Suivi de
Divers textes d'Action directe
Militants d'Action Directe, nous sommes incarcérés depuis février 1987. De notre arrestation, tous les 4 ensemble, le gouvernement français fit le symbole de la répression de la guérilla sur ce territoire. Concentrant sur nous sa propagande et ses méthodes contre-révolutionnaires, il nous soumettait à l'isolement le plus strict, réorganisant, par exemple, une division de la maison d'arrêt des femmes de Fleury-Mérogis. Les premiers procès devaient donner lieu au spectacle de la toute puissance de la justice bourgeoise. C'était pour elle un achèvement dans le sens où certains dossiers, pour lesquels étaient incarcérés d'autres camarades depuis plusieurs années, étaient enfin clos dans l'ivresse de notre "participation" à cette mise en scène.
Le 1er décembre 1987, nous commencions notre première grève de faim contre l'isolement et pour le regroupement. Elle allait durer jusqu'au 15 avril 1988. Pendant ce laps de temps, 5 procès lors desquels 2 d'entre nous comparurent après plus de 2 mois de grève de la faim. Malaises, état à demi-conscient, perfusions dans les coulisses, rien n'y faisait, le spectacle des Sections Spéciales1 devait continuer.
En permanence, le pouvoir déploie ses forces contre les nombreuses réalités antagonistes. Cependant, dans cette phase, alors qu'il y avait d'autres militants emprisonnés, de l'organisation ou appartenant à ces autres réalités, il fit de nos arrestation, procès, détention l'expression par excellence de son monopole de la violence, de sa volonté de vaincre et de vaincre vite.
Procès représentatif s'il en en fut de cette démonstration de force que celui de janvier 1989. S'agissant de traiter de l'action du commando "Pierre Overney" contre Georges Besse, l'ultime acte de la pièce ne pouvait être qu'à la hauteur du déchaînement haineux de propagande qui l'avait immédiatement suivie. Nommé P.D.G. de Renault par le gouvernement social-démocrate, il était un spécialiste des restructurations musclées et il avait chaque fois licencié des dizaines de milliers de travailleurs (34.000 à PUK-Péchiney, 25.000 à Renault). En dépit des tirs croisés des valets médiatiques de la bourgeoisie et de ses collaborateurs syndicaux, l'action avait ainsi été sympathique aux prolétaires2 . L'enjeu du procès était donc double. D'un côté, il s'agissait de développer encore la ligne de dépolitisation de l'attaque engagée depuis le début, d'un autre il fallait profiter du procès pour marteler encore et encore les bienfaits de la politique néolibérale. Aussi y vit-on deux ministre et ex-ministre témoigner des mérites de G. Besse, parfait technocrate; Édith Cresson, après avoir désigné Besse à la tête de Renault quand elle était Ministère du redéploiement industriel et du commerce extérieur, était aux Affaires Européennes dans le nouveau gouvernement socialiste de 1988, André Giraud avait été le ministre de la Défense du précédent gouvernement de droite. Ce qu'il y avait de contradictoire dans se servir du témoignage de deux personnalités politiques de ce rang dans un procès contre "4 criminels fanatiques" ne pouvait que disparaître devant la violence du consensus démontré à cette occasion par l'ensemble des forces politiques et médiatiques. Enthousiastes, elles saluèrent notre première condamnation à la perpétuité avec 18 ans de sûreté3 comme leur propre victoire, un couronnement dans la stratégie d'anéantissement de la lutte révolutionnaire de gauche.
En arrêtant la première grève, nous avions peu avancé dans nos revendications. Les quelques aménagements à notre isolation obtenus n'allaient d'ailleurs pas durer. Deux mois après ce procès, nous étions de nouveau tous les quatre soumis à la torture blanche de l'isolement. Aussi en avril 89, nous repartions en lutte sur les mêmes bases d'une abolition de l'isolement et d'un regroupement politique. En juillet 89, il était officiellement mis fin à notre détention dans des quartiers d'isolement, nous étions partiellement réunis, tandis qu'était pris l'engagement de mettre en place des parloirs entre nous (il ne sera jamais tenu).
De fait, dès l'automne, nous étions confrontés à des isolements partiels dans des quartiers spécialement conçus à notre intention. Certes l'acquis d'être regroupés par sexe, deux femmes, deux hommes, dans ces quartiers ne fut pas remis en cause. Pour autant, la stratégie de destruction de l'antagonisme révolutionnaire sur ce territoire que le pouvoir voulait exprimer à travers nous quatre ne l'était pas non plus.
En janvier 1991, nous commencions une nouvelle lutte. Si cette fois encore, nos revendications étaient contre l'isolement et pour le regroupement, parallèlement, nous cherchions à construire un Front de résistance contre la justice de classe et la prison. Ainsi, pendant plus de deux ans, jusqu'en avril 93, nous nous relayâmes en menant, chacun notre tour, des grèves de la faim d'une semaine.
En mai 1994, nous étions condamnés une deuxième fois à la perpétuité. Avant même que ce procès n'ait lieu, il était clair que, mondialement, un cycle de lutte révolutionnaire s'était épuisé. Sur ce territoire, qu'elles qu'aient été ses erreurs, Action Directe en a sans doute été l'expression la plus avancée. Ceci explique l'extrême symbolisation autour de nous.
L'avenir dira qu'elle aura été notre contribution dans la longue marche du prolétariat vers son autonomie politique, comme seule classe effectivement révolutionnaire jusqu'au bout. Comme beaucoup, dans l'histoire et dans notre génération, nous avons fait des choix qui engageaient notre vie entière. Nous n'en avons aucun regret. Nos parcours individuels sont imbriqués à un moment d'importantes expériences pour le mouvement de classe sur ce continent dans une perspective d'imbrication croissante des combats anticapitaliste et anti-impérialiste.
JEAN-MARC ROUILLAN avait 16 ans en 1968. Issu d'une famille de gauche, il n'était alors cependant pas trop politisé. Selon lui, c'est peut-être ce qui lui a permis de s'engager dans la révolte anti-totalitaire sans a priori. Il participe aux événements comme militant du CAL (Comité d'Action Lycéen) des quartiers nord de Toulouse. Il s'engage ensuite dans le mouvement anarcho-communiste, notamment dans les Groupes Autonomes Libertaires. Ces quelques mois furent un moment d'apprentissage très intense où l'action directe était un quotidien dans les nombreuses luttes qui parcouraient ce renouveau du mouvement révolutionnaire. Comités d'occupation des usines, grèves des loyers dans les cités, lutte contre l'État policier,...
A la sortie de cette expérience, vu le contexte de la ville, considérée à juste titre comme la capitale de l'Espagne antifranquiste, il se tourne vers le soutien aux luttes révolutionnaires contre la dictature franquiste. Ainsi, au cours de l'année 70, il fut membre du premier noyau de l'organisation armée dont se dota le mouvement ouvrier clandestin de la région de Barcelona (Catalunya): le Movimiente Iberico de Liberacion (MIL).
Cette organisation alimentait les caisses de solidarité, fournissait des moyens politiques et techniques aux instances auto-organisées et aux différentes assemblées de lutte qui surgissaient sur le terrain. Elle fonctionnait donc comme un réseau de résistance antifasciste (les GACs, Groupes Autonomes de Combat) mais aussi en développant une praxis anticapitaliste correspondant à l'époque: processus pour l'autonomie politique du prolétariat, critique radicale et anti-révisionnisme, contre toute collaboration avec les forces "démocratiques" ne cherchant qu'à aménager le franquisme en un nouveau régime autoritaire de la bourgeoisie. Le MIL-GAC fut démantelé par une répression féroce. L'un de ses membres, Salvador Puig Antich fut le dernier condamné politique à être garrotté (2 mars 1974). De retour en France, Jean-Marc œuvre au rassemblement de nombreux groupes autonomes et libertaires prêts à s'engager dans le combat armé international contre la dictature. Naissent alors les GARI (Groupes d'Action Révolutionnaire Internationalistes) qui agiront durant cette période dans plusieurs pays européens. Arrêté en 1974, Jean-Marc est amnistié après la mort de Franco, il est libéré au printemps 77.
Dès lors, il milite pour la convergence du mouvement autonome issu de l'après Mai 68 avec les expressions de la nouvelle autonomie politique prolétarienne, principalement inspirées par les différentes thèses italiennes, surgies dans l'après 1968 et les mobilisations de la seconde moitié des années 70. Il travaille à la formation d'organismes clandestins comme les Coordinations Autonomes et à la généralisation d'actions de résistances. La création d'Action Directe, au début de 1978, sera l'aboutissement de ce travail.
NATHALIE MENIGON est née en 1957 dans une famille ouvrière. En 1975, elle devient employée de banque, syndiquée à la CFDT suite à une grève, puis évincée du syndicat, elle rejoint un groupe communiste autonome, "Camarades". A l'instar de l'Autonomia Operaia italienne, ce groupe prônait la révolte sociale anticapitaliste et anti-impérialiste et apportait son soutien à la guérilla italienne. Nathalie participe aux réflexions, manifestations de l'autonomie parisienne et mène en même temps une réflexion sur la nécessité du combat armé.
En 1978, avec des camarades, dont Jean-Marc, elle fonde l'organisation communiste révolutionnaire Action Directe. Il s'agit de combattre concrètement le système et de promouvoir l'organisation de la classe prolétarienne et sa stratégie opérationnelle: la lutte armée. Elle participe avec Jean-Marc à la première action revendiquée par l'organisation: mitraillage du siège du patronat français, le 1er mai 1979.
A partir de l'automne 79, AD lance sa première campagne de propagande armée. Elle durera jusqu'en 1980. Dès son apparition, AD s'attaque aux locaux où sont élaborées, décidées et appliquées les décisions les plus importantes des politiques de l'État. Elle détermine ses cibles en fonction des axes qu'elle a caractérisés comme décisifs dans la phase (politique de restructuration dans l'usine et dans les quartiers, politique d'interventionnisme militaire en Tunisie, au Tchad et au Zaïre) et plus globalement, elle pose ainsi le fil rouge qu'elle compte défendre jusqu'au bout: l'unité des luttes anticapitaliste et anti-impérialiste. Au service de cette unité, AD s'attaque aussi aux organismes liés à l'exploitation des travailleurs immigrés, aux conditions de vie qui leur sont imposées et contre lesquelles ils luttent.
En septembre 1980, elle est arrêtée, en compagnie de Jean-Marc, après une fusillade avec la police. Après l'élection de Mitterrand (1980) et la constitution du premier gouvernement social-démocrate, une bataille politique s'enclenche dans les prisons. Des mouvements de solidarité se constituent pour l'amnistie des prisonniers politiques, contre les tribunaux d'exception. La forte mobilisation et les contradictions du nouveau pouvoir permirent la libération de tous les prisonniers communistes et anarchistes et la Cour de Sûreté de l'État est dissoute. Nathalie est libérée en septembre 1981, Jean-Marc l'avait été en août.
Action Directe reprend l'initiative en novembre et décembre de cette année 81. L'organisation participe à l'occupation de nombreux ateliers clandestins dans le Sentier et de plusieurs immeubles à Barbès. Plus d'une centaine de familles étrangères, majoritairement turques, sont ainsi relogées. Parallèlement de nombreux incidents et manifestations ponctuent cette campagne contre les ateliers des négriers et pour le logement. Il s'agit également du soutien aux camarades turcs, réfugiés en France après le coup d'État dans leur pays (1980) qui a bénéficié du soutien de l'impérialisme US. Parallèlement continue la reconstruction des structures clandestines.
En juin 82, AD dirige une importante mobilisation contre le sommet du G.7 à Versailles. Il a été un pas décisif pour l'intégration stratégique des pays impérialistes sur la ligne imposée par l'administration Reagan.
Le 6 juin, dernier jour de ce sommet, Israël attaque au Liban. De la manière la plus concrète qu'il soit, est illustré l'un des axes du redéploiement des forces impérialistes. Puis, c'est l'entrée des troupes israéliennes au Liban et ses conséquences pour les peuples libanais et palestinien. Réorientation des cibles d'Action Directe qui revendique le mitraillage du véhicule du chef de la sécurité de l'ambassade d'Israël et des actions contre des sociétés Israéliennes. Après un attentat-massacre contre un restaurant juif (Goldenberg), rue des Rosiers à Paris, le pouvoir orchestre sa propagande contre-révolutionnaire à travers les médias. Dans un interview au journal "Libération", Jean-Marc exprime la justesse du mitraillage contre le chef de la sécurité et condamne les attentats-massacre. Tandis que le conseil des ministres ordonne la dissolution d'Action Directe, visant à isoler les militants de l'organisation, des perquisitions ont lieu dans le milieu des squats et chez les révolutionnaires connus. Nathalie, convalescente d'un grave accident de voiture alors qu'elle ramenait de Bruxelles des affiches contre le sommet du G.7 et Jean-Marc passent à la clandestinité.
