René Berthier

OCTOBRE 1917
Le Thermidor de la révolution russe








CNT-Région parisienne, 2003
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

«L’Octobre des ouvriers et des paysans, c’est la suppression du pouvoir des classes parasites, au nom de l’égalité et de l’autogestion.
L’Octobre des bolcheviks, c’est la conquête du pouvoir par le parti de l’intelligentsia révolutionnaire, l’instauration de son “socialisme” étatique et de ses méthodes “socialistes” de gouvernement des masses.»

Piotr Archinov,
Les Deux Octobres.


Table des matières





PREMIÈRE PARTIE — L'Histoire 4

Introduction 4
La Révolution russe, un enjeu politique 5
La situation en 1917 10
La révolution de Février 15
Premier gouvernement provisoire (15 mars 1917) 16
Socialisme modéré 19
L'insurrection de Juillet 27
Kornilov 30
Prise du pouvoir par les bolcheviks 35
L'Assemblée constituante 40
Brest-Litovsk 42
La position des anarchistes sur Brest-Litovsk 47
Après Brest-Litovsk 49
La militarisation de la société 52
Effondrement économique 53
Effondrement politique 54
La terreur et le communisme de guerre 54
Kautsky et la terreur bolchevique 55
Création de l'Armée rouge 57
La guerre civile et l'intervention étrangère 58
La création du parti 61
Les mencheviks dans l'opposition 63
Militarisation du travail 68
Miasnikov, une exception 76
Menace de scission 81
Le Xe congrès du parti 84
Trotski : «C'est une obligation élémentaire
de dénoncer les éléments hostiles au parti» 86
L'institution révolutionnaire 88

DEUXIÈME PARTIE — Les questions 127

Le parti bolchevik 127
Contenu de classe du bolchevisme 130
La logique interne du parti bolchevik 135
Des coucous programmatiques 137
L'anarchisme: une implantation profonde 141
L'État et la Révolution 149
Communisme et taylorisme 152
La question paysanne 157
Débats internes sur l'économie 177
Un processus pervers d'autodestruction 179
- Brest-Litovsk 181
- Centralisme démocratique 182
- L'affaire du «testament de Lénine» 182
- Zinoviev et Kamenev contre Trotski 183
- Staline contre Zinoviev et Kamenev 183
- Du nouveau sur le « testament » 185
- Zinoviev et Kamenev se tournent vers Trotski 185
- Zinoviev, Kamenev et Trotski renient leurs partisans 186
- Trotski ressort le «testament» 187
- Boukharine avec Staline contre Trotski 188
- Zinoviev et Kamenev renient Trotski 188
- Boukharine en appelle aux masses 188
- Les trotskistes se rapprochent de Staline 189
- Boukharine contre Trotski 189
- Staline contre Boukharine 190
- Staline reprend le programme de la gauche 190
- Des opposants de moindre importance 191
Leçons d'Octobre 193
 

Dates 211


PREMIÈRE PARTIE
L’HISTOIRE
 
 

INTRODUCTION






Il y 80 ans, un événement d'une ampleur jamais vue allait bouleverser le monde et orienter durablement le destin de la classe ouvrière internationale. Le prolétariat russe et l'énorme masse paysanne ont renversé le tsar de toutes les Russies et établi un système fondé sur les conseils ouvriers et paysans.

Il existe de nombreuses histoires de la Révolution russe. On trouve, en quantités moins importantes, des livres sur les anarchistes et la Révolution russe.

Dans le premier type d'ouvrage, les anarchistes n'apparaissent pas du tout, ou très marginalement. Dans le second type d'ouvrage, qui tente de rendre justice au mouvement libertaire, le travail de restitution du rôle des anarchistes tend à ne pas mettre leur activité en relation avec le déroulement général de la révolution et des problèmes qu'elle a posés. On sait que ce sont les vainqueurs qui écrivent l'histoire. La mythologie fondée par les bolcheviks et leurs héritiers a eu pour fonction de masquer la réalité, l'extraordinaire vitalité et diversité des expériences que les acteurs de cette révolution ont tenté de mettre en place.

La chute du mur de Berlin, l'implosion de l'URSS ont contribué, aux yeux des tenants du libéralisme, à renvoyer au magasin des accessoires de l'histoire les espoirs nés de la Révolution russe. Les libertaires affirment que ces espoirs restent plus que jamais d'actualité et qu'il convient plus que jamais de les réaffirmer, en opposition à ceux pour qui la liberté n'est que la liberté d'exploiter, et en opposition également à ceux pour qui l'émancipation de l'humanité ne peut passer que par son oppression. Nous avons tenté, dans une première partie, de présenter au public une relation des principaux événements de la révolution en y intégrant l'activité des libertaires russes, mais également en proposant, dans une seconde partie, une réflexion sur les principaux problèmes qui se sont posés alors.

Il nous semble qu'aujourd'hui la révolution russe doit être un sujet de réflexion pour la révolution de demain ; les problèmes qu'elle a posés restent dans l'ensemble des problèmes que les révolutionnaires d'aujourd'hui continuent de se poser. C'est pourquoi, dans cette perspective, nous avons, à l'occasion, fait un parallèle avec la Révolution espagnole, pour mettre en relief comment les mêmes problèmes ont pu être abordés de manière radicalement différente.
 
 

La Révolution russe, un enjeu politique



La Révolution russe a longtemps été un enjeu politique ; elle a été «instrumentalisée», utilisée par les propagandes diverses, chacune ne retenant que les aspects qui confirmaient sa propre optique de l'histoire, ou qui convenaient à sa propre perspective du présent.

Le mouvement libertaire n'échappe pas à cette tendance, dans la mesure où il axe son discours sur la révolution sur deux événements portés à un statut quasi mythique, le mouvement makhnoviste et l'insurrection de Kronstadt.

Quoique nous y fassions mention à l'occasion, nous avons délibérément choisi de ne pas insister sur ces deux événements, que nous ne sous-estimons évidemment pas, mais qui sont largement décrits et analysés par ailleurs, et au sujet desquels nous ne saurions que conseiller au lecteur de s'informer auprès des sources détaillées accessibles.1 L'insistance mise par les libertaires sur le mouvement makhnoviste en Ukraine a abouti à occulter d'une part l'existence d'un important mouvement anarchiste dans les centres industriels d'Ukraine, et d'autre part l'activité du mouvement anarchiste en Russie même. Quant à l'insurrection de Kronstadt, en 1921, elle n'est que la conclusion d'un processus de plusieurs années de contre-révolution et ne saurait donc expliquer cette contre-révolution.2 Notre étude s'arrête à cette date, qui est aussi celle du Xe Congrès du parti communiste russe.

Les héritiers des différents courants qui se sont affrontés ont dans une large mesure plaqué sur les événements consécutifs à février, puis à octobre 1917, leur propre grille de lecture, tirant la couverture à soi, attribuant les succès ou les échecs à l'application ou à la non-application de leur ligne politique.

Il ne s'agit pas simplement d'une présentation systématiquement déformée des faits. Toutes les organisations politiques de la gauche ont élaboré une véritable mythologie.

La social-démocratie parlementaire attribue l'échec de la révolution à la destruction des institutions parlementaires par les bolcheviks — la dissolution de l'Assemblée constituante. Ceux-là oublient que les ouvriers et les paysans russes, dans les premiers mois de la révolution, aspiraient essentiellement à en finir avec la guerre et que, pour cela, ils attendaient des dirigeants socialistes qu'ils prennent le pouvoir, ce qu'ils ont refusé de faire. C’est que, au début de la révolution, l’ensemble des forces socialistes, bolcheviks compris, partaient d'une application stricte du matérialisme historique de Marx, ou de ce qu'ils estimaient tel, selon lequel on ne peut passer d'une société encore féodale au socialisme sans réaliser au préalable la révolution bourgeoise. Le programme des socialistes, toutes variantes confondues, était donc la révolution bourgeoise, les seules divergences résidant dans la durée de celle-ci. Il ne pouvait donc être question que les socialistes prennent le pouvoir.

On comprend, dans ces conditions, le ralliement des ouvriers aux bolcheviks, dans la mesure où ceux-ci, bousculés par Lénine, furent les seuls à se déclarer prêts à le prendre, ce pouvoir. Lorsque, le 17 juin 1917, au 1er Congrès panrusse des soviets, Lénine somme les membres du soviet d'ôter le pouvoir au gouvernement provisoire, Tsereteli, un menchevik, voulant justifier la légitimité du gouvernement provisoire, déclara qu'il n'y avait pas un parti en Russie qui se déclarait prêt à assumer tout le pouvoir. Lénine répondit : «Si ! Les bolcheviks !» Le procès-verbal de la séance indique que la salle est secouée d'un grand éclat de rire...

Les communistes de toutes tendances, staliniens, trotskistes ou maoïstes se querellent pour réclamer à leur seul profit la légitimité de la succession de Lénine, mais tous évoquent la «glorieuse révolution socialiste d'Octobre» avec une ferveur religieuse et parlent des soviets avec une émotion aussi sincère qu'idéalisée, évacuant l'extraordinaire rapidité — quelques mois — avec laquelle ils se sont bureaucratisés. Octobre 1917 est devenu à ce titre un mythe fondateur. Ceux qui se réclament de l'héritage bolchevik ont vécu «en plein délire d'identification avec la Révolution russe», comme dit Carlos Semprun-Maura, et ont traîné un schéma de révolution qui se limite à la prise du palais d'Hiver ou à des soviets mythiques soutenant inconditionnellement les bolcheviks.

Il ne s'agit pas simplement d'une approche déformée des faits : il s'agit d'une approche essentiellement idéologique, qui remplace les faits par l'idée qu'on veut donner des faits. Il s'agit d'une pétrification de la réalité historique par l'idée qu'on veut imposer de la réalité, au nom d'un dogme. L'histoire est réécrite à partir d'interprétations, d'analogies avec des événements survenus antérieurement (la Commune de Paris, par exemple) ou ce citations de Marx qu’on force à coller aux événements. Ce que Lénine ou Trotski disent est vérité historique. Il est nul besoin d'aller chercher ailleurs. Pourtant, le simple examen des exclusions en chaîne des dirigeants bolcheviks par eux-mêmes, leur approbation des mesures successives de répression contre d'autres, mais dont ils finissent toujours par être eux-mêmes victimes, à leur grand étonnement, suffisent à casser toute vision idéalisée de la révolution.

Les communistes «orthodoxes» ont continué, contre toute raison, de se référer au «socialisme réel» issu de la révolution d'Octobre, et qui n'était qu'un faux socialisme. Selon le modèle orthodoxe, la révolution, qui avait bien commencé, a subi un «accident» de l'histoire, le culte de la personnalité. La dénonciation de ce culte par Khrouchtchev a remis le communisme sur ses rails, et le régime se targuait, il y a encore peu, d'un bilan «globalement positif». Pendant des dizaines d'années, le communisme «orthodoxe» a présenté aux masses populaires un modèle qui n'était qu'un travestissement tragique de socialisme ; ils ont mis en œuvre des stratégies de liquidation de mouvements révolutionnaires authentiques qui apparaissaient inopportuns à la politique étrangère de l'Union soviétique. La liquidation du parti communiste allemand et la guerre civile espagnole n'en sont que quelques exemples.

Loin d'être des forces d'opposition au capitalisme dans les pays occidentaux, les communistes ont aspiré à participer à sa gestion. Combien de grèves ont été étouffées dans les années 70 en France parce que la stratégie de programme commun, chargée de porter au pouvoir ces héritiers d'Octobre, devait régler les problèmes plus efficacement que des mouvements sociaux ?

Faut-il s'étonner dès lors de la démoralisation de la classe ouvrière, de sa perte de conscience de classe et de sa dispersion dans des idéologies au mieux consensuelles, au pire racistes ? «Les ministres communistes ne font plus peur à la Bourse», titre le Monde du 7 juin 1997, qui annonce que le CAC 40 a gagné 2,11 points. Octobre 1917 est loin, très loin.

Ces héritiers-là d'Octobre en sont réduits à utiliser l'adjectif «citoyen», concept interclassiste, à tout bout de champ. La plus grande nouveauté de leur politique réside dans la «démarche communiste nouvelle», annoncée en son temps par Robert Hue, c'est-à-dire «l'intervention citoyenne» et l'union de toutes les forces de gauche. Une véritable révolution culturelle, une «révolution citoyenne et solidaire». Les antagonismes de classe relèvent désormais de l'histoire ancienne. Le champ de l'action du parti — et de son recrutement électoral — ne se situe précisément plus sur le terrain de la lutte des classes mais sur celui de l'antifascisme, plus efficace pour racoler des citoyens-électeurs. Si Lénine voyait cela, il mourrait de rire.

