
PRÉFACE
Révolution Russe ! Douloureuse bien aimée ! Connaîtrons-nous jamais exactement tes luttes, ton héroïsme, ton martyrologe ? Parviendrons-nous un jour à lever le manteau de silence que le Moloch tzariste maintient sur toi depuis tant d'années ? Nous sera-t-il permis de suivre pas à pas les mille péripéties de ton drame grandiose ? Ton sacrifice devra-t-il rester perdu pour l'humanité ? Ta voix ne va-t-elle pas s'élever formidable au-dessus de nos joutes léthargiques pour les inspirer de ton vivant exemple, pour leur insuffler un peu de l'héroïque ardeur qui t'anime ?Révolution chère à nos cÏurs, courage ! Les frères d'Occident s'efforcent de te comprendre. Ils sentent désormais que ta cause est leur cause. Ils souffrent tes souffrances et débordent d'enthousiasme à l'annonce de tes victoires. Dans ces contrées où la tyrannie avait jusqu'ici récolté l'huile indispensable pour ranimer son foyer mourant, tu vas trouver demain les armes nécessaires à ton triomphe final.
Oui, les temps sont changés, quoi qu'on dise ! Aujourd'hui, nous savons qu'ils sont nos camarades, les innombrables martyrs qui vont peupler les geôles du Petit Père et les steppes lointaines de Sibérie.
Nous les appelons nos frères, ces vaillants, nos sÏurs, ces vaillantes qui, de temps à autre, se sacrifient pour abattre un fauve. Nous comprenons que le joug qui pèse sur les épaules du prolétariat russe n'est pas très différent du fardeau d'esclavage qui pèse sur nos épaules. Nous avons la pleine certitude que l'immense pays des moujiks va se rencontrer bientôt avec nos paysans dans une unanime aspiration vers le bien-être et la vie libre.
Nous, producteurs de l'Occident, voyons à présent bien au delà du clocher de notre village, de notre cadre national et même de notre groupe ethnique. Au delà de nos revendications personnelles, les grands conflits mondiaux nous passionnent, ranimant nos courages, et nos cÏurs se sentent solidaires de tous les hommes, de quelque souche qu'ils descendent. C'est avec ce sentiment, Révolution chérie, que nous te dédions cette Ïuvre de vulgarisation si remarquable, grâce à laquelle nous avons acquis de toi une connaissance plus intime. Accepte-là comme gage de notre inaltérable amitié et de notre alliance pour les luttes prochaines.
«L'histoire de toutes les Sociétés, jusqu'à aujourd'hui, c'est l'histoire de la lutte des classes». Cette parole est de Karl Marx et sa justesse a été reconnue par un grand nombre d'historiens de notre époque.Du jour où les plébéiens de Rome se levèrent contre les oppresseurs du patriciat, la classe des travailleurs inaugura les révolutions. Incendie des châteaux, mise en pièces des machines, défense des barricades, lutte plus calme mais non moins âpre des grèves et des boycottages, les producteurs, par toute la terre, n'ont pour ainsi dire pas cessé d'être en révolte contre la classe qui ne produit pas. Par moments, ces révoltes ont pu être inspirées, dirigées ou détournées de leur but, par des hommes d'une autre classe, mais toujours la force et le sang ont été dépensés par les travailleurs. En aucune révolution, même la Commune de Paris, les plaintes et les apirations des travailleurs n'ont été aussi clairement et aussi opiniâtrement exprimées que dans la Révolution Russe. Elle est par excellence une révolution ouvrière.
Durant ces deux dernières années, bien des choses ont été écrites sur la Russie, la plupart du temps dans des volumes coûteux ou bien dans des publications mensuelles ou hebdomadaires hors de la portée de la majorité des salariés. Les travailleurs français ont dû s'en rapporter aux quotidiens pour se documenter. Cette source d'informations a deux graves défauts. Toujours éparpillés, les nouvelles ne sont jamais présentées sous la forme de narrations, et ensuite, elles sont généralement entachées de partialité. (**)
Les pages qui suivent ont été écrites avec l'idée qu'il y a en France un grand nombre de travailleurs désireux de savoir comment et pourquoi leurs frères se battent à l'autre bout du monde et qui attendent un exposé complet et succinct de la plus grande des révolutions mondiales.
Ces chapitres n'ont pas de prétention historique. Les événements sont trop récents et l'écrivain les a suivi de trop près pour les présenter avec la perspective des siècles ou leur donner ce caractère purement impersonnel que l'on dit être fondamental en histoire. A ces défauts, on trouvera quelque compensation dans le fait que l'auteur était sur place et, jusqu'à un certain point, il a pris part aux faits narrés.
Afin de bien comprendre les récents événements qui se sont déroulés en Russie, quelques notions sur l'histoire de ce pays sont nécessaires. On voudra être indulgent pour les brefs aperçus historiques qui émaillent cet exposé d'événements plus proches de nous.
INTRODUCTION
Les surprises et les contradictions apparentes que la Russie réserve aux Occidentaux sont infinies.
Les journaux parlent de la manifestation ouvrière conduite par le père Gapone, et de la merveilleuse grève générale d'octobre, prête à rencontrer un prolétariat fort et bien développé. Une de mes premières surprises fut de constater qu'il y avait à peine dix pour cent d'ouvriers de fabrique dans la population, et que ces ouvriers étaient les plus malheureux et les plus mal organisés du prolétariat moderne.
Une teinture d'histoire, si légère soit-elle, est tout d'abord un réel désavantage pour quiconque étudie la Russie de l'heure actuelle. L'industrie moderne y étant fort peu développée, on cherchera naturellement les institutions médiévales. Mais la Russie est aussi peu soumise à la Féodalité qu'elle l'est au Capitalisme.
La raison principale d'une telle confusion, c'est que les Russes donnent à des mots ayant un sens très précis dans les histoires de l'Europe occidentale des significations totalement différentes. Ainsi, vous entendez parler d'un «marchand de la première Guilde», vous pensez aussitôt aux guildes de métier anglaises et vous cherchez en vain leur équivalent en Russie. Il n'y a pas d'analogie entre la «classe bourgeoise» dans ce pays et les bourgeois des vieilles cités flamandes. On fait souvent allusion aux «anciennes république de Kazan et de Novgorod». En réalité, elles ressemblaient plutôt au vieil Empire Germain qu'à des républiques. Quand la dynastie s'éteignait, comme cela arrivait souvent en ces temps de luttes, de poison et de meurtres, quelques hauts personnages s'assemblèrent, et ils élirent un nouveau despote. Le clergé comme la noblesse y jouent un rôle tout autre que dans l'Europe occidentale.
Pour étudier la Russie, il faudra abandonner toutes idées préconçues. La Russie n'est pas plus un despotisme asiatique en avance qu'elle n'est un Empire occidental en retard. La civilisation slave est unique. Elle a subi l'influence des hordes tartares de l'Est ainsi que des idées de ses voisins occidentaux ; elle est néanmoins distincte des uns et des autres. Croire que le développement historique de la Russie soit suivre le même cycle que celui de l'Europe occidentale ne peut conduire qu'à des erreurs extravagantes.
De même, on se souviendra que la Russie n'est pas une nation, mais un groupe de nations. Ses cent et quelques millions d'habitants parlent quatre-vingt langues différentes. Elle englobe un territoire deux fois grand comme les États-Unis, et les moyens de communication y sont fort peu développés. Odessa, sur la Mer Noire, et Saint-Petersbourg, sur la Baltique, communiquent plus facilement entre eux que nombre de villages séparés par quelques lieues.
Le niveau de l'éducation dans chaque localité est très inégal. Dans les provinces baltiques, par exemple, il y a plus d'individus sachant lire et écrire, par cent habitants, que dans aucune autre république. En d'autres parties de l'empire, il y a des tribus sauvages plus ignorantes que nos Indiens. Entre ces extrêmes est la plus grande masse du peuple russe. Une classe minuscule, l'Intelligenzia, est plus cultivée que les intellectuels des autres pays, alors que dans les villages paysans, il est souvent difficile de trouver quelqu'un sachant lire. La Pologne et la Finlande sont des exemples pris parmi la douzaine de nations disparates assimilées et dont la haine n'est pas concentrée sur le Tsar en particulier, mais est étendue au peuple russe en général. Toutes ces dissemblances font qu'il devient de plus en plus malaisé de parler du peuple russe comme d'un ensemble. Les distances sont si considérables, les moyens de transport si inégaux, l'éducation si diverse, que toute unité d'action devient difficile à l'extrême.
GAPONE
Le Nouvel An de 1905 fit son entrée au milieu des rires habituels à «l'Ours», le restaurant select du centre de Saint-Petersbourg. D'innombrables lustres y flamboyaient. Un orchestre militaire s'y faisait entendre. Des officiers, dans de splendides uniformes, et des femmes vulgaires, les habituées de la Cour, en grande toilette, remplissait la nuit des éclats de leur gaieté. Tandis que là-bas, dans le faubourg ouvrier, tout était tristesse. Les rares lumières y étaient toutes petites. La musique, c'était les voix plaintives des mères, chantant les airs appris au village afin que les enfants souffreteux ne pensent plus au froid de l'hiver. Plus honnêtes que les femmes de «l'Ours», ces femmes ne les égalaient pas en beauté. Point de gaieté. Le Nouvel An ne leur apportait comme promesses que douze nouveaux mois de servitude ; douze nouveaux mois de désolation, avec des heures de travail interminablement longues et des salaires exagérément minimes ; douze nouveaux mois d'usure mentale, morale et physique, de routine machinale, de famine et d'entassement dans des bouges.
Le centre de Saint-Petersbourg est un quartier de palais, de théâtres et de parcs. Mais la cité est enfermée dans un cercle de faubourgs. Royaume de misère, de laides usines, de vieilles bâtisses, de rues malpropres. De tous les coins de l'Empire, l'armée des désÏuvrés accourt dans la Cité intérieure pour la chasse au plaisir. Dans la Cité extérieure, se presse l'armée autrement grande de gens en quête de travail. Ce contraste est la cause de la Révolution Russe. Jamais société humaine n'a offert pareil contraste. Il n'y a pas autant de distance entre Cherry-Hill et la Cinquième-Avenue, il n'y en a pas eu autant entre les faubourg de Paris et Versailles, qu'entre le quartier de Vibourg et le Palais d'Hiver. C'est à travers cet abîme que, le 9 janvier 1905, les travailleurs furent conduits par le Père Gapone.
Pour comprendre cette marche fatale du peuple, jetons un coup d'Ïil dans son histoire passée. En 1861, le servage fut aboli en Russie. Il n'y avait pas de manufactures antérieurement à cette date. Il y avait bien quelques centres industriels en Pologne et dans les provinces de l'ouest, mais, dans le cÏur immense de la Russie, le capitalisme moderne, la fabrication industrielle ayant pour but des bénéfices, était inconnue. Les serfs labouraient les champs de leurs maîtres. Durant les longs mois d'hiver, ils fabriquaient chez eux des objets très simples : du drap ou des souliers, des harnais ou des ustensiles de ménage. Les objets trop compliqués se faisaient dans des «artels». La communauté avait-elle besoin de roues de charrette, par exemple, un certain nombre de paysans se réunissaient, formaient un artel, et les fabriquaient. Quand le travail était terminé, ils se partageaient le gain, puis se séparaient. La demande de certains objets fut parfois si constante, que certains artels restèrent permanents. Ils répondirent bien au delà des demandes de leur village et fournirent à un district plus vaste. Dans les artels permanents, les travailleurs pouvaient développer une grande habileté ; mais, en général, l'existence des artels était brève et l'habileté minime. Mode de production bien peu économique assurément, mais, néanmoins, bien intéressant au point de vue socialiste. Grossiers et imparfaits sans doute, ces groupements étaient des expériences directes de production coopérative, ayant éliminé les pires défauts du capitalisme moderne : le salariat et la création d'une plus-value commerciale.
L'émancipation amena une métamorphose, mais la métamorphose fut lente. Tous les serfs qui avaient travaillé dans les fermes reçurent un lot de terrain. Le lot était bien petit, et souvent, par suite de la malhonnêteté du maître, plus petit que le lot accordé par la loi. Pour en acquitter le montant, les paysans furent accablés d'impôts excessifs. Pourtant, malgré ces divers mécomptes, cela empêcha les paysans de devenir immédiatement des salariés. Quant aux serfs qui avaient été gens de maison, ainsi que ceux qui avaient fait autre chose que du travail agricole, ils ne reçurent pas de terre, et furent forcés de chercher sans retard un emploi. Certains restèrent comme domestiques, attachés à leurs anciens maîtres. D'autres trouvèrent du travail sur la terre de leur seigneur. Les autres furent attirés dans les villes, et, comme l'industrie s'y développait, devinrent des ouvriers d'usine.