GEORGES CIPRIANI est né en 1950 dans une famille ouvrière. Il a été ouvrier-fraiseur à "l'artillerie" de Renault, un atelier des machines-outils à la fin des années 60. Militant révolutionnaire des comités de base de l'"Île du diable" (une partie du site de Renault à Boulogne-Billancourt), il y travaillait lors de l'assassinat, par un vigile, de Pierre Overney, militant communiste qui distribuait des tracts devant l'usine (25 février 1972). Après les fortes mobilisations qui suivirent cet assassinat, il partit en Allemagne où vécu une dizaine d'années, participant aux mobilisations du mouvement anti-impérialiste. Il a pris part aux activités de l'organisation entre 1982 et 1987.
Aujourd'hui, Georges ne fait plus parti du collectif des prisonniers d'Action Directe. Après des années d'isolement total et partiel, Georges a dû être interné à l'hôpital psychiatrique de Villejuif durant l'été 93. Après nos deux grèves de la faim de plusieurs mois, les grèves de la faim d'une semaine sur 4 de 91 à 93 ont certainement contribué à cet affaiblissement de son psychisme.
JOËLLE AUBRON : Je suis née en 1959. Issue de la bourgeoisie française traditionnelle, ma famille habitait dans un quartier populaire de Paris. Ce fut une occasion d'apprendre vite que l'égalité sociale n'était qu'un mot écrit sur les frontons de mes écoles publiques.
L'autre détermination, plus essentielle encore, a été le renouveau de l'élan révolutionnaire des années 60. Ses composantes anticapitaliste, anti-impérialiste et antirévisionniste étaient immédiatement disponibles dans l'air du temps. A la fin des années 70, des niveaux très radicaux de l'affrontement avaient été et étaient expérimentés, l'expérience du Black Panther Party aux USA, les guérillas en Amérique Latine, le combat des Palestiniens, en Italie et en Allemagne, tout près, d'autres guérillas frappant le système au cœur de ses métropoles. Tandis qu'il existait tout un ensemble de luttes, qui pour particulières soient leurs revendications, se projetaient dans une dynamique d'ensemble contre le système. Je vivais alors dans des squats, dans des quartiers populaires de Paris confrontés aux restructurations immobilières. Pendant l'été 1977, il y avait eu la manifestation antinucléaire de Malville où un manifestant avait été tué par la grenade d'un flic. En octobre, c'était l'assassinat des prisonniers de la RAF à Stammheim alors que la France était sur le point d'extrader l'avocat Klaus Croissant vers l'Allemagne. Je ne faisait pas partie d'un groupe, pour autant, à ces occasions ou à d'autres, je participais à des manifestations équipée de cocktails molotov ou à de petites opérations (contre l'ambassade d'Equateur après une sanglante répression contre des ouvriers du sucre à Guyagil, camion faussement piégé devant une annexe du Ministère de la Justice suite à la condamnation de militants révolutionnaires,...). Même si l'emploi de la violence révolutionnaire était ainsi intégrée à la praxis immédiate des militants qui se côtoyaient alors, même si les attaques de la guérilla nous impliquaient dans une même nécessité de la lutte armée comme outil stratégique dans le combat entre les classes, c'était aussi une période pleine de discussions sur les développements des expériences armées, plus particulièrement en Italie.
Ainsi, en la résumant à l'extrême, l'une des questions tournait autour de la nécessité ou non d'une organisation politico-militaire. En 1980, si le groupe du mouvement autonome, dont je faisais alors partie, participe ponctuellement à des opérations d'AD et contribue à sa logistique, ses militants ne sont pas membres d'Action Directe.
En 1982, avec un camarade d'AD, je suis arrêtée sortant d'un box où il y avait eu des armes. Je ne me revendique pas militant d'AD. En prison je continue ma réflexion. C'est une période marquée par la frilosité de l'extrême gauche française en général et par la vacuité du mouvement autonome français en particulier. L'offensive impérialiste déploie ses splendeurs: intervention israélienne au Liban, Thatcher aux Malouines, bombardements français sur la pleine de Beeka au Liban, Reagan attaque Grenade, mine les ports de Nicaragua,... La politique de rigueur du gouvernement français, dit de gauche, montre la soumission des sociaux-démocrates à la ligne mondiale dominante du néolibéralisme. Pendant ce temps, c'est la débandade de l'ex-mouvement révolutionnaire. Les uns ne pensent qu'à bondir sur le moindre strapontin que leur concède le pouvoir; les autres psalmodient leurs vieilles recettes qui laissent le prolétariat toujours aussi désarmé face aux attaques de la bourgeoisie. De l'utilité de la lutte armée, je passe à la nécessité de la stratégie que seule permet l'outil organisationnel d'une organisation de guérilla. Pour autant, quand je suis sorti (1984), j'ai d'abord milité de manière légale: soutien aux prisonniers de l'organisation, librairie militante, journal. Si ma décision était prise de rejoindre AD, je ne voulais pas non plus passer de la prison à la clandestinité. Aussi, c'est presque un an plus tard que, la répression s'aggravant, je suis rentrée dans la clandestinité.
Nous nous revendiquons communistes révolutionnaires. Entre 1982 et 1987, l'organisation développe son action suivant deux lignes stratégiques interdépendantes, l'Unité des Révolutionnaires en Europe de l'Ouest et le Front anti-impérialiste.
"Pour nous, lier la ligne stratégique du Front anti-impérialiste à la question de la domination capitaliste en Europe de l'Ouest, et à la mutation de ses rapports de pouvoir, signifiait établir - en l'actualisant - l'unité de la lutte de classe révolutionnaire avec l'internationalisme, comme politique vivante"4 . A la fois, cela correspondait donc à la revivification de l'Internationalisme prolétarien tel qu'elle avait été engagée par la nouvelle vague révolutionnaire des années 60. Et cela s'appuyait sur les mutations du régime d'accumulation, accélérées notamment depuis le sommet de Versailles. L'intégration européenne, en devenant un espace essentiel de la lutte, tout aussi important que l'espace local ou international, requiert cette requalification de la lutte anticapitaliste.
La formation ouest-européenne se distingue, à la fois, comme appui logistique au roll-back impérialiste et comme pôle concurrentiel de la triade impérialiste et de son saut au nouveau modèle d'accumulation, toyotiste-libéral. D'autre part, les menaces de guerre que font peser sur le monde les politiques militaristes de Reagan et consorts renvoient à l'urgence de constituer un front prolétarien de sabotage et de construction révolutionnaire parcourant toute les instances du mouvement de la guérilla aux groupes de quartier et aux cellules d'usines. Au cœur de ces déterminations qui portent le présent du communisme, mouvement dont la praxis abolit l'ordre des choses existant, le Front matérialise l'attaque commune aux politiques centrales de l'impérialisme, non des seules forces communistes, mais de l'ensemble des réalités révolutionnaires et anti-impérialistes. En janvier 1985, Action Directe signe un texte commun avec la RAF.
Parmi la douzaine d'actions que l'organisation revendique au cours d'une première offensive conduite comme une attaque commune de la guérilla ouest-européenne: des structures de l'OTAN; des usines d'armement; des centres névralgiques du pouvoir économique et militaire; l'assassinat de René Audran, directeur des Affaires Internationales au Ministère de la Défense et responsable des ventes d'armes françaises à l'étranger. En novembre 86, à la fin de la seconde offensive, le commando "Pierre Overney" mettait fin à la carrière de Georges Besse.
Aujourd'hui, après 10 ans d'incarcération, notre détention n'est plus tant caractérisée par le projet de destruction que par la volonté de nous enterrer. Cette réorientation de la stratégie étatique s'analyse à partir d'un ensemble de facteurs. En premier lieu, nos luttes en prison. Ensuite se conjuguent ensemble le fait d'avoir partiellement réussi à briser Georges, la faiblesse continue du mouvement révolutionnaire français et la nécessité de gommer la contradiction qu'il y a à maintenir une détention d'exception alors qu'officiellement il n' y a pas de prisonniers politiques.
Nier l'existence des prisonniers révolutionnaires est une des composantes de l'opération de légitimation permanente sécrétée par le système. État naturel des choses, on ne saurait résister à ses lois, qu'elles soient économiques ou juridiques. "Nécessaire adaptation à la mondialisation" ou façonnant une Europe forteresse contre "tout la misère du monde", aussi barbares et injustes soient-elles aux yeux de ceux et celles, toujours plus nombreux, qui sont précarisés, paupérisés, expulsés par charters, réduits à la charité,..., ces lois doivent être vénérées par ceux-là mêmes qu'elles exploitent, oppriment et aliènent. Effacer les prisonniers révolutionnaires du paysage des contradictions parcourant nos sociétés est partie prenante du processus pour pérenniser la soumission à la valorisation du Capital.
Notre arrestation faisait suite à de nombreux coups portés par la répression. Elle mettait fin à l'activité politico-militaire d'AD. A la fin des années 80, une incontestable fracture historique s'est produite. Ce constat n'a rien de cataclysmique si on l'insère dans l'histoire révolutionnaire sur notre continent. Plus grave est sans doute la manière dont s'est répandue une critique déraisonnable de l'expérience accumulée en plus de 20 ans de lutte, en particulier par la guérilla. Au lieu d'une critique de nos véritables erreurs, ce n'est qu'une litanie de confusions. Au lieu de construire les ponts vers de nouvelles perspectives, elle ne débouche que sur la liquidation de la gauche anticapitaliste et anti-impérialiste en Europe.
Parce que nous pensons que cette expérience révolutionnaire ne peut être dépassé que par une nouvelle expérience révolutionnaire, capable de prendre en compte, mieux qu'elles, les intérêts généraux de toute la classe, parce que nous savons à partir de quel patrimoine nous avons nous-mêmes expérimenté des voies nouvelles, parce que rien dans la réalité ne nous indique un changement de la donne, barbarie ou communisme, parce que jamais les "projets" d'un "capitalisme à visage humain" n'ont paru aussi vains, nous n'avons aucune raison de renoncer. Malgré les conditions, nous continuons à travailler politiquement, discutant par écrit avec d'autres prisonniers révolutionnaires, participant à une publication (Front), traduisant des textes de discussions ou actions, en particulier du mouvement révolutionnaire européen,...
Joëlle Aubron, juillet 1996
Déclaration de soutien aux réunions internationales
de BERLIN, avril 1999.
RENVERSER LA PACIFICATION TRIADIQUE, IMPOSER LA JUSTICE
!
La domination du capital a toujours eu pour corollaire "l'illusion juridique". La loi est née avec elle en organisant "la dépossession". Sa substance est la préservation de la propriété et l'usurpation de ses bénéfices. Au fil des siècles, le droit a suivi l'évolution des rapports de propriété et plus ceux-ci devenaient complexes, plus le droit assumait une véritable centralité politique et idéologique. En conséquence, il est tout naturel que la mondialisation du capital reproduise cette essence sur une échelle nouvelle. Partout le potentat de la loi s'étend et pénètre en profondeur le corps social de la production transnationale. Le capitalisme généralisé est le quotidien du monde global des hommes et la globalisation du droit dessine l'ordre de la domination réelle du capital sur l'ensemble des rapports sociaux. Pas une conférence, pas un discours, sans que les dirigeants des puissances impérialistes et des transnationales n'en appellent au droit, à la loi, aux valeurs universelles civilisatrices. Mais derrière cette mobilisation omnipotente des propagandes quelles sont les réalités de la justice "transnationale" après plus de 15 ans de néolibéralisme ? ·
Dans les "pacifications" extérieures : les puissances impérialistes exigent par ultimatum la justice pour les nationalistes kosovars, croates et kurdes du Nord irakien, quand elles sont directement les complices de la répression sauvage des kurdes du PKK, des basques, des palestiniens et autres mouvements de libération nationale. Et selon la "bonne conscience" occidentale, il est également tout naturel de faire la guerre parce que l'Irak "occupait" le Koweït. Il est tout à fait légal de bombarder et d'affamer un peuple puisque les résolutions de l'ONU couvrent le forfait. Mais à quelques centaines de km de là, Israël peut impunément terroriser les populations du sud Liban et la Palestine entière. Sans parler de Timor et du Sahara Occidental... Qui se préoccupe alors des résolutions internationales ? ·
Dans les répressions intérieures, on peut dire bien des choses mais il faut rappeler qu'un ancien ministre de l'Intérieur espagnol et son secrétaire d'État à la Sécurité, tous deux complices de dizaines d'assassinats de réfugiés basques sont condamnés à 10 ans de prison, mais ils sont graciés après seulement 105 jours d'incarcération. Pinochet accusé d'être le sanglant dictateur que l'on sait, est retenu dans un cottage luxueux de la campagne anglaise. Papon condamné pour complicité de crime contre l'humanité dans la Shoah et accusé d'être le responsable de la répression policière la plus violente que connu le pays dans la seconde moitié de ce siècle coule des jours bien tranquilles après une seule nuit en prison. En France toujours, les politiciens se sont auto-amnistiés dans les affaires de détournements de fonds publics, de fausses factures, de corruptions, alors qu'ils refusaient de libérer les prisonniers de la gauche révolutionnaire et des mouvements de libération nationale prétextant qu'il ne s'agissait là que de criminels de droit commun. Qui invoque alors la normalité et la sécurité, la justice devant aller jusqu'au bout et les textes en vigueur, et tous ces beaux discours qui habituellement masquent les pires conditions de détention de milliers de militants embastillés et les répressions de masses ? Qui oserait prétendre un seul instant que la loi née de l'inégalité de la propriété ne choisit pas son camp à chaque moment qu'elle est censée ordonner, dans la production comme dans la répression des opposants ?
