Anarchisme & Syndicalisme
Le Congrès Anarchiste International
d’Amsterdam (1907)





Introduction d’Ariane Miéville et Maurizio Antonioli

Nautilus/Éditions du Monde libertaire, 1997
 
 

REMERCIEMENTS



Nous remercions toutes les personnes, amies ou camarades, qui, de quelque façon, nous ont aidé et encouragé dans la réalisation de cet ouvrage. En particulier, Naïma qui effectua la saisie d'une partie de ce document, Claude Templier pour la traduction de la partie italienne, Franck pour la relecture et les corrections d'usage.

Nous adressons toute notre sympathie à Jean-Louis qui nous suggéra l'idée même de cet ouvrage.
 
 
 

Les Éditeurs


Table des matières
 

INTRODUCTION



Entre anarchie et syndicalisme — Ariane MIÉVILLE 4

Errico Malatesta, le syndicalisme révolutionnaire et le Congrès d'Amsterdam — Maurizio ANTONIOLI 69
 
 

CONGRÈS ANARCHISTE TENU A AMSTERDAM (Août 1907)



Compte rendu analytique des séances et résumé des rapports sur l'état du mouvement dans le monde entier.
 

INTRODUCTION HISTORIQUE 80
 
 

LES PRÉLIMINAIRES 86

LE CONGRÈS



Première séance — Fixation de l'ordre du jour 91

Deuxième séance — Lecture des rapports sur l'état du mouvement 92

Troisième séance — Lecture des rapports sur l'état du mouvement (fin) 97

Quatrième séance — Anarchisme et organisation 101

Cinquième séance — Anarchisme et organisation (suite) 106

Sixième séance — Anarchisme et organisation (suite) 108

Septième séance — Anarchisme et organisation (fin) 110

Huitième séance — Constitution de l'Internationale 114

Neuvième séance — Syndicalisme et Anarchisme 117

Dixième séance — Syndicalisme et Grève générale — La révolution Russe 123

Onzième séance — Syndicalisme et Grève générale (suite) — La révolution Russe (suite) 124

Douzième séance — Syndicalisme et Grève générale (suite) — La révolution Russe (fin) 130

Treizième séance — Syndicalisme et Grève générale (fin) — L'antimilitarisme comme tactique de l'Anarchisme 133

Quatorzième séance — Séance commune du Congrès anarchiste et du Congrès antimilitariste 140

Quinzième séance — Alcoolisme et Anarchisme — L'Association de production et l'Anarchisme 141

Seizième séance — Constitution de l'Internationale (fin) 142

Dix-septième séance — Fin des débats — Clôture du Congrès 143

APPENDICE - Deux réunions syndicalistes 149
 
 
 


INTRODUCTION

ENTRE ANARCHIE ET SYNDICALISME




Lorsque l'on m'a proposé d'adapter le texte de mon mémoire,1 afin d'en faire l'introduction à la réédition du compte rendu du congrès d'Amsterdam, j'ai volontiers accepté ; même si mon travail, de caractère académique, n'avait pas précisément été réalisé dans ce but. Avec le recul, je constate qu'il n'est pas évident d'expliquer au public pourquoi il faudrait lire les actes d'un congrès anarchiste qui a eu lieu il y a quatre-vingt-dix ans.

L'événement est peu connu et peut-être même peu important. C'est en tout cas ce dont l'expert a voulu me convaincre au moment de ma défense ! Bien sûr, ce congrès n'a pas changé la face du monde et l'on peut imaginer que si les anarchistes venaient à disparaître, plus personne n'en parlerait. Mais le fait est qu'il existe aujourd'hui un public intéressé, et qu'il est utile de mettre à disposition des militants et des historiens un document difficilement accessible.

Ce congrès est surtout connu pour son débat sur le syndicalisme entre Errico Malatesta et Pierre Monatte. De celui-ci on retient généralement que le syndicalisme est réformiste voire conservateur pour Malatesta, alors qu'il est révolutionnaire pour Monatte. Quand j'ai choisi le sujet de ma recherche, c'est ce débat qui m'intéressait. Le problème tel qu'il était posé semblait condamner les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires à des querelles scolastiques irréconciliables et éternelles. En me penchant sur le texte du congrès, mon ambition était de dépasser cette dispute stérile. Je pense y être en partie parvenue, en montrant notamment que les deux principaux acteurs de la rencontre sont passés à côté d'un fait nouveau qui n'entrait pas dans leur représentation de la réalité : l'émergence de l'anarcho-syndicalisme.

J'aurais aussi pu choisir d'autres pistes, car le compte rendu du congrès est très riche en informations fragmentaires qu'il faudrait vérifier, illustrer, approfondir... J'espère que sa diffusion suscitera de nouvelles vocations chez les historiens en herbe. Personnellement, je poursuis une réflexion sur les problèmes du mouvement libertaire2 et je peux affirmer qu'il reste du pain sur la planche.

La méthode que je me suis efforcée de suivre dans cette étude est celle de la sociologie compréhensive (Max Weber). Il s'agissait pour moi de restituer les raisonnements des acteurs dans leur contexte. J'ai essayé de me mettre à leur place en me demandant chaque fois : pourquoi tel ou tel affirme-t-il ce qu'il dit? Cette démarche étant bien sûr favorisée par le recul historique. Quand on connaît la suite (la guerre de 1914-1918), les déclarations de certains acteurs ont quelque chose de pathétique.

La recherche historique est rarement innocente. Les questions que l'on pose au passé sont souvent celles qui nous préoccupent et on espère y trouver des recettes pour l'action. C'est tout à fait légitime, mais il est important d'éviter les simplifications et les approximations. Certains trouveront peut-être que ce qui se passait à l'époque ressemble furieusement à des situations actuelles. Il ne faudrait pas aller trop vite en besogne. Des choses semblables à première vue, ne sont pas toujours comparables et c'est seulement lorsque les situations ont été suffisamment décrites que l'on peut savoir si une analogie est pertinente ou non. A la lecture du compte rendu, on peut cependant assez facilement relever certaines erreurs qui se reproduisent périodiquement.

Il est frappant de voir, par exemple, que les participants au congrès ne semblent pas tirer les leçons de la situation dans laquelle ils se trouvent. Le débat entre Monatte et Malatesta se présente comme un affrontement entre deux doctrines, entre deux stratégies révolutionnaires. Leurs arguments ne reposent pas sur une analyse approfondie de la réalité, mais sont construits à partir de la conception qu'ils se font de la révolution à venir. Cette façon d'opérer est fréquente dans la tradition socialiste. Le matérialisme historique de Karl Marx, par exemple, n'opère pas autrement. Mais cette manière d'appréhender le présent, ou même le passé, a un défaut, elle laisse de côté les éléments qui n'entrent pas dans la doctrine, d'où la stérilité des débats qui s'en suivent.

Le passé permet aussi de se construire une identité, de se donner une légitimité. Ce souci, qui est le nôtre aujourd'hui, était déjà celui des promoteurs du congrès anarchiste de 1907. Malgré leurs divergences, ils se considéraient comme les héritiers légitimes d'une histoire commune, celle de l'opposition révolutionnaire à l'évolution parlementaire de la social-démocratie. A Amsterdam, en 1907, ils se retrouvent pour la première fois vraiment seuls face à eux-mêmes... pour découvrir l'ampleur de leurs divergences.

Il s'agit d'un mouvement au sein duquel convergent plusieurs écoles. Nous trouvons des révolutionnaires en rupture avec la deuxième Internationale qui sont rejetés par les sociaux-démocrates dans le camp anarchiste et des anarchistes issus de la scission de la première Internationale. Ces anarchistes sont eux-mêmes divisés. Après la disparition de l'Internationale anti-autoritaire, en 1877, le mouvement a poursuivi sa propre évolution. Concevant la révolution comme imminente, il a adopté la «propagande par le fait» dans le but de provoquer les événements. L'échec de cette stratégie a entraîné une division entre un courant individualiste, qui refuse de sacrifier le présent à un avenir hypothétique et qui choisit de vivre sa révolte au quotidien, et un courant organisationnel qui tente de mettre en place une stratégie révolutionnaire cohérente.

L'anarchisme apparaît encore, en 1907, comme un référent favorable au sein du mouvement ouvrier. Le congrès se présente alors comme un congrès d'affirmation : affirmation de l'existence du mouvement anarchiste en tant que tel et, pour les militants, affirmation de la légitimité anarchiste de leur propre pratique : «notre anarchisme vaut le vôtre» déclare par exemple Pierre Monatte.

Comme cela se produit souvent, le mythe de l'unité constitue un argument puissant. A l'époque comme aujourd'hui, les anarchistes sont divisés tant sur le plan organisationnel que sur le plan doctrinal, mais ils représentent alors un mouvement d'opposition qui frappe l'imagination et qui, malgré ses évolutions disparates, est ressenti comme unitaire. C'est pourquoi nous verrons que ceux qui tentent de se construire une identité particulière, impliquant une division, soit du mouvement anarchiste, soit du mouvement ouvrier, ne parviennent pas à se faire entendre.

Avant d'entreprendre la lecture du compte rendu, il faut être conscient du fait que les éléments rapportés au congrès ne donnent pas un panorama exhaustif du mouvement libertaire de l'époque. Il y a de grands absents. Le mouvement anarchiste argentin, très puissant à l'époque, est représenté par un délégué italien qui s'exprime fort peu. Quant aux anarchistes espagnols, leur représentant, Fernando Tarrida del Marmol, n'est pas parvenu à rejoindre le congrès. On ne saura jamais si sa présence aurait modifié le contenu des débats, mais il est clair qu'une bonne connaissance de l'anarchisme hispanique3 constitue un complément indispensable pour avoir une vision générale du sujet qui nous préoccupe.
 
 

Pour entrer dans les débats qui ont lieu au congrès anarchiste d'Amsterdam en 1907, il est nécessaire de revenir en arrière. En suivant les indications qui figurent dans le compte rendu, nous allons brièvement présenter les événements dans la continuité desquels s'inscrit ce congrès. D'abord nous allons suivre et vérifier la chronologie que nous propose l'auteur du document, qui est vraisemblablement Amédée Dunois.4

Né en 1878 dans la petite bourgeoisie de province, Dunois est titulaire d'une licence en droit et d'une licence en lettres. Il s'agit d'un journaliste de talent qui fait ses premières armes aux Temps nouveaux où il a remplacé Paul Delesalle à la rubrique «Mouvement social».5

L'histoire qu'il nous présente est à situer dans une évolution faite à la fois de continuité et de ruptures. La continuité, c'est la persistance des «anarchistes, ou plus exactement ou [d'] un certain nombre d'entre eux» à vouloir «se rattacher spirituellement à la grande famille du socialisme universel».6 La rupture avec le mouvement socialiste, ou plutôt social-démocrate, est liée à l'antiétatisme des anarchistes qui va se cristalliser dans le rejet de l'activité électorale et parlementaire.
 
 

Des divergences anciennes



L'introduction du compte rendu situe le divorce «entre anarchistes et démocrates-socialistes» en France, au congrès du Havre, en septembre 1880. Le mouvement faisant ensuite tâche d'huile et s'étendant à tous les pays. En fait, ce n'est pas exactement ainsi que les choses se sont passées. En ce qui concerne la France la rupture a eu lieu en mai 1881, lors d'un congrès régional du mouvement socialiste.7

Mais les divergences entre les anarchistes et le reste du mouvement socialiste sur le thème de la participation électorale sont beaucoup plus anciennes. Jean Maitron en situe l'origine en Suisse en 1870, soit avant même la scission de la première Internationale. Déjà les «bakouninistes» rejetaient «toute participation de la classe ouvrière à la politique bourgeoise...» alors que les «marxistes» préconisaient comme moyen d'agitation «l'intervention politique et les candidatures ouvrières».8

On peut affirmer que nous touchons là à une question de principes. L'opposition à l'État, le rejet des pouvoirs constitués étant la base de l'anarchisme, les dirigeants élus ne sont pas plus légitimes, aux yeux des anarchistes, que ceux qui parviennent au pouvoir par d'autres moyens. De ce point de vue, celui qui va voter pour un candidat au parlement ou au gouvernement ne fait qu'abdiquer sa souveraineté personnelle. L'abstentionnisme libertaire témoigne aussi de la conviction révolutionnaire suivant laquelle il est pas possible de changer la structure du système capitaliste par des réformes politiques ; celles-ci pouvant, au contraire, consolider l'ordre existant.

