Ab Irato, 1998
Collection Brève/Météorite
“Contrôle urbain: l'écologie de la peur” — ainsi que “Los Angeles n'était qu'un début” —, ont été traduits de l'américain et publiés pour la première fois en français dans la revue Mordicus, n° 11, Paris, 1994.
“Le complexe carcéro-industriel ou l'enfer aux champs” a été publié dans The Nation, le 20 février 1995. Il a été traduit et publié dans la collection La Belle Doc (La Bonne Descente, Paris) en 1996.
Traductions : Gobelin
Contrôle urbain: l'écologie de la peur
Survespace
Dans un autre essai, j'ai raconté en détail comment un comité d'urgence secret, dit Comité des 25, composé des principaux dirigeants de sociétés immobilières du centre ville, a réagi à la menace perçue dans la rébellion de Watts en 1965. Avertis par les forces de l'ordre de l'imminence d'une “inondation” noire du centre ville, le Comité des 25 a abandonné les efforts de rénovation du vieux centre de bureaux et de commerces de détail. Ils ont alors utilisé le pouvoir municipal d'expropriation pour raser des quartiers et créer un nouveau cœur financier à quelques blocs à l'ouest. L'agence de rénovation de la ville, agissant pratiquement comme leur planificateur privé, a transféré les investissements des 25 du vieux quartier des affaires, en offrant d'énormes rabais très en dessous de la valeur du marché, sur les terrains du nouveau centre.
La clé du succès de la stratégie toute entière (célébrée comme une “renaissance” du centre ville de L.A.) fut la ségrégation physique du nouveau cœur urbain et de ses valeurs immobilières derrière un rempart de palissades reclassées, de piliers de béton et de murs de voies rapides. Les connexions pédestres traditionnelles entre Bunker Hill (la colline du Bunker) et l'ancien centre furent déplacées et le trafic à pied dans le nouveau quartier fut élevé au-dessus de la rue dans des passages piétonniers dont l'accès était contrôlé par les systèmes de sécurité des différents gratte-ciel. Cette privatisation radicale de l'espace public du centre ville — avec ses nuances raciales menaçantes — se produisit sans discussion ni protestation publiques significatives.
De plus, les émeutes de l'an passé ont fonctionné comme une véritable vérification des installations prévues par les concepteurs de la forteresse du centre. Alors que les vitrines étaient brisées dans tout l'ancien quartier le long de Broadway et de la Spring, Bunker Hill restait à la hauteur de son nom. En appuyant sur quelques commandes de leurs consoles, les gardes de sécurité des grandes tours de banques purent couper tous les accès de leurs coûteux immeubles. Des portes d'acier à l'épreuve des balles descendirent sur les entrées au niveau de la rue, les escalators s'arrêtèrent instantanément et des verrous électroniques interdirent l'accès aux passages piétonniers. Comme le remarquait récemment le Los Angeles Business Journal dans un article consacré â la question, les défenses des sociétés du centre ville ont été testées en situation d'émeute et le succès de ce test n'a fait que stimuler la demande de sécurité à des niveaux encore plus élevés.
D'abord, la frontière entre architecture et maintien de l'ordre s'est mieux effacée. La police de Los Angeles est devenue un des acteurs principaux de la conception du centre ville. Aucun projet ne voit le jour aujourd'hui sans sa participation et, dans certains cas, comme le récent débat sur l'installation de toilettes publiques dans les parcs et les stations de métro (à laquelle elle s'est opposée), elle exerce ouvertement un droit de veto.
Ensuite, la surveillance vidéo des zones rénovées du centre a été étendue aux structures de parking, aux allées privées, aux plazas, etc. Cette surveillance extensive constitue un “survespace” virtuel, un espace de visibilité protectrice qui définit de plus en plus où les cols blancs et les touristes de classes moyennes se sentent en sécurité au centre ville. Inévitablement, les caméras vidéos des lieux de travail et des centres commerciaux seront reliés aux systèmes de sécurité des domiciles, aux “boutons de panique personnels”, aux alarmes des voitures, aux téléphones cellulaires, dans une continuité ininterrompue de surveillance tout au long du jour. En fait, le style de vie du yuppie pourra bientôt être défini par la capacité de s'offrir des anges gardiens électroniques pour veiller sur lui. (Ces temps difficiles sont une période bénie pour les fabricants de systèmes de surveillance vidéo. Le principal d'entre eux, une société suédoise, est maintenant le sponsor officiel de l'énorme marathon de Londres.)
Enfin, les grands immeubles deviennent de plus en plus sensibles et engrangent une puissance de feu mortelle de plus en plus grande. Le système sensitif d'une tour de bureau moyenne comprend déjà la vision panoptique, la sensibilité aux odeurs, à la température, à l'humidité, au mouvement et, dans certains cas, la surveillance auditive. Certains architectes prédisent maintenant le jour où l'ordinateur de sécurité de l'immeuble pourra automatiquement passer au crible et identifier sa population humaine, puis peut-être même, réagir à ses états émotionnels (peur, panique, etc.) Sans recourir au personnel de sécurité, l'immeuble lui-même gérera les crises mineures (par exemple en faisant sortir les gens dans la rue ou en interdisant l'usage des toilettes) et majeures (en piégeant des cambrioleurs dans un ascenseur).
Quand tout le reste aura échoué, l'immeuble intelligent se transformera en un mélange de bunker et de base d'attaque. Quand l'administration fédérale a récemment saisi les avoirs de la Columbia Saving and Loan Association (Caisse d'épargne de Columbia), elle a découvert que son directeur, Thomas Spiegel, avait converti son quartier général de Beverly Hill en une forteresse secrète “à l'épreuve du terrorisme”. Outre des capteurs électroniques perfectionnés, un système informatique élaboré qui répertoriait les incidents terroristes à travers le monde, une cache d'armes dans son parking, l'immeuble du 8 900, Wilshire renfermait une très extraordinaire salle de bains de luxe...
Le bureau de Tom Spiegel, en plus de ses vitres à l'épreuve des balles, était équipé d'une salle de bains disposant d'une cabine de douche à l'épreuve des basses. Au cas où une alarme se déclenchait, des panneaux secrets s'ouvraient derrière lesquels étaient dissimulés de puissants fusils d'assaut.
Zone de tir à vue
Au-delà du «survespace» du centre fortifié s'étend le halo des barrios et des ghettos.
Si le Gangland du Chicago des années 20 était théorisé comme essentiellement interstitiel dans l'organisation sociale de la ville, la carte des gangs de Los Angeles recouvre aujourd'hui la géographie des classes sociales.
C'est pourquoi le cercle intérieur des ghettos reste la zone la plus dangereuse de la ville. La Ramparts Division de la police de Los Angeles, qui patrouille juste à l'ouest du centre ville, a régulièrement à enquêter sur plus d'homicides que n'importe quelle autre juridiction du pays. Les environs du MacArthur Park, qui fut autrefois le joyau de la couronne des espaces verts de L A., sont maintenant une zone de tir à vue, où les dealers de crack et les gangs des rues règlent leurs comptes à coups de fusil à pompe et d'Uzi. Trente personnes y sont mortes en 1990.
Suivant leurs propres dires, les détachements d'une police submergée sont dans l'incapacité de retrouver tous les cadavres dans les rues et peuvent encore moins faire face aux cambriolages ordinaires, vols de voitures ou racket des gangs. Dépourvue des ressources et de l'influence politique des quartiers plus opulents, la population désespérée du cercle intérieur ne peut compter que sur elle-même. En dernier recours, les gens s'y sont tournés vers messieurs Smith & Wesson dont les noms, sur beaucoup de portes, suivent la mention «protégé par...»
Cependant les propriétaires de ces quartiers sont en train d'instaurer leur propre règne de terreur contre les dealers de drogue et les petits délinquants. Menacés par de nouvelles lois qui autorisent la saisie des biens immobiliers infestés par la drogue, ils embauchent des escouades de gorilles et de mercenaires armés pour «exterminer» le crime dans leurs immeubles. Le L.A. Times décrivait les aventures fanfaronnes d'une telle équipe dans les zones de Pico Union, Venice et Panorama City (San Fernando Valley).
Menée par un «soldat perdu» de 1,90 m et 140 kilos, dénommé David Royball, cette équipe est célèbre chez les propriétaires pour son efficace brutalité... «Royball et son équipe ont interpellé tant de résidents et de squatters pour des faits liés à la drogue, qu'ils ont converti une salle de récréation en centre de rétention où ils maintiennent les personnes arrêtées menottées contre un mur taché de sang.»
Royball et son gang ressemblent beaucoup aux matadors, ces tueurs embauchés pour patrouiller dans les quartiers brésiliens et qui, fréquemment, quand la police tourne délibérément le dos, exécutent tant «criminels avérés» que gosses des rues.
Hormis la location de gros bras, le centre déshérité donne naissance à une vaste industrie de fabrication de grilles et de barreaux pour la protection des logements. En fait, la plupart des bungalows du cercle intérieur tendent maintenant à ressembler à des cages de zoo. Comme dans un film de George Romero,1 les familles ouvrières doivent maintenant se barricader chaque nuit contre la ville de zombies qui les entoure. Une conséquence inattendue a été la fréquence terrifiante avec laquelle le feu immole des familles entières piégées dans leurs maisons à barreaux.
Même les graisseuses baraques à hamburger commencent à distribuer leur marchandise à travers des tourniquets de plastique à l'épreuve des balles. Durant la dernière décennie, les immeubles de béton sans fenêtre, aux murs bruts destinés à décourager les graffiteurs, se sont répandus comme une acné sur le «survespace». A présent, les compagnies d'assurances rendent pratiquement obligatoires, pour la reconstruction de nombreux quartiers, de tels immeubles à l'épreuve de l'émeute.
Pendant ce temps, il devient de plus en plus difficile de distinguer les écoles des prisons. Alors que les dépenses d'éducation par tête se sont effondrées à Los Angeles, les rares ressources ont été absorbées par la fortification des lieux scolaires et l'embauche de vigiles armés. Les adolescents se plaignent amèrement de la surpopulation des classes et les enseignants démoralisés de la dégradation d'établissements qui ne sont guère plus que des centres de détention de jour pour une génération abandonnée. Enfin, les cours de récréation sont devenues un terrain où rôde la mort.
