Jean-François Fuëg — René Berthier

ANTICOMMUNISME ET ANARCHISME
 
 

Éditions du Monde libertaire, Paris
Éditions Alternative libertaire, Bruxelles, 2000


Note des éditeurs
 
 
 
 

Marx et crève





Aujourd'hui, en ce début de XXIème siècle, en France comme en Belgique, on a du mal à y croire ou même tout simplement à imaginer une chose pareille.

Et pourtant !

Et pourtant, il y a seulement trente ans de cela, les cocos régnaient en maîtres en URSS, dans les “démocraties populaires” et sur un quart de la planète... et, dans les pays où ils n'exerçaient pas le pouvoir, ils faisaient régner la terreur dans les rangs de l'anti-capitalisme et de l'espérance révolutionnaire.

Dans les pays du mensonge déconcertant, les fascistes rouges interdisaient, liquidaient, torturaient, emprisonnaient, envoyaient au goulag ou en hôpital psychiatrique... toutes celles et tous ceux qui contestaient un tant soit peu leur pouvoir totalitaire.

En Occident, ils se contentaient de tabasser, de dénoncer, d'encadrer, d'incriminer et d'étouffer tout ce qui menaçait leur prétendu monopole de la représentation du projet socialiste. Les trotskistes, les maoïstes et autres gauchistes, qui avaient l'audace de se situer à leur gauche, et donc, en concurrence directe dans l'interprétation des tables de la loi (le marxisme) qui leur était commune. Mais aussi les libertaires, qui depuis un siècle, les dénonçaient, eux, leurs dissidents ou autres hérétiques, et leur pseudo théorie d'un socialisme soi-disant scientifique, et n'avaient de cesse d'élaborer les grands principes d'une révolution sociale anticapitaliste susceptible d'offrir aux gueux l'espérance d'un socialisme alliant la liberté individuelle et la solidarité collective, le fédéralisme et l'autogestion, la critique de la domination et celle de l'exploitation.

En ce temps là, nombreux étaient ceux (à gauche comme à droite) qui paniquaient à la seule idée de se faire traiter d'anti-communistes ou, pire, d'anti-communistes primaires.

Les anarchistes, qui, pour la plupart avaient fait le choix du communisme libertaire, s'en honoraient !
 
 

Le même soleil fait fondre la cire et sécher l’argile




Il y a de cela un siècle et demi, quand le capitalisme est entré dans sa phase roi du revolver industriel, il a mis sur le marché de l'exploitation et de l'oppression d’innombrables masses ouvrières.

Ces cohortes ouvrières, arrachées de force à leurs campagnes, étaient enrégimentées dans des bagnes salariaux à la Zola et survivaient dans des conditions proches de l'esclavage. C'est une génération entière qui a été ainsi liquidée, les femmes étant trop usées par le travail que pour pouvoir, biologiquement, concevoir des enfants.

Sorti des jacqueries contre cette barbarie capitaliste, un mouvement ouvrier s'est alors construit au fil des révoltes et des luttes, animé par ces damné(e)s de la terre qui refusaient l'inacceptable et l'intolérable.

Faut-il le répéter : dès l'origine, ce mouvement ouvrier fut divisé.

D'un côté, il y avaient celles et ceux qu'ont appelait les réformistes. Sans remettre en cause le système capitaliste et sa logique de la course au profit à tout prix, ils se donnaient pour objectif d'œuvrer à son “humanisation” (un peu plus de sous par mois, de meilleures conditions de vie, quelques droits en plus). Les enfants qui travaillent encore aujourd'hui dans les pays du Sud connaissent les limites de cette humanisation.

De l'autre, il y avait celles et ceux qui, voulaient attaquer le mal à la racine, arrêter le massacre et remettre l'économie au service de l'humain. Ils nommèrent ce projet de fraternité, le socialisme.

Parmi eux, les partisans de Marx (toutes tendances confondues) privilégiaient l'organisation politique du prolétariat (via un parti d'avant-garde) par rapport à son organisation économique (les syndicats se réduisant à de simple courroies de transmission). Ils proclamaient la nécessité de conquérir le pouvoir (en douce par les élections ou par la force avec un coup d'État) pour exercer la dictature du prolétariat (en fait, leur dictature... sur le prolétariat), le temps (soit-disant d'une transition) que les conditions du dépérissement de l'État soient réunies.

D'autres partisans d'un changement radical vers le socialisme, les libertaires, militaient pour une organisation politique, économique et sociale autogérée du prolétariat (et donc sans avant-garde, sans chefs) et proclamaient la nécessité de détruire le pouvoir et l'État pour pouvoir instaurer, immédiatement, l'autogestion généralisée et le fédéralisme.

Comme on le voit, marxistes et libertaires étaient, dès l'origine, en concurrence dans le mouvement ouvrier, et ce sur la base de conceptions idéologiques et stratégiques radicalement antinomiques.
 
 

Du fascisme rouge




Jusqu'à la première guerre mondiale, les rapports de force entre anarchistes et marxistes furent à peu près équilibrés.

Une fois, Marx dut saboter la Première Internationale pour éviter que les partisans de Bakounine et d'un socialisme anti-autoritaire n'y deviennent majoritaires. Un autre fois, les libertaires durent recourir à l'arme à double tranchant de l'apolitisme dans l'action syndicale, comme lors de la rédaction de la Charte d'Amiens, pour maintenir leur influence dans la Confédération Générale du Travail (CGT).

À partir de la révolution russe, il en fut tout autrement. Les bolcheviks, dans un premier temps, puis leurs cousins germains staliniens ensuite, forts de cette première historique qu'était l'instauration d'un soi-disant socialisme en Russie, commencèrent par opposer à leurs concurrents l'argument du réalisme de leur théorie puisqu'eux avaient réussi là où tout le monde avait échoué. Dans la foulée, ils en vinrent à accuser tous ceux qui étaient en désaccord avec eux de vouloir porter atteinte à l'expérience russe, et partant, au développement de la révolution mondiale.

En jouant sur ces deux registres, les cocos s'attelèrent alors, et ce dès 1917, à éliminer physiquement tous les rameaux du mouvement ouvrier susceptibles de leur faire de l'ombre.

C'est ainsi qu'en URSS les anarchistes furent très vite interdits d'expression, jetés en prison et fusillés ; que les marins de Kronstadt qui réclamaient une troisième révolution (libertaire) furent massacrés et que les paysans de l'Ukraine Makhnoviste, bien qu'ils eussent sauvé la révolution en liquidant les armées blanches de Dénikine, furent anéantis. Et tout cela à l'époque où Lénine et Trotsky dominaient le pouvoir soviétique, et donc avant que ce dernier ne fût conquis par un certain... Staline.

C'est ainsi qu'en France, en Allemagne et ailleurs, les cocos firent la chasse aux anars (et à d'autres) et les traquèrent sans pitié.

C'est ainsi que lors de la plus grande révolution sociale de tous les temps, en Espagne, en 1936, ils n'eurent de cesse de poignarder dans le dos la révolution en éliminant des milliers d'anarchistes, de communistes dissidents et autres hitléro-trotskistes, en s'alliant avec la bourgeoisie et en rayant de la carte un certain nombre de collectivités autogérées qui avaient le tort d'offrir à l'espérance populaire l'exemple d'un socialisme à visage humain.

Et c'est ainsi que jusqu'à ce printemps trop bref de Mai 68, les crapules staliniennes régnèrent en maîtres sur le mouvement ouvrier et sur un quart de la planète.
 
 

Du passé ne faisons pas table rase, mais... !




C'est un fait, l'anticommunisme qui anima les anarchistes tout au long de ce siècle ne fut, au bout du compte, qu'une simple question de survie.

Confrontés à ceux que, très vite, ils nommèrent les fascistes rouges, ils n'avaient pas vraiment le choix.

Tout les opposait. L'idéologie. La théorie. Le mode d'organisation. La tactique. La stratégie. L'éthique. Et les compromis s'avéraient impossibles.

De tout cela, il faut se souvenir, car les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, toute main libertaire tendue aux enfants du communisme autoritaire sera toujours condamnée (dans le meilleur des cas) à se retrouver menottée dès que les circonstances s'y prêteront.

Reste, qu'aujourd'hui, les cocos ont été quasiment rayés de la carte politique et de celle, plus importante encore, de l'espérance révolutionnaire, et qu'en ces temps de barbarie capitaliste, il y a, à l'évidence, autre chose à faire que de gaspiller nos trop rares cartouches en tirant sur... un corbillard.

Défendre la mémoire est une chose, ne jamais la perdre en est une autre, et ne pas la fermer à l'avenir en est encore une autre.

En ce sens, si l'anticommunisme des anarchistes se doit de garder un œil dans le rétroviseur, il se doit, bien plus encore, de s'ouvrir à tous les cocos d'aujourd'hui et de demain qui, sous une forme ou sous une autre, et donc avec d'autres habits que ceux d'hier, ne renonceront jamais à faire vivre l'espoir de ce socialisme ou de ce communisme libertaire qui restent à construire.
 
 
 

Pour les Éditions du Monde Libertaire, Jean-Marc Raynaud
Pour les Éditions Alternative Libertaire, Roger Noël dit Babar
JEAN-FRANÇOIS FÜEG

L’anticommunisme des Anarchistes



 
 
 
 
  

Il n'y a, en définitive que deux espèces de socialisme : le socialisme autoritaire et le socialisme libertaire.

Tous les partis et tous les mouvements qui s'agitent actuellement dans le monde se situent entre ces deux pôles d'attraction.

Quant au fait qu'ils puissent tous être appelés socialistes cela n'empêche pas qu'il y a entre eux, tout ce qui sépare la liberté de l'esclavage et le désespoir de l'espérance.
 
 
 

Ernestan

 
 
 

Il peut paraître abusif de parler d'anticommunisme en ce qui concerne un mouvement dont le but est justement l'avènement d'une société libre et égalitaire, où les rapports sociaux seraient profondément transformés, en un mot : communiste. Toutefois, la phobie des socialistes autoritaires a pris chez les anarchistes une telle ampleur qu'un terme édulcoré, moins chargé d'affectivité comme anti-autoritarisme par exemple, aurait été impuissant à rendre compte de la passion avec laquelle les différentes composantes du mouvement ouvrier se déchirèrent, voire se combattirent, au cours de leur histoire.

L'anticommunisme anarchiste prend sa source dans les conflits qui agitèrent la Première Internationale. Si ses fondements sont idéologiques — le désaccord entre socialistes dits scientifiques et anti-autoritaires — il a, après la révolution d'octobre, pris un tour nettement plus passionnel. Nourri du sang des partisans de Makhno et des marins de Kronstadt, il devait se radicaliser sous la période stalinienne. Ces deux aspects sont bien distincts ; la querelle idéologique porte sur une mise en cause des choix stratégiques et des moyens à mettre en œuvre par le mouvement ouvrier pour favoriser l'avènement d'une société socialiste. La condamnation des “autoritaires” par les anarchistes englobera les diverses fractions marxistes accusées en bloc de préparer la dictature. Tandis que la dénonciation de la violence stalinienne portera davantage sur une analyse de la nature réelle de l'Union soviétique. À plusieurs reprises, les anarchistes seront amenés à se rapprocher de fractions marxistes en butte elles aussi aux persécutions des staliniens.

Toutefois, les anarchistes se méfièrent très tôt de tous ceux qui savent ce qui est bon pour le peuple même si le peuple ne le sait pas, soupçonnant tous les autoritaires d'être prêts à les poignarder dans le dos. L'antistalinisme des anarchistes n'est qu'une version exacerbée de leur anticommunisme.

Querelles idéologiques

Délégué au parlement de 1848, Proudhon vota contre la Constitution. Il s'illustra déjà par une condamnation de tous les gouvernements. Et alors qu'on lui demandait ce qui devrait, selon lui, remplacer l'autorité de l'État, il répondit : Rien. La société, c'est le mouvement perpétuel, elle n'a pas besoin qu'on la remonte ni qu'on lui batte la mesure. Elle porte en soi son ressort, toujours tendu, et son balancier.1

Pour Proudhon, le fondement de la vie en société est économique. Avant les constructions étatiques, il y a le travail qu'il considère comme la valeur essentielle de l'humanité. Il propose d'organiser l'économie de manière mutuelliste, de fonder un libéralisme égalitaire qui pratique l'échange naturel des services. L'État sera remplacé par une fédération, pendant politique du mutuellisme où, selon la formule restée célèbre: l'atelier fera disparaître le gouvernement. Des communes, groupes de base, agricoles ou industriels, pratiqueront l'échange gratuit des services. Ces communes autonomes adhéreront à des entités plus larges qui, sur base d'un contrat de fédération, accepteront des abandons limités de souveraineté. La fédération créera un ciment social entre les différents groupes particuliers, assurant l'équilibre de la société.

