Daniel DEFOE
 

LIBERTALIA,
UNE UTOPIE PIRATE





















Extrait de L’histoire générale des plus fameux Pyrates
Titre original : General history of the Robberies and Murders of the mot most notorious Pyrates (Ch XX et XXIII)
 

Traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve
Avant-propos de Julius Van Daal
 

© 1990, Éditions Phébus pour la traduction française
© 1998, L’Esprit frappeur (NSP). (n°26)


AVANT-PROPOS




La saga de Libertalia est tirée de l'Histoire générale des plus fameux Pyrates, publiée à Londres de 1724 à 1728 par un certain Capt. Charles Johnson. Nous pouvons être certains, depuis les travaux de Manuel Schonhorn et de Christopher Hill,1 que l'auteur de cet ouvrage n'est autre que Daniel Defoe, immortel auteur des romans à succès Robinson Crusoé et Moll Flanders. Il y conte, entre autres destins happés par l'horizon, le périple de l'aventurier français Misson — l'homme le plus doux dans ses manières qui eût jamais sabordé un navire ou tranché une gorge —, de son mentor italien Caraccioli, un curé défroqué et «républicain» avant l'heure, et de leur complice anglais, l'audacieux capitaine Tew. La beauté de cette expédition sans retour doit beaucoup à la création par le pirate Misson et son équipage bigarré d'une colonie libertaire, communautaire et égalitaire sur les côtes de Madagascar.

Contrairement à nombre de récits contenus dans l'ouvrage du «Capitaine Johnson» — source précieuse pour les historiens et matrice inépuisable de romans et films d'aventure — cet épisode de la geste flibustière est selon toute vraisemblance largement fictif. Defoe semble avoir très librement brodé sur des témoignages par lui recueillis dans les geôles et les tavernes à matelots de Londres. Sans doute mêle-t-il différentes rumeurs et narrations relatant les légendaires activités des forbans établis dans la mystérieuse Madagascar.

Defoe se montre, en fait, romancier autant que journaliste dans sa monumentale histoire des pirates. Selon James Sutherland, «il s'était tant habitué à vivre dans un monde nébuleux entre réalité et fiction que les deux se mêlaient imperceptiblement dans son esprit.» Si ses tics de folliculaire lui font décrire avec force exagération la cruauté de pirates non fictifs tels que John Rackham, ses fantasmes de romancier engendrent bien des figures universelles de la transgression : Barbe-Noire l'archétype du flibustier psychotique, ou Mary Read et Anne Bonny, volcaniques amazones des mers dont l'«infamie» intrigua tant Borges. Moins réputés parce que plus occultés par les éditeurs-censeurs successifs de l'ouvrage, les personnages de Misson et de Caraccioli sont, comme s'apprête à le découvrir le lecteur, autrement intéressants.

Dans le premier volume de son histoire des pirates, Defoe se contenté d'ailleurs d'ajouter du piment, du sensationnel, à des faits déjà connus par bribes du public. Dans le second volume, paru deux ans plus tard, la fiction prévaut mais notre publiciste retors y critique davantage l'injustice et l'hypocrisie de la société anglaise des débuts de la tyrannie économique.

Surtout, il inclut subrepticement, dans sa compilation d'historiographe fabulateur, une sorte de parabole qui relève autant de la tradition utopique que de celle du libelle séditieux : les lecteurs avertis savaient alors lire entre les lignes. Or ce récit a, jusqu'à tout récemment, été tenu pour digne de foi par de nombreux historiens. On peut d'ailleurs s'étonner que le polygraphe Defoe, ce porte-parole à gages des classes moyennes et du pragmatisme puritain, ait employé son imagination à louer les plus radicales aspirations plébéiennes — celles que le XIXe siècle allait baptiser communistes ou anarchistes. Il n'existe pourtant, à propos de Libertalia ou de ses fondateurs, aucune autre source qui viendrait corroborer un tant soit peu la description qu'en fait Johnson-Defoe. Il s'agirait donc d'un tour de malice — un détournement — perpétré par un Defoe adhérant secrètement aux projets radicaux qui balbutiaient à son époque.

Et pourtant... Nombre de pirates ne demandaient, pour la tranquillité de leurs affaires, qu'à rester ignorés des gazettes et des archives judiciaires — donc des historiens. Ce que l'on sait de la piraterie, ce que l'on en rêve aussi, incite à penser qu'il s'en trouva parmi eux dont les idées et les entreprises eurent quelques similitudes avec celles des apocryphes Misson et Caraccioli. L'absence de hiérarchie était le plus souvent la règle parmi les pirates comme chez ceux qui ont perpétué leur mode de vie. On a pu décrire ce dernier comme une «utopie flottante», mais l'exemple des flibustiers d'Hispaniola montre que les écumeurs des mers savaient cesser d'errer, pourvu qu'ils vécussent entre eux selon leurs penchants et dans la plus grande liberté — où la myopie de leurs censeurs ne voient que vulgaire débauche. Et si la Libertalia de Misson n'a jamais existé que sous la plume de Defoe, de nombreuses enclaves qui lui ressemblaient diablement ont essaimé aux confins du monde connu. Elles ont prospéré puis se sont évanouies, au fil de la rude expansion du capital en tout lieu de la planète.

S'inspirant de l'histoire secrète et des mythes de son temps, Defoe met ainsi en scène les héritiers, égarés sur des mers lointaines, des Divagateurs et des Niveleurs de la Révolution anglaise de 1642-1649. Et, sous la plume de Defoe, ces dissidents du monde occidental anticipent étrangement, par leurs initiatives comme dans leurs discours, sur les idées athées et libertaires des franges extrêmes du mouvement ouvrier dont accouchera la révolution industrielle. Le goût de la liberté n'a-t-il pas toujours constitué l'ultime conscience des sociétés soumises autant que la passion suprême — et si éminemment criminelle — des pauvres en rupture de domestication ?
 
 
 

Julius Van Daal

 
 
 







— 1 —

HISTOIRE DU CAPITAINE MISSON
ET DE SON ÉQUIPAGE





Nous pouvons entrer avec précision dans la vie du capitaine Misson car, chance inouïe, nous disposons d'un manuscrit en français où il expose lui-même le détail de ses actions. Il naquit en Provence, dans une vieille famille. Son père, dont il tait le nom véritable, jouissait d'une ample fortune, mais le grand nombre de ses enfants ne laissait espérer à notre pirate d'autre héritage que celui qu'il acquerrait lui-même au fil de l'épée. Ses parents prirent soin de lui donner une éducation à la hauteur de sa naissance. Une fois frotté d'humanités et de logique, et devenu un honnête mathématicien, il fut envoyé à l'Université. Son père aurait voulu le faire alors entrer aux Mousquetaires, mais le jeune homme était d'humeur vagabonde. Fort stimulé par les nombreux récits de voyage qu’il avait lus, il préféra la mer, carrière pleine d'imprévus qui lui permettrait de satisfaire sa curiosité en lui offrant un changement perpétuel d'horizon. Ce choix fait, son père le confia, avec des lettres de recommandation et toutes sortes de prudences, à l'un de ses amis, Fourbin, commandant du Victoire, pour qu'il y servît comme volontaire. Le capitaine, dont le bateau se trouvait à Marseille, le reçut à son bord avec tous les égards ; peu après l'arrivée de Misson, il recevait l'ordre de mettre à la mer. Rien n'aurait pu combler davantage notre volontaire : cette croisière lui fit connaître les ports les plus importants de la Méditerranée en même temps qu'elle l'instruisait dans l'art pratique de la navigation. Il se passionna pour cette vie et résolut d'être un marin confirmé. On le trouvait toujours parmi les premiers à bout de vergue, que ce fût pour larguer ou amener les ris ; on l'entendait poser toutes sortes de questions sur les différentes façons de piloter un navire. Sa conversation ne roulait que sur ce seul sujet et il obligeait le bosseman et le charpentier, dans leurs cabines, à lui apprendre comment on nomme les différentes parties de la coque, comment gréer le navire ; et pour ces leçons, il les payait généreusement. Bien qu’il passât le plus clair de son temps en compagnie de ces deux officiers, il se comportait cependant avec tant de retenue qu'ils ne risquèrent jamais une familiarité, mais le considérèrent toujours avec le respect dû à sa famille. On avait jeté l'ancre à Naples : le jeune homme obtint du capitaine l'autorisation de se rendre à Rome, ville qu'il avait grande envie de visiter. Le clergé y vivait dans une telle licence, rapportée à la discipline des ecclésiastiques français, la cour papale y affichait un tel luxe qu'il se mit à réfléchir. Pour lui, la religion qui avait cours dans la métropole de l'Église chrétienne n'était qu'un sépulcre vide. Il commença à penser qu'elle n'était rien d'autre qu'un frein imposé aux esprits faibles ; les esprits forts, quant à eux, ne s'y soumettaient qu'en apparence. La rencontre fortuite d'un prêtre débauché, qui fut d'abord son confesseur avant de devenir son maître de libertinage, puis son compagnon jusqu'à sa mort, ne fit qu'ancrer plus fermement en lui des sentiments nuisibles à la religion et à lui-même. Un jour qu'il en avait l'occasion, ce prêtre dit à Misson que la vie d'un religieux était fort agréable pourvu que l'on possédât quelque habileté et que l'on comptât des amis. On ne manquait pas alors d'atteindre rapidement les honneurs ecclésiastiques, espoir qui animait l'ambition des plus fins et leur avait inspiré de prendre l'habit sacerdotal. Il ajouta que les mêmes maximes politiques gouvernaient l'Église et les principautés ou royaumes séculiers : on ne tenait compte dans les faits que de l'intérêt général, non du mérite ou de la vertu. Un homme pieux et savant n'avait pas plus d'avenir sous la police de saint Pierre que sous celle de toute autre monarchie, plutôt moins en fait, car avec de telles qualités, il risquait de passer pour un visionnaire, pour un incapable dont les scrupules ne manqueraient pas de se montrer gênants ; on le sait : religion et politique ne font pas bon ménage.

— Quant à nos hommes d'État, disait-il, n'allez pas croire que la pourpre les empêche d'être aussi bons courtisans que les autres. La ragion di Stato, la raison d'État, ils savent la discerner et la rechercher avec autant de fourberie et aussi peu de conscience que n'importe quel laïc. Ils savent se montrer aussi astucieux là où il convient de l'être et, quand ils peuvent se le permettre, aussi cyniques et impudents dans l'oppression des petites gens, dans l'extension de leur état et dans celle de leur famille. La teneur de leur morale, on peut la lire dans leur vie, celle de leur religion dans la maxime de certain cardinal : Quantum lucrum ex ista fabula Christi !,2 reprise in petto par bon nombre d'entre eux.

Et le prêtre continuait :

— Pour ma part, je suis très las de cette comédie. Je sauterai sur la première occasion de mettre bas les masques. Mon jeune âge m'obligera à occuper une position subalterne pendant de nombreuses années encore et je serai trop vieux, j'en ai peur, le jour où j'aurai toute latitude de jouir des dépouilles des petits et des plaisirs du luxe. Enfin mon caractère est malhabile à se restreindre ; il me fait craindre de ne pas savoir assez bien jouer le rôle qui permet d'arriver au moindre poste d'importance dans l'Église. Mes parents n'ont tenu aucun compte de mes talents, sans quoi ils m'auraient donné une épée au lieu d'un chapelet.

Misson lui suggéra de s'embarquer avec lui comme volontaire et lui offrit de l'argent pour s'équiper. Le prêtre bondit sur la proposition. Sur ces entrefaites, une lettre de Fourbin parvint à Misson, par laquelle il l'informait qu'il se rendait à Leghorn ; le capitaine lui laissait le choix de le rejoindre à Naples ou de s'y rendre directement par voie de terre. Notre homme choisit cette dernière possibilité. Quant au dominicain, une fois sa bourse remplie, il avait jeté son froc aux orties, pour s’habiller en fier cavalier et devancer de deux jours à Pise son bienfaiteur. Ils partirent ensemble pour Leghorn où ils retrouvèrent le Victoire, à bord duquel on reçut le signor Carracioli recommandé par son ami. Deux jours plus tard, il levait l'ancre. Après une semaine de navigation, ils tombèrent sur deux bateaux pirates de Salé,3 l'un de vingt canons, l'autre de vingt-quatre. Le Victoire, lui, n'en avait que trente à leur opposer, bien qu'il fût muni de quarante sabords. La bataille fut longue et sanglante. Les pirates, en effet, espéraient s'emparer du français, tandis que le capitaine Fourbin, loin de songer à se faire capturer, était bien décidé à saisir ses ennemis ; dans le cas contraire, il entendait se saborder. Le capitaine d'un des deux pirates, le Lion, était un jeune homme peu expérimenté dans les choses de la mer et, bien qu'il n'eût d'autre titre que celui de lieutenant, c'était un renégat qui commandait à bord.