Les projets immobiliers fédéraux commencent à ressembler à l'infâme programme de «hameaux stratégiques» qui fut utilisé contre la population du Vietnam. Comme les paysans d'une campagne rebelle, les résidents des HLM, de tout âge, sont interpellés et fouillés à volonté, tandis que leurs domiciles sont perquisitionnés sans mandat.
Les directives approuvées par le secrétaire au Logement Jack Kemp et confirmées par le gouvernement Clinton autorisent aussi la direction des HLM à expulser les familles des dealers ou des criminels. Cela ouvre la porte à une politique de punition collective comparable à celle pratique, par exemple, par les Israéliens contre les communautés palestiniennes de Cisjordanie.
Les quartiers de contrôle social
Une nouvelle espèce d'enclave sociale émerge, en symbiose avec la militarisation du «survespace». Nous l'appellerons «quartier de contrôle social» (QCS).
Actuellement, les QCS existants (à la fois «réels et dans l'idéal») peuvent être distingués suivant le mode juridique de «discipline spatiale». Les quartiers d'endiguement sont conçus pour tenir en quarantaine des problèmes sociaux comportant un risque d'épidémie, depuis cet insecte immigré clandestin qu'est la mouche méditerranéenne jusqu'aux masses croissantes d'Angelenos sans abri. Si elle n'a pas la précision surréelle de la «zone de quarantaine de la mouche méditerranéenne» signalée par les panneaux du ministère de l'Agriculture, la «zone d'endiguement des sans-abri» est néanmoins l'exemple le plus spectaculaire de QCS. Par décret municipal, le déferlement des campements de sans-abri, dans les quartiers environnants ou dans les quartiers du «survespace» du centre ville, est empêché par leur «endiguement» (terme officiel) dans la zone surpeuplée du Skid connue sous le nom de Central City East (le «Nickle» pour ses habitants). Bien que l'explosion, due à la récession, du nombre de sans-abri pousse inexorablement les gens de la rue à s'introduire dans les allées et les lotissements vacants des quartiers voisins du cercle intérieur, la police poursuit sa politique impitoyable en les repoussant dans le sordide Nickle.
Le crime d'appartenance à un groupe social implique les projections de fantasmes des classes moyennes ou des conservateurs sur la nature des «classes dangereuses». Les accusations portées contre des dispensaires médicaux, censés constituer des repaires de pervers sataniques nous ont ramené au XVIIIe siècle et au procès des sorcières de Salem.
Durant le procès pour attentat à la pudeur sur mineur de la crèche McMartin — qui a fini par être, dans le genre, le plus long et le plus cher de l'histoire américaine — des enfants ont témoigné que des instituteurs s'enfuyaient en chevauchant un manche à balai et sur d'autres manifestations de l'Ennemi du genre humain.
Un des héritages de l'hystérie collective soulevée par ces cas, qui trouvait indubitablement de quoi se nourrir largement dans la culpabilité cachée des parents, fut la création par la petite ville de San Dima de la première «zone d'exclusion des violeurs d'enfant». Cette banlieue de la San Gabriel Valley digne du feuilleton Twin Peaks fut couverte de panneaux portant l'avertissement : «Bas les pattes ! Pour leur propre protection, nos enfants sont photographiés et leurs empreintes sont relevées.»
Les nouvelles technologies pourraient donner aux conservateurs, et probablement aussi aux néoprogressistes, l'occasion réelle de tester, à la place des grands programmes de construction de prisons, des propositions plus économiques d'emprisonnement des communautés. Sous l'impulsion de l'idéologue Charles Murray, de l'Heritage Institute — dont la polémique contre les dépenses sociales, Losing Ground (1984), fut le plus puissant manifeste de l'ère Reagan — les théoriciens conservateurs explorent les possibilités pratiques de la ville carcérale dépeinte dans des histoires de SF comme New York 1997.
L'idée de Murray est que les «zones sans drogue de la majorité» peuvent exiger l'instauration de dépotoirs sociaux. «Si l'application de ces politiques (le droit illimité pour les propriétaires et les employeurs de sélectionner leurs ouvriers et leurs locataires) se traduit par la concentration des moutons noirs dans quelques quartiers hyperviolents, antisociaux, qu'il en soit ainsi.» Mais comment contenir efficacement la classe inférieure dans ses propres QCS «hyperviolents», à l'écart de l'éden sans drogue de la classe supérieure ?
L'une des possibilités est l'instauration systématique de discrets portiques de sécurité qui utiliseraient certains critères biométriques, universellement enregistrés, pour passer au crible les foules et les passants. La «solution la plus élégante», selon un récent article de The Economist, «est un critère biométrique qui peut être mesuré sans que le sujet ait rien à faire». La configuration de l'iris, strictement individuelle, peut être observée par des caméras «sans que le sujet en soit conscient».
Une autre technique nouvelle est l'utilisation par la police de satellites Landsat reliés au Geographical Information System (GIS). Il est presque certain qu'à la fin de la décennie, les plus grandes aires métropolitaines des États-Unis, dont celle de Los Angeles, utiliseront le système des satellites géostationnaires Landsat pour surveiller les embouteillages et planifier la circulation. Les services de police peuvent partager le temps d'utilisation et le financement de ce dispositif, de manière à surveiller les mouvements de dizaines d'individus porteurs de marqueurs électroniques, et de leurs vehicules.
Bien qu'un tel système ait pour but, dans l'immédiat, de sauvegarder de coûteuses voitures de sport et autres jouets pour riches, il sera parfaitement possible d'utiliser la même technique pour imposer l'équivalent de menottes électroniques à d'entières couches sociales. Les délinquants de la drogue et les membres de gangs pourront recevoir un code-barres et être mis en liberté conditionnelle sous le regard omniprésent du satellite qui les suivra à la trace 24 heures sur 24, et déclenchera automatiquement une alarme s'ils sortent des frontières de leur quartier de surveillance.
Mini-citadelles et gérontocrates
Les ménages du type «nids vides» sont des défenseurs particulièrement passionnés des quartiers à accès réservé, et il faut remarquer que Los Angeles n'est pas simplement polarisé entre riches et pauvres, mais plus précisément entre jeunes pauvres et vieux riches. Le recensement de 1990 montrait dans la métropole de L.A. la plus grande disparité nationale entre la taille des ménages et la taille des habitations. Sur les collines du Westside et de Hollywood, où a sévi la mansionization (la mode de se faire construire des «manoirs»), de vieux ménages restreints anglo-américains occupent des demeures de plus en plus grandes, tandis que dans le reste de la ville les grandes familles latinos s'entassent dans un espace qui va en diminuant.
L'ensemble de la Californie est en train de se constituer en gérontocratie. Trois des plus importants démographes de l'État ont récemment fourni une prévision sur ce que pourrait réserver le futur proche. Dans leur «scénario le plus pessimiste», des guerres civiles éclatent autour de l'an 2030, après que la classe de vieux Baby-boomers anglais, qui vit dans des «villages patrouillés par les vigiles» et confisque la majorité des revenus des impôts pour payer ses services gériatriques, a imposé son talon de fer sur l'immense classe inférieure des jeunes Latinos qui vivent dans des «barrios dépavés et sans lumière».
Univers parallèles
Aujourd'hui, la ville elle-même — ou plutôt son idéalisation — est devenue un objet de simulation. Avec le récent déclin de l'industrie aérospatiale militaire en Californie du Sud, le secteur tourisme-hôtel-divertissements est devenu le plus gros employeur régional. Mais les touristes répugnent de plus en plus à s'aventurer dans ce qu'ils perçoivent comme la dangereuse «jungle urbaine» de Los Angeles. Comme s'en plaignait récemment un dirigeant de MCA : «Il y a quelqu'un à chaque coin de rue avec un panneau : “Je cherche du travail pour manger” (et la ville) n'est plus amusante comme avant.»
MCA et Disney croient que la solution est de recréer des morceaux vitaux de la ville à l'intérieur des limites sûres d'hôtels-forteresses et de parcs à thème ceinturés de murs. En conséquence, une Los Angeles artificielle est en train d'être érigée. Il s'agit pour l'essentiel d'un archipel de pompes à dollars bien gardées où les flots de touristes peuvent se détendre, dépenser beaucoup d'argent et s'«amuser» de nouveau. Une armée d'employés sous-payés, qui vivent dans des bantoustans comme le Santa Ana Barrio (pour Disneyland) ou Lennox (pour LAX), fait tourner en douceur la machine à simulacre.
Conçu par le maître illusionniste Jon Jerde, City Walk (promenade en ville) est une «réalité idéalisée», avec les plus belles vues d'Overa Street, Hollywood et le Westside, synthétisés en morceaux «faciles à avaler» pour la consommation de touristes et de résidents qui «n'ont pas besoin de l'excitation des balles sifflant â leurs oreilles... dans le pays du tiers-monde» que Los Angeles est devenu. Pour effacer la sensation d'artificiel de ce mélange, une «patine d'âge» et un «soupçon de crasse» ont été ajoutés.
«Le jour de l'ouverture... des emballages de bonbons seront répandus sur la terrasse, comme s'ils avaient été jetés par des visiteurs précédents.»
Comme ses propriétaires de MCA ont pris la peine de le souligner,
City Walk n'est pas «un centre commercial» mais «une
révolution du concept de ville... une nouvelle sorte de quartier»
— un simulateur urbain. En fait, certains critiques se demandent si ce
n'est pas l'équivalent moral de la bombe à neutron : la ville
vidée de toute expérience humaine vécue. Avec ses
faux papiers de bonbons et ses autres déchets, City Walk nous inflige
sa dérision ricanante en effaçant toute trace de la réalité
de nos joies, de nos peines et de nos labeurs.
La bordure toxique
Étouffant sous ses propres déchets, avec ses dépotoirs qui débordent et ses eaux côtières polluées, Los Angeles se prépare à exporter ses ordures et son usage dangereux de la terre dans l'est du Mojave et dans la Baja California. Au lieu de réduire la production de déchets dangereux, la ville projette simplement de «régionaliser» leur gestion.