Proudhon mourra en 1865. Son œuvre influença les débats qui animèrent l'Association Internationale des Travailleurs (AIT) fondée l'année précédente. Une lutte farouche opposa, au sein de l'Internationale, les partisans de Marx à ceux de Bakounine. Ce dernier, noble russe exilé, défendait les idées de l'anarchisme libertaire, assez proches du fédéralisme de Proudhon. Pour les libertaires cependant, chaque engagement restait révocable à tout moment. Tandis que Proudhon imaginait des contrats de fédération, c'est à dire une aliénation minime de la liberté qui faciliterait la vie en société, Bakounine et les anarchistes refusaient toute organisation formelle des liens sociaux. Toute décision devrait recevoir l'approbation de tous et, lorsqu'il ne serait pas possible de s'entendre ou d'accepter par camaraderie, confiance ou solidarité l'avis de la majorité, les mécontents feraient sécession de plein droit.

La Première Internationale fut le théâtre d'âpres conflits entre les partisans de Bakounine et ceux de Marx. Dès 1866, ce dernier écrivait à son ami Kugelman : Messieurs les Parisiens avaient la tête pleine de phrases de Proudhon les plus vides ; ils parlent de science et ne savent rien ; ils repoussent toute action révolutionnaire résultant de la lutte des classes, tout mouvement révolutionnaire concentré, c’est-à-dire réalisable par des moyens politiques... Sous prétexte de liberté, d'antigouvernementalisme et d'individualisme anti-autoritaire, ces messieurs proposent maintenant uniquement la société bourgeoise, en se contentant de l'idéaliser à la Proudhon. Proudhon a fait un mal énorme.2 Ennemis de l'État, les anarchistes refusaient la lutte pour le pouvoir politique. L'Internationale vit s'affronter les fédéralistes qui, sous la conduite de Bakounine défendaient des thèses libertaires et les centralistes qui insistaient sur la nécessité de conquérir la direction de l'État.

L'Internationale ne survécut pas à ces querelles et disparut en 1872. En 1889, fut fondée la Deuxième Internationale. Les anarchistes en furent exclus au Congrès de Bruxelles qui se tint du 16 au 22 août 1891. Engels écrivit alors à Paul Lafargue : On a bien fait de voter l'exclusion des anarchistes. Par là avait fini la vieille Internationale, par là recommence la nouvelle [...] les ouvriers européens ont définitivement dépassé la période de la domination de la phrase ronflante et [...] ont conscience des responsabilités qui leur incombent : c'est une classe constituée en parti de lutte, parti qui compte avec les faits. Et les faits prennent une tournure de plus en plus révolutionnaire.3

Les anarchistes continuèrent à se réunir après la fin de la Première Internationale. Il y eut un congrès à Saint-lmier, dans le Jura suisse, au mois de septembre 1872, qui adopta une série de résolutions organisant l'action anti-autoritaire et qui constituaient un véritable plaidoyer contre le centralisme et toutes les théories autoritaires.

Ce Congrès, lisait-on, dénie en principe le droit législatif de tous les Congrès soit généraux soit régionaux, ne leur reconnaissant d'autre mission que celle de mettre en présence les aspirations, les besoins et les idées du prolétariat des différentes localités ou pays afin que leur harmonisation et leur unification s'y opèrent autant que possible ; mais dans aucun cas la majorité d'un congrès quelconque ne pourra imposer ses résolutions à la minorité et plus loin: Considérant que la grande unité de l'Internationale est fondée non sur l'organisation artificielle et toujours malfaisante d'un pouvoir centralisateur quelconque, mais sur l'identité réelle des intérêts et des aspirations du prolétariat de tous les pays, d'un côté, et de l'autre sur la fédération spontanée et absolument libre des fédérations et des sections de tous les pays [...] Les fédérations et Sections espagnoles, italiennes, françaises, jurassiennes et américaines et toutes celles qui voudront adhérer à ce pacte, auront entre elles des communications et une correspondance régulières et directes et tout à fait indépendantes d'un contrôle gouvernemental quelconque.4

Ces principes allaient durablement orienter la pensée anarchiste. En 1926, Errico Malatesta, compagnon de Bakounine et théoricien italien de l'anarchie écrivait encore : Les principes de Saint-Imier continuent à marquer pour nous le droit chemin. Qui a tenté d'œuvrer pour l'émancipation humaine en les négligeant s'est égaré parce que le pouvoir politique, compris d'une façon quelconque — comme État, dictature ou parlement — ne peut que ramener les masses à l'esclavage. Toutes les expériences faites jusqu'à aujourd'hui l'ont montré.5

Malatesta réfutait toute pratique autoritaire et, lorsque dans les années trente, certains anarchistes, influencés par l'air du temps, se déclarèrent favorables à la mise en place d'une dictature dans la période qui suivrait la révolution, il affirma : Au contraire, la minorité que nous sommes — ou même la majorité — doit rester au milieu des masses pour leur enseigner à organiser elles-même la nouvelle vie sociale, leur donner à la base l'exemple, en grand ou en petit, selon les forces que nous pourrons rassembler dans les diverses localités et dans les différentes corporations ouvrières, et cela sans jamais prendre de responsabilités dont nous ne pourrions nous acquitter à notre honneur. Ainsi, nous pourrions donner à la révolution un caractère profondément rénovateur et préparer le chemin au triomphe de l'anarchie intégrale.6

“Un pénible devoir”

Pour les autoritaires, les anarchistes constituaient une minorité particulièrement gênante au sein du mouvement ouvrier. Les socialistes considéraient généralement que la propagande par le fait et les vagues d'attentats qui avaient défrayé la chronique dans les années 1890 déforçaient la cause du peuple. Le désaccord idéologique devait déboucher sur une hostilité qui n'excluait pas la violence physique.

En 1893, le Parti Ouvrier Belge (POB) publiait une brochure intitulée L'anarchisme. Dans sa préface, Auguste Dewinne, un des leaders du mouvement socialiste, exhortait les jeunes à s'éloigner de l'idéal anarchiste, trop absolu, et à refuser l'absurde tactique des anarchistes, destructive de toute organisation et de toute lutte collective sérieuse contre le capitalisme.7 Cette mise en cause des choix anarchistes était au centre de l'argumentation. L'auteur, un certain Rienzi,8 défendait le principe d'un État populaire, la nécessité de lois et de règlements, dissertait sur les dangers d'une totale liberté ou sur l'importance de l'organisation. Loin d'ouvrir le débat, Rienzi concluait en abordant la question de la révolution. Que ferait-on le jour où, le système capitaliste étant à bout de souffle, la classe ouvrière prendrait le pouvoir. Il y aurait la guerre, bien sûr, et Pendant la bataille, toute discorde doit disparaître. Il y a quelque chose de prémonitoire dans ces phrases de Rienzi : Malgré les inconvénients que cela peut avoir, une forte organisation est nécessaire pour prévenir de continuelles défaites. Après la bataille, après la victoire, les critiques sévères se produiront et seront utiles, des condamnations rigoureuses frapperont les coupables, mais jusqu'alors, tout ce qui peut empêcher et diviser le travail de destruction doit être écarté [...] Si les anarchistes ne nous soutiennent pas dans cette difficile bataille, s'ils trahissent la sainte bannière du socialisme, eh bien, nous ne devons pas hésiter : plutôt pas de troupes auxiliaires, que des soldats infidèles qui nous tireraient dans le dos ! Qu'alors on fasse front aux anarchistes et qu'à eux aussi, on livre un combat sans merci. Nous n'avons plus à discuter des théories, leur attitude de traîtres fait de leur destruction, une nécessité de la guerre et un pénible devoir.9

Ce passage parle de lui-même, remarquons toutefois que sont traîtres, ceux qui ne pensent pas comme le parti, que l'ordre apparaît comme une valeur indiscutable, il n'est même pas envisageable que la majorité soutienne les options anarchistes, qu'enfin tous doivent se soumettre à une ligne réputée juste sous peine d'élimination physique. De telles affirmations semblent donner raison aux anarchistes qui refusent de réserver leur méfiance et leurs critiques aux seuls staliniens.

Le sacrifice des marins de Cronstadt, l'élimination des armées de Makhno et celle des révolutionnaires espagnols de 1937 ne sont pas des accidents de l'histoire. Ils procèdent davantage d'une logique qui se mit en place beaucoup plus tôt.

Dès 1901, l'anarchiste Domela Nieuwenhuis écrivait : La réaction c'est le parti de l'autorité qui s'étend de Rome jusqu'à la social-démocratie, du pape jusqu'à Marx [...] L'autorité ne peut rester debout sans le militarisme, sans les moyens de se maintenir par la force contre quiconque s'oppose à elle.10

Les anarchistes prirent donc conscience très tôt du fait que l'hostilité idéologique se muerait en persécution une fois les autoritaires au pouvoir. En 1920, Malatesta écrivait : Nous savons maintenant ce qui nous attend : la Dictature de la direction du Parti socialiste ou celle du futur parti Communiste, ou à droite celle d'Aragona et de ses complices. Mais les dirigeants du Parti socialiste, les aspirants à la dictature devraient comprendre que, du moins en Italie, ce n'est pas possible parce que les anarchistes et les syndicalistes sont là. Si nous étions dans la même situation que nos camarades de Russie par rapport aux socialistes la situation serait simple : les dictateurs se débarrasseraient de nous par tous les moyens habituels des dictatures, potences et prisons, tant que la révolution ou la réaction ne les balaierait pas.11

En 1919, déjà, Kropotkine écrivit une lettre sur la révolution russe. Il affirmait que les maux inhérents à la dictature du parti ont donc été accrus par les conditions de guerre au milieu desquelles ce parti se maintient. L'état de guerre a été un prétexte pour renforcer les méthodes dictatoriales du parti ainsi que sa tendance à centraliser chaque détail de la vie dans les mains du gouvernement [...] les maux naturels du communisme d'État ont été décuplés [...] cette tentative d'édifier une république communiste sur la base d'un communisme d'État fortement centralisé sous la loi de fer de la dictature d'un parti est en train d'aboutir à un fiasco.12

La répression en URSS

Dès le début des années trente, l'anarchiste bruxellois Hem Day fut à l'origine de la revue Ce qu'il faut dire qui dénonçait les persécutions dont les anarchistes étaient l'objet en URSS et dans les pays fascistes, publiant des articles contre la Guépéou ou encore des listes de militants libertaires emprisonnés en Russie.

En décembre 1926, fut créé un Comité International de Défense Anarchiste (CIDA). Ce comité, écrivait Le Combat, se propose de venir en aide aux camarades victimes de la vindicte sociale [...] et de mettre les anarchistes dans les conditions de ne pas recourir à des organismes qui, sous le prétexte de solidarité, cachent leur véritable but politique ; but qui est en opposition avec notre idéologie de liberté.13 L'article faisait allusion au Secours Rouge International, proche du mouvement communiste, à qui il reprochait de ne pas dénoncer la répression dont les militants révolutionnaires étaient victimes en URSS. Le praesidium du SRI décidera d'ailleurs en 1928, de dissoudre le comité central de la section belge en raison de l'attitude des trotskystes qui, au sein même de l'organisation dénonçaient la répression en Russie.

En 1929, le CIDA donnera naissance au CDA, le Comité du droit d'Asile, qui devait regrouper toutes les tendances anticapitalistes dans la défense d'Italiens victimes du fascisme. Les membres du Parti Communiste et du Secours Rouge en étaient toutefois exclus : Jamais nous ne consentirons à associer à notre campagne pour le droit d'asile des organisations telles que le PC et le SR qui se solidarisent avec le gouvernement bolchéviste, lequel par ses méthodes de répression [...] se situe au même niveau que les autres États capitalistes et soulève de notre part la même réprobation indignée.14

La défense des libertaires emprisonné en URSS allait occuper le CIDA de manière continue. Très rapidement, le ton des articles traitant ce sujet se fera particulièrement dur comme dans cet appel en faveur de Petrini, un anarchiste italien emprisonné en URSS qui avait été ensuite livré au gouvernement fasciste où on lisait : Petrini n'est pas seulement un homme ou un cas, c'est la démonstration d'un système. Nous en avons fait un drapeau parce qu'avec lui, nous voulons sauver des milliers d'autres damnés de l'enfer bolchévique.15

C'est la nature même de l'URSS que les libertaires dénonçaient. Contrairement à l'analyse des trotskystes, ils n'y voyaient pas un État ouvrier qui aurait dégénéré sous la période stalinienne. Pour eux, l'URSS était, avait toujours été, un État autoritaire bâti sur le principe de la dictature et foncièrement anti-prolétarien.

