Éditions du Monde Libertaire
Éditions Alternative Libertaire
Les Anars
des origines à hier soir
(extraits choisis)
1 - EN GUISE D'INTRODUCTION... Une mémoire
pour le futur
2 - AUX ORIGINES... Des refus essentiels
.
3 - BAKOUNINE ET... La Première
Internationale
4 - DES ATTENTATS AU SYNDICALISME... Le temps des actes
5 - LE TEMPS DES REALISATIONS... Révolutions
sociales
En guise d'Intro...
1.Une mémoire pour le futur
Depuis quelques années, leurs drapeaux (noir ou noir et rouge) flottent à nouveau dans les manifs. Leurs militants sont toujours plus présents dans les luttes et les mouvements sociaux. Leurs radios, leurs journaux, leurs librairies, leurs livres, leurs brochures... chahutent les idées en place et en font naître de nouvelles. Les réunions publiques, conférences, colloques... qu'ils organisent, dans leurs locaux, se font chaque jour plus nombreux et passent de moins en moins inaperçus. Leurs organisations spécifiques, leurs syndicats, les différentes alternatives qu'ils animent, sortent peu à peu de la confidentialité.
Leur nombre (grandissant), leur sérieux (jamais dénué d'humour), leur courage (incontestable), leur intransigeance (énervante), leur manière d'être (aux antipodes du paraître), leur révolte (permanente), leurs principes (fascinants), leurs mots d'ordre (radicaux), leurs propositions (évidentes), leurs rêves (bouleversants)... interpellent jusqu'au petit monde de la réflexion politique et séduisent même certains curs purs, las des billevesées de la gauche caviar, de l'écologie gouvernementale, du communisme à la mémoire courte, du gauchisme qui lui aussi voudrait sa part du gâteau...
Toujours présents, parfois à l'initiative, ils se bagarrent, bras dessus bras dessous, avec toutes les tribus dissidentes qui hissent haut le drapeau de la révolte contre le capitalisme et ont encore, chevillée au corps, l'espérance en un monde de liberté, d'égalité et d'entraide.
Bref, en un mot comme en cent, en ce début de vingt-et-unième siècle, les anars, que l'on a dit maintes fois morts ou enfermés dans des chimères d'une autre époque, sont de retour ! Et ils annoncent la couleur !
Les oppressions de toutes sortes (politique, économique, sociale, militaire, religieuse, sexuelle...), poubelle ! Les inégalités de toutes sortes (on prend les mêmes et on recommence), poubelle ! Les exploitations de toutes sortes (on reprend les mêmes et on recommence), poubelle !. Les patrons, les gouvernants, les flics, les curés, les militaires, les fonds de pension, les boursicoteurs, les banquiers, les multinationales, les culs-serrés de la rente, les pignoufs de la bureaucratie, les engagés volontaires de tous les petits pouvoirs, les docteurs Folamour de la destruction de la terre, les scientifiques de merde de l'opéra-bouffe-ta-merde, les zozos du réformisme, les malades du pouvoir, les charognards de la propriété et de l'héritage, les marchands de tout et de rien, les derniers imbéciles du droit du sang et de la loi du plus fort... poubelle ! Expropriation et licenciement sans indemnité ! Tout et tout de suite ! Partage des richesses, pas de la misère ! Autogestion généralisée, ici et maintenant !
L'état actuel de la technique et de la science offre à l'ensemble des habitants de notre planète les moyens de nourrir, de loger, d'éduquer et de faire accéder à la culture tous les êtres humains. Vivre entre égaux (et donc, sans patrons, ni hiérarchies...), s'associer libertairement entre égaux (et donc, sans État, ni bureaucratie), s'entraider entre égaux (et donc sans marché, ni profit), man-ger à sa faim, se loger décemment, se vêtir correctement, s'enivrer des arts et des lettres (et donc en ne consacrant au travail productif qu'un minimum de temps), respecter l'environnement... c'est non seulement possible, mais, plus le temps passe, plus ça devient nécessaire, sauf à se résigner à la barbarie qui s'annonce.
Les anarchistes sont les seuls, aujourd'hui, à tenir ce discours tout de bon sens.
Un discours dont le bon sens tient peut être au
fait qu'il a mis un siècle et demi à se construire !
Les anars ne tombent pas du ciel
L'anarchisme, en tant qu'aspiration à des valeurs (refus des oppressions et des exploitations de toutes sortes, aspiration à des relations sociales égalitaires favorisant l'épanouissement des libertés individuelles et collectives...), existe depuis la nuit des temps, car il colle littéralement à la peau d'un éternel humain, tout de peur de mourir et de désir de vivre.
L'anarchisme, en tant qu'élaboration d'un projet global de société, en tant que mouvement social et organisation militante, ne date, lui, que d'un siècle et demi.
Proudhon, Bakounine, la guerre au couteau au sein de la
Première Internationale entre deux conceptions du socialisme (autoritaire
et antiautoritaire, étatiste et fédéraliste, électoraliste
et acteurs de l'action directe, accrocs de la prise du pouvoir et partisans
de l'autogestion généralisée...) ; les illets rouges
de la Commune de 1870 ; l'édification des premières cathédrales
du mouvement ouvrier que furent les bourses du travail et les maisons du
peuple ; la constitution, pierre à pierre, des premiers syndicats
comme outils et armes d'une volonté de transformation sociale radicale
; les premières expériences d'éducation populaire
dans les associations ouvrières ; les premiers pas d'une éducation
libertaire (avec l'orphelinat de Cempuis de Paul Robin, la Ruche de Sébastien
Faure, les écoles modernes de Ferrer) ; les premières luttes
pour le droit à l'avortement, à la contraception et à
l'union libre ; les premiers groupes espérantistes, végétariens,
naturistes, écologistes ; l'élan, brisé net, d'une
volonté d'empêcher la boucherie de la Première guerre
mondiale ; l'engagement, aux premiers rangs, dans le camp de la révolution
russe ; l'Ukraine libertaire écrasant les armées blanches
de Dénikine et sauvant, de ce fait, la révolution de 1917
; le combat des marins de Cronstadt pour une troisième révolution
(devant succéder à la révolution bourgeoise et au
coup d'État bolchévique) ; le chant du cygne des conseils
ouvriers de Bavière et de Turin ; la remise sur pied d'une Internationale
antiautoritaire ; les grandes luttes ouvrières de l'entre-deux guerres
en Belgique, en Allemagne, en Italie, en Argentine, en Espagne et ailleurs
; le coup de tonnerre de la plus grande révolution sociale de tous
les temps en juillet 1936 en Espagne ; le grand souffle libertaire d'un
printemps trop bref en 1968 ; une traversée du désert jusqu'à
ces dernières années, la Fédération Anarchiste
Francophone, la CNT ; les alternatives sociales, le renouveau
libertaire actuel... tout cela forme un tout. Une continuité. Une
histoire à nulle autre pareille. Une épopée dont les
roses ne se sont jamais fanées.
Le chemin se trace en marchant
Le fait d'avoir une telle histoire constitue un atout certain pour le mouvement libertaire de cette fin de siècle.
C'est, en effet, dans la durée que les cohérences se jaugent et se jugent. Et celle de l'idéal libertaire, on s'en doute, ne s'est pas faite en un jour.
Notre histoire, et c'est ce qui la rend vivante et actuelle, a toujours été à plusieurs voix, à cent nuances et à mille tâtonnements.
Impossible, donc, de s'y référer comme à un catéchisme, de la mythifier ou de l'ânonner.
En ce sens, c'est une histoire qui est en devenir permanent. Qui s'arc-boute sur quelques grands principes et les conjugue au seul temps qui vaille, celui de l'expérimentation. Qui sera toujours inachevée.
Notre haine du capitalisme, de l'État, du réformisme, de l'électoralisme, des patrons, des curés, des militaires, des avant-gardes autoproclamées, des petits marquis de la gestion de l'existant, des dictatures brunes ou rouges... s'est forgée au feu des faits et de leur répétition. Notre passion pour une liberté des autres étendant celle de chacun à l'infini est une longue histoire d'amour et de désamour. Cet autre futur que nous avons dans le cur s'est toujours enraciné dans l'obsession d'un autre présent.
Notre histoire (n'en déplaise aux historiens et aux intégristes qui sévissent jusque dans nos rangs), même si elle n'est pas exempte de quelques pages jaunies et datées, a cela d'extraordinaire qu'elle ne se veut qu'un grand livre ouvert sur les pages blanches du présent et de l'avenir.
Notre histoire, c'est clair, pour avoir déjà
été écrite, et de quelle manière, restera toujours...
à vivre !
Traces d'ombres et bâtisses d'être
Ici, là ou ailleurs, il est courant de dire et d'entendre dire que les anarchistes ne sont pas des mauvais bougres mais qu'ils manquent cruellement de réalisme. De réalisme, justement, parlons en !
Dès la fin du dix-neuvième siècle, les anarchistes dénonçaient les chimères des socialistes réformistes de la gestion du moins pire et le caporalisme des petits bourgeois d'un marxisme autoproclamé scientifique.
Et, qu'ont fait les socialistes réformistes depuis un siècle et demi si ce n'est gérer l'insupportable et l'intolérable du capitalisme ?
Et, qu'ont fait les soi-disant puits de science du marxisme si ce n'est faire pire que les pires des capitalistes et autres fascistes du moment, au point de construire un fascisme rouge, et de favoriser, sur leurs tombes, la pousse des plantes vénéneuses du nationalisme et de l'obscurantisme religieux ?
Qu'ont-ils fait tous ces gens et toutes ces idéologies qui nous ont toujours expliqué que le plus court chemin menant de l'intolérable à l'espérance socialiste était... la ligne courbe?
150 ans d'histoire sont là pour témoigner de leurs échecs.
Et 150 ans d'histoire sont là pour témoigner de la pertinence des soi-disante utopies anarchistes !
Utopiste que de dire lors de la commune de Paris que... ? Utopiste que de dire en 1917 que tout le pouvoir devait aller aux soviets ? Utopiste que de dire que la liberté et l'égalité ne passent pas par les impasses du goulag ? Utopiste que de dire que l'État est une classe sociale "en soi" ? Utopiste que de dire que l'on n'accède à la liberté et à l'égalité que par l'exercice de la liberté et de l'égalité ? Utopiste que de dire qu'on ne peut pas faire pire que l'intolérable du moment et qu'il n'est d'aucun intérêt de s'en accommoder ? Utopiste que de dire et de démontrer que l'autogestion généralisée est possible et que ça marche dès lors que des Franco ou des Lister ne viennent pas détruire une espérance en actes ? Utopisteque de dire que la fin est contenue dans les moyens ? Ben, tiens !
Qui des visionnaires ou autres précurseurs de l'éducation nouvelle, du droit à l'avortement et à la contraception, de l'évidence de léguer aux générations futures une Terre qui ne soit pas une poubelle, de l'inanité d'une transformation réformiste de l'intolérable, de l'inacceptable des dictatures rouges... ou des harkis socialos et des marxistes autoritaires, relèvent de l'utopie ?
À l'évidence, nous avons plus fait avancer le schmilblick de l'histoire des êtres humains que ces petits chefs de tous les compromis et de toutes les compromissions.
De ce fait, la mémoire des vaincus, qui semble être l'âme de notre histoire, ne se résume, peut-être, qu'à une absence de mémoire ?
Cette brochure, qui voudrait s'adresser à un large public, n'a pas d'autre ambition que de vous donner envie d'en savoir plus !
Le voulez-vous ?
Là a toujours été, est et sera toujours la question !
Pour les Éditions du Monde Libertaire,
Jean-Marc Raynaud
Pour les Éditions Alternative Libertaire,
Roger Noël, dit Babar
Éditions du Monde Libertaire
2.AUX ORIGINES...
Des refus essentiels
La lutte collective ou la lutte isolée contre l'autorité
définit l'essence même de l'anarchisme, cette Autorité
pouvant être aussi bien l'État (contrainte politique)
que le capital (contrainte économique) ou la religion (contrainte
morale). On n'est point surpris dès lors de voir certains auteurs
anarchistes découvrir dans les premiers âges de l'humanité
les précurseurs de l'Anarchisme. L'existence de l'Autorité
est en effet inséparable de l'existence de tout groupe humain. Le
rejet de l'autorité est un phénomène très ancien.
Lao-Tseu, six cents ans avant l'ère chrétienne, notait dans
son Livre de la voie et de la vertu: Plus les décrets
sont nombreux, plus la plèbe est pauvre. Plus il y a de lois, plus
il y a de larrons.
