Mécanismes d'apparition des OGM, du nucléaire, de l'amiante et autres merveilles technologiques
7 Jan 2003
Une nouveauté technologique voit le jour grâce à
la recherche publique. Le système industriel la développe,
l'exploite, la répand. Le citoyen angoisse. L'État le rassure.
Ainsi va le totalitarisme progressiste. Deux émissions télévisées
ont récemment distillé, sous couvert de débat démocratique,
une propagande étatiste à même de garantir l'acceptabilité
sociale à la poursuite du système1
. Voilà une bonne occasion de rappeler aux altermondialistes, citoyennistes
et autres néo-étatistes pourfendeurs du «néolibéralisme»
que la création des États a présidé à
l'apparition du capitalisme, et qu'ils continuent d'en garantir l'expansion,
parfois sous la forme d'instances supra ou infra nationales telles que
la Communauté européenne ou la Région wallonne.
L'État, condition sine qua non du développement
Le rôle essentiel de l'État apparaît de façon scandaleusement flagrante dans les pays «en voie de développement», comme on les a baptisés afin de marquer à jamais leur destinée. Là-bas apparaît clairement la différence de richesse entre les élites étatiques que nous soutenons et la population à déposséder une bonne fois pour toutes en l'intégrant dans quelque chaîne de production industrielle. Les industries ont impérativement besoin de ce cadre autoritaire et répressif stable. Vue de chez nous, cette social-démocratisation forcée doit apparaître comme nécessaire et hautement souhaitable. La question du développement des biotechnologies n'échappe pas à cette règle propagandiste. C'est ce qui suinte d'un article du journal Le Soir présenté sous la rubrique «Biotechnologie» traitant de l'existence à l'université de Leuven d'un centre de conservation de la banane, présenté comme préservation de la biodiversité. 2 L'idée qui se dégage de cet article admiratif, c'est que la biodiversité n'est pas un ensemble interactif en perpétuel mouvement, mais une somme finie d'éléments fixes, qu'il suffit donc de cryogéniser, comme si la nature pouvait se conserver sous forme d'échantillons et que l'écosystème pouvait par conséquent être exploité à discrétion puisque, suppose-t-on, on peut le recréer de toutes pièces à partir de cette base de données prétendument exhaustive. Mais l'essence propagandiste de cet article réside dans les dernières lignes, extraites de l'interview d'un jeune doctorant ougandais venu étudier les biotechnologies à la KUL (université catholique de Louvain) : bien que l'on sache que 78% des pays où la population souffre de la faim produisent des surplus, notre bon civilisé (c'est son État qui l'envoie se transformer en Prométhée de l'industrialisation et de la dépossession) conclut que «Les pays en développement devraient investir plus dans les biotechnologies afin de résoudre les problèmes autrement insolubles».
Dans les social-démocraties industrialisées, la dépossession
étatique ayant depuis long temps occupé le terrain, sa présence
semble moins artificielle. Autoroutes, aéroports, réseaux
ferroviaires, zonings spécialement créés pour attirer
les investisseurs, voies d'accès aux zonings commerciaux : chez
nous, la construction et l'entretien des infrastructures nécessaires
à l'épanouissement économique sont acquis.
La socialisation démocratique
Là où un effort de propagande plus important doit être fourni, c'est dans la capacité à convaincre les individus de participer activement à l'expansion du système. Et quel est l'un des domaines les plus prometteurs ? Les biotechnologies.
Ici, pas question de matage ou de formatage mais de formation ; ni traques ni matraques mais un matraquage propagandiste sournois apte à créer un contexte biotechnophile ; une musique d1ambiance futuriste imperceptible si l'on n'y prend garde ; une atmosphère bienveillante dégoulinante de confiance dans le Progrès. Ici, le rôle des institutions consiste à donner goût aux carrières scientifiques.
En Allemagne, un programme itinérant d'information relatif au génie génétique intitulé «Science Live Mobile» balaye l'espace public. En France, le «train du génome» (marque déposée), arrose les grandes villes françaises de sa propagande biotechnophile, ce projet d'Aventis étant subventionné par l'Institut Pasteur.
De nombreux programmes européens visent à susciter des
vocations scientifiques. Un de ces programmes faisait l'objet d'un compte-rendu
édifiant à tous les sens du terme, paru dans Le Soirdu
4 juin. L'article, intitulé «Les sciences ? Elles sont partout
!», explicite ingénument deux grands caractères de
nos sociétés industrialisées : d'un côté
la contrainte technologique, présentée sous une forme inversée,
c'est-à-dire comme un bien-être effectif et qui va de soi;
de l'autre le rôle de l'État dans l'extension du système
en ses tentacules technologiques, et plus particulièrement le lien
qui existe entre la recherche scientifique et la prolifération de
ces dispositifs technologiques qui constituent la contrainte totalitaire
actuelle. «Les sciences et ses [sic] nombreuses applications sont
partout dans notre vie quotidienne. Pour nous en convaincre, il suffit
d'ouvrir les yeux. Que serait la vie sans téléphones mobiles,
sans voitures, sans lecteurs CD, sans télévision, sans ordinateurs,
sans les antibiotiques, les vitamines, les anesthésiques, la vaccination,
sans chauffage, sans colle, sans code barre, sans détecteurs de
métal, sans lentilles de contact, sans modems... ? [...] La plupart
[des Européens] ne réalisent pas que les objets dont ils
ne peuvent se passer ont nécessité des années de recherche
fondamentale.» Le grand quotidien belge francophone, conscient de
son rôle de socialisation des populations et de leur intégration
à l'ordre politique et surtout économique, sait par ailleurs
que l'habituation ne commence jamais trop tôt. Ainsi dans son édition
des 14 et 15 août 2002 proposait-il dans le cadre de son «grand
jeu de l'été», un «ActuaQuizz junior» s'intitulant
de façon assez explicite «les sciences vous branchent-elles
?». Certes, les questions ne trahissent aucun parti pris. On jurerait
même que certaines d'entre elles visent à faire naître
dans les jeunes esprits quelque conscience environnementaliste. En vérité,
les spécialisations scientifiques étant assez rébarbatives,
il est nécessaire de les rendre attrayantes, de faire rêver
d'écologie, d'observation amusante de la nature, de chouettes solutions
scientifiques pour sauver l'humanité, etc. Combien de naïfs
amateurs de têtards se sont ainsi retrouvés fonctionnaires
du désastre, que ce soit à la source d'une nuisance, dans
la recherche fondamentale publique qui sert de vivier à innovations
pour l'industrie, ou au sein d'une instance de sécurisation et de
tranquilisation, à savoir, dans quelque institution (régionale,
nationale ou européenne) de légitimation de la poursuite
du système !
Pas de Biotech sans États
L'histoire des OGM en Belgique illustre parfaitement le processus d'interdépendance qui lie les institutions «démocratiques» au développement technologique.
En 1983, c'est à l'université de Gand qu'une cellule de recherche en biotechnologie financée par la Région flamande et la recherche européenne met au point le premier végétal transgénique (il s'agissait d'un tabac).3 L'équipe est dirigée par un certain Marc Van Montagu qui s'empresse de créer sa petite start-up, PGS, et de la vendre avantageusement à Agrevo puis à l'agro-pharmaco-généticien franco-allemand Aventis. En 2001, cette dernière se fait phagocyter à son tour par l'ogre Bayer4 . Récemment, suite à la polémique qui anime le pays depuis le début de l'année 2002, le Ministre wallon de l'Agriculture, Mr José Happart, suggérait, en guise de réponse aux inquiétudes des citoyens au sujet des «risques» de dissémination, que les vérifications expérimentales préalables soient effectuées par les universités. Ainsi l'historique des OGM en Belgique nous fournit-il un authentique cas d'école : sortis de ses universités, les végétaux transgéniques sont invités à y retourner.
Ce parcours illustre le processus général de développement du système.
L'État procure au capitalisme les moyens de se développer, mais dès que l'innovation techno-industrielle apparaît inacceptable, son développement se voit à nouveau encadré, «sécurisé» par l'État. Soit celui-ci lui fournit une caution scientifique au mépris de risques connus (comme avec l'amiante il y a 30 ans) ou potentiels (la transgenèse), soit il l'assortit de normes, de prescriptions, de mesures diverses et mouvantes qui n'interdisent nullement la poursuite mais qui bien au contraire entérinent l'innovation.
L'État forme à la fois les chercheurs qui mettent au point les innovations technologiques qui relanceront la machine économique, et les experts qui assortiront le désastre d'un cadre rassurant, de normes environnementales, sanitaires, sécuritaires, hygiénistes. Ces mesures ultérieures ne signifie pas que la situation soit rendue sûre ou salubre, mais qu'elle est rendue acceptable aux yeux de la population. La distribution d'iode aux riverains oculaires des centrales nucléaires ne diminue nullement leur potentiel de destruction inouï, mais cela rassure. La création d'une filière sans OGM n'arrête pas les OGM et les risques qu'ils comportent, mais donne aux citoyens l'illusion du choix, ladite filière ne signifiant en fait qu'une présence d'OGM inférieure à 1% ou 0,5%.
