René Berthier

OCTOBRE 1917
Le Thermidor de la révolution russe








CNT-Région parisienne, 2003
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

«L’Octobre des ouvriers et des paysans, c’est la suppression du pouvoir des classes parasites, au nom de l’égalité et de l’autogestion.
L’Octobre des bolcheviks, c’est la conquête du pouvoir par le parti de l’intelligentsia révolutionnaire, l’instauration de son “socialisme” étatique et de ses méthodes “socialistes” de gouvernement des masses.»

Piotr Archinov,
Les Deux Octobres.


Table des matières





PREMIÈRE PARTIE — L'Histoire 4

Introduction 4
La Révolution russe, un enjeu politique 5
La situation en 1917 10
La révolution de Février 15
Premier gouvernement provisoire (15 mars 1917) 16
Socialisme modéré 19
L'insurrection de Juillet 27
Kornilov 30
Prise du pouvoir par les bolcheviks 35
L'Assemblée constituante 40
Brest-Litovsk 42
La position des anarchistes sur Brest-Litovsk 47
Après Brest-Litovsk 49
La militarisation de la société 52
Effondrement économique 53
Effondrement politique 54
La terreur et le communisme de guerre 54
Kautsky et la terreur bolchevique 55
Création de l'Armée rouge 57
La guerre civile et l'intervention étrangère 58
La création du parti 61
Les mencheviks dans l'opposition 63
Militarisation du travail 68
Miasnikov, une exception 76
Menace de scission 81
Le Xe congrès du parti 84
Trotski : «C'est une obligation élémentaire
de dénoncer les éléments hostiles au parti» 86
L'institution révolutionnaire 88

DEUXIÈME PARTIE — Les questions 127

Le parti bolchevik 127
Contenu de classe du bolchevisme 130
La logique interne du parti bolchevik 135
Des coucous programmatiques 137
L'anarchisme: une implantation profonde 141
L'État et la Révolution 149
Communisme et taylorisme 152
La question paysanne 157
Débats internes sur l'économie 177
Un processus pervers d'autodestruction 179
- Brest-Litovsk 181
- Centralisme démocratique 182
- L'affaire du «testament de Lénine» 182
- Zinoviev et Kamenev contre Trotski 183
- Staline contre Zinoviev et Kamenev 183
- Du nouveau sur le « testament » 185
- Zinoviev et Kamenev se tournent vers Trotski 185
- Zinoviev, Kamenev et Trotski renient leurs partisans 186
- Trotski ressort le «testament» 187
- Boukharine avec Staline contre Trotski 188
- Zinoviev et Kamenev renient Trotski 188
- Boukharine en appelle aux masses 188
- Les trotskistes se rapprochent de Staline 189
- Boukharine contre Trotski 189
- Staline contre Boukharine 190
- Staline reprend le programme de la gauche 190
- Des opposants de moindre importance 191
Leçons d'Octobre 193
 

Dates 211


PREMIÈRE PARTIE
L’HISTOIRE
 
 

INTRODUCTION






Il y 80 ans, un événement d'une ampleur jamais vue allait bouleverser le monde et orienter durablement le destin de la classe ouvrière internationale. Le prolétariat russe et l'énorme masse paysanne ont renversé le tsar de toutes les Russies et établi un système fondé sur les conseils ouvriers et paysans.

Il existe de nombreuses histoires de la Révolution russe. On trouve, en quantités moins importantes, des livres sur les anarchistes et la Révolution russe.

Dans le premier type d'ouvrage, les anarchistes n'apparaissent pas du tout, ou très marginalement. Dans le second type d'ouvrage, qui tente de rendre justice au mouvement libertaire, le travail de restitution du rôle des anarchistes tend à ne pas mettre leur activité en relation avec le déroulement général de la révolution et des problèmes qu'elle a posés. On sait que ce sont les vainqueurs qui écrivent l'histoire. La mythologie fondée par les bolcheviks et leurs héritiers a eu pour fonction de masquer la réalité, l'extraordinaire vitalité et diversité des expériences que les acteurs de cette révolution ont tenté de mettre en place.

La chute du mur de Berlin, l'implosion de l'URSS ont contribué, aux yeux des tenants du libéralisme, à renvoyer au magasin des accessoires de l'histoire les espoirs nés de la Révolution russe. Les libertaires affirment que ces espoirs restent plus que jamais d'actualité et qu'il convient plus que jamais de les réaffirmer, en opposition à ceux pour qui la liberté n'est que la liberté d'exploiter, et en opposition également à ceux pour qui l'émancipation de l'humanité ne peut passer que par son oppression. Nous avons tenté, dans une première partie, de présenter au public une relation des principaux événements de la révolution en y intégrant l'activité des libertaires russes, mais également en proposant, dans une seconde partie, une réflexion sur les principaux problèmes qui se sont posés alors.

Il nous semble qu'aujourd'hui la révolution russe doit être un sujet de réflexion pour la révolution de demain ; les problèmes qu'elle a posés restent dans l'ensemble des problèmes que les révolutionnaires d'aujourd'hui continuent de se poser. C'est pourquoi, dans cette perspective, nous avons, à l'occasion, fait un parallèle avec la Révolution espagnole, pour mettre en relief comment les mêmes problèmes ont pu être abordés de manière radicalement différente.
 
 

La Révolution russe, un enjeu politique



La Révolution russe a longtemps été un enjeu politique ; elle a été «instrumentalisée», utilisée par les propagandes diverses, chacune ne retenant que les aspects qui confirmaient sa propre optique de l'histoire, ou qui convenaient à sa propre perspective du présent.

Le mouvement libertaire n'échappe pas à cette tendance, dans la mesure où il axe son discours sur la révolution sur deux événements portés à un statut quasi mythique, le mouvement makhnoviste et l'insurrection de Kronstadt.

Quoique nous y fassions mention à l'occasion, nous avons délibérément choisi de ne pas insister sur ces deux événements, que nous ne sous-estimons évidemment pas, mais qui sont largement décrits et analysés par ailleurs, et au sujet desquels nous ne saurions que conseiller au lecteur de s'informer auprès des sources détaillées accessibles.1 L'insistance mise par les libertaires sur le mouvement makhnoviste en Ukraine a abouti à occulter d'une part l'existence d'un important mouvement anarchiste dans les centres industriels d'Ukraine, et d'autre part l'activité du mouvement anarchiste en Russie même. Quant à l'insurrection de Kronstadt, en 1921, elle n'est que la conclusion d'un processus de plusieurs années de contre-révolution et ne saurait donc expliquer cette contre-révolution.2 Notre étude s'arrête à cette date, qui est aussi celle du Xe Congrès du parti communiste russe.

Les héritiers des différents courants qui se sont affrontés ont dans une large mesure plaqué sur les événements consécutifs à février, puis à octobre 1917, leur propre grille de lecture, tirant la couverture à soi, attribuant les succès ou les échecs à l'application ou à la non-application de leur ligne politique.

Il ne s'agit pas simplement d'une présentation systématiquement déformée des faits. Toutes les organisations politiques de la gauche ont élaboré une véritable mythologie.

La social-démocratie parlementaire attribue l'échec de la révolution à la destruction des institutions parlementaires par les bolcheviks — la dissolution de l'Assemblée constituante. Ceux-là oublient que les ouvriers et les paysans russes, dans les premiers mois de la révolution, aspiraient essentiellement à en finir avec la guerre et que, pour cela, ils attendaient des dirigeants socialistes qu'ils prennent le pouvoir, ce qu'ils ont refusé de faire. C’est que, au début de la révolution, l’ensemble des forces socialistes, bolcheviks compris, partaient d'une application stricte du matérialisme historique de Marx, ou de ce qu'ils estimaient tel, selon lequel on ne peut passer d'une société encore féodale au socialisme sans réaliser au préalable la révolution bourgeoise. Le programme des socialistes, toutes variantes confondues, était donc la révolution bourgeoise, les seules divergences résidant dans la durée de celle-ci. Il ne pouvait donc être question que les socialistes prennent le pouvoir.

On comprend, dans ces conditions, le ralliement des ouvriers aux bolcheviks, dans la mesure où ceux-ci, bousculés par Lénine, furent les seuls à se déclarer prêts à le prendre, ce pouvoir. Lorsque, le 17 juin 1917, au 1er Congrès panrusse des soviets, Lénine somme les membres du soviet d'ôter le pouvoir au gouvernement provisoire, Tsereteli, un menchevik, voulant justifier la légitimité du gouvernement provisoire, déclara qu'il n'y avait pas un parti en Russie qui se déclarait prêt à assumer tout le pouvoir. Lénine répondit : «Si ! Les bolcheviks !» Le procès-verbal de la séance indique que la salle est secouée d'un grand éclat de rire...

Les communistes de toutes tendances, staliniens, trotskistes ou maoïstes se querellent pour réclamer à leur seul profit la légitimité de la succession de Lénine, mais tous évoquent la «glorieuse révolution socialiste d'Octobre» avec une ferveur religieuse et parlent des soviets avec une émotion aussi sincère qu'idéalisée, évacuant l'extraordinaire rapidité — quelques mois — avec laquelle ils se sont bureaucratisés. Octobre 1917 est devenu à ce titre un mythe fondateur. Ceux qui se réclament de l'héritage bolchevik ont vécu «en plein délire d'identification avec la Révolution russe», comme dit Carlos Semprun-Maura, et ont traîné un schéma de révolution qui se limite à la prise du palais d'Hiver ou à des soviets mythiques soutenant inconditionnellement les bolcheviks.

Il ne s'agit pas simplement d'une approche déformée des faits : il s'agit d'une approche essentiellement idéologique, qui remplace les faits par l'idée qu'on veut donner des faits. Il s'agit d'une pétrification de la réalité historique par l'idée qu'on veut imposer de la réalité, au nom d'un dogme. L'histoire est réécrite à partir d'interprétations, d'analogies avec des événements survenus antérieurement (la Commune de Paris, par exemple) ou ce citations de Marx qu’on force à coller aux événements. Ce que Lénine ou Trotski disent est vérité historique. Il est nul besoin d'aller chercher ailleurs. Pourtant, le simple examen des exclusions en chaîne des dirigeants bolcheviks par eux-mêmes, leur approbation des mesures successives de répression contre d'autres, mais dont ils finissent toujours par être eux-mêmes victimes, à leur grand étonnement, suffisent à casser toute vision idéalisée de la révolution.

Les communistes «orthodoxes» ont continué, contre toute raison, de se référer au «socialisme réel» issu de la révolution d'Octobre, et qui n'était qu'un faux socialisme. Selon le modèle orthodoxe, la révolution, qui avait bien commencé, a subi un «accident» de l'histoire, le culte de la personnalité. La dénonciation de ce culte par Khrouchtchev a remis le communisme sur ses rails, et le régime se targuait, il y a encore peu, d'un bilan «globalement positif». Pendant des dizaines d'années, le communisme «orthodoxe» a présenté aux masses populaires un modèle qui n'était qu'un travestissement tragique de socialisme ; ils ont mis en œuvre des stratégies de liquidation de mouvements révolutionnaires authentiques qui apparaissaient inopportuns à la politique étrangère de l'Union soviétique. La liquidation du parti communiste allemand et la guerre civile espagnole n'en sont que quelques exemples.

Loin d'être des forces d'opposition au capitalisme dans les pays occidentaux, les communistes ont aspiré à participer à sa gestion. Combien de grèves ont été étouffées dans les années 70 en France parce que la stratégie de programme commun, chargée de porter au pouvoir ces héritiers d'Octobre, devait régler les problèmes plus efficacement que des mouvements sociaux ?

Faut-il s'étonner dès lors de la démoralisation de la classe ouvrière, de sa perte de conscience de classe et de sa dispersion dans des idéologies au mieux consensuelles, au pire racistes ? «Les ministres communistes ne font plus peur à la Bourse», titre le Monde du 7 juin 1997, qui annonce que le CAC 40 a gagné 2,11 points. Octobre 1917 est loin, très loin.

Ces héritiers-là d'Octobre en sont réduits à utiliser l'adjectif «citoyen», concept interclassiste, à tout bout de champ. La plus grande nouveauté de leur politique réside dans la «démarche communiste nouvelle», annoncée en son temps par Robert Hue, c'est-à-dire «l'intervention citoyenne» et l'union de toutes les forces de gauche. Une véritable révolution culturelle, une «révolution citoyenne et solidaire». Les antagonismes de classe relèvent désormais de l'histoire ancienne. Le champ de l'action du parti — et de son recrutement électoral — ne se situe précisément plus sur le terrain de la lutte des classes mais sur celui de l'antifascisme, plus efficace pour racoler des citoyens-électeurs. Si Lénine voyait cela, il mourrait de rire.

L'explication communément proposée par Trotski et les trotskistes de la genèse du régime bureaucratique en URSS est fondée sur une argumentation qui mêle habilement la réalité des faits et la distorsion de leur signification :

1. La Russie s'est retrouvée isolée par l'échec de la révolution en Europe.
2. Le pays était dévasté par la guerre civile.
3. La Russie était un pays arriéré qui n'avait pas la base industrielle suffisante pour construire le socialisme.
4. La révolution allemande, tant attendue, et qui devait rompre l'isolement de la révolution russe, n'a pas eu lieu.

À ces remarques, on peut objecter que:

1. La dictature bolchevique sur toute la société russe a été le premier obstacle à l'extension de la révolution en Europe.
2. La révolution avait gagné la guerre ; or, précisément après la guerre civile, la dictature bolchevique s'est considérablement accrue contre les organisations dont l'alliance n'était plus nécessaire.
3. En 1913, la Russie était tout de même la cinquième puissance industrielle mondiale, qui exportait du blé ; il faudra attendre 1962 pour que l'URSS rattrape la production de blé de la Russie de 1913...
4. La signature du traité de Brest-Litovsk a également signé la fin de la révolution allemande.

Le contexte décrit par Trotski, et par les léninistes en général, n'est pas inexact, mais il n'explique rien, car en vérité la Révolution russe, dans ces conditions, aurait dû simplement être vaincue et conduire à un retour à la situation antérieure ; or, elle s'est dissoute de l'intérieur. L'argumentation trotskiste explique l'échec, elle n'explique pas la dégénérescence. Pour le trotskisme, la révolution a été trahie. L'URSS reste un État ouvrier, mais «dégénéré». La bureaucratie soviétique est un phénomène inédit dans l'histoire, pour lequel la théorie marxiste ne fournit pas de cadre explicatif ; elle ne propose pas non plus d'autre exemple historique de «dégénérescence». La reconnaissance par les trotskistes de sa nature réelle conduirait inévitablement à nier le léninisme comme instrument de la révolution prolétarienne.

Trotski écrit qu'un parti «qui ne va pas de pair avec les tâches historiques de sa classe devient ou risque de devenir un instrument indirect des autres classes» (Leçons d'Octobre). Dans la perception de Trotski, il ne fait pas de doute que le parti bolchevik était l'expression (et la seule) de la classe ouvrière. On pourrait aller plus loin en se demandant de quelle classe le parti bolchevik, au-delà de son discours, était réellement l'expression. L'anarchiste Archinov, on le verra, fournira une réponse. On peut dire que la notion de «dégénérescence», appliquée à un système politique et social, est un non-sens dialectique, du strict point de vue marxiste.

Une révolution prolétarienne peut résulter des contradictions du régime capitaliste et produire un système qualitativement nouveau (le communisme) ; mais si elle «dégénère», elle ne peut pas, dialectiquement, rester dans un état de dégénérescence permanente, comme a semblé le suggérer le trotskisme pendant des décennies. Elle conduit inévitablement à un système qualitativement différent, qui ne peut pas être un simple retour en arrière (le capitalisme libéral), mais qui n'est pas non plus le communisme: c'est ce quelque chose de différent que le marxisme-léninisme est incapable d'expliquer (sauf à se nier lui-même), et là se trouve le constat de son échec, puisque voilà une science qui prétend avoir découvert les lois de l'évolution historique (un «bloc d'acier» auquel il n'y a rien à retirer, selon les termes de Lénine) et qui se trouve impuissante à expliquer le présent parce qu'il ne cadre pas avec les schémas établis.

Nombre d'anarchistes sont tombés dans le travers de la mystification et de la simplification, comme en témoigne Voline :

«Le parti bolchevik, une fois au pouvoir, se transforma en maître absolu. La corruption le gagna rapidement. Il s'organisa lui-même en caste privilégiée. Et, plus tard, il écrasa et soumit la classe ouvrière pour l'exploiter, sous de nouvelles formes, et selon ses intérêts particuliers.» (La Révolution inconnue, Belfond).

Certes, de telles affirmations ne sont pas fausses, mais quelque vérité que puisse contenir une caricature, celle-ci ne saurait tenir lieu d'analyse. Ida Mett elle-même, parlant du livre de Voline, disait que «le résultat de sa tentative est vraiment décevant». Elle ajoute : «On dirait, d'après ses écrits, qu'il fallait que l'auteur vienne en Russie pour que l'anarchisme apparaisse.»3 Une partie du mouvement libertaire s'est limitée à l'idée que les bolcheviks étaient des «autoritaires» et des méchants assoiffés de pouvoir, évacuant le fait que différentes couches sociales, parmi lesquelles les dirigeants bolcheviks eux-mêmes, aient pu s'opposer pour le contrôle du pouvoir. Cette vision idéaliste est heureusement contrebalancée par d'autres. C'est peut-être Archinov, dans le Mouvement makhnoviste (1921), qui fournit la clé de la dérive autoritaire du régime. L'analyse qu'il fait du rôle de l'intelligentsia révolutionnaire est une vision pénétrante de la sociologie des mouvements révolutionnaires dans les pays sous-industrialisés dominés par l'impérialisme :

«Les vagues aspirations politiques de l'intelligentsia russe en 1825 s'érigèrent, un demi-siècle plus tard, en un système socialiste achevé et cette “intelligentsia” elle-même [se constitua] en un groupement social et économique précis : la démocratie socialiste. Les relations entre le peuple et elle se fixèrent définitivement : le peuple marchant vers l'auto-direction économique et civile ; la démocratie cherchant à exercer le pouvoir sur le peuple. La liaison entre eux et nous ne peut tenir qu'à l'aide de ruses, de tromperies et de violences, mais en aucun cas d'une façon naturelle et par la force d'une communauté d'intérêts. Ces deux éléments sont hostiles l'un à l'autre.»4

L'intelligentsia allait constituer l'une des principales bases sociales de la bureaucratie soviétique, qu'allaient rejoindre les fonctionnaires et les dirigeants de l'ancien régime. La question : quelle est la nature du régime hérité d'Octobre n'a donc à notre avis aucun sens si on ne se pose pas également la question : quelle est la nature de classe du léninisme ? L'école des marxistes allemands et hollandais allait apporter plus tard une réponse très proche de celle d'Archinov. Les libertaires ont vécu avec des images d'Épinal de héros vaincus, dans le souvenir de la répression de Kronstadt, ou dans celle du mouvement makhnoviste, comme si la liquidation de ces deux mouvements était la seule manifestation de la contre-révolution bolchevique. Du coup, ils en oublient l'extraordinaire explosion du mouvement anarchiste et anarchosyndicaliste dans la classe ouvrière russe, dans les syndicats et les comités d'usine.

Attribuer aux seules tendances «autoritaires» des bolcheviks la responsabilité de l'échec de l'anarchisme russe passe à côté d'un fait essentiel, sa division, ses querelles internes et son incapacité à constituer une organisation nationale. Makhno était revenu en Ukraine écœuré de l'état du mouvement libertaire russe. S'il avait existé en Russie une organisation à la hauteur des effectifs du mouvement, comparable à celle du mouvement libertaire ukrainien, capable de soutenir l'insurrection makhnoviste, le sort de la révolution russe aurait sans doute été différent.
 
 

La situation en 1917



Le développement du capitalisme en Russie ne fut pas l'œuvre d'une bourgeoisie nationale autonome. Il fut l'œuvre de l'État et du capital étranger. La bourgeoisie russe était faible, les entreprises dirigées par le capital russe étaient souvent arriérées. En outre, le quasi-monopole dont elles bénéficiaient sur le marché intérieur, la faiblesse de la concurrence étrangère n'engageaient pas les capitalistes russes à se moderniser. Une aristocratie opulente drainait une grande partie des richesses du pays.

Au début du siècle, la Russie commençait à s'insérer dans le concert capitaliste européen. Sa production industrielle avait doublé entre 1890 et 1900, et sa croissance tournait autour de 10% par an. Moscou et Saint-Pétersbourg commençaient à ressembler à des villes industrielles européennes et, en même temps que se constituait un prolétariat, apparaissait également une classe moyenne urbaine, notamment dans les régions industrielles nouvelles de Pologne orientale, d'Ukraine, de Géorgie et dans les mines trans-ouraliennes de fer et de charbon. À la différence de l'Europe de l'Ouest, une partie importante du développement industriel était patronnée, voire contrôlée par l'État. L'industrialisation de la Russie, l'introduction des rapports de production capitalistes se firent en l'absence d'une bourgeoisie capable de mener à bien cette tâche de façon indépendante.

Les grandes entreprises industrielles sont aux mains du capital étranger, contrôlées par lui. Coexistent ainsi une industrie concentrée, utilisant les méthodes modernes de division du travail, auxquelles sont assujettis des travailleurs pour la plupart d'origine rurale, et des conditions de travail despotiques. Cette industrie se spécialise dans la fabrication de produits semi-finis destinés à l'exportation. En quelque sorte, le capitalisme européen avait opéré en Russie des «délocalisations» avant l'heure, et à grande échelle, profitant de l'existence d'une main-d'œuvre peu qualifiée et bon marché. Deux faits distinguent l'économie russe dominée par l'impérialisme de l'économie occidentale : le faible développement des industries mécaniques et chimiques qui constituent la base d'une industrie indépendante, et qui nécessitent des ouvriers qualifiés ; le faible développement de la petite et moyenne industrie qui, dans les pays industriels, est le complément de la grande industrie, travaillant en sous-traitance pour elle et employant elle aussi une importante main-d'œuvre qualifiée. En 1897, les usines de plus de 500 ouvriers occupent 42% de la main-d'œuvre, contre 15,3% en Allemagne ; en 1910, ce pourcentage atteint 54,3 %.5

«En raison précisément de cette jeunesse, l'industrie russe est moderne, fortement capitalisée et centralisée. Elle est presque exclusivement constituée par d'immenses usines employant des centaines et des milliers d'ouvriers, utilisant un matériel mécanique dernier cri. La petite et la moyenne industrie n'existent pas pour ainsi dire»,

dit Jacques Sadoul.6 L'essentiel de l'équipement, très moderne, de l'industrie est fourni par l'étranger. La main d’œuvre russe qualifiée étant presque inexistante, les industriels font la plupart du temps appel à des ouvriers et à des techniciens étrangers pour les travaux qualifiés. La structure de la classe ouvrière russe permet la mise en œuvre d'une division du travail très poussée et des méthodes fordistes, qui permettent d'utiliser des travailleurs sans formation. Alors qu'en Europe occidentale s'était développé un artisanat de haute qualité qui avait fourni à l'industrie une main-d'œuvre très qualifiée — avant l'introduction du taylorisme —, un tel artisanat n'existait pas en Russie.

«Seules subsistent dans les provinces les antiques artisanneries paysannes travaillant avec des moyens primitifs le bois, la laine, le chanvre, etc. Ces industries paysannes ne résistent qu'en raison du manque de moyens de communication qui leur laisse la clientèle des villages perdus dans la steppe, et d'autre part des bénéfices incroyablement réduits.» (Sadoul, ibid.)

La politique fiscale de l'État, menée aux dépens de la paysannerie, avait pour but de financer ses efforts dans l'industrie. La réduction de la consommation paysanne permettait d'augmenter la part du produit national disponible pour l'investissement. La réforme du servage en 1861 avait transformé des millions de paysans en ouvriers agricoles. En 1906, Stolypine met en œuvre des mesures pour créer une couche de paysans propriétaires fidèles au régime, accroissant ainsi l'introduction des rapports de production capitalistes à la campagne. Les classes moyennes n'avaient pas d'existence politique autonome et organisée et se rangeaient du côté de l'autorité gouvernementale. Parmi ces couches, les fonctionnaires et les professions libérales tenaient une plus grande place que la bourgeoisie industrielle. Les rapports entre patrons et ouvriers étaient étroitement contrôlés par l'État. Les grèves ainsi que la création de syndicats étaient illégales. Aux yeux du pouvoir, il n'y avait pas de distinction entre agitation sociale et révolution.

Lorsque la guerre éclate en 1914, deux faits importants allaient révéler la faiblesse et la décomposition de la société russe : la dépendance du secteur industriel moderne à l'égard du capital étranger et l'incapacité de l'État à diriger le pays. La social-démocratie apparaît dans les années 1880, lorsque Plekhanov et quelques amis rompent avec les populistes et créent en Suisse le Groupe pour la libération du travail, pour propager les idées de Karl Marx. Le parti social-démocrate russe se constitue en mars 1898 à Minsk, lors d'un congrès secret au terme duquel la plupart des délégués sont arrêtés. Le nouveau parti s'appuie considérablement sur le Bund, l'organisation juive des travailleurs, qui avait alors déjà une grande expérience et était beaucoup plus développée.

En une vingtaine d'années, la social-démocratie russe devient une force suffisamment importante pour que le ministre russe de l'Intérieur déclare que ce mouvement est le plus dangereux pour l'État. La répression policière obligeait la plupart des chefs du mouvement à l'exil, où ils se livraient à des querelles sans fin. En 1903, se produit une rupture dans le parti entre une majorité (les bolcheviks) et une minorité (les mencheviks). Cette rupture était fondée sur des divergences concernant des problèmes d'organisation, et notamment sur les critères de recrutement du parti. Les mencheviks avaient en vue un parti de type occidental où l'adhésion était large et se faisait sur la base de l'acceptation du programme. Les bolcheviks entendaient créer un parti dont le niveau d'adhésion était très sélectif, et rigoureusement différencié de la classe ouvrière.

Une autre divergence, théorique celle-là, devait séparer les deux courants. Les mencheviks se fondaient sur une interprétation «orthodoxe» du marxisme, selon laquelle une étape de démocratie bourgeoise et de développement du capitalisme était indispensable pour que se constitue un vaste prolétariat industriel formant la base sociale du socialisme. Les mencheviks partaient d'un constat, la faiblesse numérique du prolétariat russe, et tablaient sur une croissance continue de ce prolétariat consécutive à la mise en place de conditions permettant l'industrialisation du pays. Pour accélérer ce processus, les mencheviks étaient disposés à s'allier avec la bourgeoisie contre l'autocratie tsariste. Les bolcheviks faisaient le même constat mais parvenaient à des conclusions différentes, et il faut dire que les faits leur donnèrent raison. La faiblesse numérique du prolétariat devait être compensée par une alliance, non pas avec la bourgeoisie libérale, mais avec la paysannerie. Sur une population de 160 millions, il y avait 3 millions d'ouvriers et 120 millions de paysans. 130.000 propriétaires terriens détenaient l'écrasante majorité de la terre — 2000 hectares par propriétaire en moyenne — tandis que la masse de la paysannerie détenait en moyenne 7 hectares. Les bolcheviks étaient partisans de la distribution de la terre aux paysans, élément essentiel de l'alliance (temporaire) de ces derniers avec le prolétariat. La politique paysanne des mencheviks était très «orthodoxe» : ils étaient partisans de la nationalisation de la terre. La distribution de la terre à la paysannerie, selon eux, conduirait à la création d'une classe de paysans moyens, les koulaks, qui seraient hostiles au socialisme.
 
 

Le 22 janvier 1905 à Saint-Pétersbourg, un cortège pacifique venu soumettre un cahier de doléances au tsar est dispersé avec une extrême brutalité. Une vague de grèves et de manifestations s'ensuit dans tout l'empire, prenant de court à la fois le pouvoir et les révolutionnaires. Pour la première fois entrent en scène les forces sociales qui balaieront le régime douze ans plus tard : le prolétariat et la paysannerie. Les premiers soviets se forment. Le plus célèbre, celui de Saint-Pétersbourg, avait 550 délégués représentant 250.000 travailleurs. Le soviet de Moscou, où les bolcheviks étaient plus nombreux, tenta même une insurrection armée, fin décembre. Lénine tira les leçons de cette répétition générale, dans plusieurs textes, notamment dans «La dictature révolutionnaire démocratique du prolétariat et de la paysannerie».7 «La question de la participation de la social-démocratie au gouvernement provisoire a été mise à l'ordre du jour», dit alors Lénine. Est-il permis au parti ouvrier social-démocrate de participer à ce gouvernement provisoire? «Les porte-parole de la tendance opportuniste de notre parti, Martynov notamment, avaient pour la première fois posé la question dès avant le 9 janvier, et Martynov, suivi de l'Iskra, y avait du reste répondu par la négative.»

Selon cette opinion, la social-démocratie au pouvoir ne pourrait s'empêcher de vouloir réaliser le programme maximum, la révolution socialiste, et échouerait. «Aussi l'entrée de la social-démocratie dans le gouvernement révolutionnaire provisoire serait-elle inadmissible.» Lénine reproche aux mencheviks de confondre révolution démocratique et révolution socialiste, lutte pour la république et lutte pour le socialisme. Selon lui, «la social-démocratie se déshonorerait si elle tentait de faire de la révolution socialiste son objectif immédiat» car il est évident que la prochaine révolution russe aura un caractère bourgeois. C'est pourquoi il faut distinguer le programme minimum démocratique du programme maximum socialiste :

«Le cours historique des événements pose maintenant devant le prolétariat russe le problème de la révolution démocratique bourgeoise [...] ; ce même problème se pose au peuple entier, c'est-à-dire à la masse de la petite-bourgeoisie et des paysans ; sans cette révolution, on ne saurait concevoir aucun développement sérieux d'une organisation indépendante de classe du prolétariat en vue de la révolution socialiste.»

Le programme de la révolution démocratique ne peut se réaliser que par la dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. Aujourd'hui, «la lutte du prolétariat pour la république est inconcevable s'il ne s'allie pas à la masse petite-bourgeoise du peuple» : «sans dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie, il ne peut y avoir l'ombre d'une espérance de succès dans cette lutte». Contrairement à ce que pensent les mencheviks, qui tablent sur une évolution historique progressive, les événements ne suivront pas, dit Lénine, «une ligne droite et régulièrement ascendante», il y aura des bonds. Si l'autocratie est renversée, il faudra, pour sauvegarder cette conquête, «un immense effort révolutionnaire de toutes les classes d'avant-garde», c'est-à-dire la dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie, «pas autre chose !»

Lénine s'en prend vivement à l'attitude timorée des mencheviks : «Participer au gouvernement provisoire avec la démocratie bourgeoise révolutionnaire, geignent-ils, mais c'est consacrer le régime bourgeois»... «cet argument est digne des anarchistes ou des populistes». «La social-démocratie ne se détourne pas de la lutte pour la liberté politique sous prétexte que c'est une liberté politique bourgeoise». Mais la social-démocratie «ne “consacre” la république bourgeoise que comme la dernière forme de la domination de classe, comme le terrain le plus favorable à la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie». De façon assez prophétique, Lénine conclut en disant que «quelques mois de dictature révolutionnaire du prolétariat et des paysans feront plus que des dizaines d'années de marasme politique dans une atmosphère paisible et hébétante».

En 1905, donc, Lénine est favorable à la participation à un gouvernement provisoire, mais son objectif est la réalisation d'un programme minimum, démocratique et républicain qui créerait les fondements du développement d'un parti prolétarien. Jusqu'ici, Lénine est parfaitement «orthodoxe». C'est sur les moyens de la réalisation de ce programme qu'il quitte l'orthodoxie, car la classe avec laquelle il préconise l'alliance est la paysannerie. Il n'attribue aucune capacité révolutionnaire à la paysannerie. Les mencheviks préconisent l'alliance avec les libéraux russes perçus comme la force révolutionnaire qui abattra la féodalité et l'aristocratie : il s'agit de la bourgeoisie urbaine ; la forme spécifique d'alliance avec la bourgeoise que préconise Lénine est l'alliance avec la paysannerie, d'une part parce qu'il ne pense pas que la bourgeoisie urbaine soit capable d'initiative historique et parce que la paysannerie constitue une masse de manœuvre infiniment plus grande. Là encore, les événements lui donneront raison : le soutien des bolcheviks à l'expropriation immédiate des grands domaines sans indemnités fournira au régime son principal soutien pendant la guerre civile. Archinov n'a donc pas tort de dire que «l'anarchisme révolutionnaire fut le seul courant politico-social à prôner l'idée d'une révolution sociale auprès des ouvriers et des paysans, tant durant la révolution de 1905 que dès les premiers jours de la révolution de 1917».

Avec la guerre, la Russie connaît une première période pendant laquelle la production industrielle, en particulier l'industrie lourde, s'accroît, et la concentration des entreprises et le contrôle de l'État se renforcent. Cependant, la Russie, alliée de la France et de l'Angleterre, était coupée de ces pays par l'Allemagne, et le déclin des importations de machines et de ressources diverses allaient ralentir l'expansion industrielle. L'économie et l'État russes avaient montré leur incapacité à faire face à la guerre moderne. Le manque de main-d'œuvre et d'outillage à la campagne provoquèrent une famine pendant l'hiver de 1916-1917. Au contraire des gouvernements occidentaux, le gouvernement russe fut incapable d'organiser la pénurie. Après la chute du tsar, quatre gouvernements provisoires se succédèrent sans que la situation ne change. La bourgeoisie, les couches gouvernantes étaient impuissantes, désunies, indécises. La classe ouvrière, les paysans, les soldats, eux, étaient unis par un même désir : finir la guerre. Cette contradiction rendait la situation explosive.
 
 

La révolution de Février



L'historien monarchiste constitutionnel P. N. Milioukov raconte dans son Histoire de la seconde révolution russe qu'un coup d'État était en préparation dans les cercles politiques des membres de la Douma (le parlement). Des signes inquiétants apparaissaient, montrant l'épuisement du pays, et précurseurs de son prochain effondrement : désorganisation des transports, du ravitaillement, arrêt des industries de guerre, diminution rapide du nombre des hauts-fourneaux, baisse de la production de charbon, nombre énorme de désertions, grèves. Milioukov déclare donc que «la majorité [de la Douma] se rendit compte que les événements allaient prendre un tour violent, et cela en dehors de la Douma d'Empire ; elle se prépara à diriger la révolution faite par en haut plutôt que par en bas.» Malheureusement pour Milioukov, la révolution populaire, en février 1917, gagna de vitesse les plans des conspirateurs. Les politiciens tentèrent alors de la récupérer et de prendre la tête du mouvement. L'absolutisme était renversé, mais les objectifs des masses populaires et des politiciens bourgeois n'étaient pas les mêmes. La population voulait mettre fin à la guerre, abattre le tsarisme. Les politiciens voulaient continuer la guerre plus efficacement et sauver la dynastie. Lorsque la guerre éclate, en 1914, le parti social-démocrate russe, toutes tendances confondues, refuse de voter les crédits de guerre au parlement, et les députés quittent la séance. Cependant, si l'aile gauche du parti menchevik reste résolument internationaliste, il existe une aile droite «défensiste». La plupart des socialistes-révolutionnaires se rallient à l'effort de guerre sauf une petite fraction de gauche. La force des choses allait rapprocher les tendances de gauche des mencheviks, des socialistes-révolutionnaires et les bolcheviks. Ces derniers n'étaient pas unis sur les problèmes de politique générale.

Le parti bolchevik n'était pas encore le parti monolithique qu'il est devenu par la suite. En septembre 1914, il était inorganisé et exposé à la répression policière, sans que cela empêche la discorde d'aller bon train chez les dirigeants, pour la plupart en exil. Trotski, quant à lui, maintenait une position centriste, se situant plus à gauche que les mencheviks mais se refusant à rompre avec les «défensistes», et poursuivait ses efforts d'unification de tous les sociaux-démocrates russes, ce qui lui valut quelques invectives de la part de Lénine : «Quel pourceau ce Trotski : des expressions de gauche, mais un bloc avec les droites contre les buts des gauches.» (Lettre à Kollontaï, 17 février 1917.) Les trois années qui suivent la déclaration de guerre sont passées en polémiques, disputes et controverses entre partis socialistes sur les problèmes de politique générale. Lénine arrive à la conclusion que les partis révolutionnaires doivent quitter la IIe Internationale et fonder la IIIe. En septembre 1915, a lieu à Zimmerwald une conférence internationale des groupes socialistes européens d'opposition. La gauche de la conférence adopte une motion appelant les ouvriers à lutter pour la paix sans annexions ni indemnités de guerre. Un appel fut publié pour inciter les travailleurs à combattre leurs propres gouvernements capitalistes et à s'emparer du «pouvoir politique nécessaire à l'instauration de la société socialiste». En avril 1916 a lieu une autre conférence, à Kienthal, où les participants ont évolué sur des positions plus radicales.
 
 

Premier gouvernement provisoire (15 mars 1917)



Cependant, la classe ouvrière qui, en Russie comme ailleurs, n'attend pas toujours que l'encre des congrès soit sèche pour agir, va interrompre les controverses d'exilés. Dans deux textes écrits à cette époque, Lénine expose les principales lignes qu'il défend de façon extrêmement claire :

«Le problème fondamental de toute révolution est celui du pouvoir. Tant que ce problème n'est pas élucidé, il ne saurait être question de jouer consciemment son rôle dans la révolution, et encore moins de la diriger.»

Il n'est plus question, comme le préconisait Lénine après 1905, de participer au gouvernement. C'est que la révolution actuelle «a ceci de tout à fait original qu'elle a créé une dualité du pouvoir» ; il faut par conséquent «savoir compléter et corriger les vieilles “formules”, par exemple celles du bolchevisme.» «Personne autrefois ne songeait, ni ne pouvait songer, à une dualité du pouvoir».8 Dans les «Lettres sur la tactique», Lénine s'en prend aux «vieux bolcheviks» (le terme est péjoratif) qui répètent «stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d'étudier ce qu'il y avait d'original dans la réalité nouvelle, vivante .»9

La thèse de Lénine est que «la révolution bourgeoise, ou démocratique-bourgeoise, est terminée en Russie», ce qui soulève les protestations des vieux bolcheviks. Certes, dit-il, la révolution agraire, elle aussi démocratique-bourgeoise, n'a pas commencé. C'est là que Lénine «innove» en quelque sorte. Cette dictature est réalisée en tant que rapport entre les classes, non en tant qu'«institution politique déterminée matérialisant ce rapport.»10 La situation se caractérise par un enchevêtrement de deux dominations, bourgeoise et prolétarienne-paysanne, la seconde cédant de son plein gré le pouvoir à la bourgeoisie. Si la bourgeoisie est bien au pouvoir, Lénine néanmoins s'interroge : «La masse des paysans n'est-elle pas aussi une bourgeoisie d'une autre couche, d'un autre genre, d'un autre caractère ? Pourquoi cette couche sociale ne pourrait-elle pas arriver au pouvoir, “achevant” ainsi la révolution démocratique bourgeoise ?» Cette éventualité, envisagée par les vieux-bolcheviks, est possible, dit Lénine, mais les faits nous montrent «que les députés soldats et paysans, librement élus, forment un second gouvernement, un gouvernement à côté, et qu'ils le complètent, le développent et le perfectionnent librement. Et, non moins librement, ils cèdent le pouvoir à la bourgeoisie.»11 Aujourd'hui, la paysannerie s'entend avec la bourgeoisie. Un jour viendra quand la paysannerie se séparera de la bourgeoisie et «prendra la terre malgré elle, prendra le pouvoir contre elle». «Alors s'ouvrira une nouvelle étape de la révolution démocratique-bourgeoise, dont il faudra s'occuper tout spécialement.»12

Le pouvoir doit, pour l'instant, dans ce contexte de dualité du pouvoir, passer aux soviets, «dans lesquels prédominent précisément la paysannerie, les soldats, la petite-bourgeoisie». Il ne s'agit pas de jouer la prise du pouvoir par un gouvernement ouvrier mais de la «lutte pour la prépondérance au sein des soviets des députés ouvriers, des salariés agricoles, des paysans et des soldats». Lénine se défend vigoureusement contre les attaques de Plekhanov, qui l'accuse de verser dans l'anarchisme.
 
 

Le 13 février, 20.000 ouvriers débrayent. Le 14, on dénombre 80.000 grévistes. On apprend que le ravitaillement de la capitale est menacé, que les stocks de farine couvrent à peine deux semaines de consommation. Le 16 février, le gouvernement décide le rationnement du pain à Petrograd. Des files attendent interminablement aux portes des boulangeries, par -20 °C. La politique descend dans la rue. Les stocks de charbon s'épuisent, les usines débauchent. Des milliers d'ouvriers se retrouvent dans la rue, s'ajoutant à la population qui s'étire devant les magasins d'alimentation.

Le 18 février, la direction du plus gros complexe métallurgique de la capitale ferme l'usine à la suite d'une tentative de grève. Le lendemain, 20.000 ouvriers manifestent. Des attroupements de la faim commencent à apparaître.

Le 23 février est la journée internationale des femmes, la «fête de l'ouvrière». Les ouvrières du textile, les plus exploitées, fêtent l'événement en abandonnant leurs fabriques et en manifestant, entraînant avec elles les métallos. La vague gagne le centre de la ville, arrive devant le siège du conseil municipal. Le seul mot d'ordre est : «Du pain !» Les heurts sont réduits, à 18 heures la police estime avoir repris les choses en main.

Le 24 février, les transports se mettent en grève, sans directives apparentes. Nombre d'ouvriers ne peuvent se rendre à leur travail. Les slogans deviennent plus précis : «À bas l'autocratie !», «À bas le gouvernement !», «À bas la guerre !» Les patrouilles cosaques ne se décident pas à charger. Pire, les ouvriers semblent recueillir la sympathie des promeneurs et des curieux dans les quartiers résidentiels.

Le 25 février, les drapeaux rouges fleurissent. 90% des ouvriers sont en grève, auxquels il faut ajouter les étudiants. Les premières victimes tombent, mais beaucoup de cosaques tirent en l'air. Dans la soirée, de nouvelles victimes tombent. L'empereur donne l'ordre de mettre fin au désordre dès le lendemain.

Le 26 février, pendant la nuit, les insurgés occupent la rive nord de Petrograd, où les commissariats de police des quartiers ouvriers sont pillés et incendiés. Les insurgés tentent de rallier la garnison, qui ne bouge pas. Mais une fissure apparaît dans le système quand le régiment des Pavlovsky, fleuron de la garde impériale, fait défection. Les rapports de police relèvent que le mouvement semble fonctionner «en l'absence de toute participation des partis». Le gouvernement dissout la Douma. Chez les socialistes, on exhorte les émeutiers à la prudence ; chez les bolcheviks, Chliapnikov demande aux émeutiers de «continuer le travail de propagande» et de «gagner les soldats et paralyser le tsarisme». Rien ne collait avec les schémas préétablis d'une révolution.

Le 27 février, l'insurrection ouvrière est soutenue maintenant par une mutinerie des troupes. La foule s'arme. Des régiments d'élite fraternisent avec les émeutiers. Mais alors qu'une mutinerie dans une insurrection sans programme renverse un régime, ces mêmes troupes se tournent maintenant vers le parlement que le gouvernement avait dissous mais qui s'était réuni en séance non officielle. Trente mille hommes se mettent ainsi à la disposition de la Douma, coupant l'herbe sous les pieds des comploteurs du Bloc progressiste qui ne semblaient vouloir renverser le tsar qu'avec sa permission. Le gouvernement démissionne dans l'après-midi.

Personne n'avait prévu cela. Aucun parti n'y est pour quoi que ce soit, mais tout le monde se rallie à la révolution. Les KD (constitutionnels démocrates), traditionnellement monarchistes constitutionnels, se mettent au goût du jour et se convertissent en républicains, et ils s'allient à la droite «progressiste» pour former un gouvernement provisoire, dominé par les libéraux Milioukov et Goutchkov. Pour les partis modérés, la formation du gouvernement provisoire, la liquidation de la monarchie, la garantie des libertés démocratiques marquent la fin de la révolution. On allait pouvoir passer aux choses sérieuses : intensifier l'effort économique et l'effort de guerre. Il faut finir la guerre, la gagner pour protéger la nouvelle démocratie russe, réaliser les objectifs nationaux russes dans les Balkans et les Détroits. L'expérience ne dure que deux mois. Les libéraux restent au gouvernement jusqu'à la fin de l’année, mais ils ne sont plus la force dominante à partir d'avril 1917.
 
 

Socialisme modéré



Pour les masses ouvrières et paysannes, pour les soldats, les choses ne faisaient au contraire que commencer. La révolution qui commence est la solution au problème de la guerre et à celui de la terre. Pendant que les partis bourgeois et leurs alliés formaient un gouvernement provisoire, les ouvriers, paysans et soldats créaient des soviets. Déjà, le 12 mars, le soviet de Petrograd siégeait au palais de Tauride, composé surtout de SR et de mencheviks, ainsi que d'une quarantaine de bolcheviks. Le 18 mai, se forme le premier gouvernement de coalition. Il y aura pendant deux mois une hégémonie socialiste modérée avec Kerenski, les SR et les mencheviks qui tentent un prolongement de la politique libérale, c'est-à-dire la poursuite de la guerre en priorité : il s'agit de protéger la démocratie russe contre l'autocratie allemande, de faire pression pour que les peuples réclament une paix négociée sans annexions.

À ce moment, bolcheviks et mencheviks partageaient l'idée que les partis socialistes ne devaient pas participer au gouvernement mais faire pression sur les partis modérés au pouvoir. Il s'agissait selon eux d'une révolution démocratique bourgeoise ; le moment n'était pas encore venu pour le prolétariat d'entrer en scène. Les partis socialistes devaient consolider la révolution bourgeoise, défendre les droits du prolétariat. Une toute petite minorité du parti bolchevik préconisait dès le mois de mars la prise du pouvoir par les soviets. Dans les soviets, une autre minorité de mencheviks et de SR réclamait une alliance avec les modérés. La réalité du pouvoir était aux mains des soviets. Le gouvernement provisoire ne faisait que ratifier les décisions prises. Le ministre de la Guerre écrivait en mars :

«Le gouvernement provisoire n'a aucun pouvoir réel et ses ordonnances ne sont appliquées que dans la mesure où le permet le soviet des députés ouvriers et soldats. Le soviet dispose des éléments les plus importants du pouvoir réel, tels que les troupes, les chemins de fer, la poste et le télégraphe.»

Les socialistes-révolutionnaires, qui formaient le groupe le plus important au soviet de Petrograd, voulaient poursuivre la guerre jusqu'à la victoire. Les mencheviks, le second groupe du soviet, se résignaient à la continuation de la guerre car ils l'assimilaient à la défense de la révolution. Dans les deux partis, cependant, une aile gauche se constituait, opposée à la guerre. Pourtant, poussés par la base qu'ils étaient censés représenter aux soviets, les partis socialistes furent obligés d'introduire un certain nombre de réformes. Le gouvernement provisoire fut contraint d'approuver l'ordre n° 1 du soviet de Petrograd, qui exigeait la suppression des signes extérieurs de discipline et qui introduisait l'élection des officiers et des comités d'unités. Cette mesure eut pour conséquence directe l'élimination physique d'un certain nombre d'officiers.

Indirectement, cette mesure eut pour résultat de retirer au gouvernement provisoire le seul appui sur lequel il pouvait compter pour rétablir l'ordre, celui des officiers — ou de leurs survivants. Enfin, l'effondrement de l'armée consécutif à la guerre incita un nombre accru de soldats — qui étaient pour la plupart des paysans — à rentrer chez eux. Ces vagues de déserteurs avaient le plus souvent omis de rendre leurs armes à l'autorité militaire avant de prendre congé. Pendant cette première période de la révolution, l'histoire du parti qui se voulait la direction du prolétariat se limite à l'histoire de son retard sur les masses. C'est que, pendant cinq semaines, la direction du prolétariat est elle-même privée de sa direction, Lénine.

En mars 1917, le comité central du parti composé de Chliapnikov, Molotov et Zaloutski est complètement dépassé par les événements. Il se contente de freiner les ardeurs des militants les plus actifs. Le 12 mars, Kamenev et Staline rentrent de leur exil sibérien et provoquent un virage à droite. Les bolcheviks s'étaient jusqu'alors nettement opposés à la poursuite de la guerre et s'étaient proclamés en faveur de la fraternisation des troupes et de la transformation de la guerre en lutte armée contre les exploiteurs de tous les pays. La nouvelle direction se contente de vouloir faire pression sur le gouvernement provisoire pour entamer des négociations entre pays belligérants. En attendant, «chacun doit rester à son poste de combat» (Pravda, 18 mars). Pendant trois semaines, les positions de Staline et de Molotov vont dominer. Leurs positions reflètent l'hypothèse selon laquelle on est au début d'une longue période de gouvernement démocratique bourgeois. Un orateur, lors d'une conférence du parti, se hasarde à parler de la réalisation de la dictature du prolétariat et se fait rappeler à l'ordre par le président de séance qui ajoute que ce point ne figure pas à l’ordre du jour...