L'explication communément proposée par Trotski et les trotskistes de la genèse du régime bureaucratique en URSS est fondée sur une argumentation qui mêle habilement la réalité des faits et la distorsion de leur signification :

1. La Russie s'est retrouvée isolée par l'échec de la révolution en Europe.
2. Le pays était dévasté par la guerre civile.
3. La Russie était un pays arriéré qui n'avait pas la base industrielle suffisante pour construire le socialisme.
4. La révolution allemande, tant attendue, et qui devait rompre l'isolement de la révolution russe, n'a pas eu lieu.

À ces remarques, on peut objecter que:

1. La dictature bolchevique sur toute la société russe a été le premier obstacle à l'extension de la révolution en Europe.
2. La révolution avait gagné la guerre ; or, précisément après la guerre civile, la dictature bolchevique s'est considérablement accrue contre les organisations dont l'alliance n'était plus nécessaire.
3. En 1913, la Russie était tout de même la cinquième puissance industrielle mondiale, qui exportait du blé ; il faudra attendre 1962 pour que l'URSS rattrape la production de blé de la Russie de 1913...
4. La signature du traité de Brest-Litovsk a également signé la fin de la révolution allemande.

Le contexte décrit par Trotski, et par les léninistes en général, n'est pas inexact, mais il n'explique rien, car en vérité la Révolution russe, dans ces conditions, aurait dû simplement être vaincue et conduire à un retour à la situation antérieure ; or, elle s'est dissoute de l'intérieur. L'argumentation trotskiste explique l'échec, elle n'explique pas la dégénérescence. Pour le trotskisme, la révolution a été trahie. L'URSS reste un État ouvrier, mais «dégénéré». La bureaucratie soviétique est un phénomène inédit dans l'histoire, pour lequel la théorie marxiste ne fournit pas de cadre explicatif ; elle ne propose pas non plus d'autre exemple historique de «dégénérescence». La reconnaissance par les trotskistes de sa nature réelle conduirait inévitablement à nier le léninisme comme instrument de la révolution prolétarienne.

Trotski écrit qu'un parti «qui ne va pas de pair avec les tâches historiques de sa classe devient ou risque de devenir un instrument indirect des autres classes» (Leçons d'Octobre). Dans la perception de Trotski, il ne fait pas de doute que le parti bolchevik était l'expression (et la seule) de la classe ouvrière. On pourrait aller plus loin en se demandant de quelle classe le parti bolchevik, au-delà de son discours, était réellement l'expression. L'anarchiste Archinov, on le verra, fournira une réponse. On peut dire que la notion de «dégénérescence», appliquée à un système politique et social, est un non-sens dialectique, du strict point de vue marxiste.

Une révolution prolétarienne peut résulter des contradictions du régime capitaliste et produire un système qualitativement nouveau (le communisme) ; mais si elle «dégénère», elle ne peut pas, dialectiquement, rester dans un état de dégénérescence permanente, comme a semblé le suggérer le trotskisme pendant des décennies. Elle conduit inévitablement à un système qualitativement différent, qui ne peut pas être un simple retour en arrière (le capitalisme libéral), mais qui n'est pas non plus le communisme: c'est ce quelque chose de différent que le marxisme-léninisme est incapable d'expliquer (sauf à se nier lui-même), et là se trouve le constat de son échec, puisque voilà une science qui prétend avoir découvert les lois de l'évolution historique (un «bloc d'acier» auquel il n'y a rien à retirer, selon les termes de Lénine) et qui se trouve impuissante à expliquer le présent parce qu'il ne cadre pas avec les schémas établis.

Nombre d'anarchistes sont tombés dans le travers de la mystification et de la simplification, comme en témoigne Voline :

«Le parti bolchevik, une fois au pouvoir, se transforma en maître absolu. La corruption le gagna rapidement. Il s'organisa lui-même en caste privilégiée. Et, plus tard, il écrasa et soumit la classe ouvrière pour l'exploiter, sous de nouvelles formes, et selon ses intérêts particuliers.» (La Révolution inconnue, Belfond).

Certes, de telles affirmations ne sont pas fausses, mais quelque vérité que puisse contenir une caricature, celle-ci ne saurait tenir lieu d'analyse. Ida Mett elle-même, parlant du livre de Voline, disait que «le résultat de sa tentative est vraiment décevant». Elle ajoute : «On dirait, d'après ses écrits, qu'il fallait que l'auteur vienne en Russie pour que l'anarchisme apparaisse.»3 Une partie du mouvement libertaire s'est limitée à l'idée que les bolcheviks étaient des «autoritaires» et des méchants assoiffés de pouvoir, évacuant le fait que différentes couches sociales, parmi lesquelles les dirigeants bolcheviks eux-mêmes, aient pu s'opposer pour le contrôle du pouvoir. Cette vision idéaliste est heureusement contrebalancée par d'autres. C'est peut-être Archinov, dans le Mouvement makhnoviste (1921), qui fournit la clé de la dérive autoritaire du régime. L'analyse qu'il fait du rôle de l'intelligentsia révolutionnaire est une vision pénétrante de la sociologie des mouvements révolutionnaires dans les pays sous-industrialisés dominés par l'impérialisme :

«Les vagues aspirations politiques de l'intelligentsia russe en 1825 s'érigèrent, un demi-siècle plus tard, en un système socialiste achevé et cette “intelligentsia” elle-même [se constitua] en un groupement social et économique précis : la démocratie socialiste. Les relations entre le peuple et elle se fixèrent définitivement : le peuple marchant vers l'auto-direction économique et civile ; la démocratie cherchant à exercer le pouvoir sur le peuple. La liaison entre eux et nous ne peut tenir qu'à l'aide de ruses, de tromperies et de violences, mais en aucun cas d'une façon naturelle et par la force d'une communauté d'intérêts. Ces deux éléments sont hostiles l'un à l'autre.»4

L'intelligentsia allait constituer l'une des principales bases sociales de la bureaucratie soviétique, qu'allaient rejoindre les fonctionnaires et les dirigeants de l'ancien régime. La question : quelle est la nature du régime hérité d'Octobre n'a donc à notre avis aucun sens si on ne se pose pas également la question : quelle est la nature de classe du léninisme ? L'école des marxistes allemands et hollandais allait apporter plus tard une réponse très proche de celle d'Archinov. Les libertaires ont vécu avec des images d'Épinal de héros vaincus, dans le souvenir de la répression de Kronstadt, ou dans celle du mouvement makhnoviste, comme si la liquidation de ces deux mouvements était la seule manifestation de la contre-révolution bolchevique. Du coup, ils en oublient l'extraordinaire explosion du mouvement anarchiste et anarchosyndicaliste dans la classe ouvrière russe, dans les syndicats et les comités d'usine.

Attribuer aux seules tendances «autoritaires» des bolcheviks la responsabilité de l'échec de l'anarchisme russe passe à côté d'un fait essentiel, sa division, ses querelles internes et son incapacité à constituer une organisation nationale. Makhno était revenu en Ukraine écœuré de l'état du mouvement libertaire russe. S'il avait existé en Russie une organisation à la hauteur des effectifs du mouvement, comparable à celle du mouvement libertaire ukrainien, capable de soutenir l'insurrection makhnoviste, le sort de la révolution russe aurait sans doute été différent.
 
 

La situation en 1917



Le développement du capitalisme en Russie ne fut pas l'œuvre d'une bourgeoisie nationale autonome. Il fut l'œuvre de l'État et du capital étranger. La bourgeoisie russe était faible, les entreprises dirigées par le capital russe étaient souvent arriérées. En outre, le quasi-monopole dont elles bénéficiaient sur le marché intérieur, la faiblesse de la concurrence étrangère n'engageaient pas les capitalistes russes à se moderniser. Une aristocratie opulente drainait une grande partie des richesses du pays.

Au début du siècle, la Russie commençait à s'insérer dans le concert capitaliste européen. Sa production industrielle avait doublé entre 1890 et 1900, et sa croissance tournait autour de 10% par an. Moscou et Saint-Pétersbourg commençaient à ressembler à des villes industrielles européennes et, en même temps que se constituait un prolétariat, apparaissait également une classe moyenne urbaine, notamment dans les régions industrielles nouvelles de Pologne orientale, d'Ukraine, de Géorgie et dans les mines trans-ouraliennes de fer et de charbon. À la différence de l'Europe de l'Ouest, une partie importante du développement industriel était patronnée, voire contrôlée par l'État. L'industrialisation de la Russie, l'introduction des rapports de production capitalistes se firent en l'absence d'une bourgeoisie capable de mener à bien cette tâche de façon indépendante.

Les grandes entreprises industrielles sont aux mains du capital étranger, contrôlées par lui. Coexistent ainsi une industrie concentrée, utilisant les méthodes modernes de division du travail, auxquelles sont assujettis des travailleurs pour la plupart d'origine rurale, et des conditions de travail despotiques. Cette industrie se spécialise dans la fabrication de produits semi-finis destinés à l'exportation. En quelque sorte, le capitalisme européen avait opéré en Russie des «délocalisations» avant l'heure, et à grande échelle, profitant de l'existence d'une main-d'œuvre peu qualifiée et bon marché. Deux faits distinguent l'économie russe dominée par l'impérialisme de l'économie occidentale : le faible développement des industries mécaniques et chimiques qui constituent la base d'une industrie indépendante, et qui nécessitent des ouvriers qualifiés ; le faible développement de la petite et moyenne industrie qui, dans les pays industriels, est le complément de la grande industrie, travaillant en sous-traitance pour elle et employant elle aussi une importante main-d'œuvre qualifiée. En 1897, les usines de plus de 500 ouvriers occupent 42% de la main-d'œuvre, contre 15,3% en Allemagne ; en 1910, ce pourcentage atteint 54,3 %.5

«En raison précisément de cette jeunesse, l'industrie russe est moderne, fortement capitalisée et centralisée. Elle est presque exclusivement constituée par d'immenses usines employant des centaines et des milliers d'ouvriers, utilisant un matériel mécanique dernier cri. La petite et la moyenne industrie n'existent pas pour ainsi dire»,

dit Jacques Sadoul.6 L'essentiel de l'équipement, très moderne, de l'industrie est fourni par l'étranger. La main d’œuvre russe qualifiée étant presque inexistante, les industriels font la plupart du temps appel à des ouvriers et à des techniciens étrangers pour les travaux qualifiés. La structure de la classe ouvrière russe permet la mise en œuvre d'une division du travail très poussée et des méthodes fordistes, qui permettent d'utiliser des travailleurs sans formation. Alors qu'en Europe occidentale s'était développé un artisanat de haute qualité qui avait fourni à l'industrie une main-d'œuvre très qualifiée — avant l'introduction du taylorisme —, un tel artisanat n'existait pas en Russie.

«Seules subsistent dans les provinces les antiques artisanneries paysannes travaillant avec des moyens primitifs le bois, la laine, le chanvre, etc. Ces industries paysannes ne résistent qu'en raison du manque de moyens de communication qui leur laisse la clientèle des villages perdus dans la steppe, et d'autre part des bénéfices incroyablement réduits.» (Sadoul, ibid.)

La politique fiscale de l'État, menée aux dépens de la paysannerie, avait pour but de financer ses efforts dans l'industrie. La réduction de la consommation paysanne permettait d'augmenter la part du produit national disponible pour l'investissement. La réforme du servage en 1861 avait transformé des millions de paysans en ouvriers agricoles. En 1906, Stolypine met en œuvre des mesures pour créer une couche de paysans propriétaires fidèles au régime, accroissant ainsi l'introduction des rapports de production capitalistes à la campagne. Les classes moyennes n'avaient pas d'existence politique autonome et organisée et se rangeaient du côté de l'autorité gouvernementale. Parmi ces couches, les fonctionnaires et les professions libérales tenaient une plus grande place que la bourgeoisie industrielle. Les rapports entre patrons et ouvriers étaient étroitement contrôlés par l'État. Les grèves ainsi que la création de syndicats étaient illégales. Aux yeux du pouvoir, il n'y avait pas de distinction entre agitation sociale et révolution.

Lorsque la guerre éclate en 1914, deux faits importants allaient révéler la faiblesse et la décomposition de la société russe : la dépendance du secteur industriel moderne à l'égard du capital étranger et l'incapacité de l'État à diriger le pays. La social-démocratie apparaît dans les années 1880, lorsque Plekhanov et quelques amis rompent avec les populistes et créent en Suisse le Groupe pour la libération du travail, pour propager les idées de Karl Marx. Le parti social-démocrate russe se constitue en mars 1898 à Minsk, lors d'un congrès secret au terme duquel la plupart des délégués sont arrêtés. Le nouveau parti s'appuie considérablement sur le Bund, l'organisation juive des travailleurs, qui avait alors déjà une grande expérience et était beaucoup plus développée.