Les 300.000 barils de déchets nucléaires qu'on se propose par exemple d'entreposer dans les tranchées de la décharge nucléaire de Ward Valley resteront mortels pendant 10.000 ans. Ils poseront le risque perpétuel de fuites de tritium radioactif dans le Colorado proche, empoisonnant ainsi l'irremplaçable ressource en eau de toute la Californie du Sud. Pour sa part, l'immense champ d'ordures d'Eagle Mountain — 3,5 kilomètres de long, 1,5 de large et 700 mètres de profondeur — ne contaminera pas seulement l'eau potable mais créera aussi un voile de pollution atmosphérique sur la plus grande partie de l'est du Riverside County. Pendant ce temps, la fuite des industries dangereuses de l'autre côté de la frontière, dont une bonne partie de la production pétrochimique de L.A., augmentera les risques de catastrophe du type Bhopal.
En résumé, la formation de cette ceinture d'ordures accélérera la dégradation de l'environnement dans tout l'Ouest américain (et dans une partie du Mexique). Aujourd'hui, un tiers des arbres des montagnes de la Caroline du Sud ont déjà été tués par le smog et des espèces animales disparaissent rapidement dans le désert pollué de Mojave. Demain, les décharges radioactives ou cancérigènes de Los Angeles pourront détruire la vie jusque dans l'Utah ou dans le Sonora. La bordure toxique sera une zone d'extinction.
Avant le réveil
L'écologie de la peur deviendra-t-elle l'ordre naturel de la ville américaine du XXe siècle ?
En 2019, Los Angeles sera le cœur d'une galaxie métropolitaine de 22 à 24 millions de personnes dans la Californie du Sud et la Baja California. Avec Tokyo, Sao Paulo, Mexico et Shanghai, elle représentera une nouvelle forme évolutive : celle des mégalopoles de 20 à 30 millions d'habitants. Il importe de souligner que nous ne parlons pas seulement de spécimens plus grands d'un vieux modèle familier, mais d'une forme absolument originale, inattendue, de vie sociale.
Personne ne sait, en fait, si des systèmes physiques et biologiques de cette taille et de cette complexité sont effectivement viables. Beaucoup d'experts croient que les mégalopoles du tiers-monde finiront au moins par provoquer des holocaustes écologiques et/ou par exploser dans des guerres civiles urbaines. En fait, le «nouvel ordre mondial» actuel offre certainement assez d'exemples de désintégration sociale totale — de la Bosnie à la Somalie — pour alimenter la crainte réaliste d'une apocalypse des mégalopoles.
Bien sûr, il serait théoriquement possible pour un gouvernement démocrate à Washington d'inverser durant la prochaine décennie le déclin urbain, par le recours massif à de nouveaux travaux publics. Mais il demeurera extraordinairement difficile d'obtenir le soutien du Congrès dans les centres urbains californiens, aussi longtemps que le déficit de l'ère reaganienne restera la question centrale de la politique nationale. En fait, le legs principal du mouvement Perot — qui fut le soulèvement électoral le plus réussi depuis 75 ans — est peut-être précisément le nœud gordien qu'il a réussi à resserrer autour de toute résolution de la crise urbaine.
Si les espoirs de réforme urbaine, réveillés avec précaution depuis le tremblement de terre de Clinton, sont de nouveau étouffés, cela ne fera qu'accélérer les tendances décrites dans cette brochure. Car, dans le cas spécifique de Los Angeles, où la récession a déjà balayé un cinquième des emplois industriels, on ne voit guère venir d'aide privée. Même les modèles économétriques traditionnellement optimismes des écoles commerciales prédisent désormais un effondrement régional «dans le style du Texas», qui durerait jusqu'en 1997, tandis que les prévisionnistes de la Southern California Association of Governments parlent de taux de chômage constant de 10 à 12 % pour les prochaines vingt années.
Avec les rêves dorés s'évapore la foi dans les réformes sociales non violentes.
Comme les exemples de Belfast, de Beyrouth et, plus récemment, de Palerme et de Lima l'ont montré, la voiture piégée est l'arme de la terreur anonyme. Par excellence (ou, comme le remarqua un jour un expert en contre-insurrection, le «substitut du pauvre à une force aérienne»). Les voitures piégées ont réduit la moitié de Beyrouth à un tas de débris, rasé un quartier connu comme «le Beverly Hills de Lima» et massacré les fonctionnaires publics les mieux gardés d'Italie.
Si l'armée britannique, et elle seule, a fini par empêcher les bombes piégées d'entrer dans Belfast, ce fut seulement après des années d'efforts et la construction d'une immense cage de sécurité autour du centre entier de la ville. A Los Angeles, un effort préventif comparable — il faudrait fermer les voies rapides, fortifier puissamment les services publics, les raffineries de pétrole, les pipelines et les centres commerciaux — ne coûterait pas seulement des dizaines de milliards de dollars, mais dissoudrait aussi la ville en tant qu'entité fonctionnelle.
Le système d'autoroutes urbaines de Los Angeles garantit en fait au futur terroriste urbain ce que les forêts tropicales ou les pics des Andes offrent au guérillero rural : un territoire idéal.
Si nous continuons de permettre que nos centres villes dégénèrent en un tiers-monde criminalisé, toutes les ingénieuses techniques sécuritaires, présentes et à venir, ne sauveront pas l'inquiète classe moyenne. Le bruit de la première voiture piégée explosant sur Rodeo Drive ou devant l'hôtel de ville nous éveillera de ce qui n'était qu'un mauvais rêve pour nous confronter à un cauchemar bien réel.
Los Angeles n'était qu'un début
Le bûcher des illusions
Los Angeles : un transport de troupes blindé occupe le coin de la rue — un gran sapo feo, un gros crapaud moche, comme dit Emerio, un gamin de neuf ans. Ses parents évoquent avec anxiété, presque en murmurant, les desaparecidos: Raul, de Tepic, ou le grand Mario, la fille des Flores ou le cousin d'Ahuachapan. Comme tous les Salvadoriens, ils savent, d'expérience, à quoi s'en tenir sur les «disparitions» : ils se souviennent de la guerre, au pays, des corps sans tête et de l'homme dont la langue avait été passée par le trou ouvert dans sa gorge, lui faisant comme une sorte de cravate. C'est bien pour ça qu'ils vivent ici maintenant, à Code Postal 90057, Los Angeles, Californie.
Maintenant, ils font le compte de ceux de leurs amis et voisins, Salvadoriens ou Mexicains, qui ont brusquement disparu. Certains sont encore dans les prisons du comté, comme autant de grains de sable bruns perdus parmi les 12.545 autres prétendues saqueadores (pillards) et incendarios (incendiaires) emprisonnés après ce qui fut la plus violente émeute populaire aux États-Unis depuis que les pauvres irlandais brûlèrent Manhattan en 1863. Ceux qui étaient sans papiers sont probablement déjà de retour à Tijuana, sans un sou et désespérés, brutalement coupés de leur famille et de leur nouvelle vie. En violation de la politique municipale, la police a livré à l'INS (Services de l'immigration) des centaines de malchanceux saqueadores sans-papiers voués à l'expulsion avant même que l'ACLU et les associations qui défendent les droits des immigrés aient réalisé qu'ils avaient été arrêtés.
Des jours durant, la télé n'a parlé que de «l'émeute de South Central», de la “fureur noire” et des gangs noirs tels que les “Crips” et les “Bloods”. Mais les parents d'Emerio savent que des centaines de leurs voisins du quartier de MacArthur Park — où habite un Salvadorien sur dix dans le monde — ont également pillé, brûlé, violé le couvre-feu et fini en prison. (Un rapport des autorités policières sur les arrestations effectuées lors de l'émeute révèle que 45% des personnes arrêtées étaient des Latino-Américains, 41% des Noirs et 12% des Blancs, 60% d'entre elles n'avaient pas d'antécédents criminels.) Ils savent aussi que la première émeute multiraciale d'ampleur nationale était autant affaire de ventres vides et de cœurs brisés que de tabassages policiers ou de Rodney King.
La semaine précédant l'émeute avait été particulièrement chaude pour la saison. La nuit venue, les gens s'attardaient sur leurs terrasses et sur les trottoirs, discutant des derniers ennuis qui leur étaient tombés dessus. Dans ce quartier (MacArthur est le Spanish Harlem de Los Angeles), plus peuplé que le cœur de Manhattan et plus dangereux que les bas-fonds de Detroit, on compte davantage de membres des gangs ou de camés accrochés au crack que d'électeurs et la gente est experte dans l'art d'éviter tous les désastres... Il régnait pourtant une atmosphère de détresse inhabituelle.
Trop de gens ont perdu leur travail : manœuvres, conducteurs de bus, ouvriers ou coupeurs dans les ateliers de confection — des jobs à 5,25 dollars (30 francs)2 de l'heure. En deux années de récession, le chômage a triplé dans les quartiers d'immigrés de Los Angeles. A Noël, plus de vingt mille femmes et enfants, principalement des Latino-Américains, avaient fait la queue toute la nuit dans le froid pour obtenir une dinde et une couverture offertes par des œuvres de charité. Un autre baromètre de la détresse ambiante est le nombre sans cesse grandissant de colonies de companeros sans abri installés sur les flancs désolés de Crown Hill, voire au bord de la rivière de L.A. dont l'eau polluée sert à se laver et à faire la cuisine.
Comme les parents ont perdu leur emploi ou, ne trouvant plus que des petits boulots précaires, survivent grâce aux allocations familiales, une forte pression pèse sur les adolescents pour qu'ils fournissent un revenu complémentaire à la famille. Le collège de Belmont est la fierté de la “petite Amérique centrale”, mais avec près de quatre mille cinq cents élèves, il est largement surpeuplé et deux mille autres jeunes doivent être répartis dans différentes écoles de San Fernando Valley ou d'ailleurs. Plus de sept mille enfants d'âge scolaire de la région de Belmont ont quitté l'école. Certains ont plongé dans la vida loca (vie folle) de la culture des gangs (rien que dans le district scolaire qui englobe Belmont High, on compte une centaine de bandes), mais la plupart se contentent, dans une économie déclinante, de chercher un emploi stable au salaire minimum.
Les gens que j'ai interrogés dans le quartier de MacArthur Park, tels les parents d'Emerio, parlaient tous de ce sentiment général de malaise, de la perception d'un avenir déjà gâché. L'émeute est survenue comme une fabuleuse occasion de redistribution. Les gens ont d'abord été choqués par la violence, puis hypnotisés par les images télévisées des foules multiraciales de South central s'emparant de montagnes d'alléchantes marchandises, sans que la police intervienne. Le jour suivant, le jeudi 30 avril, les autorités ont commis deux maladresses : fermer les écoles et donc jeter les gamins dans la rue ; annoncer ensuite que la Garde nationale était en route pour aider à imposer un couvre-feu du crépuscule à l'aube.
