police était sur ma trace.
On décida d'appeler à un meeting de masse pour le lundi 21 août. Ce matin-là, les journaux annoncèrent que l'on avait découvert ma cachette et que des inspecteurs de police se rendaient à Philadelphie avec un mandat d'arrêt contre moi. Il me paraissait important d'aller au meeting et d'essayer de parler au public avant d'être arrêtée. Comme je n'étais jamais venue à Philadelphie auparavant, je n'y étais pas connue des autorités. Quant aux inspecteurs de New York, ils auraient du mal à me reconnaître s'ils se fiaient aux portraits parus dans la presse. Le mieux était encore d'essayer de me rendre seule sur les lieux du rassemblement et de me glisser dans la salle sans me faire remarquer.
La foule bloquait les rues alentour. Personne ne me reconnut jusqu'en haut des marches qui menaient à la salle. Là, un des anarchistes m'accueillit d'un «Tiens, voilà Emma !» et au moment où je lui faisais signe de venir me parler, une lourde main s'abattit sur mon épaule. Quelqu'un dit: «Miss Goldman, je vous arrête.» Cela produisit un choc et les gens commencèrent à se précipiter vers moi. Mais les inspecteurs sortirent leurs armes et tinrent la foule en respect. L'un d'eux me prit par le bras et me fit descendre dans la rue. Puis l'on m'emmena au Commissariat central de l'hôtel de ville où l'on m'enferma pour la nuit.
Le lendemain, on me demanda si je désirais rentrer à New York avec les inspecteurs. «Pas s'il n'en tient qu'à moi», répondis-je. «Eh bien, nous allons vous garder jusqu'à ce que tout soit prêt pour votre extradition.» On m'emmena dans une pièce pour me peser, me mesurer et me photographier. Je refusais désespérément la photographie et il fallut me maintenir la tête de force. Les yeux fermés, je devais avoir l'air d'une belle au bois dormant déguisée en méchante fugitive.
Mes amis new-yorkais s'inquiétaient. Je reçus un déluge de lettres et de télégrammes. De nombreux camarades me rendirent visite en prison et me racontèrent la suite du meeting. Il avait été autorisé et, après mon arrestation, Voltairine de Cleyre avait pris la parole à ma place pour protester vigoureusement contre mon arrestation.
J'avais déjà entendu parler de cette jeune et brillante Américaine. Sa conscience s'était éveillée, comme la mienne, au moment de l'assassinat légal de Chicago, et elle était extrêmement active dans les rangs anarchistes. A mon arrivée à Philadelphie, je lui avais rendu visite. Elle était malade, au fond de son lit, et je trouvais merveilleux de sa part de s'être levée pour venir me soutenir dans ce meeting. J'étais fière de l'avoir pour camarade.
Le deuxième jour de mon arrestation, on me transféra à la prison Moyamensing où je devais attendre mon extradition. Deux jours de prison suffirent à me rendre insupportable le long cheminement du temps dans ce silence oppressif. Je crus devenir folle à force de faire les cent pas entre la porte et la fenêtre. J'avais les nerfs vrillés par cette absence de bruit et de rumeur humaine. Le lendemain, on me donna quelques serviettes à ourler. Je me plongeai passionnément dans la couture et mes pensées s'envolèrent vers Sasha et Ed. La vie que devait mener Sasha m'apparut dans une lumière aveuglante. Vingt-deux ans ! Une seule année m'aurait suffi pour sombrer dans la folie !
Un jour enfin, une gardienne vint m'annoncer que mon extradition avait été ordonnée et que l'on allait m'emmener à New York. Au bureau, on me remit un gros paquet de lettres et de télégrammes. On m'informa que des boîtes de fruits et de fleurs m'avaient été expédiées, mais que les prisonniers n'étaient pas autorisés à recevoir de tels colis. Puis on me remit entre les mains d'un homme plutôt costaud. Un fiacre attendait à la porte de la prison et nous conduisit à la gare.
Dans le wagon Pullman, l'homme se présenta : il était sergent de police. Au moment du dîner, il me fit la conversation, évoquant ma jeunesse et affirmant «qu'une fille aussi brillante, avec de telles possibilités» avait un bel avenir devant elle. Puis il ajouta qu'avec le métier que je faisais, je n'aurais jamais de quoi payer fût-ce mon sel. Pourquoi n'étais-je pas raisonnable et ne voulais-je pas avant tout «essayer de décrocher le gros lot» ? S'il s'inquiétait de moi, c'est qu'il était juif, lui aussi, et il était désolé de me voir prendre le chemin de la prison. Mais il savait comment me faire libérer, et même me procurer une forte somme d'argent, si seulement j'étais raisonnable. «Laissez tomber, répondis-je. A quoi pensez-vous au juste ?»
Son chef lui avait donné des ordres. Il était chargé de me faire savoir que si je voulais bien donner quelques renseignements, on pourrait clore mon dossier. Et pour cela je recevrais de l'argent. Je n'aurais pas grand-chose à faire : un petit rapport de temps en temps sur les cercles radicaux et sur les ouvriers de l'East Side.
Ses paroles me donnèrent la nausée, c'était une sensation horrible. J'avalai une gorgée d'eau glacée et jetai ce qui restait à la figure du flic.
«Espèce de chien, m'écriai-je, non seulement tu
te comportes en Judas vis-à-vis de tes semblables, mais tu oses
essayer de me faire jouer le même rôle. Toi et ton chef pourri
! J'irai peut-être en prison à perpétuité, mais
personne ne m'achètera jamais !
— D'accord, d'accord, dit-il d'un ton apaisant, faites comme vous voulez.»
A New York, il me conduisit au commissariat de Mulberry Street, où l'on m'enferma pour la nuit. Le lendemain matin, on m'emmena devant le chef. Son subalterne lui avait tout raconté, et il était furieux. Il me traita d'imbécile et d'oie stupide incapable de voir où se trouvait son bien. Il allait me faire mettre à l'ombre pendant des années, pour m'empêcher de nuire. Quand il eût ragé tout son soûl, je le menaçai de faire savoir dans tout le pays jusqu'où pouvait aller la corruption du chef de la Police de New York. Il saisit une chaise comme pour m'en frapper, puis se ravisa et ordonna qu'on me ramène au commissariat.
Là, j'eus la joie de retrouver Ed, Justus Schwab et le Dr Julius
Hoffmann qui m'attendaient. L'après-midi, on me présenta
devant le juge, qui m'inculpa d'incitation à l'émeute. Il
fixa mon procès au 28 septembre et le Dr Julius Hoffmann paya ma
caution, qui s'élevait à 5.000 dollars. Mes amis me portèrent
en triomphe jusqu'au repaire de Justus.
Une semaine avant mon procès, Sasha me fit parvenir une lettre par la voie clandestine. Il commençait à se dire qu'en tant que révolutionnaires, nous avions peut-être peu de chances devant un tribunal, mais nous en avions encore moins en refusant de nous faire défendre par des avocats. Pour sa part, il ne regrettait rien et pensait toujours que pour un anarchiste, c'était inconséquent de faire appel à une représentation juridique et d'y engloutir l'argent des travailleurs. Mais ma situation lui semblait différente ; j'étais bonne oratrice, capable de défendre notre idéal devant un tribunal, et j'avais besoin d'un avocat pour garantir mon droit à la parole.
Cette lettre de Sasha fut suivie d'une offre inattendue : A. Oakley Hall proposait d'être gratuitement mon conseil. J'acceptai, mes amis étaient ravis. A. Oakley Hall n'était pas seulement un grand avocat mais aussi un libéral. Autrefois maire de New York, il s'était montré trop humain et trop démocrate pour faire un bon politicien. J'étais intriguée par sa proposition. Il m'expliqua que s'il se chargeait gratuitement de mon affaire, ce n'était pas seulement par sympathie pour moi. C'était aussi pour régler un vieux différend qui l'opposait à la police, dont il connaissait la corruption. Il savait avec quelle facilité elle pouvait priver un homme de liberté et il avait très envie de dénoncer ses méthodes. Mon affaire lui en fournirait l'occasion. De plus, le combat pour la liberté de parole18 mobilisait tout le pays ; s'il assurait ma défense, on prononcerait son nom sans aucun doute, et il occuperait à nouveau le devant de la scène. Cette franchise me plut, et je l'autorisai à plaider mon affaire.
Mon procès présidé par le juge Martin commença le 28 septembre ; il dura dix jours devant une salle remplie de journalistes et d'amis. Le procureur général tenta de me poursuivre sur trois chefs d'inculpation, mais Oakley Hall déjoua ses plans. Il souligna qu'il était impossible de juger équitablement quelqu'un en prononçant trois chefs d'inculpation pour un délit unique. Le juge, qui partageait ce point de vue, n'en retint qu'un seul, celui d'incitation à l'émeute.
Le premier jour du procès, à midi, je sortis déjeuner avec Ed, Justus et le poète anarchiste John Henry Mackay. Mais le soir, au moment où, la cour s'étant retirée, mon avocat s'apprêtait à me raccompagner à la maison, on nous informa que j'étais mise à la disposition du tribunal jusqu'à la fin du procès. Il eut beau protester que j'étais en liberté sous caution et qu'une telle procédure ne se justifiait que dans les affaires de meurtre, rien n'y fit. On se proposait de me conduire à la prison des Tombs.
Le principal témoin de l'accusation était l'agent Jacobs. Il présenta des notes qu'il prétendait avoir prises à Union Square et qui, d'après lui, rendaient fidèlement compte de mon discours. Selon ces citations, j'étais sensée avoir incité «à la révolution, à la violence», et réclamé «un bain de sang». Douze personnes, qui avaient assisté au meeting et m'avaient écoutée, vinrent témoigner en ma faveur. Elles précisèrent toutes qu'il y avait tellement de monde ce jour-là qu'il paraissait physiquement impossible de prendre des notes. Un expert graphologue examina les notes de Jacobs et déclara que l'écriture était beaucoup trop régulière pour un homme en train d'écrire debout dans un lieu surpeuplé. Mais on ne retint pas son témoignage, pas plus que ceux des témoins de la défense contre les allégations de l'agent. Lorsque ce fut mon tour de témoigner, le procureur Mac Intyre s'obstina à me poser toutes sortes de questions à l'exception de celles en rapport avec mon discours d'Union Square. Il m'interrogea sur mes opinions en matière de religion, d'amour libre, de morale. Je répondis que pour moi, la morale était hypocrite, que l'Église servait à maintenir le peuple en esclavage, que l'amour était impossible s'il n'était pas libre mais imposé. Mac Intyre ne cessait de m'interrompre ; le juge m'ordonna de répondre aux questions par oui ou par non et je dus renoncer à m'exprimer.
Mac Intyre fut particulièrement éloquent lorsqu'il évoqua, au cours de son réquisitoire, ce qui risquait d'arriver si «cette femme dangereuse» était laissée en liberté : les biens détruits, les enfants des riches exterminés et les rues de New York transformées en fleuve de sang...
Oakley Hall se livra à une plaidoirie brillante. Il ridiculisa le témoignage de Jacobs et fustigea les méthodes de la police, ainsi que la position du tribunal. Puis il plaida avec éloquence la cause de la liberté de parole et demanda que la prisonnière soit remise en liberté.
Le juge répondit en évoquant la loi et l'ordre, le sacro-saint droit de propriété et la protection «des libres institutions de l'Amérique». Le jury délibéra longuement, de toute évidence, il ne semblait pas disposé à me déclarer coupable, mais il le fit quand même.
Malgré les conseils de mon avocat, je refusai de me pourvoir en appel. Mon procès n'avait été qu'une farce et j'en ressortais bien déterminée à ne pas implorer la clémence de l'État, qui décidément restait mon ennemi. On me renvoya aux Tombs jusqu'au jour de la sentence, fixée pour le 18 octobre.
Pendant les jours qui précédèrent la sentence, les journaux ne parlèrent plus que «d'anarchistes se préparant à mettre à sac le tribunal» et de «préparatifs pour soustraire par la force Emma Goldman à la justice». Bien sûr, la police «tenait la situation en main» ; elle surveillait les lieux de réunion des radicaux et tenait le palais de justice sous bonne garde. Le jour de la sentence, seuls seraient autorisés à y pénétrer l'accusée, son avocat et la presse.
Mon avocat fit savoir à mes amis que compte tenu «de mon refus borné de faire appel», il ne se présenterait pas devant le tribunal ce jour-là. Mais Hugh O. Pentecost, qui n'était pas mon avocat mais mon ami, se proposait de venir protéger mes droits et d'exiger que l'on me laisse la parole. Ed m’annonça que le World de New York était prêt à publier la déclaration que je devais prononcer devant la cour. C'était étonnant de la part du World qui, pour rendre compte de mon discours, avait falsifié le reportage d'un de ses journalistes. Ed m'expliqua que la presse capitaliste était versatile, et que de toute façon, nous n’avions rien à y perdre : le World lui avait promis qu'il pourrait voir les épreuves. Ma déclaration devait paraître dans une édition spéciale dès que la sentence serait prononcée. Mes amis me pressaient de faire parvenir ma déclaration manuscrite au World et j'y consentis.
Sur le chemin du tribunal, on eût dit que New York était sous la loi martiale. La police occupait les rues, des cordons d'hommes puissamment armés entouraient les immeubles, et les couloirs du palais de justice étaient remplis de flics. On m'appela à la barre pour me demander si j'avais «quelque chose à déclarer avant que la sentence ne soit prononcée». J'avais beaucoup à dire, m'en donnerait-on l'occasion ? Bien sûr que non — tout ce que l'on m'accordait, c'était une brève déclaration. Alors, je me contenterais de dire que je ne m'attendais pas à ce qu'un tribunal capitaliste exerce réellement la justice. La cour pouvait bien rendre sa pire sentence : elle ne me ferait pas changer d'avis.
Le juge Martin me condamna à un an de prison au pénitencier de Blackwell's Island. Sur la route des Tombs, j'entendis les crieurs de journaux: «Édition spéciale, édition spéciale, la déclaration d'Emma Goldman devant le tribunal!» Le World avait tenu sa promesse. Le panier à salade m'emmena directement au bateau qui transportait les prisonniers vers Blackwell's Island.
C'était un beau jour d'octobre : la péniche glissait sous
le soleil qui se reflétait dans l'eau. Plusieurs journalistes m'accompagnaient
et me harcelaient pour obtenir une interview. Je me sentais d'humeur légère.
«Mon équipage est celui d'une reine, fis-je remarquer, et
voici mes hommes de main.» Un jeune reporter, visiblement admiratif,
ne cessait de répéter: «Cette enfant, impossible de
lui clouer le bec.» Le bateau accosta et je quittai mon escorte en
lui recommandant de ne pas écrire plus de mensonges que le strict
nécessaire. Puis, leur rappelant gaiement que j'allais les revoir
dans un an, je suivis l'inspecteur de police dans l'immense allée
de graviers bordée d'arbres qui menait à la prison. Devant
la porte, je me retournai vers le fleuve, respirai une dernière
fois à l'air libre et plongeai dans les entrailles de ma nouvelle
demeure.19
Plus que tout autre chose, la prison fut une véritable école de vie. Une école douloureuse, mais combien précieuse ! C'est là que je découvris les profondeurs et les complexités de l'âme humaine, là que je compris le sens des mots laideur et beauté, mesquinerie et générosité. J'y appris aussi à regarder la vie avec mes propres yeux, au lieu de m'en remettre toujours à Sasha, Most ou Ed. La prison fut le chemin de croix destiné à mettre ma foi à l'épreuve. Elle me permit de découvrir en moi la force de me dresser seule contre ce qui vient, de vivre ma vie et de me battre pour mon idéal, contre le monde entier si nécessaire. L'État de New York ne pouvait pas me rendre plus grand service en m'envoyant au pénitencier de Blackwell's Island !
XI
JE RÉAPPRENDS À VIVRE EN LIBERTÉ
Les semaines qui suivirent ma libération furent un véritable cauchemar. En sortant de prison, j'avais besoin d'être seule, tranquille, mais on ne me laissait pas en paix. Tous les soirs, il y avait un meeting auquel j'assistais comme dans un brouillard. Tout cela me paraissait incongru et irréel car, en pensée, j'étais toujours en captivité. L'image de mes compagnes hantait mes jours et mes nuits. Face au public, j'écoutais en moi les bruits de la prison — une voix lançait un ordre: «Fermez !», puis les lourdes portes claquaient et les chaînes cliquetaient.
Le plus étrange fut encore le meeting organisé au théâtre Thalia pour me souhaiter la bienvenue. La salle était bondée d'hommes et de femmes célèbres, venus de divers horizons politiques, qui s'apprêtaient à fêter ma libération. J'étais assise là, hébétée. J'essayais désespérément de garder le contact, de suivre ce qui se passait, de me concentrer sur ce que j'allais dire. Mais en vain: mon esprit ne cessait de dériver vers Blackwell's Island. A la place du public, je voyais les visages diaphanes et effrayés des prisonnières, et la voix des orateurs avait la dureté de celle de la gardienne en chef. Puis une main se posa sur mon épaule : c'était celle de Maria Louise, l'organisatrice du débat. Elle venait d'annoncer que j'allais m'adresser à l'assistance et m'avait appelée à plusieurs reprises : «On croirait que tu dors !»
J'ai bondi et j'ai marché jusqu'à la tribune. Le public s'est levé pour me saluer, puis j'ai essayé de parler. J'ai remué les lèvres, mais aucun son n'en sortait. De tous les coins de la salle, des créatures hideuses surgissaient : elle se dirigeaient vers moi et j'ai cru défaillir. Je me suis tournée vers Maria Louise et lui ai demandé dans un murmure — comme si je craignais d'être entendue — d'expliquer au public que je ne me sentais pas bien. Je parlerais plus tard. Ed, qui était près de moi, me conduisit dans les vestiaires. Je n'avais encore jamais perdu ainsi le contrôle de moi-même ou de ma voix, et cela m'effrayait, mais Ed me rassura ; selon lui, avec une sensibilité comme la mienne, il n'était pas étonnant que la prison laisse son empreinte longtemps après. Le mieux était encore de quitter la ville et de trouver un endroit tranquille où vivre en paix quelque temps. Cher Ed ! Sa voix douce et tendre, toujours aussi apaisante, me calma cette fois encore.
Le son d'une autre voix, merveilleuse, me parvint jusqu'aux vestiaires. Je n'en connaissais pas le timbre et demandai : «Qui est-ce ?»
— C'est Maria Rodda, une jeune anarchiste italienne. Elle n'a que seize ans et elle vient d'arriver en Amérique. C'est elle qui prend la parole maintenant.» J'étais très intriguée de voir celle qui possédait une voix aussi galvanisante. Je me rapprochai de la porte qui menait à la scène : Maria Rodda était la créature la plus exquise que j'aie jamais rencontrée. De taille moyenne, une tête, couronnée de boucles noires, qui reposait comme un lys sur son cou élancé, elle avait le teint diaphane et des lèvres rouge corail. Mais ses yeux, comme deux charbons noirs et ardents, brûlant d'une flamme intérieure me fascinaient encore davantage. Parmi le public, peu nombreux étaient ceux qui comprenaient l'italien. Mais l'étrange beauté de Maria et sa voix mélodieuse plongèrent toute l'assemblée dans l'enthousiasme. Quant à moi, elle me fit l'effet d'un rayon de soleil. Plus de fantômes, plus de prisons : je me sentais libre et heureuse, entourée d'amis.
Sur le chemin du retour, j'évoquai Maria devant Ed. A ma grande
surprise, il ne partageait pas mon exaltation. Bien sûr, elle était
ravissante. Mais d'après lui, sa beauté ne durerait pas,
pas plus d'ailleurs que sa passion pour notre cause : «Les femmes
des pays latins sont précoces, mais elles vieillissent à
leur premier enfant ; leur corps et leur esprit vieillissent.
— Eh bien, si elle veut se consacrer au Mouvement, Maria n'aura qu'à
faire attention à ne pas avoir d'enfant.
— Aucune femme ne devrait agir ainsi, répondit Ed avec emphase.
La Nature a créé la femme pour qu'elle soit mère.
Tout le reste n'est que folie et artifice.»
Je n'avais jamais entendu Ed parler ainsi et ses propos conservateurs m'indignèrent. Je le sommai de me dire s'il pensait que c'était folie de ma part de préférer me consacrer à des idées plutôt que de produire des enfants. Je n'éprouvais que mépris pour l'attitude réactionnaire de nos camarades allemands en la matière. Je l'avais toujours cru différent, mais maintenant je voyais bien qu'il était comme les autres. Sans doute n'aimait-il en moi que la femme, et ne me considérait-il que comme une épouse en puissance, celle qui porterait ses enfants. Il n'était pas le premier à espérer me faire tenir ce rôle, mais qu'il se le mette bien dans la tête, jamais je ne jouerais à ça, jamais ! J'avais choisi ma voie et aucun homme ne pourrait m'en détourner.
Je m'étais arrêtée de marcher. Ed se tenait immobile
à côté de moi. Je vis à son visage qu'il était
peiné, mais il se contenta de dire : «S'il te plaît,
chérie, avançons ou nous n'allons pas tarder à avoir
un vaste public !» Il me prit doucement le bras, mais je me libérai
et hâtai le pas, le laissant en arrière.
Jusque-là, j'avais mené avec Ed une vie pleinement satisfaisante, sans aucun accroc. Et maintenant nous y étions : mes rêves d'amour et de camaraderie véritable tournaient court. Ed n'avait jamais manifesté aucune exigence ; une seule fois, au moment où je militais avec des chômeurs, il avait émis une protestation et j'avais cru, à l'époque, qu'il s'inquiétait de ma santé. Comment pouvais-je deviner qu'il s'agissait de tout autre chose — de l'instinct de propriété du mâle ? Car bien sûr, tout pouvait se résumer à cela ; dans son égocentrisme, l'homme ne supportait pas qu'il y eût d'autres divinités que lui. Eh bien, il n'en serait pas ainsi même si je devais le quitter. Le quitter ! Quand tous mes sens le réclamaient ! Comment vivre sans Ed, me passer de la joie qu'il me procurait ?
Le lendemain, Ed arriva de bonne heure. Il avait retrouvé son calme et sa pondération. Mais je le connaissais trop bien pour me laisser abuser par son air réservé. Il proposa d'aller faire un tour. J'étais sortie de prison depuis quinze jours et nous n'avions pas encore passé une seule journée en tête à tête. Nous nous rendîmes à Manhattan Bach. Par ce jour de novembre, il faisait un froid coupant et la mer était agitée, mais le soleil brillait de tous ses rayons. Ed n'avait jamais été très bavard, pourtant, ce jour-là, il se mit à parler longuement de lui, de ce qui l'intéressait dans le Mouvement, et de son amour pour moi.
Tout ce qu'il dit me remua profondément. Quand enfin je pus trouver
des mots pour répondre — de pauvres mots bien anodins — ce fut pour
lui rappeler que je l'aimais aussi, que j'avais besoin de lui et que je
désirais avant tout pouvoir lui donner ce qu'il souhaitait. Pensait-il
vraiment que mon idéalisme prenait sa source dans l'instinct de
maternité que j'avais réprimé en moi ? Bien sûr,
Ed avait ravivé mon vieux désir d'enfant, mais j'avais fait
taire la voix de l'enfant pour le bien de l'humanité — seule passion
dévorante de mon existence. Les hommes se consacrent à des
idéaux, et ça ne les empêche pas d'être pères.
Mais la participation physique de l'homme à la vie d'un enfant ne
dure qu'un instant, celle de la femme, des années entières.
Des années à se vouer à un seul être humain
aux dépens du reste de l'humanité. Jamais je n'abandonnerais
l'un pour l'autre. Mais il pouvait être sûr de mon amour. Était-il
possible qu'un homme et une femme aient une vie amoureuse réussie
tout en se consacrant à une grande cause ? Il fallait essayer en
tout cas. Chercher un lieu où nous pourrions enfin vivre ensemble.
Plus d'arrangement bancal, nous aurions un foyer, même pauvre ! Notre
amour l'embellirait et notre travail lui donnerait un sens. L'idée
enthousiasma Ed, il me prit dans ses bras. Mon bel amant, si fort, qui
détestait tellement les démonstrations publiques d'affection!
Je lui fis remarquer en riant qu'il oubliait ses bonnes manières.
Je ne l'avais jamais vu de cette humeur-là, comme un gamin heureux
et espiègle.
Il se passa encore quatre semaines avant que nous puissions mener nos
projets à bien. Mon emprisonnement avait fait les gros titres des
journaux et m'avait rendue célèbre. Je connaissais la folie
des Américains pour tout ce qui est illustre : celle des femmes,
notamment, pour quiconque se retrouvait sous les projecteurs, que ce fût
le lauréat d'un quelconque prix, un joueur de base-ball, une idole
de music-hall, un tueur de dames ou quelque aristocrate européen
décrépit ! Chaque soir, je récoltais ma moisson d'invitations
à des cocktails ou des dîners. Tout le monde semblait vouloir
m'exhiber. Enfin, Ed et moi, nous eûmes notre «chez nous».
Le World m'avait payé 150 dollars pour un article sur les
prisons. Ils nous servirent à meubler quatre pièces dans
la 11e Rue. A l'exception du lit et d'un
divan, la plupart des meubles étaient d'occasion. Pour ma part,
je m'étais bâti un sanctuaire autour du divan, à l'aide
d'un bureau et de quelques chaises. Ed fut surpris de m'entendre exprimer
le besoin d'une chambre à moi. Selon lui, cela suffisait bien d'être
séparés pendant les heures de travail. Il me voulait toute
à lui le reste du temps, mais je tins bon. Toute mon enfance et
toute ma jeunesse avaient été empoisonnées par l'obligation
de partager ma chambre, et depuis que j'étais un être libre,
il était important que, la nuit et une partie de la journée,
on me laisse un peu de vie privée.
Il y avait maintenant deux mois qu'on m'avait remise en liberté, mais je n'oubliais pas mes infortunées compagnes encore en prison. Je voulais faire quelque chose en leur faveur, et pour cela, j'avais besoin d'argent, et je voulais aussi gagner ma vie. Grâce au Dr White, le médecin de la prison, j'avais appris le métier d'infirmière.
Je me mis en quête de travail. Le Dr Julius Hoffmann m'envoya
sa clientèle privée qu'il soignait à l'hôpital
St Mark. Quant au Dr White, il m'avait promis avant mon départ de
m'employer dans son cabinet. Malheureusement, avait-il dit, il ne pouvait
pas m'envoyer ses clients : «La plupart sont d'une telle stupidité
qu'ils auraient peur que vous les empoisonniez.» Le cher homme tint
parole : il me prit à son service plusieurs heures par jour. J'obtins
aussi du travail dans Broadway-East, au nouvel hôpital Beth-Israel.
J'aimais cette nouvelle profession, et elle me permettait de gagner plus
d'argent que je ne l'avais fait jusque-là. J'avais non seulement
la joie de ne plus être enchaînée à ma machine
— que ce fût ou non en atelier — mais encore, la satisfaction de
pouvoir consacrer plus de temps à la lecture et à mes activités
publiques.
Depuis le premier jour où j'étais entrée dans le mouvement anarchiste, je cherchais une amie, un être du même sexe dont l'esprit fût apparenté au mien et avec qui partager mes pensées et mes émotions les plus intimes — celles que je ne pouvais confier à aucun homme, pas même à Ed. Mais ce n'était pas l'amitié que j'avais rencontrée chez les femmes : c'était la rivalité, l'envie et la jalousie parce que je plaisais aux hommes. Bien sûr, il y avait des exceptions : Annie Netter, qui était toujours si généreuse, Natasha Notkin, Maria Louise et une ou deux autres. Mais le seul lien qui m'unissait à elles, était le Mouvement, sans rien entre nous de très personnel ni de très intime. L'apparition de Voltairine de Cleyre dans ma vie ranima l'espoir en moi de trouver enfin une véritable amie.
Elle m'avait rendu visite en prison puis m'avait écrit de merveilleuses lettres amicales et affectueuses. Dans l'une d'elles, elle me proposait de venir la voir dès ma libération. Elle m'installerait, disait-elle, devant sa cheminée, veillerait sur moi, me ferait la lecture et m'aiderait à oublier cette expérience traumatisante. Peu de temps après elle m'annonça qu'elle se préparait à venir à New York avec son ami A. Gordon, et espérait pouvoir me rendre visite. Je n'eus pas envie de l'en dissuader, car elle m'était très chère, mais l'idée de voir Gordon me révulsa. Je l'avais rencontré dans un club de Philadelphie lors de ma première venue dans cette ville, et il m'avait fait très mauvaise impression. J'écrivis à Voltairine pour lui expliquer que je préférais ne pas voir Gordon. Après cette lettre, je n'entendis plus parler d'elle. J'attribuai son silence à sa maladie.