Lorsque Lénine arrive, le 17 avril (le 4 avril selon le calendrier russe), ses positions sont nettes : aucun appui au gouvernement ; aucun rapprochement avec les autres partis ; armement du prolétariat ; tout le pouvoir aux soviets ; la terre aux paysans. La quasi-totalité des bolcheviks s'opposent aux thèses d'avril de Lénine. Ses mots d'ordre sont en contradiction totale avec tout ce que les bolcheviks ont pu dire jusqu'alors. Le parti avait été opposé à l'idée d'un pouvoir exclusivement bolchevik. Lozovsky et Riazanov dénoncent «le maintien d'un gouvernement purement bolchevik par le moyen de la terreur politique». Les «thèses d'avril», qui ont fourni la base des mots d'ordre à partir desquels les bolcheviks ont pris le pouvoir, ont été imposées à un parti éberlué par Lénine, qui menaça de démissionner si elles n'étaient pas acceptées. C'est à cette occasion-là que Goldberg, un bolchevik, s'exclama : «La place laissée vacante par le grand anarchiste Bakounine est de nouveau occupée. Ce que nous venons d'entendre constitue la négation formelle de la doctrine social-démocrate et de toute la théorie du marxisme scientifique. C'est l'apologie la plus évidente qu'on puisse faire de l'anarchisme.»13 On voit à quel point le concept de soviet est un concept importé tardivement dans la théorie léniniste.

Kamenev écrivit dans la Pravda que le point de vue de Lénine était inacceptable «étant donné qu'il part de ce principe que la révolution démocratique bourgeoise est achevée, et qu'il table sur une transformation immédiate de cette révolution en révolution socialiste». Pour Lénine, la question de savoir si la révolution démocratique-bourgeoise est achevée est mal posée, car elle ne tient pas compte de la dualité du pouvoir, c'est-à-dire de la coexistence d'un gouvernement bourgeois et du pouvoir des soviets, le «gouvernement bis». La question : la révolution démocratique-bourgeoise est-elle achevée? n'a plus lieu d'être. L'urgence, selon Lénine, est de séparer les éléments prolétariens des soviets, «c'est-à-dire le parti prolétarien, communiste», d'avec les «éléments petits bourgeois».

Peu à peu, cependant, les thèses de Lénine sont reprises à leur compte par les militants du parti. L'avant-garde dirigeante du prolétariat était d'autant plus empressée à suivre son chef qu'elle s'était montrée particulièrement indécise jusque-là... Comme disait Kerenski : «Attendez un peu que Lénine revienne, c'est alors que tout commencera !» Lorsque Lénine, à son arrivée en Russie, lance le mot d'ordre «Tout le pouvoir aux soviets !», c'était d'abord parce qu'il avait compris le rôle que ceux-ci pouvaient jouer, ensuite parce qu'il avait parfaitement saisi l'importance et le prestige qu'avaient les soviets aux yeux des ouvriers et soldats.

Toute l'activité de Lénine d'avril à octobre 1917 va être consacrée à :

— Profiter des erreurs et des atermoiements du gouvernement provisoire ;
— Renforcer sa position dans les soviets ;
— Attendre le IIe Congrès des soviets pour prendre le pouvoir juste avant.

Le gouvernement provisoire n'allait pas tarder à commettre une erreur. Le 1er mai, le ministre des Affaires étrangères envoie aux Alliés une note indiquant que la Russie s'engageait à poursuivre la guerre jusqu'à la défaite complète de l'Allemagne. Protestations du soviet, désaveu du gouvernement qui proclame de nouveau sa volonté de conclure une paix sans annexion. Le 17 mai, un nouveau cabinet est formé. Entre-temps, de violentes manifestations ouvrières ont lieu à Petrograd avec comme mot d'ordre : «À bas le gouvernement provisoire». La confiance, le prestige dont jouissait le soviet de Petrograd (à minorité bolchevique) auprès des travailleurs incita Lénine à tempérer sa politique. Il fallait rassurer les dirigeants bolcheviks inquiets de l'extrémisme de ses positions, et calmer l'ardeur des militants ouvriers dans les usines. Le parti adopte une série de résolutions dans ce sens. Dans la résolution du 5 mai, on apprend que c'est une erreur de crier «À bas le gouvernement provisoire» tant que les bolcheviks n'ont pas la majorité dans les soviets ; que les soviets ne doivent pas prendre le pouvoir avant que la majorité en soit bolchevique. Pendant ce temps, Lénine tire la leçon des manifestations ouvrières de mai, lors desquelles s'était fait sentir l'insuffisance de l'influence des bolcheviks sur les travailleurs. Il faut créer dans tous les districts, dans tous les quartiers et dans toutes les usines des groupes «capables d'agir comme un seul homme» et rattachés solidement au comité central. Il faut rallier les travailleurs au parti. De la même façon qu'en avril le parti avait mis l'accent sur les soviets, désormais il misera sur les comités d'usine.

Progressivement, le soviet se transforme. D'instrument de combat au début, il devient un appareil administratif bien rôdé. De 1200 députés au début du mois de mars, il passe en moins d'un mois à 3000. Aucune vérification sérieuse des mandats n'est faite. Il y avait beaucoup de «nouveaux venus d'occasion». Les séances plénières se déroulaient dans la confusion. Bientôt, un «petit soviet» de 600 membres, plus restreint, est créé. De multiples commissions, bureaux, secrétariats sont créés. Plusieurs centaines d'employés s'activent dans les différents services. Oskar Anweiler, dans les Soviets en Russie, écrit à ce sujet que ce que le soviet gagnait en matière de bon fonctionnement, il le perdait sur le plan du contact direct avec une partie considérable des masses. Quasi quotidiennes pendant les premières semaines d'existence, les séances plénières du soviet allaient s'espaçant et n'attiraient souvent qu'un nombre restreint de députés. L'exécutif du soviet s'affranchissait à vue d'œil de la surveillance que les députés étaient censés exercer sur lui. En d'autres termes, le soviet se bureaucratise, pratiquement dès le début de la révolution.

En fait, le centre de gravité de la révolution se transfère ailleurs, dans les comités d'usine. Les soviets ont joué un rôle essentiel comme organe politique de contre-pouvoir. Les comités d'usine reflètent la volonté du prolétariat d'exercer pratiquement ce pouvoir jusque dans les usines, sur le lieu de production. Il ne faut pas oublier en effet que pendant quelque temps encore, les usines sont encore la propriété des anciens patrons.

«En février 1917, au moment du renversement du tsar, les ouvriers de presque toutes les usines de Russie organisèrent spontanément des comités d'usine qui prétendirent contrôler une partie de plus en plus importante du processus industriel. En juin 1917, se tint à Petrograd une conférence des comités d'usine de toutes les Russies qui réclame l'organisation d'un contrôle ouvrier total sur la production et la distribution. Les comptes rendus léninistes de la révolution mentionnent rarement les motions de cette conférence malgré l'alignement de celle-ci sur les bolcheviques. Trotski, qui appelle ces comités “les représentants les plus directs et les plus indiscutables du prolétariat”, en traite de manière superficielle dans sa massive histoire de la révolution en trois volumes. Pourtant, ces organes spontanés d'autogestion étaient tellement importants que durant l'été de 1917, Lénine, craignant de ne pas gagner les soviets à sa cause, était prêt à abandonner le slogan «Tout le pouvoir aux soviets» en faveur de : «Tout le pouvoir aux comités d'usine». Ceci aurait projeté les bolcheviks dans une position complètement anarchosyndicaliste bien qu'il soit douteux qu'ils y soient restés bien longtemps.» (Murray Bookchin, Listen, Comrade.)

Dans un premier temps, les élus au comité exécutif des soviets étaient soit des représentants appartenant à des partis, soit des membres du mouvement coopératif, très important en Russie, des syndicats, des délégués sans appartenance politique particulière élus par leur usine. Si les partis de gauche avaient été pris de court par la formation des soviets, ils se sont vite ressaisis et ont rapidement contrôlé le bureau du soviet de Petrograd et ont instauré dans les soviets de toute la Russie un modèle d'organisation représentative fondé sur des listes de partis qui leur assurait l'hégémonie, puisque les candidats étaient élus non pas sur la base de délégués présentés par les usines, les quartiers, mais sur des listes de partis. Il en était de même dans les syndicats. L'ensemble des institutions prolétariennes nées de la révolution cessèrent très rapidement d'être l'émanation directe des masses révolutionnaires pour devenir des instances subordonnées aux partis, constituant ainsi le champ clos de leurs rivalités. Les anarchosyndicalistes russes reprocheront aux soviets leur composition sociale hétérogène et le mode de désignation de leurs délégués, sur des listes de partis, comme au parlement, plutôt que sous forme de délégation directe des mandants. Cette critique faite par les libertaires russes est passée pratiquement inaperçue.

En février, le parti bolchevik n'accordait aucune place aux soviets. Dans un appel du 27 février, il déclare que «la tâche de la classe ouvrière et de l'armée révolutionnaire est de créer un gouvernement révolutionnaire provisoire qui devra se mettre à la tête du régime nouveau, du régime républicain naissant».14 Le texte précise que «les ouvriers des fabriques et des usines, ainsi que les troupes soulevées, doivent choisir sans délai leurs représentants au gouvernement révolutionnaire provisoire, qui doit être constitué sous la garde du peuple révolutionnaire soulevé et de l'armée». Il n'est pas question de soviets mais de gouvernement auquel participent les «élus des ouvriers», c'est-à-dire un régime représentatif centralisé auquel participent les organisations nationales, les partis.

Après la constitution des soviets, dans lesquels ils étaient très minoritaires, les bolcheviks tentèrent d'en retarder la formation. Lorsque Kamenev et Staline rentrèrent de Sibérie, ils orientèrent la politique du parti en lui faisant jouer le rôle d'une minorité d'opposition. Ce n'est qu'au retour de Lénine que leur position se modifia et qu'ils réclamèrent tout le pouvoir aux soviets. L'ensemble des partis étaient cependant d'accord sur le fait que les soviets étaient une sorte de parlement du prolétariat et non un organe de représentation directe. C'était une instance dans laquelle se confrontaient les options idéologiques, non un organe de représentation des masses sur une base fonctionnelle, c'est-à-dire par entreprises, secteurs de production, quartiers, etc. Dès le 1er Congrès des soviets, en juin 1917, tout ce qui n'était pas parti politique — syndicats, mouvement coopératif, militants sans parti — avait disparu de la représentation aux soviets. «Les partis et organisations bloquent ainsi la participation directe des citoyens à la gestion sociale et politique, à moins que ceux-ci ne passent par leur école, ne se soumettent à leur loi», dit Marc Ferro.15

C'est dans ce contexte, où les bolcheviks sont très minoritaires dans les soviets, qu'il faut situer leur soutien aux comités d'usine, qui devait renforcer le parti dans la classe ouvrière. Cependant, cette position n'est pas motivée par la reconnaissance du caractère spécifiquement prolétarien des comités d'usine. Il est vrai que les intellectuels, journalistes, avocats, qui abondaient dans les soviets étaient absents des comités d'usine. Les comités d'usine, aux yeux de Lénine, devaient simplement servir à déborder sur leur gauche les soviets, dominés par les socialistes-révolutionnaires, et les syndicats, dominés par les mencheviks. Lénine dira explicitement que les comités d'usine avaient comme seule fonction de liquider le pouvoir des patrons sur leurs entreprises. Ils ne constituent en rien une instance de classe dans laquelle le prolétariat exerce son pouvoir collectif de décision. Lorsque, plus tard, les bolcheviks auront acquis la majorité dans les soviets et les syndicats, les comités d'usine seront liquidés parce que l'influence anarchiste y était grandissante. Piotr Archinov écrit que «le régime des soviets et des comités d'usine, du fait même de son apparition, menaça de mort le système étatique» et qu'ils étaient «dans le sens plein du terme des organes d'autogestion sociale et économique des masses et en aucun cas les organes d'un pouvoir d'État» :16

«Alors que la masse des travailleurs considérait les soviets et les comités d'usine et d'atelier, constitués par elle, comme les organes de son autogestion sociale et économique, le parti bolchevik les considéra, lui, comme un simple moyen à l'aide duquel il était possible d'arracher le pouvoir à la bourgeoisie en perdition, et ensuite d'utiliser ce pouvoir conformément à sa doctrine de parti.

«Ainsi une différence énorme se révéla dans les conceptions et les perspectives d'Octobre, entre les masses révolutionnaires et le parti bolchevik. Dans le premier cas, il était question du renversement du pouvoir en vue de renforcer et d'élargir les organes, déjà constitués, de l'autogestion des ouvriers et des paysans. Dans le second cas, il était question de s'appuyer sur ces organes pour s'emparer du pouvoir, de subordonner au parti toutes les forces révolutionnaires.»17

En attendant, les comités d'usine représentent une force considérable. C'est pourquoi «le parti se lança dans le noyautage des comités d'usine, des soviets de députés d'ouvriers, faisant tout pour obtenir dans ces organes d'autogestion, encore inexpérimentés, le plus de mandats possible afin de contrôler leur action.»18 À ce constat, un autre anarchiste, Efim Yartchouk, répondit :

«Si nous avions été bien implantés dans les structures de production du prolétariat, la dictature n'aurait pu prendre place.»19

C'est à partir d'eux qu'a été organisée la garde rouge, qui comptait également beaucoup d'anarchistes. En juillet, cette garde comptera à Petrograd 10.000 hommes et fera réfléchir le gouvernement provisoire avant que celui-ci ne se décide à prendre des mesures contre les bolcheviks.

Le deuxième cabinet du gouvernement provisoire, formé en mai, était tout aussi incapable de gouverner que le précédent. La crise de l'économie s'étendait. La crise de l'armée aussi. L’industrie et l’agriculture ne parvenaient pas à équiper et à nourrir les combattants. Les soldats ne se satisfaisaient pas des vagues promesses de paix sans annexions ni indemnités. Le gouvernement provisoire ne se décidait pas à résoudre la question agraire. Il hésitait à exproprier la terre au profit des paysans, dont le mécontentement grandissait. Malgré les proclamations de paix, le gouvernement entendait satisfaire ses obligations envers les Alliés. Il y avait 150.000 hommes dans la garnison de Petrograd qui attendaient qu'on les renvoie chez eux. Toute tentative d'envoyer ces hommes au front pouvait tourner à la catastrophe. Les dirigeants socialistes, majoritaires au gouvernement, tentaient de contenir l'immense poussée revendicative des paysans, soldats et ouvriers qui réclamaient la terre, la paix et du pain. Les dirigeants socialistes du soviet, tout aussi majoritaires et timorés qu'au gouvernement, hésitaient à prendre le pouvoir que la classe ouvrière leur tendait.

La contradiction entre la radicalité du prolétariat et la timidité des dirigeants socialistes est parfaitement exprimée dans cette altercation, rapportée par Milioukov, entre le ministre socialiste-révolutionnaire de l'Agriculture et un groupe de manifestants, lors de laquelle un ouvrier excédé hurla : «Fils de chienne, prenez-le, le pouvoir, puisqu'on vous l'offre !» Les dirigeants socialistes rabâchaient que l'intervention américaine avait changé la nature de la guerre et qu'il fallait tenir les engagements pris par le gouvernement tsariste envers les Alliés. Les troupes démoralisées n'étaient pas sensibles à ces arguments. La propagande radicale des bolcheviks ralliait un nombre croissant d'ouvriers et de soldats. Quant aux paysans, les bolcheviks justifiaient partout dans le pays l'expropriation spontanée des terres. Au début de juin, au 1er Congrès panrusse des députés paysans, Lénine fait un discours dans lequel il affirme que désormais la terre appartenait aux paysans et qu'ils n'avaient qu'à s’en emparer. Les paysans n'avaient d'ailleurs pas attendu Lénine pour cela, mais ils virent dans la propagande bolchevik une confirmation de leurs désirs profonds. Pourtant, c'est la résolution des socialistes-révolutionnaires qui fut votée au congrès, beaucoup plus modérée. Elle se contentait de conseiller aux paysans de patienter jusqu'à ce que l'Assemblée constituante soit convoquée et décide la réforme agraire, ce qui eut pour résultat une recrudescence des expropriations et des redistributions de terres. Cette période de la révolution révèle le déclin progressif des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires. Enfermés dans des schémas préétablis de la révolution, persuadés qu'il fallait passer par une phase de démocratie bourgeoise, ces deux partis voulaient enserrer la réalité de la lutte des classes dans les limites de leurs programmes. La vitalité du mouvement des masses ne se satisfaisait pas de la timidité dogmatique. Jusqu'à l'arrivée de Lénine, les bolcheviks étaient également paralysés par des schémas préétablis, et les hésitations du parti au début de la révolution montrent bien que leur politique n'aurait pas été fondamentalement différente de celle des autres partis de gauche, si Lénine n'avait pas imposé un tournant radical en avril 1917.
 
 

Les explications des événements historiques par l'intervention d'un seul homme sont en général fortement sujettes à caution, mais dans le cas présent c'est bien de cela qu'il s'agit. Ce sont les classes sociales qui font l'histoire, mais le rôle essentiel qu'a pu jouer un dirigeant ou un tout petit groupe de dirigeants s'explique parfaitement par une analyse sociale du contexte. L'État était en déliquescence, toutes les forces sociales opposées à la révolution étaient en état de dissolution. La société russe tout entière était en état de dissolution, après plusieurs années d'une guerre terrible. C'est cette situation qui a permis à un petit groupe d'hommes — quelques milliers en 1917 — de prendre le pouvoir. L'extrême degré d'organisation et de discipline de ce petit groupe d'hommes ne peut à lui seul expliquer l'efficacité de son action, ce qui ne retire rien au génie tactique de Lénine entre avril et octobre.

Quand les événements s'accélèrent et prennent des tournants inattendus, le parti se trouve dépassé par les événements. Or, le surgissement des soviets, des comités d'usine, la radicalisation des masses ouvrières et paysannes sont effectivement des tournants inattendus pour les cadres du parti bolchevik, pour qui la révolution doit être avant tout une révolution démocratique-bourgeoise. Il faudra que Lénine menace de démissionner pour que les thèses d'avril passent. Sous la direction de Lénine, le parti rectifie sa ligne politique, ses mots d'ordre en fonction de l'évolution de la situation et des nécessités tactiques du moment, indépendamment des fondements théoriques sur lesquels repose la doctrine bolchevik. Le concept de soviet était un corps étranger au bolchevisme mais ils dirent : tout le pouvoir aux soviets. Les comités d'usine, c'était à l'époque considéré comme de l'anarchosyndicalisme.

Lénine tenait la continuation de la guerre pour utile à la cause révolutionnaire car elle devait marquer la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, mais on dit : paix démocratique sans annexion ni indemnités. Le programme économique des bolcheviks les portait à nationaliser la terre mais, à la VIIe Conférence du parti, Lénine proposa une résolution qui ménagerait la chèvre et le chou, conforme en apparence aux principes tout en ayant l'air de défendre les revendications des paysans. On a ainsi ce chef-d'œuvre de jésuitisme, l'affirmation selon laquelle les paysans doivent «s'emparer de la terre d'une manière organisée», ce qui peut tout vouloir dire. La terre aux paysans est un mot d'ordre tout aussi étranger au bolchevisme que «Tout le pouvoir aux soviets», et les militants ont tout autant de mal à l'assimiler. Car il est évident que si les paysans s'emparent de la terre, la nationalisation devient impossible. Rosa Luxembourg dira qu'une fois les paysans en possession de la terre, le socialisme se créera «une nouvelle classe d'ennemis puissants» dont la résistance à la collectivisation serait plus dangereuse que celle des anciens propriétaires. Boukharine avait également mis le parti en garde : les paysans révoltés favoriseraient le premier stade de la révolution, mais une fois satisfaits ils s'abstiendraient dans le deuxième stade. Mais ce que Lénine voyait, c'était que le parti qui se déciderait à soutenir les revendications à la terre des paysans s'assurerait leur appui, ou au moins leur neutralité, dans la prise du pouvoir.

Le 16 juin s'ouvre le congrès panrusse des soviets. Les deux courants — réformistes et révolutionnaires — vont se heurter violemment. Les bolcheviks ont 105 délégués sur 822 ; les mencheviks en ont 248 et les SR 285.

Le 17 juin, Lénine monte à la tribune et met les membres du soviet en demeure d'enlever le pouvoir au gouvernement provisoire. On se souviendra que le menchevik Tseretelli avait déclaré qu'il n'y avait pas un parti en Russie qui se déclarât prêt à assumer tout le pouvoir et que Lénine avait crié du fond de la salle : «Si, les bolcheviks !».

Le 23 juin, les bolcheviks avaient décidé une manifestation. Petrograd est couvert d'affiches proclamant : «Tout le pouvoir aux soviets !», «Terminez la guerre !», «À bas les ministres capitalistes !»

Le 22 juin, le congrès des soviets avait voté une résolution interdisant la manifestation. Le comité central bolchevik consent à annuler la manifestation et parvient avec beaucoup de mal à convaincre les cellules ouvrières et militaires de ne pas y participer. Lénine fait la remarque suivante : «Nous ne devons pas leur donner de prétexte à nous attaquer, laissons-les nous attaquer eux-mêmes, le temps travaille pour nous.» Le lendemain, les bolcheviks eurent à répondre devant le soviet de l'accusation d'incitation à l'émeute ; Tseretelli, ministre du gouvernement provisoire, attaque violemment les bolcheviks :

«Nous ne nous trouvons plus en présence d'une propagande théorique et idéologique mais en face d'un véritable complot ; la parole et la plume sont remplacées par les armes à feu. Il faut désarmer les bolcheviks !»

Ce qui constitue un aveu implicite que, pour les socialistes, la parole n'est pas nécessairement suivie de l'action. La meilleure confirmation en est apportée lorsque Kamenev réplique à Tseretelli :

«Si ce que vous venez de dire est autre chose qu'une simple rodomontade, faites-moi arrêter immédiatement !»

Le ministre n'osa pas mettre la menace à exécution. Les bolcheviks en profitèrent pour faire insérer au procès-verbal une note stipulant que l'accusation de complot était une pure invention destinée à faire désarmer les ouvriers et éloigner la garnison. Ce n'est que plus tard qu'on apprit que les bolcheviks avaient effectivement préparé une attaque contre le siège du gouvernement provisoire, que tous les détails avaient été minutieusement réglés et que l'attaque avait été annulée à cause de renseignements selon lesquels le mouvement ne serait pas suivi en dehors de Petrograd.
 
 

L'insurrection de Juillet



Le 16 (29) juin, Kerenski, ministre de la Guerre, lance «aux officiers et soldats de l'armée russe» un appel dans lequel il demande de déclencher une offensive. Le 1er juillet, l'ordre de l'assaut général est lancé sur le front de Galicie, qui devait tourner à la catastrophe le 19. Fin d'une politique socialiste efficace en Russie. Après cela, le gouvernement se survit à lui-même. Il n'a plus de moyens d'action sur les Alliés ni sur les Allemands. La Russie est absente sur la scène internationale. Le gouvernement se maintient de façon précaire au palais d'Hiver.

Le 16 juillet 1917, l'anarchiste Bleikhman appelle, au meeting du premier régiment de mitrailleurs, à «saisir tout le pouvoir, la terre, les usines, les fabriques, les habitations, etc.» et à renverser le gouvernement bourgeois, alors que les bolcheviks, qui prêchent la modération, se font huer. Plus tard dans la journée, le premier régiment de mitrailleurs donnera le signal du soulèvement de juillet, au cours duquel des milliers d'ouvriers, de marins et de soldats manifestèrent pour exiger que le soviet prenne le pouvoir. Octobre n'aurait sans doute jamais eu lieu sans ces journées de Juillet, car elles révélèrent la faiblesse du soutien populaire à Kerenski. À cette époque, entre février et octobre 1917, Lénine avait écrit dix articles contre l'anarchisme. Il conseille alors de prendre le pouvoir sans attendre la tenue du IIe Congrès des soviets, sinon, dit-il «la vague de l'anarchisme présente peut devenir plus forte que nous».

Dès le début, les marins de Kronstadt s'étaient opposés à l'offensive militaire du gouvernement. Le comité central bolchevik évalue mal la volonté de lutte des travailleurs. Il lance le 15 juillet un appel reproduit dans la Pravda pour arrêter la manifestation prévue pour le lendemain. Les ouvriers et soldats décident néanmoins de manifester. La Pravda paraît avec une page blanche. Le 16 et le 17 juillet une énorme manifestation défile dans les rues, qui tourne en insurrection Les marins de Kronstadt débarquent à Petrograd, et une colonne de 20.000 hommes se rend au palais de Tauride, siège du soviet. Trotski parvient difficilement à calmer les manifestants. L'anarchiste Anatole Gorelik raconte :

«Du 3 au 5 juillet [16-19 juillet] les marins de Kronstadt, entraînés par les anarchistes et les militants de base du parti bolchevik, manifestaient à Petrograd. Les Kronstadiens furent désarmés et les organisations anarchistes et bolcheviques pourchassées. Cela rapprocha encore davantage les anarchistes et les bolcheviks.»20

Le même jour, le 176e régiment d'infanterie, acquis aux bolcheviks, quitte son cantonnement pour voler au secours de la révolution. Les dirigeants bolcheviks sont introuvables, les soldats se trouvent sans instructions. Un dirigeant menchevik trouve le prétexte de la protection du siège du soviet pour les occuper. Le deuxième assaut de la journée est ainsi envoyé sur une voie de garage. Le troisième assaut a lieu le soir. Une énorme foule, composée surtout d'ouvriers de l'usine Poutilov, se présente devant le siège du soviet. Un important groupe se rue dans la salle. Un ouvrier fait une violente adresse à l'assemblée :

«Vous n'êtes ici que pour discuter sans fin et pour pactiser avec la bourgeoisie et les propriétaires fonciers !» «Nous sommes trente mille décidés à imposer notre volonté ! Nos fusils sont chargés.»

Le président de la séance écoute calmement, puis tend à l'orateur un texte par lequel le soviet demande aux ouvriers de rentrer tranquillement chez eux. Dérouté, l'homme quitte la tribune et sort, suivi de ses camarades. L'insurrection de Juillet se termina lamentablement, faute de coordination entre les manifestants. Soukhanov fit remarquer par la suite qu'il aurait suffi d'un groupe d'une dizaine d'hommes pour arrêter le gouvernement provisoire au complet. Il n'y avait aux portes du palais qu'une demi-douzaine de gardes. Le 19 juillet, le gouvernement provisoire ordonne l'arrestation de Lénine et de six autres dirigeants bolcheviks, sous l'inculpation d'incitation à la rébellion armée avec appui financier de l'ennemi.

Lorsque l'ordre d'arrestation fut connu, Lénine déclara: «Ils vont nous fusiller, l'occasion est trop belle.» Le parti passe dans la clandestinité. Le slogan «Tout le pouvoir aux soviets», valable en mars et avril, devient ambigu en juillet et août. Les partis majoritaires aux soviets se refusent à prendre le pouvoir. De plus, les soviets sont maintenant entachés de réaction car celui de Petrograd avait appuyé les mesures de représailles contre les bolcheviks. Le pouvoir doit désormais appartenir aux masses révolutionnaires elles-mêmes, c'est-à-dire au parti qui en est l'incarnation.

Les anarchistes, très actifs pendant les journées de Juillet, subissent une très lourde répression. «Ils avaient été durement frappés par la répression au lendemain des journées de Juillet, et aucun parti politique n'avait fait un seul geste de solidarité envers les détenus anarchistes», dit Marc Ferro.21

En août a lieu le VIe Congrès du parti bolchevik. Lénine absent, c'est Staline qui est chargé d'exposer les nouvelles orientations. Il déclare à cette époque :

«Nous ne pouvons pas laisser le pouvoir à des soviets qui s'allient à des contre-révolutionnaires. [...] Depuis que la révolution a pris un aspect socialiste, les petits-bourgeois sont devenus contre-révolutionnaires ; donc le mot d'ordre “Tout le pouvoir aux soviets” est périmé.»

Mais personne n'indique quels sont les organes de gouvernement qui doivent prendre leur place. Le parti bolchevik perd du terrain. Des orateurs sont malmenés par les ouvriers. Des cellules disparaissent. Les démissions affluent. Le 21 juillet, Kerenski est nommé Premier ministre. Trotski et d'autres dirigeants bolcheviks sont arrêtés mais le gouvernement provisoire n'ose pas s'attaquer aux militants, qui continuent leur travail d'agitation dans les usines et les casernes. Le parti compte maintenant 200.000 membres, il est de loin celui qui a le plus d'influence dans la classe ouvrière. L'intérêt bien compris des bourgeois du gouvernement provisoire aurait été de se rapprocher des socialistes pour isoler les bolcheviks. Pour couper l'herbe sous le pied des révolutionnaires, ils auraient dû résoudre les questions clés de la réforme agraire et de la fin de la guerre. Cependant, les représentants de la bourgeoisie russe ne voulaient pas entendre parler de cela. Ils remettaient toute la discussion sur ces problèmes à la convocation de l'Assemblée constituante. Ils voulaient faire la guerre avec des déserteurs, et mettre fin à la ruée des paysans sur les grands domaines en invoquant le droit constitutionnel à venir.
 
 

Kornilov



En juillet-août, le gouvernement tente de reprendre la situation en main pour gagner la guerre. Fin août : c'est le vide politique, il n'y a plus de gouvernement en Russie. Des manifestations de masse secouent Petrograd. Un troisième cabinet, formé début août avec Kerenski et une faible majorité de socialistes, soutenu par le comité exécutif central des soviets, marque un léger glissement à gauche. Toutefois, les ministres socialistes font partie de l'aile la plus à droite du parti socialiste-révolutionnaire et du parti menchevik. Le programme du nouveau gouvernement est fondé sur le maintien de la démocratie bourgeoise. Kerenski, Premier ministre socialiste, voulait continuer la guerre. Désirant assurer la stabilité de l'armée, il nomme Kornilov généralissime. Tout ce que la Russie comptait d'organisations et d'associations conservatrices, patriotiques et réactionnaires applaudit et soutint le nouveau chef des armées, depuis l'Union des troupes cosaques jusqu'à l'Union des chevaliers de Saint-Georges, les décorés de la plus haute distinction militaire. Ce chœur d'acclamations tourna, semble-t-il, la tête du général. Mais les milieux nationaux conservateurs n'avaient aucune assise dans le pays.

La consolidation du gouvernement provisoire signifiait la liquidation du soviet. Vers le 27 août, Kornilov fit concentrer en un point situé entre Moscou et Petrograd un corps de troupes cosaques et la «Division sauvage». Son chef d'état-major fit naïvement remarquer au général que cette concentration de troupes n'avait aucune utilité si on voulait renforcer le front Nord, mais beaucoup en cas de grèves à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Ce Kornilov avait une façon bien à lui de concevoir la stratégie militaire. Il était convaincu que le soviet tout entier était un nid d'agents allemands et de traîtres à la patrie. Il était donc naturel qu'il soit particulièrement soucieux de ce qui se passait à Moscou ou à Petrograd. Kornilov ne cachait pas ses intentions de «pendre les espions allemands dirigés par Lénine [...] et de disperser le soviet» une fois pour toutes. Le 26 août, une conférence d'État a lieu à Moscou avec pour but de «réunir les forces vives du pays», c'est-à-dire de donner une caution, une sorte de légitimité au gouvernement provisoire. Le soviet représentait l'écrasante majorité de la population : ouvriers, paysans, mais il restait inacceptable aux yeux des conservateurs. La conférence de Moscou devait représenter, à titre consultatif, toutes les couches de la population. Pourtant, ouvriers, paysans, soldats, représentés au soviet, se sont vu attribuer seulement 10% des sièges. La bourgeoisie, dont le moral était en hausse depuis la répression contre les bolcheviks, s'était attribué le reste.

Les bolcheviks ont boycotté la conférence d'État, mais pour donner le change, ils ont lancé un mot d'ordre de grève générale d'une journée.

«La grève prouvait en effet combien était vaine la prétention de cette assemblée de représenter la nation entière, quand elle ne parvenait même pas à réunir ses membres dans la salle de conférence, les tramways étant restés au dépôt.» (Joel Carmichael, Histoire de la révolution russe, Idées/NRF, p. 186.)

La conférence se termine dans un fiasco lamentable. Tseretelli, dirigeant menchevik, eut beau serrer ostensiblement la main d'un gros industriel, Kerenski eut beau tenter comme d'habitude de concilier la droite et la gauche de l'assemblée en s'en prenant aux extrémistes des deux bords, le jeu des forces réelles se situait ailleurs, dans les usines et les casernes. Les envolées lyriques de Kerenski ne satisfaisaient plus les ouvriers. La droite, avec l'entrée en scène de Kornilov, n'avait plus besoin du dirigeant socialiste comme bouclier contre la volonté révolutionnaire des masses. L'heure était arrivée pour Kerenski de quitter la scène. Kornilov demande que les troupes du secteur de Saint-Pétersbourg, qui relevaient du gouvernement provisoire, soient placées directement sous son contrôle. Kerenski refuse, mais à son tour soumet une requête à Kornilov : il demande au généralissime de lui fournir un corps de cavalerie afin de défendre la capitale et le gouvernement provisoire contre les bolcheviks. S'agit-il d'une offre déguisée pour camoufler l'investissement de Petrograd par les troupes du général ? Le rôle de Kerenski et de son parti ne peut pas être apprécié à partir de ce seul fait, mais toute sa politique conduit à ouvrir les portes à la droite la plus conservatrice plutôt que d'aller de l'avant et de s'appuyer sur les masses populaires en mouvement.

Le général fit savoir qu'il exigeait la proclamation de la loi martiale à Petrograd, le transfert dans ses mains de toute l'autorité civile et militaire, la démission collective du cabinet. Kerenski commence alors à comprendre : il destitue Kornilov, qui décide de rester à son poste et de mettre son plan à exécution. Mais les troupes du général furent incapables de faire leur jonction. Le télégrammes ne partaient pas, les trains tombaient en panne... Kornilov, qui n'avait sans doute pas le sens des nuances, ne cachait pas qu'il ne faisait aucune différence entre les bolcheviks et les partis réformistes. Ceci explique peut-être le brusque accès de sentiment unitaire des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires, qui, galvanisés par le danger, rappellent les bolcheviks afin d'organiser un comité de lutte contre la contre-révolution. Une milice de 25.000 hommes est créée, résurrection de la garde rouge interdite après juillet. Les troupes de Kornilov envoyées contre Petrograd s'évanouissent dans la nature ou se rallient au gouvernement provisoire. Les sociétés patriotiques disparaissent également, le moment de l'action venu, non sans s'être approprié les fonds qu'on leur avait confiés pour lutter contre les expropriateurs.

Le 14 septembre, Kerenski se nomme lui-même généralissime, et, deux jours plus tard, Kornilov et sa clique sont arrêtés. Ils furent traités avec l'indulgence que confèrent les bonnes manières entre gens du même monde. Confortablement installés dans un petit monastère, ils s'en évadèrent peu après et, lorsque la guerre civile ravagea le pays, la plupart des conjurés occupèrent une place de premier choix dans le camp de la réaction. Kerenski eut beaucoup de mal à expliquer pourquoi il avait demandé un corps de cavalerie à Kornilov. De nombreuses hypothèses ont été avancées quant aux relations entre les deux hommes. Cette question n'a au fond pas d'importance. Plus importantes sont les conclusions que le prolétariat tirera de cette affaire : les réactionnaires sont décidés à agir avec force, les socialistes modérés ne sont pas capables de faire face à la réaction. Il est significatif que tout de suite après l'échec de Kornilov, les deux soviets les plus importants du pays, Petrograd et Moscou, adoptèrent les motions bolcheviks avec de nettes majorités.

Grâce à l'indécision des réformistes devant la crise, les bolcheviks ont pu retrouver, et même accroître, les positions qu'ils avaient perdues. L'ironie de l'histoire est que ce sont les réformistes eux-mêmes, incapables de surmonter la crise et de se défendre par une action armée, qui ont dû faire appel aux bolcheviks. Cela en dit long sur la capacité réelle qu'ils avaient de mettre en œuvre leur projet de continuer la guerre.

Le gouvernement provisoire était déconsidéré partout. Les mencheviks et les SR perdent du terrain dans les soviets. Avant le IIe Congrès des soviets, le comité exécutif, composé de mencheviks et de SR, n'avait pas du tout l'intention de prendre le pouvoir, puisque le pouvoir légitime était en théorie tenu par le gouvernement provisoire contrôlé par eux. Ce pouvoir devait ensuite être détenu par le gouvernement issu des délibérations de l'Assemblée constituante, dont le gouvernement provisoire retardait sans cesse la convocation. Progressivement, la lutte entre la majorité «démocratique» des soviets et la bourgeoisie se transforme en lutte entre les bolcheviks et leurs adversaires. Le soviet de Petrograd émet un vote où les bolcheviks l'emportent à une majorité écrasante. Le soviet dans son ensemble passe totalement sous leur contrôle.

Moscou vote le 5 septembre pour le pouvoir des soviets, suivi de Saratov, Kiev, Ivanovo-Voznesensk, et de nombreux autres centres industriels. Lénine est toujours dans la clandestinité, alors même que son parti contrôle les deux principaux soviets du pays. Dans tout le pays, les votes des soviets locaux exigent que le comité exécutif central du soviet prenne le pouvoir. Le soviet de Petrograd vote le 31 août une résolution en faveur du pouvoir des soviets. Le même jour, 126 soviets de province en font autant. Un nouveau présidium du soviet de Petrograd est élu qui donnera la présidence à Trotski.

On peut s'interroger sur les raisons pour lesquelles Lénine insistera de façon frénétique pour que le parti bolchevik prenne le pouvoir la veille du IIe Congrès des soviets, sachant que ces derniers allaient de toute façon décider, lors de ce congrès, de prendre le pouvoir. La seule raison plausible est que Lénine, contre l'écrasante majorité de son parti, avait décidé d'exercer le pouvoir seul ; les soviets étant des instances électives, la majorité pouvait y varier. Or, il était hors de question de partager le pouvoir. Lénine entend que le parti prenne le pouvoir avant les soviets, pour exercer le pouvoir en son nom. Les socialistes-révolutionnaires de gauche n'entreront (fugitivement) au gouvernement que sous la pression du puissant syndicat des cheminots.

Si le parti bolchevik prit le pouvoir sur un mot d'ordre d'essence anarchiste, «Tout le pouvoir aux soviets», ce mot d'ordre, dans la bouche des bolcheviks, paraissait tout de même suspect aux anarchistes. Goloss Trouda (la Voix du travail), le journal des anarchosyndicalistes de Petrograd, écrivit le 20 octobre 1917, quelques jours avant l'insurrection :

«La réalisation éventuelle de la formule : Tout le pouvoir aux soviets (ou plutôt, la prise du pouvoir politique), — est-ce la fin ? Est-ce tout ? Cet acte achèvera-t-il l'œuvre destructrice de la révolution, déblayera-t-il définitivement la voie pour la grande construction sociale, pour l'élan créateur de la révolution ?

« La victoire des “soviets” — si elle devient un fait accompli — et, une fois de plus, l’”organisation du pouvoir” qui la suivra, signifieront-elles, effectivement, la victoire du travail, la victoire des forces organisées des travailleurs, le début de la véritable reconstruction socialiste? [...]

«Tout dépendra de l'interprétation que les vainqueurs prêteront au mot d'ordre “pouvoir” et à leur notion d’”organisation du pouvoir”. Tout dépendra de la façon dont la victoire sera utilisée ensuite par les éléments qui tiendront, au lendemain de la victoire, ce soi-disant “pouvoir”.

«Si par pouvoir on veut dire que tout travail créateur et toute activité organisatrice, sur toute l'étendue du pays, passeront aux mains des organismes ouvriers et paysans soutenus par les masses armées ; si l'on comprend, par pouvoir, le plein droit de ces organismes de se fédérer naturellement et librement, en exerçant cette activité, de commencer la nouvelle construction économique et sociale, de mener la révolution vers de nouveaux horizons de paix, d'égalité économique et de vraie liberté ;

«Si le mot d'ordre “pouvoir des soviets” ne signifie pas l'installation de foyers d'un pouvoir politique, foyers subordonnés au centre politique et autoritaire principal de l'État ;

«Si, enfin, le parti politique aspirant au pouvoir et à la domination s'élimine après la victoire et cède vraiment sa place à la libre auto-organisation des travailleurs ; si le “pouvoir des soviets” ne devient pas en réalité un pouvoir étatiste d'un nouveau parti politique, alors, et alors seulement, la nouvelle crise pourra devenir la dernière, pourra signifier les débuts d'une ère nouvelle.»22

Kerenski forme, le 31 août, un cabinet à son goût, où il place deux de ses amis KD. Le soviet de Petrograd dénonce ce cabinet immédiatement. Le IIe Congrès des soviets, tout proche, instaurera, espère-t-on, un «authentique gouvernement révolutionnaire». La méfiance à l'égard des personnalités politiques du gouvernement provisoire s'accroît. Le IIe Congrès des marins de la Baltique adopte une résolution exigeant la destitution de Kerenski, qualifié de canaille et de traître. Même en dehors des soviets, l'influence des bolcheviks grandit. Au conseil municipal de Moscou, ils obtiennent 51% des voix en octobre contre 11% en juillet. Les SR, quant à eux, tombent de 58 à 14%. Mais, parallèlement, la radicalisation à gauche s'accompagne d'une radicalisation à droite. Le parti KD, conservateur, réunit 26% en octobre contre 17% en juillet. Les tendances centristes font donc les frais de la situation. Il faut aussi signaler le nombre croissant d'abstentions.

Le parti socialiste-révolutionnaire, gigantesque au début de la révolution, se scinde en trois tronçons : une petite fraction de droite continue de soutenir Kerenski ; une aile de gauche en expansion et dont les positions, sur les problèmes de fond, rejoignent celles des bolcheviks ; une majorité indécise. Depuis juillet, ce parti a perdu la plupart de ses appuis dans le prolétariat. La marge de manœuvre de Kerenski devient de plus en plus réduite. Les partis qui le soutenaient fondent. Aussi essaie-t-il de se renforcer sur la gauche en réunissant une «Conférence démocratique» le 14 septembre, dont les classes possédantes sont exclues. 1200 délégués représentent les soviets, des assemblées municipales, des syndicats, des coopératives. Le problème posé à la conférence est le suivant : les partis démocratiques doivent-ils assumer le gouvernement ou recourir à une nouvelle coalition ? La conférence approuve le principe d'une coalition, mais un amendement à la résolution exclut les KD dont le rôle dans l'affaire Kornilov était tenu pour suspect.

La Conférence démocratique eut un successeur, le Conseil provisoire de la république, ou Préparlement. C'était une institution composée d'un certain nombre de délégués de la Conférence démocratique ainsi que des représentants de toutes les couches de la bourgeoisie, et de non-socialistes qui avaient été exclus de la précédente assemblée. Le Préparlement devait jouer le rôle d'un organe délibérant et consultatif en attendant l'Assemblée constituante. En somme, le gouvernement provisoire s'entêtait à vouloir remettre le pouvoir aux mains de la bourgeoisie. Les bolcheviks avaient décidé d'envoyer une délégation au Préparlement. Apprenant cette nouvelle, Lénine, furieux, écrivit une lettre au comité central, dans laquelle il disait : «Vous serez des traîtres et des misérables si vous ne faites pas immédiatement occuper les usines, cerner le siège de la conférence et mettre toute cette canaille en prison.»

Les bolcheviks, abasourdis, décidèrent de détruire la lettre de Lénine et de passer l'incident sous silence. «C'est sans doute un cas unique dans l'histoire de notre parti», dira Boukharine. Pour Lénine, l'objectif numéro un était la prise du pouvoir. «Il serait naïf d'attendre que nous ayons une majorité “officielle”. Une révolution n'attend pas»... La délégation bolchevik se retira dès la première séance après un discours orageux de Trotski.

Le Préparlement, dans lequel se trouvait toute la fine fleur de l'intelligentsia politique russe, était complètement coupé des événements réels. Débarrassé des bolcheviks, il retomba dans le ronron des débats parlementaires. Lénine, en exil, exhorta le comité central bolchevik à se préparer à prendre le pouvoir. Décidé à rentrer en Russie malgré l'opposition du comité central, qui craignait qu'il ne soit pris à la frontière, il fallut un ordre écrit pour lui faire entendre raison.

Lénine revient à la charge le 12 octobre, insistant sur la nécessité de prendre le pouvoir. Devant les hésitations du comité central, il se fâche :

«Voyant que le comité central laisse tomber, sans même une réponse, mes écrits insistants [...], que l'organe central supprime de mes articles toute référence à des erreurs aussi éclatantes que la décision honteuse de participer au Préparlement, l'offre faite aux mencheviks de siéger au Préparlement, l'offre faite aux mencheviks de siéger à la présidence du présidium des soviets, voyant tout cela, je suis obligé d'y reconnaître une invitation à me retirer. Je suis obligé d'offrir ma démission au comité central [...] me donnant la liberté de propagande à la base du parti et au congrès.»23

Rentré clandestinement de Finlande, Lénine s'emploie à reprendre en main le parti. Comme en avril, il fallait convaincre les bolcheviks de s'adapter aux nouvelles nécessités de l'heure. Il faut prendre le pouvoir. Lénine se trouve une fois de plus isolé dans les rangs de son propre parti. Au mépris de la discipline de parti, il court-circuite le comité central pour faire appel directement aux comités locaux. Il communique sans intermédiaire avec les militants qui sont acquis à ses idées.
 
 

Prise du pouvoir par les bolcheviks



En juillet, Lénine avait abandonné le mot d'ordre du pouvoir aux soviets, jugés réactionnaires puisqu'ils avaient réprimé les bolcheviks. En août, après la tentative de putsch de Kornilov, il le reprend, car la colère des travailleurs va faire basculer la majorité du côté des bolcheviks dans les soviets locaux. L'hésitation de la plupart des bolcheviks à prendre le pouvoir n'était pas due à des scrupules démocratiques mais à la certitude qu'ils ne pourraient le garder et qu'ils seraient obligés de prendre des mesures de terreur. Un militant du comité bolchevik de Petrograd s'exprimait ainsi, fin octobre :

«Nous devons nous rendre compte que, si nous prenons le pouvoir, il nous faudra réduire les salaires, introduire un régime de terreur. Nous n'avons pas le droit de refuser ces mesures, mais il n'est pas nécessaire non plus de précipiter ces événements.»

Dans un texte intitulé «Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ?» (Œuvres complètes, tome XXVI, pp. 81-134), Lénine s'efforce de montrer que «si le tsar peut gouverner la Russie avec 130.000 aristocrates et propriétaires terriens, 240.000 bolcheviks peuvent faire au moins aussi bien», ce qui est une façon de reconnaître qu'il entendait transformer les 240.000 membres de son parti en classe dominante. C'est ce que dira Alexandra Kollontaï en 1921 : «La politique claire du Parti de s'identifier avec les institutions de l'État soviétique se transforme peu à peu en une politique d'une classe supérieure.»24 Mais pendant que Lénine rêvait de faire gouverner le pays par ses 240.000 bolcheviks, le pays, de février à octobre, s'était couvert d'un nombre considérable de comités d'usine. Une conférence des comités d'usine de Petrograd avait déclaré en avril 1917 :

«Toutes les décisions sur la gestion interne de l'usine, tels la longueur de la journée de travail, les salaires, l'embauche et le renvoi d'ouvriers et d'employés, les congés, etc., doivent venir du comité d'usine.»

En juin, une autre conférence avait réclamé «l'organisation d'un contrôle complet des travailleurs sur la production et la distribution» et «une majorité de prolétaires dans toute institution détenant des pouvoirs exécutifs». Après octobre, un autre congrès alla plus loin et déclara :

«Le contrôle de la production et les commissions de contrôle ne doivent pas être seulement des commissions de vérification mais [...] des cellules de l'avenir qui dès maintenant préparent le transfert de la production aux mains des ouvriers.»

Ce qui fera dire à Lénine, au IIIe Congrès des soviets (23-31 janvier 1918) : «Les idées anarchistes revêtent maintenant des formes vivantes.»
 
 

L'urgence que mettait Lénine à prendre le pouvoir ne peut se comprendre que si on a à l'esprit la perspective dans laquelle il plaçait cette prise du pouvoir. La révolution en Russie ne pouvait survivre, pensait-il, que si elle était appuyée par une révolution victorieuse dans d'autres pays, en Allemagne en particulier. La Russie était trop arriérée pour construire le socialisme. La Révolution russe devait être relayée par une révolution simultanée dans les pays industrialisés d'Europe. Les yeux des bolcheviks étaient tournés unanimement vers l'Allemagne. Le 29 septembre, Lénine écrit dans un article, «La crise est mûre»,25 qu'on est à la veille d'une révolution prolétarienne mondiale. La prise du pouvoir, selon lui, n'était donc pas un coup de tête, une aventure putschiste, c'était un élément d'un développement stratégique général.