Des milliers de gens ont interprété cette annonce comme un ultime appel à participer à la redistribution générale des biens. Les pillages se sont répandus comme une traînée de poudre à travers Hollywood, Mid-Wilshire et MacArthur Park, de même que dans certains quartiers d'Echo Park, Van Nuys et Huntington Park. Alors même que les incendiaires causaient partout de terrifiantes destructions, les foules qui pillaient étaient entraînées par une évidente morale de l'économie. Comme me l'a explique une femme entre deux âges : «Le vol est un péché, mais ça, c'est comme un grand jeu télévisé où tout le public est gagnant.» Contrairement aux pillards d'Hollywood (dont certains circulaient sur des skateboards), qui ont volé le bustier de Madonna et des petites culottes fendues chez Fréderick's, les masses de MacArthur Park se sont plus prosaïquement fournies en biens de première nécessité comme des couches ou des aérosols anticafards.
Une semaine plus tard, MacArthur Park était soumis à l'état de siège. Les gens étaient invités à dénoncer, en composant un numéro de téléphone d'accès gratuit, ceux de leurs voisins ou connaissances qu'ils soupçonnaient de pillages. Les unités d'élite de la police de Los Angeles, soutenues par la Garde nationale, perquisitionnaient dans les cités à la recherche de marchandises volées pendant que des détachements de gardes-frontières, qui venaient jusque du Texas, rodaient dans les rues, des parents déployaient des efforts frénétiques pour retrouver des enfants disparus, comme Zuly Estrada, un gamin de quatorze ans, handicapé mental, dont on pense qu'il a été expulsé vers le Mexique.
Pendant ce temps, des milliers de saqueadores languissent des les prisons du comté — de malheureux ramasse-miettes pour la plupart, arrêtés au lendemain du pillage alors qu'ils fouillaient les ruines fumantes et bien incapables de payer des cautions absurdement élevées. Un homme, capturé avec un paquet de tournesol et deux cartons de lait, a vu sa caution fixée à 15.000 dollars (90.000 francs)3 ; des centaines d'autres, accusés d'actes criminels, ont pris jusqu'à deux ans de prison ferme. L'accusation a réclamé trente jours de prison pour de simples violations du couvre-feu, même pour des sans-abri à la rue ou des hispanophones qui n'étaient pas informés du couvre-feu. Voilà quelles sont ces «mauvaises herbes» dont Georges Bush a dit qu'il faut extirper de nos villes, avant de régénérer celles-ci grâce aux “bonnes graines” que seraient les zones spéciales d'entreprises et les avantages fiscaux pour les compagnies privées.
De plus en plus se répand la crainte que la communauté entière ne devienne un bouc émissaire. Depuis le début de la récession, des revendications chauvines de fermeture des frontières se répandent dans tout le Sud californien. A Orange County, une bande de ratonneurs, menée par Dana Rohrabacher, député républicain de Huntington Beach, exige l'expulsion immédiate de tous les immigrés sans papiers arrêtés pendant les troubles. De son côté, le démocrate de gauche Anthony Beilenson, jouant les Le Pen de la San Fernando Valley, propose de retirer la nationalité américaine aux enfants nés aux États-Unis de parents immigrés illégaux. Comme le dit Roberto Lovato du Centre américain pour les réfugiés de MacArthur Park : “Nous sommes devenus les cobayes, les juifs du laboratoire militarisé où Georges Bush expérimente son nouvel ordre urbain.”
Une intifada noire ?
Tak, alias “Little Gangster”, ne peut cacher son étonnement de se retrouver en présence d'une délégation des Crips d'Inglewood, dans une salle de la mosquée de Frère Aziz. Le beau Tak, un “dur” des Bloods d'Inglewood, âgé de vingt-deux ans, ressemble plus à un ange noir peint par Michel-Ange qu'à un personnage du film Boyz'N the Hood ; il a encore deux balles tirées par des Crips dans le corps, “et ils ont eu aussi quelques-unes des miennes”. Des Crips et des Bloods, dont les couleurs distinctives, le rouge et le bleu, ont fait figure d'emblème tribaux, évoquent ensemble des souvenirs de cours de récréation. Ils étaient surtout habitués, jusqu'à présent, à faire parler leurs automatiques, dans une guerre qui a divisé Inglewood — plaisante agglomération à majorité noire du sud-ouest de L.A., où joue l'équipe de basket-ball des Lakers — et fait couler un fleuve de sang adolescent. Désormais, comme l'explique Tak, «chacun sait à quoi s'en tenir. Si on n'arrête pas de s'entre-tuer tout de suite pour s'unir en tant que Noirs, on le fera jamais».
Même si ce sont l'iman Aziz et la Nation of Islam qui ont présidé officiellement à l'établissement de la paix, les mains qui ont “noué les foulards rouges et bleus en une tresse noire” sont en fait à chercher du côté de Simi Valley — où le verdict de l'affaire Rodney King a été rendu. Dans les quelques heures qui ont suivi la première agression contre des automobilistes blancs au croisement des rues de Florence et de Normandie, en plein territoire du gang Crip des Eight-Trays, la guerre incessante entre les Bloods et les Crips, alimentée par des vendettas de quartier et des morts de homeboys par milliers, a été “suspendue” dans tout Los Angeles et dans les banlieues noires adjacentes de Compton et d'Inglewood.
Contrairement à la révolte de 1965, qui ravagea le sud de Watts et demeura principalement centrée sur le quartier est, le plus pauvre du ghetto, l'émeute de 1992 a atteint son point culminant le long de Crenshaw Boulevard, le véritable cœur du plus riche quartier noir de l'ouest de Los Angeles. En dépit de l'illusion d'immersion dans la réalité qu'elle a suscitée, à grand renfort d'hélicoptères et de caméras vidéo, la couverture télévisée des raisons de cette émeute de la colère étaient encore plus tordue que le métal fondu des centres commerciaux dévastés de Crenshaw. La plupart des journalistes — “des pilleurs d'images”, comme on les appelle maintenant à South Central —, en parcourant les décombres de vies qu'ils n'avaient aucune envie de comprendre, se sont contentés d'aligner les poncifs officiels sur la banlieue. Un violent kaléidoscope d'une déconcertante complexité a été ramené à un scénario simple et catégorique : une légitime colère noire provoquée par le verdict de l'affaire Rodney King, détournée par de dangereux criminels et transformée en un assaut insensé contre leur propre communauté.
La télévision locale a ainsi imité, probablement sans en avoir conscience, l'attitude de la commission McCone, qui avait conclu sommairement que la révolte de Watts, en 1965, était essentiellement à mettre sur le compte d'une poignée de voyous. Plus tard pourtant, une enquête minutieuse de l'UCLA avait révélé que “l'émeute de la racaille” était en fait un soulèvement populaire impliquant quinze mille adultes appartenant au prolétariat urbain et leurs enfants adolescents. Quand la liste des arrestations consécutives au soulèvement de 1992 sera analysée, elle confirmera probablement, elle aussi, l'opinion la plus répandue parmi les habitants des quartiers concernés : tous les secteurs de la jeunesse noire — membre ou non des gangs, buppies (Black Urban Profesionals, jeunes cadres noirs) ou marginaux — ont pris part aux désordres.
Même si, à Los Angeles comme ailleurs, la classe moyenne noire s'est socialement et géographiquement éloignée de la classe ouvrière noire victime de la désindustrialisation, l'opération Hammer (marteau) du LAPD (département de police de Los Angeles) et d'autres opérations “antigangs” avec leur lot d'interpellations massives et arbitraires de jeunes (afin d'enregistrer leurs coordonnées dans un fichier informatisé des gangs, qui s'est révélé utile pour rechercher maison par maison les “meneurs” de l’émeute), ont tendu à criminaliser la jeunesse noire sans distinction de classes. Entre 1987 et 1990, le LAPD et la police du comté ont raflé ensemble cinquante mille “suspects”. Même des fils de médecins ou d'avocats de View Park et de Windsor Hill ont été forcés d’”embrasser le trottoir”, éprouvant à l'occasion quelques-unes des humiliations que les homeboys des cités subissent tous les jours. De telles expériences renforcent le prestige des gangs (et de leurs poètes officiels, les gangsters rappers Ice Cube ou Nigger With An Attittitude), perçus comme étant les héros d'une génération hors la loi.
Si l'émeute a eu une large base sociale, c'est bien la participation — ou plutôt la coopération — des gangs qui lui a donné son intensité et son organisation. La révolte de Watts avait été un ouragan qui avait ravagé une centaine de pâtés de maisons le long de Central Avenue : l’émeute de 1992 a été une tornade non moins destructive mais serpentant en zigzag à travers les zones commerciales du ghetto et au-delà. Les médias, pour la plupart, n'ont décelé aucune signification à ce trajet, qui n'a été à leurs yeux qu'une orgie de destruction, aveugle et nihiliste. En fait, les incendies étaient implacablement systématiques. Le vendredi matin, 90% des innombrables épiceries, supérettes et magasins d'alcool tenus par des Coréens avaient été razziés. Abandonnés par le LAPD qui n'a fait aucune tentative pour protéger les petits commerces, les Coréens ont subi la destruction totale ou partielle de deux mille magasins, de Compton jusqu'au cœur même de Koreatown. L'un des premiers à être attaqués — bien qu'ironiquement il ne fut pas détruit — a été l'épicerie où une jeune fille de quinze ans, Latasha Harlins, avait été tuée d'une balle dans la nuque par l'épicière coréenne Soon Da Ju au terme d'une dispute portant sur une bouteille de jus d'orange à 1,7 dollar. La jeune fille avait expiré en serrant dans sa main l'argent de la bouteille.