Les anarchistes et les socialistes «autoritaires» sont anti-capitalistes. Ils poursuivent des objectifs communs, comme la suppression de l'exploitation de l'homme par l'homme, la disparition des classes sociales, de l'État... Leurs principales divergences portent sur les moyens, non sur les fins. Partant du principe suivant lequel les moyens mis en œuvre ne doivent pas être en contradiction avec les buts poursuivis, les libertaires rejettent l'idée de conquête du pouvoir politique et celle de son instrument : le parti politique centralisé. Pour eux, une organisation hiérarchique, parti ou État ouvrier, ne peut donner naissance à une société libre et égalitaire.

En 1871, dans la tourmente qui suit l'écrasement de la Commune de Paris, Michel Bakounine explique ainsi les divergences entre les deux tendances qui divisent le socialisme : «l'un et l'autre parti veulent également la création d'un ordre social nouveau, fondé uniquement sur l'organisation du travail collectif, (...) des conditions économiques égales pour tous, et (...) l'appropriation collective des instruments de travail. Seulement les communistes [d'État] s'imaginent qu'ils pourront y arriver par le développement et par l'organisation de la puissance politique des classes ouvrières et principalement du prolétariat des villes, avec l'aide du radicalisme bourgeois, tandis que les socialistes révolutionnaires, ennemis de tout alliage et de toute alliance équivoque, pensent, au contraire, qu'ils ne peuvent atteindre ce but que par le développement et par l'organisation de la puissance non politique, mais sociale, et par conséquent anti-politique, des masses ouvrières tant des villes que des campagnes, y compris tous les hommes de bonne volonté des classes supérieures qui, rompant avec tout leur passé, voudraient franchement s'adjoindre à eux (...). C'est la contradiction, devenue déjà historique, qui existe entre le communisme scientifiquement développé par l'école allemande (...) et le proudhonisme largement développé et poussé jusqu'à ses dernières conséquences...»9

Dans la première internationale, la scission entre socialistes «autoritaires» et socialistes «libertaires» se produit, au congrès de La Haye, en 1872. Un article des statuts, l'article 7a, adopté par la majorité «marxiste», indique que «dans sa lutte contre le pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu'en se constituant lui-même en parti politique distinct» et que «la conquête du pouvoir politique devient le grand devoir du prolétariat».10 A cette occasion, James Guillaume et Michel Bakounine, figures de proue de la minorité opposée à cet article, sont exclus de l'Internationale.

Suite à cette rupture et jusqu'en 1877, la Fédération jurassienne va poursuivre l'organisation des congrès internationaux de la branche libertaire de l'AIT.11 C'est en Suisse, au sein de cette Fédération, que vers 1876, sous l'impulsion de Kropotkine, apparaît un nouveau concept : celui du communisme anarchiste.
 
 

Communistes anarchistes



Pour se différencier des communistes «marxistes» au sein de l'Internationale, les partisans de Bakounine se déclaraient socialistes révolutionnaires ou collectivistes. Ce dernier terme signifiant, pour eux, que le travailleur devait avoir droit à l'intégralité du produit de son travail : «à chacun selon ses œuvres». La nouvelle conception prévoit quant à elle un autre mode de répartition du produit du travail : le mode communiste, c'est-à-dire : «à chacun selon ses besoins». C'est la «prise au tas» théorisée par Pierre Kropotkine, puis par de nombreux autres penseurs anarchistes de l'époque (Élisée Reclus, Jean Grave...). On imagine que si l'humanité était débarrassée de la propriété privée et de l'État, elle pourrait, grâce au développement scientifique et technique, satisfaire tous les besoins. On supprimerait l'argent, chacun se servirait, à son gré, des biens produits par tous.

Au moment où les disciples de Bakounine adoptent ce principe communiste, ceux de Marx, avec Jules Guesde, s'affirment collectivistes. Entre les deux écoles, il y a inversion des dénominations.

Donc, par le biais de la Fédération jurassienne, les anciens socialistes révolutionnaires «bakouninistes» deviennent les communistes anarchistes. Dès lors, ils vont constituer le principal, mais pas le seul courant du mouvement libertaire. Une école antérieure, celle du mutuellisme proudhonien, subsiste en particulier aux États-Unis où, avec Benjamin R. Tucker, elle évoluera vers l'anarchisme individualiste. La conception collectiviste reste encore dominante en Espagne.

Le principe communiste s'appuie sur une conception optimiste de l'évolution socio-économique. Un autre présupposé, qui lui est en quelque sorte complémentaire, va jouer un rôle fondamental dans l'évolution ultérieure ; c'est la croyance en l'imminence de la révolution. A ce moment-là, les anarchistes pensent qu'il suffirait d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres. Comme le dira plus tard l'un d'eux : «ceux qui, à une rumeur lointaine au milieu de la nuit, couraient à leur fenêtre, pensant que c'était le peuple qui se révoltait, peuvent dire ce que fut notre espérance».12

Il ne faut pas confondre les espoirs révolutionnaires des anarchistes avec ceux des marxistes de cette époque. Pour ces derniers, c'est l'évolution économique, censée entraîner la prolétarisation des classes moyennes, qui doit inéluctablement mener à la révolution, à l'affrontement final entre la bourgeoisie et le prolétariat. Le modèle marxiste est évolutionniste et déterministe. L'aboutissement communiste constituant la fin d'une histoire déjà écrite, la conséquence du développement des forces productives.

Les communistes anarchistes tablent sur la spontanéité et l'esprit de révolte des masses. L'usure de l'économie libérale, ses crises, la misère et le chômage qu'elles engendrent constituant autant de failles propices, dont il faut saisir les potentialités à chaque moment. Kropotkine donne une justification «scientifique» à cette conception. Prenant à contre-pied l'idée qu'on se faisait alors du modèle darwiniste, Kropotkine prétend que c'est l'appui mutuel, au sein d'une même espèce et non la lutte pour la vie, qui garantit la survie et la prospérité de l'espèce en question. Le système capitaliste de concurrence généralisée est le résultat d'un dérèglement provisoire de l'espèce humaine et un logique retour de balancier devrait ramener les hommes à la société «naturelle», c'est-à-dire une société solidaire et égalitaire.
 
 

La propagande par le fait



Forts de la conviction que le bonheur est à portée de main, les compagnons adoptent une nouvelle stratégie, celle de la «propagande par le fait». Celle-ci est inaugurée le 5 avril 1877 par l'équipée du Bénévent en Italie. Errico Malatesta avec une trentaine d'hommes armés brûlent les archives de deux petits villages et distribuent au peuple l'argent trouvé dans le bureau du receveur des impôts. L'aventure se termine quelque jours plus tard, par l'arrestation, sans résistance, des protagonistes transis par le froid.

Les compagnons partaient de l'idée que les ouvriers et les paysans, harassés par leur dur labeur, seraient plus facilement convaincus par des démonstrations concrètes que par la propagande orale ou écrite. Cette équipée est aussi à situer dans le contexte italien de l'époque. Entre 1873 et 1877, des tentatives insurrectionnelles et des soulèvements populaires éclatent dans plusieurs régions d'Italie.

Malgré son piteux échec, l'affaire du Bénévent a un grand retentissement. Le procès des participants se termine même par un acquittement. Mais la propagande par le fait va évoluer dans le sens de l'attentat politique.

En juillet 1881, un congrès socialiste révolutionnaire se tient à Londres. Cette rencontre, organisée par les anarchistes, adopte la propagande par le fait comme moyen d'action privilégié. Il est recommandé aux organisations adhérentes de porter l'action «sur le terrain de l'illégalité, qui est la seule voie menant à la révolution...»13 Ce congrès est important à plus d'un titre. Au moment où l'anarchisme se présente comme une force politique distincte des autres écoles socialistes, des interprétations divergentes apparaissent en son sein. Alors que Kropotkine et Malatesta sont venus à ce congrès avec l'objectif de reconstruire l'Association internationale des travailleurs, c'est-à-dire de réorganiser les forces révolutionnaires, une majorité, échaudée par les abus commis antérieurement par le Conseil général de Londres, opte pour l'autonomie complète des groupes et des individus. C'est l'émergence d'un courant anti-organisationnel qui s'épanouira, par la suite, surtout parmi les anarchistes individualistes.14
 
 

L'introduction historique du compte rendu du congrès ne fait pas mention des attentats individuels qui ont pourtant fortement contribué à la notoriété des anarchistes au tournant du siècle. Comment, en effet, oublier les attentats de Ravachol en 1892 ou l'assassinat du président Carnot par Caserio en 1894, celui du roi d'Italie Humbert 1er par Bresci en 1900 et celui du président américain McKinley par Czolgocz en 1901... ? Pour ne citer que quelques affaires parmi les plus connues. Cette omission n'est probablement pas fortuite. Il est peut-être des événements sur lesquels Dunois, s'il est bien l'auteur de cette introduction, préfère ne pas insister. Cependant, personne, durant le congrès de 1907, ne va condamner les attentats, au contraire.

Max Baginski15 qui vient des États-Unis fera même l'éloge de Czolgosz. «L'acte de Czolgosz fut vraiment un acte de lutte de classe. En tuant Mac-Kinley, Czolgosz frappait le capitalisme américain, cette ploutocratie barbare qui se nourrit vraiment de chair humaine (...). L'exécution de Mac-Kinley valut aux anarchistes de longues persécutions ; nos idées cependant n'en ont pas souffert, loin de là».16

Pour Pierre Monatte, le terrorisme n'est tout simplement plus d'actualité. En 1907, le syndicalisme remplace en quelque sorte les attentats. «... le syndicalisme est né ; l'esprit révolutionnaire s'est ranimé, s'est renouvelé à son contact, et la bourgeoisie, pour la première fois depuis que la dynamite anarchiste avait tu sa voix grandiose, la bourgeoisie à tremblé !»17

Emma Goldman,18 dans une motion contresignée par Baginsky, qu'elle présentera à la fin du congrès, va proposer une nouvelle approche. L'acte de révolte individuel est un droit. Il doit avant tout être compris, d'un point de vue «socio-psychologique», comme la conséquence du système et non «loué ou condamné». D'autre part, dans certaines circonstances, il est utile. Cette motion sera approuvée à l'unanimité par le congrès. En voici l'essentiel :

«Le congrès anarchiste international se déclare en faveur du droit de révolte de la part de l'individu comme de la part de la masse entière.

Le congrès est d'avis que les actes de révolte, surtout quand ils sont dirigés contre les représentants de l'État et de la ploutocratie, doivent être considérés d'un point de vue psychologique.

(...) On pourrait dire, comme règle, que seul l'esprit le plus noble, le plus sensible et le plus délicat est sujet à de profondes impressions se manifestant par la révolte interne et externe. Pris sous ce point de vue, les actes de révolte peuvent être caractérisés comme les conséquences sociopsychologiques d'un système insupportable ; et comme tels, ces actes, avec leurs causes et motifs doivent être compris, plutôt que loués ou condamnés.

Durant les périodes révolutionnaires, comme en Russie, l'acte de révolte (...) sert un double but : il mine la base même de la tyrannie et soulève l'enthousiasme des timides...»19

Peut-on dire, comme le fait un peu rapidement Daniel Guérin, qu'à la suite de l'adoption de la propagande par le fait, l'anarchisme va s'isoler du mouvement ouvrier, s'étioler, s'égarer dans le sectarisme?20 Notre sentiment, c'est que les attentats anarchistes sont un peu comme l'arbre qui cache la forêt. A trop les regarder on néglige des mouvements de fond qui sont à l'origine du mouvement ouvrier moderne et dans lesquels les anarchistes jouent un rôle aussi bien concret que théorique. Aux États-Unis, par exemple, le congrès de Chicago en 1881, qui voit naître le parti socialiste révolutionnaire, ratifie les décisions de Londres et lance un appel aux organisations ouvrières pour qu'elles défendent, par les armes, toute atteinte à leurs droits.21 Or, dans la période qui suit, les anarchistes vont avoir une grande influence sur le mouvement ouvrier américain.