Le 24 octobre, douze des vingt et un membres du comité central se réunissent pour arrêter les détails de la prise du pouvoir. Un point est certain : il faut que cela se fasse avant le IIe Congrès des soviets car les bolcheviks ne peuvent se permettre d'y perdre la majorité. Seuls deux hommes votent contre : Zinoviev et Kamenev. Aussitôt après la séance, ces deux dirigeants adressent une longue circulaire à tous les dirigeants bolcheviks, dans laquelle ils proclament:

«Devant l'histoire, devant le prolétariat international, devant la révolution et la classe ouvrière russes, nous n'avons pas le droit, à l'heure actuelle, de jouer tout l'avenir sur la carte de l'insurrection armée.»

À Petrograd, les bolcheviks concentrent leur propagande sur deux axes : la convocation du IIe Congrès des soviets, le ralliement de la garnison. Le comité militaire révolutionnaire va jouer un rôle essentiel. Il avait été créé à l'instigation des mencheviks comme instrument de coopération entre le comité exécutif du soviet et l'état-major pour la défense du soviet de Petrograd. Désormais dominé par les bolcheviks, il est boycotté par les socialistes modérés. Il comprend 66 membres, dont 48 bolcheviks, 14 socialistes-révolutionnaires de gauche et 4 libertaires, les anarchistes Bleikhman et Bogatsky et les anarchosyndicalistes Chatov et Yartchouk :

— Yartchouk militait depuis avant 1905 et avait été élu au soviet local de Kronstadt, dans lequel se trouvait une importante fraction anarchiste.
— Chatov avait travaillé comme mécanicien, débardeur, imprimeur aux Etats-Unis et avait milité aux IWW. Il était un membre très actif du Conseil central des comités d'usines de Petrograd.
— Bleikhman, militant de la Fédération anarchiste de Petrograd, était chaudronnier. Après de nombreuses années d'exil en Sibérie et à l'étranger, il revient lors de la révolution de février. Il est élu délégué au soviet de Petrograd en juillet.

Le comité militaire révolutionnaire a pour fonction de désigner les troupes autorisées à quitter la ville, recenser la garnison, veiller au matériel et au ravitaillement, défendre la ville. Il finit par constituer le poste de commandement de l'insurrection. Le gouvernement provisoire connaît l'existence de préparatifs d'insurrection, mais ne bouge pas. Les rapports au chef du gouvernement disaient que les bolcheviks préparaient une manifestation qui «aurait un caractère pacifique mais malgré tout les ouvriers viendront en armes»... Soukhanov, un socialiste, écrivit plus tard que «pleins d'eux-mêmes, les pantins du palais ne comprenaient rien de rien. Se croyant forts, ils ne s'alarmaient pas et s'occupaient d'affaires d'État, plus importantes.» La prise du palais d'Hiver s'effectua presque sans pertes : cinq soldats et un marin tués. Lénine sort de la clandestinité. Aussitôt, il annonce dans un discours les perspectives, qui se résument à ceci :

«Les masses elles-mêmes créeront leur pouvoir ;

«Le vieil appareil d'Etat sera détruit de fond en comble et un nouvel appareil de direction sera créé sous la forme des organisations soviétiques;

«L'une des tâches à l'ordre du jour, c'est de mettre fin à la guerre ;

«Il faut d'abord vaincre notre capitalisme lui-même. Nous serons aidés dans cette lutte par le mouvement ouvrier du monde entier ;

«Nous gagnerons la confiance des paysans par un seul décret qui anéantira la propriété foncière ;

«Nous instituerons le contrôle ouvrier sur l'industrie.»

Le coup de force des bolcheviks provoqua de nombreuses protestations auprès des SR et des mencheviks. Désormais, il n'y a plus d'entente possible avec les modérés. Au congrès des soviets qui se déroulait à ce moment-là, de nombreux délégués SR et mencheviks se retirèrent. Le IIe Congrès des soviets s'ouvre le 25 octobre. Les bolcheviks obtiennent 390 délégués, les mencheviks et les SR subissent un énorme recul, ils ont respectivement 80 et 60 délégués. Les leaders de ces deux partis quittent la salle, tentent sans succès d'organiser un défilé vers le palais d'Hiver, puis forment un comité de salut du pays et de la révolution. Pourtant, la plupart des délégués continuèrent de siéger. L'insurrection avait duré quelques heures et le comité militaire révolutionnaire annonça dans une proclamation que le pouvoir se trouvait aux mains du soviet de Petrograd. La première mesure prise par les bolcheviks est d'interdire la presse bourgeoise, mais la liberté d'agitation demeure. Ainsi, le comité de salut créé par les modérés se présente comme le seul légitime successeur du gouvernement provisoire. Il conserve une certaine influence auprès des fonctionnaires, qui sont réticents à servir le nouveau régime et pratiquent la résistance passive.

Lorsque Lénine apparaît à la séance du 26 octobre du congrès des soviets, il propose en premier lieu la paix sans indemnités ni annexions. Ensuite, reprenant intégralement le programme agraire des socialistes-révolutionnaires, il communique le décret abolissant la propriété foncière privée. Cette loi agraire jetait les bases d'un régime de petite propriété que les bolcheviks avaient jusque-là combattu. Le mot d'ordre de la terre aux paysans lancé précédemment n'était qu'une mesure tactique due à la nécessité de se lier aux masses paysannes. Ce mot d'ordre correspondait à une analyse juste des aspirations du monde paysan mais était en contradiction totale avec la doctrine.

«Nous ne réalisons pas le programme bolcheviste. Notre politique agraire est puisée dans les cahiers des paysans», dit Lénine. (Cité par B. Souvarine, Staline, p. 195.)

Parvenus au pouvoir dans des conditions qui rendaient le maintien de celui-ci hasardeux, les bolcheviks n'avaient pas d'autre parti à prendre que de réaliser un programme agraire qui n'était pas le leur, mais qu'il leur était nécessaire de mettre en œuvre pour garder le pouvoir et s'assurer au moins la neutralité des paysans. Un socialiste-révolutionnaire à ce propos s'écria : «Le beau marxiste qui, pendant quinze ans, nous a harcelés de sa grandeur pour nos lacunes scientifiques petites-bourgeoises et puis qui exécute notre programme au moment où il prend le pouvoir !» À quoi Lénine répondit, assez justement : «Le beau parti qu'il faut bouter hors du pouvoir pour que soit réalisé son programme !» Dans ces propos, se trouvent en germe tous les problèmes qui surgiront quelques mois plus tard. Destiné à affermir la position des bolcheviks au pouvoir, le décret sur la terre — qui n'a fait qu'entériner un fait massivement accompli — avait une portée nettement contre-révolutionnaire. Dès le premier jour, se révèle l'impossibilité pour les bolcheviks d'accorder leur volonté de transformation révolutionnaire à la réalité de faits. Jusqu'à la stabilisation du régime en 1921, chaque manifestation de cette contradiction sera résolue par des mesures de plus en plus répressives.

Dans l’immédiat, deux questions se posent : l'extension de l'insurrection aux autres villes et la menace d'un retour de Kerenski. Appuyé par un régiment de cosaques, ce dernier occupa deux villes à peu de distance de Petrograd. La pagaille qui avait desservi l'ancien gouvernement se retourna contre le nouveau. Le ministre bolchevik de la guerre ne réussit pas à recruter des combattants... Il suffit à Kerenski d'un détachement de quelques centaines de cavaliers pour occuper Tsarskoïe Selo avec sa garnison de 16.000 hommes. Il est vrai que Kerenski non plus, à part ce détachement de cosaques, ne trouva pas de partisans prêts à mourir pour lui : c'est ce qui sauva Petrograd.

Le 29 octobre a lieu un début de soulèvement organisé par le comité de salut, l'organe mis en place par les modérés exclus du pouvoir par l'insurrection bolchevik. Après quelques succès, les élèves officiers sont maîtrisés par les gardes rouges et les marins. Mais il y a bien plus de victimes que lors de la prise du palais d'Hiver. C'est un fait symptomatique que les modérés qui ont toujours fait preuve de la plus grande passivité, sinon de la plus grande indulgence, devant les menées de la réaction, n'aient retrouvé un semblant de vigueur que quand les éléments à leur gauche sont passés à l'action. Le syndicat des cheminots, l'un des plus puissants, contrôlé par les mencheviks mais dans lequel se trouvait aussi de nombreux libertaires, regroupait, ce qui était exceptionnel, les ouvriers, les employés et les techniciens. Il créera plus tard de nombreux problèmes au nouveau pouvoir ; au lendemain de l'insurrection d'octobre, il impose la participation de ministres non bolcheviks. Il menace de déclencher une grève générale si les combats n'ont pas cessé le 29 octobre au soir. Il réclame la mise en place d'une conférence réunissant les délégués de tous les partis socialistes, de quelques syndicats et de certains membres du comité de salut.

Cette conférence eut lieu, mais si un nombre considérable de non-bolcheviks y assistaient, les bolcheviks, seuls détenteurs du pouvoir, pouvaient lui donner l'importance qu'ils voulaient bien lui accorder. La conférence avait pour objectif la formation du nouveau gouvernement, qui aurait compris des représentants du Congrès des soviets qui venait de se terminer.

Les socialistes modérés, si réticents à prendre le pouvoir quand ils en avaient la possibilité, si indécis jusque-là, faisaient maintenant preuve d'une intransigeance hors de proportion avec leur position réelle dans le rapport des forces. Certains exigeaient avec insistance la dissolution du comité militaire révolutionnaire et l'exclusion de Lénine et de Trotski de tout gouvernement socialiste... Entre-temps, l'insurrection avait définitivement triomphé à Moscou, bien qu'avec beaucoup plus de victimes. La petite armée de Kerenski s'était dissoute comme brume au soleil. La position des bolcheviks s'en trouva renforcée de façon décisive, celle des modérés définitivement compromise.
 
 

L’Assemblée constituante



Depuis avril 1917, l'un des principaux griefs des bolcheviks contre le gouvernement provisoire est qu'il remet sans cesse à plus tard les élections à l'Assemblée constituante. Le mot d'ordre du pouvoir aux soviets est brandi par le parti en fonction des besoins et des circonstances, mais ce dernier n'avait jamais non plus abandonné celui de la convocation de l'Assemblée constituante, parce que c'était un désir profond des masses qu'il était inopportun de contrarier. Aussi les bolcheviks ne manquaient-ils jamais de stigmatiser les socialistes modérés qui tardaient à convoquer cette assemblée. Au sein même du parti se trouvaient des partisans de la Constituante, que Lénine dut fermement combattre, car il était certain que les bolcheviks n'y auraient jamais la majorité. Certains dirigeants bolcheviks pensaient qu'y obtenir un tiers des sièges serait un résultat très positif et ils n'envisageaient le rôle du parti que comme l'extrême gauche d'une coalition socialiste au pouvoir. Lorsque les bolcheviks devinrent majoritaires dans les soviets, le mot d'ordre de la convocation de l'Assemblée constituante perdit de sa pertinence, mais après l'avoir avancé pendant des mois, il leur était impossible de le condamner brutalement.

Ces élections furent enfin annoncées pour le 25 novembre et les bolcheviks savaient très bien qu'elles ne leur donneraient pas la majorité. Dès le premier jour de l'insurrection, Lénine déclara à son tour qu'il faudrait retarder les élections et abaisser l'âge du vote à 18 ans. Et comme on lui objectait que ce serait suivre exactement l'attitude reprochée au gouvernement provisoire, il répondit : «Ne dites donc pas de bêtises, il n'y a que le résultat qui compte.» Il déclara également que «reconnaître la souveraineté de la Constituante serait un recul par Rapport au pouvoir des soviets.»26 Le scrutin se révéla encore plus désastreux que prévu : 9,8 millions de voix pour les bolcheviks sur 41,6 millions de suffrages exprimés. Les socialistes-révolutionnaires ont 17,4 millions de voix, les partis socialistes d'Ukraine alliés aux socialistes-révolutionnaires 4,9 millions, les mencheviks 1,2 million, le parti constitutionnel démocrate 1,9 million. Les bolcheviks obtiennent 175 sièges sur 707, et même avec l'appoint de 40 représentants socialistes-révolutionnaires de gauche, ils sont très minoritaires. Les socialistes-révolutionnaires ont 370 sièges, les mencheviks 16 et les KD 17.

Ce scrutin est intéressant en ce qu'il révèle la place des bolcheviks dans le rapport des forces sociales. On constate que 1,9 million d'électeurs ont voté à droite et 33,3 millions d'électeurs à gauche. Une coalition des partis de gauche aurait gouverné la Russie avec un consensus électoral de 17,5 voix contre une. En choisissant de gouverner seuls et par la terreur, les bolcheviks ont fait basculer dans l'opposition la totalité des autres partis, se trouvant dans un rapport de 1 contre 25,5. Les bolcheviks avaient jusque-là réclamé les élections à la Constituante pour mieux mettre en évidence l'incurie du gouvernement provisoire et pour rallier les masses contre celui-ci. Maintenant, il leur est difficile de s'y opposer ouvertement. Ils vont le faire en douce. Lénine déclare à ce moment-là : «L'erreur est évidente. Nous avons pris le pouvoir : et nous nous sommes mis dans une situation telle que nous voici tenus de le reconquérir par la force.» C'est ce que les bolcheviks vont faire. Pourtant, aux yeux d'une majorité de militants, la composition (purement bolchevik) du gouvernement issu de l'insurrection était provisoire, puisque l'Assemblée constituante enfin convoquée était l'instance souveraine et contraindrait les bolcheviks à former un gouvernement réellement représentatif.

Un comité de défense de la Constituante se forme pour la défendre contre les «usurpateurs bolcheviks». Les socialistes-révolutionnaires de la nouvelle assemblée prennent leur rôle très au sérieux et se livrent à de grands travaux préparatoires avec commissions, sous-commissions, bureaux élaborant projets de lois et future Constitution. L'Assemblée annule les décrets d'octobre... et leur substitue des textes similaires. Elle néglige d'envisager sérieusement une réaction violente des bolcheviks. «Nous défendre ? Ne sommes-nous pas les élus du peuple souverain ?» La fédération des fonctionnaires et employés leur propose même d'appuyer leur action par une grève générale, offre qui fut déclinée. Pendant ce temps-là, dans les usines, dans les casernes, les bolcheviks s'activent plus que jamais.

Les auteurs pro-bolcheviks s'efforcent de présenter la classe ouvrière comme quasi unanime derrière le parti bolchevik. En réalité, à la ville de la Constituante, Kousmine, l’un des chefs militaires bolcheviks, estimait à 3000 le nombre de soldats sur lesquels il pouvait compter, auxquels s'ajoutent 5000 gardes rouges — composés essentiellement d'ouvriers — qui n'inspiraient à Kousmine qu'une confiance limitée. D'une façon générale, les soldats de la garnison de Petrograd entendent rester neutres. Les ouvriers n'étaient pas plus enthousiastes que les soldats. La séance d'ouverture de la Constituante est fixée au 18 janvier. Le matin, une foule d'ouvriers et d'étudiants manifeste aux cris de «Vive la Constituante !» en se dirigeant vers le palais de Tauride. Au tournant d'une rue, des unités bolcheviks les attendent et tirent sans sommation : une centaine de morts. Au palais, la séance s'ouvre vers 4 heures. «Allons, dit Lénine, puisque nous avons fait la sottise de permettre à cette assemblée de se réunir, il faut bien assister à l'inauguration. Quant à la fermeture, nous verrons...»

Le palais était occupé par les marins et les policiers d'Ouritski contrôlant les entrées, et postés un peu partout dans la salle et sur les galeries. Le doyen d'âge parvient juste à prononcer : «L'Assemblée constituante est ouverte» et se fait bousculer par Sverdlov, bolchevik, président de l'exécutif panrusse des soviets, qui lit une déclaration des droits des classes exploitées dans laquelle il est dit notamment que tous les pouvoirs devaient être remis au comité exécutif central des soviets, dominés par les bolcheviks. La lecture finie, la majorité passe, sans discussion, à l'élection du président de l'assemblée. Tchernov, socialiste-révolutionnaire, est élu et prononce un long discours dans lequel il déclare notamment que le pouvoir appartient sans conteste à l'Assemblée constituante et que si les soviets collaborent avec elle tout ira bien, sinon il y aura la guerre civile. Le problème est clairement posé en termes de pouvoir et il sera résolu dans la nuit même par la force. En attendant, la plus grande confusion règne dans la salle. Lénine, à aucun moment, n'intervient. Il lance de temps en temps une plaisanterie puis va s'allonger sur un banc en feignant de dormir. Près de lui, un bolchevik s'amuse à tirer les cheveux d'un vieux socialiste. Dans les tribunes réservées au public, la claque bolchevik crie, siffle, tape du pied et de la crosse.

L'assemblée décide de passer à l'ordre du jour. Les bolcheviks quittent la salle, suivis de près par leurs alliés socialistes-révolutionnaires de gauche. La séance continue. «L'écheveau interminable des discours et des déclarations se dévidait», dit Victor Serge. Vers 4 heures du matin, Jelesniak, un marin anarchiste, chef de la garde assignée au palais, s'approche de la tribune : «Allez-vous-en, nous sommes fatigués. On va éteindre les lumières.» Tchernov répond que les membres de l'Assemblée aussi sont fatigués mais qu'ils ne prendront pas de repos avant de s'être acquittés de la mission que le peuple leur a confiée. On entend alors dans la salle le cliquetis des culasses qu'on arme. La séance est levée. Le lendemain, lorsque les députés voulurent reprendre les délibérations, l'accès du palais était barré par des troupes et deux canons. Dans le décret de dissolution de la Constituante, rédigé par Lénine, on peut lire que «le parlementarisme bourgeois est incompatible avec la réalisation du socialisme car des institutions de classe et non point nationales peuvent seules briser la résistance des classes possédantes et poser les fondements de la société socialiste». L'exécutif des soviets ordonne la dissolution de l'Assemblée constituante «qui servait seulement de couverture à la contre-révolution bourgeoise et avait pour fonction de renverser le pouvoir des soviets».

Les députés protestèrent et en appelèrent au public, sans rencontrer aucun écho. Les militants de toutes tendances, y compris de nombreux bolcheviks furent scandalisés, mais la masse de la population resta parfaitement indifférente. Victor Serge conclut cet épisode en disant que «la dissolution de la Constituante fit sensation à l'étranger. Dans le pays, elle passa presque inaperçue». Mais il ne dit pas que tous les journaux qui ont publié le compte rendu de la séance unique de l'Assemblée furent saisis et brûlés. Comme disait Trotski, «chez Lénine, les considérations théoriques allaient de pair avec l'emploi des tireurs d'élite lettons»... La dissolution de l'Assemblée constituante marquera la fin du mariage de raison entre anarchistes et bolcheviks.
 
 

Brest-Litovsk



L'évolution des positions des bolcheviks par rapport à la guerre suit de près l'évolution de leurs positions par rapport au pouvoir. En octobre 1915, Lénine écrivait dans un article qu'en cas de victoire de la révolution en Russie, le gouvernement prolétarien offrirait la paix à tous les belligérants à condition qu'ils libèrent les peuples colonisés. En cas de refus, il faudrait entreprendre une guerre révolutionnaire et appeler à la révolte le prolétariat d'Europe et les peuples opprimés d'Asie. À la veille de son arrivée à Petrograd, Lénine reprend cette conception. A la conférence du parti bolchevik de mai 1917, il «renouvelle les protestations contre les basses calomnies que les capitalistes répandent sur notre parti en l'accusant de préconiser la conclusion d'une paix séparée avec l'Allemagne». La première rédaction du texte reprenait les idées de Lénine d'octobre 1915 sur la guerre révolutionnaire si les puissances occidentales refusaient l'offre de «paix démocratique». Dans le texte final, ce passage a disparu.

Pendant plusieurs mois, les bolcheviks continuent de prêcher «pas de paix séparée, une paix juste et démocratique». Zinoviev écrit à ce moment-là : «Les mêmes délégués venant du front qui mènent maintenant une campagne contre la guerre insistent carrément auprès de nos camarades pour qu'ils ne parlent pas de guerre révolutionnaire de peur de mécontenter les soldats.» La chair à canon du front n'envisage donc pas avec enthousiasme la guerre révolutionnaire préconisée par les stratèges révolutionnaires de l'arrière. En novembre 1917, deux millions de soldats ont déserté. L'immense majorité d'entre eux ne pensent qu'à rentrer chez eux. Les bolcheviks ne disposent que de 30 à 50.000 soldats décidés à les soutenir. Pour le reste, les unités qui avaient conservé la volonté de se battre étaient hostiles aux bolcheviks. Il était clair qu'à ce moment-là, la guerre révolutionnaire était une vue de l'esprit. Selon Voline, l'interprétation faite par les anarchistes du slogan «Paix immédiate» signifiait «une action directe de vaste envergure exercée par les masses armées elles-mêmes, par-dessus la tête des gouvernants, des politiciens, des commandants, des généraux, etc. D'après les anarchistes, ces masses devaient quitter le front et rentrer dans le pays, en proclamant hautement à travers le monde leur refus de se battre stupidement pour les intérêts des capitalistes, leur dégoût de cette boucherie inutile. Les anarchistes étaient d'avis que, précisément, un tel geste — franc, intègre, décisif — aurait produit un effet foudroyant sur les soldats des autres pays et pouvait amener, en fin de compte, la fin de la guerre, peut-être même sa transformation en une révolution mondiale. Les bolcheviks, politiciens et étatistes, songeaient, eux, à une paix par la voie diplomatique et politique, en résultat de pourparlers avec les généraux allemands».27

Aussitôt après la prise du pouvoir, Lénine déclare au soviet de Petrograd, le 25 octobre : «Le nouveau régime fera tout son possible mais nous n'affirmons pas que l'on puisse mettre fin à la guerre simplement en piquant les baïonnettes dans la terre. [...] Nous ne précisons pas si nous conclurons la paix aujourd'hui ou demain.» Ce passage fut omis dans le compte rendu des journaux bolcheviks. Le lendemain, au IIe Congrès panrusse des soviets, est adoptée une déclaration de paix qui propose à tous les belligérants «une paix immédiate, juste et démocratique sans annexion ni indemnités». Le gouvernement déclare nuls les traités secrets signés par les précédents gouvernements et affirme sa volonté de ne signer que des traités publics et négociés au grand jour. Dans l'optique du parti bolchevik, les proclamations révolutionnaires s'adressent surtout aux peuples des nations belligérantes. D'une part, on appelle explicitement les peuples à se soulever contre leurs gouvernements, de l'autre on demande à s'asseoir avec ces gouvernements autour de la table des négociations.

La Russie est épuisée par la guerre, mais une minorité du parti bolchevik, Lénine en tête, va s'efforcer d'assombrir encore la situation pour justifier la signature rapide d'un armistice. Jusqu'alors, le parti bolchevik avait axé sa stratégie de prise de pouvoir sur un certain nombre de slogans clés parmi lesquels se trouvait celui de paix immédiate sans annexions ni indemnités. Il est vrai que ce slogan s'assortissait de celui de la transformation de la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire. Les paysans en uniforme qui se trouvaient sur le front avaient quelque peu tendance à ne pas entendre la seconde partie du slogan. Les anciens alliés de la Russie étaient parfaitement conscients que celle-ci était incapable de poursuivre la guerre, mais ils étaient très enclins à prêter à la propagande pacifiste des bolcheviks un pouvoir de persuasion qu'elle n'avait pas, incapables qu'ils étaient d'envisager que les masses puissent se mettre en mouvement, même pour déserter, autrement que dirigées par des chefs.

Un observateur américain dirait très justement que si la propagande bolchevique était certes pressante et efficace, «elle faisait un peu penser à cet homme qui souffle de toutes ses forces dans la même direction qu'une violente tempête». Le parti suivait les masses. Au sein du parti, Lénine est isolé. Personne ne croyait à la possibilité d'une victoire révolutionnaire en Russie sans l'extension de la révolution au reste de l’Europe. Les militants avaient tous en tête les appels de Lénine sur la transformation de la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire. Pour la plupart des dirigeants bolcheviks, signer une paix avec les impérialistes allemands correspondait à l'abandon du mot d'ordre de guerre révolutionnaire et à une trahison du prolétariat allemand. Signer une paix séparée avec l'Allemagne, c'était livrer le prolétariat allemand à ses bouchers. Une partie des dirigeants bolcheviks préconisait la rupture des pourparlers et la levée en masse du peuple russe pour la défense de la révolution. La gauche du parti pensait que la signature de la paix ternirait l'image de la révolution en la compromettant dans des marchandages diplomatiques qui avaient été dénoncés par ces mêmes bolcheviks.

L'attitude de Trotski était plus nuancée. Il partageait le souci de ne pas compromettre l'image de la révolution aux yeux du prolétariat européen mais pensait que la Russie ne pouvait pas courir le risque d'une guerre révolutionnaire. Sa position était : arrêt de la guerre et démobilisation, sans signer la paix. Si l'Allemagne rompait l'armistice et envahissait la Russie, on pourrait toujours signer sous la force. Les apparences auraient été sauves. La majorité du parti se rallia à ce tour de passe-passe. Les alliés, pas plus que les fonctionnaires de l'ancien régime, ne prenaient les bolcheviks au sérieux. Lorsque Trotski, sa nomination en poche, se rendit au ministère des Affaires étrangères, il n'y trouva personne. Il dut battre la campagne pour ramener les fonctionnaires à leur poste et ce n'est que sous la menace peu diplomatique du poteau d'exécution que ces braves gens acceptèrent de lui livrer les archives de l'ancien ministère.

Krylenko, bolchevik et ancien lieutenant, fut nommé commandant en chef des armées. Le 14 novembre, les Allemands acceptent de négocier un armistice. Krylenko donne l'ordre de cesser le feu et appelle à la fraternisation des fronts. Une proclamation est faite dans laquelle le gouvernement soviétique demande à la France et à l'Angleterre de se joindre aux pourparlers de paix. Le 17 novembre, un cessez-le-feu immédiat est proposé au commandement allemand. Trotski envoie un message officiel aux ambassadeurs alliés, leur demandant de considérer le décret de paix comme une proposition officielle pour l'ouverture immédiate de pourparlers. Les ambassadeurs alliés décident d'ignorer cette proposition : le régime soviétique est illégitime, et d'ailleurs il ne tardera pas à être renversé. Le seul ambassadeur — celui de Belgique — qui se présenta à l'invitation de Trotski repartit convaincu que ce dernier était une sorte de fou, un doux rêveur idéologue, et qu'il ne fallait pas le prendre au sérieux.

Ayant mis la main sur les traités secrets et sur la correspondance diplomatique de l'ancien régime, le gouvernement bolchevik les publia. L'ensemble du corps diplomatique, horrifié d'un tel manque de savoir-faire, ne fut que raffermi dans son opinion sur les bolcheviks : c'étaient des sauvages. Les gouvernements alliés décidèrent de n'établir de relations officielles qu'avec le haut-commandement de l'armée russe, ce qui équivalait à l'élever au rang d'un gouvernement rival du gouvernement soviétique. Trotski menaça de faire arrêter tous les diplomates alliés qui essaieraient de quitter Petrograd pour rejoindre le haut-commandement. Trotski va négocier avec les impérialistes allemands en assumant le rôle d'un accusateur. Il dit dans un rapport au soviet : «Vous pouvez être sûrs que l'accusateur, en la personne de la délégation révolutionnaire russe, ne sera pas en dessous de sa tâche et qu'elle prononcera au moment voulu son réquisitoire contre la diplomatie de tous les impérialismes.» Ce verbiage ne dut pas beaucoup impressionner le haut commandement allemand.

La tactique employée par Trotski consiste à s'adresser aux masses européennes par-dessus la tête des diplomates. Ces appels révolutionnaires avaient un but avoué de propagande, tout en étant parfaitement irrecevables par les négociateurs allemands. Ainsi Trotski ordonna à la délégation soviétique de ne signer de trêve que si les puissances centrales s'engageaient à ne pas transporter de troupes du front russe sur le front Ouest, et si les soviets se voyaient autorisés à faire de la propagande révolutionnaire parmi les troupes allemandes et autrichiennes. Évidemment, les Allemands refusèrent. Trotski, qui n'était pas tout à fait idiot, ne pensait d'ailleurs pas qu'ils accepteraient. Il pensait seulement révéler aux masses populaires européennes en général et allemandes en particulier l'anti-démocratisme du gouvernement allemand : lesdites masses populaires n'avaient probablement pas attendu Trotski pour en être convaincues.

Les proclamations enflammées de la délégation soviétique cachaient mal l'état réel du rapport des forces. Le chef de la délégation allemande résuma parfaitement la situation :

«La délégation russe s'exprime comme un vainqueur qui occuperait notre territoire et qui serait en posture de nous dicter ses conditions. Je tiens à faire remarquer que c'est exactement le contraire...»

Les conditions imposées par l'Allemagne sont exorbitantes. La Russie se voit enlever dix-huit provinces. «Les conditions qu'on nous impose sont détestables, c'est vrai, dit alors Lénine, mais si la guerre reprend nous serons balayés et un autre gouvernement prendra notre place. Il nous faut du temps pour nous incruster au pouvoir et pour cela il est nécessaire d'avoir les mains libres.» Le 22 novembre, les négociations reprennent. La délégation russe insiste sur l'application du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, «en organisant des référendums pour toutes les nationalités qui ne jouissaient pas de l'indépendance avant la guerre». C'était la clause minimale qui pouvait justifier le caractère «démocratique» du traité. L'Allemagne accepte à condition que tous les belligérants s'engagent à en faire autant. Un député avait déclaré au Landstag de Prusse : «Si les Anglais acceptent de faire un référendum aux Indes, nous en ferons autant à Van et à Grodus. S'ils autorisent l'Égypte et l'Irlande à choisir leur nationalité, nous en ferons de même pour les provinces baltes.»

C'est une interprétation tout à fait libre des positions allemandes qui parut dans les journaux russes le 27 décembre, et qui fut présentée comme une victoire diplomatique des bolcheviks. On apprenait en effet que les puissances centrales acceptaient le principe d'une paix sans annexions et que l'Allemagne, ainsi que ses alliés, n'envisageaient pour elle-même aucun agrandissement territorial et entendaient respecter l'indépendance politique de toutes les nations. Il aura suffi de quelques semaines au gouvernement bolchevik pour qu'il instaure le mensonge comme méthode de gouvernement. À la fin du mois de décembre, l'Allemagne fait connaître ses conditions : détachement des pays baltes, indépendance de la Pologne sous contrôle allemand, indépendance de l'Ukraine sous contrôle allemand. Au comité central, la majorité des bolcheviks était hostile à cette paix désastreuse. Lénine met les choses au point : «Notre formule d'une paix populaire était faite pour soulever les masses contre les gouvernements capitalistes et militaristes. Voulez-vous donc que ce soit nous qui succombions et que les gouvernements capitalistes doivent leur victoire à notre formule révolutionnaire ?»

Désormais, Lénine refuse de «jouer le sort de la révolution socialiste [...] sur le sort d'une révolution allemande». Le 27 janvier, un ultimatum de trois semaines est envoyé au gouvernement soviétique, qui le rejette. Le 18 février, les Allemands traversent le front et parviennent tranquillement aux portes de Petrograd. Le gouvernement soviétique accepte alors la signature de la paix et proclame la patrie en danger. Les Allemands s'arrogent la Pologne, la Lituanie, une partie de la Russie blanche. Les soviétiques doivent reconnaître l'indépendance de l'Ukraine, de la Finlande, des pays baltes, et doivent verser une indemnité de six milliards de marks or. La Russie perd 27% de son sol cultivable, un tiers de ses récoltes, 26% de sa population, 75% de ses charbonnages et de ses mines de fer, 26% de son réseau ferroviaire, le tiers de son industrie. La région la plus riche en céréales est soustraite au contrôle soviétique, ainsi que les centres sidérurgiques d'Ukraine, le charbon, le pétrole de Bakou. Les communistes ne contrôlent plus que la région correspondant à la principauté russe du Moyen Âge, une région qui n'est pas viable économiquement.

Le traité est signé le 3 mars 1918. Le VIIe Congrès du parti — qui s'appelle désormais parti communiste —, ratifie la paix. Une semaine après, le IVe Congrès des soviets en fait autant.
 
 

La position des anarchistes sur Brest-Litovsk



Les anarchistes russes s'opposèrent fermement à la signature du traité, rejoints par la gauche internationaliste, composée de socialistes-révolutionnaires de gauche, de mencheviks internationalistes, de communistes de gauche. À Lénine qui disait que l'armée russe n'était plus en état de se battre, les anarchistes répliquaient que l'armée n'était plus une forme adéquate pour défendre la révolution, qui devait s'organiser en détachements de partisans. Anarchistes et anarchosyndicalistes estimaient que des bandes de partisans pourraient harceler et démoraliser les envahisseurs, qui seraient finalement anéantis tout comme l'avait été l'armée de Napoléon en 1812. La situation ne présentait que deux solutions possibles, dit Voline:

«a. Abandonner le front ; laisser l'armée allemande s'aventurer dans l'immense pays en pleine révolution ; l'entraîner dans les profondeurs du pays ; l'y isoler, la séparer de sa base d'approvisionnement, lui faire une guerre de partisans, la démoraliser, la décomposer, etc., en défendant la révolution sociale ;

«b. Entrer en pourparlers avec le commandement allemand, lui proposer la paix, traiter et accepter celle-ci quelle qu'elle fût.»28

Le journal anarchosyndicaliste Goloss Trouda écrit, le 24 février 1918 :

« Dès le début nous étions contre les “pourparlers de paix”. Nous nous dressons aujourd'hui contre la signature du traité. Nous sommes pour l'organisation immédiate et active d'une résistance de corps de partisans. Nous estimons que le télégramme du gouvernement demandant la paix doit être annulé ; le défi doit être accepté, et le sort de la révolution remis directement, franchement entre les mains des prolétaires du monde entier».

La signature du traité, dit encore l'article, «portera un coup très dur à la révolution en l'infirmant, en la déformant pour longtemps, nous en sommes absolument persuadés.»

«Nous avons la conviction ferme que l'acceptation de la paix offerte ralentira la révolution, l'abaissera, la rendra pour longtemps débile, anémique, incolore... L'acceptation de la paix fera courber la révolution, la mettra à genoux, lui enlèvera les ailes, l'obligera à ramper...»

Archinov ne semblait pas partager le point de vue de certains anarchistes sur les bandes de partisans — en tout cas, il ne semblait pas considérer que les actions menées par l'armée insurrectionnelle makhnoviste entraient dans la catégorie «guerre de partisans». Il déclare dans un texte datant de 1923 que, en cas de révolution, la résistance des exploiteurs et la guerre civile exigeront des travailleurs «de grandes unités militaires et de larges opérations».29

Le traité se révéla encore plus désastreux que les anarchistes ne l'avaient supposé. C'était pour eux une capitulation honteuse aux forces de la réaction, une trahison de la révolution mondiale. Lorsque le IVe Congrès des soviets délibéra pour ratifier le traité, les quatorze délégués anarchistes votèrent contre. Le débat sur le traité de Brest-Litovsk marque la rupture entre anarchistes et bolcheviks. Si les premiers sont désormais suffisamment désillusionnés par Lénine pour chercher à rompre tout lien, les seconds, au pouvoir, n'ont plus besoin des anarchistes comme troupes d'appoint et vont se débarrasser de ces alliés désormais encombrants, d'autant plus encombrants que leur propagande auprès des masses commence à être sérieusement entendue. Anticipant la guerre de partisans avec l'Allemagne, les anarchistes avaient formé 50 détachements de gardes noires avec un état-major commun et groupant plusieurs milliers d'hommes. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre l'attaque simultanée de vingt-six centres anarchistes à Moscou, le 11 avril 1918, un mois après la signature du traité. Le répit gagné par les bolcheviks à Brest-Litovsk fut de courte durée. Dès l'été 1918, la guerre civile éclate. La plupart des anarchistes soutiennent le gouvernement dans la guerre civile, mais un nombre croissant d'entre eux appellent à se soulever à la fois contre les rouges et les blancs. Les anarchistes de la garde noire de Moscou ont même envisagé de s'emparer de la ville, à l'automne de 1918, mais en ont été dissuadés par leurs camarades plus modérés. Ils refuseront de jouer le sort de la révolution et de risquer de la livrer à la réaction. C'est une constante dans toute l'histoire de la révolution russe que les anarchistes ne choisiront jamais la réaction blanche contre les bolcheviks.

En août 1918, la première conférence panrusse des anarchosyndicalistes, tenue à Moscou, déclare que la révolution russe est menacée par une triple contre-révolution, celle de l'extérieur, bourgeoise ; celle de l'intérieur ; et celle du parti au pouvoir, «qui est devenu contre-révolutionnaire avec la signature du traité de Brest-Litovsk et la trahison envers le prolétariat et de la paysannerie de Pologne, de Lituanie, d’Ukraine, de Finlande et d'ailleurs». Ces régions, qui connaissaient en effet une agitation révolutionnaire importante, ont été livrées à la répression des armées allemandes et autrichiennes. C'était particulièrement le cas de l'Ukraine, où l’armée insurrectionnelle makhnoviste a combattu les Autrichiens d'abord, puis les armées blanches, grâce à une tactique redoutablement efficace d'attaques éclair. Des méthodes identiques auraient pu être employées en Russie même, sur un front très étiré que les armées allemandes et autrichiennes, beaucoup moins mobiles, n'auraient pas pu tenir. Au vu de son efficacité en Ukraine, la guerre de partisans pratiquée par les anarchistes n'était pas une vue de l'esprit. Elle était cependant inacceptable du point de vue des bolcheviks. La guerre de partisans en effet implique un certain nombre de pré-conditions que les bolcheviks n'étaient pas disposés à accepter : la décentralisation de l'action et une mobilité extrême qui interdit tout centralisation de la décision.

Mais, surtout, elle implique un type de relation entre les combattants et la population, en particulier la population paysanne, qui n'était pas concevable dans l'optique bolchevik. Les makhnovistes avaient exproprié les grands domaines et avaient distribué la terre aux paysans pauvres. Des communes s'étaient organisées, comprenant entre cent et trois cents personnes, fonctionnant sur des bases égalitaires et d'entraide. Des congrès régionaux de paysans et d'ouvriers déterminaient la distribution à chaque commune du bétail, des outils et d'autant de terre que ses membres pouvaient cultiver sans employer de salariés. L'armée makhnoviste n'a jamais connu les terribles problèmes d'approvisionnement qu'a connus l'Armée rouge.
 
 

Après Brest-Litovsk



Le conseil des commissaires du peuple avait pris le 31 décembre 1917 une décision de réorganisation de l'armée en une force réduite mais opérationnelle, décision qui n'avait pas eu de début de commencement de réalisation : aucune explication ne permet d'éclairer les raisons de cette carence. La désorganisation de l'armée et de la marine était décrite de manière très pessimiste par Krylenko mais certains membres du comité exécutif central pensaient que le ton de ses rapports était inspiré par Lénine, précisément. Les experts militaires pensaient au contraire que, en cas d'évacuation de Petrograd, il serait possible de former des cadres militaires en trois mois. Dans les régions occupées par les Allemands, les paysans commençaient à se révolter contre les réquisitions. À Petrograd, plus de dix mille volontaires se présentèrent à la déclaration de la «patrie en danger». Les communistes de gauche, opposés à la signature du traité et partisans de la guerre révolutionnaire, avaient avancé des arguments en faveur de leur position, qui n'était pas sans fondement. Ils avaient notamment dit que «les ouvriers et les paysans des régions du Sud, économiquement plus d'aplomb et mieux ravitaillés en blé», étaient contre la paix.

L'argumentation de Lénine, dans un article contre les communistes de gauche, était que «tant que n'a pas éclaté une révolution socialiste internationale, embrassant plusieurs pays, assez forte pour vaincre l'impérialisme international, le premier devoir des socialistes victorieux dans un seul pays (particulièrement arriéré) est de ne pas accepter la bataille contre les géants impérialistes, de s'efforcer de l'éviter, d'attendre que la lutte des impérialistes entre eux les affaiblisse encore plus, qu'elle rapproche encore la révolution dans les autres pays.»30

Il est surprenant que Lénine, qui avait les références à la Révolution française toujours prêtes à servir, ait oublié la levée en masse de 1792 au cours de laquelle la paysannerie française se souleva pour empêcher l'envahisseur de restituer aux nobles les terres qu'elle avait récemment acquises. Il est heureux que les révolutionnaires français n'aient pas attendu, eux, qu'une révolution internationale éclate pour affronter les puissances européennes qui s'apprêtaient à envahir le pays... Il est également surprenant que Lénine, qui avait constamment l'exemple de la Commune de Paris sous la plume avant la prise du pouvoir, ait tout à coup oublié que celle-ci a commencé comme réaction patriotique contre l'envahisseur.

L'analyse des communistes de gauche était rétrospectivement juste. Ils pensaient que la guerre allait bientôt finir et que c’était une erreur de signer un traité nécessairement défavorable dans ces conditions. Radek, alors membre de l'opposition (il tournera casaque plus tard), avait déclaré en avril 1918 dans le premier numéro de Kommunist, le journal de l'Opposition de gauche :

«Si la révolution russe était renversée par la violence de la contre-révolution bourgeoise, elle renaîtra de ses cendres comme un Phénix ; mais si elle perdait son caractère socialiste et décevait ainsi les travailleurs, ce coup aurait des conséquences dix fois plus terribles pour l'avenir de la révolution russe et internationale.»

C'était évidemment une position risquée et audacieuse, et Lénine ne manqua pas de critiquer ce «coup de poker» que proposait l'Opposition de gauche. Les communistes de gauche, comme les anarchistes, considéraient que la paix séparée était une aide apportée à l'impérialisme et une trahison de la révolution internationale ; Lénine pensait qu'il était nécessaire de «ne pas venir en aide aux impérialistes en leur facilitant la lutte contre le socialisme lorsque celui-ci est encore faible».

Il convient cependant d'ajouter que Lénine semblait craindre par-dessus tout une victoire allemande et une alliance germano-japonaise qui aurait étranglé la Russie. L'issue de la guerre a cependant abouti de toute façon à des interventions étrangères.

Lénine et ses proches, qui connaissaient l'histoire de la Russie, savaient que celle-ci était particulièrement avantagée dans une guerre défensive, grâce à l'énorme étendue des territoires, aux difficultés d'approvisionnement des armées d'invasion, et, par-dessus tout, au climat. Mais ils savaient aussi qu'une guerre défensive est impossible à mener sans alliés intérieurs, et que cette éventualité n'était absolument pas envisageable. La guerre révolutionnaire aurait signifié la fin du contrôle absolu des bolcheviks sur l'État. Il n'est donc pas du tout exagéré de dire que Lénine a sacrifié la révolution européenne à son maintien au pouvoir.

Après la signature du traité (mars 1918), la Russie ne peut plus fonctionner comme puissance économique. Kamenev et Zinoviev, mais aussi une bonne partie des bolcheviks, avaient estimé que le coup d'État avait été prématuré, mais qu'il fallait légitimer le pouvoir en constituant un gouvernement de coalition. Il y avait eu une pression très forte au sein du parti en ce sens.

En janvier, Lénine avait élargi la majorité en incorporant les socialistes-révolutionnaires de gauche. À cette époque, il fallait encore respecter les formes, et Lénine avait besoin d'une majorité dans son parti. La paix de Brest-Litovsk avait été rejetée par les communistes de gauche et les socialistes-révolutionnaires de gauche, mais Lénine avait obtenu une petite majorité au comité central grâce à l'abstention de Trotski.

Il avait obtenu également une faible majorité au congrès du parti pour entériner la paix. Au congrès des soviets, il réussit difficilement à avoir la majorité, mais il ne fut pas suivi. Les socialistes-révolutionnaires de gauche quittèrent le gouvernement de coalition, les communistes de gauche firent campagne contre Lénine.

En somme, dans les premiers mois de 1918, le gouvernement ne gouvernait pas dans les campagnes, dans les usines, dans le parti, dans la gauche, et il livrait aux Allemands le tiers du pays.

En plus, surviennent des révoltes dans tout le pays : les soldats tchèques prisonniers en Sibérie contrôlent le transsibérien, ce qui soustrait d'énormes territoires, de la Volga à Vladivostok31 ; les blancs dans la Russie du Sud, les KD dans le centre, les socialistes-révolutionnaires en Sibérie occidentale.
 
 

Les huit premiers mois du régime voient se développer des forces de désintégration économiques et sociales. Il n'y a plus de marché intérieur. La production industrielle est tombée presque à zéro et ne fournit plus les campagnes en produits manufacturés. L'argent n'a plus aucune valeur. Les paysans refusent de vendre des surplus pour de l'argent avec lequel ils ne peuvent rien acheter. On en revient au troc. Pour approvisionner les villes, le gouvernement organise la réquisition dans les campagnes, ce qui provoque la rupture avec les SR de gauche. Le bilan de cette politique de réquisition sera catastrophique. Les jours du régime semblent comptés. Aucun des problèmes n'a pu être résolu, et une opposition armée s'organise partout. Un phénomène unique dans l'histoire se produit : un nivellement sans précédent de la société. Tout ce qui n'est pas paysan ou ouvrier disparaît. Tous les groupes sociaux capables de fournir des cadres à la société disparaissent à la suite du déchaînement des forces de désintégration économique et sociale consécutivement à la guerre. Certes, les individus ne disparaissent pas — en tout cas ceux qui n'ont pas pris le chemin de l'exil — mais leur fonction sociale disparaît. La Tchéka reçoit comme consigne d'arrêter les gens non sur la base de leurs «crimes», supposés ou réels, mais sur celle de leur seule origine sociale. Par ailleurs, des masses importantes de Russes disparaissent des villes, où ils ne peuvent plus vivre à cause du chômage, de la pauvreté, de l'absence d'approvisionnement en nourriture, et retournent à la campagne où ils ont des racines : ainsi, la classe ouvrière elle-même, pourtant peu nombreuse, finira presque par disparaître, pour passer de 3 millions en 1917 à 1,2 million en 1920 !
 
 

La militarisation de la société



1918 : tout se joue. L'année 1917 marque une succession de changements politiques. Ce n'est pas une révolution sociale, sauf dans les campagnes. Pendant quelque temps, après octobre, le parti bolchevik n'est qu'un parti qui occupe à Moscou et à Saint-Pétersbourg les locaux du gouvernement renversé.

«À ses débuts, en octobre, même si les hautes sphères du pouvoir d'État ont bien été monopolisées par le parti bolchevik, et par lui seul, ce pouvoir bolchevik ne s'exerce que dans des domaines bien délimités : le discours politique, les affaires étrangères, la mise en place des institutions d'État, etc. À la campagne comme à la ville, à l'usine comme dans les quartiers, le pouvoir réel n'est pas celui du parti communiste, mais bien celui des comités et soviets de toute nature.»32

Il se produit littéralement un nouveau phénomène de dualité de pouvoir, qui oppose cette fois les organes naturels créés par la révolution et l'embryon d'appareil d'État, dualité qui se terminera par la défaite que les seconds infligeront aux premiers. Cette expérience montre qu'il est illusoire de penser que l'existence d'instances de gestion de la société civile, dont la fonction naturelle est de se substituer à l'État, puissent coexister avec celui-ci. Pour les anarchistes russes, c'était une erreur de penser que cet embryon d'appareil d'État était inoffensif : une fois l'État bourgeois détruit, il fallait empêcher par la force la reconstitution d'un État à prétention «prolétarienne». Les libertaires espagnols feront eux aussi les frais de cette illusion. Makhno, lui, avait parfaitement compris : il laissait aux partis qui n'étaient pas bourgeois la liberté de parole mais cassait par la force toute tentative de leur part de reconstituer un pouvoir.

Ce n'est qu'à la fin de l'été 1918 que le parti constituera un gouvernement et que se fera, par la violence la plus inouïe, le changement de structures de la société russe et l'établissement d'institutions étatiques nouvelles.

En 1917, on n'assiste pas à la «montée» d'une classe et à la «descente» d'une autre, c'est la désagrégation de toute la société sans que ses formes essentielles ne changent : les bourgeois restent en place ; les ouvriers pratiquent une politique de double pouvoir, mais il n'y a pas encore de contrôle ouvrier. Les usines ne sont pas prises en main malgré l'existence de comités ouvriers. Les premiers comités d'usine n'ont pas été constitués pour des raisons politiques ou idéologiques, mais par nécessité, pour permettre aux ouvriers de survivre dans une société en désagrégation. La prise du pouvoir par les bolcheviks ne constitue pas une révolution sociale. Les premières mesures prises par le nouveau gouvernement ne font qu'entériner un état de fait. Entre février et octobre une évolution se fait cependant jour sur la question des institutions prolétariennes chargées d'organiser la société. Il y a un double mouvement :

1. Le mouvement naturel de la classe ouvrière vers la conscience de la nécessité d'une organisation globale de la vie économique ;

2. Le mouvement des partis politiques, dont les positions sur la nature des institutions prolétariennes se transforment en fonction de l’évolution de leur influence dans lesdites institutions — soviets, syndicats et comités d'usine.