Latasha Harlins. Un nom parcimonieusement cité à la télévision, mais qui est la clé de la confrontation catastrophique entre les communauté noires et coréenne de Los Angeles. Depuis que le juge Joyce Karlin, une Blanche, a laissé sortir Da Ju, moyennant une amende de 500 dollars et quelques travaux d'intérêt général — ce qui signifiait qu'ôter la vie à un enfant noir n'était guère plus grave que conduire en état d'ivresse —, une explosion de violence inter-ethnique était devenue inévitable. Les nombreuses quasi-émeutes qui avaient eu lieu l'hiver précédent devant le tribunal de Compton avaient constitué les premiers signes du vif ressentiment de la communauté noire au sujet de la mort de Latasha. Le mercredi et le jeudi de l'émeute, j'ai entendu à plusieurs reprises dans les rues de South Central : “C'est pour notre petite sœur. C'est pour Latasha.”
Le poids relatif des différents griefs à l'intérieur de la communauté est difficile à estimer. Rodney King est le symbole qui relie le racisme sans frein de la police de Los Angeles à la crise qui frappe le style de vie des Noirs un peu partout, de Las Vegas à Toronto. Bien sûr, il est clair à présent que l'affaire Rodney King constitue peut-être autant un point de rupture dans l'histoire américaine que celle de Dred Scott : une véritable mise à l'épreuve de cette citoyenneté à part entière pour laquelle les Afro-Américains se sont battus pendant quatre siècles.
Mais, à la base, parmi la jeunesse des gangs notamment, l'affaire n'a pas cette dimension symbolique. Comme me l'a expliqué un Blood d'Inglewood : “Rodney King ? Merde ! tous les jours mes potes sont frappés comme des chiens par les flics. Cette émeute, c'est pour tous les copains assassinés par les flics, pour notre petite sœur tuée par les Coréens, pour les vingt-sept ans d'oppression... L'affaire Rodney King n'a été qu'un détonateur.”
En même temps, ceux qui avaient prédit que la prochaine émeute à Los Angeles serait littéralement apocalyptique se sont trompés. En dépit des milliers d'exhortations fluorescentes à “tuer les flics” peintes sur les murs de South Central, les gangs se sont abstenus de déclencher la guérilla urbaine à outrance qu'ils ont les (formidables) moyens de mener. Pas plus qu'en 1965, il n'y a eu de policiers tués et bien peu ont été blessés.
Cette fois, toute la puissance de choc des gangs s'est concentrée sur le pillage et la dévastation des magasins coréens. Si Latasha Harlins en était le prétexte passionné, ce n’était pas le seul ordre du jour. J'ai vu un graffiti sur un mur de South Central qui annonçait : “Premier jour: on brûle. Deuxième jour: on reconstruit.” Le seul politicien de stature nationale que beaucoup de Crips et de Bloods semblent prendre au sérieux est le nationaliste noir Louis Farrakhan, dont le projet d'autodétermination économique est largement approuvé (Farrakhan n’a d’ailleurs jamais préconisé la violence comme un moyen d'y parvenir). Au sommet des gangs d'Inglewood qui s'est tenu le 5 mai, j'ai entendu de fréquentes références à un capitalisme noir qui renaîtrait des cendres du commerce coréen. Après tout, m'a confié plus tard un ex-Crip, on n'a pas brûlé notre communauté, juste leurs magasins. Entre-temps, la police et ceux qui organisent l'occupation militaire de Los Angeles n'accordent aucun crédit a une transformation pacifique, encore moins par le biais de l'entreprise, de la culture des gangs noirs de Los Angeles. Les tendances œcuméniques dont font preuve les Crips et les Bloods constituent le pire cauchemar des forces de l'ordre : la violence des gangs ne s'exercerait plus au hasard mais se transformerait en une sorte d'intifada noire. La police de Los Angeles se rappelle trop bien que les émeutes de Watts en 1965 avait engendré une trêve entre les gangs dont était née la branche de Los Angeles du parti des Black Panthers. Comme pour donner corps à de telles craintes, la police a fait circuler une photocopie d'un tract anonyme — et peut-être faux —, appelant à l'unité des gangs et à la vengeance : “Œil pour œil. Pour un Noir blessé, nous tuerons deux flics du LAPD” [...]
Los Angeles fait flamber Las Vegas
Le week-end du Memorial Day avait été frénétique à Las Vegas et s'achevait sur les prémices d'une forte tempête. Des éclairs printaniers dansaient parmi les sombres nuages au-dessus du pic Charleston et de la vallée du Feu. Pendant que quelques gouttes de pluie grosses comme des pièces d'un dollar en argent venaient s'écraser sur les trottoirs, les caissiers exténués des casinos comptaient la recette du week-end : deux cent cinquante millions de dollars. Cinquante mille noceurs du dimanche s'étiraient, pare-chocs contre pare-chocs, dans le désert du Mojave, sur les quatre cent kilomètres qui séparent Ivanpah Dry Lake des confins de Los Angeles.
Dans un petit parc du nord-ouest de la ville, plusieurs centaines de Crips et de Bloods ignorant la tempête menaçante, faisaient joyeusement griller des côtes de porc en se passant de main en main des bouteilles de bière. Ce jour-là, un peu plus tôt, des douzaines de bandes, jusqu'alors ennemies et nommées Anybody's Murderers (ABM, meurtriers de n'importe qui), Donna Street Crips ou North Town Bloods, s'étaient retrouvées dans un cimetière voisin pour conclure une trêve entre gangs et fleurir les tombes de leurs homeboys (il y a eu à Las Vegas trente-sept morts violentes attribuées aux gangs). A présent, ces ennemis de naguère et leurs petites amies plaisantaient et échangeaient des blagues et des nouvelles paroles de chansons rap.
Mais les rassemblements de plus de trois personnes, aussi pacifiques pussent-ils être, étaient interdits depuis le 17 mai dernier sur ordre du shériff, tant dans les quartiers noirs de Las Vegas-Ouest que dans les proches banlieues ouvrières de Las Vegas-Nord. Pour faire respecter cette décision exceptionnelle, la police de la ville avait disposé, face à Valley Park View, trois transports de troupes blindés V100, empruntés à la base aérienne voisine. Et quand les pique-niqueurs récalcitrants ont refusé de se disperser, les flics les ont arrosés de gaz lacrymogène et de grenades offensives. Les “émeutes” de Las Vegas recommençaient, pour le quatrième week-end consécutif depuis que le verdict de l'affaire Rodney King avait allumé la poudrière de la colère noire...
Les règles ont changé, negro...
Une heure plus tard, j'ai rejoint quelques-uns des blessés sur le parking d'un centre commercial incendié. Devant une foule fascinée, Yolanda, dix-sept ans, exhibait une blessure sanguinolente à la jambe, pendant que son petit copain David trépignait d'excitation, brandissant une sorte de boîte de conserve vert olive écrabouillée. “Regarde-moi ça !”, a-t-il ordonné, vaguement menaçant, en me mettant le projectile incriminé sous le nez. J'ai lu l'inscription à voix haute : Modèle 429, Thunderflash, grenade à effet de souffle.
“On faisait juste un pique-nique, rien qu'un putain de pique-nique pacifique!”, a répété David. Plusieurs jeunes me fixaient durement, sans ciller, quelqu'un a lancé une bouteille de bière “Colt 45” dans les buissons d'armoise. C'est alors qu'un grand gaillard en survêtement m’a pris par le bras. “Tu ferais mieux de te tirer, mec. Si tu veux une interview, reviens demain, je te dirai tout ce que tu veux savoir sur ce putain de trou de Vegas.” Je lui ai demandé son nom. Il a éclaté de rire : “Appelle-moi simplement Nice D., du gang Crip de Valley View, OK ?”
Le lendemain, je suis parti à la recherche de Nice D. Las Vegas-Ouest (20.000 habitants) est aux antipodes des lieux de plaisir du centre-ville et des boulevards. Ce faubourg un peu morne n'abrite ni hôtel, ni casino, ni supermarché, ni banque et n'est même pas desservi par une ligne de bus. En fait, tout comme South Central à L.A., il ressemble furieusement au stéréotype même du ghetto. Pourtant, à l'instar de South Central à Los Angeles, il ne ressemble guère à l’idée qu'on se fait d'un ghetto du Nord-Est, ses pavillons n'ont ni pelouses verdoyante ni piscines comme ceux des quartiers blancs, mais ils semblent être amoureusement entretenus, protégés de la fournaise du désert par de hauts bosquets. Même les austères HLM de Gerson Park ont une allure ordonnée qui contraste avec leur pauvreté.
J'ai retrouvé Nice D., un garçon âgé de vingt ans, près des ruines de la Nucleus Plaza — ce qui ressemble le plus à un centre commercial dans les quartiers ouest. Il a évoqué la nuit du 30 avril, lorsque la manifestation avait tourné à l'émeute et où les gangs avaient pillé et arrosé de cocktails Molotov divers bâtiments dont le magasin Super 8, appartenant à des Coréens, au beau milieu de la Plaza. «Un jeune frère [Isaiah Charles Jr.] s'est précipité à l'intérieur pour sauver une petite fille. Elle a réussi à sortir, mais Isaiah a été piégé lorsque le toit s'est effondré. Les pompiers s'étaient déjà tirés, alors le feu a brûlé longtemps...» ll m'a montré les restes carbonisés d'une clinique pour sidéens doublée d'un bureau de la NAACP (Organisation nationale pour l'avancement des gens de couleur).
Bien qu'à l'échelle de ceux de Los Angeles (un milliard de dollars de dégâts environ) les dommages dus aux incendies de Las Vegas (5 millions de dollars) soient minimes, la pure fureur des affrontements a été plus intense encore. Les circonstances des événements du premier jour sont d'une ambiguïté digne de Rashomon, à ceci près qu'il n'y a pas de tierce partie capable de résoudre ces contradictions. Chacun s'accorde à dire que les affrontements du 30 avril n'ont pas commencé avant 19 heures 30, lorsque la police a fait usage de grenades lacrymogènes pour faire reculer plusieurs centaines de jeunes Noirs venus de Westside qui essayaient de rejoindre le centre-ville. A partir de ce moment, les versions diffèrent en tout — celle des journaux locaux, presque entièrement fondée sur des rapports de police, et celle de la rue, des jeunes Noirs comme Nice D.
