LA MAKHNOVCHTCHINA
L’Insurrection révolutionnaire en Ukraine
de 1918 à 1921
Éditions anarchistes, 1924.
Réédition : Les Amis de Spartacus, 2000
VOLINE
Présentation
Il est surtout important pour le lecteur de savoir, en abordant ce livre, à quel genre d'ouvrage il a affaire : à un exposé sérieux et consciencieux ou bien à un conte fantastique et insensé ? Peut-on avoir confiance en l'auteur, au moins en ce qui concerne les faits, les données et les matériaux qu'il apporte ? L'auteur est-il suffisamment impartial et ne fait-il pas violence à la vérité pour tâcher de justifier son idée et réfuter celles de ses adversaires ?
Ce ne sont point là de vaines questions.
Il est essentiellement nécessaire de traiter les documents sur le mouvement makhnoviste avec la plus grande prudence. Le lecteur le comprendra, s'il se donne la peine d'en considérer de près quelques traits caractéristiques.
D'un côté, la makhnovchtchina est un phénomène d'une immense envergure, d'une grandeur et d'une importance extraordinaires. Elle s'est déroulée avec une force tout à fait exceptionnelle, a joué un rôle colossal et excessivement compliqué dans la révolution, a soutenu une lutte titanique contre tous les genres de réaction, et a plus d'une fois sauvé la révolution de la débâcle. C'est un phénomène extrêmement riche en épisodes éclatants, ayant attiré l'attention et l'intérêt non seulement en Russie, mais aussi au delà de ses frontières. La makhnovchtchina a, en même temps, éveillé dans les différents partis, révolutionnaires et réactionnaires, les sentiments les plus divers, depuis la haine et l'hostilité farouches en passant par l'étonnement, par la méfiance et la suspicion, jusqu'à la sympathie et l'admiration les plus profondes.
En ce qui concerne le parti communiste et le «pouvoir soviétique» qui monopolisèrent la révolution, la makhnovchtchina fut forcée d'entamer contre eux, après de longues péripéties, une lutte acharnée, semblable à celle qu'elle avait menée contre la réaction, et leur porta une série de coups moraux et matériels qui leur furent très sensibles.
La personnalité de Makhno, complexe, éclatante et puissante, comme le mouvement lui-même, attira aussi l'attention générale, éveillant chez les uns une simple curiosité ou de l'étonnement, chez d'autres une indignation stupide ou une frayeur irréfléchie, chez d'autres encore une haine implacable ou bien un amour sans borne.
Il est donc tout naturel que la makhnovchtchina tente et tentera plus d'un «conteur» poussé par des considérations tout autres que la vraie connaissance des causes et le désir de partager cette connaissance avec d'autres en racontant et en éclaircissant les faits, les fixant d'une manière exacte et précise pour les mettre à la disposition des historiens. Les uns saisissent la plume, mûs par des calculs politiques, par le besoin de justifier et d'affermir leur position, en avilissant et en calomniant un mouvement hostile et ses guides. D'autres se croient obligés de blâmer un phénomène qui est au-dessus de leur compréhension, qui les effraya ou les incommoda. D'autres encore sont séduits par la légende dont le mouvement fut bientôt entouré, par ce thème à sensation, par le vif intérêt que lui porte le «grand public», par la perspective alléchante de gagner de l'argent en faisant quelques pages de roman. Il y en a enfin qui ont simplement la manie du journalisme.
C'est ainsi que s'accumulent les «matériaux» qui ne peuvent servir qu'à embrouiller désespérément les notions du lecteur et à lui ôter toute possibilité de démêler la vérité1.
D'un autre côté, le mouvement, malgré sa grande envergure locale, fut contraint par une série de circonstances particulières de se développer dans l'atmosphère d'une certaine contraction et isolation.
Étant purement un mouvement d'en bas des couches les plus profondes des masses populaires étrangères à toute prétention de parade, d'éclat, de domination ou de gloire ; ayant sa source aux bornes de la Russie, loin des centres ; se déroulant dans un espace circonscrit, séparé non seulement du monde entier, mais même des autres régions du pays, le mouvement resta, en ses traits fondamentaux et essentiels, peu connu hors de ses limites. Se développant, presque sans intervalles, dans des conditions de luttes armées incroyablement tendues et pénibles ; entouré de tous côtés d'ennemis, n'ayant presque pas d'amis dans les sphères non-travailleuses ; combattu sans merci par le parti gouvernant, étouffé par le tapage sanglant et étourdissant de l'activité étatiste de celui-ci ; ayant perdu au moins 90 pour cent de ses participants les meilleurs et les plus actifs ; n'ayant ni le temps ni la possibilité, ni même un besoin particulier de fixer, d'amasser, de conserver pour la postérité ses actes, paroles et pensées, le mouvement a laissé peu de données, peu de monuments palpables et vivants. Ses faits réels ne furent gravés nulle part. Sa documentation ne fut ni répandue au loin ni conservée. Il en résulte que dans sa plus grande partie il est, jusqu'à cette heure, soustrait à l'œil de l'étranger, dérobé aux regards de l'investigateur. Il n'est pas facile de pénétrer jusqu'à sa substance profonde. De même que des milliers de héros modestes des époques révolutionnaires restent à jamais inconnus, il s'en fallut de peu que le mouvement makhnoviste ne restât, lui aussi, une épopée héroïque des travailleurs ukrainiens à peu près ignorée. Jusqu'à maintenant, l'immense trésor de faits réels et de documents de cette épopée demeure ignoré. Et si le sort n'eût gardé la vie à quelques participants de ce mouvement, qui le connaissent à fond et sont capables de dire sur lui toute la vérité, il aurait pu, en effet, rester non-raconté...
Un tel état de choses crée pour le lecteur sérieux et pour l'historien une situation extrêmement difficile et délicate : l'un et l'autre sont forcés de démêler et d'apprécier en critiques des documents, des ouvrages et des matériaux excessivement dissemblables et contradictoires, ceci pour leur propre compte, sans aucun secours, et non seulement sans données directes qui puissent les orienter, mais aussi sans la moindre indication d'où ni comment ces données pourraient être puisées.
Voilà pourquoi il est nécessaire d'aider le lecteur à séparer dès le début le bon grain de l'ivraie ; pourquoi il est important pour lui de savoir tout de suite s'il peut considérer cet ouvrage comme une source pure et saine ; pourquoi la question de la personne de l'auteur et du caractère de son œuvre doit avoir, en l’occurrence, une signification toute particulière.
J'ai pris la hardiesse d'écrire une préface à ce
livre et d'y éclairer ces questions, le sort ayant voulu que je
sois l’un des rares survivants du mouvement makhnoviste possédant
une connaissance suffisante du mouvement, de l'auteur et des conditions
dans lesquelles cet ouvrage a été conçu et rédigé.
* * *
Je me permets, d'abord, une réserve personnelle. On pourrait me demander (ce qui d'ailleurs m'arrive assez souvent) pourquoi je n’écris pas, moi, sur le mouvement makhnoviste. C'est à cause de différentes considérations dont voici quelques-unes.
Ce n’est qu'en possession de toutes les données, rigoureusement et scrupuleusement, qu'il faut aborder la tâche d'exposer les faits et d'éclairer le fond du mouvement makhnoviste. Ce thème exige un travail particulier, intensif et de vaste étendue. Or, ce travail m’avait été, pour plusieurs raisons, jusqu’ici impossible, c'est pourquoi, en premier lieu, j'ai cru nécessaire de m'en abstenir jusqu’à maintenant.
L'épopée makhnoviste est trop grave, sublime et tragique, trop arrosée du sang de ses participants, trop profonde, compliquée et originale, pour qu’on puisse se permettre de la traiter à la légère, en ne s'appuyant, par exemple, que sur les récits et les témoignages contradictoires de divers personnages. La présenter en se servant uniquement de documents n’est pas non plus notre affaire, car les documents, choses mortes, sont loin de refléter toujours et pleinement la vie palpitante. Écrire en ne se fondant que sur des documents sera la tâche des historiens futurs qui n’auront point d'autres matériaux à leur disposition. Les contemporains doivent être, par rapport à l’œuvre ainsi qu’à eux-mêmes, beaucoup plus exigeants et sévères, car c'est justement sur eux que l'histoire fera peser ses réclamations. Ils doivent s'abstenir de narrations et de jugements sur des événements de cette importance, tant qu'ils n'y ont pas pris part personnellement. Il ne leur sied pas non plus de se précipiter sur les récits et les documents pour «faire de l'histoire», mais plutôt de chercher à fixer leur expérience personnelle. Dans le cas contraire, ils risqueraient de laisser dans l'ombre ou, pis encore, de corrompre le fond essentiel, l'âme vivante des événements et de faire tomber le lecteur et l'historien dans une grave erreur. Certes, leur expérience personnelle n'est pas, non plus, exempte d'inexactitudes et de méprises. Mais ceci n'a aucune importance en pareil cas. Un tableau réel, vif et substantiel des événements sera fait, c'est là le point capital. En juxtaposant ce tableau avec les documents et les autres données, il sera facile de rejeter certaines erreurs secondaires. Voilà pourquoi le récit d'un participant, d'un témoin oculaire des événements est d'une importance toute particulière. Plus l'expérience personnelle a été profonde et complète, plus il est important et urgent d'accomplir ce travail. Si, de plus, ce participant se trouve en possession d'une vaste documentation et de témoignages d'autres participants, son récit acquiert une signification de premier ordre.
J'aurai à parler de la makhnovchtchina plus tard, sous une forme et un éclairage particuliers. Mais je ne puis écrire une histoire complète du mouvement makhnoviste, justement parce que je ne puis prétendre à une connaissance détaillée et complète du sujet. J'ai pris part au mouvement pendant près de six mois d'août 1919 à janvier 1920 ; c'est-à-dire que je suis loin de l'avoir observé dans toute son étendue. J'ai rencontré Makhno pour la première fois au cours de ce même mois d'août 1919. Puis j'ai complètement perdu de vue le mouvement et Makhno lui-même, ayant été arrêté au mois de janvier 1920, et n'ai été ensuite en contact avec l'un et l'autre que pendant quinze jours du mois de novembre de la même année, lors du traité entre Makhno et le gouvernement soviétique. Ensuite, j'ai de nouveau perdu de vue le mouvement. Ainsi, ma connaissance personnelle du mouvement ne saurait être parfaite, bien que j'y aie beaucoup vu, éprouvé et réfléchi.
Lorsqu'on me demandait pourquoi je n'écrivais pas sur le mouvement makhnoviste, j'ai toujours répondu «Parce que c'est à un autre plus fort et plus complètement documenté que moi, sous ce rapport, de le faire.»
Je parlais justement de l'auteur du présent ouvrage.
Je savais qu'il avait, en personne, continuellement pris part à ce mouvement. En 1919 nous y avions milité ensemble. Je savais qu’il en écrivait méticuleusement une histoire complète. Je savais enfin que le livre était terminé, et que l’auteur s'apprêtait à le publier à l'étranger. Et j'estimais que c'était justement cet ouvrage qui devait paraître avant tout autre : l'histoire complète de la Makhnovchtchina, écrite par quelqu'un qui, ayant participé au mouvement, était en même temps possesseur d'un riche trésor de matériaux.
Il existe encore beaucoup de gens sincèrement convaincus que Makhno n'est qu'un «simple bandit», un «pogromchtchik2 » qui entraîna à sa suite la masse obscure des soldats et des paysans corrompus par la guerre et toujours prêts au pillage. Il y en a d'autres qui le considèrent comme un «aventurier» en prêtent foi aux contes malveillants et absurdes qui le disent avoir «ouvert le front» à Dénikine, avoir «fraternisé» avec Petlioura, s'être «allié» à Vrangel... A la suite des bolcheviks, beaucoup de gens persistent à calomnier Makhno en l'accusant d'avoir été un «chef du mouvement contre-révolutionnaire des paysans cossus», ils considèrent l'anarchisme de Makhno comme une invention naïve de quelques anarchistes dont il aurait su adroitement tirer parti... Mais Dénikine, Petlioura, Vrangel ne sont que des épisodes de guerre éclatants : on s'en empare pour accumuler des tas de mensonges. Or, la lutte contre les généraux réactionnaires ne saurait emplir les cadres de la makhnovchtchina. Le fond essentiel du mouvement makhnoviste, sa substance véritable, ses traits organiques restent toujours à peu près inconnus.
On ne saurait remédier à cet état de choses par des articles disjoints, des notes détachées, des ouvrages partiels. Quand on a affaire à un phénomène d'une grandeur et d'une complexité comme ce qui caractérise la makhnovchtchina, de pareils articles et ouvrages offrent trop peu de ressources, n'éclairent pas l'ensemble du tableau et sont ensevelis sans presque laisser de traces, sous la masse de papier imprimé. Pour porter un coup décisif à toutes les fables et donner de l'impulsion à un intérêt sérieux et à une étude approfondie du sujet, il est nécessaire de publier en premier lieu un ouvrage plus ou moins entier ; après quoi, il sera profitable de traiter séparément les différentes questions, les épisodes particuliers et les menus détails.