Le Lion tenta plus d'une fois d'aborder le Victoire, mais un boulet tiré sous la flottaison l'obligea à faire une embardée, et il fallut déplacer les canons du même bord afin de colmater la fuite. Malheureusement, l'action fut entreprise avec trop de précipitation. Le bateau fatigua et sombra corps et biens. Au vu du désastre, les pirates de l'autre navire mirent toute la toile et tentèrent de s'enfuir. Mais le Victoire les toucha et les obligea à reprendre le combat, ce qu'ils firent avec acharnement. M. Fourbin vit qu'il ne pouvait les capturer qu'au prix d'un abordage. Il prépara la manœuvre. Le signor Carracioli et Misson furent les premiers à sauter à bord dès que l'ordre en fut donné, mais la défense désespérée des pirates les repoussa, et avec eux ceux qui les suivaient. L'Italien reçut une balle dans la cuisse et dut être transporté dans la cabine du chirurgien. Une fois encore les hommes du Victoire passèrent à l'abordage, mais se heurtèrent à une telle résistance que les ponts du pirate furent bientôt jonchés de cadavres. Misson vit l'un des forbans bondir dans la cale par l'écoutille centrale, une allumette enflammée à la main. Se doutant de ses intentions, il se précipita après lui et l'abattit d'un coup de sabre au moment où il allait mettre le feu aux poudres. Comme les assaillants continuaient de déferler du Victoire, les musulmans abandonnèrent les ponts, leur résistance étant devenue vaine, et coururent s'abriter qui dans la cuisine, qui dans la cabine du pilote, qui dans une autre, certains se ruant même à fond de cale. Les Français leur firent quartier et se contentèrent de les emprisonner à leur bord. Quant à la prise, elle ne présentait aucun intérêt : ils rendirent leur liberté à la quinzaine d'esclaves chrétiens qui s'y trouvaient, et la ramenèrent à Leghorn pour la vendre, bâtiment et équipage. Les Turcs avaient perdu beaucoup des leurs. Les Français, eux, ne déploraient pas moins de trente-cinq tués. La plupart de ces matelots avaient trouvé la mort au cours de l'abordage, et non de la canonnade ; celle-ci s'était révélée moins meurtrière, les Salétins ayant surtout visé les mâts et les agrès dans l'espoir d'immobiliser le Victoire pour l'arraisonner. Le temps imparti à leur croisière étant achevé, le Victoire regagna Marseille où Misson, escorté de son ami, débarqua pour rendre visite à ses parents. Son capitaine leur avait envoyé un rapport très flatteur, tant sur son courage que sur sa conduite. Il passa un mois chez lui, puis reçut un message de Fourbin : le navire avait ordre de gagner La Rochelle avant de mettre à la voile pour es Indes occidentales en compagnie de quelques navires marchands. La nouvelle enchanta Misson et son compagnon ; ils partirent aussitôt pour Marseille. Cette ville bien fortifiée compte quatre paroisses, et le nombre de ses habitants est estimé à cent vingt mille environ. Quant au port, c'est le plus sûr de la Méditerranée, attache habituelle des galères françaises.

Laissant Marseille, ils firent route vers La Rochelle où le Victoire accosta, les bateaux de commerce n'étant pas encore prêts. Misson n'avait aucune envie de rester longtemps à ne rien faire et proposa à son ami de croiser à bord du Triumph, qui se rendait dans la Manche. L'Italien accepta avec empressement.

Entre l'île de Guernesey et la pointe du Départ, ils rencontrèrent le Mayflower, navire marchand de dix-huit canons, richement chargé, en provenance de la Jamaïque, et que commandait le capitaine Balladine. L'anglais résista vaillamment et combattit si longtemps que les Français ne purent ramener le navire au port tant il était endommagé. Ils durent se contenter de l'argent et des objets de valeur qu'il renfermait. Après quoi, s'apercevant qu'il prenait l'eau plus vite que les pompes n'arrivaient à la refouler, ils l'abandonnèrent et le virent couler en moins de quatre heures. M. Le Blanc, le capitaine français, reçut le capitaine Balladine avec toutes les marques de civilité. Interdisant que lui et ses hommes ne fussent dépouillés, il déclara que les lâches seuls devaient être traités de la sorte. Les braves devaient traiter les braves en frères, même quand ils étaient leurs ennemis. Maltraiter un homme courageux qui n'avait fait que son devoir, c'était montrer un esprit de revanche qui ne pouvait procéder que d'une âme vile. Les prisonniers, conclut-il, garderaient leurs coffres.

Comme certains de ses hommes semblaient murmurer, il les pria de songer à la grandeur du monarque qu'ils servaient. L'équipage n'était pas composé de pirates et de corsaires, mais de braves qui devaient montrer à leurs ennemis un exemple qu'eux-mêmes eussent volontiers suivi, et traiter autrui comme ils eussent voulu l'être eux-mêmes.

Ils remontèrent la Manche à hauteur de Beachy Head4 et tombèrent sur trois navires de cinquante canons qui les prirent en chasse. Mais le Triumph, excellent marcheur, avait disparu à l'horizon en sept sabliers5 et eut tôt fait de gagner Land's End. Ils croisèrent au large du promontoire pendant huit jours, puis ils doublèrent le cap de la Cornouaille, remontèrent le canal de Bristol presque jusqu'à la pointe de Nash et interceptèrent un petit navire en provenance des Barbades. S'étant avancés aussi loin vers le nord, ils pourchassèrent un bateau qu'ils avaient aperçu dans la soirée, mais perdu de vue dans la nuit. Le Triumph se tourna alors vers Milford. Ayant remarqué une voile, il tâcha de lui barrer le chemin de la côte. En vain. Le fuyard eut le temps d'entrer au port de justesse. Avec un peu plus de temps, la chasse eût été couronnée de succès. Balladine se saisit de la lorgnette et déclara qu'il s'agissait du Port-Royal, un navire de Bristol qui avait quitté la Jamaïque en même temps que le Charles et lui-même.

Ils décidèrent en conséquence de regagner leur côte et vendirent leur prise à Brest où, sur sa requête, ils débarquèrent le capitaine Balladine. M. Le Blanc lui fit cadeau d'une bourse de quarante louis pour ses frais ; son équipage fut également débarqué dans le même port.

Le Triumph avait heurté la roche en entrant à Brest, sans dommage, heureusement. Le chenal d'entrée, le Gonlet, est rendu très dangereux par le grand nombre de rochers qui gisent de part et d'autre. Pourtant, Brest doit sans aucun doute être considéré comme le meilleur port de France : des fortifications en défendent l'accès, la ville elle-même est entourée d'ouvrages et couronnée d'une citadelle remarquablement protégée. Les Anglais en ont fait l'amère expérience lors de leur assaut de 1694, au cours duquel ils perdirent leur général et quantité de soldats.

Après quoi, le Triumph regagna La Rochelle. Nos volontaires embarquèrent sur le Victoire qui partait un mois plus tard à destination de la Martinique et de la Guadeloupe. Leur traversée ne fut marquée d'aucun incident particulier.

Je me contenterai d'observer que le signor Carracioli, être aussi impie qu'ambitieux, avait dès cette époque fait de Misson un déiste complet et l'avait convaincu que toute religion n'était somme toute qu'une pratique purement humaine. Il lui montra que la loi de Moïse ne spécifie que ce qui sert au gouvernement et à la conservation du peuple. Il lui fit remarquer que les nègres d'Afrique n'ont jamais entendu parler de la circoncision comme d'une marque de l'alliance passée entre Dieu et Son peuple ; et pourtant, disait-il, ils circoncisent leurs enfants sans doute pour les mêmes raisons que les juifs et toutes les nations des latitudes méridionales : le prépuce solidifie l'humeur exsudée, ce qui a des conséquences fatales. En un mot Carracioli passa en revue toutes les cérémonies des religions juive, chrétienne et mahométane en s'efforçant de persuader Misson qu'il ne s'agissait nullement, comme d'ailleurs leur absurdité le laisse souvent deviner, d'institutions établies par des hommes divinement inspirés. Il affirmait que Moïse, dans son récit de la Création, s'était rendu coupable d'erreurs grossières ; que les miracles, tant dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament, contredisaient la raison ; que Dieu nous avait donné Sa bénédiction pour que celle-ci contribuât à notre bonheur présent et futur et que tout ce qui s'y opposait devait être réputé faux, en dépit des distinguos d'école touchant la «raison contraire» ou la «raison supérieure». Notre raison humaine, continuait-il, nous enseigne que toutes choses résultent d'une cause première, d'un ens entium, que nous appelons Dieu. Cette même raison nous incite aussi à croire que Dieu doit être éternel et, en tant que créateur de toute perfection, infiniment parfait. Si tel est bien le cas, Il ne saurait être sujet aux passions, pas plus à l'amour qu'à la haine. Il doit nécessairement demeurer identique à Lui-même et ne peut accomplir aujourd'hui une action dont Il aura à se repentir demain.

Il faut qu'Il soit parfaitement heureux, c'est pourquoi rien n'est en mesure d'altérer Son équanimité perpétuelle. Enfin, bien qu'il convienne de L'adorer, nos dévotions pas plus que nos péchés ne peuvent agir sur Sa béatitude.

Mais les arguments de Carracioli sur ce chapitre sont trop longs et trop dangereux à rapporter. Articulés avec beaucoup de subtilité, ils pourraient se montrer nuisibles aux esprits faibles, incapables de saisir leur fausseté. De tels esprits, s'ils venaient à trouver ces jugements favorables à leurs inclinations, ne seraient-ils pas heureux de secouer le joug de la religion chrétienne, qui exaspère et réfrène leurs passions ? Ils ne se donneraient pas la peine de les examiner à fond, mais céderaient à ce qui leur plaît, ravis d'avoir enfin déniché quelque excuse pour leur conscience. Cependant, dans la mesure où la théorie de Carracioli concernant la vie future ne contient rien en elle-même qui batte en brèche la religion chrétienne, je l'exposerai en peu de mots.

Selon lui, la faculté d'intellection dont nous jouissons, nous l'appelons âme, mais quant à savoir ce qu'elle est, impossible. Elle pourrait mourir avec le corps ou bien lui survivre.

— Je considère, disait-il, que l'âme est immortelle. Cette opinion résulte-t-elle d'une certitude raisonnée ou des préjugés de l'éducation ? Voilà un point qui, je l'avoue, reste obscur. Si l'âme est immortelle, elle procède de toute nécessité de l'Être divin, et reviendra donc à son principe une fois séparée du corps, pourvu qu'elle ne soit pas souillée. Mais c'est pour moi une vérité d'évidence que si elle vient à être éloignée de son premier principe, qui est la Divinité, tous les enfers imaginés par l'homme ne sauraient lui infliger des tortures égales à ce bannissement.

Ayant tenu en privé ces discours à l'équipage, il s'était acquis un certain nombre de disciples qui le regardaient comme un nouveau prophète apparu pour réformer les abus dans le domaine religieux. Beaucoup d'entre eux étaient des protestants de La Rochelle à l'esprit encore teinté de calvinisme, ce qui explique le succès de sa doctrine. Une fois qu'il eut mesuré la portée de ses arguments religieux, Carracioli s'attaqua à la question politique et montra à ses auditeurs que tout homme né libre avait droit au minimum indispensable pour vivre, autant qu'à l'air qui lui permettait de respirer. Soutenir le contraire, affirmait-il, revenait à accuser la Divinité de cruauté et d'injustice, car Elle ne met personne au monde pour qu'il y passe une vie de pénurie, dans l'attente accablée d'une nécessaire subsistance. L'immense différence qui existait entre l'homme qui se vautrait dans le luxe et celui qui se voyait plongé dans la misère la plus noire résultait seulement de l'avarice et de l'ambition pour une part, d'une sujétion misérable pour l'autre. Le premier gouvernement naturel qui eût existé était le gouvernement paternel. Chaque père était alors la tête, le prince et le monarque de sa famille. Lui obéir était juste et facile, car un père montre une tendresse pleine de miséricorde à l'égard de ses enfants. Mais l'ambition s'insinuant peu à peu, la famille la plus forte s'est attachée à asservir la plus faible ; cette force supplémentaire lui avait permis d'en dominer une troisième et chaque conquête lui rendait les autres plus faciles jusqu'à ce que, finalement, la monarchie apparût. L'orgueil croissant avec la puissance, l'homme en était venu à usurper la prérogative divine sur Ses créatures.

— Je veux parler, disait Carracioli, du pouvoir d'ôter la vie, privilège que personne ne détient sur la sienne propre. Dans la mesure où la décision de venir au monde ne nous incombe pas, nous devons y rester jusqu'au rappel de notre Créateur. Il est vrai que la mort au combat est permise par la loi naturelle, dans la mesure où on lutte pour la préservation de sa vie. Mais il n'est pas de crime qui mérite d'être puni de la sorte. De même, il n'est pas de guerre qui doive être entreprise pour un autre motif que la défense du droit naturel, savoir une portion de terre suffisant à notre entretien.

Carracioli traitait souvent de ces sujets. De plus, il revenait fréquemment à la charge auprès de Misson afin de le convaincre qu'il leur fallait agir pour leur propre compte. Il était aussi ambitieux que lui, et non moins résolu. Tous deux possédaient désormais l'art de la navigation et se trouvaient parfaitement capables de diriger un navire. Carracioli avait sondé bon nombre des hommes d'équipage sur la question, et il les trouva tout prêts à l'écouter.

Un accident se produisit bientôt, qui devait lui offrir l'occasion de mettre ses plans à exécution ; il ne la laissa pas échapper.