D'autre part, en France, avant même l'épidémie des attentats, les militants les plus en vue essaient de rectifier le tir et de réorienter les compagnons vers l'action de masse. En août 1888, durant la grève des terrassiers à Paris, Joseph Tortelier, accompagné par Louise Michel et Charles Malato, soutient déjà publiquement que seule la grève générale est capable de conduire à la révolution sociale.22 En mars 1891, Kropotkine écrit dans La Révolte «ce n'est pas par des actes héroïques que se font les révolutions (...). La révolution, avant tout, est un mouvement populaire (...). Ce fut (...) l'erreur des anarchistes en 1881. Lorsque les révolutionnaires russes eurent tué le Tsar (...), les anarchistes européens s'imaginèrent qu'il suffirait désormais d'une poignée de révolutionnaires ardents, armés de quelques bombes, pour faire la révolution sociale... Un édifice basé sur des siècles d'histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d'explosifs.»23

Un travail sérieux sur les effets réels des attentats anarchistes nécessiterait une étude comparative pour chacun des pays concernés. Ceci ne constituant pas le thème de notre recherche, nous ne nous y lancerons pas.

Ce qu'il faut dire, c'est que la propagande par le fait n'ayant pas eu l'effet escompté, celle-ci va être abandonnée au profit d'autres moyens d'action ; d'autant que la répression qui l'accompagne déstructure profondément les groupes. En ce qui concerne la France, il faut signaler que la flambée terroriste des années 1892-1894 a abouti à une scission entre le courant «sociétaire» ou «orthodoxe» de l'anarchisme qui préconise alors l'action dans les syndicats et les individualistes qui défendent la beauté du sacrifice personnel, voire la jouissance du poseur de bombe.24 A ce propos, il faut mentionner que les anarchistes individualistes américains, sous la houlette de B. R. Tucker, ont, dès le départ, rejeté le principe d'une organisation violente. De l'autre côté de l'Atlantique, la propagande par le fait a plutôt eu la faveur des communistes anarchistes.
 
 

Les anarchistes
et les congrès de la deuxième Internationale



Revenons à l'introduction qui nous est proposée. L'auteur du document rappelle la participation d'anarchistes aux quatre premiers congrès de la deuxième Internationale, soit à ceux de Paris (1889), Bruxelles (1891), Zürich (1893) et Londres (1896). Nous nous arrêterons un peu longuement sur ces deux derniers congrès qui consacrent la rupture entre les deux orientations du mouvement ouvrier et qui sont le théâtre, en parallèle, des premières rencontres internationales «libertaires et communistes»25 depuis le congrès de 1881 à Londres. Rencontres «libertaires et communistes» donc, et non rencontres anarchistes.

Les chroniqueurs de l'époque, comme la plupart des historiens après eux, parlent de l'expulsion des anarchistes des congrès socialistes. En approfondissant la question, nous avons constaté que les opposants à l'évolution électoraliste et parlementaire du mouvement socialiste de l'époque ne peuvent pas tous, et loin de là, être définis comme anarchistes. Pour illustrer le problème, nous avons décidé de suivre l'itinéraire de l'un des protagonistes, celui du hollandais Christian Cornelissen. Cet homme constitue, à nos yeux, un fil conducteur entre Zurich (1893) et Amsterdam (1907) puisqu'il participe à toutes ces rencontres.26 Dire de lui qu'il était un anarchiste serait faire preuve d'une grande imprécision, en tout cas en ce qui concerne 1893.
 
 

Christian Cornelissen



Dans la brochure27 écrite par Cornelissen, en vue du congrès de Zürich, nous constatons que celui qui venait de réaliser la première traduction hollandaise du Manifeste communiste28était pour le moins autant marxiste que libertaire ; témoins les nombreuses citations de Marx sur lesquelles il s'appuie pour défendre son point de vue. Selon lui, la principale division au sein du mouvement socialiste international est liée à l'existence, d'une part, d'un courant purement parlementaire et d'autre part, à celle de groupes socialistes non parlementaires. Parmi ceux-ci, il range son parti : le parti ouvrier démocratique socialiste de Hollande, qui ne considère «les élections législatives (...) que comme un moyen d'agitation, et l'action des élus ouvriers dans les parlements que comme moyen de propagande.»29

S'opposant au credo des sociaux-démocrates allemands qui prétendent que la prise du pouvoir politique doit nécessairement précéder l'appropriation des moyens de production par la classe ouvrière, Cornelissen, qui s'appuie sur le principe marxiste suivant lequel l'infrastructure détermine la superstructure, affirme au contraire que «la classe ouvrière ne peut conquérir le pouvoir politique tant qu'elle n'aura pas socialisé les moyens de production».30

En lisant sa brochure, on constate qu'avant le congrès de Zürich, Cornelissen espérait rallier à son point de vue toutes les organisations privilégiant l'action économique de la classe ouvrière, c'est-à-dire les organisations de travailleurs comme les Bourses du travail en France... ou même la société du Grütli en Suisse. Pourtant il craignait que les socialistes parlementaires, parviennent à «exclure une fraction de leurs adversaires du congrès, sous le fallacieux prétexte “d'anarchisme”».31 Dans ce cas les socialistes parlementaires seraient responsables de la scission du mouvement ouvrier et du «deuxième congrès (dissident)»32 qui ne manquerait pas de s'organiser.
 
 

Zürich 1893 et Londres 1896



Ces deux congrès socialistes internationaux ont consacré, nous le savons, la scission définitive entre socialistes parlementaires et socialistes «anarchistes». Il n'est pas inutile de rappeler les circonstances de cette rupture.

A Zürich, le problème est posé lors du premier débat sur les conditions d'admission au congrès. Le comité d'organisation fait adopter une résolution suivant laquelle : «sont admis au Congrès tous les syndicats professionnels ouvriers, ainsi que ceux des partis et associations socialistes qui reconnaissent la nécessité de l'organisation ouvrière et de l'action politique».33

Afin de sanctionner l'expulsion des «anarchistes» un amendement, proposé par l'Allemand Bebel et accepté par la majorité précisait que «par action politique, il est entendu que les partis ouvriers emploient tous leurs efforts à utiliser les droits politiques et la machinerie législative (corps législatif, législation directe) en vue des intérêts du prolétariat et de la conquête des pouvoirs publics».34

Comme le craignait Cornelissen, avec cette résolution, le congrès ne mettait pas en marge que les anarchistes patentés ; des socialistes indépendants, comme les «jeunes socialistes» allemands, opposés au parlementarisme étaient aussi directement visés. Mais qu'en était-il des socialistes qui se situaient entre les deux camps, soit parce que pour eux l'action parlementaire n'était qu'une tactique parmi d'autres, soit parce qu'après l'avoir pratiquée, ils la rejetaient ?

Dans ce cas se trouvait F. Domela Nieuwenhuis, le principal leader socialiste hollandais, qui participa tout de même activement aux débats. Comme il l'avait déjà fait au congrès socialiste de Bruxelles en 1891, il défendit, sans succès, la grève générale et la grève militaire en cas de guerre. Cela dit, pour les anarchistes ainsi que pour certains des socialistes indépendants, l'essentiel des discussions va, dès lors, se dérouler à l'extérieur.

Plusieurs réunions ont lieu au Plattengarten de Zürich, groupant jusqu'à plus de 500 participants. On y discute des thèmes à l'ordre du jour du congrès officiel, comme de l'organisation du premier mai, de la grève générale et de la lutte économique qui doivent «préparer la révolution».35

Notons qu'un certain Werner de Berlin présente déjà le credo des socialistes antiparlementaires des deux décennies à venir. Son intervention commence par une critique libertaire de la social-démocratie qui, d'après lui, voudrait «seulement remplacer l'esclavage actuel par un autre esclavage en demandant la centralisation de la consommation des produits».36 Ensuite le même Werner fait une proposition concrète pour l'action : «nous voulons seulement des syndicats professionnels pour surveiller nos intérêts, et ces syndicats, nous les constituerons nous-mêmes...»37 Toute la difficulté va être de relier ces deux prémisses.

C'est à dessein que nous allons utiliser, pour le moment, le terme d'antiparlementaire plutôt que ceux d'anarchiste ou d’anti-autoritaire pour désigner les socialistes opposés au courant social-démocrate parlementaire qui va imposer son hégémonie au sein de la deuxième Internationale.

Dans le domaine politique, surtout en ce qui concerne les organisations révolutionnaires ou simplement d'opposition, l'utilisation d'une désignation adéquate et précise est toujours problématique. Il y a les termes par lesquels les acteurs se désignent eux-mêmes, qui sont souvent les plus neutres possibles et ceux, polémiques, que leurs adversaires emploient pour les désigner. En l'occurrence les sociaux-démocrates, et la presse «bourgeoise» parlent systématiquement d'anarchistes, alors que le terme d'antiparlementaire qui est utilisé par les protagonistes, est plus précis. C'est le terme que Cornelissen emploie pour désigner son camp.38 Il va également figurer dans le titre de la principale rencontre parallèle au congrès de Londres : «Meeting anarchiste et antiparlementaire».

Ce terme a le mérite d'englober tout ceux qui privilégient l'action directe, de base, sans nécessairement se revendiquer de l'idéologie libertaire ; c'est-à-dire les anarchistes qu'ils soient ou non syndicalistes, certains socialistes révolutionnaires et les futurs syndicalistes révolutionnaires. Nous reviendrons par la suite sur les divergences qui verront le jour dans ce conglomérat «antiparlementaire».

Les rapports officiels ou les comptes-rendus de la presse ne reflètent que très partiellement les échanges d'idées dont les congrès ouvriers sont le théâtre. Dans n'importe quelle assemblée de ce type, c'est souvent en coulisses que les discussions les plus importantes ont lieu. Les rapports directs entre les individus sont importants lorsque l'on analyse l'évolution des idées socialistes. Dans ses souvenirs, Cornelissen relate les promenades qu’il fit alors, dans la région Zürichoise, en compagnie de Domela Nieuwenhuis et de Jean Allemane.39 Il nous dit combien l'hostilité de son collègue français, vis-à-vis de l'ensemble des délibérations du congrès, le frappèrent : «il s'agissait chez lui littéralement d'une conversion : d'un passage, sinon carrément à l'anarchie, du moins à l'aile gauche des “socialistes indépendants”».40

Nous savons aussi que c'est à l'occasion du congrès ouvrier de Zürich que Christian Cornelissen va se lier d'amitié avec Fernand Pelloutier. Les liens personnels entre deux hommes qui vont occuper des responsabilités semblables dans le mouvement ouvrier de leurs pays respectifs méritent d'être relevés.41 Une étude plus approfondie permettrait peut-être de dire en quoi Cornelissen a directement influencé Pelloutier et en quoi la cohérence et le rayonnement ultérieur du syndicalisme révolutionnaire français est redevable au mouvement ouvrier hollandais.42
 
 

Au congrès de Londres (1896), le problème que l'on croyait avoir résolu à Zürich se posa avec plus d'acuité encore, au point qu'une bonne moitié de la rencontre lui fut consacré. Quand on met les anarchistes à la porte, ils rentrent par les fenêtres auraient pu s'écrier les leaders de la social-démocratie !

Officiellement toutes les chambres syndicales ouvrières avaient été invitées. Seuls les partis et organisations socialistes étaient tenus de reconnaître la nécessité de «l'action politique». Or, depuis quelques années, les anarchistes préconisaient l'entrée dans les syndicats. Des leaders extrêmement connus du mouvement libertaire allaient se présenter au congrès munis de mandats syndicaux. Malatesta, par exemple, disposait des mandats d'un syndicat français, de groupes italiens et de syndicats espagnols. Sur les quarante-trois représentants syndicaux français vingt étaient des anarchistes notoires. Le dilemme était donc le suivant : expulser les anarchistes, c'était fermer la porte à des représentants ouvriers.

Nous savons que cette situation n'était pas le simple résultat des circonstances. Par une action concertée, un groupe de militants avait décidé de tout tenter pour modifier l'évolution du mouvement socialiste.

