Jean Barrué
L'Anarchisme aujourd’hui





Cahiers Spartacus n°35B, juillet-août 1970
 
 

INTRODUCTION





On ne trouvera pas dans les pages qui suivent un exposé de la doctrine anarchiste : l’anarchisme, en effet, n’est pas une doctrine rigide, avec ses articles de foi, ses Tables de la Loi, ses Prophètes et aussi ses excommunications, ses procès en hérésie et ses exécutions capitales... Il existe cependant un fonds commun d’idées et de principes, sur lesquels s’accordent tous les anarchistes, et les diverses tendances de l’anarchisme manifestent entre elles plus de communion spirituelle que les sectes issues du marxisme : je vois plutôt les anarchistes devisant amicalement dans le Jardin d’Épicure et les prêtres de l’actuel communisme se lançant l’anathème dans les conciles de Byzance à propos du sexe des anges.
 

Ce sont ces principes communs que j’ai essayé de dégager, aussi bien de la pratique des luttes ouvrières que de l’œuvre des philosophes de l’anarchisme et tout particulièrement des écrits de Proudhon et de Bakounine. On ne trouvera donc pas dans ces quelques pages une « histoire » de l’anarchisme : il n’y sera pas question des précurseurs de l’anarchisme et je ne ferai que de brèves allusions à l’œuvre de Stirner, Kropotkine, Malatesta et au socialisme libertaire de Landauer.

Je considérerai surtout l’anarchisme dans ses rapports avec le mouvement ouvrier et je n’étudierai pas le comportement des anarchistes dans la vie sociale, cette morale anarchiste à laquelle reste associé le nom de Kropotkine. Cette lacune, due à la nécessité de limiter mon sujet, ne doit pas faire oublier au lecteur que l’anarchisme est une philosophie qui non seulement interprète et veut transformer la société et l’économie, mais encore embrasse toutes les créations de l’esprit et tous les sentiments de l’individu.

Traitant des idées essentielles de l’anarchisme, j’ai du laisser de côté les réalisations ou tentatives de réalisation survenues en Ukraine, à Cronstadt, en Espagne : disons simplement que l’œuvre de l’anarcho-syndicalisme espagnol s’inspire du fédéralisme et de la gestion ouvrière directe, fondements de l’anarchisme, On ne s’étonnera point si je confronte longuement l’anarchisme avec le marxisme et les partis qui se réclament du marxisme. Je pense avoir été objectif, mais qu’il me soit permis de dire, une fois pour toutes, que je considère les léninistes, trotskystes et autres maoïstes comme les pires ennemis de la classe ouvrière et que je n’oublie pas les innombrables compagnons anarchistes poursuivis, emprisonnés ou assassinés dans le monde par les policiers du Communisme international.

J’espère que mes camarades anarchistes retrouveront dans ces quelques pages des idées qui leur sont familières et qu’ils ne m’accuseront point d’avoir défiguré l’anarchisme. Mais, même si je n’avais exposé que « mon » anarchisme, qu’on se rassure ! Je n’ai à craindre aucune excommunication, je n’aurai à prononcer aucun mea culpa, et je n’ai eu à solliciter aucun « imprimatur ».
 

(Avril 1970.)


Méconnaissance de l’anarchisme





Anarchisme, anarchie, anarchistes : quelles images ces mots évoquent-ils chez ce Français moyen qui détesté le percepteur mais respecte le gendarme, n’aime pas rempiler mais court aux revues du 14 Juillet, méprise les parlementaires mais accomplit scrupuleusement son devoir électoral ? Pour ce bon citoyen, l’anarchiste est le fauteur de désordre, le criminel ou l’illuminé qui ne comprend pas que les révolutions appartiennent au passé et qui rêve de barricades, d’incendies et de massacres. Pour les plus indulgents, l’anarchiste est un fol utopiste, un pèlerin de l’absolu : il veut la liberté, comme si l’on pouvait vivre sans autorité et sans gouvernement ; il veut l’égalité, comme si une société était concevable sans riches ni pauvres ; il veut la fraternité, comme si - les choses étant ce qu’elles sont ! - il ne fallait pas d’abord songer à ses petites affaires ! Au diable ce songe-creux qui voudrait ployer les lois qui font rouler les mondes !

Ceux qui se piquent de quelque connaissance en histoire anecdotique évoquent Ravachol, les attentats, les bandits tragiques... Peut-être certains regrettent-ils d’être nés trop tard et de n’avoir pu faire partie de cette foule sadique qui, à Choisy-le-Roi et à Nogent-sur-Marne, assistait avec une joie féroce à l’agonie de ces hors-la-loi traqués par les forces de l’ordre.

Rares sont ceux qui, renonçant aux idées toutes faites et à la petite histoire, étudient l’anarchisme en tant que philosophie, doctrine économique et organisation d’une société rompant avec l’absurde, avec les privilèges injustifiés et les autorités abusives. Certes, l’anarchisme c’est d’abord la foule de tous ces combattants obscurs qui sont tombés victimes des États bourgeois ou prétendus socialistes. Mais c’est aussi, dans le monde des idées, l’œuvre de ces philosophes, penseurs et militants qui ont défini les principes essentiels dont se réclament les anarchistes et tiré de l’action ouvrière, de ses victoires et de ses défaites les enseignements utiles pour l’avenir. Étudier l’anarchisme, ce serait d’abord - en nous bornant aux plus grands noms - lire les œuvres de Proudhon, Stirner, Bakounine, Kropotkine, Élisée Reclus, les écrits des militants du syndicalisme révolutionnaire, et il faut reconnaître que le mouvement anarchiste a bien peu contribué à la diffusion de tous ces textes. Stirner, connu bien tard en France, a bénéficié de quelques tirages aujourd’hui épuisés et ses écrits autres que « l’Unique et sa propriété » n’ont jamais été traduits. On trouve en librairie quelques œuvres de Bakounine, mais l’édition critique monumentale des écrits de Bakounine, publiée par l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam, est loin d’être achevée. Quelques rares textes de Kropotkine, Reclus, Pelloutier, Pouget, Griffuelhes sont encore - difficilement l - accessibles. Seul Proudhon bénéficie d’une édition complète de ses œuvres. Quant aux anarchistes et socialistes-antiautoritaires allemands tels que Muhsam et Landauer, ils sont inconnus en France1  !

Il faut donc un réel effort pour étudier la pensée anarchiste. Au contraire, les moindres écrits de Marx, Engels, Lénine, Trotsky sont assez largement répandus. Certes, je n’affirme pas que les adhérents des partis ou des sectes dissidentes qui se réclament du marxisme aient lu les œuvres des Prophètes, mais enfin ils ont la possibilité de le faire... On me dira qu’il a paru, et qu’il paraît, surtout depuis quelques années, des ouvrages traitant de l’anarchisme. Hélas ! si tous ne font pas preuve d’un dénigrement systématique, ils présentent souvent l’anarchisme d’un point de vue non anarchiste et il faut faire toute réserve sur cette tendance à concilier marxisme et anarchisme : déjà avant 1914, Fritz Brupbacher avait publié dans « la Vie Ouvrière » un article intitulé : Social-démocratie et anarchisme, ce qui montre que cet essai de conciliation n’est pas nouveau ! Les écrivains bourgeois ont dénaturé à plaisir l’anarchisme. On ne peut relever icl toutes les insanités écrites sur Proudhon et Bakounine : le lecteur trouvera dans l’introduction à « La Réaction en Allemagne » quelques échantillons de cette prose délirante. Mais les marxistes, depuis Marx jusqu’au moindre pisse-copie de « l’Humanité », n’ont rien à envier aux porte-plumes de la bourgeoisie. Marx a exécuté ses trois bêtes noires - Stirner, Proudhon et Bakounine - en deux mots péremptoires : Lumpenproletariat et Kleinbürger. Il est entendu une fois pour toutes que les anarchistes défendent le prolétariat en guenilles et sont des petits-bourgeois. Pour la définition de ces termes, ne pas s’adresser au communiste du coin, mais se reporter aux Œuvres Complètes de Marx ! Faut-il donner d’autres exemples ? J’ouvre l’édition allemande du « Que faire ? » de Lénine, parue à Berlin-Est, en République démocratique allemande, et je trouve des renseignements biographiques effarants sur Proudhon et Bakounine. Passons..., mais je lis aussi que « Bakounine, comme il représentait les intérêts du prolétariat en guenilles et de la petite bourgeoisie, réclamait la destruction de l’Etat » ! Et Proudhon - en vingt lignes ! - est traité trois fois de « petit-bourgeois » et deux fois de « réactionnaire » ! Autre exemple : un certain Helms - frère ignorantin dans l’Église marxiste - a déposé à la suite d’une édition de « L’Unique et sa propriété » une postface où la mauvaise foi l’emporte sur l’incompréhension. (Carl Hansen Verlag - 1968). On apprend avec étonnement que Stirner justifie le capitalisme et le meurtre et qu’il confond la classe ouvrière « avec le prolétariat-en-guenilles, avec ces petits-bourgeois prolétarisés ! » Méditer sur ces associations de termes donne le vertige...

A l’égard du rôle des anarchistes dans la Révolution russe, en Espagne, le mensonge et la calomnie sont de rigueur. Il est entendu, une fois pour toutes, que les anarchistes furent « objectivement » des auxiliaires de la contre-révolution et du fascisme. Et ces falsifications éhontées de l’histoire sont antérieures au stalinisme. Voici comment « L’Annuaire du Travail » (Bibliothèque communiste - 1923) liquide les paysans de Makhno et les marins de Cronstadt : sous le titre La guerre des bandes, on réduit pêle-mêle, comme agents de la contre-révolution, Savinkov, Petlioura, Makhno, les gardes blancs finlandais et les vaincus de Cronstadt. Cette sale besogne bénéficie de la bénédiction de Lénine, Trotsky, Kamenev, Radek, etc., qui ont écrit certains chapitres de cet « Annuaire ».

Mais il s’agit là d’une caricature de l’anarchisme presque « littéraire », présentée dans des ouvrages où les intellectuels de service font assaut de dialectique et de jargon. À un échelon inférieur - si l’on peut dire ! - on trouve la presse communiste officielle : là, les anarchistes sont tout simplement des agents provocateurs, des repris de justice, des policiers, la lie de la population. Toutes ces aménités étaient d’usage courant en mai 1968 : il serait d’ailleurs ridicule d’attacher à ces insultes une importance quelconque. Entre marxistes-léninistes les propos injurieux sont de tradition : traîtres, vendus à l’Intelligence Service, vipères lubriques. Chez ces gens-là, insulter et tenter de déshonorer l’adversaire est un procédé que Marx n’évita pas toujours.

Mais il y a d’autres raisons à cette méconnaissance de l’anarchisme. Les anarchistes ne forment pas un parti monolithique et, tout en restant fidèles à quelques principes essentiels, ils se divisent en bien des tendances, plus encore au début de ce siècle que dans la période actuelle. Certains anarchistes s’orientent plus particulièrement vers la Libre Pensée, vers le pacifisme, vers la non-violence, jadis vers l’antimilitarisme, l’illégalisme, la fondation d’ateliers libertaires. Et j’oublie les malthusiens, les partisans de l’amour libre, les végétariens. Toutes ces activités sont compatibles avec l’anarchisme, mais ne sont pas nécessairement l’anarchisme. En mettant l’accent sur telle ou telle de ces tendances, les compagnons ont rendu un mauvais service à l’anarchisme proprement dit et en ont donné une image déformée pour le public mal instruit de ces questions. Aussi dans tout ce qui suit, il ne sera plus question de ce côté « anecdotique » de l’anarchisme.

L’anarchisme ? L’emploi de ce terme ne serait-il pas une cause de la méconnaissance de nos idées ? Certains camarades le pensent et rejettent le mot anarchie qui évoque pour le Français moyen l’idée de désordre, de pagaïe, de chaos (comme dirait le Général !). Ils préfèrent le terme de Socialisme libertaire, de Socialisme anti-autoritaire. Si Proudhon s’est proclamé anarchiste, Bakounine a peu employé ce terme et opposait le collectivisme anti-autoritaire au Socialisme d’État, ou communisme. Pour ma part, je crois qu’on peut indifféremment user des deux termes d’anarchiste et de libertaire en français. Mais, en allemand par exemple, freiheitlich traduit à la fois libéral et libertaire. L’emploi de anarchistisch permet d’éviter des périphrases pénibles - et ridicules ! - travers dans lequel tombe la petite revue libertaire « Neues Beginnen », fondée récemment à Hambourg et qui s’intitule à la fois : publication des Socialistes anti-autoritaires, dans un esprit libéral de gauche, démocratique et socialiste libre. Le seul mot « anarchiste » serait préférable à ce pathos...
 