Ils étaient partis croiser à la Martinique quand ils tombèrent sur le Winchelsea, un vaisseau de guerre anglais de quarante canons commandé par le capitaine Jones. Les deux navires se dirigèrent l'un sur l'autre et un vif combat s'ensuivit. La première bordée tua le capitaine du Victoire, son second et les trois lieutenants. Ne restait plus au commandement que le patron qui aurait bien voulu se rendre. Misson s'empara du sabre du capitaine et ordonna à Carracioli de remplir le rôle de lieutenant. S'encourageant mutuellement, ils combattirent leur assaillant pendant six sabliers. Soudain, par un hasard inexpliqué, le Winchelsea explosa, tuant tous les hommes qui se trouvaient à bord, sauf le lieutenant Franklin que les Français recueillirent, mais qui devait mourir deux jours plus tard. Personne ne savait, avant que je ne misse la main sur ce manuscrit, ce qui avait causé la perte du Winchelsea. Sa proue échouée sur la côte d'Antigua quelques jours après une forte tempête avait fait croire à un naufrage. Le combat terminé, Carracioli vint saluer Misson du titre de capitaine en lui demandant s'il entendait que ce commandement fût momentané ou définitif. Il devait y songer maintenant, dit-il, car à son retour à la Martinique, il serait trop tard : la décision de le nommer sur un autre navire dépendrait peut-être de la bataille qu'il venait de livrer, et on croirait bien le récompenser en le nommant lieutenant ; il doutait d'ailleurs d'une telle marque de juste gratitude. Son sort dépendait de lui ; il pouvait saisir la fortune à bras-le-corps ou bien la laisser filer. S'il optait pour cette dernière solution, il ne devait plus s'attendre que la chance le comblât de ses faveurs. Carracioli l'invita à ne pas perdre de vue sa situation de benjamin d'une bonne famille : il ne possédait rien qui lui permît d'assurer son entretien ; il lui faudrait encore servir pendant bien des années au péril de sa vie avant de vivre avec quelque éclat. Il ne devait pas non plus oublier l'immense différence qui sépare le fait de commander et celui d'être commandé. Avec le navire voguant sous ses pieds et les braves marins placés sous ses ordres, il pourrait défier les puissances européennes, jouir de tout ce qui lui plairait, régner en maître sur les mers du Sud et mener une guerre juste contre le monde entier, puisque ce dernier désirait le priver de la liberté à laquelle les lois naturelles lui donnaient droit. Il pourrait, avec le temps, devenir aussi grand que le fut Alexandre pour les Perses, accroître chaque jour ses forces par des prises et, la raison du plus fort étant toujours la meilleure, affirmer davantage la justice de sa cause. Henry IV et Henry VII n'avaient-ils pas réussi à s'emparer de la couronne d'Angleterre avec des forces ô combien inférieures aux siennes ? Mahomet n'avait-il pas fondé l'Empire ottoman avec une poignée de chameliers ? Darius ne s'était-il pas emparé de la Perse avec six ou sept compagnons ?

Il fit tant, en un mot, que Misson résolut de suivre son avis. Appelant tous les hommes du bord, il déclara que la majorité d'entre eux avaient choisi de vivre en sa compagnie une vie de liberté en lui faisant l'honneur de le désigner pour leur chef. Il n'avait, poursuivit-il, aucune intention de traiter quiconque par la violence, ni de se montrer coupable de l'injustice qu'il reprochait aux autres. Si donc l'un d'eux refusait de chercher fortune avec lui — dans un rapport de complète égalité, il le promettait —, il était prié de se manifester ; on le débarquerait sur un rivage d'où il pourrait rentrer à bon port.

Il avait à peine fini que tous s'écriaient :

— Vive le capitaine Misson et son lieutenant, le savant Carracioli !

Misson les remercia de l'honneur qu'ils lui faisaient et promit de n'employer son pouvoir que dans l'intérêt de tous. Ils avaient eu le courage de proclamer leur liberté ; il espérait les voir à présent aussi unanimes pour la conserver, et le soutenir dans ce qui paraîtrait conforme au bien général. Il était leur ami, affirma-t-il, et leur compagnon. Il n'exercerait son pouvoir et ne se séparerait d'eux que lorsque la nécessité et les circonstances l'y obligeraient.

Une seconde fois, ils hurlèrent «Vive le capitaine !» Après quoi, Misson exprima le souhait que fussent choisis par eux les officiers en second. Puis il leur donna toute latitude pour délibérer et décider de ce qui appartenait à l'intérêt commun, à condition de jurer obéissance totale aux ordres des officiers et aux siens propres. Ils l'acceptèrent volontiers. Ils choisirent le maître d'école comme second, Jean Besace comme troisième lieutenant ; ils élurent le bosseman, un quartier-maître nommé Mathieu le Tondu et le canonnier pour les représenter au conseil.

Ces choix furent approuvés. On voulut que tout se passât dans les règles et, à l'approbation générale, on appela les hommes d'équipage dans la grande cabine pour leur demander le cap qu'ils souhaitaient prendre. Le capitaine proposa la côte de la Nouvelle-Espagne, la plus propre selon lui à leur fournir de belles prises. Chacun en tomba d'accord. Le bosseman demanda ensuite sous quelles couleurs on combattrait, puis il proposa le noir, à cause de la terreur qu'il inspirait. Carracioli objecta alors qu'ils n'étaient pas des pirates, mais des hommes décidés à affirmer la liberté reçue de Dieu et de la Nature sans se soumettre à quiconque, sinon pour le bien commun. En vérité, seuls devaient être obéis les gouverneurs qui connaissaient et respectaient les devoirs de leur charge, ceux qui se révélaient les gardiens vigilants des droits et des libertés du peuple ; ceux qui, en veillant à ce que la justice fût également rendue, servaient de rempart contre les riches et les puissants dont le seul souci était d'opprimer les faibles ; ceux qui ne souffraient pas qu'un tel devînt immensément riche du fait de ses malversations ou de celles de ses ancêtres, ni que tel autre sombrât dans une misère noire et se trouvât par conséquent à la merci de bandits, créditeurs impitoyables ou autres malheurs. Les yeux du gouverneur impartial n'établissaient de différence entre les hommes que fondée sur le mérite. Un tel chef, loin d'être par sa vie luxueuse un fardeau pour son peuple, se montrait pour lui un vrai père, attentif et soucieux de le protéger : il agissait en toutes choses avec l'équanimité d'un parent. Au contraire, celui qui, n'étant pourtant que le serviteur du peuple, se croit élevé à cette dignité pour passer ses jours dans la pompe et le luxe en regardant ses sujets comme autant d'esclaves créés à son usage et en vue de son plaisir, celui-là est haïssable. En les abandonnant, eux et leurs affaires, à l'avarice sans borne et à la tyrannie de son favori, quel qu'il soit, il n’engendre par son administration qu'oppression, pauvreté et misères en tout genre. S'il est prodigue de la vie d'autrui ou de sa fortune, c'est pour satisfaire son ambition, ou pour soutenir la cause de quelque pays voisin dont il attend en retour une aide contre son propre peuple, quand viendra à ce dernier l'idée de faire valoir ses droits naturels. Sur les conseils téméraires et insensés de son favori, il se jette dans des guerres inutiles sans arriver à vaincre les ennemis qu'ont suscités son imprudence et sa légèreté. Comme c'est le cas aujourd'hui en France, où l'on a d'abord soutenu le roi Jacques avant de proclamer les droits de son fils à la couronne,6 le tyran est ensuite obligé d'acheter la paix au prix de la ruine de ses sujets. Sous un tel gouvernement, on en vient volontairement à négliger les commerces nationaux au profit des intérêts privés et, tandis que les vaisseaux de guerre restent oisivement au port, on tolère la prise des autres navires. Non seulement l'ennemi intercepte tout commerce, mais il menace les côtes. Comprenait-on que seule une âme noble et généreuse était capable de secouer un tel joug ? Peut-être les torts ne pouvaient-ils être réparés, poursuivait l'Italien, mais des cœurs fiers eussent refusé les vexations auxquelles se soumettent des esprits plus faibles ; ils eussent dédaigné de céder à la tyrannie. Et il conclut :

— Voilà comme nous sommes ! Et si le monde nous fait la guerre, comme l'expérience peut nous le laisser penser, alors la loi naturelle ne nous donne pas seulement licence de nous défendre, mais aussi d'attaquer. Puisque nous ne marchons pas sur les brisées des pirates, qui sont gens dissolus, sans foi ni loi, bannissons leurs couleurs ! Notre cause est brave, juste, innocente et noble, car elle se nomme liberté. Je suggère donc un drapeau blanc orné en sa pointe d'une Liberté et, si vous en êtes d'accord, cette devise: A Deo libertate — par Dieu et par la liberté. Cet emblème témoignera de notre rigueur et de notre résolution.

On avait laissé ouverte la porte de la cabine et la cloison de toile fut relevée. La dunette était pleine de marins attentifs qui s'écrièrent :

— Vive le brave capitaine Misson et le noble lieutenant Carracioli !

Enfin le conseil se sépara. Tous les biens du capitaine défunt, ceux des autres officiers et des hommes morts au combat furent apportés sur le pont et inventoriés. Quant à l'argent, on le serra dans un coffre auquel le charpentier adapterait un cadenas dont chaque membre du conseil posséderait la clef. Misson leur répéta que tout devait être à tous : il ne se pouvait que la majorité eût à pâtir d'une avarice particulière. Au moment où l’on s'apprêtait à enfermer dans le coffre la vaisselle de feu M. Fourbin, les hommes s'écrièrent avec un bel ensemble :

— Arrêtez ! Qu'on la garde pour le capitaine, en cadeau de la part de ses officiers et des hommes du mât de misaine !

Misson les remercia. La vaisselle fut rapportée dans la grande cabine et, conformément aux ordres, le coffre placé en lieu sûr. Puis le capitaine ordonna à ses lieutenants et aux autres officiers d'examiner, parmi les hommes, lesquels manquaient d'habits. On leur distribuerait impartialement ceux des morts. L'initiative fut saluée par le consentement général et les applaudissements de l'équipage. À l'exception des blessés, tous les hommes se trouvaient réunis sur le pont. Misson les harangua depuis la barricade du grand mât : puisque tous avaient décidé de saisir leur liberté à bras-le-corps pour la défendre contre les ambitieux qui la leur avaient ravie, puisqu'une telle décision ne pouvait que paraître juste aux yeux de juges impartiaux, il lui incombait de leur recommander un amour fraternel. Il fallait bannir moqueries et rancunes personnelles, instaurer entre eux l'entente et l'harmonie. Il comptait que, dans la mesure où tous avaient rejeté le joug des tyrans et exprimé par là leur haine du gouvernement, nul n'en suivrait l'exemple en tournant le dos à la justice ; car qui foulait au pied l'équité ne faisait naturellement que provoquer un cortège de tristesses, de confusions et de méfiances réciproques.

Il leur conseilla aussi de se souvenir qu'il existait un Être suprême. Raison et gratitude nous incitaient à L'adorer, notre propre intérêt à nous Le concilier : l'au-delà n'étant qu'une éventualité, ne valait-il pas mieux être du côté du plus fort ? Pour sa part, Misson était persuadé d'une chose : certains hommes nés et élevés dans l'esclavage, dont l'esprit brisé était incapable d'une pensée généreuse, pouvaient se montrer suffisamment ignorants de leurs droits inaliénables et des charmes de la liberté pour danser sur la musique de leurs propres chaînes ; et seuls de tels misérables — ils composaient, il est vrai, la majorité des habitants du globe — oseraient étiqueter son brave équipage du nom odieux de pirates, croiraient méritoire de prendre une part active à leur destruction. Ce serait donc l'instinct de conservation et non une disposition cruelle qui l’obligerait à déclarer la guerre à quiconque prétendrait lui refuser l'accès de son port ; pour la même raison, il attaquerait tous ceux qui ne se rendraient pas sur-le-champ en lui remettant les biens de première nécessité dont il aurait besoin, particulièrement les navires et vaisseaux européens, qui étaient ses ennemis implacables.

— À cette heure, conclut-il, je déclare cette guerre. En même temps, mes braves camarades, je vous recommande d'adopter à l'égard de vos prisonniers un comportement humain et généreux. Celui-ci traduira d'autant mieux la noblesse de nos âmes que, nous le savons bien, nous ne recevrions pas le même traitement si notre mauvaise fortune, voire notre désunion, ou encore notre lâcheté venaient à nous livrer à leur merci.

Ayant dit, il ordonna que l'on fit l'appel. On dénombra deux cents hommes valides et trente-cinq malades ou blessés. Au fur et à mesure qu'ils étaient appelés, ils devaient prêter serment. Une fois les affaires réglées, ils mirent le cap sur les Antilles espagnoles, mais décidèrent de croiser sept à dix jours dans le passage qui borde la Jamaïque sous le vent, pour cette raison que de nombreux navires de commerce qui marchaient bien et voyageaient seuls l'empruntaient comme raccourci vers l'Angleterre.

Au large de Saint-Christophe, ils prirent un sloop anglais après l'avoir obligé à mettre en panne. Il s'agissait d'un navire de la Nouvelle-Angleterre à destination de Boston. Ils en tirèrent une couple de tonneaux de rhum et une demi-douzaine de boucauts de sucre. Puis, sans molester le moins du monde l'équipage ni le dépouiller, ils le laissèrent repartir. Le patron du sloop, du nom de Thomas Butler, devait affirmer n'avoir jamais rencontré d'ennemi aussi honnête que le vaisseau de guerre français par lequel il s'était vu aborder le jour où il quittait Saint-Christophe. Quant à nos héros, ils ne trouvèrent aucune autre prise sur leur chemin, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint leur mouillage trois jours plus tard. Ils repérèrent alors un sloop assez audacieux pour les prendre en chasse. Le capitaine Misson demanda quelles pouvaient être ses intentions à leur endroit. Un des marins, qui semblait au courant des us et coutumes des Antilles, lui apprit qu'il s'agissait d'un corsaire jamaïcain, et qu'il ne serait pas autrement surpris de le voir tenter de les aborder.

— Je sais bien, fit-il, leur façon de procéder. Ce pauvre hère, comme pourraient l'appeler ceux qui n'ont pas appris à reconnaître un corsaire jamaïcain, vous donnera bientôt du fil à retordre, vous allez vous en rendre compte. Le soir sera bientôt tombé. Vous verrez : dès qu'il aura jaugé nos forces, il se tiendra hors d'atteinte de vos canons jusqu'au changement de quart, à minuit ; c'est le moment qu'il choisira pour passer à l'abordage, dans l'espoir de s'emparer du navire. Ainsi donc, capitaine, si vous me permettez un conseil, que chacun garde sur lui ses armes personnelles. Qu'on sonne la cloche à minuit, comme d'habitude, et même plus fort que d'habitude ; comme si le quart cédait la place au suivant dans la hâte et la confusion. Je suis prêt à parier qu'il va risquer l'abordage.