Le lieutenant de police Steve Franks (qui allait tuer un adolescent pendant le second week-end d'émeute) a alors déclaré : “Nous disposions d'informations selon lesquelles, si ce groupe avait atteint le centre-ville, il était décide à incendier les hôtels. Sans nous, cette ville aurait été livrée aux flammes.” Pour Nice D., “c'est une pure connerie... On essayait seulement de protester contre le verdict de l'affaire Rodney King et contre l'apartheid qui s'exerce ici à Las Vegas. La police a pris le premier prétexte pour s'en prendre à nous.”
Après avoir dispersé la manifestation, la police a bouclé la plus grande partie de Las Vegas-Ouest, brandissant ses armes vers quiconque approchait de ses barrages. Entre-temps, des centaines de jeunes gens s’étaient regroupés près du chantier de Gerson Park où le gang local des Kingsmen avait invité à une fête impromptue les différentes bandes Crip et Blood qui s’étaient mise d'accord le jour précédent apparemment influencées par les nouvelles de Los Angeles — pour arrêter de se battre entre elles. D'après Nice D., une voiture de police a foncé dans la foule qui faisait la fête : “Les gens sont devenus dingues. Ils ont commencé à jeter des pierres et des bouteilles, et l'un des copains à défouraillé et ouvert le feu”. La foule en colère a brûlé le bureau local du Pardon and Parole Board (Bureau des probations et des libertés conditionnelles), tandis que d'autres groupes attaquaient des magasins et des stations d'essence au cocktail Molotov.
Le lieutenant Franks a affirmé que des snippers “se cachaient dans les arbres et sur les toits et utilisaient des boucliers humains quand ils ont commencé à tirer. Ces rats à foie jaune sont restés au milieu des enfants pour ouvrir le feu sur les véhicules de police.” Un autre porte-parole de la police a déclaré que des membres d'un gang avaient essayé d'enlever l'enfant en bas âge d'une famille blanche vivant dans une rue à majorité noire. Je n'ai trouvé personne pour me confirmer ces histoires sinistres que les journaux locaux n'ont cependant pas manque de répandre sans aucune vérification parmi leurs lecteurs blancs horrifiés. Les reportages ultérieurs ne mentionneront d'ailleurs personne, parmi les 111 personnes arrêtées, qui ait été soupçonné de tels crimes.
En même temps, les médias, comme dans le cas de Los Angeles, ont soigneusement évité toute référence aux bavures policières qui ont émaillé les troubles. Nice D., en tout cas, en a gardé des souvenirs vivaces. “Mes amis et moi, on est parti dès que les tirs ont commencé, m'a-t-il confié. Notre voiture a été bloquée quelques centaines de mètres plus loin. Quand nous avons demandé ce que nous avions fait de mal, un gros beauf de flic m'a dit : “Les règles ont changé, negro” et il m'a frappé en plein visage avec son pistolet. J'ai fait cinq jours de prison pour obstruction et comme les flics avaient jeté mes papiers d'identité et ma carte de sécu, j'ai perdu mon job au fast-food Carl’s Junior.”
D. était sorti de prison juste à temps pour assister à la reprise des violences, le 10 mai. Une fois de plus, les jeunes se sont rassemblés près de Gerson Park pour jouer au softball et faire la fête. La police est arrivée dans un transport de troupes blindé et s'est mise à tirer dans la foule avec des balles en bois. Le week-end suivant a vu la répétition des mêmes événements : un pique-nique des gangs au Centre communautaire de Doolittle a dégénéré toute une nuit en une sauvage mêlée opposant les flics dans leurs engins blindés à des centaines de jeunes en colère.
Nice D. pense que ces confrontations, devenues rituelles, deviendront
de plus en plus violentes au cours de l'été. Comme les autres
jeunes Noirs avec qui j'ai parlé, il pense que John Moran, le shériff
du comté de Clark, “fera tout et n'importe quoi pour casser le processus
d'unification des gangs.” D. est d'ailleurs persuadé qu'un récent
drive-by-shooting
(tirer d'une voiture sans s'arrêter) qui a blessé quatre membres
des Rollin' 60's, une branche locale des Crips, a été organisé
par la police. Les jeunes évoquent également, d'un ton railleur,
le programme de provocation à l'achat de drogues qui permet à
des flics déguisés en dealers de piéger les acheteurs
de crack pour les forcer à devenir des indicateurs. Nice D. m'a
dit que Las Vegas est en train de glisser vers ce qu'il appelle “un holocauste
latent.”
La route qui vient de Mecca suit les rails de la Southern Pacific et traverse Bombay Beach en direction de Niland, puis tourne plein sud pour s'enfoncer dans un dédale de marais et de cultures irriguées. Le sombre avenir de la Californie se profile soudain, sans crier gare, à mi-chemin entre les restes étiques de la dernière récolte de coton et le champ de tir de l'armée de l'air dans les monts Chocolate. Vues de loin, les bâtisses gris ardoise rappellent celles d'un entrepôt ou peut-être d'une usine. Un discret panneau annonce : «Prison d'État de Calipatria».
La Californie possède le troisième système pénitentiaire du monde, derrière la Chine et les États-Unis pris dans leur ensemble, avec 125.842 prisonniers selon les derniers chiffres officiels. Au cours des dix dernières années, l'État californien a construit Calipatria, située à plus de 300 km au sud-est de Los Angeles, ainsi que quinze autres prisons — pour un montant de dix milliards de dollars (intérêts compris). Ce programme de construction a donné naissance à un véritable «complexe carcéro-industriel» qui rivalise de plus en plus avec l'agro-alimentaire, pour la première place dans l'économie rurale californienne, et fait concurrence à la promotion immobilière dans le cœur des élus de Sacramento. Ce complexe est devenu un monstre qui menace d'écraser et de dévorer ses propres créateurs, et sa croissance incontrôlable devrait émouvoir la conscience nationale, désormais acquise à l'idée qu'il puisse exister une classe de prisonniers permanente.
La version californienne, promulguée l'année dernière,
de la législation fédérale du «troisième
coup»4 — variante encore plus
draconienne que celle de Clinton — risque de grossir un système
pénitentiaire déjà grotesquement surpeuplé
et hyperviolent de 300.000 nouveaux détenus. Pour maintenir des
chaînes, mêmes rudimentaires, sur cette population immense,
l’État devra sacrifier son budget de l'enseignement supérieur
afin de construire des dizaines de nouvelles prisons. De plus, une pression
politique irrésistible s'exercera sur l'État en vue de réduire
le coût de ce stockage d'êtres humains, en utilisant toute
une panoplie d'innovations techniques et marchandes. Calipatria, qui a
commencé à fonctionner en 1992, fournit un exemple particulièrement
parlant de la manière dont l'Administration pénitentiaire5
s'emploie à résoudre les contradictions nées de la
réussite éclatante de ce projet.
La clôture de la mort
Calipatria est une prison de haute sécurité de «niveau 4» pour hommes qui héberge actuellement 10 % (1.200) des détenus condamnés pour meurtre de Californie. Pourtant le poste de garde de l'entrée principale est vide, tout comme dix des douze miradors qui l'entourent. Comme l'explique Daniel Paramo, l'énergique «directeur des ressources communautaires» de la prison : «Le gardien n'a pas confiance dans le facteur erreur humaine des miradors ; il préfère s'en remettre à la compagnie d'électricité.»
Paramo est debout devant une inquiétante clôture électrique haute de quatre mètres, prise en sandwich entre deux modèles ordinaires à chaînes. Chacun des quinze fils de fer qui constituent la clôture centrale vibre sous l'effet du courant qui le traverse, du 5.000 volts, 500 ampères fourni par le barrage de Parker — environ dix fois la dose mortelle communément admise. Les installateurs de la clôture garantissent une mort instantanée. Un gardien admiratif glisse en a parte : «Ouais, une vraie grillade...»
La loi autorisant la clôture «à l'épreuve des évasions» fut votée par les élus de l'État quasiment sans un murmure. Les politiciens préoccupés par les coûts n'objectèrent guère devant une note d'électricité qui permettait d'économiser deux millions de dollars sur les salaires (trente tireurs d'élite faisant les trois-huit sur chacun des miradors). Et quand un gardien abaissa tranquillement le commutateur en octobre 1993, la satisfaction fut générale : le système pénal, enfin doté de moyens high-tech se tournait vers l'avenir. «Mais, ajouta tristement Paramo, nous avions oublié le facteur SPA dans nos calculs.»
La prison se trouve à l'est de la mer de Salton — grand lieu d'hibernage pour les oiseaux aquatiques. Aussi le doux ronronnement de la clôture à haute tension devint immédiatement un appeau érotique pour les volatiles de passage. Les amateurs d'oiseaux des environs constatèrent bientôt l'étendue des pertes («une mouette, deux hiboux, un pinson, un gobe-mouches....) et alertèrent la société protectrice des animaux. Dès janvier de l'année dernière, la «clôture de la mort» était devenu un scandale écologique d'ampleur internationale. Apprenant qu'une équipe de CNN avait été vue aux abords de la prison, l'Administration pénitentiaire jeta l'éponge et engagea un ornithologue pour revoir la conception de la clôture.
Le résultat a été la mise au point de la seule clôture de la mort au monde 100% écologique, sans risque pour les oiseaux. Paramo a quelque difficulté à garder son sérieux quand il énumère les innovations qui y ont été apportées pour la modique somme de 150.000 $ : «fil d'alerte pour les rongeurs trop curieux, déflecteurs anti-perchage pour les volatiles et passages minuscules pour les hiboux fouisseurs.» Calipatria a aussi construit un étang accueillant pour les oies et les canards en maraude.
Si l'administration est désormais en paix avec les amis des petits oiseaux, l'affaire a incité la puissante CCPDA (Association des gardiens de prison de Californie) à remettre en cause la facilité avec laquelle la direction avait entrepris d'«automatiser» les emplois de tireurs d'élite. Pour mener à bien son projet d'électrification de toutes les prisons de moyenne et de haute sécurité de l'État (au moins vingt sites) dans les prochaines années, James Gomez, le directeur de l'Administration pénitentiaire de Californie va devoir négocier un compromis afin de maintenir plus d'emplois pour les «nantis» des miradors.