Le seul véritable changement apparaît tout d'abord chez les paysans-soldats. Après l'échec de Kornilov, on assiste à une débandade massive dans l'armée. Les paysans commencent à confisquer la terre, ce qui revient à la liquidation d'une classe sociale, la noblesse. Les mutineries dans l'armée, les désertions des paysans sont liées au partage des terres. Le processus s'amplifie après le 25 octobre. L'armée impériale disparaît totalement. Si, par révolution sociale, on entend transformation de la structure des classes avec disparition d'une classe dominante, la seule révolution sociale réelle se situe dans les campagnes : la noblesse terrienne disparaît complètement.
 
 

Effondrement économique



Après huit mois de pouvoir soviétique, le phénomène d'effondrement économique continue. Il n'y a quasiment plus de production industrielle, de livraison de produits agricoles sur le marché ; l'inflation est galopante, le rouble se déprécie plus vite qu'on n'arrive à l'imprimer. La planche à billets est la seule activité qui fonctionne pendant la période du communisme de guerre, mais les résultats ne sont pas ceux qu'escomptait Lénine lorsqu'on l'interrogeait sur la question avant la prise du pouvoir.

Il est presque impossible d'alimenter les villes. La désintégration des transports atteint son comble, plus de la moitié des locomotives ne fonctionnent plus. Au printemps de 1918, la Russie dispose du quart de l'équipement ferroviaire de 1913.

On assiste à un effondrement unique dans l'histoire. Le régime est impuissant à freiner cette désintégration. Il ne prend d'abord que peu de mesures, et celles qu'il prend sont inefficaces. Le problème urgent de l'heure, pendant les cinq premiers mois, est le problème de la guerre.
 
 

Effondrement politique



Le traité de Brest-Litovsk laisse un territoire russe terriblement réduit. De graves problèmes se posent entre mai et août. Celui du ravitaillement, notamment. Le monopole du commerce des céréales est créé.

On lance «la lutte des classes dans les villages», qui consiste à opposer les paysans pauvres aux «riches», c'est-à-dire en fait ceux qui disposent d'un capital de quelques vaches. Il s'agit de réquisitionner les surplus, mesure qui se révèle catastrophique, avant qu'on s'aperçoive qu'il n'y en a plus. C'est moins un impératif idéologique qui impose ces mesures que le besoin de survivre. La crise de l'alimentation est telle que la survie des populations urbaines est en jeu.

La politique communiste dans les campagnes entraîne la rupture avec les socialistes-révolutionnaires de gauche, qui ont fait partie de la coalition gouvernementale. Les SR s'étaient opposés aux bolcheviks sur la question de Brest-Litovsk et avaient démissionné du gouvernement. La politique du gouvernement dans les campagnes les fait entrer dans la clandestinité et la lutte armée. Les bolcheviks se trouvent donc confrontés maintenant à une opposition armée à l'intérieur du petit territoire qu'ils gouvernent. En juillet 1918, les socialistes-révolutionnaires de gauche assassinent Mirbach, l'ambassadeur allemand à Moscou, Eichhom, le commandant allemand en Ukraine, etc. pour provoquer une rupture du traité de Brest-Litovsk et pousser les bolcheviks à la guerre révolutionnaire. Les bolcheviks sont débordés à leur gauche par une action subversive. Les libéraux commencent aussi à s'agiter. Dans le territoire réduit qu'ils gouvernent, les bolcheviks doivent faire face à la disette, à la révolte des SR et des libéraux. Fanny Kaplan tire sur Lénine, manquant le tuer. Tout semble sur le point de s'effondrer.
 
 

La terreur et le communisme de guerre



C'est alors que Lénine décrète la terreur. De la prise du pouvoir à la création de la Tchéka (décembre 1917), il ne se passe que deux mois. Dans une lettre à un journal trotskiste belge, la Lutte ouvrière, Victor Serge rappelait en 1938 qu'il avait demandé à Trotski quand le bolchevisme avait commencé à dégénérer. Il faisait la remarque suivante :

«Le moment n'est-il pas venu de constater que le jour de l'année glorieuse 1918 où le comité central du parti décida de permettre à des commissions extraordinaires d'appliquer la peine de mort sur procédure secrète, sans entendre les accusés qui ne pouvaient se défendre, est un jour noir ? Ce jour-là, le comité central pouvait rétablir ou ne pas rétablir une procédure d'inquisition oubliée de la civilisation européenne. Il commit en tout cas une faute. Il n'appartenait pas nécessairement à un parti socialiste victorieux de commettre cette faute-là. La révolution pouvait se défendre à l'intérieur — et même impitoyablement — sans cela. Elle se serait même mieux défendue sans cela.»

Trotski répondit que «Victor Serge lui-même traverse une “crise”, que ses idées s'embrouillent désespérément, cela se voit. Mais la crise de Victor Serge n'est pas la crise du marxisme.» Trotski aurait pu rappeler que l'ex-anarchiste Victor Serge s'était montré, un temps, un farouche apôtre de la Tchéka.
 
 

Kautsky et la terreur bolchevique



Si, au tout début, l'idée d'instaurer la terreur ne faisait pas l'unanimité dans le parti bolchevik, il convient de souligner que la terreur avait été dénoncée par d'autres marxistes, et notamment le social-démocrate allemand, Karl Kautsky, dans trois brochures, la Dictature du prolétariat (1918), Terrorisme et communisme (1919) et De la démocratie à l'esclavage d'État (1921). Pour Kautsky, l'instauration du socialisme dans un pays arriéré est impossible et ne peut que conduire à la catastrophe. Selon Marx, on ne peut sauter les étapes nécessaires au développement historique du capitalisme. C'est un retour à l'idéalisme et à l'utopisme des précurseurs du socialisme pour lesquels la seule volonté suffit à transformer la société. Le léninisme est donc une régression du marxisme, c'est du blanquisme. Si les bolcheviks restent fidèles au marxisme, ils seront inévitablement évincés du pouvoir ; s'ils se maintiennent à tout prix au pouvoir, ils devront renier leur identité et mettre en place un système totalement étranger aux intérêts du mouvement ouvrier.

L'étatisation de l'économie dans le contexte russe élimine la forme la plus progressive du capitalisme, «celle qui déploie une grande productivité du travail et crée les conditions d'une existence supérieure du peuple. Elle laisse subsister et développer, au contraire, ses formes les plus lourdes et les plus douloureuses». Le régime qui est mis en place est plus proche du despotisme asiatique étudié par Marx que du socialisme. En effet, Kautsky constate l'apparition de formes économiques extrêmement archaïques telles que le féodalisme et l'esclavage d'État. L'agriculture kolkhozienne n'est que «la rechute dans la vieille exploitation par corvée [...], le domaine corvéable étant la propriété, non d'aristocrates de guerre, mais d'aristocrates communistes de guerre civile».

Selon Kautsky, le prétendu «dépérissement de l'État» et la prétendue «démocratie directe des conseils ouvriers» ont donné lieu à une nouvelle division de la société entre une classe exploiteuse collective qui contrôle l'État, et le prolétariat et la paysannerie.

Très minoritaires, les bolcheviks ne peuvent s'imposer que par la violence. Ils ont été à l'origine d'une contre-révolution thermidorienne, «celle qu'emprunta Napoléon Ier le 18 brumaire 1799, puis son neveu, le troisième Napoléon, le 2 décembre 1852, et qui consiste à régner à l'aide de la supériorité d'une organisation centralisée sur la masse inorganisée du peuple...».

En 1921 les effectifs de la Tchéka comprenaient 250.000 hommes. Pendant les quatre premières années de son existence, la Tchéka exécuta 140.000 personnes.

«Nous ne faisons pas la guerre contre les personnes en particulier. Nous exterminons la bourgeoisie comme classe. Ne cherchez pas, dans l'enquête, des documents et des preuves sur ce que l'accusé a fait, en actes ou en paroles, contre l'autorité soviétique. La première question que vous devrez lui poser, c'est à quelle classe il appartient, quelles sont son origine, son éducation, son instruction, sa profession.»33

Latzis avoue lui-même près d'un million sept cent mille victimes de la terreur, parmi lesquelles de nombreux ouvriers et paysans.

En juillet 1918, tout ce qui n'est pas bolchevik dans les soviets est supprimé. Fin août, tous les partis sont mis hors la loi. On ne peut pas dire que ces dates représentent la fin de la démocratie soviétique car celle-ci a disparu depuis longtemps. Les élections aux soviets et dans les syndicats ont été supprimées, les comités d'usine liquidés. Un État à parti unique est créé. Sont déclarés ennemis de classe tous ceux qui s'opposent à l’État et au parti. C'est sur cette base que Lénine va définir le socialisme.

Jusqu'alors, le projet bolchevik était de mettre sur pied le capitalisme d'État, en attendant la révolution allemande qui briserait l’isolement de la Russie. Le socialisme n'était pas envisageable dans l'immédiat.

Au cours de l'été 1918, on va instaurer le communisme de guerre, l'étatisation générale de la société. Les mesures prises entre avril et décembre 1918 vont définir désormais ce qu'est le socialisme :

— Étatisation de l'économie, des rapports sociaux, pouvoir centralisé, parti unique et État-parti.

— Planification. Après avoir tout étatisé, il faut faire marcher le tout : on crée un organisme central pour administrer l'économie, c'est le soviet panrusse de l'économie nationale (BCHX).
 
 

Ces choix ne sont pas le résultat d'une décision idéologique mais d'un choix pratique. Lénine prend pour modèle les économies capitalistes fonctionnant en période de guerre. C'est après coup qu'on trouvera des justifications idéologiques. À partir de décembre, le système commence à fonctionner, mais on doit faire face à des difficultés terribles, et d'abord la disette. Pour y faire face, on décrète le monopole de la vente et de la distribution des céréales et on instaure la «lutte des classes dans les villages» en formant des comités de pauvres dans les villages et en envoyant des détachements armés en provenance des villes chargés de réquisitionner les vivres : les unités armées d'ouvriers, de gardes rouges confisquaient les quelques surplus de céréales dans les villages avec l'aide de mouchards issus de la paysannerie. Cette politique provoque l'hostilité des paysans et les pousse à faire la grève de la production. À partir de l'été 1918, il n'y a tout simplement plus de surplus.

Lénine finit par abandonner cette politique catastrophique à la fin de 1918.

Désormais, c'est l'alliance révolutionnaire des paysans pauvres et moyens avec le prolétariat qui est prônée : un mélange de réquisitions organisées par des unités d'ouvriers armés et de gardes rouges et de trocs organisés par l'État. On tolère le marché noir. L'État n'arrive plus à créer quoi que ce soit et se rabat sur les formes économiques les plus primitives. L'idée de ferme collective n'apparaîtra qu'en 1919 mais, là aussi, c'est un échec.

Dans l'industrie, le premier décret sur la nationalisation (13 juin 1918) précise que celle-ci doit être faite par l'État, non par les soviets locaux ou les comités d'usine locaux. Ce décret n'est pas motivé par les nécessités du communisme de guerre, il est destiné à contrer les positions des comités d'usine. De nombreuses socialisations sauvages apparaissent, dues à la disette : les ouvriers produisent pour le marché local pour pouvoir faire du troc avec les paysans. Il s'agit de parer au plus pressé.

Le 28 juin, décret de nationalisation de toute l'industrie, la guerre civile impose la mobilisation générale. Entre septembre et décembre, toute l'économie est nationalisée. L'agriculture seule est épargnée.
 
 

Création de l'Armée rouge



La révolte de l'armée tchèque en Sibérie avait posé le problème de la réinstauration du service militaire obligatoire, de la peine de mort, de la création de l'Armée rouge. Constituée d'officiers de l'armée impériale contrôlés par des commissaires politiques, l'Armée rouge est tout d'abord très inefficace. Le taux de désertion pendant la guerre civile est extraordinaire. Le même phénomène de «vote par les pieds» qui avait miné l'armée tsariste mine maintenant l'armée chargée de défendre la révolution. Mais on arrive à aligner 250.000 hommes, ce qui donne une petite marge supplémentaire par rapport aux blancs. L'économie de la Russie est entièrement tournée vers la nécessité d'alimenter l'armée, de la fournir en munitions et en uniformes. On assiste à une militarisation de la société en même temps qu'à son étatisation.

La situation au début de 1919 est catastrophique. Tout au long de l'année 1919, le régime aura à faire face à des soulèvements nationalistes, à l'intervention alliée, à l'action des blancs. L'État ne domine pas l'agriculture mais l'idée de fermes collectives a été lancée, qui débouchera en fait sur les fermes d'État. Tout ce qui n'est pas agriculture a été étatisé. On a baptisé cela socialisme, qui est en fait une forme de militarisation de la société effectuée pendant la guerre civile, qui a duré 18 mois. À la fin de 1919, la crise est passée ; il restera l'affaire Wrangel, mais ce ne sera qu'un épisode. Un certain nombre de conditions objectives ont permis à l'État de mettre la main sur la totalité de la société :

— L'effondrement économique;

— La liquidation des classes sociales ; la classe ouvrière, de l'aveu même de Lénine est pratiquement liquidée : le prolétariat industriel a été disloqué, il a cessé d'exister en tant que tel ;

— Seule la paysannerie garde une existence autonome après 1918;

— Il ne reste plus que la bureaucratie de l'État.
 
 

La guerre civile et l'intervention étrangère



Les années de guerre civile sont souvent mentionnées comme une des causes de la dégénérescence bureaucratique de la révolution, pour les destructions qu'elle a causées, pour l'effort inouï qu'elle a exigé du prolétariat russe et le laminage qu'elle a effectué auprès de l'avant-garde de la classe ouvrière. Les destructions et les sacrifices ont effectivement été considérables. Cependant, il faut considérer que l'état de délabrement de l'économie n'a pas été provoqué par la guerre civile elle-même : celle-ci a simplement accéléré un processus commencé déjà bien avant, dès le début de la guerre impérialiste.

Le laminage des effectifs du parti, des militants les plus conscients et expérimentés doit être considérablement relativisé. Non pas qu'il n'ait pas eu lieu, mais il faut garder à l'esprit que les effectifs du parti bolchevik en 1916 sont, selon Pierre Broué, de 6.00034 ; ils passent à 15-17.000 en février 1917, à 115.000 en octobre 1917, à 250.000 fin 1918, pour atteindre 600.000 fin 1920. Si on peut parler d'un «laminage» de «l'avant-garde», cette «avant-garde» était de toute façon très restreinte. Lorsqu'on lit que, dans les années 20, il ne restait que 8 % des militants du début de la révolution, 8 % de 17.000 donnent 1.370. C'est absurde.

Si la dégénérescence bureaucratique peut être imputée à une insuffisance d'effectifs, la guerre civile n'en est que partiellement responsable, elle n'est en tout cas pas responsable de la faiblesse structurelle des effectifs du parti. Si on peut parler de laminage, c'est plutôt de celui de la classe ouvrière qu'il s'agit. Le prolétariat industriel en 1917 était de 3 millions ; il tombe à 2,5 millions en 1918, 1,48 million en 1920 et 1,24 million en 1921 (selon Carr). En octobre 1921, Lénine déclare que le prolétariat «a cessé d'exister en tant que prolétariat», «le prolétariat a disparu».35 Mais en même temps, il y a 5 millions de fonctionnaires ! En 1922, Boukharine ira dans le même sens en disant que «la ruine économique, le déclin de la production s'accompagnent indéniablement du déclin de la saine psychologie prolétarienne, ce qui, en faisant tomber le prolétariat au niveau d'une foule en haillons et en transformant des éléments ouvriers de valeur, avec une tradition d'activité productive, en éléments déclassés, crée une situation qui favorise plus ou moins les tendances anarchistes». La situation semblait suffisamment grave pour que Boukharine soit chargé de rédiger un article contre l'anarchisme.36

Les effectifs qui faisaient face à l'Armée rouge étaient bien inférieurs, et répartis sur quatre fronts : le front d'Estonie, le front du Nord, le front de Sibérie occidentale, avec Koltchak, et le front du Sud avec Dénikine. Les blancs n'étaient pas mieux équipés que l'Armée rouge. Au printemps de 1919, Koltchak avance par l'Oural jusqu'à la Volga. La paysannerie des arrières de Koltchak se révolte, craignant une restauration des propriétaires. L'Armée rouge jette toutes ses forces sur lui et le bat. À l'automne, les bolcheviks doivent faire face à deux fronts à la fois, Dénikine au Sud et Youdénitch sur le front de la Baltique. Dénikine, qui marche sur Moscou, est battu grâce à l'intervention de l'armée makhnoviste ; les premières nouvelles de cette défaite provoquent sur les arrières de Dénikine la même réaction qu'avec Koltchak : révolte des paysans. Youdénitch, venu d'Estonie, est battu devant Saint-Pétersbourg en octobre-novembre.

La guerre civile fut une épreuve terrible pour la population russe dans son ensemble, et le régime soviétique fut plusieurs fois à deux doigts de s'effondrer. Les armées blanches ont failli prendre Moscou ; elles sont arrivées dans les faubourgs de Petrograd. Au pire moment, elles ont occupé près de dix millions de kilomètres carrés, soit plus de la moitié de la Russie de l'époque. Mais c'est là aussi l'une des raisons de l'échec des offensives blanches : l'occupation d'un territoire beaucoup trop étendu relativement aux effectifs disponibles. À la fin de septembre 1919, les armées blanches du Sud occupaient un territoire deux fois grand comme la France. À l'Est, en Sibérie, elles occupaient 75% d'un territoire de 12,5 millions de kilomètres carrés. Dans de telles conditions, les armées blanches se trouvaient confrontées à un grave problème de transports, accentué par l'étirement incroyable du réseau ferré, dont les travailleurs étaient pour l'essentiel acquis à la révolution.

La guerre civile était devenue une activité très lucrative pour beaucoup de gens, militaires et fonctionnaires civils. De nombreux transports, prioritaires par rapport aux convois de munitions ou de soldats allant vers le front, étaient chargés de «prises de guerre» qui partaient vers l'arrière. Très fréquente dans le Sud, la chose était généralisée à l'Est, en Sibérie, où soldats tchèques et fonctionnaires civils se livraient à un marché noir frénétique. Des officiers gonflaient substantiellement les effectifs de leurs troupes et empochaient les soldes et allocations d'effectifs n'existant que sur le papier ; d'autres avaient même inventé de toutes pièces des unités.

Les dirigeants blancs avaient tous des opinions unitaires en matière de politique russe, mais ils se trouvaient dans les franges extérieures de l'empire où manœuvraient de nombreux éléments fortement séparatistes, avec lesquels ils devaient collaborer. C'était particulièrement le cas en Ukraine, mais aussi dans le Caucase. Il en est résulté de nombreux problèmes, aussi bien politiques que militaires, les Cosaques par exemple refusant souvent d'opérer sur un territoire qui n'était pas le leur. De tels problèmes ont grandement handicapé l'efficacité de l'action des armées blanches.

Les généraux blancs envisageaient leur action d'un strict point de vue militaire et ont été incapables de mettre sur pied une politique cohérente. Le seul point commun de leur «programme» était l'unité de la Grande Russie, ce qui n'enchantait pas particulièrement les séparatistes. La paysannerie craignait que les blancs restituent aux anciens grands propriétaires les terres qu'ils avaient récemment acquises. Face à cela, les généraux blancs se sont contentés de publier occasionnellement des proclamations extrêmement vagues. S’ils avaient compris que le problème agraire était le problème crucial du moment, ils n'ont jamais défini une politique précise et crédible dans ce domaine — et pour cause. Koltchak avait fait une proclamation, reprise par Dénikine, dans laquelle il était question simplement de «laisser provisoirement les terres à ceux qui les cultivent — ceci jusqu'à la décision d'une assemblée future qui s'occupera d'un partage équitable». Il est certain qu'un tel discours ne pouvait pas satisfaire les paysans, alors que les mots d'ordre des bolcheviks accordaient sans ambiguïté la terre aux paysans sans indemnités. Ajoutons que la proclamation de Koltchak ne satisfaisait pas non plus les anciens grands propriétaires... Wrangel semblait plus conscient du problème politique et y consacra un peu plus d'attention, mais guère.

Contrairement à l'idée reçue, les chefs blancs n'étaient pas tous des partisans fanatiques de la monarchie absolue ; ils étaient dans l'ensemble, sur le plan politique, des libéraux, sauf Wrangel qui était vraisemblablement monarchiste, et avaient accepté l'idée d'une consultation populaire après la prise du pouvoir par les bolcheviks.

La victoire bolchevique a été rendue possible grâce à plusieurs facteurs :

— Les bolcheviks occupaient le point central attaqué de plusieurs endroits différents. Ils bénéficiaient d'un réseau ferré et routier permettant d'amener rapidement des troupes sur le front. Les blancs au contraire se battaient dans une position périphérique.

— Les blancs étaient dispersés sur quatre fronts et n'ont pas attaqué en même temps, alors que les rouges occupaient un noyau central plus facile à défendre.

— Les blancs s'appuyaient sur l'étranger, ce qui provoquait un réflexe nationaliste même chez les Russes qui n'appuyaient pas les bolcheviks.

— Les blancs, basés dans la périphérie où existaient des minorités nationales, ne cachaient pas leur projet d'une Russie une et indivisible, ce qui ne favorisait pas la collaboration avec lesdites nationalités.

À l'origine, les blancs ont pu avancer rapidement parce que les paysans en avaient assez des réquisitions armées dans les villages. Sans enthousiasme, ils étaient favorables aux blancs. Mais une fois ceux-ci arrivés, ils se sont aperçus que les blancs effectuaient eux aussi des réquisitions forcées et qu'ils entendaient rétablir les anciens propriétaires. Les paysans ont donc choisi le moindre mal.

L'intervention des Alliés ne fut pas déterminante. Elle fut nulle sur le front Sud, où la garnison française d'Odessa se mutina, et désastreuse pour les blancs en Sibérie. Les marins de la mer Noire se mutinent pour ne pas avoir à combattre la révolution. À Arkhangelsk, au nord de la Russie, une compagnie du 21e bataillon d'infanterie coloniale refusa, le 15 octobre 1918, de combattre la révolution. Est-ce par conviction politique ou parce que des rumeurs d'armistice couraient ? Probablement un peu des deux. La guerre terminée, les soldats alliés se montrèrent peu enthousiastes à se faire tuer pour Clemenceau ou Lloyd George. Il faut aussi avoir à l'esprit que beaucoup d'entre eux se rendaient compte qu'on les envoyait se battre contre une révolution sociale.

Les quatorze États qui ont eu des velléités de dépeçage de la Russie étaient eux-mêmes épuisés par la guerre mondiale qui venait de se terminer : leur classe ouvrière était à bout et hostile à l'intervention contre la révolution russe : mutineries, désertions, grèves, révoltes affaiblissent l'intervention. Si l'Armée rouge l'a emporté, c'est en grande partie parce que l'opposition blanche était encore moins bien organisée et équipée. Inaptitude politique, corruption, indiscipline, étirement des lignes de communication furent des handicaps, auxquels il convient d'ajouter la démoralisation.
 
 

La création du parti



Le parti communiste se constitue véritablement à cette période. En 1917, le parti gardait une structuration floue. Il n'était pas encore monolithique et sa centralisation était encore relative. Après la crise de 1918, il devint un appareil administratif, hiérarchique et centralisé. Le Politbureau n'arrive à jouer un rôle dominant qu'à partir de 1918.

Les effectifs gonflent jusqu'à 250.000 membres fin 1918. À la fin de la guerre civile, fin 1920, il y aura 600.000 membres, pour la plupart anciens contremaîtres, sous-officiers, fonctionnaires de l'ancien régime. Le parti monolithique est une création de la guerre civile.

Le programme des nationalisations est accéléré, mais cela correspond moins à un impératif politique que militaire, car le gouvernement craint que les propriétaires privés de l'industrie ne refusent de travailler pour l'armée. Dans ce processus, les syndicats vont jouer un rôle important. Les «fonctions étatiques» des syndicats, pour reprendre le terme de Lénine, s'étaient déjà considérablement étendues. Les dirigeants de l'appareil syndical sont des personnages puissants disposant d'un pouvoir étendu, mais leurs rapports avec la base sont loin d'être idylliques. Au IIe Congrès panrusse des syndicats (16-25 janvier 1919), un délégué se plaint que «même s'il existe dans la plupart de nos régions des institutions représentant le mouvement syndical, les membres de ces institutions ne sont ni élus, ni ratifiés». Le même délégué se plaint également que «quand il y a des élections et que les individus élus ne plaisent pas au conseil central ou aux pouvoirs locaux, les élections sont annulées très facilement et les élus remplacés par d'autres individus, plus dociles». (Cité par M. Brinton, op. cit., p. 132.) De telles plaintes sont loin d'être isolées.

Si les comités d'usine ont été complètement liquidés, les syndicats sont sous le contrôle total de l'État. Tomski déclare à ce congrès que dès lors que «les syndicats déterminent les salaires et les conditions de travail, les grèves ne peuvent plus être tolérées. Il est nécessaire de mettre les points sur les i».

Un exécutif est mis en place, investi de l'autorité suprême entre les congrès. Les décrets de cet exécutif sont «obligatoires pour tous les syndicats dans les affaires de leur juridiction et pour chaque membre de ces syndicats». «La violation des décrets ou le refus de les appliquer de la part de syndicats particuliers seront sanctionnés par leur expulsion de la famille des syndicats prolétariens.» (M. Brinton, p. 134.)

Le VIIIe Congrès du parti marque une étape en ce sens que sont, d'une part, clairement confirmées les fonctions «étatiques» des syndicats et, d'autre part, attaqués les «éléments petits-bourgeois» qui «hésitent entre l'ancienne société et la nouvelle», ce qui est une façon de désigner ceux qui réclament la démocratie ouvrière dans les organisations de classe.37 En effet, des critiques de la gauche du parti se font entendre, en particulier contre le centralisme extrême de l'État. On trouve l'écho de ces critiques dans le projet de programme du parti rédigé par Lénine, dans lequel celui-ci recommande de «lutter de façon [...] impitoyable contre le soi-disant radicalisme, qui n'est en fait que grossière fatuité, prétendant que les travailleurs sont capables de venir à bout du capitalisme et du régime bourgeois sans apprendre chez les spécialistes bourgeois, sans les utiliser, sans avoir suivi une longue école de travail à leurs côtés».38 Le VIIIe Congrès vit aussi s'accentuer l'argumentation en faveur de l'emploi de «spécialistes». Lénine souligne en particulier que «la couche des ouvriers qui ont en fait dirigé le pays durant cette année et appliqué toute la politique, la couche des ouvriers qui ont fait notre force, est incroyablement mince en Russie».39 L'historien de l'avenir, dit encore Lénine, verra que les forces qui ont dirigé le pays pendant cette période sont infimes : «Infimes, parce que les dirigeants politiques cultivés, instruits et capables étaient rares en Russie.» C'est pourquoi il est indispensable de «rechercher les moyens pratiques permettant d'utiliser dans l'industrie et — chose plus importante encore — dans les campagnes des forces toujours nouvelles, à une échelle de masse, de faire participer au travail des soviets des ouvriers et des paysans situés au niveau du paysan moyen, ou même au-dessous de ce niveau. Sans leur aide, à l'échelle de masse, il nous semble impossible de poursuivre notre activité».

«Certes, la plupart des spécialistes sont pénétrés de la mentalité bourgeoise. Il faut les entourer d'une atmosphère de collaboration fraternelle, de commissaires ouvriers, de cellules communistes ; il faut les placer dans un entourage dont ils ne pourront se dégager. Mais il faut leur ménager de meilleures conditions de travail que sous le capitalisme, car autrement cette couche sociale éduquée par la bourgeoisie ne travaillera pas. Obliger toute une couche sociale à travailler sous le régime de la trique n'est pas possible... [...] Dans cette période de transition, nous devons leur assurer des conditions d'existence aussi bonnes que possible.»40

Le problème des «spécialistes» ne doit pas être évacué de la réflexion sur le projet révolutionnaire, et la préoccupation de la direction du parti bolchevik est parfaitement justifiée, mais la façon dont Lénine aborde la question est marquée, déterminée par la politique qui a jusqu'à présent été menée par le parti, consistant à éliminer toute opposition politique. Lénine en est même arrivé à considérer les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires comme des ennemis principaux («Les mencheviks sont les pires ennemis du socialisme, car ils se déguisent en prolétaires...»41 ). À tout prendre, l'appel aux anciens cadres tsaristes sera préférable à ces traîtres.
 
 

Les mencheviks dans l'opposition



La propagande du parti communiste présente invariablement les mencheviks comme des contre-révolutionnaires, des alliés des blancs et des partisans de l'intervention étrangère. Si les socialistes-révolutionnaires se sont opposés les armes à la main aux bolcheviks après la signature du traité de Brest-Litovsk, il n'en est rien pour les mencheviks. Pendant quatre ans, le parti menchevik joua la carte de l'opposition légale aux communistes au pouvoir, excluant le recours à la lutte armée. Partisans d'une nouvelle convocation de l'Assemblée constituante, dissoute par les bolcheviks, les mencheviks renoncèrent même, en décembre 1918, à cette revendication car elle risquait de faire le jeu de la contre-révolution.

En 1917, l'influence des mencheviks était tombée au plus bas, et nombre de leurs partisans s'étaient rangés du côté des bolcheviks. Pourtant, la politique du pouvoir devenait de plus en plus impopulaire et renversa la tendance. Une grande partie de la classe ouvrière les soutenait de nouveau vers le milieu de 1918, ce qui explique les pratiques systématiques de dissolutions de soviets, de syndicats, les arrestations massives lors de réunions et de congrès ouvriers, les manipulations d'élections dans tous les organismes populaires, toutes mesures sans lesquelles les bolcheviks n'auraient pu rester au pouvoir.

Lors des élections aux soviets du printemps de 1918, dans toute la Russie, il y eut un redoublement d'arrestations, de dissolutions par la force armée et même d'exécutions sommaires là où les mencheviks obtenaient une majorité ou même une minorité importante. Les mencheviks finirent par se faire exclure du comité exécutif central du soviet de Petrograd, où ne subsista que des communistes, mesure qui s'étendit ensuite à tous les soviets du pays. Le prétexte de ces mesures était la participation des mencheviks à des révoltes sur le Don et en Sibérie. Si le cas de participation armée est avéré pour les socialistes-révolutionnaires, il n'a jamais pu être démontré pour les mencheviks. Quelques militants avaient certes participé à la révolte de Iaroslav, mais ils furent exclus. Une conférence du parti, tenue en décembre 1918 donna des instructions au comité central du parti menchevik pour qu'il exclue toute personne ou groupe qui s'alliait avec les constitutionnels démocrates, soutenait l'intervention alliée42 ou avait recours à la lutte armée.

Malgré la répression constante, l'activité légale des mencheviks se poursuivait. Les ouvriers de plus en plus mécontents étaient sensibles à la revendication de la liberté d'élection aux soviets, de la liberté syndicale, de la liberté de parole et de presse pour les partis ouvriers et la suppression de la terreur et de la Tchéka.

À partir de 1919, l'influence menchevik s'accrut dans les syndicats, dont les militants de base n'appartenaient pas au parti communiste. En 1921, Zinoviev affirma qu'il y avait 90% d'anticommunistes chez les ouvriers de l'industrie. Trotski déclara que c'était là une «exagération monstrueuse», mais reconnut qu'il y en avait beaucoup. Lozovsky, dirigeant du parti des internationalistes, proche des mencheviks, dut interrompre son discours sous les huées au IIe Congrès panrusse des syndicats, parce qu'il critiquait les cellules communistes qui étouffaient toute liberté syndicale dans le pays. Au IIIe Congrès panrusse des syndicats (avril 1920), les mencheviks n'avaient que 70 délégués sur plus d'un millier, mais par le biais des manipulations bureaucratiques, cette représentation était bien en dessous de leur représentativité réelle à la base : ils avaient une majorité écrasante chez les typographes, et dans les fédérations syndicales de la métallurgie, de la chimie et du textile.

Au congrès suivant, les délégués mencheviks n'étaient plus que neuf. L'évolution de leurs effectifs dans les congrès était inversement proportionnelle à celle de leur influence dans la classe ouvrière, ce qui inquiétait beaucoup les communistes, d'autant que dans les rangs mêmes du parti au pouvoir montaient des voix qui réclamaient une plus large représentation ouvrière dans la gestion de l'industrie, sous la forme de représentants syndicaux librement élus. La liquidation des mencheviks se fit en même temps que celle de l'opposition interne au parti communiste. Le pouvoir ordonna la clôture de tous les congrès de syndicats, la dissolution de tous les organismes syndicaux où les menchevik avaient obtenu la majorité et leur remplacement par des instances dominées par les communistes. Pendant le reste de l'année, des manifestations ouvrières et des grèves de protestation furent suivies d'arrestations massives. Le même processus se déroula dans les soviets, sous la forme, entre autres, d'arrestations systématiques de tous les dirigeants locaux proches du parti menchevik la veille des scrutins. Les votes ayant par ailleurs lieu à main levée, les électeurs favorables aux mencheviks étaient aisément repérables et étaient sujets à des représailles, ce qui décourageait les votants.

La situation des mencheviks ne s'améliora pas après l'instauration de la Nouvelle Économie politique, la NEP, que Lénine mit en place pour éviter l'effondrement du régime. Cette politique était dans l'ensemble celle que les mencheviks préconisaient, ce qui les rendait encore plus encombrants pour le parti communiste : en effet, on pouvait se demander pourquoi ce parti dont on adoptait la politique n'était pas au pouvoir.

«Ainsi périrent les mencheviks, sans avoir tiré un coup de fusil. Par une ironie de l'histoire, leur foi en la liberté démocratique n'a pas peu contribué à leur défaite. En refusant le pouvoir eux-mêmes et en hésitant à appuyer la coalition des partis anti bolcheviques entre mars et novembre 1917, ils ont contribué à donner le pouvoir à Lénine. Tout en disposant, après la révolution d’Octobre du soutien d’une grande partie de la classe ouvrière, avantage dont n'a jamais bénéficié aucun autre parti d'opposition ; ils ont refusé d'employer quelque procédé que ce soit en dehors des moyens rigoureusement constitutionnels pour le lui arracher.»43

En liquidant toutes les organisations de classe et les organes de la société civile comme les coopératives,44 dans lesquelles se trouvaient des éléments dynamiques, actifs et entreprenants, mais où les bolcheviks étaient peu représentés, le régime a suscité une réaction de découragement et de démoralisation dans la classe ouvrière et la paysannerie.

La politique du parti l'a conduit :

— D'une part, à utiliser nombre de «spécialistes» là où il n'y en avait pas besoin (dans les organes de répression) ou peu besoin (dans la bureaucratie, rapidement pléthorique, et dans les appareils de contrôle social et administratif). Lorsque le Sovnarkom décrète en janvier 1920 le service du travail obligatoire, un paragraphe du document regrette «la destruction du vieil appareil policier qui avait su recenser les citoyens, non seulement dans les villes mais aussi dans les campagnes» (cité par M. Brinton, p. 145).

— D'autre part, à faire appel à des «spécialistes» dans des conditions qui, au lieu de renforcer la capacité de la société civile à se développer, renforçaient au contraire le pouvoir d'État. En d'autres termes, c'est moins la société qui avait besoin de «spécialistes» que le pouvoir. On peut d'ailleurs considérer que les dirigeants bolcheviks sont eux-mêmes des «spécialistes» dont la fonction se limite à exercer le pouvoir et qui font appel à d'autres spécialistes pour administrer l'économie : Lénine accuse les mencheviks («les pires ennemis du socialisme») d'être des «demi-intellectuels», ce que sont précisément les cadres bolcheviks. Mais il est difficile d'imaginer que ces «spécialistes» auxquels il fait appel soient vierges de toute opinion politique et que leur entrée en masse dans le parti n'aille pas influer sur ses orientations. Le problème, c'est que, au lieu d'être nommés par la base, les comités d'usine disparus par exemple, qui auraient pu les contrôler, et éventuellement les destituer, le régime leur aura donné les pleins pouvoirs de gestion de l'économie.

Pendant la guerre civile, les syndicats constituaient un élément capital de contrôle sur la classe ouvrière. «Chez nous, dit Lénine dans son rapport au VIIIe Congrès du parti, nous ne pourrions nous maintenir un seul mois sans le soutien des syndicats.»45 C'est pourquoi le nouveau programme du parti déclare, dans le paragraphe de la «section économique», que «l'appareil d'organisation de l'industrie socialisée doit être basé essentiellement sur les syndicats [...]. Les syndicats qui, conformément aux lois de la République soviétique et à la pratique quotidienne, participent déjà aux tâches de tous les organes centraux et locaux de l'administration industrielle, doivent procéder à la concentration effective dans leurs propres mains de toute l'administration de l'économie dans son ensemble, considérée comme une seule unité économique [...]. La participation des syndicats à la gestion économique et leur rôle, qui consiste à entraîner de larges masses dans ce travail, constitue également la meilleure méthode de lutte contre la bureaucratisation de l'appareil économique». (Cité par M. Brinton.) Sachant qu'aucune des fonctions de l'appareil syndical n'était élective, on peut se demander comment le parti entendait empêcher qu'il se bureaucratise.

Il sera beaucoup fait référence à ce «paragraphe 5» de la «section économique». Ceux des bolcheviks qui avaient approuvé l’incorporation des comités d’usine dans les syndicats et qui avaient fini par comprendre leur erreur s'y accrocheront car il justifie une certaine forme de pouvoir de la classe ouvrière dans l'organisation de la production. Il préfigure d'ailleurs les revendications de ce qui sera plus tard l'Opposition ouvrière.

D'autres bolcheviks, parmi lesquels Riazanov, diront au contraire que la condition de l'arrêt du développement de la bureaucratie est l'abandon des prérogatives syndicales dans l'administration de la production.

Le soudain accès de «syndicalisme» à la direction du parti s'explique par la nécessité vitale de maintenir la production des usines pendant la guerre civile. L'appareil bolchevik dans les syndicats, nommé par l'État, jouera un rôle capital dans la mise en application de la politique du parti dans le domaine économique, dans le contrôle de la classe ouvrière. Le contexte particulier de la guerre civile donnait aux dirigeants bolcheviks des syndicats un poids déterminant dans le rapport des forces lors du congrès. Il ne s'agit alors en aucun cas de rendre aux syndiqués le pouvoir dans leurs syndicats.

D'ailleurs, la bureaucratisation du parti lui-même suscite quelques oppositions. Ossinsky réclame que les ouvriers entrent en masse au comité central de façon à le «prolétariser», conclusion à laquelle Lénine n'arrivera qu'en 1923. Comme si la «prolétarisation» d'un organe de 15 membres pouvait compenser l'absence de tout pouvoir de décision de la classe ouvrière. C'est d'ailleurs un peu de cela qu'on discuta également au VIIIe Congrès : le déclin des soviets, qui ne jouent plus aucun rôle actif dans les problèmes de production, et qui jouent un rôle mineur dans les autres affaires. Toutes les décisions étant prises par les membres du parti, les soviets ne sont plus que des organes de ratification. Ossinsky et Sapronov développaient l'idée que le parti ne devait pas «imposer sa volonté aux soviets», thèse qui fut catégoriquement rejetée.

De fait, en novembre 1918, les bolcheviks obtiennent 97% de députés aux soviets. Aucune personne saine d'esprit ne peut imaginer qu'un tel score est l'effet d'élections libres : à cette date, tout ce qui n'est pas bolchevik a été éliminé de toutes les institutions politiques et économiques existantes.

Pierre Broué, qu’on ne peut soupçonner d’antipathie à l'égard des bolcheviks, résume parfaitement la question :

«Comment les bolcheviks pourraient-ils accepter la libre confrontation des idées et la libre compétition dans les élections aux soviets quand ils savent que les neuf dixièmes de la population leur sont hostiles», et sachant par ailleurs que les mencheviks et les anarchistes représentent désormais «une force réelle parmi les ouvriers» ?46

On peut dire sans risque d'erreur qu'à partir de novembre 1918, la classe ouvrière russe est définitivement écrasée.

Enfin, le Congrès décida que les décisions prises devaient être appliquées d'abord et discutées ensuite. Il précisa également que «tout ce qui concerne le déplacement des camarades qui font du travail de parti est entre les mains du comité central. Ses décisions sont obligatoires pour tous». Cette mesure servira à opérer des «déplacements politiques» permettant de neutraliser les opposants en les isolant dans des régions lointaines ou à l'étranger.
 
 

Militarisation du travail



C'est à ce moment que Trotski ouvre le débat sur les syndicats. Il soumet au comité central, le 16 décembre 1919, ses «Thèses sur la transition de la guerre à la paix» pour faire face à l'effondrement de l'économie. La discussion sur ce texte ne devait pas sortir du cadre du comité central. Des décisions sur la vie de millions de personnes allaient être discutées à huis clos. Trotski propose de mettre en œuvre la militarisation du travail et de confier la direction de l'économie au commissariat de la guerre, qu'incidemment, il dirige. Lénine l'appuie. Boukharine, qui est rédacteur en chef de la Pravda, est en conflit avec Trotski, et publie — par «erreur» — ses thèses (17 décembre 1919) : le projet est repoussé à une majorité écrasante par la fraction bolchevik des syndicats.

«Les communistes expriment les intérêts fondamentaux de la classe ouvrière», disait Trotski. Mais quels critères permettent d'assurer que le parti «donne l'expression des intérêts du développement historique» ? C'est simple : «Nous avons écrasé les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires et il n'en reste rien. Ce critérium nous suffit.» Pour ce qui est des syndicats, «ils deviennent, à cette époque, les organes économiques les plus importants du prolétariat au pouvoir. Par ce fait même, ils tombent sous la direction du parti communiste.» Et Trotski ajoute que c'est le comité central du parti qui doit régler les «conflits sérieux qui peuvent avoir lieu à l'intérieur de ces organisations». Car «l'ouvrier ne fait pas de marchandage avec le gouvernement soviétique ; il est subordonné à l'État, il lui est soumis dans tous les rapports du fait que c'est son État».

Les syndicats sont conçus comme les organes producteurs de l'État soviétique ; mais il ne faut pas entendre par là ceux qui décident, mais ceux qui font appliquer. «Les unions professionnelles ne s'opposent pas à lui [à l'État], elles se confondent avec lui», elles se chargent de la discipline du travail, elles exercent «la répression révolutionnaire à l'égard des indisciplinés, des éléments turbulents et parasites de la classe ouvrière».

Cela n'empêchera pas Boukharine de s'allier peu après à Trotski pour proposer d'intégrer les syndicats à l'appareil d'État en les chargeant de la production, de la productivité, de la discipline du travail. Lénine appuie sans réserve le point de vue de Trotski, contrairement aux affirmations de ceux qui disent qu'il s'y était opposé dès le début. Ce n'est qu'à la fin de 1920 que Lénine s'opposera à Trotski sur cette question, quand il constatera l'échec de cette politique et les oppositions grandissantes contre elle au sein du parti.

Le 27 décembre, le gouvernement crée, avec l'approbation de Lénine, la commission du travail obligatoire avec Trotski comme président. Ce dernier est également commissaire à la guerre.

Le 12 janvier, Lénine et Trotski demandent à la fraction bolchevik du conseil central des syndicats l'appui des bolcheviks à la militarisation du travail. Deux seulement des soixante dirigeants syndicaux bolcheviks acceptent. C'est la première fois que Lénine et Trotski se heurtent à une opposition aussi nette.

Au IIIe Congrès des conseils de l'économie nationale, Lénine déclare (27 janvier 1920) que la direction collective a

«quelque chose d'embryonnaire, d'indispensable à la première phase, lorsqu'il s'agit de construire à nouveau. Mais lorsque des formes plus ou moins stables ont été fixées, le passage au travail pratique entraîne la direction personnelle, système assurant au maximum la meilleure utilisation des capacités humaines et un contrôle réel, et non verbal, du travail accompli».47

Lénine se réfère explicitement au modèle d'organisation de l'armée : «L'expérience de l'armée nous a montré le développement normal de l'organisation de la direction, depuis les formes primitives de la direction collective jusqu'au commandement unique, appliqué maintenant dans au moins cinq cas sur dix.» (Ibid.) À la lecture des nombreux textes de Lénine sur cette question, il apparaît que cette orientation n'est pas seulement due aux nécessités de la guerre civile. Au moment où Lénine écrit, l'Ukraine et la région de la Volga ont été récupérées par l'Armée rouge, l'offensive de Dénikine sur Moscou a été stoppée grâce à l'intervention des troupes makhnovistes, et celle de Youdénitch sur Petrograd l'a été également, les blancs ont subi une débâcle en Sibérie, la Grande-Bretagne, la France et l'Italie lèvent le blocus. Cette orientation n'est pas non plus seulement justifiée par l'existence d'une «couche ténue de la classe prolétarienne dirigeante» ou par l'existence d'une «couche très restreinte de travailleurs si exténués depuis deux ans». La direction uninominale est, de toute évidence, la forme même de l'organisation de l'économie soviétique, la direction collective étant une forme par essence primitive.

Malgré les exhortations de Lénine, le Congrès s'opposera à son orientation et adoptera une résolution en faveur de la gestion collective de la production. Les conférences régionales du parti à Moscou et à Kharkov iront dans le même sens, ainsi que la fraction bolchevik du conseil central panrusse des syndicats en janvier et mars. Tomski présenta des thèses, qui furent adoptées, qui étaient une critique implicite des positions de Lénine et de Trotski. Il demandait que soit maintenu le principe de la gestion collective:

«Dans la constitution des organes qui régulent et administrent l'industrie, le principe fondamental, le seul qui puisse garantir la participation des larges masses apolitiques à travers les syndicats, est le principe, actuellement en acte, de l'administration collégiale...» (cité par Carr, pp. 599-600.)

«Les syndicats sont les organisations les plus capables mais aussi les plus intéressées au rétablissement de la production dans le pays et à son bon fonctionnement», dit encore Tomski.

Dans la pratique, il ne faut pas voir dans ces positions une défense de la démocratie ouvrière ou de la participation des masses aux décisions qui les concernaient mais un simple épisode d'un conflit interne au parti entre bureaucratie bolchevik des syndicats et bureaucratie bolchevik de l'État.

Une «mini-crise» allait montrer que la discipline et la centralisation restaient de rigueur. La nomination, par le parti, de responsables syndicaux créait des tensions avec les syndicats. Certains éléments dissidents de la gauche du parti dans l'industrie tentèrent de créer une structure indépendante qui leur aurait permis de contrôler les organisations communistes dans les syndicats. Le conseil central panrusse des syndicats était contrôlé par la «gauche», qui tenta, avant le IXe Congrès du parti, de soumettre directement les fractions du parti dans les syndicats au conseil central panrusse des syndicats plutôt qu'aux organisations régionales du parti, ce qui aurait créé un «parti-bis» dont la base sociale aurait été une bureaucratie relativement plus «prolétarienne», issue de l'appareil syndical de l'industrie, alors que la base sociale de l'appareil étatique du parti était beaucoup plus hétéroclite, constituée de plus en plus de membres de l'ancienne bureaucratie tsariste et d'adhérents opportunistes des classes moyennes. Là se trouvent précisément les fondements du conflit.

Si le projet de la «gauche» dans les syndicats avait réussi, celle-ci aurait contrôlé un pourcentage élevé des membres du parti, et dans des secteurs clés. Il est évident qu'une telle orientation était inacceptable. Précisons que là encore, l'enjeu n'est pas la restitution aux masses de leur liberté de choix, et en particulier du principe électif des responsabilités syndicales et politiques. Cette tentative ne visait en rien à remettre en cause la nomination des responsables chargés des fonctions syndicales par un appareil centralisé, mais à mettre un autre appareil à la place de celui qui existait. Les centralistes démocratiques qui animaient cette tentative présentèrent une motion en vue du IXe Congrès du parti, votée par l'organisation moscovite, stipulant que «la discipline du parti doit toujours l'emporter sur la discipline syndicale».

Du 17 au 25 mars 1920, se tient à Moscou le IIe Congrès panrusse des travailleurs de l'alimentation au cours duquel se manifeste une forte tendance anarchosyndicaliste, dont nous reproduisons les résolutions.
 