La loi est inégale mais la disproportion de ses inégalités ne comble pas leur ordre. Il faut aussi qu'ils jouent de l'impunité de l'illégalité. Dans les conflits internes, la "guerre sale" assume désormais une importance cruciale pour la "pacification" triadique, elle est un instrument de la contre-révolution. Elle agit à l'expansion loi et cesse d'être une anomalie en devenant le quotidien légalisé de l'ordre. La litanie des "disparus" est longue d'Istambul à Bogota. A notre époque, les politiques d'exécutions sommaires et de terreur contre les populations pauvres prospère en une guerre de basse intensité généralisée contre toute velléité de résistance et d'opposition. La seule présence de "working poor" dans les quartiers "cleans" des mégapoles est comprise comme une menace. Au Brésil, en quelques mois, les escadrons de la mort ont éliminé des rues commerçantes 2 800 enfants errants. Ici aussi, les exécutions sommaires de petits voleurs dans les cités banlieues de nos villes qu'on nomme pudiquement "bavures", sont des pratiques qui ne sont plus exceptionnelles, elles fonctionnent aux politiques de contrôles et de pression permanente contre les pauvres dès qu'ils osent quitter leurs ghettos périphériques. Elles manifestent l'ordre policier et les cadres métropolitains de l'apartheid social et raciste. Partout les forces de répression ont un pan de leur activité hors-la-loi car au-dessus des lois. Partout, qu'importe la méthode, pourvu que le résultat soit là : écraser la révolte des pauvres, contenir tout espoir de libération et imposer la "pacification" de l'exploitation et de la misère.
Hier encore l'esclavage était légal et tous ceux qui participaient à la libération ou à l'hébergement des fugitifs étaient condamnés tout à fait légalement. Historiquement, la réaction a toujours traqué ceux qui combattaient pour renverser l'injustice des droits en place et pour un avenir plus juste. De tous temps, la justice bourgeoise a été la simple théâtralisation du rapport de force, et essentiellement la mise en scène manipulatrice du rapport de force universel entre la bourgeoisie et le prolétariat. Avec le capitalisme, la loi est un rapport de guerre. Aujourd'hui c'est la mise en ordre de bataille de la puissance et du monopole de la violence par les États et les coalitions occidentales de la Triade (Conseil de sécurité de l'ONU, OTAN, G7, FMI, OMC). Derrière le droit international se dissimulent la brutalité des rapports impérialistes, l'apartheid mondial et les inégalités croissantes. Les propagandes de "juste cause", des "frappes chirurgicales" et des "interpositions" cachent difficilement les véritables intérêts qui les animent. Les conflits ne s'allument jamais par hasard, des milliers d'hommes en armes ne surgissent pas dans une province européenne comme le Kosovo pour simplement régler des comptes millénaires. Les puissances impérialistes déstabilisent des zones entières aux prix de massacres sans nom pour asseoir le moment venu et avec plus de forces encore leur "pacification". Toute personne qui voudrait nier le rapport de guerre contenu dans la loi ou l'évacuer dans l'évanescence de paroles radicales abstraites s'interdit toute action réelle pour la justice, c'est-à-dire de nos jours, toute action de renversement de la pacification triadique. L'aménagement "humain" des cadres de l'ordre capitaliste est une utopie pavée des cadavres de centaines de milliers de prolétaires ! L'humanité se constitue dans l'action concrète pour la destruction des cadres de l'injustice sociale qui déshumanise tous les individus et leurs rapports.
Mais arrêtons là cette démonstration, car nous n'intervenons pas aujourd'hui pour simplement rappeler ces évidences. Pourquoi redire aujourd'hui tout cela devant les organisateurs et les militants présents à ce congrès international ? Nous avons tous lu nos classiques et nos expériences de lutte nous les ont très souvent étayés. Nous savons pertinemment de quoi il en retourne. D'ailleurs, si nous l'avions oublié, les prolétaires des métropoles, dans leurs révoltes les plus récentes, se sont chargés eux-mêmes de remettre la question sur le tapis avec leurs mots d'ordre sans ambiguïté : "No Justice no Peace" et "police partout, justice nulle part". Mais lorsqu'on sait tout ça et qu'on n'est pas le dernier des opportunistes, on a conscience que cette question ne peut plus être ajournée, ni étudiée du bout des lèvres en de milliers de querelles stériles. Sa résolution n'est pas un passe-temps pour humaniste de gauche et ne le sera jamais. D'ailleurs n'a-t-on pas vu dernièrement des parlementaires de parti de gouvernements européens, vendant régulièrement des armes à la Turquie, manifester leur solidarité envers le peuple kurde ? Ayant tous refusé d'accorder l'asile politique à Öcalan, ils cautionnent le piratage international que constitue son enlèvement au Kenya, en suppliant le gouvernement d'Ankara de lui accorder un procès équitable ! La faiblesse de la solidarité révolutionnaire permet à ceux qui collaborent étroitement avec les oppresseurs de légitimer sempiternellement les tartuferies de leurs idéologies humanitaires et leurs visions d'une justice immanente.
La justice est avant tout un objet de conflit entre les classes et sa nature, sa dynamique ainsi que ses formes doivent toujours être affrontées comme tel. S'il est vrai que la lutte contre la répression ne peut se substituer au conflit révolutionnaire du prolétariat pour le pouvoir, elle en est fondamentalement indissociable quel que soit le bout par lequel on essaie de défaire la pelote. Tout combat pour la justice nous renvoie aujourd'hui à la lutte contre le capitalisme monopoliste transnational. Et à chaque pas sur ce terrain, nous prenons conscience du niveau le plus élevé de l'affrontement en cours.
Les révoltes contre les répressions sanglantes, les ripostes à l'arrestation de camarades (comme hier Öcalan), la lutte pour la libération des prisonniers politiques, mais aussi les actions comme celles "des mères de la place de mai", des mères de Turquie et les assemblées des mères du vendredi au Liban, éclairent parfaitement les bases sur lesquelles sont édifiées les falsifications de la "pacification" triadique actuelle... elles constituent des moments inaliénables du processus révolutionnaire lui-même. Mais pour qu'il en soit ainsi jusqu'au bout, elles doivent être comprises et assumées comme tels. Elles exigent les mêmes qualités de préparation, de détermination et d'organisation que l'action révolutionnaire elle-même. Les forces de libération du prolétariat doivent forger un véritable front révolutionnaire sur le terrain anti-répressif. Pour accomplir véritablement cette tâche, nous devons apprendre des expériences passées, se remémorer les Secours Rouges des années 30, la solidarité actives durant les guerres de libération anti-coloniale et penser à la renaissance des Secours Rouges en Europe à la fin des années 60 et à leur rôle non seulement dans le soutien mais aussi dans l'organisation de la riposte contre les violences étatiques. La solidarité de classe et la solidarité anti-impérialiste doivent pouvoir reposer sur une assise solide et compter sur une organisation unitaire de lutte engagée dans les combats quotidiens pour la justice. C'est pourquoi cette organisation doit être présente dans la continuité d'actes réels, dans les connexions entre les diverses réalités de répression, dans la lutte pour la communication politique, dans l'action commune. Il faut que le front de solidarité pèse sur chaque situation de répression, les opprimés doivent se sentir épaulés, et le premier soutien est la détermination commune face aux oppresseurs.
Nous savons bien que cette tâche est déjà accomplie dans les pays où le combat est le plus avancé. Mais aujourd'hui avec le capitalisme monopoliste transnational, les termes d'organisation, d'unité et de lutte ne peuvent plus être bornés aux anciens espaces nationaux. Ils doivent se conjuguer transnationalement, car partout les contradictions globales de la "pacification" triadique submergent et dominent le partiel et le local. L'expérience locale la plus avancée ne peut vaincre ni survivre sans le concours décisif des forces révolutionnaires non seulement des expériences voisines mais de celles de vastes zones géopolitiques et continentales. Chaque défaite, chaque renoncement, chaque recul sur un terrain antagoniste particulier pèse sur l'ensemble du front de classe et sur le front anti-impérialiste tout entier. Il est absolument impossible de s'extraire de la qualité transnationale pour affronter les questions révolutionnaires actuelles. Et en unissant nos efforts nous constaterons rapidement que chaque offensive et chaque victoire renforcera le camp entier de la libération. C'est dans la combinaison transnationale de la pratique d'organisation, d'unité et de lutte que prendra corps la résolution révolutionnaire contre la "pacification" de la domination des monopoles et puissances impérialistes.
Comme prisonniers révolutionnaires, nous avons tenu aujourd'hui à prendre la parole pour soutenir l'initiative d'un débat international sur ces thèmes. Et comme prisonniers révolutionnaires, nous voulons également rappeler un point essentiel. Il est primordial de comprendre dans la problématique de la détention politique que ce n'est pas notre vie qu'il faut garantir en priorité mais la vie du combat qui fut et est toujours le nôtre. Nombreux sont ceux qui ont été assassinés. Et nous dans les prisons, nous assumons toujours politiquement notre histoire et notre résistance actuelle. Nous n'échangerons jamais nos vies ni notre liberté contre la soupe froide du renoncement et de l'humiliation. Nous nous refusons à saluer avec déférence les oppresseurs et à faire comme si rien ne s'était passé. L'oeuvre de misère et d'injustice du capitalisme agonisant est toujours matière à révolte et à l'approfondissement du combat. Ceux qui affirment que "le temps de la guérilla" est passé ne pèsent pas lourd face à ceux qui poursuivent la lutte dans les montagnes du Kurdistan, du Pérou, d'Inde et de Colombie... mais aussi dans les ghettos des mégapoles. Notre expérience si durement accumulée au cours des décennies est vivante et elle se développe en de milliers de pratiques combattantes, elle est la base des offensives futures et de leurs perspectives de transformation sociale radicale.
Agir à la libération des prisonniers doit être
avant tout un processus de reconquête de la mémoire des luttes
et au-delà un acte de guerre contre la pacification triadique.
HASTA LA VICTORIA SIEMPRE !
Prisonniers d'Action Directe
Joëlle Aubron, Nathalie Ménigon et J.Marc Rouillan
Déclaration lors de la journée internationale
des prisonniers révolutionnaires
La fausse alternative entre néolibéralisme et néoréformisme
Gand, 19 juin 1998
Nous saluons tous les camarades présents aujourd'hui à Gand lors du rassemblement pour la "journée internationale du prisonnier révolutionnaire". En particulier le réseau ABC qui s'est joint cette année à l'initiative. Nous savons combien, au cours des ultimes décennies, il a démontré sa solidarité sans faille avec les révolutionnaires emprisonnés en Grande Bretagne et aux USA. Cette journée du 19 juin commémore le massacre de centaines de camarades péruviens. Elle est devenue un acte international. Chaque année, nos rangs grossissent. Aujourd'hui, cette initiative est un des rendez-vous importants des mouvements de résistance. En son nom, des centaines de camarades prennent la parole dans les réunions publiques organisées sur notre continent et ailleurs. C'est une voix collective qui résonne en milliers d'échos. Elle parle de lutte, d'internationalisme prolétarien et de guérilla. Elle affirme notre volonté, à travers des situations souvent différentes, de nous affronter à l'ennemi commun : le capital et les grands monopoles des puissances impérialistes. Elle questionne les expériences des luttes passées et actuelles pour saisir quels sont à notre époque les meilleurs moyens et les orientations les plus correctes pour agir. Ainsi l'année dernière, lors de la réunion de Bruxelles, notre déclaration s'achevait sur des interrogations nous paraissant encore fondamentales : "Comment agir aux intérêts généraux du prolétariat international, à sa recomposition comme classe révolutionnaire et à son sujet antagoniste présent : le prolétaire précaire ? Comment créer des relations vivantes et constructives avec les expressions révolutionnaires de ce prolétariat dans les pays de Tricont ? Comment travailler à une organisation sociale adéquate à l'affrontement historique actuel ? Comment affronter la conjoncture générale des contradictions du capitalisme ? Comment affronter la contradiction entre les trois pôles concurrentiels impérialistes les USA, le Japon et L'UE ? Comment œuvrer à l'unité des révolutionnaires sur notre continent et au sabotage du militarisme et de la guerre économique ? Comment dépasser les cadres de la contre-révolution permanente des régimes bourgeois du centre ? Comment critiquer et briser les miroirs de l'illusion de ces régimes autoritaires ? Comment s'opposer au processus de fascisation qu'ils matérialisent et perpétuent dans la déconnexion toujours plus grande entre les pouvoirs formels (partis, parlements...) et les pouvoirs réels (les pouvoirs concentrés dans l'économique, dans le capital financier) ?"