 

Actualité de l’anarchisme





Cet anarchisme, trop souvent défiguré et mal connu, est brusquement entré en mai 68 dans l’actualité. Dans les manifestations de jeunes, étudiants et ouvriers, on a vu apparaître à côté des drapeaux rouges le drapeau noir, ce signe de ralliement des anarchistes. Et cette humble étoffe noire a créé dans le public un choc psychologique : déchaînant l’indignation des bien pensants de toute obédience, frappant d’étonnement ceux qui croyaient l’anarchisme à jamais enterré, et faisant naître chez certains le désir de s’instruire et de pénétrer la pensée libertaire. En France, et surtout en Allemagne, on a réédité quelques ouvrages de Bakounine. Divers écrits ont paru donnant de l’anarchisme une vue parfois correcte, parfois tendancieuse. On constatait la présence de l’anarchisme, la survivance, disaient les plus malveillants. On ne peut nier que beaucoup des idées qui furent énoncées, discutées, passionnément approuvées ou contestées durant les journées de mai 68, étaient des idées libertaires. Il se dégageait des jeunes une méfiance totale à l’égard des partis traditionnels et tout particulièrement du Parti communiste qui tirait les ficelles de la C.G.T. et pratiquait un double jeu opportuniste. On dénonçait au cri de « Élections-Trahison » ce maquignonnage qui conduisait, pour assurer l’ordre électoral, à condamner tout désordre dans la rue. On opposait à l’économie capitaliste et au communisme d’État autoritaire et totalitaire l’autogestion des entreprises par la classe ouvrière. Je sais bien que ces idées étaient confuses, que souvent le « mot d’ordre » se substituait a l’idée, que l’autogestion nécessite une longue étude du fonctionnement de l’économie. Mais ne jetons pas la pierre à tous ces jeunes qui, animés par un enthousiasme entraînant, pensaient en anarchistes plutôt qu’en marxistes-léninistes. Qu’il y ait eu, qu’il y ait encore de la confusion dans les esprits, ce n’est que trop certain. On a vu dans les manifestations en Allemagne promener les portraits de Lénine, Trotsky, Che Guevara, Bakounine, Ho-Chi-Minh et Mao ! Dans l’Association des étudiants socialistes allemands (S.D.S) et dans l’opposition extra=parlementaire (A.P.O.), qui sont deux groupements nettement gauchistes, il y a des camarades anarchistes à tendance maoïste ou néo-marxiste. En France, il est difficile d’établir à l’intérieur de l’U.N.E.F. des différences idéologiques bien nettes entre ceux qui se réclament du P.S.U., de Rouge, de Mao-Spontex, ou d’un vague anarchisme.

Cette confusion dans les esprits aurait pu disparaître si, dans les milieux de jeunes, on avait depuis 1968 étudié avec sérieux le mouvement ouvrier, les avatars du marxisme, l’évolution de l’U.R.S.S. Malheureusement, l’histoire est assez mal vue : on oppose à l’étude l’action, l’activisme. Mais toute action qui se prétend révolutionnaire n’est qu’une agitation stérile si elle ne repose pas sur une connaissance solide du passé des luttes ouvrières. L’ignorance dans ce domaine conduit tout droit à un aventurisme plein de bonnes intentions mais qui fait le jeu des pires adversaires. Combien de jeunes acclamant l’autogestion, les Conseils ouvriers, c’est-à-dire un fédéralisme économique, se sont laissés embrigader par les trotskystes qui luttent, paraît-il, contre « la bureaucratie ». La moindre connaissance de Trotsky, ennemi juré des syndicats ouvriers, partisan de la dictature impitoyable du Parti, bourreau de la Commune de Cronstadt, aurait empêché ces adhésions inconsidérées. L’expérience n’est pas fonction de l’âge, elle s’acquiert - avant l’épreuve de la vie - par l’étude de l’action ouvrière. Ainsi pourra-t-on éviter le recommencement de ces erreurs tragiques qui, en Russie, en Espagne, à Cuba, ont conduit à l’écrasement et à l’assassinat des anarchistes naïvement associés aux communistes dans la lutte révolutionnaire et confiants dans leurs promesses.

Les anarchistes ont mal profité des événements. Ils ont laissé passer l’occasion de faire pénétrer systématiquement leurs idées dans des milieux qui, au départ, étaient nettement sympathisants. Quand on ne pratique pas la politique de la présence, on est vite oublié. Et c’est ce qui explique les succès indéniables qu’ont remportés les sergents recruteurs du trotskysme. Même le Parti communiste, malgré l’évidence de sa trahison, profitant de la carence de ses adversaires, a spectaculairement progressé dans le milieu étudiant et dans les syndicats de l’Enseignement, De cette évolution imprévue, le mouvement anarchiste porte une lourde responsabilité : le petit nombre des anarchistes n’explique pas tout. Il y a dans le mouvement anarchiste une certaine répugnance à discuter, à bagarrer avec les politiciens démagogues prodigues de mensonges, un certain mépris à l’égard du travail ingrat de recrutement. Il y a eu aussi, à l’égard des jeunes et surtout des étudiants, ce sentiment de supériorité du militant « instruit » sur le néophyte enthousiaste mais ignorant « des grands principes de l’anarchisme ». Hélas ! je n’exagère pas. La petite revue libertaire « Neues Beginnen » (voir plus haut) a publié un article où les gauchistes de la S.D.S. et de l’A.P.O. sont traités d’auxiliaires du fascisme en des termes que ne désavouerait pas le stalinien le plus orthodoxe !

Mais je tiens à éviter tout malentendu : le fait d’être anarchiste n’entraîne aucune obligation capillaire ou vestimentaire. Il n’y a pas un uniforme de l’anticonformisme. Sans nier l’importance du problème sexuel et de l’érotisme, il n’en faut point faire le fondement de l’anarchisme. L’individu et le couple ont une vie extérieure et privée qui concerne chaque individu et chaque couple. Je pense que ces problèmes sont étrangers à un exposé des principes essentiels de l’anarchisme dont l’aboutissement est, avant tout, une transformation radicale de la société et du monde actuels.
 
 

Transformer le monde... Qui le transformera ?





Seuls, des naïfs ou des fous peuvent avoir l’intention de « changer le monde ». Telle est l’opinion d’abord des privilégiés qui bénéficient de l’organisation sociale actuelle, ensuite de tous ceux qui, victimes de cette organisation ou ayant compris son absurdité et son injustice, sont découragés avant même de lutter et s’abandonnent à une résignation impuissante ou à l’espoir d’un au-delà consolateur. Il reste ceux qui n’acceptent pas et dont la non-acceptation conduit à la révolte : qu’ils appartiennent au groupe des privilégiés ou à celui des victimes. Et ainsi, à toutes les époques de l’histoire, sont apparus des fabricants d’utopies, des réformateurs qui essayaient de décrire la Cité Idéale. Rêveries rarement suivies d’action, puis conduisant à des protestations et à des revendications de plus en plus précises, et, après un long cheminement, la Révolution française supprime les derniers restes de la féodalité et transforme politiquement la société.

Mais sans une révolution économique, les changements réalisés apparurent bientôt fragmentaires, sinon illusoires. C’est dans la voie d’une transformation radicale de la société que s’engagèrent avant 1845 aussi bien ces socialistes français, qu’on qualifie - avec quelque malveillance - d’utopistes, que Proudhon, Marx et Bakounine. On les traite souvent de froids doctrinaires, de théoriciens sensibles seulement à une logique inhumaine. On oublie alors cette indignation qui s’exprime aussi bien dans les premiers écrits de Proudhon, que dans ceux de Marx et de Bakounine. Indignation devant cette accumulation de misères et de souffrances qui marque la naissance du capitalisme : surexploitation de la classe laborieuse, travail des enfants, sous-alimentation dans des taudis, chômage, répression impitoyable des grèves. Transformer le monde, c’est donc autre chose que l’application d’une théorie : c’est mettre fin à des injustices et à des inégalités intolérables, c’est délivrer de l’esclavage économique ceux qu’on commençait à appeler les Prolétaires.

On peut considérer les « Thèses sur Feuerbach », écrites par Marx au printemps 1845, comme le point de départ du « marxisme », ou, al l’on préfère du socialisme dit scientifique. Et le dernier paragraphe de ces thèses affirmait de façon fracassante : Les philosophes n’ont fait jusqu’ici qu’interpréter le monde de différentes manières. Il s’agit maintenant de le transformer. Qu’on ne s’étonne pas de voir le marxisme intervenir dans une étude de l’anarchisme. En effet, depuis un demi-siècle, des mouvements révolutionnaires ont bouleversé le monde et se sont réclamés - à tort ou à raison ! - du marxisme : ils ont tous mis l’anarchisme hors-la-loi ! Il nous est donc difficile de nous désintéresser du marxisme. D’autre part, les anarchistes, et tout particulièrement Bakounine, ont toujours rendu hommage à la vaste intelligence, à la ténacité, à la puissance de travail de Marx et a reconnu la valeur d’un ouvrage comme le « Capital ». Ils n’acceptent pas toutes les prophéties marxistes et ils constatent que Marx, par certains silences, certaines affirmations, certaines ambiguïtés, a permis à ses disciples d’instaurer, au nom même du marxisme, des régimes qui sont une caricature du socialisme. Ceci étant dit, il faut souligner les points communs qui existent entre le marxisme et l’anarchisme, tous deux jugeant nécessaire la transformation du monde.

Une pièce fondamentale du marxisme est le matérialisme historique ou mieux le matérialisme dialectique. Il ne s’agit point d’une philosophie de l’histoire mais d’une théorie ramenant les divers facteurs historiques à être subordonnés à un facteur unique : les rapports de production (c’est-à-dire les conditions économiques) forment l’infrastructure de l’histoire et sont à l’origine de la division en classes, de l’État, du Droit, des sentiments moraux, des habitudes, en un mot de toutes ces idéologies dont l’art, la science et la religion ne sont que des reflets. L’histoire (l’histoire moderne, tout au moins, précisera Engels en 1886) est une histoire de luttes de classes. Le but de l’histoire est l’émancipation économique et l’avènement d’une société sans classes : la classe exploitée et opprimée ne peut plus s’affranchir de la classe qui l’exploite et l’opprime, sans affranchir en même temps et à tout jamais la société entière de l’exploitation, de l’oppression et des luttes de classes. (Engels, Préface de 1883 au « Manifeste communiste ».)

Si l’on énonce ce qui précède comme une loi abstraite et rigide, analogue à une loi physique, on en arrive à dire que l’histoire se réduit à une histoire économique : ainsi sombrent dans le ridicule les disciples ignares qui sous le moindre fait historique cherchent l’infrastructure économique responsable ! Marx ne doit pas être rendu responsable de ses descendants dégénérés...

Dans l’ensemble, l’anarchisme s’accorde là-dessus avec le marxisme, tout en faisant remarquer que Proudhon lui aussi a exprimé des idées analogues. C’est ainsi que Bakounine écrit en 1871 dans « Dieu et l’État » : ... Oui, les faits priment les idées ; oui, l’idéal, comme l’a dit Proudhon, n’est qu’une fleur dont les conditions matérielles d’existence constituent la racine. Oui, toute l’histoire intellectuelle et morale, politique et sociale de l’humanité est un reflet de son histoire économique. »

Il convient toutefois de remarquer que les formules rigoureuses énoncées plus haut doivent être tempérées par l’emploi de mots comme à peu près ou dans une large mesure. On ne peut méconnaître à côté des facteurs économiques le rôle de la race, du tempérament, de la personnalité, l’action de ces grands hommes qui, s’ils ne sont pas les créateurs, sont certainement les collaborateurs de l’histoire2 .

Il faut enfin ajouter que les anarchistes ne traduisent pas le matérialisme historique en une finalité historique (et là-dessus, ils sont bien d’accord avec Marx lui-même !) : l’émancipation économique du prolétariat serait alors inéluctable, serait une fin nécessaire de l’histoire, ce qui conduit au plus plat réformisme. Ils ne croient pas non plus au fameux « sens de l’histoire », cette tarte à la crème des pseudo-marxistes du communisme officiel, qui n’est qu’une autre forme de la finalité historique.
 