Les choses n'allèrent pas bien pour les paysans nouvellement libérés. Bien que le chiffre de la mortalité soit fort élevé parmi eux, le chiffre des naissances y est encore plus élevé, et la population s'accroît plus vite en Russie que dans tout autre pays du monde. La terre paysanne, insuffisante au début, répond de moins en moins aux besoins à mesure que le nombre des paysans augmente. Ajoutez à cela les mauvaises récoltes, le manque d'éducation, les impôts écrasants, et vous ne serez pas étonnés d'apprendre que la richesse paysanne a constamment baissé depuis l'émancipation. Partout où des chiffres ont été recueillis, on a constaté que la quantité de nourriture absorbée par chaque paysan avait diminué et que le nombre d'animaux élevés dans chaque famille avait décru. Cette baisse a été constante depuis l'émancipation, mais elle s'est accélérée dans ces quinze dernières années, avec la politique du comte Witte.
Witte est un banquier, il n'est pas économiste. C'était son idée, d'établir le système de banque sur la monnaie d'or. Afin de ramasser l'énorme réserve d'or dont il avait besoin pour établir un étalon d'or, il était nécessaire que l'exportation du pays dépassât l'importation. La différence, la «Balance du Commerce», serait payée en or, que le gouvernement ramasserait pour sa réserve. Le grain était la seule denrée que la Russie produisit en grandes quantités. Les lourds impôts obligeaient le paysan à vendre son grain aussitôt récolté, et ce grain était exporté. Les exportations de grain augmentant, la famine augmenta. Witte ramassa sa réserve en affamant ses compatriotes. Il est probable qu'il apprît ce tour au spectacle de l'exploitation anglaise de l'Inde. Aucun autre pays n'a une exportation de grain aussi considérable, et des famines aussi fréquentes. Une autre idée de Witte fut la muraille des hauts tarifs douaniers. Les droits de douanes devaient être payés en or, et, ces encaissements enflant la réserve du trésor, on augmenta les prix de vente aux paysans déjà affamés.
Sous la pression accumulée de ces divers facteurs économiques, la classe paysanne a perdu sa solidarité primitive et s'est fragmentée en trois sections différentes. Les plus fortunés et les moins scrupuleux se sont élevés au dessus de la moyenne. Ils ont économisé quelque argent, et ils le prêtent aux taux les plus exorbitants à l'époque où l'on perçoit les impôts. Plus tard, ils vendent les biens de leurs victimes et acquièrent ainsi de la terre. Il font aussi le trafic de grain. Connaissant intimement leurs voisins, ils sont en mesure pour acheter, au moment psychologique où la nécessité se fait le plus sentir, et leur capital est suffisant pour leur permettre de garder leur stock jusqu'au jour où les cours monteront. Toujours paysans vis-à-vis de la loi, ils sont en réalité des petits propriétaires et des prêteurs d'argent. Ils constituent une toute petite fraction du corps des paysans et sont cordialement détestés par le reste.
En très grande majorité, les paysans sont restés, à peu de chose près, ce qu'ils étaient au moment de l'Émancipation. Leur chance propre a été la chance commune. Ils gardent leur pièce de terre et sont membres respectés de leurs communautés. Leur métamorphose est plutôt interne qu'externe. Il y a un peu plus de son dans leur pain, d'année en année. Ils ne rient plus aussi souvent que leurs ancêtres, et la famine qui les menace sans cesse a ridé leur front et ulcéré leur cÏur. L'inquiétude les gagne. Ils brûlent les granges de leurs seigneurs et tuent le percepteur plus souvent que jamais. L'infortune croissante de leur vie les poussera à un horrible règlement de compte un jour prochain.
La troisième catégorie, c'est celle des paysans sans terre. A ceux-là, la chance n'a pas souri. Certains, peut-être, doivent leur malheureux sort à la boisson ; un plus grand nombre, aux mauvaises récoltes et aux maladies ; mais la plupart le doivent aux impôts incessants qui pèsent sur eux. Ils sont devenus la proie des prêteurs, et la dette a englouti leurs terres. Certains s'embauchent comme ouvriers agricoles dans de vastes domaines, mais la majeure partie est entraînée vers les cités.
C'est cette catégorie, toujours accrue de la classe paysanne, qui constitue la base du prolétariat industriel. Ils vont vers les villes, non pas comme dans les autres pays, pour y chercher fortune, mais pour échapper aux famines. Il leur répugne de croire que leur nouvelle situation doive être permanente. De leur cÏur déborde l'espérance intarissable que, quoiqu'il arrive, la chance leur sourira un jour et qu'ils pourront revenir à la terre. La plupart des paysans russes considèrent l'agriculture comme la seule vie véritable. Leur attachement au sol et leur croyance à peu près universelle en une forme quelconque de nationalisation des terres, sont les principaux caractères distinctifs de leur classe. C'est cette vie précaire, importée des régions où règne la famine, et ce manque de stabilité dans leur situation, qui font des ouvriers russes une proie facile pour les employeurs. La «Loi d'Airain des Salaires», qui veut que les salaires soient généralement suffisants pour entretenir l'ouvrier et ses enfants est ignorée en Russie. Le déclin rapide de l'agriculture, et les quatre-vingt millions de paysans qui courent à la ruine, délivrent le capitaliste de toute crainte pour la demande de travail. En dépit de l'effroyable avilissement de la vie de fabrique, l'armée des sans-travail augmente sans cesse, et les salaires baissent bien au dessous du minimum économique du nécessaire. On peut estimer entre 40 et 50 % le nombre de travailleurs pétersbourgeois qui sont nés dans les villages et qui restent encore paysans de cÏur. En d'autres centres industriels plus récents, la proportion est encore plus élevée. La concentration d'un si grand nombre de travailleurs dans la même ville devait amener inévitablement leur organisation. Il y eut deux mouvements ouvriers distincts. Pendant nombre d'années, les socialistes ont été à l'Ïuvre. Leur succès, si l'on tient compte de l'ignorance des travailleurs, a été considérable. Graduellement, l'idée de s'organiser et de faire grève pour des améliorations matérielles prit corps. L'organisation syndicale était un crime, au début, mais l'idée magnétique d'une action organisée ayant triomphé des lois oppressives en Angleterre, il en fut de même en Russie.
Il y a environ trois ans, un directeur de la police secrète imagina de lancer un mouvement en sens contraire. Les nouveaux syndicats étaient purement économiques, et ils se tenaient en dehors de toute idée socialiste ou révolutionnaire. Aussi longtemps que les syndicats s'en tinrent aux revendications économiques, ils furent entretenus par la police. Comme nos unions françaises, ils offraient aux travailleurs la chance d'ajouter quelques sous à leur salaire quotidien ou de diminuer la journée de travail de quelques minutes. Chaque fois qu'ils proclamaient la grève, la police se montrait bienveillante à leur égard. Quand un syndicat socialiste se mettait en grève, ses leaders étaient jetés en prison ou envoyés en Sibérie. Un grand nombre d'ouvriers, parmi les plus ignorants, entrèrent aux syndicats de la police.
C'est dans ces syndicats policiers que le Père Gapone commença à devenir célèbre. Le caractère de cet homme a été tellement entouré de mystère, qu'il est pour ainsi dire impossible d'écrire quelque chose de certain à son sujet. Certains croient encore à son intégrité, alors que d'autres affirment qu'il fut toujours et continuellement un espion de la police. Ma propre opinion, basée sur des rapports personnels et sur une enquête approfondie, c'est qu'il a oscillé entre ces deux extrêmes.
Né en Russie du sud d'une simple famille de paysans, il devint prêtre, se querella, dit-on, avec son supérieur, et fut chassé des ordres. Plus tard, il fut réintégré, et, à la fin de 1904, nous le trouvons payé par la police, et travaillant parmi la population ouvrière de Pétersbourg. Il était très populaire. Un prêtre qui prend la cause du peuple, même en apparence, est un phénomène si extraordinaire en Russie, qu'il est sûr de trouver immédiatement une foule pour le suivre.
Comment se conçut le projet d'adresser une pétition au tsar, nul ne le sait. Pourtant, ceux qui sont au courant des mÏurs paysannes pourront se l'expliquer sans peine. De temps immémorial, les paysans ont cru que le tsar était leur ami, et ils ont attribué tous leurs maux aux seigneurs, et à ceux de leur entourage. Quand la famine s'abattait sur leurs villages, il était d'usage de faire un choix parmi les vieillards de la communauté et de les envoyer en délégation vers le «Petit Père» pour lui faire entendre leurs doléances. Ces députations ne parvenaient jamais jusqu'au tsar. Elles étaient arrêtées par ses fonctionnaires. Lorsqu'ils revenaient à leur village, le dos meurtri de coups de fouet, la haine des paysans pour les fonctionnaires était plus vive, mais leur foi en la bonté du tsar n'était pas diminuée. J'ai vu deux vieux paysans d'un village voisin du Volga, qui étaient allés en semblable mission à trois reprises différentes, et qui, chaque fois, avaient été fouettés et renvoyés chez eux.
A Saint-Pétersbourg, cependant, le proverbe paysan : «Dieu est très au dessus de nous, et le tsar est très loin de nous», ne tenait pas beaucoup. Le tsar habitait là, tout près, au Palais d'Hiver, de l'autre côté du fleuve. On comprend donc que l'idée leva et se répandit comme une réalité vivante par les rues tristes des faubourgs ; qu'elle courut de logis en logis, aiguillonnée par la famine et la froidure. «Si nous envoyons une petite délégation, pensèrent-ils, cela ne servira à rien. Ils les fouetteront. Tandis que si nous y allons tous ensemble, ils ne pourront pas nous fouetter tous. Nous crierons tous très fort, et le «Petit Père» nous entendra. Il avancera au balcon et nous lui parlerons, et il nous aidera.»
Gapone s'opposa, tout d'abord, à cette idée ; mais l'idée était trop puissante. Quelques jours avant le «Dimanche sanglant», il y jeta sa destinée. Il se peut qu'il ait été touché, à l'aspect de la misère au milieu de laquelle il vivait journellement. Il se peut que l'enthousiasme de l'idée l'ait empoigné, comme bien d'autres, jusqu'à ce degré où le martyre perd son horreur. Il est plus probable qu'il vit que le mouvement ne pouvait être supprimé ; que s'il s'y opposait plus longtemps, il perdrait son influence ; que s'il le conduisait, même à la défaite, il serait comme un dieu parmi les hommes. Il est certain que le vendredi et le samedi précédant le dimanche fatal, il prononça des discours enflammés dans lesquels il dit qu'il valait mieux mourir que vivre comme ils vivaient.
Il n'y avait point de secret quant au mouvement. Tout le monde le savait ; le tsar avait fui à son palais de Tsarskoïé-Sélo, et son oncle, le grand-duc Wladimir, avait reçu le commandement de la Cité. Ce matin-là, le soleil se leva comme si cette journée ne devait pas être la plus grande que la Russie ait connue ; l'aube de la Révolution, la vie nouvelle. Il toucha les dômes d'or des églises, éveilla les avenues couvertes de neige en les baignant d'une lumière aveuglante, et entra même dans les rues mornes des faubourgs. Au centre de la Cité régnait un calme inusité, troublé seulement par un mouvement de troupes à peu près silencieux. Tandis que dans les faubourgs, c'était le brouhaha précurseur des grands événements. Dans toutes les fourmilières humaines, on s'agitait et on se préparait. Les travailleurs s'habillaient comme pour une fête religieuse. A l'heure fixée, ils se rassemblèrent dans leurs quartiers respectifs, et, à partir des trois faubourgs principaux, ils avancèrent vers la Palais d'Hiver, comme trois grands fleuves.
On ne pouvait imaginer meilleur piège. Le Palais d'Hiver forme le côté droit d'un immense demi-cercle. La courbe est formée par les édifices des ministères et les casernes ; et ce vaste amphithéâtre ne possède que trois entrées. Les troupes ne barrant pas le chemin aux travailleurs en marche, ils purent se réunir et avancer dans le piège sans être dérangés. Alors, les soldats fermèrent les entrées, et, sans avertissement, on tira salve après salve dans cette masse compacte d'hommes et de femmes désarmés. A la fin, dans sa terreur impuissante, le peuple se fit un chemin à travers la Cité, où les Cosaques les chassèrent jusqu'au crépuscule.