L'idée de mener, à Londres, la lutte contre la social-démocratie venait de Fernand Pelloutier et d'Augustin Hamon en France. Si l'on en croit ce dernier, ce sont eux deux qui organisèrent, à Paris, la délégation «syndicalo-anarchiste». Hamon insiste sur la collaboration de Malatesta qui, vivant à Londres, était en rapport avec les milieux syndicaux anglais. Il relève aussi l'aide apportée par Cornelissen pour la Hollande.43 En effet, pour cette occasion, Cornelissen élabore un texte intitulé : Le communisme révolutionnaire. Projet pour une entente et pour l'action commune des Socialistes révolutionnaires et des Communistes anarchistes.44 L'entente préalable de libertaires et d'antiparlementaires est également attestée par le fait qu'un «comité anarchiste» de préparation du congrès, constitué dans un premier temps, est dissout et remplacé par un «anarchist socialist and antiparlementary committee».45

Avant le congrès, les anarchistes et leurs amis s'efforcèrent de démontrer que les sociaux-démocrates étaient des sectaires, coupables de diviser le mouvement ouvrier. Dans l'un de ses articles, Domela Nieuwenhuis déclare qu'en cas d'exclusion des anarchistes, il faudrait «admettre que ce ne serait plus un congrès socialiste, mais seulement un congrès parlementaire, un congrès réformiste des social-démocrates, un congrès d'une secte...».46

Le thème de l'unité du mouvement ouvrier est une constante dans l'argumentation des «anarchistes». Un article de Malatesta et d'Augustin Hamon paru en anglais dans le Labour leader l'hebdomadaire de l'Independant Labour Party47 et en français dans Parti ouvrier, l'organe des allemanistes, mérite d'être cité un peu longuement, car il synthétise assez bien le message que l'on voulait faire passer.

«Il est dans l'intérêt de tous les ennemis de la société capitaliste que les ouvriers soient unis et solidaires dans la lutte (...). Cette lutte est nécessairement de caractère économique. Ce n'est pas que nous méconnaissons l'importance des questions politiques (...) [mais] toute tentative pour imposer une opinion politique unique au mouvement ouvrier aboutirait à la désagrégation du mouvement et empêcherait les progrès de l'organisation économique». Et l'article de conclure : «si les social-démocrates veulent persister dans leur tentative d'embrigadement et semer ainsi la division entre les travailleurs, puissent ceux-ci comprendre et faire triompher la grande parole de Marx : Travailleurs du monde, unissez-vous !».48

La tentative des antiparlementaires ne fut pas couronnée de succès. Finalement les sociaux-démocrates l'emportèrent. Mais pour expulser définitivement les anarchistes, ils durent faire admettre qu'au prochain congrès socialiste, seules seraient admises les «organisations purement corporatives» reconnaissant «la nécessité de l'action législative et parlementaire».49 Ils acceptaient donc de porter la responsabilité de la division du mouvement ouvrier, ce qui allait éloigner d'eux, pour un temps en tout cas, un certain nombre de socialistes non «orthodoxes» ainsi que les syndicalistes qui n'étaient pas directement sous leur influence.50

Venons-en maintenant aux rencontres anarchistes et antiparlementaires qui ont lieu parallèlement au congrès socialiste. Le mardi 28 juillet un grand meeting est organisé. Selon Hamon51 l'assistance y est si nombreuses (plusieurs milliers de personnes) que l'on doit diviser le meeting en deux. Le premier des orateurs à s'exprimer n'est pas précisément un anarchiste puisqu'il s'agit de Keir Hardie,52 le président de l'ILP. Bien que partisan de l'action politique, Keir Hardie est venu souhaiter la bienvenue aux délégués anarchistes. Favorable à la solidarité entre tout ceux qui ont foi en le socialisme, il déclare à l'assemblée que «le crime des anarchistes c'est d'être la minorité». Ensuite c'est le secrétaire de l'ILP, le syndicaliste Tom Mann53 qui s'exprime. Il est encore plus chaleureux, et avoue que sur le plan tactique, il ne diffère pas beaucoup des anarchistes. Suivent de nombreux orateurs anarchistes ou antiparlementaires : Élisée Reclus, Christian Cornelissen, Louise Michel, Kropotkine, Tortelier, Malatesta, Domela Nieuwenhuis...

Les jours suivants, les socialistes anarchistes allemands, suisses et italiens qui ont été expulsés du congrès, rejoints par des Anglais, des Français et les socialistes antiparlementaires de Hollande organisent trois journées de débats et conférences. Dans ce cadre, il est beaucoup question de la priorité à accorder à la lutte et à l'organisation économique, c'est-à-dire syndicale. Pelloutier souligne les progrès de l'idée de grève générale, la propension des syndiqués à rejeter le parlementarisme... soit les thèmes du syndicalisme révolutionnaire, portés alors par les anarchistes.

Sur un autre sujet, la question agraire, un débat assez curieux oppose des socialistes anglais à plusieurs orateurs anarchistes. Alors que les premiers déclarent que la prolétarisation des paysans et la constitution de grandes propriétés constituent un préalable nécessaire à la diffusion des idées socialistes à la campagne, les seconds refusent cette conception déterministe.54 Parmi eux, Malatesta fait une remarque qui mérite d'être citée, en vue des débats ultérieurs auxquels nous allons nous intéresser. En voici l'essentiel : «Les marxistes ont abandonné les théories de Marx et les anarchistes les conservent trop précieusement. Les théories sont surannées en beaucoup de points. Pourquoi attendre la prolétarisation des paysans qui n'aura peut-être jamais lieu ? Les conditions économiques (...) peuvent changer ; elles sont à la merci d'une découverte, d'une invention. La centralisation (...) peut faire place à l'individualisation de l'industrie, si un moteur nouveau est trouvé. Donc il ne faut pas attendre que les paysans soient dépossédés pour (...) leur montrer la nuisance de l'État...»

L'adhésion aux idées socialistes est-elle tributaire de l'appartenance de classe et de l'évolution des rapports de production ou naît-elle de l'aspiration de l'homme à la liberté que la propagande peut réveiller ? Un débat de fond qui n'allait pas être résolu de sitôt.
 
 

Paris 1900 — le congrès interdit



Ce dilemme «lutte des classes» ou «propagande» apparaît à nouveau dans les contributions écrites pour le congrès ouvrier révolutionnaire international de 1900. Ce congrès, prévu pour les 19, 20, 21 et 22 septembre 1900, fut interdit au nom des lois françaises dites «scélérates»,55 mais on peut consulter les rapports rédigés pour l'occasion.56 Dans la présentation de ces textes, la filiation avec le congrès de Londres est affirmée. Il est dit que, suite aux incidents de 1896, «les groupes révolutionnaires de divers pays avaient reconnu la nécessité de se séparer de la social-démocratie dont l'intolérance voulait imposer à tous les groupements, mêmes syndicaux, la nécessité de l'action législative et parlementaire».57 On nous signale que le premier appel pour cette rencontre a été signé par F. Domela Nieuwenhuis, Fernand Pelloutier et Émile Pouget58 et qu'il a été adressé «aux groupes ouvriers, aux socialistes révolutionnaires et aux communistes anarchistes».59 On nous dit aussi que le congrès a été préparé «bien avant que les socialistes parlementaires eussent décidé de faire le leur à Paris».60 Cette remarque mérite qu'on s'y arrête un peu. Nous ne croyons pas que ces deux congrès aient été convoqués pratiquement à la même date par hasard. D'ailleurs, pour Jean Maitron «le congrès de 1900, qui se qualifiait d'antiparlementaire, était destiné à donner la réplique au congrès international socialiste qui devait se réunir à Paris en septembre 1900».61 Coïncidence non avouée, mais voulue. Elle révèle peut-être un désir, en partie inconscient, de prolonger la cohésion que, jusqu'ici, l'opposition aux «socialistes domestiqués» avait donnée au camp révolutionnaire. Avec l'éloignement de l'adversaire commun, les divergences allaient affleurer la surface.

Les sujets qui auraient dû être discutés à Paris étaient fort nombreux. En voici un aperçu : organisation de relations suivies entre les groupes communistes révolutionnaires d'un même pays et de pays différents ; propagande dans les syndicats ; publications et propagande par le placard, par la brochure à distribuer ; théâtre d'avant-garde ; élections de protestation ; publication d'un organe international ; question agraire ; les sans-travail ; enseignement libertaire ; coopérativisme et néo-coopérativisme ; la question de la femme ; la grève générale ; attitude des anarchistes en cas de guerre ; propagande antimilitariste, etc.
 
 

Outre de nombreux Français, des délégués étaient venus d'Amérique du Nord, d'Argentine, d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie, de Suisse, d'Espagne, de Belgique, de Hollande, de Bohème et de Russie. D'autres avaient envoyé leur adhésion par écrit de Bulgarie, de Roumanie, de Grèce, du Portugal, du Brésil, des Îles Sandwich et d'Uruguay. A noter aussi la participation de personnalités anarchistes connues comme Kropotkine, Élisée Reclus, Tcherkesoff, Domela Nieuwenhuis, Max Nettlau, Jean Grave ou Emma Goldman.

Comme pour les rencontres de Zürich et de Londres, les participants prévus n'étaient pas tous anarchistes. Les non libertaires n'étaient pas nombreux, mais des Français membres du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR allemaniste) s'étaient annoncés. La contribution qu'ils ont laissée, intitulée «Tactique libertaire, tactique révolutionnaire» a le mérite de présenter les divergences qu'ils perçoivent et de préciser certaines définitions. Pour les allemanistes, libertaires et révolutionnaires poursuivent les mêmes buts : «le renversement de la société capitaliste et son remplacement par une ère nouvelle (...) un état social sans gouvernement. (...) Tous les deux acceptent le principe de la grève générale...».62 Les divergences portent sur les moyens. Pour les allemanistes «le libertaire, en général, ne croit et n'espère que sur le mouvement individuel et l'évolution des cerveaux (...) seule l'idée (...) gouverne [les libertaires]».63 Le POSR est plus «pratique» puisqu'il propose «la conquête des pouvoirs publics comme moyen de propagande».64

L'entente sur ce point semble bien difficile, même si, une fois ou l'autre, des libertaires s'essayèrent à la propagande par le moyen de la candidature électorale.65 Ce qui est intéressant de noter, c'est la persistance du dialogue. Elle provient de la convergence existant à l'époque entre allemanistes et libertaires dans les syndicats.

Une dernière précision, à propos du terme libertaire. Les allemanistes croient que «les libertaires se sont ainsi dénommés pour se séparer des anarchistes opposés à tout groupement».66 A notre avis rien ne prouve que la frontière entre «libertaire» et «anarchiste» repose sur l'acception ou non de l'organisation. Mais l'existence des deux termes et l'analyse ainsi faite par le POSR montrent que les principales divergences tournent autour du thème de l'organisation.

Justement, comme l'a fait remarquer Jean Maitron, au cours de la préparation du congrès de 1900 apparaît, en France, «la première tentative depuis 1895 en vue d'établir des liens permanents entre les compagnons à la fois sur le plan national et international».67 L'initiative vient de Cornelissen et du groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI).68 Leur préoccupation : remédier à l'état d'inorganisation du mouvement anarchiste par la constitution d'un «bureau de correspondance» et d'une «Fédération communiste libertaire internationale».69

Le rapport de Cornelissen pour le congrès «sur la nécessité d'établir une entente durable entre les groupes anarchistes et communistes révolutionnaires»70 constitue un appel, une supplique presque, pour que le mouvement s'organise. «Ce que nous voudrions, en un mot, c'est quelque chose qui nous permit de nous mettre en rapport les uns avec les autres...»71 Cornelissen qui vit depuis peu à Paris72 donne une image qui n'est guère optimiste du mouvement libertaire. «Les événements de ces dernières années, tant en France que dans les autres pays, ont montré que les révolutionnaires se trouvaient dispersés, que leurs forces étaient morcelées (...) ces derniers temps (...) nous n'avons rien pu entreprendre de sérieux».73 Sans doute fait-il référence à la période des attentats lorsqu'il ajoute que «si les révolutionnaires de France et, en particulier ceux de Paris avaient été plus unis (...) beaucoup d'erreurs auraient pu être évitées».74

Il est très sévère à l'encontre de la presse anarchiste. Regrettant que les journaux de propagande soient «considérés comme la propriété de telle ou telle personne», il prétend que «vis-à-vis des rédacteurs de ces journaux ou revues, [les] groupes sont aussi impuissants que vis-à-vis de la presse capitaliste».75

Conscient de ne pas pouvoir convaincre l'ensemble des participants, ni même sans doute la majorité, Cornelissen parle d'organiser une réunion après le congrès, avec ceux qui seraient d'accord de «créer des rapports réguliers entre les groupes».76 Il demande aussi à ceux qui sont opposés à ce projet de ne pas faire obstacle à sa réalisation.