 

On sait que Marx avait été, jusqu’en 1844, un admirateur enthousiaste des premières œuvres de Proudhon. La rupture survint en 1846 et à partir de cette date, Marx poursuivit d’une haine tenace le proudhonisme et les proudhoniens. Marx et Proudhon poursuivaient des buts communs, mais, en 1846, Marx s’irrite de constater que les développements proposés par Proudhon sont différents de ceux qu’il attend et il est d’autant plus critique que la matière traitée est exactement celle pour laquelle il commençait à amasser des matériaux. (Pierre Ansart - « Sociologie de Proudhon » - Paris 1967.) Il est donc indispensable d’indiquer les conclusions auxquelles ils parviennent et dont Pierre Ansart dresse un catalogue complet. En voici l’essentiel que j’emprunte à l’ouvrage cité : les contradictions sociales sont une conséquence du régime propriétaire ou du capitalisme bourgeois, le capitalisme par l’accaparement des instruments de travail condamne le prolétariat au salariat ; la théorie marxiste de la plus-value ne fait que préciser l’analyse proudhonienne du vol capitaliste ; le travail est seul créateur de la valeur et le profit est donc une partie du travail lui-même ; la fin de l’exploitation passe par la destruction du régime capitaliste de production ; Proudhon, comme Marx, affirme que le bénéfice capitaliste provient d’une part de travail non rétribuée, tous deux voient dans l’État capitaliste le défenseur des intérêts économiques de la bourgeoisie et des industriels ; tous deux enfin considèrent le régime capitaliste comme engendrant une coupure dans la société, qui entraîne sa condamnation historique.

Marx et Proudhon différaient par leurs origines sociales, par leurs tempéraments, par leur formation intellectuelle : Marx était un universitaire nourri d’hégélianisme, Proudhon un autodidacte rebelle à « l’idéomanie » hégélienne. Les points d’accord signalés plus haut n’en ont que plus d’importance et toute étude impartiale de l’anarchisme se doit de les mentionner.
 
 

Chez Proudhon comme chez Marx, la transformation de la société apparaît comme une conséquence de l’antagonisme entre la classe bourgeoise ou capitaliste et la classe ouvrière ou prolétariat. Le proudhonisme et le marxisme ne donnent d’ailleurs aucune définition suffisamment précise de ces classes pour qu’on puisse en fixer les contours. Elles sont avant tout des classes économiques, ce qui n’exclut pas leurs rôles politique et idéologique. La classe capitaliste détient les moyens de production, la classe ouvrière ne les détient pas, Marx définit les prolétaires comme étant « des ouvriers modernes » et il écrit dans le «Manifeste communiste» : À mesure que grandit la bourgeoisie, c’est-à-dire le capital, à mesure aussi grandit le prolétariat, je veux dire cette classe des ouvriers modernes, qui n’ont de moyens d’existence qu’autant qu’ils trouvent du travail et qui ne trouvent du travail qu’autant que leur travail accroît le capital. Le moteur de la transformation sociale c’est le prolétariat. On connaît le schéma marxiste : en raison de la concentration capitaliste le nombre des capitalistes diminue tandis que le nombre des prolétaires augmente et le prolétariat se recrute dans toutes les couches de la population. L’amélioration du machinisme entraîne une paupérisation accrue des prolétaires : la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. La ruine de la bourgeoisie et la victoire du prolétariat sont également inévitables. Je n’ai pas l’intention ici de souligner les erreurs et les exagérations de ce schéma célèbre, lorsqu’on les confronte avec l’évolution du capitalisme et du prolétariat dans les pays fortement industrialisés. Retenons seulement que pour Marx l’agent de la transformation sociale est le prolétariat :laclasse paysanne est par nature réactionnaire et Marx la confond dans ces classes moyennes essentiellement conservatrices qui « tentent de faire rétrograder la roue de l’histoire », et qui ne sont révolutionnaires qu’en tant qu’elles discernent qu’elles sont condamnées à se fondre dans la prolétariat.

Les anarchistes acceptent-ils la classification de Marx ? C’est un lieu commun de la littérature marxiste que de présenter Proudhon comme un « petit-bourgeois », le défenseur attardé des paysans et des classes moyennes. Une mise au point s’impose... sans espérer d’ailleurs convaincre les cerveaux obtus ! Proudhon a jugé les paysans en termes extrêmement sévères : classe égoïste, vénale, hypocrite, propriétaire enragée. Mais il pense qu’en face du capitalisme, les intérêts des paysans rejoignent ceux des ouvriers : ces derniers devront entraîner les paysans et leur montrer qu’à la possession des instruments de production il faut joindre, pour la paysannerie, la possession de la terre. Et Proudhon souligne combien l’existence de la petite propriété pèse sur la mentalité paysanne. La classe ouvrière - le prolétariat ! - doit lutter en commun avec la paysannerie et on ne conçoit pas une transformation sociale réalisée sans ou contre les paysans. Songeons seulement au tragique exemple de la révolution bolchevique et à ces milliers de paysans russes massacrés, déportés ou réduits à un nouveau servage au nom de la dictature du prolétariat et du socialisme.

Et la classe moyenne ? Proudhon range sous cette dénomination une petite bourgeoisie travailleuse, plus proche du prolétariat que du capitalisme. Certes, elle travaille à son compte et n’est pas « salarié ». Elle est aussi victime, dans une certaine mesure, du capitalisme et de l’État bourgeois. Elle peut être entraînée à agir en commun avec les ouvriers dans une situation révolutionnaire et il ne faut point à l’avance l’écraser de notre mépris en donnant à son ralliement des motifs sordides.

On sait l’importance que Bakounine accordait à la classe paysanne. Songeant à la Russie, il voyait en elle un élément au moins aussi révolutionnaire que le prolétariat. Et s’il a consacré une grande partie de son action à l’organisation économique des ouvriers, il savait distinguer dans ce prolétariat abstrait deux sortes d’éléments : ...cette couche ouvrière séparée, en partie déjà privilégiée grâce à de hauts salaires... à ce point imprégnée des idées, des aspirations et de la vanité bourgeoises que les ouvriers qui appartiennent à ce milieu ne se différencient des bourgeois que par leur condition, nullement par leur tendance..., et ce prolétariat en haillons dont MM. Marx et Engels portent avec le plus profond mépris et cela bien injustement, car c’est en lui et en lui seul, et non dans la couche embourgeoisée de la classe ouvrière, que résident en totalité l’esprit et la force de la future révolution sociale. Cette citation empruntée à « Étatisme et Anarchie » doit être complétée : Bakounine faisait grand cas des brigands et des hors-la-loi et évoquait Pougatchev et Stenka Razine. De là à prétendre que Bakounine et les anarchistes recrutent parmi les truands et les gangsters il n’y a qu’un pas... En fait, il y a plus d’un siècle, en Russie, vivaient des serfs en rupture de servage, des hors-la-loi, des hommes misérables traqués par les forces de l’ordre et qui étaient en lutte permanente avec la société. Ces temps sont révolus et Robin des Bois, le brigand, l’outlaw appartiennent au passé.

Bakounine n’oublie pas non plus une partie de la jeunesse, ceux d’entre les bourgeois studieux qui se sentiront assez de haine contre le mensonge, l’hypocrisie, l’injustice et la lâcheté de la bourgeoisie... pour embrasser sans réserve la cause juste et humaine du prolétariat, mais ces ralliés à la cause de la transformation sociale seront les instruments fraternels du peuple ; grâce à eux, on n’aura que faire du gouvernement des savants. (« Dieu et l’État ».) Avis aux « intellectuels » toujours prêts à former un état-major ou des cadres dirigeants, et n’oublions pas que Bakounine ne s’est jamais considéré que comme un simple propagandiste des idées anarchistes.

Ainsi le moteur de la transformation sociale n’est plus ce prolétariat abstrait, rigide, défini uniquement par sa fonction économique. On voit apparaître un autre critère que la non-possession des instruments de production : le niveau des revenus de l’individu et de la famille. La division entre riches et pauvres, entre ceux qui ont trop et ceux qui n’ont pas assez apparaît essentielle. Certes, la partie consciente et la plus déshéritée de la classe ouvrière reste l’élément déterminant, celui qui entraînera d’autres individus, d’autres couches sociales. Mais l’ensemble de ceux qui luttent pour transformer la société constitue ce que Bakounine, comme Proudhon, appelle le peuple : la classe des pauvres gens qui forme sans aucun doute l’immense majorité de l’humanité. (Bakounine). Et Proudhon précise ainsi la notion de prolétariat : la classe salariée, la plus nombreuse et la plus pauvre, d’autant plus pauvre qu’elle est plus nombreuse.

La classe ouvrière, reconnue comme facteur déterminant de la transformation sociale, est-elle capable de remplir cette tâche ?
 
 

Capacité politique et spontanéité
de la classe ouvrière





Il y a plusieurs réponses possibles à la question précédente : aussi exposerai-je d’abord le point de vue anarchiste, puis le point de vue marxiste-léniniste, ce qui mettra en évidence leur opposition.

Dans son ouvrage « De la capacité politique des classes ouvrières », qui est son testament de philosophe et de militant, Proudhon donne de cette expression la définition suivante : le problème de la capacité politique dans la classe ouvrière « revient à se demander, a) si la classe ouvrière, au point de vue de ses rapports avec la société et avec l’État, a acquis conscience d’elle même ; si comme être collectif, moral et libre, elle se distingue de la classe bourgeoise ; si elle en sépare ses intérêts, si elle tient à ne plus se confondre avec elle ; b) si elle possède une idée, c’est-à-dire si elle s’est créé une notion de sa propre constitution ; si elle connaît les lois, conditions et formules de son existence ; si elle en prévoit la destinée, la fin... c) si de cette idée la classe ouvrière est en mesure de déduire, pour l’organisation de la société, des conclusions pratiques qui lui soient propres... » Oui, répond Proudhon au premier point, la classe ouvrière a pris conscience d’elle-même depuis 1848. Pour le second point, Proudhon répond : « Oui, les classes ouvrières possèdent une idée qui correspond à la conscience qu’elles ont d’elles-mêmes, et qui est en parfait contraste avec l’idée bourgeoise. » Quant au troisième point, Proudhon - en 1865- répond : non, la classe ouvrière n’est pas parvenue à déduire des principes qui constituent sa foi nouvelle « une pratique générale conforme ».

Proudhon reconnaît que le problème social n’a pas été posé d’abord par des ouvriers. Mais ceux-ci n’acceptent pas sans discussion les thèses des différentes écoles socialistes. Ils n’adoptent que les idées et les principes qu’ils estiment conformes à leurs intérêts dans la lutte sociale. Il ne peut donc y avoir un parti privilégié qui décide qu’il est le guide souverain et incontestable et qu’il détient la vérité absolue ; on ne peut faire confiance à des docteurs ès-sciences économiques ou à des théoriciens qui veulent diriger le mouvement ouvrier selon des schémas arbitraires. « Les socialistes révolutionnaires croient qu’il y a bien plus de sens pratique et d’intelligence dans les aspirations instinctives et les besoins réels des masses populaires que dans les esprits profonds de tous ces docteurs patentés et de ceux qui se sont désignés eux-mêmes comme tuteurs de l’humanité. » (Bakounine). La classe ouvrière repensera les diverses théories et sera capable d’élaborer les principes généraux qui guideront son action. Elle ne fondera pas une doctrine rigide qui s’impose autoritairement, mais adoptera, grâce à la réflexion collective et à l’expérience tirée des luttes quotidiennes, un ensemble de règles, une philosophie exprimant la vie dans sa plénitude.

C’est ainsi que le syndicalisme révolutionnaire et l’anarcho-syndicalisme ont été des créations de la classe ouvrière : il s’agissait pour la partie la plus consciente du prolétariat de mettre sur pied un mouvement et des organisations capables de défendre les intérêts immédiats et matériels des ouvriers et de lutter pour la disparition du salariat et l’établissement d’une société sans classes et sans État Ce double combat devait être mené directement sans subordination à des partis politiques, sans intégration dans l’État, sans compromission avec les maquignons du parlementarisme. On retrouve dans le syndicalisme révolutionnaire des éléments empruntés au marxisme, d’autres - plus nombreux - tirés du proudhonisme et du bakouninisme : aussitôt les marxistes orthodoxes ont dénoncé la confusion, la pensée disparate de ce mouvement et stigmatisé l’action directe comme un retour aux instincts primitifs d’un prolétariat arriéré. Les socialistes autoritaires, aveuglés par l’idée d’un parti dirigeant, ne comprenaient pas que le syndicalisme révolutionnaire était une image parfaite de la lutte des classes, opposant directement la classe ouvrière à la classe capitaliste dans un conflit qui comportait aussi bien la négociation pacifique que la violence révolutionnaire.