Forcément, ce sont des questions. Les réponses s'établissent dans la lutte collective. Elles ne peuvent être des solutions toutes faites quels que soient la provenance et les auteurs. En la matière, l'affirmation n'est rien sans le questionnement. Trop nombreux sont ceux qui croient encore et sincèrement défendre la révolution en dressant de vieux modes à penser éculés, déformés ou rabougris dans leur liturgie. Si par le passé les luttes les avaient forgés, c'est parce qu'elles en avaient besoin dans des circonstances précises. Une fois ces circonstances éteintes, ces modèles ont fini par devenir des entraves, participant même à l'ordre qu'ils sont censés combattre. A l'inverse, les questions réactualisent l'affirmation révolutionnaire. Elles font surgir la synthèse de la perspective née des luttes. Sans elles, l'engagement communiste renonce à vivre comme perspective du projet de libération dont la nécessité se fait sentir quotidiennement pour le prolétariat mondial. Ces hommes et ces femmes, dépossédés de la richesse qu'ils produisent, doivent se soumettre à une organisation sociale qui les exploite, opprime et avilit. Leur force de travail est leur seul capital, et sa dévalorisation est assujettie aux décisions des détenteurs de capitaux. "Au choix", ils sont chômeurs et chômeuses, précaires et exploité(e)s. Déterminée par la nouvelle qualité d'une division du travail mondialisé, la précarité est aujourd'hui au cœur de l'exploitation des prolétaires. Dans un même mouvement, d'un bout à l'autre de la planète, leurs conditions ne font qu'une et se concurrencent à l'extrême sous le même talon de fer. Comme classe pour soi, ce prolétariat, sujet historique, est déterminé par le rapport à l'organisation sociale existante : garantir son aménagement, pacifié sous la schlague du rapport de force existant, ou la bouleverser de fond un comble parce qu'elle est irréformable tout autant qu'insupportable.
Actuellement sur notre continent, la conflictualité dans les entreprises insiste contre tout projet de précarisation supplémentaire. Et de nouveaux mouvements sociaux surgissent. Du mouvement des Sans Papiers au mouvement des chômeurs, les racines de ces luttes plongent profondément dans les contradictions du système. Ils portent les germes d'une mise en cause globale du mode de produire actuel. ils en relient ainsi deux marques essentielles : la croissance mondialement exponentielle de l'armée de réserve que le chômage a toujours constituée pour le Capital et les migrations comme composante essentielle de cette armée de réserve.
Cette connexion reflète une conscience réelle et très concrète de ce que la précarité est toujours plus au centre du système. En cela, cette conscience est un souffle d'espérance pour la qualité de ces mouvements. Pour autant, ce sont avant tout les effets de cette précarisation qui sont dénoncés. A quelques exceptions près, elle n'est pas vue comme le produit de la lutte féroce que se livrent la bourgeoisie impérialiste et l'ensemble du prolétariat mondial. Et moins encore, elle est projetée dans la résolution révolutionnaire de l'avenir que contient cette lutte des classes globale. Par-là, cette mise en cause semble toujours plus insérée dans les cadres même du système. Du moins, tel est le cas en France où, plus facilement qu'ailleurs, nous pouvons être à l'écoute de ce qui s'y joue. En soi, aussi à partir de l'expérience des années mitterrandiennes l'existence de ces mouvements sous la férule d'un gouvernement social-démocrate est un enjeu. il rend d'autant plus inquiétant que, dans l'ensemble, les cadres dans lesquels ils s'organisent, soient dominés par le réformisme : la "gauche plurielle" aurait besoin d 'être poussée par une "gauche de la gauche", associée à une "gauche morale".
Ces "nouvelles gauches" en appellent à la refonte de l'État
protecteur, à des mesures de salarisation sociale, à la conciliation
social-démocrate sans mettre sur le tapis la question révolutionnaire
de la division mondiale du travail. Elles parlent de "conquête du
temps libre" et autres temps "libérés du travail" sans vouloir
interroger le rapport capital/travail. Elles parlent de répartition
moins inégalitaire des richesses mais ne disent rien de l'appropriation
privée de la richesse socialement produite qui est le fondement
du système. Elles dénoncent la précarité comme
une donnée du modèle néolibéral mais ne veulent
surtout pas la rattacher à la qualité globale de la domination
du capital. Bref, toute une litanie de présupposés "démocratiques"
enterrant l'expérience que les classes exploitées et opprimées
ont de ce jeu là.
Il s'agirait de retrouver les "valeurs de la République" et
autres citoyennetés perdues dans le malstrom de la mondialisation.
Comme si ces mots pouvaient encore être déliés du sens
que leur a donné et leur donne encore le masque de la dictature
bourgeoise depuis 150 ans ! Lavés du sang des crimes coloniaux commis
au nom de ces mêmes valeurs, nettoyés des cadavres des ouvriers
de juin 1848, des Communards, des insurgés de toutes couleurs qui
avaient osé ne pas reconnaître les bienfaits de la "Civilisation
française"...
De fait, en prétendant remédier à l'aggravation des marques du système par des revendications sans contenu de classe, le réformisme ne s'oppose en rien à la déconnexion croissante entre pouvoirs réels et pouvoirs formels. Au contraire, refusant de poser la question du pouvoir à partir des termes réels de l'affrontement entre bourgeoisie et prolétariat, il encense et sanctifie la dictature de classe de la bourgeoisie. Et c'est précisément ce que montre jusqu'à la caricature le goût actuel pour les anciennes citées. Pire encore, il en aggrave la qualité autoritaire en contournant les termes réels du combat. De ces représentations éculées, il peut seulement surgir une consolidation du pouvoir des monopoles. Moins que jamais, l'exploitation renforcée, la croissance de la surpopulation relative, l'extension de la misère, la gestion hallucinée par le profit des ressources indispensables à la vie peuvent être mises en cause dans le cadre même du système qui les développe. Comment ne pas voir à quel point, ce système ne donne une miette ici qu'en pillant un peu plus ailleurs ? Non seulement, c'est ce qu'il fait depuis son avènement comme mode social dominant, mais cette réalité constitutive est encore empirée à travers la circulation ultrarapide des capitaux et les concentrations qu'elle alimente.
Contre cela, les plus tiers-mondistes de nos réformateurs proposent une taxe de 0,1 % sur les flux de capitaux et culpabilisent gentiment sur la responsabilité des pays impérialistes vis-à-vis d'un ordre aussi visiblement injuste. "Idéale", elle ne porterait pas atteinte aux flux de capitaux et assainirait un système financier que même le président du FMI renonce à expliquer. La nature des États censés répartir cette "manne" n'est pas non plus interrogée. Et pourquoi le serait-elle d'ailleurs ? La question n'est surtout pas de défaire le rapport impérialiste.
Et le plus grave est qu'en trimbalant ces mythologies d'une amélioration graduelle du système, et plus encore celles d'une amélioration localisée au cœur du système, on participe à l'avancée du processus de fascisation. De nos jours, un tel processus, c'est la concentration des pouvoirs économiques, financiers, politiques, militaires et culturels dans la métropole; c'est l'autoritarisme sans égal des pouvoirs usurpés par ces monopoles gigantesques, c'est le spectaculaire dissimulateur des régimes démocratiques, les comédies électorales, et les grands traités internationaux (la dernière tentative, l'AMI, fut particulièrement significative de la réalité de ce processus). Comme il est, encore et avant tout, ce monopolisme condamnant 95 % du prolétariat mondial à l'insécurité de l'existence. C'est la gestion planifiée du sacrifice de milliers d'exploités et d'opprimés chaque année. C'est le moloch du marché mondialisé requérant toujours plus de vies. Or, les fausses unités populaires, auxquelles appelle la mythologie réformiste désarment les prolétaires. Demi-solutions, liées à des sujets exclusivement métropolitains, elles sont doublement dangereuses. D'une part, le processus de fascisation a toujours été marqué par cette dissymétrie profonde. Alors que la bourgeoisie passe à l'offensive dans une politisation à l'extrême de son action, les forces prolétariennes, dominées par les vieilles méthodes, se recroquevillent sur le local et les luttes économiques en rejetant les principaux aspects de leur politique révolutionnaire. D'autre part, dans le même temps où la misère se généralise, la différence de condition entre les prolétaires de la périphérie et des métropoles s'accroît. Ainsi en niant, aux prolétaires, leur réalité de classe centrale à une véritable transformation du rapport de force, on les subordonne d'autant plus sûrement à d'autres classes. Précisément, on les subordonne à la petite et moyenne bourgeoisie, qui, historiquement, se sont toujours projetées dans des solutions plus autoritaires encore quand elles se sentaient menacées.
Et ce ne sont pas les appels œcuméniques à de prétendus rassemblements antifascistes qui y changeront quelque chose. Car si l'on refuse de porter jusqu'au bout la critique des conséquences de la paupérisation des prolétaires, de l'apartheid global, de ses millions de morts annuels, l'antifascisme est un slogan creux. Le vieux principe, selon lequel qui parle d'antifascisme sans parler anti-impérialisme ferait mieux de se taire, n'a jamais été aussi essentiel. Les exemples ne manquent pas de combien cet "antifascisme" là est le masque derrière lequel une partie de la bourgeoisie essaye de présenter su dictature comme le nec plus ultra de la démocratie. En d'autres termes, un antifascisme qui sert uniquement à ficeler les véritables forces antifascistes à un "front républicain" bourgeois ici, à une constitution "démocratique" là, a une autre terminologie ronflante ailleurs. Toujours et encore, il s'agit de maquiller le rapport complètement déséquilibré entre pouvoirs réels et pouvoirs formels, dans un système de représentation fondé sur l'exclusion radicale des masses de tout centre de décision et dont les marques ne cessent de se caricaturer elles-mêmes. Ainsi, chaque fois que l'antifascisme croit pouvoir se contenter d'une critique superficielle des conséquences du capitalisme au stade impérialiste, il se livre pieds et poings liés à ses ennemis. Ceux qui avec leurs soupes politicardes l'utilisent pour mieux essayer de conserver une légitimité à leurs fonctions de gestionnaires. Professionnels de la politique politicienne et autres promoteurs du spectacle oppositionnels. Ensemble, ils gèrent localement le processus de fascisation des monopoles. Ensemble, ils font le grand théâtre de marionnettes, indispensable à la façade du régime dont les présupposés démocratiques servent seulement à dissimuler la réalité de ce processus.
Ce sont eux qui bafouent les "idéaux démocratiques" dont ils se prévalent. Eux encore qui, face à la crise de désorganisation capitaliste, ordonnent une organisation toujours plus autoritaire du travail. Eux toujours qui assignent, d'une manière toujours plus ferme et violente, les prolétaires à leurs chaînes.
En France aujourd'hui, les aspects les plus réactionnaires de la politique du gouvernement Jospin sont promulgués au nom de la montée électorale du Front National. Les "arguments" font flores. "Il faut renvoyer les immigrés chez eux sinon le FN va s'en servir comme arme contre la démocratie. Il faut sécuriser les quartiers, ratonner les jeunes, donner plus de moyens aux flics et aux juges, réprimer plus sévèrement les mineurs délinquants, mieux contrôler les familles pauvres..." Bref en un mot, si le régime se blinde, ce serait pour couper l'herbe sous le pied du FN ! Certes, les entreprises "les plus respectables", parfois nationalisées, financent les syndicats et autres satellites du même FN. Elles ont parfaitement conscience que le processus de fascisation pourrait, le moment venu, nécessiter un état d'exception et donc avoir recours à de telles politiques. Certains patrons de groupes importants affirment haut et fort qu'ils ne voient pas d'objection aux alliances récemment concoctées entre certaines fractions de la droite traditionnelle avec le FN.