Le Père Gapone échappa, sans doute parce qu'il portait des habits de prêtre et qu'il tenait une image sainte ; peu de soldats osant tirer sur l'image du Christ. Il eût mieux valu pour lui qu'il mourût. Il serait devenu un saint. Le jour suivant, il accomplit le dernier acte révolutionnaire important de sa vie. Il lança une proclamation, où il disait : «Peuple russe, il n'y a plus de «Petit Père». Un océan de sang, sépare le tsar de son peuple !»
On fit filer Gapone hors de Russie. Il récolta des sommes considérables. Combien de cet argent parvint jusqu'aux travailleurs, nul ne le sait. Gapone se promena quelques mois dans l'Europe occidentale, et enfin retourna en Russie, pour se vendre encore une fois à la police. A cela, il n'y a aucun doute. Il fut tué en mai 1906 par certains de ceux qu'il avait trahis. Il doit sa célébrité à des événements sur lesquels il n'eut aucun contrôle, et à une proclamation probablement écrite par un autre que lui ; mais ces événements et cette proclamation resteront mémorables. Avec eux s'effondra la légende du «Bon Tsar». Les événements prouvèrent, et la proclamation annonça qu'il n'y avait plus de «Petit Père», qu'un océan de sang séparait le tsar de son peuple.
LA CONSTITUTION
La fumée des canons du grand-duc Wladimir se dissipa vite, mais le bruit de la fusillade se répercuta longuement à travers l'empire. A l'heure où la nouvelle du Dimanche sanglant se répandit dans les provinces, elle souleva une fureur indignée. Il n'est pas de ville manufacturière qui n'ait ressenti la secousse. Bien des gens pensaient que c'était le coup final porté à l'Autocratie. Ce n'était que le coup du début.
En février, espérant calmer le pays, le Tsar lança un manifeste dans lequel il promettait de réunir des délégués de la Nation afin de l'aider dans l'Ïuvre gouvernementale. Le Ministre de l'Intérieur Bouliguine fut chargé de rédiger une loi instituant la Douma et réglementant son élection. Ce manifeste fut accueilli par des éditorials louangeux dans les journaux étrangers. On y lisait en vedette que la Russie était entrée dans une phase constitutionnelle et que la Révolution n'était plus. Pourtant ceux qui pensent en Russie se montrèrent moins optimistes et ils se dirent: «Attendons la loi nouvelle». Le Ministre termina son travail dans le cours du mois d'août et la «Constitution Bouliguine» fut rendue publique.
Cela n'avait rien d'une constitution. Le mode d'élection des députés était le plus imparfait et le plus inique qui ait jamais été inventé. Une fois réunis, ils n'auraient aucun pouvoir réel. Le Parlement d'Angleterre et les États Généraux français coupèrent le cou à leurs monarques respectifs à la suite du contrôle des finances. Bouliguine prévit le danger. La Douma n'avait pas à se mêler des questions financières. Les députés étaient liés par un serment et ils se trouvaient pris dans l'alternative de le violer ou bien d'abandonner tous rêves de réformes.
La loi ne satisfit personne et elle trompa bien peu de gens. Elle devint néanmoins un sujet d'intense discussion. Libéraux comme révolutionnaires, tous résolurent de ne pas y participer et de la boycotter. Tous avaient ressenti cette insulte à leur intelligence.
Du jour où fut fondée l'Autocratie, la vie politique se trouva étouffée. La plus légère opposition à l'autorité du Tsar devint un cas de haute trahison et fut punie d'exil ou de mort. Ajoutez à cela l'ignorance du peuple, il est évident qu'il n'y avait aucun mouvement politique dans les masses. Quelles qu'aient pu être les aspirations politiques des individus, elles restaient inexprimées. L'opposition tirait ses forces des hautes classes.
Pierre le Grand voulut imposer la civilisation occidentale à la Russie. Entre autres choses, il travailla à substituer un service civil à l'aristocratie. Il voulait que l'avancement, dans le gouvernement, fut basé sur le service et non plus sur la naissance. N'importe qui, sans égard de la naissance, pouvait entrer au Service civil, dans les emplois inférieurs au début, pour monter ensuite en grade. Bien entendu, cette mesure offensa les gens de la noblesse, dont un grand nombre se trouvaient privés de leurs grasses positions au gouvernement. L'autocratie se trouva scindée en deux groupes hostiles. Certains firent taire leur orgueil et entrèrent au Service civil à côté de gens de basse condition. Ils montèrent et constituèrent la Bureaucratie, la classe dominante de l'heure actuelle en Russie. Les autres quittèrent la Cour et se retirèrent dans leurs domaines pour y soigner leur orgueil blessé. Ils ne reconquirent jamais leur influence à la Cour et leur puissance a constamment baissé. L'émancipation des serfs et la récente politique industrielle du comte Witte, hostile à l'agriculture, ont également affaibli et appauvri la noblesse terrienne.
Cette noblesse terrienne appauvrie se trouve donc comprise dans l'opposition. Ce sont des libéraux dans le sens occidental du terme. Fort mécontents de la politique actuelle du gouvernement qui réserve ses faveurs pour une autre classe, ils ont exprimé leur mécontentement aussi haut que possible en ces trente dernières années. Leur tribune, ce furent les assemblées provinciales des zemstvos. Créés par Alexandre II, ces conseils locaux furent mutilés tant et si bien par les ministres qui depuis lors se succédèrent qu'ils ont perdu tout pouvoir véritable. La représentation paysanne n'est plus qu'une plaisanterie et tout ce que les zemstvos sont capables de faire se réduit à peu de choses près à l'envoi de pétitions au gouvernement central. Négligés de tous, seule la noblesse mécontente s'en servit pour exprimer ses plaintes.
Une autre partie de l'opposition, les libéraux, ressemblant plutôt aux radicaux de l'Occident, est constituée par des hommes de métier. La décadence de la noblesse terrienne, amenée par la réforme de Pierre-le-Grand, l'émancipation et la récente politique industrielle ont poussé nombre d'hommes de cette classe vers les professions libérales. Les moyens d'éducation se développant, nombre de fils de marchands et de paysans parmi les aisés ont pu étudier et acquérir une profession. La classe professionnelle, presque sans exception, est mécontente. Les professions libérales sont terriblement encombrées. La misère générale du peuple est si épouvantable qu'elles ne peuvent assurer les ordinaires moyens de subsistance. Un médecin de mes amis est tout seul pour donner des soins à 3000 paysans. Sur cent Russes qui meurent, un seul a été soigné par un médecin, et néanmoins, dans cette profession, on a du mal à gagner sa vie. Aucun pays n'offre un aussi beau champ d'action aux entreprises des ingénieurs, et cependant, les écoles d'enseignement technique forment plus d'ingénieurs qu'il n'y a d'emplois disponibles. Pour être journaliste, il faut avoir une certaine fortune et il en est de même pour le barreau et l'enseignement. Les occasions d'exercer sont rares et les profits terriblement maigres. Le chiffre des suicides parmi les professions libérales en Russie est effroyable. Ayant étudié et voyagé à l'étranger, ces hommes connaissent le régime politique de l'Europe Occidentale. Ils se sentent plus atteints que la noblesse terrienne et sont plus catégoriques dans leur opposition au régime.
Plus à gauche encore sont les Révolutionnaires, lesquels sont pour la plupart Socialistes. Le temps n'est pas fort éloigné où toute participation des masses à la vie politique était impossible. De même que les Libéraux et les Radicaux, les Socialistes sortirent des classes éclairées. L'Intelligenzia possède une culture plus large que les classes similaires des autres pays. De nombreux voyages et la connaissance de deux ou trois langues étrangères les ont familiarisés avec tous les mouvements artistiques, littéraires et politiques de l'Europe Occidentale. Ils n'ont point négligé la Sociologie ni le Socialisme. Les trois volumes de «Das Kapital» en allemand et des traductions excellentes de cet ouvrage ont eu en Russie une circulation plus large que dans aucun autre pays, y compris l'Allemagne.
Tous les Russes intelligents sont familiarisés avec la pensée socialiste. Ceux qui n'admettent point le Socialisme, deviennent des Libéraux, des Réformistes. Les autres entrent au Parti Socialiste et deviennent des Révolutionnaires. Distinction purement personnelle, comme l'est la différence existant entre l'égoïsme et l'altruisme.
Le mouvement Libéral surgit et se développa dans la mesure où le poids de l'Autocratie devint de plus en plus lourd aux classes moyennes. Le mouvement révolutionnaire l'a précédé. Il a sa source dans une horreur impersonnelle causée par le spectacle de l'avilissement où se trouve plongée la grande masse du peuple. Bien peu de Révolutionnaires sont entrés dans le mouvement pour des considérations personnelles.
Les trois courants de l'Opposition viennent d'être étudiés au point de vue purement matériel et de ce point de vue comporte bien des exceptions. L'intérêt personnel d'un grand nombre de membres des partis du Centre semble être à droite du programme de leur parti, mais leur dévouement aux idées de progrès et de liberté l'emporte sur l'intérêt économique personnel. Ce phénomène est vrai pour tous les partis de gauche. Révolutionnaires compris. Il est commun à toutes les périodes transitoires. Le matérialisme économique est aussi impuissant à expliquer les détails de la Révolution Russe que la Démocratie de La Fayette ou le Socialisme de Lassalle.
Les Révolutionnaires décidèrent dès le début de boycotter la Douma. «Nous voulons un gouvernement basé sur le suffrage universel, dirent-ils. Nous n'avons rien à faire avec ce système électoral inique.» D'abord les Libéraux furent de cet avis. Peu de temps après la promulgation de la loi, les représentants des Zemstsvos et des Municipalités se réunirent en Congrès. Ce Congrès représentait assez bien les Libéraux et les Radicaux. On s'y prononça contre l'élection. Pourtant graduellement le vent tourna. Certains parlèrent des États généraux en France en rappelant comment ils étaient parvenus à arracher à Louis XVI des concessions, puis finalement la liberté complète. Peut-être la Douma aurait-elle une histoire analogue. Un Congrès ultérieur des Zemstos décida de prendre part à la campagne. Tous les libéraux et tous les radicaux marchèrent avec eux. Une petite fraction socialiste décida également de participer à l'élection, mais la grande masse des Révolutionnaires, avec des différences de détail, la boycotta.
Vers l'époque où cette discussion battait son plein, une nouvelle organisation se constitua, l'Unions des Unions, appelée à exercer pour un moment une grande influence. Dans presque toutes les professions, un rudiment d'organisation existait déjà. Les avocats avaient leur Association du Barreau, les Docteurs des Sociétés Médicales. Il y avait des Clubs techniques, une Union des Instituteurs, etc. Les classes libérales s'intéressant de plus en plus à la politique, ces organisations devinrent plus politiques que scientifiques. Ces conférences et ces congrès devinrent des réunions politiques déguisées. Le professeur Paul Melukov organisa toutes ces diverses sociétés en une grande Fédération, qui comprit pour ainsi dire tous les gens de métier en Russie. Quelques syndicats ouvriers y étaient affiliés, mais c'était une organisation du prolétariat intellectuel avant tout. Leur proclamation, à l'heure où elle parut, donna un grand prestige aux classes éclairées.
LA GRÈVE GÉNÉRALE
La première moitié de 1905 avait été marquée par une colossale protestation contre le meurtre des disciples de Gapone, mais vers le milieu de l'année, le mouvement révolutionnaire s'enlisa dans une discussion sur les élections prochaines. Dans leurs diverses conférences, les socialistes avaient décidé de faire leur possible pour empêcher les élections par les grèves et la révolte et ils tenaient à ce que les travailleurs restent tranquilles afin de garder leur force jusqu'au jour des élections.
Au commencement d'octobre, les imprimeurs de Moscou se mirent à parler de grève. Ils réclamaient une augmentation de salaire et plus d'heures de loisir. Leur syndicat avait été organisé par les socialistes et son comité exécutif était contrôlé par le parti. Selon leur plan d'action, les socialistes firent tout leur possible pour décourager cette grève. Ils ne purent retenir les ouvriers et le mouvement les déborda. Il leur fallait ou marcher avec eux ou les perdre.
Impuissants à empêcher la grève, ils décidèrent d'en faire une manifestation publique. Quand les gérants des imprimeries de Moscou reçurent les réclamations de leurs ouvriers, la première chose qu'ils firent, fut la demande d'une république démocratique basée sur le suffrage universel. Même si les patrons devaient approuver cette demande, comme c'était le cas sans doute pour beaucoup d'entre eux, il était, bien entendu, hors de leur pouvoir de leur donner satisfaction. Ce n'étaient point des demandes d'améliorations économiques que formulaient les travailleurs. Ce qu'ils voulaient, c'était la révolution immédiate et complète. Les grévistes étaient déterminés et ne voulaient entendre parler d'aucun compromis.