Marx et Engels avaient parfaitement saisi le danger que présentait pour le socialisme scientifique l’assimilation par la classe ouvrière française de divers éléments idéologiques conduisant à une conception originale de la lutte sociale. En dénonçant certains amalgames, ils ont - volontairement ou non - commis des erreurs ridicules. Le 20 juin 1856, Marx écrit à Engels que les ouvriers parisiens férus de fédéralisme et de communalisme sont sous l’influence d’un stirnérisme proudhonisé, ce qui est franchement absurde, Stirner étant à cette date totalement inconnu dans les milieux ouvriers français (et même européens !). Et Engels donne en 1886 cette définition singulière de l’anarchisme : « Stirner reste une curiosité, même après que Bakounine l’eût amalgamé avec Proudhon et qu’il eût baptisé anarchisme cet amalgame. » (« Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique ».)
 
 

On rattache souvent la notion de spontanéité de la classe ouvrière à celle de sa capacité et on en fait - soit qu’on l’approuve ou la condamne - une caractéristique de l’anarchisme. L’action spontanée des masses est une idée chère à Bakounine et je me contenterai de citer deux textes célèbres : « La vie, non la science, crée la vie ; l’action spontanée du peuple peut seule créer la liberté », et : « Contrairement à cette pensée des communistes autoritaires, selon moi tout à fait erronée, qu’une révolution sociale peut être décrétée et organisée soit par une dictature, soit par une assemblée constituante issue d’une révolution politique, nos amis les socialistes de Paris ont pensé qu’elle ne pouvait être faite et amenée à son plein développement que par l’action spontanée et continue des masses, des groupes et associations populaires. »

Proudhon pense que la classe travailleuse peut et doit opérer elle-même sa propre émancipation. Mais la spontanéité du peuple peut conduire à des erreurs ou se manifester pour des opinions ou des actions contraires à ses intérêts véritables. Le peuple peut se tromper et être trompé. Pour que l’action spontanée du peuple s’exerce à bon escient en vue de son émancipation, il faut que le peuple constitue son organisation économique, une organisation qui lui soit propre et qui ne suive pas les injonctions d’un parti politique. Pour Proudhon, c’est surtout en période de crise ou de révolution, que joue laspontanéité collective du peuple, à condition que le peuple ait pris conscience de son véritable rôle, possède une idée, et en ait déduit les conclusions pratiques qui s’imposent.

Il importe maintenant de définir avec précision ce qu’on entend par spontané. Une action est spontanée lorsque celui qui agit le fait de lui-même sans obéir à des influences extérieures. L’action spontanée du peuple peut être, en période de crise aiguë, un mouvement unanime animé par une idée-force irrésistible qui réunit en un seul faisceau toutes les énergies éparses. Elle peut être aussi une action décidée par les organisations propres à la classe ouvrière, dans une situation déterminée, et avec l’accord motivé de l’immense majorité des intéressés. Pour plus de clarté, précisons ce qu’est une action non spontanée : ce sera un mouvement décidé par une fraction de la classe ouvrière ou par un parti extérieur à cette classe, bien que prétendant parler en son nom. Si le prolétariat a la faiblesse de suivre ces mauvais bergers, il sera entraîné, dirigé, encadré, en un mot enrégimenté pour faire triompher les intérêts de cette fraction ou de ce parti. Ce sera pour la classe ouvrière la pire des aliénations et le plus tragique désastre. La spontanéité, c’est la garantie pour le prolétariat de sauvegarder l’avenir, c’est la condition pour que l’émancipation des travailleurs soit l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.
 
 

Nous venons de voir la conception qu’ont les anarchistes de la capacité politique et de la spontanéité de la classe ouvrière. Voyons maintenant ce qu’en pense Marx. La victoire sur la bourgeoisie d’un prolétariat toujours plus nombreux est inévitable. Il semble donc que Marx affirme sans discussion la capacité politique de ce prolétariat. En réalité, il la lui retire par un tour de passe-passe ! Ce qui compte dans le schéma de Marx, c’est moins la classe proprement dite que la conscience que la classe a d’elle-même. Le prolétariat, ensemble des ouvriers modernes, a bien une conscience de classe, mais obscure, contaminée. Seule une fraction bien déterminée du prolétariat arrive à une conscience révolutionnaire pure, à une vision nette de l’avenir historique du prolétariat, de sa mission, du but poursuivi. Cette fraction est formée des seuls communistes, c’est-à-dire de ceux qui acceptent les enseignements de Marx. Certes Marx dira dans le « Manifeste communiste » que « les communistes ne forment pas un parti distinct en face des autres partis ouvriers », qu’ils n’ont pas des principes « lesquels ils aient dessein de modeler le mouvement ouvrier », mais il ajoute aussitôt que « les communistes représentent les intérêts du mouvement intégral », et il conclut : « Dans la pratique, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, celle qui sans trêve leur donne une impulsion nouvelle. Dans la théorie, ils ont sur la masse prolétarienne l’avantage que donne l’intelligence des conditions, de la marche et des résultats généraux du mouvement prolétarien. »

Les communistes constituent donc une fraction a priori privilégiée et la masse prolétarienne est mineure : elle est la piétaille et les communistes sont l’état-major. On voit poindre ici le rôle dirigeant du parti communiste, guide providentiel et infaillible, éclairé par le marxisme, qui sera l’unique moteur (et l’unique bénéficiaire !) de la transformation sociale. La capacité politique du prolétariat passe au parti, un parti qui n’est d’ailleurs que partiellement prolétarien. Marx est toujours resté fidèle à cette conception du parti, malgré le coup de chapeau dont il a salué la Commune de Paris, après avoir, maintes fois, méconnu et ridiculisé le proudhonisme et le bakouninisme des ouvriers parisiens.

Les critiques qui précèdent peuvent paraître injustes : elles visent en effet un point de vue théorique qui, du vivant de Marx, n’a pu avoir de conséquences pratiques, aucun parti communiste marxiste n’ayant assez de force pour impulser le prolétariat. Elles s’appliquent plutôt aux partis marxistes contemporains. Il faut d’ailleurs reconnaître que Marx, par ailleurs, a insisté sur l’importance des organisations économiques et syndicales, sur la suprématie du social et la dévalorisation du politique. Dans une déclaration célèbre à des syndicalistes allemands (1869), Marx s’exprime ainsi : « Les syndicats captent la masse de façon durable ; seuls, ils sont capables de représenter un véritable parti ouvrier et d’opposer un rempart à la puissance du capital. » Ce texte, postérieur de vingt et un ans au « Manifeste communiste », montre une évolution consécutive à une nouvelle situation et à l’existence de l’Internationale. Malheureusement, comme nous allons le voir maintenant, ceux qui se recommandent du marxisme, ont écarté du marxisme tout ce qui pouvait être une reconnaissance de la capacité politique de la classe ouvrière.
 
 

En ce début de 1970, il existe des groupes de jeunes gens, aussi naïfs que pleins de bonne volonté qui s’intitulent marxistes-léninistes et rêvent de cet âge d’or de la révolution bolcheviste, lorsque, sous la houlette de Lénine et de Trotsky, prospéraient les Soviets, les conseils ouvriers et que triomphait la spontanéité créatrice de la classe ouvrière... Quelle a été la position de Lénine à l’égard des questions qui nous intéressent dans ce chapitre ? Il n’y a pas eu une position, mais plusieurs, ces variations étant le fait de l’opportunisme ou de la duplicité de Lénine.

Dans l’ouvrage paru en 1903 sous le titre : « Que faire ? », Lénine condamnait avec éclat toute croyance à la capacité politique du prolétariat, toute foi dans la spontanéité de la classe ouvrière. Il substituait à l’idée d’un parti organisé démocratiquement, la conception d’un noyau de révolutionnaires professionnels auxquels serait subordonné le reste du parti. Il est indispensable de citer quelques passages de « Que faire ? », mais la lecture de l’ouvrage tout entier s’impose3  :

« Les ouvriers ne pouvaient pas avoir encore la conscience social-démocrate [c’est-à-dire révolutionnaire]. Celle-ci ne pouvait leur venir que de l’extérieur. L’histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, se battre contre les patrons, réclamer du gouvernement telles lois nécessaires aux ouvriers. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques, élaborées par les représentants cultivés des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois. De même en Russie, la doctrine social-démocrate surgit, d’une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier, comme le résultat naturel et inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes. »
 

« ... Tout culte de la spontanéité du mouvement ouvrier, toute diminution du rôle de l’élément conscient, du rôle de la social-démocratie signifie par là-même - qu’on le veuille ou non, cela n’y change rien - un renforcement de l’influence de l’idéologie bourgeoise sur les ouvriers. Tous ceux qui parlent de surestimation de l’idéologie, d’exagération du rôle de l’élément conscient, se figurent que le mouvement purement ouvrier est par lui-même capable d’élaborer une idéologie indépendante, à la condition seulement que les ouvriers arrachent leur sort des mains des dirigeants. Mais c’est une erreur profonde. »
 

« ... La conscience politique de classe ne peut être apportée à l’ouvrier que de l’extérieur, c’est-à-dire de l’extérieur de la lutte économique, de l’extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons. ».

Et Lénine s’appuie sur l’autorité de Kautsky dont il cite les paroles « justes et significatives » :

«  ... La conscience socialiste serait le résultat nécessaire, direct, de la lutte de classes prolétariennes : cela est entièrement faux... La conscience socialiste d’aujourd’hui ne peut surgir que sur la base d’une profonde connaissance scientifique... Or le porteur de la science n’est pas le prolétariat mais les intellectuels bourgeois ; c’est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain... Ainsi donc la conscience socialiste est un élément importé du dehors dans la lutte de classes du prolétariat et non quelque chose qui en surgit spontanément. »

Devant l’incapacité propre à la classe ouvrière et les effets dérisoires de sa spontanéité, s’impose le recours à un état-major de révolutionnaires professionnels qui s’arrogent le droit de commander dictatorialement le reste du parti et - naturellement - l’ensemble du prolétariat ignare. On a signalé dans ces idées les influences de Tchernychevski, de Tkatchev (auteur, lui aussi, d’un « Que faire ? ») et aussi du « Catéchisme du révolutionnaire » de Netchaïev, célèbre par son cynisme, son amoralisme total et son machiavélisme systématique. Après la révolution bolcheviste (et jusqu’en 1926) Netchaïev fut officiellement considéré comme un précurseur du bolchevisme : des historiens consacrés par l’appui du Parti, tels que Pokrowski et Gambarov présentèrent le programme de Netchaïev comme un point de départ, l’achèvement étant le mouvement bolcheviste russe.

« Que faire ? » suscita dans le parti ouvrier social-démocrate russe de vives protestations au nom du marxisme dénaturé par Lénine. Axelrod. Plekhanov, Trotsky signalèrent le danger de la dictature d’un petit groupe se substituant à la fois au parti, à la classe ouvrière. Voici quelques extraits d’un article de Rosa Luxembourg paru en 1904 dans la « Neue Zeit » et « l’Iskra » :

«  ... Il en résulte que le centralisme social-démocrate ne saurait se fonder ni sur l’obéissance aveugle ni sur une subordination mécanique des militants au Centre du Parti. »
 

« ... Lorsque Lénine affirme qu’aujourd’hui « ce n’est plus le prolétariat mais certains intellectuels de notre parti qui manquent d’auto-éducation en ce qui concerne l’esprit d’organisation et de discipline » et qu’il glorifie l’action éducatrice de l’usine qui rompt le prolétariat « à la discipline et à l’organisation », il prouve une fois de plus que sa conception de l’organisation socialiste est trop mécanique. Ce n’est pas seulement l’usine c’est encore la caserne et le bureaucratisme actuel, bref c’est tout le mécanisme de l’État bourgeois centralisé qui inculque au prolétariat la discipline dont parle Lénine. »

Et Rosa Luxembourg considère « l’ultra-centralisme de Lénine comme imprégné de l’esprit stérile du veilleur de nuit ! »et dénonce « cette volonté peureuse d’instaurer la tutelle d’un comité central omniscient et omnipotent. »

En 1905 Lénine commença par condamner les Soviets - création spontanée -, les communes révolutionnaires - dangereuse utopie - et il s’exprime en ces termes : « En un mot, qu’il s’agisse de la Commune de Paris ou de toute autre commune vous devez dire : ce fut un gouvernement comme ne doit pas être le nôtre. » (« Deux tactiques » 1905)4 . Devant la pression des ouvriers Lénine se rallia fin 1905 à la conception du Soviet : le parti et le soviet, dit-il alors, sont pareillement indispensables mais l’action des sociaux-démocrates à l’intérieur des soviets si elle est organisée sur une large échelle peut rendre superflus les soviets. Miracle du noyautage-sabotage !