Sage précaution, car les ennemis de l'organisation, ou plutôt les partisans de l'organisation naturelle et spontanée, tiennent alors le haut du pavé dans le milieu libertaire parisien. Jean Grave,77 par exemple, conteste vertement les critiques à la presse libertaire et les propositions d'organisation du mouvement, avancées par les ESRI et Cornelissen. Les arguments de Grave ne manquent pas de saveur et méritent qu'on s'y arrête. «[Les ESRI] pensent faire le procès des journaux anarchistes, en constatant qu'ils sont aux mains de ceux qui les font, et que le parti n'a aucun recours contre eux (...). En formulant cette critique, nos camarades du groupe des étudiants se montrent ignorants de ce que peut et de ce que doit être un journal pour faire de la bonne besogne, et ils n'oublient qu'une chose, que s'il y a un courant d'idées se dénommant anarchisme, courant qui a, en effet, quelques lignes générales nettement définies quant au but, par contre les façons d'en concevoir la réalisation sont multiples ; et la divergence est telle que l'on se traite, plus d'une fois, mutuellement de réactionnaire. Et ces divergences subsisteront toujours (...) et, loin de désirer à les voir s'atténuer, nous devons, au contraire, espérer qu'elles évolueront chacune dans leur direction. (...) Une unité de vue est irréalisable ; ensuite, elle serait funeste, parce que ce serait l'immobilité».78 Grave s'oppose au projet de bureau de correspondance, car il est «inutile de créer un rouage qui peut être une entrave».79 Les groupes n'ont qu'à correspondre les uns avec les autres au gré de leurs envies et de leurs besoins. L'existence de cette institution ne ferait que flatter «l'inertie des individus ; ceux-ci n'ayant que trop tendance à se reposer de la besogne à faire sur ceux qui leur promettent de les remplacer».80

Sur un thème syndicaliste comme celui de la grève générale, il est intéressant de comparer l'opinion de Grave à celle qu'expriment d'autres militants. Le rapport sur la grève générale des délégués de l'Union du Bronze reprend les principaux arguments élaborés quelques années auparavant par Fernand Pelloutier. Pour ces militants, la grève générale, c'est la révolution car «les temps épiques des barricades sont passés (...) il est aujourd'hui presque impossible de lutter contre la force armée avec les mêmes armes dont dispose celle-ci».81 D'autre part, en disant qu'une minorité de travailleurs est suffisante pour déclencher la grève générale, ils répondent implicitement à l'argument des sociaux-démocrates qui prétendent que, si tous les travailleurs étaient prêts à faire grève, celle-ci serait inutile.82 Selon les délégués du Bronze, il suffirait qu'une minorité de travailleurs conscients, situés dans les secteurs clé (les chemins de fer en premier lieu) cessent le travail pour que la désorganisation qui en résulterait fasse tourner la grève en révolution...

Jean Grave n'est pas du tout opposé à la grève générale, mais n'en fait pas une panacée. Il faut faire de la propagande pour la grève générale au même titre que de la propagande antimilitariste, pour le refus de l'impôt ou pour la résistance à certaines lois. On peut aussi essayer de disputer à l'État le monopole de l'éducation des enfants, en créant des écoles libertaires, ou s'associer pour organiser une entente économique visant à «se procurer des facilité de la vie».83 Grave se différencie aussi des syndicalistes sur le thème de la révolution. Il déclare que les «transformations catastrophiques (...) ne relèvent que de la foi à la providence»84 et dit «nous voulons la Révolution, d'accord. Mais la Révolution n'a aucune vertu par elle-même ; elle n'accomplira que ce que sauront faire ceux qui y participeront (...). Et puis la Révolution ne se fait pas d'un bloc, il faut qu'elle soit amenée par un état d'esprit, par une évolution d'idée qui la prépare».85

Au sein du camp antiparlementaire, propagande et idées anarchistes vont maintenant se confronter aux propositions pratiques et concrètes du syndicalisme révolutionnaire en gestation et non plus seulement à la conception «marxiste» d'une évolution inévitable des mécanismes économiques.
 
 

Le contexte



Nous avons suivi l'itinéraire du mouvement anarchiste international au travers des différentes étapes que nous suggérait le compte rendu du congrès de 1907. Avant de présenter la rencontre, il est utile de mentionner deux éléments qui caractérisent cette période : le développement du syndicalisme révolutionnaire en France et la révolution russe de 1905.

Le début du XXe siècle est une période d'expansion économique. Entre les crises de 1900 et de 1907, l'amélioration de la conjoncture favorise d'une manière générale une élévation, certes modeste mais bien réelle, du niveau de vie des ouvriers.

En France, la multiplication et surtout les succès des grèves revendicatives font évoluer les théories syndicalistes.

Jusqu'à la fin du XIXe siècle, les grèves partielles étaient «l'objet d'une défiance systématique de la part des dirigeants syndicalistes».86 On les rejetait parce que leurs résultats, quand ils n'étaient pas négatifs, étaient si modestes qu'ils décourageaient les ouvriers et les éloignaient de l'objectif de transformation sociale. On croyait à une «loi d'airain» des salaires, suivant laquelle de réelles améliorations salariales étaient impossibles en régime capitaliste. A partir du moment où les faits contredisent la théorie, une révision devient nécessaire.
 
 

Les syndicalistes révolutionnaires français



Dès 1902, après l'accession de Victor Griffuelhes au secrétariat de la CGT, c'est toute une équipe de révolutionnaires qui va se trouver à la tête du mouvement syndical français.

Victor Griffuelhes (1874-1922) était cordonnier. Originaire du Cantal, il quitte l'école à quatorze ans pour devenir apprenti à Bordeaux. En 1893, il s'établit à Paris où il travaille pour les bottiers de luxe du faubourg Saint-Honoré. Tout en participant activement à la vie du syndicat général de la cordonnerie de la Seine, Griffuelhes adhère, vers 1896, au parti blanquiste. En 1899, il devient secrétaire de l'Union des syndicats de la Seine et en 1900, secrétaire de la Fédération nationale des cuirs et peaux. De par sa notoriété croissante dans le mouvement syndical, Griffuelhes est souvent sollicité par la direction blanquiste. En 1900, il se présente aux élections municipales comme candidat socialiste dans le Xe arrondissement de Paris. Pourtant, il a acquis la conviction que l'action syndicale est le seul moyen efficace pour libérer la classe ouvrière. En 1908, dans une brochure intitulée L'Action syndicaliste, il déclare : «... j'ai été au syndicat pour y lutter contre le patronat responsable direct de mon asservissement et contre l'État, défenseur naturel, parce que bénéficiaire, du patronat». En novembre 1901, il est élu secrétaire général de la CGT. C'est en 1902, sous son mandat (qui va durer jusqu'en 1909) que se réalise la fusion entre la CGT et la Fédération des Bourses du travail, dans laquelle prédominent les anarchistes. A l'époque qui nous intéresse, Griffuelhes87 est l'incarnation même du syndicalisme révolutionnaire français. Selon Jacques Julliard, Griffuelhes comme son collègue Merrheim «ne sont ni des théoriciens, ni des organisateurs : ce sont des meneurs de grève».88

Alphonse Merrheim (1871-1925) occupe une place charnière dans l'évolution du syndicalisme français. Il va jouer un rôle clé dans le passage du syndicalisme révolutionnaire du début du siècle au syndicalisme nettement plus raisonnable qui va suivre, à partir de 1909. Né dans une famille d'ouvriers, il quitte l'école à dix ans pour travailler dans une savonnerie. Il sera par la suite chaudronnier en cuivre. Après un bref passage au Parti ouvrier français (POF) de Guesde, puis chez les allemanistes, il devient simplement syndicaliste. Il sera alternativement secrétaire de la Fédération des métaux et de celle du cuivre. Œuvrant d'ailleurs pour réunir tous les métallurgistes en une seule fédération. Bien que très proche de Griffuelhes, il en diffère beaucoup, c'est un modéré. Merrheim est aussi opposé à la collaboration avec le parti socialiste, qu'au verbalisme révolutionnaire. Doué d'une grande puissance de travail, il étudie les mécanismes des grèves et publie en 1905 et 1906 des monographies dans Le Mouvement socialiste. A l'époque qui nous occupe, il commence à s'intéresser à l'étude des mécanismes économique. Son objectif : «adapter le syndicalisme à la lutte contre le grand patronat moderne». Son approche «réaliste» contraste avec celle d'autres membres de l'école syndicaliste révolutionnaire.89

Celui qui va tenter d'articuler la nouvelle pratique gréviste avec l'aspiration révolutionnaire des anarchistes, c'est Émile Pouget : un journaliste de talent qui a derrière lui un long passé d'anarchiste et de syndicaliste.

Originaire de l'Aveyron, Émile Pouget a quitté le lycée à quinze ans pour aller gagner sa vie à Paris. Vendeur dans un magasin de nouveautés, il fonde en 1879, à l'âge de dix-neuf ans, le premier syndicat du textile parisien. A cette époque, il fréquente déjà les cercles anarchistes. En 1883, Pouget participe, au côté de Louise Michel, à une manifestation de chômeurs organisée par la Chambre syndicale des menuisiers. Cette manifestation s'achève par le pillage de trois boulangeries. Pouget est arrêté. Il est condamné à huit ans de prison pour pillage et antimilitarisme. La police ayant trouvé chez lui six cents exemplaires d'une brochure intitulée A l'armée. Libéré trois ans plus tard, lors de l'amnistie de 1886, il vit alors de représentation de librairie. Cette occupation lui laisse du temps et, en 1889, il fonde Le Père Peinard, un périodique anarchiste rédigé par lui dans une langue imagée qui n'épargne rien ni personne. Voici ce qu'en dit Colette Chambelland : «A travers toutes les pages du journal, on sentait le style d'un grand pamphlétaire prolétarien (...) l'anarchisme de Pouget était essentiellement ouvrier. On y retrouvait tous les thèmes de la propagande anarchiste : contre le gouvernement, contre la politique et les députés (les bouffe-galette de l'aquarium), contre l'armée, contre les patrons. Il prônait la grève générale (...)».90 En 1894 Le Père Peinard est interdit et Pouget se réfugie en Angleterre. De retour à Paris, il publie d'abord La Sociale entre 1895 et 1896 puis à nouveau Le Père Peinard jusqu'en avril 1900. A partir du 1er décembre 1900 et jusqu'en 1908, il va être le responsable de la rédaction de La Voix du Peuple, l'hebdomadaire de la CGT. En renonçant à sa vocation de journaliste libertaire pour se consacrer à la propagande syndicaliste, Pouget, qui a alors quarante ans, va marquer de son influence la vie de la Confédération syndicale.