 

Résolutions du groupe anarcho-syndicaliste
au IIe Congrès panrusse des travailleurs
de l'alimentation sur la situation actuelle48



Prenant en considération la ligne politique générale de conduite du parti dominant des Bolchéviks-communistes, qui aboutit, dans le domaine de la politique intérieure, à une domination totale, illimitée et incontrôlée du prolétariat et de la paysannerie, à un centralisme effrayant, poussé jusqu'à l'absurde, après avoir tué dans le pays tout ce qui était vivant et libre, et tout esprit d'initiative autonome ;

Prenant en considération que l'ainsi dénommée «dictature du prolétariat», est en fait la dictature du parti et même de quelques individus, sur le prolétariat, dictature appliquée par les mesures les plus féroces, propres au seul despotisme ; qu'elle a privé le pays de la libre expression, et de la presse ; qu'elle a détruit la liberté des organisations politiques des ouvriers et des paysans : les soviets — dont le pouvoir a complètement déformé l'essence, pour en faire les appendices du parti ; que, profitant de la lassitude croissante des masses laborieuses, elle a peu à peu anéanti la fédération des soviets, et l'a remplacée par la bureaucratie des comités exécutifs ;

Prenant en considération que la politique stupide à l'égard de la paysannerie a amené à une profonde désunion et hostilité entre travailleurs des campagnes et travailleurs des villes ; qu'elle a provoqué au sein de la paysannerie la haine envers la ville et la Révolution prolétarienne même, rendant ainsi possible une insurrection paysanne, dirigée non seulement contre le pouvoir établi, mais aussi contre la Révolution en général et pouvant prendre la forme d'un pogrom général pan-russe. Outre cela, cette même politique a compliqué et rendu plus confuse et plus critique que jamais la question du ravitaillement;

Prenant en considération la ligne générale de la politique économique du Parti, qui se résume à tenter de relever la production par des mesures à caractère militaire (armées de travailleurs, responsabilité militaire du travailleur, etc.), ayant complètement asservi le prolétariat et introduit quelque chose d'encore jamais vu dans l'histoire du servage humain ;

Prenant en considération que le travail d'esclavage ou de servage n'a jamais été ni productif ni de bonne qualité, et que seule l'individualité libre, armée de sa conscience et appliquant librement son activité laborieuse, peut donner le maximum de résultat, tant quantitativement que qualitativement, reconnaît que les mesures prises ne pourront donner aucun résultat, sinon d'aggraver la situation économique déjà suffisamment catastrophique ;

Prenant en considération que la politique militaire, fondée sur l'organisation de l'armée rouge, qui repose sur la contrainte, est une politique erronée, nuisible et coûteuse, étant donné, comme la guerre civile l'a démontré, que l'armée rouge en tant que telle ne peut vaincre l'ennemi, qu'elle n'est victorieuse qu'à la condition de la présence de partisans qui désorganisent l'arrière de l'ennemi, que, de plus, elle n'est efficace qu'en automne et en hiver, car à la saison chaude, l'armée se désagrège par des désertions massives,49 ce qui explique alors ses défaites ;

Prenant en considération enfin, la politique extérieure, qui se ramène à la conclusion de la paix avec les États voisins et les pays de l'impérialisme mondial à n'importe quelles conditions constate que la paix, achetée au prix d'incroyables et pénibles concessions, entraîne à sa suite la pénétration du capitalisme, soit sous l'aspect de concessions, soit sous d'autres formes semblables, et conduit par cela même à la destruction des conquêtes d'Octobre et des possibilités d'édifier la vie sur les principes du Communisme libertaire ; outre cela, la paix avec l'impérialisme met la Russie soviétique dans la position d'un pays colonisé, exploité de façon rapace et impitoyable par l'impérialisme mondial ;

Prenant en considération tout ce qui est mentionné plus haut, le IIe congrès des travailleurs de l'alimentation considère comme indispensable d'obtenir ce qui suit :

a) Dans le domaine de la politique intérieure :

1. Restauration d'un ordre non autoritaire de soviets libres, d'une fédération de soviets libres — le communalisme ;

2. Rétablissement de toutes les libertés et garanties dues aux travailleurs ;

3. Union des paysans en une union paysanne et son union avec le mouvement professionnel des ouvriers des villes, sous la forme d'une confédération générale ou d'un Soviet national du Travail, de l'Économie et de la Culture ;

4. Formation séparée, au sein de la Confédération générale d'un organisme ouvrier-paysan de ravitaillement, au lieu du Commissariat du peuple au ravitaillement (Narkomprovod) ;

5. Transfert aux mains du prolétariat et de la paysannerie réunis en une Confédération générale, de l'organisation du travail et de l'économie, supprimant tous les sovkhoses et sovnarkhoses bureaucratiques, leurs dirigeants et leurs centres ;

6. Suppression du chômage et travail pour tous, sur la base d'un travail libre et non contraignant ;

7. Rejet d'une armée à recrutement obligatoire et organisation d'un armement général des travailleurs.

b) Dans le domaine de la politique extérieure :

1. Rejet d'une paix à n'importe quel prix ;

2. Rejet inconditionnel du principe de l'accord de concessions aux capitalistes étrangers.

3. Aspiration à une paix sans contributions ni annexions.
C'est dès 1919-1920 que le parti bolchevik s'interroge sur la bureaucratisation croissante de l'État et que les militants remettent en cause son autoritarisme croissant. Au début de 1919, de profondes divergences étaient apparues entre les masses communistes et la direction du parti, le comité central concentrant le pouvoir au sommet, cherchant à étendre son autorité et à empiéter sur les domaines des organismes locaux.

«En fait, dès la fin de 1919, c'était le centre qui détenait toute l'autorité dans l'État soviétique. Non seulement les soviets locaux avaient perdu toute importance, mais les comités exécutifs locaux avaient cessé d'être autre chose que des bureaux de fonctionnaires entièrement soumis au centre.»50

Dès mars 1919, à partir du VIIIe Congrès du parti, l'Orgbureau dispose du pouvoir de muter et de disperser dans le pays entier ceux qui pouvaient apparaître comme des militants indociles. Au IXe Congrès (29 mars-4 avril 1920), l'Orgbureau obtient le pouvoir d'effectuer les mutations et affectations sans même en référer au Politbureau. Les changements d'affectations provoquaient beaucoup de mécontentement en province. De telles procédures montrent évidemment que les postes de responsabilité dans les organismes locaux du parti n'étaient pas électifs.

La guerre civile est pratiquement terminée. Les masses s'attendent à la fin des sacrifices, mais le IXe Congrès du parti prévoit l'extension de certaines dispositions du communisme de guerre, telles que la mobilisation de la main-d'œuvre, le travail obligatoire, le rationnement des biens de consommation, les salaires en nature, les réquisitions de produits agricoles. La militarisation du travail et la direction uninominale de l'industrie sont les deux points discutés.

Si, dans un premier temps, des bataillons non encore démobilisés avaient été employés à des travaux forestiers, on allait bientôt passer à l'organisation des civils en unités militarisées. On peut voir là les prémisses d'une pratique qui deviendra un élément important de l'économie soviétique, le travail forcé. Il ne s'agissait pas seulement d'obliger au travail mais de fixer les travailleurs à un travail, comme les serfs. «On ne peut permettre à la classe ouvrière de se promener à travers toute la Russie, dit Trotski. Il faut dire aux ouvriers où ils doivent être, les déplacer et les diriger, tout comme des soldats. [...] Les “déserteurs” du travail devront être incorporés dans des bataillons disciplinaires, ou mis dans des camps de concentration.»

Trotski préconise des méthodes qui ressemblent terriblement à celles employées aux pires moments de l'accumulation du capital et de la formation du capitalisme industriel en Europe occidentale, et c'est bien de cela qu'il s'agit. Il préconise, comme Lénine, des «salaires stimulants pour les ouvriers efficaces» et se fait l'avocat de «la nécessité d'adopter ce qu'il y a d'essentiellement progressiste dans le taylorisme». L'école du capitalisme est constamment évoquée par Lénine : «Les ouvriers n'ont pas encore été assez à l'école de la bourgeoisie», déclare-t-il à la même époque dans un discours aux travailleurs des transports fluviaux, le 15 mars 1920, où il justifie la direction uninominale.

L'école du capitalisme est une référence lancinante dans les écrits de Lénine et Trotski à cette époque. Le fondement théorique de cette idée est que le développement des forces productives sous le capitalisme et de ses contradictions crée les conditions qui rendent possible l'établissement du socialisme. En d'autres termes, le socialisme est l'aboutissement du développement capitaliste. De là, il n'y a qu'un pas pour déduire que le capitalisme le plus développé, le plus concentré — le capitalisme d'État — est presque du socialisme, qu'il suffit que le pouvoir d'État soit entre les mains de la classe ouvrière (entendre: entre les mains du parti qui s'autoproclame représentant de la classe ouvrière). C'est d'ailleurs ce que Lénine dit explicitement.

«Je m'en réfère à la bourgeoisie : à quelle école irons-nous, si ce n'est la sienne ? Comment s'administrait-elle ? Elle s'administrait en tant que classe, du temps où elle avait le pouvoir ; mais ne nommait-elle pas de chefs ? Nous n'avons pas encore atteint leur niveau. Elle savait dominer en tant que classe et administrer par l'intermédiaire de n'importe qui, individuellement, pour son compte exclusif.» (Discours prononcé à la séance de la fraction communiste du conseil central des syndicats de Russie, 15 mars 1920, Œuvres complètes, tome XXXVI, p. 535.)

On a encore là la transposition par Lénine du prolétariat-classe dominante sur le modèle de la bourgeoisie. Si, sous le capitalisme, les entreprises ont une direction uninominale sans que cela remette en cause la domination de la bourgeoisie en tant que classe, il peut en être de même sous le socialisme, où des dirigeants peuvent diriger au nom de la classe ouvrière, puisque l'État est un État ouvrier : «La domination de la classe ouvrière est dans la Constitution, dans le régime de propriété et dans le fait que c'est nous (sic) qui mettons les choses en train.» (Ibid.)

Il ne vient pas à l'esprit de Lénine que le socialisme puisse être une rupture complète avec les méthodes capitalistes, non pas dans le sens d'une direction collective, mais dans celui d'une détermination collective des orientations générales — le mode d'organisation des entreprises étant ensuite relativement secondaire.

La résolution du IXe Congrès du parti affirme que la direction individuelle «ne limite en aucune façon les droits de la classe ouvrière ou ceux des syndicats, car la classe ouvrière peut exercer son pouvoir de différentes façons, selon les nécessités du moment. C'est la classe dirigeante dans son ensemble [lire : le parti] qui, dans chaque cas, “nomme” tel ou tel individu à tel ou tel poste de direction et d'administration». Superbe exemple de substituisme. Dans la même veine, Lénine fait remarquer aux travailleurs fluviaux que la bourgeoisie anglaise est la plus expérimentée : «Et ne nous donne-t-elle pas l'exemple du maximum de dictature personnelle, du maximum de célérité dans l'administration, tout en se réservant, en tant que classe, l'intégrité du pouvoir ?» Voyez donc, dit-il, : les entreprises capitalistes sont dirigées par un seul homme, cela n'empêche pas la bourgeoisie d'être la classe dominante ! «Est-ce que la question de savoir si c'est un individu ou un groupe d'individus qui doit gouverner, se rattache à la question de classe ?»51 L'essentiel, selon Lénine, est qui dirige l'État. En Russie, c'est le parti communiste au nom de la classe ouvrière.

« La direction collective serait celle des ouvriers et la direction personnelle ne serait pas ouvrière. Le seul fait de poser ainsi la question, d'argumenter de la sorte, montre que notre conscience de classe n'est pas encore assez claire, et plus encore, que notre conscience de classe est moins claire que celle de MM. les bourgeois.» (Ibid.)

Lénine considère comme acquis que la logique interne des mécanismes du capitalisme vaut pour le socialisme, ce qui justifie l'imitation («aller à l'école») du capitalisme. Bakounine avait fait remarquer que la dynamique du passage d'une société de classes à une société sans classes ne saurait être calquée sur celle du passage d'une société de classes à une autre société de classes. Sont oubliées les résolutions du Ier Congrès des syndicats, en janvier 1918, selon lesquelles «le contrôle ouvrier doit éliminer l'autocratie dans le domaine économique, comme elle a déjà été éliminée dans le domaine politique».

Dans une large mesure, cependant, Lénine a parfaitement raison de dire que la question de savoir si c'est un individu ou un groupe d'individus qui dirige est une fausse question. La direction collective n'a en elle-même aucune vertu particulière. Le vrai problème, que Lénine ne pose pas, est celui du rapport entre la direction, qu'elle soit ou non individuelle, et les dirigés.

Lénine et Trotski se heurtent à l'opposition du groupe Centralisme démocratique au IXe Congrès, représenté par Préobrajenski, Ossinsky et Sapronov. Chliapnikov réclame la séparation des pouvoirs entre parti, soviets et syndicats. Ossinsky, au nom de Centralisme démocratique, appuie la position de Chliapnikov. Loutovinov, un dirigeant métallurgiste, déclare que «seul le syndicat correspondant peut assumer la responsabilité de diriger un secteur de la production. Et, pour l'industrie dans son ensemble, ce ne peut être que le Conseil central panrusse des syndicats — et il ne peut en être autrement». Ces positions seront taxées d'«anarcho-syndicalisme de contrebande» par Krestinsky, dans la Pravda du 12 mars 1920. Loutovinov jouera un rôle important dans la formation de l'Opposition ouvrière la même année.

C'est Ossinsky qui, sans doute, révèle le mieux la nature profonde du véritable conflit à l'intérieur de la direction communiste entre l'appareil économique du parti, dont la base sociale reste malgré tout attachée à ses racines prolétariennes, et l'appareil politique représentant une classe en formation, la bureaucratie d'État. Il y a, dit-il, un «conflit entre deux cultures», la culture «soviétique militaire» et la culture «soviétique civile».

Il n'est pas question pour Lénine de laisser libre cours à cet anarchosyndicalisme de contrebande. «Le parti communiste russe ne peut en aucun cas se contenter de la direction politique, laissant ainsi la direction de l'économie aux syndicats» dit-il alors. C'est un discours d'appareil de pouvoir contre un autre appareil concurrent. Le congrès décida qu'«aucun groupe syndical ne doit intervenir directement dans la gestion industrielle» et que les «comités d'usine doivent se consacrer aux problèmes de la discipline au travail, de la propagande et de l'éducation des ouvriers». On nomma Radek et Boukharine, prolétaires bien connus, au conseil central panrusse des syndicats pour représenter la direction du parti et garder un œil sur le Conseil.

Le IXe Congrès, enfin, introduisit des modifications importantes dans le fonctionnement interne du parti, en soulevant de vives protestations. Désormais, les comités locaux du parti, qui étaient jusqu'à présent au moins formellement démocratiques, devront être subordonnés à des départements politiques créés par l'appareil dirigeant, lesquels exerceront un contrôle sur l'activité des structures de base du parti dans l'atelier, la localité. Ces mesures, manifestement copiées de l'organisation militaire, étaient évidemment moins conçues pour transmettre les opinions de la base vers le sommet que les consignes du sommet vers la base.

«Comme cela était déjà arrivé avant, et comme cela devait encore arriver si souvent dans les années à venir, les changements réactionnaires dans la politique industrielle allaient de pair avec des changements réactionnaires dans la structure interne du parti.» (M. Brinton, p. 155.)

A considérer les choses avec un peu de recul, on se rend compte que la suppression des tendances au Xe Congrès du parti, un an plus tard, apparaît non pas comme la conséquence de l'insurrection de Kronstadt, mais comme l'aboutissement logique d'une évolution commencée bien avant et qui se montre au grand jour au IXe Congrès.

Le type de problème qui se fait jour à l'intérieur du parti laisse rêveur sur ce qui devait se passer en dehors. Les militants du parti, qui commençaient à réclamer plus de démocratie au sein de celui-ci, se préoccupaient peu, à de rares exceptions près, comme Miasnikov, de l'absence de démocratie en dehors. Les dirigeants bolcheviks chargés des problèmes d'organisation estimaient que les problèmes devaient se résoudre par la discussion, la persuasion, les remontrances et les compromis, mais excluaient la possibilité d'un désaccord persistant. Le cas de Miasnikov est caractéristique à cet égard. Ces procédés ne devaient pas réussir à enrayer la désaffection des masses, dont le parti commençait à se préoccuper.
 
 

Miasnikov, une exception



Miasnikov était un dirigeant de l'organisation du parti de Motovilikha (gouvernement de Perm), l'un des plus vieux membres du parti et l'un des rares dirigeants ouvriers. Très affecté par l'abandon des principes de 1917, l'accroissement du pouvoir de l'oligarchie dirigeante dans le parti, la transformation bourgeoise des couches dirigeantes et la terreur croissante exercée par le comité central contre des membres du parti, il expose ses vues sur la question vers la fin de 1920. Pour cela, il est démis de ses fonctions et appelé à Petrograd pour rester sous la surveillance du parti.

Là, il est le témoin des débauches éthyliques de Zinoviev et du divorce complet du parti d'avec les travailleurs. Il rédige alors un mémorandum au comité central. Lénine lui répond. Miasnikov réplique en exposant ses désaccords. Lénine cesse tout contact avec lui. Sa tentative de persuasion ayant échoué, Lénine aura recours à d'autres méthodes.

Dans ce mémorandum publié à 500 exemplaires (pour les membres du parti seulement, novembre 1921), il se plaignit que c'étaient avant tout les ouvriers et paysans qui étaient arrêtés parce qu'ils désapprouvaient la politique du parti : «Ne savez-vous pas que des milliers de prolétaires sont gardés en prison parce qu'ils parlent comme je le fais maintenant, et que des bourgeois ne sont pas arrêtés pour cette raison pour la simple raison qu'ils ne sont jamais concernés par ces questions ?»

Miasnikov constate la totale désaffection des ouvriers envers le parti. Cette désaffection se manifeste notamment par l'expulsion de militants communistes de réunions, par le fait que des travailleurs discutant entre eux changent de conversation dès qu'un communiste s'approche, etc., de petits faits de tous les jours dont les histoires idéologiques de la révolution ne parlent jamais, Miasnikov demande à Lénine :

«Pourquoi font-ils cela ? Allez-vous me dire qu'ils pénalisent le parti communiste sans aucune raison? [...] Ma réponse est non. La classe ouvrière pénalise le parti parce que les méthodes employées par le parti en 1918-1920 contre la bourgeoisie sont maintenant utilisées contre la classe ouvrière. Cela ne peut pas durer.» (1921.)

Critiquant la servilité envers l'autorité qui règne dans le parti, Miasnikov écrit encore :

«Si un militant de base du parti a sa propre opinion, on le considère comme un hérétique, et les gens se moquent de lui en disant : “Est-ce que Illich [Lénine] n'aurait pas eu la même idée si elle était réalisable ? Tu te crois très malin, hein ? tu veux être le plus malin de tous ? Ha ha ha ! Tu veux être plus malin qu'Illich !” Telle est “l'argumentation” typique de l'honorable fraternité communiste.»

Dans cette lettre à Lénine, Miasnikov se plaint également de la «désintégration et de l'ivrognerie des couches supérieures du parti».

«Le problème, écrit-il à Lénine, est que vous levez la main contre la bourgeoisie et que vous frappez les travailleurs. Quelle classe fournit le plus grand nombre de personnes arrêtées sur accusation de contre-révolution ? Les paysans et les travailleurs...» (Maximoff, p. 271.)

«Encore une fois je le dis, vous levez la main contre la bourgeoisie, mais c'est moi qui crache le sang, et c'est nous, les travailleurs, dont on brise les mâchoires.»

Le 23 août 1921, le comité central interdit à Miasnikov de s'exprimer en public ; tous ceux qui tentèrent d'intercéder en sa faveur furent accusés d'infraction à la discipline du parti. Il est exclu le 22 février 1922, emprisonné, puis exilé. Staline ne fera que finir le travail. En juillet, juste avant le IIe Congrès de l'Internationale communiste, paraît l'ouvrage de Trotski, Terrorisme et communisme52 sans doute destiné à l'édification des délégations étrangères. C'est l'exposé le moins ambigu des opinions de son auteur sur l'organisation du travail. Le lecteur y fait de fulgurantes découvertes qui résument la quintessence de la science historique marxiste :

«Au fond, l'organisation du travail constitue l'organisation de la nouvelle société, toute société reposant sur l'organisation du travail.»53 «Sans les formes de coercition gouvernementale qui constituent le fondement de la militarisation du travail, le remplacement de l'économie capitaliste par l'économie socialiste ne serait qu'un mot creux.»54

On trouve une surprenante apologie du travail obligatoire, dont l'auteur se demande s'il est bien vrai qu'il ait «toujours été improductif ?» :

«On est bien obligé de répondre à cela que c'est le plus pauvre et le plus libéral des préjugés. Toute la question est de savoir qui exerce la contrainte et pourquoi ? [...] L'organisation du servage a été, dans certaines conditions, un progrès et a amené à une augmentation de la production.»55

On découvre aussi de fondamentales convictions sur la nature humaine : «Selon la règle générale, l'homme s'efforcera d'éviter le travail. L'assiduité ne lui est pas innée ; elle est créée par la pression économique et par l'éducation du milieu social.» (Ibid.)

C'est sans doute pour éviter le travail que les travailleurs des comités d'usine se sont efforcés d'élargir le champ d'action de ces derniers et qu'ils se proposaient d'organiser la production, et c'est sans doute parce que les travailleurs n'étaient pas assidus que ces comités ont été liquidés. Quiconque part de l'idée que l'homme s'efforce d'éviter le travail ne devrait pas se mêler de faire la révolution prolétarienne. Le livre de Trotski est en entier un florilège de tout ce qu'il faut écrire pour dégoûter quiconque de la révolution sociale.

Une conférence spéciale du parti, dans laquelle se trouvaient des représentants du groupe Centralisme démocratique et de l'Opposition ouvrière, se réunit en septembre 1920 pour examiner la question du mécontentement intérieur — on ne se préoccupe guère du mécontentement extérieur. Il est significatif que les opposants ont toujours concentré leurs efforts sur la réforme des instances dirigeantes, en essayant de modifier les formes de contrôle politique ou en y injectant du «sang neuf», plus «prolétarien» — en fait des bureaucrates moins compromis dans l'appareil — sans jamais remettre en cause la source même du pouvoir. Les revendications de ces deux groupes portent essentiellement sur le droit de discussion, la fin des affectations autoritaires aux postes électifs et la fin de l'intervention exagérée du comité central dans les organismes soviétiques et syndicaux, questions qui touchent peu les travailleurs mais beaucoup les cadres intermédiaires du parti.

En préparation du Xe Congrès, le comité central présente un rapport affirmant que des progrès considérables ont été accomplis, qu'on a cessé de persécuter les opposants et que les dirigeants ont été «obligés de revenir au travail parmi les masses». Zinoviev obtient de la conférence qu'elle accepte la création de commissions de contrôle centrales et régionales, qui joueront peu après un rôle déterminant dans l'aggravation du poids de la bureaucratie.

Le 2 novembre 1920 se tient la Ve Conférence panrusse des syndicats, au cours de laquelle Trotski révèle ses projets. Il faut, dit-il, réorganiser les syndicats en remplaçant les élections par des affectations.

«Nous avons construit et reconstruit les organismes économiques de l'État soviétique, nous les avons démolis et nous les avons reconstitués de nouveau en choisissant et en contrôlant soigneusement les divers collaborateurs dans leurs divers postes. Il est tout à fait évident qu'il faut entreprendre maintenant la réorganisation des syndicats, c'est-à-dire, avant tout choisir le personnel dirigeant syndical.»

Un tel discours ne pouvait que provoquer l'opposition des communistes des syndicats qui, pourtant, ne protestaient pas contre le fait que les autorités dissolvaient les syndicats lorsque les élections ne révélaient pas de majorité communiste suffisante, comme ce fut le cas des typographes de Moscou (Lénine semblait détester les typographes). C'est d'ailleurs dès 1918 qu'ont eu lieu les premières dissolutions par la force d'autorités syndicales régulièrement élues. Les dirigeants communistes des syndicats n'avaient alors jamais protesté.

Le comité central se divise sur deux positions, celle de Lénine et celle de Trotski. Une commission est nommée, présidée par Zinoviev, qui ne parvient pas à se départager. En fait, les deux positions ne sont guère différentes, sinon dans leur formulation, tous les deux étant d'accord sur les méthodes de contrainte. Mais Trotski disait les choses brutalement, tandis que Lénine exposait ses vues avec plus de diplomatie.

Si Trotski réclame ouvertement la militarisation du travail, Lénine, lui, déclare : «La principale méthode des syndicats n'est pas la contrainte, mais la persuasion, bien que cela ne les empêche pas, en cas de nécessité, d'appliquer avec succès la méthode de la contrainte prolétarienne.»

Si Trotski réclame la haute main sur les nominations dans les syndicats, Lénine affirme la nécessité «d'étendre surtout (sic) l'élection des membres de tous les organismes du mouvement syndical», et il précise : «Il faut évidemment (sic) que le choix du personnel dirigeant au sein du mouvement syndical ait lieu sous le contrôle d'ensemble du parti.»

La militarisation du travail instaurée par Trotski, qui produisit un énorme appareil bureaucratique avec des résultats insignifiants, souleva une vive opposition chez les travailleurs. Les vues tranchées de Trotski en matière syndicale provoquèrent dans l'administration des transports ferroviaires, qu'il dirigeait, une crise majeure. En septembre 1920, Trotski s'était vu confier la reprise en main des chemins de fer, et il avait créé le Tsektran, issu de la fusion obligatoire du commissariat des Transports, des syndicats de cheminots et d'organisations du parti. La militarisation du travail y suscita de nombreuses réactions hostiles. Trotski expulsa les responsables syndicaux élus et en installa d'autres, plus dociles. Il s'agissait en vérité autant de réorganiser que de reprendre en main un secteur dans lequel les bolcheviks n'étaient pas très implantés et où les mencheviks dominaient mais où il y avait aussi une forte présence anarchosyndicaliste. On se souvient que le syndicat des cheminots avait imposé, après l'insurrection d'Octobre, des ministres non bolcheviks. Casser le syndicat, c’était aussi casser la résistance d'une opposition active au régime, dans un secteur par ailleurs vital pour l'économie.

De nombreux conflits d'intérêt opposaient les différents dirigeants bolcheviks. Le zèle de Trotski comme commissaire du peuple aux Transports se heurta aux organismes locaux du parti et des syndicats qui désapprouvaient les nominations et affectations décidées centralement. Trotski ne cachait pas son intention de répartir à sa guise les dirigeants au sein des syndicats et menaça même d'arrêter les récalcitrants.56 Ainsi Trotski dut faire face à l'opposition de Tomski, mais aussi à celle de Zinoviev qui déclencha, en tant que rédacteur en chef de la Pravda de Petrograd, une campagne démagogique contre le commissaire du peuple aux Transports.

Le régime avait trop besoin des syndicats comme organes d'encadrement de la classe ouvrière. Lénine imputa à Trotski la responsabilité de la crise, due à son intransigeance sur la question syndicale. Lorsque Lénine fut mis en minorité à une réunion du plénum du comité central (8-9 novembre 1920), pendant laquelle Trotski présenta un «projet de thèse» intitulé «Les syndicats et leur rôle futur», Lénine se désolidarisa aussitôt de lui et proposa une contre-proposition dans laquelle il réclamait «des formes saines de militarisation du travail...». Le comité central interdit alors à Trotski de parler en public des rapports entre les syndicats et l'État... Précisons que Trotski n'avait fait qu'appliquer la politique du parti, décidée en son IXe Congrès.57

En tant que dirigeant du parti de Petrograd, Zinoviev tentait d'obtenir le contrôle de la flotte de la Baltique, soumise à l'autorité centrale d'une administration (le Poubalt) dominée par Trotski. Le comité de Petrograd recommanda même aux groupements du parti de ne plus obéir à l'autorité de cette administration. Zinoviev exploitait le ressentiment des marins communistes à l'égard de l'administration centrale qui ne laissait aucune initiative aux cellules locales.

Le 15 février 1921, une réunion tumultueuse des communistes de la Flotte dénonce le Poubalt et appuie la revendication du comité de Petrograd. Certains délégués avaient exigé en outre la suppression de tous les départements politiques dans la marine, revendication qui ressemble étrangement à l'une de celles des marins de Kronstadt, qui se soulèveront quinze jours plus tard, non pas contre le Poubalt mais contre le parti communiste tout entier.

L'organisation du Xe Congrès était échue au comité du parti de Petrograd, c'est-à-dire à Zinoviev, qui mit en œuvre des mesures administratives pour assurer la défaite de l'opposition, à tel point que le comité de Moscou du parti vota une motion qui accusait publiquement l'organisation de Petrograd de «ne pas avoir respecté les règles d'une discussion correcte» et demanda au comité central qu'il «garantisse une répartition équitable du matériel et des orateurs [...] afin que tous les points de vues puissent être représentés».

Les thèses de Lénine sont publiées le 14 janvier dans un document connu sous le nom de «Plate-forme des dix» que Zinoviev, Tomski et Staline, entre autres, ont signé. Deux jours plus tard la Pravda publie la plate-forme de Boukharine, que Lénine qualifie de «monument de décomposition idéologique». Nous devons, dit Lénine, lutter «contre les éléments malsains de l'opposition qui en sont arrivés à renier toute “militarisation de l'économie”, à renier non seulement la “méthode des désignations” qui a été pratiquée de préférence jusqu'à présent, mais encore toute “désignation”, c'est-à-dire à renier en fin de compte le rôle dirigeant du parti à l'égard des masses sans parti. Il faut lutter contre la déviation syndicaliste qui causera la perte du parti si l'on ne s'en guérit pas une fois pour toutes».58
 
 

Menace de scission



L'insurrection de Kronstadt survient donc à un moment où une masse importante de travailleurs commence à s'opposer aux orientations du parti ; une frange non négligeable de militants locaux s'opposent à la centralisation et à l'autoritarisme de l'État ; enfin, se font jour à la fois des conflits de personnalités, une lutte entre différentes factions du parti pour le pouvoir et le renforcement de l'autorité centrale du parti contre toute activité locale.

Une véritable scission menace le comité central. Une fermentation croît à l'intérieur du parti sous forme d'oppositions constituées recueillant la sympathie des communistes du mouvement syndical, oppositions qui peuvent constituer une véritable menace pour l'appareil dirigeant. Lénine déclare : «Si le Parti rompt avec les syndicats, il a tort, et ce sera à coup sûr la perte du pouvoir soviétique.» Au contraire de Trotski, Lénine pensait qu'il ne fallait pas heurter de front les dirigeants syndicaux et trouver des méthodes plus subtiles de contrôler les syndicats et s'assurer de leur collaboration au comité central. Bien mieux que Trotski, Lénine perçoit les rapports de force. «Nous n'avons pas d'autre soutien que des millions de prolétaires, inconscients, le plus souvent incultes, peu évolués, illettrés, mais qui, en tant que prolétaires, suivent leur parti.» Les syndicats sont l'organisation qui regroupe l'ensemble de la classe ouvrière sur des bases de classe ; ils sont un encadrement naturel du prolétariat, «une école du communisme», «le réservoir du pouvoir d'État», pourvu qu'ils soient, évidemment, contrôlés par le parti. À ce titre, ils ne sont pas seulement une administration, dit Lénine, ils sont «la source d'où nous tirons tout notre pouvoir».59

À la veille du Xe Congrès, prévu pour mars 1921, on ne sait pas quelle tendance du comité central dominera le parti. La crise du comité central déborde largement cet organisme et s'étale dans la presse du parti. Les débats sur la question syndicale sont vifs dans les journaux et les organismes de base. Des groupes profitent du débat sur la question syndicale pour étaler des griefs plus profonds, concernant notamment la dictature du comité central, l'étouffement des initiatives locales.

Les militants de la tendance Centralisme démocratique considéraient que le conflit syndical n'était qu'un aspect d'un problème suscité par la centralisation exagérée du pouvoir, et que peu de chose séparaient les points de vue de Lénine et de Trotski, qualifiés comme «deux points de vue d'un seul et même groupe de militarisateurs de l'économie nationale».

Tout cela menace évidemment l'autorité de la direction et incite celle-ci à taire ses divergences et à s'unir pour faire face au danger. Trotski convainc Lénine qu'un débat organisé et patronné par le comité central couperait l'herbe sous les pieds de l'Opposition ouvrière qui avait l'écoute des milieux syndicaux.60 L'Opposition ouvrière affirmait la nécessité du contrôle de l'ensemble de l'industrie par les syndicats, point de vue qui était catalogué par Lénine de déviation anarchosyndicaliste, mais qui intéressait nombre de syndiqués communistes. Ce débat eut lieu le 30 décembre 1920 à Moscou.

Les thèses de l'Opposition ouvrière étaient soutenues par les communistes du syndicat des métallurgistes, du syndicat des mineurs et d'autres dirigeants syndicaux. Selon eux, l'industrie devait être contrôlée par les syndicats à travers un organisme élu par les syndicats, groupé par branches professionnelles. Chaque usine devait être gérée par un comité ouvrier relevant de l'organisme syndical hiérarchiquement supérieur. Les responsables syndicaux devaient être élus.

Il est évident qu'un tel programme retirait tout pouvoir au parti communiste; dès lors que ce dernier perdait la possibilité de nommer les responsables syndicaux, il ne pouvait plus imposer sa politique par l'intermédiaire des membres du parti dociles qu'il avait placés dans les instances syndicales. Lénine l'avait parfaitement compris :

«Le syndicalisme confie la gestion des branches de l'industrie (“comités principaux et centres”) à la masse des ouvriers sans-parti, répartis dans les différentes productions, annulant de la sorte la nécessité du parti. [...] «Si les syndicats, c'est-à-dire pour les 9/10, les ouvriers sans-parti, désignent [...] la direction de l'industrie, à quoi le parti sert-il ?» («La crise du parti», Œuvres complètes, tome XXXII, pp. 43 et 44.)

Les thèses de l'Opposition ouvrière suscitèrent des réactions extrêmement violentes car elles inquiétaient sérieusement la direction du parti. Ce courant, selon R. V. Daniels, était implanté dans le sud-est de la Russie d'Europe, c'est-à-dire le bassin du Donetz, le Don et le Kouban, la province de Samara. L'Opposition ouvrière contrôlait l'organisation du parti à Samara et le syndicat des métallurgistes dans tout le pays ; dans la province de Moscou, elle recueillait un quart des voix du parti ; avant la fin de 1920, ils avaient une majorité de sympathisants en Ukraine.61

Cependant, quelque «sympathique» que puisse paraître ce courant, somme toute le plus réaliste du parti bolchevik, il convient de rappeler qu'il n'intéresse que les communistes du mouvement syndical, qui formaient une minorité impopulaire bien que détenant les leviers de commande.

Les contradictions entre la base et la direction du parti existaient également dans le mouvement syndical entre militants et direction. L'appareil dirigeant du mouvement syndical était constitué de communistes professionnels qui avaient un véritable statut de hauts fonctionnaires, et qui n'avaient pour l'essentiel jamais adhéré à un syndicat en tant que travailleurs.

En outre, l'Opposition ouvrière n'envisageait pas que quiconque autre qu'un communiste puisse diriger les syndicats. Il ne s'agissait en rien de permettre aux ouvriers d'élire librement leurs représentants. L'Opposition ouvrière ne faisait aucune critique de la domination du parti sur l'ensemble du prolétariat. Lorsque Kollontaï déclare que «les nominations ne doivent être tolérées qu'à titre d'exception ; récemment elles ont commencé à devenir la règle», il ne lui vient pas à l'esprit que dans ce cas l'exception une fois instituée devient vite la règle. Aux yeux de la masse des travailleurs, l'Opposition ouvrière ne devait être rien d'autre qu'une parmi d'autres fractions qui se concurrençaient pour le contrôle de la classe ouvrière. Rappelons tout de même qu'Alexandra Kollontaï, éminente porte-parole de cette tendance, participa à la répression de l'insurrection des marins de Kronstadt, qui eut lieu pendant le déroulement du Xe Congrès.62

Avant le Xe Congrès, la fraction léniniste obtient la démission de Préobrajenski et de Dzerjinski, trop timorés face à l'Opposition ouvrière et aux trotskistes. Une campagne très active, dans laquelle le culte de la personnalité joue déjà un grand rôle, est menée contre les autres courants qualifiés d'«objectivement contre-révolutionnaires». La tendance léniniste réussit à s'emparer de l'appareil du parti même dans les régions traditionnellement en faveur de l'Opposition ouvrière.
 
 

Le Xe Congrès du parti



Le discours d'ouverture de Lénine constate en tout premier lieu que l'Internationale communiste a cessé d'être un mot d'ordre pour devenir une réalité. Ensuite, dit-il, «c'est la première fois que [le] congrès se tient alors que le territoire de la République soviétique est délivré des troupes ennemies». «Nous avons vécu une année exceptionnelle, dit-il, nous nous sommes permis le luxe de discussions et de débats au sein de notre parti», alors que ce dernier est entouré d'ennemis . «Ce luxe, ajoute Lénine, était vraiment surprenant !»

Une partie importante des interventions de Lénine à ce congrès est consacrée à la critique de l'Opposition ouvrière, qualifiée de «déviation syndicaliste» et, «jusqu'à un certain point semi-anarchiste».63 Lénine insiste particulièrement sur le caractère «anarchiste, petit-bourgeois» de cette opposition (le terme «anarchiste» chez Lénine est presque systématiquement suivi de «petit-bourgeois») : «J'affirme qu'il existe un lien entre les idées, les mots d'ordre de cette contre-révolution petite-bourgeoise, anarchiste, et les mots d'ordre de l"”opposition ouvrière”.» Lénine reproche à l'opposition ouvrière de ne pas comprendre «pourquoi la contre-révolution [...] prend une forme anarchiste»64 «Tous doivent savoir que la déviation syndicaliste est une déviation anarchiste et que l"”opposition ouvrière” qui se retranche derrière le dos du prolétariat est un mouvement petit-bourgeois, anarchiste.»65

Ces camarades déclarent constituer une «opposition» au moment même de l'insurrection de Kronstadt, ce qui est une grave responsabilité, une violation de l'unité. Or, ces derniers temps, «au cours de réunions de sans-parti qui se sont tenues à Moscou, il est apparu manifestement qu'ils font de la démocratie et de la liberté des mots d'ordre tendant au renversement du pouvoir des soviets». Lénine reconnaît cependant qu'un grand nombre de représentants de l'Opposition ouvrière ont lutté contre ce mal, ont «combattu cet esprit contre-révolutionnaire petit-bourgeois».

Curieusement, l'Opposition ouvrière semble récuser l'accusation léniniste de déviation syndicaliste, et nombre de ses militants semblent faire reproche à Lénine d'user de ce qualificatif. «Pourquoi la camarade Kollontaï écrit-elle que je lance à la légère le mot “syndicalisme” ?» Lénine n'a pas de mal à demander à ceux qui récusent cette accusation de la réfuter : il cite la page 25 de la brochure de Kollontaï : «L'organisation de la gestion de l'économie nationale appartient au congrès des producteurs de Russie, groupés en syndicats de production qui élisent un organisme central dirigeant l'ensemble de l'économie nationale.»66

À satiété, Lénine répète qu'il s'agit là «d'un mouvement petit-bourgeois, anarchiste» dont les thèses vont à l'encontre de la «résolution du IIe Congrès de l'Internationale communiste sur le rôle dirigeant du parti communiste et l'exercice de la dictature du prolétariat. C'est du syndicalisme...»67 Or, «la dictature du prolétariat est impossible sans l'intermédiaire du parti communiste».

L'avant-projet de résolution «sur la déviation syndicaliste et anarchiste dans notre parti» commence ainsi :

«1. Depuis quelques mois, une déviation syndicaliste et anarchiste s'est manifestement révélée dans les rangs du parti ; la lutte idéologique la plus résolue, l'épuration et l'assainissement du parti s'imposent.

«2. Cette déviation a été provoquée d'une part par l'entrée au parti d'anciens mencheviks, ainsi que d'ouvriers et de paysans qui n'ont pas encore entièrement assimilé la doctrine communiste ; mais elle est due surtout à l'influence qu'exerce sur le prolétariat et le PCR l'élément petit-bourgeois exceptionnellement puissant dans notre pays, qui donne inévitablement naissance à des oscillations vers l'anarchisme...»

Cette optique révèle une mauvaise foi particulièrement évidente, dans la mesure où l'Opposition ouvrière était constituée d'éléments authentiquement prolétariens, ce que Lénine savait fort bien :

«On ne saurait se tirer d'affaire comme le fait constamment le camarade Chliapnikov en invoquant son caractère authentiquement prolétarien.»68

L'une des critiques de l'Opposition ouvrière visait précisément l'entrée en masse des éléments opportunistes et petits-bourgeois dans le parti.

La résolution dénie toute légitimité à la référence au «paragraphe 5» du programme du parti consacré au rôle des syndicats.69

Les syndicalistes et les anarchistes, en préconisant d'élire «des organisateurs chargés de diriger l'économie nationale», nient le rôle dirigeant du parti :

«Le rôle dirigeant, éducatif et organisateur du parti au sein des syndicats du prolétariat, et de ce dernier dans les masses laborieuses à demi petites-bourgeoises ou franchement petites-bourgeoises, est ainsi totalement éludé et éliminé.»70

« Aussi les idées de l"”opposition ouvrière” et des éléments analogues sont-elles fausses, non seulement du point de vue théorique, elles sont l'expression pratique des flottements petits-bourgeois et anarchistes ; elles affaiblissent pratiquement les fermes principes directeurs du Parti communiste et aident pratiquement les ennemis de classe de la révolution prolétarienne.»

Ainsi, la résolution sur l'unité du parti énonce-t-elle en son point 6 que sont dissous «tous les groupes sans exception qui se sont constitués sur tel ou tel programme» et que la non-exécution de cette dissolution entraîne l'exclusion. Toutes ces mesures furent approuvées à une écrasante majorité. Lorsque le Congrès panrusse du syndicat des métallurgistes élut au mois de mai 1921 une direction qui ne convenait pas au comité central du parti, ce dernier nomma son propre comité à la tête du syndicat.
 
 

Trotski : «C'est une obligation élémentaire
de dénoncer les éléments hostiles au parti.»



L'insurrection de Kronstadt éclate au moment même où se déroule le Xe Congrès du parti bolchevik. Plusieurs groupes d'opposition y sont représentés : tous condamnent l'insurrection, y compris l'Opposition ouvrière de Kollontaï et Chliapnikov, et de nombreux délégués — deux cents — quittent le congrès pour participer à la répression. Les événements de Kronstadt révèlent aux bolcheviks l'ampleur de la crise qui secoue l'État et la société russes. Une nouvelle politique économique, la NEP, est mise en œuvre. Mais en même temps qu'ils relâchent leur emprise sur l'économie, les bolcheviks vont restreindre encore plus la démocratie à l'intérieur du parti et au-dehors, alors que la guerre civile est terminée depuis novembre 1920. C'est à cette occasion que Radek déclare que, si les mencheviks étaient laissés en liberté, maintenant que les communistes ont adopté leur politique, ils vont exiger le pouvoir. D'autre part, ajoute-t-il, laisser la liberté aux socialistes-révolutionnaires alors que l'énorme masse paysanne est contre les bolcheviks serait du suicide».71

Boukharine est chargé de lire au nom du comité central un rapport sur la démocratie ouvrière — un des nombreux exemples où des dirigeants ne parlent jamais tant d'une chose que quand ils font le contraire. «Le communisme de guerre, dit-il, a produit un centralisme extrême, un appareil hautement centralisé sur la base d'un niveau culturel très arriéré des masses.» «La démocratie ouvrière rend impossible le système de la nomination, et se caractérise par l'éligibilité de tous les organismes, du haut vers le bas, par la responsabilité et le contrôle qui leur est imposé.»

Boukharine semble donc découvrir, et sans doute le parti avec lui, que la démocratie ouvrière pourrait impliquer l'éligibilité des fonctions ; mais le fait que cela se fasse «du haut vers le bas», et non du bas vers le haut, est-il un lapsus ? Car qu'y a-t-il de plus ressemblant à une nomination qu'une éligibilité «du haut vers le bas» ?

Boukharine entend aussi fixer les limites de la démocratie ouvrière. Il annonce à ce sujet qu'il déposera une motion sur l'unité du parti, motion en fait dirigée contre l'Opposition ouvrière. C'est Lénine qui parlera et qui proposera deux textes, dans lesquels l'Opposition ouvrière est condamnée comme déviation anarchosyndicaliste, et où sont condamnés les «indices de fractionnisme», l'apparition de «groupes avec leurs programmes propres et une tendance à se replier sur eux-mêmes jusqu'à un certain point et à créer leur propre discipline de groupe».

Au sujet de l'Opposition ouvrière, Trotski dira ceci :

«Ils ont avancé des mots d'ordre dangereux. Ils ont transformé les principes démocratiques en fétiches. Ils ont placé le droit des ouvriers à élire leurs représentants au-dessus du parti. Comme si le parti n'avait pas le droit d'affirmer sa dictature, même si cette dictature entre momentanément en conflit avec l'humeur changeante de la démocratie ouvrière !» (Cité par Maurice Brinton, «Les bolcheviks et le contrôle ouvrier», Autogestion et socialisme, n° 24-25, 1973.)

Lorsque, vers la fin de 1921, Tomski abandonna les syndicalistes pour se rallier à Lénine, il tenta d'expliquer l'influence de l'Opposition ouvrière par la popularité des idées de démocratie industrielle et des idées anarchosyndicalistes chez les métallurgistes qui, rappelons-le, avaient constitué le fer de lance du mouvement des comités d'usine en 1917.

Les tendances sont donc interdites sous peine d'exclusion de leurs membres. Vingt-cinq délégués seulement ont voté contre la motion. La police secrète peut, dès lors, commencer à réprimer tous les groupes d'opposition dans le parti. Pourtant, une forte solidarité maintient ensemble les militants qui avaient jusqu'alors combattu côte à côte. Beaucoup de bolcheviks, bien que dans la ligne, refusent de témoigner contre leurs camarades.

Dzerjinski, le chef de la Tchéka,72 s'en plaignit et obtint du Politbureau une décision officielle exigeant que les membres du parti dénoncent ceux de leurs camarades engagés dans l'agitation contre la direction du parti. Trotski déclara alors que c'était «une obligation élémentaire de dénoncer les éléments hostiles au parti»... Il ne faudra pas beaucoup d'années — quatre ou cinq — pour que ceux qui étaient majoritaires au Xe Congrès se retrouvent minoritaires et bénéficient des dispositions répressives qu'ils avaient si inconsidérément approuvées.
 
 

L'institution révolutionnaire



On a vu que l'idée de soviet était une importation récente dans l'idéologie bolchevik. L'histoire de la révolution russe révèle le conflit permanent entre les formes organisationnelles naturelles du prolétariat, ses organisations de classe, créées par les besoins de la lutte ou par le besoin de survivre, et les groupements idéologiques, les partis, qui vont tenter en permanence d'en capter la force collective pour mettre en œuvre une politique décidée en dehors des organisations de classe. Il s'agit littéralement d'un conflit entre la société civile en construction et l'État en projet. Ce conflit allait très rapidement trouver son issue, dès la fin de 1918, par la subordination complète de la société civile et des institutions révolutionnaires à l'appareil d'État et au parti communiste. C'est ce processus que nous allons tenter de décrire.

Trois types d'institution existent à ce moment-là : les soviets, les syndicats, les comités d'usine, auxquels on peut ajouter les coopératives qui jouent un rôle considérable dans le maintien d'un semblant d'activité au sein du chaos ambiant. Le parti bolchevik va sans cesse fluctuer dans ses prises de position concernant ces différentes institutions, en fonction de nécessités essentiellement tactiques. En gros, ils attaqueront celles dans lesquelles ils ne sont pas majoritaires et feront la promotion de celles qu'ils dominent.

Les syndicats ne jouent pas un grand rôle dans le mouvement ouvrier russe avant 1917 ; ils sont persécutés et réprimés sous le tsarisme, condamnés à la clandestinité. En outre, l'industrie russe est récente, l'expérience syndicale du prolétariat est faible. La clandestinité à laquelle les syndicats sont contraints favorise l'émergence de groupes politiques radicalisés constitués d'ouvriers politisés et prêts à risquer leur liberté : ce sont ces militants qui constituent l'épine dorsale du syndicalisme, ce qui explique que les syndicats sont placés sous la dépendance du mouvement politique. Dès le début de la révolution, les syndicats sont étroitement contrôlés par les organisations politiques, qui vont y introduire leurs méthodes, inspirées du parlementarisme.

Les syndicats s'accroissent considérablement après février pour atteindre 1,5 million d'adhérents, mais la lutte syndicale, au sens traditionnel, est en quelque sorte désamorcée par le fait que tout gréviste est menacé par la mobilisation dans l'armée ; en outre, l'effondrement total de l'économie, l'inflation galopante, la rareté des biens de consommation rendaient la lutte revendicative parfaitement inutile et incitaient à une remise en cause globale du système.

Les comités d'usine et d'atelier, les conseils ouvriers et les conseils des anciens apparaissent dans tous les grands centres urbains. La plupart du temps, ils se créent tout simplement parce que les propriétaires ou directeurs ont disparu après la révolution de Février. Ceux qui sont ensuite revenus ont en général récupéré leurs fonctions, mais ont dû composer avec les comités d'usine qui s'étaient constitués dans l'intervalle. Dès le début, ces derniers ne se sont pas limités à la question des salaires mais ont abordé l'organisation du travail, prérogative de la direction.

La première grande bataille des comités d'usine eut lieu en mars sur la question de la journée de huit heures. Certains patrons ont signé des accords dans ce sens mais d'autres ont catégoriquement refusé, sous prétexte que l'affaire était trop importante pour être réglée entre patrons et ouvriers et que c'était une affaire d'État. À Petrograd, la journée de huit heures devint cependant la règle, avec ou sans l'accord des patrons, parfois imposée unilatéralement. L'existence de comités d'usine était cependant perçue comme une menace à la fois par les patrons et l'État.