Tous les hommes approuvèrent le conseil de leur camarade. On vit le bateau s'approcher d'assez près, ainsi qu'il l'avait prévu, pour estimer les forces du Victoire. Comme ce dernier hissait les couleurs françaises, le sloop agrippa la brise. Le Victoire le prit en chasse, sans toutefois imaginer pouvoir le rattraper. Le sloop marchait si bien qu'il le distançait sans même avoir eu besoin de hisser toute sa toile. À la brune, le français l'avait perdu de vue, mais le sloop réapparut vers onze heures du soir, au vent, ce qui confirmait l'opinion du marin, savoir qu'il allait tenter de les aborder. C'est ce qu'il fit, en effet, au changement de quart supposé. Il y avait peu ou pas de vent : le sloop mit le grappin sur le beaupré du Victoire et y fit passer ses hommes. Ceux-ci furent capturés en silence à mesure qu'ils disparaissaient dans l'écoutille, et ligotés solidement sans qu'on en tuât aucun. Seuls quelques-uns furent légèrement blessés. L'un des Français fut tué. Assuré de la plupart des marins du sloop, l'équipage y passa à son tour. Ce fut au moment où les corsaires, redoutant quelque stratagème, s'employaient à couper les amarres qui les retenaient au Victoire. Tel fut pris qui croyait prendre. Une fois tous les assaillants faits prisonniers, le capitaine ordonna à ses hommes de ne pas trahir leurs règles dans l'espoir d'augmenter leur nombre.

Le lendemain matin, M. Misson fit appeler le capitaine des corsaires. Il ne pouvait, déclara-t-il, s'empêcher de saluer le courage d'un homme qui avait osé s'attaquer à un navire comme le sien. Pour cette raison, il le traiterait d'une manière qui n'était pas dans les usages de ses compères. Il lui demanda depuis combien de temps il naviguât, comment il s'appelait et quel était le détail de sa cargaison. Le corsaire répondit qu'il venait de prendre la mer, que Misson était la première voile qu'il eût rencontrée et qu'il ne se serait pas porté plus mal de ne lui avoir jamais parlé, il se nommait Harry Ramsey. Il n'avait à bord que des haillons, de la poudre, des boulets, quelques demi-ancres7 de rhum. On ordonna à Ramsey de se rendre dans la Sainte-Barbe, tandis qu'un conseil public était convoqué de la manière dite, après qu'on eut relevé la partition de la grande cabine. À l'issue de la délibération, on rappela le capitaine des corsaires. Misson lui dit qu'il allait lui rendre son sloop et sa liberté, ainsi qu'à ses hommes. Il n'y aurait pas de pillage. Pas de confiscations non plus, en dehors de celles que lui dictait la prudence : ils ne seraient donc privés que de leurs munitions et de leurs armes personnelles, pourvu que Ramsey lui donnât sa parole d'honneur, et que ses hommes fissent serment, de ne plus reprendre la mer en corsaire pendant les six mois à venir. Misson ajouta qu'il n'avait pas l'intention de mouiller à cet endroit plus d'une semaine, après quoi il le laisserait partir.

Ramsey, dont le bateau était neuf, ne s'était pas attendu à une telle clémence. Il remercia Misson et promit qu'il se plierait honnêtement à son exigence, et ses hommes de même. Pourtant, il le savait, ces derniers n'avaient aucune intention de tenir une telle promesse. À la fin de la semaine, on réembarqua les corsaires sur leur sloop. Comme il montait la coupée, Ramsey pria M. Misson de lui remettre un peu de poudre : il voulait, dit-il, le saluer. Misson répondit qu'une telle cérémonie était inutile et qu'il n'attendait d'autre remerciement que le respect du serment. Ramsey observa son serment, il faut le dire. Certains de ses hommes auraient été bien inspirés de se montrer aussi scrupuleux.

À l'au revoir, Ramsey fit crier trois hourras auxquels Misson eut la bonté de répondre une fois. Ayant renouvelé ses acclamations, Ramsey s'éloigna rapidement vers la Jamaïque. Sur la côte est, il y rencontra le Diana ; et il le persuada de rebrousser chemin.

Pendant ce temps, le Victoire se dirigeait vers Carthagène, port au large duquel il croisa quelques jours, mais sans rien trouver. Les hommes mirent donc le cap sur Porto-Bello. En chemin, ils tombèrent sur deux navires de commerce hollandais, chargés de lettres de marché à peine arrivées sur la côte. L'un était armé de vingt canons, l'autre de vingt-quatre. Misson les défia. S'ensuivit un combat résolu, plein de bravoure.

Cependant, les Hollandais étaient bien pourvus en hommes, et Misson n'osa aborder l'un des navires, de peur de se voir simultanément attaqué par l'autre. Sa puissance de feu lui donnait un grand avantage, bien que les équipages hollandais fussent deux fois plus nombreux. En outre, étant chargés, les adversaires n'avaient qu'une envie : fuir, si la chose était possible. Ils battaient donc en retraite, sans cesser de tirer, et en prenant soin de rester à proximité l'un de l'autre.

La bataille se poursuivait depuis six heures. Exaspéré par la résistance des Hollandais et craignant qu'ils ne fissent tomber un mât, voire le grand mât sur le flanc qu'il leur présenterait, Misson résolut de couler le plus gros des deux navires. Il ordonna de concentrer le feu de tous les canons vers le milieu du bâtiment, puis de tirer lorsqu'il serait à proximité. Ses ordres furent scrupuleusement suivis. La bordée ouvrit une telle brèche dans le flanc de l'ennemi qu'il coula instantanément par le fond, corps et biens.

Après quoi, Misson fit grimper ses hommes sur le beaupré, ramena toute sa voilure d'avant en arrière et se prépara à l'abordage. Les Hollandais comprirent ce qui les attendait. Terrifiés par le sort de leurs camarades, ils jugèrent vaine toute résistance et mirent aussitôt en panne. Misson leur fit quartier, bien qu'il fût enragé par la perte de treize de ses hommes, bilan auquel il fallait ajouter neuf blessés dont six ne devaient pas survivre. À bord du hollandais, les vainqueurs trouvèrent une grande quantité de dentelle ornée d'or et d'argent, des soies de brocart, des bas de soie, des balles de drap fin, des feutres de toutes les couleurs et des tissus de gros grain. Après délibération du conseil, il fut décidé que le capitaine Misson prendrait le nom de Fourbin et regagnerait Carthagène, où il négocierait sa prise et débarquerait les prisonniers. Ils mirent donc le cap à l'est et jetèrent l'ancre entre le fort de Boca Chica et la ville, car ils jugeaient préférable de ne pas entrer au port. On équipa la barque et Carracioli, sous le nom du premier lieutenant tué dans l'attaque du Winchelsea, d'Aubigny, se rendit à terre. Il avait en poche sa commission et une lettre adressée au gouverneur, signée Fourbin, et dont on avait par crainte du pire exactement reproduit la signature. La lettre précisait que le capitaine avait reçu des ordres discrétionnaires de croiser au large. Ayant ouï dire que les Anglais écumaient ce rivage, il s'y était rendu, avait rencontré deux hollandais, en avait coulé un et s'était emparé de l'autre. Le temps imparti à sa mission étant presque achevé, il serait fort obligé à Son Excellence de bien vouloir envoyer à son bord des marchands susceptibles de négocier le navire et son chargement, dont il joignait la facture hollandaise. Don Juan de la Zerda, le gouverneur du moment, accueillit le lieutenant avec beaucoup de grâce, après que la barque eut été renvoyée vers le navire. Il accepta de recevoir les prisonniers et de faire tout ce qu'on lui demandait. Ayant ordonné que fussent préparées des provisions et des salades de légumes verts pour le capitaine, il envoya chercher quelques marchands tout prêts à se rendre à bord. Ceux-ci négocièrent le prix du navire et des biens à cinquante-deux mille pièces de huit. Le lendemain, on débarquait les prisonniers, en même temps qu'une riche pièce de brocart mise de côté pour le gouverneur. On rapporta à bord quantité de provisions fraîches, l'argent produit par la vente du navire et des marchandises. À l'aube du jour suivant, le Victoire mettait à la voile. On s'étonnera peut-être d'une telle célérité, mais le lecteur doit se rappeler que ces biens furent négociés sur la foi d'une facture hollandaise dont nos «marchands» avaient garanti l'authenticité. Je dois d'ailleurs remarquer en passant que l'amiral Wager avait d'abord envoyé le Kingston à la chasse du Victoire. Puis, ayant reçu l'information inexacte selon laquelle le français avait été rejoint par un autre bateau de soixante-dix canons avec lequel il écumait les caps, il avait ordonné au Severn de remonter sous le vent pour assister le Kingston. Cette idée faillit causer la perte des deux vaisseaux de guerre. L'un était commandé par le capitaine Trevor, l'autre par le capitaine Pudnor ; ils se rencontrèrent en pleine nuit et manquèrent s'attaquer. Les hommes du Kingston, par la faute de leur officier de quart, ne disposaient pas d'un bon guetteur : ils ne virent le Severn que lorsqu'il fut sur eux, au vent fort heureusement, et toutes voiles dehors, le pont bien dégagé pour la manœuvre. La confusion qui s'ensuivit à bord du Kingston fut telle que lorsque le Severn les héla, on ne lui répondit point : personne n'avait entendu son appel ! Le Severn passait à présent sous la poupe du Kingston et son capitaine ordonna de héler pour la troisième et dernière fois : en cas d'absence de réponse, on lâcherait une bordée. Le bruit, à bord du Kingston, avait un peu décru ; par chance, le capitaine Trevor, qui se tenait sur la dunette, un porte-voix à la main pour héler l'autre navire, entendit l'appel. Il se nomma et prévint la tragédie.

Ils croisèrent ensemble quelque temps. Mais, n'ayant rien rencontré qui répondît au signalement donné, ils regagnèrent la Jamaïque ; et je reviendrai, moi aussi, à mon sujet, en priant le lecteur de me pardonner une digression qui m'a paru nécessaire.
 
 




Don Juan de la Zerda avait fait savoir par lettre au capitaine que le Saint-Joseph, un galion de soixante-dix canons, se trouvait pour lors à Porto-Bello. Il lui mandait qu'il serait enchanté si «Fourbin» pouvait tenir compagnie à ce navire jusqu'à ce qu'il eût gagné la haute mer. Le Saint-Joseph devait mettre à la voile dans huit ou dix jours pour La Havane ; s'il acceptait, il pourrait envoyer une vedette pour l'avertir. Le chargement du galion atteignait une valeur de huit cent mille pièces de huit en argent et en lingots d'or. Misson fit répondre qu'il pensait pouvoir être pardonné s'il retardait un peu son retour. Il pourrait, ajouta-t-il, croiser au large de l'île des Perles et du cap Gratias a Dios en donnant au galion le signal suivant : il étendrait un fanion blanc sur les haubans du mât de misaine, larguerait la voile de misaine, ferait tirer un coup de canon sous le vent et deux au vent ; à ce signal, le galion devait répondre en affalant puis en levant trois fois sa voile de misaine et en tirant autant de coups de canon au vent. Enchanté d'une telle complaisance, Don Juan envoya un bateau rapide avertir le Saint-Joseph, mais celui-ci avait pris la mer deux jours plus tôt, contrairement à l'attente du gouverneur. Le capitaine Misson en fut informé par l'estafette qui le trouva au sortir du port. On décida alors de suivre le Saint-Joseph et l'on se mit en route vers La Havane. Mais pour quelque raison inconnue, on ne put le rattraper.

J'ai oublié de préciser que Misson avait trouvé quatorze huguenots français à bord du bateau hollandais et qu'il les avait retenus. Une fois en mer, il les fit appeler et leur proposa de s'engager à ses côtés, mais de leur plein gré, car il ne voulait avoir à bord personne qui fût contraint d'y rester. Si tous refusaient, ou même un seul, il leur donnerait le premier navire qui leur conviendrait ou les débarquerait sur un rivage inhabité. En conséquence, ils étaient priés de mûrir leur réponse et de la rendre dans les deux jours.

Pour les encourager, il les convoqua tous et déclara que si l'un d'eux revenait sur sa décision, il lui compterait sa part exacte et le ferait déposer à terre, près de La Havane ou ailleurs, à leur convenance. De fait, aucun des prisonniers ne rejeta son offre : unanimement, les quatorze s'engagèrent à ses côtés. La perspective d'un gros butin tiré du Saint-Joseph et cette offre de liberté y avaient sans doute grandement contribué.

À l'entrée du golfe, ils aperçurent et rejoignirent un gros bâtiment de commerce parti de la Jamaïque à destination de Londres. Le navire était armé de vingt canons, mais n'avait que trente-deux hommes à son bord ; il n'est donc pas étonnant qu'il n'ait offert aucune résistance, alourdi qu'il était par une énorme cargaison de sucre. M. Misson lui confisqua ses munitions, environ quatre mille pièces de huit, quelques barriques de rhum, dix boucauts de sucre ; puis il le laissa partir sans autre dommage. Mais dans cette prise, le plus important à ses yeux était ses nouvelles recrues, car il s'y trouvait douze corsaires français, dont un charpentier et son apprenti, hommes très nécessaires. Ils venaient de Bordeaux, arrivés sur le Pontchartrain, capturé par le Mermaid au large de Petit-Goâve après une résistance acharnée au cours de laquelle il avait perdu quarante hommes. Mais selon eux, le Mermaid, qui ne les surpassait que de quarante canons en tout et pour tout, n'aurait jamais dû s'emparer d'eux, qui disposaient de trente hommes d'équipage de plus. Sans le Guernesey, ils capturaient leur assaillant. Ces huguenots s'inclinèrent volontiers devant les désirs de Misson.