En une vingtaine d'années, la social-démocratie russe devient une force suffisamment importante pour que le ministre russe de l'Intérieur déclare que ce mouvement est le plus dangereux pour l'État. La répression policière obligeait la plupart des chefs du mouvement à l'exil, où ils se livraient à des querelles sans fin. En 1903, se produit une rupture dans le parti entre une majorité (les bolcheviks) et une minorité (les mencheviks). Cette rupture était fondée sur des divergences concernant des problèmes d'organisation, et notamment sur les critères de recrutement du parti. Les mencheviks avaient en vue un parti de type occidental où l'adhésion était large et se faisait sur la base de l'acceptation du programme. Les bolcheviks entendaient créer un parti dont le niveau d'adhésion était très sélectif, et rigoureusement différencié de la classe ouvrière.

Une autre divergence, théorique celle-là, devait séparer les deux courants. Les mencheviks se fondaient sur une interprétation «orthodoxe» du marxisme, selon laquelle une étape de démocratie bourgeoise et de développement du capitalisme était indispensable pour que se constitue un vaste prolétariat industriel formant la base sociale du socialisme. Les mencheviks partaient d'un constat, la faiblesse numérique du prolétariat russe, et tablaient sur une croissance continue de ce prolétariat consécutive à la mise en place de conditions permettant l'industrialisation du pays. Pour accélérer ce processus, les mencheviks étaient disposés à s'allier avec la bourgeoisie contre l'autocratie tsariste. Les bolcheviks faisaient le même constat mais parvenaient à des conclusions différentes, et il faut dire que les faits leur donnèrent raison. La faiblesse numérique du prolétariat devait être compensée par une alliance, non pas avec la bourgeoisie libérale, mais avec la paysannerie. Sur une population de 160 millions, il y avait 3 millions d'ouvriers et 120 millions de paysans. 130.000 propriétaires terriens détenaient l'écrasante majorité de la terre — 2000 hectares par propriétaire en moyenne — tandis que la masse de la paysannerie détenait en moyenne 7 hectares. Les bolcheviks étaient partisans de la distribution de la terre aux paysans, élément essentiel de l'alliance (temporaire) de ces derniers avec le prolétariat. La politique paysanne des mencheviks était très «orthodoxe» : ils étaient partisans de la nationalisation de la terre. La distribution de la terre à la paysannerie, selon eux, conduirait à la création d'une classe de paysans moyens, les koulaks, qui seraient hostiles au socialisme.
 
 

Le 22 janvier 1905 à Saint-Pétersbourg, un cortège pacifique venu soumettre un cahier de doléances au tsar est dispersé avec une extrême brutalité. Une vague de grèves et de manifestations s'ensuit dans tout l'empire, prenant de court à la fois le pouvoir et les révolutionnaires. Pour la première fois entrent en scène les forces sociales qui balaieront le régime douze ans plus tard : le prolétariat et la paysannerie. Les premiers soviets se forment. Le plus célèbre, celui de Saint-Pétersbourg, avait 550 délégués représentant 250.000 travailleurs. Le soviet de Moscou, où les bolcheviks étaient plus nombreux, tenta même une insurrection armée, fin décembre. Lénine tira les leçons de cette répétition générale, dans plusieurs textes, notamment dans «La dictature révolutionnaire démocratique du prolétariat et de la paysannerie».7 «La question de la participation de la social-démocratie au gouvernement provisoire a été mise à l'ordre du jour», dit alors Lénine. Est-il permis au parti ouvrier social-démocrate de participer à ce gouvernement provisoire? «Les porte-parole de la tendance opportuniste de notre parti, Martynov notamment, avaient pour la première fois posé la question dès avant le 9 janvier, et Martynov, suivi de l'Iskra, y avait du reste répondu par la négative.»

Selon cette opinion, la social-démocratie au pouvoir ne pourrait s'empêcher de vouloir réaliser le programme maximum, la révolution socialiste, et échouerait. «Aussi l'entrée de la social-démocratie dans le gouvernement révolutionnaire provisoire serait-elle inadmissible.» Lénine reproche aux mencheviks de confondre révolution démocratique et révolution socialiste, lutte pour la république et lutte pour le socialisme. Selon lui, «la social-démocratie se déshonorerait si elle tentait de faire de la révolution socialiste son objectif immédiat» car il est évident que la prochaine révolution russe aura un caractère bourgeois. C'est pourquoi il faut distinguer le programme minimum démocratique du programme maximum socialiste :

«Le cours historique des événements pose maintenant devant le prolétariat russe le problème de la révolution démocratique bourgeoise [...] ; ce même problème se pose au peuple entier, c'est-à-dire à la masse de la petite-bourgeoisie et des paysans ; sans cette révolution, on ne saurait concevoir aucun développement sérieux d'une organisation indépendante de classe du prolétariat en vue de la révolution socialiste.»

Le programme de la révolution démocratique ne peut se réaliser que par la dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. Aujourd'hui, «la lutte du prolétariat pour la république est inconcevable s'il ne s'allie pas à la masse petite-bourgeoise du peuple» : «sans dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie, il ne peut y avoir l'ombre d'une espérance de succès dans cette lutte». Contrairement à ce que pensent les mencheviks, qui tablent sur une évolution historique progressive, les événements ne suivront pas, dit Lénine, «une ligne droite et régulièrement ascendante», il y aura des bonds. Si l'autocratie est renversée, il faudra, pour sauvegarder cette conquête, «un immense effort révolutionnaire de toutes les classes d'avant-garde», c'est-à-dire la dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie, «pas autre chose !»

Lénine s'en prend vivement à l'attitude timorée des mencheviks : «Participer au gouvernement provisoire avec la démocratie bourgeoise révolutionnaire, geignent-ils, mais c'est consacrer le régime bourgeois»... «cet argument est digne des anarchistes ou des populistes». «La social-démocratie ne se détourne pas de la lutte pour la liberté politique sous prétexte que c'est une liberté politique bourgeoise». Mais la social-démocratie «ne “consacre” la république bourgeoise que comme la dernière forme de la domination de classe, comme le terrain le plus favorable à la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie». De façon assez prophétique, Lénine conclut en disant que «quelques mois de dictature révolutionnaire du prolétariat et des paysans feront plus que des dizaines d'années de marasme politique dans une atmosphère paisible et hébétante».

En 1905, donc, Lénine est favorable à la participation à un gouvernement provisoire, mais son objectif est la réalisation d'un programme minimum, démocratique et républicain qui créerait les fondements du développement d'un parti prolétarien. Jusqu'ici, Lénine est parfaitement «orthodoxe». C'est sur les moyens de la réalisation de ce programme qu'il quitte l'orthodoxie, car la classe avec laquelle il préconise l'alliance est la paysannerie. Il n'attribue aucune capacité révolutionnaire à la paysannerie. Les mencheviks préconisent l'alliance avec les libéraux russes perçus comme la force révolutionnaire qui abattra la féodalité et l'aristocratie : il s'agit de la bourgeoisie urbaine ; la forme spécifique d'alliance avec la bourgeoise que préconise Lénine est l'alliance avec la paysannerie, d'une part parce qu'il ne pense pas que la bourgeoisie urbaine soit capable d'initiative historique et parce que la paysannerie constitue une masse de manœuvre infiniment plus grande. Là encore, les événements lui donneront raison : le soutien des bolcheviks à l'expropriation immédiate des grands domaines sans indemnités fournira au régime son principal soutien pendant la guerre civile. Archinov n'a donc pas tort de dire que «l'anarchisme révolutionnaire fut le seul courant politico-social à prôner l'idée d'une révolution sociale auprès des ouvriers et des paysans, tant durant la révolution de 1905 que dès les premiers jours de la révolution de 1917».

Avec la guerre, la Russie connaît une première période pendant laquelle la production industrielle, en particulier l'industrie lourde, s'accroît, et la concentration des entreprises et le contrôle de l'État se renforcent. Cependant, la Russie, alliée de la France et de l'Angleterre, était coupée de ces pays par l'Allemagne, et le déclin des importations de machines et de ressources diverses allaient ralentir l'expansion industrielle. L'économie et l'État russes avaient montré leur incapacité à faire face à la guerre moderne. Le manque de main-d'œuvre et d'outillage à la campagne provoquèrent une famine pendant l'hiver de 1916-1917. Au contraire des gouvernements occidentaux, le gouvernement russe fut incapable d'organiser la pénurie. Après la chute du tsar, quatre gouvernements provisoires se succédèrent sans que la situation ne change. La bourgeoisie, les couches gouvernantes étaient impuissantes, désunies, indécises. La classe ouvrière, les paysans, les soldats, eux, étaient unis par un même désir : finir la guerre. Cette contradiction rendait la situation explosive.
 
 

La révolution de Février



L'historien monarchiste constitutionnel P. N. Milioukov raconte dans son Histoire de la seconde révolution russe qu'un coup d'État était en préparation dans les cercles politiques des membres de la Douma (le parlement). Des signes inquiétants apparaissaient, montrant l'épuisement du pays, et précurseurs de son prochain effondrement : désorganisation des transports, du ravitaillement, arrêt des industries de guerre, diminution rapide du nombre des hauts-fourneaux, baisse de la production de charbon, nombre énorme de désertions, grèves. Milioukov déclare donc que «la majorité [de la Douma] se rendit compte que les événements allaient prendre un tour violent, et cela en dehors de la Douma d'Empire ; elle se prépara à diriger la révolution faite par en haut plutôt que par en bas.» Malheureusement pour Milioukov, la révolution populaire, en février 1917, gagna de vitesse les plans des conspirateurs. Les politiciens tentèrent alors de la récupérer et de prendre la tête du mouvement. L'absolutisme était renversé, mais les objectifs des masses populaires et des politiciens bourgeois n'étaient pas les mêmes. La population voulait mettre fin à la guerre, abattre le tsarisme. Les politiciens voulaient continuer la guerre plus efficacement et sauver la dynastie. Lorsque la guerre éclate, en 1914, le parti social-démocrate russe, toutes tendances confondues, refuse de voter les crédits de guerre au parlement, et les députés quittent la séance. Cependant, si l'aile gauche du parti menchevik reste résolument internationaliste, il existe une aile droite «défensiste». La plupart des socialistes-révolutionnaires se rallient à l'effort de guerre sauf une petite fraction de gauche. La force des choses allait rapprocher les tendances de gauche des mencheviks, des socialistes-révolutionnaires et les bolcheviks. Ces derniers n'étaient pas unis sur les problèmes de politique générale.

Le parti bolchevik n'était pas encore le parti monolithique qu'il est devenu par la suite. En septembre 1914, il était inorganisé et exposé à la répression policière, sans que cela empêche la discorde d'aller bon train chez les dirigeants, pour la plupart en exil. Trotski, quant à lui, maintenait une position centriste, se situant plus à gauche que les mencheviks mais se refusant à rompre avec les «défensistes», et poursuivait ses efforts d'unification de tous les sociaux-démocrates russes, ce qui lui valut quelques invectives de la part de Lénine : «Quel pourceau ce Trotski : des expressions de gauche, mais un bloc avec les droites contre les buts des gauches.» (Lettre à Kollontaï, 17 février 1917.) Les trois années qui suivent la déclaration de guerre sont passées en polémiques, disputes et controverses entre partis socialistes sur les problèmes de politique générale. Lénine arrive à la conclusion que les partis révolutionnaires doivent quitter la IIe Internationale et fonder la IIIe. En septembre 1915, a lieu à Zimmerwald une conférence internationale des groupes socialistes européens d'opposition. La gauche de la conférence adopte une motion appelant les ouvriers à lutter pour la paix sans annexions ni indemnités de guerre. Un appel fut publié pour inciter les travailleurs à combattre leurs propres gouvernements capitalistes et à s'emparer du «pouvoir politique nécessaire à l'instauration de la société socialiste». En avril 1916 a lieu une autre conférence, à Kienthal, où les participants ont évolué sur des positions plus radicales.
 
 

Premier gouvernement provisoire (15 mars 1917)



Cependant, la classe ouvrière qui, en Russie comme ailleurs, n'attend pas toujours que l'encre des congrès soit sèche pour agir, va interrompre les controverses d'exilés. Dans deux textes écrits à cette époque, Lénine expose les principales lignes qu'il défend de façon extrêmement claire :

«Le problème fondamental de toute révolution est celui du pouvoir. Tant que ce problème n'est pas élucidé, il ne saurait être question de jouer consciemment son rôle dans la révolution, et encore moins de la diriger.»