Après le coup de force appelé Révolution d’Octobre, Lénine change de langage et exalte l’activité créatrice et spontanée des masses. « L’État et la Révolution » est un hymne à la capacité politique et à la spontanéité du prolétariat. La Commune de Paris devient le modèle impérissable dont il faut s’inspirer. Lénine insiste sur « la similitude du marxisme avec l’anarchisme, avec Proudhon comme avec Bakounine ». Et en janvier 1918 au III° Congrès des Soviets, Lénine revendique pour la classe ouvrière l’entière organisation de la production, affirme que la gestion des affaires de l’État n’est pas inaccessible aux ouvriers et se félicite de voir « les idées anarchistes prendre enfin des contours vivants ! » (cité par K. Papaioannou).

Trois mois après, Lénine, accusant le contrôle ouvrier et la gestion ouvrière d’utopie démagogique, liquida les anarchistes et revint avec une violence accrue aux thèses de 1903. Seule compte maintenant une discipline de fer, et le renforcement des pouvoirs de l’État doit amener les masses ouvrières à une stricte obéissance. Dans cette marche à l’asservissement de la classe ouvrière, Trotsky a dépassé Lénine en autoritarisme... et en cynisme. La lecture attentive de l’ouvrage de Trotsky : « Terrorisme et Communisme » (1920) offre des surprises : la future victime de Staline préconise l’obligation du travail, la militarisation des ouvriers, l’envoi des travailleurs là où leur travail est nécessaire, au besoin le travail forcé qui après tout n’est pas si improductif qu’on l’a prétendu ! ! ! Ajoutons à ce beau programme l’étatisation des syndicats, dont les dirigeants devraient être des fonctionnaires de l’État, et on devine l’ignorance crasse de ceux qui s’enrôlent sous la bannière du trotskysme... pour combattre la bureaucratie.

La période avril 18-mars 21, clôturée par la liquidation de la Commune de Cronstadt, est marquée par la violence des propos de Lénine à l’égard du prolétariat et de l’Opposition ouvrière de Chliapnikov et Kollontaï. On voit réapparaître les injures traditionnelles : anarcho-syndicalistes, petits-bourgeois ineptes. Mais elles sortent du domaine livresque pour accabler tous ceux qui n’acceptent pas la ligne du Parti. Inutile d’insister : on sait que l’avenir stalinien et post-stalinien devait confirmer cette incapacité de la classe ouvrière, son impuissance à créer, sa domination par le parti, lui-même dominé par le Comité central et le Politburo. Le marxisme-léninisme, à la mode aujourd’hui, c’est ce régime inhumain. Les Soviets ne sont pas une création de Lénine, ils furent détruits par Lénine. Le léninisme est une caricature éhontée du marxisme et il n’y a entre lui et l’anarchisme aucune conciliation possible. On peut concevoir une discussion entre un anarchiste et un marxiste authentique. Entre un anarchiste et un marxiste-léniniste, dialoguer est perdre son temps...
 
 

Les Responsables et les Irresponsables





J’ai essayé de montrer que, sur la question de la capacité et de la spontanéité de la classe ouvrière, le marxisme et l’anarchisme et, davantage encore, le marxisme-léninisme et l’anarchisme étaient inconciliables. Il en résulte des différences fondamentales de comportement aussi bien en période de crise révolutionnaire que dans la lutte quotidienne. Les anarchistes pensent que l’action spontanée d’un groupe social déterminé dépend de l’existence d’individus qui, dans une situation donnée, ont une conscience précise de l’avenir historique du groupe et des fins qu’il poursuit : ils sont l’étincelle qui produit une réaction en chaîne et fait exploser les énergies latentes du groupe. L’action se déchaîne alors, sans qu’il y ait un ordre venu d’en haut, sans qu’un état-major dirige le mouvement, sans encadrement, sans une hiérarchie de chefs. De tels mouvements spontanés, dont on ne peut prévoir le développement, répugnent à la bourgeoisie, à l’État, aux partis disciplinés, car ils peuvent entraîner la déroute de l’autorité, la perte des privilèges, la déconfiture des bureaucraties syndicales ou politiques.

Ces individus, le plus souvent anonymes, qui ont été au point de départ du mouvement, se perdent dans la foule qui s’est rassemblée autour d’eux : ils constituent ce qu’on a appelé les minorités agissantes. Pour les bourgeois, ce sont les « meneurs », les « agitateurs professionnels ». Pour les appointés des partis se réclamant de la classe ouvrière et pour les permanents des syndicats politisés, ce sont les agents provocateurs, les « éléments troubles », les fameux « irresponsables ».

Le 14 juillet, le 10 août furent des journées révolutionnaires et d’une importance capitale. Il n’y avait ni partis, ni syndicats pour lancer ou freiner le mouvement. Ces journées furent l’œuvre d’irresponsables autour desquels la foule enthousiaste se groupa. Et 1830 ? et 1848 ? Là encore il s’agit d’un mouvement spontané, avec, au départ, la volonté claire de petits groupes qui n’étaient pas téléguidés par un Comité Central de Parti centraliste. Imaginez ce qui se serait passé le 14 juillet, s’il avait existé un Parti, guide de la classe ouvrière, représentant par vocation les intérêts immédiats et lointains du peuple. On aurait vu au Palais-Royal les hommes de confiance, le service d’ordre, les responsables, tous les imbéciles à qui un brassard confère une parcelle d’autorité, apostropher Camille Desmoulins et ceux qui appelaient aux armes les Parisiens. « Citoyens, ne répondez pas aux provocations ! C’est un piège ! Obéissez aux mots d’ordre du Parti ! Dispersez-vous dans le calme et la dignité !... et patati... et patata. » Et la Bastille n’eût certainement pas été prise d’assaut le 14 juillet 1789.

Ceci a l’air d’une plaisanterie et pourtant cet antagonisme entre responsables et irresponsables est un des points essentiels de la discussion entre autoritaires et antiautoritaires, entre communistes et anarchistes. Le responsable c’est l’homme à qui on a délégué délibérément de l’autorité, qui a pris du galon et qui parfois est payé en raison de son galon. Il a conscience d’être supérieur au troupeau dont il est le berger ou le chien, il se croit plus intelligent car il participe parfois aux délibérations des « instances supérieures », il détient les mots d’ordre et il est un représentant de l’Ordre, une espèce de flic de la politique ou du syndicalisme : en un mot un Chef, le symbole dérisoire de l’aliénation des prolétaires !

Du haut en bas de la hiérarchie des responsables on trouve les mêmes traits caractéristiques : méfiance à l’égard de la masse et de ses réactions spontanées, souci de diriger et de canaliser les mouvements, de les contrôler, au besoin de les saboter quand sont en jeu les intérêts sordides des responsables. Mais les responsables, ce n’est pas seulement le secrétaire de cellule et de rayon ou la centième partie d’un comité central qu’élisent par acclamations neuf cent cinquante robots triés sur le volet, c’est aussi le rond de cuir du syndicalisme qui fut, il y a bien longtemps, mineur ou métallurgiste et qui, depuis son bureau, a la prétention de commander aux masses, l’expert en maquignonnage, cet éternel Judas en qui l’administrateur a tué l’apôtre.

Si le responsable en politique a une sainte horreur des groupuscules et des anarchisants, le responsable en syndicalisme poursuit d’une haine farouche les grèves sauvages. En France, en Allemagne, en Angleterre, il y a des ouvriers qui se mettent en grève sans la bénédiction des responsables, sans prendre l’avis des docteurs ès-stratégie, sans tenir compte des ordres de la hiérarchie. Ne faut-il pas vraiment être sauvage pour pratiquer l’action directe, cette survivance des temps préhistoriques, alors que le monde civilisé ne pratique plus que l’action indirecte : d’un côté les patrons, de l’autre les ouvriers avec, entre eux, les responsables, ces professionnels du marchandage ? Quand je pense aux responsables, j’évoque une page d’un roman bien oublié du début du siècle : « Le Maître de la mer » du vicomte E.M. de Vogüé. Un capitaine d’industrie américain donne son avis sur le socialisme : pris dans un sens large, ce terme englobe aussi le syndicalisme : « L’organisation socialiste exerce aujourd’hui sur les masses la compression nécessaire dont les anciens pouvoirs ne sont plus capables... Jadis, le pouvoir monarchique maintenait les activités individuelles sous le joug ; et, à son défaut, la puissance de l’Église. De nos jours... l’organisation socialiste s’en charge. Grâce à elle, des milliers d’individus remuants rentrent dans le rang. » Je trouve ces quelques lignes singulièrement prophétiques.

Les responsables, les membres de l’Appareil, les apparatchiki des Démocraties dites populaires sont un obstacle à cetteséparation, cette scission entre capitalisme et prolétariat jugée indispensable par Proudhon. Ils forment une sous-classe de caractère ambigu : leur origine, les intérêts qu’ils défendent en théorie les rattachent au prolétariat, mais leur situation déjà privilégiée, l’autorité qu’ils détiennent, leurs contacts avec les représentants du capitalisme à l’Assemblée nationale, dans les antichambres ministérielles, au cours des dialogues, colloques et entrevues, les rapprochent de la bourgeoisie. Et soyez assurés que s’ils prennent le pouvoir - comme ils disent ! - ils ne seront point partisans du dépérissement de l’État ! Grâce à eux on assiste à ce confusionnisme scandaleux, à ces mariages contre-nature, conséquence d’un opportunisme inavoué, qui nous ont valu ces manifestations affligeantes, expression spectaculaire de l’asservissement de la classe ouvrière : cortèges pacifiques et dûment encadrés, avec drapeaux rouges et tricolores, et chants alternés de l’Internationale et de laMarseillaise.

J’ai fait le portrait du responsable. Et l’irresponsable ? On peut le définir comme la négation du responsable, et je ne pense pas qu’un quelconque Hegel puisse réussir la synthèse des deux termes de la contradiction. En un mot, je définirai l’irresponsable : c’est celui qui dit : non ! au responsable. Opposition irréductible des hommes libres à ceux qui, dans la société bourgeoise, préfigurent la nouvelle classe, profiteurs de la politique et du syndicalisme, les exploiteurs de la Révolution.
 
 

Révolution ou évolution ?
Violence ou non-violence ?





Les dictionnaires donnent du mot révolution la définition suivante : changement violent du gouvernement d’un État. Et ils semblent ainsi ne considérer que les révolutions politiques, celles qui modifient seulement la forme de l’État et non les structures économiques, celles qui touchent aux apparences et non aux réalités. Mais pour l’homme de 1970, le mot révolution évoque des images confuses : le souvenir de 93 vient se mêler à celui d’Octobre 17, la Terreur jacobine trouve un écho dans les excès de la Commune. Un peu d’apocalypse sur fond d’incendies et de massacres...

Débarrassée de ces oripeaux romantiques ou grandguignolesques, la Révolution apparaît, pour ceux qui veulent transformer l’ordre économique et social, comme la crise brusque et violente qui détruira la vieille société et permettra la naissance de la société nouvelle. De 1830 à l’époque actuelle, telle fut la conception de tous ceux - penseurs et militants - qui se firent les apôtres de la transformation sociale et l’homme de la rue les englobe sous l’appellation révolutionnaires. Pour Marx la violence est « l’accoucheuse de toute vieille société grosse d’une société nouvelle », et il écrit dans le « Manifeste communiste » : « Les communistes déclarent ouvertement que leurs desseins ne peuvent être réalisés que par le renversement violent de tout l’ordre social traditionnel. »

Proudhon évoque maintes fois la liquidation générale du régime capitaliste, la nécessité d’une révolution sociale usant de la violence. Il écrira : Propriétaires, défendez-vous ! Il y aura des combats et des massacres, et, parlant de venger l’insurrection de juin 48, il considère comme nécessaire de poser avec un redoublement d’énergie, avec une sorte de terrorisme, la question sociale.