Le concept-clé qu'il développe est celui d'«action directe» ; une idée qui recouvre la grève générale bien sûr, mais aussi les grèves partielles, le sabotage, le boycott... La résistance ouvrière quotidienne constitue, pour Pouget, une «gymnastique révolutionnaire» qui permet à l'individu exploité d'échapper à sa condition de «zéro humain», de se préparer à l'émancipation intégrale. En 1890 déjà, Pouget avait réalisé la synthèse entre l'idée de grève générale révolutionnaire et la grève réformiste. Cette dernière «en est la préparation et c'est après une série de conflits allant s'élargissant de plus en plus que les travailleurs aboutiront à la grève finale».91

Pour compléter le tableau, il faut encore présenter deux syndicalistes anarchistes influents. Tout d'abord Georges Yvetot (1868-1942) qui était typographe. Devenu anarchiste sous l'influence de Pelloutier dont il était très proche, il reprend, à la mort de ce dernier en 1901, le poste de secrétaire de la Fédération des Bourses du travail. Fonction qu'il va occuper jusqu'à la guerre. A partir de 1902, suite à la fusion avec la CGT, Yvetot est en titre, le second dans la hiérarchie syndicale française. Yvetot était un anarchiste proudhonien et l'est resté en devenant syndicaliste. En décembre 1902, il fonde avec d'autres anarchistes, une ligue antimilitariste qui devient, après un congrès à Amsterdam en juin 1904, une section de l'Association internationale antimilitariste. Sa propagande très active dans ce domaine lui vaut de nombreuses arrestations et condamnations.92

Évoquons finalement Paul Delesalle (1870-1948). Ajusteur-mécanicien de précision, Delesalle était un ouvrier très qualifié. Il a construit, par exemple, l'appareil chrono-photographique des frères Lumière. Très jeune, il s'oriente vers l'anarchisme. Sa participation au mouvement, à Paris, est attestée à partir de 1891. En 1893, il adhère à la Chambre syndicale des ouvriers en instruments de précision. De 1895 à 1906, il collabore aux Temps nouveaux de Jean Grave où il tient la rubrique «Mouvement social». En 1897, il devient secrétaire adjoint de la Fédération des Bourses du travail, en même temps que secrétaire adjoint de la CGT. En 1901, au congrès de la CGT, il participe à une commission dont les conclusions préfigurent la Charte d'Amiens, puisqu'elle «invite le congrès à décider que l'action syndicale doit conserver sa vie propre (...) en dehors de toute influence politique, laissant aux individus le droit imprescriptible de se livrer au genre de lutte qui leur convient dans le domaine politique». De 1904 à 1906, il est très actif dans le cadre de la campagne en faveur des huit heures qui culmine avec la grève générale du 1er mai 1906, dont il sera question plus loin. Delesalle s'attache à démontrer que la lutte pour les huit heures est avant tout une lutte révolutionnaire, «un tremplin destiné à intensifier pendant un certain temps la propagande». En 1908, il ouvre une librairie ainsi qu'une petite maison d'édition à Paris. Devenu commerçant, il décide de quitter la CGT. Il se consacre, dès lors, à l'édition et à la diffusion de brochures syndicalistes, mais aussi d'œuvres littéraires. Il rédige lui-même quelque brochures sur le syndicalisme, dont : La Confédération générale du Travail (1907), Les Bourses du Travail et la CGT (1909), etc. Il est aussi l'éditeur du compte rendu du congrès anarchiste de 1907 que nous étudions.93
 
 

Vers la grève générale



Au congrès de la CGT à Bourges, en 1904, un jeune militant, Dubéros, représentant des coiffeurs, propose d'engager un vaste mouvement pour qu'au 1er mai 1906, les travailleurs cessent de travailler plus de huit heures par jours. Cette proposition, issue de la base, surprend Griffuelhes, elle est combattue par les réformistes tels que Keufer du Livre qui «suggère une action par paliers, ne s'interdisant pas le recours à des moyens législatifs».94 Par contre, elle obtient le soutien de Pouget qui attendait depuis longtemps une initiative de ce genre et qui parvient à convaincre la majorité. Cette proposition a le mérite d'associer à l'idée des huit heures, celle du 1er mai comme journée revendicative annuelle et celle de la grève générale.

A partir de ce moment-là, la CGT va entreprendre une vaste campagne de propagande : affiches, brochures, papillons... On ne lésine pas sur les moyens et chaque numéro de La Voix du Peuple revient sur le sujet. Grève revendicative ou révolution ? La CGT laisse planer le doute. Si pour ses dirigeants, la journée du 1er mai 1906 ne peut être conçue que comme une étape dans la perspective d'un mouvement révolutionnaire, certains ouvriers, syndiqués ou non, sont prêts à croire que le moment de l'émancipation est venu. Mais la grève générale décevra ces espoirs. D'abord un événement imprévu, la catastrophe de Courrières, le 10 mars 1906, dans laquelle périssent plus de 1.200 mineurs est à l'origine d'une grève et d'incidents violents qui se termineront par des arrestations et par un compromis négocié à la fin avril, au moment même où les autres syndicats vont engager la lutte. A la veille du 1er mai, le gouvernement interdit toute manifestation, on s'y attendait, mais Clémenceau crée la surprise en accusant les dirigeants syndicaux de comploter avec l'extrême-droite. Griffuelhes ainsi que Lévy, le trésorier de la CGT, sont arrêtés, tout comme le bonapartiste Durand de Beauregard.95

Il s'agit évidemment d'une affaire montée de toute pièce pour créer la confusion, mais qui sur le moment a dû faire son effet.

Certes il y eu grève le 1er mai 1906, ainsi que les jours suivants. Plus de 200.000 participants à Paris surtout dans le Bâtiment. Des manifestations aussi et des affrontements malgré (ou à cause de) l'interdiction et de la présence de 50.000 hommes de troupe dans la région parisienne. En province, les travailleurs des ports et des arsenaux militaires arrêtent le travail. Le mouvement est important dans les verreries du Nord, dans certaines grandes usines, chez les mineurs du Massif Central... mais ni les cheminots (sauf dans l'Hérault), ni les postiers ne se mobilisent. On voit des manifestations dans les grandes villes ou parfois, comme à Brest, Bordeaux et Toulon, les drapeaux noirs des anarchistes se mêlent aux drapeaux rouges des socialistes et des syndicalistes.

«La CGT avait suggéré deux méthodes différentes : ou bien commencer le 1er mai une grève illimitée en vue d'obliger les patrons à accepter les huit heures; ou bien à partir du 2 mai cesser le travail chaque jour à la fin de la huitième heure. Les terrassiers et les maçons ont suivi la seconde méthode, les ouvriers bijoutiers et les ouvriers du Livre ont employé la première. Tantôt on réclame les huit heures sans diminution de salaire, tantôt on réclame en même temps une augmentation. Le Livre a limité son ambition à neuf heures ; mais les métallurgistes demandent en outre la semaine anglaise.»96

Certaines de ces revendications seront satisfaites, certes pas les huit heures, mais tout de même des réductions d'horaire ou des augmentations de salaire dans certains secteurs comme le Livre, la Bijouterie, le Bâtiment... Les coiffeurs obtiennent un repos hebdomadaire à dater du 1er mai, mais on espérait plus. Dans la tête des syndicalistes révolutionnaires français, on fera mieux la prochaine fois. Et c'est auréolés de ce demi succès que certains d'entre eux se rendront au congrès anarchiste d'Amsterdam. Ils ignoraient alors que le 1er mai 1906 constitue l'apogée et que, malgré les nombreuses grèves revendicatives qui suivront, le mouvement a amorcé son déclin.

Nous avons vu combien l'empreinte anarchiste est importante dans le mouvement syndical français, pour la période qui nous occupe. Mais si influence il y a, celle-ci est réciproque : les militants anarchistes vont eux-mêmes modifier leurs idées au contact de la vie syndicale. Cette évolution connaît un moment décisif lors du congrès d'Amiens de 1906, à l'occasion duquel Pouget et ses camarades renoncent officiellement à leur identité d'anarchiste pour adopter celle de simple syndicaliste.
 
 

La Charte d'Amiens



La Charte d'Amiens qui constitue, aujourd'hui encore, la référence obligée du syndicalisme français est le résultat d'un compromis circonstanciel. D'une entente implicite entre le syndicalisme révolutionnaire majoritaire à ce congrès et l'aile modérée, réformiste, du mouvement syndical. A cette occasion, les deux tendances s'entendent pour condamner le troisième courant dirigé par le guesdiste Victor Renard, qui souhaite que des relations s'établissent entre la CGT et le parti socialiste réunifié SFIO.

La charte consacre certes la théorie syndicaliste révolutionnaire en articulant «l'œuvre revendicatrice quotidienne (...) l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates...» avec les idées de d'«émancipation intégrale (...) [d'] expropriation capitaliste»,97 mais surtout, en décrétant que les syndicats n'avaient pas «à se préoccuper des partis et des sectes», elle constitue pour Pouget et ses camarades, une rupture avec leur anarchisme originel. A partir du témoignage de Paul Delesalle, Jean Maitron résume bien l'état d'esprit des militants anarchistes qui ont participé à la rédaction de cette charte.

Paul Delesalle : «A la première lecture, Pouget tenant la plume, je m'étais cabré sur le passage “les partis et les sectes”, les sectes visaient les anarcho-syndicalistes et, je ne sais pourquoi, ne me plaisaient pas. J'eus à ce sujet une prise de bec avec Griffuelhes et j'entends encore Pouget me répétant : “Qu'est-ce que cela peut te fiche ?” Au bout d'un instant, “la secte des égaux” me passe par l'esprit, j'étais vaincu et, ne voulant le paraître, je dis à Pouget : “C'est bien, je dirai que tu fais allusion aux communistes de 1797 et tout sera dit.” Je n'ai pas besoin de vous dire que tous mes camarades éclatèrent de rire.»

«Quel document curieux et qui montre l'évolution, consciente pour les uns, inconsciente pour les autres, qui s'était faite dans les esprits à cette époque, qui montre bien aussi le pouvoir attractif de la nouvelle doctrine, puisqu'un honnête militant comme Delesalle pouvait tranquilliser sa conscience anarchiste par le grossier mensonge qu'il nous rapporte plus haut, mensonge qui provoque les éclats de rire de ses camarades !»98
 
 

La révolution russe de 1905



Nous n'allons pas ici analyser les événements qui débutent par le massacre des manifestants venus remettre une pétition au Tsar, le dimanche 7 janvier 1905, à Saint-Pétersbourg et qui s'achèvent, en décembre de la même année, par l'insurrection de Moscou, écrasée elle aussi dans le sang. Ce qu'il faut retenir des événements, c'est que la grève générale révolutionnaire qui était jusque-là une idée abstraite devient une réalité concrète. Les événements de Russie sont, en effet, ponctués de mouvements de grèves jusqu'ici inconnus, prenant tout à tour un sens économique et politique. Plus d'un million de grévistes ont contraint le Tsar à renoncer au principe autocratique, donnant à la Russie sa première constitution. Mais les grévistes obtiennent aussi, dans certains cas, une réduction de la journée de travail et des hausses de salaires. D'autre part, le mouvement s'est étendu dans les campagnes et va contraindre le pouvoir à entreprendre une réforme agraire.99

Nous avons vu antérieurement, comment l'idée de conquête du pouvoir politique avait entraîné les sociaux-démocrates dans une stratégie électoraliste. L'obtention du suffrage universel, puis la conquête de la majorité de l'électorat, leur apparaissant comme le seul moyen réaliste d'arriver au socialisme. Les événements de 1905 changent les données du problème. Des marxistes comme Rosa Luxembourg, Lénine ou Trotski envisagent alors, chacun à leur manière, la grève générale comme une étape préparant l'insurrection,100 la conquête du pouvoir par les socialistes. Ce thème sera débattu lors du VIIe congrès socialiste de Stuttgart, en août 1907, où la grève générale est alors envisagée comme une arme politique à utiliser notamment en cas de guerre. Après 1905, il devient évident que, sur un plan théorique en tout cas, le champ révolutionnaire n'est plus le monopole des anarchistes.
 
 

La préparation du congrès



La volonté d'établir des relations durables entre les anarchistes des différents pays, qui s'était manifestée autour du congrès manqué de 1900, est aussi à l'origine de celui d'Amsterdam. Les sources disponibles montrent que nous n'avons pas affaire à un mouvement structuré qui décide périodiquement de se réunir, mais à une initiative qui part de quelques groupes et qui se propage ensuite.