L'État forme donc à la fois le pyromane et le pompier5 . Mais l'allégorie n'est pas tout à fait exacte. Un pompier a pour vocation d'éteindre l'incendie. Tandis que l'État n'a pas l'ambition d'arrêter une nouveauté technologique, même quand sa dangerosité est avérée.
Prenez par exemple l'amiante. Comme d'habitude, le révolutionnaire
matériau continue sa carrière funeste dans les pays en voie
de développement (il n'y pas de raison qu'ils ne jouissent pas à
leur tour du développement, n'est-ce pas). Mais même dans
nos contrées, elle est loin d'avoir disparu. De nombreux établissements
scolaires, notamment, restent exposés aux risques. Comme toujours,
la santé des privilégiés importe davantage que celle
des autres. Ceci dit, le désamiantage de l'ancien Parlement européen
comme le confinement de l'amiante du World Trade Center nous offrent de
relever que les classes privilégiées se sont elles-mêmes
exposées, un temps, aux nuisances du système qu'elles défendent,
machine folle dont elles ne constituent que les rouages supérieurs,
et haïssables en conséquence.
Le Progrès
En fait le problème du progrès techno-scientifique est assez simple. Si l'on voulait véritablement vérifier l'innocuité d'une nouveauté scientifique ou technologique avant de la diffuser à large échelle, l'expérience serait si longue et si coûteuse (certaines maladies ne se déclarant souvent que plusieurs décennies après exposition), qu'elle découragerait les investisseurs. Par bonheur, ceux-ci peuvent compter sur leur grand collaborateur depuis toujours : l'État. Souvenons-nous encore de la genèse du nucléaire. Le nucléaire ne pouvait être développé par des capitaux privés seuls, car les bénéfices ne tombaient pas avant de longues années de recherche. (Le nucléaire n'est d'ailleurs pas rentable du tout, comme le constatent les Allemands en découvrant le prix du démantèlement de leurs centrales). C'est donc l'État qui a généreusement étudié la question et développé cette formidable technologie qui nous garantit l'autonomie nationale dans la gloutonnerie énergétique, cet acquis sacré. Les assureurs, à qui on ne la fait pas, refusèrent évidemment d'assurer le nucléaire, comme ils refusent aujourd'hui d'assurer les OGM.
Ceux qui vantent certaines retombées bénéfiques
du Progrès n'ont pas d'autre effet que de cautionner système
et donc d'en assurer la pérennité. Car ces quelques avantages
(philanthropiques, écologiques) sont résiduels. Ces menues
retombées positives ne peuvent faire oublier ni la base néfaste
sur laquelle s'est bâti le Progrès ni le fait indéniable
que chaque innovation technologique (quand elle n'amène pas elle-même
son lot de dégradations spécifiques) fait partie d'un tout
(le Progrès) qui est, lui, globalement destructeur. Pour nous en
convaincre, il suffit d'ouvrir les yeux.
L'inconscience a un prix
De son côté, le citoyen lambda, au lieu de s'interroger sur les conditions d'apparition de nouveautés technologiques à haut potentiel nocif et sur lesquelles il n'a aucun pouvoir de décision, préfère mendier protection auprès de l'État.
Prenons l'exemple de ce village de la région de Charleroi qui défraye la chronique depuis environ un an. Une proportion hallucinante d'une forme rare de leucémie affecte les riverains de l'ancienne décharge industrielle ? Les habitants de Tarcienne n'élargiront pas leur conscience critique à l'égard du système. Ils préfèrent s'en remettre aux experts patentés par l'État (ou la Région wallonne, ce qui ne change rien à la nature du problème).
Plusieurs raisons coexistent à ce renoncement.
D'abord, le citoyen lambda est plongé dans une ignorance crasse de tout autre mode de gestion de la société. Après plusieurs générations d'intégration béate à la société industrielle et de confiance aveugle accordée à la représentation démocratique, il a complètement oublié la saveur de l'autonomie réelle. Le pouvoir se garde évidemment d'attirer l'attention sur toute forme vivante de réappropriation et d'autogestion de l'existence. Silence radio sur la réorganisation socio-économique en Argentine, à moins qu'il s'agisse de relations catastrophistes de la situation (la pauvreté est en hausse en Argentine ; les écoliers de tel quartier se nourrissent exclusivement d'herbe, etc.). Silence radio sur les conseils de quartier et de village en Kabylie (les Aarchs) mais démocratique interview des représentants des partis politiques de cette région (où le taux de participation aux dernières élections s'élevait à 2%) à côté de bribes rapportées de façon incohérente d'«émeutiers» kabyles et ayant pour fonction de donner l'illusion de partialité journalistique6 . Silence radio sur le retour (forcé et planifié) de l'ensemble de la population cubaine, y compris les citadins, à une autonomie paysanne biologique.
Il faut voir aussi que le refoulement opiniâtre de la lucidité observable chez la majorité de nos contemporains relève également de la survie car en effet, comment supporter de se voir entièrement investi dans un système qui est à revoir de fond en comble ? Le citoyen lambda refusant l'idée d'une remise en question de son niveau de nuisance se contentera de ce qu'on nomme généralement la fausse conscience. C'est-à-dire qu'il se satisfera de modifications superficielles ayant pour seul effet conséquent de soulager à moindre frais sa mauvaise conscience du dimanche et d'entériner son refus de renoncer radicalement à la société dans laquelle il se croit si confortablement intégré. Les sacs poubelle translucides bleus ou jaunes collectés par la Région bruxelloise à fin de recyclage symbolisent à merveille ce phénomène de rédemption : le consommateur ne produit pas moins de déchets et son existence reste ce qu'elle était; mais, désormais, cette pollution est déléguée au pouvoir, et sa pseudo conscience se trouve ainsi à la fois déléguée et assouvie : il voit ses déchets, mais emballés, et leur emballage témoigne de la prise en charge par le pouvoir. Cette participation au réformisme institutionnalisé le décharge de toute velléité de produire moins de déchets en organisant autrement les circuits de consommation et son mode d'existence. Après tout, c'est pour ça qu'il paie des impôts.
Le citoyen désire poursuivre une existence insouciante de consommateur
de marchandises culturelles (gardez La Monnaie), de loisirs planifiés
(suivez
zombie futé) et d'ersatz sans qualité (aux camps de consommation
que notre civilisation de l'euphémisme préfère nommer
grandes surfaces ou hypermarchés ou encore «chez» Delhaize
dans une tentative désespérée d'humanisation verbale
de ces multinationales labyrinthiques aseptisées). Cet irrésistible
style d'existence (les Chinois ont déjà leur festival rock)
génère malheureusement diverses dégradations sociales,
psychologiques, affectives et environnementales. Cela ne fait rien. Pour
conserver son hédonisme acheté et frelaté dans la
plus grande insouciance, le citoyen s'en remet au système qui répond
point par point à ses angoisses et ses sursauts de conscience partielle.
La production industrielle ne lui offre-t-elle pas toute la gamme de camisoles
chimiques lui assurant performance professionnelle (Red bull, cocaïne,
Pepsi), psychologique, affective et sexuelle (Viagra aussi pour femelles)
faisant oublier la débandade des conditions d'existence ? Mais le
médicament baptisé Xenolac illustre, mieux que tout autre,
ce prodigieux processus de fuite en avant par réaction endogène
(où les réponses sont fournies par le système, et
pour lui). En effet, la fonction de cette marchandise pharmaceutique consiste
à inhiber l'enzyme responsable de la dégradation des molécules
de graisse. Ainsi, moyennant des selles plus grasses et plus lourdes que
jamais, le surconsommateur fanatique peut poursuivre son alimentation anarchique
et boulimique en toute inconscience.
Connaissance par les gouffres
Nous avons vu quelques fragments de propagande spécifiquement liée aux biotechnologies. Il y a également, sur un plan plus général, un formatage intellectuel qui consiste à inculquer que la nature et le monde sont entièrement paramaîtrisables, c1est-à-dire décomposables en paramètres que l'on peut aisément contrôler. Cette vision instrumentaliste du monde fait de notre civilisation une civilisation du symptôme, du partiel, du compartimentage. Cette approche analytique autonomisée est vraisemblablement en adéquation avec la morale du caprice qui régit le contemporain atomisé qui passe d'une fonction professionnelle à l'autre, d'un loisir à l'autre sur le mode de la consommation frénétique et inconséquente. Partant, l'idée qu'une maladie génétique puisse être soignée par l'extraction ou la modification d1un seul gène semble dès lors parfaitement concevable.
La découverte, mi-août 2002, par quatre chercheurs anglo-saxons,
de fonctions insoupçonnées de l'ARN, confirme l'imposture
du réductionnisme de la recherche, et, partant l'absence totale
de maîtrise des biotechnologies. Axel Kahn, promoteur très
actif du génie génétique en France, prétend
que cette découverte, qu'il qualifie de révolutionnaire,
ouvre des possibilités inouïes. Ce qui est effectivement inouï,
c'est l'ignorance sans fond dans laquelle la recherche se trouve plongée,
en dépit de l'optimisme béat qu'elle affiche publicitairement.