Je reçus à l'occasion de ma libération de nombreuses lettres de félicitations, tant d'amis que d'inconnus. Mais toujours pas un mot de Voltairine. Ed m'expliqua que mon refus de voir Gordon avait beaucoup choqué Voltairine. Cette nouvelle me fit beaucoup de peine. Qu'une telle révolutionnaire ait la mesquinerie de se détourner de moi parce que je n'avais pas envie de rencontrer un de ses amis, voilà qui me dépassait ! Ed fit remarquer: «Gordon n'est pas seulement un de ses amis, il est plus que cela.» Mais je ne voyais pas la différence : je ne parvenais pas à comprendre qu'une femme libre oblige ses amis à accepter son amant. Comment, après de telles médiocrités, aurais-je pu me sentir libre et à l'aise devant Voltairine ? Mon désir d'être son amie s'arrêta là.
L'irruption dans ma vie d'une autre femme me consola quelque peu. Cette belle jeune fille se nommait Emma Lee. Pendant ma détention, elle avait écrit à Ed pour lui exprimer son intérêt à mon égard. Elle signait ses lettres de ses initiales, et comme son écriture était très masculine, Ed pensa qu'il s'agissait d'un homme. «Imagine ma surprise, m'expliqua Ed lors d'une de ses visites, en voyant pénétrer dans ma garçonnière une jeune et charmante femme.» Mais Emma Lee ne se contentait pas d'être charmante, intelligente, elle avait aussi le sens de l'humour. Un jour, Ed l'amena avec lui à la prison et elle m'attira tout de suite. A ma libération, Emma Lee et moi passâmes beaucoup de temps ensemble. Au début, elle ne parlait d'elle qu'avec réticence, mais avec le temps, je finis par apprendre son histoire. Elle s'était intéressée à moi parce qu'elle-même avait séjourné en prison et en connaissait l'horreur. C'était une libre penseuse qui avait cessé de croire que l'amour ne peut être vécu que s'il est sanctionné par la loi. Elle avait rencontré un homme qui prétendait partager son point de vue. Il avait fait un mariage malheureux et lui expliqua qu'elle était plus qu'une camarade pour lui : il était amoureux d'elle. Elle lui rendit son amour, mais dans la petite ville bigote du Sud où elle vivait, leur relation devint vite impossible. Ils s'enfuirent à Washington où la persécution les poursuivit. Ils avaient l'intention de déménager à New York quand Emma Lee retourna dans sa ville natale pour y mettre en vente ses biens. Elle n'était pas là depuis une semaine que quelqu'un mit le feu à sa maison. Comme celle-ci était assurée, Emma fut arrêtée et inculpée d'incendie volontaire, puis condamnée à cinq ans de prison. Depuis ce temps, l'homme qu'elle aimait ne lui avait pas fait signe une seule fois, il l'avait abandonnée à son triste sort et se cachait dans quelque ville de l'Est.
Lorsqu'Emma Lee décrivait l'existence qu'elle avait menée dans son pénitencier du Sud, la vie à Blackwell's Island m'apparaissait comme un véritable paradis. Dans cet enfer, on flagellait les détenus noirs, hommes ou femmes, pour la moindre infraction au règlement. Les femmes blanches devaient faire allégeance aux gardiens, sans quoi elles mouraient de faim. Il régnait, tant parmi les gardiens que parmi les prisonniers, une atmosphère tendue et empoisonnée par les jurons et les actes dégradants. Emma était sans cesse sur ses gardes : elle dut même repousser les avances du directeur et du médecin de la prison. Un jour, pour se défendre, elle avait presque dû en venir au meurtre. Sans doute ne serait-elle pas sortie vivante de là si elle n'était parvenue à envoyer un message à une amie qui éveilla l'intérêt de quelques personnes et adressa des pétitions au gouverneur. Celles-ci finirent par produire leur effet : Emma Lee fut relâchée au bout de deux ans.
Depuis ce temps, elle se consacrait totalement à l'amélioration
des conditions pénitentiaires avec la Society for Prison Reform.
Elle avait déjà réussi à obtenir la destitution
de ses persécuteurs.
Mise à part ma sœur Helena, aucune femme ne m'aima jamais autant qu'Emma Lee. Et si Ed me donnait tant de preuves de son attachement que je ne pouvais douter de lui, je sais qu'Emma Lee fut, des deux, celle qui comprit le mieux mon âme.
Emma Lee travaillait à la commission des Infirmières de
Henry Street où je lui rendis souvent visite, parfois invitée
par les femmes qui dirigeaient cette institution. Miss Lillian D. Wald,
Lavinia Dock et Miss MacDowell furent, dans mes relations, les premières
Américaines à s'intéresser aux conditions économiques
des masses. Leurs efforts se portaient surtout sur l'East Side. Grâce
à elles, je découvris un nouveau type d'Américains,
des hommes et des femmes de bonne volonté, susceptibles d'agir avec
grandeur et générosité. Eux aussi, tout comme les
révolutionnaires russes, venaient de familles aisées et s'étaient
entièrement voués à ce qu'ils considéraient
comme leur grande cause. Et pourtant, le travail qu'ils accomplissaient
me faisait l'effet d'un simple palliatif. «Il est bon d'apprendre
aux ouvriers à se servir d'une fourchette, expliquais-je à
Emma Lee, mais à quoi cela sert-il s'ils n'ont rien à manger
? Qu'ils prennent d'abord leur propre vie en main: ensuite, ils sauront
comment se nourrir et comment vivre !» Elle était d'accord
avec moi : bien qu'ils fussent sincères, les travailleurs sociaux
faisaient plus de mal que de bien.
En commençant à travailler comme infirmière, je savais qu'il me faudrait un jour ou l'autre suivre régulièrement des cours de formation. On payait en effet les infirmières non diplômées au tarif des domestiques et on les traitait comme telles. De plus, il était impossible d'obtenir un poste fixe quand on n'était pas infirmière d'État.
Par ailleurs, Ed m'avait souvent parlé de Vienne : il ne cessait de chanter sa beauté, le charme qui s'en dégageait, les possibilités qu'offrait la ville. Il me conseilla de m'inscrire aux cours d'obstétrique et à d'autres spécialités de la faculté de médecine de Vienne. Ainsi, après ces études, je serais à la fois plus indépendante financièrement, et plus disponible. Pour des gens aussi pauvres que nous, l'idée paraissait plutôt saugrenue, mais l'enthousiasme d'Ed finit par me gagner. J'irais à Vienne. Mais je profiterais de l'occasion pour faire une tournée de conférences en Angleterre et en Écosse. Il y avait longtemps que les camarades britanniques me demandaient de leur rendre visite.
Ed travaillait maintenant chez un menuisier hongrois de ses amis : celui-ci proposa de lui prêter l'argent. Mais Fedya insista pour avoir la priorité : il était prêt à payer mon voyage et à me faire parvenir, pendant toute la durée de mon séjour à Vienne, vingt-cinq dollars par mois.
Il n'y avait qu'une ombre au tableau : Sasha, qui était en prison. C'était si loin, l'Europe ! Ed et Emma Lee me promirent de correspondre régulièrement avec lui et de veiller à ses besoins. D'ailleurs Sasha lui-même me pressait de partir. Pour l'instant, on ne pouvait rien faire pour lui, écrivait-il, et l'Europe allait me permettre de rencontrer les grands noms qui nous étaient chers : Kropotkine,20 Malatesta,21 Louise Michel... Sans doute avaient-ils des choses à m'apprendre et quand je reviendrais, je ferais bénéficier le mouvement américain de cette expérience. C'était bien de Sasha : quand il pensait à moi, il ne pouvait pas s'empêcher d'évoquer la Cause !
J'embarquai pour l'Angleterre le 15 août 1895 : exactement six ans après mon arrivée à New York, qui avait marqué le début de ma nouvelle existence. Mais en 1889, les choses étaient bien différentes. En ce temps-là, j'étais pauvre — d'une pauvreté qui n'était pas seulement matérielle. Je n'étais qu'une enfant solitaire et sans expérience, entraînée par le tourbillon de la métropole américaine. Aujourd'hui, j'avais un nom, j'étais au cœur du creuset, j'avais des amis... Et par-dessus tout, j'étais aimée d'une personne merveilleuse. J'étais riche, et triste pourtant. J'avais le cœur lourd en pensant au pénitencier où Sasha était enfermé. A nouveau, je fis le voyage dans l'entrepont, car mes moyens ne me permettaient pas de dépenser plus de 16 dollars pour la traversée. Cette fois-ci nous étions peu nombreux. Certains passagers n'étaient pas aux États-Unis depuis beaucoup plus longtemps que moi. Mais ils se considéraient comme Américains et ils étaient traités en conséquence : plus décemment, en tout cas, que les pauvres émigrants qui, en 1886, voyageaient comme moi vers la Terre Promise.
XII
MON PREMIER VOYAGE EN EUROPE
L'une des raisons pour lesquelles j'étais venue en Angleterre était que je voulais rendre visite aux personnalités les plus marquantes du mouvement anarchiste. Malheureusement, à mon arrivée en août 1895, Kropotkine n'était pas à Londres, mais il devait revenir avant mon départ. Errico Malatesta, par contre, était là. Je lui rendis visite dans la petite boutique où il vivait. Nous n'avions pas d'interprète et je ne parlais pas l'italien. Pourtant, son gentil sourire, qui reflétait la générosité de son caractère, me donna l'impression que je l'avais toujours connu. Quant à Louise Michel, je la rencontrai presque immédiatement : les camarades français chez qui j'étais descendue avaient organisé une réception pour mon premier dimanche à Londres. Depuis que j'avais lu l'histoire de la Commune de Paris — de ses magnifiques débuts à sa terrible fin — la figure de Louise Michel s'en était détachée, sublime par son amour de l'humanité, majestueuse par son dévouement et son courage. Je fis la connaissance d'une femme maigre, décharnée même, vieillie avant l'âge (elle n'avait alors que soixante-deux ans), mais dont le regard pétillait de jeunesse. Son sourire était si tendre qu'il gagna aussitôt mon cœur. Ainsi, c'était là cette femme qui avait survécu à la sauvagerie de la foule des Parisiens respectables. Dans leur vulgarité, les journalistes français continuaient à la dépeindre comme une bête sauvage et à l'appeler La Vierge rouge : ils la faisaient passer pour une femme sans charme qui d'ailleurs n'avait plus rien d'une femme. Quand ils étaient polis, ils parlaient de sa mauvaise haleine. Mais s'ils la craignaient, c'était aussi parce qu'ils voyaient en elle un être dont la grandeur soulignait la vacuité de leurs âmes et de leurs cœurs. Assise près d'elle, lors de notre première rencontre, je me demandais comment on pouvait la trouver sans charme. Bien sûr, elle ne semblait pas prendre grand soin de son apparence, et même plus, j'avais rarement rencontré femme aussi oublieuse d'elle-même. Elle portait une robe informe et un bonnet démodé, et tout ce qu'elle avait sur elle tombait de travers. Mais son être tout entier était illuminé par une vie intérieure. On ne pouvait que succomber à son magnétisme, à cette force si imposante, à cette simplicité si émouvante, presque enfantine. L'après-midi que je passai avec Louise fut une expérience comme je n'en avais encore jamais vécue. Sa main glissée dans la mienne, cette tendre pression sur ma tête, ses paroles amicales et affectueuses: tout cela semblait contraindre mon âme à s'élever jusqu'à elle, dans ces sphères où la beauté était son élément.
A mon retour de Leeds et de Glasgow — où j'avais pris la parole dans de vastes meetings et rencontré bon nombre d'ouvriers actifs et dévoués à la Cause —, je trouvai une lettre de Kropotkine. Il me demandait de lui rendre visite. Rencontrer mon grand maître : enfin, mon vieux rêve allait être exaucé !
Cinq minutes en sa présence suffirent à me mettre à l'aise. La famille était de sortie. Peter me reçut si gentiment et si gracieusement que je me sentis tout de suite comme chez moi. Le thé serait bientôt prêt, dit-il. Mais pendant ce temps-là, pouvait-il me montrer son atelier de menuiserie et les objets qu'il avait faits de ses propres mains ? Il m'introduisit dans son bureau et me présenta avec fierté une table, un banc et quelques étagères qu'il avait fabriqués. C'étaient des choses simples auxquelles il attachait beaucoup d'importance : chacune d'elles était le fruit d'un long travail, et n'avait-il pas toujours souligné la nécessité d'associer travail manuel et travail intellectuel? Il était capable, maintenant, d'expliquer en quoi l'un et l'autre étaient complémentaires. Jamais je ne vis artisan regarder avec plus d'amour et de respect les objets créés de ses propres mains que ne le fit l'homme de science et le philosophe Peter Kropotkine. La joie qu'il éprouvait devant ce qu’avaient produit ses outils était à l'image de la confiance qu'il accordait aux masses, à leur capacité de créer et de façonner la vie.
En buvant le thé qu'il avait lui-même préparé, Kropotkine s'enquit des conditions de vie en Amérique, du Mouvement et de Sasha. Je lui fis part de mes impressions concernant l'Angleterre. J'avais été frappée par les contrastes de ce pays où la plus extrême pauvreté côtoyait d'immenses fortunes. Il me semblait que la liberté politique n'était qu'un os jeté aux masses pour les apaiser. Peter partageait mon point de vue. Selon lui, l'Angleterre n'était qu'une nation de commerçants plus préoccupés d'achat et de vente que de fabriquer le minimum nécessaire à la survie de son peuple. «La Bourgeoisie britannique a de bonnes raisons de craindre le mécontentement, et les libertés politiques offrent encore le meilleur moyen de s'en préserver. Les dirigeants anglais sont rusés : ils ont toujours veillé à ce que les rênes du pouvoir ne soient pas tenues trop serrées. Le Britannique moyen adore penser qu'il est libre : il en oublie sa misère. C'est en cela que réside l'ironie du sort de la classe ouvrière anglaise, et sa pathologie. Et pourtant I'Angleterre a de quoi nourrir chaque homme, chaque femme et chaque enfant : il suffirait pour cela qu'elle arrache à une aristocratie vieillie et décadente les vastes terres que celle-ci tient encore sous son monopole.» La visite que je rendis à Peter Kropotkine me confirma dans mes certitudes : la véritable grandeur s'accompagne toujours de simplicité. Lui-même était l'incarnation de ces deux vertus. Sa personnalité, mélange de lucidité, de brillant et de chaleur humaine qui s'harmonisaient parfaitement en lui, était à la fois fascinante et charmante.
Je fus désolée de quitter l'Angleterre : pendant cette
courte visite, j'y avais rencontré beaucoup de gens parmi lesquels
je m'étais fait des amis. Quant au contact personnel que j'avais
eu avec mes maîtres, il m'avait profondément enrichie. De
fait, chaque journée avait été merveilleuse. Et pourtant,
je n'avais jamais vu un tel luxe de verdure, d'arbres, de pelouses, de
jardins, de parc et de fleurs, côtoyer une si grande misère.
On eût dit que la nature elle-même participait à la
ségrégation des riches et des pauvres. Le ciel bleu et clair
du quartier d'Hampstead tournait au gris sale dans l'East End, le soleil
rayonnant y devenait une vague tache jaune. En Angleterre, le fossé
qui séparait les différentes couches sociales était
d'une terrifiante stupidité. Ma haine de l'injustice et ma détermination
à me consacrer à notre idéal en furent accrues. Je
commençais à me reprocher d'aller perdre mon temps à
apprendre le métier d'infirmière. Toutefois, l'espoir d'être
mieux armée pour mon retour en Amérique me consola. Il était
impossible maintenant de rester plus longtemps à Londres : mes cours
commençaient le 1er octobre. Il
fallait que je parte pour Vienne.
Vienne était plus fascinante encore que dans les récits qu'Ed m'en avait faits. Avec sa rue principale, la Ringstrasse, où s'alignaient de vieilles demeures splendides et de magnifiques cafés, avec ses promenades bordées d'arbres, avec surtout le Prater — plus forêt que parc — c'était une des plus belles villes que j'aie jamais vues. Sa beauté était encore rehaussée par la gaieté et la légèreté du peuple viennois. En comparaison, Londres avait l'air d'un caveau. Ici, tout était coloré, vif et joyeux. Je n'avais qu'une envie, m'intégrer à tout cela : m'y jeter corps et âme et passer mon temps à regarder les gens à la terrasse des cafés ou au Prater. Pourtant, je n'avais pas de temps pour les distractions.
Parmi les étudiants qui suivaient les cours d'obstétrique, il y avait quelques jeunes filles juives venues de Kiev ou d'Odessa. Il y en avait même une qui avait fait tout le chemin depuis la Palestine. Aucune d'entre elles ne comprenait assez d'allemand pour suivre réellement les conférences. Les Russes étaient très pauvres et vivaient la plupart du temps avec dix roubles par mois. Dans ces conditions, se consacrer à une profession avec ce courage et cette persévérance tenait de l'abnégation. Je leur fis part de mon admiration, mais les filles me répondirent que cela n'avait rien d'exceptionnel : des milliers de Russes, juifs ou non, faisaient la même chose. A l'étranger, les étudiants vivaient de peu de choses : pourquoi pas elles ? «Mais si vous parlez mal l'allemand, demandai-je, comment suivre les cours et lire les livres ? Comment espérez-vous passer vos examens ?» Elles ne savaient pas : elles se débrouilleraient. Après tout, les juifs comprennent toujours un peu l'allemand. Parmi elles, il y en avait deux qui m'étaient particulièrement sympathiques. Elles vivaient dans un méchant trou à rats, alors que ma chambre était grande et belle. Je leur proposai de la partager avec moi. Nous allions certainement avoir des nuits de garde, et il y avait toutes les chances pour qu'elles ne tombent pas en même temps. Nous pourrions ainsi réduire nos dépenses, et je les aiderais à améliorer leur allemand. Notre chambre ne tarda pas à être le lieu de rencontre privilégié des étudiants russes des deux sexes.
Je vivais à Vienne sous le nom de Mrs. E. G. Brady : le mien n'aurait servi qu'à me faire refouler à la frontière de chaque pays. J'avais depuis longtemps abandonné l'idée qu'on ne doit pas utiliser de pseudonyme. Brady était irlandais, et je savais que sous ce nom on ne suspecterait pas ma véritable identité. En ce temps-là, les passeports étaient octroyés sur simple demande. A Vienne, je devais être très prudente. Les Habsbourg étaient des despotes qui persécutaient sévèrement socialistes et anarchistes. Comme je ne voulais pas être expulsée, il m'était impossible de m'associer ouvertement à mes camarades. Mais cela ne m'empêcha pas de rencontrer des gens intéressants qui militaient dans divers mouvements sociaux.
Malgré mes études et la fréquence de mes gardes de nuit, mon intérêt pour la vie culturelle viennoise ne faiblissait pas. Il y avait la musique et les théâtres, bien sûr. Mais à Vienne, on pouvait aussi assister à des conférences passionnantes sur la prose et la poésie germaniques. On pouvait se plonger dans la lecture des jeunes iconoclastes des arts et de la littérature. Le plus audacieux de tous était Nietzsche. Avec lui, j'atteignais des hauteurs auxquelles je n'avais pas rêvé jusque-là. Ce langage incantatoire, cette beauté visionnaire me donnaient envie de dévorer chaque ligne de ses écrits : mais j'étais trop pauvre pour les acheter. Comme j'avais envie de partager ces trésors avec mon bien-aimé, je lui écrivis de longues lettres pour lui dépeindre le monde que j'étais en train de découvrir. Ses réponses furent évasives ; manifestement, Ed ne partageait pas mon enthousiasme pour l'art nouveau. Il semblait plus intéressé par mes études et ma santé, et me recommandait de ne pas gaspiller mes forces pour des lectures stériles. Ma déception fut grande, mais je me consolai en me persuadant que s'il pouvait la lire par lui-même, il apprécierait l'esprit révolutionnaire de cette nouvelle littérature. Je décidai de trouver de l'argent pour rapporter des livres à Ed.
J'appris par un étudiant qu'un jeune et éminent professeur du nom de Sigmund Freud donnait des cours magistraux. Mais il s'avéra difficile d'y assister, car seuls les médecins ou les détenteurs d'une invitation spéciale y étaient admis. Mon ami suggéra que je m'inscrive au cours du professeur Bruhl, qui portait aussi sur les problèmes de sexualité. Si j'étais une de ses étudiantes, il me serait sans doute plus facile de me frayer un chemin jusqu'à Freud.
Le professeur Bruhl était un vieil homme à la voix faible. Les sujets qu'il traitait me plongèrent dans la perplexité : il s'agissait d'«uranisme», de «lesbiennes» et autres étrangetés. L'assistance elle-même était étrange : des hommes d'allure féminine avec des manières de coquettes côtoyaient des femmes nettement masculines à la voix profonde. C'était sans aucun doute un public très particulier. Tout cela s'éclaircit lorsque j'entendis Sigmund Freud parler de ces problèmes. Son esprit brillant, simple et honnête, vous donnait l'impression d’être arraché d'une obscure cellule et jeté en pleine lumière. Pour la première fois, je compris ce que signifiait la répression sexuelle, et quels étaient ses effets sur la pensée et le comportement humains. Il m'aida à appréhender mes propres besoins. Je compris aussi que seuls les esprits dépravés pouvaient mettre en doute les motivations de Freud et considérer comme «impure» une si grande et si belle personnalité.
Enfin, je me retrouvai en possession de deux diplômes, l'un de sage-femme, et l'autre d'infirmière : je pouvais rentrer chez moi. Mais je détestais l'idée de quitter Vienne, qui m'avait tant donné. Mon voyage se prolongea de deux sernaines. Je passai la plupart de ce temps avec des camarades qui m'apprirent beaucoup sur le mouvement anarchiste autrichien. Je fis quelques conférences devant une audience restreinte, sur l'Amérique et la lutte que nous y menions.
Fedya m'avait fait parvenir le montant de mon retour en seconde classe, ainsi qu'une centaine de dollars pour que je m'achète quelques vêtements. Je choisis de les dépenser en livres — mes livres bien-aimés ! — et d'acquérir l'essentiel de l'œuvre des écrivains qui étaient en train de faire l'histoire littéraire de ce temps, particulièrement des dramaturges. Aucune garde-robe n'aurait pu me procurer la joie que j'éprouvais devant ma petite bibliothèque. Je ne pris même pas le risque de les mettre dans la malle qui allait à la soute à bagages. Je les glissai dans ma valise.
Le paquebot français fonçait vers le dock de New York,
et je me tenais sur le pont, épiant Ed bien avant qu'il ne m'aperçoive.
Il était près de la passerelle, un bouquet de roses à
la main, mais lorsque je débarquai, il faillit ne pas me reconnaître.
C'était un jour pluvieux, à la fin de l'après-midi
: je me suis demandé si c'était à cause de l'obscurité,
de mon grand chapeau ou du fait que j'étais devenue mince. Je l'ai
regardé un moment scruter les passagers. Lorsque j'ai vu son anxiété
croître, je me suis mise derrière lui, j'ai tapoté
sur son épaule et j'ai posé mes mains sur ses yeux. Il s'est
retourné vers moi, m'a serrée sur son cœur en s'exclamant
d'une voix tremblante : «Qu'est-ce qu'il t'arrive, tu es malade ?
— Mais non ! J'ai seulement nourri mon esprit plus que mon corps. Rentrons
: je vais te raconter tout ça.»
Ed m'avait écrit qu'il avait déménagé dans un appartement plus confortable que Fedya l'avait aidé à décorer. Mais je ne m'attendais pas à cela ! C'était un vieil appartement situé dans le quartier allemand de la 11e Rue. La cuisine, immense, donnait sur un magnifique jardin. Ma chambre était spacieuse et haute de plafond, meublée avec simplicité, mais agréablement, en vieil acajou. Il y avait quelques gravures sur les murs et des étagères pour mes livres. Tout cela respirait le bon goût et le bien-être.
J'appris avec joie qu'une lettre de mon courageux Sasha m'attendait. Elle ne contenait aucune plainte. Il paraissait extrêmement intéressé par ce qui se passait à l'extérieur et m'interrogeait sur mon tra vail, mes impressions de Vienne. L'Europe était si loin, et mon retour en Amérique, écrivait-il, me rapprochait de lui, même s'il savait qu'il ne me verrait plus jamais. Peut-être me serait-il possible de venir faire une tournée de conférences à Pittsburgh ? Me sentir dans la même ville signifiait beaucoup pour lui. Il avait survécu à ces quatre premières années et était bien décidé à continuer à se battre. «Nos ennemis n'auront jamais l'occasion de dire qu'ils sont parvenus à me briser», ajoutait-il.
Et comme tant de fois depuis ce jour où le monstre à vapeur me l'avait arraché, son exemple brillait, tel un météore, sur l'obscur horizon des intérêts mesquins, des problèmes personnels et de la routine débilitante du quotidien. Il était comme une lumière blanche qui purifie l'âme, inspirant, par le détachement qu'il affichait vis-à-vis des faiblesses humaines, une terreur presque religieuse.
XIII.
MON ENTHOUSIASME SE HEURTE
À LA TRISTE RÉALITÉ
L'anarchie était en pleine renaissance : depuis 1887, on n'avait plus vu un tel regain d'activités, surtout parmi les Américains. La publication anglaise Solidarity, éditée une première fois en 1892 et qui avait ensuite disparu, réapparut en 1894, drainant avec elle bon nombre d'Américains de valeur. Un club de sciences politiques s'ouvrit et donna des conférences chaque semaine. Dans l'Oregon, à Portland, un groupe d'hommes et de femmes résolus publiait un autre hebdomadaire en langue anglaise, le Firebrand. A Boston, un jeune et ardent camarade avait organisé une coopérative d'imprimerie qui faisait paraître le Rebel. A Philadelphie, Voltairine de Cleyre, H. Brown, et Perle Mc Leod poursuivaient avec d'autres leurs activités en faveur du Mouvement. De fait, à travers tous les États-Unis, l'esprit des martyrs de Chicago resurgissait. Leur message se faisait entendre dans toutes sortes de langages : l'anglais, bien sûr, mais aussi toutes les langues étrangères qui peuplaient l'Amérique.
Pour ma part, ce que j'avais fait jusqu'à présent n'était qu'un premier pas pour servir le Mouvement. Maintenant, il fallait que je parte en tournée, que j'étudie le pays et son peuple, afin de prendre le pouls de l'Amérique. Je devais apporter mon message aux masses, leur parler d'un nouvel idéal de société. J'avais hâte de commencer. Mais je voulais avant cela améliorer mon anglais et gagner un peu d'argent. Pas question de dépendre des camarades, ni de me faire payer mes conférences. En attendant, il y avait du travail à New York.
Je voyais l'avenir avec enthousiasme, mais plus mon moral était haut, plus l'intérêt d'Ed déclinait. Je savais depuis longtemps qu'il me reprochait tous les moments qui m'éloignaient de lui. J'avais aussi conscience de nos divergences sur la question des femmes. Mais tout cela n'avait pas empêché Ed de s'installer avec moi et de m'apporter son concours en toutes circonstances. A présent, il semblait contrarié et critiquait tout ce que je faisais. Au fil des jours, sa morosité ne cessait de croître. Il m'arrivait souvent de le retrouver, en revenant d'une réunion tardive, silencieux, le visage figé et la jambe se balançant nerveusement. Mon désir de m'approcher de lui, de partager avec lui mes pensées et mes projets, se heurtait alors à son regard plein de reproches.
Je gardais toujours une profonde tendresse pour mon amant d'autrefois, mon artiste, Fedya, dans la mesure où je pensais qu'il avait besoin de moi. A mon retour d'Europe, je découvris qu'il avait beaucoup changé. Il avait réussi dans sa profession et gagnait énormément d'argent. Il était aussi généreux qu'au temps où nous étions pauvres, et n'avait pas changé d'attitude à mon égard. Mais je ne tardai pas à m'apercevoir que, pour Fedya, le Mouvement avait perdu toute signification. A présent, il vivait dans d'autres cercles, et ses intérêts étaient différents. Le voir dériver ainsi vers des plaisirs triviaux et insignifiants m'était douloureux. Heureusement, il se sentait encore proche de nous. Son amitié pour Ed et son affection pour moi contrebalançaient, au moins en partie, l'influence déplorable de son nouvel entourage.