Certes, une ville comme Lyon voit se multiplier les agressions fascistes. La plus récente contre le centre de planning familial de Villeurbanne. Dans ce "quartier sensible" que d'habitude les flics savent si bien boucler en un temps record quand l'agitation sociale s'y développe, le commando a eu tout le temps de rendre les installations inutilisables et de se replier. Tandis que le conseil régional est justement géré par une majorité droite/FN.
Certes, on pourrait comparer la clémence de la justice vis-à-vis des commandos anti-avortement avec sa sévérité pour d'autres perturbateurs de la "paix républicaine". Parler de la manière dont les réunions du FN sont protégées par la police nationale d'éventuelles interventions antifascistes radicales. Tandis que, si sa milice ne trouble pas l'ordre républicain, les menaces de criminalisation sont le lot de ceux et celles qui, au départ des avions et des trains, cherchent à empêcher les expulsions de Sans Papiers.
Cependant, c'est bien par la grâce des gouvernements successifs de l'alternance droite/gauche que progresse la militarisation de l'espace public. Elle atteint des proportions jamais égalées jusqu'ici dans le cours normal d'une démocratie parlementaire. Depuis, les attentats-massacres de 95, après bien d'autres sauts dans le renforcement sécuritaire, il était devenu une habitude de voir passer dans les métros, les gares, des escouades de l'armée, pistolets mitrailleurs en bandoulière. Le Mondial aura été l'occasion de les déployer plus encore dans les quartiers tandis que d'autres sont postées dans des endroits stratégiques comme les centres de distributions d'EDF. Il est facile de prévoir que, pas plus que lors des sauts précédents, une fois ce cirque terminé, on ne reviendra tout à fait à l'état antérieur de militarisation courante.
Dans les citadelles impérialistes, les travailleurs étrangers et de couleurs sont devenus les gibiers de l'ordre. On traque le clandestin. Aux frontières, on fait intervenir l'armée et des procédés technologiques sans précédent. Là encore, il s'agit d'un aspect de la lutte des classes qui se livre aujourd'hui. Une lutte violente, au cours de laquelle on meurt et on assassine. Entre 1993 et 1996, au moins 1 200 travailleurs étrangers ont trouvé la mort en cherchant à franchir la barrière entre le Mexique et les USA, des centaines d'autres dans le détroit de Gibraltar et en mer Adriatique. Une loi essentielle du capitalisme est celle poussant les miséreux à suivre les mouvements des capitaux, de la campagne vers la ville, des régions pauvres vers les régions riches, des pays dépendants vers les pays impérialistes. Cet exode de prolétaires paupérisés s'intensifie encore avec la globalisation et la circulation ultrarapide des capitaux qui voit chaque crise des investissements multiplier les expulsions de travailleurs migrants. Récemment encore, c'était la Malaisie renvoyant en masse les Indonésiens. Des centaines de millions de pauvres sont jetés sur les routes, alors que les capitaux accaparés mondialement convergent vers les centres impérialistes. Les migrants qui tentent la dangereuse aventure des frontières de l'Europe forteresse ne sont qu'une infime partie des réfugiés, fuyant la misère et les conflits en Afrique, Asie et au Moyen-Orient. Alors que ces conflits sont les répercussions d'une concurrence acharnée que se livrent les monopoles, quand ce n'est pas une conséquence directe comme ce fut le cas dans l'ex-Zaïre ou au Congo-Brazaville. Et les conflits ethniques et religieux se dynamisent encore de ces répercussions; quand ils ne sont pas directement instrumentalisés par elles. La bourgeoisie intensifie sa guerre. Il n'est pas question pour elle de désarmer. Face à cette réalité, il est complètement illusoire de penser lui opposer une société civile qui n'existe que dans la tête de ceux ayant oublié ou voulant oublier, que l'État est la matérialisation d'un rapport irréconciliable entre les deux principales classes antagonistes. Tout ce vocabulaire interclassiste enchaîne le prolétariat à l'éternel recommencement de révolutions nationales bourgeoises qui ne sont pas les siennes.
A partir de cette réalité, il est parfaitement juste qu'on se batte pour la régularisation des Sans Papiers, qu'on les aide à avoir un toit. Mais la lutte des classes qui produit leur précarité ne peut se satisfaire de la charité métropolitaine, ni de demi-solutions, aussi sympathiques soient-elles. Les problèmes de régularisation des étrangers et de l'emploi, reviennent et reviendront sans cesse sur le tapis. Ils sont la révélation de l'épuisement du mode de production actuel et l'exigence d'une solution révolutionnaire. Les protestations contre la violation du droit d'asile ne peuvent pas répondre à cette exigence révolutionnaire. N'y répond pas non plus le simple rappel de la responsabilisation des pays impérialistes dans les déséquilibres économiques et sociaux, les guerres, les dictatures et les violences qui poussent ces réfugiés à tout abandonner. Pour être dynamique, la solidarité commence par la conscience de l'unité de notre classe par delà les conditions qui sont les siennes, et de l'unité du processus politique qu'il faudra accomplir pour sa politisation. Et les questions de s'enchaîner sur comment œuvrer à l'organisation et à la conscience des forces internationales capables de donner le coup de grâce à l'oppression impérialiste. Comment travailler à briser la répression ? Comment dynamiter le flux des expulsions au-delà des mobilisations ponctuelles et parfois efficaces pour les empêcher ? Et parce que pour nous en Europe, cela exige une résolution immédiate au niveau de la zone géopolitique Europe-Méditerranée-Moyen Orient, nous devons nous demander, comment établir la ligne de front sur cet espace ?
Les liaisons qui s'esquissent dans les mouvements dans les usines, sur d'autres lieux de travail et de vie entre travailleurs et travailleuses surexploité(e)s, chômeurs et chômeuses et Sans Papiers sont un début. Elles rassemblent la classe autour de la question de la précarité. Elles tissent en une réalité subjective le fil rouge des intérêts communs objectifs. Et ce début renforce encore le questionnement. Sans lui, au mieux, ces connexions resteront dans les ornières du gradualisme de l'accumulation des forces en vue d'un hypothétique grand soir.
Le cours des luttes de résistance ne peut conduire à lui seul au dépassement qualitatif des problématiques. L'idéologisme ou le spontanéisme ne leur permet pas de sortir de la défensive. Sous leur emprise, les luttes se reproduisent sans perspective. Alors que l'affirmation de ces luttes exige la résolution subjective de nombreux questionnements et une responsabilité historique des révolutionnaires. La recherche de solutions politiques et organisationnelles, correspondant à la conjoncture, assume une urgence et une potentialité décisives.
Comment construire et renforcer une subjectivité révolutionnaire qui crée les espaces d'une nouvelle offensive ? Comment lui donner la force et la conscience de constituer la rupture décisive? Cette rupture doit avoir pour base la recomposition de la classe prolétarienne autour du prolétaire précaire. Elle doit être un moment du combat pour le pouvoir de cette classe, un moment de sa guerre révolutionnaire de libération. C'est ce que nous savons. Le hic, c'est que ce savoir est dérisoire face à la question essentielle : comment agir concrètement à cette recomposition mondiale ? Comment briser les chaînes nationales et institutionnelles du spectacle "démocratique" ? Comment rompre avec les "solutions" articulées à la gestion de l'apartheid mondial ? Comment interroger concrètement ici les rapports de production ? Comment détruire et subvertir ici les rapports de la régulation impérialiste qui tuent tant et tant "là-bas" ? Comment faire pour que les luttes ici contribuent à armer ailleurs les prolétaires dans l'unité politique recomposée ?
C'est en y répondant que l'autonomie contenue dans les luttes spontanées du prolétariat peut commencer à reconquérir toute la politique révolutionnaire de cette autonomie.
Or, désormais, il est plus clair que jamais combien toute subordination de cette autonomie est antinomique à serait-ce seulement l'espérance de bloquer la perspective totalitaire que nous promet par tous les bouts le processus monopoliste. Pour changer la donne, les prolétaires ne peuvent compter que sur leurs seules forces, leurs seules capacités à développer une politisation de leurs résistances. C'est dans ce mouvement pour reconquérir l'offensive qu'ils mettront un terme à la dissymétrie profonde qui caractérise le processus de fascisation.
Tant que les forces prolétariennes se recroquevillent sur les luttes économiques, c'est la bourgeoisie qui mène la danse. Pendant ce temps, l'économisme le plus "raisonnable" envahit toute la pensée et l'action d'un prolétariat que le réformisme agit à dépolitiser, à désarmer de sa mémoire, de ses expériences et de ses potentialités. Si nous avons trouvé utile d'esquisser aujourd'hui cette problématique d'un réformisme envahissant, c'est en pensant au patrimoine de luttes, dont sont issus nombre de révolutionnaires incarcérés dans les métropoles. Nous pensons en effet que, dans ce patrimoine, se trouvent déjà certaines réponses ou des voies à explorer pour enrayer cette dépolitisation. Ainsi, on peut citer le sens de l'internationalisme, l'analyse théorique et praxique de la lutte entre les principales classes antagonistes comme une véritable guerre, des pistes pour rompre avec les cadres du système.
De là où nous sommes, il est difficile de trier les erreurs et faiblesses avérées du bon grain. Mais nous partons du principe que c'est en reconquérant la mémoire de ses luttes que le prolétariat peut vaincre. C'est aussi l'une des raisons d'être d'une telle journée. Une mémoire de lutte, une mémoire en lutte. A toutes et tous les camarades réunis ici, à tous les prisonniers et prisonnières révolutionnaires qui sont présents à travers eux, nous disons à bientôt. Cela suffira pour dire nos espoirs et désirs de ce que le monde bouge. Tant que les révolutionnaires travailleront en conscience à la réalisation de leurs rêves, observant attentivement la vie, comparant leurs observations à leurs espoirs et désirs, le projet émancipateur continuera d'être le fantôme qui hante le monde.
Collectif des prisonnier(e)s d'Action Directe
Les prisonniers politiques
et la violence révolutionnaire
Texte des membres d'Action Directe emprisonnés en France
"Il n'y a de révolution sans violence. Ceux qui n'acceptent pas
la violence peuvent rayer le mot révolution de leur dictionnaire".
Malcom X
La lutte pour la libération des prisonniers politiques n'est pas un acte neutre. Elle ne l'a jamais été. Il doit s'agir avant tout d'un processus de réappropriation du concept de violence révolutionnaire. Et aujourd'hui ce processus se confronte au tabou et à la véritable chape de plomb tombée sur le mouvement après les défaites et les reculs de la guérilla et de l'ensemble des forces antagonistes sur ce continent. La bourgeoisie a réprimé l'idée même de violence.
De Paris à Naples, des lieux de travail aux rues des cités ghettos, une recomposition des forces révolutionnaires s'amorce. C'est indéniable. Et dans cette résurgence, le mouvement doit aujourd'hui trouver en lui la volonté de s'extraire de la simple répétition du message de la dénonciation antiterroriste et de la banalisation de la parole révolutionnaire édulcorée. Car ces deux trahisons ficellent les prolétaires à la même impuissance soumise.
Des années de pacifisme réformiste et de psalmodies groupusculaires, sur ce que devrait être et surtout ne pas être la contre-violence des exploités et des opprimés a rendu opaque toute perspective d'émancipation. Bien sûr quelques-uns évoquent encore le fusil mais toujours sans agir concrètement à la préparation et à l'organisation de la guerre révolutionnaire. Pour eux, l'heure n'est jamais à l'action révolutionnaire.
Dans les années 80, les grandes campagnes antiterroristes de défense de l'État ont bien sûr joué de ces deux trahisons des faux révolutionnaires. Et aujourd'hui encore certains organisent des campagnes pour la libération des prisonniers politiques sur les mêmes bases de collaboration : Tout d'abord ils affirment que la lutte armée des années 60-80 n'aurait servi à rien. Qu'elle n'aurait été qu'un "instinct de mort" après l'échec des barricades de 68. Qu'elle avait pour seule origine l'histoire mal cicatrisée des années 40. L'essentiel pour tous ces "solidaires" est de tourner la page. La conclusion s'imposant d'elle-même, il ne se passera plus rien et leurs trahisons anciennes et actuelles se justifieraient.
Pour d'autres les échecs des années 80, résumés à la seule défaite de la guérilla, se mystifient derrière le fatras de la vulgate du protestataire officiel. Et on sort de nouveau du chapeau les grandes formules creuses de l'idéologisme : l'absence du Parti, l'absence du syndicat de classe, du mouvement autonome organisé ...
La libération des PP dans ces campagnes d'arrière-garde est l'acte ultime de la réécriture de l'histoire révolutionnaire sur notre continent depuis les années 60. Elle s'articule à la critique partielle et sectaire orchestrée par les nouvelles boutiques.