Aux origines...
Vouloir intégrer dans la "lignée anarchiste" tous les révoltés équivaut à confondre l'histoire de l'anarchie avec l'histoire de l'humanité.
Dans cette perspective, la révolte des esclaves et la Cité du Soleil imaginée par les compagnons de Spartacus, comme les jacqueries et les mouvements populaires (tel le mouvement communal des Xème et XIème siècles ou le soulèvement des Hussites de Bohème au XVème siècle) seraient à créditer à l'actif de l'esprit libertaire.
Nombre d'écrivains mériteraient alors le qualificatif d'anarchiste. Et la célèbre Abbaye de Thélème de François Rabelais serait un des hauts-lieux de l'anarchie, abbaye où toute la vie des religieux estoit employée non par loix, statuz ou reigles, mais selon leur vouloir et franc arbitre. Se revoient du lict quand bon leur semblait, beuvoient, mangeaient, travailloient, dormoient quand le désir leur venoit... En leur reigle n'estoit que cest clause : Fay ce que voudras.
Les philosophes du XVIIIème siècle, Diderot, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau... qui ont largement contribué à l'ébranlement et à la ruine de l'Ancien Régime et ont développé les idées de liberté, de justice, d'égalité trouveraient une place de choix dans l'anthologie de cet anarchisme universel ; tout comme Jean Meslier, curé d'Étrépigny de 1689 à 1729, qui laisse dans son Testament une peinture de la société idéale : Les hommes devraient tous également posséder et jouir en commun de tous les biens et de toutes les richesses de la terre... Si les hommes mangeaient sagement entre eux les fruits de leurs travaux et de leur industrie, s'ils partageaient également les biens de la terre, ils auraient suffisamment lieu de vivre tous heureux et contents... Alors plus d'inquiétude pour le nécessaire de la vie, plus de procès, plus de haines, plus d'envies, plus de tromperies, plus de vols, plus de meurtres, plus d'assassinat pour dérober au prochain ce qu'il possède et dont nous manquons.
Dans la même optique, certains groupes révolutionnaires français des années 1793-1795 ont uvré à la réalisation de principes typiquement anarchistes. En pleine crise du printemps 1793, les Enragés, avec Jacques Roux et Varlet s'en prennent à la Convention, réclament la taxation et la réquisition des denrées de première nécessité, dénoncent le despotisme sénatorial, aussi terrible que le sceptre des rois. Les sans-culotte revendiquent le droit à l'insurrection, conséquence extrême d'une souveraineté populaire chère à Jean-Jacques Rousseau ; pour eux, le souverain c'est eux-mêmes.
Terme d'insulte ou reconnaissance d'une force évidente
on se jette alors le mot anarchiste qui figure en bonne place dans
la chanson populaire Sermon d'un honnête curé.
Les précurseurs
Mais déjà l'influence de la Révolution française se fait sentir dans les pays européens, en Angleterre par exemple, où le jeune William Godwin est enthousiasmé.
Pour Godwin, chaque homme porte en lui la raison ; cette raison, identique chez tous les individus, remplace avantageusement toute loi. Chacun est donc son propre législateur. Doivent par conséquent être abattues toutes les forces qui oppriment notre raison : les institutions, mais aussi les instincts humains, qui perturbent cette raison.
Le règne de la Raison remplace dès lors le droit et les lois contraignantes : Aussi longtemps que quelqu'un est pris dans les filets de l'obéissance, écrit-il, et qu'il est accoutumé à régler ses pas sur ceux de quelqu'un d'autre, sa raison et son intelligence demeureront infailliblement endormies. Le règne de la Raison abolira également l'État, le gouvernement, mal absolu puisqu'il est l'abdication de notre propre jugement et de notre conscience. La raison élimine enfin la propriété privée qui noie la plupart des hommes dans des soucis sordides.
L'État ayant disparu, la Société subsiste pourtant. Née de nos besoins, cette société sera fractionnée en multiples petites paroisses où les hommes s'occuperont à des recherches intellectuelles. Le travail manuel sera ré-duit à sa plus simple ex-pression : une demi-heure par jour. Les différends entre particuliers seront réglés par un jury et les différends entre sociétés par des assemblées nationales ; jury et assemblées appliqueront simplement les préceptes dictés par la raison.
Est-ce la violence qui installera cet âge d'or ?
En aucun cas. Le but sera atteint par l'éducation mutuelle.
Ainsi des conversations d'homme à homme amèneront progressivement
le règne de la vérité, l'éclat d'une cité
affranchie de la mort. L'Angleterre, tout au moins dans ses salons et ses
intellectuels, se passionne pour les idées de William Godwin. Wordsworth
et Coleridge songent un instant à réaliser en Amérique
la cité merveilleuse dépeinte par Godwin. À l'intention
d'un plus vaste public en 1794, Godwin diffuse d'ailleurs sous forme de
roman l'essentiel de ses théories. Sa défense courageuse
de démocrates britanniques injustement condamnés accroît
encore le prestige de l'écrivain. Mais l'oubli de Godwin et de ses
idées accompagne très vite l'hostilité que le peuple
anglais porte à présent à la Révolution française.
Dès lors, le prophète redevient un homme. Lui qui a dénoncé
le mariage comme la pire des lois, se marie par deux fois ! Poussé
par le besoin, il ne cesse d'écrire, s'abaisse même à
réclamer de l'argent, y compris à Shelley, amant de sa fille
Mary. Et c'est sous le costume d'un très officiel gardien huissier
de l'Échiquier que l'ancien pourfendeur de l'État passe les
quatre dernières années de sa vie.
Max Stirner, l'individualiste
Johann Kaspar Schmidt est né le 25 octobre 1806 à Bayreuth, en Bavière. Très tôt orphelin d'un père fabricant de flûtes, délaissé par sa mère remariée, Johann réussit pourtant à entreprendre des études universitaires. Frappé de la longueur de son front (en allemand Stirn), ses condisciples l'affublent du sobriquet qu'il utilise plus tard comme pseudonyme : Stirner.
À 28 ans, il affronte l'examen pro facultate docendi, mais ne réussit pas à décrocher le titre de docteur d'État. À Berlin, une institution privée de jeunes filles accepte les services de ce jeune professeur, veuf après six mois de mariage et qui vit présentement avec une mère folle. Le soir, après ses cours, Stirner fréquente la taverne du cabaretier Hippel, où se réunit bruyamment la Ligue des Affranchis. Chez les Affranchis, écrit Émile Armand, on discutait de tout et sur tout : sur la politique, sur le socialisme, sur l'antisémitisme, sur la théologie, sur la notion d'autorité.
Sous la fumée des longues pipes et dans le bruit des chopes remplies de bière, Stirner paisible ennemi de toute contrainte, disait Engels, toujours quelque peu à l'écart du tapage et des cris, ne reste pas insensible aux charmes de Maria Dänhardt qui devient sa deuxième épouse en 1843. En 1844, Stirner publie un livre, son seul livre : L'Unique et sa propriété. D'emblée, c'est le triomphe. Mais très vite la misère surgit. La direction de l'institut de jeunes filles juge opportun de se séparer d'un enseignant aussi original. Des travaux obscurs de traduction, le lancement d'une laiterie, qui tourne au fiasco, n'arrivent pas à sauver Stirner des griffes des créanciers. Après deux séjours en prison, il meurt oublié le 25 juin 1856.
Il faut attendre les travaux de l'Allemand John-Henry Mackay, à la fin du XIXème siècle, pour que le nom et l'uvre de Stirner ressuscitent et prennent une place de choix dans l'histoire de l'anarchisme. L'Unique et sa propriété est en effet, selon l'expression de Victor Basch, la Bible de l'Anarchisme individualiste ou de l'individualisme anarchiste. Comme toute Bible, il ne livre son secret qu'au terme d'une lente méditation.
À l'inverse de Feuerbach, qui érige l'Homme ou l'Humanité en absolu, Stirner voit dans le moi individuel, le moi en chair et en os, la suprême valeur : Qu'ai-je à faire de réaliser l'humain en général ? Ma tâche est de me contenter de me suffire à moi-même. C'est Moi qui suis mon espèce. Je suis sans règle, sans loi, sans modèle. Dès lors il est fondamental de débarrasser l'individu de toute cette gangue d'aliénations que les Églises, les lois, l'État, la bourgeoisie libérale, ont édifiée au cours des âges. Au terme de l'entreprise purificatrice, l'unique regarde comme sa propriété tout ce qui s'offrait à lui, ne reconnaît qu'un seul droit : le droit à son bien-être.
La vie sociale n'est possible et valable que par l'association volontaire basée sur un contrat résiliable. Cette association d'égoïstes (ego = je) procurera en effet davantage de jouissances et de bien-être qu'une vie solitaire. L'individualisme aboutit ainsi à l'associationnisme librement consenti.
Certains des grands thèmes de l'anarchisme sont ainsi brossés avec une fermeté que le lecteur ne saurait oublier.
Proudhon, le fils du peuple
Proudhon est le seul théoricien socialiste venu de la classe ouvrière. Ce cinquième enfant d'une cuisinière et d'un tonnelier de Besançon connaît une jeunesse rude. Une bourse d'externe au Collège de Besançon lui permet d'entreprendre ses études classiques. À 18 ans, pour faire vivre sa famille, il doit travailler comme typographe, connaît le chômage, quête le travail de ville en ville, ce qui ne l'empêche ni d'apprendre l'hébreu, ni d'étudier la Bible, la théologie, la linguistique. À 29 ans, il passe le baccalauréat. Une bourse allouée par l'Académie de Besançon lui permet de venir à Paris, où il suit les cours du Collège de France et de l'École des Arts et Métiers.
En 1839, il publie son premier ouvrage De la célébration du dimanche. En 1849, Qu'est-ce que la Propriété ? le rend célèbre dans le monde entier. Karl Marx n'hésite pas à écrire dans La Sainte Famille que cet ouvrage a pour l'économie sociale moderne la même importance que l'ouvrage de Sieyes "Qu'est-ce que le Tiers-État ?" pour la politique moderne. Son livre est le manifeste scientifique du prolétariat français.
Traduit devant la Cour d'Assises du Doubs sous le triple motif d'attaques contre la propriété, d'excitation à la haine et d'outrage à la religion, son acquittement ne le sauve pas des embarras d'argent. Il quitte Paris et gagne Lyon, où ses amis, les frères Gauthier, lui offrent une place de commis dans leur entreprise de transports. Il fréquente des révolutionnairesmutuellistes, publie en 1843 La Création de l'ordre dans l'Humanité et en 1846 le Système des Contradictions économiques ouLa philosophie de la Misère. Ce dernier ouvrage entraîne la rupture entre Proudhon et Karl Marx.
Installé de nouveau à Paris, Proudhon dirige, fin 1847, le journal Le Peuple. Il est élu député à l'Assemblée Constituante de 1848. Il développe à la tribune de l'Assemblée une proposition de loi qui élargit son premier projet : que les propriétaires consentent la remise pendant trois ans d'un tiers du montant des loyers et fermages dus par les chômeurs.
Pour ranimer la vie économique, il réclame en effet la gratuité de la circulation des capitaux. Par 691 voix contre deux, un ordre du jour condamne le projet de loi comme une atteinte odieuse aux principes de la morale. Louis Blanc lui-même vote avec la majorité. Seul le canut lyonnais Greppo joint sa voix à celle de Proudhon.
En novembre 1848, Proudhon est un des 30 opposants à la Constitution, votée par 739 voix. En mars 1849, il est condamné à trois ans de prison pour offense au Président de la République (du 7 juin 1849 au 4 juin 1852) et incarcéré à Sainte-Pélagie. Il y écrit les Confessions d'un Révolutionnaire, L'idée générale de la Révolution, La philosophie du Progrès. Pendant son séjour à Sainte-Pélagie, il épouse une jeune et pauvre ouvrière. Aux côtés d'Euphrasie Piégard, Proudhon ne cessera de goûter les joies paisibles d'une vie familiale heureuse qu'immortalise le tableau de Gustave Courbet Proudhon et ses filles.