Comme on leur avait pris jusqu'à leur chemise, ils voulurent engager des représailles, mais le capitaine les en empêcha, même s'il trouvait plus convenable qu'on habillât ces Français, ainsi qu'il le reconnut devant le patron de la prise, en tant qu'ils étaient sous sa protection, lui et ses hommes. Aussitôt le patron du Mermaid et son équipage montèrent leur coffre sur le pont ; ils en remirent la moitié du contenu à leurs anciens prisonniers, estimant ainsi s'en tirer à bon compte.

Quoique le Victoire passât pour un vaisseau de guerre français, la générosité avec laquelle Misson avait laissé repartir les Anglais fit naître en eux des commencements de soupçons. Car pourquoi les aurait-il relâchés, sinon parce que ni le navire ni sa cargaison ne présentaient d'intérêt pour des gens de fortune ?

Une fois perdu tout espoir de retrouver le Saint-Joseph, ils longèrent la côte septentrionale de Cuba. Le Victoire avait la quille mangée aux algues : ils se réfugièrent dans une crique, à la pointe nord-est, où ils le halèrent, sans pouvoir pour autant en découvrir la quille, qu'ils grattèrent et goudronnèrent du mieux qu'ils purent. Nombreux furent ceux qui regrettèrent d'avoir laissé partir la dernière prise qui eût facilité le carénage.

Le bâtiment une fois remis à neuf et chargé, ils s'interrogèrent : quel cap fallait-il prendre ? Le conseil n'était pas unanime. Le capitaine et Carracioli penchaient pour la côte africaine, les autres pour celle de la Nouvelle-Angleterre, car la quille, mal nettoyée, rendait hasardeux un long voyage ; pour peu qu'il y eût des vents contraires et du gros temps, ils risquaient d'être à court de vivres ; en revanche, ils n'étaient pas loin de la colonie anglaise de la Caroline : que ce fût sur cette côte ou sur celles de Virginie, du Maryland, de Pennsylvanie, de la Nouvelle York ou de Nouvelle-Angleterre, ils pourraient intercepter des navires qui, commerçant avec les Îles, regorgeaient de provisions, et ainsi se fournir en pain, farine et autres denrées nécessaires. On fit l'inventaire : on avait quatre mois de provisions. Le capitaine fit appeler tout le monde sur le pont, et déclara qu'il préférait soumettre l'itinéraire au vote de l'assemblée, le conseil n'arrivant pas à se mettre d'accord. Pour sa part, il était d'avis de faire route vers la côte de Guinée, où l'on avait de bonnes chances de tomber sur des prises de valeur. Et quand même les hommes viendraient à être déçus de ce côté, ils se rattraperaient d'un autre, car ils pourraient intercepter les bâtiments de la Compagnie des Indes orientales : avait-il besoin de leur rappeler que ces navires drainaient les fonds européens provenant de l'exploitation de l'Amérique ? Il continua en exposant le sentiment de ceux qui avaient encore une opinion contraire, dit leurs raisons, et pria l'assemblée de s'exprimer par un vote selon sa conception de l'intérêt général. Il ne se formaliserait pas de voir sa proposition rejetée, car il n'en faisait pas une affaire personnelle. La majorité des votants se rallia au capitaine.

Le Victoire se dirigea donc vers la côte de Guinée, voyage au cours duquel ne se produisit rien de remarquable. Une fois sur la Côte-de-l'or, il tomba sur le Nieuwstadt, d'Amsterdam, armé de dix-huit canons, capitaine Blaes. Le navire résistait et battit en retraite cinq sabliers durant. Nos gaillards conservèrent la prise où ils placèrent quarante des leurs, faisant passer à leur bord la totalité des prisonniers, au nombre de quarante-trois. Cinquante-six au départ d'Amsterdam, ils avaient perdu sept hommes dans le combat, en plus des six qui avaient succombé à la maladie ou à un accident : l'un était tombé à la mer, l'autre avait fini dans la gueule d'un requin en passant par-dessus bord alors que la mer était d'huile.

Le Nieuwstadt transportait un peu de poudre d'or pour une contre-valeur d'environ deux mille livres sterling et quelques esclaves, dix-sept exactement, car il commençait à s'adonner à la traite. Les esclaves constituèrent un renfort bienvenu et le capitaine ordonna qu'ils fussent habillés de vêtements puisés dans les coffres hollandais. Pour l'édification de ses hommes, il ajouta que faire commerce de ses semblables ne pouvait être agréable à la justice divine ; qu'il n'était au pouvoir de personne de décider de la liberté d'autrui ; que ceux qui vendaient les hommes comme on vend des bêtes tout en professant une connaissance éclairée de la Divinité prouvaient que leur religion n'était que comédie, et qu'ils ne différaient des barbares que par le nom, leur conduite étant tout aussi inhumaine. Pour sa part, et il espérait parler au nom de tous ses braves compagnons, s'il s'était affranchi du joug odieux de l'esclavage afin d'affirmer sa propre liberté, ce n'était point pour asservir autrui. Malgré les différences de couleur, de coutumes ou de rites religieux qui distinguaient ces hommes des Européens, ils n'en étaient pas moins l'œuvre du même Être tout-puissant qu'Il avait doués de la même faculté de raison. Voilà pourquoi il entendait les voir traiter en hommes libres (il voulait proscrire à son bord jusqu'au mot d'esclavage). On les répartirait en petits groupes, de manière à pouvoir leur enseigner plus vite la langue : ainsi ils comprendraient mieux l'obligation qu'ils avaient envers leurs libérateurs, et deviendraient plus aptes et plus ardents à défendre la liberté qu'ils devaient à leur justice et à leur humanité. Le discours de Misson fut accueilli par des applaudissements et des vivats : de toutes parts fusaient des «Vive le capitaine Misson !» On affecta les nègres, un par un, aux cabines des Français, et ils témoignèrent par des gesticulations toute leur reconnaissance de se voir libérés de leurs chaînes. Entre-temps, le bateau se détériorait et marchait mal: il entra dans la lagune de Lagos, où on le hala afin de remplacer les planches qui avaient beaucoup souffert des vers à bois.

Après quoi on caréna la prise, et le Victoire mit le cap au sud, longeant la côte sans rien rencontrer. À bord, cependant, on observait le plus grand cérémonial et on respectait scrupuleusement les règles. Mais l'exemple des prisonniers hollandais incitait maintenant l'équipage à jurer et à s'enivrer. Le capitaine s'en aperçut et jugea préférable d'étouffer dans l'œuf ces coupables tendances. Il appela sur le pont Français et Hollandais, et, s'adressant à ces derniers par l'intermédiaire de leur capitaine, assez compétent pour qu'il pût le prier de traduire ses propos, leur tint ce discours : avant, pour son malheur, de les recueillir à son bord, il n'avait jamais eu les oreilles irritées par des blasphèmes touchant le nom du grand Créateur ; depuis peu, voilà que ses hommes, hélas, se rendaient souvent coupables de ce péché qui, loin d'engendrer du profit ou du plaisir, risquait bien plutôt d'attirer sur eux les plus sévères châtiments ; s'ils avaient une idée juste de ce grand Être, ils ne Le mentionneraient jamais sans songer aussitôt à Sa pureté et à leur vilenie. Nos fréquentations, dit-il, ont vite fait de déteindre sur nous. Comme disait le proverbe espagnol, il suffisait de mettre ensemble un ermite et un voleur, l'ermite deviendrait voleur et le voleur ermite. Il en avait la preuve sur son propre navire, et seul l'odieux exemple des Hollandais pouvait expliquer les jurons et les serments proférés par ses braves compagnons. Cependant, ce n'était pas là le seul vice qu'ils eussent apporté : s'ils avaient été des hommes dignes de ce nom avant leur arrivée, ils avaient à présent dégénéré en brutes, à force de vivre telles des bêtes, et oublié la seule faculté qui distingue l'homme de l'animal, la raison. L'honneur de son commandement l'obligeait à exprimer sa sincère inquiétude de voir ses hommes s'enfoncer dans ces vices odieux, puisqu'il éprouvait pour son équipage une affection toute paternelle, et s'il l'avait tue, il se le fût reproché, car c'eût été négliger l'intérêt général. Et, dans la mesure où la charge dont ils l'avaient honoré voulait qu'il gardât un œil attentif sur le bien commun, il se voyait forcé de leur dire qu'à son avis, les Hollandais les incitaient à mener une vie dissolue afin de profiter d'eux. Aussi, puisque son brave équipage, il en avait la certitude, se laisserait guider par la raison, il avertissait les Hollandais que le premier qu'il surprendrait le juron à la bouche ou du vin plein la tête serait traîné sur le pont, attaché aux agrès, fouetté et plongé dans le vinaigre pour servir d'exemple à ses compatriotes. Quant à ses amis, ses compagnons, ses enfants, ces âmes généreuses, nobles et héroïques qu'il avait l'honneur de commander, il les suppliait de se donner le temps de réfléchir : ils ne prendraient que peu de plaisir, mais encourraient de grands dangers à singer les vices de leurs ennemis. Ils devaient faire vœu de supprimer chez eux ce qui finirait par les éloigner de la source de vie et en conséquence les priverait du refuge divin.

On ne saurait se représenter les effets qu'obtint ce discours sur les deux nations. Les Hollandais devinrent tempérants par crainte du châtiment, et les Français parce qu'ils redoutaient les reproches de leur bon capitaine — car ils accolaient toujours cette épithète à son nom.

Sur la côte angolaise, le Victoire rencontra un deuxième bateau hollandais chargé de soieries et de laines, de tissus, de dentelle, de vin, de cognac, d'huile, d'épices et de quincaillerie. Son acolyte se lança à sa poursuite et commença le combat, aussitôt interrompu par l'apparition du Victoire. La prise venait à point. Elle donna de l'occupation aux tailleurs de la compagnie car les vêtements de l'équipage commençaient à ressembler à des haillons. Après avoir pillé le navire de ce qui pouvait leur servir, ils le coulèrent.

Le capitaine avait à présent quatre-vingt-dix prisonniers à bord. Il leur proposa de les renvoyer sur le bateau qu'il avait conservé ; l'offre fut acceptée et il fit transborder des munitions à bord du Victoire. Après leur avoir donné suffisamment de vivres pour atteindre les colonies anglaises de la côte, Misson les fit appeler, leur exposa son plan et leur demanda s'il s'en trouvait pour se joindre à lui. Onze Hollandais le rejoignirent, dont deux voiliers, un armurier et un charpentier, hommes fort utiles. Quant aux autres, il les laissa partir ; et ils ne furent pas peu surpris de l'honnêteté, de la tranquillité et de l'humanité qu'ils avaient rencontrées parmi ces pirates d'un nouveau genre.

Ceux-ci avaient pour l'heure parcouru la baie de Saldanha sur toute sa longueur, à environ quatre lieues marines de la baie de la Table. On y trouve une eau pure, une abondance de poissons et de nourriture fraîche qui leur fut fournie par les naturels en échange de marchandises du bord. De plus, l'endroit est abrité : ils décidèrent d'y procéder à des réparations. À l'entrée de la baie, ils aperçurent un fort navire qui mit instantanément à la voile en hissant les couleurs anglaises. Le Victoire se prépara à la manœuvre, hissa son pavillon français et une rude bataille s'engagea. L'anglais était un bateau neuf prévu pour quarante canons bien qu'il n'en eût que trente-deux. Il n'avait que quatre-vingt-dix hommes à son bord. Misson donna l'ordre de l'aborder et ne cessa de déverser de nouveaux assaillants sur l'ennemi, même après que la bataille acharnée eut obligé les Anglais à fuir les ponts en abandonnant aux Français la maîtrise de leur navire. Fidèles à leur promesse, ces derniers leur firent quartier et ne dépouillèrent personne.

Ils trouvèrent à bord quelques balles de drap fin et environ soixante mille livres en pièces anglaises d'une couronne et en pièces de huit espagnoles. Le capitaine anglais avait péri au cours du combat, de même que quatorze de ses hommes. Les Français déploraient douze tués, ce qui n'était pas une petite humiliation. Pourtant, cela ne les incita pas à maltraiter leurs prisonniers. Le capitaine Misson était navré de la mort du commandant. Il fit enterrer les combattants sur le rivage et ordonna que fût dressée pour leur chef une stèle sur laquelle un de ses hommes, tailleur de pierre de son état, écrivit : Icy gist un brave Anglais. L'inhumation du commandant fut saluée par une décharge de cinquante armes portatives et de petits canons.

Les Anglais comprenaient dans quelles mains ils étaient tombés. En trois jours, trente d'entre eux, séduits par l'humanité de Misson, manifestèrent le souhait de se ranger sous ses ordres. Il accepta, non sans leur faire comprendre qu'en venant avec lui, ils ne devaient pas s'attendre à mener une vie dissolue et immorale. En moins d'un mois, et à l'exception des officiers, tous les prisonniers anglais s'étaient ralliés à lui. Misson sépara alors sa compagnie en deux et nomma Carracioli capitaine de la prise. Il mit sous ses ordres des officiers choisis par un vote public. Quant aux dix-sept nègres, ils commençaient à baragouiner le français et à se montrer utiles.