Le 2 avril 1917 eut lieu une conférence préparatoire des comités d'usine des industries de guerre de Petrograd, à l'initiative des ouvriers du département de l'artillerie. La conférence vota une «constitution d'usine» qui déclarait notamment que «du comité d'usine viennent toutes les ordonnances concernant le règlement intérieur fixé par la loi, comme la réglementation du temps de travail, les salaires, l'embauche, le licenciement, les congés, etc., avec notification au directeur de l'usine ou de la section». Il est stipulé également que «tout le personnel administratif, cadres supérieurs, chefs de section ou d'atelier, techniciens, est engagé avec l'accord du comité d'usine qui doit en faire la déclaration lors de la réunion générale de toute l'usine, ou par l'intermédiaire des comités d'atelier». «Le comité d'usine contrôle l'activité de la direction dans les domaines administratifs, économiques et techniques [...]. Pour le tenir au courant, tous les documents officiels de la direction, le budget de production et le détail de tous les articles qui entrent ou sortent de l'usine doivent être présentés au représentant du comité.»

Ainsi, lorsque Lénine, arrivé en Russie, publie ses fameuses thèses d'avril dans lesquelles il déclare que la tâche immédiate est «non pas d’”introduire” le socialisme mais uniquement de passer tout de suite au contrôle de la production sociale et de la répartition des produits par les soviets des députés ouvriers», il préconise des mesures qui sont déjà en retrait par rapport à celles qui sont appliquées sur le terrain.

Le gouvernement provisoire tente de restreindre le champ d'action des comités par une loi votée le 23 avril, mais les ouvriers n'en tiennent pas compte et déterminent leurs propres lois dans le cadre de leur constitution d'usine, en fonction des rapports de force. Le patronat et la presse bourgeoise réagissent fortement contre les comités d'usine et la journée de huit heures. Alors que les soldats sont au front, la presse présente les ouvriers comme des paresseux qui ont des revendications abusives. De nombreux comités d'usine réagirent en invitant des délégués de soldats à visiter les usines pour qu'ils se rendent compte des conditions de vie et de travail des ouvriers.

La fonction des comités d'usine n'est pas définie de façon homogène partout, elle varie selon les lieux, mais il se fait une intense réflexion au sein de la classe ouvrière. À Kharkov, en province, une conférence des comités d’usine affirme que «les comités d'usine doivent prendre en main la production, la sauvegarder, la porter à son point maximum».

En général, les délégués bolcheviks tentent de freiner l'ardeur des ouvriers qui veulent étendre au maximum la fonction des comités. Les positions de Lénine ne font que suivre le mouvement (cf. «Les tâches du prolétariat dans notre révolution», 10 avril 1917, tome XXIV, pp. 47-84), mais le contrôle ouvrier est perçu par Lénine comme un prélude à la nationalisation. Dans «La ruine est imminente» (27 mai 1917, tome XXIV, pp. 404-406) un projet de programme pour le parti, Lénine appelle à la «participation» inconditionnelle des travailleurs au contrôle des cartels qui pourrait être obtenue par un décret qui pourrait être rédigé «en un seul jour». L'idée qu'un décret peut résoudre presque instantanément un problème revient fréquemment dans la littérature léniniste de l'époque.

Ceux qui appellent à une extension maximale des fonctions des comités d'usine sont toujours des non-bolcheviks, soit des libertaires, soit des travailleurs sans parti.

Du 30 mai au 5 juin 1917, a lieu la 1re conférence des comités d'usine de Petrograd. La moitié des comités représentés viennent de l'industrie mécanique. Les délégués bolcheviks sont majoritaires, et leurs interventions tournent autour de la nécessité de «rétablir l'ordre» et de «maintenir la production», thèmes qui préfigurent celui de la direction uninominale, la direction par un seul homme nommé par l'État, que Lénine introduira plus tard. L'idée que le contrôle ouvrier est un moyen pour apprendre à réaliser une économie socialiste fait cependant son chemin.

Les bolcheviks ne s'opposent pas ouvertement aux comités d'usine. Ils ont en vue une économie étatisée, hiérarchisée dans laquelle les comités, comme toutes les autres instances prolétariennes, ne sont que des rouages de transmission. Les socialistes modérés, obligés de s'en accommoder, tentent également d'en limiter le rôle : «La régulation et le contrôle de l'industrie, c'est l'affaire de l'État», déclare lors de la conférence le ministre menchevik du Travail, tenant un langage absolument identique à celui des bolcheviks une fois qu'ils prendront le pouvoir. Les syndicalistes ne voient pas non plus d'un œil favorable les comités d'usine, qui les concurrencent, et souhaitent les voir constituer «les cellules de base des syndicats», selon les termes d'un syndicaliste. Cette idée fut, lors de la conférence, violemment critiquée par les participants, y compris par les bolcheviks. C'est que, à cette époque, les syndicats étaient pour l'essentiel sous influence des mencheviks.

Le discours de Lénine à cette conférence préfigure la politique qui sera appliquée après octobre : le contrôle ouvrier signifie qu'«une majorité d'ouvriers doivent entrer dans les institutions responsables et que l'administration devrait rendre compte de ses actions aux organisations ouvrières les plus représentatives».73 Dans cette formulation, il est clair que «l'administration» est une puissance tutélaire qui ne laisse que peu de marge de manœuvre aux comités.

La résolution finale de la conférence est un texte de compromis qui n'interdit aucun développement ultérieur : les comités d'usine sont définis comme des organisations de lutte, élues sur la base de la démocratie la plus large, avec une direction collective, dont l'objectif est la création de nouvelles conditions de travail, l'organisation d'un contrôle minutieux des travailleurs sur la production et la distribution. Cette résolution réclame également une majorité prolétarienne dans toutes les institutions ayant un pouvoir exécutif.

Les comités d'usine s'étendront considérablement dans les semaines suivantes et, parfois, ils évinceront les directions, prenant en charge le fonctionnement des usines.

Les dirigeants syndicaux considéraient avec méfiance les comités d'usine. Une conférence syndicale tenue à Petrograd fin juin et début juillet 1917 (20-28 juin, 3-11 juillet) devait rappeler que «les syndicats défendent les droits et les intérêts de la classe ouvrière [...I et ne peuvent donc assumer des fonctions administratives et économiques dans la production» (3e conférence panrusse des syndicats). Le rôle des comités d'usine devrait se cantonner à vérifier que les lois pour la défense des travailleurs et les conventions collectives soient respectées et à veiller à ce que tous les travailleurs de l'entreprise adhèrent aux syndicats, à «travailler pour renforcer et développer les syndicats, contribuer à l'unité dans leur lutte» et «renforcer l'autorité des syndicats aux yeux des travailleurs inorganisés». Ce sont les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires qui dominent cette conférence alors que les bolcheviks sont bien implantés dans les comités d'usine : ceci explique cela. Mencheviks et socialistes-révolutionnaires insistent pour que les comités d'usine soient élus sur la base de listes présentées par les syndicats.

Les bolcheviks voulaient que l'administration centrale des syndicats soit flanquée de «commissions de contrôle économique» composées de membres de comités d'usine chargés de coopérer avec les syndicats dans l'entreprise. Les comités d'usine rempliraient une fonction de contrôle pour les syndicats, mais dépendraient d'eux financièrement. La conférence créa un conseil panrusse des syndicats dont les représentants étaient élus proportionnellement à l'importance numérique des diverses tendances politiques en concurrence, ce qui équivalait à introduire dans le syndicalisme les méthodes du parlementarisme et à abandonner les critères de classe.

«Les bolcheviks jouaient alors sur les deux tableaux, cherchant à étendre leur influence, et dans les syndicats, et dans les comités ; et quand la poursuite de ce double objectif exigeait qu'ils tiennent deux langages différents, ils n'hésitaient pas à le faire. Dans les syndicats étroitement contrôlés par les mencheviks, les bolcheviks demandaient une large autonomie pour les comités d'usine ; dans les syndicats qu'ils contrôlaient eux-mêmes, ils montraient infiniment moins d'intérêt pour la chose.» (Maurice Brinton, «Les bolcheviks et le contrôle ouvrier», Autogestion, n° 24-25.)

Les comités d'usine réussissent à résister contre leur subordination aux syndicats grâce à une alliance entre les anarchistes et les bolcheviks, les premiers s'opposant à leur subordination par principe, les seconds par tactique. C'est surtout dans la construction mécanique que cette résistance est la plus forte et que les comités d'usine atteindront leur plus fort développement. C'est aussi dans ce secteur que les bolcheviks, une fois au pouvoir, auront le plus de mal à se débarrasser des comités d'usine autonomes.

Du 7 au 12 août, se tient la «2e conférence des comités d'usine de Petrograd, ses environs et les provinces voisines», qui décide qu'une part des salaires de tous les travailleurs (0,24%) servira à soutenir un soviet central des comités d'usine, ce qui les rendra indépendants des syndicats. L'initiative venait des militants bolcheviks, ce qui suscita la méfiance de nombreux travailleurs pourtant convaincus de la nécessité d'une coordination des comités d'usine. Cette conférence adopte un grand nombre de résolutions qui accordent en fait au comité d'usine les pleins pouvoirs en matière d'organisation et d'administration dans l'entreprise, laquelle continue cependant d'être détenue par son employeur.

L'évolution des comités d'usine, qui les poussait inexorablement à l'expropriation des patrons, ne pouvait pas rester sans réponse de la part du gouvernement provisoire. Une campagne est lancée en août 1917 contre les comités d'usine dans les chemins de fer, et le vice-ministre de la Marine propose la proclamation de la loi martiale dans ce secteur et la dissolution des comités — mesures que Trotski proposera également en 1920...

L'état catastrophique des chemins de fer est attribué aux comités d'usine : «La substitution du pouvoir du patron par la direction des ouvriers est la destruction de l'ordre normal de la vie économique de toute entreprise», déclare Struve, un économiste bourgeois. Une conférence patronale crée l'Union des associations patronales, dont la mission déclarée est «l'élimination de l'ingérence des comités d'usine dans les fonctions patronales».

Goloss Trouda, le journal de l'Union de propagande anarchosyndicaliste, dont le premier numéro est paru le 11 août, publie le 25 août un éditorial dans lequel on peut lire ceci :

«Nous disons aux ouvriers, aux paysans, aux soldats, aux révolutionnaires russes : avant tout et surtout, continuez la révolution. Continuez à vous organiser solidement et à relier entre eux vos organismes nouveaux : vos communes, vos unions, vos comités, vos soviets. Continuez — avec fermeté et persévérance, toujours et partout — à participer de plus en plus largement, de plus en plus efficacement, à l'activité économique du pays. Continuez à prendre entre vos mains, c'est-à-dire entre les mains de vos organisations, toutes les matières premières et tous les instruments indispensables pour votre travail. Continuez à éliminer les entreprises privées. Continuez la révolution ! N'hésitez pas à affronter la solution de toutes les questions brûlantes de l'actualité. Créez partout les organes nécessaires pour réaliser ces solutions. Paysans, prenez la terre et mettez-la à la disposition de vos propres comités. Ouvriers, préparez-vous à mettre entre les mains et à la disposition de vos organismes sociaux — partout sur place — les mines et le sous-sol, les entreprises et les établissements de toutes sortes, les usines et les fabriques, les ateliers, les chantiers et les machines.»

En novembre, le journal anarchosyndicaliste presse les travailleurs à «organiser la vie économique et sociale du pays sur des bases nouvelles. Alors commencera à se réaliser facilement, et d'une façon naturelle, une sorte de “dictature du travail”. Et le pays saura, peu à peu, s'y faire».

De nombreuses grèves éclatent à cette époque, chez les tanneurs et dans le textile, à Moscou, dans la construction mécanique à Petrograd, le pétrole à Bakou, les mineurs du Dombas. À chaque fois, les patrons font des concessions sur les salaires mais refusent de reconnaître les comités d'usine, dont l'existence est une entrave à leur pouvoir dans l'entreprise. De plus en plus, l'idée que les soviets doivent prendre le pouvoir s'affirme, car les travailleurs se rendent compte que la lutte pour la «constitution d'usine» ne peut s'accomplir que si la classe ouvrière devient maîtresse collective de l'économie.

Le 28 août, la campagne de la presse bourgeoise contre les comités d'usine et «l'anarchisme dans la classe ouvrière» atteint son paroxysme lorsque le ministre du Travail, le menchevik Skobelev, interdit les réunions pendant les heures de travail et autorise les patrons à déduire du salaire des ouvriers le temps consacré aux comités d'usine.

Cette décision, particulièrement inopportune, survenait dans un contexte où les modérés reprenaient du poil de la bête : les bolcheviks et les anarchistes avaient été réprimés après les manifestations de juillet, Lénine était en exil ; une conférence d'État avait été convoquée, destinée à «réunir les forces vives du pays» mais dans laquelle ouvriers, paysans, soldats, représentés au soviet, s'étaient vu attribuer seulement 10% des sièges.

Mais la décision d'éliminer les comités d'usine survenait aussi au moment où le général Kornilov marchait sur Petrograd et où le gouvernement provisoire, affolé, comprenant enfin que son existence était menacée, opérait un revirement aussi opportuniste qu'unitaire en proposant aux bolcheviks un front commun contre le général.

Les socialistes modérés, au gouvernement provisoire, s'étant complètement discrédités, il n'y a donc rien d'étonnant que les bolcheviks obtiennent en septembre la majorité dans les soviets de Petrograd.

Le 10 septembre a lieu la 3e conférence des comités d’usine, qui débat essentiellement des circulaires du gouvernement provisoire limitant le pouvoir des comités d'usine. Un menchevik explique que ces circulaires ne privent pas les travailleurs du droit de contrôle sur l'embauche et les licenciements, mais seulement du droit d'embaucher et de licencier... position que les bolcheviks défendront eux-mêmes peu après.

Pour tenter de briser les comités d'usine, les patrons pratiquent de plus en plus le lock-out. Entre mars et août 1917, 568 entreprises employant plus de 100.000 ouvriers fermèrent ainsi, et plus encore les mois suivants, le plus souvent pour riposter contre l'existence des comités, mais aussi, il faut le dire, parfois par manque de combustible et de matières premières. Les fermetures d'usines pour ces raisons-là furent souvent mises sur le compte de l'incapacité des comités d'usine à organiser la production. En réalité, elles eurent lieu dès avant la révolution et furent causées par les déficiences structurelles de l'économie et du capitalisme russes : éloignement des sources d'approvisionnement, bas niveau productif, désorganisation politique. La révolution de Février n'avait fait que mettre en relief une situation qui existait déjà.

Il est vrai que le mouvement des comités d'usine n'a pas abouti à une prise en main généralisée et immédiate de la production, des transports et des services et à la mise en œuvre de l'approvisionnement des villes en nourriture, comme ce fut le cas lors de la révolution espagnole de 1936. Le prolétariat espagnol avait bénéficié de 70 ans de propagande libertaire, qui avait expliqué inlassablement qu'il fallait s'emparer des moyens de production — les usines et la terre — et les collectiviser. Dès le lendemain de l'insurrection en Catalogne, le prolétariat sut ce qu'il fallait faire. Le prolétariat et la paysannerie russes n'avaient pas la même expérience historique. Les anarchistes russes ne tenaient pas leur filiation théorique de l'expérience d'une puissante section de l'AIT, et la propagande marxiste, par ailleurs, ne s'était jamais préoccupée de ce qu'il faudrait faire le lendemain de la révolution, en dehors de quelques considérations générales sur les nationalisations. La propagande marxiste n'a en particulier jamais tenté d'introduire dans la paysannerie la notion de collectivisation.

On peut dire que, sur le plan des principes, le marxisme, toutes tendances confondues, se préoccupait essentiellement de la prise en main de l'État, qui réaliserait par en haut la transformation de la société, alors que le projet libertaire implique la prise en main de la société en la transformant par en bas, réalisant de ce fait l'abolition de l'État.

Lénine, au début, parle beaucoup de contrôle ouvrier, mais dans un sens restrictif. Il écrit à la fin de septembre 1917 «Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ?», dans lequel il affirme que «la prise du pouvoir dans sa totalité par les seuls bolcheviks est non seulement une question tout à fait fondée, mais encore une question d'une actualité pressante». La principale difficulté de la révolution est, à son avis, de «réaliser à l'échelle nationale l'inventaire et le contrôle le plus précis et le plus scrupuleux, le contrôle ouvrier, de la production et de la répartition des produits». La remise en marche de l'économie est toujours conçue comme un processus partant du haut.

L'expression «contrôle ouvrier» soulignée par Lénine lui-même, semble être plaquée là pour suivre la mode du jour, mais n'a en fait aucun sens. D'ailleurs, Lénine se défend de tomber dans le «syndicalisme» : « Quand nous disons : “contrôle ouvrier”, ce mot d'ordre étant toujours accompagné de celui de la dictature du prolétariat, le suivant toujours, nous expliquons par là de quel État il s'agit.» Sachant que le pouvoir sera détenu «dans sa totalité par les seuls bolcheviks» (sic), on comprend que le contrôle ouvrier se limitera à une fonction passive des travailleurs.

Toute la littérature de Lénine sur les comités d'usine, comme d'ailleurs sur le socialisme en général, réduit ceux-ci à une sorte de «technologie sociale» qui se résume au recensement,74 au travail de statistique et d'enregistrement, de centralisation.75 Le socialisme, dans l'esprit de Lénine, est une immense administration à l'échelle de la société tout entière dominée par un parti unique, qui met en œuvre une technique de gouvernement fondée sur le recensement et la statistique. Il n'est jamais question des modalités de détermination de la politique de cette administration par les masses populaires, puisque le parti unique, centralisé, détient seul la capacité de décision.

Cet appareil administratif n'est d'ailleurs pas créé pour l'occasion, il est emprunté à l'État capitaliste : on «s'appuie sur les conquêtes déjà réalisées par le grand capitalisme» :

«Le capitalisme a créé des appareils de contrôle sous forme de banques, de cartels, service postal, coopératives de consommation, associations d'employés. Sans les grandes banques, le socialisme serait irréalisable.» «Les grandes banques constituent l’”appareil d'État” dont nous avons besoin pour réaliser le socialisme et que nous prenons tout prêt au capitalisme : notre seule tâche est alors de retrancher de cet excellent appareil d'État ce qui en fait un monstre capitaliste, de le renforcer encore, de le rendre plus démocratique, plus universel.»

La démocratie consiste à appuyer les positions du parti, puisque le parti est l'expression de la volonté des masses, que cela leur plaise ou pas.

Une banque d'État ayant ses ramifications dans chaque canton, chaque usine, «voilà déjà les neuf dixièmes de l'appareil socialiste», «voilà la comptabilité à l'échelle nationale, le contrôle à l'échelle nationale de la production et de la répartition des produits, quelque chose, pourrions-nous dire, comme la charpente de la société socialiste». Cet appareil d'État, dit Lénine, «nous pouvons nous “en emparer” et le “faire fonctionner” en frappant un seul coup, par un seul décret, car le travail effectif de comptabilité, de contrôle, d'enregistrement, de statistique et calcul est accompli dans ce cas par des employés qui sont en majorité des prolétaires ou des semi-prolétaires». (Tous les passages entre guillemets des citations de Lénine sont de leur auteur.)

«”L'étatisation” de la masse des employés des banques, des cartels du commerce, etc., est une chose parfaitement réalisable et du point de vue technique (grâce au travail préliminaire accompli à notre profit par le capitalisme et par le capitalisme financier), et du point de vue politique, si le contrôle et la surveillance par les soviets sont réalisés.»

«Nous n'inventons pas une forme d'organisation du travail, nous l'empruntons toute faite au capitalisme : banques, cartels, usines modèles, stations expérimentales, académies, etc. ; il nous suffira d’emprunter les meilleurs types d’organisation à l’expérience des pays avancés.»

Pour réaliser ce programme, Lénine a une idée simple : la Russie était administrée par 130.000 propriétaires fonciers ; dorénavant, les 240.000 membres du parti bolchevik pourront avantageusement les remplacer. À aucun moment n'est indiqué comment la classe ouvrière, les masses populaires dans leur ensemble, vont être impliquées dans le processus de détermination des orientations de l'État, de la politique et de l'économie : c'est que ces orientations sont le monopole du parti au pouvoir, c'est-à-dire en fait de la direction du parti. Il n'y a aucun texte qui identifie le contrôle ouvrier à une participation effective des masses aux processus de décision.

On aurait pu d'ailleurs s'en douter, dans la mesure où, dit Lénine, «nous n'inventons pas une forme d'organisation du travail, nous l'empruntons toute faite au capitalisme». Il s'agit donc d'une organisation capitaliste de la société qui prend le nom de socialiste par le seul fait que le parti bolchevik est à la tête de l'État.

La position des anarchosyndicalistes est évidemment toute différente. Goloss Trouda réclame un «contrôle ouvrier total sur toutes les activités de l'usine, un contrôle réel et non fictif, contrôle de la réglementation du travail, de l'embauche et du licenciement, des horaires, des salaires et des méthodes de fabrication». La propagande libertaire était à ce moment intensive et rencontrait un grand écho auprès des masses. Les soviets et les comités d'usine, beaucoup plus proches de la vie des gens que les syndicats, surgissent partout et se font les porte-parole des aspirations des masses.

Tout en les soutenant, les bolcheviks sont embarrassés par les comités d'usine. Ils sont accusés par les mencheviks d'abandonner le marxisme et de verser dans l'anarchisme.

Du 17 au 22 octobre, a lieu la 1re conférence panrusse des comités d'usine organisée par le journal des comités d'usine, Novy Put (la Nouvelle voie). Ce journal, selon G.P. Maximoff, était «fortement influencé par une sorte d'anarchosyndicalisme d'un genre nouveau, quoi qu'il n'y eût pas d'anarcho-syndicalistes à proprement parler dans son comité de rédaction». Sur les 137 délégués, 86 étaient bolcheviks, 22 socialistes-révolutionnaires, 11 anarchosyndicalistes, 6 maximalistes et 4 sans parti.

Les bolcheviks sont sur le point de prendre le pouvoir et leur attitude commence à changer. On commence à dire que le développement des comités d'usine s'est fait aux dépens des organisations centralisées de la classe ouvrière telles que les syndicats, et que cela a abouti à des résultats indésirables. Pourtant, d'autres délégués affirment que les «commissions de contrôle ne doivent pas être de simples commissions de surveillance, elles doivent être les cellules de l'avenir qui dès maintenant préparent le transfert de la production entre les mains des ouvriers». «Les comités d'usine sont les cellules de l'avenir [...]. Ce sont eux, et non l'État, qui devraient maintenant gérer le pays.» Ces sont des idées totalement inacceptables pour les bolcheviks.

Le lendemain du renversement du gouvernement provisoire, Lénine fait un discours, le 26 octobre, dans lequel il annonce que de nouvelles lois seront prochainement édictées et que l'une des plus importantes portera sur le contrôle ouvrier de la production et la normalisation de l'industrie. Les grèves et les manifestations sont désormais nuisibles :

«Nous vous prions de cesser immédiatement toutes les grèves économiques et politiques, de reprendre le travail et de l'accomplir en ordre parfait [...]. Chacun à sa place ! Le meilleur moyen de soutenir le gouvernement des soviets en ces jours est d'accomplir son travail.»

Le 3 novembre 1917, la Pravda publie le Projet de règlement sur le contrôle ouvrier» de Lénine.76 Le premier point déclare que «dans toutes les entreprises industrielles, commerciales, bancaires, agricoles et autres, qui emploient au moins cinq ouvriers et employés (en tout) ou dont le chiffre d'affaires est d'au moins 10.000 roubles par an, est établi le contrôle ouvrier de la production, de la consommation, de la vente et de l'achat de tous les produits et de toutes les matières brutes». Point 2 : «Le contrôle est exercé par tous les ouvriers et tous les employés de l'entreprise, soit directement si l'entreprise est assez petite pour que ce soit possible, soit par les représentants élus qui doivent être élus immédiatement dans des assemblées générales, avec un procès-verbal des élections et la communication au gouvernement et aux soviets locaux des députés ouvriers, soldats et paysans du nom des élus.» Le troisième point déclare que «tous les livres et documents sans exception doivent être ouverts à ces représentants élus, ainsi que tous les dépôts et réserves de matériaux, d'outillage et de produits, sans aucune exception.»

Ces points du projet ont été abondamment cités, mais ne font que légaliser des pratiques déjà largement répandues. En revanche, le projet introduit des réserves qui en liquident pratiquement toute la portée : en effet, le cinquième point avance que les décisions prises par les représentants élus sont obligatoires pour les propriétaires mais qu'elles peuvent être abrogées par les syndicats et par les congrès ; cette clause va littéralement vider de toutes leurs fonctions les comités d'usine, qui seront intégrés dans les syndicats, que les bolcheviks contrôlent désormais.

Dans le sixième point, les propriétaires, les élus ouvriers et employés sont déclarés, dans les entreprises «d'importance nationale», «responsables devant l'État de l'ordre le plus strict, de la discipline et de la protection des biens» ; la confiscation de tous leurs biens et une peine allant jusqu'à cinq ans d'emprisonnement attend ceux qui se rendent coupables de négligence, de dissimulation de réserves, etc. «Sont reconnues d'importance nationale toutes les entreprises qui travaillent pour la défense, ainsi que celles qui sont liées de façon ou d'autre avec la production des denrées nécessaires à l'existence de la population».

Ce n'est bien entendu pas le principe de responsabilité des élus qui est condamnable, mais le fait que l'annulation des décisions des comités d'usine puisse être faite par une instance qu'ils ne contrôlent pas, et que les comités d'usine aient à rendre compte à un État dans les organes duquel ils n'ont aucune voix. Le projet de Lénine souleva de nombreuses objections à la fois chez ceux qui défendaient l'autonomie des comités et chez ceux qui détendaient la direction centralisée de la production. Il fallut deux semaines pour qu'un compromis soit trouvé, mais l'hégémonie des syndicats se trouvait confirmée. Milioutine résumait bien la tendance dominante selon laquelle il fallait «unifier dans un solide appareil d'État le contrôle ouvrier, qui se réalisait de manière improvisée».77 La nouvelle mouture du projet établit une structuration des organes de contrôle, chaque comité étant responsable devant un conseil régional du contrôle ouvrier, lui-même responsable devant un conseil panrusse de contrôle ouvrier. Cette structuration parfaitement banale, n'est elle-même pas critiquable en soi ; ce qui l'est, en revanche, c'est que la composition de tous les organes du contrôle ouvrier au-dessus de l'entreprise était décidée par le parti, et que sur 26 représentants, elle n'incluait que cinq représentants des comités d'usine !

L'expansion du mouvement des comités d'usine, qui avait commencé de se coordonner à l'échelle nationale, a été littéralement cassée net par le coup d'État d'octobre. Il était en effet hors de question de laisser un mouvement se développer dans lequel l'influence anarchosyndicaliste était grandissante. Isaac Deutscher révèle que «quelques semaines après l'insurrection, les comités d'usine tentèrent de former leur propre organisation nationale, ce qui, de fait, leur aurait assuré une dictature économique virtuelle. Les bolcheviks utilisèrent alors les syndicats pour rendre un remarquable service au jeune État bolchevik, en disciplinant les comités d'usine. Les syndicats s'opposèrent fermement à toutes les tentatives des comités pour former leur propre organisation nationale. Ils empêchèrent la convocation projetée du congrès panrusse des comités d'usine, et exigèrent la totale subordination des comités d'usine».78

Il convient de préciser qu'il n'entre absolument pas dans le projet anarchosyndicaliste de se limiter à un socialisme d'entreprise qui encouragerait les travailleurs à se sentir propriétaires de leur usine et à se désintéresser de l'usine d'à côté et de l'économie dans son ensemble. Une telle vision correspond à l'image que les adversaires de l'anarchosyndicalisme aimeraient imposer. Au contraire, l'anarchosyndicalisme se soucie grandement de l'organisation macro-économique et insiste sur la nécessité absolue d'une organisation globale de la production et des échanges, sans laquelle aucune société ne peut fonctionner.

L'argumentation des socialistes comme celle des communistes contre les comités d'usine repose sur le fait que ceux-ci se limitaient à une vision trop étroite des choses alors que l'économie globale du pays était en ruine. Maurice Brinton expose bien la situation à laquelle étaient confrontés les comités d'usine :

«Or les comités n'auraient pu commencer à s'attaquer à des problèmes à une échelle régionale et nationale que s'ils avaient eu d'abord la possibilité de se fédérer sur une base régionale et nationale ; c'était là, de toute évidence, une condition préalable. C'est donc le comble de l'hypocrisie de la part des bolcheviks d'aujourd'hui que d'accuser les comités de 1917-1918 d'avoir fait preuve d'un esprit de clocher borné alors que le parti lui-même faisait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher les comités de se fédérer de façon autonome. Le “soviet central des comités d'usine”, parrainé par les bolcheviks, fut mis au rebut après le renversement du gouvernement provisoire, aussi rapidement qu'il avait été créé. Le centre révolutionnaire des comités d'usine, un organe d'inspiration anarchiste, qui fonctionna pendant plusieurs mois, ne réussit pas à prendre sa place, trop d'obstacles étant mis sur son chemin...» (Maurice Brinton, les Bolcheviks et le contrôle ouvrier, 1917-1921.)

Les attaques des bolcheviks contre les «rêves anarchistes des communes productives autonomes» (I.I. Stepanov) et la «”politique de propriétaire” des comités d'usine isolés» (A. Pankratova) masquaient mal la volonté du parti de Lénine d'établir son hégémonie sur toute l'organisation de l'économie du pays, laquelle, faute d'en appeler à l'organisation autonome des masses, ne pouvait se faire que par la réintroduction, dans les entreprises, non seulement des méthodes capitalistes, mais aussi des anciens dirigeants. La masse des travailleurs ne voyait pas les comités d'usine comme un moyen transitoire, une étape vers «d'autres modes de normalisation de la vie économique» (A. Pankratova), ils voyaient dans le contrôle ouvrier le moyen naturel de réaliser le socialisme. La question : qui détient le pouvoir dans l'usine ? n'est pas, contrairement à ce que voulaient faire croire les bolcheviks, l'expression d'un sentiment de propriété des travailleurs sur «leur» usine mais le reflet de la conscience que si les travailleurs ne commencent pas par détenir le pouvoir dans l'usine où ils travaillent, puis dans l'ensemble collectif d'usines, ils ne détiennent aucun pouvoir ailleurs, car qui dirige la production dirige tous les aspects de la vie sociale. Le vrai problème est donc : quelle sera l'institution grâce à laquelle le prolétariat pourra le mieux exercer son pouvoir collectif de décision sur la production, et quelles seront les modalités de fonctionnement de cette institution. Il est clair que le prolétariat russe a vite compris que ce n'était pas le parti bolchevik.

Le point de vue du prolétariat russe est parfaitement exprimé dans le numéro de janvier 1918 de la Voix des métallurgistes par un certain N. Filippov :

«La classe ouvrière, de par sa nature, doit occuper la place centrale dans la production et spécialement dans son organisation. À l'avenir toute la production doit refléter l'esprit et la volonté prolétariens.»79

Les anarchistes, selon Voline, préconisaient à la même époque «l'expropriation — progressive mais immédiate — de l'industrie par des organismes de production collective».

Le 28 novembre 1918, le tout nouveau Conseil panrusse du contrôle ouvrier se réunit. Les manœuvres pour subordonner les comités d'usine aux syndicats s'amplifient. Un militant bolchevik déclare que les syndicats représentent les intérêts généraux des travailleurs tandis que les comités d'usine représentent leurs intérêts particuliers : il faut donc que les seconds soient subordonnés aux premiers. Un représentant des comités d'usine répond :

«Dans les comités d'usine, nous élaborons les instructions qui viennent de la base, dans la perspective de voir comment elles peuvent s'appliquer à l'industrie dans son ensemble ; ce sont là des instructions de l'atelier de la vie ; ce sont les seules instructions qui puissent réellement avoir de la valeur. Elles montrent de quoi sont capables les comités d'usine et devraient donc tenir la première place dans tout ce qui concerne le contrôle ouvrier.» Les représentants de comités d'usine déclarent que «les comités de chaque ville devraient se réunir [...] et établir une coordination sur des bases régionales».

Le conseil panrusse du contrôle ouvrier, dominé par des éléments qui avaient été nommés par le parti, vida rapidement le contrôle ouvrier de toute substance. «Ceux-là mêmes qui soutenaient le plus en paroles le contrôle ouvrier et en encourageaient l’”expansion” s'employaient habilement à tenter de le brider et de le rendre ineffectif par sa transformation en une grande institution publique centralisée».80 En janvier 1918, Riazanov déclara que le Conseil panrusse du contrôle ouvrier ne se réunit qu'une seule fois, mais plus tard il déclara qu'il ne se réunit jamais ; selon une autre source, il «chercha à se réunir» mais n'obtint pas le quorum.

Le mouvement des comités d'usine fut définitivement liquidé lorsque le Conseil panrusse du contrôle ouvrier, lui-même créé pour désamorcer le mouvement, fut définitivement liquidé avec la création du Conseil économique suprême (Vesenka) chargé d'élaborer un «plan d'organisation de la vie économique du pays et des ressources financières du gouvernement». Cet organisme était rattaché au Conseil panrusse des commissaires du peuple — autrement dit au gouvernement — entièrement constitué de bolcheviks. La Vesenka comprenait pour la forme quelques membres du Conseil panrusse du contrôle ouvrier. De l'aveu même des bolcheviks, c'était un pas vers l'étatisation de l'économie.

Il ne s'agit là encore aucunement de nier la nécessité d'une organisation globale de l'économie dépassant le niveau de la gestion de l'entreprise par les salariés qui y travaillent. Les premiers mois de la révolution montrent que deux options se sont confrontées.

— La première part du constat, fait par les travailleurs, du chaos résultant de la guerre et de la nécessité d'y faire face. C'est un processus progressif et naturel. Dans un premier temps, les comités d'usine avaient pour fonction de pallier la déficience des patrons qui s'étaient enfuis. Peu à peu, les ouvriers russes en sont arrivés à vouloir assumer seuls les fonctions d'organisation de la production. Les faits montrent qu'ils étaient conscients de la nécessité d'une organisation globale et qu'ils étaient en train de la mettre en œuvre. C'est là une approche réaliste, pragmatique et naturelle.

— La seconde approche est essentiellement idéologique. Au lieu de constater le phénomène de construction d'une société nouvelle et de transformation des rapports de production qui se déroulait sous leurs yeux, et d'y apporter leur soutien, les bolcheviks vont tout faire pour le casser, parce que cette transformation menace leur hégémonie politique. Il ne faut cependant pas se limiter à cette hypothèse. Il faut aussi envisager que ce que les bolcheviks voyaient se dérouler sous leurs yeux ne cadrait pas du tout avec leurs idées préconçues. Il n'était en tout cas pas question d'encourager le processus d'organisation qui était en cours parce que c'était un processus qui partait du bas. Ainsi, la coupure qui s'est fait jour dans la révolution russe ne se situe pas entre «réformistes» et «révolutionnaires» mais entre mouvement de classe et social-démocratie toutes tendances confondues. Les bolcheviks et les mencheviks, également opposés aux comités d'usine pour les mêmes raisons, se retrouvent du même côté de la barrière. La position du parti bolchevik est une position strictement social-démocrate, fondée sur l'a priori du rôle nécessairement dirigeant du parti et de l'incapacité de la classe ouvrière à parvenir à la conscience révolutionnaire, alors que toute l'histoire de la révolution russe montre que le parti bolchevik n'a pu se maintenir comme élément moteur qu'en suivant la vague révolutionnaire et en adoptant une politique qui allait systématiquement à l'encontre de son programme et de ses présupposés théoriques. L'obsession du rôle dirigeant du parti et de l'élimination des structures de classe du prolétariat ne fait que refléter le désir profond de ne pas modifier les rapports de production.

L'assujettissement des comités d'usine a été celui de la classe ouvrière, et s'est fait en plusieurs étapes :

— La subordination des comités d'usine au Conseil panrusse du contrôle ouvrier, lui-même soumis à l'influence du parti ;

— L'incorporation du Conseil panrusse du contrôle ouvrier à la Vesenka dont les représentants étaient nommés par l'État ;

— La direction communiste de gauche de la Vesenka fut alors évincée ;

— Enfin, on liquida l'influence des syndicats dans la Vesenka en nommant les responsables syndicaux.

«À chacune de ces étapes, il allait y avoir une résistance, mais chacune des batailles allait être perdue. Chaque fois, l'adversaire se présenta sous les couleurs du nouveau pouvoir “prolétarien”. Et chaque défaite rendit de plus en plus difficile la gestion directe de la production par les travailleurs eux-mêmes, c'est-à-dire la transformation fondamentale des rapports de production.» (M. Brinton.)

On rétorquera que si la classe ouvrière a été battue dans ce conflit, c'est qu'elle n'était pas mûre pour prendre en main directement son destin. Le mouvement naturel du prolétariat russe n'a pas échoué parce qu'il était condamné d'avance mais parce que l'organisation qui aurait dû le soutenir a tout fait pour le détruire. Ce constat n'est donc pas celui de la condamnation a priori de l'organisation révolutionnaire, bien au contraire.

Si les comités d'usine sont enterrés officiellement à leur 6e conférence, les ouvriers et la base du parti n'allaient pas entériner le fait sans réagir. Début décembre, le conseil central des comités d'usine de Petrograd publie un Manuel pratique pour l'exécution du contrôle ouvrier dans l'industrie, qui fut largement distribué, à la grande fureur du parti. Ce document est intéressant parce qu'il contredit nombre d'accusations faites contre les comités d'usine, en particulier celle du refus de faire appel à des spécialistes et à des techniciens. Il suggère que les comités d'usine devraient organiser quatre commissions de contrôle chargées d'«inviter des techniciens choisis parmi le personnel, avec voix consultative». Ces commissions seraient chargées d'organiser la production, de reconvertir la production de guerre, de l'approvisionnement en matières premières, de l'approvisionnement en combustibles.

Contrairement aux positions de Lénine, ce texte déclare que le contrôle ouvrier ne se limite pas au recensement mais à la totalité du processus de production. La fonction de chaque commission est précisément décrite, notamment celle de la commission de la production, qui doit se charger «d'établir les liaisons nécessaires entre les différentes sections de l'usine, de surveiller l'état des machines, de prévoir et de surmonter les nombreuses déficiences dans l'aménagement des usines ou des ateliers, de déterminer les coefficients d'exploitation dans chaque section, de décider du nombre optimal d'ateliers et de travailleurs dans chaque atelier, de calculer l'amortissement des machines et des bâtiments, de déterminer l'attribution des salaires (depuis le poste d'administrateur jusqu'au manœuvre), et de prendre en charge les problèmes financiers de l'usine.»

Les rédacteurs du Manuel annoncent qu'ils entendent grouper les comités d'usine en fédérations régionales, puis en fédération panrusse et, pour être sûrs d'être bien compris, ils déclarent que «le contrôle ouvrier sur l'industrie, en tant que partie indivise du contrôle sur l'ensemble de la vie économique du pays, ne doit pas être considéré dans le sens étroit d'une vérification mais dans le sens le plus large d'ingérence [...]. Le contrôle suppose la participation à la gestion de la production».

Le parti n'allait évidemment pas en rester là. Les Iztvestia publient en réponse les «Instructions générales sur le contrôle ouvrier conformément au décret du 14 novembre», texte qui sera connu sous le nom de Contre-manuel. Il s'agit de l'exposé des thèses léninistes sur la question, limitant le contrôle ouvrier à un rôle de surveillance et rappelant que «le droit de donner des ordres concernant la gestion, la marche et le fonctionnement des entreprises revient au seul propriétaire. La commission de contrôle ne participe pas à la gestion de l'entreprise, et n'a aucune responsabilité se rapportant à son fonctionnement. Cette responsabilité incombe toujours au propriétaire». Il est expressément interdit aux comités d'usine d'exproprier les propriétaires et de gérer les entreprises. Enfin, le Contre-manuel enjoint aux comités d'usine de fusionner avec l'appareil syndical.

Le 20 décembre est publié dans le journal officiel des syndicats, le Messager syndical, un article déclarant qu'en «unissant leur destin à celui d'un parti politique, les syndicats doivent, en tant qu'organisations de lutte du prolétariat, appuyer les mots d'ordre et l'activité politique du parti du prolétariat qui, à un moment donné, permet d'accomplir plus rapidement d'autres tâches historiques...».

Dès cette époque — décembre 1917, trois mois après la prise du pouvoir — le parti supprime la liberté d'agitation pour les organisations socialistes, interdit leurs journaux, exerce une violence systématique contre les grévistes, retire les cartes de ravitaillement, c'est-à-dire ôte le droit de manger à ceux qui, dans la classe ouvrière elle-même, s'opposent à sa politique.

L'année 1918 est celle d'âpres débats sur le contrôle ouvrier au cours desquels le mouvement anarchiste et anarchosyndicaliste interviendra abondamment.

Le 1er Congrès panrusse des syndicats, tenu à Petrograd du 7 au 14 janvier, révèle sans fard le point de vue réel des bolcheviks sur les comités d'usine. Furent prises à ce congrès «des mesures radicales pour “étatiser” le mouvement ouvrier russe», dit Paul Avrich dans les Anarchistes russes.81

Le syndicaliste bolchevik Lozovsky estime alors que «les comités d'usine étaient à ce point maîtres des lieux qu'ils étaient, trois mois après la révolution, dans une grande mesure indépendants par rapport aux organes de contrôle». Un menchevik, Maïski, disait que «ce n'était pas quelques prolétaires, mais presque tout le prolétariat, spécialement à Petrograd, qui considérait le contrôle ouvrier comme l'avènement du royaume socialiste» ; le même se plaint que «l'idée même du socialisme était incarnée par le concept du contrôle ouvrier». Un menchevik déclare que «sous le couvert des comités d'usine et du contrôle ouvrier, une vague d'anarchisme déferle sur notre mouvement ouvrier russe».

Les anarchistes, qui avaient abandonné les syndicats pour les comités d'usine, n'avaient que peu de délégués, bien qu'ils aient eu une influence considérable dans certains syndicats, chez les dockers, les mariniers, les ouvriers des chantiers navals, les mineurs du Donetz, les boulangers, dans l'industrie alimentaire, chez les postiers et les télégraphistes, dans la métallurgie, le textile et chez les cheminots. Ils furent attaqués par les mencheviks, qui estimaient que la Russie ne pouvait connaître autre chose qu'une révolution «bourgeoise-démocratique» : Tcherevanine déclara que sur cette question comme sur bien d'autres, son parti avait «une opinion diamétralement opposée» à celle des anarchosyndicalistes. Bolcheviks et mencheviks se joignirent pour condamner les efforts prématurés des anarchistes qui réclamaient le «fédéralisme industriel», qualifié d'«idyllique» par Lozovsky, lequel préconisait «une centralisation du contrôle ouvrier». Le tout nouveau bolchevik Riazanov, quant à lui, presse les comités d'usine de «se suicider et de se transformer totalement en éléments de la structure des syndicats». Un délégué menchevik se plaint que la «vague anarchiste» est «en train de balayer le mouvement ouvrier russe».

On voit à quel point les positions des deux courants de la social-démocratie concordent. On voit également à quel point ces deux courants se sont efforcés d'opérer une véritable expropriation de la classe ouvrière, de ses acquis et de son expérience historique en élaboration. Le problème en effet était beaucoup moins de savoir s'il fallait centraliser ou décentraliser, planifier ou ne pas planifier, mais quel serait le processus par lequel l'économie s'organiserait.

Les délégués anarchosyndicalistes se battirent pour préserver l'autonomie des comités d'usine. Selon Maximoff, il était absurde d'affirmer que la Russie en était encore au stade bourgeois du processus révolutionnaire car, grâce aux comités d'usine, le capitalisme et l'autocratie avaient été «saisis à la gorge». Maximoff affirma même que ses camarades et lui étaient de meilleurs marxistes que les mencheviks et les bolcheviks, ce qui provoqua des remous dans la salle... Un autre délégué anarchosyndicaliste, Bill Chatov, pressa les ouvriers de «s'organiser dans les villes pour créer une Russie nouvelle, sans Dieu, sans tsar et sans chef syndical», et traita les syndicats de «cadavres vivants».

«Riazanov protesta contre la façon dont Chatov flétrissait les syndicats, mais Maximoff prit la défense de son camarade et rejeta les objections de Riazanov, intellectuel aux mains blanches qui n'avait jamais travaillé, jamais sué, qui ignorait tout de la vie.» (P. Avrich, p. 194.)

Un autre délégué anarchosyndicaliste, Laptev, rappela que la révolution n'avait pas été l'œuvre des seuls intellectuels mais aussi des masses, et qu'il fallait «écouter la voix des masses laborieuses, la voix de la base», base que les dirigeants bolcheviks ne tenaient plus à écouter. «Fils de la révolution, déclara Maximoff, les comités créeraient une nouvelle production sur de nouvelles bases».

Les anarchosyndicalistes estimaient que les syndicats correspondaient à des rapports économiques dépassés et qu'ils avaient fait leur temps. Maximoff prévoyait «un grand conflit entre le pouvoir central de l'État et les organisations exclusivement composées de travailleurs dans les localités», exprimant par là que le clivage se situait moins entre partisans de la centralisation et ceux de l'initiative locale qu'entre l'État et la classe ouvrière. Maximoff déclara en effet :

«Le but du prolétariat était de coordonner toutes les activités, tous les intérêts locaux, de créer un centre, mais pas un centre de décrets et d'ordonnances, un centre au contraire de coordination, d'orientation — et seulement un centre de ce genre pouvait organiser la vie industrielle du pays» (cité par Brinton, p. 96),

ce qui situait le débat bien au-delà du problème du centralisme et de la décentralisation.

Aux dirigeants du parti qui critiquaient les comités «parce qu'ils n'agissaient pas conformément aux règlements», un travailleur répliqua que les dirigeants du parti étaient eux-mêmes incapables de présenter un plan cohérent, qu'ils ne savaient que parler.

«Devons-nous rester tranquilles à l'échelon local à attendre et à ne rien faire ? Ce serait certainement la meilleure façon de ne pas commettre d'erreurs. Seuls ceux qui ne font rien ne commettent pas d'erreurs.»

En effet, dans nombre d'usines désertées par leurs propriétaires et leur encadrement, les travailleurs avaient repris les choses en main, initiatives qui étaient découragées, voire sabotées par le nouveau pouvoir, ce qui entraînait une grande démoralisation chez les ouvriers. La résolution anarchosyndicaliste énonce, en son point 6 :

«Ce n'est pas par la voie bureaucratique, avec la création d'institutions étatiques, où domineraient le fonctionnaire ouvrier, pas plus que par ces parodies pitoyables de la bourgeoisie, que l'on pourra sauver le pays de la ruine.»

Le point n° 8 déclare qu'il est nécessaire que la production soit confiée à la «classe laborieuse», et non à l'État ni à quelque appareil de fonctionnaires, composé de «membres de la classe ennemie».
 
 

Résolution du groupe anarcho-syndicaliste
au Ier congrès pan-russe des syndicats
(7-14 janvier 1918)82




Régulation de l'économie et contrôle ouvrier

1. Le peuple laborieux a réalisé en février dernier une révolution dans le but de se libérer totalement du joug économique et politique. La vie économique du pays, prise alors sous la pression de deux puissants facteurs de destruction — la guerre impérialiste et l'exploitation implacable du capital et de l'État— se trouvait dans un état désastreux jamais atteint.

2. Les gouvernements mis en avant par la Révolution, tout d'abord bourgeois, ensuite de coalition, ont été impuissants à restaurer l'équilibre rompu de l'économie ; pire encore, ils ont amené de manière consciente l'économie du pays à une ruine encore plus grande, en sabotant toutes les tentatives des masses laborieuses d'entreprendre, d'une démarche indépendante, la restauration de l'économie, craignant à juste raison, que l'action autonome des travailleurs parvienne à remettre rapidement sur pied l'économie du pays et n'élimine par la même occasion tous les affairistes et capitalistes ainsi que leur ferme soutien : la machine étatique.

3. En ce qui concerne la situation actuelle, onze mois après la révolution, malgré la démonstration faite par la démocratie révolutionnaire, il y a 6 à 7 mois, qu'une régulation de toute l'industrie du pays ne pouvait être organisée qu'à condition de transférer tout le pouvoir aux Soviets des députés, des ouvriers, paysans et soldats, malgré le fait que, depuis près de trois mois, les soviets détiennent entre leurs mains le pouvoir — il n'en est pas moins vrai que la situation reste mauvaise, sinon pire. La débâcle économique atteint maintenant un tel degré, que nous sommes à la veille d'une immense catastrophe, menaçant d'interrompre toute la vie économique du pays. Le sabotage des affairistes et capitalistes, ainsi que le muselage par le Pouvoir de l'initiative des travailleurs, la rendent plus inévitable encore.

4. Il est clair qu'aucun gouvernement, même l'actuel, ainsi que l'a montré l'histoire des onze mois de la révolution, n'est en état d'écarter le danger menaçant.

Il ne reste plus qu'une issue : laisser les travailleurs mener leur propre lutte contre la ruine. C'est la seule voie juste, car les travailleurs, ayant créé des formes d'organisation excellentes et achevées, armés d'initiative et d'énergie, en termineront rapidement avec le désarroi économique, et en même temps avec le système capitaliste et étatique de la société actuelle.