Nous qui, depuis des années, sommes les otages de l'ordre dans les prisons, nous refusons de nous transformer aujourd'hui en objets de ces basses manœuvres.
On ne lutte pas pour la libération des PP par charité ni par humanisme. L'exposé de la situation des PP doit être avant tout un acte d'agit-prop. Il dépasse immédiatement ces cadres pour aborder les problématiques fondamentales du processus révolutionnaire à notre époque. C'est donc un acte politique, un positionnement de classe. Un acte de lutte pour la réappropriation de la mémoire et des savoirs, pour plus de pouvoir et un moment du combat pour la destruction du pouvoir bourgeois. Avec la lutte pour la libération, on se réapproprie l'histoire occultée et son expérience de lutte. Mais en premier lieu, on se réapproprie le concept même de légitimité de la "contre-violence".
Cette légitimité a été battue en brèche,
salie et travestie durant des années. Mais dans son cours, la lutte
des classes la produit et reproduit inexorablement. Tout simplement parce
qu'elle est inhérente à la violence du système capitaliste.
La première violence est celle de l'exploitation, des cadences,
de la discipline des usines casernes, de la misère et des galères.
C'est la violence des profits. Ainsi la légitimité de la
contre-violence des exploités est naturelle avec ce mode de production,
elle découle inéluctablement de la violence des rapports
de production du capital. Et elle en est la condamnation. Un ouvrier de
Vilvoorde rappela au début du mouvement contre la fermeture de l'usine
Renault : "les violents sont ceux qui cassent l'usine et jettent les travailleurs
à la rue". La violence c'est le système tout entier. Et le
moindre de ses rapports sociaux est violent. Ce sont les logiques de la
subordination impérialiste et la paupérisation qui condamnent
l'humanité aux périphéries des misères. C'est
le processus de fascisation des pouvoirs des monopoles. C'est l'apartheid
du racisme institutionnel et la montée des politiques réactionnaires.
C'est la violence sexiste ...
La vie quotidienne imprime la violence dans le corps de tous les hommes
et de toutes les femmes, exploités, opprimés, bafoués,
pressés jusqu'à la simple survie.
Résister et se révolter face à cette violence est un "instinct de vie".
Les exploiteurs monopolisent la violence. Elle se concentre et se condense dans les appareils et les rapports étatiques. La confrontation État/classe est donc bien toujours au cœur du conflit et de tous les conflits. Mais en des termes différents que par le passé. Avec la globalisation, l'étatique ne peut plus être résumé à l'étatique de l'État-nation ni au système des États. Désormais, les rapports et les appareils se dessinent différemment comme la conjoncture globale de leurs contradictions et de leur crise politique. L'étatique est le reflet des intérêts de monopoles transnationaux et de leurs déchirements dans une guerre concurrentielle sans merci.
Les flics et les lois d'exception sont le blindage des pouvoirs transétatiques locaux, nationaux et continentaux. Ils les militarisent. Plus les pouvoirs sont violents, plus la violence est pouvoir. Et plus le pouvoir réel de la puissance économique d'une poignée de monopoles et des élites gestionnaires les usurpe, plus ils ont l'impérieuse exigence de la manipulation spectaculaire du "démocratique". Plus ils diffusent une propaganda de légitimation obsessionnelle, omniprésente, omnidimensionnelle. La comédie est ainsi devenue la forme dictatoriale de gestion de la violence quotidienne.
A cette fin, le protestataire a toujours été non seulement un ghetto tout à fait admissible pour les pouvoirs, mais plus encore, il constitue une culture aujourd'hui phagocytée à la survie du régime bourgeois. D'autant plus qu'il a su se garantir ce statut en s'accordant aux manipulations et à la dénonciation des révolutionnaires. De peur peut-être que le silence même puisse être compris comme un soutien tacite des "terroristes". Le pacifisme du protestataire est prisonnier de l'utilisation qu'en fait le pouvoir.
L'action des mouvements sociaux n'est une menace pour l'ordre que lorsqu'ils portent en eux ne serait-ce que le possible dépassement des cadres routiniers des luttes. Lorsqu'ils peuvent encore prétendre se transformer en une action révolutionnaire capable de poser la question de la violence. Mais aujourd'hui il est clair que les militants encartés ont intériorisé jusqu'à la caricature les axiomes du discours antiterroriste. Ils tricotent les messages de l'ordre et de la morale dans les prairies de la soumission.
Ils répètent à tue-tête que le faible est l'agresseur et le puissant la victime, que le rebelle est le fanatique, l'exploiteur le représentant légitime, le partenaire de la conciliation "démocratique" et des fronts républicains antifascistes ! Les commémorations institutionnelles de Mai ont porté au pinacle ces pseudo-révolutionnaires. Leur chemin de Damas a été sanctifié. Et les clercs stigmatisent le "violent" comme une justification a posteriori de leur retour dans le giron des élites bourgeoises.
68 a été récupéré, car il pouvait encore l'être. Tous les aspects de protestataire métropolitain dont il n'était pas parvenu à se défaire complètement ont permis de phagocyter son histoire. Mais le mouvement insurrectionnel autonome de 77 qui l'a suivi ne pouvait connaître le même sort institutionnel. Des manifestations insurrectionnelles de Milan et de Rome aux résistances contre l'OTAN, au mouvement "asambleista" espagnol; des révoltes de la base ouvrière aux offensives de la guérilla, le 77 autonome et armé avait ouvert une brèche véritable dans le consensus des centres impérialistes. A ce titre, la répression ne pouvait faire de demi-mesure. Il fallait qu'il soit anéanti de la mémoire collective. Et ces militants devaient se repentir ou crever dans les prisons spéciales.
Le mouvement de 77 avait porté trop loin l'alternative autonome au système, toutes les forces conjuguées de ce système lui font payer jusqu'à la lie.
Mais la violence révolutionnaire est encore à l'ordre du jour et d'autant plus que les monopoles ont fini par accaparer tout l'espace politique et l'ont blindé. Décidément la violence révolutionnaire ne peut et ne chaussera jamais les godillots de l'image anachronique que beaucoup voudraient lui faire porter. Pour eux, elle ne serait plus qu'un souvenir, une vue de l'esprit et une dérive...
Qu'ils nous expliquent alors comment subvertir et détruire les monopoles et leur militarisme ? Comment briser le procès de fascisation de la globalisation ? Sincèrement, qui peut encore croire que l'on pourra vaincre en égrainant le chapelet des vœux pieux, par la lutte pour les petites réformes, par l'appel aux citoyennetés bourgeoises, par la pétition et les longues promenades ? Par le fait même de poser ces questions évidentes, nous entendons déjà les habituels anathèmes : aventuristes, substituistes, immédiatistes, anarchistes ...
Dès 1971, Lotta Continua avait parfaitement révélé la substance de la condamnation : "Qui hurle scandalisé au terrorisme et au romantisme ne fait en réalité le plus souvent que masquer sa propre peur devant ses devoirs révolutionnaires".
Et c'est bien de cela dont il s'agit encore aujourd'hui.
La violence dont les PP sont les symboles, n'est pas simplement une histoire passée. C'est-à-dire l'héritage humain de la lutte combattante des deux décennies précédentes avec ses avancées et ses erreurs. Elle va bien au-delà pour tous ceux qui se réfèrent encore à l'émancipation du prolétariat et qui prennent le temps de la lire dans le cadre d'un processus historique. Elle permet d'entrevoir la violence armée comme indispensable à la subversion de la gestion actuelle de nos sociétés néolibérales. Qu'il faut et qu'il faudra l'utiliser pour briser le carcan du faux protestataire. Car d'elle dépend la perpétuation de ce qui n'est qu'une soumission, différente certes, mais toujours une soumission aux devenirs de la dictature. Elle seule peut arracher les oripeaux des "songes bienheureux" de citoyennetés, de nouveaux "New deals" , du retour à l'État providence, d'unité antifasciste avec la bourgeoisie "progressiste", ...
Petite parenthèse. Nombreux sont ceux qui défilent hebdomadairement contre Le Pen, contre Fini ... aux côtés de ceux-là même qui aujourd'hui font régner un silence de mort sur la détention politique de nos pays européens. En ce qui concerne les prisonniers de la guérilla, les gestions social-démocrates du carcéral n'ont rien à envier aux régimes autoritaires. Ils utilisent les mêmes méthodes : criminalisation, torture blanche, arbitraires, tabassages et les masquent d'une arrogance à toute épreuve.
En France, les camarades Groix, Ramazan Alpaslan, Pello Marinelarenari sont morts dans leur cellule. De nombreux autres camarades sont atteints de maladies aujourd'hui incurables du fait de leurs conditions de détention.
Deux cents prisonniers politiques croupissent dans les prisons de l'État français et les gestionnaires de la "mort lente" voudraient encore se mettre à la tête du combat antifasciste !
Celui qui ne veut pas parler d'impérialisme et de répression d'État devrait aussi se taire en ce qui concerne le fascisme. Mettre la question des PP et de la violence révolutionnaire sur le tapis c'est inexorablement agir à révolutionner les "révolutionnaires" de la métropole. Tout d'abord en faisant apparaître comment, depuis deux décennies, une connivence avec les gestionnaires de "gauche" dans les luttes utilisatrices de la charité ou de l'antifascisme institutionnel s'est sédimentée. Alors que ces bonnes âmes étaient au gouvernement les farouches défenseurs du néolibéralisme triomphant et les responsables d'un bond en avant sans précédent des inégalités. Qu'ils étaient les législateurs du nouvel apartheid et ceux de la "proportionnelle" pour le FN.
Mais également, le bon usage de la question de la violence et des PP doit être l'un des instruments de la lutte contre la tradition du gradualisme, héritée de l'opportunisme des vieux P"C". Tous ces concepts de la coexistence pacifique que l'on répète par habitude; "la ligne de masse" et le refus de l'aspect minoritaire de la violence, enfin tout ce qui a toujours servi à repousser l'action révolutionnaire aux calendes grecques. Des décennies d'actions "responsables", de conciliation, d'électoralisme, de routine, de banalisation du message et de l'engagement révolutionnaire... ont fait perdre de vue au mouvement un des points cardinaux de la théorie marxiste : le saut du capitalisme au socialisme se fera dans la violence révolutionnaire. Et pas autrement. En conséquence, poser la question de la violence révolutionnaire, c'est retrouver le souffle du but révolutionnaire, et renouer ainsi le lien entre nos résistances et nos luttes actuelles et la possible destruction du système lui-même, entre le sens du combat de chaque jour et les intérêts historiques de notre classe.
C'est agir à la mémoire des luttes et retrouver le fil rouge qui la parcourt de juin 1848 à la Commune de Paris, de la révolution de 1905 à la révolution européenne de 1917-1923, à la révolution espagnole de 36, au Mayo 37 barcelonais, à la Longue marche chinoise et à la Révolution culturelle, à toutes les luttes de décolonisation, à Che Guevara dans les maquis cubains, congolais et boliviens; et enfin du Mai piu senza fucile du 68 européen aux mouvement et aux offensives autonomes de 1977-78.
C'est finalement remettre l'usage de la théorie sur ses pieds. L'enseignement et l'expérience des luttes passées et du processus révolutionnaire tout entier font corps avec les problématiques de la pratique, avec la résolution des tâches, avec l'action directe des révolutionnaires aujourd'hui. La théorie de la lutte ne sera jamais le monopole des boutiquiers et des sacristains. A chaque mouvement renaissant, il est impératif de briser le commerce spectaculaire des uns et les litanies des autres, pour se réapproprier la théorie pratique. Dans l'actualité comme par le passé, la préparation et la mise en pratique de la violence révolutionnaire parlent de communisme. C'est la volonté d'incarner des moments du pouvoir de la classe. Sans une théorie, une mémoire et une pratique de la violence, jamais les militants prolétariens ne pourront se doter d'une stratégie conséquente de construction des pouvoirs de classe. D'autant plus qu'à notre époque le sujet déterminant est un prolétaire hautement précarisé. En effet, le porteur du sujet révolutionnaire de transformation sociale n'est plus l'ouvrier professionnel, ni même l'ouvrier-masse de l'après-guerre, mais un ouvrier paupérisé frappé par l'intensité de la violence de l'exploitation mondiale. Un sujet global de Djakarta à La Courneuve, de Los Angeles à Lagos, mais c'est dans le même temps un sujet reflet de la forte hétérogénéité sociale. L'homogénéisation et la polarisation de sa condition ont bouleversé les conjonctures de sa lutte de classe. Aujourd'hui le prolétariat ne peut plus se recomposer avec les mêmes méthodes de lutte et d'organisation qu'il utilisait auparavant. C'est une évidence. Pire, ces méthodes sont devenues des entraves qui aggravent encore sa précarité économico-sociale avec toutes les conséquences des précarités politiques et culturelles. Le prolétariat précaire ne se recomposera pas comme classe révolutionnaire dans un processus de grèves ou grâce à la politisation syndicale en général, ni même par l'encartement à tel ou tel parti plus radical en parole que son voisin. Il ne le peut plus. Il s'éduque dans l'action directe et les flambées de révolte. Il est poussé inéluctablement à la confrontation violente par ses conditions de vie misérables et par la répression qu'exercent sur lui les représentants d'un capitalisme à bout de souffle.