Ne voyant en Louis-Napoléon qu'un infâme
aventurier, bâtard adultérin de la fille de Joséphine,
fils et petit-fils de catins, inepte, incapable... il n'est pourtant
pas inquiété à sa sortie de prison. Mais en 1858 ses
quatre volumes intitulés De la justice dans la Révolution
et dans l'Église lui valent de nouvelles poursuites. Condamné
à trois ans de prison et 4.000 francs d'amende, il s'enfuit en Belgique,
s'installe à Bruxelles sous le nom de Dürfort, professeur de
mathématiques, en compagnie de sa femme et de ses enfants. Dans
des conditions difficiles, il poursuit son travail de réflexion
et publie en 1861 La guerre et la paix. Profitant d'une amnistie,
il rentre en France, prend résidence à Passy et, avant sa
mort en 1865, trouve le courage de rédiger deux livres importants
: Du principe fédératif et de la nécessité
de reconstituer le parti de la Révolution et De la capacité
politique des classes ouvrières.
La doctrine politique de Proudhon
Proudhon veut avant tout émanciper et régénérer l'ouvrier par la récupération de ses instruments de production. Il est donc ennemi du capital, adversaire de l'État, hostile à tout pouvoir.
La dénonciation du règne de l'Autorité est une des constantes de la pensée proudhonienne, surtout dans les années qui voient la montée et l'implantation du régime bonapartiste (1850-1855). On raconte, écrit Proudhon (dans Qu'est-ce que la propriété ?), qu'un bourgeois de Paris du XVIIe siècle ayant entendu dire qu'à Venise il n'y avait point de roi, ce bonhomme ne pouvait revenir de son étonnement et pensa mourir de rire à la première nouvelle d'une chose si ridicule. Tel est notre préjugé : tous tant que nous sommes nous voulons un chef ou des chefs.
À ses jeunes lecteurs, qui reconnaissent en lui un républicain, Proudhon n'hésite pas à répondre : Je suis anarchiste [...]Vous venez d'entendre ma profession de foi sérieuse et mûrement réfléchie ; quoique très ami de l'ordre, je suis, dans toute la force du terme, anarchiste.
L'anarchie n'a pourtant rien à voir avec le désordre ou le chaos. L'anarchie forme de gouvernement dont nous approchons tous les jours cette absence de maître, de souverain est, sera le résultat de l'évolution des sociétés : au fur et à mesure des progrès de la réflexion, de l'observation, de la science, l'homme finira par comprendre que rois, ministres, magistrats et peuples, en tant que volontés, ne sont rien pour la science et ne méritent aucune considération. Dès lors l'autorité de l'homme sur l'homme est en raison inverse du développement intellectuel auquel cette société est parvenue.
Ainsi, plus de lois. Je n'en reconnais aucune ; je proteste contre tout ordre qu'il plaira à un pouvoir de prétendre nécessité d'imposer à mon libre arbitre. Des lois ! On sait ce qu'elles sont et ce qu'elles valent. Toiles d'araignées pour les puissants et les riches, chaînes qu'aucun acier ne saurait rompre pour les petits et les pauvres, filets de pêche entre les mains du Gouvernement. De surcroît, l'abondance, l'inflation permanente de lois votées par les assemblées successives permettent-elles à quiconque de se retrouver dans pareil dédale ? Surtout, le mode de confection des lois empêche tout citoyen conscient de leur accorder le moindre crédit : La loi a été faite sans ma participation... L'État ne traite point avec moi ; il n'échange rien ; il me rançonne. La récusation des lois conduit tout naturellement à celle de la justice rendue par la société.
L'homme seul a le droit de juger [...] La justice est un acte de la conscience, essentiellement volontaire ; or la conscience ne peut être jugée, condamnée ou absoute que par elle-même. Ceci implique la suppression totale et définitive des cours et tribunaux.
Quant au suffrage universel, il est bien incapable de discerner les mandataires soucieux des intérêts du peuple ! Le peuple,tel qu'il se révèle au forum, dans les urnes du scrutin, est en effet incapable de reconnaître les plus vertueux et les plus capables ; le choix de Louis-Bonaparte est à cet égard édifiant. Et surtout Qu'ai-je besoin de mandataires, pas plus que de représentants ? Et puisqu'il faut que je précise ma volonté, ne puis-je l'exprimer sans le secours de personne ?
Ayant fait table rase de l'Autorité exprimée par l'État, l'Église ou le Capital, Proudhon aperçoit sous les rayons de la Justice, astre central qui gouverne toutes les sociétés, les grands traits de la société future surgie de la révolution sociale. Le système fédératif est pour lui la seule synthèse valable entre l'autorité et la liberté. Dans le fédéralisme, le contrat libre se substitue en effet aux lois imposées : Qui dit liberté, dit fédération, ou ne dit rien. Qui dit république, dit fédération ou ne dit rien. Qui dit socialisme, dit fédération, ou ne dit encore rien.
Le fédéralisme politique, en éliminant la raison d'État, limite le pouvoir central au profit des groupements et pouvoirs locaux ; il réalise ainsi la nécessaire décentralisation. Décentralisation d'autant plus réussie que les groupements ou collectivités fédérées seront de taille plus restreinte.
Sur le plan économique, Proudhon voit l'affranchissement des producteurs et des consommateurs dans l'avènement dumutuellisme, mutuel étant synonyme de réciproque, réciprocité. L'organisation du travail doit s'opérer en dehors du pouvoir et sans recourir au capital. L'atelier doit remplacer le gouvernement. Le citoyen a succédé à l'honnête homme, le producteur va succéder au citoyen. Ici, les travailleurs agissent de leur propre initiative, sûrs de percevoir de justes salaires, certains de consommer des produits offrant toute garantie. Afin d'abolir la royauté de l'argent et de créer l'égalité entre les produits. Proudhon s'emploie vainement à fonder une Banque d'échange puis une Banque du Peuple, utilisant à la place du numéraire des billets de crédit ou bons de travail et pratiquant la gratuité des prêts ou de l'escompte.
Grâce à ces structures originales, le pouvoir
part désormais du bas ; le gouvernement ou commission exécutive
centrale (toujours révocable) est élu par une délégation
législative choisie par les groupes locaux librement fédérés.
L'individu devient le seul maître de son existence. L'accord de l'intérêt
de chacun avec l'intérêt de tous réalise la Révolution.
3. BAKOUNINE ET...
La Première Internationale
La première Internationale des Travailleurs est constituée, à Londres, lors du meeting de Sant-Martin's Hall le 29 septembre 1864. Elle tient son premier congrès à Genève, du 3 au 8 septembre 1866. En l'absence de Marx, l'influence des proudhoniens français est prépondérante ; ces derniers voient dans l'extension du mutuellisme la clé de l'émancipation ouvrière, veulent fonder l'échange par l'organisation d'un système de crédit mutuel et gratuit, se refusent à détruire la société existante par des grèves ou la révolution mais veulent seulement l'aménager.
Au Congrès de Lausanne (2-8 septembre 1867) les proudhoniens reconnaissent que l'émancipation sociale des travailleurs est inséparable de leur émancipation politique. Mais en France les poursuites engagées à la demande du gouvernement impérial contre la section parisienne de l'Internationale présidée par Tolain se terminent par la dissolution de la Commission parisienne. Eugène Varlin, élu au deuxième bureau de la section française, s'est rallié aux conceptions des collectivistes antiétatistes ou communistes non autoritaires. Son influence supplante dès lors les thèses mutualistes de Tolain.
Au Congrès de Bruxelles (6-13 septembre 1868), les délégués reconnaissent la grève comme une arme nécessaire et légitime, comme une nécessité dans le cas où une guerre viendrait à éclater entre les différents pays. Partisans de la propriété individuelle, garantie de la liberté des citoyens, les mutuellistes proudhoniens se rallient à la collectivisation du sol et des moyens de transport.
Le congrès de Bâle (5-12 septembre 1869) confirme les précédentes affirmations. Est-ce le déclin du proudhonisme ou la prise de conscience des proudhoniens désormais convaincus de l'inéluctable liaison entre révolution sociale et révolution politique ? Le Congrès appelle enfin les travailleurs à s'employer activement à créer des sociétés de résistance dans les différents corps de métiers. Ces sociétés de résistance ou syndicats sont cependant pour Eugène Varlin un levier, une méthode d'éducation, une école de combat vers la Révolution.
Les idées de Marx l'emportent donc d'une certaine
manière. Messieurs les Parisiens avaient la tête pleine des
phrases de Proudhon les plus vides ; ils parlent de science et ils ne savent
rien. Pour-tant le conflit collectivisme autoritaire contre mutuellisme
anarchisant se tourne à présent en duel entre Marx et Bakounine.
Bakounine, le révolutionnaire
Bakounine et la révolution se confondent, a-t-on dit. Les anarchistes se réclament de lui, a-t-on écrit. Et Kaminski a sans doute raison d'affirmer Il y a sans doute peu d'hommes qui soient devenus anarchistes, uniquement parce qu'ils ont lu les uvres de Bakounine (à l'inverse des marxistes pour lesquels la connaissance de la doctrine de Marx est souvent primordiale). Les anarchistes le rencontrent sur leur chemin, ils n'ont pas besoin de se laisser convaincre par lui, ils se reconnaissent tout de suite en lui. Ils trouvent en lui leur idéal : L'homme d'action qui est en action perpétuellement. Et voilà leur précurseur ! L'histoire de la rencontre d'un anarchiste avec Bakounine mort ou vivant est toujours la même. C'est le coup de foudre. Leur coïncidence théorique n'est que postérieure. Effectivement la biographie de Bakounine révèle l'histoire d'une force de la nature peu commune.
Michel Bakounine, né le 8 mai 1814, est le troisième enfant d'une famille de nobles libéraux russes retirés sur leurs domaines après l'échec du mouvement décabriste de 1825. Son père, seigneur qui règne sur mille "âmes", l'envoie à l'École d'Artillerie de Saint-Pétersbourg. Après avoir démissionné de l'armée, il s'en va à l'Université de Moscou, fréquente les occidentaux et les slavophiles, lit Fichte, Kant, Hegel, conserve pour sa sur Tatiana un amour passionné. À 26 ans, il part à Berlin afin de s'y préparer à la carrière de professeur d'université. La philosophie allemande lui révèle le visage de la révolution et donc son propre destin. En 1842, il est à Dresde, fréquente la noblesse saxonne, lit les théoriciens socialistes français. Surveillé par la police, il passe en Suisse, s'arrête un moment à Zurich et à Berne, mais toujours épié se rend en Belgique puis à Paris où il s'installe en juillet 1844. Il y fréquente les démocrates et les socialistes, discute des nuits entières avec Proudhon, s'affirme publiquement solidaire des Polonais asservis par le régime tsariste et refuse tout naturellement d'obtempérer à l'ukase qui lui enjoint de rentrer en Russie.
1848 ! La Révolution éclate partout en Europe. À Paris, Bakounine se dépense sur tous les fronts. Quel homme ! quel homme ! dit le préfet de police Caussidière. Le premier jour de la Révolution, il fait tout simplement merveille, mais le deuxième il faudrait le fusiller. C'est qu'en effet dans la révolution cette fête sans commencement et sans fin, Bakounine est comme ivre, voyant tout le monde et ne voyant personne. Enthousiasme, griserie...
Lucidité aussi, car Bakounine comprend que si la
royauté ne disparaît pas complètement de la surface
de l'Europe la Révolution périra.
Barricades et prison
Bakounine fomente alors le projet de soulever la Pologne. Heureux de se débarrasser de pareil personnage, le gouvernement français lui remet deux mille francs. Seul avec sa flamme révolutionnaire, Bakounine part donc vers l'Est. En Allemagne, il rencontre Karl Marx. Surveillé par la police prussienne, il passe en Bohême, où il espère soulever l'armée restée fidèle à l'Empereur d'Autriche. Vains espoirs. Les troupes du général Windischgraetz écrasent les barricades de Vienne et celles de Prague, où Bakounine s'est bravement battu.
Ses échecs ne l'accablent pourtant pas et pas davantage les calomnies diffusées par la Neue Rheinische Zeitung, journal de Marx désignant Bakounine comme un agent à la solde de la Russie ; calomnies que la rédaction devra d'ailleurs démentir peu après. Expulsé de Prusse et de Saxe, Bakounine lance son célèbre Appel aux Slaves, premier document qui préconise la constitution en États des Slaves non russes, tandis qu'Engels et Marx affirment encore : Des peuples qui jamais n'ont eu d'histoire [...] qui n'ont aucune vitalité n'arriveront jamais à une indépendance quelconque.