Il n'est plus question, comme le préconisait Lénine après 1905, de participer au gouvernement. C'est que la révolution actuelle «a ceci de tout à fait original qu'elle a créé une dualité du pouvoir» ; il faut par conséquent «savoir compléter et corriger les vieilles “formules”, par exemple celles du bolchevisme.» «Personne autrefois ne songeait, ni ne pouvait songer, à une dualité du pouvoir».8 Dans les «Lettres sur la tactique», Lénine s'en prend aux «vieux bolcheviks» (le terme est péjoratif) qui répètent «stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d'étudier ce qu'il y avait d'original dans la réalité nouvelle, vivante .»9

La thèse de Lénine est que «la révolution bourgeoise, ou démocratique-bourgeoise, est terminée en Russie», ce qui soulève les protestations des vieux bolcheviks. Certes, dit-il, la révolution agraire, elle aussi démocratique-bourgeoise, n'a pas commencé. C'est là que Lénine «innove» en quelque sorte. Cette dictature est réalisée en tant que rapport entre les classes, non en tant qu'«institution politique déterminée matérialisant ce rapport.»10 La situation se caractérise par un enchevêtrement de deux dominations, bourgeoise et prolétarienne-paysanne, la seconde cédant de son plein gré le pouvoir à la bourgeoisie. Si la bourgeoisie est bien au pouvoir, Lénine néanmoins s'interroge : «La masse des paysans n'est-elle pas aussi une bourgeoisie d'une autre couche, d'un autre genre, d'un autre caractère ? Pourquoi cette couche sociale ne pourrait-elle pas arriver au pouvoir, “achevant” ainsi la révolution démocratique bourgeoise ?» Cette éventualité, envisagée par les vieux-bolcheviks, est possible, dit Lénine, mais les faits nous montrent «que les députés soldats et paysans, librement élus, forment un second gouvernement, un gouvernement à côté, et qu'ils le complètent, le développent et le perfectionnent librement. Et, non moins librement, ils cèdent le pouvoir à la bourgeoisie.»11 Aujourd'hui, la paysannerie s'entend avec la bourgeoisie. Un jour viendra quand la paysannerie se séparera de la bourgeoisie et «prendra la terre malgré elle, prendra le pouvoir contre elle». «Alors s'ouvrira une nouvelle étape de la révolution démocratique-bourgeoise, dont il faudra s'occuper tout spécialement.»12

Le pouvoir doit, pour l'instant, dans ce contexte de dualité du pouvoir, passer aux soviets, «dans lesquels prédominent précisément la paysannerie, les soldats, la petite-bourgeoisie». Il ne s'agit pas de jouer la prise du pouvoir par un gouvernement ouvrier mais de la «lutte pour la prépondérance au sein des soviets des députés ouvriers, des salariés agricoles, des paysans et des soldats». Lénine se défend vigoureusement contre les attaques de Plekhanov, qui l'accuse de verser dans l'anarchisme.
 
 

Le 13 février, 20.000 ouvriers débrayent. Le 14, on dénombre 80.000 grévistes. On apprend que le ravitaillement de la capitale est menacé, que les stocks de farine couvrent à peine deux semaines de consommation. Le 16 février, le gouvernement décide le rationnement du pain à Petrograd. Des files attendent interminablement aux portes des boulangeries, par -20 °C. La politique descend dans la rue. Les stocks de charbon s'épuisent, les usines débauchent. Des milliers d'ouvriers se retrouvent dans la rue, s'ajoutant à la population qui s'étire devant les magasins d'alimentation.

Le 18 février, la direction du plus gros complexe métallurgique de la capitale ferme l'usine à la suite d'une tentative de grève. Le lendemain, 20.000 ouvriers manifestent. Des attroupements de la faim commencent à apparaître.

Le 23 février est la journée internationale des femmes, la «fête de l'ouvrière». Les ouvrières du textile, les plus exploitées, fêtent l'événement en abandonnant leurs fabriques et en manifestant, entraînant avec elles les métallos. La vague gagne le centre de la ville, arrive devant le siège du conseil municipal. Le seul mot d'ordre est : «Du pain !» Les heurts sont réduits, à 18 heures la police estime avoir repris les choses en main.

Le 24 février, les transports se mettent en grève, sans directives apparentes. Nombre d'ouvriers ne peuvent se rendre à leur travail. Les slogans deviennent plus précis : «À bas l'autocratie !», «À bas le gouvernement !», «À bas la guerre !» Les patrouilles cosaques ne se décident pas à charger. Pire, les ouvriers semblent recueillir la sympathie des promeneurs et des curieux dans les quartiers résidentiels.

Le 25 février, les drapeaux rouges fleurissent. 90% des ouvriers sont en grève, auxquels il faut ajouter les étudiants. Les premières victimes tombent, mais beaucoup de cosaques tirent en l'air. Dans la soirée, de nouvelles victimes tombent. L'empereur donne l'ordre de mettre fin au désordre dès le lendemain.

Le 26 février, pendant la nuit, les insurgés occupent la rive nord de Petrograd, où les commissariats de police des quartiers ouvriers sont pillés et incendiés. Les insurgés tentent de rallier la garnison, qui ne bouge pas. Mais une fissure apparaît dans le système quand le régiment des Pavlovsky, fleuron de la garde impériale, fait défection. Les rapports de police relèvent que le mouvement semble fonctionner «en l'absence de toute participation des partis». Le gouvernement dissout la Douma. Chez les socialistes, on exhorte les émeutiers à la prudence ; chez les bolcheviks, Chliapnikov demande aux émeutiers de «continuer le travail de propagande» et de «gagner les soldats et paralyser le tsarisme». Rien ne collait avec les schémas préétablis d'une révolution.

Le 27 février, l'insurrection ouvrière est soutenue maintenant par une mutinerie des troupes. La foule s'arme. Des régiments d'élite fraternisent avec les émeutiers. Mais alors qu'une mutinerie dans une insurrection sans programme renverse un régime, ces mêmes troupes se tournent maintenant vers le parlement que le gouvernement avait dissous mais qui s'était réuni en séance non officielle. Trente mille hommes se mettent ainsi à la disposition de la Douma, coupant l'herbe sous les pieds des comploteurs du Bloc progressiste qui ne semblaient vouloir renverser le tsar qu'avec sa permission. Le gouvernement démissionne dans l'après-midi.

Personne n'avait prévu cela. Aucun parti n'y est pour quoi que ce soit, mais tout le monde se rallie à la révolution. Les KD (constitutionnels démocrates), traditionnellement monarchistes constitutionnels, se mettent au goût du jour et se convertissent en républicains, et ils s'allient à la droite «progressiste» pour former un gouvernement provisoire, dominé par les libéraux Milioukov et Goutchkov. Pour les partis modérés, la formation du gouvernement provisoire, la liquidation de la monarchie, la garantie des libertés démocratiques marquent la fin de la révolution. On allait pouvoir passer aux choses sérieuses : intensifier l'effort économique et l'effort de guerre. Il faut finir la guerre, la gagner pour protéger la nouvelle démocratie russe, réaliser les objectifs nationaux russes dans les Balkans et les Détroits. L'expérience ne dure que deux mois. Les libéraux restent au gouvernement jusqu'à la fin de l’année, mais ils ne sont plus la force dominante à partir d'avril 1917.
 
 

Socialisme modéré



Pour les masses ouvrières et paysannes, pour les soldats, les choses ne faisaient au contraire que commencer. La révolution qui commence est la solution au problème de la guerre et à celui de la terre. Pendant que les partis bourgeois et leurs alliés formaient un gouvernement provisoire, les ouvriers, paysans et soldats créaient des soviets. Déjà, le 12 mars, le soviet de Petrograd siégeait au palais de Tauride, composé surtout de SR et de mencheviks, ainsi que d'une quarantaine de bolcheviks. Le 18 mai, se forme le premier gouvernement de coalition. Il y aura pendant deux mois une hégémonie socialiste modérée avec Kerenski, les SR et les mencheviks qui tentent un prolongement de la politique libérale, c'est-à-dire la poursuite de la guerre en priorité : il s'agit de protéger la démocratie russe contre l'autocratie allemande, de faire pression pour que les peuples réclament une paix négociée sans annexions.

À ce moment, bolcheviks et mencheviks partageaient l'idée que les partis socialistes ne devaient pas participer au gouvernement mais faire pression sur les partis modérés au pouvoir. Il s'agissait selon eux d'une révolution démocratique bourgeoise ; le moment n'était pas encore venu pour le prolétariat d'entrer en scène. Les partis socialistes devaient consolider la révolution bourgeoise, défendre les droits du prolétariat. Une toute petite minorité du parti bolchevik préconisait dès le mois de mars la prise du pouvoir par les soviets. Dans les soviets, une autre minorité de mencheviks et de SR réclamait une alliance avec les modérés. La réalité du pouvoir était aux mains des soviets. Le gouvernement provisoire ne faisait que ratifier les décisions prises. Le ministre de la Guerre écrivait en mars :

«Le gouvernement provisoire n'a aucun pouvoir réel et ses ordonnances ne sont appliquées que dans la mesure où le permet le soviet des députés ouvriers et soldats. Le soviet dispose des éléments les plus importants du pouvoir réel, tels que les troupes, les chemins de fer, la poste et le télégraphe.»

Les socialistes-révolutionnaires, qui formaient le groupe le plus important au soviet de Petrograd, voulaient poursuivre la guerre jusqu'à la victoire. Les mencheviks, le second groupe du soviet, se résignaient à la continuation de la guerre car ils l'assimilaient à la défense de la révolution. Dans les deux partis, cependant, une aile gauche se constituait, opposée à la guerre. Pourtant, poussés par la base qu'ils étaient censés représenter aux soviets, les partis socialistes furent obligés d'introduire un certain nombre de réformes. Le gouvernement provisoire fut contraint d'approuver l'ordre n° 1 du soviet de Petrograd, qui exigeait la suppression des signes extérieurs de discipline et qui introduisait l'élection des officiers et des comités d'unités. Cette mesure eut pour conséquence directe l'élimination physique d'un certain nombre d'officiers.

Indirectement, cette mesure eut pour résultat de retirer au gouvernement provisoire le seul appui sur lequel il pouvait compter pour rétablir l'ordre, celui des officiers — ou de leurs survivants. Enfin, l'effondrement de l'armée consécutif à la guerre incita un nombre accru de soldats — qui étaient pour la plupart des paysans — à rentrer chez eux. Ces vagues de déserteurs avaient le plus souvent omis de rendre leurs armes à l'autorité militaire avant de prendre congé. Pendant cette première période de la révolution, l'histoire du parti qui se voulait la direction du prolétariat se limite à l'histoire de son retard sur les masses. C'est que, pendant cinq semaines, la direction du prolétariat est elle-même privée de sa direction, Lénine.

En mars 1917, le comité central du parti composé de Chliapnikov, Molotov et Zaloutski est complètement dépassé par les événements. Il se contente de freiner les ardeurs des militants les plus actifs. Le 12 mars, Kamenev et Staline rentrent de leur exil sibérien et provoquent un virage à droite. Les bolcheviks s'étaient jusqu'alors nettement opposés à la poursuite de la guerre et s'étaient proclamés en faveur de la fraternisation des troupes et de la transformation de la guerre en lutte armée contre les exploiteurs de tous les pays. La nouvelle direction se contente de vouloir faire pression sur le gouvernement provisoire pour entamer des négociations entre pays belligérants. En attendant, «chacun doit rester à son poste de combat» (Pravda, 18 mars). Pendant trois semaines, les positions de Staline et de Molotov vont dominer. Leurs positions reflètent l'hypothèse selon laquelle on est au début d'une longue période de gouvernement démocratique bourgeois. Un orateur, lors d'une conférence du parti, se hasarde à parler de la réalisation de la dictature du prolétariat et se fait rappeler à l'ordre par le président de séance qui ajoute que ce point ne figure pas à l’ordre du jour...

Lorsque Lénine arrive, le 17 avril (le 4 avril selon le calendrier russe), ses positions sont nettes : aucun appui au gouvernement ; aucun rapprochement avec les autres partis ; armement du prolétariat ; tout le pouvoir aux soviets ; la terre aux paysans. La quasi-totalité des bolcheviks s'opposent aux thèses d'avril de Lénine. Ses mots d'ordre sont en contradiction totale avec tout ce que les bolcheviks ont pu dire jusqu'alors. Le parti avait été opposé à l'idée d'un pouvoir exclusivement bolchevik. Lozovsky et Riazanov dénoncent «le maintien d'un gouvernement purement bolchevik par le moyen de la terreur politique». Les «thèses d'avril», qui ont fourni la base des mots d'ordre à partir desquels les bolcheviks ont pris le pouvoir, ont été imposées à un parti éberlué par Lénine, qui menaça de démissionner si elles n'étaient pas acceptées. C'est à cette occasion-là que Goldberg, un bolchevik, s'exclama : «La place laissée vacante par le grand anarchiste Bakounine est de nouveau occupée. Ce que nous venons d'entendre constitue la négation formelle de la doctrine social-démocrate et de toute la théorie du marxisme scientifique. C'est l'apologie la plus évidente qu'on puisse faire de l'anarchisme.»13 On voit à quel point le concept de soviet est un concept importé tardivement dans la théorie léniniste.