Nombre d'imprimeurs fermèrent leurs ateliers. Les autres transportèrent leurs entreprises ailleurs. La grève échoua piteusement. Néanmoins, les desiderata des ouvriers de Moscou trouvèrent un écho dans le cÏur de la très grande majorité des travailleurs russes. Le lendemain matin, ils furent imprimés dans les journaux de Saint-Pétersbourg et les ouvriers des imprimeries pétersbourgeoises quittèrent le travail en témoignage de sympathie. Avant la fin du jour, une demi-douzaine des plus importantes fabriques, fonderies, filatures, etc., quittèrent le travail, sans formuler de réclamations, dans le but de témoigner leur solidarité avec leurs frères moscovites.
Ce jour-là, les délégués des travailleurs des chemins de fer étaient réunis en conférence à Saint-Pétersbourg. Ils déclarèrent la grève générale des chemins de fer le soir même, également sans formuler de revendications personnelles, afin d'appuyer la demande hardie des ouvriers imprimeurs de Moscou. Avant que quiconque s'en fut rendu compte, la plus plus formidable grève générale de l'histoire était en marche. Jour par jour, heure par heure, le mouvement faisait tache d'huile. Il s'étendait dans toutes les directions. L'Union des Unions s'y rallia. Ingénieurs, avocats, médecins, infirmières, professeurs quittèrent le travail. Presque tous les employés du département d'État impérial s'en allèrent. Le mouvement n'allait pas sans certains côtés amusants. Le congrès des apiculteurs se trouvait réuni à Moscou et il vota une résolution disant qu'il était impossible d'élever des abeilles tant que la Russie n'aurait pas une constitution. En bien des endroits la police elle-même se mit en grève.
Sur toute la Russie, la crainte de l'inconnu planait. Pareil calme ne s'était jamais vu. Les rues de Pétersbourg étaient vides. Les tramways étaient désertés par leurs conducteurs. Plus de fiacres. Les magasins étaient fermés comme s'ils allaient avoir à résister à un siège. Plus de lumière le soir. Les rues étaient désertes. Seules, des patrouilles de Cosaques y passaient. Le calme même augmentait la frayeur. Les ouvriers avaient cessé le travail. La faim et la soif menaçaient. Les gens se parlaient tout bas et attendaient nerveusement l'imprévu. Jamais les oisifs n'ont eu frayeur pareille.
Pendant cette période de tension, un nouvel élément apparut dans la vie de la Russie : le Conseil des délégués ouvriers, et le nom de son président, Kristalov, se répandit au point d'éclipser celui du Président du Conseil, Witte. Jamais on n'avait vu action prolétarienne aussi sérieuse. Le Conseil des Délégués ouvriers fonctionna admirablement. On n'y voyait pas ces chicaneries et cette rivalité qui firent sombrer la Commune de Paris. Ce n'était pas la révolte d'une ville, mais des travailleurs d'un pays quarante fois plus vaste que la France.
Pour quelqu'un qui ne l'a pas vu, il est difficile de se rendre compte de ce que signifie le mot grève générale. La Guerre, l'Insurrection, les Barricades, ont une place dans l'Histoire et un sens pour chacun. La Grève générale est quelque chose de neuf, quelque chose de notre génération, et peu de gens se rendent compte de sa puissance. Cela fut soudain. On ne fut pas averti. Les voitures s'arrêtèrent où elles se trouvaient. Les fiacres disparurent. Les restaurants fermèrent. Les fours des boulangeries refroidirent. Le lait fit défaut. Plus de journaux, plus de courrier, plus de télégrammes, plus de nouvelles de l'extérieur, plus de trains amenant la viande et les légumes de la consommation journalière. L'eau allait-elle manquer ? Le Conseil des Délégués ouvriers décida : «Pas encore».
Le 17, le tzar céda. Le manifeste du 17 octobre parut. Avec de belles promesses. Nicolas dans sa frayeur, avait cherché à sauver son trône.
Liberté ! Liberté de parole ! Liberté de réunion ! Une Constitution ! L'amnistie pour les prisonniers politiques ! Cela mit fin à la grève. Par magie, la vie revint dans les rues. Les foules se ruèrent aux meetings de l'Université et de la Cathédrale de Kazan. Les uns entonnèrent des Te Deum; mais un plus grand nombre chantèrent la Marseillaise.Tout naturellement la police se découvrit devant le drapeau rouge. Les jours de liberté étaient venus.
On ne pouvait pas attendre beaucoup plus que les promesses du 17 octobre. Les promesses étaient vagues, assurément ; le manifeste disait qu'elles seraient développées en détail aussitôt que possible, mais on ne pouvait s'attendre à ce qu'un mouvement aussi spontané que la grève d'octobre formulât des réclamations bien définies et tout ce qu'ils avaient demandé avait été promis. Les télégraphistes se rendirent en hâte à leur travail pour envoyer la nouvelle aux extrêmes limites de l'Empire. Avec une hâte presque égale, les autres travailleurs reprirent le travail et la vie revint.
Ce n'est que longtemps après que l'on se rendit compte de la désorganisation apportée par la grève au trafic et au commerce. Le chaos des courriers et des expéditions ne fut jamais débrouillé. Un an après, je vis un wagon de voitures d'enfants sur une voie de chargement près de Rostov-sur-le-Don. On était parti sans mettre d'étiquette sur le wagon et on l'avait fait voyager à droite et à gauche dans l'espoir que quelqu'un le réclamerait. Les travailleurs russes avaient décidé de cesser le travail et le résultat était effroyable. L'Autocratie, qui jusqu'alors n'avait jamais pris la Révolution au sérieux était ébranlée sur sa base. Les capitalistes et les classes dirigeantes de Russie reçurent un coup dont ils ne se relèveront jamais.
Et cependant la Russie est un pays où l'agriculture prédomine tant que tout au plus onze pour cent de la population participa à la grève. Les effets d'une grève générale dans un pays où l'industrie est très développée comme l'Amérique, l'Angleterre ou la France sont absolument incalculables.
LES JOURS DE LIBERTÉ
A la suite du manifeste d'octobre, ce fut une semaine de joie sans bornes. Des hommes âgés et expérimentés perdirent la tête et se félicitèrent les uns et les autres de la délivrance de la Russie. J'étais avec un vieux révolutionnaire, le lendemain du manifeste, quand un télégramme nous arriva d'un camarade d'Angleterre ; un télégramme d'allégresse folle. Cette joie, dont chacun était enivré, n'était pas un cadeau offert. C'était une conquête. Le tzar avait refusé des concessions à Gapone. Eux les lui avaient arrachées. On ne parlait plus de pétitions à présent. On disait : «Nous réclamons.» On usa à l'extrême des libertés nouvelles de parole et de réunion. Tous ceux qui avaient une voix et une idée et même ceux qui n'avaient qu'une voix, voulurent parler. Il y avait des réunions partout, réunions ouvrières, réunions d'étudiants, réunions de militaires, réunions d'écolières. Nul ne sait combien de partis politiques se formèrent en cette première semaine des Jours de Liberté. Nulle part peut-être, la métamorphose ne fut aussi visible que dans les journaux. En l'espace d'une semaine, plus d'une vingtaine de nouvelles feuilles surgirent. Les Libéraux, les Radicaux, les Révolutionnaires ouvraient des imprimeries : Le Commencement, l'Aurore, le Travail, le Travailleur,et des douzaines d'autres virent le jour, mais les plus curieux étaient les journaux satiriques. Huit jours auparavant, une caricature politique eût été un crime. A présent, chaque jour amenait une nouvelle collection de caricatures.
Lorsque la marée prolétarienne fut revenue à son ancien niveau, la Cour commença à reprendre courage. La réaction remonta. La seconde semaine fut une semaine de doute. Du Sud, parvint la nouvelle du massacre des Juifs. L'amnistie fut connue dans ses détails, et plus d'un héros populaire n'y était pas compris. Peut-être, après tout, le tzar les avait-il trompés. La troisième semaine fut une semaine de certitude. Même les plus optimistes devaient admettre que la Victoire n'était pas encore gagnée. Les journaux étaient supprimés ; la liberté de la presse était donc un mythe. Les réunions étaient dispersées. La liberté de parler n'était encore qu'une promesse.
Chacun se prépara à nouveau à la guerre. La grève générale d'octobre avait été si efficace qu'elle fut acceptée comme l'arme de la nouvelle lutte. Y recourir n'était qu'une question de temps. Les réunions du Conseil des Délégués Ouvriers étaient secrètes, et personne ne peut dire ce qu'il s'y passa. Il semble, néanmoins, qu'il ait perdu alors quelque peu de l'union qui régnait dans son sein, lors de la première grève. Diverses factions socialistes voulurent le contrôler, mais pas toujours par des procédés très dignes ; mais, malgré les intrigues des partis, il gardait encore dans l'esprit populaire un rang égal, sinon supérieur à celui du gouvernement.
Le Conseil des Délégués Ouvriers était un pis-aller. Rassemblé hâtivement, au moment de la première grève, il n'avait jamais été véritablement représentatif. Il était formé de deux éléments : des délégués pris à la hâte dans les usines et des hommes éclairés nommés par les partis socialistes et les organisations similaires. Ces derniers étaient censés n'avoir que voix consultative, mais, néanmoins, grande était leur influence. La plupart des délégués des fabriques furent remerciés par leurs patrons, et ils perdirent ainsi contact avec leurs électeurs. Ce n'étaient que de très naïfs ouvriers, absolument sans expérience du travail qu'ils avaient à faire. Leurs conseillers intellectuels étaient tout aussi inexpérimentés. Enfin, le plus grave défaut du Conseil, c'était qu'il était local. Il n'avait pas de moyen de communication régulière avec les travailleurs, en dehors de Saint-Pétersbourg. Ces faits doivent être mentionnés à titre de circonstances atténuantes, le Conseil ayant besoin de toutes les indulgences possibles.
Dans la première grève, en octobre, il se montra au-dessus de tout éloge. Malgré qu'il avait été convoqué à la hâte, il avait fait face à toutes les difficultés qui se présentaient et ses décisions étaient empreintes d'une présence d'esprit surprenante. Dans la deuxième grève, il perdit les avantages obtenus. Dans la troisième, il conduisit les travailleurs à leur perte.
En novembre, les travailleurs pétersbourgeois se mirent en grève pour la journée de huit heures. Leurs revendications étaient purement économiques, et la grève n'eut pas de succès. Le Conseil des Délégués Ouvriers s'efforça de couvrir cette défaite locale en donnant au mouvement le caractère d'une grève générale politique de toute la Russie.
Quelques jours auparavant, une mutinerie avait éclaté à la garnison de Kronstadt, et un certain nombre de soldats avaient été condamnés à mort. Vers cette époque, la loi martiale avait été proclamée en Pologne et les travailleurs polonais avaient pris une part active à la grève d'octobre. Les membres du conseil des Délégués Ouvriers prirent ces événements pour prétexte d'une deuxième grève générale. Ils pensaient que les travailleurs en protestant contre l'exécution des mutins de Kronstadt, mettraient l'armée de leur côté, et ils considéraient qu'il était de leur devoir de protester contre la loi martiale, qui pesait sur leurs camarades de Pologne. En faisant appel à la grève, pour ces deux raisons, ils comptaient couvrir la défaite du mouvement des huit heures.
Le cri de guerre de la deuxième grève générale : «Pour la Pologne sanglante et pour les Martyrs de Kronstadt !» n'eut pas d'écho. A Pétersbourg, la majeure partie des travailleurs bien organisés étaient déjà en grève, mais dans les autres villes et dans les provinces, la réponse à cet appel fut insignifiante. La deuxième grève générale échoua piteusement. Ce fut une faillite désastreuse. Avec l'impression de découragement qu'elle produisit chez les travailleurs, impression commune à toutes les grèves qui échouent ; elle diminua le prestige du Conseil et rendit courage à la Cour. Ce fut un piteux étalage de faiblesse, et les fonctionnaires furent tout à fait remis de leur frayeur du mois d'octobre. Tout ce qui avait été promis fut retiré, et l'oppression rentra pour de bon.
