Ou
Plan pour réprimer la gloutonnerie Monacale,
au profit de la Nation épuisée par les brigandages de harpies
financières
Dédié à Monseigneur de Brienne,
ex-principal ministre
Par l'Auteur de la Lanterne Magique de la France
Imprimé à Rome.
Avec permission et privilège du Pape
1789
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ÉPITRE DÉDICATOIRE
A Monseigneur de Brienne
MONSEIGNEUR,
Permettez qu'Arlequin ait le bonheur de mettre au jour, sous vos auspices, cet Ouvrage patriotique. Il suffira que le goût infaillible de Votre Excellence daigne y donner son approbation, pour que ce faible écrit, dicté par l'amour du bien, ait un heureux succès dans le Public. Tous les honnêtes gens de la Cour, de Paris, de la Province, connaissent, il y a longtemps, les vastes et sublimes projets que votre génie bienfaisant avait conçus dans le silence du cabinet pour l'heureuse destruction, ou, pour le moins, la réforme partielle de la nation monacale. Ils regrettent avec la douleur la plus amère, moi-même j'en ai pleuré, Monseigneur, ils regrettent que la cabale de vos ennemis ait eu l'audace de vous faire culbuter de votre trône ministériel. Certes, si vous eussiez resté un peu plus longtemps, le précepte français aurait goûté la douce satisfaction de voir la France purgée d'un tas de Français qui s'engraissent tout à leur aise aux dépens des autres. Aussi, aujourd'hui, Monseigneur, les Français sont-ils dans la plus grande désolation de ne plus vous avoir pour ministre. A la première nouvelle de votre affreuse disgrâce, pendant que tout le monde s'affligeait, les imbéciles de Parisiens se mettaient à rire, les badauds ! Ils ne peuvent s'empêcher de rire, quand ils voient tomber quelqu'un. Mais, Monseigneur, heureusement que Votre Excellence a un courage à toute épreuve. Et que si, (je ne le dis qu'à vous seul) si elle a éprouvé un peu de désagrément de ne plus avoir en mains les rênes du Gouvernement, elle a eu du moins la consolation de ne pas se retirer la besace vide, grâce à ses bons bénéfices, dont sa prévoyance a eu soin de se pourvoir pour son départ : ce qui prouve, Monseigneur, que vous aviez l'esprit à tout, et qui met le comble à vos talents, dont je ne cesserai d'être un ardent admirateur.
Je suis, Monseigneur, avec le plus profond respect.
Votre très humble, très soumis, très affectionné,
ARLEQUIN,
natif de Bergame.
AVANT-PROPOS
Ou Avis charitable aux moines
Dans un moment où les Chefs respectables de la Nation épuisent
tous les moyens que peut suggérer le génie fiscal pour avoir
de l'argent (car en France on l'aime diablement), j'ai cru trouver que
le meilleur parti pour en trouver, était d'aller trouver vos coffres-forts.
Comme ordinairement vous faites un fort bon accueil à ceux qui viennent
vous visiter pour partager avec vous les délices de vos tables copieusement
et finement fournies, j'espère, Messieurs les Moines, qu'à
quelques clameurs près, expression d'une douleur légitime,
vous ferez le petit sacrifice que la nécessité exige de vous.
D'ailleurs, quoiqu'en disent les mauvais plaisants, vous êtes de
si braves gens ! Vous en avez donné tant de fois des marques depuis
que vous existez, que je croirais sincèrement vous manquer profondément,
si j'avais le moindre soupçon d'un refus de votre part. Ainsi, je
suis moralement persuadé que, quoique vous soyez accoutumés
à faire bonne chère, vous vous rendrez à mes raisons
; d'abord vous crierez, cela est naturel, puis vous gémirez, et
puis ensuite, par le moyen de la grâce du Saint-Esprit, vous parviendrez
à faire une vigoureuse résistance aux offres du Diable. Justement,
vous approchez du Saint Temps de Pâque ; quelle plus belle occasion
pour manifester votre amour de la Patrie ! Vous n'ignorez pas, sans doute,
puisque vous êtes Membres sacrés de l'Église, que votre
divin Maître donna lui-même, en personne, l'exemple de la sobriété,
et même du jeûne : car, il jeûna, comme vous devez l'avoir
appris dans le Nouveau Testament, que vous lisez souvent, quarante jours
et quarante nuits dans le désert. Eh bien, Messieurs les Moines,
ayez donc le courage de résister aux désirs séduisants
de la bonne chère. Sacrifiez-en le produit à faire du bien.