Début mai 1849, à Dresde, on édifie des barricades pour arrêter les Prussiens. Aux côtés de Richard Wagner, Bakounine est une fois encore avec les insurgés. Son titre d'ancien officier lui donne une place dans l'état-major insurrectionnel. Mais le romantisme ne peut rien contre les troupes aguerries de Frédéric-Guillaume. Les Prussiens arrêtent Bakounine, le condamnent à mort, le livrent aux Autrichiens, qui le destinent à la pendaison, puis l'expédient finalement aux Russes (mai 1851).
Le voici à 37 ans captif du tsar Nicolas 1er. Enfermé dans la vieille forteresse Pierre-et-Paul à Saint-Pétersbourg, il voit entrer deux mois plus tard dans sa cellule le Comte Orloff, ministre de l'intérieur. Le visiteur incite le prisonnier à adresser au tsar une confession écrite. Après réflexion, Bakounine accepte et se met à rédiger par la suite un long et curieux document ; les phrases d'humiliation devant Votre Majesté Impériale, Très Gracieuse Majesté s'y mêlent aux descriptions d'une Russie apeurée où tout n'est qu'oppression et au récit de l'épopée révolutionnaire à travers l'Europe.
Ce repentir factice n'a vraisemblablement pour but que d'obtenir le fin de l'épouvantable isolement dans lequel Bakounine est maintenu. C'est seulement en février 1857 qu'Alexandre daigne commuer l'emprisonnement en déportation à perpétuité en Sibérie. Le captif y reste quatre années, prend la fuite par le Japon, San Francisco et New-York. Fin décembre 1861, il est à Londres auprès de son vieil ami l'écrivain Alexandre Herzen, qui publie le célèbre journal Kolokol (La Cloche) préconisant un régime républicain et socialiste. Et c'est à nouveau l'aventure !
En 1863, Bakounine se rend en Suède dans l'espoir de gagner la Pologne pour soutenir l'insurrection qui gronde. Après l'insuccès de cette dernière, il s'établit en Italie et imagine un projet de révolution radicale. En septembre 1868, il fonde L'Alliance Internationale de la Démocratie socialiste qui affirme vouloir avant tout l'abolition définitive et entière des classes et l'égalisation politique, économique et sociale des individus des deux sexes. Les frères Reclus, Jules Guesde, Benoît Malon, Ferdinand Buisson, Victor Dave, Alfred Naquet, James Guillaume... sont membres de cette Alliance qui reconnaît que tous les États politiques et autoritaires actuellement existants devront disparaître dans l'union universelle des libres fédérations tant agricoles qu'industrielles.
Dès juillet 1868, Bakounine donne son adhésion à l'Association Internationale des Travailleurs comme membre de la Section Centrale de Genève. Le 28 juillet 1869, le Conseil Général installé à Londres admet comme section adhérente la section de l'Alliance de la Démocratie socialiste de Genève.
Cette adhésion (et Marx le pressentait) ne pouvait
manquer de faire rebondir les controverses qui s'étaient déjà
manifestées entre marxistes et proudhoniens.
Les idées
Toutes les conceptions de l'anarchisme se résument chez Bakounine en un mot : Liberté.
Certes la destruction totale de la société existante est le premier acte pour fonder le nouveau monde. Certes, la seule forme d'organisation est la libre fédération des communes, des régions, des pays et des peuples. Mais la Liberté ne saurait souffrir aucune entorse. Une dictature révolutionnaire, même provisoire, ne peut donc pas être envisagée. Théoricien de l'anarchie positive Bakounine rejette totalement toute autorité comme tout pouvoir : Nous repoussons toute législation, toute autorité et toute influence privilégiée, patentée, officielle et légale même sortie du suffrage universel convaincus queue ne pourrait tourner jamais qu'au profit d'une minorité dominante et exploitante, contre les intérêts de l'immense majorité asservie.
C'est pourquoi Bakounine n'hésite pas à écrire : La véritable unité de l'Internationale [...] est dans les aspirations communes et dans le mouvement spontané des masses populaires de tous les pays, et non dans un gouvernement quelconque, ni dans une théorie politique uniforme, imposée par un Congrès général à ces masses.
Je me demande comment il [Marx], fait pour ne point voir
que l'établissement d'une dictature universelle collective ou individuelle,
d'une dictature qui ferait en quelque sorte la besogne d'un ingénieur
en chef de la révolution mondiale, réglant et dirigeant le
mouvement insurrectionnel des masses dans tous les pays comme on dirige
une machine, que l'établissement d'une pareille dictature suffirait
à lui seul pour tuer la révolution, pour paralyser et pour
fausser tous les mouvements.
La liberté exige donc la lutte contre toute autorité
: étatique, religieuse, intellectuelle, morale, économique,
sociale, militaire.
L'État que représente-t-il ? La réponse de Bakounine est nette : La somme des négations des libertés individuelles de tous ses membres ; ou bien celle des sacrifices, que tous ses membres font, en renonçant à une portion de leur liberté au profit du bien commun [...] Donc là où commence l'État la liberté individuelle cesse et vice-versa [...] L'État a toujours été le patrimoine d'une classe privilégiée quelconque : classe sacerdotale, classe nobiliaire, classe bourgeoise, classe bureaucratique [...] L'État c'est l'autorité, la domination et la puissance organisée des classes possédantes et soi-disant éclairées sur les masses.
Dieu. Celui qui veut adorer Dieu doit, sans se faire de puériles illusions, renoncer bravement à sa liberté et à son humanité Quelle est en effet l'essence de la religion ? La réponse est nette : l'appauvrissement, l'anéantissement et l'asservissement, systématiques, absolus de l'humanité au profit de la divinité.
La liberté exige aussi l'égalité et la justice. Il convient donc d'uvrer au triomphe d'une organisation sociale qui garantisse à chaque être humain, homme ou femme, d'heureuses et faciles conditions d'existence, d'éducation, de bien-être. Des moyens pacifiques ne pourront pas abattre la coalition des privilèges et des intérêts en place ; l'action politique ne peut donc être envisagée. S'il est vrai que les révoltés les plus furibonds, lorsqu'ils se sont trouvés dans la masse des gouvernés, deviennent des conservateurs excessivement modérés dès quels sont montés au pouvoir une chambre élue, un parlement bourgeois est condamné à ne jamais faire autre chose que légiférer l'esclavage du peuple et de voter toutes les mesures qui auront pour but d'éterniser sa misère et son ignorance.
Il faut ainsi admettre la voie révolutionnaire,
organiser la révolution qui ne pourra se faire en dernier lieu que
par le peuple, révolution dont l'incendie doit embraser tous les
États du monde, révolution en quelque sorte naturelle puisque
le mythe d'Adam et Ève enseigne qu'à la différence
des autres animaux l'homme est doué de deux facultés précieuses
: la faculté de penser et la faculté, le besoin de se révolter.
L'influence de Bakounine
L'opposition des collectivistes partisans de la propriété collective et des mutuellistes partisans de la propriété individuelle et de la libre association sous forme contractuelle et fédérative, cette opposition se trouve renforcée par l'adhésion de Bakounine à l'Internationale.
Au Congrès de Bâle, en 1869, la presque totalité des délégués, dont Bakounine, s'est prononcée pour la propriété collective. Mais deux courants distincts se dessinent : l'un représenté par les socialistes anglais, allemands et suisses allemands choisit, avec Marx, le communisme d'État au moins temporairement. L'autre rassemble les Belges, avec César de Paepe, les Espagnols, une grande partie des Français, autour d'Eugène Varlin et les Suisses romands avec Bakounine. Ce deuxième groupe revendique à présent le titre de collectivistes pour se différencier des communistes. Un deuxième point différencie les deux groupes : com-ment organiser l'Internationale ? Les com-munistes prônent la mise sur pied d'une cen-tralisation étroite, les collectivistes reven-diquent l'autonomie complète des sections.
L'influence de Bakounine se répand solidement dans toutes les sections italiennes. Ses voyages en compagnie d'Antonia, sa femme (épousée en Sibérie), l'ont conduit à Florence, à Naples, dans l'ile d'Ischia. Un de ses compagnons, Giuseppe Fanelli, ancien garibaldien, fonde en Espagne les sections de Barcelone et de Madrid.
Mais c'est surtout dans le Jura suisse que les idées de Bakounine trouvent un écho favorable. La question sociale est particulièrement aiguë dans le canton de Neuchâtel, où l'horlogerie assure un travail peu rémunérateur aux artisans des petites cités de la Chaux-de-Fonds, du Locle, de Saint-Imier. Constantin Meuron, échappé d'une forteresse prussienne, James Guillaume, y exercent alors une influence non négligeable. Entre Guillaume et Bakounine se noue très vite une solide amitié.
Or, à Genève, la section de l'Alliance de la Démocratie Socialiste, fondée par Bakounine, n'a pu se faire admettre au sein de la Fédération des sections romandes, bien que le Conseil général de l'Internationale ait finalement accepté son adhésion. Le 4 avril 1870, le Congrès régional de La Chaux-de-Fonds ou Congrès de la Fédération romande voit s'opérer une scission entre les minoritaires, c'est-à-dire les Genevois hostiles à l'Alliance et les majoritaires ou sections du Jura qui soutiennent l'Alliance et constituent dès lors avec elle une fédération dissidente qui prendra à l'automne 1871 le nom de Fédération Jurassienne.
Les dissidents s'opposent aux minoritaires sur une question essentielle : L'action politique est-elle oui ou non un moyen d'émancipation ? Considérant que toute participation de la classe ouvrière à la politique bourgeoise gouvernementale ne peut avoir d'autres résultats que la consolidation de l'ordre de choses existants, ce qui paralyserait l'action révolutionnaire socialiste du prolétariat, les Jurassiens refusent d'envisager la transformation sociale au moyen des réformes politiques nationales et veulent créer les fédérations de corps de métier.
Du 17 au 23 septembre 1871, le Congrès de Londres décide que l'action politique est une obligation et invite les dissidents bakouninistes du Jura à rejoindre la Fédération de Genève ou à s'ériger en Fédération autonome. Les Jurassiens organisent alors le Congrès de Sonvillier, dans le Jura bernois, le 12 novembre 1971. Ce Congrès rassemble huit sections montagnardes, des membres de la Démocratie socialiste à présent dissoute et des communards parisiens réfugiés en Suisse, tels Jules Guesde, Lefrancais, Benoît Malon. Bakounine, installé, à Locarno, n'assiste pas au Congrès qui donne officiellement naissance à la Fédération jurassienne. Fédération qui, d'emblée, affirme l'autonomie de la base puisque son Comité Fédéral n'est investi d'aucune autorité. Il remplit simplement le rôle de bureau de renseignement de correspondance et de statistique. Les sections, en entrant dans la fédération, conservent leur autonomie absolue [...] Les présents statuts sont révisables en tout temps, à la demande d'une section.
En 1872, le Conseil général londonien de l'Internationale dénonce l'esprit anarchiste dans une circulaire privée diffusée à toutes les sections dans laquelle les opposants ne veulent voir que l'arme habituelle de M. Marx, un tas d'ordures.
Le 5ème Congrès de l'Internationale se tient alors à La Haye du 2 au 7 septembre 1872. Les Jurassiens y viennent dans le but de demander l'abolition du Conseil général et la suppression de toute autorité dans l'Internationale. Mais en l'absence des Italiens, qui refusent de se déplacer dans une ville très éloignée, les amis de Marx détiennent une solide majorité. Tous les appels des minoritaires en faveur de l'autonomie fédérative restent donc sans écho. L'autorité du Conseil général est maintenue. Et après un débat animé on vote le transfert du siège du Conseil de Londres à New-York.
Les marxistes pensent ainsi conserver plus aisément un pouvoir que pouvaient menacer les anarchistes ; les réformistes anglais et les blanquistes quittent alors le Congrès. C'est alors que par 27 voix contre 7 et 8 abstentions le Congrès prononce l'exclusion de Bakounine, suivie de celle de James Guillaume. La victoire de Marx est néanmoins une victoire encore problématique. L'Association Internationale des Travailleurs s'achemine vers son éclatement. L'aspiration à l'unité du monde socialiste et ouvrier, l'originalité et les préoccupations divergentes des milieux nationaux s'avèrent pour l'instant inconciliables.
D'un côté un socialisme d'État, basé
sur l'autorité, envisageant la dictature du prolétariat,
appelant les socialistes à conquérir les rouages du pouvoir
d'État. De l'autre, un socialisme d'autogestion, dont le projet
est de construire, à la place de l'État, une société
fédérale responsable basée sur des communes libres
et des associations de producteurs. Ici, l'autorité, là une
coopération volontaire. En Espagne, en Italie, en Belgique, les
internationalistes épousent les thèses libertaires auxquelles
se rallie également une partie des Français. Anglais et Suisses,
plus réservés, inclinent eux aussi vers les idées
bakouniniennes. Quant aux Allemands, ils suivent Marx. Mais il est vrai
que l'échec de la Commune de Paris et la répression qui s'ensuit
ont porté un coup sévère aux espérances révolutionnaires.