Fedya m'attirait toujours, mais c'était pour Ed que je me consumais de désir, c'était Ed qui faisait de mon sang un fleuve de feu, Ed dont les caresses me faisaient frémir. Pourtant, ce dernier n'était plus le même : il avait adopté une attitude hypercritique difficilement supportable. Avec orgueil, je me refusais à faire le premier pas pour briser son silence. Enfin un soir, Ed sortit de sa réserve : «Tu es en train de t'éloigner de moi, s'écria-t-il avec rage. Je vois bien que je vais devoir renoncer à la vie dont je rêvais avec toi. Tu gaspilles l'année que tu as passée à Vienne : tu n'as acquis une profession que pour mieux la sacrifier à ces stupides meetings. Rien ne t'intéresse. Ton amour ne m'accorde aucune pensée, et tu ignores tout de mes besoins. Si tu gâches ta vie pour le Mouvement, c'est seulement par vanité : tu ne désires que cela, les applaudissements, la gloire, les projecteurs...»
Et tandis que je le regardais fixement, incapable de prononcer un mot
ou d'esquisser un seul geste, il continuait à faire les cent pas
sans pouvoir contrôler sa colère. Enfin, il attrapa son manteau
et son chapeau, et sortit.
Je restai paralysée pendant de longues heures. Soudain, un violent coup de sonnette me fit bondir. On me demandait de rendre visite à une femme en couches. Saisissant le sac préparé depuis des semaines, je suivis l'homme qui était venu me chercher.
Je découvris dans deux pièces, au sixième étage
d'un meublé de Houston Street, trois enfants endormis auprès
d'une femme dont le travail avait commencé. Il n'y avait pas de
gaz, mais une lampe à huile sur laquelle je dus faire chauffer l'eau.
Quand je lui demandai un drap, l'homme pâlit. Nous étions
vendredi. Il m'expliqua que sa femme faisait la lessive le lundi et que
tous les draps étaient sales. Mais je pouvais utiliser la nappe
: il venait de la mettre le soir même pour Sabbat. «Y a-t-il
des couches ou quelque chose pour l'enfant ?» L'homme ne savait pas.
La femme me désigna un ballot où je trouvai quelques chemises
déchirées, un pansement et des chiffons. Une incroyable pauvreté
se dégageait de tout cela.
Le travail me fit oublier mon chagrin. J'avais plusieurs patients à soigner et j'assistais le Dr Witte lors de ses opérations : je n'eus guère de temps pour ressasser. Tous les soirs, j'assistais à un meeting, à Newark, Cureton ou dans les alentours. Mais quand la nuit venait, seule dans l'appartement, j'étais hantée et torturée par le souvenir de la scène que nous avions eue, Ed et moi. Quinze jours plus tard, oubliant toutes mes résolutions, je n'écoutai plus que mon désir : je lui écrivis pour le supplier de revenir. Il arriva immédiatement. Il me serra contre son coeur et, entre les larmes et le rire, s'écria : «Tu es plus forte que moi. J'avais à peine refermé cette porte que je te désirais déjà. Chaque jour, j'ai voulu revenir. Mais j'étais trop lâche... Oui, tu es plus courageuse et plus forte que moi. Tu es nature. Les femmes le sont toujours. L'homme est une créature trop sotte, trop civilisée ! La femme, elle, a gardé son comportement instinctif. Elle est plus réelle.» La vie commune reprit, et je passai moins de temps dans les réunions publiques. Professionnellement, j'étais très demandée, et de toute façon, j'avais décidé de me consacrer à Ed. Pourtant, au fil des semaines, une petite voix ne cessait de murmurer en moi que ce n'était qu'une question de temps, et que la rupture n'avait été que différée.
Être sage-femme n'était pas une activité très lucrative, car seuls les étrangers les plus pauvres faisaient appel à vos services. Dès qu'ils s'élevaient dans l'échelle sociale et s'américanisaient, les gens perdaient leur méfiance d'origine en même temps que leurs caractéristiques culturelles. Alors, les femmes en couches imitaient les Américaines et s'en remettaient aux seuls soins des médecins. Mais si mon travail ne recelait aucune perspective en matière de biens temporels, c'était un excellent champ d'expériences. Il me mettait en contact avec ceux que mon idéal s'efforçait précisément d'aider et de libérer. Il me confrontait aux conditions de vie des ouvriers dont j'avais surtout, jusqu'alors, parlé en théorie. Leur environnement sordide, leur terne soumission à leur sort, leur inertie me donnèrent la mesure du travail colossal qui devait être accompli si l'on voulait opérer le changement pour lequel notre mouvement luttait.
Plus impressionnant encore était le combat aveugle et féroce des femmes pauvres contre leurs trop nombreuses grossesses. La plupart vivaient dans une crainte permanente de la fécondation. Mariées, presque toutes les femmes étaient soumises et sans espoir : quand elles se retrouvaient enceintes, leur premier souci était de se débarrasser de cette progéniture. La diversité des méthodes extravagantes que le désespoir peut suggérer a de quoi surprendre : elles grimpaient sur les tables pour sauter à pieds joints sur le sol, se roulaient sur le plancher, se massaient le ventre, avalaient des concoctions nauséeuses et usaient de toutes sortes d'instruments. De telles méthodes n'allaient pas sans créer d'innombrables dégâts. Tout cela était dévastateur, et pourtant compréhensible. Elles avaient une flopée d'enfants, souvent plus qu'on ne pouvait en élever avec le salaire hebdomadaire de l'homme, et tout enfant supplémentaire était considéré comme une malédiction. «Une malédiction de Dieu», comme ne cessaient de me le répéter les femmes, qu'elles fussent juives orthodoxes ou irlandaises catholiques. En général, les hommes étaient plus résignés : c'étaient les femmes qui maudissaient le Ciel de sa cruauté. Pendant leurs douleurs, certaines hurlaient contre Dieu et contre l'homme — et surtout contre leur mari. «Faites-le sortir ! criait l'une de mes patientes. Ne laissez pas cette brute s'approcher de moi ou je le tue !» Cette pauvre créature avait déjà eu huit enfants dont quatre étaient morts prématurément. Les autres, maladifs et sous-alimentés, n'avaient pas été désirés : ils avaient eu du mal à naître et étaient élevés difficilement.
Ces accouchements me rendaient malade et me désespéraient : lorsque j'en revenais, je haïssais les hommes, que je tenais pour responsables des conditions effrayantes dans lesquelles vivaient ces femmes et ces enfants. Et je me haïssais encore plus de ne pas savoir comment les secourir. Bien sûr, je pouvais provoquer des avortements : nombreuses étaient les femmes qui m'appelaient dans ce but. Elles allaient même jusqu'à se mettre à genoux et me supplier «pour l'amour des pauvres petits qui, eux, sont déjà là».
Mais je ne me donnais pas le droit de pratiquer cette opération tant désirée. Je n'avais pas confiance en moi et, à Vienne, on nous avait trop souvent mis en garde contre les ravages d'un avortement. Selon notre professeur, même réussi, il minait la santé de la patiente. Je ne voulais pas prendre ce risque. Je ne me retranchais pas non plus derrière un quelconque «droit sacré de la vie»: une vie non désirée que l'on maintient dans une pauvreté abjecte ne m'a jamais paru «sacrée». Mais c'était le système tout entier qu'il fallait remettre en cause, et non une seule de ses manifestations. Je ne voulais pas jouer ma liberté pour cet aspect particulier de la lutte humaine. Je refusais donc de pratiquer des avortements. Par ailleurs, je ne connaissais aucune méthode contraceptive.
Je m'ouvris de ces problèmes à quelques médecins. Le Dr Witte, qui était conservateur, me dit : «Ce sont les pauvres qui sont à blâmer : ils se laissent trop facilement aller à leurs instincts.» Selon le Dr Julius Hoffmann, les enfants étaient la seule joie qui restait aux pauvres. Quant au Dr Solotaroff, il mettait tout son espoir dans un avenir proche où la femme serait plus intelligente et plus indépendante. «Quand elle fera meilleur usage de son cerveau, m'expliqua-t-il, ses organes procréatifs fonctionneront moins.» Cela semblait plus convaincant que les arguments des autres docteurs, mais ce n'était pas très réconfortant. Pratiquement, cela ne me fut pas non plus d'une très grande aide. Je savais maintenant que c'étaient les femmes et les enfants qui ployaient le plus durement sous le poids de notre impitoyable système économique : il était dérisoire de leur demander d'attendre que la révolution efface toutes les injustices. Il fallait une solution immédiate à leur problème mais pour ma part, je n'en trouvais aucune.
A la maison, la vie était tout sauf harmonieuse, bien que calme
en apparence. Des propositions de conférence m'arrivaient d'un peu
partout : j'avais très envie de partir, mais je n'osais pas aborder
le sujet avec Ed. Je savais qu'il n'y consentirait pas et que, probablement,
cela nous amènerait tôt ou tard à une séparation
violente. Mes médecins m'avaient fortement conseillé d'aller
me reposer et de changer d'air mais ce fut Ed qui me surprit le plus en
insistant pour que je parte.
A Boston, j'eus un choc : les journaux rapportaient que vingt et un grévistes avaient été abattus à Hazleton, en Pennsylvanie. Ils faisaient partie d'un groupe de mineurs qui avaient organisé une marche sur une ville du même État, Latimer, pour inciter les travailleurs à se joindre à leur grève. Sur la route, le chef de la police s'interposa pour leur interdire de continuer et leur ordonna de rentrer sur Hazleton. Ils refusèrent, et il ouvrit le feu avec sa troupe.
Selon les journaux, le shérif avait agi en état de légitime défense devant une foule menaçante. Toutefois, il n'y avait pas un seul blessé parmi la troupe, tandis que vingt et un ouvriers avaient perdu la vie et qu'un bon nombre d'autres étaient blessés. De toute évidence, ces hommes étaient arrivés les mains vides et n'avaient pas eu l'intention d'opposer la moindre résistance. Partout, on massacrait les travailleurs, partout la même boucherie ! Montjuich, Chicago, Pittsburgh, Hazleton : quelques hommes suffisaient pour écraser le plus grand nombre. Les masses se comptaient par millions, et pourtant comme elles étaient faibles ! Il fallait les réveiller de leur stupeur, leur faire prendre conscience de leur force. Et moi, je n'allais pas tarder à m'adresser à elles à travers toute l'Amérique. Avec des paroles enflammées, j'allais leur faire comprendre leur dépendance et leur déchéance ! Dans une vision éclatante, j'imaginai ma première tournée et toutes les possibilités que j'aurais de plaider notre Cause. Mais soudain, mon rêve disparut au souvenir d'Ed. Et notre vie commune, qu'allait-elle devenir ? Pourquoi était-il impossible de la concilier avec mon travail ? Mon dévouement envers l'humanité ne faisait qu'accroître mon désir : je n'en aimais Ed que davantage. Il devait l'admettre. D'ailleurs, il comprendrait : ne m'avait-il pas lui-même suggéré de m'éloigner quelque temps ? L'image d'Ed me réconforta, mais j'avais le coeur serré d'appréhension.
Je ne l'avais quitté que deux semaines, mais il m'avait plus manqué que pendant mon séjour en Europe. Je faillis descendre du train en marche à la Gare Centrale où il m'attendait. A la maison, tout me parut nouveau, plus beau et plus attirant. Les mots tendres d'Ed résonnaient comme une musique à mon oreille. J'étais à l'abri, protégée des conflits et de la fureur du monde : je vécus tout un mois dans la joie et l'abandon, mais mon rêve ne tarda pas à être brutalement interrompu.
Tout cela à cause de Nietzsche ! Depuis mon retour de Vienne,
j'attendais qu'Ed lise les livres que je lui avais rapportés. Il
m'avait promis de le faire quand il aurait plus de temps : mais son indifférence
devant les nouvelles forces littéraires du monde m'attristait. Un
soir, nous étions chez Justus avec James Huneker et notre jeune
ami P. Yelinek, peintre talentueux. Ils commencèrent à discuter
de Nietzsche. Je pris part à la conversation pour dire à
quel point le grand poète et philosophe m'enthousiasmait, et leur
faire partager mes impressions. Huneker était surpris : «Je
ne savais pas que vous aviez d'autres intérêts en dehors de
la propagande.
— C'est parce que vous ne connaissez pas l'anarchie. Sinon, vous sauriez
à quel point elle englobe tous les aspects de l'existence et de
l'activité humaine pour saper les anciennes valeurs.» Yelinek
affirma qu'il était anarchiste, parce qu'artiste. Selon lui, tous
les artistes devaient être des anarchistes, car ils avaient besoin
d'espace et de liberté pour s'exprimer. Huneker était formel
: l'art n'avait que faire des «ismes», et, dit-il, «Nietzsche
en est la preuve vivante : c'est un aristocrate et son idéal, c'est
le surhomme, car il n'éprouve aucune sympathie envers l'homme moyen,
ni aucune confiance en lui». Je lui rappelai que Nietzsche n'était
pas un théoricien politique mais un poète, un rebelle et
un innovateur. Il n'était pas aristocrate de naissance ni de fortune,
mais d'esprit. A cet égard, Nietzsche était effectivement
un anarchiste, et tous les véritables anarchistes étaient
des aristocrates.
Puis Ed prit la parole d'une voix froide et contenue derrière
laquelle je devinais la tempête : «Nietzsche est un fou, un
homme à l'esprit malade. Dès sa naissance, il était
voué au crétinisme qui devait avoir raison de lui. Dans dix
ans, on l'aura oublié, et avec lui tous ces prétendus modernes.
Comparés aux grands classiques, ce sont tout au plus des acrobates.
— Mais tu n'as pas lu Nietzsche, lui objectai-je, comment peux-tu parler
de lui?
—Oh si, je l'ai lu ! Il y a longtemps que j'ai fini tous ces mauvais
bouquins que tu as rapportés d'Europe.» J'étais abasourdie.
Tard dans la nuit, de retour à la maison, Ed me dit : «Ne gâchons pas ces trois merveilleux mois. Nietzsche n'en vaut pas la peine.» Ce fut comme s'il m'avait décoché une flèche en plein coeur : «Ce n'est pas de Nietzsche qu'il s'agit, mais de toi... de toi, m'écriai-je avec fureur. Sous le prétexte d'un grand amour, tu as fait tout ton possible pour m'enchaîner, pour me dérober ce que j'ai de plus précieux au monde. Et tu ne te contentes pas de mon corps, maintenant tu veux mon esprit ! Tu veux m'arracher à tout ce que j'aime : d'abord le Mouvement et mes amis, à présent les livres qui me plaisent. Tu fais partie du vieux monde, eh bien restes-y ! Mais ne crois pas que tu vas pouvoir m'y retenir. Tu n'empêcheras jamais mes ailes de se déployer, tu ne pourras pas t'opposer à mon envol. Je veux être libre, même si pour cela je dois t'arracher de mon coeur.»
Appuyé contre la porte, les yeux fermés, il ne paraissait pas avoir entendu une seule de mes paroles. Mais désormais, cela m'était égal. Je rentrai dans ma chambre, le coeur glacé et vide.
Les quelques jours qui suivirent furent paisibles et même amicaux. Ed m'aida à préparer mon départ et m'accompagna à la gare. Là, il me prit dans ses bras. Il semblait vouloir dire quelque chose, mais il resta silencieux. Moi-même, je ne parvenais pas à prononcer un mot.
Tandis que le train s'éloignait et que la silhouette d'Ed diminuait, je compris que notre vie ne serait plus la même. Mon amour avait reçu un coup bien trop violent : comme une cloche fêlée, jamais plus il ne ferait entendre le son clair et joyeux d'autrefois.
XIV
DES TOURNÉES ET DES HOMMES
De Washington à Pittsburgh, il ne cessa de pleuvoir à verse. J'étais glacée jusqu'à l'os, et le souvenir de Homestead et de Sasha devenait oppressif. Chaque fois que je me rendais dans la cité de l'acier, j'avais un poids sur le cœur : mon âme se déchira à nouveau lorsque les flammes des hauts fourneaux apparurent.
Carl Nold et Henry Bauer étaient venus m'attendre à la gare : leur présence m'arracha à mon abattement. Mes deux camarades avaient été libérés du pénitencier au mois de mai de cette année-là (1897). Je n'étais pas venue à Pittsburgh pour donner des conférences mais parce que Carl et Henry avaient décidé d'une nouvelle tactique pour la libération de Sasha. Il s'agissait d'un appel devant la Chambre des remises de peine qui devait être appuyé par des éléments de la classe ouvrière. Je n'avais guère confiance en ce genre de démarches mais je ne tenais pas à communiquer mon pessimisme à mes amis. Tous deux étaient d'humeur joviale. Ils avaient arrangé un dîner dans un petit restaurant près de la gare où personne ne viendrait nous importuner. Nous avons bu notre premier verre debout, en silence, en l'honneur de Sasha. Carl et Henry me racontèrent leur vie en prison et les années passées sous le même toit que lui. Ils avaient un message pour moi, mais ils n'avaient pas osé le confier à la poste : Sasha préparait une évasion.
Son plan était magistral et j'en perdis presque le souffle. Mais
même s'il parvenait à sortir de la prison, où irait-il
? En Amérique, il serait obligé de vivre le reste de sa vie
sous une fausse identité. Il ne serait plus qu'un homme traqué
qu'on finirait par reprendre. En Russie, ce n'était pas la même
chose. Là-bas, il y avait déjà eu des évasions.
Mais en Russie, il y avait un esprit révolutionnaire. Le prisonnier
politique y était considéré comme un malheureux persécuté,
surtout chez les ouvriers et les paysans : il pouvait toujours compter
sur leur aide et leur sympathie. Tandis qu'aux États-Unis, neuf
ouvriers sur dix se mettraient immédiatement à la recherche
de Sasha. Nold et Bauer partageaient mon analyse ; toutefois, ils me demandèrent
de ne pas communiquer mes craintes à Sasha. Il était à
la limite de l'endurance ; ses yeux faiblissaient, sa santé déclinait
et il pensait au suicide. Depuis qu'il préparait cette évasion,
il avait retrouvé son esprit combatif. Il ne fallait pas le décourager
— peut-être suffirait-il de le persuader d'attendre que nous ayons
épuisé tous les moyens légaux pour obtenir sa libération.
Le jour de mon arrivée à Rochester, Helena et moi n'eûmes guère le temps de nous retrouver. Mais le soir venu, les enfants endormis et le bureau de voyage fermé, il nous fut possible de parler enfin. Helena me raconta qu'elle avait été horrifiée par la réponse que je lui avais faite lorsque, trois ans auparavant, elle m'avait annoncé que notre père était aux portes de la mort. Il venait de subir une dangereuse intervention à la gorge et Helena m'avait appelée à son chevet. Mais j'avais répondu par télégramme : «Il y a longtemps qu'il devrait être mort.» Depuis ce jour, elle essayait de me faire changer d'attitude vis-à-vis de l'homme dont la dureté avait gâché notre enfance à tous.
Lors de mon précédent séjour, en 1894, j'avais revu mon père pour la première fois depuis cinq ans : devant lui, je m'étais sentie comme une étrangère, mais je n'éprouvais plus d'hostilité. Papa était alors un homme physiquement brisé : il n'était plus que l'ombre de l'homme fort et énergique qu'il avait été. Il allait de plus en plus mal. Il travaillait dix heures par jour dans des conditions encore aggravées par les humiliations et les sarcasmes, et sa santé déjà affaiblie ne le supportait pas. C'était un homme de cinquante ans, un étranger, le seul juif de l'atelier, qui parlait mal la langue du pays. La plupart de ses collègues de travail étaient plus jeunes : bien que fils d'immigrés, ils avaient acquis les pires défauts des Américains sans aucune de leurs qualités. Ils étaient grossiers, brutaux et sans cœur.
A voir mon père ainsi malade et déchiré, toute trace de l'animosité que j'avais pu éprouver à son égard disparut. Je me mis à le considérer comme faisant partie de la masse des exploités et des esclaves auxquels je consacrais ma vie et mon travail.
D'après Helena, la violence que mon père avait exercée dans sa jeunesse était due à une énergie exceptionnelle qui ne trouvait aucun débouché dans un lieu tel que Popelan. Il avait eu de l'ambition pour lui-même et pour sa famille : il rêvait de la grande ville, et des belles choses qu'il pourrait y faire. Les paysans soutiraient à la terre de quoi mener leur pauvre existence. Mais les juifs, à qui la plupart des professions étaient interdites, n'avaient qu'une solution : vivre sur le dos des paysans. Mon père était trop honnête pour user de telles méthodes, et sa fierté souffrait des humiliations quotidiennes que lui faisaient subir les autorités. Cette vie ratée, cette absence de perspectives avaient fini par le rendre amer, coléreux et dur envers les siens.
Au cours de cette visite, je vis aussi beaucoup ma sœur Lena et sa famille. La seule joie de Lena, c'étaient ses enfants. Et la plus merveilleuse des quatre était bien sûr Stella, qui avait toujours été mon rayon de soleil. Âgée maintenant de dix ans, c'était une enfant intelligente qui avait beaucoup grandi et imaginait tout un tas de choses exagérées à propos de tante Emma, comme elle disait. Après ma dernière visite, Stella avait commencé à m'écrire des lettres pittoresques et extravagantes où elle laissait entrevoir les aspirations de sa jeune âme. Pour cette enfant sensible, la sévérité de son père et le fait qu'il préférât sa jeune sœur étaient de véritables tragédies. Et je comprenais trop bien Stella : son drame semblait une répétition de ce que j'avais souffert à son âge. Heureusement, Helena n'était pas loin, et elle pouvait lui raconter ses malheurs comme elle me les racontait parfois.
Il y avait aussi mon frère Yegor. Jusqu'à l'âge de quatorze ans, comme tous les garçons américains, il était grossier et sauvage. Il aimait Helena, qui lui était toute dévouée. Manifestement, je ne lui avais pas fait autant d'impression : j'étais une sœur, voilà tout. Mais ma visite de 1894 sembla éveiller en lui un sentiment plus profond à mon égard. Depuis lors, tout comme Stella, il s'était attaché à moi, peut-être aussi parce que j'avais insisté auprès de Papa pour qu'il cesse de l'envoyer à l'école. A peine avait-il commencé à travailler en atelier qu'il fut révolté par le bruit et la vulgarité qui y régnaient. Il n'eut plus qu'une seule ambition : apprendre, et pour cela, lire des livres. Mis en contact avec la misère des ouvriers, Yegor se sentit plus proche de moi. Il m'écrivit alors : «Tu es devenue mon héroïne, tu es allée en prison, tu es près du peuple et tu comprends la jeunesse.» Il ajouta que tous ses espoirs étaient en moi, car moi seule pouvais obtenir de Papa qu'il le laisse partir à New York.
Il me fallut plaider des jours entiers et proposer de prendre Yegor avec moi avant que Papa ne cède. Mais Yegor obtint gain de cause. Quand il vit que son rêve allait se réaliser, il me voua une éternelle dévotion.
Pour la première fois, aucun nuage n'était venu obscurcir
cette visite familiale. C'était une expérience inédite
que celle d'être accueillie avec chaleur et affection par des êtres
qui m'avaient toujours été étrangers. Ma sœur Helena
et les deux jeunes vies qui avaient besoin de mon aide m'avaient rapprochée
de mes parents.
Yegor arriva à New York après le jour de l'An 1898. Il plut tout de suite à Ed, et mon bien-aimé ne tarda pas à être totalement séduit par mon frère. Je m'apprêtais à repartir en tournée et fus réconfortée à l'idée que mes deux «enfants» allaient se tenir compagnie pendant mon absence.
Armée d'une douzaine de conférences soigneusement préparées, je partis pleine d'espoir. Outre des convertis à notre Cause, j'étais fermement décidée à ramener des commandes pour la société qu'Ed venait de monter avec un associé. Mon pourcentage sur les ventes serait utile pour participer aux frais du voyage : ainsi, les camarades ne seraient plus obligés de payer mes tournées.
A mon retour à New York, Ed et mon frère Yegor m'attendaient à la gare. Yegor ne cachait pas sa joie de me voir revenir. Ed était toujours réservé en public, mais cette fois-ci, il l'était de façon anormale. Je mis cela sur le compte de la présence de mon frère. Mais lorsque nous fûmes seuls, il garda ses distances, et je compris que quelque chose avait changé en lui. Il était toujours plein d'attentions et notre foyer avait gardé sa douceur ; mais lui, il était devenu différent.
Heureusement, je n'eus pas le temps de broyer du noir : une grève des travailleurs du textile avait éclaté à Summit, dans le New Jersey, et l'on réclamait mes services. La situation était familière : meetings interdits ou interrompus à coups de matraques, etc. Nous avions recours à d'habiles manœuvres pour nous rencontrer dans les bois qui entouraient Summit. Tout cela me prit beaucoup d'énergie et je n'eus guère de temps pour voir Ed. Les rares fois où nous étions seuls, il restait silencieux. Mais ses yeux pleins de reproches parlaient pour lui.
A la fin de la grève, je pris la décision d'en finir avec Ed. La situation était devenue insupportable. Mais quelques semaines s'écoulèrent encore avant que je puisse le faire, car l'assassinat de l'impératrice d'Autriche par Luccheni avait déclenché à travers le monde une chasse à l'anarchiste. Le nom de l'homme m'était totalement inconnu mais cela n'empêcha pas la police de me suivre comme mon ombre et la presse de me clouer au pilori comme si j'avais tué cette malheureuse femme de mes propres mains. Je refusais de me dresser contre Luccheni et de dire: «Crucifiez-le !», car la presse anarchiste italienne m'avait appris qu'il était un enfant des rues traîné de force, à l'âge de l'adolescence, au service militaire. Il était, tout comme l'impératrice, une victime et je ne voulais rejoindre aucun camp : ni celui qui le condamnait sauvagement, ni celui qui exprimait à son égard un sentimentalisme écœurant.
Une fois encore, mon attitude déchaîna la presse et la police contre moi. Mais bien sûr, je n'étais pas la seule à endurer leurs attaques : tous les leaders anarchistes à travers le monde partageaient mon sort. Toutefois aux États-Unis, et particulièrement à New York, ce fut moi que l'on désigna comme brebis galeuse.
Manifestement, l'action de Luccheni avait semé la terreur parmi
les têtes couronnées et même parmi les politiciens élus,
qui bien évidemment sympathisaient avec elles. Les rencontres au
sommet aboutirent à la décision de tenir un congrès
anti-anarchiste international à Rome. Tous les révolutionnaires
et les tenants de la liberté, tant aux États-Unis qu'en Europe,
virent immédiatement le danger qu'encourait la liberté de
pensée et d'expression et se mirent au travail pour endiguer la
marée. De toutes parts, il y eut des meetings pour protester contre
la conspiration internationale des pouvoirs. Mais à New York, on
ne parvenait pas à trouver une seule salle où ma présence
à la tribune fût tolérée. Après de longs
et difficiles efforts, nous réussîmes à obtenir Cooper
Union, qui semblait encore adhérer au principe de son fondateur
selon lequel toutes les opinions politiques devaient pouvoir y être
entendues. Mes amis redoutaient mon arrestation, mais j'avais l'intention
d'aller jusqu'au bout. Cette attaque contre les derniers vestiges de la
liberté de parole m'avait plongée dans le désespoir.
Quant à ma vie à la maison, elle me rendait malade. En fait,
j'espérais vraiment être arrêtée, et échapper
ainsi à tout et à tous. A ma grande surprise, à la
veille du meeting, Ed sortit de son mutisme : «Pendant que tu étais
en tournée j'avais pris la ferme décision de faire taire
mon amour et de rester pour toi un camarade. J'ai compris à quel
point c'était absurde au moment où je t'ai vue à la
gare. Depuis je ne cesse de lutter : j'ai même voulu te quitter.
Mais je n'y arrive pas. J'aurais pu laisser les choses comme elles étaient
jusqu'à ce que tu repartes en tournée, mais maintenant que
tu risques de te faire arrêter, il faut que je te parle, il faut
que j'essaie de jeter un pont au-dessus du fossé qui nous sépare.
— Mais il n'y a pas de fossé — m'écriai-je avec passion
—, sauf si tu continues à vouloir en creuser un ! Bien sûr,
la plupart des valeurs qui te sont chères sont maintenant dépassées
pour moi. Je n'y peux rien ; mais je t'aime, tu ne comprends pas ? Qu'importe
ce qui m'arrive ou ceux qui entrent dans ma vie : je t'aime. J'ai besoin
de toi, j'ai besoin de notre maison. Pourquoi ne veux-tu pas être
libre et fort, et prendre ce que je peux te donner ?» Ed promit d'essayer
à nouveau et de faire ce qui était en son pouvoir pour ne
pas me perdre.