En effet, elle pensait avoir cerné les principaux mécanismes
de formation des gènes et voilà qu'un élément,
l'ARN, qu'on croyait inactif, a aussi son mot à dire dans la genèse.
Chaque découverte dévoile en vérité un pan
nouveau de l'ignorance de la recherche. Plus elle avance, plus elle ignore.
Certes, certains segments de réactions génétiques
paraissent stables, lorsqu'ils sont considérés isolés
de toute évolution (mais à l'été 2001, des
chercheurs gantois ont découvert une séquence d'ADN imprévue
dans le soja transgénique de Monsanto) et peuvent donc être
reproduits même sans comprendre le fonctionnement global de la réaction.
Mais du fait de cette incompréhension essentielle, toute évolution
ultérieure est imprévisible et le risque incommensurable.
Lorsque les chercheurs admettront que le vivant n'est guère paramaîtrisable,
qu'il est en évolution continue, si ce bon sens les atteint et qu'ils
en tirent les conséquences, il leur faudrait alors stopper toute
recherche dans ce domaine (car dans l'état actuel, tout ce qui peut
être exploité, appliqué, l'est). D'où les investissements
aveugles des firmes pharmaceutiques qui se moquent parfaitement du vivant
et de sa compréhension : pensée cloisonnée, analytique,
diagnostique, par symptôme. Pensée partielle et partiale,
simple comme une équation du premier degré.
Le mythe de la recherche fondamentale
Au fait, ces chercheurs étaient-ils payés par le privé ? Non. Les quatre chercheurs anglo-saxons responsables de la découverte de la «désactivation» des gènes sont tous attachés à un «Institut» ou une «Université».
Cette découverte illustre une fois encore combien le système a donc besoin de recherche fondamentale ; autrement dit une recherche qui ait droit à l'erreur, qui ne soit pas tenue de réaliser des bénéfices immédiats.
La recherche fondamentale est celle que revendiquent les néo-étatistes de tous bords, rêvant encore de l'hypothétique âge d'or de la recherche à l'ancienne. Malheureusement, force est de constater que toute découverte profite toujours au système en place. Pierre et Marie Curie étaient sans doute aussi désintéressés et passionnés qu'Albert Einstein. Pourtant, c'est bel et bien grâce à leurs recherches empreintes d'idéaux moraux que fut rendu possible l'avènement du nucléaire, formidable épée de Damoclès pendue sur la tête de l'humanité. De plus, de nos jours, fini le hangar des Curie, laborieusement aménagé en laboratoire ! Les structures nécessaires à la recherche actuelle (songez à la génomique, au nucléaire) sont très coûteuses et nécessitent une forte centralisation de pouvoir et de capitaux. Les découvertes retournent évidemment à l'intéressé (l'armée, l'industrie ; remarque : l'armée est une industrie et l'industrie, c'est la guerre avec son lot de mobilisation, réquisition, expansion, destruction, etc.).
L'histoire a par ailleurs montré que l'accumulation capitalistique
pouvait fort bien s'effectuer dans un cadre strictement étatique
(souvenez-vous de
l'URSS). Présentement, le cas de Cuba constitue l'exception
qui confirme la règle. Si le savoir étatique se trouve actuellement
placé au service du retour à l'autonomie paysanne et écologique
c'est parce que l'île se trouve doublement protégée
malgré
elledu monde industriel : par un blocus états-uniens d'une part,
l'éclatement du bloc de l'Est de l'autre, qui la fournissait en
céréales industrielles jusqu'en 1989.
Le progrès technologique est matériellement lié
à une forme d'organisation qui nécessite un certain degré
de centralisation et de spécialisation, où les nécessités
ne sont pas déterminées par l'individu, mais par un système
hors de contrôle par nature.
Rapport du Laboratoire de décryptage des impostures contemporaines
Collectif d'Action GènÉthique (CAGE)
Globaliser la résistance,
localiser la nuisance
16 Mai 2003
Invitation à une semaine européenne de GeneSpotting
Après avoir testé à quatre reprises la formule du GeneSpotting,le CAGE, Collectif d'Action GènÉthique, qui dénonce depuis plusieurs années en Belgique les nuisances sociales et environnementales inhérentes au génie génétique, vous invite à participer à une semaine internationale de GeneSpotting, du 14 au 20 mai.
En quoi consiste exactement ce néologisme ? Le GeneSpotting,terme forgé sur base du Bombspotting pratiqué par les pacifistes anglo-saxons, consiste à intervenir sur-le-champ (avec des tirets). C'est-à-dire qu'il s'agit de localiser puis inspecter un site, ou questionner des responsables sur place sans la sempiternelle médiation des représentants politiques ou scientifiques.
Les cibles ne manquent pas : une parcelle d'expérimentation de végétaux transgéniques (et s'ils sont voués à la fabrication de médicaments, vous touchez à un alibi crucial de la propagande pro-OGM), un laboratoire de recherche universitaire (vivier à innovations technologiques et haut lieu de l'irresponsabilité organisée), le siège d'une firme de biotechnologie, un centre de recherche unissant public et privé (pour montrer leur collusion organique), un organisme de récolte de fonds pour la recherche en génétique (l'occasion de dénoncer les faux espoirs et la spoliation organisée), etc.
À vous de voir. La façon de mener l'action est tout à votre guise. On peut par exemple débarquer sans crier gare dans un laboratoire, ce qui permet de rencontrer le personnel et les techniciens au lieu de l'habituel émissaire formaté responsable de la communication. Ou dans une séance d'experts — autres petits soldats de la guerre au vivant — pour les faire sortir brutalement de leur anonymat coupable, tout en constatant l'ahurissant bricolage empirique qui résume l'ingénierie génétique. On peut à l'inverse rendre la visite au maximum publique en contactant médias, promoteurs du projet OGM, responsables politiques locaux (le bourgmestre, l'échevin de l' environnement, celui de la santé publique, le commissaire de police), en distribuant un tract dans les boîtes aux lettres de la Commune, en contactant des associations anti-OGM et les secteurs concernés (des producteurs Bio ou même «traditionnels» dont les cultures sont menacées de contamination).
À titre d'illustration, vous trouverez ci-joint un récit détaillé des quatre Genespottings menés en Belgique depuis le mois de septembre 2002. En ce qui concerne la situation en Belgique, il faut savoir que ce pays vient d'être officiellement libéré de son statut de laboratoire grandeur nature du génie génétique. En effet, après la décision d'abandonner en 2003 tout essai en plein champ prise par le lobby des biotechnologies, la seule demande d' autorisation (une expérience de pommiers transgéniques menée sous le giron de la recherche publique et sur laquelle le CAGE est intervenu à deux reprises) vient d'essuyer un refus ministériel ce 11 avril 2003. Pour le GeneSpotting européen, les efforts du CAGE se porteront dès lors sur d' autres expériences liées aux biotechnologies. Des groupes anglais, hollandais et espagnols ont d'ores et déjà souscrit à cet euro-GeneSpotting.
Étant donné que dans certains pays les renseignements restent difficiles à trouver, vous pouvez contacter l'association « A Seed », qui a créé une importante base de données européenne, et qui vous indiquera par où entamer efficacement vos investigations.
A SEED Europe, Post Bus 92066, 1090 AB Amsterdam, Pays-Bas ; www.aseed.net ; tél. : +31206682236).
Pour couvrir les GeneSpottings, nous réalisons nos propres
documentaires (pour recevoir la cassette vidéo de l'action menée
à « Florennes », contactez genespotting@altern.org).
GeneSpotting
ou comment semer des grains de sable dans la machinerie
progressiste
Extrait de "l'homme au foyer" N°2 — février 2003
13, rue du Duc, 1150 Woluwe-Saint-Pierre
? Euros pour l'envoi du prochain numéro et dons de soutien
:
compte n°001-2868899-06 (à l'ordre de Guillaume Delaitre,
préciser votre adresse en communication)
Reproduction encouragée
Les militants pacifistes ont créé un mode d'action intitulé Bombspotting. Il s'agit de se rendre sur le lieu où se trouvent entreposées les armes (des missiles à ogive nucléaire par exemple). Cela permet d'attirer l'attention sur des entreposages militaires parfois illégaux ou tenus secrets. Si cette première phase ne suffit pas, les militants passent à la seconde : le Bombstopping. Cette fois-ci, non seulement ils pénètrent sur le terrain militaire, mais en plus ils emmènent avec eux quelque outil (un marteau par exemple) avec lequel ils procèdent à la destruction de l'arme décriée.
Linguistiquement inspiré du Bombspotting, un GeneSpotting consiste à se rendre à un endroit (spot) où se décide le dérèglement inouï de notre environnement génétique. Il n'est pas faux que la dissémination de transgènes dans l'écosystème constitue une manière de bombe à retardement et que, comme le dit Jean-Pierre Berlan à propos des OGM agricoles et en particulier du transgène Terminator, le génie génétique mène une guerre au vivant.