Je ne citerai qu’un seul passage dans l’œuvre de Bakounine, un seul parmi tant d’autres : « La révolution, c’est la guerre, et qui dit guerre dit destruction des hommes et des choses. Il est sans doute fâcheux pour l’humanité qu’elle n’ait pas encore inventé un moyen plus pacifique de progrès, mais jusqu’à présent tout pas nouveau dans l’histoire n’a été réellement accompli qu’après avoir reçu le baptême du sang. »

Et faut-il parler de Blanqui, légendaire incarnation de la Révolution ? Dès 1832, peu après l’insurrection qui suivit les funérailles du général Lamarque, il voyait la France à la veille de « la plus effroyable catastrophe » et écrivait dans une lettre : « Savez-vous qu’il me paraît aujourd’hui impossible que des torrents de sang n’inondent pas le pays ? Je crains fort que 93 n’ait été qu’une plaisanterie auprès de ce qui se passera peut-être bientôt.5»

Jusqu’en 1871, l’imminence d’une révolution, d’un affrontement violent entre un prolétariat misérable et une bourgeoisie férocement égoïste, était article de foi. La naissance du capitalisme avait été marquée par une telle exploitation, les révoltes ouvrières avaient été réprimées avec une telle sauvagerie, qu’une révolution semblait inévitable. Mais il faut se hâter de dire que la position de Marx, de Proudhon et de Bakounine est plus nuancée, bien moins absolue que ne le font croire certaines simplifications arbitraires. Il faut noter chez Marx une certaine ambiguïté qui résulte d’une part de l’inéluctabilité de la victoire d’un prolétariat toujours plus nombreux en face d’un capitalisme de plus en plus concentré, d’autre part de la nécessité d’un parti organisé conduisant le prolétariat à une révolution violente. On conçoit que cette ambiguïté ait conduit à un courant marxiste réformiste attendant la transformation sociale du jeu fatal des contradictions économiques et à un courant révolutionnaire caractérisé par un parti autoritaire et dont le léninisme devait être l’aboutissement. Et si l’on peut citer - nous y reviendrons plus loin - quelques écrits de Marx préconisant la dictature du prolétariat, il ne faut pas oublier que Marx considérait comme possible une transformation sociale pacifique dans certains pays : en 1872, au Congrès de l’Internationale à La Haye, il s’exprimait ainsi : « Nous ne nions pas qu’il y a des pays comme l’Angleterre et l’Amérique - et je pourrais ajouter la Hollande - où les travailleurs peuvent peut-être atteindre leurs objectifs par des moyens pacifiques. »

Certes, Proudhon est révolutionnaire et ne recule pas devant l’idée d’une révolution violente. Mais elle ne peut être, dans sa pensée, que le fruit d’une organisation patiente de la classe ouvrière sur le terrain économique. Et quand ii parle « des armées de la révolution », il pense surtout à ces « compagnies ouvrières » qui portent le nom, dans le langage moderne, de conseils ouvriers d’autogestion, de syndicats, de coopératives de production. Les embryons de la société nouvelle doivent précéder la liquidation du capitalisme. Les émeutes, les violences de rue ne sont que des moyens d’accélérer le cours de l’histoire.

Et c’est aussi à ce travail obscur et obstiné d’organisation que Bakounine s’était consacré à partir des années soixante. Travail qui, loin d’être incompatible avec la foi révolutionnaire, est la condition essentielle du succès d’une révolution. On cite souvent, comme un mea culpa du vieux révolté, une lettre à Élisée Reclus, écrite au déclin de sa vie par un Bakounine usé physiquement, abattu moralement après l’écrasement de la Commune, lettre désabusée où on peut lire : « L’heure de la révolution est passée. » Je ne vois là aucune condamnation de l’idée même de révolution, mais la simple constatation d’un fait indéniable : après 1871 on entrait dans une période de dépression pour le mouvement ouvrier, il fallait repartir à zéro, s’organiser et attendre des jours meilleurs. C’est ce qu’a fait la classe ouvrière et Bakounine, s’il avait vécu assez, aurait applaudi à ce renouveau marqué par le syndicalisme révolutionnaire et l’anarcho-syndicalisme dont les militants reprenaient et amalgamaient les idées essentielles de Proudhon et de Bakounine.
 
 

Et nous autres, anarchistes de 1970, que pensons-nous de la Révolution ? Et tout d’abord précisons ce qu’elle n’est pas pour nous. La Révolution n’est pas un prétexte à violences verbales, à discours incendiaires, à articles véhéments. Ce n’est pas en criant : Vive la Révolution ! qu’on hâtera sa venue, ni en la proclamant sur les murs, ni en brandissant des drapeaux rouges ou noirs. Nous ne croyons pas aux coups de force, aux prises d’armes comme on disait vers 1830, et ceci pour plusieurs raisons : 1 ) pratiquement, une minorité est impuissante devant l’énormité des forces de répression dont dispose le régime bourgeois et les coups de force du type blanquiste, déjà voués à l’échec il y a cent trente ans, sont maintenant impensables ; 2) il n’est pas question pour nous de prendre le pouvoir, d’instaurer une dictature imposant notre volonté ( !) à des millions d’individus qu’on dresserait à l’obéissance par la terreur. Que des partis, se réclamant abusivement de la classe ouvrière, tentent cette sinistre aventure : libre à eux ! Mais nous ne serons pas à leur côté, ne voulant être ni complices, ni victimes de ces pseudo-révolutions. Nous savons trop bien que si pareille tentative réussissait, nous aurions le choix entre la prison ou le cimetière ; 3) la seule Révolution qui nous intéresse, c’est celle voulue et réalisée par une classe ouvrière ayant pris conscience de sa mission, prête à prendre en mains ses destinées et ne remettant pas à un parti ou à un « Sauveur suprême » le soin d’organiser l’avenir. Si la classe ouvrière a pu convaincre le reste de la population active qu’elle ne poursuit pas des buts égoïstes mais qu’elle veut instaurer un régime économique rationnel fondé sur la liberté et l’égalité, alors l’affrontement final avec les privilégiés et les cadres du régime à abattre a des chances sérieuses d’entraîner la liquidation et la destruction de la vieille société.

Peu après le coup de force blanquiste du 12 mal 1839, Lammenais écrivait : « J’ai toujours été convaincu qu’une révolution n’est pas un coup de main et que, pour qu’elle se fasse dans les choses, il faut auparavant qu’elle se soit faite dans les esprits.6 » Nous pouvons faire nôtre cette déclaration. Mais, dira-t-on, vous renvoyez la révolution aux calendes grecques, vous acceptez purement et simplement l’évolution. Certes, nous désirons voir évoluer la condition ouvrière vers plus de bien-être et de liberté. Nous pensons que toute réforme est un pas en avant, pourvu qu’elle soit le résultat de l’action directe d’une classe ouvrière consciente qui ne perde pas de vue l’essentiel de sa mission. Mais il est certain qu’aucune évolution indéfiniment pacifique ne conduira à la transformation radicale de la société et du régime actuel de production. Jamais la classe au pouvoir, même si elle cède sur des points de détail, ne capitulera sur les points fondamentaux. Un ultime affrontement sera nécessaire, et c’est bien pour cela qu’il convient de réunir le maximum de chances.

Ces chances résultent de ce qui précède : travail d’organisation et d’étude. Il ne s’agit point de rester dans l’ignorance du présent en répétant inlassablement le catéchisme des grands principes ou d’appeler à grands cris la Révolution sans se soucier de préparer l’avenir. Outre les tâches de propagande et de pénétration des idées libertaires dans les organisations propres de la classe ouvrière, il convient d’étudier les problèmes complexes de l’autogestion et du fonctionnement de l’économie. Une révolution est une coupure : le passage d’un régime économique à un autre suppose une connaissance sérieuse des problèmes techniques et le refus des improvisations irréfléchies qui conduiraient au pire désordre et très vite à l’arrêt de la production et de la distribution. Si nos idées ont une valeur pour l’avenir, elles doivent en avoir aussi pour le présent et nous devons favoriser ou créer tout groupement d’individus décidés à produire ou à consommer en dehors du cycle capitaliste. Telles étaient les idées qu’avait défendues en 1908 le socialiste libertaire allemand Gustav Landauer en fondant l’Union Socialiste, et qu’il avait exposées en 1911 dans son important ouvrage « Appel au Socialisme » », hélas ! à peu près inconnu en France. Il ne saurait être question ici de présenter en détail les idées de Landauer. Je citerai seulement quelques commentaires du militant bien connu de la C.N.T. espagnole, de Santillan :7 « On ne pourra jamais atteindre à plus de liberté et de justice qu’il n’en existe dans le cœur des peuples et dans des grandes masses humaines. Ce qui importe donc, ce n’est pas la grande révolution de demain, mais la petite révolution qui se fait chaque heure et chaque jour, avec les moyens dont on dispose et autant que les circonstances le permettent. On peut toujours faire quelque chose de pratique, aussi peu que ce soit, et celui qui ne veut pas réaliser ce peu, possible aujourd’hui, pour se consacrer aux grands événements qui arriveront peut-être dans l’avenir, celui-là ne travaille ni pour l’avenir ni pour le présent... Nous pensons avec Landauer que les grandes choses commencent toujours par les petites. »

Signalons enfin l’œuvre patiente et trop peu connue de l’organisation syndicale libertaire suédoise, la S.A.C., qui, dans un pays acquis à un réformisme béat et satisfait de lui-même, défend l’autonomie ouvrière, lutte contre un socialisme d’État, et est très proche des idées constructives de Landauer8 .
 
 

Lorsqu’en 1907 Georges Sorel publia les « Réflexions sur la violence » - un livre bien oublié ! - ça fut un beau concert de protestations : outrance et paradoxe, disait Jaurès ; conseils de voyou donnés aux ouvriers, disait je ne sais quel homme de droite. Les violences prolétariennes, disait Sorel, « sont purement et simplement des actes de guerre, elles ont la valeur de démonstrations militaires et servent à marquer la séparation des classes ». Ce sont des actes spontanés « sans haine et sans esprit de vengeance. » Et Sorel oppose la violence prolétarienne à la force de l’État, cette violence à froid qui use de procédés juridiques, de répressions légales et au besoin de la main du bourreau. La violence prolétarienne maintenait la scission entre les classes, était un facteur moral face à l’État immoral. J’ose à peine écrire que j’approuve bien des propos de Sorel, car la violence est honnie de partout. Singulière indignation ! Depuis plus d’un demi-siècle, les États bourgeois ou prétendus socialistes se livrent aux pires atrocités, aux plus sanglantes répressions, sans parler des guerres, des assassinats collectifs, des génocides, des hécatombes atomiques, et toute la racaille bien-pensante de droite ou de gauche pousse des cris de réprobation pour quelques horions échangés, pour un policier contusionné ou pour une voiture - la sacro-sainte Voiture ! -incendiée. Une telle hypocrisie pousserait à la violence l’individu le plus pacifique...

Nous savons bien que la violence est stupide, qu’il est odieux de soumettre par la force un individu à la volonté d’un autre individu ou d’un État. Les anarchistes souhaitent une société débarrassée de la violence et où l’organisation fédéraliste qui succédera à l’État traditionnel usera de persuasion et non de contrainte. Mais nous vivons dans la société présente, en lutte sourde ou directe avec tous les soutiens de cette société et tout spécialement avec les forces de l’État. Faut-il, sous prétexte de non-violence, tout supporter et capituler par avance pour éviter tout acte de violence de notre part ? Certes, nous condamnons toutes les violences inutiles, tous les actes de terrorisme irréfléchi qui desservent notre cause, en général tous les moyens qui sont en contradiction absolue avec les fins de l’anarchisme. Mais, ceci étant dit, à l’époque actuelle et dans le monde actuel, l’anarchiste n’est prêt à renoncer à toute violence que si l’État commence ! Oh ! que de vérité dans cette vieille plaisanterie que je transpose ainsi : l’anarchiste n’est pas méchant : quand on l’attaque, il se défend... Aussi, je n’arrive pas à me passionner pour ces débats théoriques sur le thème : violence et non-violence. La question me semble mal posée, et je suis persuadé qu’au fond beaucoup de non-violents ne sont pas très éloignés des idées que j’ai exposées.

Pour mettre un point final à ce débat, je ne puis mieux faire que donner une analyse, hélas ! trop brève, d’une étude de E. Malatesta sur « Anarchisme et violence9». Malatesta exprime son désaccord aussi bien avec ceux qui sont opposés à toute violence hors le cas précis où ils sont directement attaqués, qu’avec les camarades prêts à toute violence contre les individus coupables de n’être pas anarchistes. Les premiers ne touchent pas les organisateurs de la violence d’État, mais seulement les auxiliaires insignifiants de l’État. Les seconds déconsidèrent le mouvement anarchiste qu’on dépeint comme une association de malfaiteurs et de meurtriers. Malatesta montre ensuite que l’anarchisme, loin d’être fondé sur la violence, veut réaliser un monde d’harmonie, d’initiatives libres et de tolérance réciproque. Les anarchistes ne croient pas détenir la vérité ni l’infaillibilité : aussi sont-ils opposés à toute contrainte autoritaire, ce que ne font pas les partis politiques. Mais les anarchistes se heurtent aux lois, à l’armée, aux policiers, à toutes les forces qui défendent les privilégiés. Voulant transformer la société, ils sont révolutionnaires et « de ce point de vue, la violence n’est pas en contradiction avec l’anarchisme et ses principes ». Nous n’usons de la violence que si on nous y contraint mais « nous réclamons pleinement et totalement ce droit de légitime défense ».