5. La question ne sera évidemment pas résolue par l'aumône sociale du contrôle étatique que proposait il y a 6 mois la démocratie socialiste de droite, pas plus que par la demi-mesure, improprement appelée «contrôle ouvrier», dont veut maintenant nous doter généreusement le gouvernement qui se proclame à grands cris «Ouvrier et Paysan».

Cette mesure aurait peut-être pu remédier à la situation, il y a sept mois, mais maintenant elle s'avère tardive car l'économie en est arrivée à une complète débâcle. Aussi ne s'agit-il plus de la contrôler, mais de l'organiser, et en même temps d'instaurer un contrôle ouvrier effectif, au lieu d'un contrôle ouvrier-étatique.

6. Ce n'est pas par la voie bureaucratique avec la création d'institutions étatiques, où dominera le fonctionnaire-ouvrier, pas plus que par ces parodies pitoyables de la bourgeoisie que l'on pourra sauver le pays de la ruine.

7. Seules, la suppression du système étatique et capitaliste, et l'application d'une complète socialisation de la production accompagnée d'un contrôle général de la classe laborieuse peuvent écarter la catastrophe menaçante.

8. Pour cela il est indispensable que l'œuvre d'organisation de la production, des transports, de la répartition et autres secteurs vitaux de la vie économique et sociale, soit immédiatement confiée à la classe laborieuse, et non à l'État ou à une machine quelconque de fonctionnaires d'État, car ce sont les ennemis du prolétariat, et l'ouvrier n'a rien à en attendre de bon.

9. Les classes laborieuses, doivent s'organiser à l'aide de leurs structures. fondamentales : comités de villages, d'usine et de fabrique, d'employés de bureau, de quartiers et autres ; ils doivent les unir par industrie et par branche sur la base du fédéralisme. Ces fédérations, une fois liées entre elles fédérativement, formeront le Soviet poly-industriel de l'Économie nationale, qui sera chargé de régulariser la vie économique du pays. Chaque village, chaque usine ainsi que leurs unions respectives, en entrant dans les organes fédéraux pan-russes, doivent être libres, indépendants, complètement autonomes, au point de vue administratif et technique, mais non au point de vue législatif.

10. Pour éviter la catastrophe, le pays exige que la liberté complète soit accordée aux ouvriers et paysans dans leur vie économique et politique sur la base du communisme anti-autoritaire.

11. Une application positive et méthodique d'une réorganisation radicale de la société n'est possible que par la prise en main de la production par les organisations prolétariennes révolutionnaires libres et autonomes. Ceci implique que les syndicats n'étant plus une forme d'organisation adéquate s'avèrent désormais les auxiliaires du comité d'usine et de fabrique, auxquels ils doivent accorder toute leur assistance.

Les ouvriers doivent créer leur «État» dans l'État.

Le congrès vota dans son écrasante majorité pour la transformation des comités d'usine en organes syndicaux. Mencheviks et socialistes-révolutionnaires votèrent avec les bolcheviks. La politique du parti bolchevik était de liquider l'influence des comités d'usine en utilisant les syndicats, qu'il contrôlait désormais. Pendant un temps, on va donc demander que «les organisations syndicales, en tant qu'organisations de classe du prolétariat sur une base d'industrie, assument la tâche essentielle de l'organisation de la production et du rétablissement des forces productives, si affaiblies, du pays». Une résolution proclame que «la centralisation du contrôle ouvrier était l'affaire des syndicats». Le contrôle ouvrier est défini désormais comme «l'instrument par lequel le plan économique général doit être réalisé localement», ce qui implique une «normalisation dans la sphère de la production». On regrette même que «les travailleurs se méprennent et interprètent faussement le contrôle ouvrier». Les délégués des syndicats dans les usines sont chargés d'expliquer que «le contrôle de la production ne signifie pas le transfert de l'entreprise entre les mains des travailleurs de l'entreprise, qu'il n'équivaut pas à la socialisation de la production et de l'échange».

F. I. Kaplan résume parfaitement la situation :

«Si les travailleurs réussissaient à maintenir leurs droits sur les usines qu'ils avaient saisies, s'ils faisaient marcher ces usines pour eux-mêmes, s'ils considéraient que la révolution était ainsi accomplie, et que le socialisme avait été établi — on ne voyait pas quel besoin ils pourraient avoir alors de la direction révolutionnaire des bolcheviks.»83

L'auteur fait remarquer que si les bolcheviks avaient eu la majorité à la 1re conférence panrusse des comités d'usine et avaient réussi à y imposer leurs résolutions, ils n'avaient pu obtenir que les résolutions soient appliquées contre la volonté des comités :

«Les comités d'usine n'avaient accepté la direction des bolcheviks qu'aussi longtemps que les divergences sur les objectifs n'étaient pas apparues clairement.» (Ibid., p. 181.)

Autrement dit, c'est entre la 1re conférence panrusse des comités d'usine (17 octobre 1917) et le Ier Congrès panrusse des syndicats (7-11 janvier 1918) que se situerait le moment où le parti bolchevik cesse de chevaucher la vague en se laissant guider par elle et où il commence à la canaliser. En d'autres termes, c'est là que commencerait la contre-révolution.

Lors du 1er Congrès panrusse des syndicats (7 au 11 janvier 1918), eurent lieu également des discussions sur le rôle des syndicats et leurs rapports avec l'État. Selon les mencheviks, qui gardaient en tête le schéma de succession des modes de production hérité de Marx, la révolution ne pouvait que conduire à une «république démocratique-bourgeoise» ; en conséquence, puisque le capitalisme reste intact, le rôle du syndicat est inchangé. Il convient de rappeler que les entreprises étaient alors encore la propriété de leurs patrons, que les expropriations opérées par les comités d'usine n'étaient pas légales, et que les mencheviks luttaient contre les comités d'usine précisément pour préserver l'autorité et les droits des patrons sur les entreprises. Les syndicats, en conséquence, devaient garder leur fonction traditionnelle.

La résolution adoptée par le congrès sur ce point accorde aux syndicats la tâche de l'organisation de la production, le redressement des forces économiques du pays, la participation «énergique» à tous les organes centraux de régulation de la production, l'organisation d'un «contrôle ouvrier», le recensement et la distribution de la force de travail, l'organisation des échanges entre la ville et la campagne, la lutte contre le sabotage, la mise en vigueur des dispositions sur le travail obligatoire : en somme, ils «devront, dans le processus de l'actuelle révolution socialiste, devenir des organes de pouvoir socialiste, et, comme tels, devront travailler en coordonnant — et subordonnant — leur activité à celle d'autres organes en vue de mettre en pratique les nouveaux principes» à l'élaboration desquels ils n'auront pas contribué... «Les syndicats se transformeront inévitablement en organes de l'État socialiste. La participation à la vie syndicale doit être, pour tous les membres de la population employés dans l'industrie, un devoir vis-à-vis de l'État.»

Les vues des syndicalistes bolcheviks n'étaient pas homogènes sur la question. Tomski pensait que les intérêts particuliers des travailleurs devaient être «subordonnés aux intérêts de la classe tout entière» ; il expliquera peu après (28 septembre 1918), au 1er Congrès panrusse des cheminots ce qu'il entendait par là :

«La tâche des communistes a été : premièrement, de créer des syndicats solides dans leurs industries respectives ; deuxièmement, de s'emparer de la direction de ces organisations par un travail tenace ; troisièmement, de rester à la tête de ces organisations ; quatrièmement, d'expulser tout groupe non prolétarien [lire: tout groupe non bolchevik] ; cinquièmement, de soumettre les syndicats à notre propre influence communiste.»84

Riazanov pensait que le prolétariat russe devait «maintenir son organisation syndicale» ; pour Zinoviev, l'indépendance syndicale sous un gouvernement ouvrier était synonyme de soutien aux saboteurs. Tsyperovitch proposa que le droit de grève soit maintenu mais une résolution allant dans ce sens fut repoussée.

Toutes les conditions sont en place pour l'étape suivante, l'instauration de la gestion individuelle et dictatoriale des entreprises. Cette controverse commença au printemps de 1918. Le texte de Lénine, «Les tâches immédiates du pouvoir des soviets», écrit en avril 1918 (mais publié en 1924), expose pour la première fois «en clair» le programme réel de la majorité des dirigeants bolcheviks, programme qui tranche totalement avec leur discours antérieur sur le contrôle ouvrier. On trouve dans ce texte quelques allusions formelles à l'initiative de la base, mais l'argumentation porte surtout sur le renforcement de la discipline, l'obéissance et l'inévitabilité de la gestion individuelle plutôt que collective. Mais renforcer la discipline «impose la contrainte», «plus précisément sous la forme de la dictature». Il ne suffit pas de «réprimer impitoyablement la résistance des exploiteurs», il faut imposer une «main de fer» à l'intérieur. Il faut «mater les exploiteurs aussi bien que les fauteurs de désordres», le concept de «fauteur de désordre» étant laissé à la seule appréciation du pouvoir.

Lénine se plaint que «notre pouvoir est beaucoup trop doux : bien souvent, il rappelle la mélasse plutôt que l'airain». L'ennemi principal, dans toute la littérature léniniste de l'époque, n'est en fait pas la classe adverse, l'exploiteur, le capitaliste, le contre-révolutionnaire, ni même ceux qui fomentent l'intervention étrangère. Curieusement, l'intervention étrangère semble présentée comme un événement ennuyeux, mais pas décisif et assez facilement surmontable. Le danger principal est le danger de l'intérieur, c'est le petit-bourgeois, voire le petit-bourgeois anarchiste. Lénine le dit explicitement dans un article de la même période, qui reproche aux communistes de gauche de révéler leur nature petite-bourgeoise en ne voyant pas «dans l'élément petit-bourgeois l'ennemi principal auquel se heurte chez nous le socialisme».85 Le problème, c'est que le petit-bourgeois peut être n'importe qui : c'est une épithète qui n'a pas de contenu sociologique ; est petit-bourgeois quiconque n'est pas d'accord avec Lénine.

«Plus nous sommes près d'avoir achevé l'écrasement militaire de la bourgeoisie, et plus dangereux devient pour nous cet élément anarchique petit-bourgeois.»

C'est pourquoi, dans la gestion des chemins de fer, des «pouvoirs dictatoriaux» ont été conférés à certains dirigeants.

Ceux qui s'opposent à cette mesure sont des «partisans du laisser-aller petit-bourgeois». Pour Lénine, la question de principe est :

«La nomination de telles ou telles personnes investies de pouvoirs dictatoriaux illimités est-elle compatible en général avec les principes fondamentaux du pouvoir des soviets ?»

La réponse, affirmative, évidemment, s'appuie sur des analogies historiques, méthode qu'affectionne particulièrement Lénine : si c'est arrivé une fois, ça peut se faire de nouveau :

«Que la dictature personnelle ait très souvent été, dans l'histoire, l'agent de la dictature des classes révolutionnaires, c'est ce qu'atteste l'expérience irréfutable de l'histoire.»

Mais on n'en saura pas plus. On apprend simplement que «les soviets sont la forme supérieure de la démocratie, et même plus : le principe de la forme socialiste de la démocratie». Mais nous ne sommes pas des anarchistes, dit Lénine, nous devons accepter la nécessité de la contrainte, c'est-à-dire de l'État. C'est pourquoi il n'existe «absolument aucune contradiction de principe entre la démocratie soviétique (c'est-à-dire socialiste) et le recours au pouvoir dictatorial personnel».

Et voilà. Si on accepte les prémisses marxistes en matière de dictature du prolétariat, il s'agit en principe de la dictature exercée par une classe sociale contre une classe adverse vaincue. Il ne s'agit pas de gestion dictatoriale des chemins de fer s'exerçant contre les travailleurs de cette activité économique. Or, pour Lénine, la gestion dictatoriale, par quelques individus nommés par l'État, des différentes branches d'industrie devient un élément déterminant de la dictature du prolétariat s'exerçant contre... la classe ouvrière! Le paradoxe ne semble pas gêner Lénine, qui estime que la dictature du prolétariat s'exerce «par le truchement d'individus».

Obsédé par l'«unité de volonté» nécessaire pour faire fonctionner «la grande industrie mécanique» qui est «la source et la base matérielle de production du socialisme», Lénine ne peut envisager la chose que sous la forme de la «soumission de la volonté de milliers de gens à celle d'une seule personne». «La soumission sans réserve à une volonté unique est absolument indispensable pour le succès d'un travail organisé sur le modèle de la grande industrie mécanique.» C'est pourquoi la révolution exige que «les masses obéissent sans réserve à la volonté unique des dirigeants du travail».

En aucun cas l'unité de volonté ne saurait être le résultat d'un processus collectif d'élaboration et de décision ; l'unité de volonté est toujours celle du dirigeant, jamais celle de la classe ouvrière organisée. D'ailleurs, précise Lénine, pour ceux qui en douteraient, le parti communiste — sous-entendu : à l'exclusion de tout autre — est l'«interprète conscient des aspirations des exploités à leur libération» ; sa tâche est de se «mettre à la tête de la masse exténuée et qui s'épuise en efforts pour trouver une issue, de l'orienter dans la bonne voie, la voie de la discipline du travail», d'une «discipline de travail quotidienne» précise Lénine quelques paragraphes plus loin. «Ce qu'il nous faut, dit-il pour conclure son article, c'est la marche cadencée des bataillons de fer du prolétariat.»

L'argument habituellement avancé pour justifier les positions de Lénine est que le prolétariat russe n'était pas assez organisé, conscient, qu'il n'avait pas suffisamment assimilé les traditions de discipline de la classe ouvrière d'Europe occidentale. Mais le prolétariat russe avait quand même été suffisamment conscient pour renverser le tsar, créer les soviets, les comités d'usine, etc. L'autre argument est que le prolétariat russe était épuisé. Ce n'est pas le cas en 1918 : il va continuer de fournir, pendant la guerre civile, un immense effort jusqu'en 1920. On peut dire en revanche que, la politique poursuivie étant «en contradiction si flagrante avec les promesses des bolcheviks sur le contrôle ouvrier, elle poussa rapidement à la démoralisation, au cynisme et à la fatigue les secteurs les plus avancés du prolétariat russe».86

A partir de la signature du traité de Brest-Litovsk, le 3 mars 1918, on peut dire que la routine centralisatrice et répressive entre en jeu. Des mesures sont progressivement prises, qu'il serait fastidieux d'énumérer, pour ôter aux organismes prolétariens toute autonomie, toute indépendance. En mai, le journal anarchosyndicaliste Goloss Trouda est interdit.

La gauche du parti bolchevik commence à s'interroger sur le contrôle ouvrier, maintenant qu'il est pratiquement liquidé. L'«Opposition de gauche» publie le premier numéro d'une revue théorique, Kommunist, dirigée par Boukharine, Radek, Ossinsky et, plus tard, Smirnov. La revue critique la «politique du travail destinée à imposer une discipline aux travailleurs, sous couvert d’”autodiscipline”», la restauration de la gestion capitaliste dans l'industrie, etc. Qualifiés par Lénine de «petits-bourgeois», d'intellectuels petits-bourgeois déclassés, etc., les communistes de gauche feront un diagnostic parfaitement pertinent de la situation du moment :

«L'introduction de la discipline du travail en liaison avec la restauration de la gestion capitaliste dans l'industrie ne peut pas augmenter vraiment la productivité des travailleurs, mais elle diminuera l'initiative de classe, l'activité et la capacité d'organisation du prolétariat. Elle soulèvera le mécontentement parmi les éléments arriérés aussi bien que dans l'avant-garde du prolétariat. Pour introduire ce système, devant la haine des “saboteurs capitalistes” qui règne à présent dans le prolétariat, le Parti communiste serait obligé de s'appuyer sur les petits-bourgeois contre les ouvriers, et de cette manière il se détruirait lui-même comme parti du prolétariat.» (Kommunist, organe des communistes de gauche, n° 1, p. 8, avril 1918.)

Une campagne de dénigrement fut orchestrée à Leningrad contre l'Opposition de gauche, qui dut transférer sa publication à Moscou. Le journal dut paraître comme porte-parole non officiel d'un groupe de militants. Une conférence du parti de Leningrad demanda que les partisans de Kommunist «mettent fin à leur existence organisationnelle séparée». Pourtant, les tendances ne seront officiellement interdites qu'en 1921. Les léninistes reprirent en main les organisations régionales du parti qui soutenaient l'Opposition de gauche.

Lénine répliquera férocement aux positions de celle-ci. Dans «Six thèses sur les tâches immédiates du pouvoir des soviets» (9 mai 1918), il demande de «renforcer la discipline», justifie le salaire aux pièces et l'application des «nombreux éléments scientifiques et progressifs que contient le système Taylor», exige une «soumission absolue aux ordres personnels des dirigeants soviétiques» et se plaint que le «pouvoir est trop clément». Lénine fustige également «le courant “communiste de gauche” qui s'abaisse jusqu'aux procédés révolutionnaires petits-bourgeois et imite les socialistes révolutionnaires de gauche».

Le quatrième et dernier numéro de Kommunist parut en mai 1918 comme l'organe privé d'une tendance. L'expérience avait duré deux mois. C'était resté une affaire strictement interne au parti. Manifestement, les masses, dont l'Opposition de gauche se disait le porte-parole, n'avaient pas été invitées à la fête, ou en tout cas ne s'étaient pas senties concernées...

En mai, dans le dernier numéro de Kommunist, Préobrajenski lance un avertissement : «Le Parti aura bientôt à décider dans quelle mesure la dictature de quelques individus sera étendue des chemins de fer, et d'autres branches de l'économie, au parti lui-même.» Certains cadres du parti commencent à s'interroger sur le problème de la démocratie, maintenant que le parti lui-même est menacé. Mieux vaut tard que jamais.

La révolution a créé une masse de «permanents», ouvriers, soldats, employés qui ont été élus dans les diverses instances créées par le mouvement de masse : 2 soviets, comités d'usine, de quartiers, garde rouge, etc. Dans un premier temps, ces militants élus conservent leur activité d'origine, mais peu à peu ils finissent par être employés à temps partiel dans leur fonction, puis à plein temps. Leur mode de vie évolue. Un groupe social nouveau apparaît, dont l'adhésion au bolchevisme est moins idéologique que pratique, mais dont la situation est indissolublement liée au nouvel État, et qui profite du fait que, peu à peu, les élections aux postes de responsabilité soient supprimées. Ces éléments, d'origine indiscutablement populaire, se greffent sur le corps de l'État en formation et sont solidaires du régime.87

Ce processus est particulièrement vrai des animateurs des comités de quartier qui s'installent dans les bureaux des soviets contrôlés par l'intelligentsia bolchevik, et des gardes rouges qui, intégrés dans l'Armée rouge, finiront dans l'administration. À ces deux groupes s'ajoutent les membres de l'ancienne bureaucratie et du corps des officiers tsaristes, qui se rallient au nouveau régime, en petit nombre au début et en grand nombre lorsque les communistes décident de faire appel aux «spécialistes», à partir de 1918. C'est à ce moment-là que le parti passe de 250.000 à 600.000 adhérents alors que, par ailleurs, le prolétariat se détache du parti : la composition sociale de cet afflux n'est donc pas un mystère.

Enfin, il y a la direction du parti bolchevik elle-même, composée presque entièrement, d'intellectuels bourgeois.
 
 

L'adhésion non idéologique d'une partie importante des couches populaires de la société russe au bolchevisme s'explique par le fait que les autres partis socialistes, les dirigeants mencheviks et socialistes-révolutionnaires ne reconnaissaient pas la légitimité des instances dans lesquelles ces couches avaient trouvé une occasion de promotion sociale. La prise du pouvoir par les bolcheviks a garanti à ces couches leur intégration dans l'appareil d'État. «Pour la première fois, les classes populaires participent ainsi massivement à l'exercice du pouvoir, et en province peut-être de façon plus frappante encore qu'à Petrograd», dit Marc Ferro dans Des soviets au communisme bureaucratique. Les dirigeants bolcheviks de la vieille garde du parti disposent ainsi «d'une première clientèle, organiquement liée à eux, ces hommes et femmes qui sont plus encore solidaires du régime que les ouvriers demeurés ouvriers, ou les paysans demeurés paysans, et qui, tout en bénéficiant d'avantages que leur apporte Octobre, en attribuent le mérite autant à leur propre action qu'au parti bolchevik. Il se pourrait même que ces apparatchiki aient été plus inconditionnels du nouveau régime que bien des militants bolcheviks qui n'étaient pas nécessairement en accord avec la politique de leurs dirigeants». (Marc Ferro.)

La survie du régime stalinien n'aurait pas été possible par la simple terreur et s'il n'avait suscité une large adhésion. Makhno, déjà, considérait qu'une partie du prolétariat urbain trouvait son compte dans le soutien au régime.88 Un aveu de Lénine confirme cette hypothèse :

«Si nous considérons Moscou — 4.700 communistes responsables — et si nous considérons la machine bureaucratique, cette masse énorme, qui donc mène et qui est mené ? Je doute fort qu'on puisse dire que les communistes mènent. [...] C'est eux qui sont menés.»89

Aveu terrible... La logique enclenchée par le parti bolchevik a créé une situation qui lui échappe complètement : une «dictature du prolétariat» avec 1.240.000 ouvriers, 5 millions de fonctionnaires (comparés aux 130.000 de l'ancien régime !) et 160 millions de paysans. Le parti au pouvoir a axé toute sa politique économique sur le développement des fonctions de direction de la production au lieu de libérer l'initiative locale des organisations de producteurs. C'est une armée où il y a trois fois plus d'officiers que de soldats. Et la seule solution que le parti envisageait pour réduire le phénomène bureaucratique était de «prolétariser» davantage l'appareil de direction, c'est-à-dire de soustraire encore plus de prolétaires aux usines...

Les bolcheviks oppositionnels, motivés par des considérations politiques, ne se heurtent donc pas seulement à la direction du parti et à Lénine mais à tout un appareil déjà constitué qui tient à conserver le statu quo : «De qui se composait cette vaste armée de permanents des soviets qui s'est ruée sur les divers commissariats et commissions, directions et sections, bureaux et comités ?», demande Kommunist : «Cette couche semi-intellectuelle, pas très riche de connaissances, qui n'avait pas de débouché sous l'ancien régime, alors qu'aujourd'hui, grâce au sabotage du personnel technique bien instruit, quiconque possède ne fût-ce que des connaissances quelconques ou même sait simplement compter, lire et écrire est devenu un homme précieux et nécessaire, auquel on se raccroche des deux mains :

«Ces demi-intellectuels (commis de boutique, secrétaires, petits fonctionnaires, petits employés, etc.) qui n'auraient même pas pu songer à une “carrière” quelconque sous l'ancien régime, aujourd'hui “s'en sont sortis pour devenir quelqu'un” grâce à la révolution d'Octobre qui a provoqué une énorme demande pour toute espèce de techniciens et spécialistes ; dans l'ensemble, [...] ils sont, bien entendu, intéressés à conserver leur situation privilégiée, et cette situation est effectivement privilégiée : un certain “poids” et une certaine considération aux yeux des gens de leur entourage, un traitement décent, une ration alimentaire supérieure, une multitude de petites faveurs et priorités, tout cela fait que le permanent soviétique moyen tient à sa place et cela ne le prédispose pas à l'audace révolutionnaire.» (Kommunist, n° 4, juin 1918, cité par Marc Ferro.)

Ces permanents soviétiques, sont devenus « un groupe social conservateur».

Dès juin 1918, apparaît une double coupure : entre le prolétariat et le parti ; entre les éléments les plus radicaux du parti et l'appareil. Prolétariat et opposition interne dans le parti se heurtent non seulement à la direction politique du parti mais à tout un appareil intermédiaire solidaire de la direction. Une nouvelle classe sociale est en train d'émerger, dont des textes tels que «Les tâches immédiates du pouvoir des soviets» sont de véritables exposés programmatiques. Lénine se trouve littéralement dans la position de ce «chef révolutionnaire» décrit par Engels qui se trouve contraint malgré lui de réaliser le programme d'une classe dont il n'est pas le représentant90 :

«C'est le pire qui puisse arriver au chef d'un parti extrême que d'être obligé d'assumer le pouvoir à une époque où le mouvement n'est pas encore mûr pour la domination de la classe qu'il représente et pour l'application des mesures qu'exige la domination de cette classe. Ce qu'il peut faire ne dépend pas de sa volonté, mais du stade où en est arrivé l'antagonisme des différentes classes et du degré de développement des conditions d'existence matérielles et des rapports de production et d'échange, qui déterminent, à chaque moment donné, le degré de développement des oppositions de classes. Ce qu'il doit faire, ce que son propre parti exige de lui, ne dépend pas non plus de lui, pas plus que du degré de développement de la lutte de classe et de ses conditions. Il est lié aux doctrines qu'il a enseignées et aux revendications qu'il a posées jusque-là, doctrines et revendications qui ne sont pas issues de la position momentanée des classes sociales en présence et de l'état momentané, plus ou moins contingent, des rapports de production et d'échange, mais de sa compréhension plus ou moins grande des résultats généraux du mouvement social et politique. Il se trouve ainsi nécessairement placé devant un dilemme insoluble : ce qu'il peut faire contredit toute son action passée, ses principes et les intérêts immédiats de son parti, et ce qu’il doit faire est irréalisable. En un mot, il est obligé de ne pas représenter son parti, sa classe, mais la classe pour la domination de laquelle le mouvement est précisément mûr. Il est obligé, dans l'intérêt de tout le mouvement, de réaliser les intérêts d'une classe qui lui est étrangère et de payer sa propre classe de phrases, de promesses et de l'assurance que les intérêts de cette classe étrangère sont ses propres intérêts. Quiconque tombe dans cette situation fausse est irrémédiablement perdu.»

Jamais aucune opposition interne au parti ne pourra obtenir l'adhésion des masses. Deux hypothèses peuvent expliquer ce fait.

La première est que le prolétariat russe ne voit dans les différentes oppositions internes que des querelles de chapelles entre fractions divergentes qui se concurrencent pour la direction d'un parti dont ils se sont de toute façon éloignés.

La seconde est que toutes les oppositions choisiront, au moment décisif, la soumission au parti plutôt que la coupure, et que les dirigeants de ces oppositions se renieront et trahiront allègrement leurs propres partisans. On peut aussi ajouter que les opposants réclameront la démocratie à l'intérieur du parti lorsqu'ils estimeront qu'ils n'en profitent pas mais ne nieront jamais, ou presque, la nécessité de la dictature du parti sur la société civile.

«Sur l'infantilisme “de gauche” et les idées petites-bourgeoises» (mai 1918) fournit à Lénine l'occasion de faire une mise au point sur la nature du régime soviétique. Les communistes de gauche reprochent-ils à Lénine de vouloir instaurer le capitalisme d'État? Lénine le revendique.

«Le capitalisme d'État serait un immense pas en avant même si [...] nous le payions plus cher qu'à présent, car cela vaut la peine de payer pour “s'instruire” car c'est utile aux ouvriers, car la victoire sur le désordre, la désorganisation, l'incurie est plus importante que tout, car la continuation de l'anarchie inhérente à la petite propriété est le pire, le plus grave des dangers, celui qui (si nous n'en venons pas à bout) nous conduira certainement à la faillite, tandis que si nous payons un tribut plus élevé au capitalisme d'État, cela ne nous nuira en rien, mais servira au contraire à nous conduire au socialisme par le chemin le plus sûr. Quand la classe ouvrière aura appris à défendre l'ordre d'État contre l'esprit anarchique de la petite propriété, quand elle aura appris à organiser la grande production à l'échelle de l'État, sur les bases du capitalisme d'État, elle aura alors, passez-moi l'expression, tous les atouts en mains et la consolidation du socialisme sera assurée.» (Œuvres complètes, tome XXVII, p. 354.)

En septembre 1917, déjà, Lénine avait affirmé, dans «La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer», que «le socialisme n'est pas autre chose que l'étape immédiatement consécutive au monopole capitaliste d'État»; «Le capitalisme monopolistique d'État est la préparation matérielle la plus complète du socialisme, l'antichambre du socialisme, l'étape de l'Histoire qu'aucune autre étape intermédiaire ne sépare du socialisme» (tome XXV, pp. 388 et 390.) À l'époque, ceux qui allaient devenir les communistes de gauche n'avaient pas relevé.

«Le capitalisme d'État, dit encore Lénine dans l'Infantilisme de gauche, est, au point de vue économique, infiniment supérieur à notre économie actuelle.» Ensuite, le capitalisme d'État «ne contient rien que le pouvoir des soviets doive redouter», puisque l'État soviétique est un État où «le pouvoir des ouvriers et des pauvres est assuré», ce que les communistes de gauche, semble-t-il, n'ont pas compris, selon Lénine, car ils ne comprennent rien à l'économie politique, mais que tout marxiste est «obligé de reconnaître». Parlons-en, justement. Selon Lénine, c'est la qualité de celui qui détient le pouvoir qui détermine la nature du système social dominant. Puisque la classe ouvrière détient le pouvoir — affirmation déjà très contestable pour la Russie de 1918 —, le mode de production dénommé «capitalisme d'État» n'est pas une menace pour le socialisme. Une telle affirmation disqualifie définitivement Lénine comme penseur marxiste.91

Le capitalisme d'État se définit comme un mode de production dans lequel l'ensemble du capital — des moyens de production — est détenu et géré par l'État. Par extension, c'est aussi un système où les moyens de production se trouvent entre les mains de gestionnaires désignés par l'État, qui assument la fonction de classe dominante. Les trotskistes refuseront de considérer ce système comme capitaliste parce qu'il n'y a pas de «propriété privée», il n'y a pas de «titres de propriété». Il y a un titre de propriété : c'est le décret du 28 juin 1918 qui nationalise les entreprises industrielles et qui déclare leur actif «propriété de la République socialiste fédérative soviétique de Russie» ; il y a une propriété privée, c'est celle qui est oligarchiquement détenue (c'est-à-dire détenue collectivement par une minorité) par les membres de l'appareil d'État, la bureaucratie. La notion de propriété collective d'une minorité est une parfaite banalité dans le capitalisme : les 100.000 actionnaires d'une grosse société se trouvent dans ce cas. Le capitalisme d'État n'est que la dernière étape du processus de concentration du capital, c'est la concentration ultime du capital.

Le capitalisme d'État est pour Lénine un mode de production qui ne détermine pas des rapports de production :

«Pour éclaircir encore plus la question, donnons avant tout un exemple très concret de capitalisme d'État. Tout le monde sait quel est cet exemple: l'Allemagne. Nous trouvons dans ce pays le “dernier mot” de la technique moderne du grand capitalisme et de l'organisation méthodique au service de l'impérialisme, des bourgeois et des junkers. Supprimez les mots soulignés, remplacez l'État militaire, l'État des junkers, l'État bourgeois et impérialiste, par un autre État, mais un État de type social différent, ayant un autre contenu de classe, par l'État soviétique, c'est-à-dire prolétarien et vous obtiendrez tout l'ensemble de conditions qui donne le socialisme.» («Sur l'infantilisme “de gauche” et les idées petites-bourgeoises», Œuvres complètes, tome XXVII, pp. 354-355.)

De tels propos sont une parfaite horreur du point de vue marxiste. Le pauvre Marx en aurait avalé sa barbe. Lénine suggère qu'il y a un mode de production, d'une part, et un État, de l'autre, les deux étant apparemment sans corrélation nécessaire. On conserve le mode de production, mais on met «un autre État», de «type social différent», prolétarien. En termes marxistes, si on a un État de type social prolétarien, c'est que des rapports sociaux ont été préalablement instaurés, en corrélation. Il ne devrait donc pas y avoir de raison d'aller chercher ailleurs un État. Mais pour Lénine, ce qui définit le type social d'un État, ce ne sont pas les rapports de production mais les intentions affichées du groupe qui détient le pouvoir d'État. C'est de l'idéalisme pur et simple, un crime capital pour le marxisme. On retrouve là la vision «technologique» de la révolution chez Lénine. L'Allemagne constitue le modèle de la «technique moderne du grand capitalisme» : il suffit de plaquer sur ce modèle technique un «État prolétarien» et on a «l'ensemble de conditions qui donne le socialisme» ; il ne vient pas à l'esprit de Lénine que la technique moderne du grand capitalisme et de son organisation méthodique est précisément ce qui définit les rapports de production capitalistes, et que développer ces rapports de production dans un «État prolétarien» aboutit à créer un «État capitaliste» :

«Le socialisme est impossible sans la technique du grand capitalisme, conçue d'après le dernier mot de la science la plus moderne, sans une organisation d'État méthodique qui subordonne des dizaines de millions d'hommes à l'observation la plus rigoureuse d'une norme unique dans la production et la répartition des produits.» (Ibid.)

L'application mécanique d'un marxisme très «sollicité» conduit Lénine à considérer qu'il y a «deux moitiés de socialisme», séparées et voisines. L'Allemagne incarne «la réalisation matérielle des conditions du socialisme, les conditions économiques, productives et sociales», tandis que la Russie en représente les «conditions politiques». En termes marxistes, on dirait alors que l'Allemagne aurait acquis des rapports de production socialistes sans État socialiste, tandis que la Russie aurait un État socialiste sans rapports de production socialistes. C'est absurde.

L'économie de guerre allemande constitue pour Lénine le modèle à réaliser. En attendant que la révolution éclate en Allemagne, «notre devoir est de nous mettre à l'école du capitalisme d'État des Allemands, de nous appliquer de toutes nos forces à l'assimiler, de ne pas ménager les procédés dictatoriaux pour l'implanter en Russie encore plus vite que ne l'a fait Pierre Ier pour les mœurs occidentales dans la vieille Russie barbare, sans reculer devant l'emploi de méthodes barbares contre la barbarie.» (Ibid.)

Il est significatif que pour les bolcheviks, la nature prolétarienne du régime provenait du caractère prolétarien affiché par ceux qui s'étaient emparés du pouvoir. De façon parfaitement idéaliste, ils projettent sur la société ce qu'ils croient être eux-mêmes. À aucun moment la nature du régime ne pouvait dépendre de la nature des rapports existant dans la production. Pour Lénine, les rapports de production ne sont pas un élément déterminant de la nature d'un système social !

«Le socialisme n'est autre chose que le monopole capitaliste d'État mis au service du peuple entier et qui, pour autant, a cessé d'être un monopole capitaliste.»

L'organisation administrative et technique de la production, de la société entière, sont des éléments socialement neutres, ce qui est une aberration en termes marxistes. L'État lui-même est une superstructure neutre : tout dépend qui le dirige. Lénine était en fait sur les positions de Lassalle, que Marx avait férocement combattues !

Les positions de Lénine n'étaient pas acceptées sans critique par le parti. Au 1er Congrès panrusse des conseils économiques régionaux, qui se tint à Moscou du 24 mai au 4 juin 1918, Lénine défendit la discipline au travail, la gestion d'un seul homme et l'emploi de spécialistes bourgeois. Ossinsky, soutenu par Smirnov, membre de l'Opposition de gauche, et par nombre de délégués régionaux, défendit la démocratisation de l'industrie et s'en prit au salaire aux pièces et au taylorisme. Un délégué, Lomov, défendit l'extension du contrôle ouvrier et déclara :

«La centralisation bureaucratique [...] est en train de paralyser les forces du pays. On ôte aux masses tout pouvoir créateur réel dans tous les secteurs de notre économie.»

L'Opposition de gauche exigeait que les deux tiers des sièges aux conseils d'administration des entreprises aillent à des représentants ouvriers élus. Elle réussit à faire passer cette résolution dans une sous-commission du congrès, ce qui rendit Lénine furieux contre cette «décision stupide». Une séance plénière du congrès corrigea cette «erreur» en mettant sur pied une structure hiérarchique complexe au sommet de laquelle le Conseil supérieur de l'économie nationale (la Vesenka, créée en décembre 1917) détenait le droit de veto. Le congrès accepta le principe du salaire aux pièces et les primes de rendement.

Lénine, lors de la prise du pouvoir, s'était opposé à la nationalisation totale des moyens de production. Certaines industries avaient été nationalisées par décret, d'autres avaient été expropriées de fait par les comités d'usine, dans d'autres cas les propriétaires étaient encore en place bien qu'étroitement contrôlés par les comités d'usine. Les communistes de gauche réclamaient la nationalisation, qui aurait évité la confusion. La nationalisation allait dans le sens des revendications de l'Opposition de gauche, qui considérait qu'elle était un fondement essentiel du socialisme. Radek, qui était dans l'Opposition de gauche, retourna sa veste et se rallia à Lénine : il accepta le principe de la gestion uninominale contre les décrets de nationalisation de juin 1918 qui, à son avis, garantissaient le fondement prolétarien du régime. Boukharine aussi rentra au bercail, abandonnant Ossinsky, qui forma le groupe Centralisme démocratique.

C'est pendant le 1er Congrès panrusse des conseils économiques régionaux qu'eurent lieu des soulèvements dans l'Oural, en Sibérie et dans le sud-est de la Russie, qui marquèrent le début de la guerre civile. La menace de l'intervention étrangère avait motivé la nationalisation et allait aboutir à une centralisation accrue et à une militarisation de l'économie. Le communisme de guerre, qui serait établi peu après, ferait perdre à la classe ouvrière le peu de pouvoir qui lui restait.

C'est à cette époque qu'eut lieu la première conférence panrusse des anarchosyndicalistes. Ils réclamaient l'abolition immédiate du Sovnarkom et son remplacement par une fédération de soviets libres choisis directement dans les usines et les villes et débarrassés de ces «politiciens bavards qui parviennent à s'y immiscer en s'inscrivant sur les listes des partis qui transforment [les soviets] en salon où l'on cause».92 La conférence appelait également les ouvriers et les paysans à prendre les armes pour se substituer à l'armée, considérée comme désuète.

Le programme de communisme de guerre est fermement rejeté. Dans le domaine agricole, les anarchosyndicalistes affirment que la politique du pouvoir va créer un nouveau servage et que la paysannerie sera la victime des koulaks et de l'État. Ils préconisent le partage équitable des terres et la formation progressive de communes paysannes autonomes. Ils exigent la cessation immédiate des réquisitions de céréales par l'État et proposent de confier la distribution des vivres à des organisations mixtes, composée d'ouvriers et de paysans.

La résolution sur la situation dans l'industrie accuse le gouvernement d'avoir trahi la classe ouvrière en supprimant le contrôle ouvrier au profit de méthodes capitalistes telles que la direction d'un seul, la discipline dans le travail, l'emploi de spécialistes bourgeois. La résolution accuse également les bolcheviks d'avoir abandonné les comités d'usine pour les syndicats, qualifiés d'«organisations mortes» et d'avoir créé un «monstre», le capitalisme d'État. On ne pourra se débarrasser de la dictature politique et du capitalisme d'État sans une «révolution totale et immédiate» faite par les travailleurs eux-mêmes.
 
 

Résolutions de la Ire Conférence
des anarcho-syndicalistes réunie à Moscou.
(25 août-1er septembre 1918.)93



a) Sur le moment présent.

Considérant que notre Révolution est une révolution sociale qui doit provoquer l'embrasement mondial d'un affrontement décisif des classes ; et prenant en considération qu'elle se trouve actuellement sous la triple menace contre-révolutionnaire de la bourgeoisie étrangère, de la contre-révolution intérieure et du parti actuellement dominant, devenu contre-révolutionnaire après la conclusion de la paix de Brest-Litovsk et de la trahison du prolétariat et de la paysannerie de Pologne, de Lithuanie, d'Ukraine, de Finlande et autres — la Ire Conférence pan-russe des anarcho-syndicalistes estime indispensable et de toute urgence d'organiser ses forces pour la lutte contre les ennemis de la Révolution et de la classe ouvrière, afin de poursuivre et approfondir la Révolution commencée. Dans ce but, la Conférence des anarcho-syndicalistes recommande aux camarades, en ce moment donné, de tendre à réaliser et d'imprégner la conscience des classes laborieuses de la nécessité de la lutte pour :

1. — La suppression du capitalisme d'État et de tout pouvoir.

2. — La révolution communaliste, sur le plan politique, par l'union des soviets libres sur la base du fédéralisme ; la révolution syndicaliste, sur le plan économique, par une même union des organisations indépendantes des ouvriers et paysans sur une base de production.

3. — La création de soviets libres de délégués des ouvriers et paysans, et la suppression de l'institution des commissaires du peuple, en tant qu'organisation hostile aux intérêts de la classe ouvrière.

4. — La suppression de l'armée, en tant qu'institution, et l'armement général des ouvriers et paysans, en montrant l'absurdité de la «patrie socialiste», car il n'y a que le monde entier qui puisse être tel.

5. — Le combat contre la réaction blanche, comme par exemple les Tchécoslovaques et autres mercenaires de l'impérialisme mondial, sans oublier que le parti anciennement archi-révolutionnaire des bolchéviks est devenu le parti de la stagnation et de la réaction.

6. — Le transfert de la question du ravitaillement entre les mains des organisations paysannes prolétariennes, l'arrêt des réquisitions forcées et des mesures policières à la campagne ; de telles mesures provoquent l'hostilité des paysans envers les ouvriers, affaiblissent le front révolutionnaire et font le jeu de la contre-révolution.

b) Sur les soviets.

Prenant en considération :

1. — Le rôle des soviets dans la lutte contre la contre-révolution ;

2. — Le mécontentement des ouvriers vis-à-vis de la tactique des bolchéviks à l'égard des soviets et des autres organisations ouvrières, qui ne fait que croître;

3. — La dictature des bolchéviks sur les soviets et les organisations ouvrières qui pousse les ouvriers à droite, vers l'Assemblée constituante ;

4. — Que pour sortir la Révolution de l'impasse, il faut une grande énergie et une pleine responsabilité de la part des travailleurs, et qu'il est pour cela nécessaire de restaurer les soviets en tant qu'organisations purement de classe;

5. — Que les travailleurs doivent avoir des soviets une compréhension plus claire et déterminée, afin de mener un combat victorieux ;

Nous, anarcho-syndicalistes, déclarons :

1. — Nous sommes pour les soviets qui tendent à la destruction des formes centralistes actuelles.

2. — Nous avons lutté et lutterons pour les soviets, en tant que forme politique transitoire, car nous considérons que la fédération des villes et des communes libres apparaît comme la forme politique transitoire de la société, devant inévitablement mener à la suppression totale de l'État et au triomphe définitif du communisme.

3. — Nous sommes pour les soviets, mais sommes catégoriquement contre le Soviet des commissaires du peuple, en tant qu'organe ne découlant pas de l'œuvre des soviets, mais au contraire ne faisant que la gêner.

4. — Nous sommes pour les soviets réellement représentatifs, organisés sur des bases collégiales, sous réserve d'une délégation directe des ouvriers et paysans d'une usine donnée, d'une fabrique, d'un village, etc., et non de politiciens bavards y entrant sur des listes de parti et qui transforment les soviets en salons de bavardages démagogiques.

5. — Nous sommes pour la fédération des soviets, où les soviets locaux autonomes s'unissent sur le plan du district, et de la région ; et aussi pour que périodiquement des congrès généraux pan-russes s'assemblent et s'organisent en commissions conçues sur le modèle du soviet.

6. — Nous sommes pour les soviets libres ne prenant de mesures qu'après consultation des électeurs locaux. A cette fin, la Conférence des anarcho-syndicalistes recommande aux camarades d'entrer dans les soviets locaux qui se tiennent à l'écart des comités centraux de tous les partis possibles, s'il est encore possible d'y mener un travail libre et créateur.

c) Sur les comités d'usine et de fabrique et les syndicats.

1. — Il est indispensable de procéder à une transformation radicale et immédiate de l'économie du pays, la bourgeoisie impérialiste l'ayant acculée, par la guerre et le pillage, à une situation désespérée ; il faut abolir le système capitaliste d'État et le remplacer par un système socialiste basé sur des principes communistes libertaires.

2. — Les organisations ouvrières doivent jouer le rôle le plus actif dans cette œuvre, chacune sur son terrain défini par la vie, sans permettre en cela aucune intervention de l'État ou d'organisations étatiques.

3. — Les syndicats, ainsi que l'a montré la révolution actuelle, ne peuvent être l'axe du mouvement ouvrier, du fait qu'ils ne correspondent pas à la situation politique et économique changeante actuelle, ni par leur forme, ni par leur nature.

A présent, une nouvelle forme d'organisation ouvrière correspond pleinement aux nouvelles formes révolutionnaires de la vie économique et politique, tant par ses structures, que par sa nature.

Cette nouvelle forme d'organisation est le produit de la grande révolution laborieuse : les comités d'usine et de fabrique. Dorénavant, le centre de gravité des aspirations ouvrières doit se transporter dans cette forme d'organisation.

4. — Les syndicats — dans leur sens habituel — sont des organisations mortes. Désormais, ils apparaissent comme une section du comité d'usine et de fabrique, menant un travail complètement autonome dans les secteurs suivants :

— éducatif et culturel (seulement là où les organisations prolétariennes culturo-éducatives n'ont pas pris corps) ;
— de solidarité ;
— dans les cas d'aide individuelle, où le comité d'usine, la bourse du travail et la coopérative ouvrière de consommation n'ont pas à intervenir.

5. — Le comité d'usine et de fabrique est la forme organisationnelle de combat de tout le mouvement ouvrier, considérablement plus achevée que les soviets de délégués des ouvriers, paysans et soldats, du fait qu'il apparaît comme l’organisation autogérée de production à la base et parce qu'il se trouve sous le constant et vigilant contrôle des ouvriers. C'est sur lui que la Révolution fait reposer l'organisation de la vie économique à partir des principes communistes.

Là, où il n'est pas possible de créer des comités d'usine et de fabrique, les syndicats remplissent leurs fonctions.

6. — Le comité d'usine et de fabrique est notre organisation future, jeune et dynamique, pleine de vie et d'énergie ; les syndicats notre organisation ancienne, vieille et usée.

Le comité d'usine et de fabrique est l'une des formes les plus achevées d'organisation ouvrière, dans les limites de l'ordre étatique et capitaliste actuel en train de crouler ainsi que le premier organe social de base dans la future société communiste libertaire.

Toutes les autres formes d'organisation ouvrière doivent s'effacer devant lui, car elles ne peuvent être que ses ramifications.

Avec l'aide des comités d'usine et de fabrique et de leurs unions, réalisées fédérativement, la classe ouvrière anéantira aussi bien l'esclavage économique actuel, que son nouvel aspect — le capitalisme d'État, qui se fait appeler «socialisme».

Volny Goloss Trouda (la Voix libre du travail) a remplacé Goloss Trouda interdit en mai, et sera de nouveau interdit en septembre après quatre numéros. Les libertaires se lancent dans une critique violente du capitalisme d'État. Le journal de la Fédération anarchiste de Briansk déclarait que, sous la domination bolchevique, l'État était devenu «une espèce de machine terrifiante, un formidable réseau qui cumulait toutes les fonctions : à la fois juge, éducateur, fabricant de saucisses, entrepreneur, collecteur d'impôts, chef de la police ; c'est lui qui fait cuire la soupe, qui extrait le charbon ; c'est lui qui laisse les hommes moisir en prison, qui mobilise les troupes et brode les décorations...»94 .

Volny Goloss Trouda fait une critique en règle du capitalisme d'État dans un article, «Les chemins de la révolution», signé M. Sergven, mais dont tout laisse à penser qu'il s'agit de Grigori Maximoff. Les paysans et les ouvriers sont désormais sous la domination d'«une nouvelle classe d'administrateurs, nouvelle classe issue pour une large part de l'intelligentsia». Cependant, l'article se démarque de la critique habituelle dénonçant les bolcheviks comme traîtres à la révolution. Dans l'article en question, écrit Avrich, les bolcheviks «ne sont pas obligatoirement des cyniques qui, de sang froid et avec une habileté machiavélique, ont édifié une nouvelle structure de classes destinée à satisfaire leur soif de pouvoir. Il est fort possible qu'ils aient été inspirés par un réel désir de remédier aux souffrances humaines. Cependant, ajoutait amèrement l'auteur, si l'on instaure un pouvoir centraliste, les meilleures intentions du monde ne peuvent aboutir. De la centralisation de l'autorité résulte inexorablement la division de la société en administrateurs et en ouvriers. [...] Une fois séparées les fonctions de direction et de travail, la première étant l'apanage d'une minorité d’”experts”, et la seconde le lot des masses ignorantes, toute possibilité de dignité et d'égalité est détruite».

L'article conclut en disant que la Russie est entrée, sous la direction de Lénine, dans une période de capitalisme d'État, non de socialisme, et que ce capitalisme d'État est «une nouvelle digue élevée contre le flot de notre révolution sociale» : ceux qui croyaient que la classe ouvrière était assez nombreuse et puissante pour abattre cette digue ne se rendent pas compte que la nouvelle classe d'administrateurs et de fonctionnaires constitue un adversaire redoutable. L'auteur, enfin, déplore que les anarchosyndicalistes aient été trop mal organisés pour empêcher que la révolution ne dévie. Maximoff s'en prit aux rêveurs du camp anarchiste et aux «visionnaires romantiques» qui avaient la nostalgie des utopies pastorales et oubliaient la «complexité des forces à l'œuvre dans la société moderne». Maximoff et les anarchosyndicalistes furent férocement accusés par une partie du mouvement d'être des «Judas anarcho-bureaucratiques». Un autre article qualifiait le système de «communisme d'État», en opposition au communisme anarchiste. Volny Goloss Trouda fut immédiatement interdit.