Voici donc le récit des quatre GeneSpottings expérimentés
en Belgique de septembre 2002 au mois de mars 2003 par le CAGE, «Collectif
d'Action GènÉthique».
Menace sur Florennes
Parfois, le contexte sociétal peut conférer au GeneSpotting une efficace inespérée. C'est ce qui survint à Florennes.
Dans cette commune connue pour sa culture d'ogives nucléaires de variétés nord-américaines, se trouvait emblavé un double champ de colza OGM. Il s'agissait du seul Farm Scale Trial expérimenté en Belgique, c'est-à-dire «un essai à l'échelle d'une ferme» juxtaposant deux champs, l'un transgénique l'autre pas, visant à vérifier le degré de contamination. Devenu entre-temps propriété de Bayer, ce FST avait été initié par Aventis CropScience. Cette firme, principale expérimentatrice d'OGM sur l'environnement belge, avait essuyé durant les deux années précédentes plusieurs destructions nocturnes de parcelles expérimentales. Voilà qui avait de quoi insuffler un peu de soufre à notre intervention.
Ce premier GeneSpotting avait joui d'une grande publicité. L'action devait prendre pour lieu de départ le salon Valériane, grand rendez-vous annuel du Bio en Wallonie. Outre les habituels envois courriels et autres tractages, l'invitation parut dans le magazine de l'association Nature et Progrès qui organise ce salon annuel du biologique.
La simultanéité de notre «initiation à l'environnement transgénique» avec le salon pouvait laisser supposer une grande affluence. Las ! Pas un visiteur du salon Valériane ne participa à notre action. Avec ses emplacements de stands aux prix exorbitants, avec son entrée payante et ses marchandises perfectionnées, qu'elles soient bio, recyclées, fermières, éthiques ou «en cuir végétal», ce salon Bio transforme les visiteurs en consommateurs exigeants et les exposants en gérants de vitrine commerciale. Bref, pas de temps ni d'argent à perdre en activisme préventif (on paiera quand il le faudra une marchandise sécurisée par un label «sans OGM» dont on sait par ailleurs la fallacieuse signification). La principale leçon à tirer de ce GeneSpottinginaugural, c'est qu'il n'y a pas de mobilisation sans communauté, sans réseau éthique préalablement constitué.
Mais soit. Aussi illusionnées que nous sur le taux de participants, les autorités communales de Florennes avaient allumé un contre-feu préventif visant à réduire en poussière tout motif d'agitation anti-progressiste dans leur commune. Concrètement, le bourgmestre, qui jusqu'à l'annonce de notre venue avait pu se contenter d'adopter la motion «Commune sans OGM», ordonna au fermier l'arrachage prématuré du champ de colza génétiquement modifié. Ce qui fut fait quelques jours avant la visite guidée dûment annoncée. Comme le disait Marcel Duchamp à propos des échecs, rien n'est plus beau que lorsque la menace est plus forte que l'exécution.
Cette inspection citoyenne orchestrée par le CAGE avait pour but de montrer que les normes les plus élémentaires n'y étaient pas respectées : variétés cousines à proximité (du chou, de la moutarde sauvage), potagers à l'intérieur de la zone officielle de dissémination, etc. Comme nous l'avons dit plus haut, cette inspection démocratique fut sabotée par ce vandale de bourgmestre qui ordonna l'arrachage prématuré du champ. Bons joueurs, nous avons néanmoins rencontré le maïeur en question, dont l'acte innommable poursuivait deux objectifs : d'abord prévenir tout risque d'agitation dans sa commune ; ensuite éviter toute contamination de ce type d'action auto-organisée : la politique, il est payé pour la faire et compte bien le rester. Après la discussion avec le bourgmestre et son comparse, dont le sens de la responsabilité épouse strictement des visées carriéristes locales («nous avons fait tout ce que nous avons pu pour protéger nos électeurs, pour le reste, cela ne relève pas de notre compétence»), nous avons rencontré, aux abords du FST préventivement récolté, le fermier qui avait emblavé ce champ pour Aventis. Discussion fort enrichissante.
Nous nous étions passé le mot de subir calmement son énumération
de la gamme attendue d'arguments de mauvaise foi. Il y eut bien entendu
le «Venez travailler à la ferme six mois, et vous verrez»
(sous-entendu : vous réviserez votre opinion à l'égard
des OGM ?), il y eut également un audacieux «Les vents dominants
empêchent la contamination des choux (qui poussent à deux
pas du champ)». Quoi qu'il en soit, une rencontre avec un agriculteur
présente l'intérêt de constater qu'il est à
l'image de la société : isolé et contraint de participer
au système. Mais en l'absence de communauté ou de souffle
séditieux ne nous arrive-t-il pas même à nous, contestataires
de la ville, de sombrer dans les pires aliénations (le travail,
la consommation, la ruée compulsive sur la technologie)-? Peut-être
des rencontres avec les agriculteurs permettraient-elles à moyen
terme d' établir ou de rétablir des circuits mangeurs-producteurs
courts, évitant un tant soit peu les canaux industriels.
Warcoing : toute résistance est inuline7
En novembre 2002, le CAGE organisa près de Tournai la visite d'un site industriel au sein duquel sont expérimentés des plants de chicorée génétiquement modifiée. Nous avons rencontré, dans l'ordre, le bourgmestre, un échevin, un directeur de l'entreprise, des agriculteurs locaux venus écouter l'invité. Cette fois-ci, pas question pour le bourgmestre d'ordonner l'éradication de l'expérience en cours : l'entreprise constituait, comme il nous l'avoua lui-même, une des principales entrées financières de sa commune. Quant à l'échevin des affaires économiques qui l'accompagnait, il déploya à notre égard tout le panel de lieux communs en matière de défense des OGM : l'argument d'autorité «Étant donné que je suis moi-même biologiste de formation.», le chantage émotionnel «Comme je souffre moi-même de diabète et que désormais l'insuline est fabriquée à partir d'OGM8 .», ce à quoi nous répliquions non sans malice que c'était de l'inuline à but commercial et non de l'insuline qui était produite à la SA Warcoing. Lors de la visite du site industriel qui succéda à cette savoureuse confrontation, nous avons rencontré l'un de ses directeurs qui compléta l'argumentaire fallacieux que nous avait rabâché l'échevin des affaires économiques : l'invocation du libre choix : «Chacun fait comme il veut», la déresponsabilisation caractérisée : «Ce n'est pas à moi de prendre des décisions politiques», le fatalisme prométhéen : «la main ouverte n'arrête pas le vent», proverbe chinois maintes fois traîné dans la boue progressiste. La fin de l'après-midi se poursuit dans la salle d'un café que nous avons obtenue grâce à la ruse d'une complice locale qui l'avait réservée sans préciser le contenu de la réunion. Il faut savoir que nous avions essuyé une annulation dans un autre café, situé juste en face de celui-ci, le commissaire et le bourgmestre ayant dissuadé la tenancière en évoquant la venue d'agitateurs violents résolus à transformer le village en un nouveau Gênes. Plus simplement, une bonne part de la clientèle de ce bar est employée par la fructoserie, véritable pacemaker® économique du village. Mais revenons à notre petit débat. Notre invité, Gabriel Dewael, membre de la Confédération paysanne du Nord, est un endivier artisanal. Il ne cultive pas ses chicons suivant les normes Bio car sa clientèle est essentiellement issue de milieux populaires. Il nous raconte les luttes qu'il a menées dans le Nord contre l'industrialisation de sa profession. La dérive technologique, par exemple la « culture » de l'endive par hydroponie9 , sous un abord avantageux de facilitation pour le producteur, a tout bonnement fait disparaître les petits endiviers. C'est un principe inhérent à la technologie : soit on peut se la payer, soit on disparaît, soit on devient exploitant pour l'industrie capable de s'offrir cette technologie. La discussion avec des agriculteurs locaux ayant cultivé de la chicorée pour la fructoserie locale fut aussi éclairante que celle que nous eûmes avec le fermier de Florennes. Était encore présent un fonctionnaire d'État, agronome universitaire responsable de tests de présence d'OGM dans les lots de semences. Il ne jurait que par l'État, seul capable selon lui de garantir le contrôle sérieux des OGM. L'assistance et les membres du CAGE local étaient peu nombreux mais avertis. Pour illustrer la formidable capacité de reprise de la chicorée, notre endivier français avait enterré quelques semaines plus tôt un éclat de racine. Lorsqu'il nous le ressortit, il était hérissé de radicelles vigoureuses. Ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre un producteur artisanal et autonome qui défend un autre mode de production, qui critique les fermes pédagogiques («le zoo»), qui participe à de nombreuses luttes pour sauver le peu d'autonomie paysanne qui survit. L'authenticité de son vécu et la véracité de sa parole nous ont incité à l'inviter à témoigner pour la deuxième audience du procès de Monsanto dans lequel un membre du CAGE est inculpé10 .