En 1935, des libertaires bruxellois allaient participer à la création du Comité Contre la Répression Antiprolétarienne en Russie. Parmi eux, les Français Sébastien Faure et Han Ryner et les Belges Ernestan, Hem Day, Léo Campion et Lazarévitch.

Un des principaux ennemis des bolchéviques parmi les anarchistes belges fut Ernestan.16 Dès le mois de janvier 1922, il dénonçait dans L'émancipateur le principe de la dictature du prolétariat et l'autoritarisme du régime transitoire de la Russie bolchévique. Nous ne voulons plus être dupes, nous ne pouvons admettre qu'on apprend la liberté aux hommes en les enchaînant de plus belle, nous ne croyons pas à une autorité qui de son propre bon vouloir desserrerait son étreinte et abdiquerait volontairement au profit des gouvernés, mais je crois au contraire que le propre de l'autorité est de rester et de devenir de plus en plus autoritaire, violente et despotique et il prévenait ses ennemis communistes que Ceux qui prétendent transformer le monde par la discipline, nous trouveront fatalement sur les chemins, mais qu'ils soient tranquilles sur ce point ; nous ne leur disputerons jamais le pouvoir pour nous y installer mais pour l'abattre.17

Ernestan mena de réelles campagnes contre Moscou à tel point qu'on peut affirmer que, dès le début des années vingt, il considéra les communistes comme ses principaux ennemis. Il n'avait de cesse d'exhorter la classe ouvrière à se détourner des bolchéviques. Il est temps de dénoncer le mal franchement, écrira-t-il, et dans toute sa gravité, car après avoir brisé et exploité l'élan révolutionnaire des masses russes, les agissements des dictateurs de Moscou menacent d'empoisonner irrémédiablement les mouvements révolutionnaires en général.18

Des procès de Moscou à l’unité d’action

Du 19 au 23 août 1936 et du 23 au 30 janvier 1937 eurent lieu les deux premiers procès de Moscou.

Des membres de la “vieille garde bolchévique” s'y accusaient des crimes les plus invraisemblables contre le Régime soviétique : sabotage, trahison, tentative de coup d'État.

Dès le début des procès, ils apparurent en Occident comme un “événement spectacle” qui divisa l'opinion en deux blocs. Les aveux des accusés donnaient des arguments à tous ceux qui soutenaient Staline, mais aussi, à une partie des conservateurs qui n'imaginaient pas qu'on puisse reconnaître des faits sans en être coupable.

Ainsi, le journal français Le Temps, écrivait-il : Il est hors de doute que les accusés ont organisé des attentats contre les chefs actuels du Parti et du gouvernement soviétique, qu'ils ont voulu faire place nette pour prendre le pouvoir.19

Pourtant certains dénoncèrent le procès dès 1936. Victor Serge écrivit Seize fusillés où il décrivait la faillite d'une Union soviétique prête à tout pour faire peser le poids de ses erreurs sur d'hypothétiques ennemis du peuple.20

Le deux septembre 1936, soit dix jours après la fin du premier des procès de Moscou, Ernestan consacra dans Le Rouge et le Noir un long article à la Russie Rouge. Il y réfutait rapidement les arguments de l'accusation, montrant que ces hommes surveillés par la police politique depuis des années, ne pouvaient avoir commis les crimes dont on les accusait. Selon lui, la condamnation n'avait d'autre but que de montrer par un exemple que le pouvoir établi est au dessus de toutes les lois et écrase qui le gêne sans hésitation ni pitié car Staline avait besoin que le peuple le suive aveuglément dans la guerre contre l'Allemagne qu'il préparait. Jusqu'à ce jour, poursuivait-il, toute attitude équivoque vis-à-vis du stalinisme pouvait être de la faiblesse, à partir de maintenant ce serait de la complicité, lourde de responsabilités [...] Il est temps de dissiper les équivoques mortelles entretenues par les fronts populaires, les ligues antifascistes, les congrès pour la paix dans lesquels s'agitent au premier plan ou dans les coulisses les hommes de Staline.21

La guerre d'Espagne éclata en juillet 1936. Dans plusieurs régions d'Espagne, là où le coup d'État des nationalistes avait échoué, des ouvriers tentaient de collectiviser les grands domaines agricoles et les industries. Ces mouvements étaient soutenus par la CNT (Confédération Nationale du Travail), syndicat anarchiste et le POUM (Parti Ouvrier d'Unité Marxiste) tandis que le gouvernement faisait tout pour les juguler avec l'aide des communistes, considérant que de tels actes mettaient en danger la défense de la République. Ernestan estimait : Le peuple d'Espagne ne sera pas vaincu [...] derrière le front de combat, le prolétariat édifie un monde nouveau : le régime de l'association des travailleurs pour les travailleurs et par les travailleurs. Dans toute la Catalogne, en Asturie et ailleurs, la terre est mise à disposition de qui la travaille, les usines sont gérées par les syndicats.22

En mai 1937, eurent lieu les Journées de Barcelone. Les communistes avaient occupé le central téléphonique, collectivisé par ses employés. Une grève générale de protestation fut aussitôt déclenchée et des combats de rue éclatèrent entre les révolutionnaires et les gardes d'assaut communistes. Le gouvernement du socialiste Négrin, formé quelques jours plus tard, décida de tenter une liquidation totale et définitive de la révolution. Il allait bénéficier pour cette tâche du soutien zélé des staliniens qui procédèrent à une impitoyable épuration du camp républicain. Cette répression fut telle qu'on a parfois dit qu'il s'était agi d'une véritable guerre civile dans la guerre civile.

Victimes de telles persécutions, les anarchistes se refusèrent à toute stratégie d'unité contre le fascisme. Les communistes en appelaient en effet à la constitution d'un large front au sein duquel les querelles idéologiques se seraient tues au profit de l'unité antifasciste. Les libertaires continuèrent leurs campagnes anti-communistes jusqu'à la guerre de 1940.

La guerre froide

Dans les années cinquante, Ernestan ira jusqu'à en appeler à la constitution d'un front anti-stalinien affirmant Le stalinisme est notre pire ennemi. Il écrira Les forces libertaires de même qu'elles furent toujours à l'avant garde dans la lutte contre le fascisme noir, blanc ou brun (seront) encore à l'avant garde dans la lutte contre le fascisme rouge.23 Il refusera la formule Ni Staline ni Truman affirmant: Prétendre ne pas s'opposer à l'impérialisme stalinien et ne pas prendre position devant la guerre menaçante, sous le prétexte de ne pas risquer de faire le jeu de certains éléments réactionnaires du bloc antistalinien est une position qui dénoterait chez les libertaires une faiblesse idéologique et serait un aveu de carence et d'impuissance. La position socialiste libertaire juste est au contraire une prise de position marquant une volonté inébranlable de combattre sans relâche l'impérialisme stalinien et de lui résister au cas où il prendrait l'offensive des armes.24 Une telle position conduisait, ni plus ni moins, à soutenir l'OTAN face au Pacte de Varsovie. Cette position fut âprement discutée et plusieurs libertaires s'indignèrent, non pas de l'anticommunisme virulent d'Ernestan, mais de son manque d'ardeur à dénoncer les forces atlantistes.

Dans une lettre à Ernestan lui donnant des nouvelles du mouvement libertaire en Allemagne, Augustin Souchy notait : Nos camarades de Berlin occidentale ainsi que la majorité dans les diverses régions de l'Allemagne occidentale, voient le plus grand danger dans la dictature communiste et ils ont, par conséquent, pris position contre l'Orient et pour l'Occident [...] Il y a cependant, dans la Rhénanie, quelques groupes qui professent et propagent l'ancien point de vue antimilitariste tout court. Ils ont édité une feuille, il y a quelques mois, dans laquelle ils combattent le réarmement allemand occidental dans les mêmes termes que l'armement russe. Cela pourrait être bien juste dans un monde abstrait. Mais dans la situation actuelle, ce sont les communistes et le militarisme russe qui profitent de telles positions.25

Cette attitude d'après-guerre fut conditionnée par les luttes contre les staliniens, notamment lors de la guerre d'Espagne. Elle modifiait la position habituelle opposant autoritaires à libertaires qui assimilait les sociaux-démocrates aux communistes de toutes sortes. Dans l'entre-deux-guerres, les staliniens avaient acquis le statut de “meilleurs ennemis” et beaucoup de libertaires en tirèrent les conclusions. Notons encore que ces prises de position interviennent au début de la guerre de Corée, à un moment ou la guerre froide était à son paroxysme et où beaucoup crurent à l'imminence d'un nouveau conflit mondial.

Pour conclure

Le conflit qui oppose les libertaires au socialistes dits scientifiques n'est pas prêt de prendre fin. Dans une récente brochure, la Fédération anarchiste francophone écrivait : Depuis 1917, en Russie, et par la suite dans d'autres pays de l'Est notamment, l'échec des tentatives pour réaliser le socialisme par l'usage de la dictature est manifeste et prouve, outre mesure, la justesse des critiques libertaires en la matière.26 Tandis que le journal bruxellois Alternative Libertaire publiait, dans son numéro de novembre 1995, une critique du film de Ken Loach, Land and Freedom, consacré à la guerre d'Espagne. Ce texte reprochait au réalisateur son parti-pris trotskyste et rappelait que, toute victime qu'il fut, le POUM n'était au fond, qu'un parti bolchévique qui avait bien été obligé de soutenir, en Catalogne, un mouvement de masse qui le dépassait.27

Au fond, les deux sources de l'anticommunisme anarchiste, le désaccord idéologique et la crainte de violences physiques se rejoignent. C'est à l'idéologie autoritaire même que les anarchistes attribuent les tentatives d'élimination dont ils furent l'objet et les staliniens furent simplement logiques jusqu'au bout. L'anticommunisme anarchiste ne procède pas d'une fantasmatique peur du rouge. Il est le fruit de plus de cent ans de violences et de trahisons. Ces persécutions, que les anarchistes analysèrent comme d'inévitables conséquences de la logique politique des autoritaires, allaient consacrer l'impossible accord entre libertaires et socialistes scientifiques.
 
 
 

Jean-François Füeg
RENÉ BERTHIER

L'anarchisme dans le miroir de Maximilien Rubel






L'évolution de la pensée critique de Maximilien Rubel le porta à formuler l'hypothèse que Marx fut un théoricien de l'anarchisme. On imagine aisément que si l'idée n'a pas soulevé l'enthousiasme chez les marxistes, elle n'en pas soulevé non plus chez les anarchistes. C'est que les oppositions entre Marx et les anarchistes de son temps furent telles que si on accepte l'idée d'un Marx théoricien de l'anarchisme, on est forcé de rejeter du «panthéon» anarchiste tous les autres, ce qui évidemment simplifie le débat... en le rendant inutile.

Cette idée pose en outre un autre problème : le «créneau» des théoriciens anarchistes est déjà largement occupé par des hommes, contemporains de Marx pour certains d'entre eux, qui n'avaient évidemment jamais envisagé une telle hypothèse, et dont on peut dire, sans trop se compromettre, qu'ils l'auraient écarté vigoureusement. Maximilien Rubel est donc dans l'inconfortable situation de celui qui se trouve seul contre tous. Pire, il met Marx lui-même dans cette inconfortable position, dans la mesure où, ayant lutté toute sa vie contre les anarchistes — Proudhon et Bakounine, principalement — l'auteur du Capital se trouve investi d'une dénomination que lui-même, ses adversaires et ses partisans auraient récusée, mais dont Rubel se propose de montrer qu'elle était justifiée.

L'image de l'anarchisme dans le miroir de Marx

L'hypothèse d'un Marx théoricien de l'anarchisme n'étant à l'évidence pas une lubie passagère chez Rubel, il nous semble nécessaire de l'examiner de près. Cet examen est largement justifié par la qualité même de Maximilien Rubel, dont la vie et l'œuvre furent consacrées à la révolution et à la critique révolutionnaire. Le respect dû au militant et à l'intellectuel révolutionnaire ne doit cependant pas nous aveugler ni nous dispenser d'exercer à l'égard de ses thèses la réflexion. C'est là, incontestablement, le meilleur hommage que nous puissions lui rendre.

C'est une tâche qui présente cependant une difficulté méthodologique. En effet, on peut choisir de ne retenir que les propos et l'argumentation «anarchistes» que Maximilien Rubel attribue à Marx, et les examiner d'un point de vue critique. Mais on s'aperçoit que ce que Marx a dit sur ce sujet se réduit à peu de chose, et que l'essentiel de l'argumentation de Rubel repose sur le contenu hypothétique d'un livre que Marx aurait eu en projet, mais qu'il n'a pas eu le temps d'écrire.