Si Malatesta approuve l’acte de violence d’un homme qui, en pleine conscience, se sacrifie pour une cause qu’il estime juste, il condamne les actes désespérés d’individus qui, par pure réaction contre la société, s’arrogent le droit de frapper ou de terroriser des innocents, ou de ceux qui sont guidés par leur seul instinct. Cette distinction faite, il dénie à la bourgeoisie et aux partis politiques tout droit de condamner la violence. Après cette très nette prise de position, Malatesta conclut en mettant en garde le mouvement anarchiste contre « les actes de certains anarchistes, dont nous voyons l’intolérance et le désir qu’ils ont de répandre autour d’eux la crainte et la terreur... Notre idéal est un idéal d’amour. Nous n’avons pas le droit de nous ériger en juges ou en bourreaux. Notre seul désir, notre fierté, notre idéal, c’est d’être des libérateurs. »
 
 

L’État : dépérissement ou destruction ?





Marxistes-léninistes et anarchistes, dit-on souvent, s’opposent irréductiblement sur la question de l’État. Sous cette forme simpliste, cette formule contient une part de vérité mais aussi bien de l’imprécision. Trop de gens se bornent à répéter que le marxisme conserve l’État et que l’anarchisme veut le détruire : je me propose, avec impartialité, d’exposer ce qui rapproche un peu les anarchistes des marxistes de toute obédience et ce qui les en sépare beaucoup.

L’État est l’instrument de domination de la bourgeoisie, il naît des antagonismes inconciliables de classes et tend à maintenir par tous les moyens les privilèges du capitalisme. Armée, police, prisons, bureaucratie en sont les manifestations les plus brutales. L’État est la négation de la liberté et quel anarchiste pourrait ne pas faire sienne cette formule de Lénine : « Aussi longtemps qu’un État subsiste, il n’y a pas de liberté, et quand la liberté existera, il n’y aura plus d’État » ? L’État bourgeois est donc lié à l’existence des classes, à la propriété individuelle et, si le mode de production change, cet État disparaîtra. Il y a là-dessus unanimité des penseurs anarchistes et des marxistes conséquents. Mais déjà une critique se fait jour à l’égard des anarchistes : ils insistent trop sur la question de l’État, ils semblent en faire l’adversaire essentiel, ils confondent ainsi l’effet avec la cause et ne paraissent pas comprendre qu’il faut avant tout transformer l’infrastructure économique dont dépendent l’État et les idéologies. Une critique analogue fut faite à Bakounine par les marxistes au congrès de l’Internationale à Bâle en septembre 1889, L’unanimité s’était faite sur la propriété collective du sol. Bakounine proposa alors d’adjoindre la condamnation du droit d’héritage : hérésie ! déclara Eccarius, c’est nier le matérialisme historique, l’héritage n’étant qu’une conséquence de la propriété individuelle. Affirmer l’appropriation collective des moyens de production, c’est, par là-même, supprimer l’héritage. Donc, confusion de la cause et de l’effet ! Certes, dit Bakounine, je sais fort bien que le droit civil est la conséquence de faits antérieurs, « mais le droit d’héritage est devenu plus tard la base de l’État politique et de la famille juridique qui garantissent et sanctionnent la propriété individuelle ». Donc, il faut l’abolir. Le point de vue de Bakounine était le suivant : il ne suffira pas de transformer les rapports de production, pour que, en un seul instant, disparaissent certaines institutions, certaines idéologies et que les classes sociales cessent brusquement d’exister. Le droit bourgeois, la morale bourgeoise ont peu à peu acquis une vie propre et ne se dissiperont pas comme des fantômes. D’où la nécessité de les attaquer directement.

Je pense que cette position était infiniment plus réaliste que celle - toute théorique -des marxistes. Et lorsque ces derniers reprochent aux anarchistes d’accorder trop d’importance à la lutte contre l’État, ils sont encore victimes de leur foi aveugle dans les théories et les dogmes. À une époque où l’État était loin d’avoir sa puissance actuelle, Proudhon avait déjà montré que le caractère essentiel de l’État était d’absorber toutes les forces collectives et d’étendre son emprise à toute la société. Par vocation, l’État est tentaculaire et dévorateur : « Les attributions de l’État grandissent continuellement aux dépens de l’initiative individuelle, corporative, communale et sociale. ». L’État est centralisateur et destructeur de toute autonomie, il renforce son autorité en multipliant les lois, il entretient dans la masse des citoyens le mythe d’une providence protectrice et omniprésente, récompensant les bons et punissant les méchants. Vues prophétiques, quand on songe à l’État actuel planifiant l’économie, réglementant production et salaires, asservissant les syndicats, devenu patron par les nationalisations, limitant les rares libertés communales et d’autant plus centralisateur qu’il parle davantage de décentralisation ! Le capitalisme privé traditionnel conserve toujours ses privilèges essentiels défendus par l’État, mais il lui faut composer avec cet État fort de ses fonctionnaires, de ses technocrates, de sa police et de ses services de propagande. Certes, la classe ouvrière lutte pour une transformation économique de la société, mais, dans son combat quotidien, elle se heurte à l’État, à ses forces de répression, à ses tentatives sournoises d’enveloppement. Aux barons de la mine et du railont succédé les technocrates anonymes manipulant formules et statistiques, aussi froids et inhumains que leurs ordinateurs, serviteurs zélés de l’État-Dieu. Ceci justifie la position anarchiste : l’ennemi n° 1, c’est l’État et, comme nous le verrons, l’État quel qu’il soit.
 
 

Le marxisme-léninisme est catégorique sur la disparition de l’État. Quand les classes auront disparu, l’État qui était une conséquence de l’antagonisme des classes aura cessé d’être nécessaire. Ce point de vue est amplement exposé dans l’œuvre de Marx et dans « l’État et la Révolution » de Lénine qui est un ouvrage fondamental. Je me contenterai de citer le texte célèbre d’Engels, tiré de « L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État » : « Avec la disparition des classes, disparaîtra inéluctablement l’État. La société qui réorganisera la production sur la base de l’association libre et égale des producteurs, reléguera la machine d’État à la place qui lui convient : au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze. »Cesquelqueslignes ne peuvent que recueillir l’approbation de tous les anarchistes qui trouvent d’ailleurs un accent proudhonien dans cette association libre et égale des producteurs.

Le problème essentiel consiste dans la transition, au moment de la révolution violente du schéma marxiste, entre la société d’hier et celle de demain. On sait que ce passage est assuré par la dictature du prolétariat, pièce maîtresse de la conception léniniste. On sait aussi que cette dictature a soulevé bien des controverses. Lénine a-t-il été fidèle au marxisme, ou a-t-il élaboré une théorie personnelle étrangère au marxisme ? Il faut reconnaître que Marx a été peu prodigue d’explications sur la phase de transition. On ne peut trouver dans son œuvre que quatre passages assez affirmatif et Lénine en fait naturellement état :

1) « Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour centraliser tous les instruments de production dans les mains de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante. » (« Manifeste du parti communiste »).

2) « Le prolétariat se groupe de plus en plus autour du socialisme révolutionnaire... Ce socialisme est la déclaration permanente de la révolution, la dictature de classe du prolétariat comme point de transition nécessaire pour arriver à la suppression des différences de classes en général. » (« Lutte de classes en France » - 1850.)

3) « Ce que j’ai fait de nouveau, c’est d’avoir démontré... que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat, que cette dictature n’est elle-même que la transition à la suppression de toutes les classes et à la société sans classes. » (« Lettre à Waldemeyer » - 1852.)

4) « Entre la société capitaliste et la société communiste se situe la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci. A quoi correspond une période de transition politique, où l’État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat. » (« Critique du programme de Gotha » - 1875.)

Ces textes affirment la nécessité d’une dictature - terme bien vague ! - exercée par le prolétariat - terme bien abstrait ! Lénine, invoquant après Marx l’exemple de la Commune de Paris précise qu’il s’agit de briser la machine bureaucratique et militaire de l’État, de réprimer la bourgeoisie et de vaincre sa résistance. « La démocratie, de bourgeoise devient prolétarienne ; l’État (force spéciale destinée à réprimer une classe déterminée) s’est transformé en quelque chose qui n’est plus proprement un État » (Lénine). L’organisme de répression est la majorité de la population et non la minorité : « Or du moment que c’est la majorité du peuple qui opprime elle-même ses oppresseur, plus n’est besoin d’une force spéciale de répression. C’est en ce sens que l’État commence à dépérir.  » (Lénine).

Après l’anéantissement de l’État bourgeois, l’État prolétarien assume une tâche de répression et de direction. Au fur et à mesure qu’il supprime les antagonismes de classes, il commence à dépérir, il finira par disparaître, et Lénine cite Engels : « Tant que le prolétariat a besoin de l’État, ce n’est point pour la liberté, mais pour réprimer ses adversaires ; et le jour où on pourra parler de liberté, il n’y aura pas d’État. »

Ainsi Lénine est amené à répondre à cette question : qu’est-ce qui nous sépare des anarchistes ? « Le prolétariat n’a besoin de l’État que pour un temps. Nous ne sommes aucunement en désaccord avec les anarchistes quant à l’abolition de l’État comme but. Nous affirmons que, pour atteindre ce but, il est nécessaire d’utiliser provisoirement les instruments, les moyens et les procédés du pouvoir de l’État contre les exploiteurs, de même que, pour la suppression des classes, la dictature provisoire de la classe opprimée est indispensable. »
 
 

C’est en effet sur la nécessité d’une dictature du prolétariat que les anarchistes s’opposent irréductiblement aux marxistes-léninistes. Proudhon ignorait le point de vue de Marx, mais toute son œuvre s’insurge contre l’idée d’une dictature prolétarienne. Il ne recule pas devant l’idée d’imposer par la force une transformation économique à une minorité de privilégiés : mais ce n’est là qu’un pis-aller et il se méfie de toute dictature, car il voit dans l’acceptation de la dictature par la classe ouvrière une tendance au conformisme et à la soumission. On a vu qu’il considérait que toute autorité, tout gouvernement, tout État tendait à absorber les forces collectives, à augmenter sa puissance, et non à dépérir. Dans sa « Sociologie de Proudhon », Pierre Ansart résume excellemment le point de vue proudhonien :« ... Un pouvoir, même ouvrier, s’il s’érigeait en autorité centrale, tendrait nécessairement à reconstituer les tares communes des régimes d’autorité : extension des polices, des bureaucraties, répression des libertés, envahissement progressif de la société économique. »

Bakounine a maintes fois proclamé sa haine de l’État, de toute forme d’État. Je citerai seulement cet extrait de son discours au congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté (Berne - 1868) : « L’État est la négation même de l’humanité... Il n’y a pas et il ne peut y avoir d’État bon, juste, vertueux. Tous les États sont mauvais en ce sens que, par leur nature, par leur base, par toutes les conditions et par le but suprême de leur existence, ils sont tout l’opposé de la liberté, de la morale et de la justice humaine. » Il critique (Marx le fit aussi) le programme de la social-démocratie préconisant l’institution d’un État populaire libre (freier Volksstaat), le mot « État » détruisant absolument le sens des deux mots qui le suivent : populaire et libre (Bakounine : Lettre à un Français »). Il voyait dans le socialisme d’État : « ... ce mensonge le plus vil et le plus redoutable qu’ai engendré notre siècle : le démocratisme officiel et la bureaucratie rouge. » (« Lettre à Herzen » - 19 juillet 1866.)

Quant à la dictature du prolétariat, Bakounine y voyait surtout - et l’avenir devait lui donner raison ! - la dictature d’un parti :

« Ce serait pour le prolétariat un régime de caserne, où la masse uniformisée des travailleurs et des travailleuses s’éveillerait, s’endormirait, travaillerait et vivrait au tambour ; pour les habiles et les savants un privilège de gouvernement. » (« Lettre au journal La Liberté ».)

« Le socialisme, la révolution sociale impliquant la destruction de l’État, il est évident que, qui tend à l’État doit renoncer au socialisme, doit sacrifier l’émancipation économique des masses à la puissance politique d’un parti privilégié quelconque. » (« Lettre à un Français ».)

« Contrairement à cette pensée des communistes autoritaires, selon moi tout à fait erronée, qu’une révolution sociale peut être décrétée et organisée soit par une dictature, soit par une assemblée constituante issue d’une révolution politique, nos amis les socialistes de Paris ont pensé qu’elle ne pouvait être faite et amenée à son plein développement que par l’action spontanée et continue des masses, des groupes et des associations populaires. » (Préambule pour la deuxième livraison de « L’Empire Knouto-germanique ».)