Kamenev écrivit dans la Pravda que le point de vue de Lénine était inacceptable «étant donné qu'il part de ce principe que la révolution démocratique bourgeoise est achevée, et qu'il table sur une transformation immédiate de cette révolution en révolution socialiste». Pour Lénine, la question de savoir si la révolution démocratique-bourgeoise est achevée est mal posée, car elle ne tient pas compte de la dualité du pouvoir, c'est-à-dire de la coexistence d'un gouvernement bourgeois et du pouvoir des soviets, le «gouvernement bis». La question : la révolution démocratique-bourgeoise est-elle achevée? n'a plus lieu d'être. L'urgence, selon Lénine, est de séparer les éléments prolétariens des soviets, «c'est-à-dire le parti prolétarien, communiste», d'avec les «éléments petits bourgeois».

Peu à peu, cependant, les thèses de Lénine sont reprises à leur compte par les militants du parti. L'avant-garde dirigeante du prolétariat était d'autant plus empressée à suivre son chef qu'elle s'était montrée particulièrement indécise jusque-là... Comme disait Kerenski : «Attendez un peu que Lénine revienne, c'est alors que tout commencera !» Lorsque Lénine, à son arrivée en Russie, lance le mot d'ordre «Tout le pouvoir aux soviets !», c'était d'abord parce qu'il avait compris le rôle que ceux-ci pouvaient jouer, ensuite parce qu'il avait parfaitement saisi l'importance et le prestige qu'avaient les soviets aux yeux des ouvriers et soldats.

Toute l'activité de Lénine d'avril à octobre 1917 va être consacrée à :

— Profiter des erreurs et des atermoiements du gouvernement provisoire ;
— Renforcer sa position dans les soviets ;
— Attendre le IIe Congrès des soviets pour prendre le pouvoir juste avant.

Le gouvernement provisoire n'allait pas tarder à commettre une erreur. Le 1er mai, le ministre des Affaires étrangères envoie aux Alliés une note indiquant que la Russie s'engageait à poursuivre la guerre jusqu'à la défaite complète de l'Allemagne. Protestations du soviet, désaveu du gouvernement qui proclame de nouveau sa volonté de conclure une paix sans annexion. Le 17 mai, un nouveau cabinet est formé. Entre-temps, de violentes manifestations ouvrières ont lieu à Petrograd avec comme mot d'ordre : «À bas le gouvernement provisoire». La confiance, le prestige dont jouissait le soviet de Petrograd (à minorité bolchevique) auprès des travailleurs incita Lénine à tempérer sa politique. Il fallait rassurer les dirigeants bolcheviks inquiets de l'extrémisme de ses positions, et calmer l'ardeur des militants ouvriers dans les usines. Le parti adopte une série de résolutions dans ce sens. Dans la résolution du 5 mai, on apprend que c'est une erreur de crier «À bas le gouvernement provisoire» tant que les bolcheviks n'ont pas la majorité dans les soviets ; que les soviets ne doivent pas prendre le pouvoir avant que la majorité en soit bolchevique. Pendant ce temps, Lénine tire la leçon des manifestations ouvrières de mai, lors desquelles s'était fait sentir l'insuffisance de l'influence des bolcheviks sur les travailleurs. Il faut créer dans tous les districts, dans tous les quartiers et dans toutes les usines des groupes «capables d'agir comme un seul homme» et rattachés solidement au comité central. Il faut rallier les travailleurs au parti. De la même façon qu'en avril le parti avait mis l'accent sur les soviets, désormais il misera sur les comités d'usine.

Progressivement, le soviet se transforme. D'instrument de combat au début, il devient un appareil administratif bien rôdé. De 1200 députés au début du mois de mars, il passe en moins d'un mois à 3000. Aucune vérification sérieuse des mandats n'est faite. Il y avait beaucoup de «nouveaux venus d'occasion». Les séances plénières se déroulaient dans la confusion. Bientôt, un «petit soviet» de 600 membres, plus restreint, est créé. De multiples commissions, bureaux, secrétariats sont créés. Plusieurs centaines d'employés s'activent dans les différents services. Oskar Anweiler, dans les Soviets en Russie, écrit à ce sujet que ce que le soviet gagnait en matière de bon fonctionnement, il le perdait sur le plan du contact direct avec une partie considérable des masses. Quasi quotidiennes pendant les premières semaines d'existence, les séances plénières du soviet allaient s'espaçant et n'attiraient souvent qu'un nombre restreint de députés. L'exécutif du soviet s'affranchissait à vue d'œil de la surveillance que les députés étaient censés exercer sur lui. En d'autres termes, le soviet se bureaucratise, pratiquement dès le début de la révolution.

En fait, le centre de gravité de la révolution se transfère ailleurs, dans les comités d'usine. Les soviets ont joué un rôle essentiel comme organe politique de contre-pouvoir. Les comités d'usine reflètent la volonté du prolétariat d'exercer pratiquement ce pouvoir jusque dans les usines, sur le lieu de production. Il ne faut pas oublier en effet que pendant quelque temps encore, les usines sont encore la propriété des anciens patrons.

«En février 1917, au moment du renversement du tsar, les ouvriers de presque toutes les usines de Russie organisèrent spontanément des comités d'usine qui prétendirent contrôler une partie de plus en plus importante du processus industriel. En juin 1917, se tint à Petrograd une conférence des comités d'usine de toutes les Russies qui réclame l'organisation d'un contrôle ouvrier total sur la production et la distribution. Les comptes rendus léninistes de la révolution mentionnent rarement les motions de cette conférence malgré l'alignement de celle-ci sur les bolcheviques. Trotski, qui appelle ces comités “les représentants les plus directs et les plus indiscutables du prolétariat”, en traite de manière superficielle dans sa massive histoire de la révolution en trois volumes. Pourtant, ces organes spontanés d'autogestion étaient tellement importants que durant l'été de 1917, Lénine, craignant de ne pas gagner les soviets à sa cause, était prêt à abandonner le slogan «Tout le pouvoir aux soviets» en faveur de : «Tout le pouvoir aux comités d'usine». Ceci aurait projeté les bolcheviks dans une position complètement anarchosyndicaliste bien qu'il soit douteux qu'ils y soient restés bien longtemps.» (Murray Bookchin, Listen, Comrade.)

Dans un premier temps, les élus au comité exécutif des soviets étaient soit des représentants appartenant à des partis, soit des membres du mouvement coopératif, très important en Russie, des syndicats, des délégués sans appartenance politique particulière élus par leur usine. Si les partis de gauche avaient été pris de court par la formation des soviets, ils se sont vite ressaisis et ont rapidement contrôlé le bureau du soviet de Petrograd et ont instauré dans les soviets de toute la Russie un modèle d'organisation représentative fondé sur des listes de partis qui leur assurait l'hégémonie, puisque les candidats étaient élus non pas sur la base de délégués présentés par les usines, les quartiers, mais sur des listes de partis. Il en était de même dans les syndicats. L'ensemble des institutions prolétariennes nées de la révolution cessèrent très rapidement d'être l'émanation directe des masses révolutionnaires pour devenir des instances subordonnées aux partis, constituant ainsi le champ clos de leurs rivalités. Les anarchosyndicalistes russes reprocheront aux soviets leur composition sociale hétérogène et le mode de désignation de leurs délégués, sur des listes de partis, comme au parlement, plutôt que sous forme de délégation directe des mandants. Cette critique faite par les libertaires russes est passée pratiquement inaperçue.

En février, le parti bolchevik n'accordait aucune place aux soviets. Dans un appel du 27 février, il déclare que «la tâche de la classe ouvrière et de l'armée révolutionnaire est de créer un gouvernement révolutionnaire provisoire qui devra se mettre à la tête du régime nouveau, du régime républicain naissant».14 Le texte précise que «les ouvriers des fabriques et des usines, ainsi que les troupes soulevées, doivent choisir sans délai leurs représentants au gouvernement révolutionnaire provisoire, qui doit être constitué sous la garde du peuple révolutionnaire soulevé et de l'armée». Il n'est pas question de soviets mais de gouvernement auquel participent les «élus des ouvriers», c'est-à-dire un régime représentatif centralisé auquel participent les organisations nationales, les partis.

Après la constitution des soviets, dans lesquels ils étaient très minoritaires, les bolcheviks tentèrent d'en retarder la formation. Lorsque Kamenev et Staline rentrèrent de Sibérie, ils orientèrent la politique du parti en lui faisant jouer le rôle d'une minorité d'opposition. Ce n'est qu'au retour de Lénine que leur position se modifia et qu'ils réclamèrent tout le pouvoir aux soviets. L'ensemble des partis étaient cependant d'accord sur le fait que les soviets étaient une sorte de parlement du prolétariat et non un organe de représentation directe. C'était une instance dans laquelle se confrontaient les options idéologiques, non un organe de représentation des masses sur une base fonctionnelle, c'est-à-dire par entreprises, secteurs de production, quartiers, etc. Dès le 1er Congrès des soviets, en juin 1917, tout ce qui n'était pas parti politique — syndicats, mouvement coopératif, militants sans parti — avait disparu de la représentation aux soviets. «Les partis et organisations bloquent ainsi la participation directe des citoyens à la gestion sociale et politique, à moins que ceux-ci ne passent par leur école, ne se soumettent à leur loi», dit Marc Ferro.15

C'est dans ce contexte, où les bolcheviks sont très minoritaires dans les soviets, qu'il faut situer leur soutien aux comités d'usine, qui devait renforcer le parti dans la classe ouvrière. Cependant, cette position n'est pas motivée par la reconnaissance du caractère spécifiquement prolétarien des comités d'usine. Il est vrai que les intellectuels, journalistes, avocats, qui abondaient dans les soviets étaient absents des comités d'usine. Les comités d'usine, aux yeux de Lénine, devaient simplement servir à déborder sur leur gauche les soviets, dominés par les socialistes-révolutionnaires, et les syndicats, dominés par les mencheviks. Lénine dira explicitement que les comités d'usine avaient comme seule fonction de liquider le pouvoir des patrons sur leurs entreprises. Ils ne constituent en rien une instance de classe dans laquelle le prolétariat exerce son pouvoir collectif de décision. Lorsque, plus tard, les bolcheviks auront acquis la majorité dans les soviets et les syndicats, les comités d'usine seront liquidés parce que l'influence anarchiste y était grandissante. Piotr Archinov écrit que «le régime des soviets et des comités d'usine, du fait même de son apparition, menaça de mort le système étatique» et qu'ils étaient «dans le sens plein du terme des organes d'autogestion sociale et économique des masses et en aucun cas les organes d'un pouvoir d'État» :16

«Alors que la masse des travailleurs considérait les soviets et les comités d'usine et d'atelier, constitués par elle, comme les organes de son autogestion sociale et économique, le parti bolchevik les considéra, lui, comme un simple moyen à l'aide duquel il était possible d'arracher le pouvoir à la bourgeoisie en perdition, et ensuite d'utiliser ce pouvoir conformément à sa doctrine de parti.

«Ainsi une différence énorme se révéla dans les conceptions et les perspectives d'Octobre, entre les masses révolutionnaires et le parti bolchevik. Dans le premier cas, il était question du renversement du pouvoir en vue de renforcer et d'élargir les organes, déjà constitués, de l'autogestion des ouvriers et des paysans. Dans le second cas, il était question de s'appuyer sur ces organes pour s'emparer du pouvoir, de subordonner au parti toutes les forces révolutionnaires.»17

En attendant, les comités d'usine représentent une force considérable. C'est pourquoi «le parti se lança dans le noyautage des comités d'usine, des soviets de députés d'ouvriers, faisant tout pour obtenir dans ces organes d'autogestion, encore inexpérimentés, le plus de mandats possible afin de contrôler leur action.»18 À ce constat, un autre anarchiste, Efim Yartchouk, répondit :

«Si nous avions été bien implantés dans les structures de production du prolétariat, la dictature n'aurait pu prendre place.»19

C'est à partir d'eux qu'a été organisée la garde rouge, qui comptait également beaucoup d'anarchistes. En juillet, cette garde comptera à Petrograd 10.000 hommes et fera réfléchir le gouvernement provisoire avant que celui-ci ne se décide à prendre des mesures contre les bolcheviks.