Et, en récompense, vous mangerez tout à votre aise dans le
Paradis. Car j'ai lu dans un bon livre, approuvé en Sorbonne, que
l'on y faisait une chère succulente. Ainsi, vous voyez bien qu'au
lieu d'y perdre, vous goûterez la délicieuse satisfaction
de ripailler avec les Anges, les Saints et vos Fondateurs.
ARLEQUIN RÉFORMATEUR
DANS LA CUISINE DES MOINES
Dans le siècle où nous sommes, je veux dire dans un temps où la manie philosophique d'être pieusement fainéant et de s'engraisser voluptueusement aux dépens des autres, est devenue une maladie épidémique dans les différentes classes de la société, il faut avoir un courage comme le mien, pour oser porter la hache de la réforme dans la cuisine d'un Corps qui, depuis tant de siècles, à l'ombre d'une profonde ignorance, et d'une hypocrisie raffinée, se procure dévotement les plaisirs de la table. Certainement la hardiesse d'une pareille conduite va m'exposer tout-à-coup à toutes les malédictions des ruches monacales ; mais, semblable à M. Duval d'Esprémesnil, Hercule du premier Sénat de la France, et dont les véhémentes remontrances, brûlantes du feu patriotique, ont donné l'impulsion à mon courage, j'oserai braver leur courroux et leur haine. Et je croirai avoir philosophiquement rempli ma tâche de Citoyen, si, tant soit peu, j'ai pu mettre un frein à leur insatiable gloutonnerie, et les forcer à appliquer le produit de leur économie sur la mangeaille journalière, à relever ma Nation, depuis si longtemps aux abois.
En ce moment, où enflammé du bien public, je sacrifie mes veilles et mon loisir à tracer hardiment à mes Concitoyens flottant entre les horreurs de la crainte et du désespoir, qu'on me pardonne cette heureuse expression, j'aime extrêmement le style de l'Académie, ou académique, à leur tracer hardiment un plan qui, par son utilité générale, doit redonner de la vigueur au corps politique ; il me semble entendre des couvents des quatre coins de la France, les plaintes amères, les cris aigus, et les lugubres lamentations de leurs membres contre mon génie réformateur. Je suis bien persuadé que si j'avais eu le malheur de mettre au jour un pareil écrit dans certains pays, où les Moines aiment à se chauffer tout en brûlant charitablement les vivants, quand les vivants ont le malheur de n'être pas des imbéciles comme eux ; je suis bien persuadé que le monachisme espagnol aurait trouvé dans cet ouvrage profond, même philosophique, de quoi me faire rôtir dans un superbe autodafé. «Ainsi, M. Arlequin, remerciez donc bien la sainte Providence, de ce que sa sagesse infinie a bien voulu vous permettre de naître chez un Peuple charmant, où la complaisance ministérielle vous accorde de produire vos vue de réforme, ans crainte d'aller sur un bûcher enflammé faire les délices des Moines et Dévotes de Paris» !
Quelle circonstance plus heureuse, plus favorable pour opérer une réforme dans la cuisine, l'office et la cave de ce Corps monacal que celle actuelle, où le Roi, où la Reine, où Monseigneur le Comte de Provence, ou Monseigneur le Comte d'Artois, et Mesdames se sont fait un plaisir de chasser loin de leur Palais un tas de gens qui, sous prétexte qu'ils étaient fort utiles, dévoraient paisiblement, et sans rien faire, la substance du Peuple. Les singes de la Cour, je veux dire les courtisans, quoique cette réforme leur fît grand mal au cœur, ont cependant élevé jusqu'aux nues ces changements. Et dès le lendemain une partie a voulu faire comme le prince et ses frères.