C'est justement d'un tel ouvrage entier qu'il s'agit ici. Son auteur
était apte à l'écrire plus et mieux que tout autre.
Il est à regretter que par suite de diverses circonstances malencontreuses,
cette œuvre paraisse avec un retard considérable3.
* * *
Il est significatif qu'un ouvrier soit destiné à être le premier historien du mouvement makhnoviste. Ce n'est pas là un simple jeu du hasard. Pendant toute son existence le mouvement ne pouvait disposer, du côté des idées comme de l'organisation, que de ses propres forces et ressources, celles fournies par la masse des ouvriers et des paysans elle-même. L'élément de «l'intelligentsia4 » théoriquement instruite n'y était, à quelques exceptions près, pour rien. Le mouvement a été pendant toute sa durée abandonné à ses propres ressources et moyens. Le premier historien qui nous l'explique et tâche de lui trouver une base théorique sort des mêmes milieux ouvriers.
L'auteur de cet ouvrage, Pierre Archinov, fils d'un ouvrier d'Ekatérinoslav, est serrurier de son métier, parvenu à un certain degré d'éducation par un travail personnel assidu. Ce fut en 1904, à l'âge de 17 ans, qu'il se rallia au mouvement révolutionnaire. En 1905, alors qu'il travaillait en qualité de serrurier dans les ateliers des chemins de fer de la ville de Khisil-Arvate (Asie Russe), il devint membre de l'organisation locale du parti bolchevik. Il commença bientôt à y jouer un rôle actif et devint l'un des guides et rédacteurs de l'organe local illégal des ouvriers «Le Marteau» (cet organe était répandu dans tous les chemins de fer de l'Asie Russe et était d'une grande importance pour le mouvement révolutionnaire des ouvriers de ces chemins de fer). En 1906, poursuivi par la police locale, Archinov quitte l'Asie pour aller en Ukraine, à Ekatérinoslav. Il y devient anarchiste et continue, comme tel, son travail révolutionnaire parmi les ouvriers d'Ekatérinoslav. Ce qui l'avait fait passer à l'anarchisme était le minimalisme des bolcheviks, qui, d'après la conviction d'Archinov, ne correspondait pas aux aspirations réelles des ouvriers et causa, de même que le minimalisme des autres partis politiques, la défaite de la révolution de 1905-1906.
Ce n'est que dans l'anarchisme qu'Archinov trouva, d'après ses propres paroles, rassemblées et poussées à fond les aspirations et les espérances libertaires et égalitaires des travailleurs.
En 1906-1907, lorsque le gouvernement tsariste couvrit la Russie d'un réseau de tribunaux militaires, toute activité de quelque ampleur devint impossible. Archinov, poussé par des circonstances particulières et entraîné par son tempérament combatif commet coup sur coup plusieurs actes terroristes.
Le 23 décembre 1906, de compagnie avec plusieurs camarades, il fait sauter un poste de police dans le faubourg ouvrier «Amour», près d'Ekatérinoslav. (Trois officiers cosaques, des officiers de police et des gardes y périrent). Grâce à l'organisation habile de cet acte, ni Archinov, ni ses camarades ne furent soupçonnés.
Le 7 mars 1907, Archinov tira sur le chef des principaux ateliers des chemins de fer de la ville d'Alexandrovsk, un certain Vassilenko. Le crime de ce dernier envers la classe ouvrière était d'avoir livré au tribunal militaire plus de 100 ouvriers accusés d'avoir pris part à l'émeute armée du mois de décembre 1905 et dont plusieurs, en raison du témoignage de Vassilenko, furent condamnés à mort ou aux travaux forcés. En outre, avant comme après cet événement, Vassilenko s'est toujours montré un oppresseur impitoyable des ouvriers. De sa propre initiative, mais en conformité avec le jugement général des masses ouvrières, Archinov châtia sévèrement cet ennemi des travailleurs : il le tua d'un coup de revolver, près des ateliers et aux yeux d'une foule d'ouvriers. Archinov fut saisi par la police, cruellement battu et deux jours après condamné à la pendaison par la cour martiale. Au centre, on avait ajourné l'exécution, ayant statué que l'affaire Archinov n'était point du ressort de la cour martiale, mais du tribunal militaire supérieur. Cet ajournement donna à Archinov la possibilité de s'évader. L'évasion fut accomplie dans la nuit du 22 avril 1907, pendant la messe de Pâques à l'église de la prison d'Alexandrovsk. Les gardiens chargés de surveiller les détenus à l'église furent surpris à l'improviste par un assaut audacieux de plusieurs camarades, et tous exterminés. La possibilité de s'évader était offerte à tous les détenus. Plus de quinze personnes s'évadèrent.
Par la suite, Archinov passa près de deux ans à l'étranger, pour la plupart en France. Mais en 1909, il retourna en Russie et y milita clandestinement pendant une année et demie, poursuivant son travail de propagande et d'organisation anarchistes dans les milieux ouvriers.
En 1910, il fut arrêté par les autorités autrichiennes pendant qu'il faisait passer un transport d'armes et de littérature libertaire d'Autriche en Russie. Enfermé dans la prison de Tarnopol, il y resta environ une année, après quoi, sur l'exigence du gouvernement russe, il fut livré aux autorités russes à Moscou et condamné par la Cour d'assises à 20 ans de travaux forcés.
C'est à Moscou, dans la prison Boutyrka, qu'Archinov purgeait sa peine.
Ce fut là qu'il rencontra pour la première fois le jeune Nestor Makhno condamné en 1910, pour des actes terroristes également, aux travaux forcés à perpétuité. Makhno connaissait déjà Archinov de nom, du temps de leur activité au sud de la Russie. Ils restèrent, pendant toute la durée de leur réclusion, en termes de camaraderie et sortirent tous les deux de la prison dans les premiers jours de la révolution, en mars 1917.
Makhno partit aussitôt pour l'Ukraine et retourna à Gouliaï-Polié, son pays natal, pour y reprendre la besogne révolutionnaire. Archinov resta à Moscou et prit énergiquement part à l'activité naissante de la Fédération des Groupes Anarchistes de Moscou.
Lorsqu'en été 1918, après l'occupation de l'Ukraine par les Austro-Allemands, Makhno vint pour quelque temps à Moscou pour tenir conseil avec les camarades sur la situation en Ukraine, c'est avec Archinov qu'il demeura. Ils lièrent alors plus intimement connaissance et discutèrent ardemment des questions de la révolution et de l'anarchisme. En se quittant, après trois ou quatre semaines, lorsque Makhno voulut retourner en Ukraine, ils convinrent de ne pas suspendre leurs rapports mutuels. Makhno promit de ne pas oublier Moscou, de venir matériellement en aide au mouvement. Ils parlèrent de fonder une revue solide... Makhno tint parole : il envoya de l'argent à Moscou (par suite de circonstances fâcheuses Archinov ne l'a pas reçu) et écrivit plusieurs fois à Archinov. Dans ses lettres il l'invitait à venir travailler en Ukraine. Il l'attendait et se fâchait de ce que celui-ci ne s'y décidait pas...
Quelque temps après, les journaux commencèrent à parler de Makhno comme du guide d'un détachement de partisans assez fort.
Au mois d'avril 1919, au début du développement du mouvement makhnoviste, Archinov se rendit à Gouliaï-Polié et désormais ne quitta presque plus la région du mouvement, jusqu'au moment de la troisième et dernière débâcle de l'année 1921. Il s'occupa principalement du côté culturel et éducatif et de l'organisation : il dirigea pendant un certain temps la section de l'instruction, fut rédacteur du journal des insurgés «La Voie vers la Liberté» («Poute k Svobodé»), etc. Il ne s'absenta de la région que dans l'été de 1920, après la deuxième débâcle du mouvement. C'est à cette époque que s'égara le premier manuscrit sur l'histoire du mouvement. Ce ne fut qu'à grand'peine qu'il parvint à rentrer, après cette absence, dans la région investie de tous côtés (par les blancs et les rouges). Il y resta jusqu'au commencement de 1921.
Au début de 1921, après la troisième défaite désastreuse infligée au mouvement par le pouvoir soviétique5 , Archinov quitta la région, avec la mission formelle de terminer son ouvrage sur le mouvement makhnoviste. Cette fois, malgré des conditions d'existence extrêmement pénibles, il mena ce travail à bonne fin, en partie en Ukraine, puis à Moscou.
L'auteur de ce livre est donc un homme plus compétent que tout autre en cette matière. Il avait connu Nestor Makhno bien avant les événements qu'il décrit, et l'a observé de près, à différents moments, pendant toute leur durée. Il avait également connu tous les participants les plus remarquables du mouvement. Il a lui-même pris une part active aux événements, suivi, vécu leur développement tragique et sublime. Pour lui, plus qu'aux yeux d'un autre, était clair le fond le plus intime de la makhnovchtchina : ses essais, ses aspirations et ses espérances, tant du point de vue des idées que de l'organisation. Il a été témoin de sa lutte titanique avec les forces ennemies, qui l'investissaient de tous les côtés. Ouvrier, il fut profondément pénétré par le véritable esprit du mouvement : le désir puissant, éclairé par l'idée libertaire, des masses travailleuses de prendre effectivement leur sort entre leurs propres mains et de conduire à leur guise la construction du monde nouveau. Ouvrier intelligent et instruit, il a su scruter profondément l'essence même du mouvement et l'opposer nettement à l'idéologie des autres forces, des autres mouvements et courants. Enfin, il en a soigneusement étudié tous les documents. Mieux que tout autre, il avait les moyens de traiter de façon critique tous les récits et toutes les données, de séparer l'essentiel de l'insignifiant, le typique et l'important du futile, le fondamental du secondaire.
Tout cela lui a permis d'expliquer et de bien mettre en lumière,
malgré les conditions les plus malencontreuses et la perte réitérée
des manuscrits, des matériaux et des documents, l'un des épisodes
les plus originaux et les plus remarquables de la révolution russe.
* * *
Faut-il parler séparément des différentes qualités de cet ouvrage ? Il nous semble que sa lecture y suffit.
Soulignons, tout d'abord, qu'il fut écrit avec un soin et un scrupule tout particuliers quant à la précision du récit. Aucun fait douteux n'y a trouvé place. Par contre, une quantité d'épisodes et de détails intéressants et caractéristiques, ayant eu lieu effectivement, ont été volontairement omis par l'auteur afin de concentrer l'ouvrage.
Certains moments vécus, certains traits typiques, divers événements même, ne pouvant pas être appuyés par des données précises, furent également laissés de côté.
La perte de toute une collection de documents des plus caractéristiques a certainement beaucoup nui à l'ouvrage. La dernière, la quatrième disparition de matériaux de la plus grande valeur (et aussi du manuscrit), atterra l'auteur à un tel degré, que, de son propre aveu, il hésita pendant quelque temps à se remettre à ce travail. Ce ne fut que la conscience de la nécessité de donner un historique même incomplet mais suivi et intégral de la makhnovchtchina qui le décida à reprendre la plume.
Certes, les études ultérieures sur le mouvement makhnoviste
devront être amplifiées et complétées par des
données nouvelles. Le mouvement est si vaste, si profond et si original
que son appréciation définitive ne sera pas encore acquise
demain. Ce livre n’est que la première pierre dans l'édifice
de l'étude sérieuse de l'un des plus amples et instructifs
mouvements révolutionnaires que nous donne l'histoire.
* * *
Quelques énoncés de principe de l'auteur peuvent porter
à la discussion. Mais ce ne sont point eux qui forment la véritable
substance du livre ; c'est pourquoi, du reste, ils n'y sont pas suffisamment
développés. Remarquons que son appréciation du bolchevisme
comme d'une nouvelle caste de maîtres venant remplacer la bourgeoisie
et aspirant sciemment à la domination économique et politique
sur les masses travailleuses présente un intérêt considérable.
* * *
En ce qui concerne le fond essentiel de la makhnovchtchina, l'ouvrage le met merveilleusement en relief. En même temps, le terme même de «makhnovchtchina» reçoit sous la plume de l'auteur un sens très étendu, presque symbolique. L'auteur entend sous ce terme un mouvement de classe, mouvement révolutionnaire des travailleurs, absolument particulier, original et indépendant, qui apparaît à ce moment sur la grande scène de l'action historique et devient peu à peu conscient de ses propres voies et buts. L'auteur considère la makhnovchtchina comme l'une des premières et des plus remarquables manifestations de ce nouveau genre de mouvement des classes travailleuses, et l'oppose, comme tel, aux autres forces et mouvements de la révolution. Il s'ensuit clairement que le terme «makhnovchtchina» n'est que fortuit. Sans Makhno, le mouvement existerait quand même, car existeraient toujours les forces vives, les masses vivantes qui le créèrent, le développèrent, et qui ne portèrent Makhno en avant que comme chef de guerre doué de talent. Même si le nom du mouvement eût été autre et sa tendance idéologique d'une autre netteté, plus ou, au contraire, moins précise, le fond essentiel du mouvement serait resté identique.