L'idée du congrès, nous dit-on, était née «presque simultanément, dans l'esprit des compagnons belges et hollandais. Dès sa fondation (1905) la Fédération des communistes libertaires de Hollande avait émis le vœu de voir s'établir entre les anarchistes des relations internationales. Ce vœu, le jeune groupement communiste libertaire de Belgique songeait de son côté à le réaliser».101

Pour les Hollandais, nous avons affaire à une douzaine de groupes. Ceux-ci ont en commun un périodique bimensuel, Vrije Communiste (le communiste libre, de La Haye). Depuis la fondation de la Fédération, ils se sont réunis deux fois en assemblées générales, à Utrecht, le 23 septembre 1906 et à Haarlem, le 28 avril 1907. Les membres de la Fédération sont «partisans de l'action collective». Ils se déclarent à la fois «anarchistes, communistes et syndicalistes»,102 mais ils ne représentent qu'une minorité des anarchistes hollandais. Un intervenant au congrès, G. Rijnders, déclare à ce propos «que les groupes non fédérés sont beaucoup plus nombreux que les groupes fédérés».103

Le problème était le suivant : F. Domela Nieuwenhuis, le plus populaire des anarchistes hollandais,104 était devenu assez individualiste. Il était favorable aux groupes libres et indépendants, ne coopérant que pour des objectifs concrets et opposé à une organisation anarchiste nationale. D'autre part, la première centrale ouvrière hollandaise (NAS), de tendance syndicaliste révolutionnaire, avait connu un important échec105 en 1903 et ses effectifs avaient fondu (10.526 membres en 1902, plus que 3.250 en 1906). Dès 1906, le NAS doit aussi faire face à une nouvelle centrale syndicale concurrente, fondée par les syndicats socialistes liés au parti social-démocrate hollandais. Celle-ci, très réformiste, voit ses effectifs augmenter rapidement. Or les militants la Fédération des communistes libertaires de Hollande étaient justement ceux qui s'employaient à stimuler le NAS par leur propagande et leurs travaux théoriques.

Les membres du groupement communiste libertaire de Belgique (GCL) sont aussi partisans de l'organisation «bien que convaincus qu'une organisation quelconque ne possède, en elle-même, qu'une force émancipatrice relative».106 Le GCL est lui-même constitué de plusieurs sections et «chaque section se réunit au moins une fois par mois. Le GCL se réunit en assemblée générale au moins une fois par an».107 Constitué en 1905 lui aussi, il publie un organe hebdomadaire L'Émancipateur.108

La pression d'anarchistes individualistes109 semble moins forte en Belgique qu'en Hollande. Le syndicalisme n'est pas mentionné par les Belges ; l'objectif déclaré du GCL étant la propagande communiste-anarchiste. Toutefois le rapport présenté au congrès signale qu'Henri Fuss, de Liège, publie l'Action directe, un organe de propagande syndicaliste-révolutionnaire. Or c'est le même Henri Fuss qui prend la responsabilité de publier le bulletin de propagande gratuit pour le congrès.

Outre les Belges et les Hollandais, les premiers groupes qui adhèrent au projet110 sont la Fédération anarchiste d'Allemagne, la Fédération anarchiste de Bohème et la Fédération des anarchistes parlant le jeddish (yiddish) de Londres.

Ici une remarque d'ordre général s'impose. L'initiative part de groupes jeunes, d'orientation anarchiste communiste, partisans de l'organisation et du syndicalisme. Elle touche, dans un premier temps, des fédérations qui ont certes un certain poids, mais qui sont relativement «périphériques» et dont l'influence extérieure est limitée, ne serait-ce que pour des raisons de langues.111 En tout cas l'initiative ne vient pas des têtes de file de l'anarchisme. Elle ne vient pas non plus des pays du sud de l'Europe où les groupes sont traditionnellement plus importants.

Cornelissen s'exprime sur ce point, dans un appel lancé dans l'Almanach de la Révolution : «je suis sûr d'être l'interprète des camarades qui concourent à l'organisation du congrès si je déclare que nous ne pourrions être plus heureux que de voir en 1907, à Amsterdam, les pays méridionaux nous donner encore une fois le bon exemple de l'élan révolutionnaire et libertaire, et de rencontrer autant de camarades français, suisses, espagnols, italiens que d'Allemands, d'Anglais, de Belges, de Hollandais ou de Tchèques».112

L'attente est particulièrement manifeste vis-à-vis de la France. «Nous comptons vivement, dans les pays du Nord, que les groupes communistes anarchistes, les syndiqués révolutionnaires, les délégués de colonies communistes, des journaux et revues libertaires, etc. viendrons aussi de tous les côtés de la France (souligné par nous) en nombre considérable»,113 ajoute-t-il.
 
 

Un objectif du congrès : créer une internationale



L'objectif poursuivi s'affiche dans le titre même du bulletin de propagande, publié par le Belge H. Fuss, puisque celui-ci s'intitule Bulletin de l'Internationale libertaire. Son premier éditorial adressé «aux anarchistes» affirme que «l'Internationale libertaire sera créée d'ici quelques mois» même si «seul le congrès d'Amsterdam aura qualité pour l'édifier et lui donner les formes et l'allure qui lui conviennent».114 Cette façon de proclamer les résultats d'une rencontre avant qu'elle n'ait lieu fut diversement appréciée. Les individualistes de Paris, par la voix de L'Anarchie ne manquèrent pas de relever la contradiction et de railler l'enthousiasme des Belges en déclarant «voilà donc le congrès d'Amsterdam mué en Père Eternel. (...) sa baguette magique sera la majorité. Lui seul a qualité pour codifier libertairement. A quand les prochaines exclusions».115 Plus sérieux, Amédée Dunois signale aux Belges qu'ils anticipent sur les résultats du congrès et leur reproche aussi de vouloir «s'assigner pour objet l'organisation de toutes pièces (et par en haut, ce qui est bien un peu gouvernemental !) d'une Internationale nouvelle...».116
 
 

Le nom du congrès



Dans ce même article, Dunois soulève un autre problème, celui du nom que les organisateurs veulent donner au congrès : «congrès ouvrier libertaire et communiste international». Pour Dunois «ce titre est long (...) vague ; voulant embrasser trop, il étreint mal». De plus «l'adjectif libertaire ne manque pas seulement de bravoure mais de netteté et de force». Il exprime aussi «une objection plus grave. — Est-il exact que le congrès anarchiste d'Amsterdam sera un congrès ouvrier ? Pas le moins du monde. Il viendra à Amsterdam des congressistes de toutes les classes (...). Les questions qu'on y débattra, ne serons pas spéciales aux travailleurs (...). Ainsi ni par sa composition, ni par son objet, le congrès d'Amsterdam n'aura le “caractère ouvrier”. (...) Le congrès anarchiste international d'Amsterdam ne réunira pas les délégués d'une classe, mais les militants d'une idée».117

Les remarques de Dunois semble avoir eu un écho, puisque c'est le titre «congrès anarchiste» qui est finalement adopté. Mais évoquons d'abord la chronologie des changements de nom.

Dans le Bulletin de l'internationale libertaire n° 2, de novembre 1906, il est d'abord question d'un «congrès anarchiste international».

Cornélissen, dans son article pour l'Almanach illustré de la Révolution, parle d'un «congrès ouvrier révolutionnaire et libertaire international»,118 soit le titre du congrès de 1900 avec le mot «libertaire» en plus ; ce qui témoigne de sa volonté d'inscrire cette rencontre internationale dans la continuité de celles auxquelles il avait participé antérieurement. «En 1907, il s'agira de continuer l'œuvre entreprise en 1900, c'est-à-dire de discuter des rapports venus de tous les coins du monde (...) et de chercher ensemble les meilleurs moyens de propagande révolutionnaire et libertaire».119

La dénomination «congrès ouvrier libertaire et communiste international» apparaît dans le supplément au bulletin n° 3, de février 1907 et c'est à partir du bulletin n° 4, de mai 1907, que le titre «congrès anarchiste international» est définitivement adopté.
 
 

Anarchiste ou libertaire ?



Les mots ne sont pas neutres et ils n'ont pas le même sens suivant qui les utilise. Nous avons vu ci-dessus que le nom d'anarchiste fut attribué aussi bien aux communistes-anarchistes, disciples de Bakounine et de Kropotkine, qu'à des socialistes révolutionnaires qui ne s'identifiaient pas nécessairement à cette appellation.

Nous constatons maintenant que certains anarchistes se moquent du projet d'Internationale défendu par des groupes libertaires, alors que des fédérations anarchistes y répondent favorablement. Essayons de comprendre les enjeux du problème.

Une clé nous est donnée, une fois encore, par Cornelissen. Dans un article écrit en 1905, il nous explique pourquoi les membres de la nouvelle Fédération des communistes libertaires de Hollande ont renoncé à s'appeler anarchistes. «Les révolutionnaires hollandais, pour la plus grande partie accepteraient volontiers ce titre ; dans le pays, ils sont désignés sous le nom “d'anarchistes” par tous leurs adversaires. Et de même que les “gueux” acceptaient volontiers jadis l'épithète que leurs ennemis leur avaient lancée, personne de nous ne s'opposerait au titre d'anarchiste (...). Mais nous avons en Hollande des “anarchistes” de toutes nuances : des anarchistes mystiques, tolstoïens et chrétiens ; des anarchistes individualistes ; autant de fractions différentes qui n'ont avec les aspirations et la tactique de propagande des révolutionnaires communistes que très peu d'analogie». C'est donc pour «préciser plus encore le caractère du nouveau mouvement [que] les promoteurs de l'entente se sont qualifiés de Communistes libertaires».120 Tout au long de son article, il insiste sur la nécessité d'organiser le mouvement ouvrier dans une perspective révolutionnaire et il fustige l'esprit individualiste, facteur de désorganisation, d'abord des syndicats puis du mouvement libertaire et révolutionnaire en Hollande.121

La jeunesse libertaire italienne ressentit, elle aussi, la nécessité de mettre en rapport le titre donné au congrès et le rejet de l'individualisme, mais pour elle, l'utilisation du terme libertaire ne facilitait pas spécialement la compréhension. Voici de qu'elle en dit : «Le qualificatif de “libertaire”, ajouté à ce congrès ne doit pas engendrer d'équivoque. Il est maintenant avéré que la grande partie des anarchistes sont communistes (désignés communément en Italie sous le nom de socialistes-anarchistes) et que seulement un nombre très restreint d'individus professent encore un anarchisme tout à fait propre et original, (...) qui accepte bouche bée, sans les comprendre, les abstruses définitions de Nietzsche et de Stirner et qui (...) proclame infaillible son propre dogme...»122

En choisissant l'adjectif libertaire pour désigner leur propre fédération, les compagnons hollandais voulaient donc se différencier d'autres anarchistes. C'est pour cela qu'ils souhaitaient organiser un congrès libertaire international. Sans doute voulaient-ils aussi que ce congrès soit un congrès ouvrier, afin d'encourager les syndicalistes du NAS, en leur faisant rencontrer d'autres ouvriers libertaires.

Les termes «anarchiste» et «libertaire» bien que souvent synonymes ne recouvrent pas, dans le cas qui nous intéresse, les mêmes réalités. Le terme anarchiste apparaît comme plus vaste, puisqu'il peut être appliqué aussi bien aux individualistes, aux adversaires de l'organisation qu'à ses partisans. En l'utilisant, en convoquant un congrès anarchiste, on ratissait plus large, on revendiquait la légitimité, l'héritage de tout le mouvement.

En revenant à la remarque de Dunois, nous voulons bien admettre que l'adjectif anarchiste peut être considéré comme plus subversif, plus prestigieux, plus révolutionnaire... mais certainement pas qu'il embrasse bien, qu'il étreint mieux, qu'il est plus précis que celui de libertaire. C'est plutôt le contraire, pour la Hollande en tout cas. Le congrès anarchiste allait-il répondre aux attentes des libertaires hollandais ? C'est ce que nous essaierons de voir maintenant.
 
 

Le congrès



Quelques mots tout d'abord sur le meeting international qui a lieu la veille du congrès, le dimanche 25 août, dans un jardin public. Là, devant un millier de personnes, plusieurs orateurs prennent la parole. Deux d'entre eux évoquent le «congrès social-démocratique de Stuttgart» qui vient de se terminer. L'Autrichien Pierre Ramus123 pour montrer que «seuls, les anarchistes étaient restés fidèles à la cause de la révolution»124 et le Français René de Marmande125 pour affirmer le congrès de Stuttgart est une «banqueroute» et que «seuls les syndicalistes révolutionnaires et les anarchistes détiennent en leurs mains la force qui créera l'avenir».126 Une affirmation bien optimiste face à la petite foule venue écouter les anarchistes. A Stuttgart, un meeting public avait réunit 60.000 participants !

Nous ne savons pas si, une fois encore, les anarchistes avaient volontairement souhaité se mesurer à leurs rivaux de la deuxième Internationale. Mais en tous cas, la différence d'ordre de grandeur des meetings publics organisés par les uns et par les autres est éloquente, malgré l'optimiste affiché de de Marmande.