Monsieur le Marquis D**, en bon courtisan, voulant imiter la Cour, et donner une preuve de son zèle, fit chez lui une réforme, et voici ce qu'il fit : Il y avait chez lui dix grands laquais, trois excellents cuisiniers et un Auteur de beaucoup de mérite, que sa vanité avait pris sous sa protection. Aux heures du dîner, M. le Marquis le faisait descendre de son grenier pour lui donner de l'encens, et en même temps faire de l'esprit : et il remplissait l'un et l'autre rôle fort gauchement. Comme l'encens qu'il donnait, tant bien que mal, ne sentait pas aussi bon que les ragoûts que lui faisaient ses cuisiniers, M. le Marquis jugea à propos de faire congédier un pareil individu, qui, selon lui, n'était propre à rien, et coûtait plus qu'il ne valait ; et sans d'autre forme d'examen, on le pria fort poliment d'aller chercher un gîte ailleurs. Depuis ce temps-là, M. le Marquis prêche partout où il va, l'esprit de la réforme.
Madame la Marquise de F** avait trois chats angora, deux épagneuls ; chacun de ces animaux coûtait, pour le moins, par jour 20 sous, avait de plus quatre femmes très jeunes et jolies, et un petit orphelin qu'elle avait pris chez elle dans un transport de commisération. Madame la Marquise est une zélée patriote : et un jour qu'elle était profondément absorbée dans des réflexions politiques, à l'occasion d'un livre de Plan d'Administration des Finances qu'elle parcourait, elle réfléchit que si elle renvoyait le petit malheureux elle aurait de profit au bout de l'année la dépense que lui coûtait annuellement sa nourriture et son habillement ; et que cela ferait autant de gagné pour les chapeaux nouveaux qu'elle doit acheter pour le printemps. Après un pathétique sermon, que sa tendresse cordiale lui fit sur la dureté du temps, Madame la Marquise le fit mettre aux enfants-trouvés. Je pourrais citer une foule de beaux traits pareils à eux-ci, qui prouveraient évidemment avec quel zèle Paris et la Province se sont livrés à la réforme : mais je veux revenir à mon sujet principal.
Messieurs les Moines n'ignorent point sans doute combien nos finances sont dans un mauvais état ; que depuis très longtemps il n'y a rien que le génie fiscal n'invente pour trouver de l'argent. Et, en effet, les porte-feuilles de nos financiers sont remplis de magnifiques projets pour en avoir : de sorte que ce ne sont plus les moyens qui manquent, c'est la volonté de ceux qui payent. Mais comme ceux qui payent sont las de payer, on est aujourd'hui à trouver d'autres expédients. Moi, quoique je sois Arlequin, qui veux être utile, puisque n'étant pas Moine, je n'ai point fait vœu d'être à la charge de mes Concitoyens ; moi, dans le moment actuel, je ne trouve pas de meilleur parti pour avoir de ce qui se compte que de tomber sur les finances des Moines ; les compères ont furieusement de l'argent ! Qu'en font-ils ? Ils l'emploient à trois choses : 1° à satisfaire leur avarice sordide ; 2° à nourrir leur insatiable gloutonnerie ; 3° à entretenir leurs amours. Les Prieurs, Sous-Prieurs, Gardiens, Procureurs, enfin tous, qui ont entre leurs mains le temporel, ou qui peuvent s'en procurer une partie par leurs postes, sont ceux qui peuvent, avec de l'argent du couvent, s'enivrer de caresses voluptueuses de certaines donzelles au cœur très humain, et vivre dans une éternelle orgie. Tout cela secrètement, car au couvent, on aime à sauver les apparences. Les autres, qui sont de simples Moines, et que le hasard n'a pas assez protégés pour faire parvenir aux places lucratives, sont forcés, si leur bourse ne leur offre pas des ressources pour s'amuser, ou s'ils ne sont pas porteurs d'une belle figure, de se livrer tout bonnement aux plaisirs solitaires de M. Onan, et aux délices journaliers de la mangeaille ! et la mangeaille chez les Moines absorbe la plus grande partie de leurs revenus. La dépense de la cuisine d'un Fermier général est une bagatelle en comparaison de celle d'un Prieur ou d'un Général d'Ordre. Je me souviens qu'un jour, passant auprès d'un couvent de Bernardins, je respirai un air délicieux, qui paraissait provenir de leur cuisine. Attiré par cette vapeur agréable, ma curiosité me porta jusqu'à la porte. Bon Dieu ! je restai un moment ébahi à la vue de mets succulents, dont l'odeur délectable enivrait mes sens. Je ne comptais les poulardes, les cailles, les pigeons, les lièvres, les perdrix, etc. que par centaines. Il y aurait eu de quoi nourrir un régiment entier. Je demandai en l'honneur de quel Saint on