L'individualité et le rôle de Makhno lui-même sont bien mis en lumière dans cet ouvrage.
Les rapports entre le mouvement makhnoviste et les différentes
forces ennemies — la contre-révolution, le bolchevisme — sont peints
magistralement. Les pages consacrées aux divers moments de la lutte
héroïque de la makhnovchtchina contre ces forces sont saisissantes,
foudroyantes.
* * *
La très intéressante question des relations mutuelles
entre la makhnovchtchina et l'anarchisme n'est pas suffisamment étudiée
par l'auteur, qui s'est borné à formuler la thèse
générale, à constater le fait saillant qu'en somme,
les anarchistes, plus exactement les «sommets» anarchistes,
sont restés en dehors du mouvement ; selon l'expression exacte de
l'auteur, ils l'ont laissé passer «en somnolant». L'auteur
donne comme explication qu'une certaine couche d'anarchistes est atteinte
les tendances «de parti», du désir néfaste de
guider
les masses, leurs organisations et leurs mouvements. De là, leur
incapacité à comprendre les mouvements de masses vraiment
indépendants, naissant à leur insu et ne demandant d'eux
qu'une assistance idéologique, sincère et dévouée.
De là aussi, leur attitude de prévention et de dédain
pour cette espèce de mouvement. Mais cette affirmation ne fournit
pas encore une explication suffisante. La question devrait être approfondie
et développée. Il existait parmi les anarchistes trois sortes
d'opinion sur la makhnovchtchina: l'une nettement sceptique, l'autre lui
manifestant de la sympathie (sous certaines réserves, cependant),
et la troisième entièrement favorable. L'auteur lui-même
appartient sans aucun doute à ce dernier courant. Mais sa position
est discutable, et c'est pourquoi il aurait dû traiter la question
plus à fond. Il est vrai que ce sujet n'a pas de rapport direct
avec le thème essentiel de l'ouvrage. D'autre part, le point de
vue de l'auteur est fortement appuyé par les faits qu'il expose...
Espérons que la question soulevée sera reprise par la presse
libertaire, et qu'une discussion du problème sous toutes ses faces
mènera à des conclusions utiles pour le mouvement anarchiste.
* * *
Il est certain que ce livre va mettre fin à toutes les fables sur le banditisme, l'antisémitisme et les autres vices qu'on disait inhérents au mouvement makhnoviste.
Si la makhnovchtchina, comme toute œuvre humaine, a ses ombres, ses
erreurs, ses déviations et ses côtés négatifs,
ces défauts sont, aux dires de l'auteur, si futiles, si peu importants
en comparaison de la sublime essence positive du mouvement, qu'ils ne méritent
pas d'être pris au sérieux. A la moindre possibilité
d'un développement libre et créateur, le mouvement s'en serait
certainement facilement défait.
* * *
L'ouvrage nous montre, avec une clarté suffisante, la simplicité, la facilité, l'élan naturel que le mouvement manifesta en submergeant les préjugés nationaux, religieux et autres. Le fait est fort caractéristique : il témoigne une fois de plus de quelles réalisations, et combien facilement, sont capables les masses travailleuses enthousiasmées par une avance révolutionnaire décisive, à condition que ce soient elles-mêmes effectivement qui créent leur révolution, qu'il leur soit laissé la liberté véritable et complète de chercher et d'agir. Leurs voies sont illimitées, si seulement on ne vient pas les leur barrer sciemment.
Voici ce qui nous semble surtout important et digne de la plus grande attention dans le présent ouvrage:
1) L'auteur démontre, à l'aide de données incontestables, toute la fausseté de l'opinion de ceux qui ne voyaient et ne voient encore jusqu'à présent dans la makhnovchtchina qu'un épisode guerrier d'un genre spécial, qu'une action téméraire de francs-tireurs, de partisans ayant tous les défauts, toute la stérilité, toute l'impuissance créatrice d'une soldatesque, du militarisme. C'est justement sur cette opinion erronée que plusieurs dans nos rangs fondaient leur point de vue négatif envers le mouvement makhnoviste. C'est avec la plus grande précision, muni de faits palpables, que l'auteur déroule devant nos yeux le tableau d'un mouvement libre, quoique de courte durée, pénétré d'une idée profonde, essentiellement créateur et organisateur, des vastes masses travailleuses qui ne formaient leur force militaire, étroitement soudée à elles, que dans le but de défendre leur révolution et leur liberté. Un préjugé, fort répandu, sur la makhnovchtchina est ainsi renversé.
À remarquer que si l'auteur reproche quelque chose sérieusement à la makhnovchtchina, c'est justement une certaine négligence du côté militaire et stratégique. Dans le chapitre sur les fautes des makhnovistes, il affirme que si ces derniers avaient su organiser à temps une garde sûre des frontières aussi éloignées que possible de la région, toute la révolution en Ukraine d'abord, et la révolution générale ensuite, auraient pu se développer de toute autre façon. Si l'auteur a raison, alors on pourrait rapprocher, sous ce rapport, le sort de la makhnovchtchina de celui des autres mouvements révolutionnaires du passé où les fautes militaires ont joué également un rôle fatal. En tout cas, nous appelons particulièrement l'attention des lecteurs sur ce point qui donne lieu à des réflexions très utiles.
2) L'indépendance véritable et complète du mouvement, indépendance qui fut consciemment et énergiquement sauvegardée contre toute force intruse, est mise en pleine lumière.
3) La position du bolchevisme et du pouvoir soviétique en présence de la makhnovchtchina est établie d'une manière nette et précise. Un coup foudroyant est porté à toutes les inventions et toutes les «justifications» des bolcheviks. Toutes leurs machinations criminelles, tous leurs mensonges, tout leur fond contre-révolutionnaire sont mis complètement à nu. On voudrait mettre comme épigraphe à cette partie du livre les paroles qu'a laissé échapper une fois le chef de la «Section des opérations secrètes de la Vetchéka», Samsonov, lorsque, pendant ma détention je fus appelé à comparaître devant le «juge d'instruction» pour l'interrogatoire. Quand je lui fis remarquer que je considérais la conduite des bolcheviks envers Makhno, au temps de leur traité avec lui, comme perfide, Samsonov répartit vivement:
«Vous appelez cela perfidie ? Eh bien ! à notre avis, cela prouve simplement que nous sommes des hommes d'État très habiles : pendant que nous avions besoin de Makhno, nous sûmes en tirer parti ; et quand nous n’en eûmes plus besoin, nous sûmes nous en débarrasser».
4) Beaucoup de révolutionnaires sincères considèrent l'anarchisme comme une fantaisie idéaliste, et justifient le bolchevisme comme seule réalité possible, inévitable, indispensable dans le développement de la révolution sociale mondiale et en marquant une certaine étape. Les côtés sombres du bolchevisme apparaissent ainsi peu importants et trouvent leur justification historique.
Le présent ouvrage porte un coup mortel à cette conception. Il établit deux points capitaux : a) les aspirations anarchistes sont apparues dans la révolution russe, tant que cette dernière s’est montré, une véritable révolution des masses travailleuses, faite par elles-mêmes, non pas comme une «utopie nuisible des rêveurs fantastiques», mais comme un mouvement révolutionnaire de ces masses, parfaitement concret et réel ; b) comme tel, il a été sciemment, cruellement et lâchement écrasé par le bolchevisme.
Les faits exposés dans ce livre démontrent clairement que la «réalité» du bolchevisme est au fond la même que celle du tsarisme. Ces faits le confirment nettement, d'une façon concrète, et opposent à ladite «réalité», la véritable et profonde réalité de l’anarchisme comme seule idéologie vraiment révolutionnaire du travail. Ces faits enlèvent au bolchevisme toute ombre d'une justification historique quelconque.
5) Ce livre offre aux anarchistes une quantité de données les incitant à réviser plusieurs de leurs thèses : il éveille des questions nouvelles ; il expose des faits qui aideront à la solution de quelques problèmes anciens ; enfin, il confirme quelques vérités radicalement oubliées, et dont il serait très utile de se souvenir.
Encore un mot.
Quoique ce livre soit écrit par un anarchiste, son intérêt et sa signification ne se borneront sûrement pas à un cercle restreint et déterminé de lecteurs.
Pour nombre de personnes, ce livre sera une révélation inattendue. A d'autres, il ouvrira les yeux sur les événements qui se passent autour d'eux. Pour d'autres encore, il projettera sur ces événements un jour nouveau.
Non seulement tout ouvrier ou paysan sachant lire, tout révolutionnaire, mais aussi tout homme pensant et s'intéressant à ce qui se passe devant lui, devrait lire cet ouvrage, bien méditer sur les conclusions qu'il impose, se rendre clairement compte de ce qu'il enseigne.
De nos temps, lorsque la vie est grosse d'événements et que le monde retentit de luttes et de combats ; lorsque la révolution est à toutes les portes, prête à tout entraîner dans son ouragan ; lorsque se déploie dans toute son ampleur l'immense lutte non seulement entre le travail et le capital, entre le monde mourant et le monde naissant, mais aussi entre les partisans de différentes voies de lutte et de construction ; à cette heure où le bolchevisme emplit la terre de son fracas terrible, exigeant du sang et toujours du sang comme prix de sa trahison de la révolution et recrutant des adhérents par fourberie, par force et par subornation, où la seule consolation de Makhno languissant au fond de sa prison à Varsovie6 serait de savoir que les idées pour lesquelles il a combattu ne meurent pas, mais croissent et se répandent, à cette heure, dis-je, chaque livre éclairant les voies des luttes révolutionnaires devrait être le livre favori dans chaque maison.
L'anarchisme n’est point un privilège des élus, mais bien une doctrine profonde et vaste, une conception du monde qui devrait de nos jours être connue de chacun.
Que le lecteur ne devienne pas anarchiste. Mais qu'il ne lui arrive pas ce qui est arrivé à un vieux professeur venu par hasard à une conférence libertaire. Ému jusqu'aux larmes, il disait après la conférence aux auditeurs assemblés autour de lui : «Je suis professeur, j'ai les cheveux blancs, et je n'ai jamais su jusqu'à ce jour qu’il existait une doctrine aussi belle, aussi remarquable... J’ai honte...»
Que le lecteur ne devienne jamais anarchiste : il n’est pas obligatoire de l’être. Mais ce qui est vraiment un devoir pour chacun, c’est de connaître l’anarchisme.
VOLINE*
Mai 1923.
*Vsévolod Mikhaïlovitch Eichenbaum, dit Voline.
Préface de l'auteur
La makhnovchtchina (le mouvement makhnoviste) est une composante colossale de la réalité russe. Par la profondeur et l'envergure de ses idées, elle dépasse tous les mouvements naturels, spontanés des masses travailleuses vus jusqu'à présent. Le vaste ensemble de faits dont se compose ce mouvement est énorme. Malheureusement, dans les conditions de la réalité «communiste», on ne peut songer à recueillir tout ce qui pourrait le mettre en lumière. Ce sera l'œuvre de l'avenir.
Quatre fois, j'ai commencé l'histoire du mouvement makhnoviste. Dans ce but, toute la documentation y ayant trait fut scrupuleusement rassemblée. Quatre fois, le travail fut détruit plus qu'à moitié terminé. Deux fois, il fut anéanti sur le front au cours de combats, deux autres fois dans des logis paisibles au cours de perquisitions. Ce fut surtout en janvier 1921, à Kharkov, qu'une documentation exceptionnellement abondante et précieuse disparut. Tout ce qu'on avait pu trouver sur le front, au camp et dans les archives personnelles de Makhno, ses mémoires, rapportant une grande quantité de faits, la plupart des publications et documents concernant le mouvement, la collection complète du journal Poute k Svobodé («La Voie vers la Liberté»), des notes biographiques détaillées sur les participants les plus ardents du mouvement y figuraient. Il est absolument impossible de reconstituer avant longtemps, même en partie, la documentation disparue. J'ai donc accompli cette œuvre en manquant de beaucoup d'éléments extrêmement nécessaires D'autre part, elle a été exécutée d'abord entre les combats, puis sous la menace constante des persécutions policières : il m'a fallu, pour la mener à bien, employer les mêmes moyens que les prisonniers des bagnes tsaristes lorsqu'ils s’écrivaient, se cachant dans les coins, derrière une table, avec la crainte continuelle que le garde-chiourme ne les surprenne.
Dans ces conditions, il est naturel qu'elle soit assez sommaire et quelque peu hâtive, qu'elle comporte pas mal de lacunes. L'état actuel des choses en Russie exige cependant qu'un historique du mouvement, même incomplet, soit donné dès à présent.
Cette œuvre n'est pas définitive. Elle n'épuise pas le
sujet, n'est que le début d'un travail qui aura par la suite son
développement. Pour cela, il sera indispensable que l'on réunisse
tous les documents qui s'y rapporteront. Tous les camarades qui en possèdent
ou qui sont susceptibles de pouvoir s'en procurer sont instamment priés
de les remettre à l'auteur.