Misson possédait désormais deux bâtiments et des équipages composés de gaillards résolus. Ayant doublé le cap, il se dirigea vers la pointe sud de Madagascar. L'un des Anglais l'avait averti que les navires européens à destination de Surat touchaient fréquemment à l'île de Juanna. Misson décida de croiser de conserve avec Carracioli au large de celle-ci. Ils longèrent donc la côte ouest de Madagascar, puis passèrent au large de la baie de Diego. À mi-chemin environ de Juanna, ils rencontrèrent un bâtiment anglais de la Compagnie des Indes occidentales qui émit des signaux de détresse dès qu'il aperçut Misson et son acolyte. Une brusque voie d'eau était en train de le faire couler ; il restait peu de temps avant que le navire ne fût englouti. Misson en recueillit tous les hommes à son bord, et une partie de leur cargaison. Les Anglais qu'il avait miraculeusement sauvés du naufrage désiraient être débarqués à Juanna, où ils espéraient trouver du secours sous peu, grâce à quelque vaisseau hollandais ou britannique.

Misson et Carracioli arrivèrent à Juanna. La reine par intérim et son frère les reçurent fort gracieusement, compte tenu d'abord du fait qu'ils transportaient des Anglais. D'autre part, les forces dont ils disposaient intéressaient le frère de la reine. Celui-ci, chargé de l'administration, espérait qu'on l'aiderait à résister au roi de Mohila qui le menaçait d'une expédition.

Située au nord-ouest de Juanna, l'île de Mohila en est voisine. Carracioli représenta à son compère qu'en s'efforçant de l'accroître, il pourrait tirer profit de l'antagonisme qui existait entre ces petites monarchies, voire parvenir à les gouverner toutes les deux. Il devait selon lui aider Juanna. On le considérerait alors ici comme un protecteur, on lui ferait la cour, tandis que Mohila serait prête à tout pour s'attirer ses bonnes grâces. De la sorte, on maintiendrait un équilibre entre les deux îles. Misson décida de suivre cet avis. Il offrit à la reine son amitié et son assistance ; et celle-ci s'empressa de les accepter.

Je dois informer le lecteur que nombreux sont les naturels de cette île qui parlent anglais ; les Anglais qui faisaient partie de l'équipage de Misson lui servirent d'interprètes, et déclarèrent à la reine que leur capitaine, bien qu'il ne fût pas anglais, était leur ami et leur allié, et l'ami et l'allié des habitants de Juanna. Ces derniers n'estimaient rien tant que les Britanniques.

La reine leur fournit tous les biens nécessaires à leur subsistance et alla même jusqu'à offrir sa sœur en mariage à Misson. Quant à Carracioli, il épousait sa belle-sœur, qui n'avait pour toute panoplie que deux mousquets rouillés et trois pistolets. Carracioli se chargea de l'équiper en y adjoignant trente fusils, autant de paires de pistolets, deux barils de poudre et quatre de boulets.

Plusieurs membres de l'équipage prirent femme. Quelques-uns, qui voulaient s'établir sur l'île, réclamèrent leur part du butin ; elle leur fut équitablement remise. Le nombre de ces hommes, cependant, n'excédait pas la dizaine, et la perte en fut largement compensée par l'enrôlement des trente matelots sauvés du naufrage.

Tandis que tous jouissaient ainsi des ressources de l'île, chassaient, festoyaient, visitaient les curiosités, le roi de Mohila débarqua. Misson conseilla à son parent, le frère de la reine, de ne pas faire obstacle à l'avance de son ennemi : il se chargerait, lui, d'empêcher sa retraite. Mais, répondit le prince, tolérer la progression de l'ennemi revenait à lui abandonner les avenues de cocotiers : perte irréparable, pour lui comme pour ses sujets. Misson s'adressa alors aux Anglais qui ne dépendaient pas de lui et leur demanda s'ils acceptaient de le rejoindre pour repousser l'adversaire de leur hôte commun. Ils y consentirent. Misson leur distribua des armes, les mêla à ses troupes et à un nombre à peu près égal de naturels, lesquels étaient commandés par Carracioli et le frère de la reine. Ayant armé tous ses bateaux, il se dirigea lui-même vers l'est de l'île, là où l'agresseur avait débarqué. Le détachement terrestre se heurta aux Mohiliens, les défit sans difficulté ; ceux-ci virent leur retraite précipitée coupée par les navires de Misson. Les Juanniens, qu'ils avaient souvent vaincus, étaient si enragés qu'ils ne firent aucun quartier. Si Misson et Carracioli ne s'étaient pas interposés, aucun des trois cents assaillants n'aurait survécu. Ils firent cent treize prisonniers qu'ils transportèrent à bord de leurs navires, puis ils les renvoyèrent sains et saufs à Mohila, avec message au roi de bien vouloir faire la paix avec son ami et allié le roi de Juanna. Mais ce prince, à qui il importait peu de conserver ses sujets, fit répondre qu'il ne recevait d'ordres de personne et qu'il n'avait nul besoin, pour savoir quand il convenait de faire la paix ou la guerre, de conseils qu'il n'avait d'ailleurs pas demandés. Irrité par la grossièreté de la réponse, Misson résolut de porter la guerre dans ce pays et mit à la voile vers Mohila avec cent Juanniens. Arrivés en vue de l'île, ils purent se rendre compte que le rivage grouillait d'hommes rassemblés pour empêcher leur débarquement. Misson eut tôt fait de disperser cette populace à coups de canons. Sous ce couvert, il débarqua les Juanniens, ainsi qu'un nombre égal de Français et d'Anglais. Sept cents Mohiliens environ leur faisaient front, qui prétendaient leur barrer le passage, mais dont les flèches et les fléchettes étaient de peu de poids face à des fusils. La première fusillade fit un carnage dans leurs rangs, les vingt grenades qui suivirent provoquèrent une fuite éperdue. Le détachement d'Européens et de Juanniens marcha sur leur capitale sans rencontrer de résistance et la réduisit en cendres, tandis que les ennemis ancestraux des Mohiliens coupaient le plus grand nombre de cocotiers possible dans le temps qui leur était imparti ; le soir même ils regagnaient leurs bateaux et reprenaient la mer.

La reine fêta somptueusement le retour des combattants et exalta la bravoure et la loyauté de ses hôtes, qui étaient aussi ses amis et ses parents. Les réjouissances durèrent quatre jours. Après quoi le frère de la reine proposa à Misson que fût organisée une nouvelle expédition à laquelle, promit-il, il se joindrait personnellement : il ne doutait pas de parvenir à réduire définitivement les Mohiliens. Mais tel n'était pas le plan de Misson. Celui-ci songeait à s'établir une retraite sur la côte nord-ouest de Madagascar. À ses yeux, la poursuite de la querelle entre les deux roitelets ne présentait que des avantages, et il n'était nullement dans son intérêt de permettre à l'un de triompher sur l'autre. Tant que l'équilibre était conservé, tant que leurs forces restaient à peu près équivalentes, ils se montreraient tous les deux enclins à le courtiser. Sa réponse au prince fut donc qu'il devait bien peser les conséquences d'une nouvelle action, ses espoirs pouvant être déçus : la conquête pouvait se révéler moins facile que prévu. Le roi de Mohila serait désormais sur ses gardes. Non seulement il se retrancherait, mais il tendrait de nombreuses embuscades aux assaillants, les harcèlerait et provoquerait chez eux de lourdes pertes. Au cas où ces derniers viendraient à battre en retraite, le courage des Mohiliens ne ferait qu'augmenter, ils deviendraient les ennemis irréconciliables des Juanniens, ce qui priverait le prince de la possibilité qu'il avait de s'entendre avec eux, à présent qu'il les avait vaincus deux fois. Quant à lui, Misson, il ne serait pas toujours là pour les défendre. À peine aurait-il quitté Juanna que l'on pouvait s'attendre à voir le roi de Mohila s'efforcer de se venger par le sang des ultimes préjudices subis. La reine abonda tout à fait dans le sens de Misson.

Alors même qu'ils débattaient de cette question, quatre ambassadeurs mohiliens se présentèrent avec un message de paix. Après avoir écouté les exigences des Juanniens, l'un d'eux s'exprima en ces termes :

— Ô Juanniens, ne déduisez pas de vos récents succès que la fortune vous sera toujours favorable. Elle ne vous donnera pas éternellement la protection des Européens, et sans eux il se pourrait bien que vous soyez amenés à implorer la paix qu'aujourd'hui vous dédaignez. Souvenez-vous : le soleil se lève, atteint son zénith, mais il n'y reste pas, il décline aussitôt. Que cela vous incite à méditer sur les flux et reflux constants de toutes choses sublunaires : plus grande est votre gloire, plus proche est votre décadence. Tout ce qui s'offre à notre regard enseigne qu'il n'existe rien de stable en ce monde, mais que la nature, au contraire, est sans cesse en mouvement. La mer en déferlant sur le sable observe des limites infranchissables ; dès qu'elle les a atteintes, elle repart sans tarder vers le gouffre. Chaque brin d'herbe, chaque taillis et chaque arbre, nos corps eux-mêmes nous apprennent cette leçon que rien ne dure et qu'on ne peut miser sur la stabilité des choses. Le temps passe insensiblement ; un soleil en suit un autre, qui apporte avec lui des changements. La sphère lumineuse vous voit aujourd'hui soutenus par ces Européens, réjouis par la victoire ; et nous qui avions l'habitude de vous vaincre, nous voici en train de demander la paix. Le soleil, demain, vous trouvera peut-être privés de vos secours actuels, et alors les Juanniens viendront chez nous en ambassade, porteurs de messages de concorde. Puisque donc nous ignorons de quoi demain sera fait, il serait peu sage, en se fondant sur d'obscurs espoirs, de renoncer à un avantage certain. Tel est bien, aux yeux du sage, le nom que mérite la paix.

Sur ces mots, les ambassadeurs se retirèrent et, sur ordre de la reine, furent dignement traités. Après délibération du conseil, elle les fit rappeler et les informa que, sur les recommandations de ses bons amis, les Européens, et de ses ministres, elle acceptait la paix dont elle attendait qu'elle bannît jusqu'au dernier souvenir des torts subis dans le passé. Ils devaient reconnaître avoir ouvert les hostilités. Elle n'était pas l'agresseur, n'ayant jamais fait que défendre son royaume. Eux, au contraire, avaient souvent envahi son île, bien que jusqu'à ces derniers jours elle n'eût jamais dévasté leurs rivages. Si donc ils désiraient vraiment vivre en bonne intelligence avec elle, ils devaient se résoudre à envoyer deux des enfants du roi et dix des plus hauts nobles en otages. Ils pouvaient à présent s'en retourner quand ils voudraient, car telles étaient ses seules conditions, sur lesquelles elle ne reviendrait pas.

Ayant enregistré le message, les ambassadeurs s'éloignèrent. Environ dix jours plus tard, comme les deux navires juanniens apparaissaient à l'horizon, ils leur firent savoir que le roi acceptait les conditions proposées, qu'il enverrait les otages, et qu'il désirait voir cesser les hostilités ; il invitait également les commandants à débarquer. Les naturels de Juanna qui se trouvaient à bord déconseillèrent à nos deux héros d'accepter l'invitation, mais ceux-ci, comme d'habitude, n'avaient pas peur. Ils y déférèrent, non sans se faire escorter par leur équipage. Le roi les reçut avec force démonstrations d'amitié et ils dînèrent chez lui, sous un tamarinier. Mais quand vint pour eux le moment de le quitter et de regagner leur barque, ils se trouvèrent tout à coup encerclés par une centaine au moins de Mohiliens déchaînés, dont la première volée de flèches blessa les deux capitaines et tua quatre des huit hommes qui les accompagnaient. Ils ripostèrent au pistolet, avec quelque succès, puis ils dégainèrent leurs sabres. Mais toute la bravoure dont ils étaient capables ne leur eût pas été d'un grand secours si l'écho des coups de feu n'avait éveillé leurs amis, les persuadant de voler à leur secours. S'étant emparés de fusils, ces derniers les rejoignirent, tirèrent un feu nourri dans le dos des assaillants et en étendirent douze sur le sable. Sur les bateaux, on s'effraya également de la fusillade et on envoya aussitôt en renfort les yoles et les barques chargées d'hommes. Certes les rafales des équipages refroidirent un peu le courage des naturels, mais ils ne renoncèrent pas pour autant au combat. L'un d'eux, armé d'un grand couteau, se jeta désespérément sur Carracioli et lui fit une profonde blessure au flanc. Il paya son audace de sa vie, car un des matelots lui fracassa le crâne. Entre-temps, les yoles et les barques avaient accosté. Guidés par le bruit, leurs équipages vinrent renforcer leurs compagnons et mirent les traîtres en fuite. On ramassa les morts et les blessés. La forfaiture avait coûté sept hommes aux Européens. Huit autres étaient blessés, dont deux mortellement.

L'équipage était bien décidé à venger dès le lendemain le sang des officiers et des camarades. Il s'apprêtait à débarquer quand deux canots vinrent à sa rencontre, qui transportaient deux hommes ligotés. Il s'agissait des prétendus auteurs de la trahison ; celle-ci avait été commise à l'insu du roi, qui les envoyait donc recevoir le châtiment de leur félonie. Priés de servir d'interprètes, les Juanniens qui se trouvaient à bord affirmèrent que le roi se servait de ces malheureux comme boucs émissaires envoyés au sacrifice ; il ne fallait pas le croire, car il avait sans aucun doute ordonné lui-même l'assassinat des Européens. Selon eux, le mieux était de tuer tous les Mohiliens embarqués sur ces canots en même temps que les deux otages, de retourner à Juanna, de lever d'autres soldats et de ne plus accorder aucun répit aux félons. Mais Misson désapprouvait ces mesures violentes. Opposé à tout ce qui lui paraissait ressembler à de la cruauté, il refusait que l'on cédât à une revanche sanglante, à moins qu'elle ne fût imposée par la nécessité. Pour lui, de tels actes trahissaient une âme sournoise et craintive. Il réexpédia donc les canots avec ce message au roi : s'il envoyait avant le soir les otages prévus, lui, Misson, accepterait ses excuses ; dans le cas contraire, il le jugerait responsable de cette vile tentative d'assassinat.