Préparer la confrontation armée, c'est agir dès le premier instant à la recomposition de classe, agir à l'unité et à la politisation de ce prolétariat précaire global. C'est faire surgir la conscience qu'il représente la seule classe mondiale à pouvoir conduire jusqu'au bout le processus révolutionnaire. Une classe qui se constitue pour assumer ce rôle, sa nature historique et collective est de détruire sa nature immédiate et individualisée d'esclave économique et politique du capital. Ce processus de conscientisation et d'organisation est un processus de longue durée, une guerre de classe au cours de laquelle les combats sporadiques se généraliseront en affrontement insurrectionnel. Affronter la question de la violence s'enchaîne immédiatement en résolution révolutionnaire de son organisation. C'est la tentative de réponse collective et pratique au comment réarmer le prolétariat de la volonté de s'armer et de mener la guerre révolutionnaire contre le capital. C'est la mise en situation de ce questionnement au cœur de la lutte pour l'autonomie politique.
Dans ce cheminement, la classe redressera son drapeau et son fusil, d'un même élan car ils sont indissociables. Elle portera ses intérêts et la guerre pour les faire triompher. Dans leur interaction, les intérêts guideront le fusil et le fusil ouvrira la voie à la révélation des intérêts mondiaux et sans concession possible.
Pour conclure. Que signifie le fait de mettre ainsi sur le tapis la question de la violence armée lors de cette Journée internationale du prisonnier révolutionnaire ? Nous entendons déjà du fond de nos cellules les soupirs des mauvais esprits. Non camarades, pour nous la question de la violence armée n'est pas la seule question révolutionnaire, ni la seule à devoir être traitée en urgence. Certains ont toujours caricaturé, et caricaturent encore les positions de la guérilla en essayant de faire croire que n'avons que ça dans la tête. Et en conséquence, trop souvent cet argument en conserve sert d'alibi à l'absence de la juste interrogation sur la nécessité de la violence et de sa pratique organisée. Il a toujours constitué l'ultime argument pour évacuer le débat.
Prisonniers de la guérilla, nous cherchons simplement à soulever les aspects fondamentaux de cette question. Toute son actualité. Et les contradictions dans lesquelles elle plonge tous les militants des pays impérialistes. Parmi eux, nombreux sont ceux qui soutiennent une guérilla dans le monde. Mais rares sont ceux qui font le saut en passant du soutien de cette situation particulière à la globalité de la problématique et ainsi à ses répercutions concrètes où que l'on se trouve. Car soutenir une guérilla révolutionnaire pose immédiatement un problème politique pratique. Tout faire pour le triomphe d'une guérilla au Mexique, en Turquie, en Asie, exige une réflexion profonde sur l'action qui doit être celle des révolutionnaires dans le "cœur de la bête", dans la citadelle des coffres-forts des monopoles. Là où vivent et prospèrent les propriétaires et les technocrates qui taillent en coupe la planète entière. Là où résident ceux qui exploitent et oppriment dans une dictature sans partage plus de 90 % du prolétariat international.
En 1972, Andreas Baader, Ulrike Meinhof et les camarades de la RAF ont apporté une première réponse en détruisant les ordinateurs des forces armées US planifiant les bombardements sur le Viêt-nam. Cette action dépassait le cadre du soutien pour être un acte concret de solidarisation des luttes anticapitalistes et anti-impérialistes ici avec la lutte d'émancipation dans les périphéries.
Depuis trois décennies, la globalisation des processus productifs et d'échange a connu un saut qualitatif sans précédent. Pas un jour sans que le moindre fait nous le rappelle. Mais cette globalisation est avant tout la mondialisation de la lutte des classes, la mondialisation des problématiques et la mondialisation des solutions. Dès lors, qui voudrait sérieusement nous faire croire qu'on peut tout à fait comprendre qu'on prenne les armes dans la Sierra et condamner ceux qui les utilisent dans les places fortes de l'ordre impérialiste ? Qui voudrait nous faire croire que le particulier domine à ce point la situation générale du conflit ? Que c'est une position juste et révolutionnaire ?
La quête de l'unité est la projection révolutionnaire du prolétariat mondial. Où qu'ils se trouvent, les révolutionnaires doivent renforcer et orienter cette "longue marche". Ils doivent avancer pour la recomposition et la politisation de la classe dans le cadre de l'espace dominant de l'époque, dans sa pluridimension du local au mondial. Partout ils doivent abattre les obstacles et les limites qui renvoient sempiternellement les luttes aux cadres et aux règles de l'organisation nationale et institutionnelle du système. Les deux sont aujourd'hui étroitement liés. Et dans la métropole impérialiste, le national et l'institution sont d'autant plus réactionnaires qu'ils sont instrumentalisés dans le processus de fascisation des monopoles. Les immenses armées des travailleurs pauvres, les nouveaux esclaves des grands monopoles et les déshérités des ghettos urbains, forment la majorité de l'humanité. Ce prolétariat précarisé est l'axe autour duquel doit se résoudre la question du partage de la richesse sociale et celle de l'appropriation des moyens de production. Il ne peut en être autrement. Aucune autre classe et strate de classe ne peuvent le substituer dans l'élan révolutionnaire. Et surtout pas, les représentants des classes locales et nationales métropolitaines qui finissent toujours par défendre le "progrès" et les réformes de la citoyenneté impérialiste et les saintes charités.
Comment peut-on croire qu'il y a ainsi une once d'espoir dans les limbes de la "gauche de la gauche" et les autres modes du protestataire métropolitain ? Ils en reviendront finalement tous et sempiternellement à préserver les petits avantages des conditions locales et à les aménager. Ils ne peuvent échapper à ce destin fonctionnaire.
D'ailleurs, ils savent bien qu'ils n'obtiennent ces petites réformes qu'à l'expresse condition de diviser la classe et de la mobiliser aux problématiques étriquées du petit chez-soi protégé par les armées aux frontières et les plans vigipirate. Sous le masque, ils collaborent à l'apartheid. Dans les métropoles européennes, depuis un demi-siècle, le triomphe de la pensée "social-démocratie" tant dans l'institution comme dans les groupuscules du protestataire révèle ainsi son imposture. Les demi-solutions des programmes populistes n'ont pas tiré le prolétariat des griffes des lois du capitalisme monopoliste. Au contraire, elles ont agi à leur dynamisme. La déconnexion entre les richesses accaparées et les pauvretés n'a jamais été aussi violente. L'exploitation intensive s'est considérablement aggravée dans la haute productivité, les cadences infernales mais aussi la précarité et l'insécurité de l'existence de millions de prolétaires. La politique institutionnelle se résume désormais pour les prolétaires à plébisciter le choix entre le pire et moins pire; ou à s'exclure du jeu. Mondialement, la classe prolétarienne est aujourd'hui seule face à l'alternative socialisme ou barbarie, que soulèvent les développements et les pourrissements du capitalisme. Partout où elle se révolte, elle doit empoigner les armes, des ruelles de Gaza aux barriadas de Bogota, du Chiapas aux cités-banlieues de nos mégalopoles européennes ... Partout les masses débordent les cadres périmés des vieilles structures. Les partis et les syndicats institutionnalisés sont toujours plus réduits à l'impuissance de leur inadéquation face aux nouveaux espaces et à leur globalisation. Partout le prolétariat socialise les nouvelles résistances, dans l'auto-éducation et l'auto-organisation, dans la recherche de son autonomie politique. Bien sûr cela ne va pas sans de nombreuses errances. Les fausses croyances et les vrais intégrismes se répandent telle une nouvelle lèpre. Pourtant le souffle de la libération prend corps, il est plus fort. Partout où les prolétaires se révoltent, ils retrouvent le sens de la violence révolutionnaire. Les fusils et à défaut les pierres. Et on voudrait nous faire croire que le temps des guérillas est passé. Que la lutte armée est de l'histoire ancienne ! On voudrait nous faire croire que tout cela ne change rien pour les révolutionnaires ici. Qu'il faut poursuivre inlassablement jusqu'à l'absurde les routines du gradualisme révisionniste. Qu'il faut distiller de la parlote en conserve sur les prétendus lendemains insurrectionnels et les patiences de leur préparation. La seule préparation authentique à la révolution est l'action révolutionnaire. Jamais le légalisme, le pacifisme et les concessions quotidiennes n'ont rapproché de la révolution. Seule l'action révolutionnaire résolue, l'accomplissement des tâches telles qu'elles s'imposent véritablement à nous et la subversion des consignes de casernes font surgir l'esprit de la révolution.
Les prémisses de l'élan révolutionnaire en devenir démontrent la centralité des liens indéfectibles entre les luttes pour l'autonomie de classe, la libération par les armes et l'internationalisme prolétarien. Ce n'est qu'un début ...
On a raison de se révolter !
Oser lutter, oser vaincre !
19 juin 1998
Joëlle Aubron
Nathalie Ménigon
Jean-Marc Rouillan
Une tâche révolutionnaire,
le combat international
(Action Directe, 1984)
Il s'agit aujourd'hui de concevoir l'Europe occidentale comme un territoire homogène où la construction d'un pôle révolutionnaire unitaire est possible. Cela signifie considérer le prolétariat de la métropole comme une classe unique, répartie sur des territoires différents, mais qui ont des caractéristiques fondamentalement semblables. Concrètement, nous ne considérons pas la recomposition de l'ensemble des prolétaires européens en une fraction prolétaire unique comme une chose acquise. Mais le terrain stratégique que nous choisissons dans la phase actuelle est celui de la construction de l'organisation internationale du prolétariat d'Europe de l'Ouest. Et nous cherchons à généraliser dans cette stratégie les particularités et les spécificités des différentes réalités des divers prolétariats nationaux. Considérer le prolétariat d'Europe de l'Ouest comme une réalité unique veut dire rendre dynamique ce que le capital multinational rend statique par la division formelle de l'Europe en divers états nationaux. Alors que ce même territoire n'est, pour le capital multinational, qu'un espace stratégique avancé de marché et de production. Il est le centre des conflits économiques et de pouvoir de toutes les multinationales mondiales (américaines, japonaises, allemandes, anglaises, françaises, italiennes). Et les gouvernements des différents états nationaux constituent de plus en plus les simples paravents des luttes internes au capital multinational, chacun d'entre eux constituant un terrain où coexistent et s'affrontent les intérêts des multinationales. En Europe, si le capital multinational se présente divisé ", au niveau du pouvoir et des rapports internes à chaque État, dans son rapport avec la classe, il n'en a pas moins un comportement unitaire dans l'exploitation et la répression du prolétariat. L'Europe de l'Ouest, tant comme marché qu'au niveau de la production, constitue un territoire unique sur lequel le capital multinational projette, programme, réalise et impose sa logique de profit.
Toutes les structures de production et de marché d'Europe de l'Ouest sont en fait multinationalisées. Ce qui permet au capital multinational de jouer sur les divisions nationales du prolétariat, tant en terme d'exploitation que de répression. Et cela afin de gérer les conflits de classe qui explosent sur un territoire donné de façon spécifiquement régionale, en évitant ainsi la diffusion des conflits à l'échelle européenne. Cette division du prolétariat européen permet au capital multinational d'intervenir avec le maximum de brutalité dans les territoires où l'intensité de la contradiction de classe empêche toute médiation. Dans le même temps, celui-ci peut maintenir dans les autres territoires d'amples rapports de médiation et de liberté formelle.
La régionalisation et la circonscription des conflits de classe dans un territoire défini laissent intactes les possibilités de pacification et de médiation dans les autres. Au cours des trente dernières années, les crises cycliques qui sont intervenues dans toute l'Europe ont été résolues et dispatchées, à des moments et avec des moyens différents, sur l'ensemble des territoires, évitant ainsi la généralisation des conflits de classe que produisaient ces crises. Elles ont été le résultat d'un même cycle de restructuration qui a investi l'ensemble de l'Europe et a frappé les différents territoires nationaux, à commencer par les territoires les plus avancés, la France, la RFA et la Grande-Bretagne, suivis ensuite par l'Espagne, moins développée.