* * *
Quelques mots aux camarades ouvriers des autres pays : certains d'entre eux, arrivant en Russie pour assister à tel ou tel congrès, ne voient la réalité russe que dans le cadre officiel. Ils visitent les usines de Pétrograd, de Moscou et d'autres grandes villes, prennent connaissance de la situation d'après les données du parti gouvernemental ou des groupes politiques de même tendance.
Une telle enquête n'a aucune valeur.
On ne montre aux hôtes qu'une vie différant de très loin de la réalité. Prenons un exemple: en 1912 ou 1913, un savant d'Amsterdam — Israël Van-Kan, si je ne me trompe — vint en Russie pour se documenter sur les prisons et les bagnes. Le gouvernement du tsar lui donna la possibilité de visiter les différentes prisons de la capitale et d'autres villes. Il se promenait de cellule en cellule, s'informait de la situation des détenus, causait avec eux. Il noua des relations avec des forçats politiques (Joseph Minor et autres). Malgré tout, il ne vit que ce que l'administration pénitentiaire voulut qu’il voie. Ce qu'il y avait de caractéristique, de spécifique dans les bagnes russes lui échappa. Les camarades étrangers qui viennent en Russie espérant en peu de temps, avec l'aide des données du parti dirigeant ou d'hommes politiques rivaux, en connaître la vie se trouvent dans la même position que Van-Kan le savant. Ils commettront infailliblement des erreurs et des fautes lourdes.
Pour démêler et atteindre la réalité russe, il est indispensable de se rendre ou à la campagne en qualité d'ouvrier agricole, ou à l'usine en simple travailleur. Il faut recevoir le «païock» (ration) économique... et politique, octroyé au peuple par le pouvoir communiste. Il faut exiger les droits sacrés des travailleurs, lutter pour les obtenir quand on ne les donne pas, lutter révolutionnairement, car la révolution est le droit suprême des travailleurs. Ce n’est qu'alors que la réalité effective, véritable, et non fictive et illusoire, se révélera lumineusement à cet audacieux. Et alors, l'histoire racontée dans ce livre ne lui paraîtra pas surprenante et inattendue. Horrifié et bouleversé, il verra qu'actuellement en Russie comme partout ailleurs, la grande Vérité des travailleurs est crucifiée. Il comprendra, il admirera l'héroïsme des makhnovistes défendant cette Vérité.
Je pense que tout prolétaire réfléchi, se souciant des destinées de sa classe, sera d'accord que ce n'est que de cette façon qu'il est possible de se renseigner sur la vie russe, comme du reste sur n’importe quelle autre. Or tout ce qui a été pratiqué jusqu'ici par les délégations étrangères, à de très rares exceptions près pour étudier la vie russe, s'est borné à des bagatelles, à des illusions, des pique-niques à l'étranger, bref à une pure perte de temps.
Archinov*.
Moscou, avril 1921.
* Piotr Marine, dit Archinov.
Chapitre premier
La démocratie et les masses travailleuses
dans la révolution russe
Il n’existe pas, dans l'histoire du monde, une seule révolution qui ait été accomplie dans son propre intérêt par le peuple travailleur, c'est-à-dire par les ouvriers des villes et les paysans pauvres n'exploitant pas le travail d'autrui. Bien que la force principale de toutes les révolutions importantes ait résidé dans les ouvriers et les paysans consentant de grands et innombrables sacrifices pour leur triomphe, leurs guides, leurs organisateurs, les idéologues de leurs buts furent invariablement, non pas les ouvriers et les paysans, mais des éléments extérieurs : des éléments qui leur étaient étrangers, généralement intermédiaires, hésitant entre la classe dominante de l'époque mourante et le prolétariat des villes et des campagnes.
C'est toujours la désagrégation du régime croulant, du vieux système d'État, accentuée par l'impulsion des masses esclaves vers la liberté, qui développe et multiplie ces éléments. C'est par les caractéristiques particulières de leur classe et leur prétention au pouvoir dans l'État qu'ils prennent une position révolutionnaire vis-à-vis du régime politique agonisant et deviennent facilement les guides des opprimés, les conducteurs des mouvements populaires. Mais tout en organisant la révolution, en la dirigeant sous l'égide et sous le prétexte des intérêts vitaux des travailleurs, ils défendent toujours leurs intérêts étroits de groupes ou de castes. Ils aspirent à employer la révolution dans le but d'assurer leur prépondérance dans le pays.
Il en fut ainsi lors de la révolution anglaise ; de même lors de la Grande Révolution française ; de même, lors des révolutions française et allemande de 1848 ; bref, dans toutes les révolutions où le prolétariat des villes et des campagnes versa son sang à flot dans la lutte pour la liberté. Seuls, les meneurs, les politiciens de toutes étiquettes disposèrent et profitèrent à chaque fois des fruits de ses efforts et de ses sacrifices, exploitant sur le dos du peuple et à son insu les aspirations et les buts de la révolution au profit des intérêts de leurs groupes.
Lors de la Grande Révolution française, les travailleurs firent des efforts surhumains pour son triomphe. Mais les hommes politiques de cette révolution furent-ils des enfants du prolétariat et luttaient-ils pour ses aspirations, Liberté, Égalité, Fraternité ? Aucunement. Danton, Robespierre, Camille Desmoulins et toute une série d'autres «prêtres» de la révolution furent essentiellement des représentants de la bourgeoisie libérale d'alors. Ils luttaient en vue d'une structure déterminée — bourgeoise — de la société, n'ayant, en fait, rien de commun avec les idées de liberté et d'égalité des masses populaires de la France du XVIII siècle. Ils étaient et restent cependant considérés comme les guides avérés de toute la Grande Révolution.
En 1848, la classe ouvrière française qui avait consenti à la révolution le sacrifice de trois mois d'efforts héroïques, de misères, de privations, de famine, obtint-elle cette «République Sociale» qui lui avait été promise par les dirigeants de la révolution ? Elle ne recueillit d'eux que l'esclavage et l'extermination en masse: la fusillade de 50.000 ouvriers, à Paris, lorsqu'ils tentèrent de s'insurger contre eux qui les avaient trahis.
Dans toutes les révolutions passées, les ouvriers et les paysans ne parvinrent qu'à esquisser sommairement leurs aspirations fondamentales, à former seulement leur courant, généralement dénaturé et en fin de compte liquidé par les «meneurs» de la révolution, plus malins, plus astucieux, plus rusés et plus instruits. Le maximum de leurs conquêtes se bornait à un os bien maigre: un droit étriqué de réunion, d'association, de presse, ou le droit de se donner des gouvernants. Encore cet «os illusoire» ne leur était-il laissé que juste le temps nécessaire au nouveau régime pour se consolider. Après quoi, la vie des masses reprenait son ancien cours de soumission, d'exploitation et de duperie.
Ce n’est que dans des mouvements d'en bas profonds, tels que la révolte de Razine et les insurrections révolutionnaires paysannes et ouvrières de ces dernières années, que le peuple est et reste plus ou moins longtemps maître du mouvement et lui communique son essence et sa forme. Mais ces mouvements habituellement accueillis par des blâmes et des malédictions de la part de toute «l'humanité pensante» n'ont encore jamais vaincu. De plus, ils se distinguent fortement des révolutions dirigées par des groupes ou des partis politiques.
Notre révolution russe est sans aucun doute et jusqu'à présent une révolution politique, qui réalise par les forces populaires des intérêts étrangers au peuple. Le fait fondamental, saillant de cette dernière révolution, c'est, à l'aide des sacrifices, des souffrances et des efforts révolutionnaires les plus grands des ouvriers et des paysans, la saisie du pouvoir politique par un groupe intermédiaire: l'«intelligentsia» (couche intelligente) socialiste révolutionnaire, en réalité, démocrate-socialiste.
On a beaucoup écrit sur cette «intelligentsia» russe. On a eu l'habitude de la louer, de la désigner comme «porteuse d'idéals humains supérieurs», championne de la vérité. Elle fut aussi quelquefois, rarement, blâmée, injuriée. Tout ce qui a été dit et écrit sur elle, le bon et le mauvais, a un défaut essentiel : c'est elle-même qui se définissait, c'est elle-même qui se blâmait ou se louait. Pour l'esprit indépendant des ouvriers et des paysans, cette méthode n'est nullement convaincante, et ne peut avoir aucun poids dans leurs relations. Dans ces relations, le peuple ne tiendra compte que des faits. Or, le fait réel, incontestable, dans l'existence de l’«intelligentsia» socialiste, c'est qu'elle a toujours joui d'une situation sociale privilégiée. En vivant dans les privilèges, l'intellectuel devient privilégié non seulement socialement, mais aussi psychologiquement. Toutes ses aspirations spirituelles, tout ce qu'il entend par son «idéal social», renferme infailliblement l'esprit du privilège de caste. Cet esprit se manifeste dans tout le développement de l'«intelligentsia».
Si nous prenons l'époque des «décabristes7 » comme début du mouvement révolutionnaire de l'«intelligentsia», en passant successivement par toutes les étapes de œ mouvement, le «Narodnitschestvo», le «Narodovoltschestvo8 », le «Marxisme», bref le socialisme dans toutes ses ramifications en général, nous trouvons toujours cet esprit de privilège de caste clairement exprimé.
Quelle que soit, en apparence, l'élévation d'un idéal social, s'il porte en lui des privilèges que le peuple devra payer de son travail et de ses droits, il n’est plus la vérité complète. Or, un idéal social qui n’offre pas au peuple la vérité complète est pour lui un mensonge. C'est précisément un tel mensonge qu'est pour lui l'idéologie de l'«intelligentsia» socialiste et l'«intelligentsia» elle-même.
Tout, dans les relations entre elle et le peuple, découle de cette réalité. Le peuple n’oubliera et ne pardonnera jamais que, spéculant sur ses conditions misérables de travail et de son manque de droits, une certaine caste sociale se soit créé des privilèges et s'efforce de les transposer dans la société nouvelle.
Le peuple, c'est une chose, la démocratie et son idéologie socialiste, c'en sont une autre. Elles viennent au peuple prudemment, sournoisement, astucieusement.
Certes, des natures héroïques isolées, comme Sophie Pérovskaïa, se placent au-dessus de ces viles questions de privilèges propres au socialisme. Ce phénomène ne provient pas d'une doctrine de classe ou du démocratisme : il est d'ordre psychologique ou éthique. Ces natures sont les fleurs de la vie, la beauté du genre humain. Elles s'enflamment de la passion de la vérité, se donnent et se dévouent complètement au service du peuple, et par leurs belles existences, font ressortir encore plus la fausseté de l'idéologie socialiste. Le peuple ne les oubliera jamais et portera éternellement dans son cœur un grand amour pour elles.
Les vagues aspirations politiques de l'«intelligentsia» russe en 1825 s'érigèrent, un demi-siècle plus tard, en un système socialiste étatiste achevé, et cette «intelligentsia» elle-même en un groupement social et économique précis : la démocratie socialiste. Les relations entre le peuple et elle se fixèrent définitivement: le peuple marchant vers l'auto-direction civile et économique; la démocratie cherchant à exercer le pouvoir sur le peuple. La liaison entre eux ne peut tenir qu'à l'aide de ruses, de tromperies et de violences, mais en aucun cas d'une façon naturelle par la force d'une communauté d'intérêts. Ces deux éléments sont hostiles l'un à l'autre.
L'idée étatiste elle-même, l’idée d'une direction des masses par la contrainte fut toujours le propre des individus chez lesquels le sentiment d'égalité est absent et où l'instinct d’égoïsme domine, individus pour lesquels la masse humaine est une matière brute privée de volonté, d'initiative et de conscience, incapable de se diriger elle-même.
Cette idée a toujours caractérisé les groupes privilégiés se trouvant en dehors du peuple travailleur : les couches patriciennes, la caste militaire, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie industrielle et commerçante, etc... Ce n'est pas par hasard que le socialisme moderne s'est montré le serviteur zélé de la même idée. Le socialisme est l'idéologie d'une nouvelle caste de dominateurs. Si nous observons attentivement les apôtres du socialisme étatiste, nous voyons que chacun d'eux exprime pleinement des aspirations centralistes, qu'il se voit avant tout comme un centre de direction et de commandement autour duquel les masses doivent graviter. Ce trait psychologique du socialisme étatiste et de ses adeptes est la continuation directe de la psychologie des anciens groupes dominants, éteints ou en train de disparaître.
Le second fait saillant de notre révolution, c'est que les ouvriers et la classe paysanne travailleuse restent dans leur situation antérieure de «classes travailleuses», de producteurs dirigés par le pouvoir d'en haut. Toute la construction actuelle, soi-disant socialiste, pratiquée en Russie, tout l’appareil étatiste de la direction du pays, la création des nouvelles relations sociales et politiques, tout cela n'est avant tout que l'édification d'une nouvelle domination de classe sur les producteurs, l'établissement du nouveau pouvoir socialiste sur eux. Le plan de cette construction, de cette domination fut élaboré et préparé pendant des dizaines d'années par les leaders de la démocratie socialiste, et connu avant la révolution russe sous le nom de «collectivisme». Cela s'appelle maintenant le «système soviétique».