Inutile de préciser que les 3.844 détenus de Calipatria n'ont pas versé une larme pour les hiboux ni pour les tireurs d'élite. Leur énergie est entièrement absorbée par la lutte quotidienne qu'ils doivent mener pour survivre. Comme toutes les autres prisons de l'État, Calipatria fonctionne presque au double de sa capacité. Dans les petites prisons locales et les installations de moyenne sécurité, les auditoriums et les salles de jour ont été transformés pour recevoir des rangées serrées de châlits sordides. Dans les institutions «haut de gamme» comme Calipatria, on a casé un deuxième détenu dans chacune des cellules, pièces exiguës de deux mètres sur trois.
Ce «doublage» des cellules, inauguré il y a une dizaine d'années, a provoqué une nouvelle vague de violence et de suicides chez les détenus. Les défenseurs des libertés civiques ont dénoncé ce «châtiment cruel et inhabituel». Mais un tribunal fédéral a jugé la mesure constitutionnelle. Les détenus doivent désormais s'attendre à passer des dizaines d'années, voire leur vie entière (34% des détenus de Calipatria sont des condamnés à perpétuité) enfermés avec quelqu'un d'autre dans des conditions de promiscuité souvent insupportables. La tension psychologique est encore aggravée par l'insuffisance dramatique de travail pour les prisonniers, qui condamne près de la moitié de la population carcérale à purger sa peine dans l'oisiveté d'une cellule à regarder sans fin la télévision. Comme l'ont affirmé des psychologues appelés à témoigner devant les tribunaux, les rats placés dans des conditions analogues deviennent fous furieux et se dévorent entre eux.
C'est la guerre
La suppression radicale de toute intimité est un des objectifs explicites de ces prisons dites de nouvelle génération comme Calipatria. Chacune des vingt unités de détention est conçue en un fer-à-cheval de deux niveaux, faisant face à un poste de garde. Nouvelle variante sur le thème du célèbre «panoptique» mis au point par Jeremy Bentham au XIXe siècle, ce «plan à 270°» (ainsi nommé à cause du champ de vision dont disposent les gardiens) est conçu pour assurer une surveillance continue de tous les gestes des détenus. Les textes officiels vantent ce mode d'«incarcération plus sûr et plus humain» et annoncent la fin du «syndrome peur-haine» lié aux prisons qui tolèrent des zones d'interaction non surveillée entre détenus.
Vrai ou faux, il se trouve que le système panoptique a été modifié lors de la construction pour raisons d'économie et que son efficacité est remise en cause par le manque chronique de personnel. Même si les toilettes trônent nues au milieu de la cour de promenade comme symboles de l'omniprésence de l'institution, il existe encore de nombreux angles morts — derrière les escaliers ou dans la zone des cuisines — où les détenus peuvent prendre leur revanche sur le personnel ou sur leurs co-détenus. D'ailleurs, avertit Paramo au moment où les visiteurs signent la lugubre décharge de responsabilité par laquelle ils acceptent la politique de l'État californien de refus de négocier en cas de prise d'otage : «C'est la guerre».
En vingt-cinq ans, les prisons californiennes ont institutionnalisé la violence épisodique entre les différentes bandes armées qui s'affrontent dans les prisons en une véritable guérilla. Aujourd'hui, les gangs sont plus nombreux — avec les factions montantes d'Asiatiques et d'immigrés d'Amérique centrale — mais le carnage vient de l'implacable lutte pour le pouvoir entre les Noirs et la Mafia mexicaine d’East Los Angeles connue sous le sigle E.M.E..
Cette situation reflète partiellement la transformation de la composition ethnique des prisons californiennes. Pour l'année 1988, 35% des nouveaux arrivants étaient noirs et 30% latino ; cinq ans plus tard la proportion était de 41% de Latinos et 25% de Noirs. De ce fait, la population carcérale de l'État dans son ensemble présente une légère majorité de Latinos (même si les Noirs restent les plus nombreux à Calipatria). L'E.M.E. aurait profité de cette nouvelle donne pour s'attaquer au monopole noir de la vente du crack tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des prisons. Le responsable de la collecte de renseignements sur les gangs de Calipatria affirme que la mort récente de Joe Morgan, fondateur légendaire de l'E.M.E. et un temps caïd de la prison, aurait laissé la voie libre à des chefs plus jeunes et plus brutaux.
À Calipatria, le dernier affrontement entre Noirs et Latinos, qui a eu lieu en juillet, s'est soldé par treize blessés à l'arme blanche. Pour reprendre les termes d'un des gardiens qui assista à la mêlée — laquelle avait apparemment commencé à la cuisine centrale avant de se propager dans les quartiers de détention — «l'E.M.E. a débordé les Crips». Conséquence, le prison a été fermée pendant quatre mois et les salles de jour, jugées trop dangereuses à cause des mélanges de populations, ont été supprimées. Paramo expose dans son bureau certaines des armes saisies : on y trouve un objet qui ressemble à une dague d'obsidienne mais qui est en fait une «lame» fabriquée avec des sacs-poubelles noirs fondus.
Pour faire face à pareilles explosions de violence, les prisons de haute sécurité californiennes ont adopté des mesures extrêmes. Chaque geôle possède désormais son propre «SERT» — sorte de CIGN interne, capable de mater les explosions avec une puissance de feu terrifiante. Ces unités paramilitaires ont reçu tous les éloges car elles sont censées empêcher les holocaustes entre détenus tels que la terrible boucherie qui eut lieu au Pénitencier d'État du Nouveau Mexique en 1980. Aussi, la Californie tolère-t-elle des niveaux extraordinaires de violence officielle. Au cours des dix dernières années, les gardiens à la gâchette facile ont tué trente-six détenus (dont un à Calipatria) — soit trois fois plus que dans les pénitenciers fédéraux et les six autres États â la plus forte population carcérale réunis.
Là où la force seule ne suffit pas à décourager les gangs des prisons, l'Administration pénitentiaire dispose d'un autre choix : un goulag où règnent des conditions extrêmes, connu sous le nom de Prison d'État de Pelican Bay. Même si sa célèbre Unité carcérale de sécurité (SHU) — bloc d'isolement total décrit par l'historien des prisons Eric Cummins6 comme un «lieu de pure destruction psychologique»— a récemment été critiquée par un juge fédéral, elle reste un modèle apprécié par les autres États ainsi que pour l'«Alcatraz high-tech» que l'Administration pénitentiaire fédérale a construit à Florence dans le Colorado. «Les U.C.S. sont un mal nécessaire, explique Daniel Paramo. Pour la première fois nous réussissons vraiment à isoler les meneurs et les agitateurs du reste de la population carcérale.» Pourtant, admet-il, mettre les parrains au congélateur n'a eu qu'un effet négligeable sur la croissance des gangs au sein des prisons. En effet, note un surveillant : «La mise à l'écart des vieux chefs permet seulement à des jeunes plus féroces et plus violents — dénués du sens des réalités propre au milieu carcéral — de prendre la direction des affaires.» Et de prédire toujours plus de violence. «On ne se débarrassera jamais des gangs dans les prisons. Ils font partie du système et, que ça plaise ou non, prospèrent avec lui.»
Les mouches blanches
Margaret Hatfield ne se soucie guère de la violence en prison ni des milliers de délinquants qui vivent à la sortie du bourg. La «clôture de la mort» la rassure. Par ailleurs, en tant qu'employée municipale du petit village de Calipatria (3.356 habitants), elle a des sujets de préoccupation autrement plus graves, comme l'invasion des mouches blanches.
Telles un fléau de l'Ancien Testament, les mouches blanches menacent les fondements mêmes de l'ordre social latifundiaire de l'Imperial Valley. À la fin de l'été, d'épais nuages d'insectes minuscules sont parfois visibles des avions sur le point d'atterrir à Los Angeles. Ces bestioles sont omnivores et s'attaquent à toutes les cultures de la région. Par la faute des mouches, en 1993, on n'a même pas pu planter de melons, l'une des principales ressources de l'économie locale. Les agriculteurs perdent ainsi cent millions de dollars par an et la vallée est au bord de la faillite. Résultat : des licenciements qui ont fait monter le taux de chômage à près de 40%.
Mme Hatfield et les autres responsables locaux ne peuvent donc que «rendre grâce à Dieu de l'existence de l'Administration pénitentiaire de Californie». Outre les 1.100 emplois créés à Calipatria en 1993, celle-ci a ouvert un autre centre de détention de 4.000 places dans la ville de Seeley, faisant ainsi des prisons le principal employeur du comté d'Imperial (avec pour corollaire le fait que désormais un habitant du comté sur douze est un détenu). L'Administration pénitentiaire parle même de bâtir une troisième prison, peut-être pour femmes, sur les mille hectares de terre qu'elle possède à Calipatria.
Calipatria est un membre fidèle de l'Association des villes de Californie associées à des prisons, et Mme Hatfield est fière de la mini-renaissance apportée à sa municipalité par la geôle. Elle indique d'un geste la nouvelle épicerie et la boutique de vidéo sur la grand’rue qui, à part ça, aurait l'air d'un décor abandonné du film La dernière séance. Et elle se demande tout haut si le bourg aurait pu se payer l'éclairage du stade sans la manne fiscale prélevée sur la masse salariale substantielle de la prison. Cependant, admet-elle, «nous avons eu quelques problèmes.»
Bien que l'Administration pénitentiaire se soit engagée à recruter localement 40% de son personnel, la plupart des emplois bien payés de gardiens et de cadres ont été octroyés à des salariés venus de l'extérieur. Au fur et à mesure que ces gens se sont installés dans la région (58 maisons nouvelles construites depuis 1993), les prix du terrain ont augmenté de près de 2/3. Cela a profité aux propriétaires fonciers au détriment des autochtones plus jeunes et plus pauvres qui ne sont pas employés à la prison. Par ailleurs, en raison de la croissance rapide de la population, les écoles sont en sureffectif. Et comme les prisons sont dispensées des taxes professionnelles, les ressources fiscales de la municipalité sont insuffisantes pour financer le développement des services.
Cependant, ce qui dérange le plus Mme Hatfield sont les familles des détenus — originaires pour la plupart des ghettos de Los Angeles, à cinq heures de route de là — qui déferlent sur Calipatria le week-end. Au contraire des maris et des pères incarcérés, qui ne sont, eux, que des abstractions pour les habitants du cru, les familles sont l'incarnation tangible du désordre urbain. Leur inconduite, qu'il s'agisse de dormir dans la voiture ou de fumer de l'herbe en public, nourrit la rumeur locale de craintes nouvelles. Pour reprendre l'expression de Mme Hatfield, «ils minent notre image de sécurité».