Parallèlement à ces ingérences citoyennes, une lettre signée de l'acronyme ALADIN avait été distribuée par on ne sait qui dans les boîtes aux lettres de la commune concernée. Cette parodie de circulaire de service de biosécurité dispensait aux populations conseils et avertissements relatifs aux risques de dissémination de transgènes dans l'environnement (par exemple la possibilité de croisement avec la scarole potagère, variété cousine de la chicorée, et naturellement compatible avec elle). Dans une invention relevant de l'anticipation, la circulaire simili officielle impose aux habitants d'introduire des demandes pour la mise en culture de variétés compatibles avec les OGM cultivés par l'entreprise locale. Le document parodique mentionne encore la possibilité pour l'autorité imaginaire de recourir à des amendes en cas de non-respect des mesures, ce qui n'est pas très éloigné de la réalité quand on entend des représentants de producteurs d'OGM prétendre que ce sont aux autres types d'agriculture de se protéger contre la dissémination.
L'apparition soudaine d'ALADIN, l' «Agence Locale d'Accompagnement des Dysfonctionnements Industriels et des Néotechnologies», a d'ailleurs quitté le domaine de la fantasmagorie pour rejoindre la réalité en janvier 2003, lorsque le gouvernement français a créé le PPRT, le «Plan de Planification des Risques Technologiques» !
La pression démocratiquement exercée par ces deux premiers
GeneSpottings
là où on ne l'attendait pas a vraisemblablement pesé
dans la décision des entreprises de biotechnologie de ne pas procéder
à des expérimentations en plein champ en 2003 sur le sol
belge. En effet, en décembre 2002, Belgo Biotech, l'organe de lobbying
des entreprises de biotechnologie implantées en Belgique, déclare
l'arrêt de toute expérimentation de végétaux
transgéniques en plein champ.
Là où la caste des experts s'autopollinise
Une expérimentation a néanmoins fait l'objet d'une demande d'autorisation, mais il s'agit en l'occurrence d'une entreprise de production «classique» de pommes et d'une spin off ad hoc qui se sont lancées, en collaboration avec l'université catholique de Louvain (la KUL), dans la mise au point de pommiers transgéniques capables de s'auto-fertiliser.
Aussi en février le CAGE s'invita-t-il à la séance d'experts réunis pour décider s'il fallait autoriser oui ou oui cette expérimentation étatico-économique. Le CAGE a distribué un rapport circonstancié de son point de vue sur la pertinence du recours aux OGM, agrémenté d'arguments d' ordres scientifique et socio-économique, le tout mâtiné de scepticisme à l' égard des experts, en particulier dans le domaine des biotechnologies qui, loin d'être une science, en est plutôt au stade de la découverte empirique par à-coups11 .
L'organisateur de cette journée, le matois William Moens, s'efforce depuis peu d'amortir la contestation des OGM en l'intégrant doucereusement aux processus de décision. À notre arrivée inopinée, il proposa de distribuer lui-même nos tracts et nos pommes de variétés rustiques issues de vergers biologiques. Il a ensuite invité un seul membre de notre groupe à assister à la séance. Cette intégration improvisée nous révéla que si pour la première fois l'assemblée comptait effectivement divers représentants de la société civile (une étudiante, un journaliste du Soir), ils étaient réduits au statut de téléspectateurs (synonyme de spectateur passif) étant donné que tous avaient dû signer au préalable un «Certificat de confidentialité» stipulant que chacun s'engageait «à ne divulguer aucune des données confidentielles qui pourraient être mentionnées dans les dossiers à évalue12 ». La transparence oui, mais entre gens de bonnes compagnies. De plus, l'inexistence de publicité de la séance et la nécessité d'un bagage scientifique adéquat réservaient de facto l'accès à un public extrêmement restreint ; et étant donné que les rares représentants de la société civile tenus au courant et capables de comprendre les risques et les enjeux ne sont pas autorisés à transmettre les informations au reste de la société civile, on peut en conclure que la transparence reste un mirage que les réformistes professionnels se condamnent sciemment à poursuivre toute leur carrière durant : accepter le système c'est se résigner à l'améliorer.
Durant la séance, de nombreuses remarques scientifiques ont fait apparaître la méthode hasardeuse et les profondes zones d'ombre des «scientifiques» menant l'expérimentation. Le projet doit sa sauvegarde à l'habileté administrative de William Moens qui est parvenu à transformer les remarques en demandes de complément d'information, et donc à la nécessité de poursuivre l'expérimentation afin d'y répondre.
Fort instructive également fut la brève discussion avec
le représentant du ministre Ecolo de la Santé publique, qui
nous demanda aimablement de ne pas empêcher la réunion. La
fonction du syndicaliste consistait à taper sur l'épaule
de l'ouvrier pour le persuader amicalement de remettre au lendemain ses
aspirations révolutionnaires, celle du mandataire Écolo consiste
à apaiser l'activiste environnementaliste, pour éviter de
se voir obligé de le réprimer lui-même. Le nouveau
ministre fédéral de la Santé publique, l'Agalev13
Jef Tavernier, n'a-t-il pas d'ores et déjà condamné
publiquement toute forme d'«éco-terrorisme» ?
Tomber dans les pommes sans être Kao14
Le quatrième GeneSpotting eut lieu le dimanche 16 mars, près de la ville flamande d'Aarschot. Il visait à une occupation de l'emplacement prévu pour les pommiers transgéniques, sur la pépinière expérimentale dont le propriétaire est une université étatique (la K.U.L.). Le CAGE et d'autres groupes souhaitaient tout d'abord procéder à la conversion préventive d'une zone en passe d'être contaminée en un espace d'agriculture réhumanisée : installation de tentes, d'une feuillée et d'une roulante ; aménagement d'un potager biologique ; plantation de pommiers de variétés rustiques. Dans cet environnement arboricole et potager assaini, devaient encore se dérouler une série d'ateliers d'initiation et de modules didactiques relatifs à diverses nuisances technologiques. Enfin, un atelier d'épandage de chaux vive devait procéder au marquage de la limite de contamination telle qu'elle a été évaluée officiellement (cent mètres !).
Le but n'était pas de foncer en kamikaze sur la serre contenant les pommiers transgéniques, mais d'attirer l'attention sur la poursuite et la non pertinence des expérimentations transgéniques, et de pointer dans la foulée la participation active des institutions publiques dans l'élaboration des nouvelles technologies. Rappelons que le nucléaire fut et reste un projet étatique (comme le confirme sa renationalisation en Grande-Bretagne) et que le premier végétal transgénique est sorti des laboratoires d'une université publique belge, dans le cadre d'un programme financé par la région flamande et la Communauté européenne15 .
Tout ce joli programme d'aménagement d'un village alternatif fut tué dans l'œuf par une prévention policière particulièrement zélée. C'est en effet tout un comité d'accueil et d'encadrement qui attendait les participants à ce quatrième GeneSpotting. Des flics en civil, un flic en altermondialiste, des pandores à toutes les gares, contrôlant les identités y compris dans le train qui nous menait près du centre expérimental, et puis encore dans le village qui constituait l'un des points de chute. Jusqu'à ce que le dernier participant prenne la route, les policiers resteront présents. Malgré la tension qui régnait à l'ultime point de rendez-vous, un café en face de la gare d'Aarschot, nous décidons de visiter notre objectif. Nous entamons donc les quelque quatre kilomètres séparant la gare du fruiteelcentrum universitaire, accompagnés comme il se doit d'une camionnette à bande bleue. Lorsque notre petit cortège arrive au carrefour d'où part le chemin menant au centre situé à environ 800 mètres de là, la voie est déjà bloquée par un maigre cordon d'agents. Nous obtenons de rester sur la portion congrue d'asphalte où nous étendons nos calicots anti-OGM et autres sigles «Bio-hazard», où nous déballons le pique-nique prévu : pain fait maison, salade folle à base de pomme, tartes aux pommes achetées la veille chez un petit producteur «Bio» et local, des bouteilles de jus de pomme de même provenance. Nous installons encore les petits pots de fleurs que certains avaient prévu de repiquer. Quant aux poireaux et aux quatre pommiers haute tige également au programme, ils sont restés dans la voiture. Le chef des bleus nous prévient : «Tout rassemblement de plus de trois personnes à l' intérieur de cette zone sera considéré comme une manifestation et fera l'objet d'une arrestation immédiate». Après une discussion polyphonique écrite par Samuel Beckett, nous obtenons de nous rendre près de la serre contenant les arbres transgéniques, mais par deux, et escortés par un pandore veillant à ce que nous ne quittions pas la voie publique. Nous montrons à notre hôte parfait bilingue les lucarnes grand ouvertes de la serre théoriquement confinée. Bien qu'il nous expliquât qu'il était payé pour ne pas penser, il dut reconnaître que n'importe quel oiseau ou insecte pouvait y pénétrer et en ressortir aisément. Qu'apercevons-nous dans le bâtiment, qui nous guette par la fenêtre ? Un chercheur. Nous demandons à le voir. Le flic s'exécute. Deux hommes sortent. Ils ne sont pas chercheurs, nous prétendent-ils, mais techniciens, simples exécutants-laborantins. Bref, ils se déresponsabilisent à fond bien que l'un des deux était présent à la séance d'experts au conseil de biosécurité. Il invoque le directeur de la recherche, nous livre fissa son numéro de portable (ce n'est pas tous les jours qu'on vient le mettre face à ses responsabilités). L'échange est savoureux et révélateur. Quand nous rappelons à ce laborantin que selon le protocole qu'il est censé respecter, l'expérience doit être intégralement confinée dans des serres dépressurisées et équipées de sas, il nous répond par un grand sourire crispé. Même le flic, qui lui a spontanément demandé dans leur langue natale si des oiseaux ou insectes ne pouvaient y pénétrer, a compris qui se foutait de la gueule de qui. Au retour, le gentil bougre a même songé (au mépris de sa fonction rémunérée) à une solution : «Eh bien portez plainte !».