Il se réalise pour la première fois, à partir du mouvement révolutionnaire des ouvriers et des paysans russes. C'est la première tentative de la démocratie socialiste pour établir dans un pays sa domination étatiste par la force de la révolution. En tant que première tentative, et, de plus, conduite par une partie seulement de la démocratie, — la partie la plus active, la plus révolutionnaire et ayant le plus d'initiative, son aile gauche communiste, — elle surprit par sa spontanéité l'ensemble de la démocratie, et par ses formes brutales la sectionna, les premiers temps, en plusieurs groupements ennemis. Quelques-uns de ces groupements (les mencheviks, les socialistes-révolutionnaires, etc...) considéraient comme prématuré et risqué d'introduire à ce moment-là le communisme en Russie. Ils conservaient l'espoir de parvenir à la domination étatiste dans le pays par la voie soi-disant législative et parlementaire, c'est-à-dire par la conquête de la majorité des sièges au Parlement avec les votes des paysans et des ouvriers. C'est sur ce désaccord qu'ils entrèrent en débat avec leurs confrères de la gauche, les communistes. Ce désaccord n'est qu'accidentel, temporaire et peu profond. Il est provoqué par un malentendu, provenant de ce que la partie la plus vaste, la plus timide de la démocratie n’a pas compris le sens du bouleversement politique exécuté par les bolchéviques. Aussitôt que celle-ci verra que le système communiste, non seulement ne lui apporte rien de mauvais, mais au contraire lui laisse entrevoir des avantages et des emplois superbes dans le nouvel État, toutes les discussions, tous les désaccords entre les diverses fractions rivales de la démocratie disparaîtront d'eux-mêmes, et celle-ci marchera toute entière sous l'égide du Parti communiste unifié.
Aujourd'hui déjà, nous remarquons un changement de la démocratie dans ce sens. Toute une série de groupements et de partis, chez nous et à l'étranger, se rallient à la «plate-forme soviétique». De grands partis politiques de différents pays qui étaient encore, ces derniers temps, les animateurs principaux de la IIe Internationale et qui s'y opposaient au bolchevisme, s'apprêtent maintenant à aller à l’Internationale Communiste et s'approchent de la classe ouvrière sous l'étendard communiste avec la «dictature du prolétariat» à la bouche.
Mais, semblable aux grandes révolutions précédentes, où luttaient les ouvriers et les paysans, notre révolution a également mis en relief une série d'aspirations indépendantes et naturelles des travailleurs dans leur lutte pour la liberté et l'égalité. Notre révolution aussi a eu des courants populaires originaux.
L'un de ces courants, le plus puissant, le plus éclatant est la makhnovchtchina. Durant trois ans, elle tenta héroïquement de frayer dans la révolution un chemin par lequel les travailleurs de la Russie pourraient parvenir à la réalisation de leurs aspirations séculaires : liberté et indépendance. Malgré les tentatives les plus acharnées, les plus sauvages du Pouvoir communiste pour étouffer ce courant, pour le dénaturer, le salir, le souiller, l'avilir, il continua de vivre, de se développer et de s'accroître, combattant sur plusieurs des fronts de la guerre civile, portant parfois des coups sérieux à ses ennemis, éveillant, entretenant et élargissant, chez les ouvriers et les paysans de la Grande Russie, de la Sibérie et du Caucase, l’espoir dans la Révolution.
Le succès rapide et continu de la makhnovchtchina s'explique par le fait qu'une partie des ouvriers et des paysans russes connaissaient dans une certaine mesure l'histoire des révolutions des autres peuples et les mouvements révolutionnaires de leurs aïeux, et pouvaient s'appuyer sur leur expérience. En outre, jaillirent des rangs des travailleurs des personnalités qui surent trouver et formuler les aspects fondamentaux les plus essentiels du mouvement révolutionnaire et attirer l’attention des masses sur eux ; qui surent opposer leurs aspirations aux buts politiques de la démocratie et les défendre avec dignité, persévérance et talent.
Avant de passer maintenant à l'histoire du mouvement makhnoviste, il est nécessaire de faire remarquer qu'en appelant la révolution russe «la révolution d'Octobre» on confond souvent deux phénomènes différents : les mots d'ordre sous lesquels la masse fit la révolution et les résultats de cette dernière.
Les mots d'ordre du mouvement d'Octobre 1917 étaient — «Les usines aux ouvriers, la terre aux paysans». Tout le programme social et révolutionnaire des masses se trouvaient dans ces mots d'ordre, brefs mais profond par leur sens: anéantissement du capitalisme, suppression du salariat, de l'esclavage étatiste et organisation d'une vie nouvelle basée sur l'auto-direction des producteurs.
En fait la révolution d'Octobre ne réalisa aucunement ce programme : le capitalisme n'est pas détruit, mais réformé ; le salariat et l'exploitation des producteurs restent en vigueur ; quant au nouvel appareil étatiste, il n’opprime pas moins les travailleurs que l'appareil étatiste du capitalisme privé et agrarien. On ne peut donc appeler la révolution russe «révolution d'Octobre» que dans un sens précis et étroit : dans celui de la réalisation des objectifs et des aspirations du parti communiste.
Le bouleversement d'Octobre, de même que celui de février-mars 1917, n'est qu'une étape dans la marche générale de la révolution russe. Le parti communiste mit à profit les forces révolutionnaires du mouvement d'Octobre pour ses propres vues et buts, et cet acte ne représente pas toute notre révolution. Le processus général de la révolution comprend toute une série d'autres courants ne s'arrêtant pas à Octobre, mais allant plus loin, vers la réalisation des aspirations historiques des ouvriers et des paysans : la communauté travailleuse, égalitaire et non-étatiste. L'«Octobre» actuel, traînant en longueur et déjà ossifié, devra indubitablement faire place à une étape ultérieure, populaire, de la révolution. Dans le cas contraire, la révolution russe, comme toutes les précédentes, n’aura été qu'un changement de pouvoir.
Chapitre II
La Révolution d’Octobre en Grande Russie et
en Ukraine
Pour saisir clairement la marche de la révolution russe, il est nécessaire de s'intéresser à la propagande et au développement des idées révolutionnaires parmi les ouvriers et les paysans durant toute la période de 1900 à 1917 ainsi qu'au rôle du bouleversement d'Octobre en Grande Russie et en Ukraine.
A partir des années 1900-1905, la propagande révolutionnaire parmi les ouvriers et les paysans fut menée par les partisans de deux doctrines principales : le socialisme étatiste et l'anarchisme.
Le premier était propagé par plusieurs partis démocratiques merveilleusement organisés : les bolcheviks, les mencheviks, les socialistes-révolutionnaires et une série de courants politiques de même essence.
L'anarchisme ne disposait que de quelques groupements numériquement faibles qui, de plus, ne précisaient pas d'une façon suffisamment claire leur attitude dans la révolution. Le champ de la propagande et de l'éducation politiques était à peu près totalement conquis par la démocratie. Elle éduquait les masses dans le sens de ses programmes et idéals politiques. L'institution de la république démocratique était son ordre du jour ; la révolution politique, le moyen de sa réalisation.
L'anarchisme au contraire rejetait la démocratie comme une des formes de l'étatisme, rejetait aussi la révolution politique comme moyen d'action. Pour lui, l’ordre du jour des ouvriers et des paysans devait être la révolution sociale, et c'est à elle qu'il appelait les masses. C'était l'unique doctrine qui réclamait la destruction complète du capitalisme au nom d’une société libre non étatiste des travailleurs.
Mais, ne disposant que d'un nombre restreint de militants et de plus ne possédant pas un programme concret pour le lendemain d'une révolution, l'anarchisme ne put se répandre largement et s'enraciner dans les masses comme une théorie sociale et politique déterminée. Néanmoins, étant donné qu'il s'adressait aux côtés les plus vitaux de l'existence des masses esclaves, qu'il ne faisait jamais l'hypocrite avec elles, qu'il leur apprenait à lutter pour leur propre cause et à savoir mourir pour elle, il suscita dans les couches les plus profondes des masses travailleuses une série de lutteurs et de martyrs de la révolution sociale. Les idées anarchistes résistèrent à la longue épreuve de la réaction tsariste et restèrent, dans l'âme des travailleurs isolés des villes et des campagnes, un idéal social et politique.
Le socialisme étant l'enfant naturel de la démocratie, il disposa toujours d'énormes forces intellectuelles : professeurs, étudiants, médecins, avocats, journalistes, etc., étaient ou bien des marxistes patentés, ou des sympathisants déclarés de cette doctrine. Grâce à ses forces nombreuses engagées dans la politique, le socialisme réussit constamment à s'attacher une partie considérable des travailleurs, bien qu'il les appelât à la lutte pour les idéals de la démocratie, idéals peu compréhensibles et suspects.
Malgré cela, au moment de la révolution de 1917, l'intérêt et l'instinct de classe prirent le dessus et entraînèrent les ouvriers et les paysans vers leurs buts directs : la conquête de la terre, des fabriques et des usines.
Lorsque cette orientation se fit jour dans les masses, et ce jour s'était déjà fait longtemps avant la révolution de 1917, une partie des marxistes, et notamment leur aile gauche, les bolcheviks, abandonnèrent rapidement leurs positions ouvertement démocratiques-bourgeoises et lancèrent des mots d'ordre s'adaptant aux aspirations des travailleurs, et, au jour de la révolution, marchèrent avec la masse en révolte, cherchant à se rendre maîtres de son mouvement. Grâce aux forces intellectuelles considérables composant les rangs du bolchevisme et aussi aux mots d'ordre socialistes séduisant les masses, ils y parvinrent.
Nous avons déjà indiqué plus haut que le bouleversement d'Octobre s'effectua sous deux mots d'ordre puissants: «Les usines aux ouvriers ! La terre aux paysans !» Les travailleurs leur donnaient un sens simple, sans faire aucune réserve. Selon eux, la révolution devait remettre toute l'économie industrielle du pays à la disposition et sous la direction des ouvriers, la terre et l'agriculture à celle des paysans. L'esprit de justice et d'auto-action compris dans ces mots d'ordre emporta si bien la masses que leur partie la plus active était prête, au lendemain de la révolution, à entreprendre l'organisation de la vie sur la base de ces formules. Dans différentes villes, les unions professionnelles et les comités d'usines prirent en charge la gestion des entreprises et des marchandises, éloignèrent les propriétaires et les patrons, établirent eux-mêmes les tarifs, etc... Mais toutes ces tentatives se heurtèrent à une résistance de fer de la part du parti communiste devenu déjà celui de l’État.
Ce parti marchant au coude à coude avec la masse révolutionnaire, se saisissant des mots d'ordre extrémistes, souvent anarchistes, changea brusquement son comportement, aussitôt que le gouvernement de coalition eut été balayé et qu'il se fut emparé du pouvoir. La révolution, comme mouvement des masses travailleuses sous les mots d'ordre d'Octobre, était dès lors terminée pour lui. L'ennemi essentiel des travailleurs, la bourgeoisie industrielle et agraire était, disait-il, vaincue ; la période de destruction, de lutte contre le régime capitaliste était finie ; celle de la création communiste, de l'édification prolétarienne commençait. La révolution devait donc s'effectuer maintenant à travers les organes de l'État. La continuation de l'état de choses antérieur, lorsque les ouvriers étaient maîtres de la rue, des fabriques et des usines, que les paysans, ne voyant plus aucun pouvoir, cherchaient à arranger leur vie en toute indépendance, portait en elle des conséquences dangereuses pouvant désorganiser la grande œuvre étatiste du parti. Il fallait y mettre fin par tous les moyens jusque et y compris la violence étatiste.
Tel fut le revirement de l'action du parti communiste dès qu'il s'établit au pouvoir.
A partir de ce moment, il commença à réagir systématiquement contre toutes les entreprises socialistes des masses ouvrières et paysannes. Ce revirement dans la révolution, ce plan bureaucratique de son développement ultérieur furent d'une lâche insolence de la part d'un parti qui ne devait sa situation qu'aux masses travailleuses. C'était de la pure imposture et de l'usurpation. Mais la logique de la position occupée par le parti communiste dans la révolution était telle qu'il lui était impossible de se comporter autrement. Tout autre parti politique cherchant dans la révolution à établir sa dictature et sa domination sur le pays aurait agi de même. Avant «Octobre», ce fut l'aile droite de la démocratie, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, qui chercha à commander la révolution. Leur seule divergence avec les bolcheviks, c'est qu'ils ne surent pas organiser leur pouvoir pour emprisonner les masses dans leurs filets ou qu'ils n'en eurent pas le temps.
Regardons maintenant comment la dictature du parti communiste et la prohibition du développement ultérieur de la révolution en dehors des organes de l'État furent acceptés par les travailleurs de la Grande Russie et de l'Ukraine.