Cette première approche présente l'inconvénient d'évacuer... «l'anarchisme réel», c'est-à-dire la pensée et l'action de ceux qu'on avait jusqu'à présent l'habitude de considérer comme anarchistes. Or, Marx s'est assez longuement déterminé contre eux, Bakounine principalement ; il a fourni un corpus d'arguments dont il faudrait examiner la pertinence, et qui ont été repris sans aucune modification par ses disciples. Il y a donc une apparente contradiction dans le fait que Marx se voie attribuer la qualité d'anarchiste tout en s'étant constamment battu contre les anarchistes...

Il y a, à travers les écrits de Marx, une représentation de l'anarchisme qu'il conviendrait d'examiner. Est-il besoin de préciser qu'à cet anarchisme-là, il n'adhère pas du tout...

Avec plus d'un siècle de recul, il n'y a plus grand monde aujourd'hui pour admettre que ce que Marx disait de l'anarchisme, et en particulier des prises de position de Bakounine, était de bonne foi. Il ne saurait donc être question de reprendre tel quel l'argumentaire de Marx pour le resservir en le présentant comme une analyse des idées de Bakounine. Une telle démarche ridiculiserait celui qui se livrerait à un tel travail. C'est pourtant ce qu'ont fait la quasi-totalité des auteurs marxistes depuis Marx ; le livre de Jacques Duclos, feu le secrétaire général du Parti communiste français, étant particulièrement caractéristique à cet égard. Or, un examen systématique de toutes les mentions de Bakounine dans le recueil d'articles Marx critique du marxisme révèle que Rubel n'est pas exempt de ce défaut. Il est vrai que Bakounine est loin d'être la préoccupation principale de l'auteur, mais les nombreuses allusions qu'il en fait sont révélatrices des sources limitées auxquelles Rubel a puisé.

On pourrait alors se poser la question : l'image de l'anarchisme dans le miroir de Marx, les déformations et les silences de Marx reprises par ses disciples, n'en disent-ils pas autant sur le marxisme que les œuvres et les pratiques de Marx elles-mêmes ?

Il nous semble impossible d'évacuer de la question : Marx était-il un théoricien anarchiste, les rapports que Marx avait avec Bakounine. Dans une large mesure, marxisme et anarchisme se déterminent et se définissent l'un par rapport à l'autre.

Mais, là encore, une double difficulté surgit :

1) Le danger d'un glissement progressif (et inévitable...) du débat Marx est-il anarchiste vers le débat Marx/Bakounine.

2) Et la difficulté de rester serein, de résister à la tentation de verser dans la polémique et d'abandonner le terrain de la réflexion.

Selon Georges Haupt, le refus de Marx d'engager le débat doctrinal [avec Bakounine] est avant tout d'ordre tactique. Tout l'effort de Marx tend, en effet, à minimiser Bakounine, à dénier toute consistance théorique à son rival. Il refuse de reconnaître le système de pensée de Bakounine, non parce qu'il dénie sa consistance, comme il l'affirme péremptoirement, mais parce que Marx cherche ainsi à le discréditer et à le réduire aux dimension d'un chef de secte et de conspirateur de type ancien.28

Il nous a semblé que dès qu'il aborde la question des rapports entre les deux hommes, Maximilien Rubel abandonne trop souvent le rôle du chercheur pour assumer celui du partisan : c'est que l'affirmation de Marx comme théoricien de l'anarchisme implique impérativement l'élimination de Bakounine du terrain et invalide de ce fait Rubel comme penseur de l'œuvre de Bakounine, comme en témoigne son article sur le livre de Bakounine, Étatisme et anarchie, dans le Dictionnaire des œuvres politiques.

Notre hypothèse trouve sa confirmation dans le constat que les nombreux points de conjonction entre les deux hommes29 ne sont absolument pas relevés par Rubel, trop préoccupé de souligner les différences, présentées de telle façon qu'elles ne peuvent que susciter l'adhésion du lecteur à l'idée de la supériorité incomparable de Marx dans tous les domaines. Or, le constat de ces nombreux points de conjonction aurait pu servir l'objectif de Maximilien Rubel. En reconnaissant que la violence de l'opposition entre les deux hommes était due aux fondements identiques de leur pensée, Rubel aurait pu, dépassant le niveau anecdotique habituel du débat auquel il s'est maintenu, trouver un point d'appui considérable à ses hypothèses (nous émettons cette idée sans préjuger de notre opinion quant au résultat auquel Rubel serait parvenu, évidemment...) Mais voilà, il aurait fallu «partager»...

Doctrines légitimantes et mythes fondateurs

Marxisme et anarchisme ont subi l'épreuve de la réalité à travers l'expérience de la Première internationale. Les théoriciens ont, par la suite, élaboré les doctrines légitimantes et les mythes fondateurs de leurs mouvements respectifs et donné le départ à toutes les approches dogmatiques du «débat» Marx/Bakounine. La réalité est beaucoup plus triviale. Ni Marx ni Bakounine ne représentaient grand chose.

Prenons les sections sur lesquelles Marx croyait pouvoir s'appuyer, et qui sont aussi les sections qui trouvent chez Marx une justification de leur propre activité institutionnelle.

# Les ouvriers anglais se désintéressaient complètement de l'Association internationale des Travailleurs (AIT) et les dirigeants trade-unionistes ne faisaient qu'utiliser l'Internationale pour obtenir leur réforme électorale. Après le congrès de La Haye, la toute nouvelle fédération anglaise, écoeurée par les intrigues de Marx, se rallia aux positions de la fédération jurassienne, bakouniniste...

# L'AIT allemande ne représenta jamais grand chose. Lorsque le parti social-démocrate se développa, l'organisation de l'AIT en Allemagne déclina. Les sections créées par Becker furent vidées de leur substance. Le parti social-démocrate, théoriquement affilié, n'avait avec l'Internationale, aux dires mêmes d'Engels, qu'un rapport purement platonique : Il n'y a jamais eu de véritable adhésion, même pas de personnes isolées.30

Quatre mois avant le congrès de La Haye qui devait entériner l'exclusion de Bakounine et James Guillaume, Engels écrivit une lettre pressante à Liebknecht : combien de cartes avez-vous distribuées, demande-t-il : Les 208 calculées par Finck ne sont tout de même pas tout ! C'est presque un vent de panique qui souffle sous sa plume : La chose devient sérieuse, et nous devons savoir où nous en sommes sinon vous nous obligeriez à agir pour notre propre compte, en considérant que le Parti ouvrier social-démocrate est étranger à l'Internationale et se comporte vis-à-vis d'elle comme une organisation neutre.31 Il est difficile d'exprimer plus clairement le désintérêt total dans lequel se trouvait la social-démocratie allemande vis-à-vis de l'AIT.

# Quant à la section genevoise, elle était constituée de l'aristocratie des citoyens-ouvriers de l'industrie horlogère suisse occupés à conclure des alliances électorales avec les bourgeois radicaux32 : engluée dans les compromis électoraux avec les radicaux bourgeois, comme dit Bakounine.

Ainsi, lorsque Marx décida d'exclure les anarchistes, il était singulièrement démuni d'atouts, mis à part son contrôle sur l'appareil de l'organisation. La situation de Bakounine dans l'Internationale n'était pas meilleure, l'autorité réelle qu'il pouvait y exercer pas plus grande. Lorsque la section genevoise de l'Alliance se dissout, elle ne demande même pas l'avis de Bakounine, ce qui en dit long sur la «dictature» qu'il devait y exercer.

Les discours hagiographiques et dogmatiques des théoriciens, et ceux qui les répètent par cœur, sur les glorieux dirigeants du prolétariat international ont efficacement masqué la réalité. Une fois connue la réalité dans sa crudité, les théorisations qui en ont été faites apparaissent pour ce qu'elles sont : des impostures.

Une véritable lecture de l'histoire de l'AIT en tant qu'événement fondateur du marxisme et de l'anarchisme réels assainirait un peu les choses, et remettrait les «théoriciens» à leur place. Franz Mehring est un des rares à avoir perçu la situation avec acuité. Parlant de l'opposition bakouninienne, il dit : On s'aperçoit que la raison pour laquelle elle avait emprunté à Bakounine son nom, c'est qu'elle croyait trouver dans ses idées la solution des antagonismes et des conflits sociaux dont elle était le produit.33On pourrait dire strictement la même chose de Marx. Mehring, donc, n'a pas une approche idéologique de la question,34 il fait une analyse en termes de classe, de forces sociales en présence. Or, c'est précisément là que se trouve la clé des conflits dans l'AIT, ce que Rubel, à aucun moment, ne comprend, et ce qui brouille sa capacité à saisir les véritables enjeux. Bakounine et Marx n'inventent rien, ils ne font que théoriser des situations dont ils sont les témoins.

Le discours tenu par Marx, qu'il le veuille ou non, conforte les positions des sections qui peuvent attendre une amélioration de leur sort par les élections. Les sections qui ne peuvent rien attendre d'une action électorale penchent vers Bakounine : les ouvriers étrangers de Genève, mal payés, méprisés, sans droits politiques ; la jeunesse déclassée d'Italie sans avenir ; les paysans d'Andalousie et d'Italie affamés par les grands propriétaires ; le prolétariat misérable d'Italie ; les ouvriers de l'industrie catalane et les mineurs du Borinage, en Belgique, deux régions où existe un prolétariat concentré et revendicatif, mais dont les moindres grèves sont noyées dans le sang et qui ne peuvent attendre aucune réforme pacifique. Ceux-là ne trouvent rien qui puisse les aider, les soutenir, dans le discours de Marx, d'autant que lorsqu'il y a des marxistes (disons plutôt : des gens qui préconisent l'action légale en se réclamant de la direction de l'Internationale), ces derniers s'occupent à casser les mouvements revendicatifs.

Les remarques de Maximilien Rubel sur les positions de Bakounine concernant l'Italie sont particulièrement révélatrices de son incompréhension de la réalité des problèmes qui secouaient l'Internationale. Rubel en effet ironise sur le fait que Marx... aurait dû renoncer aux principes directeurs de sa propre théorie pour accepter la thèse de Bakounine sur les chances d'une révolution sociale : celles-ci seraient plus grandes en Italie qu'en Europe, pour la simple raison qu'il y existe, d'une part «un vaste prolétariat doué d'une intelligence extraordinaire, mais en grande partie illettré et profondément misérable, composé de deux ou trois millions d'ouvriers travaillant dans les villes et dans les fabriques, ainsi que de petits artisans» et, d'autre part, «de vingt millions de paysans environ qui ne possèdent rien»35 Et après avoir souligné l'avantage de l'absence, en Italie, d'une couche privilégiée d'ouvriers bénéficiant de hauts salaires, Bakounine passe à sa première attaque contre le parti «adverse», c'est-à-dire Marx.36

Le simple exposé des positions de Bakounine vaut réfutation ; il n'est pas besoin de s'attarder, ce qui intéresse  en fait Rubel, c'est ce que dit Bakounine de Marx, et qui en réalité ne présente pas d'intérêt. On a l'impression que Rubel n'a ouvert la page 206 d'Étatisme et anarchie que parce que Marx y est mentionné, alors que sur la page précédente se trouve la clé de l'argumentation de Bakounine, incompréhensible si on s'en tient à ce que Rubel en dit.

Il y a, dit en substance Bakounine, en Italie trois millions d'ouvriers surexploités, misérables, vingt millions de paysans sans terre, et — ce que Rubel ne mentionne pas —, des transfuges du monde bourgeois qui ont rejoint le combat pour le socialisme, dont l'aide est précieuse (à condition qu'ils aient pris en haine les aspirations bourgeoises à la domination, précise quand même Bakounine). Le peuple37 donne à ces personnes la vie, la force des éléments et un champ d'action ; en revanche elles lui apportent des connaissances positives, des méthodes d'abstraction et d'analyse, ainsi que l'art de s'organiser et de constituer des alliances qui, à leur tout, créent cette force combattante éclairée sans laquelle la victoire est inconcevable.

On a là toute la vision stratégique de Bakounine concernant l'Italie, vision qui devient parfaitement cohérente dès lors qu'on y introduit ces transfuges de la bourgeoisie qui vont faire prendre le ciment de la révolution. D'ailleurs, la situation qu'il décrit n'en évoque-t-elle pas une autre, celle de la Russie de 1917 ?38

L'analyse de Bakounine, ainsi restituée, ne se situe en rien en dehors des principes directeurs de la théorie sociale de Marx, bien au contraire. Il se pourrait même que Bakounine soit bien meilleur «marxiste» que Rubel...