La principale raison de l'échec de la grève de novembre, c'est qu'elle ne surgit pas, comme la première, de l'élan spontané de tous les travailleurs, mais du mot d'ordre parti d'une organisation sans puissance représentative. Ignorant la situation et le tempérament des individus, au delà de Saint-Pétersbourg, le Conseil ne pouvait juger que d'après ce qui se passait dans cette ville et les travailleurs pétersbourgeois allaient loyalement de l'avant. La responsabilité de l'échec ne doit pas retomber sur les travailleurs en dehors de Pétersbourg. Ils avaient montré leur esprit révolutionnaire en octobre et devaient à nouveau l'affirmer dans son ampleur en décembre, mais l'appel «Pour la Pologne sanglante et pour les Martyrs de Kronstadt» n'eut pas d'écho dans leur cÏur. Protester contre l'oppression de la Pologne pouvait bien être un devoir moral. Se mettre en grève au sujet des soldats révoltés eut été une bonne stratégie. Mais ni la stratégie, ni la morale ne sont des motifs suffisants pour soulever les masses. La sincérité et le dévouement absolu des membres du Conseil ne sont pas douteux. Ils ne commirent qu'une faute de jugement, mais ce fut une faute qui coûta terriblement cher.
Il y eut un autre élément de faiblesse dans la deuxième grève, dont la responsabilité semble mieux établie. Les socialistes, leaders intellectuels des travailleurs, avaient employé les premiers Jours de Liberté à vilipender les classes moyennes. Les éditorials de leurs journaux fourmillaient d'attaques venimeuses contre quiconque, en dehors d'eux, ne gagnait pas sa vie par le travail des mains. Tous ceux qui ne pouvaient pas s'intituler prolétaires étaient des bourgeois, ennemis de la classe des travailleurs et traîtres à la cause de la liberté politique.
Il est indéniable que la bourgeoisie française et des nations occidentales a souvent usé et abusé les travailleurs dans les Révolutions. Pour quiconque connaît l'Amérique et les états démocratiques, il est indéniable qu'en période électorale, la bourgeoisie fait toutes sortes de promesses, qu'elle n'a pas l'intention de remplir... En Russie, c'est différent. Sans doute, les socialistes russes qui connaissent leur histoire, avaient raison de croire que l'idéal des travailleurs n'est pas celui des capitalistes russes ; mais le nombre des travailleurs n'atteint que les neuf ou dix pour cent de la population de la Russie. Seuls, ils restent impuissants devant les forces de l'autocratie.
Dans la première grève générale, un élément très important de force fut apporté par ceux que les socialistes appellent la bourgeoisie. Par leurs vitupérations, les socialistes avaient réussi à s'aliéner la classe des gens de métier et tous les éléments radicaux et libéraux de la Société. Cette scission affaiblit immensément l'opposition et rendit une force proportionnelle au gouvernement. Les radicaux et les libéraux n'aidèrent en aucune façon la grève de novembre, ni par leur participation, ni pécuniairement.
Les derniers Jours de Liberté furent lamentables. Le succès du gouvernement dans la répression de la deuxième grève encouragea les banquiers étrangers à risquer un autre emprunt, permettant de payer la solde de nouveaux cosaques et d'acquérir de nouvelles munitions de guerre. Presque tous les journaux furent supprimés. A Saint-Pétersbourg, on compta plus de cent arrestations quotidiennes ; cent vingt-sept membres du Conseil des Délégués furent arrêtés au cours d'une de leurs assemblées.
Tous les soi-disant désirs du gouvernement de tenir les promesses d'octobre s'étaient évanouis l'un après l'autre. Les Révolutionnaires avaient à s'occuper d'une nouvelle lutte. Évidemment, les grèves générales auxquelles on fait appel ne sont pas toujours des succès, et souvent un mouvement aussi important que la grève d'octobre n'a eu qu'un résultat temporaire. Il fallait trouver des armes nouvelles et plus redoutables. On décida que la prochaine grève générale serait suivie d'une insurrection armée.
Quand aurait-elle lieu ? Les opinions étaient très divergentes sur ce point. Certains croyaient que la période des élections serait le moment psychologique. D'autres pensaient que ce serait trop tôt, le nombre d'armes à feu que possédaient les travailleurs étant très restreint. On n'avait pas de plan défini, mais c'était là le grand sujet de discussion dans les cercles révolutionnaires. Les partis de l'extrême-gauche faisaient tous les efforts pour introduire des armes en contrebande, et les socialistes organisaient les travailleurs en milice révolutionnaire aussi rapidement que possible. La possession d'armes à feu, sans permis de la police était un crime sérieux, et ceux chez qui on en trouvait un grand nombre étaient envoyés pour un long séjour en exil. La préparation avançait avec une lenteur lamentable.
Pendant ce temps-là, le gouvernement, remis à flot par un nouvel emprunt, redoublait d'activité. Un nouveau conseil des Délégués Ouvriers avait été formé, mais, lui aussi, à son tour, avait été arrêté. Toutes les organisations ouvrières, formées dans les premières semaines des Jours de Liberté, furent dispersées. Des centaines de leaders furent jetés en prison.
Le 9 décembre, un nouveau Conseil des Délégués Ouvriers lança un appel à une troisième grève générale et à un soulèvement armé. Ils savaient que les travailleurs n'étaient pas plus organisés pour la grève qu'ils n'étaient armés pour l'insurrection. Mais la persécution gouvernementale était telle, qu'ils se dirent : «Nous devenons de plus en plus faibles. Si nous restons tranquilles, le peu d'organisation que nous possédons sera détruit. C'est tout de suite ou bien jamais.»
C'était un espoir chimérique.
LES JOURNÉES DE DÉCEMBRE
A côté du plus ancien édifice de Moscou, s'élève une école supérieure. Le directeur de cette école, M. Fielder, était libéral, et pendant les Jours de Liberté, il ouvrit les salles de classe pour des réunions politiques nocturnes.
Le soir du 9 décembre 1905, dans une salle de classe, se tint une réunion de Délégués Ouvriers, de délégués du parti socialiste et de la milice révolutionnaire. Ils s'étaient réunis pour discuter l'appel du Conseil des Délégués ouvriers de Saint-Pétersbourg à la grève générale et à la révolte armée. Leur discussion fut interrompue par la nouvelle que l'école était entourée de troupes, et que la police demandait leur reddition. La plupart étaient armés, et, se rendant, ils prévoyaient une longue période d'emprisonnement. Ils se résolurent précipitamment à la résistance. Ils barricadèrent les portes, et, avec un feu de pistolet, ainsi que deux ou trois bombes qu'ils avaient sur eux, ils parvinrent à repousser pour un moment les assaillants.
Les fenêtres de l'école furent bientôt criblées de balles de fusil, mais les murs étaient en pierre solide, les révolutionnaires étaient bien armés. «Peut-être que si nous tenons bon jusqu'à ce que la nouvelle de notre situation se répande en ville, pensèrent-ils, les travailleurs se lèveront pour venir à notre secours.»
Malgré que certains d'entre eux aient été tués, aucun ne pensait se rendre avant que Moscou se soit éveillé au bruit de la canonnade. Les paisibles moscovites furent dérangés de leur sommeil par le tonnerre des canons, et, de leurs fenêtres, ils s'enquirent de ce qui se passait. Les plus belliqueux enfilèrent leurs habits à la hâte et ils allèrent au rendez-vous ; mais longtemps avant qu'un plan de secours ait été formé, les défenseurs de l'école s'étaient rendus. Les balles et les schrapnels avaient traversé les murs de pierre des bâtiments. Les canons se trouvaient au delà de la portée de leurs pistolets, au delà de l'atteinte de leurs bombes. La maçonnerie croulant autour d'eux, ils décidèrent de se rendre. Quelques-uns tâchèrent de se sauver. Les autres furent pris par la police et jetés en prison, où ils sont encore.
Tel fut le début de l'insurrection de décembre. Les révolutionnaires n'étaient pas prêts et ne l'attendaient pas. Le conseil de Pétersbourg qui avait lancé l'appel, n'était pas capable de faire quoi que ce soit. Ils ne parvinrent pas à faire sortir les travailleurs de Pétersbourg. Ils ne tirèrent pas un seul coup de fusil dans leur propre révolte. En dehors de Pétersbourg, la grève alla mieux. A Moscou, presque tous les travailleurs cessèrent le travail, et, le 10, le matin qui suivit l'attaque de l'école Fielder, les travailleurs défilaient dans les rues avec le drapeau rouge.
Une fois de plus, le gouvernement brusqua les choses. Il usa du «vent de la mitraille» que Napoléon disait bon pour apaiser toutes les insurrections. L'artillerie fit pleuvoir les balles et les schrapnels dans la foule des travailleurs, et il est probable que ce jour-là, plus de vies furent perdues que dans tout le reste de l'insurrection. Personne ne sait combien il en tomba ce jour-là. Le sang d'un grand nombre d'inoffensifs curieux, femmes et enfants, rougit la neige de Moscou. Presque immédiatement, les barricades s'élevèrent. Des drapeaux rouges comme le sang, qui tachait la neige, flottèrent au-dessus. La nouvelle des barricades de Moscou fit déployer le drapeau rouge dans un grand nombre d'autres villes. Le matin du 11, toute la ville extérieure était encombrée de barricades. Seul, le centre de la cité appartenait au tsar.
On est pour ainsi dire amené à comparer ces barricades russes avec celles de la Commune de Paris. La comparaison n'est pas possible. Les Français étaient habitués à se battre. Les révolutions de 1792, 1830 et 1848 avaient été pour eux autant de leçons. Ils disposaient d'officiers exercés, et étaient bien armés par dessus tout. Les travailleurs de Moscou n'avaient pas un seul officier pour les conduire. Aucun d'entre eux n'avait jamais vu de barricades. Dans toute la population, il y en avait à peine 2.000 d'armés. La plupart n'avait que des pistolets. Ils ne possédaient ni canons ni mitrailleuses. L'arrestation de leurs leaders à l'école Fielder, la brutale mitraillade sur les processions pacifiques les avaient poussés à la révolte.
Ils avaient lu des récits de barricades dans les livres ; on fit donc des barricades. Comme moyens de défense scientifiques, elles étaient risibles. Des poteaux télégraphiques amoncelés tant bien que mal, des rails, des omnibus renversés ; tout ce qui tombait sous la main. En certains endroits, de simples talus de neige comme en font les enfants.
Du point de vue de l'histoire Ñ l'histoire de la montée des déshérités Ñ elles n'étaient pas risibles, elles représentaient les premiers efforts maladroits du peuple russe pour briser ses chaînes par la force. La manifestation du Père Gapone et la grève d'octobre avaient été des protestations. Cette fois, c'était un assaut.
De même, au point de vue du gouverneur de Moscou, elles n'étaient pas risibles. Cette croissance folle de barricades était autrement plus terrible qu'une grève politique. Dans les troupes dont il disposait, il y avait une telle proportion de mécontents parmi l'infanterie, qu'on ne pouvait plus compter sur elle. La cavalerie était à peu près inutile, en présence de l'inextricable réseau de fil de fer dont les révolutionnaires avaient entouré leurs barricades. L'artillerie n'était pas d'une grande valeur contre des piles de boites vides, que les insurgés avait eu le bon sens de ne pas défendre.
C'était la guerilla. Les révolutionnaires se tenaient à couvert. Ils tiraient des fenêtres sur les troupes et jetaient des bombes des toits. Ils pouvaient se déplacer trois fois plus rapidement que les troupes régulières, démontrant amplement de la sorte que Karl Marx avait tort quand il disait que l'invention des mitrailleuses avait rendu les insurrections urbaines impossibles.
Pendant près d'une semaine, les insurgés tinrent bon et leurs fortifications avancèrent. Ils bâtissaient plus de barricades en une nuit que les troupes n'en pouvaient détruire en une journée. Dans la lutte, les révolutionnaires perdirent très peu d'hommes. Ils tuèrent certainement beaucoup plus de soldats qu'ils ne perdirent de combattants et ils auraient pu en tuer davantage s'ils avaient voulu. Ils espéraient que les troupes se joindraient à eux et firent leur possible pour gagner leur amitié, limitant leurs coups aux officiers autant que possible.
Ils étaient très mal armés, mais ils avaient le grand avantage du nombre sur les troupes. Quand l'un d'eux était à bout, il passait son fusil à un camarade et allait dormir. Les quelques armes que possédaient les révolutionnaires travaillaient tout le temps. Les troupes qui n'avaient pas l'avantage du repos, étaient beaucoup plus harassées de fatigue. Les trois premiers jours de l'insurrection, le parti des insurgés gagna du terrain. Chaque fusil pris, qui des mains des hommes fatigués passait à celles des hommes dispos, c'était trois hommes d'ajoutés à leur force de tir. Le 14 et le 15, on commença à se demander ce qui se passait en dehors de la Cité. La force des insurgés augmentait. La garnison s'affaiblissait rapidement par suite de la fatigue. Encore quelques jours, et les soldats, dont la fidélité n'était pas excessive dès le début, auraient pu jeter bas les armes.