La révolution, pour les travailleurs de la Grande Russie et de l'Ukraine, se déroula de la même manière, mais son étatisation bolchevique fut acceptée différemment, en Ukraine plus difficilement qu'en Grande Russie. Commençons par cette dernière.
Avant et pendant la révolution, le parti communiste y déploya une très grande activité parmi les ouvriers des villes. Pendant la période tsariste, il chercha, étant l'aile gauche de la social-démocratie, à les organiser pour la lutte en faveur de la république démocratique, se préparant ainsi une armée sûre et solide dans la lutte pour ses idéals.
Après le renversement du tsarisme en février-mars 1917, une période aiguë, ne tolérant aucun délai, commença pour les ouvriers et les paysans. Ils voyaient dans le Gouvernement provisoire un ennemi certain. Par conséquent, ils se mirent à affirmer sans attendre leurs droits par des moyens révolutionnaires : d'abord, sur la journée de 8 heures, ensuite sur les organes mêmes de production et de consommation, ainsi que sur la terre. Le parti communiste leur fut, dans tout cela, un superbe allié bien organisé. Il est vrai que, par cette union, il poursuivait ses propres buts ; mais la masse l'ignorait. La masse ne voyait que les faits ; et de fait le parti communiste luttait avec elle contre le régime capitaliste. Ce parti dirigea toute la puissance de ses organisations, toute son expérience politique et organisatrice, ses meilleurs militants, dans les profondeurs de la classe ouvrière et dans l'armée. Il tendit toutes ses forces pour grouper les masses autour de ses mots d'ordre. Il jouait en démagogue sur les questions brûlantes du travail opprimé. Il happait au vol les mots d'ordre de ralliement des paysans par rapport à la terre, des ouvriers par rapport au travail libre. Il les poussait à une collision décisive contre le gouvernement de coalition. Jour après jour le parti communiste se trouvait dans les rangs de la classe ouvrière, menant avec elle une lutte infatigable contre la bourgeoisie, lutte qu'il poursuivit jusqu'aux jours d'Octobre. Il est donc naturel que les ouvriers de la Grande Russie aient pris l'habitude de le considérer comme leur compagnon d'armes énergique dans la lutte révolutionnaire. Cette conduite, jointe à l'absence pour ainsi dire totale d'organisations révolutionnaires de classe propres à la classe ouvrière russe et à la dispersion de celle-ci, permit au parti de prendre facilement en main la direction des événements. Et lorsque le gouvernement de coalition fut renversé par les masses de Pétrograd et de Moscou, le pouvoir passa tout simplement aux bolcheviks comme guides qualifiés du coup d'État.
Après ce coup d'État, le parti communiste employa toute son énergie à organiser un pouvoir ferme et à supprimer les divers mouvements des masses ouvrières et paysannes qui continuaient, en différents endroits du pays, à chercher à atteindre les buts principaux de la révolution par l'action directe. Grâce à l'influence énorme qu'il avait acquise dans la période pré-octobriste, il y réussit sans trop de peine. Il est vrai qu'immédiatement après la saisie du pouvoir, le parti communiste dut plus d'une fois combattre les premières tentatives des organisations ouvrières pour organiser la production dans leurs entreprises sur les bases du travail égalitaire. Il est vrai aussi que de nombreux villages furent saccagés, des milliers de paysans assassinés par le nouveau pouvoir «communiste» pour leur désobéissance et leurs tentatives de se passer du pouvoir. Il est vrai qu'à Moscou et dans nombre d'autres villes, pour liquider les organisations libertaires en avril 1918, et plus tard celles des socialistes-révolutionnaires de gauche, le parti communiste fut obligé de se servir de mitrailleuses et de canons, provoquant ainsi la guerre civile à gauche. Mais en général, grâce à une certaine confiance manifestée par les ouvriers de la Grande Russie aux bolcheviks pendant une brève période après Octobre, ils réussirent à prendre facilement et rapidement les masses sous leur gouverne et à arrêter le développement ultérieur de la révolution ouvrière et paysanne en le remplaçant par les mesures étatistes prises par le parti. Là s'arrêta la révolution en Grande Russie.
Il en alla tout différemment en Ukraine. Le parti communiste n'y possédait pas le dixième des forces organisées dont il disposait en Grande Russie. Son influence sur les paysans et les ouvriers y fut toujours insignifiante. La révolution d'Octobre y eut lieu beaucoup plus tard, seulement en novembre et décembre, et même en janvier de l'année suivante. C'était, auparavant, la bourgeoisie nationale locale (les «Petliourovtzi», partisans du «démocrate» Petlioura) qui détenait le pouvoir en Ukraine. Les bolcheviks la combattaient sur le terrain militaire plutôt que sur le terrain révolutionnaire. Aussi, tandis qu'en Grande Russie la remise du pouvoir aux soviets signifia du même coup son passage au parti communiste, en Ukraine le manque de popularité et la faiblesse du parti communiste firent que la remise du pouvoir aux soviets signifia toute autre chose. Les soviets étaient des réunions de délégués ouvriers n'ayant aucune possibilité de pouvoir se subordonner les masses. C'étaient les ouvriers dans les usines et les paysans dans les villages qui se sentaient la force réelle. Hélas ! Cette force était éparpillée, inorganisée et, partant, le danger de tomber sous la dictature d'un quelconque parti solidement construit la menaçait à tout moment.
Durant toute la lutte révolutionnaire en Ukraine, la classe ouvrière et les paysans de ce pays n'eurent pas l'habitude d'avoir à leurs côtés un tuteur permanent et inflexible comme le fut le parti communiste en Grande Russie. Par conséquent il s'y développa une plus grande liberté d'esprit qui devait infailliblement se faire jour à l'heure des mouvements révolutionnaires des masses.
Plus important encore, les traditions de la Volnitza (Vie libre) se perpétuaient dans l'existence des paysans et ouvriers indigènes d'Ukraine depuis des temps bien lointains9 . Quels que furent les efforts des tsars depuis Catherine II pour effacer de l'esprit du peuple ukrainien toute trace de la «Volnitza», cet héritage de l'époque guerrière des XIVe-XVe siècles et des «camps zaporogues» s'y conserva quand même et, jusqu'à nos jours, les paysans d'Ukraine ont gardé un amour particulier de l'indépendance. Cet amour se manifesta par une résistance opiniâtre des paysans ukrainiens contre tout pouvoir cherchant à les assujettir.
Le mouvement révolutionnaire en Ukraine s'accompagnait donc de deux circonstances qui n'existaient pas en Grande Russie et qui devaient tant influer sur le caractère même de la révolution ukrainienne : l'absence d'un parti politique puissant et organisé, et l'esprit de la «Volnitza» historiquement propre aux travailleurs d'Ukraine. En effet, tandis qu'en Grande Russie la révolution était étatisée sans peine, contenue dans les cadres de l'État communiste, cette même étatisation rencontrait en Ukraine des difficultés considérables ; l'appareil «soviéiste» s'y instaurait surtout par la contrainte, militairement. Aussi, un mouvement autonome des masses, surtout des masses paysannes, continuait à s'y développer parallèlement. Il s'annonçait déjà sous la République démocratique de Petlioura et progressait lentement, cherchant encore sa voie. En même temps ce mouvement avait ses racines dans les fondements essentiels de la révolution russe. Il se fit ostensiblement remarquer dès les premiers jours du bouleversement de Février. C'était un mouvement des couches les plus profondes des travailleurs cherchant à renverser le système économique d'esclavage et à créer un système nouveau, basé sur la communauté des moyens et des instruments de travail et sur le principe de l'exploitation de la terre par les travailleurs eux-mêmes.
Nous avons déjà dit qu'au nom de ces principes les ouvriers chassaient les propriétaires des usines et remettaient la gestion de la production à leurs organes de classe : unions professionnelles, comités d'usine, ou commissions ouvrières spécialement créées à cet effet. Les paysans, eux, s'emparaient des terres des propriétaires fonciers et des richards (les «koulaks», paysans cossus), et en réservaient l'usufruit strictement aux laboureurs eux-mêmes, esquissant ainsi un type nouveau d'économie agricole.
Cette pratique d'action révolutionnaire directe des ouvriers et des paysans se développa en Ukraine presque sans obstacles durant toute la première année de la Révolution, créant ainsi une ligne de conduite révolutionnaire des masses bien précise et saine.
Chaque fois que tel ou tel groupe politique, s'étant emparé du pouvoir, tâchait de briser cette ligne de conduite révolutionnaire des travailleurs, ces derniers se lançaient dans une opposition révolutionnaire et entraient en lutte contre ces tentatives d'une manière ou d'une autre.
Ainsi, le mouvement révolutionnaire des travailleurs vers l'indépendance sociale, commencé dès les premiers jours de la révolution, ne faiblissait pas, quel que fût le pouvoir établi en Ukraine. Il ne s'éteignit pas non plus sous le bolchevisme qui, après le bouleversement d'Octobre, se mit à introduire dans le pays son système étatiste autocrate.
Ce qu'il y avait de particulier dans ce mouvement c'était le désir d'atteindre, dans la Révolution, les buts véritables des classes laborieuses : la volonté de conquérir l'indépendance complète du travail ; et, aussi, la méfiance envers les groupes non laborieux de la société.
Malgré tous les sophismes du Parti Communiste cherchant à démontrer qu'il était le cerveau de la classe ouvrière et que son pouvoir était celui des travailleurs, tout ouvrier ou paysan ayant conservé l'esprit ou l'instinct de classe se rendait de plus en plus compte qu'en fait le parti détournait les travailleurs des villes et des campagnes de leur œuvre révolutionnaire propre, que le pouvoir les prenait sous sa tutelle, que l'organisation étatiste elle-même était l'usurpation de leurs droits à l'indépendance et à la libre disposition d'eux-mêmes.
L'aspiration à l'indépendance, à l'autonomie complète exprimait l'essence du mouvement germé au sein profond des masses. Leurs pensées étaient constamment dirigées vers cette idée par une multitude de faits et de conduites. L'action étatiste du parti communiste étouffait impitoyablement ces aspirations. Mais ce fut précisément cette action d'un parti présomptueux, ne tolérant aucune objection, qui éclaira le mieux les travailleurs sur cette aspiration et les poussa à la résistance.
Au début, ce mouvement se bornait à ignorer le nouveau pouvoir et à accomplir ces actes spontanés par lesquels les paysans s'emparaient des terres et des biens des agrariens. Il cherchait ses formes et ses voies. L'occupation inattendue de l’Ukraine par les Austro-Allemands plaça les travailleurs dans un contexte tout-à-fait nouveau et précipita le développement de leur mouvement.
Chapitre III
L’insurrection révolutionnaire
en Ukraine.
Makhno
Le traité de Brest-Litovsk, conclu par les bolcheviks avec le gouvernement impérial allemand, ouvrit toutes grandes les portes de l'Ukraine aux Austro-Allemands. Ils y entrèrent en maîtres. Ils ne s'y bornèrent pas à l'action militaire, mais s’immiscèrent dans la vie économique et politique du pays. Leur but était de s’approprier ses vivres. Pour y parvenir d'une façon facile et complète, ils y rétablirent le pouvoir des nobles et des agrariens renversés par le peuple et y installèrent le gouvernement autocrate de l'hetman Skoropadsky. Quant aux troupes austro-allemandes qui occupaient l'Ukraine, elles étaient systématiquement trompées par leurs officiers au sujet de la révolution russe. Ceux-ci leur représentaient la situation en Russie et en Ukraine comme une orgie de forces aveugles et sauvages détruisant l'ordre dans le pays et terrorisant l'honnête population travailleuse. Par ces procédés, on provoquait chez les soldats l'hostilité contre les paysans et les ouvriers révoltés, favorisant ainsi l'action, action de pur brigandage, absolument écœurante, des armées austro-allemandes. Le pillage économique de l'Ukraine par les Austro-Allemands avec l'assentiment et l'aide du gouvernement de Skoropadsky fut massif et extrêmement brutal. On volait, on emportait tout : blé, bétail, volailles, œufs, matières brutes, etc., tout cela dans de telles proportions que les moyens de transports n'y suffisaient pas. Comme s'ils étaient tombés sur des dépôts immenses voués au pillage, les Autrichiens et les Allemands se hâtaient d'en emporter le plus possible, chargeant un train après l'autre, des centaines, des milliers de trains, emportant tout chez eux. Quand les paysans résistaient à ce pillage et tentaient de ne pas se laisser prendre le fruit de leur travail, les représailles, la schlague, les fusillades sévissaient.