Ce journal, durant sa brève existence, avait prôné la constitution d'une confédération panrusse des anarchosyndicalistes dont l'objectif aurait été de pousser la révolution hors de sa voie centraliste et bureaucratique. Une seconde conférence panrusse des anarchosyndicalistes se réunit en novembre 1918, et le premier point à l'ordre du jour fut celui de la création d'une organisation à l'échelle nationale. Les délégués exprimèrent également le souci d'avoir des contacts plus étroits avec le mouvement anarchiste à l'étranger. La conférence résolut d'intensifier la propagande parmi les ouvriers de l'industrie avec pour mot d'ordre la décentralisation en économie et en politique. Les délégués reconnaissaient que l'État ne pouvait disparaître du jour au lendemain mais entendaient remplacer l'État bolchevik par une confédération de soviets libres qui assurerait une transition vers une société sans État. Selon Avrich, cette confédération n'eut qu'une existence nominale après la conférence :

«Il semble que le Bureau exécutif n'ait guère eu de succès dans ses tentatives pour coordonner les activités des clubs et des cercles constituant le mouvement syndicaliste, pour augmenter de manière appréciable le nombre de leurs adhérents ou étendre leur influence sur les comités d'usine et les syndicats. Le bureau ne parvint pas davantage à faire cesser les querelles avec les anarcho-communistes. Au début de 1919, une poignée d'anarchistes connus représentant les deux tendances du mouvement (en particulier Nikolaï Pavlov et Sergueï Markous pour les syndicalistes, Vladimir Barmach, German Askarov et I.S. Bleikhman pour les anarcho-communistes) firent une timide tentative de rassemblement en créant l'Union des anarcho-syndicalo-communistes. Mais cet essai comme tous les précédents se solda par un lamentable échec.»95

On pourrait multiplier les indicateurs montrant le début de la contre-révolution, dès avant la guerre civile :

— Le Politbureau devient l'organe dirigeant du parti.

— L'appareil du parti se centralise complètement.

— Décembre 1917-janvier 1918 : remplacement, dans les syndicats, des élections par les nominations par les instances du parti ; liquidation des comités d'usine ; les soviets sont épurés des partis non bolcheviks (automne 1918) ;

— Mars-août 1918 : désarmement des gardes rouges ; retrait de tout pouvoir aux soviets locaux ; les membres des soviets sont nommés par l'appareil du parti ; répression des SR de gauche et des anarchistes et suppression de leurs journaux.

— La police est prise en main : centralisation de la Tchéka.

Un indicateur semble cependant particulièrement pertinent: l'évolution du pourcentage des délégués bolcheviks au congrès panrusse des soviets entre juin 1917 et novembre 1918 :96

Juin 1917 13 %
Novembre 1917 51 %
Janvier 1918 61 %
Avril 1918 64 %
Juillet 1918 66 %
Novembre 1918 97 %

La liquidation rapide de toute forme de démocratie ouvrière aboutit au score de novembre 1918, totalement invraisemblable, que seuls quelques naïfs peuvent attribuer à une adhésion quasi totale des masses populaires aux positions des bolcheviks.

Un an après octobre, la contre-révolution s'est mise en place.


SECONDE PARTIE
LES QUESTIONS
 

Le parti bolchevik




Il est convenu que les gagnants modèlent l'histoire à leur convenance. C'est particulièrement vrai pour la Révolution russe. L'histoire revue et corrigée par les successeurs de Lénine occulte complètement les autres forces politiques et le rôle du prolétariat et de la paysannerie dans leur action spontanée contre le pouvoir.

Le rôle qu'a pu jouer le parti bolchevik ne peut se comprendre que si on se réfère aux conditions particulières de la société russe sous le tsarisme. Ces conditions rendaient nécessaire le surgissement d'un certain type d'organisation révolutionnaire. La lutte économique des travailleurs pour de meilleures conditions de vie se heurtait à une farouche répression. Toute revendication était impossible. Les ouvriers se trouvaient devant l'alternative suivante : se résigner ou lutter contre le tsarisme, c'est-à-dire devenir révolutionnaires. La dure réalité de la déportation en Sibérie rendait le réformisme difficile.

Il ne faut cependant pas surestimer le rôle de ce contexte dans la formation d'un appareil clandestin, hiérarchisé et centralisé du type bolchevik. Les anarchistes espagnols ont vécu des conditions de clandestinité non moins difficiles que les révolutionnaires russes — avant l'arrivée du Front populaire en Espagne, 30.000 militants libertaires étaient en prison — et n'ont pas développé d'idéologie avant-gardiste et hiérarchisée. Une telle idéologie est à mettre bien plus sur le compte de la nature de classe de la direction bolchevik et de son projet que des conditions dites «objectives». Le parti bolchevik n'était qu'une des alternatives possibles. Sa direction était composée essentiellement d'intellectuels d'origine petite-bourgeoise. La femme de Lénine, Kroupskaïa, indique qu'il n'y avait presque pas d'ouvriers dans les comités bolcheviks et au congrès. Elle écrit : «Le membre du comité était d'ordinaire un homme plein d'assurance, il voyait l'énorme influence que l'activité du comité avait sur les masses, en général le comitard n'acceptait aucune démocratie à l'intérieur du parti.»97

Entre 1903 et 1907, se constitue un groupe de révolutionnaires professionnels disciplinés, qui travaillent dans des cercles fermés et cloisonnés, mais qui restent en dehors des masses et n'entretiennent avec elles que des relations superficielles. Selon un historien du parti, les bolcheviks étaient 5.000 en 1916. C'est cependant une armature solide et une poignée de cadres aguerris, expérimentés,98 mais dont la mythologie post-révolutionnaire a aussi beaucoup exagéré la cohésion.

Les principales étapes de la révolution sont révélatrices des rapports qui peuvent exister entre le parti et les masses. Lorsque les premiers soviets sont apparus en 1905, le parti bolchevik s'est trouvé complètement dérouté, à tel point que le comité du parti de Saint-Pétersbourg ne trouva rien de mieux que d'adresser un ultimatum aux soviets : adopter le programme du parti ou se dissoudre.

Cet ultimatum dit en particulier ceci :

«Le conseil des députés ouvriers ne saurait exister en qualité d'organisation politique et les social-démocrates devraient s'en retirer attendu qu'il nuit, par son existence, au développement du mouvement social-démocrate.»

En d'autres termes, le soviet fait double emploi avec le parti. Cependant, ce dernier finit par comprendre que le soviet peut jouer un rôle dans le jeu d'influences entre les partis qui se concurrencent pour la direction du mouvement de masse. On en vient alors à considérer la participation paritaire des représentants officiels des trois partis socialistes (menchevik, bolchevik, socialiste-révolutionnaire) comme une solution normale. Le soviet se transforme en un simple parlement ouvrier. Si le soviet est une institution rendant les partis inutiles, c'est-à-dire s'il confirme les positions anarchistes, il faut qu'il cesse d'exister ; s'il est une instance dans laquelle les partis peuvent exercer leur direction sur le mouvement ouvrier, il faut en éjecter les anarchistes. C'est ce que dit Lénine, dans un texte daté du 7 décembre 1905 :

«Le comité exécutif du soviet des députés ouvriers a décidé hier, 23 novembre, d'opposer un refus aux anarchistes qui demandaient à être représentés au comité exécutif et au soviet des députés ouvriers. Le comité exécutif lui-même a exposé comme suit les motifs de sa décision : “1. d'après l'usage international, les anarchistes ne reconnaissant pas la lutte politique comme un moyen d'atteindre leur idéal, ne sont pas représentés dans les congrès et les conférences socialistes ; 2. toute représentation doit émaner d'un parti ; or, les anarchistes ne forment pas un parti”.»

Ce qui vaut à Lénine le commentaire suivant : «Nous estimons que la décision du comité exécutif est au plus haut point légitime et qu'elle a une très grande importance théorique, pratique et politique.» Dès le départ, la conception bolchevique des soviets ne partait pas sur des bases particulièrement «démocratiques». Passons sur le jésuitisme de l'argumentation. Il est difficile de mieux exprimer que le soviet n'est rien d'autre qu'un parlement, une instance de contrôle des partis sur la classe ouvrière.

On constate de février à octobre 1917 une dégressivité en matière de mobilisation populaire. Février 1917 avait été une véritable insurrection populaire, avec mutinerie militaire, et plus de mille morts. En juillet, la fureur populaire contre le gouvernement provisoire, contre les socialistes modérés, était réelle. Fin août, la mobilisation populaire contre Kornilov est bien moindre. Ce n'est pas la foule insurgée mais les gardes rouges, composées de beaucoup d'anarchistes, qui ont défait Kornilov. Octobre est un coup d'État au sein même de la révolution, préparé par les bolcheviks avec l'aide de quelques éléments populaires, mais avec une faible participation des masses. Octobre marque la fin d'une courbe décroissante de combativité populaire. Les bolcheviks ont en fait profité de l'inorganisation de l'État, de la décomposition politique générale : les KD (constitutionnels démocrates) ne parviennent pas à mettre sur pied une organisation politique, les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks sont faibles sur le plan organisationnel et indécis ; en outre, ils refusent d'assumer la responsabilité du pouvoir.

Les effectifs des bolcheviks sont faibles au début de la révolution : entre 15 et 17.000 membres, mais mieux organisés, en cellules, capables d'une action politique, surtout dans les grandes villes. Mais leur organisation à l'intérieur de la Russie est faible ; tout est à construire. En octobre, ils sont 115.000 : ouvriers des usines de Saint-Pétersbourg, de Moscou, soldats de certaines unités militaires du front, marins de Kronstadt.

La direction du parti est constituée d'intellectuels, mais le parti lui-même n'est pas organisé : on va aux réunions si on veut ; il n'existe aucun encadrement pour transmettre les ordres du haut vers le bas. «Ni Lénine ni le comité central ne pouvaient commander à ce parti, et nous savons toutes les difficultés de Lénine avec le comité central, les conflits politiques, le manque de cohérence à l'intérieur du parti jusqu'à l'été 1918.»99 Le parti «n'a pas encore la structure monolithique que nous associons à l'idée d'un parti léniniste, et le fait n'est pas étonnant, car il était impossible de construire en quelques mois un appareil de parti monolithique dans les conditions d'anarchie qui régnaient à cette époque-là. Le groupe qui a pris le pouvoir en octobre 1917 n'était donc ni homogène ni organisé, incapable de gouverner : il n'avait pas les structures nécessaires. De plus, ce parti n'était pas unifié par une idée politique, les faits de 1917 et des premiers mois de 1918 le démontrent à l'évidence.»100

Dans son Histoire de la révolution russe, Trotski donne de la révolution d'Octobre une image d'Épinal trop parfaite, qui évacue les incohérences du commandement bolchevik entre août et septembre. Lénine et Trotski sont isolés presque jusqu'à la dernière minute sur la question de l'insurrection. Le comité de liaison avec la garnison, dont Trotski fait grand cas dans son livre, manque d'organisation. Lénine n'avait aucune idée sur le gouvernement. Après octobre, les bolcheviks ne maîtrisent pas le pouvoir, la plus haute confusion règne : le nouveau gouvernement, pendant les premiers mois, n'a promulgué que des décrets de façade, ce que Lénine a reconnu en disant qu'ils n'avaient qu'une fonction de propagande. Les bolcheviks sont presque impuissants, leur prise du pouvoir n'a rien changé. La mise en place d'une politique communiste s'est faite par la contrainte et non par la participation des masses ouvrières et paysannes à un projet commun. Chaque crise, dans une société en décomposition, a été résolue par un pas supplémentaire dans la contrainte, dont la Tchéka, créée deux mois après la prise du pouvoir, a été l'instrument. À chaque étape, à chaque crise, le pouvoir se crispe un peu plus, et la société se décompose un peu plus.

La révolution d'Octobre a été un coup d'État dans la révolution, organisé par un petit groupe d'hommes décidés dont le succès n'a été possible que grâce à la décomposition de toutes les forces politiques existantes, la dissolution de la société civile et la tactique d'une poignée de dirigeants qui ont su mettre en retrait le programme effectif de leur parti pour surfer sur la vague des revendications populaires. L'histoire de la révolution après octobre sera l'histoire des tentatives frénétiques du parti bolchevik pour se maintenir à tout prix au pouvoir, pour en conserver le monopole exclusif. C'est la lutte d'un appareil qui se constitue très rapidement en organe de terreur contre la société civile tout entière. Le coup d'État d'octobre, effectué la veille du IIe Congrès panrusse des soviets, qui allait prendre le pouvoir, est le Thermidor de la révolution russe. Le basculement de la révolution russe dans la contre-révolution commence le 25 octobre 1917.
 
 

Contenu de classe du bolchevisme



La première et la principale ligne de clivage entre l'anarchosyndicalisme et les différentes écoles marxistes — et en particulier le léninisme — se situe sur la question de l'acquisition, par la classe ouvrière, de la conscience de classe et de la conscience révolutionnaire ou, pour reprendre l'expression de Proudhon, de la capacité politique. L'examen de la pertinence des différentes thèses en présence, pour intéressant qu'il soit, ne doit pas occulter celui, plus significatif, de l'enjeu que représente la réponse à cette question. Nous pensons que c'est là un test permettant de définir le caractère de classe des différents mouvements politiques qui prennent position. C'est aussi la continuation, sur le terrain de la lutte des classes, d'une longue réflexion philosophique sur la théorie de la conscience, commencée avec Platon et jamais achevée. L'enjeu est en vérité vital. Il s'agit de déterminer qui peut légitimement se réclamer de la direction de la classe ouvrière. Si celle-ci n'est pas capable d'atteindre seule la capacité politique, c'est-à-dire la conscience de la nécessité de renverser l'ordre social capitaliste, la direction légitime du mouvement ouvrier appartiendra au groupe qui sera en mesure de lui apporter cette conscience. L'optique léniniste est connue :

«L'histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu'à la conscience trade-unioniste, c'est-à-dire à la conviction qu'il faut s'unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels.» (Lénine, Que faire?)

Lénine ne peut s'appuyer sur aucun texte de Marx101 pour affirmer sa thèse — sinon il ne s'en serait pas privé —, aussi cite-t-il abondamment Kautsky. Il reconnaît certes que «comme doctrine, le socialisme a évidemment ses racines dans les rapports économiques actuels au même titre que la lutte de classe du prolétariat». Mais il y a une coupure, ontologique, dirait-on, entre le socialisme et la lutte des classes qui ne «s'engendrent pas l'un l'autre», car ils «surgissent de prémisses différentes». La conscience socialiste ne peut surgir que «sur la base d'une profonde connaissance scientifique» ; or, dit Lénine, «le porteur de la science n'est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois : c'est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu'est né le socialisme contemporain, et c'est par eux qu'il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés...». La conscience socialiste est «un élément importé du dehors dans la lutte du prolétariat».102

La théorie de la conscience révolutionnaire chez Lénine part d'un amalgame. Il ne saurait y avoir de conscience révolutionnaire sans marxisme ; or le marxisme est une science : par conséquent, la conscience révolutionnaire ne peut être apportée à la classe ouvrière que par ceux qui détiennent la «science» (marxiste), les intellectuels, qui sont, à l'époque, forcément d'origine bourgeoise. La thèse de Marx selon laquelle la conscience est le produit des conditions matérielles d'existence est complètement niée ; implicitement, Lénine considère qu'un prolétaire n'est pas capable de comprendre Marx. On saisit mieux, dès lors, l'obstination avec laquelle Lénine et Trotski vont tenter de faire accepter, à partir de 1918, l'introduction des «spécialistes», c'est-à-dire des cadres techniques et administratifs de l'ancien régime, dans la gestion de l'économie soviétique. Il s'agit de la reconnaissance, par des «spécialistes» du pouvoir, de la qualification d'autres «spécialistes», de l'économie et de l'administration.

Bakounine est loin d'avoir négligé le problème de la «science» et de la nécessité pour la classe ouvrière de posséder une connaissance théorique indispensable à la lutte révolutionnaire. Mais «science» dans le vocabulaire bakouninien signifie «savoir». Et Bakounine pose comme prémisse que «les masses ne se mettent en mouvement que lorsqu'elles y sont poussées par des puissances — à la fois intérêts et principes — qui émanent de leur propre vie...»103

À Lénine, Bakounine avait, curieusement, répondu d'avance : «L'aristocratie de l'intelligence, cet enfant chéri du doctrinarisme moderne, ce dernier refuge de l'esprit de domination [...] n'a pu prendre naissance qu'au sein de la bourgeoisie.» Les partisans du «doctrinarisme moderne» sont opposés à l'émancipation du prolétariat et toutes leurs théories économiques, philosophiques, politiques et sociales «n'ont au fond d'autre fin que de démontrer l'incapacité définitive des masses ouvrières, et, par conséquent aussi, la mission de la bourgeoisie [...] de les gouverner jusqu'à la fin des siècles.»104

Bakounine a d'ailleurs créé un concept, celui de «socialiste bourgeois», qu'il appelle aussi «exploiteur du socialisme». Si la bourgeoisie n'a, pour fonder son droit, que la puissance de l'argent, elle doit le justifier par la science. Les socialistes bourgeois, eux, fondent leur action non pas sur le privilège de la richesse, dont ils sont souvent dépourvus, mais sur celui du savoir. On notera au passage que Bakounine ne nie pas qu'il y ait un décalage entre le savoir détenu respectivement par la bourgeoisie et la classe ouvrière — on dirait aujourd'hui un «différentiel de savoir»...105 Il reconnaît que le «monde ouvrier est généralement ignorant» et que «la théorie lui manque encore tout à fait».106 Toute la différence réside dans la façon d'aborder ce «différentiel». Pour Lénine, le fossé est irrémédiable : «Il ne saurait être question d'une idéologie indépendante, élaborée par les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur mouvement.» «Toute diminution du rôle de “l'élément conscient”, du rôle de la social-démocratie signifie par là même [...] un renforcement de l'idéologie bourgeoise sur les ouvriers.» (Lénine, Que faire ?) Cela ressemble furieusement à une justification théorique du rôle dirigeant de l'intellectuel.107

Que dit Bakounine ? Le mouvement ouvrier doit «s'emparer de cette arme si puissante de la science, sans laquelle il pourrait bien faire des révolutions, mais ne serait pas en état d'établir, sur les ruines des privilèges bourgeois, cette égalité, cette justice et cette liberté qui constituent le fond même de toutes les aspirations politiques et sociales» («Les Endormeurs»). C'est tout de même une autre perspective ! La démarche de Lénine ne laisse aucune place au doute : le chef révolutionnaire, l'intellectuel d'origine bourgeoise élabore la doctrine socialiste et la transmet au prolétariat — à ses éléments les plus avancés.

La démarche de Bakounine est tout autre : la science sociale (élaborée par ces mêmes couches sociales), «ne fait autre chose que développer et formuler les instincts populaires» (Protestation de l'Alliance). Car «ni les écrivains, ni les philosophes, ni leurs ouvrages, ni enfin les journaux socialistes, ne constituent encore le socialisme vivant et puissant. Ce dernier ne trouve une réelle existence que dans l'instinct révolutionnaire éclairé, dans la volonté collective et dans l'organisation propre des masses ouvrières elles-mêmes — et quand cet instinct, cette volonté et cette organisation font défaut, les meilleurs livres du monde ne sont rien que des théories dans le vide, des rêves impuissants». (Lettres à un Français sur la crise actuelle, 1870.)

Il est remarquable de constater à quel point la théorie de Lénine est en contradiction avec le matérialisme historique, dont il se réclame pourtant sans cesse, et selon lequel «ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience».108

Lorsque Marx déclare dans le Manifeste que «les idées dominantes d'une époque n'ont jamais été que les idées de la classe dominante», il n'exclut pas qu'il y ait des idées autres que les idées dominantes, c'est-à-dire que des idées opposées à l'idéologie dominante puissent se formuler. Dès lors que les conditions d'existence se font jour qui permettent, par l'action et la pensée, la remise en cause d'un ordre social donné, l'«existence sociale» du prolétariat déterminera sa conscience, avec ou sans Lénine.

Les anarchosyndicalistes réclament simplement le droit pour le prolétariat de faire sa propre expérience :

«Nous croyons que le peuple peut se tromper souvent et beaucoup, mais il n'y a personne au monde qui puisse corriger ses erreurs et réparer le mal qui en résulte toujours, que lui-même ; tous les autres réparateurs et redresseurs [...] ne faisant et ne pouvant qu'augmenter les erreurs et le mal.» (Bakounine, «La théologie politique de Mazzini».)109

Rosa Luxembourg, de ce point de vue, est beaucoup plus bakouninienne que marxiste lorsqu'elle écrit, en 1904 :

«Les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l'infaillibilité du meilleur comité central.»

La même idée est reprise par Édouard Berth :

«Dans la conception syndicaliste révolutionnaire, le prolétariat est, au contraire, regardé comme une personne majeure et parfaitement autonome, qui n'a pas d'utopies toutes faites à réaliser par décret, mais qui entend parfaire son émancipation par lui-même et à son idée.»

La démarche léninienne est une aberration dialectique en ce sens que le problème ne consiste pas à déterminer si le socialisme est une production théorique des intellectuels bourgeois apportée au prolétariat, ou une création exclusive et spontanée (au sens bakouninien), de ce dernier. Un phénomène social chez Bakounine est spontané lorsqu'il est le produit exclusif de ses déterminismes internes, sans interférence de déterminismes extérieurs. On pourrait aisément en conclure qu'un phénomène est spontané lorsqu'il est... déterminé. L'approche correcte du problème consiste à découvrir le mouvement dialectique de création et d'élaboration du socialisme : alors, les questions de «préséance» ne jouent plus.

Kropotkine, qui rejetait le concept de dialectique mais qui, tel M. Jourdain, pratiquait le raisonnement dialectique sans le savoir, a parfaitement résumé l'optique libertaire :

«Le socialisme est issu des profondeurs mêmes du peuple. Si quelques penseurs, issus de la bourgeoisie, sont venus lui apporter la sanction de la science et l'appui de la philosophie, le fond des idées qu'ils ont énoncées n'en est pas moins le produit de l'esprit collectif du peuple travailleur. Ce socialisme rationnel de l'Internationale, qui fait aujourd'hui notre meilleure force, n'a-t-il pas été élaboré dans les organisations ouvrières, sous l'influence directe des masses ? Et les quelques écrivains qui ont prêté leur concours à ce travail d'élaboration ont-ils fait autre chose que de trouver la formule des aspirations qui déjà se faisaient jour parmi les ouvriers ?» (les Temps nouveaux, 1913.)

Bakounine réclame pour les intellectuels d'origine bourgeoise le droit de s'associer au prolétariat dans sa lutte, ce qui implique évidemment, entre autres choses, leur contribution à l'élaboration théorique.

«Les principes sociaux, disait-il, ne constituent la propriété de personne : ils sont plus naturellement représentés par les ouvriers que par l'intelligence qui s'est développée au milieu de la classe bourgeoise... Mais du moment que nous avons accepté ces principes autant par notre intelligence que par notre sentiment de justice, au point qu'ils sont devenus une condition vitale pour nous, personne, ni d'en haut ni d'en bas n'a le droit de nous défendre d'en parler, de nous associer et d'agir au nom de ces principes — qui sont à nous autant qu'aux ouvriers si même ils le sont d'une autre manière.» (Protestation de l'Alliance.)

Le révolutionnaire russe s'oppose radicalement aux théories simplistes selon lesquelles le prolétariat n'a pas besoin des intellectuels. S'il est lucide et ne se fait pas d'illusions sur ces derniers, il se méfie aussi des «ouvriers à demi littéraires, prétentieux, ambitieux» qui «se posent comme des chefs, comme des hommes d'État des associations ouvrières» qui craignent «la compétence des hommes sortis de la bourgeoisie, souvent plus dévoués, plus modestes et moins ambitieux qu'eux-mêmes».

Il y a cependant dans la classe ouvrière une «aristocratie bienfaisante», une aristocratie «non de la condition, mais de la conviction, du sentiment révolutionnaire, de la passion ardente, éclairée et de la volonté». Ils réunissent en eux «dans leur compréhension de la question sociale [...] tous les avantages de la pensée libre et indépendante, de la connaissance scientifique». Ils pourraient très bien abandonner leur classe et passer dans les rangs de la bourgeoisie, mais ils ont la «passion de la solidarité». Si on ajoute à cette catégorie de travailleurs «celle des militants sortis de la classe bourgeoise, qui ont rompu tous les liens avec elle et qui se sont voués corps et âme à la grande cause de l'émancipation du prolétariat», vous aurez, dit Bakounine, «l'aristocratie utile et bienfaisante du mouvement ouvrier international.»110

On peut faire deux remarques :

1. Le point de vue de Bakounine sur la genèse de la conscience socialiste dans la classe ouvrière apparaît comme infiniment plus «dialectique» que celui de Lénine qui, en fait, relève d'une perception parfaitement mécaniste. La théorie léninienne de la conscience révolutionnaire dévoile ses intérêts de classe de petit-bourgeois intellectuel avec une telle clarté qu'on se demande comment cela a pu abuser tant de gens.

2. La question du rôle des intellectuels, pour Bakounine, ne se pose pas, on le voit, en termes de direction mais de collaboration. Elle est en outre totalement dénuée d'illusions et de complaisance à l'égard aussi bien des socialistes bourgeois que des ouvriers embourgeoisés.
 
 

La logique interne du parti bolchevik



Le débat sur les modalités d'acquisition de la conscience révolutionnaire reste parfaitement académique tant que nous sommes dans une période de lutte contre le capitalisme. Mais lorsqu'une organisation fondée sur les principes léninistes prend le pouvoir, on ne saurait s'étonner que la politique qu'elle met en œuvre soit orientée vers le monopole du pouvoir par une minorité de gestionnaires.

C'est que la direction de l'avant-garde du prolétariat a, pour reprendre l'expression de Lukacs, reçu «son arme la plus effilée des mains de la vraie science», le marxisme, dont Lénine disait par ailleurs :

«On ne peut retrancher aucun principe fondamental, aucune partie essentielle de cette philosophie du marxisme coulée dans un seul bloc d'acier, sans s'écarter de la vérité objective, sans verser dans le mensonge bourgeois et réactionnaire.»111

C'est là un exemple parfait de vision idéologique. Ce genre de proclamation, motivée par le désir d'affirmer une formulation scientifique, relève à l'évidence bien plus du credo religieux, et dévoile l'ampleur de la régression intellectuelle que font subir au marxisme les conceptions léniniennes.

Lorsque la vérité relève moins de la constatation des faits que de l'interprétation d'un dogme, on assiste rapidement à une effroyable dégénérescence politique dont on a pu constater quelques exemples : Trotski balayant d'un revers de main les «humeurs changeantes» de la démocratie ouvrière ; Radek décidé à ne pas céder aux «clameurs des travailleurs»112 qui ne «comprennent pas leurs vrais intérêts» ; Boukharine s'apitoyant sur les mauvaises conditions de travail... des tchékistes ! La possession de la «vraie science» constitue un véritable acte de propriété sur la classe ouvrière ; elle légitime ses détenteurs comme direction autoproclamée du mouvement ouvrier. La moindre contestation de la ligne du parti — qu'elle s'exprime à l'intérieur de celui-ci ou à l'extérieur — ne relève pas simplement d'une divergence politique, elle est une atteinte à la «vraie science» élaborée par les dirigeants, et se situe à ce titre en dehors de toute discussion. La moindre contestation des fondements de cette «vraie science» constitue une violation qui rejette sans discussion son auteur dans les rangs de l'ennemi de classe.

Face à un problème, il ne peut y avoir qu'une solution, celle donnée par les détenteurs et interprètes patentés de la science ; les autres solutions ne peuvent être que le produit de l'idéologie bourgeoise. Est-il besoin de dire que de telles conceptions de la «science» sont tragiquement limitatives, que l'histoire des sciences montre de nombreux exemples de résultats obtenus par des méthodes différentes, et que, de plus, le propre d'une théorie scientifique est d'être systématiquement remise en cause par de nouvelles hypothèses, de nouvelles découvertes ?

Lénine se dissimule derrière le concept de science pour garantir au marxisme une pérennité qu'aucune science ne se reconnaît à elle-même. La science ne peut exister que parce que :

1° les conceptions dominantes d'une époque sont systématiquement examinées sous des points de vue différents, et,

2° elles sont systématiquement rendues obsolètes par de nouvelles théories.

Tout le problème de la «science», du point de vue de Lénine, consiste à déterminer qui, et selon quelles modalités, détermine la bonne interprétation, c'est-à-dire l'orthodoxie. Ainsi, lorsque Lénine déclare à N. Valentinov : «Le marxisme orthodoxe n'a besoin d'aucune modification, ni dans sa philosophie, ni dans sa théorie de l'économie politique, ni dans ses conséquences politiques»,113 il n'exprime pas seulement le point de vue le plus anti-scientifique possible (à savoir : une théorie scientifique — le marxisme — est immuablement valable), il expose une aberration du point de vue dialectique. Mais le problème qu'il pose est bien celui de déterminer qui décide de la bonne interprétation.

C'est là un problème aisément résolu :

«Les classes sont dirigées par des partis, et les partis sont dirigés par des individus qu'on nomme les chefs. [...] C'est l'ABC, la volonté d'une classe peut être accomplie par une dictature, la démocratie soviétique n'est nullement incompatible avec la dictature d'un individu. [...] Ce qui importe, c'est une direction unique, l'acceptation du pouvoir dictatorial d'un seul homme. [...] Toutes les phrases à propos de l'égalité des droits ne sont que sottises.»

On a donc affaire à une «science» qui n'est pas accessible à l'entendement par son contenu propre, par les démonstrations qu'elle peut proposer, mais qui a besoin d'être interprétée, dont les mauvaises exégèses ne révèlent pas une erreur de compréhension des faits, mais expriment des intérêts de classe ennemis, et dont l'interprétation, en définitive, ne peut être fournie que par un seul homme. Toute divergence d'opinion est nécessairement provoquée par une idéologie de classe ennemie. Pour résoudre une opposition, il faut «expliquer patiemment» ; si elle subsiste, c'est que jouent des intérêts de classe, des survivances de l'esprit petit-bourgeois, de l'anarchisme, etc. Il n'y a qu'un seul prolétariat, dans lequel il ne peut y avoir qu'une seule pensée directrice, un seul parti qui en soit l'expression. Ainsi, dès le début de 1918, la Tchéka est présentée comme l'instrument «de la dictature du prolétariat, de la dictature inexorable d'un seul parti» destiné à anéantir «la bourgeoisie en tant que classe.»114

Les modalités de la détermination de l'orthodoxie peuvent être (relativement) pacifiques avant la prise du pouvoir, mais après, les enjeux sont tels que, ayant épuisé toutes les procédures, en une escalade constituée d'étapes où la discussion cède progressivement le pas à la violence physique, on aboutit inévitablement à l'extermination des opposants — ceux qui sont en dehors du parti d'abord, ceux qui sont à l'intérieur ensuite. Ainsi, lorsqu'à l'occasion du dernier round qui a opposé Zinoviev et Staline, les organisations du parti de Leningrad, fief du premier, et de Moscou, contrôlées par le second, votaient des résolutions unanimes se condamnant réciproquement, Trotski demandait ironiquement : quelle est l'explication sociale ?115

La question est parfaitement justifiée. Mais on imagine aisément l'ambiance qui peut régner dans une organisation où les divergences politiques sont perçues comme l'expression — chez l'autre — d'intérêts de classe ennemis. Pourtant, la question que le marxiste Trotski aurait dû — mais qu'il ne pouvait évidemment pas — poser est : quelle est «l'explication sociale», la nature sociale d'une organisation dans laquelle les divergences se règlent dans ces termes ?
 
 

Des coucous programmatiques



Lénine considérait que l'établissement du capitalisme d'État dans la Russie post-révolutionnaire constituait un progrès par rapport à la situation antérieure, pourvu que ce capitalisme d'État fût contrôlé, en théorie par la classe ouvrière, en réalité par le parti bolchevik qui s'était approprié le droit exclusif de la représenter. Le modèle d'organisation auquel Lénine se référait était le système postal allemand, étendu à la société tout entière... C'est dire que l'échec du «communisme» dont se gaussent les ténors du libéralisme mériterait d'être quelque peu remis en perspective... La période qui va de l'appropriation du pouvoir par les bolcheviks à la remise de celui-ci à Eltsine n'a été en réalité qu'une transition vers le capitalisme.

C'est dès le lendemain de la prise du pouvoir que les choses se gâtent, et la notion de «dégénérescence» doit être récusée dans la mesure où elle implique qu'il y avait, à l'origine, une intention révolutionnaire qui aurait mal tourné à cause de facteurs externes. Cette approche évite de poser la question des facteurs internes. En d'autres termes, c'est le léninisme qui est une dégénérescence : une dégénérescence du marxisme orthodoxe représenté alors par la social-démocratie, qui considérait que les conditions n'étaient pas mûres pour prendre le pouvoir, d'abord, et une dégénérescence intellectuelle tout court, caractérisée par une hypertrophie du sentiment de son rôle historique à diriger et à représenter le prolétariat.116

La thèse de la dégénérescence suggère qu'en d'autres circonstances, plus favorables, les bolcheviks auraient pu conduire la révolution à son terme. Pourtant, ce n'est pas une cause externe qui pousse le parti bolchevik à détruire tout mouvement de la classe ouvrière qui n'est pas entièrement contrôlé par lui.

Ce ne sont pas des causes externes qui expliquent que le parti n'avait aucune idée de ce qu'il fallait faire une fois au pouvoir (grâce à son flirt anarchisant) et qu'il s'est approprié la politique agraire des socialistes-révolutionnaires — ce que Lénine a explicitement reconnu, d'ailleurs — et la politique industrielle des mencheviks. Ce ne sont pas des causes externes qui expliquent qu'aucun poste important n'était soumis à élection (qu'on pense au lapsus de Boukharine sur les «élections de haut en bas».)

Ce ne sont pas des causes externes qui expliquent que les bolcheviks aient tour à tour utilisé à leurs propres fins, puis réduit à rien la fonction des soviets, des syndicats, des comités d'usine, qu'ils aient détruit les coopératives, qu'ils aient saboté toute tentative faite par les travailleurs de gérer les usines, de coordonner leur activité productrice en dehors du contrôle du parti.

En l'absence de toute idée sur ce qui devait être fait, les bolcheviks n'ont fait que suivre les masses — parfois de très loin — pendant plusieurs mois. Dans son Histoire de la révolution russe, Trotski lui-même montre le retard constant des bolcheviks sur les masses :

«Les soviets se laissaient devancer par les comités d'usines, les comités d'usines par les masses. [...] Sur la dynamique révolutionnaire retardait aussi le parti, c'est-à-dire l'organisation qui moins que toute autre a le droit de se laisser devancer, surtout en temps de révolution. [...] Le parti le plus révolutionnaire qu'ait connu à ce jour l'histoire humaine fut néanmoins pris à l'improviste par les événements de la Révolution. Les masses se trouvaient, au moment du tournant, cent fois plus à gauche que le parti d'extrême gauche.»

Pendant les journées de février, le parti était complètement débordé, «le comité central était dans l'impuissance de donner des directives pour la journée suivante». Trotski se laisse aller à évoquer la «conscience créatrice des masses», mais ne peut s'empêcher de répondre que ceux qui avaient dirigé la révolution de février étaient «des ouvriers conscients et bien trempés qui, surtout, avaient été formés à l'école du parti de Lénine»... «Ces anonymes, rudes politiques de l'usine et de la rue, n'étaient pas tombés du ciel ; ils devaient avoir été éduqués.»

En juillet 1917, il en sera de même. Pire, les bolcheviks tenteront de freiner l'action. Dans les conseils ouvriers, ce n'est que dans la mesure où les militants, quelle que soit leur appartenance politique, collaient à l'action qu'ils étaient nommés. «C'est ainsi que les bolcheviks étaient saisis et entraînés dans le mouvement tout en cherchant à justifier leurs actes qui allaient à l'encontre de la décision officielle du parti», dit Trotski.

Le mouvement s'est déclenché sans dirigeants : cinq mois après le début de la révolution, trois mois avant la prise du pouvoir par les bolcheviks, ces derniers ne peuvent se persuader qu'ils dirigent le mouvement que dans la mesure où ils le suivent. Kamenev déclare : «Notre tâche maintenant est de donner au mouvement un caractère organisé», c'est-à-dire de le récupérer.

Pour imposer la prise du pouvoir en octobre, Lénine joue la base du parti contre son sommet, au mépris des règles les plus élémentaires du centralisme démocratique, ce qui fait dire à Trotski : «C'est déjà dresser presque ouvertement le parti contre le comité central. Lénine ne se résolvait pas à la légère à faire de tels pas. Mais il s'agissait du sort de la révolution.»

C'est qu'il fallait faire vite : les soviets devaient réunir leur IIe Congrès et s'apprêtaient à prendre le pouvoir, ce qui leur aurait donné une légitimité que les bolcheviks n'auraient pas pu leur contester. Il fallait à tout prix les prendre de vitesse. «Laisser passer l'occasion présente et attendre le congrès des soviets serait une idiotie complète et une trahison complète», écrit Lénine dans un article.

Dans la période qui suit immédiatement la prise du pouvoir, Lénine fait preuve d'un idéalisme touchant. Une question importante se pose, rapporte Trotski dans Ma vie : comment s'appellerait le nouveau gouvernement? «Surtout pas de ministres ! Le titre est abject, il a traîné partout», dit Lénine.
— On pourrait dire “commissaires”, proposai-je ; mais il y a beaucoup trop de commissaires à présent... Peut-être “hauts-commissaires”...
— Non, “haut-commissaire” sonne mal...
— Et si on mettait : “commissaires du peuple” ?...
— “Commissaire du peuple” ? Ma foi, il me semble que cela pourrait aller... reprend Lénine. Et le gouvernement dans son ensemble ?
— Un soviet, bien entendu, un soviet... Le soviet des commissaires du peuple, hein ?
— Le soviet des commissaires du peuple ? s'écrie Lénine. C'est parfait. Ça sent terriblement la révolution !...»117

Manifestement, Trotski ne se rendait pas compte qu'en rapportant cette anecdote, il démontrait que le pouvoir avait changé dans ses formes mais pas dans sa nature...

L'anarchiste Efim Yartchouk, délégué de Kronstadt au soviet de Petrograd, répondit en quelque sorte par anticipation à ce dialogue reproduit par Trotski. Lorsque la constitution du gouvernement fut annoncée au soviet, il s'exclama: «Quel gouvernement ? Nous n'avons besoin d'aucun gouvernement !» ; et lorsque la création du soviet des commissaires du peuple fut annoncée, il s'écria : «Quel soviet des commissaires ? Qu'est-ce que c'est que cette invention? Tout le pouvoir doit aller aux soviets locaux !»

Interrogé, avant la prise du pouvoir, sur le fait que personne ne savait faire fonctionner le mécanisme gouvernemental, Lénine avait répondu : «N'importe quel ouvrier saura faire fonctionner un ministère au bout de quelques jours. Cela ne demande aucune connaissance spéciale. Les fonctionnaires assureront le travail.» Et pour l'argent, lui demanda-t-on alors, comment ferez-vous, puisque vous comptez annuler l'ancienne monnaie? «Nous ferons marcher la planche à billets. On en imprimera autant qu'il faudra»,118 répondit Lénine. C'est d'ailleurs exactement ce qu'il fit. C'est donc fort de ces saines conceptions de politique économique que le parti s'apprêtait à prendre le pouvoir.

Lénine n'envisageait pas d'autre initiative économique que celle prise par l'État sous la forme d'émission de monnaie ou de gestion des ministères par «n'importe quel ouvrier». Là encore, un anarchiste, I.S. Bleikhman, répondit en quelque sorte à la remarque de Lénine :

«Pourquoi aurions-nous besoin d'argent, tout Petrograd est aux mains des ouvriers ; tous les appartements, tous les magasins de vêtements, toutes les usines et les fabriques, les tissages, les magasins, d'alimentation, tout est aux mains des organisations sociales. La classe ouvrière n'a pas besoin d'argent.»

C'est une perspective radicalement différente. Arrêté en 1918, Bleikhman mourut en 1921 dans un camp de concentration.119
 
 

L'anarchisme : une implantation profonde



Nous n'entendons pas faire l'historique du mouvement libertaire russe. En 1917, ce mouvement était très présent. Il convient cependant de rappeler quelques faits, dont certains étaient peu connus du public jusqu'à ce qu'Alexandre Skirda publie son livre, les Anarchistes dans la révolution russe.120

Lorsque la révolution éclate, le mouvement ouvrier russe n'est pratiquement pas organisé. Les syndicats sont interdits, les militants traqués par la police. Les ouvriers qui travaillent dans l'industrie, très concentrée, n'ont pas de tradition et commencent à peine la lente élaboration vers une pratique et une théorie autonomes, qui ne peuvent être que le résultat de dizaines d'années de luttes et d'expérience. Les anarchistes russes furent les seuls à militer pour la révolution sociale avant octobre 1917, alors que les partis d'obédience marxiste, bolcheviks compris, entendaient se limiter à l'instauration d'une république démocratique bourgeoise.

«En 1917, les anarchistes furent, comme dans la révolution précédente, les seuls défenseurs de la révolution sociale. Ils se tenaient constamment et obstinément sur la voie de la vraie révolution sociale, malgré leur faiblesse et leur manque de préparation au point de vue organisation. En été 1917, ils aidaient invariablement, par la parole et par l'action, les mouvements agraires des paysans qui enlevaient les terres aux seigneurs. Invariablement, ils étaient avec les ouvriers lorsque, longtemps avant le “coup d'octobre”, ceux-ci s'emparaient, en différents endroits de la Russie, des entreprises industrielles et s'efforçaient d'y organiser la production sur les bases de l'autonomie ouvrière.»121

Il faut garder à l'esprit que le caractère «prolétarien» du mouvement révolutionnaire russe dans son ensemble doit être relativisé. À l'époque où en Europe occidentale et aux États-Unis, entre 1890 et 1910, s'élaborent dans le mouvement ouvrier industriel une doctrine et une pratique qui seront qualifiées d'anarchosyndicaliste, cela fait peu de temps que les serfs ont été émancipés en Russie (1861). La classe ouvrière russe a fait son apparition dans les centres urbains, mais, à l'aube de la révolution, les ouvriers ne sont que trois millions environ. Les théories socialistes se développent, mais attirent surtout l'intelligentsia, avec les conséquences que cela comporte : soit l'avant-gardisme dirigiste de ceux qui pensent que le prolétariat ne peut de lui-même acquérir la conscience révolutionnaire, soit le spontanéisme et le refus de toute organisation chez ceux qui parent la classe ouvrière de toutes les vertus.

Le syndicalisme révolutionnaire, d'apparition récente en Europe occidentale, commençait cependant à s'implanter au début du siècle.122 Les premiers soviets apparus en 1905 semblaient confirmer le modèle d'organisation préconisé par Bakounine. De nombreux militants tentaient d'adapter à la Russie le modèle de la CGT française d'alors (notamment Maria Korn, Georgi Gogeliia-Orgeiani, Daniil Novomirski [de son vrai nom Iakov Kirillovski]). Ces militants avaient cependant conscience que leur propagande «n'était pas adaptée aux conditions spécifiquement russes». Selon Novomirski, un militant d'Odessa, dans le Sud, les syndicats devaient assurer la poursuite de la lutte économique quotidienne en même temps qu'ils préparaient la classe ouvrière à la révolution, après quoi ils deviendraient «les cellules de la future société de travailleurs» (Novomirski). En attendant, la minorité agissante dans les syndicats, dont la fonction était de servir de «pionniers» dans la lutte révolutionnaire, devait empêcher ceux-ci de devenir les instruments des partis politiques. Les ouvriers anarchistes pensaient qu'il fallait créer dans les syndicats des cellules chargées de combattre l'«opportunisme» socialiste.

Le groupe anarchosyndicaliste de Novomirski recruta entre 1905 et 1907 de nombreux ouvriers, mais aussi des intellectuels. Il y avait également dans son groupe des marins, des dockers et des salariés du petit commerce.

Le mouvement anarcho-communiste recrutait également beaucoup, à Moscou dans les usines de Zamoskvoretchie et de Presnia, dans les usines des villes alentour ; des cellules organisaient des manifestations dans les grandes entreprises comme Zundel ou la Centrale électrique ; le groupe la Commune libre (Svobodnaïa kommuna) recrutait de nombreux adhérents chez les métallurgistes et les typographes.

Une conférence des groupes anarcho-communistes de l'Oural avait appelé en 1907 à la création de «syndicats illégaux sans distinction de parti» et appelait les anarchistes à entrer dans les syndicats existants pour contrer l'influence des «opportunistes socialistes». Aux États-Unis et au Canada, l'Union anarchosyndicaliste des ouvriers russes des États-Unis et du Canada recrutait des milliers d'émigrés, dont une grande partie allait revenir en Russie en 1917.

Les premiers mois de la révolution voient le développement important de l'anarchosyndicalisme. L'Union de propagande anarchosyndicaliste Goloss Trouda (la Voix du travail) en Russie du Nord (Petrograd) publia un hebdomadaire puis un quotidien de l'été 1917 au printemps 1918. Les bolcheviks liquidèrent l'organisation en 1919.

En Russie centrale, la Fédération des groupes anarchistes de Moscou publia aussi un quotidien. Le 12 avril 1918, la police attaque les locaux de l'organisation à l'artillerie, 600 anarchistes sont arrêtés. C'est la première fois qu'anarchistes et bolcheviks se combattent les armes à la main. «Enfin le pouvoir soviétique débarrasse, avec un balai de fer, la Russie de l'anarchisme», dira Trotski.

Mais l'organisation la plus importante fut la Confédération des organisations anarchistes de l'Ukraine, dite Nabat (le Tocsin), du nom de son journal. Elle éditait également la Voie vers la liberté, tantôt hebdomadaire, tantôt quotidien.

L'armée insurrectionnelle makhnoviste, qui publiait la Voix du makhnoviste, eut un rôle très important dans la lutte contre les nationalistes ukrainiens de Petlioura, contre les gouvernements fantoches à la solde des Austro-Allemands après la paix de Brest-Litovsk (l'hetman Skoropadski), les généraux blancs Dénikine et Wrangel, et enfin contre l'Armée rouge en 1920. La Confédération d'Ukraine fut l'embryon de la Confédération anarchiste panrusse qui tenta de réunir tous les libertaires avant de disparaître sous les coups des bolcheviks. À partir de 1920, et particulièrement après Kronstadt, en mars 1921, il n'existe que des groupes isolés fuyant la répression.

Il convient de préciser que les libertaires russes et ukrainiens ont toujours subordonné leur ligne politique aux impératifs de la lutte contre la réaction. En Ukraine, où les anarchistes étaient la plus grande force révolutionnaire, l'armée insurrectionnelle makhnoviste s'allia aux bolcheviks et supporta le plus gros des efforts militaires contre les blancs.

Des dizaines de milliers d'anarchistes payèrent leur tribut à la révolution, beaucoup d'entre eux avant octobre 1917, comme Matiouchenko, le meneur de l'insurrection du Potemkine, un anarchosyndicaliste exécuté en 1907.

Pendant la guerre, les militants étaient soit en prison, soit en exil : aux États-Unis, une organisation d'ouvriers libertaires, éditant un quotidien, regroupait 10.000 personnes.

Lorsque la révolution de février survient (23 février 1917 pour le calendrier julien), des milliers de bagnards sont libérés et les exilés reviennent : les effectifs grimpent. La Fédération anarchiste-communiste de Petrograd compte 18.000 membres. Archinov, militant de la fédération de Moscou en 1917, estime le nombre d'anarchistes à 40.000 dans la seule Russie, sans inclure l'Ukraine, les pays baltes, etc., c'est-à-dire des effectifs nettement supérieurs à ceux des bolcheviks. Lorsque le pouvoir bolchevik et Makhno négocieront une alliance militaire contre les blancs, en octobre 1919, les makhnovistes exigeront la libération de 200.000 libertaires.

Une conférence organisée par la Fédération anarchiste-communiste de Petrograd, le 9 juin 1917, regroupe les délégués de 95 usines et unités militaires ; deux jours plus tard, il y aura 150 délégués. Cette conférence désigne un comité révolutionnaire provisoire et les bolcheviks envoient des délégués. Il faut que le comité central intervienne pour que les délégués se retirent.

Les anarchistes sont à l'origine de la création de la Garde rouge. Le 2 août 1917 a lieu une réunion du noyau d'initiative pour créer la Garde rouge, dont l'anarchiste Zouk est l'un des responsables. Les bolcheviks atermoient, et Zouk leur déclare : «Nous n'avons pas à tourner autour du pot. Il n'y a pas &agrav