Il est difficile de savoir jusqu'à quel point Mme Hatfield est le fidèle reflet du sentiment général. Bien que Calipatria soit peuplée à 75% de Mexicains, le conseil municipal ne compte qu'un nom à consonance hispanique. Le comté d'Imperial, ou cinq administrateurs anglo-saxons gèrent une population mexicaine dans son écrasante majorité, est depuis longtemps surnommé «le Mississippi de Californie» pour sa politique d'exclusion et ses mesures répressives dans les entreprises. Un déséquilibre électoral analogue apparaît dans les autres bourgs agricoles en crise des vallées le long du fleuve Colorado et de la Californie centrale, qui ont elles aussi accueilli au cours des dix dernières années des installations carcérales de moyenne et de haute sécurité : Avenal, Blythe, Corcoran, Delano et Wasco.
Le boom des prisons a un effet complexe, et peut-être imprévisible, sur la société agricole divisée en castes. D'une part, les élites anglo-saxonnes locales sont impliquées dans le système de prébendes contrôlé par l'Administration pénitentiaire. On a des preuves, par exemple, d'accords conclus à coup de pots-de-vin concernant des achats de terrains ou des travaux de constructions. D'autre part, la création d'emplois dans les prisons donne naissance à une nouvelle «bourgeoisie» latino dans les villes des vallées. En fin de compte, pour beaucoup, ces forteresses grises sont les premiers gros bassins d'emplois syndiqués jamais vus dans la Californie rurale.
La politique de la super-incarcération
Le personnel pénitentiaire de Calipatria parle avec une admiration contenue de Don Novey, l'ancien gardien de Folsom qui, en tant que président de la CCPOA, a fait de cette association de gardiens le syndicat le plus puissant de l'État. Sous sa houlette, la CCPOA, jadis petit syndicat corporatiste revendicatif, est devenue l'un des principaux acteurs de la refonte du droit pénal et, du même coup, de l'évolution future du système pénal californien. La réussite de Novey a reposé en partie sur sa volonté de payer au prix fort ses alliances politiques. En 1990, par exemple, Novey a versé près d'un million de dollars pour la campagne électorale de Pete Wilson au poste de gouverneur. La CCPOA7 contrôle désormais le deuxième lobby officiel le plus généreux de Sacramento.
Novey a aussi usé du poids de son syndicat pour soutenir le «mouvement en faveur des droits des victimes». Crime Victims United est un lobby annexe, qui reçoit 95% de ses subsides de la CCPOA. Grâce à des organisations aussi visibles et à leur association avec les groupes de pression favorables au renforcement de l'ordre, Novey a réussi à instaurer à Sacramento8 un état d'hystérie sécuritaire permanent. Les députés des deux partis se marchent dessus pour pouvoir inscrire à leur actif de nouvelles mesures «anti-délinquance» musclées, sans se soucier des effets sur le surpeuplement des prisons.
Cette surenchère cynique et guerrière a eu des conséquences alarmantes. Joan Petersilia, chercheuse à la RAND CORPORATION, a dénombré plus de mille lois nouvelles aggravant les peines sanctionnant crimes et délits adoptées entre 1984 et 1992. Ensemble, elles constituent une politique judiciaire totalement incohérente mais elles stimulent très efficacement ce «keynésianisme» carcéral qui, depuis 1980, a fait tripler à la fois le nombre d'affiliés à la CCPOA et le salaire moyen des personnels pénitentiaires. Depuis le boom carcéral, qui a démarré avec la fin du mandat de gouverneur de Jerry Brown en 1982, de nombreuses voix se sont élevées pour tenter de détourner l'assemblée de l'État de son impitoyable goulaguisme. Elles ont produit étude sur étude démontrant que la super-incarcération n'avait que peu d'effet sur la criminalité globale (laquelle n'a pas non plus augmenté de manière significative), et que la majorité des nouveaux détenus étaient soit des personnes accusées de délits sur les stupéfiants sans avoir commis de violences (y compris les personnes en liberté conditionnelles dont les analyses d'urine obligatoires se sont révélées positives) ou des malades mentaux (représentant le chiffre effarant de 28.000 détenus, selon une estimation officielle). Ces critiques, enfin, répètent inlassablement que le jour du bilan viendrait, où l'État serait obligé de brader les établissements d'enseignement supérieur, littéralement brique par brique, pour pouvoir continuer à bâtir des prisons.
Or, ce jour est venu. Tandis que les grandes écoles et universités de Californie supprimaient 8.000 emplois entre 1984 et 1994, l'Administration pénitentiaire recrutait 26.000 employés pour surveiller les 112.000 nouveaux détenus. Mais au lieu de freiner ce processus, les législateurs se sont lancés dans une fuite en avant. La loi du printemps dernier, instituant la règle des «trois coups» double les peines pour récidive et impose des peines de vingt-cinq ans à la perpétuité pour les «perdants du 3e coup». Afin de rendre la loi inattaquable constitutionnellement (à moins de réunir l'impossible majorité de deux tiers), elle a été soumise à référendum en novembre sous l'appellation de Proposition 184. Les partisans de la mesure — conduits par la CCPOA et Michael Huffington — ont dépensé 48 fois plus que leurs adversaires (principalement l'Association des enseignants de Californie) dans la campagne, précédant le vote (1,2 millions de dollars contre 25.000 $). La plupart des candidats démocrates, dont Kathleen Brown et Dianne Feinstein, ayant en outre soutenu la proposition ou gardé le silence, les électeurs n'ont guère eu l'occasion d'entendre des arguments hostiles ni d'évaluer les conséquences historiques de la loi. La proposition est passée sans difficulté.
On mesure la complicité des démocrates lorsqu'on sait qu'avant les élections ils refusèrent de porter à l'attention du public les conclusions officielles alarmantes concernant les effets de la Proposition 184 sur le surpeuplement des prisons. Elles avaient été rendues publiques en mars dernier par la Direction de la planification et de la construction de l'Administration pénitentiaire. Ne serait-ce que pour héberger la population carcérale prévue en 1999 au taux de remplissage déjà intolérable de 185%, l'État devra construire vingt-trois prisons nouvelles (en plus des douze déjà autorisées). «Cela exigera la construction de plus de 4,5 prisons par an au cours des cinq exercices à venir», écrivaient les planificateurs. Ils estiment qu'en dix ans la population carcérale augmentera de 262 %, pour atteindre 341.420 détenus (contre 22.500 en 1980).
Commentant ces prévisions, un porte-parole du gouverneur Wilson
s'est contenté de hausser les épaules en déclarant
: «S'il faut couvrir ces dépenses supplémentaires,
je pense que nous devrons réduire d'autres services. Il faudra modifier
nos priorités.» Lesquelles «priorités»
furent clarifiées en octobre quand les chercheurs de la RAND publièrent
une analyse financière exhaustive qui aboutissait à la conclusion
suivante : «Pour assurer l'application de la loi, la totalité
des dépenses consacrées à l'enseignement supérieur
et autres services officiels devra diminuer de 40% au cours des huit prochaines
années... Si la règle des trois coups est maintenue jusqu'en
2002, le gouvernement de l'État dépensera plus d'argent pour
maintenir les gens en prison que pour les envoyer à l'université.»
'
Il est instructif à cet égard de rappeler que l'Administration
pénitentiaire de Californie, avec ses vingt-neuf vastes «campus»,
coûte déjà plus cher que le système universitaire
californien, et que les jeunes Noirs de Los Angeles ou d'Oakland ont deux
fois plus de chances de finir en prison qu'à l'université.
En outre, la Proposition 184 promet une escalade radicale des disparités
raciales. Dans les six mois qui ont suivi son entrée en vigueur,
les Afro-américains (10% de la population) représentaient
57% des poursuites engagées en vertu de cette loi dans le comté
de Los Angeles. Selon certains avocats, cela représente 17 fois
plus d'inculpations que pour les blancs, alors que d'autres études
ont montré que 60% de l'ensemble des viols, attaques à main
armée et agressions commis dans l'État l'ont été
par des hommes de race blanche.
Pour le sénateur californien Tom Hayden, qui s'est opposé vigoureusement à la Proposition 184, la Californie est en train de sombrer dans un «bourbier moral» qui rappelle le Vietnam : «La politique de l'État s'est laissée lier pieds et poings par le lobby sécuritaire. Les électeurs n'ont pas vraiment idée de ce qui les attend. On ne leur a pas dit la vérité sur le marché qui a été conclu — universités contre prisons — ni sur la catastrophe économique qu'il va inévitablement entraîner. Nous déshumanisons les délinquants et les pauvres exactement de la même manière que nous le faisions avec les «nia-qués» au Vietnam. Nous ne faisons que les précipiter en enfer pour en attiser les flammes.»
Pendant ce temps, à Calipatria, l'administration commence déjà à tripoter le thermostat. Daniel Paramo reconnaît tout content que, face à l'explosion de la population carcérale causée par la Proposition 184, l'Administration pénitentiaire envisage de caser un troisième détenu dans chacune de ses cellules pour rats cinglés. «Nous entasserons autant de détenus que l'ordonnera l'État. Et si les tribunaux finissent par imposer une limite, j'imagine qu'on construira quelques prisons de plus, voilà tout.»

Une statistique du chômage devrait prendre en compte ces jeunes sans-emploi dont le débouché est la prison. Aux États-Unis, le taux d'incarcération est plus du double de celui de Singapour (voir graphique 2). Une réussite du modèle néolibéral. Pour terminer, les prisons deviennent un lieu d'organisation du travail à très bas prix (voir The Nation, 29 janvier 1996, «Business finds the cheapest labor of all : Making prison pay»).

Scan et corrections : L'Idée Noire, 23/08/07
© Ab Irato, 1998
1 Réalisateur de La nuit des morts vivants (NDT)
4 «Three strikes and you’re out» (Au troisième coup, on est éliminé) expression emprunté au base-ball et qui traduit la nouvelle loi selon laquelle à la troisième condamnation c'est l'incarcération à vie.
6 Voir l'article de Cummins et Weinstein. «Le Crime du châtiment à la prison de haute sécurité de Pelican Bay» dans Mordicus n° 11-S spécial Étazunis (juin 1994), p. 61.
8 Capitale administrative
de la Californie.