L'expérience pratique de la solidarité

A partir de 1866, un mouvement de grèves se répand en s'amplifiant dans toute l'Europe, et dont la répression souvent féroce ne fait qu'accroître l'influence de l'Internationale, créée seulement deux ans auparavant.

Les grèves, qui avaient jusqu'alors un caractère fortuit, deviennent de véritables combats de classe, qui permettent aux ouvriers de faire l'expérience pratique de la solidarité qui leur arrive, parfois, de l'étranger.

# Grève des bronziers parisiens en février 1867, collectes organisées par l'AIT ; grève des tisserands et des fileurs de Roubaix, mars 1867 ; grève du bassin minier de Fuveau, de Gardanne, Auriol, La Bouilladisse, Gréasque, avril 1867-février 1867, adhésion des mineurs de Fuveau à l'AIT ; l'essentiel de l'activité des sections françaises consistera à partir de 1867 à soutenir ces grèves et en actions de solidarité pour épauler les grèves à l'étranger.

# En Belgique, grève des mineurs de Charleroi, réprimée durement par l'armée et qui entraîne un renforcement de l'AIT ; grève des tisserands de Verviers qui veulent conserver leur caisse de secours dans l'AIT ; grève des voiliers à Anvers ; l'AIT soutiendra les grévistes par des fonds. Toute la partie industrialisée de la Belgique est touchée par l'AIT.

# A Genève, grève des ouvriers du bâtiment, déclenchée dans une période favorable de plein emploi, bien conduite, qui se termine avec succès. Solidarité internationale efficace. Un délégué au congrès de l'AIT à Bruxelles déclara : Les bourgeois, bien que ce soit une république, ont été plus méchants qu'ailleurs, les ouvriers ont tenu bon. Ils n'étaient que deux sections avant la grève, maintenant ils sont vingt-quatre sections à Genève renfermant 4.000 membres.

Ces événements peuvent être mis en regard du constat fait par Mehring, encore : partout où la stratégie de Marx était appliquée, l'AIT disparaissait : Là où un parti national se créait, l'Internationale se disloquait (p. 533). C'était là précisément le danger que Bakounine n'avait cessé de dénoncer.

L'AIT recommande souvent la modération, mais elle est amenée à assumer des luttes de plus en plus nombreuses et violentes. Sa seule existence, appuyée par quelques succès initiaux, crée un phénomène d'entraînement, un effet cumulatif. La violence de la répression elle-même pousse les ouvriers à s'organiser. A chaque intervention de l'armée, les réformistes perdent du terrain, et, peu à peu, l'Internationale se radicalise ; cette radicalisation, faut-il le préciser, n'est pas le résultat d'un débat idéologique mais celui de l'expérience à la fois des luttes et de la pratique de la solidarité internationale sur le terrain.

Il y a donc incontestablement une cassure dans le mouvement ouvrier international dont l'opposition Bakounine-Marx n'est pas la cause mais l'expression. On ne soulignera jamais assez que la théorie anarchiste formulée par Bakounine entre 1868 et sa mort en 1876 est entièrement fondée sur l'observation qu'il fait des luttes ouvrières de cette époque.

Aussi, lorsque, vingt-cinq ans plus tard, en 1895, Engels écrira : L'ironie de l'histoire met tout sens dessus dessous. Nous, les «révolutionnaires», les «chambardeurs», nous prospérons beaucoup mieux par les moyens légaux que par les moyens illégaux et le chambardement,39on a l'impression qu'il se trouve dans l'exacte continuité des positions de la direction marxienne de l'AIT,malgré quelques piques lancées à l'occasion contre les fétichistes du légalisme. Quatre ans plus tôt, cependant, dans sa critique du programme d'Erfurt, alors que les deux principales revendications de 1848 sont réalisées : l'unité nationale et le régime représentatif, Engels constate avec dépit que le gouvernement possède tout pouvoir exécutif,et les chambres n'ont même pas le pouvoir de refuser les impôts[...] La crainte d'un renouvellement de la loi contre les socialistes paralyse l'action de la social-démocratie, dit-il encore, confirmant l'opinion de Bakounine selon laquelle les formes démocratiques n'offrent que peu de garanties pour le peuple.40

L'originalité de l'analyse bakouninienne est d'avoir montré que, dans sa période constitutive, le mouvement ouvrier ne pouvait rien espérer de la subordination de son action à la revendication de la démocratie représentative, parce qu'il avait face à lui la violence étatique, et que dans la période de stabilisation, lorsque cette revendication était accordée, les classes dominantes et l'État avaient les moyens d'empêcher que l'utilisation des institutions représentatives ne remette en cause leurs intérêts. Bakounine a en effet affirmé que les démocrates les plus ardents restent des bourgeois, et qu'il suffit d'une affirmation sérieuse, pas seulement en paroles, de revendications ou d'instincts socialistes de la part du peuple pour qu'ils se jettent aussitôt dans le camp de la réaction la plus noire et la plus insensée, suffrage universel ou pas. L'histoire lui a donné raison.

Le malentendu sur l'«étatisme» de Marx

On peut regretter que Rubel, dans son souci de mettre en relief les divergences entre Bakounine et Marx, n'ait pas su en retracer la genèse, qui repose en partie, comme nous l'avons vu, sur le soutien que leur donnaient des fractions différentes de la classe ouvrière européenne, mais aussi pour une bonne part sur un malentendu. L'étatisme que Bakounine reproche à Marx est essentiellement celui de Lassalle.41 On soulève là un point de l'histoire des rapports entre Marx et la social-démocratie allemande. Marx, en effet, n'a que tardivement pris ses distances avec Lassalle, pour diverses raisons : parce qu'il avait besoin de lui pour se faire publier, parce qu'il lui empruntait de l'argent et parce qu'il pensait que, malgré tout, Lassalle contribuait à diffuser ses idées en Allemagne. Par ailleurs, Marx croyait pouvoir s'appuyer sur la social-démocratie allemande dans sa politique au sein de l'AIT.

Cette situation a contribué à alimenter à la fois l'idée de convergence de vues entre Marx et Lassalle et celle de l'approbation sans réserve de Marx envers la politique de la social-démocratie. Bakounine ne pouvait évidemment pas connaître les critiques violentes contre la social-démocratie allemande que Marx développait dans sa correspondance.

Que deux adversaires politiques se lancent des accusations accompagnées de nombreux épithètes, cela fait partie du jeu. Le chercheur, un siècle plus tard, n'est pas tenu de prendre au pied de la lettre ces accusations, c'est-à-dire de rentrer dans le jeu des adversaires. Il convenait, au-delà de l'anecdote ou de la prise de position partisane, de situer le fondement théorique des divergences. Dans le cas de Bakounine et Marx, la première question qu'il convient de poser, systématiquement, est : sont-ils si en désaccord que cela ?

Au lieu d'une approche idéologique consistant à ne retenir que ce que les protagonistes ont dit d'eux-mêmes et de leur rival respectif, et à prendre leurs déclarations pour argent comptant sans aucun examen critique, une approche historique aurait permis d'élaguer une bonne part des oppositions.

L'affirmation de Maximilien Rubel concernant l'«anarchisme» de Marx peut susciter tout d'abord un rejet violent42 que la lecture de l'article sur le livre de Bakounine, Étatisme et anarchie, dans le Dictionnaire des œuvres politiques, n'a pas diminué. En effet, le lecteur qui a lu l'ouvrage de Bakounine en tire l'impression que Rubel n'a retenu que les passages où le révolutionnaire russe parle de Marx.43 On est donc en droit de s'interroger sur l'opportunité de confier à Rubel la tâche d'écrire, sur une œuvre de Bakounine, un article qui conclut en évoquant le grand projet non réalisé de... Marx, ce qui en dit long sur le sujet qui est réellement traité (le nom de Bakounine est mentionné 53 fois, celui de Marx 47 fois [je n'ai pas compté les citations et les notes]).

Si, aujourd'hui, notre désaccord avec Maximilien Rubel ne s'est pas modifié sur le fonds, il convient peut-être de dépasser le problème et de poser d'autres questions, sans doute plus pertinentes ; non plus : Marx est-il un théoricien de l'anarchisme ?, mais : Pourquoi diable Rubel veut-il à tout prix faire de Marx un théoricien de l'anarchisme ?

# Car enfin, si l'objectif de Rubel est de promouvoir l'anarchisme, pourquoi fait-il appel à Marx pour cela ? Et surtout, pourquoi fait-il appel à Marx à l'exclusion de tout autre ? Pourquoi ne fait-il pas œuvre créatrice,44 en élaborant une doctrine originale fondée sur une synthèse de Marx, Proudhon et Bakounine, ces deux derniers auteurs n'ayant tout de même pas dit que des âneries ?

# Et si son objectif est de réhabiliter la pensée de Marx en la dégageant de toute accusation d'étatisme, avait-il besoin d'aller jusqu'à en faire un théoricien de l'anarchisme ?

Nous n'aurons sans doute jamais de réponse à ces questions, mais elles valent peut-être la peine d'être posées, ne serait-ce que pour dépasser le stade de l'approche superficielle des relations tumultueuses entre anarchisme et marxisme.

Les bases rationnelles de l'utopie anarchiste

Marx fut donc le premier à jeter les bases rationnelles de l'utopie anarchiste et à en définir un projet de réalisation. Cette affirmation de Rubel implique sans ambiguïté que les auteurs contemporains de Marx tels que Proudhon et Bakounine, traditionnellement désignés comme anarchistes, sont écartés du statut de théoriciens à part entière, et relégués — dans le meilleur des cas — à celui de précurseurs.

La thèse de Rubel se fonde sur le contenu hypothétique d'un livre que Marx n'a pas écrit, mais qu'il avait en projet : Le «Livre» sur l'État prévu dans le plan de l'Économie, mais resté non écrit, ne pouvait que contenir la théorie de la société libérée de l'État, la société anarchiste.45

Tout l'échafaudage repose sur une hypothèse que rien ne permet de vérifier : ce livre non écrit ne pouvait que contenir, etc., ce qui est une façon de dire que Maximilien Rubel n'en sait rien, mais qu'il le suppose, à moins qu'il ne soit en mesure de produire un document où Marx dit explicitement : J'ai un projet de livre sur l'État dans lequel je développerai la théorie de la société anarchiste.

Maximilien Rubel n'a, semble-t-il, pas grand chose à produire, puisqu'il reconnaît que la voie anarchiste suivie par Marx est implicite, c'est-à-dire non formulée: en d'autres termes, elle doit être induite de son œuvre.

Si le marxisme réel n'a pas suivi cette voie anarchiste implicite dans la pensée de Marx, c'est parce que des disciples peu scrupuleux ont invoqué certaines attitudes du maître pour mettre son œuvre au service de doctrines et d'actions qui en représentent la totale négation. Le «socialisme réalisé», selon l'expression de Maximilien Rubel, est une dénaturation de la pensée de Marx.

On pourrait analyser ces propos à la lumière du matérialisme historique : un homme élabore les bases rationnelles et un projet de réalisation de société anarchiste. Ces bases et ce projet sont implicites, car élaborées dans un livre qui est resté non écrit. Malheureusement le maître a eu certaines attitudes personnelles apparemment contestables, dont on ignore de détail, qui ont incité des disciples peu scrupuleux à mettre son œuvre au service de doctrines et d'actions qui en représentent la totale négation. Marx, apprend-on, n'a pas toujours cherché dans son activité politique à harmoniser les fins et les moyens du communisme anarchiste. Mais pour avoir parfois failli en tant que militant, Marx ne cesse pas pour autant d'être le théoricien de l'anarchisme. Ces propos sont très obscurs pour qui ne connaît pas les détails de l'histoire de l'exclusion, par Marx et son entourage, du mouvement ouvrier international presque entier de l'AIT.46On note cependant un léger soupçon de mauvaise conscience. Le lecteur peu au courant croit deviner que Marx a fait quelque chose de condamnable, mais cela ne doit pas être bien grave car cela n'entache pas la validité normative de son enseignement.

Il semble donc que le destin du socialisme réalisé, euphémisme pour le stalinisme et toutes les variantes de communisme qui lui ont succédé, soit lié à quelques disciples peu scrupuleux qui n'ont pas compris la voie anarchiste implicite contenue dans la pensée de Marx. En termes de matérialisme historique, une telle approche du problème s'appelle idéalisme. Maximilien Rubel applique à l'histoire du marxisme la méthode que le marxisme combat.