Le meeting de Cooper Union se déroula sans incidents. Johann Most, qui avait promis de s'adresser au public, ne fit aucune apparition. Il ne voulait pas partager la même tribune que moi : son amertume était intacte.
Trois semaines plus tard, Ed attrapa une pneumonie. Il me fallut toute
mon énergie et tout mon amour pour combattre cette maladie qui menaçait
de me prendre une vie si précieuse. Enfin il fut sur pieds, mais
il était encore un peu faible, lorsqu'un soir, je dus me rendre
à un meeting auquel j'avais promis d'assister bien avant qu'il ne
tombe malade : Fedya resta avec lui. Le lendemain matin, voyant qu'il dormait
toujours, je pris son pouls et remarquai qu'il respirait difficilement.
Alarmée, j'envoyai chercher le Dr Hoffmann. Celui-ci s'inquiéta
à son tour du sommeil anormalement lent d'Ed. Il demanda à
voir la boîte de morphine qu'il lui avait laissée. Ed avait
pris quatre fois la dose ordinaire — sans doute pour essayer de mettre
fin à ses jours! Il avait voulu mourir maintenant ! Alors que je
l'avais arraché à la tombe ! Mais pourquoi ? Pourquoi ?
La tentative de suicide d'Ed m'avait profondément choquée, et je tentai à plusieurs reprises de le sonder pour connaître la raison exacte de son geste. Mais il n'en parlait jamais. Un jour enfin, à ma grande surprise, il m'expliqua qu'il n'avait pas réellement eu l'intention de mettre fin à ses jours. Il avait été fou de rage de me voir partir à un meeting alors qu'il était encore malade. Comme il savait qu'il supportait de fortes doses de morphine, il en avait avalé plusieurs sachets, «juste pour te faire peur et te guérir de ta manie des meetings que rien n'arrête, pas même la maladie de l'homme que tu prétends aimer».
Ses paroles me firent l'effet d'un coup de poignard. Pendant les jours qui suivirent, mon amour pour lui ne cessa de lutter contre le sentiment de vide et d'inutilité qui hantait notre vie. Enfin, je sus que je devais quitter Ed : il fallait que je parte, et pour de bon.
«Tout ce que tu veux en moi, c'est une femme, lui ai-je dit. Eh bien, ça ne me suffit pas. J'ai besoin de compréhension, d'harmonie, mais aussi de l'exaltation que procure la certitude de partager avec quelqu'un les mêmes idées et les mêmes buts. A quoi bon poursuivre jusqu'à ce que notre amour soit enseveli sous l'amertume et les récriminations ? Aujourd'hui, nous pouvons encore rester bons amis. Et puis de toute façon je pars en tournée : de cette manière, ce sera moins douloureux.»
Il me regarda en silence puis s'écria : «Tu te trompes, tu te trompes horriblement !» Il tourna les talons et quitta la pièce.
Je me remis à mes conférences. Le jour du départ
approchait, et Ed me supplia de lui permettre de m'accompagner à
la gare. Mais je dus refuser, car je craignais de me laisser attendrir
au dernier moment.
Je n'avais jusqu'à présent guère eu l'occasion de mesurer les résultats de mes efforts : ils commencèrent à produire leurs effets à Chicago. J'étais comme d'habitude invitée à parler par de nombreuses organisations ouvrières, mais cette fois-ci, le syndicat des Travailleurs du Bois m'ouvrit ses portes, qui jusqu'alors étaient restées obstinément closes devant les anarchistes. Je donnai aussi de nombreuses conférences à la demande des anarchistes américains. C'était un travail exténuant que je n'aurais jamais pu mener à bien sans mon nouveau compagnon, l'infatigable Max Baginski.
Max et moi avions loué un petit appartement près de Lincoln Park : nous nous y échappions dès que nous avions quelques heures de libres. On se livrait alors à des orgies de friandises, de fruit et de vin que Max, dans sa générosité et son extravagance, avait apportés à profusion. Puis nous nous mettions à lire la belle histoire de Gottfried Keller : Romeo und Juliet auf dem Lande. Ou bien quelque ouvrage de nos auteurs favoris : Strindberg, Wedekind, Gabriele Reuter, Knut Hamsun et le meilleur d'entre tous, Nietzsche. Max connaissait très bien Nietzsche, il le comprenait et l'aimait profondément : c'est à ses commentaires que je dois d'avoir compris toute la signification du message du grand poète et philosophe. Après la lecture, nous allions nous promener dans le parc et parler d'art, de littérature, et des gens que nous trouvions intéressants dans le Mouvement allemand.
L'exposition de Paris, prévue pour l'année 1900, donna
aux camarades européens l'idée de tenir un congrès
anarchiste au même moment. Ils proposaient des voyages à prix
réduits et s'attendaient à recevoir de nombreux camarades
de différents pays. J'avais moi-même été invitée
et demandai à Max de m'accompagner. L'idée de partir ensemble
en Europe nous transporta d'extase. Ma tournée de conférences
s'achevait au mois d'août et nous pourrions alors mener nos projets
à terme. Nous irions d'abord en Angleterre où j'étais
certaine d'avoir à donner quelques conférences. Puis ce serait
Paris : «Rends-toi compte, mon chéri, Paris !
— Extraordinaire, merveilleux ! Mais le prix du voyage... As-tu pensé
au prix du voyage, ma romantique Emma ?
— Aucun problème : je vais dévaliser une église,
ou une synagogue... Mais cet argent, je l'aurai. De toute façon,
nous devons y aller. Il faut savoir demander la lune.
— Nous ne sommes que deux nourrissons dans la jungle, commenta Max,
deux romantiques sensés dans un monde de fous !»
Sur le chemin de Denver, je fis un détour par Caplinger Mills, dans une région agricole au sud-ouest du Missouri. Je n'avais pas eu d'autres contacts avec la vie paysanne depuis le moment où nous avions sillonné le Massachusetts pour persuader les fermiers de faire agrandir les portraits de leurs respectables ancêtres. Ils m'avaient semblé si ennuyeux, si totalement enracinés dans les traditions, que je n'avais jamais eu le désir de leur faire connaître mon point de vue. A mon avis d'ailleurs je n'aurais réussi qu'à leur apparaître comme possédée du diable. Je fus donc très surprise d'être invitée par Kate Austen à donner une série de conférences à Caplinger Mills. J'avais déjà lu des articles d'elle dans Free Society et dans d'autres publications radicales. Ses textes étaient ceux d'un esprit clair, bien informé et profondément révolutionnaire, tandis que ses lettres révélèrent un être sensible et tendre.
Sam Austen, le mari de Kate, m'attendait à la gare. Il m'annonça que Caplinger Mills se trouvait à une trentaine de kilomètres de la voie ferrée. «Les chemins sont très mauvais, dit-il, je crois que je vais devoir vous attacher à votre siège, ou bien vous ne tarderez pas à être éjectée.» Je découvris bientôt qu'il n'avait pas exagéré. Nous n'avions pas parcouru la moitié du chemin que dans un cahot, une roue se brisa. Sam atterrit dans le fossé, et lorsque j’essayai de me lever, je découvris que j'avais mal partout. Il me dégagea de la carriole et m'installa sur le bas-côté le temps de réparer.
A notre arrivée à Caplinger Mills, devant la ferme des Austen, Sam ordonna : «Mettez-la au lit tout de suite et donnez-lui quelque chose de chaud à boire, sinon elle va nous haïr tout le restant de sa vie pour l'avoir entraînée sur cette route.» Après un bon bain chaud et un massage, je me sentis bien mieux, mais toutes mes articulations me faisaient souffrir.
Au bout d'une semaine chez les Austen, j'avais une vision tout à fait nouvelle de la vie des petits fermiers américains. J'avais eu tort de croire qu'aux États-Unis, les fermiers appartenaient à la bourgeoisie. Selon Kate, c'était vrai des gros propriétaires qui produisaient à une grande échelle, mais en Amérique, la majorité des fermiers était encore plus vulnérable que les travailleurs urbains. Ils étaient à la merci des banquiers et des chemins de fer, sans parler de leurs ennemis naturels, la grêle et la sécheresse. Ils trimaient pendant d'interminables heures, par tous les temps, comme des esclaves, et vivaient aux frontières de la misère. Kate pensait que cette vie de labeur faisait d'eux des êtres durs aux poings serrés, mais le pire de tout, c'était l'existence embourbée des femmes : «Les paysannes ne connaissent que les soucis, les corvées et les maternités répétées», disait-elle.
«Comment une femme comme vous, avec votre intelligence et vos capacités, peut-elle continuer à vivre dans un milieu aussi confiné et ennuyeux ?» lui demandai-je. Elle répondit: «Eh bien il y a Sam, que j'aime et avec qui je partage tout, et il y a les enfants. Et puis mes voisins ont besoin de moi. Il y a beaucoup à faire, ici comme ailleurs.»
Les trois réunions auxquelles j'assistai confirmèrent l'influence de Kate sur son entourage. Les fermiers venaient de plusieurs kilomètres à la ronde, à pied, en carriole ou à dos de cheval. Les deux premières conférences eurent lieu dans la petite école de campagne, la troisième dans une vaste grange. Ce fut un rassemblement pittoresque. Les visages de mes auditeurs brillaient à la lueur des lampes qu'ils avaient apportées. Quelques hommes posèrent des questions, essentiellement sur les droits de la terre et la théorie anarchiste. Ils n'étaient pas venus par simple curiosité, mais parce que Kate leur avait fait comprendre que leurs difficultés faisaient partie d'un problème de société plus vaste.
Pendant mon séjour, l'ensemble de la famille Austen se consacra à moi. Sam me fit faire un tour à cheval à travers champs : il avait pris la précaution de me mettre sur le dos d'une bonne vieille jument. Les enfants exauçaient mes moindres désirs avant même que j'aie eu le temps de les formuler. Quant à Kate, elle était tendre et dévouée. Souvent, nous restions seules ensemble ; elle me parlait alors d'elle et de son entourage. Le seul reproche de ses voisins touchait à ses positions en matière de sexualité.
Une femme lui avait demandé un jour : «Que feriez-vous
si votre mari tombait amoureux d'une autre ? Vous le quitteriez ?
— Pas s'il m'aime encore.
— Est-ce que vous détesteriez la femme ?
— Si c'était une personne bien qui aime réellement Sam,
je ne la détesterais pas.»
Sa voisine finit par lui avouer que si elle ne l'avait pas connue, elle l'aurait sans doute prise pour une folle, ou en tout cas pour une femme immorale, d'ailleurs Kate ne devait guère aimer son mari, sans quoi elle n'aurait jamais accepté de le partager avec une autre.
«Le plus drôle, ajouta Kate, c'est que son mari est un fameux coureur de jupon et qu'elle ne s'en aperçoit pas. Tu ne peux pas imaginer les conditions dans lesquelles ces fermiers pratiquent la sexualité. C'est sans doute à cause de la vie rude qu'ils mènent, se hâta-t-elle d'ajouter, ils n'ont aucun autre exutoire, aucune distraction, aucun moyen de raviver leur existence. En ville, c'est différent : un ouvrier, aussi pauvre soit-il, peut quand même assister parfois à un spectacle, ou à une conférence, ou faire partie d'un syndicat. Le fermier, lui, n'a rien. De longues journées de dur labeur l'été, et d'inactivité l'hiver. La sexualité est tout ce qui lui reste. Comment ces êtres pourraient-ils imaginer une sexualité plus raffinée, éprouver de l'amour pour des raisons étrangères à l'argent ou aux rapports de force ? C'est un combat qu'il faut sans cesse recommencer, mais nous devons le continuer.»
Le temps était passé trop vite : si je voulais tenir mes
engagements, il me fallait partir pour l'Ouest. Sam proposa de me raccompagner
à la gare par un raccourci qui ne faisait «qu'une quinzaine
de kilomètres». Kate et toute la famille nous accompagnèrent.
J'étais en Californie, en pleine activité, lorsque mes
rêves d'amour idyllique se brisèrent. Dans une lettre, Max
m'annonçait que sa camarade «Puck» et lui s'apprêtaient
à partir à l'étranger et qu'un ami leur prêtait
de l'argent. Cela me fit rire. Quelle folie d'avoir espéré
! Comment pouvais-je encore rêver d'amour et de compréhension
après ce qui s'était passé avec Ed ? L'amour, le bonheur,
quels mots vides de sens ! A quoi bon chercher à atteindre ce qui
ne pouvait l'être ? J'eus l'impression qu'en me refusant une relation
harmonieuse, la vie était en train de me voler quelque chose. Mais
après tout, je pouvais toujours vivre pour mon idéal et accomplir
les tâches que je m'étais fixées. Pourquoi attendre
davantage de l'existence ? J'essayais de me consoler, mais je ne voyais
pas où j'allais désormais puiser l'énergie et l'enthousiasme
de continuer la lutte. Pourtant, si les hommes étaient capables
de se passer de la force de l'amour pour construire le monde, pourquoi
pas les femmes ? Le besoin d'amour des femmes était-il plus grand
que celui des hommes ? Voilà bien une idée stupide et romantique,
tout juste bonne à les maintenir dans leur dépendance vis-à-vis
du mâle. Eh bien non, pas moi ! Je pouvais très bien me passer
d'amour pour vivre et pour travailler. Il n'y avait de continuité
nulle part, ni dans la nature, ni chez l'être humain : autant vivre
dans l'instant, le boire jusqu'à la dernière goutte puis
jeter le verre par-dessus son épaule. C'était la seule façon
de ne plus avoir de racines et de se remettre en marche, fût-ce difficilement.
C'était avec Max que j'étais venue à Detroit la dernière fois. J'y avais rencontré Herman Miller, un des amis les plus dévoués de Robert Reitzel,22 ainsi que Carl Stone, autre fidèle de l'Armer Teufel. Miller, président des Brasseries de Cleveland, possédait une fortune considérable. On n'avait jamais très bien su comment il y était arrivé car c'était en fait un rêveur et un visionnaire épris de beauté et de liberté, un homme très généreux. Pendant des années, il avait été presque l'unique soutien financier de l'Armer Teufel.
Cette fois-ci, Miller et Stone me firent part de leur intérêt
et voulurent connaître mes projets. Je leur répondis que je
n'en avais pas, excepté celui de me consacrer à mes idées.
J'expliquai à Herman que j'avais toujours désiré faire
mes études de médecine, mais que je n'en avais jamais eu
les moyens. Je faillis tomber à la renverse lorsqu'il m'offrit abruptement
de payer mes études. Stone voulut aussitôt participer au financement,
et les deux amis se mirent d'accord. Pas question de me donner la totalité
de la somme pour l'instant. «Il y a tant de gens autour de vous qui
ont besoin d'aide que l'argent vous filerait entre les doigts.» Ils
décidèrent de mettre à ma disposition pendant cinq
ans un revenu mensuel de 40 dollars.
Du côté de Sasha, le dernier espoir de recours légal s'était envolé quand la Chambre des remises de peine avait rejeté notre appel. Il ne lui restait d'autre ressource que l'aventure... Il annonça d'ailleurs qu'il nous envoyait un ami, un homme de confiance, camarade de prison qu'il appelait «Tony». Il devait être mis en liberté d'ici quelques semaines et nous apporterait alors tous les détails du plan d'évasion. Celui-ci prévoyait notamment que l'on creuse un tunnel de l'extérieur jusqu'à la prison, et Sasha avait chargé Tony des relevés topographiques et mesures nécessaires.
Nombreux étaient les camarades prêts à risquer leur vie pour venir au secours de Sasha, mais peu avaient les qualités requises par une tâche aussi délicate et hasardeuse. Je finis par jeter mon dévolu sur notre camarade norvégien Eric B. Morton, que nous avions surnommé «Ibsen». C'était un véritable Viking, tant physiquement que moralement, un homme intelligent, entreprenant et puissant.
Le plan lui plut tout de suite. Il promit sans hésitation de
faire ce qu'il fallait et proposa de s'y mettre sur-le-champ. Mais il y
avait un contretemps : nous devions attendre Tony. Apparemment, quelque
chose le retardait. Pour moi, pas question de partir pour l'Europe sans
m'assurer que le plan de Sasha serait mené à bien. Je dus
avouer à Eric que je n'avais pas très envie de m'en aller.
«En fait, ton absence peut nous être très utile, expliqua-t-il,
plus même que ta présence en Amérique. Si tu n'es pas
là, ils ne soupçonneront pas que nous préparons quelque
chose pour Sasha !» Il me quitta en m'assurant avec enthousiasme
que nous ne tarderions pas à nous retrouver à Paris tous
les trois pour fêter l'évasion de Sasha.
Je n'avais pas eu de nouvelles d'Ed depuis mon départ de New York. mais sur le chemin du retour, je reçus une lettre de lui qui me suppliait de revenir à la maison et d'y vivre le temps de préparer mon voyage. Je fus d'abord tentée de refuser. Mais Ed insista tellement que je finis par me retrouver dans ce qui m'avait si longtemps tenu lieu de foyer. Ed fut charmant, plein de tact et extrêmement discret. Pour nos allées et venues, nous avions deux entrées séparées et nous menions nos vies à notre guise.
Un soir, je me rendis chez Justus, où je devais retrouver Ed. Il y avait là un vieil ami à moi, un homme de lettres que je n'avais pas vu depuis longtemps et qui me fit la conversation pendant que j'attendais Ed. Il était tard et Ed ne semblait pas vouloir partir. Je l'informai de ma décision de rentrer et je fis le chemin avec l'écrivain qui habitait le même quartier. Arrivée devant la porte, il me quitta. Je me mis au lit immédiatement.
Je fus réveillée par un cauchemar plein de bruit et de fureur. Mais je découvris bientôt que ceux-ci appartenaient à la réalité et provenaient de la chambre à côté, celle d'Ed. «Il doit être ivre mort», pensai-je. Pourtant, je n'avais jamais vu Ed soûl au point de perdre son sang-froid. Qu'était-il donc arrivé pour qu'il devienne si violent et jette tout par terre en plein milieu de la nuit ? Lorsque l'aube arriva, je m'habillai en hâte et ouvris la porte de séparation. Le tableau était effrayant : le sol jonché de porcelaine et de débris de meubles, le dessin que Fedya avait fait de moi — celui qu'Ed aimait tant — gisait à terre, déchiré et piétiné hors de son cadre, les tables et les chaises renversées et brisées. Ed dormait à demi nu dans tout ce gâchis. Folle de rage et de dégoût, je rentrai dans ma chambre en claquant la porte derrière moi.
Je ne revis Ed qu'une seule fois avant d'embarquer, le lendemain. Son
air hagard et misérable m'imposa silence. Et d'ailleurs, qu'aurais-je
pu dire ou expliquer ? Les débris de ces objets qui avaient été
les nôtres ne figuraient-ils pas les décombres de notre amour
?
De nombreux amis étaient venus nous dire adieu, à Mary Isaak ma compagne de voyage, et à moi-même. Ed n'était pas parmi eux : cela me soulagea, car j'aurais eu encore plus de mal à retenir mes larmes en sa présence. Il était déjà difficile de dire au revoir à Justus qui, nous le savions tous, était en train de mourir de tuberculose. Il avait l'air très malade, et l'idée que, peut-être, je ne le reverrais pas en vie, m'attrista. C'était dur aussi de me séparer de mon frère, même si j'étais heureuse de pouvoir lui laisser un peu d'argent. J'avais l'intention de lui envoyer une partie de la pension que mes amis de Detroit m'avaient allouée. Je pouvais vivre avec moins de 40 dollars par mois : je l'avais déjà fait à Vienne. Yegor occupait une place toute spéciale dans mon cœur ; sa tendresse et son attention m'étaient devenues extrêmement précieuses. Et tandis que le paquebot s'éloignait, je regardais depuis le pont diminuer les ombres new-yorkaises.
XV.
PARIS EN 1900
Je quittai l'Angleterre pour Paris avec Hippolyte Havel, un camarade tchèque que j'avais rencontré à un meeting organisé par le groupe Autonomie londonien. Nous nous installâmes dans un hôtel du boulevard Saint-Michel par un matin pluvieux de janvier. J'étais déjà venue à Paris en 1896 en me rendant à Vienne et j'avais été très déçue. Les Allemands chez qui j'étais descendue à cette époque vivaient en banlieue. Ils travaillaient dur toute la journée et, le soir, se sentaient trop fatigués pour sortir. De plus, je ne parlais pas assez bien le français pour me promener seule. Le dimanche, des amis m'avaient emmenée au bois de Boulogne. En dehors de cela, je ne connaissais absolument pas Paris, et je m'étais promis de revenir un jour goûter les plaisirs de la Ville Lumière.
Non seulement je pouvais le faire à présent mais de plus, j'étais en train de renaître à l'amour. Hippolyte savait le charme de Paris pour l'avoir déjà visité. Il fut un compagnon parfait. Un mois s'écoula : nous étions tout absorbés l'un de l'autre et émerveillés par la ville. Pas une rue, pas une pierre qui n'eût son histoire révolutionnaire, pas un quartier qui ne fût le théâtre d'épisodes héroïques ! Les jours passaient comme dans un rêve. Mais j'étais aussi venue à Paris pour d'autres raisons : il était temps de se mettre à préparer notre congrès.
La France est le berceau de l'anarchie. C'est à ses fils les plus brillants que nous en devons la paternité, notamment au plus grand de tous, Proudhon. Ils ont livré pour leur idéal une bataille exténuante, ont encouru les persécutions, l'emprisonnement, parfois au prix de leur propre vie. Pas en vain. Grâce à eux, l'anarchie est devenue en France un facteur social avec lequel il faut compter. Et si en cette année 1900, la bourgeoisie française craignait et persécutait toujours l'anarchie, elle le faisait différemment des Américains. J'ai eu l'occasion d'assister à la répression brutale de certaines manifestations par la police française, ainsi qu'à des procès politiques devant les tribunaux français : les méthodes d'approche du phénomène anarchiste sont différentes. C'est la différence même qu'il peut y avoir entre un peuple sans cesse secoué par la tradition révolutionnaire et un peuple qui commence à peine à lutter pour une indépendance minimale. Celle-ci est sensible partout en France, et même dans les rangs anarchistes. Dans tous les groupes que j'ai pu fréquenter, je n'ai jamais rencontré un seul camarade qui utilise le mot «philosophie» pour masquer ses convictions anarchistes comme le font les Américains, croyant sans doute que cela fait plus respectable.
Pelloutier23 était en train d'insuffler un renouveau au mouvement syndicaliste révolutionnaire et les forces anarchistes s'y infiltraient. Dans les organisations ouvrières, la presque totalité des leaders étaient anarchistes. Les nouvelles tendances en matière d'éducation, représentées par l'Université populaire, reposaient presque exclusivement sur des anarchistes qui avaient réussi à obtenir le soutien et la coopération d'universitaires dans tous les domaines, et organisaient des cours du soir dans toutes les disciplines scientifiques. Des classes entières d'ouvriers y assistaient. Les arts n'étaient pas pour autant oubliés. Zola, Richepin, Mirbeau et Brieux appartenaient à la littérature anarchiste au même titre que Kropotkine, ainsi d'ailleurs que les pièces magnifiques qui étaient à l'affiche du théâtre Antoine. Et les révolutionnaires semblaient mieux apprécier Meunier, Rodin et Steinlen que les bourgeois, qui pourtant se disent amateurs d'art. Visiter les groupes anarchistes, observer leurs efforts et l'avancement de nos idées en terre française était une véritable leçon pour moi.
Il ne me fallut pas longtemps pour connaître à peu près toutes les personnalités du Mouvement français ou des groupes qui poursuivaient une activité politique à Paris. Parmi ces derniers, le cercle de l'Humanité nouvelle publiait un magazine du même nom dirigé par Auguste Hamon : c'était un groupe de jeunes artistes et d'écrivains qui travaillaient en prise directe avec les besoins de leur temps.
Mais de tous ceux que je rencontrai, l'homme qui m'impressionna le plus fut Victor Dave. C'était un vieux camarade qui avait roulé sa bosse dans les mouvements anarchistes européens pendant quarante ans. C'était le plus gai et le plus libre des hommes, un compagnon selon mon cœur. Victor avait tout de suite profondément déplu à Hippolyte, et la plupart du temps, ce dernier refusait de se joindre à nous, ce qui ne l'empêchait pas de geindre que nous l'avions laissé derrière. D'ordinaire, il se contentait d'observer un mutisme lourd de reproche, mais à la moindre goutte d'alcool, il lui arrivait de se jeter sur Victor. Ces éclats, que j'avais d'abord pris à la légère, commencèrent à m'affecter sérieusement.
Au fil du temps, je finis par découvrir que les accès
de mauvaise humeur d'Hippolyte n'étaient pas seulement dirigés
contre Victor, mais contre tous les hommes que je connaissais. La vie commune
devenait de plus en plus difficile, et pourtant, je ne pouvais me résoudre
à le quitter.
Une lettre de Carl Stone modifia mes projets d'une manière inattendue.
«Je pensais, écrivait-il, qu'il était entendu lorsque
vous êtes partie pour l'Europe que vous deviez vous rendre en Suisse
pour étudier la médecine. C'est uniquement à cette
condition qu'Herman et moi avons offert de vous verser une pension. J'apprends
maintenant que vous êtes tout occupée à votre vieille
manie de propagande, et ceci avec un nouvel amant. Vous ne vous attendez
certainement pas à ce que nous vous entretenions pour poursuivre
vos activités dans l'un et l'autre domaine. Ce qui m'intéresse
en E.G., c'est la femme — en ce qui me concerne, ses idées n'ont
aucun sens à mes yeux. Veuillez choisir.» Je lui répondis
immédiatement : «E.G. la femme et ses idées sont inséparables,
elle n'est pas là pour l'amusement des nouveaux riches et ne permettra
à personne de lui dicter sa conduite. Gardez votre argent.»
Parmi la pile de lettres que je reçus, il s'en trouvait une autre qui fit battre mon cœur : c'était l'écriture de Max. Il était arrivé à Paris avec Puck la veille, et avait hâte de me voir. Il semblait impossible qu'une année se soit déjà écoulée, le choc que m'avait causé son départ sans moi ne semblait pas s'être atténué. A quoi bon revoir Max ? A quoi bon tout recommencer ? Je n'avais pas dû signifier grand-chose pour lui pour qu'il m'abandonne aussi facilement. Et moi, je ne voulais pas revivre la même agonie.
Mon humeur changea dès que j'aperçus son doux visage.
Il s'écria gaiement: «Eh bien, petite, tu vois qu'on finit
par se rencontrer à Paris !» Puck m'accueillit aussi avec
chaleur. Elle avait l'air en meilleure forme qu'à Chicago. A mon
hôtel, Hippolyte se joignit à nous, et notre soirée
dura jusqu'à trois heures du matin : ce fut une véritable
fête digne de Paris ! Max produisit un effet tout à fait heureux
sur Hippolyte, qui cessa d'être morose et devint même sociable.
Un moment, il parut moins irrité contre le genre humain.
Parmi les documents que je devais lire devant le congrès, certains parlaient de la place que devaient tenir les problèmes sexuels dans les publications anarchistes. L'article de Kate Austen à ce propos était particulièrement intéressant et retraçait l’histoire de l'amour libre dans le Mouvement américain. Kate n'était pas une orfèvre en matière de mots : elle affirmait en termes francs et directs que la sexualité était un facteur essentiel de l'existence. Selon Victor, certains camarades français s'apprêtaient à interdire la lecture publique de l'article de Kate devant le congrès. Je le croyais à peine, surtout de la part des Français ! Mais une semaine plus tard, Victor m'informa qu'un groupe de camarades avait effectivement décidé de refuser les exposés américains parlant de sexualité. On pouvait les présenter devant les commissions, mais pas aux réunions publiques auxquelles la presse avait accès.
Eh bien, si c'était comme ça, j'allais me mettre en contact
avec les camarades américains et leur demander de me relever de
mes obligations ! J'avais conscience qu'il ne s'agissait là que
de l'un des nombreux problèmes avec lesquels l'anarchie devait composer,
mais il n'était pas question de coopérer à un congrès
capable de censurer ou d'imposer silence aux opinions qui n'étaient
pas conformes à celles d'un certain groupe.