Pour tuer le temps, nous allons informer les badauds qui attendent un
spectacle depuis le pas de leur porte. Un tract en néerlandais eut
sans doute donné un peu de consistance à nos explications.
À l'heure du totalitarisme techno-industriel, la méfiance
des citoyens à l'égard de toute contestation fait sourire
ou pleurer. Plus jamais ils ne se laisseront manipuler par des idéologues
; ils ont bien appris la leçon démocratique. Mais combien
d'entre ces braves citoyens accepteraient de voir que le moindre recoin
de leur existence se trouve colonisé par le système industriel-marchand
qui a su, lui, occulter toute forme d'affirmation idéologique ?
Ceci étant dit, ces brèves rencontres ne coûtent rien
et présentent au moins le mérite d'humaniser le contestataire
aux yeux de ce petit public occasionnel.
Bilan et remarques sur la forme GeneSpotting
Dans un contexte d'intensification de la répression, en France et en Belgique tout au moins, le GeneSpotting permet de maintenir la pression avec des risques judiciaires minimes.
Le GeneSpotting permet d'informer les populations en les initiant à des moyens simples et sans risques de refuser de laisser leur environnement être converti en laboratoire du progrès technologique. Par exemple, autour des champs expérimentaux, on organisera une initiation à la reconnaissance des plantes cousines susceptibles de se croiser avec les végétaux transgéniques. Nous savons pertinemment que les mesures de biosécurité sont dérisoires, et il n'est aucunement question pour nous de vouloir les améliorer (des réformistes professionnels sont payés pour cela). Toutefois, cette initiation qui consiste à vérifier en toute ingénuité les mesures biosécuritaires des autorités compétentes permet d'intégrer le citoyen à un processus de remise en question du développement techno-industriel tout en constatant le rôle du pouvoir politique : celui d'un promoteur incontournable des désastres passés (nucléaire, amiante, pétrole, automobile, biochimie, perte de sens due à l'organisation industrielle de l'existence) et à venir (OGM, pollution électromagnétique).
La répercussion médiatique, tant au niveau local que national, fut globalement satisfaisante. En revanche, la suscitation espérée auprès des habitants locaux constitue un échec cuisant. Ces GeneSpottings nous rappellent que notre monde de mobilité obligatoire fonctionne non pas en fonction de zones géographiques que ses habitants défendraient avec quelque conscience du pays (au sens de région), mais suivant des réseaux. Ainsi le seul cas de rencontre avec les réseaux locaux déjà constitués eut lieu à Warcoing, avec le CAGE très autonome de Tournai. Pour le reste, force est d'admettre qu'un important travail préalable de prise de contact reste à réaliser.
L'un des aspects les plus positifs sans doute des GenSpottings, c'est l'émulation intellectuelle que ces actions suscitent. Recherches, réflexion collective, rédaction à plusieurs mains. Ce travail conséquent de documentation et d'argumentation forcera par exemple la firme de Warcoing à s'expliquer publiquement par des communiqués de presse.
Le GeneSpotting permet de confronter notre connaissance — ni compartimentée ni intéressée — aux arguments des promoteurs de la bricologie généticienne et autres complaisants. Comme nous sommes devenus malgré nous des spécialistes du sujet, ces rencontres sont immanquablement l'occasion de désacraliser ces ignorants imbus de leur titre d' «experts scientifiques». Dans une civilisation où le savoir est organisé en compartiments étanches, tout individu socialisé s'interdit de penser au-delà des limites imposées : schizophrénie généralisée. Ainsi le scientifique, être sursocialisé par excellence, à plus forte raison s'il est carriériste, refoule spontanément toute velléité de réflexion critique et se défend de penser plus loin que le bout de son éprouvette, autrement dit en dehors du cadre du projet pour lequel on lui a accordé des crédits. «Je ne suis pas responsable de l'usage qu'on fera de mes recherches» me confiait récemment une lointaine connaissance qui a pour métier (ou plutôt pour fonction) de fabriquer des clones dans quelque laboratoire de l'ULB.
En tout état de cause, la lutte contre le génie génétique aura montré que des actions collectives auto-organisées sont parvenues à retarder son développement de façon conséquente.
Enfin, ce 11 avril 2003, le ministre vert de la Santé refusait
l'autorisation de mise en culture in vivo des pommiers transgéniques
testés dans la serre de la KUL. Officiellement, la Belgique cesse
donc d'être un laboratoire grandeur nature pour le génie génétique.
Surdéveloppés de tous pays, la fuite en avant technologique
n'est pas une fatalité !
Invitez-vous là où les experts préparent
le chaos génétique de demain.
Du 14 au 20 mai 2003, participez au GeneSpottingeuropéen.
Laboratoire de décryptage
des impostures contemporaines
Visite d'un laboratoire de recherche publique
où l'on étudie
des pommes de terre transgéniques
(Compte rendu du GeneSpotting 5)
— La science est difficile, il faut la rendre facile.
— La science est ennuyeuse, il faut en faire un spectacle.
— La science peut avoir des conséquences néfastes
pour l'homme, il faut en présenter les bonnes facettes.
Texte mis en exergue dans l'invitation à la «Journée d'étude 2003» du 28 avril tenue au FUSAGx et portant sur «Les biotechnologies au service de l'humanité : Expériences de l'agronome»
Le « Collectif d'Action GènÉthique » (CAGE) s'est rendu ce jeudi 15 mai à l'unité de biologie végétale de Gembloux, en vue de rencontrer et de questionner les chercheurs manipulant quotidiennement des plants de pommes de terre transgéniques, et que nous avions rencontrés lors d'une visite préparatoire. L'annonce de la visite du CAGE avait déclenché la mise en place d'un cordon sanitaire institutionnel visant à empêcher aux citoyens soucieux (réunis au sein du CAGE ou présents à titre personnel) de dialoguer directement avec les chercheurs. Le CAGE déclina donc l'offre faite par l'institution universitaire de recevoir une délégation de trois personnes du CAGE au lieu-dit «la ferme». Le principe de fonctionnement souhaité par le CAGE étant précisément l'absence d'intermédiaires, il n'y avait aucun intérêt à rencontrer des représentants professionnels tels que Mr Bouffioux, bourgmestre de Gembloux, André Théwis, recteur de l'université, ou encore Patrick Dujardin, maître de la recherche incriminée.
Concrètement, ce 15 mai, nous avons eu droit à un triple
comité d'accueil. D'abord, de la gare à la gare (du début
à la fin), nous avons joui d'une protection exemplaire avec au premier
plan un petit commissaire jovial, au deuxième plan ses sbires patibulaires
et un peu plus en arrière des limeurs de la BSR. Ensuite, arrivés
devant l'unité de biologie végétale où nous
espérions retrouver nos interlocuteurs de la visite prospective,
c'est un administrateur qui nous somma d'aller discuter à l'endroit
réservé à cet effet, avec les personnes rompues à
cette discipline. Et puis d'abord, nous lança ce cerbère
d'État, «c'est un lieu privé !». L'attente sur
place est l'occasion de répondre aux 3 ou 4 journalistes régionaux
et d'amorcer des discussions fort intéressantes avec quelques étudiants
venus avec plusieurs bonnes questions et pas mal d'arguments critiques.
Après une vingtaine de minutes, comme les jeunes chercheurs restent
confinés et que nous refusons de nous rendre à l'espace de
discussion assigné, les trois interlocuteurs institutionnels déboulent.
Nous improvisons alors une agora entre le carrefour et le laboratoire.
Qui est le parrain de Mr Dujardin ?
L'échange le plus instructif fut sans doute celui que nous eûmes avec le professeur Dujardin, qui se présente comme le roi du dialogue. Face à un public pas trop informé, il est parfait. Par exemple lorsqu'il explique avec sa morgue exemplaire que «La première chose, c'est de comprendre», cela semble, au premier abord, relever d'une sage prudence. Mais lorsqu'on l'interroge sur les finalités de l'expérience qu'il dirige, et sur son financement, il nous offre deux ou trois justifications assez ahurissantes. D'abord qu'il n'est pas financé par les industriels, qu'il ne faut donc pas parler de partenaires, mais de parrains. Que les «accords de parrainage» permettent de «mieux cadrer certaines de (leurs) recherches». En d'autres termes, il fait de la recherche pure, mais orientée. De la recherche fondamentale, mais avec des applications industrielles à la clé. Et bien que son laboratoire soit intégralement financé par des deniers publics, Patrick Dujardin refuse de nous révéler l'identité de ses conseillers et bénéficiaires potentiels de sa recherche.