L’occupation de l'Ukraine par les Austro-Allemands constitue une des pages les plus tragiques de l'histoire de sa révolution. En plus de la violence des envahisseurs, du cynique brigandage militaire, elle était accompagnée par une réaction féroce des agrariens. Le régime de l'hetman signifiait l'anéantissement de toutes les conquêtes révolutionnaires des paysans et des ouvriers, un retour complet au passé. Il est donc naturel que cette nouvelle situation ait fortement accéléré la marche du mouvement esquissé auparavant, sous Petlioura et les bolcheviks. Partout, principalement dans les villages, commencèrent des actes insurrectionnels contre les agrariens et les Austro-Allemands. C'est alors que commença le nouveau mouvement révolutionnaire des paysans de l'Ukraine qui fut connu plus tard sous le nom d’Insurrection révolutionnaire. On a expliqué assez souvent l'origine de cette insurrection par l'occupation austro-allemande et le rétablissement du régime de l'hetman. Cette explication est insuffisante et, partant, inexacte. L'insurrection tient par ses racines au mouvement et aux fondements mêmes de la révolution russe ; elle fut une tentative des travailleurs de mener la révolution jusqu'à son résultat intégral : la véritable, la complète émancipation et la suprématie du Travail. L'invasion austro-allemande et la réaction agrarienne ne firent donc qu'en accélérer la manifestation.
Le mouvement prit rapidement de vastes dimensions. La paysannerie se dressait de tous côtés contre les agrariens, les massacrant ou les chassant, s'emparant de leurs terres et de leurs biens, sans ménager non plus les envahisseurs austro-allemands.
L'hetman et les autorités allemandes répondirent par des représailles implacables. Les paysans des villages soulevés furent schlagués et fusillés en masse, tous leurs biens brûlés. Des centaines de villages subirent, dans un court espace de temps, un châtiment diabolique de la part de la caste militaire et agrarienne. Ceci se passait en juin, juillet, août 1918.
Alors, les paysans, persévérant dans leur révolte, s'organisèrent en francs-tireurs et recoururent à la guerre d'embuscades. Comme sur l'ordre d'organisations invisibles, ils suscitèrent, presque simultanément, en différents lieux, une multitude de détachements de partisans agissant par des attaques surprises contre les agrariens, leurs gardes et les représentants du pouvoir. Habituellement, ces détachements composés de 20, 50 à 100 cavaliers bien armés, fonçaient brusquement à l'opposé de l'endroit où on les supposait, sur une propriété, sur la Garde nationale, massacraient tous les ennemis des paysans et disparaissaient aussi rapidement qu'ils étaient venus. Tout agrarien persécutant les paysans, tous ses fidèles serviteurs étaient repérés par les francs-tireurs et menacés à chaque moment d'être supprimés. Tout garde, tout officier allemand était voué à une mort certaine. Ces exploits accomplis quotidiennement dans tous les coins du pays taillaient dans le vif de la contre-révolution agrarienne, la mettant en péril et préparant infailliblement le triomphe des paysans.
Il est à noter que ces vastes insurrections paysannes spontanées surgissaient sans préparation aucune et que ces actions guerrières étaient toujours menées par les paysans eux-mêmes, sans le secours ni la direction d'une organisation politique quelconque. Les conditions de leur lutte les mirent dans la nécessité de pourvoir eux-mêmes aux besoins du mouvement, de le diriger, de le conduire vers la victoire. Durant toute la lutte contre l'hetman et les agrariens, aux moments les plus pénibles, les paysans demeurèrent seuls face à des ennemis acharnés, bien organisés et bien armés. Ceci a eu comme nous le verrons plus loin une très grande influence sur le caractère de toute l'insurrection révolutionnaire. Son trait fondamental partout où elle se maintint jusqu'à la fin comme action de masse, sans tomber sous l'influence des partis ou des éléments nationalistes, fut non seulement qu'elle sortait de la profondeur des masses paysannes, mais aussi de la conscience générale des paysans qu'ils étaient eux-mêmes les guides et les animateurs de leur mouvement. Les détachements des partisans étaient particulièrement imbus de cette idée. Ils en étaient fiers et en tiraient la force pour remplir leur mission.
Les représailles sauvages de la contre-révolution n'arrêtèrent point le mouvement : au contraire, elles l'élargirent et l'étendirent partout.
Les paysans se liaient de plus en plus entre eux, poussés par la marche du mouvement vers un plan général et uni d'action révolutionnaire. Certes, les paysans de toute l'Ukraine ne se sont jamais réunis en un seul groupe agissant sous une seule direction. On ne saurait parler d'une telle union que dans le sens d'un même esprit révolutionnaire. Du point de vue pratique, celui de l'organisation, les paysans s'unifiaient par régions, surtout sous forme d'unions de détachements séparés de partisans. Aussitôt que les insurrections se firent plus fréquentes et les représailles plus féroces et plus organisées, de telles unions devinrent une nécessité urgente. Dans le sud de l'Ukraine, ce fut la région de Gouliaï-Polié qui prit l'initiative de cette unification. Là, elle se fit non seulement dans un but de défense, mais aussi et surtout en vue d'une destruction générale et complète de la contre-révolution agrarienne. Cette unification poursuivait encore un autre but, celui de faire des paysans révolutionnaires une force réelle et organisée, capable de combattre toute réaction et de défendre victorieusement la liberté et le territoire du peuple en révolution.
Le rôle le plus important dans cette œuvre d'unification et dans le développement général de l'insurrection révolutionnaire au sud de l'Ukraine appartint au détachement de partisans guidé par le paysan indigène Nestor Makhno.
Dès les premiers jours du mouvement jusqu'à son point culminant où les paysans vainquirent les agrariens, Makhno joua un rôle tellement prépondérant et capital, que des régions insurgées entières et les moments les plus héroïques de la lutte sont liés à son nom. Lorsque, ensuite, l'insurrection triompha définitivement de la réaction de Skoropadsky, mais que la région fut menacée par Dénikine, Makhno devint le point de ralliement de millions de paysans relevant de plusieurs provinces. Dans l'histoire de l'insurrection en Ukraine, ce fut le moment où se dégagea définitivement son véritable aspect et se précisa sa tâche historique. Car l'insurrection ne conserva pas partout son essence révolutionnaire et sa fidélité aux intérêts de la classe travailleuse. Alors que dans le sud de l'Ukraine les insurgés levèrent le drapeau noir de l'anarchisme et s'engagèrent dans la voie anti-autoritaire de l'organisation libre des travailleurs, dans les régions ouest et nord-ouest du pays, ils glissèrent peu à peu, après avoir renversé l'hetman, sous l'influence d'éléments étrangers et ennemis, notamment des démocrates-nationalistes («petliourovtzi», partisans de Petlioura). Pendant plus de deux ans, une partie des insurgés de l'ouest de l'Ukraine servit d'appui à ces derniers qui défendaient, sous l'étendard national, les intérêts de la bourgeoisie libérale. Ainsi, les paysans insurgés des provinces de Kiev, de la Volinie, de la Podolie et d'une partie de celle de Poltava, tout en ayant des origines communes avec le reste des insurgés, ne surent pas, par la suite, trouver en eux-mêmes leurs tâches historiques, leurs propres forces organisatrices, et tombèrent sous la férule des ennemis du travail, devenant des instruments aveugles dans leurs mains.
L'insurrection du sud prit un aspect et eut un sens tout autres. Elle se sépara nettement des éléments non travailleurs de la société contemporaine ; elle se débarrassa rapidement et résolument des préjugés nationaux, religieux, politiques et autres du régime d'oppression et d'esclavage ; elle se plaça sur le terrain des exigences réelles de la classe des prolétaires des villes et des campagnes et entama, au nom de ces exigences, une rude guerre contre les ennemis multiples du Travail.
Makhno
Nous avons déjà dit qu'un rôle énorme, unique, fut joué, dans les vastes domaines de l'insurrection paysanne du sud de l'Ukraine, par Nestor Makhno. Suivons-le dans son activité de la première période, c'est-à-dire jusqu'au renversement de l'hetman, et donnons sur lui préalablement quelques notes biographiques.
Makhno est un paysan, né le 27 octobre 1889 et élevé dans le village de Gouliaï-Polié, district d'Alexandrovsk, province d'Ekatérinoslav. Il est fils d'une famille de paysans pauvres. Il n'avait que 10 mois lorsque son père mourut, en le laissant, lui et ses quatre petits frères, aux soins de leur mère. Dès l'âge de sept ans, en raison de l'excessive pauvreté de la famille, il servait comme petit pâtre, gardant les vaches et les brebis des paysans de son village. A 8 ans, il entra à l'école locale qu'il fréquentait en hiver, servant toujours comme pâtre en été. A 12 ans, il quitta l'école et sa famille pour se placer. Il travaillait comme garçon de ferme dans les propriétés des agrariens et des paysans allemands riches («koulaks») dont les colonies étaient nombreuses en Ukraine. A cette époque déjà, à 14-15 ans, il professait une forte haine contre les patrons exploiteurs et rêvait à la façon dont il pourrait leur régler leur compte, pour lui-même et pour les autres, s'il en avait un jour la force. Il travailla plus tard comme fondeur dans l'usine de son village.
Jusqu'à l'âge de 16 ans, il n’eut aucun contact avec le monde politique. Ses conceptions révolutionnaires et sociales se façonnaient dans un cercle restreint de concitoyens, paysans prolétaires comme lui. La révolution de 1905 le fit sortir d'un seul coup de ce petit cercle en le lançant dans le torrent des grands événements et des actes révolutionnaires. Il avait alors 17 ans. Il était plein d'enthousiasme révolutionnaire et prêt à tout dans la lutte pour la libération des travailleurs. Ayant fait connaissance avec les organisations politiques, il entra résolument dans les rangs des anarchistes-communistes, et à dater de ce moment devint un militant infatigable.
L'anarchisme russe de cette époque avait devant lui deux tâches précises : l'une consistait à dévoiler la tromperie politique préparée contre les travailleurs par les partis socialistes, marxistes en tête ; l’autre, à indiquer aux paysans et aux ouvriers la voie de la révolution sociale. Pour la réalisation de ces tâches, Makhno développa une grande activité et participa aux actes les plus dangereux de la lutte libertaire.
En 1908, il tomba entre les mains des autorités tsaristes qui le condamnèrent à la pendaison pour association anarchiste et participation à des actes terroristes. En raison de sa jeunesse, la condamnation fut commuée en travaux forcés à perpétuité. Il purgeait sa peine dans la prison centrale de Moscou (la Boutyrka). Bien que la vie en prison fut pour lui sans espoir et extrêmement pénible, Makhno s'efforça quand même d'en profiter largement pour s'instruire. Il fit montre d'une grande persévérance. Il apprit la grammaire russe, il étudia les mathématiques, la littérature, l'histoire de la société et l'économie politique. A vrai dire, la prison fut l'unique école où Makhno puisa les connaissances historiques et politiques qui lui furent d'un si grand secours dans son action révolutionnaire ultérieure. La vie, les faits furent une autre école où il apprit à connaître et à comprendre les hommes et les événements sociaux.
C'est en prison que, tout jeune encore, Makhno compromit sa santé. Obstiné, ne pouvant se faire à l'écrasement absolu de la personnalité auquel était soumis tout condamné aux travaux forcés, il se cabrait toujours devant les autorités pénitentiaires, et était continuellement au cachot où, à cause du froid et de l'humidité. il contracta la tuberculose pulmonaire. Pendant les neuf ans de sa réclusion, il resta sans cesse aux fers pour «mauvaise conduite», jusqu'à ce qu'il fût enfin délivré avec tous les autres détenus politiques par l'insurrection du prolétariat de Moscou le 1er mars 1917.
Il retourna aussitôt à Gouliaï-Polié où les masses paysannes lui manifestèrent une profonde sympathie. De tout le village, il était le seul forçat politique rendu à sa famille par la révolution. C'est pourquoi il devint spontanément l'objet de l'estime et de la confiance des paysans. Ce n'était plus alors un jeune homme inexpérimenté, mais un militant achevé, ayant un puissant élan de volonté et une idée déterminée de la lutte sociale.
Arrivé à Gouliaï-Polié, il se consacre immédiatement à la besogne révolutionnaire, cherchant d'abord à organiser les paysans de son village et des environs. Il fonde une union professionnelle des ouvriers agricoles, il organise une commune libre et un soviet local des paysans. L'objectif qu'il poursuivait était de concentrer et d'organiser toute la paysannerie de façon assez ferme et solide pour qu'elle fût en état de chasser, une fois pour toutes, tous les seigneurs agrariens, maîtres et régisseurs, et d'arranger elle-même sa vie. C'est dans ce sens qu'il guidait le travail d'organisation des paysans, et ce, non seulement en propagandiste, mais aussi et surtout en militant pratique, cherchant à unir les travailleurs en face des manifestations de tromperie, d'oppression et d'injustice, qu'ils subissent du régime d'esclavage. Pendant la période du gouvernement de Kérenski et les jours d'Octobre, il fut président de l'union paysanne régionale, de la commission agricole, de l'union professionnelle des ouvriers métallurgistes et menuisiers, et enfin président du conseil (Soviet) des paysans et ouvriers de Gouliaï-Polié.