Ce processus a touché non seulement la structure productive, mais aussi la structure sociale et urbaine. Il a vu se développer une véritable métropolisation des territoires. Ce qui se traduit par le fait que le contrôle, la médiation, la décomposition et la différenciation du prolétariat se développent d'abord dans les secteurs nationaux les plus " avancés ", pour être ensuite systématisés dans les autres secteurs présentant ces caractéristiques. Cette systématisation fut générale, rapide et efficace.
Le discours conceptuel fut rapidement stratifié, pacifié et redéfini selon les multiples changements qui intervenaient dans le cycle de crise du capital multinational. Il fut aussi marqué par le développement de la concurrence économique et de pouvoir en son propre sein. L'homogénéisation de l'Europe de l'Ouest est déterminée tant par le niveau actuel de développement et de crise du capital multinational mondial que par la phase actuelle de tendance à la guerre.
Dans toute l'Europe, le cycle crise - restructuration - crise se développe simultanément. L'équilibre entre les territoires pacifiés et ceux qui le sont moins tend donc à se rompre, la crise et la tendance à la guerre contraignant de plus en plus le capital à se situer dans un même rapport avec l'ensemble du prolétariat. Il doit alors rompre avec sa tactique de médiation pour imposer par la violence les restrictions économiques, un accroissement de l'exploitation et de la logique de guerre impérialiste. La restructuration de l production (dans l'automobile, la chimie, dans le secteur énergétique) et la logique de guerre impérialiste prennent alors une dimension concrète immédiate: les licenciements massifs, la réduction généralisée des dépenses sociales et publiques au profit des dépenses militaires, l'installation des missiles nucléaires, la création de la Task force et le renforcement de la mission historique de l'OTAN, afin de faire face aux éventualités que suscite cette tendance. Apparaît alors pour le prolétariat métropolitain européen, une seule et unique réalité: celle de l'exploitation et de la répression brutale pour satisfaire les exigences que la crise impose au capital multinational. La réalité d'être condamné à devenir la " chair à canon " des prochains conflits, et en attendant, la " chair à profit " de l'impérialisme, en Afrique, au Moyen-Orient, etc.
Travailler à la recomposition révolutionnaire du prolétariat en Europe ne suffit donc pas. Mais cela devient possible. Parce que tout ce que nous construisons aujourd'hui, au sein de cette stratégie, comme développement, même minimal, de la conscience révolutionnaire par rapport à la crise et à la tendance à la guerre, avec toutes les conséquences possibles de l'ensemble des contradictions de classe, tout ce que nous construisons donc, même à une échelle minime, se développera et se multipliera demain, œuvrant ainsi à la construction de l'organisation de masse du prolétariat européen.
Travailler à une stratégie de libération communiste du prolétariat signifie regarder le présent avec le regard du futur, parce que la fonction historique des communistes, en tant que fraction et avant-garde organisée du prolétariat, est de comprendre le mouvement du capital dans son ensemble, en lui permettant ainsi de détruire et de désarticuler ses projets d'exploitation et de mort, et de comprendre le mouvement de la classe, afin de déterminer, dans un rapport dialectique avec elle, le développement de la conscience révolutionnaire du prolétariat. Dans la phase actuelle de crise générale du capital et de la tendance à la guerre, tout ceci impose de travailler à construire l'organisation internationale du prolétariat d'Europe de l'Ouest. Cela signifie concrètement travailler, dans chaque territoire, en partant de sa spécificité et de ses particularités, à favoriser le développement de la conscience prolétaire en termes internationaux.
Pour recomposer le prolétariat comme classe révolutionnaire, il faut favoriser la meilleure circulation des expériences de lutte prolétarienne et de l'expérience des organisations révolutionnaires, en rompant ainsi avec la différenciation entre territoires plus ou moins pacifiés, et cela afin de propager la conscience révolutionnaire dans l'ensemble du prolétariat. Il est actuellement nécessaire de travailler dans les mouvements de masse qu'exprime ce prolétariat. Ces mouvements sont aujourd'hui extrêmement contradictoires parce qu'ils sont soient des mouvements partiels et spécifiques (territoriaux, liés à la réalité d'un territoire) contre les restructurations, les licenciements, la réduction des dépenses sociales, soient des mouvements généraux contre la guerre et la politique impérialistes qui ne réussissent pas à dépasser le discours défensif ou strictement pacifiste. La présence massive de la gauche institutionnelle dans ces mouvements tend pour l'heure à leur insuffler une ligne politique réformiste et révisionniste qui bloque toute perspective de développement de la conscience révolutionnaire.
Mais il y a, objectivement, dans la phase actuelle, une incapacité politique des révisionnistes et des réformistes à offrir des débouchés crédibles au mouvement des prolétaires. Avec la tendance à la guerre et le développement de la crise, toutes les potentialités de médiation sont rompues. A toute lutte ouvrière contre la restructuration et les licenciements, le capital répond par de nouvelles restructurations et de nouveaux licenciements. Les partis " de gauche " et les syndicats se démasquent de plus en plus comme la représentation politique des multinationales au sein de la classe. A chaque manifestation contre la guerre, le capital répond par l'implantation de nouveaux silos de missiles, par l'augmentation des dépenses militaires et par la préparation pratique à la guerre. Les gouvernements sociaux-démocrates se dévoilent de plus en plus clairement comme des gouvernements bellicistes à la sole de l'impérialisme multinational.
Les mouvements des masses prolétariennes expriment actuellement de grandes contradictions, mais aussi de grandes potentialités. Il faut avoir présent à l'esprit que ces mouvements naissent d'un prolétariat décomposé, différencié, parcellisé. Les restructurations, l'informatisation sociale, la militarisation et la répression ont détruit sa mémoire historique révolutionnaire, telle qu'elle existait dans les années soixante et soixante-dix, alors que se développaient les luttes de la classe et des nouvelles générations prolétariennes. Ce n'est pas par hasard que nous parlons de prolétariat métropolitain. Car il se caractérise de manière contradictoire, à la fois par son haut degré de décomposition et par un haut niveau d'antagonisme social et de refus du mode de vie capitaliste. Nous disons donc que ces mouvements de masse sont à la recherche de débouchés de libération et de réalisation de leur propre richesse sociale. Mais cela ne peut passer que par la destruction du capitalisme et la construction d'un parcours de libération communiste. Ces mouvements sont des terrains concrets de travail pour tous les mouvements révolutionnaires européens. Cela veut dire travailler à la démystification du discours révisionniste et réformiste, à la propagande constante dans ces mouvements autour des tactiques et des stratégies du mouvement révolutionnaire, de ses contenus, de ses instruments, de ses pratiques, à la construction de structures organisées d'information, de débat, de développement de la conscience de masse révolutionnaire, à la destruction de toutes les déterminations matérielles de la domination du capital qui empêchent le libre développement du mouvement et à la destruction de toutes celles qui favorisent l'exploitation et la guerre. Le mouvement révolutionnaire dispose de réels instruments pour développer son activité, tels que l'analyse marxiste pour comprendre la réalité, la politique révolutionnaire comme pratique pour la construction des organisations de masse et la lutte armée comme instrument de destruction matérielle du capital.
Ce sont trois instruments stratégiques qui, dans leur rapport dialectique, développement réellement la dynamique construction/destruction. Construction de la libération communiste/destruction du capital. La méthodologie marxiste sans la politique révolutionnaire et la lutte armée dégénère en théorisation statique de la réalité. La politique révolutionnaire sans les deux autres éléments s'abstrait du réel, tandis que la lutte armée seule sombre dans l'impasse militariste.
Pour toutes ces raisons, seul un rapport dialectique entre tous les instruments historiques de la lutte révolutionnaire permet la réalisation et la concrétisation des contenus de la libération communiste et de l'émancipation du prolétariat.
Et cela pour construire un système social basé sur le libre-développement de l'individu. Notre identité de communistes révolutionnaires est basée sur un rapport symbiotique et dialectique entre le contenu de libération et les instruments historiques nécessaires à sa réalisation. Dans la phase actuelle, l'identité communiste révolutionnaire retrouve d'énormes possibilités de développement concret dans le rapport dialectique entre organisation communiste révolutionnaire et mouvement de masse prolétarien, à l'intérieur de la stratégie de construction de l'organisation du prolétariat d'Europe de l'Ouest.
Le développement d'un parcours unitaire incluant les différentes expériences des organisations révolutionnaires d'Europe de l'Ouest pour la construction d'un pôle révolutionnaire unitaire constitue un premier pas vers la recomposition du prolétariat européen. Et cela ne signifie pas une somme figée de toutes les expériences, parce que chaque expérience s'est développée dans des conditions différentes et a eu des méthodes différentes en fonction des territoires où elle s'est développée. Toutes ces expériences, si elles avaient des caractéristiques similaires, avaient aussi des spécificités qui ont notablement influencé leur développement au cours des dernières années.
Un parcours unitaire signifie travailler à une stratégie internationale unitaire en Europe de l'Ouest et déterminer des étapes successives visant à créer, phase après phase, une unité politico-organisationnelle sur le terrain de la lutte contre le capital, pour la recomposition du prolétariat métropolitain. Il ne s'agit pas de créer un rapport idéologique, mais un rapport unitaire de pratiques concrètes, de développement du mouvement révolutionnaire en Europe de l'Ouest.
Nous sommes convaincus que les différences qui existent actuellement entre les diverses expériences révolutionnaires en Europe sont le produit d'une confusion politique que nous avons pu exprimer et des divers niveaux de mûrissement de toutes nos expériences. La stratégie de construction en Europe de l'organisation internationale du prolétariat est le terrain sur lequel il est possible de bâtir concrètement une clarification politique qui corresponde à la phase et qui permette une maturation d'ensemble de toutes les expériences révolutionnaires. Celles-ci trouvent, dans leurs propres maturations et dans leurs propres spécificités, un débouché concret à l'intérieur d'un rapport de pratique unitaire. Construire le mouvement révolutionnaire unitaire signifie développer les potentialités du prolétariat, parce qu'ainsi, à l'intérieur d'un rapport unitaire, se développer un niveau de maturation globale de tout le mouvement révolutionnaire. Et c'est dans une stratégie de recomposition du prolétariat en Europe que se développe son niveau global de conscience. Pour le mouvement révolutionnaire, le terrain stratégique de l'initiative correspond à la possibilité de développer sa propre conscience, parce que le mouvement révolutionnaire est le premier embryon de l'organisation communiste de toute la classe. La construction de l'organisation internationale du prolétariat n'est donc pas la stratégie d'une organisation, mais bien la stratégie de l'ensemble du mouvement révolutionnaire dans la phase de développement maximum et de crise du capital multinational et des tendances à la guerre. En tant que stratégie de phase, cette stratégie se veut une critique précise à toutes les stratégies mises en œuvre dans les phases précédentes de l'expérience révolutionnaire en Europe. Les limites de la phase précédente se trouvent dans les conceptions à la fois du nationalisme et de l'internationalisme. Nous entendons par nationalisme les tendances qui veulent développer le mouvement révolutionnaire sur un territoire national, au-delà de toutes les partialités d'un tel déterminisme au niveau général. En particulier, ces expériences généralisent mécaniquement leur pratique au niveau de la pratique internationale. Et de fait, tout ceci détermine le fait que les pratiques internationales, quelles qu'elles soient, ne sont pas assumées, et aussi la prétention utopique de détacher " son " territoire de la chaîne impérialiste. Nous disons que cette conception est utopique car, dans la phase de crise et de tendance à la guerre, le capital multinational se recompose dans ses territoires centraux contre toutes les contradictions de classe qui y apparaissent, et il jette toutes ses forces dans la bataille contre tout mouvement révolutionnaire qui peut se développer dans chaque territoire particulier.
Ce fut le cas complexe de l'Italie, qui est le territoire européen sur lequel s'est développé le mouvement révolutionnaire le plus fort au cours des dernières années. Mais, dans le tourbillon des quatre dernières années, celui-ci fut désarticulé non par la seule structure de l'État italien, mais bien par l'entière structure de l'impérialisme des multinationales. Ce mouvement vécut de plus une forte contradiction interne à travers l'absence d'un terrain de développement stratégique de sa force territoriale: il existait une force réelle en Italie, mais qui ne disposait pas de perspective internationale. Concevoir la chaîne impérialiste dans un ensemble statique de maillons forts et de maillons faibles signifie ne rien comprendre à l'actuel niveau de développement de l'impérialisme qui, dans ses territoires centraux, tend toujours à homogénéiser ses forces structurelles internationales. La seconde limite de la phase précédente de l'expérience révolutionnaire est constituée par " l'internationalisme ". Par internationalisme nous entendons une pratique basée sur une unité générique, statique et de principe d'un internationalisme prolétarien déterminé à partir