Pour faire avancer le débat, l'un de nous lui demande s'il ne pouvait pas chercher les sources d'inspiration de ses orientations «scientifiques» ailleurs que chez ceux qui concentrent argent et pouvoir. Il nous résumera sa démarche avec une déduction du type : «nous sommes à l'écoute de la société, les industriels font partie de la société, donc nous sommes à l' écoute des industriels». Ce que j'appelle du pragmatisme vichyste.
Pour noyer le poison, Mr Dujardin nous rappelle que ses sources d'inspiration sont multiples. Et de citer l'exemple des recherches sur l'igname, plante tropicale à gros tubercule farineux. En général, avec un public innocent, évoquer l'amélioration de l'alimentation des pauvres sous-développés qui ont faim, cela passe très bien. Providence pour nous, déveine pour lui, un étudiant en horticulture, informé sur les mécanismes économiques du tiers-monde, intervint pour rappeler qu'il ne fallait pas être naïfs ou hypocrites, que l'économie là-bas fonctionnait à deux ou trois vitesses, et que ces recherches ne serviraient qu'aux riches du tiers-monde16 .
La réaction pleine de sang-froid propagandiste de Mr P. Dujardin
est caractéristique de tous les pro-OGM inconditionnés que
nous avons rencontrés au fil des GeneSpottings. Un argument ne fonctionne
pas ? Je passe au suivant comme si de rien n'était. D'où
persistance d'énormités propagandistes dans les médias
sur le désir de nourrir le tiers-monde, sur la possibilité
de soigner les maladies rares (malgré l'échec récent
de la seule expérience sérieuse en la matière).
Banaliser le transgénique
Un des buts de ceux qui bâtissent leur carrière sur le génie génétique, c'est de banaliser le transgénique. Ainsi, lors d'une discussion sur l'arrivée en Europe de la pomme de terre, notre interlocuteur nous explique que les consommateurs ont toujours peur des nouveautés alimentaires, et que la pomme de terre avait pris du temps avant d'être adoptée par les populations européennes. Nous lui rappelons, juste comme ça, que la pomme de terre non cuite est effectivement toxique. Avec une ironie méprisante, il raconte que la patate froide donnait des humeurs froides, etc. Bref, il s'efforce de nous montrer que cette crainte comme la nôtre relève d'une forme d'obscurantisme post-médiéval. Nous lui disons alors que la pomme de terre contient de la solanine qui est classée toxique mais qui disparaît à la cuisson. Il redevient sérieux et change de sujet.
Pour en finir une fois pour toute avec la banalisation coupable des
OGM, je m'efforce de lui faire dire que même ses coreligionnaires
de l'Académie des sciences qualifient la transgenèse de «rupture».
Une fois encore, il s' efforce de relativiser en évoquant la radiation,
et d'autres procédés de manipulations génétiques.
D'abord, rien ne prouve que ces manipulations seront ou sont sans effets.
Ensuite, la naïveté du génie génétique,
ou plutôt sa vision bêtement mécaniste, c'est de croire
que la transgenèse est plus précise. Ce qu'évoquent
moins souvent les généticiens, c'est que les séquences
qui composent le génome fonctionnent en interaction et qu'il est
vraisemblablement impossible de contrôler ces interactions. Certes,
certaines transgenèses obtiennent l'effet souhaité. Mais
sans savoir quelles seront les conséquences pour le reste du génome.
D'où des effets imprévus différés, à
l'image des déficiences inexpliquées de Dolly (qu'il a fallu
euthanasier en janvier dernier), ou comme le déclenchement inopiné
d'une leucémie chez des «enfants-bulles» dans le cadre
de la seule expérience de thérapie génique tenue pour
sérieuse. Toute modification d'une partie du génome a des
répercussions sur la totalité du génome, et les mutations
provoquées sont imprévisibles. Voilà ce que ne vous
diront jamais ceux qui souhaitent faire carrière dans le génie
génétique.
La vertueuse recherche publique
Dujardin admet que le discours initial sur les OGM tenu par les généticiens avait été «disons emphatique, dans le but d'attirer des investisseurs». Or ce discours exalté, nous l'avions entendu deux semaines plus tôt au colloque sur les biotechnologies tenu dans ses murs. Par ailleurs, cet aveu relève d'une démarche classique de la recherche publique : diaboliser les multinationales, condamner leurs «excès» pour se présenter comme vertueux et désintéressé. Or une connaissance sommaire de la courte histoire des OGM fait apparaître que jamais le transgénique n'eut pu voir le jour sans la recherche publique ! Comme le rappelait Axel Kahn pour défendre la recherche fondamentale menacée en France par les coupes de la Ministre à la recherche et aux nouvelles technologies, «(l'Amérique) n'a jamais perdu de vue le fait que le progrès technologique exige un soutien fort à la recherche fondamentale.» (Libération, 2 avril 2003, p.25). Le premier OGM végétal au monde n'est-il pas né dans un laboratoire gantois financé à 100% par le public ?
Il convient sans doute ici de mentionner que le FUSAGx propose un service
d'interface visant à faciliter les liens entre l'université
et les entreprises, et qu'en sus, l'université soutient financièrement
les spin off,ces petites boîtes qui naissent autour des découvertes
scientifiques. C'est comme si l'université de Gembloux rêvait
de voir se reproduire le cas retentissant de Marc Van Montagu !
«La science peut avoir des conséquences néfastes pour l'homme»
Un des moyens plutôt vicieux des serviteurs professionnels du progrès technologique, c'est de faire passer les sceptiques pour des irrationnels. Ainsi P. Dujardin évoquera-t-il à notre égard quelque «problème moral», des questions de convictions personnelles, philosophiques, des préoccupations de doux rêveurs sentimentalistes qui pensent que «la nature est sacrée». Mais lorsque nous déballons des arguments scientifiques, il doit recourir à d'autres stratagèmes.
Et puisque Mr Dujardin évoquera également le problème (rationnel) de la sécurité (en l'opposant au problème moral et tentant par là de nous faire passer notre scepticisme raisonné pour de la peur irrationnelle), je lui demandai quelques précisions sur l'affaire Pusztaï. Aspad Pusztaï, chercheur écossais d'origine hongroise, menait les recherches sur des pommes de terre transgéniques. Il avait constaté des effets néfastes sur l'intestin des rats nourris avec des tubercules génétiquement modifiés. Des détracteurs zélés démontrèrent avec acharnement que ses statistiques étaient imprécises. Bien que ce type d'imprécision soit monnaie courante dans la recherche, Pusztaï eut pour traitement particulier d'être licencié.
La question essentielle était et reste de savoir si les pommes de terre présentent ou non des risques sanitaires. Or, le laboratoire de Dujardin mène précisément des recherches sur la pomme de terre. Aussi, avant d'écouter les desiderata des industriels, et d'orienter ses recherches en vue d'une exploitation industrielle visant à contrôler la dormance etc., c'est-à-dire essentiellement à des fins alimentaires, ne serait-il pas normal de vérifier au préalable si ce qu'on expérimente n'est pas l'amiante de demain ? Eh bien, non. Monsieur Dujardin «n'est pas au courant» des prolongements éventuelles de la recherche menée par Pusztaï.
La science peut avoir des conséquences néfastes pour l'homme,
il faut en présenter les bonnes facettes.
L'inconscience du chercheur moderne
Le film documentaire d'Eyal Sivan et de Rony Brauman réalisé à partir des images d'archives du procès d'Adolf Eichmann montrait clairement que le commandant nazi n'était pas un monstre de haine antisémite. Ce «spécialiste», pour reprendre le titre du film, était un fonctionnaire zélé, qui prenait soin de ne pas se poser de questions au-delà des limites de la fonction qui lui était assignée. «C'était la guerre, se justifie-t-il, j'étais soldat, je devais obéir». Les deux réalisateurs attribuent cet irresponsabilisme à la civilisation industrielle, c'est-à-dire à l'organisation de la société en une grande structure où chaque être n'est qu'un rouage obéissant.
L'horreur a disparu, la terreur aussi. Les nuisances qui affectent les
êtres humains sont désormais fortement différées.
Les médecins nazis dans les camps expérimentaient directement
sur des prisonniers, et c'était insoutenable. Les chercheurs qui
mettent au point des molécules biochimiques ou des constructions
génétiques expérimentent désormais sur l'ensemble
de l' écosystème, et les effets de cette désinvolture
coupable se déclenchent parfois de nombreuses années après.