Que se passait-il dehors ? Pétersbourg était comme mort. La grève avait raté et il n'y avait pas l'ombre d'une insurrection, si ce n'est dans le texte de l'appel du Conseil des délégués ouvriers. Les habitants des provinces baltiques s'étaient révoltés, avaient mis le feu aux châteaux des seigneurs et, sur l'étendue presque entière de leur territoire, avaient établi des gouvernements révolutionnaires. Les cités du Midi se levaient, elles aussi. Kharkov, Ekaterinoslav, Odessa, Rostov et Batoum étaient des champs de bataille tout à fait comparables à Moscou. Novorowsisk, sur les rives de la Mer Noire, avait eu le dessus et avait fondé une république. Presque toutes les villes sibériennes étaient en révolte, et en bien des endroits, avec l'aide des soldats mécontents de l'armée mandchourienne battue, les travailleurs avaient planté le drapeau rouge sur les hôtels de ville.
Juste à ce moment critique, à l'heure où certaines cités avaient vaincu leurs garnisons et où plus de la moitié des villes se battaient avec succès, la grève des chemins de fer cessa. Le gouvernement pouvait déplacer ses troupes fidèles et l'écrasement de l'insurrection ne fut plus qu'une question d'heures. On commença par Moscou qui était de la plus grande importance au point de vue stratégique. C'est l'ancienne capitale de la Russie et elle occupe encore dans le cÏur du peuple un rang plus important que Pétersbourg. Les journaux étrangers donnaient peu de nouvelles de l'insurrection dans les autres villes, mais ils étaient remplis d'histoires émouvantes sur Moscou. Afin de relever son crédit à l'étranger comme dans le pays, le gouvernement devait concentrer là toutes ses énergies. Le 13, un train de troupes fraîches arriva, venant de Tver, et le jour suivant, puis le suivant, il en accourut de Pétersbourg, où il n'y avait pas le moindre signe de trouble.
L'arrivée des troupes fit tourner le succès. Découragés par l'inaction des travailleurs pétersbourgeois, les révolutionnaires se sentirent perdus et les jours suivants, ils se battirent avec l'énergie du désespoir. La milice révolutionnaire des filatures de coton et des fabriques de meubles du faubourg de Presnia tint bon le plus longtemps. De toutes les troupes éparses de combattants, c'étaient les mieux organisées et les mieux conduites. Le 17, les barricades étant démolies dans le reste de la Cité, ils se virent entourés d'une force écrasante. La canonnade était terrible. Il ne fallait pas espérer se défendre plus longtemps. Ils gardèrent leurs positions quelques heures, se faufilèrent à travers les forces enveloppantes et s'enfuirent.
Pendant quelques jours, les troupes passèrent leur temps à détruire les maisons dont les propriétaires étaient suspects de complicité dans la révolte ainsi qu'à pourchasser et à tuer autant d'insurgés que possible. Cette manière d'agir n'eut rien de bien nouveau et plus d'un innocent fut exécuté. Les jours de pacification furent les jours de terreur. La Cité était encombrée de patrouilles. Il devint impossible d'aller dans les rues sans être fouillé par les soldats et on expédiait sans remords ceux qui étaient trouvés porteurs d'une arme. Donner l'assistance médicale aux blessés était un crime et plus d'un médecin eut le sort du Docteur Liebmann que les soldats exécutèrent dans sa propre maison, sous les yeux de sa famille, parce qu'on le soupçonnait simplement d'avoir aidé un des postes de la Croix Rouge organisé par les révolutionnaires.
Quand Moscou fut suffisamment pacifié, les troupes furent envoyés dans d'autres villes et lorsqu'elles eurent été reprises, la même politique sanglante de pacification leur fut appliquée. Cela demanda des mois pour reconquérir la Sibérie. Ali Kanov, général russe d'origine turque, était encore en train de pacifier la Caucase au mois de mars et malgré que le gouvernement républicain des provinces baltiques ait été renversé en janvier, le gouvernement croit encore nécessaire, après deux années, de maintenir les cours martiales de campagne et les exécutions sommaires ont très peu diminué.
L'étouffement par la répression de décembre marqua la fin des jours de liberté. La liberté, conquise par les travailleurs, leur fut vite retirée après leur défaite sur les barricades.
Les travailleurs de Russie, formant moins d'un dixième de la population, ont livré leur bataille. Pendant quelques jours, en octobre, ils furent les maîtres de l'Empire. Mais leur pouvoir s'évanouit graduellement. Ils furent écrasés en décembre. Épuises par trois grèves générales, leurs leaders pourrissant en prison, les plus vaillants des leurs enterrés sous les barricades, il est peu probable que cette génération de travailleurs retrouvera la vigueur suffisante pour devenir une force décisive dans un avenir rapproché.
Les travailleurs de Russie de notre génération ont lutté pour la liberté plus vaillamment, plus résolument, plus solidement que dans n'importe quel autre pays. Pourtant, l'espoir de la Russie n'est pas chez eux. C'est un pays agricole, le seul que l'on ait connu dans notre siècle et dans le dernier. Il n'a pas de véritable prolétariat. Il n'a pas une classe ouvrière nombreuse et bien organisée. Le centre de gravité politique se trouve en dehors des cités.
LES ÉLECTIONS
Le résultat immédiat de la suppression de la levée prolétarienne fut de faire passer le foyer de l'intérêt politique des travailleurs à la classe moyenne. Les pensées furent concentrées sur les élections et les révolutionnaires s'effacèrent dans une pénombre relative à côté des libéraux et des radicaux. Des nombreux partis politiques qui s'étaient annoncés pendant les jours de liberté, quelques uns seulement subsistaient encore. Les principaux étaient le Parti du 17 octobre et le Parti démocratique constitutionnel.
Les membres du premier parti, les Octobristes, exprimèrent au tsar leur loyauté absolue. Comme programme, ils rappelèrent les réformes promises par le manifeste d'octobre. Ils soutenaient que le tsar avait été sincère dans son désir de régénérer l'Empire, mais que ses intentions bienveillantes avaient été contrecarrées par l'agitation révolutionnaire dans les masses. Ils avaient le désir d'aider le tsar à réaliser sa politique «libérale». Leur force était dans les fonctionnaires, les nobles fortunés et les gros seigneurs terriens.
Les Constitutionnels démocrates, dits Cadets, qui dans la suite furent le parti dominant à la Douma, demandent une étude plus sérieuse. Jamais ils ne furent un parti homogène, ayant un idéal clairement défini. Ils étaient dans l'opposition au gouvernement avec des moyens constitutionnels et parlementaires distincts de l'action révolutionnaire. Ils comptaient dans leur sein tous les degrés de l'opposition, entre les octobristes loyaux et les socialistes. Mais parmi leurs éléments divers et souvent en lutte, deux grands courants peuvent être distingués, la petite noblesse terrienne et les gens de métier.
Sur toute l'étendue de l'Empire, des milliers de propriétaires terriens se trouvaient à la veille de la banqueroute. Durant le dernier quart de siècle, la police fiscale du gouvernement est devenue de plus en plus hostile à l'agriculture. Les désordres paysans, de plus en plus menaçants d'année en année, ont contribué à diminuer les revenus des propriétaires. Les Cadets proposaient d'exproprier toute la terre et de la répartir entre les paysans. Les domaines de l'Église et de l'État seraient confisqués et les propriétés privées achetées par le gouvernement. Cette combinaison était alléchante pour ces propriétaires qui désiraient revendre, mais ne pouvaient trouver des acheteurs individuels. La presque totalité de ces libéraux qui avait eu la première place dans l'opposition des Zemstvos se joignirent aux Cadets.
Ce sont les gens de métier qui exercèrent l'influence prépondérante au sein du parti démocratique constitutionnel. Ils voulaient un pays prospère et allant de l'avant ; peu les importait que ce soit une république ou une monarchie constitutionnelle. Les professions techniques voulaient un gouvernement assez fort pour développer les immenses réserves de ses ressources nationales. Les professions libérales Ñ avocats, médecins, professeurs, journalistes Ñ voulaient une nation assez riche pour les faire vivre. Ces hommes Ñ que j'ai nommé radicaux Ñ n'étaient que médiocrement intéressés par les propositions économiques du socialisme, pour ou contre elles. Ils n'étaient hostiles à aucune des demandes formulées par par les ouvriers ou les paysans, qui contribuaient à augmenter la richesse commune ; mais leur principal sujet d'intérêt, c'était la réforme politique.
Ayant plus de facilités pour l'éloquence publique, à la tribune ou dans la presse, ils faisaient la loi dans leur parti et lui imprimaient un caractère plus radical que la qualité de membre participant ne l'exigeait. Ils étaient toutefois des hommes de compromis invétérés, des opportunistes à l'extrême. Afin de s'assurer l'appui des électeurs mahométans, ils rayèrent de leur programme le suffrage des femmes. Afin de se concilier le gouvernement, ils renvoyèrent la république à un avenir indéterminé et se contentèrent de demander une monarchie constitutionnelle.
A côté de ces deux grands partis, se trouvaient une multitude de partis moins importants. Le parti national polonais avait un grand prestige dans son entourage. Le parti de la loi et de l'ordre et le parti des marchands, étaient des partis d'organisation générale, sans grande importance. Le premier, soutenu par les capitalistes, rêvait d'un gouvernement assez fort pour supprimer le mouvement ouvrier. Les marchands avaient également besoin de la loi et de l'ordre, afin de garder leurs boutiques ouvertes. Quant aux socialistes, ils n'étaient pas d'un grand poids dans la campagne. Ils avaient décrété le boycottage des élections. Ils ne nommaient pas de candidats. Toute leur activité se bornait à l'obstruction.
Il n'y avait qu'une question vis-à-vis de la nation : leur appui irait-il au gouvernement ou bien à l'opposition. Enfin, l'assertion si souvent émise que la Révolution était l'Ïuvre de quelques mécontents, et que la grande masse du peuple restait fidèle allait être vérifiée par les faits. C'était la première élection générale en Russie, et le peuple avait trop peu d'expérience politique pour s'intéresser aux points secondaires des divers programmes. Les candidats rédigèrent leur profession de foi directement dans ce sens. Devant leurs électeurs, ils se placèrent en face de cette question bien nette de l'opposition au vieux régime ou de son soutien.
Les Cadets furent le parti le plus actif au cours de cette campagne. A l'heure même où les travailleurs se faisaient tuer sur les barricades de décembre, les Cadets convoquaient des réunions de Comités. Partout où la police le tolérait et aussi souvent qu'ils le purent, ils organisèrent des réunions publiques. Ils concentrèrent leurs efforts sur la classe moyenne intelligente. C'est là qu'ils trouvèrent le meilleur appui. Ils firent quelques efforts pour atteindre les travailleurs et les paysans, mais n'eurent pas de succès. Manquant d'expérience politique, les Cadets ne comprenaient pas l'agitation populaire. Leurs orateurs étaient d'érudits professeurs ou des journalistes instruits qui ne réussirent pas à atteindre leur public. Les gens du vulgaire ne purent saisir le sens des grands mots qu'ils employaient ou des sujets compliqués qu'ils discutaient, devaient leur éducation aux agitateurs socialistes et fatalement les demi-mesures opportunistes que les Cadets préconisaient les dégoûtèrent.
Les Octobristes et les autres partis lancèrent des manifestes et des placards pour demander des suffrages ; ils ne firent guère plus. Au moyen de leur presse illégale et de leurs réunions secrètes, les socialistes menèrent leur propagande d'obstruction.
Dans les premiers jours de mars, le gouvernement commença à s'inquiéter des résultats. S'il devait être victorieux au scrutin, il devenait nécessaire de faire quelque chose. Il organisa «La Ligue des Vrais Russes». Dans presque toutes les villes, il y avait des bandes d'apaches et de kouligans qui, moyennant un peu de boisson sont prêts à faire de la sale besogne pour le compte de la police. Ils avaient servi le gouvernement en massacrant les juifs et en maltraitant les étudiants si souvent, qu'ils avaient été désignés du nom de «Cent Noirs». En réalité, la rumeur populaire leur avait donné plus d'importance qu'ils n'en méritaient. On les croyait en général bien organisés et il m'est souvent arrivé d'entendre des rapports détaillés sur les salaires reçus par eux, un rouble pour chaque juif ou révolutionnaire tué, et ainsi de suite.