faisait tant d'apprêts. On me dit que c'était aujourd'hui la fête de M. le Prieur, et que pour y bien procéder, on allait ripailler. Un instant après, je me tapis dans un coin de l'office, et après avoir admiré les sucreries, pâtisseries, crèmes, vins de liqueurs et ratafias, qui allaient chatouiller voluptueusement les estomacs gloutons des enfants de Saint-Bernard, je considérai de tous mes yeux comment les Novices et les Moines allaient se tirer d'affaire. D'après les mouvements sans relâche des muscles de leurs visages, et du bruit continuel de leurs dents, sans cesse occupées à engloutir les mets dans leurs ventres, oui, je soutiens qu'il n'y a point de mâchoire mieux montée, mieux organisée pour dévorer, casser, disséquer, broyer les aliments, que celle d'un Bernardin. Non pas que je veuille ôter en rien du mérite aux autres Moines : sans doute, j'aime à leur rendre justice en tout point, et je connais trop leurs talents pour la mangeaille et la f....., pour leur refuser mon approbation ; mais, sans contredit, le Bernardin les surpasse tous à bien manger.
A parler politiquement, je ne vois pas qu'il soit nécessaire que les Moines s'engraissent, et cependant leur unique but est de le faire. Ôtez le plaisir de la mangeaille dans un couvent, vous ôtez la plus grande volupté du corps monacal. Aussi quand les Novices sont dans leur temps d'épreuve, ils ne résisteraient pas à l'ennui mortel de marmotter du latin, s'ils n'étaient pas encouragés par l'espoir consolateur d'un excellent repas. Au bout de quelque temps, ces jeunes Moines ont des mines, parlons monacalement, ont des faces rubicondes qui attestent en caractères vivants leur dévote activité à ne pas se laisser mourir de soif, et des ventres dont la vaste grosseur prouve qu'ils ont bien soin de les nourrir.
Mais, je le dirai, c'est que la France se passerait fort bien de pareils pourceaux qu'en style vulgaire, le peuple appelle les cochons du bon Dieu. Et que puisque le but de leurs Fondateurs est qu'à force de jeûnes, d'abstinences, de mortifications et de prières, ils aillent en ligne directe dans la demeure des Saints, ils devraient au moins un peu s'y conformer. La moitié de l'argent d'un couvent est employé à fournir de la mangeaille aux bouches monacales. Ainsi, si le produit d'une des maisons de leur Ordre est de cent mille livres, il y en a cinquante applicables aux plaisirs de l'estomac, trente aux amours de MM. les Prieurs, Sous-Prieurs, Procureurs, etc., et vingt qui dorment dans les coffre-forts.
Comme il n'est pas possible de chasser de la France ces frelons bien dotés pour ne rien faire, et qui depuis tant de siècles en occupent la surface, on devrait, pour agir en bon Citoyen, sinon les prier, du moins les forcer à contribuer aux besoins de la Nation. Et puisqu'il est impossible à un bon Prieur, et à ses Coadjuteurs de se passer de Maîtresses, on pourrait leur laisser l'argent nécessaire pour entretenir leurs amours : car si, d'un côté, il dépendent, de l'autre ils peuplent, et comme l'a dit un grand écrivain de la secte économique, la population fait la richesse d'un État. Ainsi, plus que jamais, vive les Prieurs, Sous-Prieurs et Procureurs de couvents ! Mais aussi, en leur accordant tant d'avantages sur les autres, on devrait les forcer d'être moins voluptueux dans leur manger. Et ainsi y mettant moins de raffinement et de luxe, ils pourraient moins dépenser, et appliquer le produit de leur économie à soulager la Nation. Quand je devrais mentir impudemment, je me ferais un plaisir, par reconnaissance, de dire du bien des Moines ; car quoiqu'ils soient d'une fainéantise à charge du Peuple, je dirais qu'ils s'occupent journellement à dire des prières, et que sans ses prières nous ferions un jour la proie du Diable ; quoiqu'ils soient portés d'inclination à faire porter à MM. les maris des bonnets à la Moïse, je dirais que c'est l'envie qui met encore les armes de la calomnie pour perdre de réputation des gens dont l'extérieur modeste, et nullement hypocrite, est le garant de la pureté de leurs mœurs. Enfin, je dirais des choses, mais des choses qui rendraient les Moines, fussent-ils plus noirs que le Diable, aussi blancs que l'est M. le Noir, par un arrêt du conseil, et par le procès qu'il vient de gagner contre le sieur de Kornmann. J'avoue qu'il faudrait hardiment mentir ; mais, en ce monde, que de gros mensonges ne fait-on pas pour avoir de l'argent et des places ? mais en ce moment trêve aux plaisanteries véridiques.