Pourtant il serait faux d'en conclure, qu'en 1907, l'anarchiste est une espèce en voie de disparition. Les différents rapports sur l'état du mouvement, présentés au congrès, témoignent plutôt d'un mouvement en expansion, et presque tous font référence au syndicalisme. Voyons plutôt.

Nous avons déjà parlé des groupes belges et hollandais. Relevons ici quelques éléments des rapports présentés sur le mouvement anarchiste dans les autres pays.

Le rapport sur la Suisse romande de Jean Wintsch de Lausanne, lu par Amédée Dunois, peut être comparé à celui du groupe révolutionnaire de Lausanne publié en 1900, par le supplément littéraire des Temps Nouveaux. Celui-ci expliquait qu'à la fin du siècle dernier les communistes anarchistes n'étaient plus que quelques «vieux internationalistes, perdus dans la masse des chauvins».127 En 1907, le mouvement apparaît comme beaucoup plus actif. Wintsch déclare que «la Fédération communiste-anarchiste de la Suisse romande compte 200 membres presque tous prolétaires (...). Leur principale activité se dépense donc au sein des syndicats [qui] sont entrés depuis deux ou trois années dans les voies du syndicalisme révolutionnaire».128 Le rapport se termine par un récit des grèves vaudoises de mars 1907. Mouvement «mémorable» et spontané, mais qui prit au dépourvu les anarchistes. Ceux-ci se trouvèrent alors dans l'impossibilité de lui donner «un caractère plus accentué de guerre sociale».129

K. Vohryzek de Bohème signale qu'«après les mouvements français et espagnols c'est peut-être notre mouvement anarchiste tchèque [qui est] le plus puissant d'Europe».130 Les anarchistes tchèques se déclarent «syndicalistes» mais le syndicalisme n'est pour eux «qu'un moyen d'action et non une fin». Ils y voient «un instrument de propagande anarchiste». Les syndicats des tisserands et des mineurs du nord de la Bohème sont sous leur influence et «la plupart de ces syndicats sont doublés d'un groupe anarchiste».131

Après un bref historique de leur mouvement, les américains Max Baginsky et Emma Goldman mettent surtout en évidence le travail de propagande effectué, par le biais de différentes publications, au sein de nombreuses communautés d'émigrés. Emma Goldman estime que c'est en partie sous l'influence des idées anarchistes que «la classe ouvrière, tend de plus en plus, surtout dans l'Ouest, à abandonner le vieux trade-unionisme (...) pour marcher dans les voies du syndicalisme révolutionnaire».132

Rudolf Lange présente, pour l'Allemagne, un mouvement en plein essor, après une stagnation de 1898 à 1904. Par contre «le syndicalisme révolutionnaire est encore dans les limbes». Lange porte ses espoirs sur les syndicats «localistes», c'est-à-dire ceux qui n'appartiennent pas aux fédérations nationales de métier. Il espère que la décision que les sociaux-démocrates prendront à leur sujet, lors de leur prochain congrès donnera «la première impulsion à un syndicalisme calqué sur celui de la Confédération générale du travail en France».133

Rudolf Rocker (1873-1958) présente le mouvement anarchiste juif de l'East-End de Londres. Voyons tout d'abord qui est Rocker. Il s'agit d'un Allemand, né dans une famille catholique, qui a appris le yiddish pour défendre des pauvres parmi les pauvres, les travailleurs immigrés juifs en Angleterre. Né à Mayence, Rocker a appris le métier de relieur. En 1890, il adhère au parti social-démocrate, mais il en est rapidement exclu. En 1891, son tour de compagnon l'amène à Bruxelles où il assiste au congrès socialiste international. C'est de là que date son adhésion à l'anarchisme. Impressionné par Domela Nieuwenhuis, il décide de ramener en Allemagne des brochures clandestines confiées par des anarchistes allemands. Son retour au pays sera de courte durée. Menacé d'arrestation à l'issue d'un meeting de chômeurs qu'il avait organisé, Rocker s'exile à Paris en décembre 1892. Là, il participe au Club des socialistes indépendants, un groupe constitué surtout d'exilés allemands. C'est dans ce cadre qu'il se lie d'amitié avec Max Baginsky qui passe par Paris avant d'émigrer aux États-Unis et Jean Wilquet (1866-1940) qui est comme lui originaire de Mayence. Ces trois participants au congrès de 1907 se connaissent donc de longue date.

En 1894, en butte à la police française, Rocker s'exile à Londres alors terre d'asile de bon nombre d'anarchistes. Il y rencontre Malatesta, Louise Michel... mais surtout il va se lier au mouvement anarchiste juif. C'est sa compagne Milly Witkop qui l'introduit dans ce milieu dont il va devenir, un peu malgré lui, le leader. A Paris où il se rend chaque fois qu'il en a l'occasion, Rocker s'imprègne des idées syndicalistes révolutionnaires. A Londres, il les met en pratique parmi les travailleurs juifs. Tour à tour orateur, journaliste, éditeur de journaux et brochures, Rocker est très actif.134

Venons-en maintenant aux travailleurs juifs vivant en Angleterre. C'est en 1886 qu'a débuté, parmi eux, la propagande anarchiste. Originaires pour la plupart de Russie orientale, leur mouvement se développe au gré des vagues d'immigrants que provoquent les pogroms en Russie. D'abord confondu avec l'athéisme, l'anarchisme développe dans leurs rangs, à l'époque qui nous intéresse, «les côtés sociaux et révolutionnaires de sa doctrine».135 Rocker fait état de l'influence de la révolution russe de 1905. Durant les événements, de nombreux compagnons sont rentrés au pays ou ont soutenu financièrement l'action révolutionnaire en Russie. Rocker parle aussi de syndicalisme. Entre 1904 et 1906, plusieurs grèves importantes, lancées par les syndicats juifs aboutissent à des succès. Parfois les syndicats anglais se montrent solidaires. Sur les quatorze syndicats ouvriers juifs de Londres, huit «sont révolutionnaires et l'influence des anarchistes peut y être considérée comme prépondérante».136

Karl Walter présente les anarchistes anglais. Ceux-ci ne constitueraient pas un véritable mouvement. Mais il y a des petits groupes relativement influents. Presque tous les travailleurs manuels anarchistes sont adhérents à des Trade-Unions où ils sont, à quelques exceptions près, peu influents. Autre cas de figure : certains anarchistes, également syndicalistes révolutionnaires, refusent de participer aux Trade-Unions existantes. Ils ont récemment créé leur propre organisation : l'«Union of Direct Actionnist» qui regroupe huit petits syndicats.

Pierre Mougnitch de Belgrade fait état des difficulté des anarchistes serbes et signale qu'ils «essaient d'implanter les idées syndicalistes révolutionnaires dans les syndicats fondés par les social-démocrates».137

Nicolas Rogdæf parle du développement récent (depuis cinq ans) du mouvement anarchiste en Russie. Il existerait une bonne cinquantaine de groupes, divisés en deux courants principaux : «le premier est le courant syndicaliste : les camarades qui en font partie ont fondé des syndicats de sans-travail dont l'objectif est d'obliger le gouvernement à donner du travail et qui emploient l'action directe. Le second est le courant anti-syndicaliste : les camarades de ce courant sont partisans de l'organisation, mais seulement entre anarchistes ; ils ne croient pas au mouvement ouvrier ni à la lutte de classes».138

La situation italienne que présente Errico Malatesta est particulièrement compliquée, les camarades se divisant «en organisateurs et anti-organisateurs d'une part, en syndicalistes et anti-syndicalistes de l'autre».139 Malgré tout, Malatesta a bon espoir, car «le prolétariat italien a toujours eu du goût pour l'action révolutionnaire».140 De plus, l'une des fractions du parti socialiste «celle qui se dit syndicaliste et anti-étatiste» devrait «si elle est logique»141 rejoindre l'anarchisme.
 
 

Les organisateurs avaient prévu un ordre du jour impressionnant et tous les sujets prévus ne purent être traités, par manque de temps, ou à cause de l'absence des rapporteurs. Ce fut le cas notamment des thèmes comme : la littérature moderne et l'anarchisme ; l'anarchisme et la religion ; l'anarchisme comme vie et activité individuelle.142

D'autres thèmes furent seulement abordés sans que le congrès ne parvienne à se prononcer sur la question ou sans être approfondis. Ce fut le cas des sujets suivants: alcoolisme et anarchisme ; les libertaires et la langue mondiale (l'Espéranto) ; l'antimilitarisme : objet sur lequel nous allons maintenant dire quelque mots.
 
 

Antimilitarisme: l'incident Domela Nieuwenhuis



Le congrès débute le lundi 26 août. Avant même que l'on fixe définitivement l'ordre du jour, un incident se produit. F. Domela Nieuwenhuis demande «que le congrès détache de son ordre du jour la partie relative à l'antimilitarisme»143 pour participer le vendredi suivant au congrès de l'Association internationale antimilitariste qui va avoir lieu à Amsterdam (et dont Domela est le secrétaire général). Le document nous dit que «cette proposition soulève une émotion considérable surtout parmi ceux des congressistes qui savent que, dès le premier jour, Domela s'est posé en adversaire du congrès anarchiste et l'a combattu de tout son pouvoir».144

Nous avons déjà parlé des divergences qui divisent les anarchistes hollandais. Venant d'un homme qui a alors soixante ans, l'intervention faite au début du congrès n'est pas une provocation puérile. Les organisateurs hollandais du congrès sont ses adversaires et son intervention est à comprendre dans ce cadre. La façon dont l'affaire du congrès antimilitarisme va être réglée est donc intéressante pour nous. Elle nous éclaire sur le rôle central que Malatesta va jouer tout au long de la rencontre. Suite à l'intervention de Domela Nieuwenhuis, Malatesta s'efforce d'affirmer la prééminence du congrès anarchiste en déclarant : «ou bien (...) le congrès [antimilitariste] de vendredi, ne réunira que des anarchistes, et alors il fera double emploi avec celui-ci, et je n'en saisis pas du tout la nécessité ; ou bien des éléments non-anarchistes, voire même des éléments bourgeois et pacifistes, participeront aussi à ce congrès, et alors notre devoir d'anarchiste est, avant de nous y rendre, de discuter ici-même, entre nous (...) la question de l'antimilitarisme».145 Malatesta parvient aussi à faire admettre que le congrès anarchiste ne peut préjuger, avant d'en avoir discuté, de sa participation ou non à la rencontre antimilitariste.

Pourtant le vendredi suivant, Malatesta renoncera facilement à ce que le congrès ait une discussion approfondie sur l'antimilitarisme en déclarant que, sur la question «tous les anarchistes sont bien d'accord».146 Et les deux congrès se réuniront en séance commune, malgré les réserves de Cornelissen qui souhaitait voir les anarchistes prendre position sur cette question après la résolution de Stuttgart.147 Il a été dit que cette résolution «jugée par les historiens comme le plus important document de l'histoire socialiste en matière de guerre se révéla destiné à couvrir les profondes divergences entre les socialistes».148 On pourrait sans doute en dire autant de la motion anarchiste approuvée sans discussion à Amsterdam. Celle-ci s'oppose de façon très générale à «toute force armée entre les mains de l'État : armée, gendarmerie, police, magistrature». Contre ces institutions tous les moyens sont bons : refus de servir isolé ou collectif, désobéissance passive et active, grève militaire. Et en conclusion les anarchistes «expriment l'espoir que tous les peuples intéressés répondront à toute déclaration de guerre par l'insurrection. Ils déclarent penser que les anarchistes donneront l'exemple».149 Incantations dérisoires quand on sait que, la guerre venue, les anarchistes seront complètement divisés sur l'attitude à adopter.150

Nous tenions à relever l'attitude de Malatesta face à Domela Nieuwenhuis et au congrès antimilitariste. Elle témoigne d'une volonté d'appuyer les organisateurs du congrès anarchiste tout en maintenant une unité du mouvement. Une attitude conciliatrice qui va aussi être la sienne sur le problème de l'organisation que nous allons aborder maintenant.
 
 

Le mardi 27 août, au matin, il avait été prévu à l'ordre du jour de discuter de la question du syndicalisme et de l'anarchisme. Mais, en l'absence du syndicaliste anglais John Turner,151 rapporteur annoncé sur ce thème, le congrès décida de traiter en premier lieu la question de l'organisation. Améd&