Mais il est improbable qu'une organisation de ce genre ait existé avant cette époque. De même que dans toutes les grandes villes, la police connaissait les repaires de ces apaches et savait comment s'assurer leur service dans chaque cas particulier. Cette fois, le gouvernement organisait ouvertement cette clique en «Ligue des vrais Russes». On leur permettait de faire des réunions publiques, et leurs discours étaient plus violents qu'aucun de ceux qu'ait pu prononcer le plus furieux révolutionnaire. Les journaux excitaient aux massacres des juifs et engageaient les loyaux sujets du tzar à débarrasser la terre une fois pour toutes de ses ennemis, généralement par l'assassinat. En bien d'autres endroits, ils étaient armés par la police avec des revolvers de l'armée. Leur Comité central fut reçu et décoré par le tzar, qui les remercia de leurs loyaux services et leur conseilla de continuer leur bon travail pour la défense de Dieu, du tzar et de la patrie. Ils prirent une part active à la campagne, désorganisant les réunions des libéraux, assommant les leaders de l'opposition, et cherchant à effrayer la grande masse des électeurs. Le ballottage ne fut pas secret et cela les aida dans leur Ïuvre d'intimidation.
La police elle aussi prit part à la campagne. Les réunions des constitutionnels-démocrates furent interdites, leurs journaux confisqués, leurs brochures supprimées. La loi électorale disait qu'aucun d'eux, sous peine d'être arrêté, ne devait se porter comme candidat. La police surveillait tous ceux qu'elle jugeait dangereux. A Moscou, quinze avocats en renom furent mis en prison pour ce motif.
La veille des élections, les forces se trouvaient placées comme suit :
La Gauche, socialistes, pour obstruer les élections,
Le centre, Cadets, pour les utiliser,
La droite, gouvernement, pour les émasculer.
Comme mesure de précaution policière, afin de permettre le mouvement des troupes d'une région vers l'autre, sous le prétexte d'empêcher les désordres, mais dans le but d'intimider les électeurs en réalité, le vote eut lieu à des moments différents dans les différents districts. On étendit les élections sur tout le mois de mars et sur la première moitié d'avril. Les résultats arrivèrent lentement, mais à fin de mars, il était évident que la victoire était au centre.Les boycotteurs échouèrent piteusement. Dans les villes, leur influence se limitait aux ouvriers de fabriques. En certains cas, les hommes s'abstinrent de venir aux urnes ou se livrèrent à certaines plaisanteries comme de voter pour un sourd-muet. Mais en général, ils votèrent. «La Douma ne vaudra pas grand'chose, dirent-ils, mais il vaut mieux avoir des honnêtes gens que des espions de la police.» Les paysans, presque sans exception, prirent les élections très au sérieux et choisirent les meilleurs d'entre eux. Ils ne s'étaient pas intéressés aux partis politiques et votèrent pour des personnalités plutôt que pour des principes. Leurs délégués n'étaient attachés à aucun parti. Si l'on tient compte des forces mis à sa disposition par le gouvernement, la droite avait un succès étonnamment mince. Çà et là, les Cent-Noirs réussirent à hisser leurs candidats au pouvoir. Parmi les députés des villes, les deux tiers étaient des Cadets. Même dans l'allégresse qui suit la victoire, les Constitutionnel-Démocrates eux-mêmes comprirent que leurs suffrages n'étaient pas l'indice que leur programme était en général aimé et compris, mais seulement que leur parti était celui qui se trouvait le plus à gauche. Ce n'était pas tant une victoire des Cadets qu'une défaite du gouvernement.
Sortant de leur obscurité séculaire, les paysans surgissaient tout à coup en pleine lumière politique. La balance du pouvoir était entre leurs mains. Toutes les factions les courtisaient. Le gouvernement leur ouvrit un cercle à Pétersbourg, et il leur fit cadeau d'un portrait du tzar, espérant ainsi les gagner. Des orateurs insinuants, depuis la police réactionnaire jusqu'aux anarchistes, les haranguèrent. A chaque instant une nouvelle députation se présentait à leur quartier général avec quelque factum ou quelque invitation à dîner. A la fin, les paysans, n'ayant plus de défense, prirent un concierge, en interdirent l'accès de leur club à tous les étrangers. Comme le jour de l'ouverture de la Douma approchait, des nouvelles sur le parti paysan, «le Groupe du Travail», passèrent à travers leurs portes closes et commencèrent à remplir les journaux.
Le Groupe du Travail était fils de l'Union Paysanne. Peu après le manifeste d'octobre, dans le premier enthousiasme des Jours de Liberté, un groupe d'intellectuels se forma autour d'un paysan nommé Kurneen. Kurneen s'était instruit par lui-même, et il était employé à la succursale de la Standart-Oil, de Moscou. Son idée était de travailler au développement d'une Union de Paysans, sur le plan de l'Union des Unions. L'organisation devrait éviter la forme didactique des partis politiques ; elle devrait aller à la recherche des renseignements au lieu de les fournir. Son but n'était pas de dire aux paysans ce dont ils avaient théoriquement besoin, il était de trouver ce dont ils avaient réellement besoin, de coordonner ces besoins autant que possible et d'aider les paysans dans leur réalisation.
Avant que l'insurrection de décembre eût mis un terme aux Jours de Liberté, l'Union des Paysans avait enrôlé plus d'un million de membres et elle avait rallié nombre de fois autant de sympathies. Par leur présence d'esprit et de tact, les leaders de l'Union s'étaient assuré le respect et la confiance des paysans à un tout autre degré que les socialistes.
Dans la tourmente et l'agitation des premiers jours à Saint-Pétersbourg, alors que chacun émettait son idée opposée à celles des autres, les députés paysans se rapprochèrent de leurs vieux amis de l'Union Paysanne, et ils en reçurent quantité de conseils préliminaires. Mais une fois lancé, le Groupe du Travail se trouvait en mesure de marcher tout seul. La dignité avec laquelle ces paysans frustes et inexpérimentés se conduisirent dans cette vie de la capitale, nouvelle et pleine d'inconnu, fut remarquable. Dans ces jours d'épreuves, ils furent entourés de tous les côtés de séducteurs qui firent leur possible pour les tromper, les acheter ou les entortiller individuellement ; mais, ils allèrent droit leur chemin. Ils ne prirent de conseils que d'eux-mêmes, et trois jours avant l'ouverture de la Douma, le public ne savait encore que penser de ce parti à peine né. Quand leur programme parut, l'antique sophisme qui voulait que les paysans fussent loyaux et satisfaits tomba. Le programme des députés paysans plaçait le Groupe du Travail à l'extrême-gauche de la Douma.
LA DOUMA Le 27 avril, quinze mois après le massacre des partisans du Père Gapone, tous les regards étaient tournés une fois de plus sur le Palais d'Hiver. Pour la première fois, depuis le massacre, le tsar était revenu à Pétersbourg pour recevoir les députés nouvellement élus et pour ouvrir en grande pompe la Douma. Les taches rouges du Dimanche Sanglant étaient effacées des pavés depuis longtemps déjà, mais le souvenir de cette journée était encore vivace dans la mémoire des députés, lorsqu'ils traversèrent la place.
Vingt mille soldats se trouvaient massés aux abords du palais. A l'intérieur, tout avait été combiné pour que les délégués paysans se sentent frappés de la grandeur et de la puissance du tsar. Vers deux heures, tous avaient pris leurs places. D'un côté de la Chambre du Trône se tenaient les plus fidèles soutiens de la couronne : généraux et amiraux, conseillers privés et hauts fonctionnaires, vêtus dans toute la splendeur d'une cour orientale. Au milieu de la salle, il y avait un étroit passage pour la procession royale. De l'autre côté, c'était la masse compacte des députés du peuple. Le contraste était frappant. Par ici, les habits écarlates, les passementeries dorées, les décorations enrichies de pierreries de l'autocratie. Par là, des complets sombres se mariant avec les manteaux gris foncé des paysans. Le contraste dans les visages et les attitudes était plus frappant encore. Les soutiens du vieux régime, aux figures bouffies, aux regards voilés par les excès de plaisir échangeaient des propos impertinents à haute voix, ou bien se moquaient avec insolence et cynisme des gens du peuple de l'autre côté de la salle. Là, des députés proprement mis, aux visages intelligents, conversaient gravement avec leurs collègues. Les paysans restaient silencieux pour la plupart ; leurs regards sérieux, presque mystiques, questionnant autour d'eux. Aucune parole, aucun salut à travers la salle. L'inimitié entre les deux côtés de l'assemblée était trop visible pour permettre une seule seconde de courtoisie.
Au son des trompettes, le tsar entra et descendit l'étroit sentier qui séparait les deux factions. Une cérémonie religieuse fatigante eut lieu, puis le tsar lut son discours du trône. Cela dura tout juste trois minutes, sans un seul mot remarquable. Le tsar aimait son peuple et mettait sa confiance en Dieu. C'était tout. Pas un mot sur l'amnistie. Pas un mot relatif à la terre. Pas un mot sur une seule des cent différentes questions qui brûlaient dans le cÏur du peuple : «Que Dieu me bénisse et vous bénisse !» C'est ainsi qu'il termina. Le fonctionnarisme applaudit, mais, dans la Douma, ce fut un silence de mort. Si un seul de ces députés avait pu garder sa foi dans la bienveillance du tsar, au moment où il marchait sur le sol ensanglanté, en face du Palais d'hiver, il ne put garder plus longtemps son illusion. Quelques paroles sincères auraient plus que jamais raffermi Nicolas sur son trône. Il laissa passer l'occasion, et enfonça un nouveau clou dans son propre cercueil !
Les députés sortirent dans un morne silence, puis ils se rendirent au Palais de Tauride où devaient se tenir leurs sessions. Pendant le parcours, le bateau sur lequel ils remontèrent le fleuve passa dans l'ombre de la prison centrale. A chaque fenêtre, les prisonniers, ceux dont l'héroïsme avait rendu la Douma possible agitaient leurs mouchoirs et saluaient les députés qui passaient.
C'est ainsi, sous de tels auspices, que se réunit le premier parlement russe, raillé par les fonctionnaires, rudoyé par le tsar, acclamé par les prisonniers politiques.
Il était évident que la première chose à faire, c'était de rédiger une réponse au discours du trône. Une commission de trente-trois membres fut nommée pour ce travail : onze de la droite, onze Cadets, onze du Groupe du Travail. Chacun comptait que les Cadets contrôleraient les paysans et que le canevas de la réponse serait leur Ïuvre. Le rapport de la commission, lorsqu'il fut lu, fut une surprise. C'était un document stupéfiant. Jamais, dans l'histoire, une assemblée de gens aussi respectables n'avait signé un texte aussi révolutionnaire. La «Déclaration de l'Indépendance» américaine et les «Droits de l'Homme» français paraissent à côté d'un pâle conservatisme. En plus des libertés promises par le tsar dans le manifeste d'octobre, il demandait l'abolition de la Chambre Haute, la responsabilité du ministère, l'amnistie complète pour les prisonniers politiques, l'expropriation de toute la propriété terrienne, une nouvelle assemblée élue par le suffrage universel ayant le pouvoir de constituer une république démocratique. C'était le programme du Groupe du Travail en élaboration. Les Cadets, au lieu de mener les paysans, avaient été menés par eux. La réponse fut adoptée à l'unanimité par la Douma. Les onze députés qui y étaient opposés quittèrent la salle, n'osant pas voter contre elle.
Le document une fois adopté, plusieurs jours se passèrent à discuter sur le moyen de l'envoyer. Un député paysan proposa de le télégraphier au tsar, qui était rentré dans sa retraite de Tsarskoïe-Sélo. Un autre proposa une résolution engageant les députés à ne pas quitter la Chambre et à ne prendre aucune nourriture tant que l'amnistie n'aurait pas été accordée. Finalement on adopta des méthodes plus modérées et plus diplomatiques et la réponse fut envoyée avec les formalités requises.
Les jours suivants se passèrent à discourir. Dans les monarchies constitutionnelles, comme l'Allemagne ou l'Angleterre, ce n'est pas la coutume que le souverain réponde à la réponse au discours du Trône. Personne ne savait ce que le tsar allait faire. L'ordre du jour était de débiter des discours. Des députés de tous les coins de l'Empire, des provinces Baltiques et de la Sibérie, des districts glacés du nord et des rives de la Mer Noire, exposèrent les griefs de leurs électeurs. Ils avaient tous quelque chose à dire, l'un après l'autre. Mais les prisons ne s'ouvraient pas, les récoltes n'en étaient pas meilleures, et les plaintes des sans-travail augmentaient sans cesse.