Le deuxième cabinet du gouvernement provisoire, formé en mai, était tout aussi incapable de gouverner que le précédent. La crise de l'économie s'étendait. La crise de l'armée aussi. L’industrie et l’agriculture ne parvenaient pas à équiper et à nourrir les combattants. Les soldats ne se satisfaisaient pas des vagues promesses de paix sans annexions ni indemnités. Le gouvernement provisoire ne se décidait pas à résoudre la question agraire. Il hésitait à exproprier la terre au profit des paysans, dont le mécontentement grandissait. Malgré les proclamations de paix, le gouvernement entendait satisfaire ses obligations envers les Alliés. Il y avait 150.000 hommes dans la garnison de Petrograd qui attendaient qu'on les renvoie chez eux. Toute tentative d'envoyer ces hommes au front pouvait tourner à la catastrophe. Les dirigeants socialistes, majoritaires au gouvernement, tentaient de contenir l'immense poussée revendicative des paysans, soldats et ouvriers qui réclamaient la terre, la paix et du pain. Les dirigeants socialistes du soviet, tout aussi majoritaires et timorés qu'au gouvernement, hésitaient à prendre le pouvoir que la classe ouvrière leur tendait.

La contradiction entre la radicalité du prolétariat et la timidité des dirigeants socialistes est parfaitement exprimée dans cette altercation, rapportée par Milioukov, entre le ministre socialiste-révolutionnaire de l'Agriculture et un groupe de manifestants, lors de laquelle un ouvrier excédé hurla : «Fils de chienne, prenez-le, le pouvoir, puisqu'on vous l'offre !» Les dirigeants socialistes rabâchaient que l'intervention américaine avait changé la nature de la guerre et qu'il fallait tenir les engagements pris par le gouvernement tsariste envers les Alliés. Les troupes démoralisées n'étaient pas sensibles à ces arguments. La propagande radicale des bolcheviks ralliait un nombre croissant d'ouvriers et de soldats. Quant aux paysans, les bolcheviks justifiaient partout dans le pays l'expropriation spontanée des terres. Au début de juin, au 1er Congrès panrusse des députés paysans, Lénine fait un discours dans lequel il affirme que désormais la terre appartenait aux paysans et qu'ils n'avaient qu'à s’en emparer. Les paysans n'avaient d'ailleurs pas attendu Lénine pour cela, mais ils virent dans la propagande bolchevik une confirmation de leurs désirs profonds. Pourtant, c'est la résolution des socialistes-révolutionnaires qui fut votée au congrès, beaucoup plus modérée. Elle se contentait de conseiller aux paysans de patienter jusqu'à ce que l'Assemblée constituante soit convoquée et décide la réforme agraire, ce qui eut pour résultat une recrudescence des expropriations et des redistributions de terres. Cette période de la révolution révèle le déclin progressif des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires. Enfermés dans des schémas préétablis de la révolution, persuadés qu'il fallait passer par une phase de démocratie bourgeoise, ces deux partis voulaient enserrer la réalité de la lutte des classes dans les limites de leurs programmes. La vitalité du mouvement des masses ne se satisfaisait pas de la timidité dogmatique. Jusqu'à l'arrivée de Lénine, les bolcheviks étaient également paralysés par des schémas préétablis, et les hésitations du parti au début de la révolution montrent bien que leur politique n'aurait pas été fondamentalement différente de celle des autres partis de gauche, si Lénine n'avait pas imposé un tournant radical en avril 1917.
 
 

Les explications des événements historiques par l'intervention d'un seul homme sont en général fortement sujettes à caution, mais dans le cas présent c'est bien de cela qu'il s'agit. Ce sont les classes sociales qui font l'histoire, mais le rôle essentiel qu'a pu jouer un dirigeant ou un tout petit groupe de dirigeants s'explique parfaitement par une analyse sociale du contexte. L'État était en déliquescence, toutes les forces sociales opposées à la révolution étaient en état de dissolution. La société russe tout entière était en état de dissolution, après plusieurs années d'une guerre terrible. C'est cette situation qui a permis à un petit groupe d'hommes — quelques milliers en 1917 — de prendre le pouvoir. L'extrême degré d'organisation et de discipline de ce petit groupe d'hommes ne peut à lui seul expliquer l'efficacité de son action, ce qui ne retire rien au génie tactique de Lénine entre avril et octobre.

Quand les événements s'accélèrent et prennent des tournants inattendus, le parti se trouve dépassé par les événements. Or, le surgissement des soviets, des comités d'usine, la radicalisation des masses ouvrières et paysannes sont effectivement des tournants inattendus pour les cadres du parti bolchevik, pour qui la révolution doit être avant tout une révolution démocratique-bourgeoise. Il faudra que Lénine menace de démissionner pour que les thèses d'avril passent. Sous la direction de Lénine, le parti rectifie sa ligne politique, ses mots d'ordre en fonction de l'évolution de la situation et des nécessités tactiques du moment, indépendamment des fondements théoriques sur lesquels repose la doctrine bolchevik. Le concept de soviet était un corps étranger au bolchevisme mais ils dirent : tout le pouvoir aux soviets. Les comités d'usine, c'était à l'époque considéré comme de l'anarchosyndicalisme.

Lénine tenait la continuation de la guerre pour utile à la cause révolutionnaire car elle devait marquer la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, mais on dit : paix démocratique sans annexion ni indemnités. Le programme économique des bolcheviks les portait à nationaliser la terre mais, à la VIIe Conférence du parti, Lénine proposa une résolution qui ménagerait la chèvre et le chou, conforme en apparence aux principes tout en ayant l'air de défendre les revendications des paysans. On a ainsi ce chef-d'œuvre de jésuitisme, l'affirmation selon laquelle les paysans doivent «s'emparer de la terre d'une manière organisée», ce qui peut tout vouloir dire. La terre aux paysans est un mot d'ordre tout aussi étranger au bolchevisme que «Tout le pouvoir aux soviets», et les militants ont tout autant de mal à l'assimiler. Car il est évident que si les paysans s'emparent de la terre, la nationalisation devient impossible. Rosa Luxembourg dira qu'une fois les paysans en possession de la terre, le socialisme se créera «une nouvelle classe d'ennemis puissants» dont la résistance à la collectivisation serait plus dangereuse que celle des anciens propriétaires. Boukharine avait également mis le parti en garde : les paysans révoltés favoriseraient le premier stade de la révolution, mais une fois satisfaits ils s'abstiendraient dans le deuxième stade. Mais ce que Lénine voyait, c'était que le parti qui se déciderait à soutenir les revendications à la terre des paysans s'assurerait leur appui, ou au moins leur neutralité, dans la prise du pouvoir.

Le 16 juin s'ouvre le congrès panrusse des soviets. Les deux courants — réformistes et révolutionnaires — vont se heurter violemment. Les bolcheviks ont 105 délégués sur 822 ; les mencheviks en ont 248 et les SR 285.

Le 17 juin, Lénine monte à la tribune et met les membres du soviet en demeure d'enlever le pouvoir au gouvernement provisoire. On se souviendra que le menchevik Tseretelli avait déclaré qu'il n'y avait pas un parti en Russie qui se déclarât prêt à assumer tout le pouvoir et que Lénine avait crié du fond de la salle : «Si, les bolcheviks !».

Le 23 juin, les bolcheviks avaient décidé une manifestation. Petrograd est couvert d'affiches proclamant : «Tout le pouvoir aux soviets !», «Terminez la guerre !», «À bas les ministres capitalistes !»

Le 22 juin, le congrès des soviets avait voté une résolution interdisant la manifestation. Le comité central bolchevik consent à annuler la manifestation et parvient avec beaucoup de mal à convaincre les cellules ouvrières et militaires de ne pas y participer. Lénine fait la remarque suivante : «Nous ne devons pas leur donner de prétexte à nous attaquer, laissons-les nous attaquer eux-mêmes, le temps travaille pour nous.» Le lendemain, les bolcheviks eurent à répondre devant le soviet de l'accusation d'incitation à l'émeute ; Tseretelli, ministre du gouvernement provisoire, attaque violemment les bolcheviks :

«Nous ne nous trouvons plus en présence d'une propagande théorique et idéologique mais en face d'un véritable complot ; la parole et la plume sont remplacées par les armes à feu. Il faut désarmer les bolcheviks !»

Ce qui constitue un aveu implicite que, pour les socialistes, la parole n'est pas nécessairement suivie de l'action. La meilleure confirmation en est apportée lorsque Kamenev réplique à Tseretelli :

«Si ce que vous venez de dire est autre chose qu'une simple rodomontade, faites-moi arrêter immédiatement !»

Le ministre n'osa pas mettre la menace à exécution. Les bolcheviks en profitèrent pour faire insérer au procès-verbal une note stipulant que l'accusation de complot était une pure invention destinée à faire désarmer les ouvriers et éloigner la garnison. Ce n'est que plus tard qu'on apprit que les bolcheviks avaient effectivement préparé une attaque contre le siège du gouvernement provisoire, que tous les détails avaient été minutieusement réglés et que l'attaque avait été annulée à cause de renseignements selon lesquels le mouvement ne serait pas suivi en dehors de Petrograd.
 
 

L'insurrection de Juillet



Le 16 (29) juin, Kerenski, ministre de la Guerre, lance «aux officiers et soldats de l'armée russe» un appel dans lequel il demande de déclencher une offensive. Le 1er juillet, l'ordre de l'assaut général est lancé sur le front de Galicie, qui devait tourner à la catastrophe le 19. Fin d'une politique socialiste efficace en Russie. Après cela, le gouvernement se survit à lui-même. Il n'a plus de moyens d'action sur les Alliés ni sur les Allemands. La Russie est absente sur la scène internationale. Le gouvernement se maintient de façon précaire au palais d'Hiver.

Le 16 juillet 1917, l'anarchiste Bleikhman appelle, au meeting du premier régiment de mitrailleurs, à «saisir tout le pouvoir, la terre, les usines, les fabriques, les habitations, etc.» et à renverser le gouvernement bourgeois, alors que les bolcheviks, qui prêchent la modération, se font huer. Plus tard dans la journée, le premier régiment de mitrailleurs donnera le signal du soulèvement de juillet, au cours duquel des milliers d'ouvriers, de marins et de soldats manifestèrent pour exiger que le soviet prenne le pouvoir. Octobre n'aurait sans doute jamais eu lieu sans ces journées de Juillet, car elles révélèrent la faiblesse du soutien populaire à Kerenski. À cette époque, entre février et octobre 1917, Lénine avait écrit dix articles contre l'anarchisme. Il conseille alors de prendre le pouvoir sans attendre la tenue du IIe Congrès des soviets, sinon, dit-il «la vague de l'anarchisme présente peut devenir plus forte que nous».

Dès le début, les marins de Kronstadt s'étaient opposés à l'offensive militaire du gouvernement. Le comité central bolchevik évalue mal la volonté de lutte des travailleurs. Il lance le 15 juillet un appel reproduit dans la Pravda pour arrêter la manifestation prévue pour le lendemain. Les ouvriers et soldats décident néanmoins de manifester. La Pravda paraît avec une page blanche. Le 16 et le 17 juillet une énorme manifestation défile dans les rues, qui tourne en insurrection Les marins de Kronstadt débarquent à Petrograd, et une colonne de 20.000 hommes se rend au palais de Tauride, siège du soviet. Trotski parvient difficilement à calmer les manifestants. L'anarchiste Anatole Gorelik raconte :

«Du 3 au 5 juillet [16-19 juillet] les marins de Kronstadt, entraînés par les anarchistes et les militants de base du parti bolchevik, manifestaient à Petrograd. Les Kronstadiens furent désarmés et les organisations anarchistes et bolcheviques pourchassées. Cela rapprocha encore davantage les anarchistes et les bolcheviks.»20

Le même jour, le 176e régiment d'infanterie, acquis aux bolcheviks, quitte son cantonnement pour voler au secours de la révolution. Les dirigeants bolcheviks sont introuvables, les soldats se trouvent sans instructions. Un dirigeant menchevik trouve le prétexte de la protection du siège du soviet pour les occuper. Le deuxième assaut de la journée est ainsi envoyé sur une voie de garage. Le troisième assaut a lieu le soir. Une énorme foule, composée surtout d'ouvriers de l'usine Poutilov, se présente devant le siège du soviet. Un important groupe se rue dans la salle. Un ouvrier fait une violente adresse à l'assemblée :

«Vous n'êtes ici que pour discuter sans fin et pour pactiser avec la bourgeoisie et les propriétaires fonciers !» «Nous sommes trente mille décidés à imposer notre volonté ! Nos fusils sont chargés.»