Max, Victor et moi étions installés dans un café lorsque les journaux du soir nous apprirent l'assassinat du roi Umberto par un anarchiste. L'agresseur s'appelait Gaetano Bresci.
Ce nom me rappelait quelque chose : c'était celui d'un camarade qui militait avec un groupe anarchiste à Paterson, dans le New Jersey. Qu'il eût commis un tel acte me semblait étrange car il m'avait paru très différent des camarades italiens que je connaissais alors. Ce n'était pas un excité et il ne semblait pas s'émouvoir facilement. Je me demandais ce qui avait pu le pousser à attenter à la vie du roi d'Italie. Victor me rappela les émeutes de la faim qui avaient eu lieu à Milan en 1898. Peut-être le secret du geste de Bresci se trouvait-il là.
Nous sommes restés un moment dans le café, à parler de l'incroyable gâchis en vies humaines produit par cette terrible lutte des classes, et cela dans tous les pays. Je confiai à mes amis les doutes qui m'avaient assaillie depuis l'attentat de Sasha. Mais je savais que les conditions objectives rendaient ces gestes inévitables.
Peu de temps après, Victor me parla du congrès néo-malthusien qui allait se tenir à Paris. Le gouvernement français interdisant toute limitation volontaire des naissances, le lieu de réunion devait rester secret. Le pionnier de la limitation des naissances, le Dr Drysdale, était arrivé à Paris avec sa sœur et quelques délégués de divers pays. Victor m'expliqua qu'en France, le mouvement néo-malthusien était soutenu principalement par Madeleine Vernet24 et Paul Robin.25
Je connaissais Madeleine Vernet, mais qui était donc Paul Robin ? C'était, me dit Victor, un des grand libertaires de l'éducation. Il avait acheté un vaste domaine, qui d'ailleurs n'était pas dans ses moyens, et y avait établi une école pour enfants déshérités. L'endroit s'appelait Sempuis.26 Robin avait ramassé dans les rues les enfants abandonnés, ainsi que les orphelins des asiles et les enfants prétendument «difficiles». «Tu devrais les voir maintenant ! L'école de Robin est un exemple vivant de ce que l'éducation peut faire quand elle est basée sur la compréhension et l'amour de l'enfant.»
La conférence néo-malthusienne étant clandestine,
chaque réunion se tenait dans un lieu différent et groupait
rarement plus d'une douzaine de délégués. Mais si
elle était peu nombreuse, l'assistance y était de qualité.
La façon dont on discuta de sujets si délicats me plongea
dans l'admiration. Je pensais à mes patients de l'East Side : quel
soulagement pour eux s'ils avaient pu se procurer les moyens contraceptifs
décrits dans ces réunions ! Je fis l'amusement des délégués
en leur racontant les difficultés que j'avais eues, en tant que
sage-femme, pour aider les femmes américaines. Selon eux, tant qu'Anthony
Comstock27 serait garant de la morale
américaine, il faudrait un bon nombre d'années avant de pouvoir
discuter ouvertement du contrôle des naissances dans ce pays. Je
leur fis remarquer que de toute façon, même en France, ils
étaient encore obligés de se réunir en secret. Je
connaissais aux États-Unis des gens courageux capables de faire
du bon travail. D'ailleurs j'avais l'intention de m'occuper de tout cela
dès mon retour à New York. Les délégués
me félicitèrent et me fournirent toutes sortes de brochures,
ainsi que des contraceptifs.
Un matin, Hippolyte me réveilla en frappant violemment à
la porte, puis surgit dans la chambre, un journal français à
la main, il essaya de dire quelque chose : ses lèvres bougeaient,
mais aucun son n'en sortait. «Que se passe-t-il ? fis-je, alarmée.
Pourquoi ne parles-tu pas ?
— Le tunnel ! Le tunnel a été découvert. C'est
dans le journal.»
Le cœur chaviré, je pensai immédiatement au désappointement de Sasha, au désespoir dans lequel l'échec de son projet allait le plonger avec pour seule perspective onze années supplémentaires à vivre dans cet enfer ! Que faire ? Que faire ? Il fallait rentrer aux États-Unis tout de suite ! En fait, je n'aurais jamais dû partir. J'avais laissé tomber Sasha au moment où il avait besoin de moi ! Oui, je devais rentrer en Amérique le plus vite possible !
L'après-midi, il y eut un câble d'Eric B. Morton : «Suis tombé malade. Travail suspendu. Embarque pour la France.» A présent, il fallait l'attendre !
La tension des jours qui suivirent aurait été insupportable si je n'avais pas eu autant de travail. Deux semaines plus tard, Eric arriva. Je faillis ne pas le reconnaître : le solide Viking était devenu maigre et son visage, couleur de cendre, était couvert de pustules. Il raconta ce qui s'était passé.
Tony avait fini par se mettre en contact avec lui et aussitôt, Eric s'était rendu à Pittsburgh pour les préparatifs. Tony ne lui avait pas fait très bonne impression. Il tirait vanité de son rôle dans les projets de Sasha. Pour communiquer avec Sasha, il y avait un code spécial que seul Tony pouvait déchiffrer : il exploita la situation à son avantage et en profita pour donner des ordres arbitraires. N'étant pas technicien, il n'avait aucune idée des difficultés que pouvaient présenter la construction et le percement du tunnel. Ils avaient loué une maison dans Sterling Street, presque en face de l'entrée principale de la prison, à une soixantaine de mètres. Le tunnel devait être creusé depuis la cave, en un tracé légèrement courbe qui passait sous le portail de la prison et débouchait dans la cour, à l'intérieur d'un appentis que Sasha indiquait sur son plan. Sasha, pour sa part, devait se débrouiller pour quitter le bâtiment principal, se glisser dans l'appentis sans se faire repérer, arracher le plancher de bois, et après avoir creusé l’ouverture du tunnel, ramper jusqu'à la cave de la maison, où il trouverait des vêtements, de l'argent et un message codé indiquant où trouver ses amis. Mais le tunnel prenait plus de temps qu'on ne l'aurait cru, et engloutissait aussi plus d'argent. Les camarades qui y travaillaient avec Eric tombèrent sur des formations rocheuses et à hauteur du mur de la prison, il fallut creuser en dessous des fondations. Là, Eric et ses coéquipiers faillirent être asphyxiés par des gaz nocifs venus d'on ne sait où. Cela prit encore du temps : il fallut installer un système de soufflerie pour apporter de l'air frais à ces hommes qui creusaient à plat ventre un passage étroit dans les entrailles de la terre. Eric, craignant que le bruit des pioches n'éveille des soupçons, eut l'idée de louer un piano et d'inviter une de ses amies, à chanter et à jouer du piano pour couvrir les bruits qui venaient du sous-sol. Les gardiens de la prison appréciaient énormément ses performances.
Le plan, effectivement ingénieux, était dangereux ; il requérait des talents particuliers en matière de terrassement, et le plus grand soin si on ne voulait pas attirer l'attention des gardiens ou des passants. Au moindre danger, la pianiste appuyait sur un bouton électrique qu'elle avait à portée de main pour prévenir les terrassiers de cesser immédiatement le travail. Tout restait alors calme jusqu'à ce qu'elle reprenne sa chanson. Le signal, pour confirmer que tout allait bien, était un staccato.
«Dans ces conditions, poursuivit Eric, le travail n'était pas une sinécure. Pour gagner du temps et de l'argent, nous avions décidé que le tunnel serait très étroit : juste assez large pour laisser passer une personne sur le ventre. De ce fait, on ne pouvait même pas s'agenouiller pour creuser. Il fallait s'allonger à plat et ramener la terre d'une seule main. C'était une opération si épuisante qu'elle ne pouvait être menée plus d'une demi-heure d'affilée. Naturellement, nous avancions lentement. Mais le plus exaspérant de tout, c'était que Tony ne cessait pas de passer d'une idée à l'autre. Nous voulions nous en tenir strictement aux plans de Sasha, mais il insistait, et comme il était allé à l'intérieur de la prison, nous pensions qu'il savait mieux que nous.
En fait, il n'en faisait qu'à sa tête. Enfin, le tunnel fut terminé
— Et alors, et alors ? m'écriai-je, incapable de me contenir
plus longtemps.
— Personne ne vous a rien raconté ? Quand Sasha a voulu s'échapper
par un trou dans la cour de la prison où, selon les calculs de Tony,
le tunnel devait aboutir, il s'est trouvé nez à nez avec
un tas de briques. Ils avaient l'intention de construire un nouveau bâtiment
dans le pénitencier, et ils avaient déversé une pleine
charrette de pierres à l'endroit précis où Tony avait
fait aboutir le tunnel. Le plus horrible de l'histoire, c'est que nous
avons appris plus tard que Sasha n'avait pas cessé de mettre Tony
en garde contre le fait de faire aboutir le tunnel au beau milieu de la
cour de la prison. Dans le plan original, il devait déboucher sur
un appentis désert, à une quinzaine de mètres de là.
Pour notre part, nous pensions avoir creusé jusqu'à l'endroit
indiqué par Sasha. Le travail terminé, nous sommes tous partis
à New York et seul Tony est resté à Pittsburgh. Il
n'a pas tardé à comprendre où nous avait mené
son obstination ; il a fait savoir à Sasha que nous allions poursuivre
les travaux jusqu'à l'endroit désiré, puis il est
venu nous chercher à New York. Mais il fallait trouver de l'argent
pour terminer le tunnel. En l'absence de Tony, la maison que nous avions
louée en face de la prison resta vide. Un jour, des enfants qui
jouaient dans la rue se sont débrouillés pour entrer dans
la cave, ils ont découvert le passage secret et en ont parlé
à leurs parents. L'un d'eux était le fils de l'agent immobilier
qui nous avait loué la maison, et qui s'avéra par quelque
bizarrerie être aussi gardien du pénitencier. Le plus extraordinaire,
c'est qu'à ce jour, les autorités de la prison n'ont toujours
pas découvert à qui était destiné le tunnel.
Ils n'ont aucun indice, mais à tout hasard, ils ont mis Sasha à
l'isolement.
— A l'isolement ! Ça ne m'étonne pas que je n'aie plus
eu de ses nouvelles depuis longtemps !
— Oui, il est à un régime très sévère.
— J'aimerais mille fois mieux être en prison que de rester là
à regarder assassiner Sasha sans pouvoir faire un geste !
— Cela ne lui serait d'aucun secours. Et même, il aurait sans
doute plus de mal à supporter son sort. Il faut que tu comprennes
cela : à quoi bon t'arracher les cheveux ?»
A quoi bon ? Comment expliquer ce que toutes ces années avaient
signifié pour moi depuis ce jour fatal de juillet 1892. La vie est
inexorable : elle ne vous laisse aucun répit. Ma propre existence
était un enchevêtrement d'événements qui se
succédaient sans interruption. Je n'avais guère eu le temps
de ressasser le passé, mais il rongeait mon inconscient sans que
rien ne l'arrête. Et pourtant, la vie continuait. Il n'y avait pas
d'entracte.
Le congrès anarchiste n'eut pas lieu, car à la dernière minute, les autorités interdirent le rassemblement des anarchistes étrangers en France. Quelques réunions furent néanmoins organisées en privé aux environs de Paris. Les circonstances étaient telles que nous eûmes tout juste le temps de parler des problèmes les plus urgents.
L'atmosphère qui régnait dans le mouvement anarchiste parisien et les merveilleux moments que j'avais passés dans la capitale me donnèrent envie de prolonger mon séjour. Mais il était temps de partir : nous avions épuisé tout notre argent, et d'autre part, des policiers étaient déjà passés à l'hôtel se renseigner sur Mme Brady. C'était un miracle que la police ne m'ait pas encore expulsée du pays. Victor Dave pensait que pendant l'Exposition Universelle, les autorités essayaient d'éviter les incidents désagréables à propos des étrangers. Un matin de bonne heure, alors qu'il faisait encore nuit, Eric, Hippolyte et moi sommes partis à la gare sous la pluie. Quelques hommes des services secrets nous suivaient dans un fiacre, un autre à bicyclette. Quand le train démarra, ils nous firent des signes d'adieu, mais l'un d'eux resta dans un compartiment voisin, et ne nous quitta qu'à Boulogne, au moment où nous embarquions.
XVI.
JE SUIS MÊLÉE MALGRÉ MOI
À UN NOUVEL ATTENTAT
Au mois de mai de l'année suivante, je me rendis à Cleveland pour donner une conférence sur l'anarchie devant le cercle libéral Franklin, une organisation progressiste. Pendant que nous attendions la discussion, un homme s'approcha de moi et me demanda, en désignant les livres et les brochures que l'on vendait près de l'estrade . «Pouvez-vous me conseiller de la lecture ?» C'était un très jeune homme de taille moyenne et bien bâti, qui se tenait particulièrement droit. Mais son visage me frappa plus encore : un beau visage sensible, au teint délicat, dont les boucles blondes qui l'encadraient rehaussaient encore la beauté. Il avait de grands yeux bleus et le regard d'un homme décidé. Après avoir sélectionné quelques livres pour lui, je montai sur l'estrade pour ouvrir les débats. Ce soir-là, je ne devais plus revoir le jeune homme, mais son visage resta imprimé dans ma mémoire
Les Isaak vivaient maintenant à Chicago, où ils avaient déménagé le journal Free Society. Ils habitaient une grande maison par laquelle passaient toutes les activités anarchistes de la ville. Dès mon arrivée, je me rendis chez eux et me mis au travail. Onze semaines passèrent. Il commençait à faire si chaud que je remis la suite de ma tournée au mois de septembre. J'étais complètement épuisée et avais besoin de repos. Je proposai à Mary, la fille des Isaak, qui avait alors quatorze ans, de m'accompagner en vacances.
Le jour de notre départ, les Isaak donnèrent un déjeuner d'adieu. J'étais en train de préparer mes bagages, après le repas, quand quel qu'un sonna à la porte. Puis Mary Isaak vint m'annoncer qu'un certain M. Nieman demandait à me voir d'urgence. Je ne connaissais personne de ce nom et j'étais pressée, car nous devions aller à la gare. Quelque peu agacée, je priai Mary de dire à ce monsieur que je n'avais pas le temps de le recevoir pour le moment, mais que nous pourrions parler en chemin. Quand je vis le visiteur, je le reconnus tout de suite : c'était le joli jeune homme aux boucles blondes qui m'avait demandé conseil au meeting de Cleveland.
A la gare, Max et des amis m'attendaient. J'avais envie de lui consacrer
quelques minutes et priai Hippolyte de s'occuper de Nieman et de lui présenter
les camarades.
La jeunesse de Rochester m'adopta immédiatement. Les enfants de mes deux sœurs, mon frère Yegor et ses amis, ainsi que la jeune Mary, semblaient réunis pour donner aux jours une beauté dont les jeunes âmes ont le secret. La seule ombre à ces vacances fut apportée par un entrefilet du Free Society qui mettait les camarades en garde contre Nieman. Selon le rédacteur en chef du journal, Cleveland l'avait informé que ce dernier ne cessait de poser des questions qui avaient éveillé le soupçon, et qu'il essayait de s'introduire dans les milieux anarchistes. Les camarades de Cleveland le prenaient pour un indicateur.
Le fait de les voir porter de telles accusations à partir de si peu d'éléments me plongea dans une grande colère. J'écrivis sur-le-champ à Isaak pour lui demander des preuves de ce qu'ils avançaient. Il me répondit qu'il n'en avait aucune, mais qu'il n'avait pas confiance en Nieman parce qu'il parlait tout le temps de passer à l'action violente. Je lui répondis par une nouvelle lettre de protestation et le numéro suivant de Free Society publia un rectificatif.
A Rochester, je reçus deux lettres de Sasha. L'une était datée du 10 juillet — elle avait manifestement pris beaucoup de retard. Ses premières lignes me jetèrent dans le désespoir :
«A l'hôpital après huit jours de camisole. J'ai été mis à l'isolement pendant plus d'un an. Pendant longtemps, le courrier et la lecture m'ont été interdits. Je viens de passer par une crise grave...»
Yegor me tendit l'autre en disant : «Celle-ci est plus récente,
les nouvelles seront peut-être meilleures.» J'avais presque
peur de l'ouvrir. Mais je n'avais pas terminé le premier paragraphe
que je m'écriai, ivre de joie : «Les enfants ! Stella ! Yegor
! La peine de Sasha vient d'être commuée ! Dans cinq ans,
il sera libre ! Vous vous rendez compte ? Plus que cinq ans !» Je
poursuivis ma lecture : «Je vais pouvoir lui rendre visite ! Le nouveau
directeur de la prison lui a rendu son droit de visite ! Il peut recevoir
ses amis !» Entre les larmes et le rire, je courais en tout sens
dans la pièce.
Une fois encore, je me retrouvai dans les murs du pénitencier de Pittsburgh. Le cœur battant, je tendais l'oreille pour percevoir le pas de Sasha. Neuf années s'étaient écoulées depuis ce jour de novembre 1892 où nous nous étions trouvés face à face, pendant quelques minutes vite envolées, pour être à nouveau arrachés l'un à l'autre. Neuf années qui avaient été interminables !
«Sasha !» : je me précipitai, les bras tendus. Mais je ne vis qu'un gardien, et à côté de lui un homme aussi gris que son uniforme. Cet homme si maigre et blafard, était-ce bien Sasha ? Il se tint à mes côtés, muet, jouant avec la chaîne de ma montre. Dans un état de tension extrême, j'attendis une parole de lui. Mais Sasha ne prononça pas un mot. Il se contentait de me regarder comme s'il avait voulu se noyer dans mon âme. C'était bien le regard de Sasha, mais un regard étonné et torturé. J'étais au bord des larmes, muette moi aussi.
Le glacial «Terminé !» tomba sur nous comme un couperet. Je parcourus lourdement le couloir, sortis de l'enceinte, franchis les portes d'acier, et me retrouvai dans la rue.
Dans la journée, je quittai Allegheny pour Saint Louis, où
je devais rencontrer Carl Nold, que je n'avais plus vu depuis trois ans.
Toujours plein de gentillesse, Carl était anxieux d'avoir des nouvelles
de Sasha. Je lui racontai l'horrible visite. «Je crains que ta visite
ne soit venue trop tôt, dit-il. Après toute une année
d'isolement forcé, quand on n'a jamais l'occasion d'échanger
un mot avec un autre être humain ou d'entendre une voix amicale,
on finit par s'engourdir. Et l'on est incapable d'exprimer sa soif de contact
humain.» Je compris alors l'effroyable silence de Sasha.
Le lendemain, le 6 septembre, j'attendais un tramway au coin d'une rue lorsque j'entendis le crieur de journaux : «Édition spéciale ! Édition spéciale ! Mac Kinley abattu.» J'achetai le journal, mais le tramway était tellement bourré que je ne pus le lire. Autour de moi, tout le monde parlait de l'assassinat du Président.
Carl était arrivé à la maison avant moi. Il avait déjà lu le compte rendu des journaux. Un homme nommé Léon Czolgosz avait tiré sur le Président à l'exposition de Buffalo.
«Ce nom ne me dit rien et, à toi ? demanda Carl.
— Non, moi non plus.
— Heureusement que tu te trouves ici et pas à Buffalo. Les journaux
ne vont pas manquer de faire le rapprochement entre toi et cet attentat.
— Ne dis pas de bêtises ! Je sais que la presse américaine
est fantaisiste, mais elle n'irait pas inventer une histoire pareille.»
Le lendemain, les journaux titraient : «L'assassin du président Mac Kinley est un anarchiste — Il avoue avoir été influencé par Emma Goldman — L'anarchiste est recherchée.» J'achetai plusieurs numéros et me rendis dans un restaurant pour les lire. J'appris tous les détails de cette tragédie, mais aussi que la police avait fait une descente à Chicago, chez les Isaak, et avait arrêté tous ceux qui étaient tombés sous sa main. Les journaux expliquaient que les autorités avaient l'intention de retenir les prisonniers en otage tant qu'elles n'auraient pas trouvé Emma Goldman. Deux cents policiers étaient déjà sur sa trace à travers tout le pays.
A l'intérieur de l'un des journaux, je découvris une photo de l'agresseur de Mac Kinley. Je faillis m'étrangler : «Ça alors, m'écriai-je, c'est Nieman !»
Ma lecture terminée, il me parut évident que je devais partir immédiatement pour Chicago. Les autorités retenaient en prison toute la famille Isaak, Hippolyte et de nombreux autres camarades et se refusaient à fixer une caution tant que je n'étais pas retrouvée. Il était de mon devoir de me rendre. Je savais qu'ils ne me trouveraient aucun lien avec l'attentat, et que bien sûr, ils n'avaient aucune preuve. J'irais à Chicago.
Quand je fis part de ma décision à Carl Nold, il prétendit que je devais être tombée sur la tête et courut prévenir quelques amis dont l’opinion comptait pour moi, dans l'espoir de me faire changer d'avis. Ils discutèrent avec moi pendant des heures mais n'y parvinrent pas. Ils louèrent alors un salon privé dans un restaurant et m'offrirent un banquet digne de Lucullus. Puis ils m'accompagnèrent à la gare où Carl avait déjà réservé une couchette pour moi.
Le lendemain matin, le wagon tout entier ne parlait que de la tragédie de Buffalo, de Czolgosz et d'Emma Goldman, «cette bête, ce monstre assoiffé de sang !» Quelqu'un dit : «On aurait dû l'enfermer depuis longtemps.» Un autre répliqua : «On devrait la pendre au premier lampadaire.»
Allongée sur ma couchette, j'écoutais ces bons chrétiens en riant à l'idée de la tête qu'ils feraient si je leur annonçais : «Mesdames et Messieurs, disciples du bon Jésus, voici Emma Goldman !» Mais je n’eus pas le cœur de leur donner un tel coup et demeurai derrière mes rideaux.
Une demi-heure avant l'arrêt du train, je m'habillai. Je portais un petit chapeau de marin orné d'une grande voilette bleue très à la mode à cette époque. J'enlevai mes lunettes et cachai mon visage derrière la voilette. Le quai était noir de monde, et dans la foule, certains hommes avaient tout l'air de policiers.
J'avais bien l'intention de rester un moment à Chicago. Mais je me rendis vite compte qu'il n'était pas question de rester chez Max, ni chez aucun camarade étranger. J'avais des amis américains qui n’étaient pas connus comme anarchistes : Max alla prévenir Mr et Mrs N., de très bons amis, et revint avec eux. Ils s'inquiétaient pour moi et pensaient toutefois que je ne risquerais rien chez eux. De toute façon, je ne devais rester que deux jours, car je voulais me rendre à la police le plus vite possible.
Je passai la nuit à déchirer lettres et papiers, et à détruire tout ce qui était susceptible de compromettre mes amis. Je ne m'endormis qu'une fois mon travail terminé. Le lendemain matin, Mrs. N. partit à son bureau et son mari au Chicago Tribune, qui était prêt à me verser 5.000 dollars pour une interview exclusive et le scoop sur mon arrestation.
Vers neuf heures du matin, alors que je prenais un bain, j'entendis
une sorte de craquement sur le rebord de la fenêtre. Je n'y prêtai
d'abord aucune attention et m'attardai paresseusement dans la baignoire
avant de m'habiller. Puis il y eut un bruit de verre. J'enfilai un kimono
pour aller voir ce qui se passait à la salle à manger. Il
y avait un homme accroché d'une main sur le rebord de la fenêtre,
tandis que de l'autre il brandissait un revolver. L'appartement se trouvait
au troisième étage de l'immeuble et il n'y avait aucune échelle
de secours. «Attention, m'écriai-je, vous allez vous rompre
le cou.
—Mais bon dieu, pourquoi n'ouvrez-vous pas ? Vous êtes sourde
?» Il fit un rétablissement et se retrouva dans la pièce.
Je traversai l’appartement pour aller ouvrir la porte, et douze hommes
envahirent la maison. Leur chef, un géant, m'attrapa par le bras
et vociféra: « Qui êtes-vous ?
— Moi pas parler anglais. Servante suédoise.» Il relâcha
son étreinte et ordonna à ses hommes de fouiller les lieux.
Se tournant vers moi, il hurla :
«Restez où vous êtes ! Nous cherchons Emma Goldman.»
Puis, me tendant une photographie : «Vous voyez ? Nous recherchons
cette femme. Où est-elle ?» Je répondis, en désignant
le portrait du doigt : «Cette femme, moi pas voir ici. Cette femme,
grande. Vous regarder dans ces petites boîtes, pas trouver. Elle,
trop grande.
— Oh ! La ferme ! aboya-t-il. Avec ces anarchistes, on ne sait jamais
!»
Ils fouillèrent la maison de fond en comble et mirent tout sens dessus dessous. Puis le géant marcha sur la bibliothèque en disant : «Bon dieu, c'est une véritable maison de prédicateur, ici. Regardez-moi ces livres ! Il y a de quoi faire fuir Emma Goldman...» Ils s'apprêtaient à partir quand un des agents appela soudain : «Et ça, capitaine Schuettler, qu'est-ce que c'est ?» C'était mon stylo à encre, cadeau d'un ami qui avait fait graver mon nom dessus. Je l'avais oublié. «Ça c'est une découverte ! s'exclama le capitaine. Elle est sûrement venue ici, et elle va peut-être revenir.» Il mit deux de ses hommes en faction.
Manifestement, le jeu était terminé. Ni Mr N., ni le journaliste ne semblaient vouloir se montrer, et cela ne servait à rien de poursuivre la plaisanterie. «Je suis Emma Goldman», annonçai-je.
Schuettler et ses hommes restèrent un moment comme pétrifiés.
Puis le capitaine rugit : «Eh bien, que Dieu me damne, vous êtes
un larron sacrément fûté ! Vite, emmenez-la !»
J'avais souvent entendu dire que la police avec eu recours à
des passages à tabac dans différentes villes des États-Unis
pour extorquer des aveux, mais je n'en avais jamais subi. Depuis 1893,
j'avais été arrêtée bon nombre de fois, mais
jamais la violence n'avait été utilisée contre moi.
Le jour de mon arrestation — c'était le 10 septembre — on me garda
au quartier général de la police dans une pièce étouffante,
et l'on m'interrogea de 10 heures 30 du matin à 7 heures du soir.
Je passai entre les mains d'au moins cinquante policiers qui tous me brandirent
leur poing sous le nez et me menaçant des choses les plus horribles.
L'un d'entre eux hurla : «Tu étais à Buffalo avec Czolgosz
! Je t'ai vue de mes propres yeux, juste devant la Salle des Conventions.
Tu ferais mieux d'avouer, tu sais ?» Un autre : «Bon, écoute,
Goldman, je t’ai vue avec ce fils de pute à la Foire ! Inutile de
mentir. Je t'ai vue, je te dis !» Et encore : «Assez finassé.
Continue comme ça et aussi sûr que tu as vu le jour tu vas
finir sur la chaise électrique. Ton amant a avoué. Il dit
qu'il a tiré sur le Président après t'avoir entendue.»
Je savais qu'ils mentaient: je n'avais vu Czolgosz que deux fois, quelques
minutes à Cleveland le 5 mai et une demi-heure à Chicago
le 12 juillet. Le plus féroce de tous était Schuettler. Dressé
au-dessus de moi de toute sa masse, il vociférait : « Si tu
n'avoues pas, tu vas finir comme ces salauds d'anarchistes de Haymarket.»
A nouveau, je leur racontai l'histoire que j'avais exposée le matin
même dans ces locaux, expliquant où et avec qui je me trouvais.
Mais ils ne me croyaient pas, et ils continuèrent à me harceler
et à m'injurier.
Je n'avais aucune nouvelle de mes amis depuis mon arrestation, et personne
n'était venu me voir. Je compris que l'on me gardait au secret.
Je recevais pourtant des lettres, pour la plupart anonymes. «Espèce
de salope d'anarchiste — disaient-elles, si je pouvais t'attraper, je t'arracherais
le cœur pour le donner à mon chien.» Ou bien : «Emma
Goldman la meurtrière brûlera dans les feux de l'enfer pour
avoir trahi son pays.» Une autre promettait joyeusement : «Nous
allons t'arracher la langue, plonger ta carcasse dans le pétrole
et te brûler vive.» Certains de ces écrivains anonymes
décrivaient les perversions sexuelles auxquelles ils allaient se
livrer sur ma personne avec un luxe de détails propre à étonner
les spécialistes en la matière. Mais les auteurs de ces lettres
me semblaient moins méprisables que les autorités policières.
Je recevais chaque jour un monceau de lettres qui avaient été
lues par les gardiens des bonnes mœurs et de la morale américaines,
alors que les messages de mes amis ne parvenaient pas jusqu'à moi.