La Commune de Paris
La propagande officielle des Versaillais s'est efforcée de dépeindre la Commune comme une conspiration fomentée de l'étranger par des aventuriers installés à Londres. Or, le 4 septembre 1870, le Comité central de l'Internationale adresse aux ouvriers français une mise en garde contre toute insurrection prématurée.
La Commune n'a duré que 73 jours, du 18 mars au 28 mai 1871. Elle a pourtant inscrit, dans la réalité, une série de mesures administratives, économiques, politiques... l'essentiel des théories proudhoniennes. Le 23 mars 1871, le Comité Central définit ses buts : l'autonomie communale, la fin du principe d'autorité, la liberté la solidarité, le crédit, l'association [...] bref la révolution communale, base de la révolution sociale. Au lendemain des élections (légales puisque l'appel au suffrage universel a été contresigné par les maires des arrondissements parisiens et approuvé par Thiers, chef du pouvoir exécutif) la Commune s'installe le 28 mars 1871. Beslay, ami de Proudhon, prononce le discours d'inauguration.
Les 19 et 20 avril, la Déclaration au peuple français expose le programme de la Commune. Cette déclaration a été rédigée par Pierre Denis et Delescluse, tous deux proudhoniens. Elle revendique l'autonomie absolue de la commune étendue à toutes les localités de France [...] et n'ayant pour limites que le droit d'intervention égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, dont l'association doit assurer l'unité française. C'est là le fédéralisme total, d'où le nom de fédérés donné à tous les partisans de la Commune.
Elle réclame également le choix par l'élection ou le concours, avec la responsabilité, et le droit permanent de contrôle et de révocation des magistrats ou fonctionnaires communaux de tous ordres. La garantie absolue de la liberté individuelle, de la liberté de conscience et de la liberté du travail. L'intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs idées. L'organisation de la défense urbaine et de la garde nationale qui élit ses chefs et veille seule au maintien de l'ordre dans la cité.
Le 11 mars 1870, Eugène Varlin publie dans le journal de Rochefort, La Marseillaise, un long article sur la révolution sociale, article qui écarte le communisme de Marx et prône un collectivisme libertaire. Qui, en un mot, va organiser la production et la répartition des produits ? À moins de vouloir tout ramener à un État centralisateur et autoritaire qui nommerait les directeurs d'usines, de manufactures, de comptoirs, de répartition, lesquels directeurs nommeraient à leur tour les sous-directeurs, contremaîtres, chefs d'atelier, etc. et d'arriver ainsi à une organisation hiérarchique de haut en bas du travail dans laquelle le travailleur ne serait plus qu'un engrenage inconscient sans liberté ni initiative, à moins de cela nous sommes forcés d'admettre que les travailleurs eux-mêmes doivent avoir la libre disposition, la possession de leurs instruments de travail, sous la condition d'apporter à l'échange leurs produits au prix de revient, afin qu'il y ait réciprocité de services entre les travailleurs des différentes spécialités.
Pour les anarchistes, les enseignements de l'expérience des communards restent toujours actuels.
Lutte anticléricale. La Commune affirme ses sentiments anticléricaux, laïcise l'enseignement, sépare l'Église de l'État, supprime le budget des cultes, déclare propriétés nationales, les biens de l'Église.
Antimilitarisme. Abolition de l'armée. Cette armée permanente qui prend des hommes et rend des esclaves, disait Eugène Varlin, est remplacée par le peuple armé.
Internationalisme. Fraternisation avec tous les peuples marquée par l'exaltation de l'Internationale et la chute de la colonne Vendôme, symbole de la prostitution monarchique et de la conquête guerrière.
Autonomie et fédéralisme des communes.
Démocratie directe, de bas en haut. La souveraineté du peuple s'affirme sans intermédiaire. Le Conseil de la Commune, les Clubs, la Fédération de la Garde nationale reflètent le triomphe de la base.
C'est donc bien la fin de l'État traditionnel.
Le principe anarchiste s'oppose ainsi au caractère dictatorial de
la commune jacobine. C'est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical,
du militarisme, du fonctionnarisme, de l'exploitation, de l'agiotage, des
monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son
servage, la Patrie ses malheurs et ses désastres.
La scission de l'Internationale
Au moment où la commune sent la pression des Versaillais se resserrer, ses dirigeants lancent un dernier appel aux grandes villes ; mais celui-ci ne rencontre pas d'écho. Certes, Saint-Étienne, Narbonne, Toulouse, Limoges, Le Creusot, Marseille, voient surgir d'éphémères Communes. Mais les troupes régulières ont vite raison de ces mouvements fédératifs. En septembre 1870, Bakounine a pu personnellement mesurer à Lyon les difficultés de l'entreprise. Menée par le Comité central fédératif et le Comité central du Salut de la France, la Commune lyonnaise ne réussit pas à survivre et, fin octobre 1870, Bakounine, vieilli et désabusé, reprend la route de la Suisse après avoir constaté : Le peuple de France n'est plus révolutionnaire du tout. L'ère des soulèvements spontanés semble close.
Déjà divisée, l'Internationale peut-elle survivre à pareil échec ? À La Haye, le 7 septembre 1872, Bakounine est exclu de l'Internationale. Qui peut alors prévoir que ses amis jurassiens vont, durant quelques années, regrouper toutes les fédérations nationales hostiles au Conseil marxiste transporté à New-York ? Le 15 septembre 1872, un Congrès extraordinaire regroupe à Saint-Imier (Suisse) les délégués des fédérations dissidentes : espagnole, italienne, jurassienne, auxquels s'ajoutent des délégués américains et français, dont Pindy, ancien gouverneur de l'Hôtel de Ville parisien durant la Commune. Considéré comme l'acte de naissance de l'anarchisme le Congrès de Saint-Imier pose les principes essentiels de la nature de l'action politique du prolétariat.
Considérant :
Que vouloir imposer au prolétariat une ligne de conduite ou un programme politique uniforme, comme la voie unique qui puisse le conduire à son émancipation sociale, est une prétention aussi absurde que réactionnaire.
Que nul n'a le droit de priver les sections et fédérations autonomes du droit incontestable de déterminer elles-mêmes et suivre la ligne politique qu'elles croiront la meilleure, et que toute tentative semblable nous conduirait fatalement au plus révoltant dogmatisme.
Que les aspirations du prolétariat ne peuvent avoir d'autre objet que l'établissement d'une organisation et d'une fédération économiques absolument libres, fondées sur le travail et l'égalité de tous et absolument indépendantes de tout gouvernement politique, et que cette organisation et cette fédération ne peuvent être que le résultat de l'action spontanée du prolétariat lui-même, des corps de métier et des communes autonomes.
Considérant que toute organisation politique ne peut rien être que l'organisation de la domination au profit d'une classe et au détriment des masses, et que le prolétariat, s'il voulait s'emparer du pouvoir, deviendrait lui-même une classe dominante et exploitante.
Le Congrès réuni à Saint-Imier déclare
que la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat ;
que toute organisation d'un pouvoir politique soi-disant provisoire et révolutionnaire pour amener cette destruction ne peut être qu'une tromperie de plus et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements existant aujourd'hui ;
que, repoussant tout compromis pour arriver à l'accomplissement de la révolution sociale, les prolétaires de tous les pays doivent établir, en dehors de toute politique bourgeoise, la solidarité de l'action révolutionnaire.
Ainsi, au moment où le Conseil général de New-York ne représente plus que lui-même, le regroupement des internationaux s'opère au sein de l'Internationale Antiautoritaire. Du 1er au 6 septembre 1873, un Congrès réunit les représentants des Fédérations antiautoritaires à Genève. Sixième Congrès général de l'AIT, il vote l'abolition du Conseil général et l'autonomie complète des fédérations et des sections. Un septième Congrès, à Bruxelles en septembre 1874, et un huitième Congrès, à Berne en octobre 1876, entérinent la décentralisation de l'organisation en même temps qu'ils appellent à l'unité les divers courants socialistes, cependant que l'italien Malatesta parle de révolution permanente et de propagande par le fait.
En octobre 1873, Bakounine, épuisé, démissionne de la Fédération jurassienne. Je ne suis qu'un bourgeois, écrit-il à ses amis, et comme tel, je ne saurais faire autre chose parmi vous que de la propagande [...] J'ai cette conviction que le temps des grands discours théoriques est passé. Dans les neufs dernières années on a développé au sein de l'Internationale plus d'idées qu'il n'en faudrait pour sauver le monde, si les idées seules pouvaient le sauver, et je défie qui que ce soit d'en inventer une nouvelle. Le temps n'est plus aux idées, il est aux faits et aux actes.
Le vieux lutteur se retire dans la propriété
que son ami Cafiero vient d'acquérir sur les bords du lac Majeur.
L'insouciance et l'inconscience de Bakounine dilapident cette fortune.
À Berne, le 1er juillet 1876, une crise d'urémie emporte
cet éternel révolté qu'un fonctionnaire anonyme inscrit
sur le registre des décès sous la mention : Michel de
Bakounine, rentier.
4.DES ATTENTATS AU SYNDICALISME RÉVOLUTIONNAIRE...
Le temps des actes
L'Espagne
Les Fédérations espagnole et italienne (où l'influence des antiautoritaires proches de Bakounine avait toujours été prépondérante) s'efforcent en ces années de désorganisation du mouvement ouvrier de montrer qu'au-delà des paroles et des congrès le temps des actes est arrivé.
Le 19 juin 1870, s'est déroulée, à Barcelone, le premier Congrès de la section espagnole de la Première Internationale ; 40.000 travailleurs y sont représentés. La résolution relative à l'Organisation des travailleurs préconise bien avant la constitution des Bourses de travail en France, la mise sur pied de fédérations de métiers unies dans une fédération régionale.
Dans chaque localité, on organisera, en sections spécialisées, les travailleurs de chaque métier ; on constituera, en outre, la section d'ensemble qui comprendra tous les travailleurs appartenant à des métiers n'ayant pas encore constitué de section spéciale : ce sera la section des métiers divers.
Toutes les sections de métier d'une même localité se fédéreront et organiseront une coopération solidaire appliquée aussi aux questions d'entraide, d'instruction, etc. qui présentent un grand intérêt pour les travailleurs.
Les sections d'un même métier appartenant à différentes localités se fédéreront pour constituer la résistance et la solidarité dans leur profession.
Les fédérations locales se fédéreront pour constituer la Fédération régionale espagnole qui sera représentée par un Conseil fédéral élu par les congrès.
Toutes les sections de métiers, les fédérations locales, les fédérations de métiers, de même que la Fédération régionale se régiront d'après leurs règlements propres, élaborés par leurs congrès.
Tous les travailleurs représentés par les congrès ouvriers décideront, par le truchement de leurs délégués, des modes d'action et de développement de notre organisation.
Le 1er septembre 1871, trente-cinq ans avant la célèbre Charte d'Amiens, la conférence de Valence met sur pied un type de coopération par métier et développe ses thèses universalistes.
Considérant que la signification réelle du mot "République" est "chose publique", donc ce qui est propre à la collectivité et englobe la propriété collective ;
Que "démocratie" signifie le libre exercice des droits individuels, ce qui n'est praticable que dans l'anarchie, c'est-à-dire par l'abolition des États politiques et juridiques au lieu desquels il faudra constituer les États ouvriers dont les fonctions seront purement économiques ;
Que les droits de l'homme ne peuvent être soumis aux lois car ils sont imprescriptibles et inaliénables ;
Qu'en conséquence, la Fédération doit avoir un caractère purement économique ;
La Conférence des travailleurs de la région espagnole de l'Internationale des Travailleurs réunie à Valence déclare :
Que la véritable république démocratique et fédérale est la propriété collective, l'anarchie et la Fédération économique, c'est-à-dire la libre fédération universelle des libres associations ouvrières, agricoles et industrielles, formule qu'elle adopte intégralement.
À la fin de 1872, 25.000 adhérents se répartissent dans les dix fédérations locales d'Espagne. Le gouvernement de Madrid déclare alors l'Internationale hors-la-loi. La proclamation de la République, en février 1873, ouvre dans tout le pays la voie aux émeutes et aux insurrections. En dépit des principes qui établissent l'éloignement du mouvement anarchiste de toute lutte politique, des anarchistes prêtent main forte aux républicains. En 1874, la répression s'exerce donc contre les locaux, les journaux et les militants. Le mouvement anarchiste se développe alors dans la clandestinité.