Le président de la séance écoute calmement, puis tend à l'orateur un texte par lequel le soviet demande aux ouvriers de rentrer tranquillement chez eux. Dérouté, l'homme quitte la tribune et sort, suivi de ses camarades. L'insurrection de Juillet se termina lamentablement, faute de coordination entre les manifestants. Soukhanov fit remarquer par la suite qu'il aurait suffi d'un groupe d'une dizaine d'hommes pour arrêter le gouvernement provisoire au complet. Il n'y avait aux portes du palais qu'une demi-douzaine de gardes. Le 19 juillet, le gouvernement provisoire ordonne l'arrestation de Lénine et de six autres dirigeants bolcheviks, sous l'inculpation d'incitation à la rébellion armée avec appui financier de l'ennemi.

Lorsque l'ordre d'arrestation fut connu, Lénine déclara: «Ils vont nous fusiller, l'occasion est trop belle.» Le parti passe dans la clandestinité. Le slogan «Tout le pouvoir aux soviets», valable en mars et avril, devient ambigu en juillet et août. Les partis majoritaires aux soviets se refusent à prendre le pouvoir. De plus, les soviets sont maintenant entachés de réaction car celui de Petrograd avait appuyé les mesures de représailles contre les bolcheviks. Le pouvoir doit désormais appartenir aux masses révolutionnaires elles-mêmes, c'est-à-dire au parti qui en est l'incarnation.

Les anarchistes, très actifs pendant les journées de Juillet, subissent une très lourde répression. «Ils avaient été durement frappés par la répression au lendemain des journées de Juillet, et aucun parti politique n'avait fait un seul geste de solidarité envers les détenus anarchistes», dit Marc Ferro.21

En août a lieu le VIe Congrès du parti bolchevik. Lénine absent, c'est Staline qui est chargé d'exposer les nouvelles orientations. Il déclare à cette époque :

«Nous ne pouvons pas laisser le pouvoir à des soviets qui s'allient à des contre-révolutionnaires. [...] Depuis que la révolution a pris un aspect socialiste, les petits-bourgeois sont devenus contre-révolutionnaires ; donc le mot d'ordre “Tout le pouvoir aux soviets” est périmé.»

Mais personne n'indique quels sont les organes de gouvernement qui doivent prendre leur place. Le parti bolchevik perd du terrain. Des orateurs sont malmenés par les ouvriers. Des cellules disparaissent. Les démissions affluent. Le 21 juillet, Kerenski est nommé Premier ministre. Trotski et d'autres dirigeants bolcheviks sont arrêtés mais le gouvernement provisoire n'ose pas s'attaquer aux militants, qui continuent leur travail d'agitation dans les usines et les casernes. Le parti compte maintenant 200.000 membres, il est de loin celui qui a le plus d'influence dans la classe ouvrière. L'intérêt bien compris des bourgeois du gouvernement provisoire aurait été de se rapprocher des socialistes pour isoler les bolcheviks. Pour couper l'herbe sous le pied des révolutionnaires, ils auraient dû résoudre les questions clés de la réforme agraire et de la fin de la guerre. Cependant, les représentants de la bourgeoisie russe ne voulaient pas entendre parler de cela. Ils remettaient toute la discussion sur ces problèmes à la convocation de l'Assemblée constituante. Ils voulaient faire la guerre avec des déserteurs, et mettre fin à la ruée des paysans sur les grands domaines en invoquant le droit constitutionnel à venir.
 
 

Kornilov



En juillet-août, le gouvernement tente de reprendre la situation en main pour gagner la guerre. Fin août : c'est le vide politique, il n'y a plus de gouvernement en Russie. Des manifestations de masse secouent Petrograd. Un troisième cabinet, formé début août avec Kerenski et une faible majorité de socialistes, soutenu par le comité exécutif central des soviets, marque un léger glissement à gauche. Toutefois, les ministres socialistes font partie de l'aile la plus à droite du parti socialiste-révolutionnaire et du parti menchevik. Le programme du nouveau gouvernement est fondé sur le maintien de la démocratie bourgeoise. Kerenski, Premier ministre socialiste, voulait continuer la guerre. Désirant assurer la stabilité de l'armée, il nomme Kornilov généralissime. Tout ce que la Russie comptait d'organisations et d'associations conservatrices, patriotiques et réactionnaires applaudit et soutint le nouveau chef des armées, depuis l'Union des troupes cosaques jusqu'à l'Union des chevaliers de Saint-Georges, les décorés de la plus haute distinction militaire. Ce chœur d'acclamations tourna, semble-t-il, la tête du général. Mais les milieux nationaux conservateurs n'avaient aucune assise dans le pays.

La consolidation du gouvernement provisoire signifiait la liquidation du soviet. Vers le 27 août, Kornilov fit concentrer en un point situé entre Moscou et Petrograd un corps de troupes cosaques et la «Division sauvage». Son chef d'état-major fit naïvement remarquer au général que cette concentration de troupes n'avait aucune utilité si on voulait renforcer le front Nord, mais beaucoup en cas de grèves à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Ce Kornilov avait une façon bien à lui de concevoir la stratégie militaire. Il était convaincu que le soviet tout entier était un nid d'agents allemands et de traîtres à la patrie. Il était donc naturel qu'il soit particulièrement soucieux de ce qui se passait à Moscou ou à Petrograd. Kornilov ne cachait pas ses intentions de «pendre les espions allemands dirigés par Lénine [...] et de disperser le soviet» une fois pour toutes. Le 26 août, une conférence d'État a lieu à Moscou avec pour but de «réunir les forces vives du pays», c'est-à-dire de donner une caution, une sorte de légitimité au gouvernement provisoire. Le soviet représentait l'écrasante majorité de la population : ouvriers, paysans, mais il restait inacceptable aux yeux des conservateurs. La conférence de Moscou devait représenter, à titre consultatif, toutes les couches de la population. Pourtant, ouvriers, paysans, soldats, représentés au soviet, se sont vu attribuer seulement 10% des sièges. La bourgeoisie, dont le moral était en hausse depuis la répression contre les bolcheviks, s'était attribué le reste.

Les bolcheviks ont boycotté la conférence d'État, mais pour donner le change, ils ont lancé un mot d'ordre de grève générale d'une journée.

«La grève prouvait en effet combien était vaine la prétention de cette assemblée de représenter la nation entière, quand elle ne parvenait même pas à réunir ses membres dans la salle de conférence, les tramways étant restés au dépôt.» (Joel Carmichael, Histoire de la révolution russe, Idées/NRF, p. 186.)

La conférence se termine dans un fiasco lamentable. Tseretelli, dirigeant menchevik, eut beau serrer ostensiblement la main d'un gros industriel, Kerenski eut beau tenter comme d'habitude de concilier la droite et la gauche de l'assemblée en s'en prenant aux extrémistes des deux bords, le jeu des forces réelles se situait ailleurs, dans les usines et les casernes. Les envolées lyriques de Kerenski ne satisfaisaient plus les ouvriers. La droite, avec l'entrée en scène de Kornilov, n'avait plus besoin du dirigeant socialiste comme bouclier contre la volonté révolutionnaire des masses. L'heure était arrivée pour Kerenski de quitter la scène. Kornilov demande que les troupes du secteur de Saint-Pétersbourg, qui relevaient du gouvernement provisoire, soient placées directement sous son contrôle. Kerenski refuse, mais à son tour soumet une requête à Kornilov : il demande au généralissime de lui fournir un corps de cavalerie afin de défendre la capitale et le gouvernement provisoire contre les bolcheviks. S'agit-il d'une offre déguisée pour camoufler l'investissement de Petrograd par les troupes du général ? Le rôle de Kerenski et de son parti ne peut pas être apprécié à partir de ce seul fait, mais toute sa politique conduit à ouvrir les portes à la droite la plus conservatrice plutôt que d'aller de l'avant et de s'appuyer sur les masses populaires en mouvement.

Le général fit savoir qu'il exigeait la proclamation de la loi martiale à Petrograd, le transfert dans ses mains de toute l'autorité civile et militaire, la démission collective du cabinet. Kerenski commence alors à comprendre : il destitue Kornilov, qui décide de rester à son poste et de mettre son plan à exécution. Mais les troupes du général furent incapables de faire leur jonction. Le télégrammes ne partaient pas, les trains tombaient en panne... Kornilov, qui n'avait sans doute pas le sens des nuances, ne cachait pas qu'il ne faisait aucune différence entre les bolcheviks et les partis réformistes. Ceci explique peut-être le brusque accès de sentiment unitaire des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires, qui, galvanisés par le danger, rappellent les bolcheviks afin d'organiser un comité de lutte contre la contre-révolution. Une milice de 25.000 hommes est créée, résurrection de la garde rouge interdite après juillet. Les troupes de Kornilov envoyées contre Petrograd s'évanouissent dans la nature ou se rallient au gouvernement provisoire. Les sociétés patriotiques disparaissent également, le moment de l'action venu, non sans s'être approprié les fonds qu'on leur avait confiés pour lutter contre les expropriateurs.

Le 14 septembre, Kerenski se nomme lui-même généralissime, et, deux jours plus tard, Kornilov et sa clique sont arrêtés. Ils furent traités avec l'indulgence que confèrent les bonnes manières entre gens du même monde. Confortablement installés dans un petit monastère, ils s'en évadèrent peu après et, lorsque la guerre civile ravagea le pays, la plupart des conjurés occupèrent une place de premier choix dans le camp de la réaction. Kerenski eut beaucoup de mal à expliquer pourquoi il avait demandé un corps de cavalerie à Kornilov. De nombreuses hypothèses ont été avancées quant aux relations entre les deux hommes. Cette question n'a au fond pas d'importance. Plus importantes sont les conclusions que le prolétariat tirera de cette affaire : les réactionnaires sont décidés à agir avec force, les socialistes modérés ne sont pas capables de faire face à la réaction. Il est significatif que tout de suite après l'échec de Kornilov, les deux soviets les plus importants du pays, Petrograd et Moscou, adoptèrent les motions bolcheviks avec de nettes majorités.

Grâce à l'indécision des réformistes devant la crise, les bolcheviks ont pu retrouver, et même accroître, les positions qu'ils avaient perdues. L'ironie de l'histoire est que ce sont les réformistes eux-mêmes, incapables de surmonter la crise et de se défendre par une action armée, qui ont dû faire appel aux bolcheviks. Cela en dit long sur la capacité réelle qu'ils avaient de mettre en œuvre leur projet de continuer la guerre.

Le gouvernement provisoire était déconsidéré partout. Les mencheviks et les SR perdent du terrain dans les soviets. Avant le IIe Congrès des soviets, le comité exécutif, composé de mencheviks et de SR, n'avait pas du tout l'intention de prendre le pouvoir, puisque le pouvoir légitime était en théorie tenu par le gouvernement provisoire contrôlé par eux. Ce pouvoir devait ensuite être détenu par le gouvernement issu des délibérations de l'Assemblée constituante, dont le gouvernement provisoire retardait sans cesse la convocation. Progressivement, la lutte entre la majorité «démocratique» des soviets et la bourgeoisie se transforme en lutte entre les bolcheviks et leurs adversaires. Le soviet de Petrograd émet un vote où les bolcheviks l'emportent à une majorité écrasante. Le soviet dans son ensemble passe totalement sous leur contrôle.

Moscou vote le 5 septembre pour le pouvoir des soviets, suivi de Saratov, Kiev, Ivanovo-Voznesensk, et de nombreux autres centres industriels. Lénine est toujours dans la clandestinité, alors même que son parti contrôle les deux principaux soviets du pays. Dans tout le pays, les votes des soviets locaux exigent que le comité exécutif central du soviet prenne le pouvoir. Le soviet de Petrograd vote le 31 août une résolution en faveur du pouvoir des soviets. Le même jour, 126 soviets de province en font autant. Un nouveau présidium du soviet de Petrograd est élu qui donnera la présidence à Trotski.

On peut s'interroger sur les raisons pour lesquelles Lénine insistera de façon frénétique pour que le parti bolchevik prenne le pouvoir la veille du IIe Congrès des soviets, sachant que ces derniers allaient de toute façon décider, lors de ce congrès, de prendre le pouvoir. La seule raison plausible est que Lénine, contre l'écrasante majorité de son parti, avait décidé d'exercer le pouvoir seul ; les soviets étant des instances électives, la majorité pouvait y varier. Or, il était hors de question de partager le pouvoir. Lénine entend que le parti prenne le pouvoir avant les soviets, pour exercer le pouvoir en son nom. Les socialistes-révolutionnaires de gauche n'entreront (fugitivement) au gouvernement que sous la pression du puissant syndicat des cheminots.