Enfin, à la surprise de tous, Goremykine, le premier ministre, monta à la tribune et esquissa la politique du gouvernement. Son débit était celui d'un maître d'école irritable, sermonnant des gamins turbulents sur leur conduite. Son discours, dans lequel il repoussait point par point les réclamations de la Nation, fut comme de l'huile fraîche jetée sur le feu de l'éloquence parlementaire et le palais de Tarride retentit de paroles irritées. On prit même l'habitude de faire asseoir les ministres à coups de sifflets quand ils se levaient pour parler. Lorsque le ministre de l'agriculture répondit à la demande d'expropriation en offrant de vendre quelques parcelles des terres de la Couronne, le Groupe du Travail quitta la Chambre en bloc.
Les accusations contre le gouvernement devinrent de plus en plus acharnées, et elles atteignirent leur maximum avec les deux événements que voici. A l'heure où les députés travaillaient à l'élaboration d'une loi abolissant la peine de mort, on reçut la nouvelle que huit hommes avaient été condamnés à mort dans les provinces baltiques. Malgré les protestations de la Douma, on les avait exécutés. Au même moment eut lieu un massacre de juifs à Bielostok. La Douma envoya une commission pour faire une enquête sur l'affaire, et celle-ci, dans un rapport soigneux, fit remonter la cause des désordres à de hauts fonctionnaires du gouvernement central.
Pendant que ces vains anathèmes étaient jetés aux fonctionnaires, les députés paysans commençaient à s'inquiéter. On les avait envoyé à la Douma avec un mandat essentiel, reprendre la terre pour leurs électeurs. Les semaines passaient et l'on n'avançait pas. Les paysans commencèrent à envoyer de nouveaux députés pour savoir ce que cela voulait dire. Les membres du Groupe du Travail reçurent quelque chose comme vingt mille lettres et télégrammes envoyés par les réunions de village ou les groupes d'électeurs et demandant pourquoi la nouvelle loi donnant la terre aux paysans n'avait pas encore passé. La pression du dehors augmentant, ils insistèrent de plus en plus pour la discussion immédiate de la question des terres. C'était un sujet dangereux et les Cadets désiraient l'éviter, dans la crainte d'une rupture avec le Groupe du travail. Les Cadets tenaient à rembourser les propriétaires avec des fonds publics. Ayant toujours considéré l'usage de la terre comme un droit naturel dont les propriétaires les ont frustrés, les paysans répugnaient à payer ce qu'ils considéraient comme leur appartenant. C'est pour cela que que les Cadets atermoyaient et cherchaient du délai. Dans l'impossibilité de faire aboutir aucune des réformes pour lesquelles on les avait envoyés à la Douma, le Groupe du Travail se décida à un «Appel au Peuple». L'appel proposé déclarait que la Douma était un corps impuissant, n'ayant aucun pouvoir pour obtenir les réformes demandées, et comme il leur était impossible de réaliser quoi que ce soit à l'encontre du gouvernement, c'était au peuple à renverser le gouvernement. C'était un appel aux armes.
Les Cadets se trouvèrent donc placés dans l'alternative d'une rupture ouverte avec le Groupe du Travail ou de l'abandon de leur tactique constitutionnelle. Ils s'efforcèrent, comme toujours, de conjurer la crise par un compromis. Ils proposèrent une «déclaration» au peuple dans laquelle ils parleraient de leurs efforts pour obtenir des réformes et de leur insuccès, mais sans appel à la révolte. Ce qui sortit du débat, nul ne le sait.
La Douma fut dissoute par le tsar. Les député firent trêve une nuit, comme à l'ordinaire et le lendemain matin ils trouvèrent le palais de Tauride occupé par les troupes et le manifeste de la dissolution cloué à la porte.
La scène fut transférée à Viborg, petite ville située de l'autre côté de la frontière, en Finlande, au delà du rayon de la police russe. La plupart des députés renvoyés y coururent en foule. La dissolution était une surprise et aucun plan n'était fait. Certains voulaient que l'on se déclarât gouvernement révolutionnaire, «le gouvernement», et que le peuple fut appelé à leur secours. D'autres disaient que l'on ferait de meilleure besogne en rentrant chez soi pour expliquer la situation aux électeurs. Plusieurs séances eurent lieu et aucun plan n'était encore adopté, lorsqu'arriva la nouvelle que le gouvernement finlandais avait décidé de coopérer avec le gouvernement russe et que leur arrestation était imminente. Ce qu'il y avait à faire devait être fait à la hâte. Ils se décidèrent à rédiger un manifeste.
Le manifeste était franchement révolutionnaire, mais incohérent et faible. Il dénonçait les crimes du gouvernement, parlait des vains efforts des députés pour obtenir des réformes et dépeignait l'acte de dissolution comme une trahison envers la nation. Il déclarait le gouvernement hors la loi. Au nom du peuple, il reniait toutes les dettes qu'il pourrait contracter dans sa guerre contre la nation. Il ne donnait cependant aucune idée d'un effort combiné pour renverser le gouvernement. Il préconisait la résistance passive. Il engageait le peuple à refuser de payer les impôts et de donner des recrues à l'armée. Il se terminait par cette phrase pompeuse : «Russes dans la lutte qui approche, vos députés seront avec vous.» Deux idées concrètes s'y trouvaient : le refus des impôts et des recrues. Mais ce n'est pas la masse du peuple qui paie les impôts ou s'enrôle dans l'armée. Ces actes sont individuels. Celui qui s'y refusait, heurtait sa force isolée contre la force du tsar toute entière. Le verdict général fut franchement hostile au manifeste. Les députés eussent dû plutôt trouver quelque formule sur laquelle le peuple aurait pu se lever en masse, ou bien alors conseiller la patience, jusqu'à ce qu'un événement se produisit.
A la Douma, les constitutionnels démocrates furent mis à l'épreuve et reconnus au-dessous de leur tâche. Ils contrôlèrent la Douma, mais n'accomplirent pas une seule réforme. Il n'est pas juste, comme l'ont fait nombre de journaux étrangers, de dire que leur faillite vient des embarras causés par le Groupe du Travail. Durant les deux premiers mois de la vie de la Douma, les député paysans et ouvriers collaborèrent de bon cÏur avec les Cadets. Ce n'est seulement qu'après que deux longs mois de stagnation leur eurent démontré l'impuissance des Cadets qu'ils s'en détachèrent et se tournèrent vers leurs propres leaders : Aladine, Anikine et Jilkine. On ne les avait pas envoyés pour ouïr des essais académiques ou de beaux discours. Lorsqu'une longue inaction eut prouvé qu'ils n'avaient rien de mieux à attendre des intellectuels, ils se décidèrent à faire leurs affaires eux-mêmes.
Les Cadets, représentant la bourgeoisie russe, ne réussirent pas à produire un «leader». Un coup d'Ïil, jeté sur les noms de leurs députés les mieux connus, montre leur impuissance à faire face à une crise. Mouromtsef, le président de la Douma, était un professeur de l'Université, doux, bon et aimable. Roditchef et Petrunkevitch étaient des orateurs de haute qualité, des hommes braves et intègres. Hertzeinstein, assassiné après la dissolution par les valets du gouvernement, était un savant, une autorité indiscutée sur les questions agraires. Aucun d'eux n'était un leader. En face des crises politiques les plus graves, ils lisaient des journaux scientifiques, débitaient de brillantes harangues ou écrivaient des éditorials en style rhétorique. Il n'existait pas de Mirabeau dans leur sein.
Une cause de faiblesse plus grave, c'est qu'ils n'avaient pas de classe consciente et bien définie derrière eux. Les députés qui siégeaient à leur droite parlaient clairement, au nom de toutes les forces de privilège, de réaction. A leur gauche, le Groupe du Travail exprimait les revendications unanimes de quatre-vingt millions de paysans. Mais les Cadets, qui représentaient-ils ? La Russie n'avait pas de bourgeoisie analogue à celle de la France pendant la grande Révolution, pas de classe capitaliste comme en Amérique. La majeure partie du capital, placé dans l'industrie russe, appartient à des étrangers. Les constitutionnels démocrates de la première Douma, n'avaient pas de conscience de classe. Certains parlaient pour les nobles peu fortunés. D'autres exposaient les griefs des intellectuels. Ils n'avaient nulle part, derrière eux, ce que trouve un parti de classe moyenne dans l'Europe occidentale ou en Amérique.
Longtemps avant la dissolution, les Cadets ont sans doute compris que leurs seules forces n'étaient pas suffisantes pour faire aboutir leurs réclamations. Deux voies leur étaient ouvertes : renoncer à leur programme et soutenir le gouvernement ou bien reconnaître leur propre impuissance et se mettre à l'écart. Ils ne firent ni l'un ni l'autre et donnèrent libre cours au besoin de s'entendre parler. A la fin, lorsque les paysans impatientés de tant de vaines paroles leur dirent : «Cette plaisanterie doit cesser. Nous allons en appeler au peuple.», les Cadets ne les laissèrent pas faire et ils n'allèrent pas davantage contre eux. Ils se pendirent à leur cou pour les gêner, en criant : «La paix ! la paix !», alors qu'il n'y avait pas de paix possible.
De même que la répression de l'insurrection de décembre montra que les travailleurs industriels étaient insuffisants à eux seuls pour renverser le gouvernement, de même le fiasco de Viborg démontra l'incapacité de l'équivalent de la bourgeoisie en Russie.
LA MUTINERIE DE KRONSTADT
La semaine qui suivit la dissolution fut une semaine d'arrestations. La police prit bien vite dans ses filets à peu près tous les révolutionnaires qui s'étaient mis en évidence durant les séances de la Douma. Leurs journaux furent supprimés et tout leur état-major appréhendé. Il y avait bien alors des désordres paysans intermittents, mais point de soulèvement général et les fonctionnaires commençaient à se féliciter du calme, qu'ils considéraient comme le signe que la révolution était morte, lorsque s'élevèrent à Sveaborg les flammes de la révolte. Sveaborg est un groupe d'îles fortifiées situé au large des côtes de la Finlande. C'est le Gibraltar de la Russie. Les soldats et les marins, sous la conduite des révolutionnaires, s'étaient mutinés et une grande partie des fortifications étaient entre leurs mains.
De plus grande importance que Sveaborg est la forteresse de Kronstadt, à la sortie du port de Saint-Pétersbourg. A ce moment, la police découvrit une gigantesque conspiration militaire dont la mutinerie de Sveaborg n'était qu'une partie. Kronstadt et le camp militaire au nord de la Cité, ainsi qu'un grand nombre d'autres garnisons y étaient compris. Un soldat du camp militaire avait raconté tout ce qu'il savait. La date du soulèvement était fixée deux ou trois semaines plus tard. L'explosion de Sveaborg était prématurée. On dépêcha des cosaques au camp militaire et les régiments mécontents furent divisés en petites sections que l'on dispersa en les envoyant au loin.
Pour Kronstadt, le problème était plus difficile. Dans la grande quantité de troupes qui s'y trouvaient, il n'y avait pas moyen de définir lesquelles étaient impliquées dans la conspiration. Sous prétexte que l'on avait besoin d'eux pour réprimer la révolte de Sveaborg, on donna l'ordre de mobilisation aux régiments les plus suspects. Les soldats révolutionnaires furent trompés. Avec l'idée de se joindre aux camarades de Sveaborg dès leur arrivée, ils partirent volontiers. Puis, le gouvernement dénatura les nouvelles concernant Sveaborg.
La révolte y avait été en réalité de courte durée, et elle était réprimée déjà. On fit courir le bruit que les mutins étaient maîtres de tous les forts, qu'ils avaient capturé les vaisseaux de guerre dans les ports, et que ces bâtiments étaient en route pour aider les révolutionnaires à s'emparer de Kronstadt. Des espions de la police, se faisant passer pour des révolutionnaires, se mêlèrent aux soldats de Kronstadt pour leur raconter les nouvelles en leur disant que les soldats de Sveaborg seraient honteux de voir flotter le drapeau russe à leur entrée au port, au matin. Ils les engagèrent à se révolter sur le champ et à lever le drapeau rouge.
Quelques soldats, parmi les plus intelligents, sentirent le piège, mais la grande majorité s'enflamma en apprenant la nouvelle, et au signal convenu, une sonnerie de cloches, les soldats coururent à leur caserne pour s'emparer de leurs armes. Ils trouvèrent les chiens ôtés des fusils. Les munitions des mitrailleuses avaient été cachées. Les culasses des canons n'y étaient plus.
C'est alors que commença le massacre, par les troupes fidèles. Les soldats r&eac