Manifestement, on essayait ainsi de me démoraliser. Je décidai
de mettre le holà à de telles pratiques. La fois suivante,
lorsque je reçus les enveloppes décachetées, je les
déchirai en morceaux et les jetai à la figure du policier
qui me les avait apportées.
Un soir, je vis arriver dans ma cellule O'Neill, le chef de la police
de Chicago. Il m'annonça qu'il voulait parler tranquillement avec
moi. «Je n'ai pas l'intention de vous harceler, ni de faire preuve
de coercition à votre égard, mais je peux peut-être
vous aider.
— Être aidée par le chef de la police, voilà une
expérience bien étrange ! Mais je suis tout à fait
prête à répondre à vos questions.»
Il me demanda de lui raconter en détail ce que j'avais fait entre le 5 mai, date de ma première rencontre avec Czolgosz, et le jour de mon arrestation. Je lui donnai toutes les informations qu'il désirait, sans toutefois mentionner ma visite à Sasha, ni d'ailleurs les noms des camarades qui m'avaient recueillie. Comme je n'avais plus besoin de protéger le Dr Kaplan, les Isaak ou Hippolyte, je lui fis un compte rendu presque complet de mes activités. Un sténographe prit note de tout cela et lorsque j'eus terminé mon récit, O'Neill déclara : «A moins que vous ne soyez une actrice remarquable, vous êtes certainement innocente. Je crois que vous êtes innocente et je vais faire tout mon possible pour vous aider.» J'étais trop surprise pour le remercier : je n'avais encore jamais entendu un policier me parler sur ce ton. En même temps j'étais sceptique quant aux résultats de sa démarche.
A dater de ce jour, des changements notables intervinrent dans mes conditions de détention. La porte de ma cellule resta déverrouillée jour et nuit, et la gardienne m'annonça que j'avais le droit de rester dans la grande pièce, d'utiliser le rocking-chair et la table qui s'y trouvaient, de commander de la nourriture et des journaux, de recevoir et d'envoyer de la correspondance. Aussitôt commença pour moi une vie mondaine : je recevais des visiteurs à longueur de journée, surtout des journalistes, qui passaient moins de temps à m'interviewer qu'à me faire la conversation et raconter des histoires drôles en fumant une cigarette. D'autres venaient par curiosité. Certaines femmes journalistes apportèrent des livres et des articles de toilette.
Je reçus aussi la visite d'un avocat détaché du cabinet de Clarence Darrow. Il était venu m'avertir que j'aggravais mon cas en prenant publiquement la défense de Czolgosz qui, il fallait que j'en prenne mon parti, était un fou. «Aucun avocat de renom n'acceptera de vous défendre si vous restez l'alliée de l'assassin du Président, m'assura-t-il. De plus, vous courez le danger d'être considérée comme complice du crime.»
Son discours me répugnait. Je l'informai que je n'avais pas l'intention de me livrer à un faux témoignage sur la raison, le caractère ou l'existence d'un être sans défense, et que je n'avais pas besoin de l'aide de son patron. Je ne connaissais pas Darrow, mais on m'avait toujours parlé de lui comme d'un avocat brillant, un homme aux idées larges, excellent écrivain et conférencier. Je trouvais étrange qu'il me donne des conseils aussi peu judicieux et qu'il s'attende à ce que je hurle avec les loups qui en voulaient à la vie de Czolgosz.
Le pays était en effervescence. Si j'en jugeais par ce que je
lisais dans la presse, ce n'était pas Czolgosz qui était
devenu fou, c'était le peuple des États-Unis. Depuis 1887
on n'avait plus vu une telle soif de vengeance, une telle ivresse à
la vue du sang. «Il faut exterminer les anarchistes !» fulminaient
les journaux, «on devrait les jeter à la mer. Ces vautours
n'ont pas leur place sous notre drapeau. Cela fait trop longtemps qu'on
autorise Emma Goldman à faire commerce de son instinct de meurtre.
On devrait l'obliger à partager le sort de ceux qui ont été
ses dupes.»
Buffalo réclamait mon extradition, mais Chicago exigea que les faits lui soient soumis. J'avais déjà comparu plusieurs fois devant le tribunal et à chaque fois, l'avocat général de Buffalo avait produit suffisamment de preuves indirectes pour que l'État de l'Illinois se défasse de moi. L'Illinois demanda des preuves directes. Il y avait de toute évidence une anicroche qui, quelque part, retardait l'affaire : probablement le chef de la police, O'Neill.
Les journalistes ne paraissaient même pas très excités par le sort du Président. L'un d'eux tomba des nues le jour où je lui assurai qu'en tant qu'infirmière, j'aurais sans doute pris soin de Mac Kinley si l'on m'avait appelée à son chevet. Et cela, tout en sachant que mes sympathies allaient à Czolgosz.
«Vous êtes un vrai mystère, Emma Goldman, je ne vous
comprends pas. Vous sympathisez avec Czolgosz, et pourtant vous iriez soigner
l'homme qu'il a essayé d'assassiner.
— En tant que reporter, on ne vous demande pas de saisir les complexités
de l'âme humaine. Maintenant écoutez, et voyons si vous y
comprenez quelque chose. Le garçon qui se trouve à Buffalo
est un être en sursis. Des milliers de gens sont prêts à
s'abattre sur lui et à lui arracher les membres un à un.
Son action, il l'a accomplie sans motivation personnelle, et il n'en a
retiré aucun gain. Il n'a obéi qu'à son idéal
: le bien du peuple. Voilà pourquoi mes sympathies vont à
lui. Mais d'un autre côté, cela n'empêche pas que William
Mac Kinley, parce qu'il souffre et qu'il est probablement proche de la
mort, soit à mes yeux un être humain, rien de plus. Voilà
pourquoi je pourrais prendre soin de lui
— Je ne vous comprends pas. Cela me dépasse», répéta-t-il.
Le lendemain, un journal titrait en gros caractères : Emma Goldman
veut soigner le Président mais sympathise avec son agresseur.
Un soir, j'étais plongée dans un livre lorsque j'eus la
surprise de voir apparaître quelques journalistes accompagnés
de plusieurs policiers. Ils m'annoncèrent : «Le Président
vient de mourir. Quelles sont vos impressions ? En êtes-vous désolée
?
— Est-il possible, répondis-je, que dans tous les États-Unis
aujourd'hui, seul le Président soit décédé
? Il y a sûrement beaucoup d'autres êtres humains morts au
même instant, certains dans la pauvreté et le dénuement,
qui laissent parfois derrière eux une famille désemparée.
Pourquoi voudriez-vous que je déplore plus la mort de Mac Kinley
que celle des autres ?»
Les crayons allaient bon train. Je poursuivis : «Je garde ma compassion
pour les vivants, car les morts n'en ont plus besoin. C'est sans doute
la raison pour laquelle au contraire, vous éprouvez tant de sympathie
pour les morts : vous savez qu'ils ne viendront pas exiger que vos protestations
d'amitié soient suivies d'effets.
— Ça va faire un bon papier, affirma un jeune reporter, mais
je crois que vous êtes folle.»
Je fus contente de les voir partir : je pouvais penser tout à loisir au garçon de Buffalo dont le sort était désormais réglé. Je me demandais quelles tortures morales et physiques il allait encore endurer avant d'expirer. Et comment allait-il vivre ses derniers instants ? Son regard avait quelque chose de fort et de décidé que la délicatesse de son visage accentuait encore : cela m'avait frappée à Cleveland. A ce moment-là, avait-il déjà prévu son action ? Ou bien s'était-il passé quelque chose depuis ? Et quoi ? «J'ai fait cela pour le peuple», avait-il dit.
La pensée du malheureux ne cessa de me visiter pendant toute
la nuit. Je tentai en vain de détourner le cours de mes réflexions
en me plongeant dans la lecture : l'aube me trouva toujours éveillée,
faisant les cent pas dans ma cellule tandis que le merveilleux visage de
Léon, pâle et habité par les ombres, flottait devant
moi.
On me fit à nouveau comparaître devant le tribunal, mais les autorités de Buffalo ne parvinrent toujours pas à apporter la preuve de ma participation à l'acte de Czolgosz. Une joute oratoire opposa pendant deux heures le représentant de Buffalo et le juge de Chicago, à la fin de laquelle Buffalo fut débouté de sa demande. J'étais libre !
Max, Hippolyte et quelques amis m'attendaient à la sortie et
m'emmenèrent chez les Isaak. Tous les amis qui avaient été
arrêtés à Chicago bénéficiaient maintenant
d'un non-lieu, mais tous avaient cru ma situation désespérée
; leur soulagement était grand. «Nous pouvons remercier je
ne sais quels dieux d'avoir veillé sur toi, Emma !», dit Isaak.
Je répondis en riant : «En l'occurrence, les dieux en question
on pris l'apparence du chef de la police, O'Neill !
— Qu'a-t-il à voir avec ça ?» s'exclamèrent
mes amis. Je leur racontai mon entrevue avec lui et les promesses qu'il
m'avait faites, ce qui plongea Jonathan Crane, un journaliste de nos amis,
dans l'hilarité :
«Vous êtes plus naïve que je ne l'aurais cru, Emma Goldman. Ce n'était pas à vous qu'O'Neill s'intéressait, mais à ses propres plans. En tant que journaliste au Tribune, il se trouve que je suis au courant des luttes de pouvoir qui secouent la police en ce moment.»
Je finis par demander avec insistance aux camarades de Chicago de réfléchir à ce que l'on pouvait faire pour le garçon détenu à Buffalo. Impossible de lui sauver la vie, mais autant essayer de faire comprendre son action et de nous mettre en relation avec lui pour qu'il sache que nous ne l'abandonnions pas. Il fallait organiser un meeting à Chicago pour expliquer au public l'attitude de Czolgosz et la signification de l'attentat.
Le soir prévu, personne ne put atteindre Brand's Hall, où le meeting devait avoir lieu : les forces de police venues en nombre dispersaient les gens à coups de matraque. Quant à réserver une autre salle, cela s'avéra impossible : là encore, la police était passée et avait terrorisé les gérants des salles. Tous nos efforts pour tenir un meeting échouèrent. Je dus me résoudre à expliquer mon point de vue dans Free Society, dans un article intitulé : «La tragédie de Buffalo», où j'écrivais notamment : «Léon Czolgosz et les hommes de son espèce ne sont pas des créatures dépravées animées par de bas instincts, mais au contraire des êtres hypersensibles qui ne supportent plus le poids des contraintes sociales. C'est parce qu'ils ne peuvent plus être les témoins inactifs de la souffrance et de la misère de leurs semblables qu'ils en viennent, parfois au prix de leur vie, à ces actes de violence. Et ces actes devraient être retournés à leurs envoyeurs véritables, les responsables de l'injustice et de l'inhumanité qui règnent sur le monde.»
Pendant ce temps, la police et la presse continuaient leur chasse à
l'anarchiste à travers le pays. On interrompait des réunions,
on arrêtait des innocents et un peu partout, on molestait ceux que
l'on suspectait de sympathie avec l'anarchie. A Pittsburgh, notre ami Harry
Gordon fut traîné dans la rue et faillit se faire lyncher.
La corde autour du cou, il dut son salut à des passants qui s'étaient
laissés attendrir par les suppliques de Mrs Gordon et de ses deux
enfants. A New York, la foule assaillit les locaux du Freie Arbeiter
Stimme, démolissant le mobilier et les machines. Et pendant
que des voyous patriotiques se livraient à ces actes de bravoure,
on ne vit jamais nulle part la police intervenir.
Au cours de mon incarcération, ma famille m'avait été toute dévouée : tous m'envoyaient des lettres, des télégrammes, proposaient de l'argent ou de l'aide... mais ils ne soufflaient mot des persécutions qu'ils subissaient à cause de moi. Les journalistes avaient failli les rendre fous à force de harcèlement et la police les avait tenus sous surveillance étroite. Les voisins se détournaient de mon père, et son petit magasin de meubles avait perdu des clients. Il avait même été excommunié par la synagogue. Ma sœur Lena, de santé fragile, avait été terrorisée le jour où la police avait convoqué Stella au commissariat principal, pour lui poser pendant une journée entière des questions sur sa tante Emma Goldman. Stella avait courageusement refusé de répondre et proclamé sa confiance envers sa tante Emma.
Le danger qui m'avait menacée, et auquel je n'avais pas encore
tout à fait échappé, me permit d'établir avec
ma famille un lien d'une force que je n'avais encore jamais éprouvée
jusqu'alors. J'avais envie de rester un peu plus longtemps à Rochester
pour oublier les épreuves subies à Chicago. Mais la pensée
de Czolgosz me tourmentait, et je savais qu'à New York, je pouvais
lui être plus utile.
A la gare, Yegor m'accueillit avec deux camarades que j'avais connus à Rochester. Il semblait désemparé : il avait fait tout son possible pour me trouver un appartement, mais n'y était pas parvenu. Tout le monde refusait de louer fût-ce une chambre meublée à Emma Goldman.
Je me mis en quête à mon tour, pour découvrir que mon frère n'avait rien exagéré. Personne ne voulait de moi. Je finis par aller voir une jeune prostituée dont j'avais été l'infirmière. Elle m'accueillit d'un : «Bien sûr, fillette, tu n'as qu'à rester ici. Je suis horriblement flattée de t'héberger. J'irai crécher chez une copine pendant ce temps.»
A Chicago, j'avais reçu de nombreuses lettres d'Ed m'assurant que je pouvais compter sur lui, sur son amitié, et lui demander tout ce dont je pourrais avoir besoin : de l'argent, de l'aide aussi bien qu'un conseil. Dès mon arrivée à New York, je lui rendis visite. «J'ai vraiment besoin d'argent, lui expliquai-je. Je voudrais envoyer quelqu'un à Buffalo voir Czolgosz. On peut peut-être quelque chose pour lui. Il faut aussi que nous organisions un meeting de masse ici.» Il me regarda avec stupeur : «Ma chère Emma, tu n'as de toute évidence aucune idée de la terreur qui règne dans cette ville. Tu n'arriveras jamais à louer une salle à New York, et de plus, tu ne trouveras personne excepté toi-même pour parler en faveur de Czolgosz.»
On envoya un homme de confiance à Buffalo mais il revint bientôt sans avoir pu rencontrer Czolgosz. Personne n'avait le droit de lui rendre visite. Un gardien sympathisant avait raconté à notre messager qu'à plusieurs reprises, Léon avait perdu connaissance sous les coups. Il était dans un tel état qu'aucune personne extérieure à la prison n'était admise à le voir : c'était d'ailleurs pourquoi on ne pouvait pas le présenter à un tribunal. Mais malgré la torture, Czolgosz n'avait pas parlé et n'avait impliqué personne. En partant, notre ami avait confié à ce gardien un mot pour Léon.
J'appris qu'à Buffalo, des camarades avaient essayé d'assurer à Czolgosz le secours d'un avocat, mais que personne ne voulait le défendre. Je m'accrochai désespérément à l'espoir de rallier, à force de persévérance, quelques bons citoyens américains susceptibles de sentiments humains vis-à-vis de Léon Czolgosz, quitte à les entendre condamner son action. Mais chaque jour apportait sa moisson de déception et de douleur. Il fallut bien que je me rende à l'évidence : j'avais essayé de combattre une épidémie de peur abjecte dont on ne pouvait venir à bout.
La tragédie de Buffalo touchait à sa fin. On traîna
Léon Czolgosz devant un tribunal où il comparut, souffrant
encore des mauvais traitements qu'il avait subis ; le visage méconnaissable
et la tête bandée, entre deux policiers. Dans un souci d'humanité
et de clémence évident, la Cour avait désigné
d'office deux avocats pour le défendre. Alors qu'importe si on les
entendit déclarer qu'ils regrettaient d'avoir à plaider pour
un être aussi dépravé que l'assassin de “notre bien-aimé”
Président ? Ils feraient leur devoir jusqu'au bout. Ils veilleraient
à ce que les droits de la défense soient respectés
dans ce tribunal.
Le dernier acte se déroule dans la prison d'Auburn, à l'aube du 29 octobre 1901. Le condamné est attaché à la chaise électrique. Le bourreau, une main sur l'interrupteur, attend le signal. Dans un élan de charité chrétienne, un gardien fait une dernière tentative pour sauver l'âme du pécheur en l'amenant à se confesser. «Léon, dit-il tendrement, mon garçon, pourquoi protéger cette mauvaise femme, cette Emma Goldman ? Elle n'est pas ton amie. Elle t'a traité publiquement de voyou trop paresseux pour travailler. Elle a dit que tu n'arrêtais pas de lui demander de l'argent. Emma Goldman t'a trahi, Leon. Pourquoi la protéger ?»
Un silence de mort s'écoule dans cette éternité qui ne dure que quelques secondes, et se glisse dans le cœur des spectateurs. Puis on entend enfin un son étouffé. Une voix presque inaudible surgit de la cagoule noire : «Ce qu'Emma Goldman a dit de moi, ce n'est pas important. Elle n'a rien à voir avec mon action. J'ai fait cela tout seul. Je l'ai fait pour le peuple américain.»
Un silence encore plus terrible que le précédent. Un grésillement. L'odeur de la chair brûlée. Un dernier sursaut de vie dans l'agonie.
XVII
DEUIL ET CLANDESTINITÉ
Pour moi, la vie continuait, amère et difficile. La tension de ces dernières semaines avait pu me faire oublier la lutte pour le quotidien, mais j'avais doublement besoin de la reprendre : j'étais à court d'argent et il y avait des choses que je préférais oublier. Le mouvement avait perdu de son attrait ; certains de ses membres me dégoûtaient même : c'étaient ceux qui brandissaient l'anarchie comme un drapeau rouge devant un taureau, et couraient à l'abri aussitôt qu'il chargeait. Avec ceux-là, il m'était devenu impossible de travailler. Mais plus insidieux encore, le doute s'était installé en moi pour remettre en question des valeurs auxquelles jusqu'à présent j'avais cru avec ferveur. Je ne pouvais plus continuer à militer : il fallait que je m'occupe de moi-même.
J'avais d'ailleurs perdu mon identité : je vivais sous un nom d'emprunt, car aucun propriétaire n'avait accepté de me loger, et mes bons amis d'autrefois n'avaient guère eu plus de courage. J'étais maintenant Miss E. G. Smith.
Au milieu de cette période tourmentée, mon propriétaire,
qui avait appris ma véritable identité, me jeta dehors. Après
de nombreuses recherches, je finis par trouver un appartement au cœur du
ghetto, au cinquième étage d'une maison surpeuplée
de Market Street. Les propriétaires de l'East Side avaient l'habitude
de loger toutes sortes d'extrémistes. Mais les juifs orthodoxes
suivaient les commandements de Jéhovah au pied de la lettre, avec
une attention toute particulière à celui qui conseillait
de croître et multiplier : pas une seule famille dans la maison qui
eût moins de cinq enfants, et parfois huit à dix.
A la mort de Mac Kinley, la campagne contre l'anarchie et contre les anarchistes s'était envenimée. Que ce fût dans les journaux, en chaire, ou à toute autre tribune, les gens ne cessaient de rivaliser d'anathèmes contre l'ennemi commun. De tous, le plus virulent était Théodore Roosevelt, l'apprenti-Président des États-Unis qui avait accédé au trône présidentiel en tant que Vice-Président de Mac Kinley. L'ironie du sort voulait que Czolgosz ait tracé la voie des honneurs au héros de San Juan. En remerciement de ce service involontaire, Roosevelt se transforma en bête sauvage. A ce titre, le message qu'il adressa au Congrès, et qui visait principalement à frapper l'anarchie, fut un véritable arrêt de mort des libertés politiques et sociales aux États-Unis.
Les propositions de loi antianarchistes se succédaient les unes après les autres en rangs serrés, grâce au zèle des membres du Congrès qui ne savaient plus quoi inventer en matière d'extermination des anarchistes. Dans mon amertume, il me sembla que les extrémistes américains, si empressés de montrer patte blanche au moment où il fallait faire preuve de courage et d'initiative, étaient en partie responsables de ces débordements. Devant leur démission, il n'était pas étonnant de voir les forces réactionnaires réclamer à cor et à cri des mesures draconiennes. La Criminal Anarchy Law28 fut votée à New York, et une loi semblable vit le jour dans le New Jersey : j'eus la conviction que le mouvement anarchiste américain payait chèrement ses inconséquences.
C'est à ce moment-là que parurent dans la presse les nouvelles de la situation en Russie. Les journaux titraient : Émeutes sanglantes — Ouvriers et paysans sont tués — Les étudiants fouettés par les cosaques...
La lutte contre l'autocratie tsariste occupa à nouveau le devant de la scène mondiale : l'extrême brutalité des uns, le courage, l'héroïsme des autres, me sortirent de ma léthargie. Manifestement, j'avais quitté le Mouvement au moment le plus critique : j'avais commencé à douter de mon idéal et de ma foi à l'instant précis où l'on avait besoin de moi. Et tout cela pour une poignée de poltrons guidés par leur bassesse !
Les nouvelles de Russie plongèrent les extrémistes de l'East Side dans une intense activité. Syndicalistes, socialistes et anarchistes oublièrent leurs divergences pour venir en aide plus efficacement aux victimes du régime tsariste. On organisa des meetings et des appels de fonds en faveur des prisonniers et des exilés. Quant à moi, je me remis au travail avec une énergie décuplée. Plus question d'être infirmière : je devais me consacrer totalement aux problèmes de la Russie. Par ailleurs il commençait à se passer assez de choses aux États-Unis pour mobiliser toutes nos forces : les mineurs s'étaient mis en grève pour protester contre leurs effroyables conditions de travail. Ils avaient grand besoin d'aide, eux aussi. On me demanda de préparer une tournée de conférences afin de collecter de l'argent pour les mineurs, ainsi que pour les victimes des persécutions russes. Mais c'était compter sans les autorités des secteurs frappés par la grève : les camarades qui s'y trouvaient ne parvenaient pas à louer des salles, et quand ils rencontraient un propriétaire courageux, les réunions étaient dispersées par la police. Dans certaines villes, les représentants de la loi m'attendaient à la gare et me renvoyaient d'où je venais. On décida finalement qu'il valait mieux que je concentre mes efforts sur les grandes villes, dans les régions où sévissait la grève.
Je venais de rentrer à New York lorsque j'appris la mort de Kate Austen. Kate, la femme d'Amérique la plus intrépide et la plus courageuse ! En elle, je perdais plus qu'une camarade : une amie véritable. Elle était avec Emma Lee la seule femme à m'approcher et me comprendre mieux que je ne pouvais le faire moi-même.
Mais dans une vie aussi agitée que la mienne, les joies et les peines se succèdent sans qu'on ait le temps de s'y attarder. Le chagrin d'avoir perdu Kate ne s'était pas encore éteint en moi qu'une autre nouvelle m'arriva : Voltairine de Cleyre venait d'être sérieusement blessée par un de ses anciens élèves. Un télégramme de Philadelphie m'informait qu'elle était à l'hôpital, dans un état critique : m'était-il possible d'organiser une collecte en sa faveur?
Voltairine refusa de porter plainte contre le jeune homme qui lui avait tiré dessus, au contraire, elle lança un appel dans la presse anarchiste pour organiser sa défense. «C'est un pauvre garçon malade et sans amis, écrivit-elle. Il a besoin qu'on s'occupe de lui et non pas qu'on l'emprisonne.» Mais la justice voulait sa livre de chair : il fut déclaré coupable et condamné à six ans et neuf mois de prison.
En apprenant le verdict, Voltairine fit une grave rechute qui nous plongea
pendant des semaines dans l'inquiétude. Enfin, hors de danger, elle
put quitter l'hôpital.
Le Congrès vota, par un tour de passe-passe, la loi antianarchiste
sur l'immigration interdisant l'entrée des États-Unis à
toute personne hostile au gouvernement institué. Avec une loi comme
celle-là, on pouvait arracher des hommes tels que Tolstoï ou
Kropotkine aux rives hospitalières de l'Amérique. Sans doute
n'aurait-elle pas été ratifiée si les tièdes
et les libéraux s'étaient concertés pour s'opposer
aux éléments réactionnaires du Congrès, mais
ils comprirent trop tard le danger qu'elle représentait pour les
idées avancées. Toutefois, ce nouvel assaut contre les libertés
eut des effets curieux : les Américains changèrent d'état
d'esprit vis-à-vis des anarchistes. Quant à moi, on cessa
de me considérer comme une paria et les gens qui m'étaient
hostiles jusque-là recherchèrent ma compagnie. On m'invita
à parler à diverses tribunes et devant des organisations
américaines. Ayant toujours désiré pouvoir m'adresser
à l'intelligentsia du pays et lui faire connaître la véritable
signification de l'anarchie, j'acceptai ces propositions avec enthousiasme.
Un matin de bonne heure, la sonnette de la porte d'entrée me
tira du lit: c'était Timmermann, un ami que je n'avais pas vu depuis
plus d'un an. Il était d'un calme inhabituel et avait une façon
de me regarder tout à fait étrange. «Claus !, m'écriai-je,
qu'est-ce qui t’amène à une heure pareille ?
— Assieds-toi, fit-il d'une voix solennelle. J'ai quelque chose à
te dire. C'est à propos d'Ed...
— Ed ! Il lui est arrivé quelque chose ? Il est malade ? Il
t’a chargé d’un message pour moi ?
— Ed... Ed..., bégaya-t-il, ne me chargera plus d'aucun message.»
Je tendis la main comme pour l'empêcher de poursuivre. Mais d'une
voix tremblante, il ajouta : «Ed est mort la nuit dernière.»
J'étais comme pétrifiée : «Tu es ivre, ce n'est pas possible !»
Claus me prit par la main et m'entraîna doucement : «Je suis un messager de malheur. Et dire que parmi tous tes amis, il a fallu que ce soit moi qui t'apporte la nouvelle. Pauvre enfant, pauvre enfant !». Il me caressait tendrement les cheveux. Nous nous sommes assis en silence.
Au bout d'un moment, il se remit à me parler. Mais je l'entendais à peine : seule restait l'idée qu'Ed avait eu une attaque parmi des inconnus, lesquels l'avaient jeté dans un fiacre, l'abandonnant à l'instant où il avait le plus besoin d'aide. Ed, mon bel ami arraché à la vie au moment où il commençait à en goûter la plénitude ! Quel sort absurde et cruel !
Le cœur déchiré et la gorge nouée par les larmes,
je restai seule avec mes souvenirs. Yegor arriva en fin d'après-midi.
Il avait appris la nouvelle et en était profondément bouleversé.
A force d'attention, il finit par dégeler mon cœur, et je fondis
en larmes dans ses bras. Puis nous nous sommes assis pour parler d'Ed,
de sa vie, de ses rêves et de sa fin prématurée.
Les funérailles n'étaient pas mon fort : j'avais toujours eu le sentiment qu'elles exprimaient très superficiellement la nature d'un chagrin. Le mien était trop profond pour les supporter : j'arrivai au crématoire à la fin de la cérémonie. Le cercueil était déjà fermé. Des amis qui connaissaient mon attachement à Ed soulevèrent le couvercle pour me laisser revoir son cher visage, si serein dans son dernier sommeil. Un instant, la mort sembla reculer devant le silence qui se faisait autour de moi.
Soudain un cri perçant traversa la salle, suivi de plusieurs autres. C'était une voix de femme au bord de l'hystérie : «Mon mari ! Mon mari ! Il est à moi !» La femme, son voile noir de veuve flottant autour d'elle comme les ailes d'un corbeau, se jeta entre le cercueil et moi en hurlant, me repoussa en arrière et s'effondra sur le mort. Une petite fille blonde au regard apeuré s'accrochait à la robe de la femme en sanglotant.
Je restai un instant glacée d'horreur, puis me dirigeai lentement vers la sortie, à l'air libre, pour échapper à cette mise en scène révoltante. Je ne pensais plus qu'à l'enfant qui ressemblait tant à son père et dont la vie désormais serait si différente de celle qu'il avait souhaitée pour elle.
XVIII.
MATUSHKA ROSSIYA ET MOTHER EARTH
Pendant de nombreuses années, les Amis américains pour la Liberté de la Russie avaient accompli un travail admirable de sensibilisation de l'opinion publique américaine quant au véritable visage de l'absolutisme russe. Mais la société n'existait plus, et les seuls à délivrer ce message étaient maintenant des journaux écrits en yiddish dont l'audience ne dépassait guère les rives de l'East Side. Pendant ce temps-là, les représentants du tsar utilisaient l'église russe, le consulat et le New York Herald pour déverser sur l'Amérique leur sinistre propagande. A les entendre, l'autocrate était un rêveur irresponsable régnant sur un pays voué au malheur, et les révolutionnaires russes, de dangereux criminels. Puisque j'avais désormais accès au public américain, je décidai de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour plaider la cause héroïque de la Russie révolutionnaire.