Il a fallu de nombreuses décennies avant d'admettre que l'amiante
était cause d'un cancer spécifique, tandis que des scientifiques
rassuraient la population sur l'innocuité de l'asbeste. L' amiante
tue actuellement 3000 personnes chaque année en France. Et il en
va aujourd'hui du GSM et des OGM comme de l'amiante hier.
Le risque de dissémination
Toute mise en culture à grande échelle d'un végétal transgénique provoque une contamination de l'ensemble de la filière. On le sait depuis la publication de l'étude de l'Afssa (Agence française sanitaire pour la sécurité alimentaire) en juillet 2001, qui constatait la présence de maïs OGM dans 41% des échantillons prélevés, et ce, malgré la très faible surface de maïs OGM expérimentée en France.
La cohabitation des filières est soit un leurre, soit un luxe réservé aux plus grosses multinationales détenant des infrastructures intégrées qu'elles pourraient assigner exclusivement à une production exempte d'OGM, dont le prix serait évidemment très élevé. Pour manger des aliments un peu moins empoisonnés et un peu moins polluants, il fallait déjà payer plus cher avec un label Bio. Désormais, pour éviter de se voir transformé en rat de laboratoire nourri au transgénique, il faudra payer encore plus cher. Ainsi le développement détruit-il tout ce qui était ordinairement de qualité pour nous le resservir labellisé, sécurisé et conséquemment onéreux.
Ce constat s'est fait plus alarmant dans un pays comme le Mexique, où l'on trouve à l'état naturel une large variété de maïs, plante traditionnellement nourricière et sacrée. La révélation de la contamination du maïs mexicain, par des biais inconnus (peut-être via des aliments importés), a été confrontée à une campagne de calomnie organisée et assez hallucinante.
Donc, dès que la culture d'OGM apparaît, soit on en mange
d'office (moins de 0,9 % dans le meilleur des cas européens), soit
on se paye cher une filière garantie sans, issue d'une région
exempte de cultures transgéniques.
Les alternatives
Nous ne commettrons pas l'obscénité d'évoquer un autre modèle d'agriculture. Dans une société où l'on n'imagine rien en dehors du productivisme étatiquement assisté, ce serait vain.
Notons simplement que, dans le cadre même de l'agriculture productiviste industrielle, il existe d'autres solutions permettant de régler les problèmes abordés dans le laboratoire dirigé par Mr Patrick Dujardin.
Un des objectifs de la modification génétique de pommes de terre consiste à éviter le phénomène de brunissement des frites lors de la cuisson, réaction biochimique qui a le malheur d'être visible à l'oil nu et d'entacher l'image préfabriquée et plastique qu'a le consommateur de l'objet frite.À quoi est dû ce brunissement ? Ce phénomène, appelé réaction de Maillart, correspond à la transformation d'un sucre réducteur sous l'effet de la chaleur. Ce sucre réducteur est produit par la pomme de terre durant sa période de stockage, lorsque la température descend en dessous de 6 ou 7 degrés. Pour éviter le phénomène, il suffit donc de maintenir la température du lieu de stockage au-dessus de huit degrés. Cette opération nécessite le recours au chauffage durant la période froide. Il s'agit donc d'un objectif économique visant à la réduction du coût d'entreposage. Quelques économies de chauffages méritent-elles la transformation de l'écosystème en laboratoire à innovations technologiques potentiellement pathogènes ?
Un autre objectif de l'expérience consiste à contrôler de la dormance et le développement des germes qui se développent lorsque la température augmente, au printemps.
Dans les fermes paysannes, de petite taille, on procède à
un enlèvement manuel des tubercules. Ici, l'alternative touche à
la question du choix de l'échelle et de l'organisation de la production
et de la distribution de la nourriture dans notre société.
Mais même dans le cadre d'une production plus importante, avant la
seconde guerre mondiale, les germes étaient brisés mécaniquement.
Comme dans l'entre-deux-guerres cinq variétés étaient
commercialisées, les unes plus tardives, les autres plus hâtives,
il était facile de trouver des pommes de terre fermes toute l'année
sauf durant deux mois, mai et juin, où les plus tardives, déshydratées
par la montée des germes, étaient ratatinées. Mais
la ménagère de cette époque savait néanmoins
les préparer : en ratatouilles, dans des plats mijotés ou
en purée (stoempet autre djoute).On le voit, ni l'emploi
de poudres chimiques anti-germes (généralisé après
1945), ni le recours aux biotechnologies ne sont indispensables à
l'approvisionnement en une denrée qui connaît par ailleurs
de nombreux équivalents nutritifs.
Laboratoire de décryptage des impostures contemporaines
25/06/06
1 Arte, soirée thématique sur le clonage et les OGM, diffusée le 9 octobre 2002 ; RTBF, "Ecran témoin : Pour ou contre les OGM", le 18 novembre 2002.
2 Le Soir, 17 juillet 2002, p.14.
3 La première bactérie transgénique avait été mise au point dans une université états-unienne en 1972. Lors du débat sur les OGM organisé par la RTBF, le seul intervenant qui ait mentionné le rôle primordial qu'a joué la recherche publique dans le domaine des biotechnologies, c'est le représentant de Monsanto. Non pour critiquer le développement technologique, mais pour se débarrasser d'une partie de la responsabilité que tous les autres intervenants, y compris le présentateur, lui attribuaient. Son rôle de bouc-émissaire apparaissait clairement : les mauvais OGM guidés par le profit, c'était Monsanto et les multinationales. La leçon n'était pas moins claire : pour de bons OGM, faisons confiance à la recherche publique.
4 Le géant allemand n'est pas inconnu dans la région gantoise puisque c'est à Ypres qu'il expérimentait pour la première fois, intégré dans un consortium national, le fameux gaz moutarde surnommé ypérite en souvenir de la ville où il fut employé pour la première fois. Bayer fut nazie pendant la seconde Guerre Mondiale, gérée par d'anciens nazis après celle-ci sous le nom générique de IG-Farbhen ; en matière d'expérimentation grandeur nature, l'agro-pharmacologue s'est encore illustré en Espagne dans les années 80 par l'empoisonnement de plusieurs centaines d'Espagnols (lire à ce sujet : Jacques Philipponneau, Relation de l'empoisonnement perpétré en Espagne et camouflé sous le nom de syndrome de l'huile toxique, Paris, L'Encyclopédie des Nuisances, 1994). La SARL Matthias Rath (31, av. du Peuple belge, 59800 Lille, France) accuse les industries pharmaceutiques de «crime contre l'humanité», leur reprochant notamment de ne s'en prendre qu'aux symptômes sans souhaiter la guérison.
5 Dans le cadre de programmes financés à 50% par le privé ; ce qui reviendrait en fin de compte à financer la recherche privée à hauteur de 50%.
6 Lire à ce sujet J. SEMPRUN, Apologie pour l'insurrection algérienne, Paris, L'Encyclopédie des nuisances, 2002.
7 L'inuline est à la chicorée ce que l'amidon est à la pomme de terre. L' hydrolyse de l'inuline permet d'obtenir du fructose.
8 Et dont la fabrication par procédés transgénétiques reste un mystère cf. Berlan ; de plus, d'autres techniques préexistaient. « L'insuline fabriquée par chimère génétique était inactive. Explication : la protéine était mal pliée. Pour une raison que l'on ne connaît pas, en changeant les conditions de sa fabrication, elle a accepté de se plier correctement. Rappelons-nous que les scientifiques nous disent que la protéine du prion mal pliée est pathogène pour les animaux et les humains», Le Monde, novembre 2002. Ce texte est disponible sur le site anti-industriel http.//netmc.9online.fr.
9 La culture hydroponique consiste à cultiver des plantes terrestres en faisant l'économie du support d'un sol. Les végétaux cultivés trempent dans des bacs où s'écoule une solution nutritive.
10 Le 7 mai 2000, près de deux cents opposants aux OGM s'étaient introduits sur le terrain expérimental de Monsanto installé à Franc-Waret, près de Namur. L'empoisonneur international poursuit en justice quatorze inculpés. La première audience du procès s'est tenue le 3 février 2003. Les prochaines séances sont programmées pour le 6 octobre et le 10 novembre 2003.
11 Cet argumentaire de quatre pages est disponible à la page électronique suivante : http.samizdat.net/article.php ?id_article=2432
12 Dans sa recension de cette journée d'expertise, le journaliste du Soir mentionne notre intervention, reprend l'argument le moins alarmant de nos arguments et, évidemment, oublie de signaler le certificat en question.
13 Nom du parti vert flamand. Agalev est l'acronyme de Anders gaan leven, formule en néerlandais signifiant littéralement «(Aller) vivre autrement».
14 Le professeur Kao est le chercheur états-unien d'origine asiatique qui est à l'origine de ce projet.
15 Lire à ce
sujet «La biotechnologie dans tous ses États», L'HAF,
n°1, décembre 2002, p.4.
(cf. supra)
16 L'intellectuel
qui a le mieux décrit les processus de dépossession des pays
dits sous-développés est assurément le juriste et
économiste François Partant. F. PARTANT, La fin du développement,
Babel, 1997.