Ce fut en cette dernière qualité qu'il rassembla au mois d'août 1917 tous les agrariens et les propriétaires de la région, leur prit les documents ayant trait aux terres et bien meubles se trouvant en leur possession, et procéda à l'inventaire exact de tous ces biens. Ensuite il en fit un rapport, d'abord lors d'une séance du soviet du district, puis au Congrès des soviets de la région. Il proposa d'égaliser les droits d'usufruit de la terre des propriétaires et des paysans richards («koulaks ») avec ceux des paysans laboureurs. Par suite de sa proposition, le Congrès décréta de laisser aux propriétaires et aux koulaks une part de la terre, des instruments de travail et du bétail égale à celle des laboureurs. Plusieurs congrès paysans dans les provinces de Tauride du Nord, de Poltava, de Kharkov et d'autres suivirent l'exemple de la région de Gouliaï-Polié et prirent la même mesure.
Pendant ce temps, Makhno devint dans sa région l'âme des mouvements de paysans qui reprenaient les terres et les biens des agrariens et au besoin même leur ôtaient la vie. Il se fit, de ce fait, des ennemis mortels des agrariens, des richards et des organisations bourgeoises locales.
Au moment de l'occupation de l'Ukraine par les Austro-Allemands, Makhno fut chargé par le comité révolutionnaire de former des bataillons de paysans et ouvriers insurgés pour la lutte contre les envahisseurs et la «Rada centrale» (pouvoir suprême d'alors). Il fut contraint de reculer avec ses partisans jusqu'aux villes de Taganrog, Rostov-sur-le-Don et Tsaritsine, en combattant pas à pas. La bourgeoisie locale, alors raffermie par l'arrivée des Austro-Allemands, mit sa tête à prix, et il dut se cacher pour quelque temps. Par vengeance, les autorités militaires ukrainiennes et allemandes brûlèrent la maison de sa mère et fusillèrent son frère aîné Emilian, invalide de guerre.
En juin 1918, Makhno vint à Moscou pour consulter quelques vieux militants anarchistes sur les méthodes et les orientations à donner au travail libertaire révolutionnaire parmi les paysans d'Ukraine. Mais les anarchistes qu'il rencontra étaient à ce moment indécis et faibles. Il ne reçut aucune indication ni conseil satisfaisants et repartit en Ukraine avec ses propres opinions. Il mûrissait depuis longtemps une idée qui consistait à organiser les grandes masses paysannes comme force historique particulière, à faire jaillir l'énergie révolutionnaire accumulée en elles durant des siècles, et à précipiter cette formidable puissance contre le régime oppresseur contemporain. Il en jugeait le moment arrivé. Quand il se trouvait à Moscou et qu'il lisait les nouvelles des journaux sur les nombreux actes insurrectionnels des paysans ukrainiens, il s'agitait, s'affolait, et chaque instant de son séjour à Moscou lui causait de grandes souffrances morales. C'est à la hâte, aidé d'un camarade, ancien compagnon de prison, qu'il s'équipa et repartit enfin pour l'Ukraine et sa région de Gouliaï-Polié. Cela se passait en juillet 1918. Le voyage s'accomplit avec beaucoup de difficultés, très clandestinement pour ne pas tomber, ici ou là, entre les mains des agents de l'hetman. Une fois, Makhno faillit périr, ayant été saisi par les autorités austro-allemandes porteur d'une valise de littérature libertaire. Ce fut une connaissance, un juif de Gouliaï-Polié, qui le sauva en payant pour sa libération une somme d'argent considérable. Chemin faisant, les communistes proposèrent à Makhno de choisir une région déterminée de l'Ukraine pour le travail révolutionnaire clandestin, et d'y militer en leur nom. Inutile de dire qu'il refusa même de discuter cette proposition puisqu'il aspirait à un travail diamétralement opposé à celui des bolcheviks.
Voilà donc Makhno, de nouveau à Gouliaï-Polié, cette fois avec la décision irrévocable de périr ou d'obtenir la victoire des paysans et, en tout cas, de ne plus abandonner la région. La nouvelle de son retour se répandit rapidement de village en village. De son côté, dans des meetings et par la presse, il ne tarda pas à se montrer ouvertement aux vastes masses paysannes, les appelant à des actions décisives contre le pouvoir de l'hetman et des propriétaires, soulignant avec force que les travailleurs tenaient maintenant leur sort entre leurs mains et ne devaient pas le laisser échapper. Son appel vibrant et énergique se propagea en quelques semaines dans de nombreux villages et districts, préparant les masses aux grands événements futurs.
Makhno se mit lui-même à l'œuvre immédiatement. Son premier souci était de former une compagnie révolutionnaire militaire d'une force suffisante pour garantir la liberté d'agitation et de propagande dans les bourgs et les villages et qui commencerait en même temps les opérations de francs-tireurs. Cette compagnie fut rapidement organisée. Il y avait partout dans les villages des éléments merveilleusement combatifs, prêts à agir.
Il ne leur manquait qu'un bon organisateur ; ce fut Makhno.
Les tâches de sa compagnie étaient: a) d'effectuer un travail actif de propagande et d’organisation parmi les paysans ; b) de mener une lutte implacable contre leurs ennemis. A la base de cette lutte se trouvait ce principe : tout agrarien persécutant les paysans, tout agent de police de l'hetman, tout officier russe ou allemand, en tant qu'ennemis mortels et implacables des paysans, ne devaient rencontrer aucune pitié et être supprimés. En outre, d'après les principes des insurgés, devait être exécuté tout participant à l'oppression des paysans pauvres et des ouvriers, à la suppression de leurs droits ou à l'usurpation de leur travail et de leurs biens.
En l'espace de deux ou trois semaines, ce détachement devint déjà la terreur, non seulement de la bourgeoisie locale, mais aussi des autorités austro-allemandes. Le champ d'action militaire et révolutionnaire de Makhno était considérable : il s'étendait de la station de Lozovaïa à Berdiansk, Marioupol et Taganrog, et de Lougansk et la station de Grichino à Ekatérinoslav, Alexandrovsk et Mélitopol. La rapidité de déplacement était la caractéristique de la tactique de Makhno. Grâce à cette tactique particulière et à l'étendue de la région, il apparaissait toujours à l'improviste à l'endroit où on l'attendait le moins. En peu de temps, il enveloppa d'un cercle de fer et de feu toute la région où se retranchait la bourgeoisie locale. Tous ceux qui, durant les deux ou trois derniers mois de «l'hetmanchtchina», réussirent à se renforcer dans leurs vieux nids de hobereaux, tous ceux qui s'enivraient de l'asservissement des paysans en pillant leurs terres et en jouissant des fruits de leur travail, tous ceux qui régnaient en maîtres sur eux, se trouvèrent tout à coup sous la main implacable, inexorable de Makhno et de ses francs-tireurs. Rapides comme l'ouragan, intrépides, inaccessibles à la pitié envers leurs ennemis, ils tombaient comme la foudre sur une propriété, massacraient tous les ennemis avérés des paysans et disparaissaient aussi vite qu'ils étaient venus.
Le lendemain, Makhno recommençait de même à plus de cent kilomètres de distance, puis apparaissait dans quelque bourg, y massacrait la garde nationale, (la «varta»), les officiers, les agrariens, et s'éclipsait avant que les troupes allemandes disposées tout près aient eu le temps de comprendre ce qui était arrivé. Le jour suivant il était de nouveau à cent kilomètres de là, sévissant contre un détachement expéditionnaire des magyars réprimant les paysans, ou bien faisant pendre ceux de la «varta». La «varta» s'alarma, les autorités austro-allemandes aussi.
Toute une série de bataillons fut envoyée pour écraser Makhno et s'en emparer. En vain. Excellents cavaliers dès l'enfance, disposant sur son chemin de chevaux à volonté, Makhno et ses partisans étaient insaisissables, faisant, en 24 heures, des marches impossibles pour les troupes de cavalerie régulières. Bien des fois, comme pour se moquer de ses ennemis et les railler, Makhno apparaissait tantôt dans le centre même de Gouliaï-Polié, tantôt à Pologui où de nombreuses troupes austro-allemandes se trouvaient toujours réunies, tantôt dans quelqu'autre lieu de concentration de ces troupes, tuant les officiers qui lui tombaient sous la main et s'esquivant sain et sauf, sans laisser la moindre indication sur la route prise. Ou bien encore, juste au moment où il semblait qu'on était sur sa piste encore chaude, qu'on allait le tenir dans tel bourg, lui, vêtu de l'uniforme de la « varta», se mêlait avec un petit nombre de ses francs-tireurs au plus profond de l'ennemi, s'informait de ses plans et de son organisation, puis se mettait en route, avec un détachement de la garde, à la poursuite de Makhno, et, chemin faisant, exterminait ce détachement.
En ce qui concerne les troupes austro-allemandes et magyars, les partisans s'en tenaient à la règle générale suivante : tuer les officiers et rendre la liberté aux soldats faits prisonniers. On leur proposait de rentrer dans leur pays, d'y raconter ce que faisaient les paysans ukrainiens et d'y travailler pour la révolution sociale. On les fournissait en littérature libertaire, parfois en argent. On n'exécutait que les soldats reconnus coupables d'actes de violence envers les paysans. Cette façon de traiter les soldats austro-allemands et magyars faits prisonniers exerça sur eux une influence révolutionnaire certaine.
Durant cette période de son activité insurrectionnelle, Makhno fut non seulement l'organisateur et le guide des paysans, mais aussi un vengeur redoutable pour le peuple opprimé. Pendant la courte durée de sa première action insurrectionnelle, des centaines de nids de hobereaux furent détruits, des milliers d'oppresseurs et d'ennemis actifs du peuple furent implacablement écrasés. Sa façon hardie et décidée d'agir, la rapidité de ses apparitions et disparitions, l'impossibilité de s'en emparer dans n'importe quelles circonstances, ont fait de lui une figure de terreur et de haine pour la bourgeoisie, mais une source de satisfaction, de fierté et de légende pour le peuple. Il y avait en effet beaucoup de traits légendaires dans sa conduite, toujours empreinte d'une audace surprenante, d'une volonté opiniâtre, d’une perspicacité et souvent d'un humour vigoureux, propre aux paysans.
Mais ce ne sont point là les traits fondamentaux et essentiels de la personnalité de Makhno.
Son esprit combatif, ses entreprises insurrectionnelles de cette première période n'étaient que les manifestations initiales d'un énorme talent de guerrier et d'organisateur. Nous verrons plus bas quelle force militaire colossale, et aussi quel magnifique organisateur surgit des rangs des paysans dans la personne de Makhno.
Non seulement guide militaire remarquable, mais aussi bon agitateur, Makhno multipliait infatigablement les meetings dans les nombreux villages de la région. Il y faisait des rapports sur les tâches du moment, sur la révolution sociale, sur la vie en communauté libre et indépendante des paysans travailleurs, comme but de l'insurrection. Il rédigeait en ce sens des tracts et des appels aux paysans, aux ouvriers, aux soldats autrichiens et allemands, aux cosaques du Don et du Kouban, etc...
«Vaincre ou mourir — voici le dilemme qui se dresse devant les paysans et les ouvriers de l'Ukraine au présent moment historique. Mais mourir tous nous ne pouvons pas, nous sommes trop. Nous, c'est l'humanité. Donc nous vaincrons. Mais nous ne vaincrons pas pour répéter l'exemple des années passées, remettre notre sort à de nouveaux maîtres ; nous vaincrons pour prendre nos destinées dans nos mains et arranger notre vie par nos propres volontés et avec notre vérité.» (Tiré d'un des premiers appels de Makhno).
Ainsi parlait Makhno aux vastes masses paysannes. Bientôt il devint le point de ralliement des masses insurgées. Dans chaque village, les paysans créèrent des groupes locaux clandestins. Ils se ralliaient à Makhno, le soutenaient dans toutes ses entreprises, suivaient ses conseils et directives.
Les détachements de partisans, ceux qui existaient déjà comme ceux qui se formaient, se ralliaient aux groupes de Makhno, cherchant une unité d'action. La nécessité de cette unité ainsi que d'un mouvement d'ensemble était reconnue par tous les partisans révolutionnaires. Et tous ils étaient d'avis que cette unité serait réalisée pour le mieux en la personne de Makhno. Ce fut aussi l'avis de beaucoup de grands détachements indépendants, tels que ceux de Kourilenko qui opérait dans la région de Berdiansk, de Chtchouss, de Petrenko-Platonov (dans les régions de Dibrivka et du Grichino). Tous, ils se joignirent spontanément au détachement de Makhno. L'unification des détachements de partisans de l'Ukraine méridionale en une seule armée insurrectionnelle se fit donc d'une façon naturelle, par la force des choses et par la volonté des masses.
C'est à la même époque, au mois de septembre 1918, que Makhno reçut le surnom de «batko» (père), signifiant guide général de l'insurrection révolutionnaire de l'Ukraine.
Ceci eut lieu dans les circonstances suivantes. Les agrariens réfugiés dans de grands centres, les paysans riches (les «koulaks») et les autorités allemandes décidèrent d'anéantir coûte que coûte Makhno