Les canots s'en furent, mais revinrent sans réponse. Misson demanda donc aux Juanniens d'informer les deux prisonniers qu'on les débarquerait le lendemain. Ils iraient dire à leur roi que Misson n'était pas le bourreau chargé d'exécuter ceux qu'il avait condamnés ; ce personnage, ajouta-t-il, ne tarderait pas à s'apercevoir qu'il savait se venger des félons. On délia les prisonniers qui se jetèrent à ses pieds en le suppliant de ne pas les renvoyer à terre, car ils seraient alors inévitablement exécutés : leur crime avait consisté à déconseiller l'acte barbare dont on leur reprochait à présent d'avoir pris l'initiative.

Le lendemain, deux navires débarquèrent deux cents hommes sous le couvert des canons, mais on s'aperçut bientôt que cette dernière précaution était inutile : il n'y avait pas âme qui vive sur l'île. Après avoir parcouru deux lieues, ils finirent par repérer, derrière des taillis, un petit groupe de combattants. Le lieutenant de Carracioli, qui commandait l'aile droite de l'expédition, voulut les poursuivre avec cinquante hommes, mais lorsque plusieurs d'entre eux eurent disparu dans des fosses dissimulées sous les branchages, il comprit que la retraite des Mohiliens était une feinte destinée à le piéger. Estimant qu'il serait dangereux de s'avancer davantage en l'absence d'ennemis à découvert, ils se retirèrent par où ils étaient venus, remontèrent dans les barques et regagnèrent leur bord en se promettant de revenir avec des renforts pour prendre pied sur l'île, en plusieurs points simultanément. Ils interrogèrent les deux prisonniers sur la configuration du pays et la nature du sol au nord ; ceux-ci répondirent que ce n'étaient que marécages fort dangereux, position de repli favorite des Mohiliens.

Les bateaux regagnèrent Juanna où, pour les guérir, on prodigua aux deux capitaines et à leurs hommes des soins qu'accompagnèrent des trésors de tendresse. Les blessés restèrent couchés pendant six semaines avant de pouvoir à nouveau marcher sur le pont, ni l'un ni l'autre n'ayant voulu quitter son navire. Leurs femmes indigènes faisaient montre d'une sollicitude qu'ils n'eussent jamais soupçonnée. C'était même plus que de la sollicitude : l'épouse d'une des victimes resta quelque temps, aussi immobile qu'une statue, à fixer le cadavre de son mari. Puis, le saisissant à bras-le-corps, mais sans verser la moindre larme, elle exprima le désir de le porter sur le rivage afin de le laver et de l'enterrer. En même temps, par le truchement d'un interprète et au moyen de quelques bribes de langue européenne qu'elle possédait, elle invita les amis du défunt à venir le lendemain prendre congé de lui.

Un certain nombre de ses compagnons se rendirent donc à terre en transportant la part du défunt avec l'intention, sur ordre du capitaine, de la remettre à sa veuve. En voyant l'argent, elle sourit et demanda si cela lui était destiné. Comme on lui répondait par l'affirmative, elle dit :

— Et à quoi me servira-t-elle, toute cette ordure qui brille ? Si elle pouvait m'obtenir le rachat de la vie de mon mari et son retour d'outre-tombe, je l'accepterais volontiers, mais puisqu'elle ne saurait le persuader de revenir ici-bas, je n'en ai pas l'usage. Faites-en ce que vous voudrez.

Sur ces paroles, elle les pria de l'accompagner et de rendre avec elle les derniers honneurs au corps du défunt. Elle voulait voir la cérémonie s'accomplir selon les rites indigènes, de peur que le disparu ne fût fâché. Mais elle ne pouvait y assister avec eux, car elle devait se rendre en hâte à son remariage. Ces derniers propos différaient à ce point des précédents qu'ils stupéfièrent les Européens. Ils la suivirent malgré tout dans une allée de plantains à l'ombre desquels ils trouvèrent, assis en foule autour du cadavre couvert de fleurs et reposant à même le sol, des naturels des deux sexes. La veuve les serra tous contre elle ; elle fit de même avec les Européens tour à tour, avant de déplorer amèrement la félonie des Mohiliens qui avaient voilé les yeux de son mari, le rendant inconscient de ses caresses. Il était son premier amour, l'homme auquel elle avait donné son cœur et sa virginité. Elle dressa à sa mémoire un catalogue de louanges, l'appelant joie des enfants, amour des vierges, délice des vieillards, émerveillement des jeunes gens ; il était fort et beau comme le cèdre, poursuivit-elle, brave comme le taureau, tendre comme l'agneau et aussi aimant que la tortue terrestre. Une fois cette oraison terminée, assez semblable à celle que, du haut des Rostres, les Romains avaient coutume de faire prononcer au plus proche parent du défunt, elle s'étendit près de lui, l'étreignit et, s'étant redressée, se perça tout soudain le sein gauche de la pointe d'une baïonnette ; elle retomba morte sur le cadavre de son mari.

À la voir, on ne donnait pas à la jeune veuve plus de dix-sept ans. Sa tendresse et sa détermination éblouirent les Européens qui se mirent à l'admirer autant qu'ils lui en avaient voulu, en leur for intérieur, d'oser dire un instant plus tôt qu'elle devait se rendre en hâte à ses nouvelles noces ; de cette formule, ils comprenaient à présent le sens.

Après l'inhumation du mari et de sa femme, l'équipage regagna le bord et rendit compte de la cérémonie (Misson et sa femme se trouvaient sur le Bijou, nom qu'il avait donné à sa prise à cause de l'origine du bâtiment et de son ornementation). Les épouses des capitaines ne semblaient nullement étonnées de l'attitude de la jeune fille. La femme de Carracioli se contenta de dire qu'elle était très certainement de haut lignage, car seules les filles de la noblesse avaient le privilège de suivre ainsi leur mari. En manquant d'observer cette règle, elle eût été jetée à la mer pour y être mangée par les poissons, tout en sachant que son âme ne pourrait trouver le repos tant que survivrait un seul des poissons à qui elle aurait servi de festin. Misson demanda aux femmes si elles en eussent fait autant s'ils étaient morts.

— Nous n'eussions certainement pas, répondit sa femme, déshonoré nos familles. Quant à la tendresse que nous portons à nos maris, elle n'est pas inférieure à celle de la jeune personne que vous semblez admirer.
 
 




Quand ses hommes furent guéris, Misson leur proposa une expédition sur la côte de Zanzibar, qu'ils acceptèrent avec joie. Les deux capitaines vinrent prendre congé de la reine et de son frère. Ils en eussent fait autant de leurs femmes, mais il semblait impossible de leur faire accepter cette nouvelle séparation. C'est en vain qu'ils leur représentèrent la brièveté du voyage auquel ils se préparaient. Elles savaient, rétorquèrent-elles, qu'ils avaient l'intention d'aller plus loin que Mohila ; et elles avaient été si malheureuses pendant l'expédition précédente qu'elles ne pourraient jamais en supporter de plus longue. Ils devaient donc choisir : ou bien leur permettre de les accompagner, afin qu'elles pussent leur tenir compagnie, ou s'attendre à ne plus les revoir à leur retour, si toutefois ils avaient l'intention de revenir.

Bref, ils durent céder. Ils firent pourtant remarquer que si les épouses de leurs hommes insistaient avec la même énergie pour les imiter, alors la tendresse qu'elles manifestaient, en le rendant vulnérable, ne pourrait que causer la perte de l'équipage. Elles assurèrent que la reine parerait à cette éventualité en décrétant qu'aucune femme ne devrait monter à bord, et en donnant l'ordre à celles qui s'y trouvaient de regagner le rivage. De fait, la reine agit ainsi, et on mit la voile vers le fleuve Mozambique. Au bout du dixième jour de mer, à environ quinze lieues à l'est du fleuve, les hommes du Victoire tombèrent sur un fort navire portugais de soixante canons qui soutint leur feu de l'aube jusqu'à deux heures de l'après-midi, heure à laquelle, après la mort du capitaine et d'un grand nombre de matelots, il se rendit. Il s'agissait d'une prise très riche transportant pour deux cent cinquante mille livres sterling de poudre d'or. Pendant toute la durée de la bataille, les deux femmes ne quittèrent pas une seule fois le pont et ne parurent montrer aucun signe de peur, sinon pour leurs maris. Le combat coûta la vie à trente des leurs ; Carracioli y perdit la jambe droite. Les victimes étaient en majorité anglaises: vingt sur les trente. Quant aux Portugais, ils déploraient deux fois plus de pertes. La blessure de Carracioli les persuada de rentrer en hâte à Juanna pour qu'on y put le plus grand soin des blessés : de fait, sur les vingt-sept, pas un seul ne mourut.

Carracioli garda le lit pendant deux mois. Quand Misson le jugea tiré d'affaire, il prit avec lui les marins qui n'étaient pas indispensables à la défense du Bijou et s'en fut, nanti de dix canons supplémentaires ravis aux Portugais ; il n'en avait eu jusqu'alors que trente, bien que disposant de quarante sabords. Il mit le cap sur Madagascar et toucha au nord de l'île. Après l'avoir contournée, il trouva, au nord de Diego Suares, une crique qu'il remonta sur dix lieues pour s'apercevoir qu'elle offrait à bâbord un vaste havre très sûr où l'on pouvait faire provision d'eau fraîche. Il y jeta l'ancre, se rendit à terre pour examiner la nature du terrain qu'il jugea riche ; l'air était pur, le relief égal. Il déclara à ses hommes que c'était là un asile idéal. Il était décidé, disait il, à y élever un petit village fortifié et à créer des quais pour les bateaux. Ainsi ils auraient un endroit bien à eux et un refuge quand l'âge ou les blessures les auraient rendus incapables de bourlinguer davantage, où ils pourraient jouir des fruits de leurs travaux et s'éteindre en paix. Il entendait ne rien faire, cependant, sans l'approbation de toute la compagnie. Et en admettant que son plan recueillît leur approbation, comme il l'espérait, car c'était de toute évidence l'intérêt général, il jugeait préférable de ne rien entreprendre de peur de voir les naturels détruire en leur absence ce qu'ils auraient construit ; ils pouvaient tout de même, s'ils étaient de son avis, commencer à abattre les arbres et à les tailler de manière à pouvoir édifier un fortin de bois quand ils reviendraient avec leurs compagnons.

Tous applaudirent à la proposition du capitaine : en dix jours, ils avaient abattu et grossièrement équarri cent cinquante gros arbres sans être dérangés par aucun naturel. Ils avaient coupé les arbres du bord de l'eau afin de n'avoir pas à les haler, ce qui leur aurait pris beaucoup plus de temps. Puis ils s'en retournèrent sur Juanna pour apprendre à leurs compagnons leur découverte et la décision du capitaine, à laquelle tous se rallièrent.

Le capitaine Misson s'adressa alors à la reine. De même qu'il lui avait été utile dans la guerre contre l'île de Mohila et qu'il pourrait encore la servir, dit-il, il ne doutait pas qu'elle l'aiderait à s'établir sur la côte de Madagascar et qu'elle mettrait à sa disposition trois cents hommes pour l'aider dans ses constructions. La reine répondit qu'elle ne pouvait rien décider sans l'accord de son conseil, qu'elle allait réunir sa noblesse et qu'elle était sûre qu'on déférerait à tous ses désirs, pourvu qu'ils fussent raisonnables, car les Juanniens n'avaient pas oublié tout ce qu'ils lui devaient. On réunit donc le conseil pour lui exposer la requête de Misson. L'un des anciens prit la parole pour dire qu'il ne voyait de profit ni à accepter ni non plus d'ailleurs à refuser. En acceptant de l'aider, ils risquaient de le rendre redoutable contre eux, du fait de sa grande proximité : ceux qui les avaient récemment protégés ne trouveraient-ils pas un jour utile de les asservir ? D'un autre côté, refuser les exposait à de terribles représailles. Ils devaient donc de deux maux choisir le moindre, car pour lui, Juanna ne tirerait aucun bien d'un si proche établissement. Un autre rétorqua que beaucoup d'Européens avaient épousé des femmes de Juanna, qu'il était peu vraisemblable qu'ils se fissent des ennemis des habitants de cette île dès leur premier établissement car l'amitié des naturels pouvait leur servir ; d'ailleurs, ils n'avaient rien à redouter d'enfants issus pour moitié de leur sang. Entre-temps, s'ils acceptaient, ils pouvaient être sûrs de cet allié et de ce protecteur contre le roi de Mohila ; il était donc partisan de dire oui à Misson.

Après un long débat au cours duquel furent mûrement pesés avantages et inconvénients, on convint de lui donner le nombre d'hommes qu'il demandait à condition qu'il les renvoyât quatre lunes plus tard, s'alliât à eux et fît la guerre contre Mohila. Misson approuva, puis attendit le rétablissement complet de Carracioli. Après quoi, il embarqua ses Juanniens à bord du vaisseau portugais avec cinquante-cinq hommes pour le manœuvrer, quarante Français et Anglais et quinze Portugais. Ils ne tardèrent pas à rejoindre leur havre, auquel Misson donna le nom de Libertalia, en baptisant Liberi ceux qui y vivraient, dans l'espoir d'effacer les frontières entre nations, Français, Anglais, Hollandais, Africains, quelque marquées qu'elles fussent.