Si le parti bolchevik prit le pouvoir sur un mot d'ordre d'essence anarchiste, «Tout le pouvoir aux soviets», ce mot d'ordre, dans la bouche des bolcheviks, paraissait tout de même suspect aux anarchistes. Goloss Trouda (la Voix du travail), le journal des anarchosyndicalistes de Petrograd, écrivit le 20 octobre 1917, quelques jours avant l'insurrection :

«La réalisation éventuelle de la formule : Tout le pouvoir aux soviets (ou plutôt, la prise du pouvoir politique), — est-ce la fin ? Est-ce tout ? Cet acte achèvera-t-il l'œuvre destructrice de la révolution, déblayera-t-il définitivement la voie pour la grande construction sociale, pour l'élan créateur de la révolution ?

« La victoire des “soviets” — si elle devient un fait accompli — et, une fois de plus, l’”organisation du pouvoir” qui la suivra, signifieront-elles, effectivement, la victoire du travail, la victoire des forces organisées des travailleurs, le début de la véritable reconstruction socialiste? [...]

«Tout dépendra de l'interprétation que les vainqueurs prêteront au mot d'ordre “pouvoir” et à leur notion d’”organisation du pouvoir”. Tout dépendra de la façon dont la victoire sera utilisée ensuite par les éléments qui tiendront, au lendemain de la victoire, ce soi-disant “pouvoir”.

«Si par pouvoir on veut dire que tout travail créateur et toute activité organisatrice, sur toute l'étendue du pays, passeront aux mains des organismes ouvriers et paysans soutenus par les masses armées ; si l'on comprend, par pouvoir, le plein droit de ces organismes de se fédérer naturellement et librement, en exerçant cette activité, de commencer la nouvelle construction économique et sociale, de mener la révolution vers de nouveaux horizons de paix, d'égalité économique et de vraie liberté ;

«Si le mot d'ordre “pouvoir des soviets” ne signifie pas l'installation de foyers d'un pouvoir politique, foyers subordonnés au centre politique et autoritaire principal de l'État ;

«Si, enfin, le parti politique aspirant au pouvoir et à la domination s'élimine après la victoire et cède vraiment sa place à la libre auto-organisation des travailleurs ; si le “pouvoir des soviets” ne devient pas en réalité un pouvoir étatiste d'un nouveau parti politique, alors, et alors seulement, la nouvelle crise pourra devenir la dernière, pourra signifier les débuts d'une ère nouvelle.»22

Kerenski forme, le 31 août, un cabinet à son goût, où il place deux de ses amis KD. Le soviet de Petrograd dénonce ce cabinet immédiatement. Le IIe Congrès des soviets, tout proche, instaurera, espère-t-on, un «authentique gouvernement révolutionnaire». La méfiance à l'égard des personnalités politiques du gouvernement provisoire s'accroît. Le IIe Congrès des marins de la Baltique adopte une résolution exigeant la destitution de Kerenski, qualifié de canaille et de traître. Même en dehors des soviets, l'influence des bolcheviks grandit. Au conseil municipal de Moscou, ils obtiennent 51% des voix en octobre contre 11% en juillet. Les SR, quant à eux, tombent de 58 à 14%. Mais, parallèlement, la radicalisation à gauche s'accompagne d'une radicalisation à droite. Le parti KD, conservateur, réunit 26% en octobre contre 17% en juillet. Les tendances centristes font donc les frais de la situation. Il faut aussi signaler le nombre croissant d'abstentions.

Le parti socialiste-révolutionnaire, gigantesque au début de la révolution, se scinde en trois tronçons : une petite fraction de droite continue de soutenir Kerenski ; une aile de gauche en expansion et dont les positions, sur les problèmes de fond, rejoignent celles des bolcheviks ; une majorité indécise. Depuis juillet, ce parti a perdu la plupart de ses appuis dans le prolétariat. La marge de manœuvre de Kerenski devient de plus en plus réduite. Les partis qui le soutenaient fondent. Aussi essaie-t-il de se renforcer sur la gauche en réunissant une «Conférence démocratique» le 14 septembre, dont les classes possédantes sont exclues. 1200 délégués représentent les soviets, des assemblées municipales, des syndicats, des coopératives. Le problème posé à la conférence est le suivant : les partis démocratiques doivent-ils assumer le gouvernement ou recourir à une nouvelle coalition ? La conférence approuve le principe d'une coalition, mais un amendement à la résolution exclut les KD dont le rôle dans l'affaire Kornilov était tenu pour suspect.

La Conférence démocratique eut un successeur, le Conseil provisoire de la république, ou Préparlement. C'était une institution composée d'un certain nombre de délégués de la Conférence démocratique ainsi que des représentants de toutes les couches de la bourgeoisie, et de non-socialistes qui avaient été exclus de la précédente assemblée. Le Préparlement devait jouer le rôle d'un organe délibérant et consultatif en attendant l'Assemblée constituante. En somme, le gouvernement provisoire s'entêtait à vouloir remettre le pouvoir aux mains de la bourgeoisie. Les bolcheviks avaient décidé d'envoyer une délégation au Préparlement. Apprenant cette nouvelle, Lénine, furieux, écrivit une lettre au comité central, dans laquelle il disait : «Vous serez des traîtres et des misérables si vous ne faites pas immédiatement occuper les usines, cerner le siège de la conférence et mettre toute cette canaille en prison.»

Les bolcheviks, abasourdis, décidèrent de détruire la lettre de Lénine et de passer l'incident sous silence. «C'est sans doute un cas unique dans l'histoire de notre parti», dira Boukharine. Pour Lénine, l'objectif numéro un était la prise du pouvoir. «Il serait naïf d'attendre que nous ayons une majorité “officielle”. Une révolution n'attend pas»... La délégation bolchevik se retira dès la première séance après un discours orageux de Trotski.

Le Préparlement, dans lequel se trouvait toute la fine fleur de l'intelligentsia politique russe, était complètement coupé des événements réels. Débarrassé des bolcheviks, il retomba dans le ronron des débats parlementaires. Lénine, en exil, exhorta le comité central bolchevik à se préparer à prendre le pouvoir. Décidé à rentrer en Russie malgré l'opposition du comité central, qui craignait qu'il ne soit pris à la frontière, il fallut un ordre écrit pour lui faire entendre raison.

Lénine revient à la charge le 12 octobre, insistant sur la nécessité de prendre le pouvoir. Devant les hésitations du comité central, il se fâche :

«Voyant que le comité central laisse tomber, sans même une réponse, mes écrits insistants [...], que l'organe central supprime de mes articles toute référence à des erreurs aussi éclatantes que la décision honteuse de participer au Préparlement, l'offre faite aux mencheviks de siéger au Préparlement, l'offre faite aux mencheviks de siéger à la présidence du présidium des soviets, voyant tout cela, je suis obligé d'y reconnaître une invitation à me retirer. Je suis obligé d'offrir ma démission au comité central [...] me donnant la liberté de propagande à la base du parti et au congrès.»23

Rentré clandestinement de Finlande, Lénine s'emploie à reprendre en main le parti. Comme en avril, il fallait convaincre les bolcheviks de s'adapter aux nouvelles nécessités de l'heure. Il faut prendre le pouvoir. Lénine se trouve une fois de plus isolé dans les rangs de son propre parti. Au mépris de la discipline de parti, il court-circuite le comité central pour faire appel directement aux comités locaux. Il communique sans intermédiaire avec les militants qui sont acquis à ses idées.
 
 

Prise du pouvoir par les bolcheviks



En juillet, Lénine avait abandonné le mot d'ordre du pouvoir aux soviets, jugés réactionnaires puisqu'ils avaient réprimé les bolcheviks. En août, après la tentative de putsch de Kornilov, il le reprend, car la colère des travailleurs va faire basculer la majorité du côté des bolcheviks dans les soviets locaux. L'hésitation de la plupart des bolcheviks à prendre le pouvoir n'était pas due à des scrupules démocratiques mais à la certitude qu'ils ne pourraient le garder et qu'ils seraient obligés de prendre des mesures de terreur. Un militant du comité bolchevik de Petrograd s'exprimait ainsi, fin octobre :

«Nous devons nous rendre compte que, si nous prenons le pouvoir, il nous faudra réduire les salaires, introduire un régime de terreur. Nous n'avons pas le droit de refuser ces mesures, mais il n'est pas nécessaire non plus de précipiter ces événements.»

Dans un texte intitulé «Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ?» (Œuvres complètes, tome XXVI, pp. 81-134), Lénine s'efforce de montrer que «si le tsar peut gouverner la Russie avec 130.000 aristocrates et propriétaires terriens, 240.000 bolcheviks peuvent faire au moins aussi bien», ce qui est une façon de reconnaître qu'il entendait transformer les 240.000 membres de son parti en classe dominante. C'est ce que dira Alexandra Kollontaï en 1921 : «La politique claire du Parti de s'identifier avec les institutions de l'État soviétique se transforme peu à peu en une politique d'une classe supérieure.»24 Mais pendant que Lénine rêvait de faire gouverner le pays par ses 240.000 bolcheviks, le pays, de février à octobre, s'était couvert d'un nombre considérable de comités d'usine. Une conférence des comités d'usine de Petrograd avait déclaré en avril 1917 :

«Toutes les décisions sur la gestion interne de l'usine, tels la longueur de la journée de travail, les salaires, l'embauche et le renvoi d'ouvriers et d'employés, les congés, etc., doivent venir du comité d'usine.»

En juin, une autre conférence avait réclamé «l'organisation d'un contrôle complet des travailleurs sur la production et la distribution» et «une majorité de prolétaires dans toute institution détenant des pouvoirs exécutifs». Après octobre, un autre congrès alla plus loin et déclara :

«Le contrôle de la production et les commissions de contrôle ne doivent pas être seulement des commissions de vérification mais [...] des cellules de l'avenir qui dès maintenant préparent le transfert de la production aux mains des ouvriers.»

Ce qui fera dire à Lénine, au IIIe Congrès des soviets (23-31 janvier 1918) : «Les idées anarchistes revêtent maintenant des formes vivantes.»
 
 

L'urgence que mettait Lénine à prendre le pouvoir ne peut se comprendre que si on a à l'esprit la perspective dans laquelle il plaçait cette prise du pouvoir. La révolution en Russie ne pouvait survivre, pensait-il, que si elle était appuyée par une révolution victorieuse dans d'autres pays, en Allemagne en particulier. La Russie était trop arriérée pour construire le socialisme. La Révolution russe devait être relayée par une révolution simultanée dans les pays industrialisés d'Europe. Les yeux des bolcheviks étaient tournés unanimement vers l'Allemagne. Le 29 septembre, Lénine écrit dans un article, «La crise est mûre»,25 qu'on est à la veille d'une révolution prolétarienne mondiale. La prise du pouvoir, selon lui, n'était donc pas un coup de tête, une aventure putschiste, c'était un élément d'un développement stratégique général.

Le 24 octobre, douze des vingt et un membres du comité central se réunissent pour arrêter les détails de la prise du pouvoir. Un point est certain : il faut que cela se fasse avant le IIe Congrès des soviets car les bolcheviks ne peuvent se permettre d'y perdre la majorité. Seuls deux hommes votent contre : Zinoviev et Kamenev. Aussitôt après la séance, ces deux dirigeants adressent une longue circulaire à tous les dirigeants bolcheviks, dans laquelle ils proclament:

«Devant l'histoire, devant le prolétariat international, devant la révolution et la classe ouvrière russes, nous n'avons pas le droit, à l'heure actuelle, de jouer tout l'avenir sur la carte de l'insurrection armée.»

À Petrograd, les bolcheviks concentrent leur propagande sur deux axes : la convocation du IIe Congrès des soviets, le ralliement de la garnison. Le comité militaire révolutionnaire va jouer un rôle essentiel. Il avait été créé à l'instigation des mencheviks comme instrument de coopération entre le comité exécutif du soviet et l'état-major pour la défense du soviet de Petrograd. Désormais dominé par les bolcheviks, il est boycotté par les socialistes modérés. Il comprend 66 membres, dont 48 bolcheviks, 14 socialistes-révolutionnaires de gauche et 4 libertaires, les anarchistes Bleikhman et Bogatsky et les anarchosyndicalistes Chatov et Yartchouk :

— Yartchouk militait depuis avant 1905 et avait été élu au soviet local de Kronstadt, dans lequel se trouvait une importante fraction anarchiste.
— Chatov avait travaillé comme mécanicien, débardeur, imprimeur aux Etats-Unis et avait milité aux IWW. Il était un membre très actif du Conseil central des comités d'usines de Petrograd.
— Bleikhman, militant de la Fédération anarchiste de Petrograd, était chaudronnier. Après de nombreuses années d'exil en Sibérie et à l'étrang