En juin 1874, un Congrès clandestin tenu à Madrid met au point un Manifeste aux travailleurs qui spécifie : Dès ce jour, et jusqu'à ce que nos droits soient reconnus ou que la révolution sociale ait triomphé, tout exploiteur, tout oisif vivant de la rente, tout capitaliste parasite et jouisseur qui, confiant dans l'impunité que lui promet l'État, aura commis envers nous une offense grave ou aura violé nos droits, tombera sous les coups d'un bras invisible et ses propriétés seront livrées au feu, afin que notre justice ne s'accomplisse pas au profit des héritiers légaux.
En dépit de la véhémence du ton employé, le bulletin de la Fédération Jurassienne n'hésite pas à reproduire le Manifeste aux Travailleurs. C'est qu'en septembre 1872 déjà, au Congrès jurassien de Saint-Imier, Bakounine a terminé un de ses rapports par cette phrase : La Commission recommande la section espagnole comme la meilleure jusqu'à ce jour.
Une scission était d'ailleurs intervenue entre
la minorité marxiste de la Fédération espagnole, qui
constitue la Nouvelle Fédération madrilène, et les
autonomistes groupés dans la Fédération régionale
espagnole contrainte de mener une existence clandestine jusqu'en 1888.
L'Italie
Profondément influencée par Bakounine, la Fédération italienne, née à Rimini en août 1872, est entraînée par des personnalités comme Malatesta, Costa, Cafiero, pour lesquels la prison ou l'exil tiennent lieu de pain quotidien. Traqués dès leurs premières réunions, ils créent une organisation secrète, Le Comité italien pour la Révolution Italienne. Au cours de l'été 1874, des soulèvements épisodiques secouent la Romagne, la Toscane, les Pouilles. Alertée, la police brise facilement ces coups de main. Les inculpés profitent du jugement public pour plaider la cause de l'anarchie et sont acquittés.
Malatesta, qui vient d'adhérer à la franc-maçonnerie, déploie une singulière activité ; en Espagne tout d'abord, en Hongrie ensuite, contre les Turcs, en Serbie avant de rejoindre après 1884 l'Argentine, la Patagonie, la Belgique, la Suisse, Cuba, la Hollande, la Grande-Bretagne. Caisse de machine à coudre, charrette de foin, déguisements divers, tout est bon pour déjouer la surveillance policière.
Pour Cafiero et Malatesta, il est nécessaire d'éclairer les masses paysannes miséreuses et illettrées sur la vraie nature du socialisme. Dans ce but, chasser les représentants de l'État et les propriétaires de quelques villages paraît la première étape révolutionnaire. Il sera alors possible d'appliquer la formule : À chacun selon ses propres forces, à chacun selon ses besoins. En faisant progressivement tache d'huile, le mouvement s'étendra à tout le pays. La propriété collective des produits du travail et le fait insurrectionnel destiné à affirmer par des actes les principes socialistes apparaissent ainsi parfaitement réalisables.
La tentative du printemps 1877 ne corrobore cependant pas ces espoirs. En compagnie du russe Serge Stepniak, Cafiero et Malatesta rassemblent, dans la province du Bénévent, un groupe d'une trentaine d'hommes armés, envahissent quelques villages et brûlent, sur la place publique, archives et papiers officiels raflés dans les mairies. Tout heureux de recevoir l'argent des caisses publiques, de retrouver leurs haches confisquées pour délits forestiers, les paysans acclament la Révolution sociale et le drapeau rouge, d'autant que les curés de deux villages reconnaissent en Malatesta et ses hommes les vrais apôtres du Seigneur.
Encerclés par les carabiniers, la petite troupe tient la campagne pendant quelques jours. Affamés, transis, désabusés... il faut se rendre. En prison, Cafiero rédige un résumé du Capital de Marx, largement diffusé par la suite en France et en Italie. Jugés en août 1878, les "bandits" sont tous acquittés, mais la tactique de l'insurrection révolutionnaire semble à présent compromise.
Pourtant, l'idée de la propagande par le fait chemine. Paul Brousse écrit, en août 1877, dans le Bulletin de la Fédération jurassienne : Les socialistes révolutionnai-res cherchent par les émeutes dont ils prévoient parfaitement l'issue, à remuer la conscience populaire [...] L'idée sera jetée, non sur le papier, non sur le journal, non sur un tableau [...] elle marchera, en chair et en os, vivante devant le peuple.
L'exemple des nihilistes et terroristes russes va-t-il faire se lever en Europe des adeptes résolus de la violence ? Il faut venir en aide à toutes les grèves et émeutes, les provoquer même, et cela à main armée. Mourir en défendant ses idées vaut dans tous les cas mieux que se suicider par suite de mauvais traitements. Ces lignes d'un révolutionnaire russe parue dans leBulletin Jurassien ne restent pas sans écho. En 1878, l'ouvrier Hoedel, le docteur Nobilihg, ouvrent le feu sur l'Empereur d'Allemagne. Oliva Moncasi tente de tuer le roi d'Espagne. Plus tard, le couteau d'un cuisinier nommé Passamente menace le roi d'Italie.
Certes, ces exaltés ne sont point anarchistes, mais les Jurassiens voient en eux des martyrs de la bonne cause. Le 10 décembre 1878, les autorités helvétiques interdisent le journal de Brousse L'Avant-Garde en raison d'articles jugés favorables aux régicides.
Le Congrès de Fribourg publie une résolution exprimant ses sympathies à Hoedel, nouveau martyr des revendications populaires[...] qui a su sacrifier sa vie pour lancer un superbe défi à la société, et avec son sang jaillissant sous la hache du bourreau a su inscrire son nom sur la longue liste des martyrs qui montrent au peuple la route vers un meilleur avenir, vers l'abolition de toutes les servitudes économiques et politiques.
Quelques années plus tard, Kropotkine pousse à
l'extrême cette exaltation du poignard et de la dynamite dans le
journal Le Révolté dont il assume la responsabilité.
Kropotkine
Pierre Alexeiévitch Kropotkine est né le 27 novembre 1842 à Moscou au sein de la plus haute aristocratie russe. Il fait ses études au Corps des Pages et de 1862 à 1867 est affecté comme officier auprès du général gouverneur de la région d'Irkoutsk. Il profite de ce séjour pour entreprendre des expéditions scientifiques en Sibérie et en Mandchourie. Il sympathise avec l'insurrection polonaise de 1863 et finit par démissionner de l'armée.
Il consacre son temps à de nouvelles expéditions et des recherches de zoologie et d'anthropologie. Ses études sur l'époque glaciaire le conduisent à mettre au point une théorie de l'époque glaciaire et des glaciations quaternaires,
Venu en Suisse en 1872, Kropotkine fait connaissance avec les horlogers du Jura qui, par leur travail artisanal et indépendant, éprouvent une certaine aversion contre tout régime autoritaire. Peu sensibles aux luttes de classes, ils en sont venus à admettre la nécessité d'une certaine violence si les gouvernements refusent d'entrer dans la voie des réformes. La confiance qu'ils portent à l'Association Internationale des Travailleurs est entretenue par les réunions nocturnes qui rassemblent les sympathisants des villages voisins.
Kropotkine rencontre l'horlogier Adhémar Schwitzguebel, James Guillaume, à présent chef d'atelier dans une petite imprimerie de Neuchâtel. En Suisse, il s'affilie à la Première Internationale, fréquente la Fédération jurassienne et prend conscience des thèses anarchistes. De retour en Russie, il adhère au Cercle que Nicolas Tchaïkorsky, étudiant en chimie et anarchiste, a fondé en 1869. Arrêté en 1874, il est enfermé dans la sinistre forteresse Pierre et Paul. Il réussit à s'évader en 1876 et connaît la vie des émigrés en Angleterre, en Suisse, en France. Plusieurs fois arrêté et emprisonné pour ses idées jugées subversives il continue ses travaux scientifiques, collabore avec Élisée Reclus à La Nouvelle Géographie Universelle.
Sous le nom de Lévachof, Kropotkine se rend au neuvième et dernier Congrès international de la section bakouniniste de la Première internationale (6-8 septembre 1877). Des divergences se manifestent sur la nécessité d'appuyer chaque pays engagé dans la voie révolutionnaire. Mais l'unanimité se fait pour condamner tous les partis politiques qu'ils se disent socialistes ou non ; tous ces partis, sans distinction forment [...] une masse réactionnaire qu'il importe de combattre.
À présent, le débat essentiel tourne en effet autour du problème des partis. Or, la Fédération belge qu'anime César de Paepe (1848-1890) abandonne les thèses anarchistes et rejoint les rangs du socialisme. De Paepe est arrivé à l'idée qu'il s'agit moins dans cette civilisation moderne de détruire l'État que de le transformer.
Les délégués de la Fédération jurassienne, réunis à Fribourg début août 1878, estiment alors que, dans cet état de crise, il est sage de ne plus participer aux congrès ou conférences de l'Internationale. À cette date, James Guillaume a quitté la Suisse et s'est installé à Paris. Pourtant, autour de Kropotkine et d'Élisée Reclus, un effort de réflexion se développe, dont le Congrès de la Fédération jurassienne de la Chaux-de-Fonds (octobre 1879) porte l'empreinte. Désormais, les anarchistes revendiquent l'appellation de communiste. Face aux communistes autoritaires, ils se disent communisteslibertaires ou communistes anarchistes.
Le dernier Congrès de la Fédération jurassienne, tenu à La Chaux-de-Fonds les 9 et 10 octobre 1880, retient pour but ce communisme anarchiste conséquence nécessaire et inévitable de la révolution sociale.
Ainsi, au moment même où disparaît
définitivement la Première Internationale, tout s'est clarifié
: d'un côté les marxistes, de l'autre les libertaires.
Aux communistes d'État s'opposent les communistes anarchistes.
Des deux côtés, on admet l'appropriation des moyens de production.
Ici, des structures centralisées, là des communes
c'est-à-dire des libres groupements humains. À l'ancienne
rivalité mutuellistes / collectivistes s'est substitué
le fossé qui sépare les étatistesdes adeptes
de la formule blanquiste Ni Dieu ni Maître. Il reste à
faire passer dans les faits cette doctrine nouvelle, au moment même
où le mouvement socialiste affirme, année après année,
son implantation dans tous les pays.
En France,
les années de poudre...
Avec les bombes et les coups de poignard, une furie destructrice
semble emporter certains groupes anarchistes des années 1900. Dans
cette crise de jeunesse, l'activisme supplée à la réflexion,
mais pour longtemps, aux yeux d'une opinion publique horrifiée,
anarchie
devient synonyme de désordre absolu et les
anarchistes
sont considérés comme de dangereux malfaiteurs.
Un courant autonome
Dans la France des années 1871-1880, les nouveaux adeptes de la violence n'ont pas manqué de s'interroger sur l'ampleur de la répression des communards : 30.000 tués, 38.500 arrestations, des milliers de fugitifs. Mais le vote de la loi d'amnistie du 11 juillet 1880 ouvre les prisons et les bagnes. Le 23 octobre 1879, le Troisième Congrès ouvrier se réunit à Marseille. Il rassemble des anarchistes tel Jean Grave, délégué des cordonniers de Marseille, des positivistes, des socialistes collectivistes. Le Congrès décide la création d'un parti neuf, la Fédération du Parti des Travailleurs socialistes de France. L'influence anarchiste y est sensible puisqu'on affirme que les moyens de production arrachés à leurs propriétaires seront mis à la disposition des travailleurs.
C'est qu'en effet les délégués marseillais avaient préconisé la participation du prolétariat aux élections et aux fonctions électives. La vieille opposition marxistes / anarchistes réapparaissait. En juillet 1880, les Congrès régionaux de Marseille, Lyon et Paris témoignent de la force du courant anarchiste. À Marseille, le président lève la séance en exaltant la Révolution et l'Anarchie. À Lyon, on déclare ne rien espérer de la politique. À Paris, Jean Grave déclare sans équivoque :Par révolution, nous entendons le renversement par la force, c'est-à-dire à coups de fusil, de tout ce qui constitue le gouvernement actuel, administration, magistrature, police et armée ; enfin nous entendons employer le peloton d'exécution, aussi bien contre ceux qui voudraient escamoter la révolution à leur profit que contre ceux qui voudraient nous empêcher de l'accomplir. Oui, nous sommes anarchistes et la propagande à faire dans ce peuple, c'est de lui démontrer que, dans une révolution, au lieu d'aller bêtement à l'Hôtel de Ville y proclamer un gouvernement quelconque, il faut qu'il n'y aille que pour fusiller celui qui tenterait de s'y établir.