Ainsi, si les Moines, au lieu de s'engraisser avec des poulardes, des perdrix, des cailles et., ne mangeaient que de la grosse viande de boucherie et des légumes, ils ne dépenseraient que le quart de leurs revenus. Et s'ils étaient assez généreux pour faire sacrifice d'une partie du superflu de leurs biens, je ne sais de combien de millions ils enrichiraient la France ; et la France, à son tour, comme elle est devenue sobre depuis quelque temps, en appliquerait le produit, d'abord à liquider une partie de ses dettes onéreuses, ensuite à établir des hôpitaux pour tant de malheureux qui périssent non pas faute de secours, mais de bons secours ; et enfin à mieux nourrir ses troupes qui jeûnent les trois quart de la journée.
Ah ! si jamais ces sublimes projets pouvaient se réaliser un jour, car je suis comme M. de Beaumarchais, je suis fort pour n'inventer que de belles choses, je me regarderais comme le plus heureux des Arlequins ! Dans les transports de ma joie patriotique, je ferais élever à mes dépens, dans la cour des Bénédictins de Paris, une superbe obélisque qui attesterait à la postérité la plus reculée la générosité des Moines en faveur de la Nation. Et ce serait un bon Artiste qui l'exécuterait ; et je voudrais qu'il s'y prît ainsi pour représenter les objets relatifs à cette exécution.
En conséquence de cela, je voudrais qu'aux quatre coins de cette obélisque, qui serait fort élevée, on érigeât quatre statues, dont chacune d'elle représenterait un Moine de différents Ordre. Par exemple, un Bénédictin, un Bernardin, un Chartreux, et un Augustin. Il serait à désirer que le ciseau de l'Artiste déployât sur chacune d'elles son talent ; il donnerait à chaque Moine une figure pleine d'embonpoint, un œil animé par la joie, un gros ventre, apanage ordinaire des cordons bleus de couvents, et enfin dans tout l'ensemble de leur personne, l'allure de Prieur. Dans leurs bras droits, ils tiendraient une corne d'abondance, de laquelle découlerait une grande quantité d'argent, et sur la partie extérieure de laquelle on graverait ces mots en lettres d'or : Produit de notre économie pour soulager l'infirme, et celui qui sacrifie sa vie pour défendre la Patrie.
A propos, j'oublie un point bien intéressant ; je voudrais, pour
perfectionner cet ouvrage unique en son genre, qu'on représentât
au pied de chaque statue, en bas reliefs, différents attributs analogues
au goût dominant de chaque ordre de Moines. Ainsi, à la statue
du Bénédictin, on représenterait des bouteilles de
bon vin, tiré des meilleurs cantons ; sur chacune d'elles il y aurait
des étiquettes qui apprendraient le nom de l'endroit ; à
celle du Bernardin, on représenterait des lapins, des poulardes,
des perdrix et des cailles ; à celle du Chartreux, des anguilles,
des carpes, des saumons, des tanches et des perches ; et à celle
des Augustins, des pâtés de différentes grosseurs,
et des pièces de viande de résistance. Au milieu de l'obélisque,
j'y ferais mettre cette modeste inscription à l'honneur du corps
monacal :
MONUMENT
érigé,
Par la reconnaissance publique ;
A la sobriété et à la générosité
des Moines ;
sous les auspices de Monseigneur DE BRIENNE
1789

Scan et corrections : L'Idée Noire, 27/06/06 — ©opyleft