L'anarchisme, quant à lui, a moins souffert de la perversion que constitue l'application concrète car, n'ayant pas créé une véritable théorie de la praxis révolutionnaire, il a su se préserver de la corruption politique et idéologique.47C'est faire beaucoup d'honneur à l'anarchisme : la participation des anarchistes au gouvernement de front populaire en Espagne ne saurait donc être classée dans la rubrique corruption politique et idéologique.

L'histoire semble ici perçue comme un phénomène exclusivement idéologique: un phénomène historique ne peut exister que s'il a été théorisé, sinon il n'est pas.

Ce qui confère à Marx la qualité de théoricien le plus conséquent de l'anarchisme, écrit Maximilien Rubel, c'est que l'avènement de la communauté libérée de l'exploitation économique, politique et idéologique de l'homme par l'homme est conçu non en fonction de comportements individuels, moralement exemplaires, mais comme action réformatrice et révolutionnaire de l'«immense majorité» constituée en classe sociale et en parti politique.48

En revanche, l'anarchisme réel (c'est-à-dire pas celui de Rubel), semble se limiter au seul geste individuel de révolte.49

Des pans entiers de l'histoire du mouvement ouvrier international sont ainsi évacués. Limiter l'anarchisme au seul geste individuel de révolte occulte quelques pages marquantes de l'histoire du mouvement ouvrier international, certes peu traités dans les ouvrages qui se situent dans la lignée de l'orthodoxie élaborée par ces disciples peu scrupuleux de Marx évoqués par Rubel.

Des centaines de milliers d'anarcho-syndicalistes et d'anarchistes ont été tués entre les deux guerres et sur tous les continents : ils n'étaient pas poussés par le seul geste individuel de révolte et ignoraient qu'ils n'avaient pas créé une véritable théorie de la praxis révolutionnaire. Il est vrai que le mouvement anarcho-syndicalistes avait eu fort à faire, puisqu'il avait dû faire face simultanément à la bourgeoisie internationale, au fascisme, au nazisme et au stalinisme.

Références explicites à la société sans État

De quoi est fait l'anarchisme de Marx, en quoi a-t-il jeté les bases rationnelles de l'utopie anarchiste et en quoi en a-t-il défini le projet de réalisation? On sait que grâce à Marx, l'anarchisme s'est enrichi d'une dimension nouvelle, comme celle de la compréhension dialectique du mouvement ouvrier perçu comme autolibération éthique englobant l'humanité tout entière (sauf peut-être les nations réactionnaires relevées par Engels). Nous ne nous attarderons pas à tenter de comprendre ce qu'est la compréhension dialectique du mouvement ouvrier, ni l'autolibération éthique englobant l'humanité tout entière. Nous nous contenterons d'essayer de repérer les références explicites à la société sans État que Marx a pu faire dans son œuvre.

Il y a certes chez l'auteur du Capital des critiques de l'État, mais la critique de l'État en elle-même ne définit pas l'anarchisme.

Il y a des textes où Marx fait une critique radicale d'un type déterminé d'État mais la critique de l'État en tant que principe reste très limitée.

# Dans le tome I, Économie, des Œuvres de Marx des Éditions de la Pléiade établies et annotées par Maximilien Rubel, on trouve 7 références à l'abolition de l'État dont 3 sont des notes de Rubel.

# Dans le tome II, Économie, il y a 4 références dont 3 dans les notes.

# Dans le tome Œuvres philosophiques, il y a une référence de Marx à l'abolition de l'État, deux notes de Maximilien Rubel, et un passage dans l'introduction où Maximilien Rubel nous dit que la vision d'une société non politique chez Marx s'est exprimée à travers la revendication de la démocratie représentative, c'est-à-dire... le parlementarisme.

# Dans le tome I, Œuvres politiques, une phrase, dans les appendices, d'un texte de 1850 définit succinctement, mais très justement, le sens de l'abolition de l'État : L'abolition de l'État n'a de sens que chez les communistes, comme conséquence nécessaire de l'abolition des classes, avec lesquelles disparaît automatiquement le besoin du pouvoir organisé d'une classe de rabaisser les autres classes (p. 1078).

La rubrique Abolition de l'État de l'index des idées renvoie à un passage (p. 634) où il est question du renversement du pouvoir d'État existant, ce qui ne saurait s'inscrire dans une perspective anarchiste. Les autres références à l'anarchisme ou à l'abolition de l'État sont contenues soit dans l'introduction de Maximilien Rubel soit dans les notes.

Sur plus de 6.000 pages, il y a donc 7 références directes de Marx à l'abolition de l'État (dont une d'Engels, d'ailleurs), en des termes vagues, et qui constituent un matériel bien mince pour conclure que Marx est un théoricien de l'anarchisme.

On peut s'étonner qu'un auteur qui voulait, paraît-il, faire sur l'État ce qu'il avait fait sur le capital n'ait pas parsemé son œuvre d'indications plus nombreuses sur la société sans État. Or, c'est là tout de même un concept déterminant de la théorie anarchiste qui, s'il constituait une préoccupation majeure de Marx, devrait être suffisamment présent dans son œuvre pour qu'il ne puisse être occulté par les différents partis qui se réclament de son enseignement.

Le passage le plus précis cité par Rubel sur cette question est extrait des Prétendues scissions dans l'Internationale :

Tous les socialistes entendent par Anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l'abolition des classes une fois atteinte, le pouvoir de l'État, qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d'une minorité peu nombreuse, disparaît, et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives.

Cette phrase de Marx est trop vague, trop générale et trop isolée dans son œuvre pour qu'elle puisse être considérée comme une adhésion à l'anarchisme. Et surtout, elle n'est pas un projet politique explicite dans la mesure où elle renvoie l'abolition de l'État à un avenir indéterminé et lointain.

Le document qui pourrait accréditer de la façon la plus convaincante la thèse d'un Marx anarchiste est l'Adresse sur la guerre civile en France rédigée au nom du Conseil général de l'AIT au lendemain de la Commune de Paris, et qui constitue un point de litige important entre marxistes et anarchistes.

C'est, selon Maximilien Rubel, un texte qui passera aux yeux de Bakounine pour un reniement des convictions «étatistes-autoritaires» de Marx.50 Bakounine dira en effet qu'il s'agit là d'un travestissement bouffon de la pensée de Marx.

N'ayant jamais hésité à reconnaître les points d'accord qu'il pouvait avoir avec Marx, on peut donc s'étonner que Bakounine récuse à Marx le droit d'être en accord avec lui-même sur l'analyse de la Commune. Il nous faudra donc examiner cette question pour tenter de comprendre cette récusation et déterminer si elle est justifiée.

Ce livre est en effet souvent cité comme une expression typique de la pensée politique de Marx, alors qu'il aborde cet événement d'un point de vue fédéraliste, c'est-à-dire en opposition totale avec ses idées. Les textes de Marx qui précèdent le livre ne laissent rien entrevoir de cette idée et les textes qui suivent n'y font jamais allusion : le Manifeste se contente de dire que la première étape de la révolution ouvrière est la conquête du régime démocratique, c'est-à-dire le suffrage universel, ce que confirme Engels dans la préface des Luttes des classes en France. Le Manifeste ne dit nulle part comment la conquête de la démocratie pourrait assurer au prolétariat l'hégémonie politique ; Engels dit simplement dans son projet de Catéchisme que le suffrage universel assurera directement dans les pays où la classe ouvrière est majoritaire, la domination de cette dernière.

Bakounine ne fut pas le seul à percevoir le contraste entre les positions antérieures de Marx et celles qu'il défend au moment de la Commune. Son biographe, Franz Mehring, note lui aussi que La Guerre civile en France est difficilement conciliable avec le Manifeste et que Marx y développe un point de vue proche de celui de Bakounine : Si brillantes que fussent ces analyses, dit en effet Mehring,  elles n'en étaient pas moins légèrement en contradiction avec les idées défendues par Marx et Engels depuis un quart de siècle et avancées déjà dans le Manifeste communiste [...] Les éloges que l'Adresse du Conseil général adressait à la Commune de Paris pour avoir commencé à détruire radicalement l'État parasite étaient difficilement conciliables avec cette dernière conception [...] On comprend aisément que les partisans de Bakounine aient pu facilement utiliser à leur façon l'Adresse du Conseil général. Bakounine lui-même trouvait cocasse que Marx, dont les idées avaient été complètement bousculées par la Commune, soit obligé, contre toute logique, [Je souligne] de lui donner un coup de chapeau et d'adopter son programme et ses objectifs.51

Il ne vient pas à l'idée de Mehring que Marx ne soit pas le genre d'homme à agir contre toute logique. Il n'entre pas dans notre propos de faire la genèse des revirements de Marx entre le début de la guerre et l'écrasement de la Commune, mais il nous semble utile de «décrypter» brièvement, pour Mehring, ce qui lui paraît aller contre toute logique.

# Marx approuve la guerre parce qu'une victoire prussienne conduira à des avantages stratégiques pour le mouvement ouvrier allemand, à la constitution d'une Allemagne unifiée et centralisée. Lettre de Marx à Engels, 20 juillet 1870 : Les Français ont besoin d'être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir d'État sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande.

# Une victoire allemande assurera la prépondérance de la classe ouvrière allemande. Lettre de Marx à Engels, 20 juillet 1870 : La prépondérance allemande transformera en outre le centre de gravité du mouvement ouvrier de l'Europe occidentale, de France en Allemagne ; et il suffit de comparer le mouvement dans les deux pays, depuis 1866 jusqu'à présent, pour voir que la classe ouvrière allemande est supérieure à la française tant au point de vue théorique qu'à celui de l'organisation. La prépondérance, sur la scène mondiale, du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon.

# Les travailleurs français ne doivent pas bouger, parce qu'un éventuel soulèvement victorieux et une défaite allemande retarderait l'unité nationale allemande : L'Allemagne, dit-il, serait fichue pour des années voire des générations. Il ne pourrait plus être question d'un mouvement ouvrier indépendant en Allemagne, la revendication de l'existence nationale absorbant alors toutes les énergies (ibid.). Engels à Marx, 15 août 1870 : Il serait absurde [...] de faire de l'antibismarckisme le principe directeur unique de notre politique. Tout d'abord jusqu'ici — et notamment en 1866 — Bismarck n'a-t-il pas accompli une partie de notre travail, à sa façon et sans le vouloir, mais en l'accomplissant tout de même ?

# Pour justifier ces positions, il faut accréditer l'idée d'une guerre défensive pour les Allemands. Marx à Engels, 17 août 1870 : La guerre est devenue nationale. Kugelmann de son côté est accusé de ne rien entendre à la dialectique parce qu'il avait affirmé que la guerre du côté allemand était devenue offensive.52

# Le 4 septembre 1870, l'empire français s'écroue ; la section française de l'AIT lance un appel internationaliste demandant aux travailleurs allemands d'abandonner l'invasion. La social-démocratie allemande répond favorablement, ses dirigeants sont immédiatement arrêtés. Marx qualifie l'appel lancé par les ouvriers français de «ridicule». Il a, dit-il, provoqué parmi les ouvriers anglais la risée et la colère.

# Engels écrit le 12 septembre : Si on pouvait avoir quelque influence à Paris, il faudrait empêcher les ouvriers de bouger jusqu'à la paix. Les travailleurs français doivent profiter de l'occasion pour se constituer en parti et œuvrer dans le cadre des institutions de la République. Le 9 septembre, le Conseil général de l'AIT publie un manifeste qui recommande aux ouvriers français : 1) de ne pas renverser le gouvernement ; 2) de remplir leur devoir civique (c'est-à-dire de voter) ; 3) de ne pas se laisser entraîner par les souvenirs de 1792. Les ouvriers, dit l'Adresse, n'ont pas à recommencer le passé mais à édifier l'avenir. Que, calmes et résolus, ils profitent de la liberté républicaine pour travailler à leur organisation de classe.

Voici donc les dispositions d'esprit dans lesquelles se situaient Marx et Engels à la veille de la Commune, dispositions attestées, sans beaucoup de contestations possible, par leur correspondance.

La théorie de la guerre de défense ne pouvait être soutenue indéfiniment. L'opinion révolutionnaire unanime et la résistance des masses parisiennes contribuèrent à modifier le point de vue de Marx et d'Engels. Ce n'est que lorsque Blanqui déclare que tout est perdu que Marx reprend à son compte l'argument de la guerre révolutionnaire, cinq mois plus tard. Dès lors, le rôle involontairement progressif de Bismarck diminue, en même temps que s'élève la gloire des ouvriers parisiens vilipendés six mois plus tôt. La Guerre civile en France est l'expression de ce changement d'optique. Désormais, dit Marx, la guerre nationale est une pure mystification des gouvernements destinée à retarder la luette des classes. Ainsi, la lutte des classes reprend sa place comme moteur de l'histoire ; on ne demande plus aux ouvriers français de remplir leur devoir civique ni de s'abstenir de renverser le gouvernement.