Le quatrième congrès ouvrier socialiste, qui se tient au Havre en novembre 1880, consacre la scission entre modérés et anarchistes. Les modérés siègent salle Franklin, les collectivistes et les anarchistes salle de l'Union lyrique. Le programme d'action immédiate est adopté par 43 voix contre 10. Les anarchistes ont fait ajouter un amendement précisant que la propriété collective soit considérée comme une phase transitoire vers le communisme libertaire. Mais ils doivent admettre d'attendre le résultat des élections législatives de 1881 avant d'inaugurer activement la propagande par le fait.
Les résultats électoraux ne sont alors guère enthousiasmants : 60.000 voix pour la Fédération du Parti des travailleurs socialistes. Mais Jules Guesde reste décidé à poursuivre l'expérience électoraliste.
À la suite de divergence sur le contrôle des mandats des délégués venus assister, à Paris, au Congrès régional du Centre (22 mai 1881), les anarchistes tiennent isolément leur propre congrès du 25 au 29 mai. La date du 22 mai 1881 marque ainsi la séparation officielle du courant anarchiste et des autres groupes socialistes. Ce Congrès trace par ailleurs l'essentiel des orientations à venir : répudiation du suffrage universel, appel à la propagande par le fait que certains compagnons vont à présent mettre en pratique.
Le terme de compagnon par lequel les anarchistes se désignent a été utilisé d'abord en Belgique, affirme Jean Maitron, qui cite une lettre de Paul Robin : Nous disons compagnon, en Belgique, c'est encore moins homme du monde que citoyen. Les recherches du même historien montrent bien la tonalité particulière de ce terme. Quant les républicains, s'écrie Tévenin jugé devant la cour d'assise de l'Isère, ont voulu se désigner séparément des monarchistes ils ont pris l'appellation de "citoyen" ; nous qui méprisons le droit de cité, nous avons cherché un terme absolument ouvrier et nous avons adopté celui de compagnon ; cela veut dire compagnon de lutte, de misère, quelquefois aussi de chaîne.
James Guillaume écrit en 1905 Pour les ouvriers, la qualité de producteur prime la qualité de citoyen ; c'est pour cela que les membres de l'internationale s'appelaient entre eux "compagnons" et non "citoyens".
Ces compagnons appartiennent non à un parti, mais à des groupes locaux dépourvus de structures et vivant d'une vie autonome. Le groupe est pour eux une simple école éducative ; il n'y a ni bureau ni caisse, chacun est indépendant. Les adhérents s'occupent d'être eux-mêmes, puis se développent, s'instruisent ; l'on discute afin de savoir ce qui est bien et ce qui est mal et chacun agit suivant les facultés que lui permet son tempérament. L'on ne dit à personne faites ceci ou faites cela, et jamais vous ne deviez pas le faire, mais voilà ce qui est bien, voilà ce qui est mal, voilà ce qu'il conviendrait de faire.
École éducative, le groupe est aussi un lieu le camaraderie, de rendez-vous pour libres discussions avec des amis connus ou des compagnons de passage auxquels nul ne s'aviserait de faire décliner leur identité et où personne ne se préoccupe de verser ou d'encaisser des cotisations.
Quelle force numérique représentent alors les groupes anarchistes ?
En 1881, on recense une quarantaine de groupes disséminés à travers la France. En 1884, les treize groupes parisiens rassemblent quelque 200 membres. On voit la modestie des effectifs, modestie compréhensible, car il n'existe alors aucun "parti" politique et le nombre des compagnons fréquentant les groupes ne révèle pas le chiffre des sympathisants.
Vers la fin du siècle, la presse libertaire atteint
cependant un public varié. Les principaux journaux sont alors L'En-dehorsde
Zo d'Axa, Le Pot à colle, La Revue libertaire, Le
Père Peinard d'Émile Pouget, Le Révolté,
puis Les temps nouveaux de Jean Grave, Le libertaire de Sébastien
Faure et Louise Michel.
Premières violences
Les compagnons qui préconisent alors la propagande par le fait trouvent dans les conclusions du Congrès de Londres (14 juillet 1881) de sérieux motifs de satisfaction. Devant la perspective d'une proche révolution générale, le Congrès préconise de porter l'action sur le terrain de l'illégalité et donne même une recette en ce sens : Les sciences techniques et chimiques ayant déjà rendu des services à la cause révolutionnaire et étant appelées à en rendre encore de plus grands à l'avenir, le Congrès recommande aux organisations et individus faisant partie de l'Association internationale des Travailleurs de donner un grand poids à l'étude et aux applications de ces sciences comme moyen de défense et d'attaque.
Le 23 octobre 1882, au petit matin, une bombe explose au restaurant du Théâtre Bellecour à Lyon, provoquant la mort d'un employé et des dégâts considérables. La presse et les orateurs anarchistes ayant depuis quelque temps dénoncé ce restaurant comme un repaire de la fine fleur de la bourgeoisie et du commerce, l'anarchiste Cyvoct est arrêté sans preuves très formelles, jugé et expédié au bagne...
La même année 1882, courant anarchiste et révolte populaire se conjuguent au Creusot et à Montceau-les-Mines, où se succèdent menaces expédiées aux notables, incendie de chapelle, bris de croix, attaques de demeures du personnel de direction. De lourdes peines de travaux forcés mettent fin aux activités de la Bande Noire, société secrète dont quelques membres lisent le journal anarchiste Le Révolté.
Croyant déceler, dans cette agitation, les premiers symptômes d'un complot insurrectionnel patronné par les anarchistes, le gouvernement fait arrêter dans la région lyonnaise une fournée de militants notoires, tous jeunes ou adultes, presque tous des ouvriers, dont 66 sont ensuite déférés, début janvier 1883, devant le tribunal correctionnel de Lyon. Les débats donnent aux inculpés l'occasion d'affirmer publiquement leurs convictions tandis qu'Élisée Reclus écrit vainement au juge d'instruction de Lyon une lettre demandant son inculpation. Quatre des inculpés sont condamnés à cinq ans de prison. Kropotkine sort de Clairvaux le 17 janvier 1886, après avoir rédigé d'innombrables articles scientifiques, durant ces années d'emprisonnement. L'administration du journal Le Révolté s'installe à Paris. Le nom change, La révolte, Les Temps nouveaux, mais Jean Grave, jusqu'en 1914, en dirige la rédaction.
À l'heure où les prisons de la République s'ouvrent aux anarchistes, la misère des mineurs de Decazeville provoque la célèbre émeute de janvier 1886. La colère de la foule se cristallise sur l'ingénieur le plus détesté, Watrin, sous-directeur de la compagnie minière. Il est frappé à la tête, défenestré, puis lynché, son nom devenant par la suite symbole d'acte radical.Notre devise, écrit par exemple un journal anarchiste de 1887, est de watriner les buveurs de sueur humaine.
Ainsi les anarchistes, en cette fin d'un XIXe siècle où le drame de la condition ouvrière reste une réalité (les enfants travaillent dès leur plus jeune âge et l'espérance de vie des ouvriers ne cesse de diminuer), s'efforcent-ils d'animer ou de participer aux explosions de révolte populaire. Quand il n'y a pas de pain on tape sur la viande ! s'écriera un de leurs orateurs. Et s'il le faut, on trouera à coup de piques et de pieux la viande des ventres qui pend à l'étal du gouvernement.
Le 9 mars 1883, Mareuil, Louise Michel, Pouget, drapeaux noirs déployés, prennent la tête d'une manifestation de chômeurs, Sur le parcours, trois boulangeries sont pillées. Des bagarres éclatent avec la police. Mareuil et Pouget sont arrêtés. On saisit chez Pouget un lot de brochures À l'armée !. Louise Michel se constitue prisonnière. Le procès se déroule le 21 juin devant les assises de la Seine. Verdict : 8 ans de réclusion pour Pouget, 6 pour Louise Michel.
Enfermée d'abord à Saint-Lazare avec les prostituées et les voleuses, Louise Michel étudie les différents argots de la même manière qu'elle avait étudié les dialectes canaques. Transférée ensuite à la centrale de Clermont, elle est amnistiée en 1886 après être sortie un court moment, sur intervention personnelle de Clémenceau, pour assister aux derniers instants de sa vieille mère. En janvier 1888, une tentative d'assassinat est perpétrée contre Louise Michel, qui réussit à faire acquitter son assassin !
L'appel à la violence, la soif passionnée d'un monde juste et égalitaire, va pourtant se concrétiser dans des actes individuels qui, depuis cette époque et jusqu'à nos jours, ont valu aux anarchistes une réputation de terroristes.
Il reste pourtant difficile d'isoler la violence anarchiste
du contexte politique. Terroristes, illégalistes, bandits tragiques
méritent ainsi d'être replacés dans leur époque,
dans une société où les grands principes posés
par la Révolution de 1789 ne s'incarnent pas réellement dans
la vie quotidienne des travailleurs, où une génération
entière, passant de la campagne à l'usine est broyée
par un capitalisme sauvage et primitif.
La reprise individuelle
Certains compagnons trouvent que la propagande donne des résultats médiocres. Ils décident donc de s'attaquer directement à la propriété soit pour récupérer à leur profit ce que la société, estiment-ils, leur a volé, soit pour apporter des ressources au mouvement.
Clément Duval, membre du groupe La Panthère des Batignolles, pille ainsi, en octobre 1886, un hôtel particulier de la rue Monceau, à Paris. Il estime, en effet, que lorsque la société vous refuse le droit à l'existence, on doit le prendre et non tendre la main. Il s'agit, en somme, de prendre le nécessaire là où existe le superflu, de faire rendre gorge aux accapareurs.
L'italien Pini, cordonnier à Paris et membre du groupe Les Intransigeants, s'efforce pendant quelque temps de réaliser le même idéal. Il rêve même d'exproprier le Pape et commence par opérer dans les communautés religieuses de la région parisienne. En 1889, le montant de ses butins s'élevait à 500.000 francs de l'époque. Jugé en novembre 1890, il déclare devant le tribunal : Nous, anarchistes, c'est avec l'entière conscience d'accomplir un devoir que nous attaquons la propriété, à un double point de vue : l'un pour affirmer à nous-mêmes le droit naturel à l'existence que vous, bourgeois, concédez aux bêtes et niez à l'homme ; le second pour nous fournir le matériel propre à détruire votre baraque et, le cas échéant, vous avec elle.
Ces actes nouveaux contribuent à éloigner
un peu plus les anarchistes des socialistes guesdistes. C'est sûrement
Marius
Jacob (né le 27 septembre 1879 à Marseille) qui reste
la figure la plus typique de cette reprise. Ce fils d'ouvriers,
élève des Frères des Écoles Chrétiennes
puis mousse et typographe, fréquente à 17 ans les milieux
anarchistes. Réduit au chômage, il devient ennemi de la propriété.
Le 1er avril 1897, sa première
reprise est un coup de maître.
En compagnie de Roques et de deux autres anarchistes, il dévalise
un des commissionnaires au Mont de Piété de Marseille. Au
cours de sa carrière, Jacob opère de la sorte 156 reprises.
Il s'agit toujours d'argent, de bijoux, de tableaux... appartenant à
des nobles, des juges, des nantis. Puis, Jacob met sur pied une
bande de douze individus,
Les travailleurs de la nuit, qui opèrent
en France dans une zone déterminée et remportent succès
sur succès. Finalement, arrêté en 1904, Jacob est déféré
devant les Assises d'Amiens. Condamné aux travaux forcés
à perpétuité, il est embarqué pour la Guyane
en novembre 1905. Il a 24 ans. On comprend pourquoi Maurice Leblanc a choisi
Marius Jacob comme modèle de son Arsène Lupin...
Propagande par le fait
La reprise individuelle est donc, dans l'esprit de ses auteurs, la récupération de la propriété jugée comme un vol. Le terrorisme est un moyen beaucoup plus radical d'abattre les dirigeants d'une société que l'on considère corrompue ; c'est donc bien la véritable propagande par le fait recommandée par le Congrès de l'Internationale tenu à Londres en 1881.