Les anarchistes ne conçoivent pas une révolution imposée par un parti qui, se prétendant le représentant de la classe ouvrière, exerce une dictature au nom du prolétariat. Ils ne pensent pas que cette dictature puisse être passagère et ils affirment, d’accord avec Bakounine, qu’elle conduit inéluctablement à l’instauration d’un régime autoritaire avec renforcement des pouvoirs de l’État dit prolétarien. Pour les anarchistes la révolution ne peut être que l’œuvre des organisations économiques propres à la classe ouvrière, si cette classe veut gérer la production et la distribution et si elle en est capable. Cette révolution sera l’aboutissement d’une longue évolution de la pensée ouvrière et d’une capacité toujours accrue des institutions propres au prolétariat. Si dans la phase finale la violence ne peut être exclue, elle ne nécessitera pas, après la destruction de l’État bourgeois, la création d’un nouvel État. L’organisation économique du travail remplacera l’organisation politique avec ses révolutionnaires professionnels, ses policiers et ses bureaucrates. Les derniers vestiges des fonctions traditionnelles de l’État disparaîtront et l’on s’acheminera vers cette « association libre et égale des producteurs » dont parlait Engels.
 
 

J’ai exposé, le plus objectivement possible, les désaccords qui existaient entre marxistes et anarchistes, puis entre marxistes-léninistes et anarchistes, jusqu’à la parution de « L’État et la Révolution » (début de 1918). Les deux points de vue apparaissaient déjà à cette époque inconciliables. Comme nous le verrons plus loin, les suites de la Révolution d’Octobre ont fait perdre à ce débat son caractère purement théorique et ont mis en pleine lumière l’antagonisme irréductible entre l’anarchisme et les diverses formes du marxisme-léninisme.

Cependant certains bons esprits tentent encore d’impossibles synthèses ; d’autres, poussés par un goût de la nouveauté et du paradoxe, ajoutent à la confusion et obscurcissent les notions les plus claires. Les Colloques internationaux du C.N.R.S., tenus à Paris du 16 au 18 novembre 1964, étaient consacrés a la Première Internationale. Notre camarade Lehning, qui dirige à Amsterdam la publication des « Archives Bakounine », faisait un exposé sur le conflit Marx-Bakounine. Dans la discussion qui suivit, M. M. Rubel, un de nos plus éminents marxologues, prit la parole et voici ce qu’on lit dans le compte rendu officiel du Colloque : « ... Sur le plan de la théorie sociale, Bakounine fut un des premiers disciples de Marx et on peut même le considérer comme le premier marxiste russe... Il n’est pas admissible d’opposer, comme l’a fait M. Lehning, l’anarchisme de Bakounine au prétendu communisme d’État de Marx que l’on peut plutôt considérer(comme M. Rubel s’est efforcé de le prouver dans sa thèse de doctorat) comme le théoricien de l’anarchie, autrement dit de la société sans classes, sans État et sans argent. » J’admire sincèrement M. M. Rubel qui, à ses qualités de philosophe, joint des dons certains d’acrobate et de prestidigitateur ! Et je mets fin à cet intermède comique en reproduisant la réponse de Lehning : « M. Rubel a présenté Bakounine comme le premier marxiste russe et Marx comme le théoricien de l’anarchie : c’est jouer sur les mots. Certes le but à atteindre selon Marx, comme selon Blanqui, était l’organisation sans classes et sans État. Mais dans la lutte des tendances au sein de l’A.I.T., il ne s’agissait pas de cette discussion théorique sur la conception d’une « anarchie post-dictatoriale ». Il s’agissait de décider si la classe ouvrière devait s’organiser en partis politiques visant à la conquête du pouvoir. »
 
 

« La nouvelle classe dirigeante »10





Jusqu’en 1918 la thèse léniniste apparaissait à beaucoup comme réaliste et séduisante, alors que la position anarchiste semblait naïve et utopique. Dans l’inconscient des individus persiste ce respect de l’État que signale Proudhon, cette crainte que la disparition de l’État soit le signal du chaos et de la décomposition du corps social. Le maintien provisoire d’un État prolétarien a quelque chose de rassurant et un peu de dictature ne déplaît pas à ceux qui rêvent de représailles. Aussi bien, cet État dépérira, ainsi qu’il est écrit dans la Bible Léniniste...

Hélas ! nous avons vu que, dès avril 1918, Lénine dénonça comme une dangereuse utopie cette foi dans les créations spontanées de la classe ouvrière, qui semblait jusque-là l’animer et préconisa le retour aux méthodes autoritaires et la mise en tutelle des syndicats et des soviets. Quand parut « L’État et la Révolution », la chasse aux anarchistes était déjà commencée ! Il ne faut point s’en étonner : l’expression dictature du prolétariat prêtait à toutes les confusions. On ne peut imaginer le prolétariat exerçant en tant que tel une dictature qui suppose des organismes de répression et une direction fortement centralisée. Le parti bolchevik, parti détenteur de la vérité et représentant providentiel de la classe ouvrière, parti constitué par une fraction minoritaire du prolétariat encadrée par des révolutionnaires professionnels, était tout désigné pour exercer la dictature au nom du prolétariat et, au besoin, sur le prolétariat. Ceci supposait la concentration de tous les pouvoirs, sans contrôle de la classe ouvrière, dans les mains du parti, c’est-à-dire de son appareil, c’est-à-dire du Politburo, c’est-à-dire du Secrétariat. Une telle dictature entraîne la suppression de toutes les libertés, non seulement pour les classes privilégiées, mais aussi pour toutes les tendances du mouvement ouvrier autres que le parti bolchevik, et bientôt pour ceux qui, dans le parti, critiqueraient la ligne officielle. Un tel régime suppose la disparition brutale des mal-pensants, la domestication des syndicats, la création d’une police politique pléthorique, la multiplication des organismes de contrôle du Parti unique à tous les échelons, la naissance d’une bureaucratie toute puissante ne dépendant que des instances du Parti. Trompés par l’importance de l’appareil policier ou militaire, certains naïfs évoquent périodiquement dans la presse occidentale de prétendues divergences entre le Parti d’une part et la Police ou l’Armée d’autre part. En fait, Police et Armée dépendent étroitement du Politburo et sont férocement épurées quand ce dernier le juge nécessaire. Du vivant de Lénine collaborant avec Trotsky, le régime prenait les traits caractéristiques d’un État totalitaire : liquidation morale ou physique des partis, des oppositions, écrasement en 1921 de la Commune de Cronstadt, établissement d’un système policier qui frappait indistinctement les anciens privilégiés et les prolétaires indociles. Je dis bien : État totalitaire, car le Parti unique asservit la totalité des activités de la société, la totalité - corps et âme ! - de la personne humaine. Le Parti ne se contente pas d’imposer ce qu’il faut penser en économie ou en politique, il définit la « ligne » dans le domaine scientifique, littéraire et artistique. Il fait de l’Histoire l’auxiliaire de l’autorité du Parti, il corrige les biographies, il rature les événements, il crée une Histoire officielle qui n’admet aucun hérétique. La logique du système a conduit bientôt à la dictature d’un seul homme, à la mise en place d’un univers concentrationnaire, aux procès monstrueux où, avant d’exécuter les opposants, il fallait les forcer à se déshonorer. Je renvoie au célèbre rapport de Khrouchtchev, où l’on trouvera la liste, d’ailleurs incomplète, des crimes de Staline11 .

Parfois un brusque changement de personnes s’opère au sommet de la hiérarchie. Tout ceci se décide au Politburo et est ratifié par un Comité Central judicieusement manipulé. Qu’en pense le Parti ? Qu’en pense la classe ouvrière ? Cela importe peu à l’Appareil suprême : le silence apeuré des masses est une approbation suffisante. Cependant on procède à des élections, où la foule des citoyens plébiscite une liste unique avec ces unanimités à 99,9 % que connaissent les régimes totalitaires hitlériens ou communistes. De bonnes âmes prétendent que l’U.R.S.S. et les républiques populaires sont en voie de libéralisation. En fait, on emprisonne toujours, le conformisme et la dictature sont toujours florissants, mais il y a progrès : on ne tue plus ! On se contente de « soigner » dans les hôpitaux psychiatriques les quelques insensés qui s’écartent de l’orthodoxie et qui sont assez fous pour penser et pour exprimer leur pensée !
 
 

Telle a été durant un demi-siècle l’évolution de cet État prolétarien (transitoire !) chargé d’exercer la dictature du prolétariat. Je ne rends pas Marx responsable de cette accumulation de forfaits, dont il serait le premier indigné. Mais on ne saurait passer sous silence que la révolution russe, l’U.R.S.S., les républiques dites populaires se réclament du marxisme et du léninisme. Staline se prétendait marxiste et léniniste lorsqu’il affirmait que, plus les vestiges des classes bourgeoises disparaissent, plus il faut renforcer la dictature et l’État ! C’est au nom du marxisme que Boukharine écrivait dans le « Troud » (13 novembre 1927) : « La seule situation imaginable est la suivante : un parti règne, tous les autres sont en prison. » Et Tomski dans la « Pravda » (19 novembre 1937) : « Sous la dictature du prolétariat, deux, trois, quatre partis peuvent exister, mais à une seule condition : l’un au pouvoir, les autres en prison. »

Devant un tel cynisme, peut-on évoquer le dépérissement de l’État ? Non seulement l’État ne dépérit pas, mais il n’y a aucun indice d’une agonie prochaine. L’État est en parfaite santé partout où flotte le drapeau du marxisme. Si l’on ne peut démontrer, avec preuves à l’appui, la justesse du point de vue anarchiste, on peut proclamer la faillite éclatante de la théorie marxiste-léniniste de l’État. Ce que pressentaient Proudhon et Bakounine s’est réalisé, bien au-delà de leurs prédictions. La dictature du prolétariat, disait Bakounine, conduisait à la caserne : plutôt au bagne !
 
 

Sorel avait déjà prévu, dans ses « Réflexions sur la violence », qu’une révolution politique utilisant « pour son plus grand avantage personnel la force des organisations vraiment prolétariennes... ne toucherait pas gravement l’État traditionnel ». Le peuple des producteurs changerait seulement de maîtres et, ajoute Sorel, « tout porte à croire qu’ils seraient beaucoup plus durs et plus insolents que leurs prédécesseurs. » Ce sont ces nouveaux maîtres qui constituent, en U.R.S.S. et dans les Républiques populaires, ce que Djilas appelle la nouvelle classe dirigeante. L’enracinement de cette nouvelle classe a été l’œuvre d’un ordre militaire et conspiratif : le parti bolchevik caractérisé par l’unité de croyance et la discipline militaire. « La nouvelle classe règne au nom des ouvriers sur le reste de la société, mais, avant tout, sur les ouvriers eux-mêmes. Son autorité est d’abord intellectuelle, sur la fameuse avant-garde du prolétariat ; puis elle s’étend au prolétariat tout entier - imposture qui dépasse toutes celles qu’une classe a jamais pu commettre aux dépens d’une autre. »

En régime communiste, la propriété est sociale et nationale. C’est au nom de la sauvegarde du patrimoine national que l’on incite les ouvriers à la discipline et au travail, que la grève est interdite comme dénuée de sens, que les syndicats ne sont plus que des organismes soumis à l’État. En réalité, « un groupe minoritaire administre la propriété dans son propre intérêt... En régime communiste, pouvoir et propriété sont concentrés dans les mêmes mains ; mais ce fait est dissimulé sous une fiction légale, puisque, aux yeux de la loi, tous les citoyens sont égaux en ce qui concerne la possession des biens matériels. Le propriétaire nominal et fictif est la Nation, tandis qu’en fait l’administration monopoliste se réduit à une couche très restreinte, qui jouit seule des droits de possession. »

Cette nouvelle classe jouit, comme nous le verrons dans un chapitre ultérieur, d’avantages matériels importants. Mais elle se réserve en plus les postes de commandement du Parti et de l’État, elle s’identifie avec l’appareil. « Le gouvernement communiste, en même temps qu’une structure de classe, est un gouvernement de Parti ; la police communiste est une police de Parti ; l’armée communiste est une armée de Parti ; et l’État lui-même est un État de Parti. La loi non écrite qui exclut de certains postes (policiers, militaires, diplomatiques et autres) les citoyens n’appartenant pas au Parti, ou les prive de toute autorité sérieuse, donne naissance à un groupe spécialement privilégié de bureaucrates et met