Après la Commune, Marx est allé dans le sens des événements parce qu'il comptait rallier à sa cause les Communards exilés à Londres. Voyant que le procédé ne marchait pas, il écrira à son ami Sorge, le 9 novembre 1871, une lettre dépitée : Et voilà ma récompense pour avoir perdu presque cinq mois à travailler pour les réfugiés, et pour avoir sauvé leur honneur, par la publication de La guerre civile en France ! ! !  Bakounine, qui ignorait évidemment cette lettre, a toutes les raisons de dire que le livre était un «travestissement bouffon» effectué par Marx de sa propre pensée.53

L'approche idéologique de l'événement consiste à nier la réalité, à ne prendre en compte que le contenu de l'Adresse sur la guerre civile en France, sans tenir compte du contexte ni des documents existants en dehors des proclamations de principe, et à l'intégrer dans un corps de doctrine qu'on veut faire passer pour vérité historique.

L'approche critique de l'histoire des idées politiques consiste à les resituer dans leur contexte et à les confronter avec les idées de l'époque et les documents disponibles ; elle consiste aussi à ne pas considérer comme argent comptant ni ce qu'un auteur dit ni les motivations qui le poussent. Elle consiste à mettre en parallèle ce que l'auteur proclame publiquement, c'est-à-dire ce qu'il veut qu'on croie, et ce qu'il dit en privé. C'est ce que Rubel ne fait jamais dès lors qu'il s'agit de Marx. L'Adresse est pour lui un document dont le contenu constitue la vérité en soi, et qui ne saurait être remis en cause.

Pour avoir une idée de ce que les fondateurs du «socialisme scientifique» pensaient vraiment de l'abolition de l'État, il convient de se reporter à ce que dit Engels dans une lettre à Cafiero, écrite à la même époque où Marx rédigeait La Guerre civile en France. Il est vrai que, selon Rubel, il faut faire un distinguo entre les deux hommes.

Engels apparaît souvent comme le «gaffeur» du couple, qui dit explicitement des choses qui doivent être sous-entendues (la notion de peuple contre-révolutionnaire, le terrorisme aveugle contre les Slaves, etc.). Pourtant ces «gaffes» n'ont jamais été contestées par Marx. Voici ce qu'écrit Engels : Pour ce qui est de l'abolition de l'État, c'est une vieille phrase philosophique allemande dont nous avons beaucoup usé lorsque nous étions des blancs-becs.54

Classe ouvrière et «négation créatrice»

Si Sur les Prétendues scissions définit l'anarchisme en termes de but dans le mouvement prolétaire, il faut préciser que l'anarchisme se définit aussi en termes de moyens. Il ne se réduit pas à l'aspiration à un objectif lointain. Il implique une théorie de l'organisation et quelques grandes lignes stratégiques.

Si une politique se juge par sa finalité, elle se juge aussi par les moyens qu'elle se donne pour y parvenir. Lorsque Maximilien Rubel fait du suffrage universel, hier encore instrument de duperie, un moyen d'émancipation, il sort totalement des cadres de référence de l'anarchisme. De même l'anarchisme ne reconnaît aucune validité normative à des pirouettes dialectiques affirmant que le prolétariat ne s'aliène politiquement que pour triompher de la politique et ne conquiert le pouvoir d'État que pour l'utiliser contre la minorité anciennement dominante [...] La conquête du pouvoir politique est un acte «bourgeois» par nature ; il ne se change en action prolétarienne que par la finalité révolutionnaire que lui confèrent les auteurs de ce bouleversement.55

On peut penser que si la conquête du pouvoir politique est un acte bourgeois par nature, aucune finalité révolutionnaire ne peut le transformer en action prolétarienne. C'est au contraire l'action prolétarienne qui se trouvera de ce fait transformée en action bourgeoise. Maximilien Rubel a trop longtemps mis l'accent sur le problème de la praxis révolutionnaire pour ne pas se rendre compte que la praxis est indissociable du but à atteindre et qu'ils se déterminent (dialectiquement) l'un l'autre.

Préconiser que la classe ouvrière assume le projet dialectique d'une négation créatrice et prenne le risque de l'aliénation politique en vue de rendre la politique superflue, ne s'inscrit pas dans un projet anarchiste. Pour Bakounine, la seule négation créatrice est la destruction de l'État et son remplacement par les structures de classe du prolétariat. S'engager — volontairement en plus — dans un processus d'auto-aliénation ne paraîtrait pas à Bakounine le meilleur moyen de parvenir à l'autolibération.

Il semble y avoir une confusion chez Rubel entre théorie de l'État et anarchisme. Il n'est pas contestable que dans l'œuvre de Marx il y ait un projet lointain de dépérissement de l'État qui est implicite dans sa théorie de l'abolition des classes sociales. L'État, schématiquement défini comme instrument de répression au service d'une classe dominante, disparaît avec la disparition des classes et de leurs antagonismes. Cet argument ne fait pas du marxisme une théorie anarchiste pour autant, dans la mesure où l'anarchisme se définit, à l'encontre de l'idée de disparition de l'État comme finalité lointaine, comme un mouvement qui inscrit la destruction de l'État comme processus commençant avec la révolution elle-même.

L'État ne garantit pas seulement les privilèges de la classe dominante, il est un instrument de création permanente de privilèges, et dans ce sens, il crée la classe dominante. Il n'y a pas de classes sans État, dit Bakounine.

Par ailleurs, l'anti-étatisme ne saurait à lui seul définir l'anarchisme. Dans un écrit de jeunesse, Argent, État, Prolétariat, datant de 1844, Marx se laisse aller à des déclarations franchement antiétatiques : L'existence de l'État et l'existence de l'esclavage sont indissociables56 [c'est de l'esclavage de la société civile dont il s'agit]. Maximilien Rubel, dans une note, page 1588, déclare un peu hâtivement que cet aphorisme exprime on ne peut plus catégoriquement le credo anarchiste de Marx. Une telle affirmation antiétatique ne peut, aux yeux de Maximilien Rubel, que fermement établir Marx au premier rang des penseurs anarchistes. Et, répondant par avance à l'objection selon laquelle toute la praxis ultérieure de Marx dément totalement cette affirmation plus anarchiste que nature, Maximilien Rubel précise : Ses déclarations ultérieures quant à la nécessité, pour la classe ouvrière, de «conquérir» le pouvoir politique, donc de s'assurer la direction des affaires de l'État, voire d'y exercer, en tant que classe et comme «immense majorité», sa «dictature» sur la minorité bourgeoise légalement dépossédée de ses privilèges économiques et politiques, ne contredisent nullement le postulat initial de la finalité anarchiste du mouvement ouvrier.57

Ce qui est une façon de dire qu'une praxis totalement extra-anarchiste ne contredit nullement le postulat initial anarchiste.

Malheureusement, en énonçant les termes de la contradiction, Maximilien Rubel ne la résout pas.

Dans une autre note de la même page 1588, il souligne que malgré le caractère antipolitique (qu'il assimile sans doute à l'anarchisme) de ses écrits de la période parisienne, Marx s'accommodera plus tard d'une politique ouvrière assez conforme au principe qui se trouve ici condamné, ce qui est pour le moins un euphémisme.

Là encore, la contradiction ne semble pas détourner Maximilien Rubel de son idée. En revanche, il s'étonne que les épigones de Marx n'aient pas compris que ce dernier était anarchiste, malgré le petit nombre de passages où il se révélerait comme tel, et malgré une pratique politique totalement antianarchiste : En tant qu'idéologie politique, le marxisme des épigones se nourrira de cette ambiguïté que l'absence de «Livre» sur l'État facilitera.58

Maximilien Rubel semble lui-même conscient du caractère peu convaincant de l'anarchisme de Marx tel qu'il devrait apparaître dans son œuvre écrite. Aussi, la pièce maîtresse de son argumentation se trouve-t-elle dans ce Livre sur l'État que Marx avait en projet. Resté non écrit, ce Livre, rappelons-le, ne pouvait contenir que la théorie de la société libérée de l'État, la société anarchiste.59

Le plan de l'Économie que Marx voulait écrire n'a pu être rempli que par un sixième, dit Rubel : La critique de l'État dont il s'était réservé l'exclusivité [sic] n'a pas même reçu un début d'exécution, à moins de retenir les travaux épars, surtout historiques, où Marx a jeté les fondements d'une théorie de l'anarchie.60

Ainsi, en dépit d'une stratégie politique, d'une praxis dont Maximilien Rubel lui-même dit qu'elle est contraire aux principes énoncés, Marx aurait écrit, s'il avait eu le temps, une théorie anarchiste de l'État et de son abolition. Les héritiers de Marx qui, par la suite, ont construit un capitalisme d'État peu conforme aux professions de foi anarchistes, se sont «nourris» de cette ambiguïté, causée précisément par l'absence du Livre sur l'État. En d'autres termes, semble croire Maximilien Rubel, si Marx avait eu le loisir d'écrire ce Livre, son œuvre n'aurait pas revêtu cette ambiguïté (que Rubel souligne à plusieurs reprises) ; et sa qualité d'anarchiste aurait éclaté au grand jour. et par là même occasion, probablement, les destinées du mouvement international auraient été différentes. Position idéaliste s'il en fut.

La clef du problème de la destinée du marxisme — et de sa dénaturation — réside en conséquence dans ce Livre non écrit, dont l'absence a fait basculer le marxisme dans l'horreur concentrationnaire.

Pour rendre à l'œuvre de Marx (et non plus au marxisme, concept que Maximilien Rubel rejette) sa véritable signification anarchiste, il faut donc partir de ce qui existe (c'est-à-dire pas grand chose), des travaux épars, dont Maximilien Rubel se propose de se faire l'exégète.

Les anarchistes pourraient légitimement demander à Maximilien Rubel s'il n'y a pas un grosse contradiction à réaffirmer le postulat du matérialisme historique, qui fonde l'incomparable supériorité du marxisme sur l'anarchisme, et ensuite à expliquer le dévoiement de l'œuvre de Marx par la seule absence d'un livre qu'il n'a pas écrit.

Si on s'en tient effectivement aux postulats du matérialisme historique, la publication du Livre sur l'État n'aurait pas changé grand chose ; les épigones, représentants de forces sociales qui se seraient développées de toute façon, auraient pris dans Marx (ou ailleurs) ce qui leur aurait été nécessaire pour justifier leur politique et auraient laissé le reste. Il n'empêche que c'est quand même dans l'œuvre de Marx — considérable, même sans le Livre sur l'État — que les déformations bureaucratiques et totalitaires du mouvement ouvrier ont trouvé leur fondement théorique.

Si Marx avait été anarchiste, il aurait écrit son Livre sur l'État.

On pourrait ajouter, plus trivialement : si Marx avait été un théoricien de l'anarchisme, ça se saurait...

Conclusion

La démarche de Rubel consiste en l'affirmation du caractère anarchiste du projet de Marx, affirmation impliquant le rejet général de la contribution des auteurs anarchistes, même si sur le détail il reconnaît la validité occasionnelle de quelques unes de leurs théories.

A aucun moment il n'y a la tentative de faire une synthèse de l'apport de ces auteurs avec la pensée de Marx, qui est considérée semble-t-il comme un bloc d'acier,pour reprendre les termes de Lénine ; ce dernier considérait que rien ne pouvait être ôté de la pensée de Marx, Rubel considère que rien ne peut y être ajouté.

En récusant toute validité normative à l'anarchisme «réel», Rubel se prive d'atouts considérables. Handicapé par son approche essentiellement idéologique du problème, il ne voit pas les évidentes passerelles existant entre Marx et Bakounine (et Proudhon également), qui auraient pu contribuer à l'élaboration d'une œuvre originale.

Comme penseur révolutionnaire original, Rubel a échoué — mais ce n'était peut-être pas là son intention. Il reste un remarquable exégète de la pensée de Marx.
 
 
 

René Berthier
ANNEXE

ERNESTAN

Marx et le marxisme





Pour comprendre toute la signification de l'œuvre de Marx, il faut la situer dans son époque. Car, tout en rendant justice aux utopistes, nous ne pouvons ignorer leurs faiblesses ; tous restent les idéalistes rêvant de sociétés aux institutions parfaites. Proudhon lui-même, malgré ses pages d'un génie pénétrant, n'en reste pas moins à la recherche d'absolus de droit, de justice et, de liberté. En bref, ce qui distingue principalement la pensée de ces précurseurs de la pensée moderne, c'est de n'être pas dominée par la notion d'évolution.