Les journaux anarchistes divulguent alors de multiples recettes permettant de fabriquer des explosifs. En juillet 1883, un grand journal lyonnais, La Lutte, écrit ainsi Sous ce titre, "produits anti-bourgeois" nous mettrons sous les yeux de nos amis les matières inflammables et explosives les plus connues, les plus faciles à manipuler et à préparer, en un mot les plus utiles [...] il faut que pour la lutte prochaine chacun soit un peu chimiste.
Une brochure appelée L'indicateur anarchiste dévoile aux compagnons les secrets de cette chimie particulière. Camarade,affirme la préface de ce manuel, il est absolument inutile de te faire un épouvantail de la fabrication des produits détonants ou explosifs. En suivant scrupuleusement nos prescriptions, tu peux manuvrer en toute confiance ; un enfant de douze ans ferait tout aussi bien que toi. Suit alors la liste des substances explosives : nitrobenzine, poudre verte... la fabrication des bombes fait l'objet d'une longue description tout comme celle des balles incendiaires et explosives.
Il convient naturellement de se souvenir que le gaz au point de vue révolutionnaire peut rendre de grands services, d'autant qu'il se trouve presque partout. On peut faire sauter une maison par le gaz, on peut aussi faire sauter presque un quartier tout entier.
Le feu, la bombe, l'explosif auront facilement raison
du vieux monde et cette certitude triomphante transparaît dans la
conclusion de L'indicateur anarchiste : Que tous les monuments
qui pourraient servir de point de ralliement à une autorité
quelconque soient jetés bas, sans pitié ni remords. Faites
sauter les églises, les couvents, les casernes, les prisons, les
préfectures, les mairies [...] Brûlez toutes les paperasses
administratives, partout où elles se trouvent. Au feu les titres
de propriété, de rente, d'actions, d'obligations, les hypothèques,
les actes notariés, les actes de société. Au feu le
grand livre de, la dette publique, ceux des emprunts commerciaux et départementaux,
les livres de banques, de maisons de commerce, les billets à ordre,
les chèques, lettres de change. Au feu les papiers de l'état-civil,
du recrutement, de l'intendance militaire, des contributions directes et
indirectes.
Les attentats
Les premiers attentats commencent en 1881. Jusqu'en 1892, il s'agit de faits isolés dont l'opinion ne se soucie guère. Le 20 octobre 1881, le jeune tisseur Émile Florian, ne pouvant tuer Léon Gambetta, décharge son revolver sur le premier bourgeoisrencontré, un médecin, avenue de Neuilly. Résultat immédiat : vingt ans de travaux forcés. Le 16 novembre 1883, un adolescent, Paul-Marie Curien, lecteur de journaux anarchistes, ne peut abattre Jules Ferry, président du Conseil ; il doit se contenter de menacer l'huissier de service : trois ans de prison.
Début 1884, Louis Chaves, qui se dit anarchiste convaincu et d'action, ancien jardinier dans un couvent marseillais, tue la mère supérieure, blesse son adjointe, tire sur les gendarmes, est abattu par eux. Le 5 mars 1886, la Bourse de Paris, temple du capitalisme, est en émoi. L'anarchiste Charles Gallo, âgé de 27 ans, vient de jeter un flacon d'acide prussique et de tirer des coups de revolver. Traduit devant la Cour d'Assises de la Seine, son attitude fait sensation : il affirme se moquer des lois, s'adresse au citoyen président, aux citoyens jurés, crie Vive la Révolution sociale ! Vive l'anarchie ! Vive la dynamite !
De 1892 à 1894, les attentats se succèdent et l'heure de Ravachol arrive. François Koeningstein, dit Ravachol, du nom de sa mère, est né le 14 octobre 1859 à Saint-Chamond. Son père était lamineur, sa mère moulinière en soie. Le père ayant déserté le foyer, Ravachol connaît une difficile jeunesse : vacher, berger, aide-mineur, aide-chaudronnier, apprenti-teinturier, manuvre. À 21 ans, il fréquente les réunions du Parti Ouvrier, lit des journaux collectivistes, devient anarchiste, s'exerce à fabriquer des explosifs. Il se lance dans la contrebande, fabrique de la fausse monnaie et poussé par la nécessité, en vient au crime. En mai 1891, à Terrenoire, il profane la sépulture de la comtesse de la Rochetaillée, mais ne trouve aucun bijou sur le cadavre. Un mois plus tard, il assassine à Chambres un ermite de 92 ans et dérobe 15.000 francs. En juillet, le meurtre de deux quincaillières stéphanoises lui rapporte seulement 48 sous...
Pour échapper aux recherches, Ravachol arrive à Saint-Denis chez le compagnon Chaumartin. Il suit le procès des trois anarchistes Decamps, Dardare et Léveillé, arrêtés et passés à tabac au soir du 1er mai 1891, lit la longue plaidoirie de Léveillé, écrite par Sébastien Faure. Ulcéré par le verdict qui frappe les trois inculpés, Ravachol décide de les venger. Le 11 mars, il fait sauter à l'aide d'une marmite explosive l'immeuble dans lequel habite le juge Benoît, 136 bd Saint-Germain. Le 27 mars, la maison du substitut Bulot, rue de Clichy, est ravagée par un engin contenant 120 cartouches. Dans les deux cas, on relève des blessés et les dégâts sont considérables. Chaumartin ayant été arrêté sur dénonciation d'une auxiliaire de la police, le signalement de Ravachol est rapidement diffusé. Or, le 27 mars, au sortir de la rue de Clichy, Ravachol s'arrête déjeuner au restaurant Véry, boulevard Magenta. Là, il essaie (imprudence fatale) de convertir aux théories anarchistes le garçon de salle Lhérot. Quelques jours plus tard, Ravachol revient au même restaurant. Grâce au signalement donné par la presse, Lhérot l'identifie et alerte la police. Il faut le renfort d'une dizaine d'agents de la force publique pour maîtriser ce colosse. Le 26 avril, Ravachol et ses amis sont aux assises de la Seine. Le Palais de Justice est transformé en véritable forteresse. La veille, en effet, des compagnons ont fait sauter le restaurant Véry (simple "véryfication" notera Le Père Peinard) et l'opinion se montre inquiète. Condamné aux travaux forcés à perpétuité, Ravachol comparaît en juin devant la Cour d'Assises de la Loire pour répondre des vols et assassinats commis avant sa montée à Paris. Il accueille sa condamnation à mort au cri de Vive l'anarchie ! Délaissant les derniers conseils de l'aumônier, il marche d'un pas ferme à la guillotine dressée à Montbrison en chantant quelques obscénités du Père Duchesne. Sujet de romans ou de feuilletons, Ravachol entre dans la légende tandis que l'Almanach du Père Peinard de 1894 lance sur l'air de la Carmagnole et du Ça ira, La Ravachole, dont le refrain résume bien l'esprit : Dansons la Ravachole / Vive le son, vive le son / Dansons la Ravachole / Vive le son / d'l'explosion / Ah ça ira, ça ira, ça ira / Tous les bourgeois goûtront la bombe / Ah ça ira, ça ira, ça ira / Tous les bourgeois on les saut'ra / On les saut'ra.
Effectivement, Ravachol exécuté, les "sauteries" ne s'arrêtent pas. 13 novembre 1893 : attentat contre le ministre de Serbie, avenue de l'Opéra. 9 décembre 1893 : attentat d'Auguste Vaillant contre la Chambre des Députés. 12 février 1894 : Émile Henry jette une bombe dans le café Terminus de la Gare Saint-Lazare. 20 février 1894 : explosions rue Saint-Jacques et faubourg Saint-Martin. 15 mars 1894 : L'anarchiste belge Pauwels est déchiqueté par l'explosion prématurée de la bombe qu'il transporte à l'église de la Madeleine (à la suite de la destruction du magasin d'alimentation de luxe Fauchon, place de la Madeleine à Paris, le 19 décembre 1877, certains communiqués, revendiquant l'attentat, évoquent précisément l'anarchiste Pauwels). 24 juin 1894 : Santo Caserio poignarde à Lyon le président Sadi-Carnot.
Le 28 juillet, le gouvernement a obtenu, à une importante majorité, le vote de la troisième loi qualifiée de scélérate par l'opposition, loi visant à réprimer tout acte de propagande anarchique. Et les attentats cessent. Les mesures de surveillance à l'égard des milieux anarchistes sont notablement renforcées. Le gouvernement n'hésite même pas à traduire devant la Cour d'Assises de la Seine une trentaine d'anarchistes connus (Sébastien Faure, Jean Grave, Émile Pouget), d'ailleurs acquittés à la fin de ce Procès des Trente.
Ils cessent (en France du moins) parce qu'en réalité les anarchistes désapprouvent cette propagande par le fait, uvre d'individualités marginales ou exaltées. Ils cessent enfin car d'autres formes de lutte se dessinent. La poussée des voix socialistes lors des élections législatives de 1894 est un indice de ce changement ; mais surtout un syndicalisme révolutionnaire, animé par les anarchistes est en train de se constituer. Dès 1890, Kropotkine avait spécifié : Il faut être avec le peuple, qui ne demande plus d'acte isolé, mais des hommes d'action dans ses rangs. C'est donc au sein des masses que nous retrouverons le cheminement du mouvement anarchiste.
Néanmoins, jusqu'au début du XXème
siècle, une vague d'attentats peu ordinaires fait trembler les grands
de ce monde : 20 septembre 1898, l'impératrice Élisabeth
d'Autriche tombe à Genève sous le poignard de Luccheni ;
le 29 juillet 1900, Humberto 1er d'Italie est abattu par Bresci ; le 6
septembre 1910, Léon Czolgosz tire deux coups de revolver sur le
président des États-Unis, Mac Kinley.
L'illégalisme
Dernière forme de la révolte anarchiste, l'illégalisme se veut un témoignage et une affirmation. Un de ses théoriciens, André Lorulot, l'a défini comme la réaction permanente et raisonnée de l'individu sur tout ce qui l'entoure ; c'est l'affirmation par chacun de l'existence de son moi et du désir de son développement intégral.
Sans attendre la révolution, il s'agit donc de faire sa révolution soi-même. Cette totale liberté du moi nietzschéen, cette exaltation de la noblesse de chaque individu ne pouvaient manquer de connaître de dangereuses déviations. Le journalL'Anarchie, fondé en avril 1905, ne condamne pas cette nouvelle tendance. Ernest Arnaud, André Lorulot, Kibaltchiche, Rirette Maitrejean... collaborent à sa rédaction. Jusqu'en 1908, l'influence de Libertad, personnage singulier et véhément, est prépondérante.
Le bouillonnement des esprits aboutit à une tragédie qui défraie la chronique. Le 21 décembre 1911, rue Ordoner, un garçon de recettes est assassiné en plein jour. Ses quatre agresseurs le dépouillent de sa sacoche, vident ses poches et sautent dans une automobile. Le lendemain, la voiture est retrouvée à Dieppe.
Tel est le premier "exploit" de la Bande à Bonnot.
Pendant plusieurs jours, l'opinion publique croit voir partout les mystérieux assassins. Les révélations d'un garagiste orientent alors les soupçons sur l'anarchiste Carouy, dont la maîtresse vient d'être interpellée. Trois semaines plus tard, le 3 janvier 1912, un rentier de 91 ans et sa servante sont assassinés à Thiais, 2 rue de l'Église. À défaut d'arrêter les bandits, le 31 janvier, la police fait une descente au siège de L'Anarchie, perquisitionne six heures durant et incarcère tous les assistants.
Or, le soir du 27 février, à Paris, un agent de faction arrête une luxueuse automobile qui n'a pas respecté le sens giratoire au carrefour des rues d'Amsterdam, Saint-Lazare et du Havre. Au moment où le policier s'apprête à verbaliser, les occupants du véhicule l'abattent. On a reconnu les agresseurs du garçon de la rue Ordoner et voici que la presse révèle enfin les noms des bandits Garnier, Bonnot, Callemin. Peu importe, le 29 février, les bandits tragiques essaient vainement de dévaliser, à Pontoise, l'étude d'un notaire. Le 25 mars, après avoir dérobé vers Montgeron une automobile et abattu ses occupants, Callemin, Garnier, Valet, Monnier, Bonnot, Soudy attaquent, à Chantilly, les bureaux de l'agence de la Société Générale. Deux employés sont tués. Le député de l'arrondissement de Montgeron, Franklin-Bouillon, interpelle le gouvernement.
Le 30 mars, Soudy est arrêté à Berck-sur-Mer ; le 2 avril Carou