On apprit bientôt que Catherine Breshkovskaïa, la «Grand-Mère de la Révolution russe», que nous surnommions Babushka, était en chemin. A son arrivée, elle fut immédiatement entourée d'une foule de gens plus curieux de la rencontrer qu'intéressés au sort de la Russie. Ne voulant pas faire nombre, j'attendis pour la voir qu'elle me réclame.
Dès que j'avais eu connaissance de leur existence, les femmes de la lutte révolutionnaire russe avaient été mes modèles. Elles avaient pour nom Vera Zassoulitch, Sophia Perovskaïa, Jessie Helfman, Vera Figner et Catherine Breshkovskaïa. Et voilà que j'allais me trouver face à face avec l'une d'elles ! Mon excitation et ma crainte étaient grandes lorsque j'atteignis la maison où elle demeurait. Je la trouvai dans un appartement vide, mal éclairé et mal chauffé. Elle était habillée de noir, enveloppée dans un châle douillet, et portait un foulard noir sur la tête, d'où s'échappaient ses cheveux gris. Elle avait tout d'une paysanne russe, mis à part de grands yeux gris et expressifs où se lisaient sagesse et compréhension, des yeux étonnamment jeunes pour une femme de soixante-deux ans. Au bout de dix minutes, j'avais l'impression de l'avoir toujours connue et d'avoir toujours été séduite par sa voix tendre et sa façon d'être.
Sa première apparition publique à New York, dans la salle de Cooper Union, fut une des manifestations les plus inspirées que j'aie vues pendant ces dernières années. Babushka, qui n'avait pas l'habitude de parler devant un public aussi vaste, était un peu nerveuse au début. Mais elle reprit vite ses esprits et souleva l'enthousiasme de la salle. Le lendemain, les journaux étaient presque unanimes dans leur hommage à la grande vieille dame. Ils pouvaient, il est vrai, se permettre cette générosité vis-à-vis de quelqu'un dont les attaques étaient dirigées contre la lointaine Russie, et non contre leur propre pays.
Souvent, lorsque les réunions se terminaient tard, Babushka venait
dormir chez moi. J'étais fascinée de la voir aller et venir
avec une énergie qui me faisait honte. Un jour, je lui dis : «Chère
Babushka, comment avez-vous pu rester si jeune après tant d'années
de prison et d'exil ?
— Et toi, répondit-elle, comment as-tu pu préserver ta
vie en vivant dans ce pays matérialiste qui ronge l'âme ?
Beaucoup de choses m'ont inspirée et encouragée, mais qu'as-tu
donc pour te soutenir, dans ce pays où l'idéalisme est considéré
comme un crime, où les rebelles sont des parias et dont le seul
dieu est l'argent ?»
Bientôt arriva la nouvelle de l'horrible tragédie du 22 janvier à Saint-Pétersbourg. Des milliers de personnes, rassemblées devant le Palais d'Hiver pour implorer l'aide du tsar, avaient été piétinées et massacrées de sang-froid par les hommes de main du tyran. Nombreux étaient les Américains aux idées avancées qui s'étaient maintenus à l'écart du travail de Babushka. S'ils tenaient à rendre hommage à sa personne, à son courage et à sa force morale, ils restaient toutefois sceptiques quand elle leur décrivait les conditions de vie en Russie. Les choses, proclamaient-ils, ne pouvaient pas être aussi catastrophiques qu'elle le disait. Le massacre du «Dimanche Sanglant» arriva à point pour apporter la preuve que la description de Babushka était fidèle, et lui donner un sens tragique. Les plus tièdes des libéraux, désormais, ne pouvaient plus fermer les yeux sur la situation russe.
Lorsque Babushka eut quitté le pays, je sentis soudain à quel point le mois qui venait de passer avait été exténuant. J'étais totalement épuisée et incapable de me remettre à mon métier d'infirmière. Il y avait d'ailleurs longtemps que j'avais pris conscience de l'impossibilité de mener de front ma profession et mes activités politiques. Je parlai de mes problèmes à une amie américaine qui était manucure et gagnait confortablement sa vie dans son propre cabinet en ne travaillant que cinq heures par jour. Elle me conseilla d'ouvrir un salon de beauté où je pourrais pratiquer des massages de la chevelure et du visage. Elle connaissait beaucoup de femmes qui, harassées par leur travail auraient recours à moi et elle me recommanderait à ses clients.
Grâce à un emprunt de trois cents dollars et à quelques
tentures prêtées par mes amies, j'installai un ravissant salon
de beauté où les clients ne tardèrent pas à
affluer. En quelques mois, j'avais gagné assez d'argent pour rembourser
mes dettes et couvrir mes dépenses. Le nombre de mes clients ne
cessait de croître : il y avait parmi eux des hommes de toutes sortes
de professions, et des femmes qui, au total, en exerçaient quatorze
différentes. La plupart de ces femmes se disaient émancipées
et indépendantes, et de fait elles l'étaient, puisqu'elles
gagnaient leur vie. Mais elles payaient cette indépendance en réfrénant
leurs désirs par peur du qu'en-dira-t-on, et s'interdisaient tout
amour et toute intimité avec un camarade. Leur solitude, le besoin
qu'elles avaient d'une présence masculine et leur désir d'enfant
étaient pathétiques. Comme elles n'avaient pas le courage
de dire aux gens de s'occuper de leurs propres affaires, l'émancipation
de ces femmes était souvent une tragédie plus grande que
ne l'aurait été une vie de femme mariée. Elles avaient
atteint un certain degré d'indépendance afin de gagner leur
existence, mais elles n'avaient guère d'indépendance d'esprit
et ne se sentaient pas libres d'organiser leur vie privée à
leur guise.
La révolution d'octobre 1905 en Russie nous fit atteindre les sommets de l'agitation et de l'enthousiasme. Tous les événements qui avaient eu lieu là-bas après le massacre du Palais d'Hiver nous avaient tenus en haleine : l'assassinat du grand-duc Sergius et de Shipiaghine par deux membres du Groupe de Combat du Parti socialiste révolutionnaire, Kalayev et Balmashov ; la grève générale dans toute la Russie où même les prostituées — les plus méprisés et les plus avilis des êtres — avaient rejoint les masses en grève ; et cette marée révolutionnaire qui enfin venait balayer notre Matushka Rossiya! Les radicaux de l'East Side vécurent dans le délire, passant la plupart de leur temps en meetings monstres et en discussions dans les cafés, où ils oubliaient leurs différends politiques dans la célébration commune des événements qui secouaient leur patrie.
Mais la Révolution russe était à peine éclose qu'elle fut rejetée aux ténèbres et noyée dans le sang de ce peuple héroïque. Les cosaques semèrent la terreur à travers tout le pays, laissant à la torture, les prisons et la potence le soin de parfaire leur œuvre de mort. L'espérance qui brillait en nous fit place au plus noir désespoir et l'East Side tout entier vibra sous l'écrasement tragique des masses.
Les foyers juifs d'Amérique pleurèrent en apprenant que
les pogroms recommençaient en Russie. Dans leur amertume et leur
détresse, les extrémistes russes et juifs se détournèrent
de tout ce qui leur rappelait la Russie.
Au 210 East Thirteenth Street,29 nous avions une idée en tête : nous voulions tenter l'aventure de publier un magazine. Il y eut une réunion à laquelle furent invitées toutes les personnes que nous pensions intéressées, et lorsque nos amis nous quittèrent ce soir-là, l'enfant avait un nom : The Open Road (La Voie libre) ainsi que des parents nourriciers et quelques hôtes de passage désireux de nous donner un coup de main pour l'élever.
Quant à moi, je ne touchais plus terre. Enfin, tout le travail que j'avais accompli pendant des années allait prendre forme ! La parole, si fugitive, ne serait plus désormais mon seul moyen d'expression, et je ne me sentirais plus chez moi uniquement sur une estrade ! Dans The Open Road, on ne se contenterait pas de réfléchir, même si les effets de la réflexion sont de tous les plus durables : il y aurait aussi une place pour les jeunes théoriciens des arts et de la littérature, qui n'auraient pas à craindre d'être censurés. Toute personne désirant échapper aux valeurs rigides, aux préjugés politiques et sociaux et aux mesquineries du moralisme devait pouvoir embarquer avec nous sur l'Open Road.
Ce dimanche-là, Max et moi étions partis faire une promenade à travers la campagne. C'était le mois de février, mais l'air embaumait comme un jour de printemps. Le sol commençait à se libérer des griffes de l'hiver, quelques brins d'herbe surgissant çà et là pour indiquer que la vie était en train de germer au sein de la Terre Mère. «La Terre Mère, Mother Earth en anglais, voilà le nom de notre enfant! La terre, mère nourricière de l'homme, cet homme libre et sans entrave que serait celui qui aurait libre accès à la terre !» Le titre résonnait en moi comme les notes d'une chanson trop longtemps oubliée. Le lendemain, nous étions de retour à New York pour préparer le premier numéro du magazine. Il parut le 1er mars 1906 sur soixante-quatre pages, sous le nom de Mother Earth.
XIX.
SASHA EST LIBÉRÉ
J'avais cessé toute autre activité pour me consacrer entièrement à Mother Earth et peut-être sans le savoir pour me préparer à vivre l'événement le plus important de ces quatorze dernières années : la libération de Sasha.
Le mois de mai 1906 arriva enfin : il ne restait plus que deux semaines
avant la résurrection de Sasha. Je commençais à perdre
le sommeil, en proie à de troublantes questions. Quelle allait être
ma réaction en me trouvant face à face avec Sasha, en prenant
sa main dans la mienne sans qu'aucun gardien ne vienne s'interposer ? Quatorze
ans, c'était long, et nous avions suivi des chemins si différents
! Que se passerait-il si nous nous découvrions trop éloignés
l'un de l'autre pour reprendre la vie de camaraderie qui était la
nôtre lorsque nous avions été séparés
? J'étais malade de terreur à l'idée d'une telle possibilité.
Je dus plonger dans le travail pour calmer mon angoisse : Mother Earth,
l'organisation d'une petite tournée de conférences, etc.
Je voulais être la première devant la porte de la prison le
jour où Sasha retrouverait la liberté, mais il m'envoya une
lettre me demandant de l'attendre à Detroit. Il ne supportait pas,
disait-il, l'idée de me revoir en présence des policiers,
des journalistes et d'une foule de curieux.
Buffalo, Toronto, Montréal, les meetings, la foule : tout cela passa comme dans un rêve. Une seule pensée occupait mon esprit, celle du 18 mai, date de la libération de Sasha. Ce jour-là, je débarquai à Detroit dans le petit matin, imaginant le pas impatient de Sasha devant la porte de la cellule qu'il allait enfin quitter définitivement. Carl Nold m'attendait à la gare. Il m'apprit qu'il avait organisé une réception pour Sasha, suivie d'un meeting. Mais, les yeux fixés sur l'horloge qui égrenait les dernières minutes de la vie de prisonnier de mon Sasha, je l'écoutais à peine. A midi, un télégramme de nos camarades de Pittsburgh arriva : «Libéré et en route pour Detroit.» Carl l'attrapa et l'agita frénétiquement en criant : «Il est libre ! Libre !» Mais assaillie par les doutes, je ne parvenais pas à partager sa joie. Je n'avais qu'un désir : que vienne enfin le soir pour que je voie Sasha de mes propres yeux !
Je me revois encore, tendue, appuyée contre un pilier sur le quai de la gare. Près de moi, Carl parle avec une amie, mais leurs voix paraissent lointaines, leurs silhouettes floues et effacées. Soudain un souvenir surgit du plus profond de moi : la gare de Baltimore et de l'Ohio, à New York, le 10 juillet 1892. Je suis perchée sur le marchepied du train qui s'ébranle et je m'accroche à Sasha. Le train accélère : je saute sur le quai et me mets à courir, les mains tendues, criant désespérément : «Sasha ! Sasha !»
Quelqu'un me secoue par la manche, des voix m'appellent : «Emma ! Emma ! Le train est en gare. Vite, la sortie des voyageurs !» Carl et son amie courent devant moi, et malgré mon désir de les suivre, je reste en arrière, vissée au sol, accrochée au pilier, les jambes flageolantes, et le cœur battant violemment.
Lorsque mes amis reviennent vers moi, ils entourent un étranger au pas hésitant. «C'est Sasha», disent-ils. Cet homme bizarre, est-ce bien Sasha ? Ce visage blanc comme un linceul, ces yeux cachés derrière d'immenses lunettes mal ajustées, ce chapeau trop grand pour lui, trop enfoncé sur sa tête... tout cela lui donne l'air pathétique et misérable. Puis je rencontre son regard et j'aperçois sa main tendue. Saisie de terreur et de pitié, un désir irrésistible de le serrer sur mon cœur s'empare de moi : je lui mets dans la main les roses que j'ai apportées, jette mes bras autour de lui et presse mes lèvres contre les siennes. Des mots indicibles d'amour et de désir tournoient dans mon cerveau. Je m'accroche à son bras : nous marchons en silence.
En arrivant au restaurant, Carl passa la commande. Un toast fut porté en l'honneur de Sasha qui restait assis, silencieux, le chapeau sur la tête et le regard traqué. A plusieurs reprises, il essaya de sourire, dans une grimace douloureuse et sans joie. Je voulus lui enlever son chapeau mais il se recula, eut un regard furtif et remit sans un mot son chapeau en place. Il avait le crâne rasé ! A tant d'années de cruauté, ils avaient ajouté une dernière offense: ils lui avaient rasé le crâne et l'avaient attifé d'un costume hideux afin qu'il retrouve le monde extérieur avec élégance ! Je refoulai mes larmes en m'efforçant à des paroles enjouées, tandis que je serrais sa main pâle et transparente.
Enfin, Sasha et moi nous sommes retrouvés seuls chez Carl. Nous nous regardions comme des enfants abandonnés dans le noir. Nous nous sommes assis côte à côte, agrippés l'un à l'autre ; incapable d'exprimer ce que j'avais sur le cœur, j'ai parlé de choses sans importance. Puis, purement et simplement épuisée, je me suis traînée jusqu'au lit. Sasha, perdu dans ses pensées, est resté couché sur le divan. La chambre était sombre : seule la lueur de la cigarette de Sasha traversait par moments l'obscurité. J'étouffais, et malgré cela j'étais parcourue de frissons. Enfin, j'ai entendu Sasha tâtonner, se rapprocher, et j'ai senti ses mains tremblantes sur moi.
Nous étions serrés l'un contre l'autre, chacun plongé dans ses réflexions, le cœur battant en silence dans la nuit. Il essaya de dire quelque chose, se secoua, respira bruyamment pour éclater brusquement en sanglots qu'il essayait en vain de réprimer. Il se calma peu à peu. Puis il m'annonça qu'il avait envie d'aller faire une promenade, car il se sentait écrasé par les murs. Je l'entendis fermer la porte et restai seule avec mon chagrin. J'eus la certitude effrayante que la lutte pour la libération de Sasha venait à peine de commencer.
Je me réveillai avec le sentiment que Sasha avait besoin de s'éloigner un peu, dans la solitude d'un lieu tranquille. Mais on avait organisé des meetings et des réceptions à Detroit, Chicago, Milwaukee et New York, où de nombreux camarades voulaient le rencontrer ou le revoir. La jeunesse avait tout particulièrement hâte de connaître l'homme qui avait été enterré vivant pendant quatorze ans à la suite d'un attentat. J'étais malade d'inquiétude pour lui, mais je ne voyais pas comme il pouvait échapper au programme prévu.
Les journaux de Detroit étaient remplis de détails sur notre visite chez Carl : avant notre départ, ils m'avaient déjà mariée à Alexander Berkman et annonçaient notre lune de miel. A Chicago, les journalistes étaient constamment à nos trousses et nos meetings sérieusement surveillés par la police. Enfin la réception qui eut lieu au Grand Central Palace déprima Sasha plus encore que toutes les autres, sans doute à cause du monde qui s'y pressait dans l'enthousiasme. Mais l'épreuve était terminée, et nous partîmes pour la petite ferme dont un ami m'avait donné la jouissance, près d'Ossining. Sasha s'y plut beaucoup : il aimait cette vie sauvage, solitaire et paisible.
Pourtant, notre idylle campagnarde ne dura pas longtemps. Les fantômes du passé ne tardèrent pas à retrouver leur victime et ne la laissèrent plus en paix: Sasha se mit à arpenter les bois comme si quelque chose le chassait de la maison. Ou bien il restait étendu sur le sol pendant des heures, silencieux et apathique.
Il m'expliqua que le calme de la campagne ajoutait à son angoisse : il ne pouvait plus le supporter et voulait retourner en ville. Il fallait qu'il trouve du travail pour s'occuper l'esprit, ou il allait devenir fou. De toute façon, il se refusait à vivre des collectes publiques : il tenait à gagner sa vie. Et comment pouvait-il jouir de la tranquillité et du confort de ces lieux quand ses camarades de prison en étaient toujours privés ? Il mourait d'envie d'élever la voix en faveur de leur cause et de dénoncer les horreurs de la prison. Mais au lieu de cela, il restait ici à ne rien faire, ne pensant qu'à se nourrir, dormir et se laisser aller. Il ne pouvait pas continuer ainsi. Nous sommes revenus au 210 East Thirteenth Street, où la lutte pour sa réadaptation reprit de plus belle. Il était dans un tel état physique qu'il ne parvenait pas à trouver de travail, et il ne goûtait guère l'atmosphère qui régnait autour de moi. Il était de plus en plus malheureux. La plupart de mes amis, à l'exception de Max et de Becky Edelson, l'irritaient et le dérangeaient : il ne supportait pas leur présence et trouvait toujours une excuse pour s'en aller. Il ne revenait alors que rarement avant l'aube, heure à laquelle je l'entendais rentrer dans sa chambre, se jeter tout habillé sur son lit et sombrer dans un sommeil agité. Il faisait souvent des cauchemars et se réveillait en poussant des hurlements terrifiants qui me glaçaient le sang. Et je passais des nuits entières à faire les cent pas dans ma chambre en cherchant désespérément le moyen d'aider Sasha à revenir à la vie.
Il me sembla qu'une tournée de conférences pouvait en être un : peut-être l'aiderait-elle à retrouver sa confiance en lui. Je conseillai à Sasha de prendre contact avec certains de nos camarades dans quelques villes. Il reçut bientôt de nombreuses demandes de conférences, et sa vie se transforma presque immédiatement. Il commença à se sentir moins nerveux, moins déprimé, à parler avec les amis qui me rendaient visite, et s'intéressa même à la préparation du numéro d'octobre de Mother Earth.
Ce numéro devait célébrer le cinquième anniversaire de la mort de Léon Czolgosz. Sasha et Max étaient très favorables à cette idée, mais certains camarades pensaient que toute allusion à Czolgosz ne pouvait que nous attirer des ennuis et desservir notre cause. Ils menacèrent même de retirer leurs articles. En créant Mother Earth, je m'étais juré de ne jamais laisser aucun groupe ni aucun individu dicter sa politique, et l'opposition ne servit qu'à me renforcer dans ma décision de consacrer le numéro d'octobre à Czolgosz.
Le magazine sortait à peine de l'imprimerie quand Sasha commença sa tournée de conférences. Il avait prévu de passer par Pittsburgh, ce que je redoutais, tout en espérant qu'ainsi, il serait délivré de ses cauchemars de prisonnier. A mon grand soulagement, il m'envoya un télégramme pour préciser que la réunion de Pittsburgh avait été un succès, et que tout allait bien. Il devait ensuite se rendre à Cleveland. Mais le lendemain de son premier meeting dans cette ville, un autre télégramme arriva, m'informant que Sasha était parti de chez le camarade avec lequel il avait passé la nuit et n'était pas revenu. Au matin du jour suivant, les journaux titraient sur la «disparition d'Alexander Berkman, l'anarchiste récemment libéré».
Pendant trois jours et trois nuits, nous avons cherché Sasha dans les commissariats, les hôpitaux et les morgues de New York et de toutes les villes où nous avions des camarades. On nous envoya des télégrammes d'Europe, notamment Kropotkine, pour demander de ses nouvelles, et un flot incessant de personnes assiégea mon appartement. J'étais folle d'inquiétude mais je ne parvenais pas à croire que Sasha avait pu commettre l'irréparable.
Je devais parler dans un meeting dans le New Jersey, mais au dernier moment, impossible de me décider à partir. En revenant de la gare, j'aperçus Becky : elle courait à ma rencontre en agitant un télégramme. «Je t’ai cherchée partout, Sasha est vivant! Il t'attend au bureau de poste de la 14e Rue !»
Il était appuyé contre le mur, un petit bagage à main près de lui. En entendant ma voix il sembla se réveiller d'un cauchemar. Ses lèvres remuèrent, mais il n'en sortit aucun son. Seuls ses yeux parlaient pour lui et disaient sa souffrance, son désespoir. Je le pris par le bras et l'aidai à se relever: il était secoué de frissons. Devant le 210 East Thirteenth Street, il se mit soudain à crier : «Non ! Pas là ! Je ne veux voir personne de chez toi !» Désemparée, je hélai un fiacre et donnai l'adresse du Park Avenue Hotel.
Il prit un bain et, tandis que je lui versais à boire, il me raconta son histoire. A peine avait-il quitté New York qu'il avait pris en grippe cette idée de tournée. Avant chaque conférence, il était saisi de panique et n'avait qu'une envie, s'échapper au plus vite. La plupart des meetings étaient mornes et peu fréquentés. Les camarades chez qui il s'arrêtait, vivaient dans des appartements surpeuplés où il ne pouvait s'isoler. Il avait eu plus de mal encore à s'habituer à la foule et au flot incessant des questions qu'on lui posait. Mais il avait tenu bon. A Pittsburgh, tout alla mieux : il y avait tellement de policiers — des inspecteurs et même les autorités de la prison — que son esprit de combat avait repris le dessus et l'avait sorti de lui-même. Mais Cleveland fut une expérience désastreuse dès l'instant où il y arriva. Personne ne l'attendait à la gare : il passa la journée à s'épuiser à la recherche des camarades. A la conférence, il vint peu de gens, et tous étaient plongés dans l'inertie. Il y eut encore un interminable trajet jusqu'à la ferme qui devait l'abriter. Il sombra tout de suite dans un profond sommeil mais se réveilla au milieu de la nuit, horrifié de découvrir qu'un homme ronflait à côté de lui. Après des années de solitude passées en prison, la promiscuité humaine était une torture pour lui : il s'enfuit dehors, espérant trouver un endroit où se cacher pour être seul. Mais il ne trouva pas la paix, et il ne put s'empêcher de penser qu'il n'était plus fait pour la vie. Il décida d'en finir avec elle.
Au matin, il retourna à la ville pour acheter un revolver. Il erra tout un jour et toute une nuit, mais New York l'attirait irrésistiblement. Il s'y rendit donc, et passa deux autres jours à tourner autour de la maison. Il était partagé entre la peur de rencontrer quelqu'un qui le connaisse et le désir de rester là. Puis il se rendit dans un jardin public pour mettre fin à ses jours. Mais la vue de quelques enfants qui jouaient lui rappela le passé et «son petit mousse». «Et alors, expliqua-t-il, j'ai su que je ne pouvais pas mourir sans te revoir.»
Je lui tendis la main et le suppliai de rentrer à la maison avec moi : «Il n'y aura que Stella, mon chéri, et je veillerai à ce que personne ne te dérange.» En fait, Stella, Max et Becky nous y attendaient impatiemment : j'emmenai Sasha dans ma chambre et le mis au lit. Il s'endormit comme un enfant fatigué.
Sasha resta plusieurs jours au lit, dormant la plupart du temps et à
peine conscient de ce qui l'entourait quand il était réveillé.
Max, Stella et Becky me relayaient pour prendre soin de lui et personne
d'autre ne fut autorisé à troubler la quiétude de
mon appartement.
Peu à peu, je finis par comprendre que ce qui tourmentait Sasha,
c'était moins le problème de son indépendance matérielle
que celui du contraste entre son fantasme de 1892 et ma réalité
de 1906. L'image idéalisée du monde avec laquelle il était
arrivé en prison à l'âge de vingt et un ans n'avait
pas changé avec le temps. C'était peut-être mieux ainsi
: cela l'avait sans doute aidé à supporter ces quatorze terribles
années. Je n'étais plus «le petit mousse», si
vivant dans le souvenir de Sasha. J'étais une femme de trente-sept
ans et j'avais profondément changé. Je n'adhérais
plus au vieux modèle comme il l'aurait souhaité, et Sasha
s'en était immédiatement rendu compte. Il avait essayé
de comprendre quelle personnalité avait éclos de la jeune
fille inexpérimentée qu'il avait connue. Mais il ne comprenait
pas et cela l'irritait : il devint critique et condamna ma façon
de vivre, mes idées et mes amis. Il m'accusa de froideur intellectuelle
et d'inconséquence en matière de révolution. Chaque
fois, ses attaques me blessaient profondément : j'avais envie de
crier contre lui, de m'enfuir et de ne plus jamais le revoir. Pourtant
une chose me retenait, plus forte que la douleur : la mémoire. Cet
acte qu'il avait accompli, et pour lequel il avait payé si cher,
était le seul lien qui m'attachait encore à lui mais c'était,
je le compris vite, une chaîne que je porterais jusqu'à mon
dernier souffle. Le souvenir de notre jeunesse et de notre amour s'effacerait
peut-être, mais jamais je ne pourrais arracher de mon cœur le souvenir
de ces quatorze années de calvaire.
Mother Earth était dans un état financier déplorable. Il n'y avait eu que peu de rentrées d'argent pendant mon absence, et les dépenses avaient de loin dépassé la somme que j'avais initialement laissée pour l'entretien du magazine. Je me remis au travail tout de suite, car j'étais la seule personne susceptible de récolter des fonds. Je préparai sur le champ une nouvelle tournée.
L'attitude critique de Sasha à mon égard ne s'était pas atténuée : elle avait même empiré à mesure que son intérêt pour la jeune Becky croissait. Ils paraissaient maintenant très proches l'un de l'autre, mais Sasha ne semblait pas éprouver le besoin de se confier à moi. Bien sûr, ce n'était pas quelqu'un de très communicatif, mais son manque de confiance me fit mal. Bien avant mon départ en Europe, j'avais compris qu'en ce qui me concernait, le désir physique de Sasha s'était évanoui au cours de son emprisonnement.
Malgré cela, j'espérais toujours que lorsqu'il comprendrait mon existence et accepterait de se dire que même si j'avais aimé d'autres hommes, mon amour pour lui n'avait pas changé, alors, sa passion renaîtrait peut-être. Mais le nouvel amour de Sasha m'excluait complètement, et mon cœur se révolta contre cette cruauté. Pourtant, je n'avais pas le droit de me plaindre, car j'avais fait mes expériences, alors que Sasha, lui, était resté pendant quatorze ans affamé de jeunesse et d'amour. A présent, Becky venait à lui, ardente et amoureuse comme on peut l'être à quinze ans, et si Sasha, avec ses trente-six ans, n'avait que deux ans de moins que moi, il était resté vis-à-vis des femmes aussi naïf qu'à vingt et un. Toute cela, je le comprenais parfaitement. Mais j'étais triste de le voir demander à une enfant ce que seules la maturité et l'expérience pouvaient lui donner.
Cinq semaines à peine après mon retour, je me retrouvai sur les chemins : d'abord le Massachusetts, le Connecticut et l'État de New York, puis Philadelphie, Baltimore, Washington et Pittsburgh. Enfin, Chicago.
XX.
JE RENCONTRE LE ROI DES «HOBOS»30
Pendant l'hiver 1907 et une bonne partie de l'année 1908, le pays traversa une grave crise économique. Dans les grandes villes, des dizaines de milliers d'ouvriers étaient réduits à la misère. Et les autorités, au lieu de trouver un moyen de nourrir les affamés, aggravaient leur condition en intervenant violemment chaque fois qu'ils essayaient de discuter des causes de la crise.