Karl Marx, lui, est à cet égard, à l'avant-garde de son temps et sa pensée est marquée au coin d'un esprit nouveau qui le sépare nettement de ses prédécesseurs. Ne nous y trompons pas pourtant, Marx est socialiste exactement pour les mêmes raisons que tous les autres, autrement dit, s'il est devenu socialiste ce n'est pas parce qu'il était marxiste, mais il est très exactement devenu marxiste parce qu'il était socialiste. Nous n'en voulons pour preuve que c'est vers sa trentième année qu'il publia dans Le Manifeste communiste sa profession de foi catégorique, tandis que ce ne fut que plus tard qu'apparurent les thèses qui constituent le système marxiste proprement dit.

S'il fallait résumer ce système en une phrase nous dirions : Le marxisme est une tentative de démonstration scientifique du socialisme. Tentative qui devait échouer, et nous voulons dire plus longuement pourquoi. Mais avant tout faisons admettre que Marx n'ayant pas exposé son système de façon méthodique et l'ayant dispersé dans son œuvre énorme nous ayons dû en opérer une sorte de synthèse partant de ses bases pour aboutir à ses conclusions.

Le matérialisme marxiste

La base philosophique du marxisme est le matérialisme. Il se peut que cette définition satisfasse certains, mais il nous paraît que, plus que tout autre, ce mot a besoin qu'on en, précise le sens. À vrai dire, à l'époque où il devint à la mode, il était assez précis pour désigner une idéologie. On était matérialiste en opposition au déisme et aux spiritualismes qui admettaient des forces indépendantes de la matière, et, comprise de cette manière, nous prendrions volontiers l'étiquette matérialiste à notre compte Mais reconnaissons tout de suite qu'elle est loin d'être une réponse définitive aux problèmes que pose la vie.

Nous nous souvenons ainsi des premiers mots d'une déclaration de principes d'un cercle d'études matérialiste marxiste: La matière est tout. Tout ce qui existe n'est que ses manifestations. Ce qui nous rappelait invinciblement la définition de Dieu que nous donnait un jour un théosophe : Dieu est tout dans tout. Si bien que la tentation nous vient de renvoyer ces adversaires dos à dos en songeant que ni l'un ni l'autre n'éclairent fameusement notre lanterne, et que l'absolu matière n'est guère plus explicite que l'absolu Dieu. Pour le surplus nous n'empiéterons point dans le domaine de la science véritable dont la tâche est de chercher et de scruter la matière, définir son essence et connaître ses propriétés ; ce qui, soit dit en passant, ne paraît guère aussi simple que le pensaient les croyants matérialistes d'un temps révolu. Notons aussi que, de plus en plus, le monde apparaît comme de l'énergie bien plus que comme de la matière et enfin qu'avant d'en faire la base d'un credo nous aimerions savoir au juste en quoi cette matière consiste ! Mais ces questions, peut-être éternelles, ne nous retiendront pas davantage ; nous ne les avons soulevées que pour ramener à sa juste valeur une conception dont les marxistes ont voulu faire une plate-forme idéologique inexpugnable. Lorsqu'un apôtre de ce matérialisme nous aura affirmé que la matière est tout, il ne lui restera plus qu'à nous expliquer la vie sous toutes ses formes et toutes ses manifestations, et nous devrons bien alors lui rétorquer un mot emprunté à Shakespeare : il y a plus de choses dans le monde qu'il n'y en a dans votre philosophie, en ajoutant: surtout dans une philosophie aussi primaire.

C'est pourquoi enfin, s'il nous faut une étiquette, nous opposerons aux absurdités spiritualistes et au simplisme matérialiste une attitude d'indépendance objective que nous appellerons le réalisme.

Le déterminisme économique

Parti à la recherche des lois du déterminisme historique avec un semblant d'objectivité, Marx arrive rapidement où il veut en venir : au déterminisme économique.

Une fois encore, reportons-nous à l'époque et rappelons nous que nombre de sociologues du XIXème siècle caressaient l'espoir de fonder une science historique qui aurait la valeur d'une science exacte ayant ses méthodes et ses lois. Si cette ambition est respectable, en ce qu'elle réagissait contre le manque d'objectivité des historiens littérateurs, elle n'en était pas moins excessive et vaine. Si l'on s'en tient au sens exact des termes, il est bien certain qu'il ne peut y avoir de lois historiques, pour la simple raison qu'un phénomène historique ne peut se reproduire dans des conditions identiques, par conséquent se vérifier et, partant, d'avoir le moindre caractère scientifique. Mais si même, on accepte le mot loi dans un sens plus large, le temps des lois historiques, s'il vient jamais, n'est pas encore venu. Peut-être dans vingt mille ans, à condition que la chronique des faits soit strictement tenue, pourra-t-on dégager d'études comparatives, quelques données générales, et encore n'auront-elles qu'une valeur fort relative. Devons-nous aussi rappeler que préhistoire n'est qu'un euphémisme pour désigner l'histoire inconnue et qu'ainsi nous ne connaissons, en fait et à peu près, qu'environ la centième partie de l'histoire de l'humanité !

Ce n'est cependant pas sur ces ignorances, ces abus de mots et cette fausse assurance que réside principalement l'erreur, mais bien dans l'arbitraire et la sophistique auxquels le marxisme soumet le déterminisme social.

En affirmant que les hommes ne peuvent être déterminés que par les conditions matérielles et économiques de leur milieu, les marxistes considèrent comme quantité négligeable un des deux éléments du problème ; car si l'on doit bien admettre que le milieu est un facteur déterminant, à plus forte raison l'homme, élément pensant, agissant et créateur, l'est également. Si bien qu'en définitive, tout dépend de la réaction de l'homme dans son milieu et contre son milieu. Or, l'homme est un être personnel, il n'est ni immuable, ni identique dans le temps et l'espace, il n'existe pas de façon abstraite, il existe l'homme de Néandertal et celui du XXème siècle, le Chinois du Xème siècle et le Toscan de la Renaissance, l'Arabe du VIème siècle et le Canadien du XVllème, le Papou et le Hollandais. Encore toutes ces catégories sont-elles un complexe de contradictions.

Ainsi, à la base même du déterminisme marxiste, se rencontre une erreur d'optique intellectuelle qui, dès l'abord, fausse ses observations.

Ayant affirmé que l'élément historique déterminant était la situation économique, le marxisme déclare que celle-ci est, à son tour, déterminée par les formes de production. Or, nous ne craignons pas d'être accusés d'ergotage si, en vertu même du principe déterministe, nous demandons à savoir ce qui détermine la production. Les marxistes regardent cette question un peu comme un croyant qui, ayant exposé son système déiste, s'entend demander : Qui a fait Dieu et qui le détermine ? Pour le marxiste, la forme de production est un postulat au-delà duquel ne se pose plus aucune question ; mais la critique prend librement le droit d'aller au-delà et, opérant un renversement dialectique, trouve que ce n'est point la forme de production qui détermine les hommes, mais bien les hommes qui déterminent la forme de production. Car il est tout de même vrai que les hommes préexistent à la production et que celle-ci est le résultat de leur activité créatrice.

Cependant, les marxistes prétendent trouver dans l'histoire la démonstration de leurs croyances et, analysant l'un ou l'autre moment de l'évolution historique, trouvent infailliblement la cause première dans les faits économiques. En réalité, ils se livrent simplement au procédé dont usent, consciemment ou non, tous les croyants, en confondant simplement condition et cause. La loi d'évolution est générale et la vie sociale en perpétuelle transformation dans tous ses aspects. Ceux-ci étant, d'autre part, en étroites relations, il est évident qu'un phénomène social quel qu'il soit est plus ou moins en relation avec les conditions économiques, et que si ces conditions et ces relations étaient différentes, le phénomène serait autre. La causalité sociale est infiniment complexe et multiple ; dans cette multiplicité, les adeptes d'un système peuvent toujours choisir la cause qui leur convient et prétendre qu'elle est l'unique ; mais avouons qu'on ne pourrait trouver de sophisme plus caractérisé.

Si nous prenons en exemple la tragique aventure du national-socialisme allemand et que nous demandons ce qui la détermina, un nazi fanatique et buté répondra : Hitler; un chrétien, les progrès de l'athéisme. L'un accusera la caste militaire prussienne, un autre le traitement imposé à l'Allemagne par le Traité de Versailles, un autre encore la menace d'une révolution bolcheviste. Certains endosseront les responsabilités principales aux capitalistes allemands et internationaux, ou bien aux réactions des classes moyennes désaxées, voire au prolétariat déçu et désemparé. Enfin, il est possible de considérer tous ces éléments, et bien d'autres encore, en relation avec les faits économiques, comme on peut aussi les subordonner aux caractères généraux de la mentalité allemande. En fait, tous ces éléments sont inséparables du phénomène nazi, que l'un ou l'autre vienne à manquer et tout est changé. Et pourtant, il serait faux de prétendre qu'un de ces éléments, à lui seul, eût suffi à déterminer le nazisme.

Tout cela est si clair que pour excuser l'insistance que nous y mettons, nous devons bien invoquer que, depuis près, de cent ans, le marxisme nous donne son déterminisme économique pour scientifique et que nombre de socialistes le tiennent encore pour article de foi sans que les démentis historiques les plus nets et les plus cruels semblent les toucher. C'est ainsi que, suivant eux, une aggravation de la situation économique des travailleurs doit fatalement se traduire par ce qu'ils nomment une radicalisation des masses et une poussée révolutionnaire, laquelle, naturellement, ne peut que pousser vers le socialisme. Or, les faillites capitalistes aboutirent à instaurer le fascisme dans la moitié de l'Europe et le prolétariat participa, au premier rang, à deux guerres mondiales. Mais les marxistes ne conçoivent pas que les hommes puissent réagir contre leurs misères de mille et une façons, et c'est pourquoi ils ne comprirent rien ni au fascisme ni aux guerres. Ce ne sont pour eux que des contretemps ou des échecs apparents qui ne peuvent atteindre leur sérénité scientifique. Tandis que la vie continue en se moquant du cadre dans lequel les esprits systématiques croient l'enfermer.

La dialectique marxiste

Si le déterminisme économique nous apprend que la structure économique est la base de la superstructure sociale et que, par conséquent, tout changement résulte d'une modification de cette base, il n'explique cependant pas pourquoi ces modifications sont constantes, et c'est ici qu'intervient la dialectique marxiste néo-hégélienne que l'on peut appeler la théorie de la contradiction permanente.

Cette dialectique, en effet, considère qu'un état de choses, du seul fait de son existence, suscite sa propre contradiction, que de cette lutte surgit une nouvelle réalité qui suscite à nouveau sa négation, et ainsi de suite. Reprenant la terminologie hégélienne, le marxisme définit ce processus par la thèse, l'antithèse et la synthèse ; cette dernière devenant une thèse, etc.

Nous voici donc plongés en pleine métaphysique, car quoiqu'un marxiste considère l'épithète de métaphysicien comme la pire injure, comment définir un ordre d'idées aussi abstrait et une schématisation aussi outrancière des réalités. Dialectique si abstraite même qu'elle devient difficilement assimilable pour quiconque désire précisément rester sur le plan réel et concret. Le moins qu'on en puisse cependant dire, c'est que tout cela reste à prouver ; prouver qu'une situation sociale puisse, dans sa totalité, se ramener à une thèse ; prouver qu'une thèse crée une antithèse et ne puisse en avoir plusieurs ; prouver que les conflits thèse-antithèse se résorbent nécessairement en une synthèse ; prouver enfin qu'une telle dialectique est scientifique !

Au reste, jamais cette dialectique, appuyée du déterminisme économique, ne résisterait à une sérieuse et générale confrontation avec l'histoire. Jamais, par exemple, le marxisme n'expliquera les vastes flux et reflux du monde antique (à moins bien entendu de faire de la science historique pour réunions électorales). Sans doute, ce brassage continu de civilisations et d'empires, cet enchevêtrement destructeur et créateur comporte ses aspects économiques, mais il reste que l'Antiquité ne connut aucun bouleversement des formes de production assez important pour expliquer ses formidables bouleversements historiques.

En réalité, le succès de la dialectique marxiste vient, pour une large part, de ce qu'elle fournit une explication des origines et de l'évolution du capitalisme qui satisfait pleinement les esprits avides de formules.

L'évolution politico-économique de l'Ancien Régime avait amené le développement d'une bourgeoisie possédante, instruite et ambitieuse, dont les intérêts de tout genre s'opposaient aux privilèges de l'aristocratie. Ce tiers état fut l'artisan principal des