Ils commencèrent par édifier, de chaque côté du port, un fort octogonal. Quand ce fut chose faite et qu'ils eurent équipé chacun d'eux de quarante canons prélevés sur les navires portugais, ils arrangèrent une batterie angulaire de dix bouches et entreprirent, sous la protection de fortins et de bateaux, la construction de maisons et de magasins. On dégréa le portugais, puis l'on rangea soigneusement toutes ses voiles et ses cordages. Le village était en train de s'édifier quand un détachement, parti pour chasser et battant la campagne dans un rayon de quatre ou cinq lieues autour de leur colonie, décida de s'aventurer plus avant dans le pays. Les chasseurs se bâtirent quelques huttes à environ quatre lieues de leurs compagnons et de là parcoururent encore cinq lieues vers le sud-est ; c'est alors qu'ils tombèrent sur un noir armé d'un arc, de flèches et d'une lance. À force de signes amicaux, ils rassurèrent le brave indigène et le persuadèrent de venir avec eux. Ils le ramenèrent à leurs compagnons, qui le traitèrent pendant trois jours avec beaucoup d'humanité avant de le reconduire là où ils l'avaient trouvé et de lui offrir en cadeau un morceau de feutre écarlate et une hache. Le présent parut l'enchanter et il les quitta avec toutes les apparences de la gratitude.

Selon les chasseurs, il ne devait pas être très loin de chez lui. Ayant remarqué qu'il regardait le soleil, puis se dirigeait plein sud, ils prirent la même direction pour découvrir finalement, du haut d'une colline, un joli village assez important, vers lequel ils descendirent. Les hommes sortirent à leur rencontre, armés d'arcs, de flèches et de lances, mais comme deux blancs seulement continuaient d'avancer, avec des cadeaux dans les bras — des haches et des morceaux de feutre —, ils déléguèrent quatre de leurs hommes pour aller au-devant d'eux. Par malheur, ils ne pouvaient se comprendre, mais en indiquant le soleil, en levant un doigt, en faisant avancer l'un d'eux, puis en le faisant , revenir et montrer son sexe circoncis, puis enfin en pointant du doigt vers le ciel, ils finirent par laisser entendre à nos héros qu'il n'y avait qu'un Dieu, lequel avait envoyé un prophète. De plus, de leur circoncision ils déduisirent qu'ils avaient affaire à des musulmans. On alla porter les cadeaux au chef, qui parut les recevoir aimablement et invita par signes les blancs à entrer dans le village, mais eux, qui se souvenaient de la félonie des Mohiliens, demandèrent par gestes qu'on leur apportât la nourriture là où ils étaient.


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HISTOIRE DU CAPITAINE TEW
ET DE SON ÉQUIPAGE





Au moment d’aborder les aventures de ce pirate, je dois présenter des excuses au lecteur pour avoir interrompu le récit de la vie de Misson et lui expliquer mes raisons.

En lisant mes notes relatives à Tew, j'ai trouvé ce capitaine associé à Misson. J'étais obligé soit de me répéter, soit d'exposer la carrière de Tew dans le chapitre réservé à Misson, procédé contraire à la méthode que je m'étais imposée, qui était de consacrer un chapitre entier à tout pirate d'importance. Et assurément Tew, sous le rapport de la bravoure, ne le cède à personne et mérite d'être traité pour lui-même. Cependant, pour l'intelligence de la suite, il me faut remonter jusqu'à la rencontre des deux hommes.
 

Les noirs, qui s'expliquaient la méfiance des Européens, leur apportèrent riz bouilli et volailles. Quand nos aventuriers eurent apaisé leur faim, le chef des indigènes leur fit comprendre par signes qu'ils étaient ceux-là mêmes dont un compatriote avait reçu en présent la hache et le feutre, objets qu'ils envoyèrent du reste chercher. Au même instant, le nègre en question, qui revenait de la chasse, parut fou de joie de les retrouver. Toujours par signes, le chef donna congé aux blancs, mais prit soin de les faire raccompagner jusqu'au navire par dix indigènes chargés de volailles et d'agneaux.

Ils s'étaient quittés avec toutes les démonstrations d'amitié et les Européens espéraient fermement établir des liens de confiance avec ces naturels. Toutes leurs maisons étaient joliment taillées et assemblées, mais dépourvues de la moindre fondation, de sorte qu'une demi-douzaine d'hommes, en les soulevant, pouvaient les transporter à leur guise. Il arrivait de voir un village entier en mouvement, chose inimaginable en Europe. Les hommes descendus à terre pour chasser regagnaient leur bord avec des présents, et les nègres qui les escortaient y furent non seulement cajolés, mais comblés de feutre, de bouilloires en fer-blanc et de rhum, sans compter un sabre pour leur chef. Le séjour des blancs à terre, de trois journées complètes, avait été l'occasion de visiter et d'admirer les fortins et la ville qui allait s'agrandissant : toute la population y travaillait activement. On n'exécutait toujours pas les prisonniers.

Misson, qui ne redoutait aucun danger venant de l'intérieur des terres et se fiait à son fortin, en bois, certes, mais suffisant à abriter son embryon de colonie, prit avec lui cent soixante hommes et mit derechef le cap sur la côte de Zanzibar. Au large de Quilon, il donna la chasse à un gros bâtiment portugais, qui mit en panne pour l'attendre. Mais le Victoire avait eu les yeux plus gros que le ventre : le combat dura près de huit sabliers et fut très meurtrier. En danger, à la fin, d'être lui-même capturé, Misson, suivant en cela l'avis de ses officiers et de ses hommes, tenta de distancer ce portugais fort de cinquante canons et de trois cents hommes. Vaine tentative ! Il allait aussi vite que le Victoire et son commandant, homme brave et décidé, s'apercevant des craintes de Misson, décida de l'aborder. Ce faisant, il perdit la majeure partie des hommes qu'il avait engagés dans l'entreprise. C'était pour l'équipage de Misson une aventure nouvelle : il n'y avait, pensait-il, aucun quartier à attendre, et la résistance fut acharnée, poussant ceux du Victoire à sauter sur le pont du portugais, avantage imprévu, dont Misson tenta immédiatement de tirer parti :

— Elle est à nous, cria-t-il, à l'abordage !

Et, bondissant à son tour sur le pont ennemi, il entraîna avec lui un si grand nombre de ses partisans qu'il ne restait presque plus assez de monde à bord du Victoire pour le manœuvrer. Face à cet homme qui hurlait : «Le triomphe ou la mort !», les Portugais, épouvantés de voir qu'ils s'étaient non seulement fait repousser, mais qu'on les assaillait, se mirent à déserter les ponts sous les yeux de leurs officiers. Misson et le capitaine portugais, qui empêchait ses hommes de fuir, se rencontrèrent dans le feu du combat, en un duel au sabre où le Portugais fut touché au cou et précipité dans la grande écoutille. Voyant la chute de leur capitaine, les hommes jetèrent bas les armes et demandèrent qu'on leur fit quartier, grâce qui leur fut concédée. Après avoir mis tous les prisonniers sans distinction à fond de cale, et s'être assuré de la Sainte-Barbe, Misson plaça trente-cinq hommes sur le bateau et se hâta de regagner Libertalia. Cette prise lui avait coûté plus cher que toutes les autres : cinquante-six hommes. Elle recelait une riche cargaison d'or, pour une valeur de près de deux mille livres sterling, la valeur en somme de sa propre cargaison et celle de son acolyte qui s'était drossé sur la côte. De ce dernier équipage, vingt marins avaient péri pour avoir voulu gagner le rivage à la nage tandis que la marée, en se retirant, laissait le bateau tout à fait à sec : s'ils ne s'étaient pas laissé aller à la peur, pas une âme n'aurait été perdue. Voilà pourquoi, le bateau portugais était si bien pourvu en hommes, et s'était révélé si redoutable.

En vue de Madagascar, le Victoire aperçut un sloop qui mit en panne pour l'attendre et, une fois à portée de boulet, hissa le pavillon noir en tirant un coup de canon sous le vent. Misson amena, tira à son tour au vent et mit le canot à la mer. Voyant cela, le sloop attendit. Le lieutenant de Misson monta à son bord, où le commandant le reçut fort civilement ; c'était le capitaine Tew. L'officier de Misson lui raconta brièvement leurs aventures et lui apprit l'existence de la colonie. Puis il l'invita très aimablement à monter sur le Victoire. Tew répondit qu'il ne pouvait le faire sans le consentement de ses hommes. Pendant ce temps, Misson s'était rangé le long du sloop et invitait le capitaine à son bord : l'équipage pouvait garder son lieutenant en otage s'il avait le moindre soupçon, ce qui, au reste, était dénué de fondement, puisque son écrasante supériorité numérique le dispensait d'avoir recours à la ruse. L'argument eut raison des réticences des marins du sloop qui conseillèrent à leur capitaine de passer sur l'autre bord avec le lieutenant. Ils se refusaient absolument à garder ce dernier, voulant montrer par là la confiance qu'ils plaçaient désormais en leurs nouveaux amis.

Le lecteur s'étonnera peut-être qu'un seul sloop puisse s'aventurer à donner la chasse à deux navires du tonnage du Victoire et de sa prise, mais gageons que sa surprise s'évanouira aussitôt qu'il connaîtra la suite de l'histoire.

Après avoir été magnifiquement traité sur le Victoire, le capitaine Tew s'en revint à bord de son sloop fort satisfait. Il rapporta à ses hommes ce qu'il avait appris et, ayant reçu leur accord, donna l'ordre de voyager de conserve avec Misson, dont il avait accepté de visiter la colonie.

Je les laisserai un moment pour revenir sur l'aventure du capitaine Tew.
 
 




M. Richier, gouverneur des Bermudes, avait équipé pour la course deux sloops que commandaient les capitaines George Drew et Thomas Tew. Tous deux avaient reçu l'ordre de gagner au plus vite le fleuve Gambie, en Afrique, et d'y tenter, avec l'appui de la Compagnie royale d'Afrique, la prise de la fabrique française de Goory.

Munis des instructions et commissions qu'ils tenaient de la main même du gouverneur, les commandants quittèrent les Bermudes et voyagèrent ensemble quelque temps. Mais le mât de Drew se fendit au cours d'une violente tempête, et ils se perdirent de vue.

Séparé de son acolyte, Tew songea à préparer son avenir en frappant un grand coup : il fit appeler tout le monde sur le pont et tint en substance ce langage :

«Ils n'ignoraient pas la mission que le gouverneur leur avait confiée, savoir prendre et détruire la fabrique française. Bien qu'il la désapprouvât, il l'avait néanmoins volontiers acceptée, dans la mesure où elle lui procurait un emploi. Mais il continuait d'estimer que c'était là une entreprise fort peu judicieuse. Quand bien même il réussirait, elle ne serait d'aucune utilité au public et n'avantagerait qu'un petit nombre de gens dont les marins ne pouvaient espérer qu'ils récompenseraient jamais leur bravoure. Cette entreprise était dangereuse et ne laissait luire aucun espoir de butin. Or les hommes ne combattaient pas pour leur plaisir, mais avec un but précis, qui était soit leur propre intérêt, soit le bien public. Et dans cette affaire, c'était bien en vain qu'on chercherait l'un ou l'autre. Son avis était qu'ils devaient songer eux-mêmes à ce qui était en mesure d'améliorer leur sort, et s'ils partageaient cette façon de penser, il s'engageait à leur faire mener une vie qui procurerait bientôt à tous confort et abondance pour le restant de leurs jours. Un seul coup d'audace pouvait suffire, et ils s'en retourneraient chez eux, non seulement sans risque, mais auréolés d'une belle réputation.»

L'équipage comprit que Tew lui demandait son accord. Il s'écria d'une seule voix :

— Jambe de bois ou chaîne d'or, nous sommes avec vous !

Alors, Tew leur demanda de choisir un quartier-maître avec qui il pût discuter de l'intérêt général. Il faut savoir en effet que sur les corsaires et pirates des Antilles, l'opinion du quartier-maître a la même valeur que celle du grand mufti chez les Turcs. Un capitaine ne saurait entreprendre quoi que ce soit sans son accord. On peut même dire que celui-ci est, toutes proportions gardées, une réplique du tribun des Romains ; il sert de porte-parole à l'équipage et veille sur ses intérêts.

Au lieu de poursuivre sa course vers la Gambie, notre forban se dirigea vers le cap de Bonne-Espérance, le doubla et fit route vers le détroit de Bab-el-Mandeb pour entrer dans la mer Rouge où il tomba sur un riche navire indien cinglant vers l'Arabie. Il était censé débarrasser la côte des forbans qui l'infestaient, car cinq autres navires extrêmement riches d'un d'eux regorgeait d'or, notamment) arrivaient sur son sillage. En plus des marins, il avait à son bord trois cents soldats.

Comme ils fonçaient sur ce bateau, Tew cria à ses hommes qu'il leur apportait la fortune et qu'elle leur viendrait de surcroît sans mal. En effet, l'indien avait beau abonder en hommes et en canons, deux indispensables trésors lui manquaient : l'adresse et le courage. Tew ne s'était pas trompé : l'abordage et la prise se déroulèrent sans encombres, l'ennemi ayant montré bien plus de soin à se mettre à l'abri du danger qu'à se dévouer pour la défense de sa précieuse cargaison.

En fourrageant dans le navire, les pirates, obnubilés par l'or, l'argent et les bijoux, jetaient par-dessus bord plus d'un riche ballot. Ils firent main basse sur ce qui leur convenait et sur toute la poudre qu'ils pouvaient emmagasiner, et répandaient le reste dans la mer. Puis ils s'éloignèrent. La part de chacun s'élevait à trois mille livres sterling.

Encouragé par ce succès, le capitaine Tew proposa de prendre en chasse les cinq autres navires dont il avait appris la venue par l'équipage de la p