Deux jours avant mon arrivée à Chicago, la police avait sévèrement matraqué un jeune Russe au cours d'une manifestation contre le chômage, au moment où il pénétrait chez le chef de la police dans l'intention, disaient les journaux, de lui ôter la vie. Je n'avais jamais rencontré ce garçon, mais cela n'empêcha pas la police d'interdire mes réunions ni de faire le rapprochement entre lui et moi. Le petit jeu qui consistait à terroriser les directeurs de salle recommença : je ne parvenais pas à louer la moindre salle, et de plus, tous mes déplacements étaient surveillés. J'avais presque renoncé à prendre la parole à Chicago lorsqu'arriva la proposition du Dr Ben L. Reitman : il offrait un entrepôt qui servait généralement pour les réunions de chômeurs et de hobos. La presse avait parlé de Reitman au moment des manifestations de chômeurs à Chicago comme de leur organisateur. Il avait d'ailleurs été parmi les blessés. J'étais curieuse de rencontrer un tel homme.
Il arriva dans l'après-midi. C'était un personnage pittoresque et haut en couleur, affublé d'un chapeau de cow-boy noir, d'une lavallière de soie et d'une grande canne. Il m'accueillit d'un : «Alors voici la petite dame, voici Emma Goldman ! J'ai toujours eu envie de vous connaître.» Il avait une voix profonde, douce et affable. Je lui répondis que j'étais pour ma part très intéressée par un être assez bizarre pour venir en aide à Emma Goldman parce qu'il croyait en la liberté d'expression.
Il était grand, avec une tête bien faite surmontée d'une masse de boucles brunes qui apparemment n'avaient pas été lavées depuis longtemps. Il avait d'immenses yeux bruns et rêveurs, des lèvres charnues et sensuelles qui s'ouvraient dans un magnifique sourire. C'était une jolie brute dont les mains surtout, blanches et fines, me fascinaient. Tout comme ses cheveux, ses ongles semblaient en grève contre l'usage du savon. Mais je ne parvenais pas à m'arracher à la contemplation de ses mains d'où émanait un charme étrange et bouleversant comme une caresse.
Dans l'après-midi qui précédait le meeting, l'entrepôt
reçut la visite d'une commission de contrôle du bâtiment
et des pompiers. On demanda au Dr Reitman le nombre de personnes qu'il
comptait asseoir dans ce local et, conscient que les choses tournaient
mal, il répondit : «Environ une cinquantaine.
— Pas plus de neuf», décida le contrôle du bâtiment.
«Il serait dangereux d'en accueillir plus dans cette salle», ajoutèrent en écho les pompiers. Encore une victoire pour la police, qui annulait ainsi notre meeting.
Puisque les salles nous étaient refusées pour nos réunions, je proposai aux camarades d'organiser un concert et de l'annoncer sans mentionner mon nom. Ben Reitman serait mis dans la confidence. On m'objecta que le docteur était un nouveau venu et qu'il n'était pas prudent de lui faire confiance. Mais je plaidai en sa faveur : il avait fait preuve de largesse d'esprit en proposant son entrepôt et nous avait été d'un grand secours pour organiser notre publicité. Par ailleurs, on ne pouvait mettre en doute la sincérité de son intérêt. Les objecteurs ne furent pas convaincus, mais les autres camarades acceptèrent d'en informer Reitman.
Cette nuit-là, le sommeil ne vint pas. Je ne cessais de me poser des questions sur les raisons qui m'avaient fait plaider la cause d'une personne que je connaissais à peine avec un tel enthousiasme. Cet homme, qu'avait-il donc, pour que je lui fasse ainsi confiance immédiatement ? Je dus m'avouer que j'étais profondément attirée par lui. Dès l'instant où il était entré, sa présence m'avait émue. Dans le silence de la nuit, seule avec moi-même, je découvris en moi une passion naissante pour cette belle créature à l'air sauvage dont les mains exerçaient sur moi une telle fascination.
Le 17 mars, jour prévu pour notre réunion culturelle, je parvins à échapper à la surveillance des agents qui m'attendaient devant la maison puis à traverser les barrages de police qui entouraient la salle. Le concert était déjà commencé : quelqu'un jouait un solo de violon. Je me glissai dans la pénombre jusqu'à l'estrade et lorsque la musique s'arrêta, Ben Reitman sauta sur scène pour annoncer qu'une amie connue de tous voulait dire un mot à l'assemblée. Au son de ma voix, et devant l'ovation de la foule, la police fit irruption sur l'estrade et le commissaire chargé de l'opération faillit déchirer ma robe en me forçant à descendre. Aussitôt, ce fut la confusion. Agents de police, commissaire et journalistes, tout ce beau monde me reconduisit jusqu'à la porte de la maison où j'étais hébergée.
J'y trouvai des camarades qui discutaient déjà pour comprendre comment la police et les journalistes avaient appris ma présence. Il me sembla qu'ils soupçonnaient Reitman. Cela m'indigna mais je n'en dis rien : je pensais qu'il n'allait pas tarder à arriver et à se défendre lui-même. Mais la nuit s'acheva sans que le docteur apparût, et cela ne fit qu’augmenter la suspicion des camarades.
Reitman revint le lendemain matin. Il n'avait pas été arrêté mais une affaire importante l'avait empêché de venir directement après le meeting. Il n'avait aucune idée sur la façon dont la presse et la police avaient été prévenues. Je le regardai avec attention, cherchant à sonder son âme, et tous les doutes qui m'avaient assaillie la nuit précédente fondirent comme neige au soleil. Impossible qu'un visage aussi franc fût capable de trahison ou de mensonges délibérés.
L'intervention de la police amena la plupart des journaux, qui avaient auparavant incité les autorités à «écraser l'anarchie», à protester dans leurs éditoriaux contre la façon dont j'avais été traitée. Puis la police cessa de me suivre et je pus enfin goûter les joies de la vie privée, me déplacer librement, parler à des amis sans craindre les filatures. Le docteur m'invita à dîner pour célébrer cette nouvelle liberté. Il me parla de lui, de sa jeunesse : son père, qui était riche, avait divorcé de sa mère en la laissant dans le dénuement avec ses deux enfants. Lui-même s'était enfui à l'âge de onze ans, parcourant les États-Unis et l'Europe, côtoyant les bas-fonds de l'existence humaine, le vice et le crime.
Son récit me remplit d'effroi et de compassion pour ces morts-vivants que je ne connaissais qu'à travers les livres de Dostoïevski et de Gorki. Les misères de ma vie personnelle, les difficultés de ces dernières semaines, tout cela sembla s'évanouir : je me sentis à nouveau libre et jeune, avide de vivre et d'aimer. Je brûlais du désir d'être dans les bras de cet homme dont l'existence avait été si différente de la mienne.
Cette nuit-là, je me laissai emporter par le torrent d'une passion
primaire que je n'avais jamais crue possible. Sans honte, je m'abandonnai
à son appel primitif, à sa force nue, au bonheur extatique
qu'elle me procura.
Avant mon départ pour la Californie, Ben demanda à m'accompagner. Il avait assez d'argent pour payer son voyage et pensait pouvoir m'être utile : il organiserait les réunions, s'occuperait de la vente des brochures, etc. J'étais heureuse de l’entendre me proposer cela, transportée de joie à l'idée d'avoir auprès de moi, pendant ces longues errances à travers le pays, quelqu'un qui serait à la fois un amant, un compagnon et un imprésario.
Après San Francisco, Los Angeles, Portland, Seattle et Spokane, notre voyage nous amena à Butte, dans le Montana. J'eus ainsi l'occasion d'observer la vie des fermiers de l'Ouest et des Indiens dans les réserves. Le fermier du Montana ne différait guère de son frère de la Nouvelle-Angleterre : il était aussi peu hospitalier et aussi taciturne que les paysans de 1891 à qui nous voulions vendre des agrandissements au crayon de leurs portraits de famille. Le Montana est un des États les plus riches et fertiles d'Amérique, mais les fermiers n'en étaient pas moins désagréables, avides et hostiles aux étrangers. Quant aux réserves indiennes, elles me donnèrent un aperçu des bienfaits de la loi de l'homme blanc. Les membres de ce peuple simple et vigoureux qui possédait son propre art de vivre sur une terre qui lui appartenait, les seuls véritables autochtones de l'Amérique n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes. Ils étaient rongés par les maladies vénériennes et par la tuberculose et n'avaient reçu en échange de leur vitalité qu'une Bible. Pourtant la gentillesse et l'amabilité des Indiens était bien réconfortante à côté de la méfiance de leurs voisins, les hommes blancs.
Cette tournée de conférences riche en événements
touchait à sa fin. Je repartis pour New York tandis que Ben allait
rendre visite à sa mère à Chicago. Il devait me rejoindre
à l'automne.
Sasha n'était pas resté assez longtemps dans ma vie, et de toute façon, il était trop obsédé par la Cause pour comprendre les désirs d'une femme. Most et Ed, qui m'avaient aimée profondément, ne voyaient que la femme en moi. Tous les autres n'avaient été attirés que par la personnalité publique. Fedya appartenait au passé : il était marié, père d'un enfant et avait disparu de mon existence. Quant à mon amitié avec Max, si elle gardait sa force, elle était plus intellectuelle que physique. De fait, Ben arrivait au moment où j'avais le plus besoin de lui. Les quatre mois que nous avions passés ensemble le prouvaient : c'était en lui que se combinaient le plus harmonieusement les sentiments que je recherchais depuis si longtemps.
Totalement absorbé par sa tâche et débordant d'énergie, il avait fait des merveilles quant à l'audience de nos meetings. La vente de nos brochures avait augmenté. C'était un compagnon merveilleux grâce à qui mes tournées étaient devenues une expérience nouvelle et délicieuse. Tendre et attentif, il se précipitait pour m'épargner les petits désagréments du voyage. En tant qu'amant, il avait éveillé en moi des énergies devant lesquelles toutes nos différences étaient balayées comme des fétus de paille par la tempête. Tout cela me fit comprendre que Ben était devenu une part essentielle de moi-même. Je voulais qu'il partage ma vie et mes activités, même si je devais le payer cher.
Car j'aurais à le payer cher : l'hostilité à son égard ne cessait de croître dans nos rangs. Si certains camarades avaient tout de suite eu l'intuition des possibilités de Ben, d'autres ne l'aimaient guère. Naturellement, cela le rendait encore plus mal à l'aise : il ne parvenait pas à comprendre comment des gens qui se battaient pour la libération de tous pouvaient avoir quelque chose à redire à la spontanéité. Il était tout particulièrement anxieux sur la façon dont mes camarades new-yorkais allaient accueillir notre amour et sa présence à mes côtés.
J'attendis son retour comme une collégienne au temps de son premier amour. Enfin il arriva, avec sa fougue habituelle, tout prêt à se jeter à corps perdu dans la fabrication du magazine. En tête à tête avec moi, il restait toujours le même, mais il commença vite à changer en présence de mes amis. Hyper-nerveux, lunatique et agaçant, il se mit à poser des questions idiotes qui attiraient les soupçons de tous. J'étais malade de déception tout en comprenant très bien que seule la panique le faisait agir ainsi. Peut-être se sentirait-il mieux chez moi, à la ferme...
Je dus déchanter rapidement. Personne n'était désagréable avec Ben, mais l'atmosphère était tendue, et les paroles souvent malheureuses. J'en voulais particulièrement à Sasha qui, s'il ne disait rien à Ben, ne cessait de me faire des remarques désobligeantes. Il ne parvenait pas, disait-il, à se faire à l'idée que je puisse aimer un tel homme. Il le trouvait trop bête : sans doute n'avait-il jamais fait d'études comme il le prétendait. Sasha menaça d'écrire à l'université pour le vérifier et cela me mit hors de moi. «Tu n'es qu'un fanatique ! m'écriai-je. Tu juges les êtres humains selon tes propres critères. Tu agis comme un véritable chrétien, mais ton église à toi, c'est la Cause ! C'est exactement comme cela que tu te comportes avec moi depuis que tu as été libéré. Les années de lutte et de travail ne sont rien pour toi, car tu ne vois pas plus loin que le bout de ton credo. Tu parles du Mouvement, et cela ne t'empêche pas de rejeter aux ténèbres un homme qui vient à toi la main tendue pour que tu lui enseignes tes idées. Toi et tes intellectuels bavards, vous n'avez qu'un mot à la bouche : l'humanité. Mais lorsqu'un être humain ordinaire s'approche de vous, vous n'essayez même pas de le comprendre. Eh bien tout cela ne peut rien contre les sentiments que j'éprouve pour Ben : je l'aime, et s'il le faut, je me battrai pour lui jusqu'à la mort.»
Je quittai la ferme avec Ben. Cette scène que j'avais faite à Sasha, mes hurlements, la dureté des paroles que je lui avais jetées à la figure, et les doutes qui m'assaillaient maintenant, tout cela me rendait malade. Il fallait admettre qu'il y avait beaucoup de vrai dans ce que Sasha avait dit de Ben. Mieux que personne, je connaissais ses défauts et son imperfection. Mais je ne parvenais pas à m'empêcher de l'aimer.
XXI.
NOS PREMIERS ÉCRITS OUVRENT L'ÈRE DE
NOS PLUS DURES BATAILLES AMÉRICAINES
La date du 18 mai, jour anniversaire de la résurrection de Sasha, restait gravée en moi. Ma tournée annuelle, désormais rituelle, ne me permettait pas de célébrer avec lui sa libération, mais comment oublier le jour pour lequel j'avais œuvré pendant tant d'années ? Le 18 mai de cette année-là (1910), le télégramme de Sasha me trouva à Los Angeles, et m'apprit, à ma grande joie, qu'il avait décidé d'écrire ses mémoires de prison. J'insistais depuis longtemps pour qu'il s'y mette : sans doute pourrait-il en recréant sa vie de prisonnier sur une feuille de papier se débarrasser des fantômes qui lui rendaient la vie si difficile. Et voilà qu'il se décidait enfin, en ce jour le plus significatif de notre existence commune ! Je lui annonçai immédiatement mon retour pour le début de l'été, car j'avais l'intention de le soulager de ses obligations vis-à-vis de Mother Earth et de lui consacrer mes vacances.
J'avais moi-même quelques pages à écrire, car je revoyais mes conférences avant de les publier. Mais le livre, Anarchism and Other Essays, ne sortit de presse qu'en janvier 1911. Il contenait, outre mes conférences, une note biographique où Hippolyte Havel consignait les moments essentiels de ma carrière publique. Certaines conférences parues dans ce livre avaient été obstinément interdites par la police. Celles que j'avais pu prononcer en public ne l'avaient pas été sans anxiété ni travail. L'ensemble résumait une lutte intellectuelle et morale menée pendant vingt ans, et dont les conclusions exigeaient réflexion et maturité. Si ce livre avait été inspiré par Ben, c'était néanmoins Sasha qui m'avait aidée à le faire, relisant le manuscrit et en corrigeant les épreuves. J'aurais du mal à dire lequel de nous trois fut le plus heureux de voir ma première œuvre imprimée.
A la fin de l'été, Sasha termina ses Mémoires de Prison d'un Anarchiste.31 C'était un document profondément émouvant, une étude brillante de la psychologie du criminel. J'étais émerveillée de voir quel artiste Sasha était devenu à la sortie de son calvaire, jouant avec un rare bonheur de la musique des mots. «Et maintenant, à New York ! m'écriai-je. Allons voir les éditeurs.»
Nous nous sommes hâtés vers la ville et j'ai commencé à courir les éditeurs. Les maisons les plus réactionnaires refusèrent d'ouvrir même le manuscrit dès que le nom de l'auteur fut prononcé : «Alexander Berkman ! L'homme qui a tiré sur Frick ne sera pas dans nos rayons !», s'exclamèrent certains. Je me tournai vers les éditeurs «progressistes», qui promirent de lire le manuscrit. L'attente dura de longues semaines, mais quand ils me firent signe ils étaient dans l'enthousiasme. «C'est un travail remarquable, dit l'un, si seulement M. Berkman voulait bien laisser de côté tous ces passages sur l'anarchie !» Un autre insista pour que les chapitres relatifs à l'homosexualité en prison soient supprimés. Un troisième suggéra d'autres transformations. Et tout cela pendant des mois.
Finalement, il fallut se résoudre à le publier nous-mêmes.
Au début de l'année 1912, Ben et moi sommes repartis en tournée : nous étions à Los Angeles en avril au moment où éclatèrent les événements de San Diego. Dans cette ville de Californie, la liberté de parole avait toujours été extrême : anarchistes, socialistes ou membres de l'International Workers of the World32 prenaient souvent la parole en plein air devant de vastes publics, au même titre que les sectes religieuses. Puis les pairs de San Diego votèrent un arrêté municipal pour mettre le holà à ces pratiques. Aussitôt, les anarchistes et les membres de l'I.W.W. commencèrent à se battre pour la liberté de parole, mais ne parvinrent qu'à envoyer quatre-vingt-quatre des leurs, hommes et femmes, en prison. A notre arrivée en Californie, San Diego était le siège d'une véritable guerre civile. Les bons citoyens organisés en milices, qu'on appelait les Vigilants avaient transformé la ville en champ de bataille. Ils matraquaient et tuaient même des hommes et des femmes qui croyaient encore avoir des droits civiques. Ces derniers arrivaient par centaines de tous les coins des États-Unis pour participer à la défense de la liberté de parole : ils voyageaient dans les wagons postaux, sur les tampons et sur le toit des trains, parfois au péril de leur vie, afin d'arriver plus vite au secours de cette juste lutte pour laquelle tant de leurs camarades étaient déjà en prison.
A chacune de mes visites sur la Côte Ouest, j'avais donné des conférences à San Diego. Cette fois-ci encore, nous avions prévu d'y organiser des meetings aussitôt après Los Angeles. Mais les nouvelles nous inquiétaient. Les victimes des Vigilants, sévèrement blessées, arrivaient en masse à Los Angeles. L'assassinat d'un syndicaliste sauvagement assailli par la police au moment où il tentait de prendre la parole en public nous décida à aller soutenir la lutte pour la liberté d'expression qui se déroulait là-bas.
Les camarades de San Diego avaient pris l'organisation du meeting en charge, et j'avais choisi un sujet qui me semblait exprimer très clairement la situation: la pièce d'lbsen, Un ennemi du peuple...
A la gare, une foule dense nous attendait : nous avons cru à une quelconque visite officielle, tant nous étions loin d'imaginer qu'une telle réception s'adressait à nous. Nos amis n'étant pas venus nous chercher, Ben suggéra que nous descendions à l'hôtel. Sans que personne ne nous remarque, nous avons grimpé dans l'autobus qui devait nous y emmener. Nous sommes montés sur la plate-forme, et venions à peine de nous installer lorsqu'une voix s'écria : «La voilà ! Voilà la femme Goldman !» Aussitôt, la foule rugit. Des femmes élégantes se dressaient en hurlant : «Attrapons cette anarchiste criminelle !» Tout le monde se précipita sur l'autobus pour essayer de m'en arracher. Avec une présence d'esprit rare, le chauffeur démarra à toute allure et se fraya un chemin dans la foule.
A l'hôtel, on ne nous fit aucune difficulté. Nos amis passèrent nous voir un peu plus tard pour régler les derniers détails de notre meeting. Tout semblait normal, mais dans l'après-midi le chef de réception vint nous annoncer que les Vigilants s'étaient enquis des numéros de nos chambres et qu'il était plus prudent de déménager. On nous octroya une magnifique suite au dernier étage. Un peu plus tard, le directeur de l'hôtel vint nous rendre visite. Il nous assura que sous son toit nous n'avions rien à craindre, mais qu'il nous recommandait de ne pas descendre manger et de ne pas quitter nos chambres. Devant nos protestations, il précisa qu'il ne pouvait pas nous retenir contre notre volonté, mais aussi longtemps que nous serions ses hôtes, mieux valait, pour notre propre sécurité, accepter ses arrangements. «Les Vigilants sont de mauvaise humeur — nous expliqua-t-il — ils sont décidés à ne pas vous laisser parler et à vous raccompagner hors de la ville». Il nous conseilla fortement de partir de nous-mêmes et s'offrit à nous procurer une escorte. La proposition de cette homme aimable nous réconforta, mais nous étions dans l'obligation de refuser.
Dans la soirée, un concert de klaxons et de sifflets se fit soudain entendre dans la rue. «Les Vigilants !» s'écria Ben. Le directeur de l'hôtel frappa à la porte et entra, suivi de deux hommes. Ils m'annoncèrent que les autorités de la ville m'attendaient à la réception. Ben sentait le danger : il insista pour qu'on les fasse monter, mais cela me semblait trop timoré. Après tout, nous étions dans le principal hôtel de la ville, à une heure encore peu avancée. Je les suivis, et Ben nous accompagna. Au rez-de-chaussée, on nous introduisit dans une chambre où sept hommes, installés en arc de cercle, nous attendaient. Ils nous firent asseoir pour attendre le chef de la police. A son arrivée, celui-ci s'adressa à moi : «Suivez-moi, le maire et quelques officiels nous attendent dans la pièce à côté.» Puis, se tournant vers Ben : «Nous n'avons pas besoin de vous, Docteur. Autant rester ici.»
La seconde pièce était pleine d'hommes. Les volets à
demi tirés laissaient quand même entrevoir dans la rue une
foule assez agitée. Le maire s'approcha de moi : «Vous voyez
ces gens, me dit-il, ils ne plaisantent pas. Ils veulent que Reitman et
vous sortiez de cet hôtel, et il l'obtiendront, même s'ils
doivent vous sortir de force. Nous ne pouvons rien vous garantir. Si vous
consentez à partir, nous vous ferons quitter la ville sous notre
protection.
— C'est gentil à vous. Mais pourquoi ne pas disperser la foule
? Pourquoi ne pas utiliser à l'égard de ces gens les méthodes
qui sont les vôtres quand vous vous trouvez en face des défenseurs
de la liberté de parole ? Après tout, selon votre arrêté,
c'est un crime que de se rassembler dans ce quartier. Des centaines de
membres de l'I.W.W., d'anarchistes, de socialistes et de syndicalistes
ont été matraqués et arrêtés, voire tués,
pour ce délit. Mais vous permettez aux Vigilants d'obstruer la circulation
dans le quartier le plus animé de la ville. Vous n'avez qu'une chose
à faire : dispersez ces fauteurs de trouble.
— Nous ne pouvons pas faire cela. Ces gens sont dangereux, et votre
présence aggrave les choses.
— Eh bien, laissez-moi leur parler. Je peux le faire de cette fenêtre.
Ce ne serait pas la première fois que j'aurais à faire face
à des hommes en colère, et j'ai toujours su comment les calmer.»
Le maire refusa. Je lui dis alors : «Je n'ai jamais accepté d'être protégée par la police, et ce n'est pas maintenant que cela va m'arriver. Je vous accuse, Messieurs d'être de mèche avec les Vigilants.»
Sur ce, les autorités déclarèrent que les choses allaient suivre leur cours, et que je n'aurais qu'à m'en prendre à moi-même si elles tournaient mal.
L'entrevue terminée, je partis à la recherche de Ben. La pièce où je l'avais laissé était maintenant fermée à clef. Alarmée, je me mis à secouer la porte : un employé de l'hôtel attiré par le bruit surgit et l'ouvrit avec un passe. Il n'y avait personne à l'intérieur. Je me précipitai dans l'autre pièce et me cognai contre le chef de la police, qui en sortait.
«Où est Reitman ? Qu'avez-vous fait de lui ? S'il lui est
arrivé quelque chose, vous le paierez, même si pour cela je
dois vous tuer de mes propres mains.
— Comment le saurais-je ?», répondit-il d'un ton revêche.
Le directeur de l'hôtel n'était plus dans son bureau et personne ne put me dire ce qui était arrivé à Ben Reitman. Consternée, je retournai à la chambre : mais Ben n'apparut pas. Je n'arrivais pas à décider ce qu'il fallait faire maintenant, ni auprès de qui chercher de l'aide. Impossible de faire appel aux gens que je connaissais à San Diego sans les mettre en danger : j'étais désemparée. Le temps passa lentement et, à minuit, je m'effondrai sur mon lit, terrassée par la fatigue. Je fis un rêve où Ben, attaché et chahuté, me tendait désespérément les mains : j'essayais de l'atteindre, et poussai un hurlement qui me réveilla. J'étais en sueur, et l'on frappait violemment à ma porte. J'ouvris : le détective de l'hôtel entra, suivi d'un autre homme. Ils m'annoncèrent que Reitman était sain et sauf. Ben avait été emmené par les Vigilants, mais ceux-ci ne lui avaient pas fait de mal : ils s'étaient contentés de le mettre dans le train de Los Angeles. J'eus peine à croire le détective, mais l'autre homme avait l'air sincère : il m'expliqua qu'on lui avait assuré que Reitman était sauf.
Le directeur de l'hôtel arriva, corroborant les paroles de l'homme, et il me supplia d'accepter de partir. Je n'avais plus aucune chance de pouvoir tenir un meeting, et puisque Ben était hors de danger, inutile de le harceler plus longtemps. Je décidai de prendre le train de 2 h 45 du matin pour Los Angeles. J'appelai un taxi qui me conduisit à la gare. Les rues étaient désertes, et la ville endormie.
Je venais d'acheter mon ticket et je montais dans le wagon Pullman lorsque j'entendis un bruit de voitures qui se rapprochaient. C'était le bruit sinistre que j'avais déjà entendu à l'arrivée, à la gare, et plus tard devant l'hôtel : les Vigilants, bien sûr.
«Vite ! Vite ! cria quelqu'un. Montez vite !» Sans que j'aie même eu le temps de faire un geste, une main m'agrippa, me hissa dans le train et me jeta littéralement dans le compartiment. Puis les rideaux s’abaissèrent et l'on m'enferma à clef. Les Vigilants étaient arrivés et couraient dans tous les sens sur le quai en essayant de monter dans le train. Mais le personnel des chemins de fer refusait de leur laisser l'accès. Pendant de longues et terrifiantes minutes, j'entendis des cris et des injures. Puis le train s'ébranla.
Il y eut d'innombrables arrêts. Chaque fois, je fouillais du regard les gares désertes dans l'espoir d'y trouver Ben. Mais aucune trace de lui, pas plus que dans mon appartement de Los Angeles : les employés de l'hôtel m'avaient menti pour me faire quitter la ville !
Folle d'angoisse, je ne cessais de me répéter : «Il est mort ! Ils ont tué mon garçon !» J'avais beau lutter contre cette idée, je ne parvenais pas à m'en défaire.
J'appelai le Los Angeles Herald et le San Francisco Bulletin pour les informer de la disparition de Ben. Les deux journaux condamnèrent sans équivoque la terreur que les Vigilants faisaient régner sur San Diego.
A dix heures du matin, il y eut un appel téléphonique. Une voix étrange m'annonça que le Dr Reitman montait dans le train de Los Angeles et arriverait en fin d'après-midi... Que ses amis l'attendent à la gare avec une civière. — Il est vivant ? Vous me dites la vérité ? Il est vivant ?» Il n'y eut pas de réponse.
Les heures se traînèrent comme si elles n'avaient jamais dû passer. L'attente à la gare fut plus insupportable encore. Puis le train arriva enfin et je retrouvai Ben dans un des derniers wagons, tout recroquevillé sur lui-même. Il portait un bleu de travail, son visage était pâle comme la mort et son regard terrifié. Il n'avait plus de chapeau et ses cheveux étaient remplis de goudron. En me voyant, il s'écria : «Oh ! maman, te voilà enfin! Emmène-moi ! Emmène-moi à la maison !»
Après s'être nourri et avoir dormi quelques heures, Ben raconta devant de nombreux amis et des journalistes ce qui lui était arrivé :
«Lorsque Emma se rendit dans une autre pièce avec le directeur, je restai seul en présence de sept hommes. A peine la porte était-elle refermée qu'ils sortirent leurs revolvers, et me menacèrent : “Pas un bruit, pas un geste, ou nous te tuons.” Un homme m'attrapa le bras droit, un autre le gauche, un troisième le devant de mon manteau et un quatrième me prit par derrière : ils m'emmenèrent dans le couloir, prirent l'ascenseur jusqu'aux sous-sols, puis me traînèrent dans la rue en passant devant un agent de police en uniforme. Là, ils me jetèrent dans une automobile. Lorsque la foule m'aperçut, elle poussa un hurlement. L'auto descendit lentement la rue principale, bientôt rejointe par une seconde dans laquelle s'entassaient plusieurs personnes qui ressemblaient à des hommes d'affaires. Il était dix heures et demie du soir. Le trajet, d'une trentaine de kilomètres, fut particulièrement effrayant. A la sortie de la ville, ils commencèrent &ag